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Liberté d'expression, débats d'idées et jeux d'influence : le décryptage de l'avocat général Philippe Bilger

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N° 27 - Novembre 2011 : Liberté d'expression, débats d'idées et jeux d'influence : le décryptage de l'avocat général Philippe Bilger

Début octobre, Philippe Bilger, avocat général près la cour d'appel de Paris, a choisi de quitter la magistrature. Haute figure de la justice française, célèbre pour son franc-parler, l'homme est passionné par le rôle-clé joué par les débats d'idées dans le bon fonctionnement de nos sociétés. A ses yeux, maintenir envers et contre tout la liberté d'expression face à la montée en puissance de la pensée convenue constitue une exigence fondamentale pour toute démocratie qui se respecte.

Dans l'entretien qu'il a accordé à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication, Philippe Bilger apparaît comme l'archétype contemporain de l'honnête homme qui fit longtemps la réputation de la pensée française.

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Liberté d'expression, débats d'idées et jeux d'influence : le décryptage de l'avocat général Philippe Bilger

  1. 1. Communication & Influence N°27 - Novembre 2011 Quand la réflexion accompagne l’action Liberté dexpression, débats didées et jeux dinfluence : le décryptage de lavocat général Philippe Bilger Début octobre, Philippe Bilger, avocat général près la cour dappel de Paris, a choisi de quitter la magistrature.Pourquoi Comes ? Haute figure de la justice française,En latin, comes signifie compagnon célèbre pour son franc-parler, lhommede voyage, associé, pédagogue, est passionné par le rôle-clé jouépersonne de l’escorte. Société créée par les débats didées dans le bonen 1999, installée à Paris, Torontoet São Paulo, Comes publie chaque fonctionnement de nos sociétés. Amois Communication & Influence. ses yeux, maintenir envers et contrePlate-forme de réflexion, ce vecteur tout la liberté dexpression face à laélectronique s’efforce d’ouvrirdes perspectives innovantes, à la montée en puissance de la penséeconfluence des problématiques convenue constitue une exigencede communication classique et fondamentale pour toute démocratiede la mise en œuvre des stratégiesd’influence. Un tel outil s’adresse qui se respecte. Dans lentretien quil aprioritairement aux managers en accordé à Bruno Racouchot, directeurcharge de la stratégie générale de Comes Communication, Philippede l’entreprise, ainsi qu’auxcommunicants soucieux d’ouvrir de Bilger apparaît comme larchétypenouvelles pistes d’action. contemporain de lhonnête hommeÊtre crédible exige de dire qui fit longtemps la réputation de laclairement où l’on va, de le faire pensée française.savoir et de donner des repères.Les intérêts qui conditionnent lesrivalités économiques d’aujourd’huine reposent pas seulement sur desparamètres d’ordre commercialou financier. Ils doivent également Une fois nest pas coutume, citons pour président dun Institut de la parole,intégrer des variables culturelles, planter le décor, un extrait dun portrait qui entend former à la prise de parolesociétales, bref des idées et des déployé en pleine page dans les colonnes publique, au sein du cabinet DAlvernyreprésentations du monde. C’est du quotidien Le Monde en date du 13 Demont & Associés, à Paris. M. Bilger,à ce carrefour entre élaboration novembre dernier : auteur dune dizaine de livres et dun blogdes stratégies d’influence etprise en compte des enjeux de la "Philippe Bilger est parti. Lavocat général, fameux ("Justice au singulier"), se sentaitcompétition économique que se lhomme qui portait la parole et la foudre à létroit dans la magistrature. Lhommedéploie la démarche stratégique du ministère public en cour dassises, est séduisant et agaçant, avec son cheveuproposée par Comes. était probablement lun des meilleurs de sur la langue et une dent contre X, il sa génération et il en avait conscience, sest parfois trompé mais a la plus belle cest là son moindre défaut. Il a quitté des qualités pour un magistrat : cest un la magistrature le 3 octobre, neuf mois homme libre." avant la date officielle de sa retraite, pour Alors, première question monsieur lavocat rejoindre un cabinet davocats où il ne général, vous considérez-vous comme un sera pas avocat. Philippe Bilger devient homme libre ?www.comes-communication.com
