UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES
Faculté des sciences sociale et politique
Département de Science Politique
Les manifestation...
Table des matières
Résumé....................................................................................................
Les manifestations de 2012...................................................................................................
Résumé
Dans ce travail, nous analysons le processus de radicalisation des manifestants lors des
protestations « pour des é...
I. Introduction
1. Thème de recherche
Bien que fréquemment évoquées dans les médias pour leur ampleur sans précédent, leur...
les évènements qui ont bouleversés la Russie lors de l'hiver 2011-2012 au moyen d'une analyse
aussi objective que possible...
processus de radicalisation lors des manifestations « pour des élections honnêtes » ?
Avant de formuler les hypothèses, no...
4. État de l'art
Cette section a pour objectif de revoir les principaux travaux sur le sujet ainsi que leurs
apports et li...
rencontré dans les médias et chez certains auteurs14
, puisque cela présuppose une apathie ou un
endormissement de celle-c...
bourgeoisie »23
, des jeunes entre 25 et 35 ans qui constituent le noyau de tous les mouvements de
protestation à Moscou24...
mai 201232
.
Un autre thème récurrent dans la littérature est celui du rôle d'Internet et des médias, qui ont
été d'une gr...
Russie où il est davantage employé dans les études sur le terrorisme et l'extrémisme. Enfin, étant
donné que ce concept es...
au cœur du phénomène43
. Parmi les auteurs qui insistent sur la nature violente de la radicalisation,
D. Della Porta et G....
s'accordent pour dire que la radicalisation est un phénomène complexe comportant différents
processus qui ne doivent être ...
manière dont les acteurs perçoivent la situation peut produire différents résultats. C'est pourquoi la
radicalisation des ...
individuels ainsi que les différents motifs d'adhésion à des groupes de nature violente dans le but
d'enrayer ce phénomène...
problématique non seulement dû à la grande variété des définitions, mais aussi de par son utilisation
dans différents cont...
illégales et violentes79
. Selon lui, les organisations radicales sont tous types d'organisations prêtes à
opérer en dehor...
qu'englobe le terme « radicalisation », la frontière peut paraître mince entre activisme et
radicalisme. Selon Moskalenko ...
acteurs étatiques avec des acteurs non-étatiques se traduisent par un accroissement de la violence
mutuelle entre la frang...
Enfin, nous terminons cette section en énonçant les deux principales limites de la littérature
quant à l'emploi et à la dé...
politiques établies mais elle ne mène pas toujours à la violence105
.
Ainsi, cette définition distingue la radicalisation ...
radicalisation108
. Faire du mal à un être cher, se sentir menacé ou encore menacer le groupe auquel
on a le sentiment d'a...
d'identification est élevé et les individus prennent personnellement les menaces qui pèsent sur le
groupe112
. Parmi les f...
politique étrangère et les interventions militaires, la répression étatique, la menace de
l'emprisonnement, la falsificati...
d) Comment mesurer la radicalisation ?
Selon le contexte, les acteurs et la définition que l'on lui donne, la radicalisati...
Activisme versus radicalisme
Dans le cadre des mouvements sociaux, ces deux concepts sont souvent confondus bien
qu'ils di...
ne deviennent pas des radicaux129
. Ils conçoivent donc l'activisme et le radicalisme comme deux
dimensions distinctes.
No...
Ce terme regroupe également le refus des manifestants de se conformer à une loi ou à un règlement.
Pour déterminer la léga...
Russia Analytical Digest et OVDinfo.
Comme mentionné plus haut, les vidéos et photographies des manifestations constituent...
A présent nous allons brièvement relater le déroulement des entretiens sur le terrain et en
ligne. A Tomsk, les cinq entre...
manifestations ainsi qu'aux élections législatives du 4 décembre. Il a également été témoin de
fraudes lors de ces électio...
Enfin, le croisement du précédent critère d'analyse avec les diverses réponses des autorités
aux manifestations a montré q...
II. Le contexte des manifestations
Le 24 septembre 2011: le point de départ?
Lors du douzième Congrès du parti de Russie U...
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  1. 1. UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES Faculté des sciences sociale et politique Département de Science Politique Les manifestations « pour des élections honnêtes » en Russie lors de la période électorale 2011-2012 Présenté par Charlène ANCION Sous la direction du professeur Aude MERLIN Assesseur : Ramona COMAN En vue de l'obtention du grade de Master en sciences politiques à finalité politique et sociétés de l'Europe Centrale, Russie, Caucase Année académique 2013-2014
  2. 2. Table des matières Résumé................................................................................................................................................. 1 I. Introduction....................................................................................................................................... 2 1. Thème de recherche..................................................................................................................... 2 2. Question de recherche..................................................................................................................3 3. Hypothèse.................................................................................................................................... 4 4. État de l'art .................................................................................................................................. 5 5. Cadre Théorique...........................................................................................................................9 a) La radicalisation dans la littérature........................................................................................ 9 b) Choix d'une définition de la radicalisation.......................................................................... 18 c) Les causes de la radicalisation............................................................................................. 19 Facteur individuel................................................................................................................19 Facteur social.......................................................................................................................20 Facteur externe ................................................................................................................... 21 d) Comment mesurer la radicalisation ?....................................................................................23 Causes versus catalyseurs....................................................................................................23 Activisme versus radicalisme ............................................................................................. 24 6. Méthodologie.............................................................................................................................25 II. Le contexte des manifestations...................................................................................................... 31 Le 24 septembre 2011: le point de départ?.................................................................................... 31 Les « règles du jeu »...................................................................................................................... 33 III. Analyse: les manifestations « pour des élections honnêtes » 2011-2012.....................................34 Les manifestations de 2011............................................................................................................35 Moscou......................................................................................................................................36 « Désobéissance civile ».......................................................................................................36 Les revendications et slogans..............................................................................................38 Réponses des autorités.........................................................................................................45 Saint-Pétersbourg..................................................................................................................... 48 « Désobéissance civile »......................................................................................................48 Revendications et slogans.................................................................................................. 50 Réactions des autorités........................................................................................................ 55 Conclusion.................................................................................................................................56
  3. 3. Les manifestations de 2012............................................................................................................58 Moscou......................................................................................................................................58 « Désobéissance civile ».......................................................................................................58 Slogans et revendications..................................................................................................... 60 Réponses des autorités..........................................................................................................64 Saint-Pétersbourg...................................................................................................................... 67 Désobéissance civile.............................................................................................................67 Slogans et revendications..................................................................................................... 69 Réponses des autorités..........................................................................................................71 Conclusion .........................................................................................................................................73
  4. 4. Résumé Dans ce travail, nous analysons le processus de radicalisation des manifestants lors des protestations « pour des élections honnêtes » qui ont eu lieu à Moscou et à Saint-Pétersbourg en 2011-2012, afin de déterminer si les supposées falsifications des élections législatives sont à l'origine de ce processus. Par la même, nous tentons de déterminer l'influence des diverses réponses des autorités aux manifestations sur la radicalisation. Après l'élaboration d'une définition de la radicalisation et la précision des critères d'analyse que sont la désobéissance civile, les slogans et les revendications des manifestants et les réactions des autorités aux manifestations, nous examinons pour chacune des villes la présence ou l'absence de ces critères lors des manifestations, ce qui nous a permis de confirmer notre hypothèse. Nous concluons que les fraudes électorales présumées ont déclenché le processus de radicalisation des manifestants, auxquelles se sont ajoutées les réponses des autorités aux protestations, qui ont eu l'effet d'un catalyseur. 1