  2. 2. Communication & Influence N°27 - Novembre 2011 - page 2 ENTRETIEN AVEC PHILIPPE BILGER Jai toujours essayé de placer mes pensées, y compris de telles controverses, on ne se pose jamais au préalable la mes pensées judiciaires, sous le signe de la liberté. Aussi, question de savoir si ce qui est énoncé est vrai ou pas. On si je mélève souvent contre la pensée convenue, ce nest se demande en fait si cest décent ou pas, si on a le droit de pas par principe, mais bien parce que jai toujours été le dire ou pas. Constater cela, et le dire, cest déjà prendre profondément attaché à la puissance de la parole. Cette le risque de se faire taxer de populiste. Il y a une infinité parole ne prend du sens et nest vraiment écoutée quà de sujets sans enjeux sur lesquels on peut dire tout et son partir du moment où elle introduit dans le débat intellectuel contraire. Mais sitôt que lon aborde un sujet essentiel, on quelque chose de nouveau. Ce raisonnement vaut saperçoit dans les faits que lon nest aucunement autorisé également peu ou prou pour lécrit. Et cette analyse sinsère à parler à partir de ce que lon est en qualité dêtre humain... dans une problématique bien plus vaste, qui concerne un si toutefois, comme moi, vous estimez quun être humain paradigme fondamental de nos sociétés démocratiques : la a naturellement le droit de constater une réalité et den liberté dexpression. donner sa propre interprétation. Or, je considère que celle-ci est malheureusement Une telle latitude nest plus possible. Il faut en préambule aujourdhui en régression dans notre pays. Dabord passer sous les fourches caudines de la pensée convenue parce que nous nous sommes fabriqués une conception et acquitter sa dîme. Cest diffus, impalpable, mais quand infiniment commode de la liberté, au premier chef de on nest pas dans la pensée prétendument consensuelle, il la liberté dexpression. On est prêt à accepter la pensée faut avant tout montrer patte blanche aux sentinelles de la qui approuve la vôtre, mais en revanche, on ne supporte pensée. Or, rien ne me paraît plus important que de garder pas, dans quelque secteur que ce soit, une véritable sa liberté dappréciation, de pensée. Cest là la clé de voûte contradiction. Cela se vérifie en premier lieu dans le cadre de la démocratie. Et il me semble primordial de se battre du débat politique, où pourtant le débat didées prend tout pour elle. son sens. La pensée convenue est-elle devenue, comme le disait Alain Bizarrement, lintelligence de la Juillet, un frein à la perception correcte du réel, et même unRien ne me paraît plus majorité de nos contemporains moyen de domination des esprits et des sociétés ?important que de garder est amenée à aller toujours vers Si on la perçoit sous un prisme faussé ou si lon en donne une formulation qui rassure, ne une interprétation volontairement biaisée, la passion de lasa liberté dappréciation, crée pas de risque, et ne permet liberté dexpression peut apparaître à certains comme unede pensée. pas de relever un défi. A linverse, sorte dappétence pour la lutte, le combat, lantagonisme. jai toujours perçu la pensée et son Peut-être est-ce dailleurs dans ma nature, je ladmets bienCest là la clé de voûte expression comme une épreuve. volontiers. Mais je mefforce toujours de garder un tour trèsde la démocratie. Et il Bien sûr, chacun a le droit de parler urbain à la joute intellectuelle. Je vois le débat comme une de manière incolore, inodore et sans tension civilisée, une guerre que je souhaite de veloursme semble primordial saveur. Mais on ne peut pas, quand et de dentelle. Lintelligence est capable de dissocierde se battre pour elle. on applique concrètement cette laffrontement des idées de la destruction des êtres. règle, se plaindre de ce que lon Lun des grands problèmes de nos sociétés démocratiques nest pas écouté. Pour autant, celui daujourdhui, cest quelles fuient tellement le conflit dans qui bouscule les règles ou émet un avis différent na pas lespace intellectuel, quelles font trop vite appel à des forcément raison pour autant. Le parler libre ninduit pas instances extérieures, par exemple juridiques. Ce faisant, forcément le parler vrai. En revanche, on ne peut parler vrai elles sengouffrent dès lors dans un processus pervers de sil ny a pas, au préalable, le