  5. 5. I. Introduction 1. Thème de recherche Bien que fréquemment évoquées dans les médias pour leur ampleur sans précédent, leurs diverses conséquences sur la société russe et les relations de celle-ci avec le pouvoir, les manifestations « pour des élections honnêtes » sont mal connues du grand public1 . En effet, les préconceptions d'une société apathique et donc d'un « éveil »2 de celle-ci obscurcissent leur vraie nature et leur accolent souvent une étendue à l'échelle nationale. Comme nous le verrons dans ce travail, la vague de protestation, bien que éparse, ne réunit qu'une minorité de la population russe et moscovite3 . Ainsi, ce sont ces préconceptions et ces conclusions hâtives quant à un « éveil » de la population accompagné d'un intérêt global pour la Russie qui ont attiré notre curiosité. En ce qui concerne la radicalisation, notre démarche nous est suggérée par une insuffisance de travaux scientifiques sur la question de la radicalisation dans le cadre de la mobilisation de masse, et plus particulièrement en Russie, où elle est davantage assimilée à l'extrémisme4 et à la radicalisation islamique5 , surtout chez les jeunes. De plus, la plupart de la littérature contemporaine associe davantage la radicalisation au terrorisme6 , donnant ainsi au concept une autre signification et une connotation négative. Comme nous pourrons le voir dans la section suivante, les recherches sur la radicalisation sont limitées aux pays occidentaux et plus particulièrement aux États-Unis7 . De ce point de vue, ce travail contribuera à la diversification de la littérature en associant le concept de la radicalisation aux mouvements sociaux dans un pays non-démocratique8 et à faire la lumière sur 1 ZAITSEV, Dmitri, KARASTELEV, Vadim, «Le mouvement protestataire en Russie en 2011-2012: le problème de la subjectivité », 16 décembre 2012, http://www.hse.ru/data/2012/12/16/1300983484/Зайцев_%20Карастелев_ %20Протестное%20движение%20в%20России..pdf, (dernier accès le 10 août 2014). 2 CLÉMENT, Carine, « Mobilisations citoyennes en Russie. Le quotidien au cœur des protestations », La Vie des idées, 11 décembre 2012, http://www.laviedesidees.fr/Mobilisations-citoyennes-en-Russie.html (dernier accès le 10 mai 2014) ; PROKOPIEV, Alexis, « Pourquoi la Russie s'est levée », Revue Regard sur l'Est, 15 janvier 2012, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1277&PHPSESSID= (dernier accès le 12 août 2014). 3 VOLKOV, Denis, « Le mouvement protestataire en Russie vu par les leaders et les activistes », (en russe), Vestnik Obshestvennogo mnenya, n°3-4, juillet-décembre 2012, p. 142. 4 NOURGALIEV, Rachid, «En Russie on observe une radicalisation de la population », (en russe), Rosbalt, 8 août 2011, http://www.rosbalt.ru/main/2011/08/08/877276.html (dernier accès le 12 août 2014). 5 DANNREUTHER, Roland, « Islamic radicalisation in Russia : an assessment », International Affairs, vol. 86, n°1, janvier 2010, pp. 109-126. 6 VELDHUIS, Tinka, STAUN, Jorgen, Islamist Radicalisation: A Root Cause Model, The Hague: Clingendael, 2009, p.6. ; HM GOVERNMENT, Prevent Strategy, London, June 2011, Cm 8092, p. 108. 7 DELLA PORTA, Donatella, LA FREE, Gary, « Processes of Radicalization and De-Radicalization », International Journal of Conflict and Violence, Vol. 6, n°1, 2012, p.6. ; SCHMID Alex P., « Radicalisation, De-Radicalisation, Counter-Radicalisation: A Conceptual Discussion and Literature Review », ICCT Research Paper,, 2013, pp.1-3. 8 Selon le rapport de l'ONG Freedom House, la Russie est rangée parmi les pays « authoritaires consolidés » ayant une note de liberté très basse. FREEDOM HOUSE, « Nations in Transit: Freedom in the World 2014», Freedom 2
  6. 6. les évènements qui ont bouleversés la Russie lors de l'hiver 2011-2012 au moyen d'une analyse aussi objective que possible. Cette étude vise à analyser le processus de radicalisation des manifestants contre le gouvernement au cours des protestations « pour des élections honnêtes » qui ont eu lieu lors des élections législatives et présidentielles de 2011-2012 en Russie. La période d'analyse débute le jour du scrutin le 4 décembre et prend fin le 7 mai, date de l'investiture de Vladimir Poutine au poste de président. Ce travail identifiera également les principaux facteurs à l'origine de ce processus. Pour ce faire, nous examinerons : – la nature violente ou non violente, légale ou illégale des manifestations ; – le cadre légal dans lequel les manifestations se sont déroulées ; – les slogans et les revendications des protestataires ; – les effets des réactions des autorités (police, hauts représentants) aux manifestations sur le processus de radicalisation ; Ces critères d'analyse ont été sélectionnés en fonction de la définition de la radicalisation choisie. Dans ce travail, la radicalisation est définie comme un processus à travers lequel un groupe ou des individus adoptent un comportement, des croyances et des idées à l'appui d'un groupe ou d'une cause en conflit et préconisant de profonds changements sociaux et politiques9 , telle qu'une remise en question du statu quo10 , ainsi qu'un recours à des actes illégaux afin d'atteindre un objectif donné lors d'un conflit politique11 . 2. Question de recherche La question de recherche est la suivante : Les fraudes présumées lors des élections législatives ont-elles radicalisé les manifestants contre le gouvernement? Au cours de notre analyse nous tenterons également de répondre à cette sous-question : Quels sont les facteurs à l'origine du House, 2013, http://freedomhouse.org/report/freedom-world/2014/russia-0#.U-ojSVYduTc (dernier accès le 12 août 2014). 9 EUROPEAN COMMISSION, Radicalisation Processes Leading to Acts of Terrorism: A Concise Report prepared by the European Commission’s Expert Group on Violent Radicalisation, Bruxelles, le 15 mai 2008, p.5. 10 WILNER, Alex, DUBOULOZ, Claire-Jehanne, « Homegrown terrorism and transformative learning: an interdisciplinary approach to understanding radicalization », Global Change, Peace, and Security, Vol. 22, n°1, mai 2009, p. 38. 11 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, « Measuring Political Mobilization: The Distinction Between Activism and Radicalism », Terrorism and Political Violence, vol. 21, n°1, avril 2009, pp. 240-241. 3
  7. 7. processus de radicalisation lors des manifestations « pour des élections honnêtes » ? Avant de formuler les hypothèses, nous dirons quelques mots sur la radicalisation. Dans cette étude, le processus de radicalisation est utilisé dans le contexte des mobilisations de masse et se détache donc de son utilisation courante dans la sphère politique et partisane ou encore du terrorisme. Une section de ce travail sera consacrée à sa définition et à son emploi dans la littérature. Aussi, les élections dans cette analyse recouvrent les élections législatives et les supposées falsifications des résultats ainsi que la victoire de Vladimir Poutine aux élections présidentielles. L’objectif de ce travail est de déterminer le rôle des élections, et plus particulièrement les présumées falsifications, dans le processus de radicalisation et de comprendre les origines de ce phénomène. Le travail se propose de démontrer : 1. les résultats des élections législatives et les preuves des falsifications constituent la cause de la radicalisation d'une partie de l'électorat, soit près d'un tiers de la population russe et moscovite. 2. les réactions des autorités aux manifestations, notamment la répression policière, les arrestations, les discours des hauts représentants ainsi que le rejet des revendications des manifestants ont constitué un catalyseur de la radicalisation, provoquant l'apparition d'une frange plus radicale parmi les manifestants. La variable dépendante est la radicalisation d'une partie de l'électorat contre le gouvernement. Nous utiliserons donc comme variables indépendantes les résultats et les présumées falsifications des élections législatives et la réponse de l'état aux manifestations. 3. Hypothèse Pour répondre à ces questions, le travail émet l'hypothèse suivante : les présumées fraudes électorales ont activé le processus de radicalisation d'un tiers de la population russe et moscovite, phénomène amplifié par les réponses des autorités aux manifestations. 4
  8. 8. 4. État de l'art Cette section a pour objectif de revoir les principaux travaux sur le sujet ainsi que leurs apports et limites et de passer en revue les principaux aspects de la radicalisation. L'état de l'art sera divisé en deux parties : la première sera dédiée aux manifestations qui ont eu lieu en Russie lors des élections législatives et présidentielles de 2011-2012. Nous évaluerons la manière dont elles sont abordées dans la littérature, notamment leurs conséquences sur la société et ses relations avec le pouvoir, le profil des manifestants et les différents mythes qui entourent ces évènements. Dans le but d'obtenir une idée globale de la littérature à ce sujet, les points de vue tant russes qu'occidentaux seront abordés. La deuxième partie sera consacrée au concept de la radicalisation. Tout d'abord, les différentes définitions de la radicalisation seront abordées, suivies par une brève explication des diverses manières dont le processus a été étudié dans la littérature. Les caractéristiques de la radicalisation seront décrites selon les différentes approches, théories et acteurs qui l'utilisent, à savoir la radicalisation vue par les sciences sociales et comportementales, les études sur le terrorisme, et les théories des mouvements sociaux. Nous verrons également la radicalisation vue à travers le modèle pyramidal ainsi que les approches gouvernementales. Ensuite, nous expliquerons les différents types de radicalisation (violente, non violente, légale, illégale). En outre, dû aux exigences de l'analyse qui requiert la prise en compte de ce facteur de la radicalisation, ce travail inclut une révision des travaux traitant des effets de la répression sur le processus de la radicalisation. Enfin, nous exposerons les limites de la littérature à ce sujet. À la suite de cette discussion, le travail tentera de dégager une définition de la radicalisation qui sera utilisée lors de la présente analyse. Les facteurs pouvant être à l'origine de la radicalisation, telle que définie dans ce travail, seront examinés plus loin dans la section intitulée les causes de la radicalisation. Les évènements survenus pendant la période électorale 2011-2012 ont eu leur quota de commentaires, et plus particulièrement concernant la société russe. Les préconceptions les plus populaires évoquent généralement un (r)éveil de la société civile, voire même une politisation de la société12 . Toutefois, Françoise Daucé13 met en garde contre ce postulat excessif, fréquemment 12 CLÉMENT, Carine, loc. cit.; PROKOPIEV, Alexis, loc. cit. 13 DAUCÉ, Françoise, « Russie 2012: la difficile incarnation politique de la société civile », Les cahiers du CERI, février 2012, http://www.sciencespo.fr/ceri/sites/sciencespo.fr.ceri/files/art_fd.pdf (dernier accès le 5 avril 2014). 5
  9. 9. rencontré dans les médias et chez certains auteurs14 , puisque cela présuppose une apathie ou un endormissement de celle-ci. Or, un nombre croissant de protestations, moins massives et plus éparses certes, ont eu lieu durant les années 200015 , signe avant-coureur bien avant les échéances électorales. De même, une augmentation progressive du nombre d'associations16 contribue à la rupture du mythe d'une société apathique voire « hostile au politique »17 . Cette idée de réveil de la société civile traduirait donc plutôt l'effet de surprise des manifestations qu'un réel marasme. L'impression d'une passivité de la société russe découle, selon F. Daucé, de la distanciation de la population à la politique en Russie, puisque leur engagement civique ne s'accompagne pas d'un engagement politique. Pour cause, « la méfiance à l'égard des partis, des élections, de la représentation parlementaire mais aussi du contrôle des partis politiques et de leur restriction»18 . Suite aux supposées fraudes qui auraient entaché le scrutin législatif du 4 décembre 2011 et aux slogans politisés lors des manifestations19 , les protestations massives ont donné l'image d'une entrée en politique de la société. Malgré les remous, les mouvements se sont relativement vite essoufflés. Cependant, même si Vladimir Poutine n'a pas été « détrôné » cela ne signifie pas que les protestations ont été inutiles. Au contraire, nombre d'auteurs estiment qu'une page a bien été tournée et que le mythe de l'homme fort de Russie s'est fissuré20 . Les relations entre la société et le pouvoir ne seront plus jamais les mêmes, tout comme le rôle de la société21 . Le caractère spontané et massif des manifestations ne fait aucun doute au sein de la communauté internationale, celles-ci étant généralement décrites comme étant les plus importantes depuis la chute du communisme22 . La littérature s'est également beaucoup concentrée sur les profils des manifestants. Parmi eux, on compte des « gens ordinaires » aussi appelés « classe moyenne » ou « nouvelle 14 BUTCHER, Bill, «The long life of homo Sovieticus», The Eeconomist, 10 décembre 2011, http://www.economist.com/node/21541444, (dernier accès le 5 avril 2014). 15 Pour plus de détails voir MERLIN, Aude, BRENEZ, Lou, « Face au pouvoir, des mobilisations ténues mais vivaces », Presses de Sciences Po, vol. 2, n° 55, 2012, pp. 9-16. ; CLÉMENT, Carine, loc.cit. 16 DAUCÉ, Françoise, loc. cit. p.1. 17 CLÉMENT, Carine, MIRASOVA, Olga, DEMIDOV, Andrey, De l’homme désengagé au militant. Les mouvements sociaux naissants dans la Russie contemporaine, Moscou : Tri Kvadrata, 2010. 688 p. 18 DAUCÉ, Françoise, loc. cit., p.2. 19 CHEKHONADSKIKH, Maria, PENZIN, Alexei, « December 4th to March 4th: Politicization, Protests, and Uncertainties of the Anti-Putin Movement in Russia », UniNomade, 28 février 2012, http://www.uninomade.org/anti-putin-movement-in-russia/ (dernier accès le 30 avril 2014). 20 MAILLARD, Sébastien, « Tatiana Kastouéva-Jean : ''Le mythe Poutine est fini en Russie''», La Croix, 20 décembre 2012, http://www.la-croix.com/Debats/Opinions/Debats/Tatiana-Kastoueva-Jean-Le-mythe-Poutine-est-fini-en- Russie-_NP_-2012-12-20-890174 (dernier accès le 30 avril 2014). 21 LYUBAREV, Arkady, YAKOVLEV, Andrei, OLIMPIEVA, Evgenia, « Duma Elections and Protests », Russian Analytical Digest, n°108, Février 2012, p.13 ; LANE, David, et. al., « Domestic Politics », Russian Analytical Digest, n°124, 18 mars 2013, p. 12. 22 FAUCONNIER, Clémentine, « L’étrange défaite de Russie Unie, 'le parti du pouvoir'», CERI-Le kiosque, février 2012, p.5. 6