socle du parler libre. judiciarisation de la pensée, qui nest rien dautre pour Chacun reconnaît que vous avez volontiers votre franc- chacun quun moyen de se défausser sur dautres de sa parler… propre incapacité à régler ses problèmes avec lui-même. Par tempérament, jai toujours détesté le tiède, le convenu, Les dissidents nont pas forcément raison. Mais la pensée le discours et la pensée aseptisés. A mes yeux, la parole et convenue est odieuse en ce quelle na pas à justifier sa la liberté dexpression apparaissent tout à la fois comme propre logique, son propre raisonnement, et en ce quelle un impératif démocratique et un besoin personnel. Ce qui estime être la seule à avoir droit de cité, à être habilitée – minquiète, cest quà lheure actuelle, il semble bien que ce par qui ? En vertu de quoi ? Avec quelle légitimité ?... – à lien démocratique soit en passe de se déliter. En tout cas, dire le bien et le mal. Dailleurs, si lon veut pousser le il ne constitue plus ce terreau à partir duquel une société raisonnement jusquau bout, est-ce que lon ne se trompe estime quelle produit un consensus a minima. On serait pas en parlant de pensée convenue ? Nest-ce pas plutôt une pourtant en droit de penser que la liberté dexpression vulgaire morale portative qui sérige avec une prétention constitue en elle-même une valeur démocratique suffisam- inouïe en paradigme absolu ? La pensée se trouve demblée ment importante pour que la société puisse saccorder sur obérée par ce quelle se trouve étalonnée à tout bout de la nécessité de laisser parler et écrire les citoyens, et refuser champ par des considérations prétendument éthiques. Or, la judiciarisation de la pensée. Or ce nest pas le cas. originellement, le mot déthique recouvre une très belle Non seulement cette liberté dexpression saltère, mais de notion qui na malheureusement plus grand-chose à voir plus, on passe subrepticement du registre de la vérité à celui avec ce que lon entend aujourdhui sous ce vocable. La de la décence. Dans toutes les polémiques de ces dernières pensée convenue accepte que lon dise tout et nimporte années, qui concernent souvent des fractions extrêmes de quoi sur des sujets banals, accessoires, qui ne portent pas léchiquier politique, à droite comme à gauche, on constate préjudice à son autorité. Mais il est des sujets que lon ne que ces dernières sont souvent obligées de sortir du peut aborder, même par passion pure de la liberté, sous langage convenu pour parvenir à se faire entendre. Dans peine dêtre voué aux gémonies.
  3. 3. Communication & InfluenceN°27 - Novembre 2011 - page 3 ENTRETIEN AVEC PHILIPPE BILGEROr, lune des règles fondamentales de toute société cence est négative sur le plan de la liberté dexpression,humaine qui se respecte, et de la démocratie en particulier, alors que sur le plan des pratiques politiques cest linverse.veut que tout être raisonnant a, me semble-t-il, dans le Tant que lon nest pas poursuivi, tant que le judiciaire necadre des lois, le droit fondamental de dire sa perception et sest pas mis en branle, on continue tranquillement, en totalson interprétation de la réalité. En ce sens, je suis opposé à cynisme, ses activités…la judiciarisation de la pensée et à tout ce qui enlève à lêtre De fait, dans notre monde, la vérité napparaît plus commehumain lhonneur de penser. une exigence fondamentale. On lui substitue une véritéPenser est à mes yeux une activité noble et solitaire – qui décrétée par certains. Dailleurs, avant même la vérité, ilpermet parfois mais pas forcément de rejoindre un groupe faudrait être sûr que lon vous propose une réalité et queavec lequel on ressent des affinités – pour la pratique de cest bien de cette réalité dont nouslaquelle on ne doit pas avoir dautorisation à demander, débattons, que nous évaluons et àétant donné quelle me paraît naturelle et consubstantielle partir de laquelle nous formulons Penser est à mes yeuxà notre nature dêtre doué de raison. Il est triste de voir des propositions.de brillants esprits se donner en spectacle sur la scène une activité noble et En loccurrence, nous sommesmédiatique et apparaître comme des gardes-chiourmes loin du compte ! Il est évident que solitaire, pour la pratiquede la pensée prétendument décente, alors même que beaucoup dêtres, à partir de leurs de laquelle on ne doitleur prééminence intellectuelle devrait les conduire à se préjugés initiaux, font montre pas avoir dautorisationcomporter plutôt comme des éveilleurs de la pensée. soit dune occultation du réel, soitLa communication est devenue banale, se contentant trop le dénaturent consciemment ou à demander, étantsouvent de ressasser des slogans creux. Lintérêt des straté- inconsciemment. Par exemple, et donné quelle megies dinfluence est quelles appellent à penser autrement, cest lancien magistrat qui vous le paraît naturelle etet en ce sens, simposent comme un moyen efficace de dit, en matière de délinquance et consubstantielle àcontester la pensée convenue. Doù lintérêt de réintégrer la de criminalité, on ne peut mêmeforce des idées dans les stratégies dinfluence pour amener pas identifier et citer les vraies notre nature dêtreles interlocuteurs à réfléchir. Ce qui peut se faire sur le plan manifestations de la réalité que doué de raison.géoéconomique ou géopolitique par exemple. pourtant, chacun peut constater deJe nai jamais su raisonner en termes de stratégie de visu...communication. En revanche, cest vrai, ce qui me Quiconque tente de dire la vérité, ou même simplementpassionne, cest lirruption des idées dans le cadre du débat de décrire une réalité, se trouve cloué au pilori, au simpleintellectuel. motif que lon na pas le droit de le dire. Le système érigeMême si je tiens un blog qui a un certain succès [NDLR : donc labsurdité en règle commune, tout en se prétendantJustice au singulier, sur www.philippebilger.com] et en infaillible et incontestable. Or, il faut tout de même senoubliant pas de rédiger de nombreuses tribunes dans souvenir que la démocratie repose sur léchange destoutes sortes de vecteurs, même si je fais beaucoup de idées et des perceptions. Si lon évacue ce jeu des idées,conférences et anime volontiers des réunions publiques, je le système ne fonctionne plus, en tout cas il na plus decrois surtout à lenseignement quapporte une personnalité démocratie que le nom.qui ne sassigne aucune limite dans laffirmation de ce Dès lors, comment parvenir à avoir une juste perceptionquelle croit, et qui cherche à convaincre par la vertu de la du réel, par exemple pour identifier les nouvelles menacesparole. et les nouvelles opportunités qui ont jailli du processus deJe nai jamais cherché à structurer cette démarche. Peut- mondialisation ?être est-ce dailleurs de ma part une faiblesse, qui consiste Je suis frappé de voir combien nos sociétés se servent, pourà focaliser de manière outrancière sur lindividu. Il y a là le pire, de certaines vertus ! La difficulté vient de ce que lonsans doute une forme dautarcie, voire de narcissisme, a du mal à proposer une véritable synthèse, en proposantqui dénote aussi une difficulté à sinsérer dans le pluriel, une vision à la fois globale et fine. Il faut être réaliste certes,le collectif. Jai toujours refusé lenfermement, y compris mais il ne faut pas pour autant évacuer la morale, quiau sein de mon propre univers. Je privilégie au contraire demeure indissociable de notre condition humaine.la liberté de conscience et dattitude, qui peut parfois Lhumanisme efficace est un exercice aussi difficile que lase concrétiser sur un mode que daucuns qualifieraient quadrature du cercle ! Je ne connais pas de plus bel exercicedincohérent voire de caractériel. quune démocratie qui sache se défendre sans pour autantNassiste-ton pas à un effacement du rationnel tel quon se renier. Il est très difficile de trouver le juste milieu entre lelentendait depuis Aristote au profit dune montée en réalisme et le respect de la morale. Aussi aurais-je tendancepuissance dune bien-pensance qui sérige en dogme à dire quil faut bien prendre garde à ne pas jeter la moraleet même en théologie sourcilleuse de notre monde avec leau du bain.contemporain ? La justice, elle aussi, doit tendre à ce point déquilibre ?Oui. Le paradoxe, cest quà la fois lobligation de bien- En préambule, je dirais que la justice ne peut senfermerpensance – je préfère dailleurs utiliser le mot de décence dans la seule sphère judiciaire. Il ny a pas une mais des– tant dans le domaine de la parole que de lécrit, a pris la justices, une multitude de justices. En ce qui concerne lesrelève de lexigence de vérité. Et croyez bien que je déplore rapports complexes entre politique et justice, où sexercentce glissement. par nature des jeux dinfluence subtils, je vois mal unMais en revanche et simultanément, en matière politique, pouvoir, quel quil soit, de gauche comme de droite, seon fait fi de lobligation de décence ! Lobligation de dé- priver de la possibilité dagir sur une certaine magistrature,