  10. 10. bourgeoisie »23 , des jeunes entre 25 et 35 ans qui constituent le noyau de tous les mouvements de protestation à Moscou24 , mais aussi des écrivains, des poètes et des journalistes. On retrouve ainsi de nombreuses personnalités de la société civile, mais aussi une population non politisée mais respectueuse des droits civiques, qu'elle voit bafoués25 . Le mouvement contestataire compte aussi des participants d'horizons politiques différents, représentant une grande partie du spectre politique : des libéraux, des démocrates, des nationalistes bolchéviques, des communistes et des défenseurs des droits de l'homme26 . Néanmoins, cette diversité pose indéniablement un problème de leadership. En effet, si le combat contre un ennemi commun et le partage des sentiments de frustration et d'injustice ont aidé à surpasser l'hétérogénéité du mouvement pour investir la rue, il n'a pas été suffisant pour créer une opposition solide voire un projet d'alternance politique27 . Aussi, de nombreux auteurs soulignent le répertoire varié et original des manifestants. Les rues de la capitale et d'autres grandes villes ont vu « l'arrivée de nouveaux acteurs et de nouvelles pratiques »28 . Malgré les tentatives de l'Etat de circonscrire les différents modes d'action, les manifestants s'adaptent et changent de registre pour continuer à attirer l'attention tant du public non engagé que des médias29 . Ils ont fait preuve d'une grande originalité dans la formulation de leurs slogans, garnis de jeux de mots ironiques et de métaphores, et dans la confection d'affiches et de banderoles30 . Toutefois, les capacités d'adaptation et d'innovation des militants restent limitées. Les répertoires deviennent peu à peu prévisibles et finissent par perdre de leur originalité et donc de leur efficacité31 . Ainsi, l'État a non seulement saisi la logique de leurs modes d'action mais a également adapté ses propres tactiques. Suite à un relâchement initial, certainement dû à l'effet de surprise, les autorités ont repris la main et ont répondu aux manifestations par une série de mesures austères allant de la restriction de libertés d'association en juin et juillet 2012 à l'emprisonnement des participants et de leurs leaders en passant par le passage à tabac des manifestants comme lors du 6 23 LE HÉROU, Anne, « les mouvements de protestation : une nouvelle génération dans la rue », dans Anne DE TINGUY (dir), A l’Est, du nouveau. Les élections 2011-2012 en Russie à l’heure du “printemps russe”, CERI Science-Po, février 2012, p.4. 24 CARRÉ, Jean-Michel « Poutine pour toujours ? », Infrarouge (France 2), 25 février 2014, https://www.youtube.com/watch?v=xHfUkrgjrKU (dernier accès le 12 août 25 Ibidem. 26 Ibidem. 27 SHUKAN, Tatiana, « Les mouvements des jeunes contestataires en Russie: s'opposer dans la rue et par la rue (2005- 2010) », dans Aude MERLIN, et. al. (dir), Contester par l'action collective dans la Russie des années 2000, Critique Internationale n°55, Presse de Science Po, 2012, p. 56. 28 MERLIN, Aude, BRENEZ, Lou, Loc. cit., p13. 29 SHUKAN, Tatiana, op.cit., p. 59. 30 Pour des exemples, consulter LUR'E, Vadim, Azbuka protesta, Moscow: OGI, polit.ru, 2012,160 p. 31 NEVEU, Éric, « Répertoires d'action des mobilisations » dans Antonin COHEN, Bernard LACROIX, Philippe RIUTORT (dir), Nouveau manuel de science politique, La découverte, 2009, p. 499. 7
  11. 11. mai 201232 . Un autre thème récurrent dans la littérature est celui du rôle d'Internet et des médias, qui ont été d'une grande importance tant pour l'organisation et la promotion des évènements que pour le partage et l'accès à l'information33 . Toutefois, la médiatisation est une arme à double tranchant. Si Internet a permis le recrutement, l'accès à l'information et facilité les rassemblements, dans la presse en ligne les manifestants sont parfois généralisés à l'ensemble de la population russe34 et le mouvement protestataire sorti de son contexte. Cela se voit à travers le titre racoleur d'un « hiver russe »35 , une allusion au « printemps arabe », qui est porteur d'une mauvaise interprétation de la réalité politique russe36 . Aussi, si les rares médias indépendants russes (notamment Novaya Gazeta, Kommersant, la radio Echo Moscou ou la chaine de télévision Ren-TV) consacrent des articles aux manifestations, la plupart des médias contrôlés par l'Etat les passent sous silence ou tentent de les discréditer37 . Il est dès lors difficile d'obtenir des informations neutres et objectives. Pour y remédier, les militants assurent eux-mêmes la médiatisation de leur mobilisations sur le Web via les blogs (comme Zhivoi Zhurnal), le microblog Twitter et les réseaux sociaux (notamment Facebook et sa version russe Vkontakte)38 . En effet, chaque action est systématiquement filmée ou prise en photo par les manifestants et publiée sur la Toile. Ces mêmes outils ont été utilisés pour rapporter les nombreux cas de fraude lors des élections législatives du 4 décembre39 . Avant d'entrer dans l'aspect théorique de ce travail, nous allons rappeler l'intérêt pour le concept de la radicalisation. Pour notre cas d'étude, la radicalisation permet de comprendre le passage à des attitudes radicales et d'évaluer le rôle de la répression sur le comportement et les attitudes des manifestants envers le régime en place. Comme nous le verrons plus loin, la radicalisation est un concept peu utilisé dans l'étude des mouvements sociaux, et particulièrement en 32 LANE, David, loc. cit., p. 8. 33 MERLIN, Aude, BRENEZ, Lou, loc. cit. p.10; CLÉMENT, Carine, loc. cit., p.8; LONKILA, Markku, « Russian protest on- and offline: the role of social media in the Moscow opposition demonstrations in december 2011», The Finnish Institute of International Affairs, Briefing Paper 98, 2012, p. 3-5. 34 Par exemple: ROMAN-AMAT, Béatrice, « Pourquoi la Russie ne veut plus de Poutine », Quoi.info, 26 décembre 2011, http://quoi.info/actualite-international/2011/12/26/pourquoi-la-russie-ne-veut-plus-de-poutine-1114558/ (dernier accès le 30 avril 2014). 35 On retrouve cette analogie dans de nombreux journaux comme REUTERS, ASSOCIATED PRESS, « Russia's 'Arab Spring'? Clashes break out in 2 cities », NBC News, 6 décembre 2011, http://worldnews.nbcnews.com/_news/2011/12/06/9245670-russias-arab-spring-clashes-break-out-in-2-cities, (dernier accès le 12 août 2014); mais également dans un «tweet» du sénateur John McCain disponible à: https://twitter.com/SenJohnMcCain/status/145568693609439232 (dernier accès le 12 août 2014). 36 MERLIN, Aude, BRENEZ, Lou, loc. cit., p.9 ; LANE, David, loc. cit., p. 4. 37 Un exemple frappant : NTV, « Anatomie de la protestation », youtube, 15 mars 2012, https://www.youtube.com/watch?v=3tEb_16dxRE (dernier accès le 20 juillet 2014). 38 LONKILA, Markku, loc. cit., p.9. 39 Ibidem. 8
  12. 12. Russie où il est davantage employé dans les études sur le terrorisme et l'extrémisme. Enfin, étant donné que ce concept est davantage utilisé en milieu démocratique, il est pertinent d'observer son application dans un environnement autoritaire, le cas de la Russie40 . Il est dès lors intéressant d'étudier les manifestations russes au moyen de ce concept. 5. Cadre Théorique a) La radicalisation dans la littérature La complexité de ce processus rend sa conceptualisation difficile. L'un des obstacles à l'élaboration d'une définition est sa nature même, puisque la radicalisation est un processus qui peut apparaître plus ou moins rapidement et qui ne possède pas de début ou de fin clairs41 . De plus, les définitions données par les différents auteurs sont influencées par le contexte socio-politique auxquelles elles sont attribuées. Cette multitude de points de vue rend l'élaboration du cadre théorique de ce travail difficile. C'est pour surmonter ces obstacles que nous avons essayé de présenter ici les différentes facettes de la radicalisation afin de pouvoir les adapter ensuite à l'étude du cas russe. Certaines définitions mettent en avant la nature violente de la radicalisation, d'autres insistent plus sur les notions abstraites des croyances et attitudes des acteurs ainsi que le rejet des normes en présence. Quant aux définitions plus gouvernementales, elles se concentrent davantage sur la sécurité et les moyens qui peuvent être mis en œuvre pour y faire face. Dans la section suivante, nous allons passer en revue les différentes définitions de la radicalisation dans la littérature. Au début de son apparition dans les années 1970, dans les études sur la violence politique dans les démocraties occidentales, le terme « radicalisation » est apparu pour dénoter l'interaction entre l'État et les mouvements sociaux ainsi que la formation progressive de groupes violents ou clandestins42 . La radicalisation se réfère dans ce cas à l'utilisation de la violence ainsi qu'une ascension progressive en termes de forme et d'intensité. Dans cette conception, la violence se trouve 40 DEBBASCH, Hubert, « Entretien avec Marie Mendras », Terre Entière, 13 février 2012, http://www.terreentiere.com/ACTUALITES/Les-evolutions-actuelles-en-Russie-sont-passionnantes-Entretien-avec- Marie-Mendras.xhtml (dernier accès le 4 août 2014) ; Avec un score de 6.25, elle est classée not free par l'organisation Freedom House, voir : FREEDOM HOUSE, loc. cit. 41 COMMISSION EUROPÉENNE, Causal Factors of radicalisation, Bruxelles, Work Package 4, 1er avril 2008, p.6. 42 DELLA PORTA, Donatella, Social Movements, Political Violence and the State. A comparative Analysis of Italy and Germany, Cambridge University Press, 1995, p.198. 9
  13. 13. au cœur du phénomène43 . Parmi les auteurs qui insistent sur la nature violente de la radicalisation, D. Della Porta et G. La Free énumèrent sept définitions académiques différentes, dont la plus générale définit simplement le processus de radicalisation comme un processus menant à une utilisation accrue de la violence politique44 . Ils ajoutent, comme l'ont fait S. Moskalenko et C. McCauley, trois niveaux du processus de radicalisation (micro, méso et macro représentant respectivement les individus, le groupe et la masse). Ces derniers définissent la radicalisation comme un « changement dans les convictions religieuses, les sentiments et les comportements chez des personnes ayant, de mesure croissante, tendance à commettre des actes de violences à l'appui d'un groupe lors d'un conflit intergroupe »45 ou de manière générale comme le « développement de croyances, sentiments et actions qui soutiennent toute cause ou groupe en conflit »46 . Ce soutien peut se présenter sous forme d’une opinion radicale, d’une action radicale, ou des deux47 . Toutefois, la première définition laisse transparaître un caractère radical inné chez certains individus. Quant à la deuxième, elle reste très générale et ne favorise pas la compréhension du concept et ce qu'il englobe. Dans la même lignée, de nombreuses recherches conceptualisent la radicalisation comme étant « un processus caractérisé par un engagement grandissant dans des actions et stratégies violentes et pour l'utilisation de la violence dans des conflits politiques »48 . Dans ce cas, la radicalisation implique un changement de perceptions, qui peut tout aussi bien signifier une animosité envers un certain groupe social ou les institutions qu'une utilisation croissante de la violence49 . Cette conception s'inscrit partiellement dans la définition dégagée par Moskalenko et McCauley50 . De par sa grande généralité, la définition de Della Porta et La Free permet une plus grande applicabilité du concept aux diverses formes de conflits politiques et aux cas de violence politique. Chez les deux groupes d'auteurs, le terme radicalisation renvoie tant au comportement (actions), qu'aux attitudes (objectifs et perceptions). Ces deux dimensions (comportement et attitude) ne sont pas interdépendantes et ne se correspondent pas forcément. En effet, « des attitudes radicales ne précèdent pas ou ne mènent pas toujours à la violence »51 . Les deux groupes d'auteurs 43 DELLA PORTA, Donatella, LA FREE, Gary, loc. cit., p.6. 44 Pour les autres définitions, voir Ibid., p.4. 45 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, « Mechanisms of Political Radicalization: Pathways Toward Terrorism », Routledge, Terrorism and Political Violence, Vol. 20, n° 3, 2008, p. 416. 46 Voir texte original: « The development of beleifs, feelings, and actions in support of any group or cause in conflict » dans MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, « Friction: How Radicalization Happens to Them and Us, New York: Oxford University Press, 2011, p.4. 47 Ibidem. 48 Selon le texte original: « A process characterized by increasing commitment to and use of violent means and strategies in political conflicts » dans DELLA PORTA, Donatella, LA FREE, Gary, loc. cit., p.6. 49 Ibid., p.7 50 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2008, loc. cit., p.416. 51 DELLA PORTA, Donatella, LA FREE, Gary, loc. cit., p.7. 10
  14. 14. s'accordent pour dire que la radicalisation est un phénomène complexe comportant différents processus qui ne doivent être confondus puisqu'ils découlent de différents mécanismes et suivent des modalités différentes. Quant aux définitions gouvernementales, elles sont principalement caractérisées par la nature terroriste et extrémiste de la radicalisation. L'objectif général des rapports gouvernementaux est de comprendre les causes et les origines de la radicalisation, d'établir des profils « radicaux » et d'élaborer des mesures préventives et de sécurité pour mieux l'anéantir ou l'éviter. Par exemple, en 2006 la Commission Européenne a défini la radicalisation violente comme étant « le phénomène d'adhésion à des valeurs, des opinions et des idées qui pourraient mener à des actes terroristes »52 , définition notamment utilisée par le Danemark53 . Bien qu'elle distingue la radicalisation du terrorisme, son ambiguïté ne favorise pas une application précise, particulièrement de par l'utilisation du verbe « pourraient » qui nous laisse nous interroger sous quelles conditions a lieu un tel processus. Une autre limite de cette définition est l'aboutissement unique de la radicalisation. Or, la radicalisation peut aboutir à d'autres formes de conflit que le terrorisme, ce dernier étant « l'une des pire conséquences possibles » du processus54 . De même, le gouvernement britannique dans sa Prevent Strategy, la définit comme « le processus via lequel une personne vient à soutenir le terrorisme et des formes d'extrémismes menant au terrorisme»55 . Ces définitions gouvernementales et inter-gouvernementales se rejoignent dans le sens où elles ont en commun la conception que la radicalisation n'a d'autre aboutissement que le terrorisme ou l'extrémisme. Dans la littérature, la radicalisation est partagée en disciplines et domaines distincts comme les sciences sociales et comportementales, la Théorie des mouvements sociaux, les études sur le terrorisme ou encore le domaine de la sécurité et des politiques étrangères, qui mettent chacun l'accent sur différentes caractéristiques du phénomène. Par exemple, les études sur le terrorisme insistent plutôt sur les profils terroristes, la prévention et l'aspect « extrémiste » de la radicalisation, tandis que les sciences sociales analysent davantage le fonctionnement même du processus, le comportement des acteurs et les relations avec leur environnement. Nous tenterons à présent d'expliquer les différentes manières dont la radicalisation est étudiée ainsi que ses diverses caractéristiques dans la littérature. Dans une conception plus abstraite de la radicalisation, il est important de noter que la 52 VELDHUIS, Tinka, STAUN, Jorgen, Islamist Radicalisation: A Root Cause Model, The Hague: Clingendael, 2009, p.6. 53 MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DU DANEMARK, Countering Radicalisation through Development Assistance – A Country Assessment Tool, Copenhagen, mars 2007, p.8. 54 COMMISSION EUROPÉENNE, loc. cit., p.6. 55 HM GOVERNMENT, loc. cit., p. 57. 11
  15. 15. manière dont les acteurs perçoivent la situation peut produire différents résultats. C'est pourquoi la radicalisation des comportements et des attitudes des acteurs, leurs croyances et leurs motivations sont étudiées. Dans les dictionnaires et les encyclopédies, le radicalisme dénote généralement un désir de changement fondamental des structures sociales, du système de valeurs, voire une « rupture avec le passé institutionnel »56 , visant au « bien-être du plus grand nombre »57 . De même, les auteurs Wilner et Dubouloz n'insistent pas tant sur la notion de violence comme Moskalenko et McCauley ou Della Porta et La Free, mais se tournent davantage vers le côté abstrait des convictions et des idées en définissant la radicalisation comme un processus à travers lequel des individus ou un groupe viennent à adopter des idéaux politiques, sociaux ou religieux de plus en plus extrêmes et des aspirations qui rejettent ou mettent à mal le statu quo58 . Cette notion de rejet de statu quo n'est pas négligeable et pourtant très peu discutée dans la littérature. Avec le temps, la signification de la radicalisation s'est diversifiée. Elle peut exprimer le désir d'un profond changement institutionnel ou une remise en question du système et des normes en vigueur, des attitudes et des comportements extrémistes, ou encore une escalade de la violence lors d'un conflit inter-groupe. Néanmoins, ces dernières années, la radicalisation est devenue inséparable des recherches sur le terrorisme, en particulier sur les groupes extrémistes et terroristes islamiques dans les pays démocratiques59 . De fait, la radicalisation tout comme le terrorisme sont considérés comme une menace pour la démocratie et l'État de droit et comme phénomène à éradiquer ou à éviter à tout prix. Par conséquent, cette assimilation lui a donné une connotation négative, étant employée généralement pour faire référence au terrorisme, à l'extrémisme ou à quelque chose de malsain et de nocif pour la société. Plutôt, la radicalisation est un revirement psychologique dont les causes peuvent être tant bonnes que mauvaises60 . Cette mauvaise image de la radicalisation a poussé à la nécessité de définir le processus inverse : « la dé-radicalisation »61 . Toutefois, nous n'aborderons pas dans cette analyse cet autre versant du phénomène. La plupart des études sur le terrorisme62 cherchent à expliquer les processus de radicalisation 56 ENCYCLOPÉDIE LAROUSSE EN LIGNE, http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/radicalisme/85204 (dernier accès le 27/04/2014). 57 CENTRE NATIONAL DE RESSOURCES TEXTUELLES ET LEXICALES, 2012, http://www.cnrtl.fr/definition/radicalisme, (dernier accès le 27/04/2014). 58 WILNER, Alex, DUBOULOZ, Claire-Jehanne, loc. cit., p. 38. 59 DELLA PORTA, Donatella, LA FREE, Gary, loc.cit., p.6.; A. P. Schmid, “Radicalisation, De-Radicalisation, Counter-Radicalisation: A Conceptual Discussion and Literature Review”, ICCT Research Paper, (2013) pp.1-3. 60 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2011, loc. cit., p.4. 61 Voir la littérature à ce sujet, notamment : DEMANT, Froukje, Slootman, Marieke, Buijs, Frank, Tillie, Jean, « Decline and Disengagement : An Analysis of Processes of Deradicalisation », Institute for Migration and Ethnic Studies (MES), Reports Series, Amsterdam, 2008, p.204; HORGAN, John, « Disengagement, De-radicalization and the Arc of Terrorism: Future Directions for Research », dans Rik COOLSAET (dir), Jihadi Terrorism and the Radicalisation Challenge: European and American Experiences. Farnham, Surrey Ashgate, 2011, pp.173-186. 62 Comme par exemple les ouvrages de MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2008, loc. cit., pp.415-433; 12
  16. 16. individuels ainsi que les différents motifs d'adhésion à des groupes de nature violente dans le but d'enrayer ce phénomène et de mettre en place des mécanismes de prévention. J. Horgan fait partie des auteurs qui associent la radicalisation au terrorisme. Il précise tout de même que, malgré certains chevauchements importants, les causes du terrorisme peuvent différer de celles du processus de radicalisation. Cet auteur apporte à la littérature une simplification du terme et une identification des différentes raisons de la radicalisation et renseigne sur la manière dont les individus se radicalisent. En contraste, Moskalenko et McCauley distinguent le radicalisme du terrorisme, définissant ce dernier comme une transposition de la violence par des radicaux contre le gouvernement et l'appareil militaire à la violence contre les civils63 . De plus, cette approche terroriste de la radicalisation insinue que c'est un processus par lequel les individus viennent à penser que l'utilisation de la violence dans la poursuite de leurs objectifs n'est pas immorale, et se rapproche donc de la définition du terrorisme64 . Parallèlement, dans le contexte gouvernemental la radicalisation se réfère généralement à la violence, à l'extrémisme islamique ou au terrorisme djihadiste65 . Cette approche gouvernementale est donc étroitement liée à la conception terroriste de la radicalisation. Néanmoins, dans le contexte gouvernemental l'étude de la radicalisation peut varier selon les zones géographiques considérées. Par exemple, en Europe et aux Etats-Unis, il existe différentes utilisations de la radicalisation. Dans certains cas, on insiste plus sur les moyens non-démocratiques (Pays-Bas)66 ou violents (États- Unis)67 utilisés, dans d'autres sur le rejet du statu quo, ou sur l'adoption de croyances « extrémistes » (Canada)68 ou encore sur l'utilisation de la violence à des fins politiques (Danemark et Suède)69 . Certaines définitions conçoivent la radicalisation en tant que processus allant soit vers la violence politique, soit vers le terrorisme soit vers l'extrémisme violent. L'utilisation du terme est donc COMMISSION EUROPÉENNE, Radicalisation Processes Leading to Acts of Terrorism: A Concise Report prepared by the European Commission’s Expert Group on Violent Radicalisation, Bruxelles, 15 mai 2008, p.7; TILLY, Charles, « Terror, Terrorism, Terrorists », Sociological Theory, vol. 22, n°1, mars 2004, pp. 5–13; Q. WIKTOROWICZ, Quintan, Radical Islam Rising: Muslim Extremism in the West, Rowman & Littlefield., 2005, pp. 1-43; BJORGO, Tore, HORGAN, John, Leaving Terrorism Behind: Individual and Collective Disengagement. Abingdon and New York: Routledge, 2009, p. 228 63 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2009, loc. cit., p. 240. 64 Selon la Commission Européenne, le terrorisme est « perçu comme un outil politique et un acte conscient, estimant l'utilisation de la violence comme légitime », COMMISSION EUROPÉENNE, 2008, loc. cit., p.6. 65 SCHMID, Alex, loc. cit., pp.1-3. 66 MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR NÉERLANDAIS, From Dawa to Jihad: The Various Threats from Radical Islam to the Democratic Legal Order, The Hague: AIVD, 2004, p.8. 67 HOMELAND SECURITY INSTITUTE, Radicalisation: An Overview and Annotated Bibliography of Open-Source Literature, Final Report, Arlington: HSI, 15 décembre 2006, VA22206-2233, pp. 2, 12. 68 NATIONAL SECURITY CRIMINAL INVESTIGATIONS, Radicalization: A Guide for the Perplexed, June 2009, IACP-COT / Radicalization 101, 10p. 69 CENTER FOR TERROR ANALYSE , Radikalisering og terror, octobre 2009, http://www.pet.dk/upload/radikalisering.og.terror.pdf (dernier accès le 12 août 2014); RANSTORP, Magnus, « Preventing Violent Radicalisation and Terrorism. The Case of Indonesia », Stockholm, Center for Asymmetric Threat Studies, 2009, p. 2. 13