  4. 4. Communication & Influence N°27 - Novembre 2011 - page 4 ENTRETIEN AVEC PHILIPPE BILGER tant il est vrai que la justice est devenue un enjeu politique, de la parole. Je dis parole plutôt quéloquence parce quà au moins depuis la première cohabitation. Les responsables mes yeux, léloquence nest quune variation de la parole politiques ont compris que la justice pouvait constituer un et sur la parole. Au fil du temps et avec lexpérience, jai véritable boulet dévastant les rangs de ladversaire. compris quil fallait privilégier le discours authentique, Soyons, réalistes ! Dans les faits, personne ne se privera dune sincère, structuré avec ce quil faut démotion vraie, délivrée magistrature, intelligente ou pas, de bonne foi ou pas, mais par un être qui met toute son énergie dans la balance pour soumise et qui fera ce quon lui dira. Cest déplorable, mais tenter de faire passer un message quil reconnaît comme cest un fait, il y aura toujours une certaine magistrature vrai. qui acceptera de se vautrer dans le lit douillet dun pouvoir Pour moi, la parole est un lien humain fondamental. Je qui lui donne des instructions. Parce quil ny a rien de pire ne crois pas aux recettes toutes faites par les coachs de que les problèmes de conscience et les embarras tragiques. tout acabit. La parole est bien plutôt lémanation forte et Lêtre humain fait tout ce quil peut dans tous les domaines nécessaire dune personnalité qui sait saffirmer. Ce qui pour sépargner les douleurs du choix. Il y a une tension qui compte, cest le contenu. Car la parole reflète une perception est nécessaire à lactivité humaine authentique, tension qui du monde. La formation ne sera pas faite par quelquun qui est évincée volontairement par tout être qui préfère son théorisera sur la parole, mais par un praticien de la parole, confort aux déchirements intimes nécessaires pour choisir qui a vécu avec elle plus de quarante années, en essayant le bon chemin. dy apporter sa conviction. Prendre la parole est un exercice Vous êtes lucide sur la nature humaine… humain simultanément très simple et très difficile. Il ne sagit pas ici de gloser sur les techniques respiratoires ou de Cest peut-être aussi ce qui stimule la pensée. Il ne faut bien jouer lacteur de théâtre, bien plutôt de parvenir à faire pas craindre daller étudier la pensée de ladversaire. Cela jaillir et senchaîner correctement les idées, en noubliant permet de confronter la validité de notre propre modèle. jamais dêtre soi. Je lai dit et le répète : le débat didées constitue un élément fondamental Et puis, pour en finir avec les gourous du bien-parler en Le cœur et lesprit public, il convient de rappeler que rien de ce qui touche à de la démocratie. Cest à nous dedoivent avancer travailler intellectuellement à définir la parole ne peut éclore si lon na pas les référents culturelsensemble. Cette les limites acceptables à la liberté nécessaires. Ce qui suppose tout un arrière-plan détudes, ce que lon appelait hier les humanités. Ce qui supposesynthèse est dune dexpression. Exercice ô combien également de maîtriser des sources, des auteurs, des délicat, qui exige que lon sache biencomplexité rare. rendre les nuances de la vie et saisir la pensées, donc de connaître lhistoire, lart, la géographie…Lhubris, la démesure complexité des situations. Lacquisition de ces repères, leur fréquentation sur le longque flétrissaient et terme, permet peu à peu de structurer un être, de lui Je parlais du lien démocratique que donner les moyens dappréhender correctement le réel, defuyaient tant les Grecs pourrait générer un hypothétique lui apprendre à raisonner sainement et librement. Parler etde lAntiquité, est une accord sur la liberté dexpression. persuader ne peut se faire avec bonheur me semble-t-il que Non seulement cela nexiste pas,dévastation en notre mais encore on assiste à linverse. si lon maîtrise cet héritage intérieur que lon se construitmonde. Et lhubris est avec patience et ténacité au fil des ans. Cest là une alchimie Aujourdhui, on constate une extrêmement subtile qui permet de résister aux tentativesun risque permanent fragmentation exponentielle de nos de déstructuration de la pensée et de la logique. sociétés. Chaque groupe humainet consubstantiel lié à Dans un monde où semble primer partout et à tout moment veut déchirer un bout de la libertélexercice du pouvoir. dexpression au nom de ses intérêts. lémotion, il faut dautant plus se construire cet héritage On se partage les dépouilles dune quil est un garant de notre liberté intérieure. Lémotion qui liberté dexpression qui se réduit comme peau de chagrin. La ruisselle de toutes parts, à la télé, dans les commentaires relation collective est dépecée au nom dexigences privées des éditorialistes, les jugements, les discours et les images, érigées en priorités par des groupes qui ne considèrent constitue en fait un moyen pernicieux de domination des que leur intérêt propre sans prendre en compte la question esprits si elle nest pas contrebalancée par la puissance de globale de léquilibre de notre société démocratique. Cest la raison… une catastrophe. Oui, là aussi, cest une question déquilibre. Les deux sont Il me semble que si nous voulons préserver léquilibre nécessaires. Jen connais bien les rouages car par nature, la bien compris du corps social dans sa globalité, la liberté cour dassises se prête à lémotion. Il ne faut pas fuir par une dexpression ne peut en aucun cas être remise en cause au sorte de pudeur mal placée lémotion qui vient adoucir ou seul motif que lintérêt ou lidentité dun groupe se trouve faire trembler un discours logique. En revanche, lémotion, être menacé ou attaqué. Je préfère prendre le risque que si elle est seule, confine au règne de la bêtise. Le cœur et quelquun dise une ineptie plutôt que de faire disparaître la lesprit doivent avancer ensemble. Cette synthèse est dune liberté dexpression, sans laquelle le jeu des idées ne peut complexité rare. Lhubris, la démesure que flétrissaient se donner libre cours, ce jeu des idées qui est consubstantiel et fuyaient tant les Grecs de lAntiquité, est une dévasta- à notre démocratie. tion en notre monde. Et lhubris est un risque permanent et consubstantiel lié à lexercice du pouvoir. Il importe Vous quittez aujourdhui la magistrature pour prendre la de se fixer à soi-même ses propres limites. Et cette haute tête de lInstitut de la parole, au sein du cabinet DAlverny exigence, la pratique des humanités nous le permet. Doù Demont & Associés, à Paris. Pourquoi ? lurgente nécessité de redonner des repères à nos contem- Parce que jy aurai la pleine liberté de me consacrer à ce porains, de donner du sens aux discours développés, de qui me paraît aujourdhui essentiel : la défense de la liberté concilier harmonieusement action et réflexion, dans toutes dexpression, qui passe en premier lieu par la connaissance les sphères de la société.
  5. 5. Communication & Influence N°27 - Novembre 2011 - page 5 ENTRETIEN AVEC PHILIPPE BILGER BIOGRAPHIE Ancien avocat général près la cour dappel de Paris, Philippe Bilger Homme de parole, au plein sens du terme, Philippe Bilger est aussi vient de prendre la direction de lInstitut de la parole au sein du cabinet un écrivain reconnu. Il donne très régulièrement des tribunes dans Le davocats dAlverny Demont & Associés (www.dalverny-demont. Monde, Le Figaro, La Gazette du palais, Legipresse, Stratégies, LEcho com). Né à Metz en 1943, Philippe Bilger prépare lEcole normale de la presse, ainsi que dans la Presse Quotidienne Régionale. supérieure, et titulaire dune licence Il est également un écrivain prolifique en droit et en lettres classiques, entre qui a publié dans les plus grandes dans la vie active comme diplômé de maisons : Le droit de la presse, (PUF, lEcole nationale de la magistrature. collection Que sais-je, 1990, 2003), Le De 1970 à 2011, il exerce différentes Besoin de justice, avec Claude Grellier fonctions dans la magistrature jusquà (Calmann-Lévy, 1991), Plaidoyer pour finir comme avocat général à la cour une presse décriée (Filipacchi, 2001), dassises de Paris. Un Avocat général s’est échappé, avec A ce poste prestigieux, il aura à traiter la collaboration de Stéphane Durand- des affaires à fort retentissement Souffland (Le Seuil, 2003), Le Guignol médiatique : procès Didier (lassassin et le Magistrat, avec Bruno Gaccio de Bousquet), procès Fréminet, Bob (Flammarion, 2004), Arrêt de mort, Denard, Aloïs Brunner, François