  17. 17. problématique non seulement dû à la grande variété des définitions, mais aussi de par son utilisation dans différents contextes tels que la sécurité, l'intégration ou encore le contexte des politiques étrangère70 . Aussi, l'attention est souvent davantage portée sur les acteurs non-étatiques71 , oubliant le rôle de l'Etat et des forces de l'ordre. Il faut dès lors être attentif au fait que différents acteurs peuvent donner à la radicalisation des sens variés, parfois aussi basés sur leurs intérêts politiques72 . Dans un contexte politique, la radicalisation peut engendrer un coût en temps et en argent aux acteurs radicalisés, ainsi que des risques et de la violence à l'appui d'une cause politique73 . La Théorie des mouvements sociaux définit la radicalisation comme un processus menant à la violence ou au terrorisme, lorsqu'elle rejoint les études sur le terrorisme74 . Elle conçoit la radicalisation comme un résultat des relations sociales plutôt que naissant du contexte ou des caractéristiques innées des individus75 , ces derniers étant considérés comme des acteurs rationnels76 . Dans cette approche, les conditions historiques et sociales, les dynamiques des groupes et des organisations ainsi que leurs relations avec la société et les autorités sont regroupés dans le même cadre analytique. La Théorie des mouvements sociaux comprend trois principales écoles : la théorie de la contrainte, la théorie des ressources et la théorie de l'encadrement77 , cette dernière étant jugée la plus prometteuse pour expliquer la radicalisation violente78 . En général, cette lignée de recherche analyse surtout les interactions des mouvements sociaux avec les forces de l'ordre ainsi que le rôle de l'Etat. Cependant, sa principale limite est de s'attarder uniquement sur les démocraties occidentales. En outre, la théorie des mouvements sociaux peut ajouter des nuances au concept de la radicalisation et à ses composantes comme le fait Olivier Fillieule qui identifie les actes violents comme des immolations, des attaques suicides, des assassinats, ou encore des actes terroristes. Il ne fait aucune différence entre les déterminants des protestations légales conventionnelles et les formes 70 SEDGWICK, Mark, « The concept of Radicalization as a Source of Confusion», Terrorism and Political Violence, vol. 22, n°4, 8 septembre 2010, p. 479. 71 COMMISSION EUROPÉENNE, 2008, loc. cit., p.19. 72 Ibidem. 73 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2008, loc. cit., p.416. 74 Comme par exemple : DALGAARD-NIELSEN, Anja, « Studying violent radicalization in Europe I : the potential contribution of Social Movement Theory », Danish Institute for International Studies (DIIS), Working Paper n°2, 2008, 17 p.; DELLA PORTA, Donatella, 1995, op. cit.; TILLY, Charles, « Repression, Mobilization and Explanation », dans Christian DAVENPORT, Hank JOHNSTON, Carol MUELLER (dir), Repression and Mobilization : What we Know and Where We Should Go from Here », University of Minnesota Press, vol. 21, 2005, pp. 211-225. 75 DELLA PORTA, Donatella, Social Movements and Violence. Participation in Underground Organizations, Greenwich, JAI Press, 1992, 290 p. 76 DALGAARD-NIELSEN, Anja, loc. cit., p.3 77 Pour plus de détails, voir Ibidem. 78 Ibid., p.7. 14
  18. 18. illégales et violentes79 . Selon lui, les organisations radicales sont tous types d'organisations prêtes à opérer en dehors du cadre légal et à recourir à la violence, soit parce que les formes plus conventionnelles se sont pas (assez) efficaces, soit parce que la répression ne laisse que le choix entre l'utilisation de la violence ou la dissolution du groupe80 . Quant à l'approche des sciences sociales et comportementales, elle met plus l'accent sur l'idée de processus et de phases du phénomène de la radicalisation, comme J. Horgan qui identifie trois phases de l'engagement radical81 . De nombreux chercheurs ont proposé et testé différents modèles de la radicalisation comportant une pointe de différence quant aux nombre et types de phases. Ces modèles, qui ne portent aucun regard sur les justifications ou motivations des individus, sont très sommaires et ne sont pas validés par les exemples empiriques qui réfutent l'idée d'un processus strictement linéaire comme une succession d'étapes82 . Plutôt, les expériences montrent qu'il peut y avoir des « rechutes » ainsi que des retours en arrière. Dans une optique similaire, le modèle de la pyramide83 se rapproche de ce processus en étapes où chaque niveau mène à un stade plus avancé de la radicalisation. Selon l'interprétation de Moskalenko et McCauley, les différentes étapes d'engagement politique de la pyramide menant à la radicalisation peuvent être brûlées, c'est-à-dire qu'un individu peut passer de la base à l'apex sans passer par les phases intermédiaires. De fait, les auteurs décrivent le processus de radicalisation de façon plutôt pyramidale, où la base de la pyramide est occupée par les sympathisants en accord avec les buts pour lesquels les radicaux violents, formant l'apex, luttent. De la base jusqu’au sommet de la pyramide, le nombre d'adhérents devient plus petit, mais la mesure de la radicalisation dans leurs convictions, émotions et comportement augmente84 . Après avoir passé en revue quelques caractéristiques de la radicalisation dans la littérature, nous allons aborder les différents types de la radicalisation, à savoir ses formes violente, non violente, légale et illégale. En plus de l'aspect violent dont nous avons parlé au début de cette section et qui ne fera donc pas l'objet d'un approfondissement ici, certains auteurs y ajoutent la notion d'illégalité. De fait, S. Moskalenko et C. McCauley donnent à la radicalisation une nature illégale afin de la différencier de l'activisme. En raison de la grande variété de définitions 79 FILLIEULE, Olivier, « Disengagement Process from Radical Organizations. What is so Different when it Comes to Exclusive Groups? », Lausanne, Centre de Recherche sur l'Action Politique, n°50, 2011, p.8. 80 Ibid. p.7 81 HORGAN, John, loc. cit., pp.173-186. 82 MOGHADDAM, Fathali, « The Staircase to Terrorism: A Psychological Exploration », American Psychologist vol. 60, n°2 Février/Mars 2005, pp.161–169 ; EU DIRECTORATE-GENERAL FOR INTERNAL POLICIES, Preventing and Countering Youth Radicalisation in the EU, Brussels, 2014, PE 509.977, p.34. 83 Pour plus de détails, voir MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2008, loc. cit., p.425. 84 Ibid. p. 427. 15
  19. 19. qu'englobe le terme « radicalisation », la frontière peut paraître mince entre activisme et radicalisme. Selon Moskalenko et McCauley85 , la différence réside respectivement dans la nature violente ou non violente, légale ou illégale de l'action politique. Pourtant, l'illégalité de la radicalisation ne fait pas l'unanimité dans la littérature. Nombre d'auteurs estiment que la radicalisation ne mène pas forcément à des actions illégales de même que la radicalisation n'implique pas nécessairement le recours à des actions violentes86 . Il peut paraître laborieux de distinguer les deux notions mais cela est nécessaire lorsque l'on souhaite les mesurer indépendamment. C'est pourquoi une section de ce travail sera consacrée à leur distinction dans le point Comment mesurer la radicalisation. Une autre forme de radicalisation est la radicalisation non violente. Malgré l'attention portée sur la notion de violence et la forme extrémiste et terroriste de la radicalisation dans la littérature87 , c'est un phénomène qui peut être tout aussi bien violent que non violent. La radicalisation n’est en effet pas nécessairement contraire à la loi ni n’aboutit toujours à un comportement violent voire au terrorisme88 . La radicalisation non violente est un processus par lequel les individus adoptent des idées et des croyances radicales envers le statu quo mais ne contribuent pas ou ne prennent pas part directement à des actions violentes. Ici, radical signifie l'expression d'un profond désaccord avec les normes ou le système en présence89 . Cependant, ces idées et ces croyances ne doivent pas nécessairement être vues d'un mauvais œil et peuvent être positives si elles permettent, par exemple, un meilleur engagement social et politique90 . A ce sujet, Olivier Fillieule souligne que « c’est la dynamique des interactions entre forces de l’ordre et manifestants qu’il s’agit de saisir pour comprendre comment et pourquoi un épisode contestataire bascule ou non dans la violence »91 . A présent, nous analyserons le rôle de l'État, et plus particulièrement de la répression policière, et ses diverses conséquences sur le processus de la radicalisation dans la littérature. A ce sujet, Della Porta, Moskalenko et McCauley92 stipulent que, dans tous les cas, les interactions des 85 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2009, loc. cit., p. 254. 86 Ibid., p.240. 87 Voir notemment: MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2011, loc. cit.; HORGAN, John, TAYLOR, Max, loc. cit.; DALGAARD-NIELSEN, Anja, loc. cit., p.17. 88 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2009, loc. cit.; MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2011, loc. cit., p.17; COMMISSION EUROPÉENNE, avril 2008, loc. cit., p.6.; DORRONSORO, Gilles, GROJEAN, Olivier, « Engagement militant et phénomènes de radicalisation chez les Kurdes de Turquie », European Journal of Turkish Studies, 2004, http://ejts.revues.org/198(dernier accès le 5 avril 2014). 89 DORRONSORO, Gilles, GROJEAN, Olivier, loc. cit. 90 BARLETT, Jamie, BIRDWELL, Jonathan, KING, Michael, The Edge of violence : a radical approach to violent extremism, Demos, 2010, p. 10, 38. 91 FILLIEULE, Olivier, Stratégies de la rue, Paris, Presses de Sciences-po, 1997, p.247. 92 DELLA PORTA, Donatella,1995, loc. cit., p.168; MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2008, loc. cit. 16
  20. 20. acteurs étatiques avec des acteurs non-étatiques se traduisent par un accroissement de la violence mutuelle entre la frange la plus radicale (penchant vers le terrorisme) et les forces de l'ordre, et par une démobilisation d'une grande partie des protestataires insuffisamment radicalisés que pour faire face à la croissante pression étatique. Ce raisonnement illustre leur conception pyramidale du processus de radicalisation dont nous avons parlé plus haut. De même, Della Porta et La Free, Fillieule et Combes93 estiment que les autorités répondent souvent aux menaces par des moyens répressifs qui peuvent mener à une escalade du conflit. Néanmoins, la littérature à ce sujet est ambivalente. Il y a d'un côté les auteurs qui estiment que la réaction à la répression étatique se manifeste par une escalade de la violence94 et de l'autre ceux qui pensent que la répression engendre une démobilisation immédiate (en tout cas dans le court terme) due aux coûts trop élevés de l'engagement et/ou à une atomisation du mouvement95 . Toutefois, d'autres auteurs comme G. Dorronsoro et O. Grojean, C. Tilly, C. Brockett et Lichbach96 ne sont pas aussi catégoriques et affirment que la répression étatique peut aussi bien enflammer les esprits que démobiliser les masses selon le contexte. Ainsi, pour ceux qui préconisent la théorie de la frustration97 , la répression tend à radicaliser les manifestants, alors que selon une approche plus rationnelle elle tend à être dissuasive, augmentant les coûts et les risques de l'engagement. Dans tous les cas, les opinions se rejoignent sur le rôle primordial de l'État (regroupant les forces de l'ordre, la répression, l'utilisation de la législation et les éventuels discours des hauts représentants) dans le processus de radicalisation. Il est donc primordial de prendre en compte les facteurs environnementaux et la réaction de l'État dans l'analyse du processus de radicalisation98 . 93 DELLA PORTA, Donatella, LA FREE, Gary, loc. cit.; FILLIEULE, Olivier, COMBES, Hélène, « Repression and Protest Structural Models and Strategic Interactions », Presses de Science Po, Vol. 61, n° 6, 2011, p2. 94 DELLA PORTA, Donatella, FILLIEULE, Olivier, « Policing Social Protest », dans David SNOW, Sarah SOULE, Hanspeter KRIESI (dir), The Blackwell companion to social movements, Blackwell Publishing, 2004, pp. 217-241; MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2008, loc. cit.; GOODWIN, Jeff, No Other Way Out: States and revolutionary movements 1945-1991, Cambridge University Press, 2001, 407 p. 95 McADAM, Doug, « Pour dépasser l’analyse structurale de l’engagement militant », dans Olivier FILLIEULE (dir), Le Désengagement militant, Paris, Belin, 2005, pp. 49-74; FILLIEULE, Olivier, BENNANI-CHRAÏBI, Mounia, « Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes », Paris, Presses de Sciences Po, 2003, 424 p.; GUPTA, Dipak, VINIERIS, Yannis, « Introducing new dimensions in macro models: the socio-political and institutional environment », Economic Development and Cultural Change, vol. 30, n° 1, October 1981, pp. 31-5; LICHBACH, Mark Irving, GURR, Ted, « The conflict process: a formal model », The Journal of Conflict Resolution, vol. 25, n° 1, March 1981, pp. 3-29; DE NARDO, James, Power in Numbers. The Political Strategy of Protest and Rebellion, Princeton University Press, 21 juin 1985, p. 284; R. FRANCISCO, Ronald, « Coercion and Protest: an Empirical Test in Two Democratic States », American Journal of Political Science, vol. 40, n° 4, 1996, pp.1179-1204; TILLY, Charles, op.cit., 2005, pp. 211-225. 96 DORRONSORO, Gilles, GROJEAN, Olivier, loc. cit.; TILLY, Charles, From Mobilization to Revolution, Addison- Wesley Publishing, 1978, p.349; BROCKETT, Charles D., « A protest-cycle resolution of the repression/popular- protest paradox », Social Science History, vol. 17, n° 3, 1993, pp. 457-84; LICHBACH, Mark Irving, « Deterrence or Escalation ? The puzzle of aggregate studies of repression and dissent », Journal of Conflict Resolution, vol. 31, n° 2, June 1987, pp. 266-297. 97 Dans le sens ou la répression produit des sentiments de frustration, d'injustice et donne aux manifestants des raisons et motivations de s'engager. 98 McADAM, Doug, TARROW, Sidney, TILLY, Charles., Dynamics of Contention, Cambridge University Press, 17
  21. 21. Enfin, nous terminons cette section en énonçant les deux principales limites de la littérature quant à l'emploi et à la définition de la radicalisation. Premièrement, le processus de radicalisation n'a majoritairement été analysé que dans des environnements démocratiques, se focalisant en particulier sur la violence perpétrée par des groupuscules ou des émeutes dans les démocraties occidentales. L'Europe et les Etats-Unis sont les zones géographiques de premier plan pour l'étude de ce phénomène. Seuls quelques auteurs ont considéré le processus de radicalisation dans des régimes autoritaires ou répressifs, tels que Pénélope Larzillière, Felix Heiduk, Chloé Froissart et Quintan Wiktorowicz99 . Pourtant, les conséquences, la réaction des autorités et le processus même de radicalisation seront totalement différents s'ils se déroulent dans un milieu démocratique ou autoritaire100 . Deuxièmement, la radicalisation est principalement assimilée au terrorisme et aux mouvements extrémistes, souvent considérés comme son unique aboutissement. Cette révision des travaux montre que la radicalisation est un concept difficile à définir et à utiliser, puisqu'il peut s'appliquer dans des contextes et à des situations variés. De même, les mécanismes et les origines de ce phénomène sont multiples. La radicalisation peut prendre les formes que l'État ainsi que les activistes lui donnent101 , d'où l'importance d'examiner ce phénomène dans son contexte. b) Choix d'une définition de la radicalisation Dans ce travail, la radicalisation est définie comme un processus à travers lequel un groupe ou des individus adoptent un comportement, des croyances et des idées à l'appui d'un groupe ou d'une cause en conflit et préconisant de profonds changements sociaux et politiques102 , tels qu'une remise en question du statu quo103 , ainsi qu'un recours à des actes illégaux afin d'atteindre un objectif donné lors d'un conflit politique104 . La radicalisation met à mal la légitimité des normes et 2001, p.18. 99 LARZILLIÈRE, Penelope, « Political Commitment under an Authoritarian Regime : Professional Associations and the Islamist Movement as Alternative Arenas in Jordan », International Journal of Conflict and Violence, vol. 6, n°1, 2012, pp. 11-25; HEIDUK, Felix, « Between a Rock and a Hard Place: Radical Islam in Post-Suharto Indonesia », International Journal of Conflict and Violence, vol. 6 n°1, pp.26–40; FROISSART, Chloé, « La radicalisation des actions collectives chez les travailleurs migrants et ses conséquences politiques », Chronique internationale de l'IRES, n°128, 2011, p.12. 100 DELLA PORTA, Donatella, « Social movement studies and political violence », Denmark, Centre for Studies in Islamism and Radicalisation (CIR), September 2009, p.11. 101CROSS, Remy, SNOW, David, « Radicalism within the Context of Social Movements : Processes and Types », Journal of Strategic Security, vol. 4, n° 4, 2011, p. 121. 102 COMMISSION EUROPÉENNE, mai 2008, loc. cit., p.5. 103WILNER, Alex, DUBOULOZ, Claire-Jehanne, loc. cit., p. 38. 104 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2009, loc. cit., pp. 239-241. 18
  22. 22. politiques établies mais elle ne mène pas toujours à la violence105 . Ainsi, cette définition distingue la radicalisation violente de la radicalisation non violente, la différence ne résidant que dans la présence ou l'absence de violence lors d'un conflit politique. Aussi, elle préconise la signification originelle de la radicalisation, dénotant un profond désir de changement de la société, des institutions et/ou des normes établies106 . Cette définition a pour mérite de s'écarter un peu plus de la généralité et de l'imprécision qui touchent la plupart des définitions présentes dans la littérature pour s'adapter à notre cas d'étude et de sortir du cadre exclusif de la violence. Elle ne se limite pas non plus à une seule finalité, le terrorisme, et englobe tant les comportements que les attitudes des acteurs. Comme on l'a vu dans la section précédente, on ne peut se limiter à un seul critère pour évaluer la radicalisation, c'est pourquoi il est judicieux de combiner divers éléments de définitions. c) Les causes de la radicalisation La radicalisation, phénomène à plusieurs facettes, ne doit pas son apparition à une cause unique mais plutôt à un ensemble de facteurs situés à des niveaux différents. Dans cette section, nous nous basons sur le rapport de la Commission Européenne Causal factors of radicalisation et sur l'ouvrage de C. McCauley et S. Moskalenko Friction: How Radicalization Happens to Them and Us pour faire le point sur les facteurs pouvant entrainer la radicalisation situés aux niveaux individuel, social et externe. Ces deux ouvrages apportent des critères clairs et pertinents situés à différents niveaux d'analyse qui peuvent servir de base à l'étude des causes de la radicalisation. Facteur individuel Même si le niveau individuel est celui qui est le plus proche de l'individu, les facteurs individuels n'exercent pas la plus forte influence sur le comportement, note la commission Européenne. Ces facteurs recouvrent l'expérience personnelle, la rationalité et le profil psychologique des acteurs107 . Ils opèrent sur les attitudes ainsi que sur la façon dont les individus répondent à leur environnement social et externe. Les décisions que prennent les acteurs, souvent basées sur les expériences personnelles et les grands évènements vécus, peuvent mener à la 105 COMMISSION EUROPÉENNE, mai 2008, loc. cit., p.5. 106 DORRONSORO, Gilles, GROJEAN, Olivier, loc. cit. 107 COMMISSION EUROPÉENNE, avril 2008, pp.10-11. 19
  23. 23. radicalisation108 . Faire du mal à un être cher, se sentir menacé ou encore menacer le groupe auquel on a le sentiment d'appartenir ou la cause qui nous tient à cœur peuvent être des raisons suffisantes pour modifier le comportement des acteurs, mais insuffisantes pour mener à la radicalisation. C'est ce que C. McCauley et S. Moskalenko appellent personal ou group grievances. Ces deux notions recouvrent la quête de la justice et/ou l'envie de vengeance découlant de la colère éprouvée par les individus lésés. Mis à part le sentiment de colère contre l'agresseur, certaines personnes peuvent être amenées à joindre un groupe radical pour l'envie de frissons ou d'aventure, le statut, ou encore par amour ou par amitié envers les participants109 . Pour nombre d'individus, le chemin menant à la radicalisation peut être entravé par les habitudes, la routine et les responsabilités de chacun. De même, subvenir aux besoins d'une famille, construire une carrière et entretenir des relations avec son entourage sont directement mis à mal par un investissement en temps et en énergie à une cause, d'autant plus si celle-ci implique le recours à des actions illégales ou violentes. Ainsi, les individus opteront pour la voie qui maximise leurs bénéfices et réduit les coûts. Quant au facteur psychologique, il est contestable puisque la radicalisation n'est pas un phénomène qui comporte un profil psychologique spécifique, il s'agit plutôt d'une « trajectoire psychologique qui, si les bonnes circonstances et conditions sont présentes, peut arriver à n'importe quel individu, groupe ou nation »110 . Enfin, cette trajectoire n'est ni forcément bonne ni forcément mauvaise, dans le sens où la radicalisation peut naître de bonnes ou de mauvaises causes. Il n'existe pas de profil psychologique déterminé, la radicalisation peut très bien se manifester chez des personnes apolitiques et qui n'ont aucun passé d'activisme. Facteur social Le niveau social, intercalé entre l'individu et son environnement, influence directement le comportement puisqu'il connecte les individus entre eux111 et fait le lien avec le niveau externe. Parmi les dimensions sociales, la Commission Européenne inclut les processus d'identification, les dynamiques de réseaux et la privation relative. Nombre d'auteurs s'accordent pour dire que l'identification sociale joue un rôle majeur dans le processus de radicalisation. De fait, le sentiment d'appartenance à un groupe peut être une motivation importante pour, par exemple, aider à faire avancer la cause du groupe ou réagir lorsque celui-ci est menacé. Dans ce dernier cas, le niveau 108 GURR, Ted, Why Men Rebel, Princeton NJ, Princeton University Press, 1970, p.24. 109 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2011, op. cit., pp.16, 220. 110 Ibid, p.4. 111 COMMISSION EUROPÉENNE, avril 2008, loc. cit., p.11. 20
  24. 24. d'identification est élevé et les individus prennent personnellement les menaces qui pèsent sur le groupe112 . Parmi les facteurs sociaux, Internet et les réseaux sociaux en particulier influencent grandement la tendance à la radicalisation113 . En effet, ils connectent les individus entre eux via des valeurs et des idéologies communes et permet la formation des opinions. Internet, c'est aussi le flot illimité d'information et l'anonymat des utilisateurs, leur permettant d'être au courant de tout changement de situation et de rester à l'écart de toute pression étatique. Enfin, la privation relative renvoie à un fossé entre les attentes des acteurs et la réalité. Ted Gurr, dans son ouvrage Why Men Rebel, en donne une définition qui pourrait se résumer comme suit : une divergence entre ce que les acteurs pensent qu'ils ont le droit de recevoir et ce qu'ils estiment qu'ils vont obtenir peut entrainer une impression de privation114 . La privation relative est donc de nature émotionnelle et subjective, puisqu'elle résulte d'une comparaison de l'individu lui- même de sa propre situation. Les gens protestent parce qu’ils se sentent prive s ou de munis relativement a d’autres personnes, groupes ou situations avec lesquels ils se comparent. Ainsi, une différence de traitement peut amener un individu à changer de comportement, voire à se radicaliser. Facteur externe En ce qui concerne les facteurs externes, ils se manifestent indépendamment des facteurs individuels. Ils façonnent et contraignent le milieu dans lequel les acteurs agissent, ces derniers n'ayant qu'une influence minime sur leur environnement. Dans son analyse, la Commission Européenne estime que les facteurs externes n'ont pas un effet direct sur le comportement des individus et sur la radicalisation, contrairement aux facteurs sociaux et individuels115 . Toutefois, un individu peut recourir à des actes radicaux en réponse à des évènements politiques, et ce même s'il n'est pas directement concerné ou menacé. Il peut s'agir de menaces pesant sur un autre individu, groupe ou cause116 . L'influence des facteurs sur la radicalisation dépend donc de la « façon dont les individus et leur environnement social répondent à ces facteurs externes »117 . Parmi les dimensions des facteurs externes on retrouve les environnements politiques, économiques et culturels. La dimension politique peut recouvrir les décisions concernant la 112 Ibid, p.13. 113 Ibid, p.21. 114 Selon le texte original: « actors’ perception of discrepancy between their value expectations and the goods and their value capabilities », dans GURR, Ted, op. cit., p.24. 115 COMMISSION EUROPÉENNE avril 2008, loc. cit., p.10-11. 116 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2011, op. cit., p.24. 117 COMMISSION EUROPÉENNE, avril 2008, loc. cit., p.18. 21
  25. 25. politique étrangère et les interventions militaires, la répression étatique, la menace de l'emprisonnement, la falsification d'élections, et les discours d'officiels notamment. Du point de vue économique, les auteurs ne sont pas unanimes quant à l'existence d'une relation de causalité entre la pauvreté et la radicalisation118 . Toutefois, si cette relation existe, elle ne serait qu'indirecte et dépendante des facteurs sociaux et individuels, note la Commission Européenne119 . En effet, tout dépend de la façon dont les individus perçoivent leur environnement, ce qui peut être grandement influencé par les facteurs sociaux et le vécu de chacun. Dans la dimension culturelle, la marginalisation, la discrimination, la modernisation, la mondialisation ou encore tous les facteurs ayant un lien avec l'identité, l'idéologie et la culture des individus sont considérés en tant que facteurs pouvant mener à la radicalisation120 . En conclusion, les causes de la radicalisation sont multiples et dépendantes du contexte. Il ne s'agit donc pas ici d'une liste exhaustive des facteurs de causalité. Il est possible que ces mécanismes de la radicalisation soient les mêmes facteurs de base de l'action collective, n'opérant non pas uniquement dans les contextes des conflits politiques et de la radicalisation mais dans tout contexte des mouvements sociaux et mobilisations121 . De plus, ces éléments pris indépendamment ne suffisant pas pour expliquer l'origine de la radicalisation, cette dernière ne peut être que le fruit des interactions entre les facteurs provenant des différents niveaux122 . Puis, il n'existe pas une seule façon de les catégoriser, la plupart pourrait très bien se retrouver aux trois niveaux. En d'autres mots, les niveaux et leurs dimensions peuvent se chevaucher123 , comme c'est le cas avec les facteurs externes mondialisation et modernisation, qui peuvent se retrouver tant aux niveaux économique que culturel par exemple. Il n'existe pas non plus d'explication unique et universelle de la radicalisation, ses causes sont aussi diverses qu'abondantes. Ainsi, il peut paraître futile de vouloir classer des éléments qui sont tantôt d'origine différente, tantôt de la même famille. Il n'existe pas non plus de trajectoire unique, de conveyor belt124 , les facteurs et conditions diffèrent selon les individus, leurs perceptions, leurs croyances et le contexte dans lequel ils vivent. 118 Pour l'existence d'une relation de causalité, voir : GURR, Ted, op. cit., 1970; LICHBACH, Mark Irving, « An Evaluation of ''Does Economic Inequality Breed Political Conflict ?'' Studies », World Politics, vol. 41, n° 4, July 1989, pp. 431-470. 119 COMMISSION EUROPÉENNE, avril 2008, loc.cit., p.15. 120 Ibidem. 121 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2011, op.cit., p.216. 122 Ibid., p.3. 123 Ibid., p.12. 124 MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2009, loc. cit., p. 239. 22