Besse, roman, (Editions du Félin, 2005), Pour Maxime Brunerie, Hélène Castel, sans lHonneur de la justice, (Flammarion, oublier Youssouf Fofana et le gang des 2006), J’ai le droit de tout dire, (Editions barbares (victime : Ilan Halimi)... du Rocher, 2007), Et si on jugeait les Passionné par la vie publique, il juges ?, avec Roland Agret (Editions intervient volontiers sur le droit Mordicus, 2009), 20 minutes pour la de la presse et la cour d’assises, à mort – Robert Brasillach : le procès lEcole Nationale de la Magistrature, au Centre de Formation pour expédié, (Editions du Rocher, 2011), Le bal des complaisants – Le dernier les Journalistes, à l’Institut Montaigne, pour la Presse Quotidienne réquisitoire d’un avocat général, avec François Sionneau (Fayard, sortie Régionale, pour le groupe Hachette et le groupe Bayard, pour divers prévue pour février 2012). Barreaux, ou encore donne des conférences pour lInstitut de France Pour suivre les chroniques et lactualité avec Philippe Bilger, voir son blog Jus- et le Figaro. tice au singulier : www.philippebilger.com Linfluence, une nouvelle façon de penser la communication dans la guerre économique "Quest-ce quêtre influent sinon détenir la capacité à peser sur lévolution des situations ? Linfluence nest pas lillusion. Elle en est même lantithèse. Elle est une manifestation de la puissance. Elle plonge ses racines dans une certaine approche du réel, elle se vit à travers une manière dêtre-au-monde. Le cœur dune stratégie dinfluence digne de ce nom réside très clairement en une identité finement ciselée, puis nettement assumée. Une succession de "coups médiatiques", la gestion habile dun carnet dadresses, la mise en œuvre de vecteurs audacieux ne valent que sils sont sous-tendus par une ligne stratégique claire, fruit de la réflexion engagée sur lidentité. Autant dire quune stratégie dinfluence implique un fort travail de clarification en amont des processus de décision, au niveau de la direction générale ou de la direction de la stratégie. Une telle démarche demande tout à la fois de la lucidité et du courage. Car revendiquer une identité propre exige que lon accepte dêtre différent des autres, de choisir ses valeurs propres, darticuler ses idées selon un mode correspondant à une logique intime et authentique. Après des décennies de superficialité revient le temps du structuré et du profond. En temps de crise, on veut du solide. Et lon perçoit aujourdhui les prémices de ce retournement. "Linfluence mérite dêtre pensée à limage dun arbre. Voir ses branches se tendre vers le ciel ne doit pas faire oublier le travail effectué par les racines dans les entrailles de la terre. Si elle veut être forte et cohérente, une stratégie dinfluence doit se déployer à partir dune réflexion sur lidentité de la structure concernée, et être étayée par un discours haut de gamme. Linfluence ne peut utilement porter ses fruits que si elle est à même de se répercuter à travers des messages structurés, logiques, harmonieux, prouvant la capacité de la direction à voir loin et sur le long terme. Top managers, communicants, stra- tèges civils et militaires, experts et universitaires doivent croiser leurs savoir-faire. Dans un monde en réseau, léchange des connaissances, la capacité à sadapter aux nouvelles configurations et la volonté daffirmer son identité propre constituent des clés maîtresses du succès". Ce texte a été écrit lors du lancement de Communication & Influence en juillet 2008. Il nous sert désormais de référence pour donner de linfluence une définition allant bien au-delà de ses aspects négatifs, auxquels elle se trouve trop souvent cantonnée. Le long entretien que nous a très courtoisement accordé lavocat général Philippe Bilger va clairement dans le même sens. Quil soit ici remercié de sa contribution aux débats que propose, mois après mois, notre plate-forme de réflexion. Bruno Racouchot, Directeur de Comes Communication & Influence contacts N° ISNN 1760-4842 une publication du cabinet comes France (Paris) : +33 (0)1 47 09 36 99 Paris n Toronto n São Paulo North America (Toronto) : +00 (1) 416 845 21 09 Directrice de la publication : Sophie Vieillard South America (São Paulo) : + 00 (55) 11 8354 3139Quand la réflexion accompagne l’action Illustrations : Eric Stalner www.comes-communication.com

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