  26. 26. d) Comment mesurer la radicalisation ? Selon le contexte, les acteurs et la définition que l'on lui donne, la radicalisation peut se manifester de différentes façons. De fait, si l'on définit la radicalisation comme un processus menant au terrorisme, les outils de mesure ne seront pas les mêmes que si on la voit, par exemple, comme une utilisation de la violence dans des conflits politiques ou une remise en question du statu quo. Par conséquent, les outils de mesures qui seront abordés reflèterons la définition utilisée dans la présente analyse, à savoir un changement dans le comportement et les idées à l'appui d'un groupe ou d'une cause en conflit et préconisant de profondes réformes sociales et politiques, telles une remise en question du statu quo, ainsi qu'un recours à des actes illégaux afin d'atteindre un objectif donné lors d'un conflit politique. Suivant cette définition, les éléments suivants seront analysés : l'illégalité des actions effectuées par les manifestants, leurs attitudes envers les normes et le système en vigueur, leurs revendications ainsi que la réponse des autorités à ces actions. Comme mentionné dans la section précédente sur la révision de la littérature, l'État est un acteur qui doit être pris en compte puisqu'il peut, à travers la législation et la répression notamment, engendrer une radicalisation des acteurs en présence. Néanmoins, afin d'obtenir une analyse et des résultats concluants il est indispensable de ne pas confondre certaines notions dans la mesure de la radicalisation : il faut faire la différence entre cause et catalyseur, activisme et radicalisme principalement. Causes versus catalyseurs Les facteurs de causalité sont divisés en causes et catalyseurs, ces derniers pouvant également se manifester à travers les différents niveaux. A la différence des causes, les catalyseurs accélèrent et intensifient le processus de radicalisation mais ne peuvent en aucun cas en être l'origine. Ils sont souvent imprévisibles et peuvent varier d'un individu à un autre125 . De fait, certains peuvent être indifférents envers quelque chose que d'autres considèrent essentiel. Parmi eux, on retrouve les évènements qui appellent à la vengeance, la brutalité policière, la contestation de résultats électoraux, mais aussi les provocations par des individus extérieurs notamment126 . 125 COMMISSION EUROPÉENNE, avril 2008, loc. cit., p.12 126 Ibid., p.17-18. 23
  27. 27. Activisme versus radicalisme Dans le cadre des mouvements sociaux, ces deux concepts sont souvent confondus bien qu'ils diffèrent dans leur intensité et les moyens utilisés. Sophia Moskalenko et Clark McCauley, dans leur article Measuring political Mobilization: The distinction between Activism and Radicalism, les distinguent simplement par leur nature violente ou non violente, légale ou illégale127 . Toutefois, comme on l'a vu précédemment, la radicalisation peut être violente ou non violente et, pour certains auteurs, elle ne mène pas forcément à des actions illégales. Dès lors, dans ce travail l'activisme est défini comme le recours à des actions légales, non violentes dans le but d'avancer un objectif politique à la différence de la radicalisation qui implique le recours à des actions illégales et la modification ou le rejet des normes et du système établis. Dans la littérature, il existe deux positions concernant la relation entre activisme et radicalisme : – Celle de W. Gamson qui stipule que les individus, ne pouvant réussir à atteindre leurs objectifs d'une manière légale et pacifique, s'ils prennent leur cause suffisamment à cœur, opteront pour une action politique illégale et violente. Ici, la différence entre radicalisme et activisme ne diffère qu'en termes d'intensité de l'engagement128 . – Celle qui considère que le radicalisme est plus qu'une forme extrême d'activisme. C'est plutôt une évaluation différente de la situation politique, qui justifie ou nécessite la violence politique comme étant la seule voie possible pour opérer un changement politique. Dans cette perspective, activisme et radicalisme peuvent être des réponses concurrentes à un besoin de changement politique. Les radicaux n'ont pas forcément plus de besoin de changements que les activistes, mais ils peuvent ne pas s'accorder quant à la meilleure façon d'opérer. Bien que Moskalenko et McCauley soutiennent la deuxième position, ils infirment le postulat selon lequel l'activisme mène au radicalisme et la plupart des radicaux se forment à partir de l'activisme. Ils estiment que seule une fraction des activistes a des intentions radicales et suggèrent que le passage d'activisme à radicalisme ne suit pas un trajectoire de type Conveyor belt. Toutefois, les auteurs confirment que les individus ayant des intentions radicales seront plus enclins à avoir des intentions militantes et que seule une minorité passe du militantisme non violent à un radicalisme violent. Autrement dit, tous les radicaux ont un passé d'activistes mais tous les activistes 127MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2009, loc. cit., p. 240. 128 Ibid., p. 255. 24
  28. 28. ne deviennent pas des radicaux129 . Ils conçoivent donc l'activisme et le radicalisme comme deux dimensions distinctes. Notamment, des individus peuvent être radicalisés par la réponse de l'État à leurs propres actions ou aux actions d'autres individus pour la même cause. Pour Donatella Della Porta130 , le passage de l'activisme au radicalisme est souvent la réponse à une injustice perçue et infligée par les forces de l'ordre. Ainsi, bannir un groupe pour ses idées radicales alors qu'il n'a pas participé à des actions politiques illégales peut également être perçu comme une injustice, provoquant le passage d'individus militants à radicaux. 6. Méthodologie Ce travail a pour objectif d'analyser les causes de la radicalisation lors des manifestations « pour des élections honnêtes » qui ont eu lieu à Moscou et à Saint-Pétersbourg du 4 décembre 2011 au 7 mai 2012. Plus précisément, nous allons déterminer si les résultats des élections législatives et les présumées falsifications sont à l'origine de la radicalisation des manifestants. De plus, nous analyserons le rôle de la répression des manifestations dans ce processus. Le choix de ces villes n'est pas anodin, puisque c'est « à Moscou et à Saint-Pétersbourg (qu') ont eu lieu la majorité des manifestations»131 . Moscou, lieu de la concentration du pouvoir, s'est trouvée au foyer du mouvement protestataire au même titre que Saint-Pétersbourg, la « capitale » du nord (северная столица). Dès lors il est intéressant d'examiner si le processus de radicalisation est apparu, et ce de manière identique, dans les deux métropoles. La période d'analyse débute le jour des élections législatives et se termine avec la cérémonie d'investiture de Vladimir Poutine. De la sorte, nous incluons dans notre analyse les élections présidentielles et l'apogée du mouvement protestataire le 6 mai. Aussi, nous n'avons pas étendu notre recherche plus loin pour la raison que nous n'aborderons pas les causes du déclin du processus de radicalisation. Plutôt, nous nous concentrons sur les facteurs qui en sont à l'origine. Pour ce faire, nous examinerons les manifestations selon les critères de la définition de la radicalisation choisie : Le caractère légal ou illégal des rassemblements, que nous nommons désobéissance civile. 129 HORGAN, John, TAYLOR, Max, op. cit., p. 174; MOSKALENKO, Sophia, McCAULEY, Clark, 2009, loc. cit., p.257. 130 DELLA PORTA, Donatella, 1995, op. cit. 131 Entretien avec Evgeny Troitskiy, professeur en Sciences politiques à Tomsk le 24 décembre 2013. 25
  29. 29. Ce terme regroupe également le refus des manifestants de se conformer à une loi ou à un règlement. Pour déterminer la légalité d'une action ou les éventuelles infractions commises par les participants nous avons envisagé différentes approches. Tout d'abord, nous avons examiné au cas par cas les manifestations ayant ou non reçu une autorisation par les autorités. Ensuite, via des témoignages et des vidéos ainsi que des descriptions des actions faites par les médias russes et occidentaux, nous avons observé le comportement des participants et relevé les éventuelles violations. Nous nous sommes basés sur la Constitution russe, la loi 20.2 relative aux manifestations, ainsi que sur le Code des infractions administratives. Pour la présence ou l'absence de violence, nous avons également visionné de nombreuses vidéos des actions et nous nous sommes basés sur les exposés des médias et des témoignages des manifestants ou des observateurs. Les attitudes des manifestants envers le régime ont été analysées à travers les slogans scandés lors des actions ou exposés sur les affiches et banderoles. Pour ce critère également, nous avons eu recours à de nombreuses photographies et vidéos des manifestations disponibles sur Internet, des témoignages et les descriptions des évènements par les médias. Nous avons également élaboré nos propres statistiques via une collecte aléatoire de slogans scandés ou présents sur les affiches lors des manifestations. Nous les avons comptés puis répertoriés par catégories afin de calculer leur fréquence d'utilisation par les manifestants (les calculs ainsi que les pourcentages se trouvent en Annexe 1). Enfin, les réactions des autorités aux manifestations comprennent plusieurs composantes : la répression policière, les manifestations en soutien au régime (que nous nommons mimétisme), les concessions faites aux manifestants et les mesures de dissuasion. Ces éléments ont été examinés grâce aux vidéos, aux photographies et aux récits des manifestants ainsi qu'aux descriptions des actions dans les médias. Nous avons choisi d'inclure ce critère car nous estimons que les autorités peuvent influer sur le processus de radicalisation. Dans ce travail, nous avons utilisé des sources primaires, secondaires, qualitatives et quantitatives pour tester l'hypothèse suivante : les présumées fraudes électorales ont activé le processus de radicalisation d'un tiers de la population russe et moscovite, phénomène amplifié par les réponses des autorités aux manifestations. Pour les données quantitatives à plus grande échelle, nous avons utilisé des données de seconde main provenant du centre statistique russe Levada, de l'Institut de l'Action Collective, des centres de sondage VtsIOM et la Fondation de l'Opinion Publique (ФОМ) et les sites internet 26
  30. 30. Russia Analytical Digest et OVDinfo. Comme mentionné plus haut, les vidéos et photographies des manifestations constituent les sources principales pour notre recherche. Ces dernières permettent un jugement objectif des évènements sans biais externe et d'examiner tous les critères d'analyses sélectionnés. Principalement, nous avons consulté les sites internet youtube.com, Kremlin.ru, cryptome.org, pravdaoputine.ru, pictures.reuters.com, protestrussia.net, contentiouspoliticsrussia.com, grani.ru, le blog slogans10dec.blogspot.com, la presse en ligne telle que The Telegraph, Le Monde, Ria Novosti, The New York Times, Gazeta, Novaya Gazeta, Komsomolskaya Pravda, Ridus, Lenta, Kommersant, les radios en ligne Svoboda et Echo Moskvi et particulièrement l'ouvrage Azbouka Protesta pour les photographies. Nous avons également consulté le site youtube pour quelques entretiens de participants. Toutefois, nous avons mené nos propres enquêtes. Sept entretiens semi-structurés ont été menés avec des professeurs de l'Université d'Etat de Tomsk ainsi qu'avec des manifestants qui ont participé à des actions protestataires à Tomsk et à Moscou. Les interviews ont été effectuées comme suit : – cinq entretiens en face-à-face dont quatre avec des professeurs à Tomsk et un avec deux étudiants à Moscou. Parmi les professeurs, deux ont activement participé aux protestations, l'un à Tomsk, l'autre à Moscou. Les deux autres professeurs ont été choisis en qualité d'observateurs afin d'obtenir un avis plus neutre sur le sujet ; – deux entretiens en ligne via Facebook d'un étudiant militant et d'un journaliste français travaillant à Moscou lors des manifestations. Les questions posées lors de ces entretiens en ligne et hors ligne varient légèrement selon les personnes interrogées, puisque des questions se sont ajoutées ou modifiées en fonction de leurs réponses. C'est également la raison pour laquelle nous avons choisi de mener des entretiens semi- structurés. La première question portait bien souvent sur leur éventuelle participation aux manifestations (quand ? comment ? pourquoi?). Très rapidement, les questions relatives aux comportements des participants et des forces de l'ordre et à la radicalisation des attitudes des manifestants étaient abordées. De plus, nous avons demandé l'avis des interrogés sur l'origine du soulèvement populaire, les revendications des manifestants, la répression policière et sur les raisons possibles du refus du gouvernement d'autoriser les rassemblements. Au cours des entretiens, nous posions également des questions plus générales, comme l'influence de telles manifestations sur la société ou leur influence positive ou négative sur la société russe. 27
  31. 31. A présent nous allons brièvement relater le déroulement des entretiens sur le terrain et en ligne. A Tomsk, les cinq entretiens ont été réalisés au sein de l'Université d'Etat. Situé au cœur de la ville, cet endroit a été choisi pour sa simplicité d'accès mais surtout pour des raisons pratiques afin de respecter au maximum les horaires des répondants. Le premier entretien a eu lieu le 20 décembre 2013 avec le professeur en relations internationales Galstyan Areg. L'échange des questions-réponses a débuté dans le couloir du bâtiment principal au milieu des va-et-vient des étudiants, faute de temps et de locaux. Il s'est poursuivi dans la rue et s'est achevé au quatrième étage d'un autre bâtiment du campus universitaire après 29 minutes. Ce professeur n'a pas participé aux manifestations mais se trouvait à Moscou lors des évènements. Il a donc raconté les faits en tant qu'observateur. Le deuxième entretien d'une durée de 23 minutes a été réalisé dans le bureau du répondant, le professeur en sciences politiques Evgeny Troitskiy, le 24 décembre 2013. Malgré deux interruptions par des étudiants, l'échange s'est déroulé avec fluidité et sans contraintes. Ce professeur n'a pas non plus participé aux manifestations mais a suivi de près les actualités et le déroulement des évènements. La troisième entrevue s'est déroulée le 10 janvier 2014 avec le professeur d'histoire Oleg Khazanov dans une classe de la section d'histoire et a duré 67 minutes. Ce professeur a activement participé aux manifestations qui ont eu lieu à Tomsk lors de l'hiver 2011-2012. Enfin, le dernier entretien d'une durée de 32 minutes s'est déroulé dans l'une des classes du bâtiment principal de l'université d'Etat le 13 janvier 2014 avec le professeur d'histoire Mikhail Gribovski, qui a également participé aux manifestations à Tomsk. L'autre série d'entretiens s'est déroulée à Moscou, où nous avons rencontré davantage de difficultés pour récolter des témoignages. Nous avons tout d'abord posté des messages sur les réseaux sociaux, et plus particulièrement sur les pages et les groupes dédiés aux manifestations, mais aussi sur les pages des chaînes de télévision et des journalistes. Étant donné l'absence de réponses nous avons fait appel à des collègues de l'université de Tomsk et de Moscou, ce qui s'est révélé plus efficace. En l'espace d'un jour et après quelques messages échangés sur Facebook nous avons eu notre premier entretien le 30 mars 2014 à 17h avec un jeune couple originaire de Tomsk et vivant à Moscou depuis quelques années. Nous nous sommes rencontrés dans un fast-food japonais dans le centre de Moscou et avons commencé la discussion au milieu de la foule et autour d'un thé et d'un bol de nouilles. Vladislav, contrairement à sa compagne Lidya, a activement participé aux 28
  32. 32. manifestations ainsi qu'aux élections législatives du 4 décembre. Il a également été témoin de fraudes lors de ces élections. Sa compagne Lidya a toutefois suivi le déroulement des évènements et a pris part à la discussion qui a duré une heure et 19 minutes. Par la suite, nous avons changé de méthode pour obtenir d'autres rendez-vous : les entretiens en ligne. Cette nouvelle tactique nous a permis d'obtenir d'autres témoignages de personnes ayant un emploi du temps chargé et qui n'auraient peut-être pas réussi à nous accorder un rendez-vous. Grâce à des connaissances vivant à Moscou, nous avons pu obtenir les coordonnées de deux étudiants, trois journalistes, un blogueur et activiste politique, un politicien et activiste, et un présentateur de la chaîne de télévision Dozhd afin de leur poser des questions via les sites Facebook et Vkontakte. Sur les huit demandes d'entretien en ligne, deux se sont révélées fructueuses. Le premier s'est déroulé sous forme d'une conversation sur le réseau social Facebook avec le journaliste du Courrier de Russie, Thomas Gras. Les échanges se sont déroulés le 2 avril et ont duré environ 30 minutes (de 14h35 à15h07). Enfin, le dernier entretien a été effectué sur Facebook avec un étudiant de l'université de Lomonosov, Pavel Khitsky, le 6 avril 2014 (date de sa réponse). Les questions lui ont été envoyées le 3 avril. C'était donc un entretien « en différé ». Cet étudiant a participé aux manifestations les plus massives de l'année 2011, à savoir les 5, 10 et 24 décembre. Notons que ces témoignages ne constituent pas un échantillon représentatif. Plutôt, ils contribuent à évaluer la pertinence des données secondaires utilisées et permettent d'aborder des aspects qui nous intéressent particulièrement et qui ne sont pas nécessairement approchés par les médias. Dernier point et non le moindre, les témoignages nous permettent de connaître, à travers les yeux d'un témoin ou d'un participant, le déroulement des manifestations et leurs attitudes par rapport à ces dernières. A travers le critère de la désobéissance civile, nous avons démontré que, dès le lendemain du scrutin, les manifestations étaient illégales. De même, durant les actions non autorisées surtout, les participants enfreignaient principalement les Articles 20.2 sur les manifestations et 19.1 sur la désobéissance à un ordre d'un officier de police. L'analyse des slogans et des revendications a montré qu'au début du mouvement protestataire, le thème prédominant était centré sur les élections et par extension sur les supposées falsifications. Les slogans ont commencé à se radicaliser vers le 10 décembre, se renforçant davantage dès le 24 décembre à Moscou où 45,66 % des slogans s'opposaient à Vladirmir Poutine et au régime et 36,15% en moyenne concernaient les élections (voir Annexe 1). 29
  33. 33. Enfin, le croisement du précédent critère d'analyse avec les diverses réponses des autorités aux manifestations a montré que la radicalisation des attitudes des manifestants est le résultat de la répression des actions par les autorités. Ces réponses ne constituent pas un facteur direct de la radicalisation, dans le sens ou le processus n'est pas apparu directement après la première répression. Plutôt, c'est la répression à répétition, à laquelle s'ajoutent les mesures de dissuasion et le mimétisme, qui ont mené dans ce cas d'étude à la radicalisation des attitudes des manifestants envers le régime. Nous estimons également que le contexte pré-électoral a facilité l'apparition de la radicalisation, les élections étant la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Ainsi, les données dont nous disposons sont suffisantes pour tester les critères d'analyse susmentionnés et pour confirmer notre hypothèse. Les résultats des élections législatives ainsi que les supposées fraudes électorales ont déclenché le processus de radicalisation à Moscou et à Saint- Pétersbourg. Toutefois, ce processus a ensuite été favorisé par les diverses réponses des autorités aux manifestations qui ont davantage radicalisé les revendications des manifestants et leurs attitudes envers le régime. Enfin, nous terminerons ce chapitre par exposer les principales limites de ce travail. Tout d'abord, une collecte prématurée des entretiens. Les témoignages ont été menés trop tôt par rapport à l'avancement de l'analyse, ce qui a non seulement limité la précision mais également le type de questions posé. Cela a eu un impacte sur la qualité des entretiens et des informations récoltées. La faible étendue géographique. Dans cette analyse, nous n'avons pas pris en compte les autres grandes villes de Russie telles que Novosibirsk, Ekaterinbourg, ou encore Omsk et Vladivostok dans lesquelles ont eu lieu des manifestations. Il aurait été intéressant d'observer le processus de radicalisation et ses nuances à travers la Russie lors des manifestations « pour des élections honnêtes ». Nous n'avons pas abordé le rôle d'Internet et des réseaux sociaux sur le processus de radicalisation. Bien que très utilisés par les manifestants. Enfin, en ce qui concerne l'analyse des slogans et des revendications, miroirs des objectifs et des attitudes des manifestants, il aurait été judicieux et peut être nécessaire de poser les questions suivantes : Comment avez-vous eu l'idée de confectionner cette pancarte ? Qu'est-ce qu'elle signifie ? Êtes-vous l'auteur du texte ou du slogan ? 30
  34. 34. II. Le contexte des manifestations Le 24 septembre 2011: le point de départ? Lors du douzième Congrès du parti de Russie Unie, le président sortant Dmitri Medvedev a clairement annoncé qu'il ne se représentait pas aux élections présidentielles prochaines pour laisser la place à son successeur, Vladimir Vladimirovich Poutine132 . Cette annonce a été perçue par le public comme une simple passation de pouvoir, n'ayant ni consulté la population ni fait l'objet d'aucun vote au sein du parti133 . Nombre de citoyens se sont indignés devant cet échange de postes qui était, de surcroit, prévu depuis longtemps134 . Jusqu'au dernier moment, Poutine et Medvedev n'ont pas dévoilé qui se présenterait aux élections « Medvedev, Poutine ou les deux ? »135 . En plus du sentiment d'avoir été dupé, le retour annoncé de Vladimir Poutine le 24 septembre a brisé les espoirs de ceux qui voyaient en Medvedev le changement et la modernisation136 , bien qu'il ne serait certainement jamais devenu président si la Constitution n'avait pas imposé une limite au mandat de Vladimir Poutine. « Directement après son élection, il a fait des promesses de réformes (..) tout le monde pensait qu'il allait y avoir du changement. Mais avec le retour de Poutine, nous savions que rien de tout ça allait se produire »137 . Medvedev a créé l'illusion d'une rupture avec le style, la rhétorique, les objectifs et les stratégies politiques de Vladimir Poutine. De fait, apparaissant comme un président réformateur libéral, sa rhétorique était plutôt pro-libérale et pro-modernisation. A l'origine de ces faux espoirs, son discours à l'ouverture du Forum économique international de Saint-Pétersbourg qui a eu lieu du 16 au 18 juin 2011, où il a parlé de plans de modernisation et a clairement montré qu'il se démarquait de Poutine en répétant que c'était « son choix », « sa vision de la Russie »138 . 132 Transcription et vidéo disponibles à: Kremlin.ru, « United Russia Party Congress », President of Russia, 24 septembre 2011, http://eng.kremlin.ru/news/2853 (dernier accès le 12 août 2014) et KARBASOVA, Natalia, « Speech of the Russian President Dmitry Medvedev on 24.09.2011 », youtube, 25 septembre 2011, https://www.youtube.com/watch?v=wEHaeQr-kRw (dernier accès le 12/04/2014). 133 FAUCONNIER, Clémentine, loc. cit., p.5. 134 LONKILA, Markku, loc. cit., p.7; GOLOSOV, Grigorii, « Putin-Medvedev: Russia's managed drama », Open Democracy, 25 avril 2011, http://www.opendemocracy.net/od-russia/grigorii-golosov/putin-medvedev-russias- managed-drama (dernier accès le 12 août 2014). 135 THE VOICE OF RUSSIA, « 2012 elections: Medvedev, Putin, or both ? », Voice of Russia, 16 avril 2011, http://voiceofrussia.com/2011/04/16/49028867/ (dernier accès le 28 avril 2014). 136 FREEDOM HOUSE, loc. cit. 137 (Vladislav, étudiant, Moscou, 30 mars 2014) 138Le Discours de D. Medvedev est disponible à: RT, « President Medvedev’s address at St. Petersburg International Economic Forum: full transcript », RT News, 20 juin 2011, http://rt.com/politics/official-word/medvedev-economic- forum-speech/ (dernier accès le 12 août 2014). 31

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