Image de la femme noire dans la littérature parisienne 19/20e

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Image de la femme noire dans la littérature parisienne 19/20e

  1. 1. 1 Frolli Gioia 1ère Master Romanes finalité FLE Modernité : Questions interdisciplinaires Image de la femme noire à Paris au XIX et XXe siècle : Sur les traces de Jeanne Duval, en passant par la Vénus Hottentote et Joséphine Baker.
  2. 2. 2 Sommaire Introduction.............................................................................................................................................3 Sara Baartman, +/- 1789 – 1815, « La vénus Hottentote ».....................................................................4 Jeanne Duval, (?-?), « La muse »............................................................................................................7 Joséphine Baker, 1906-1975, « L’artiste » ...........................................................................................16 Angela Carter (1940-1992) - « Je vais vous décrire comment était Jeanne ».......................................19 Conclusion ............................................................................................................................................27 Bibiliographie .......................................................................................................................................29
  3. 3. 3 Introduction Ce travail analyse la figure de la femme noire à Paris dans la littérature du XIX et du XXe siècle et cherche à découvrir ce que pouvait être la représentation de la femme de couleur dans l’imaginaire collectif entre 1815-1985. Etude hybride à la fois par son sujet, lié à la fois à la question du genre et de l’apparence ethnique ; et par son contenu, qui ne relève pas uniquement de l’analyse littéraire au sens strict. L’exposé s’attache principalement au cas de Jeanne Duval : de son influence sur Baudelaire en tant que muse et maîtresse dès sa rencontre avec le poète en 18411 , à la version de sa vie que donnera l’auteur féministe Angela Carter dans sa nouvelle « Vénus noire »2 publiée en 1985. Car la voix de Jeanne ne peut que se deviner : on ne l’entendra jamais. Maudite comme son amant, elle est définitivement condamnée au silence par la mère du poète qui brûlera toutes ses lettres. Pour mieux comprendre les évolutions qui ont eu cours durant cette période de plus d’un siècle qui sépare « Jeanne version Baudelaire » de « Jeanne version Carter », un détour sera fait par le parcours de deux autres femmes noires ayant vécus sur le territoire français : Sara Baartman dite la « Vénus Hottentote » au début du XIXe siècle, et Joséphine Baker, la célèbre danseuse des années folles. Il semble y avoir une certaine continuité dans le destin de ces deux femmes venues en France pour se produire dans des shows d’exhibition exotiques. Mais si elles amarrent à Paris à un siècle d’intervalle dans un même but, elles y connaîtront des époques et des destins radicalement différents. Certains aspects ou épisodes de la vie de ces deux « exhibitionnistes », pris dans les rapports qu’ils entretiennent avec la littérature, montrent à quel point elle n’est finalement que l’écho des réalités sociales. Angela Carter (à propos de Jeanne) Elle projetait une ombre allongée à la lueur du feu. C’était une femme d’une taille immense, le type de ces belles géantes qui, cent ans plus tard, honoreraient la scène du Crazy Horse Saloon ou du Casino de Paris [...]. Joséphine Baker !3 1 MAUROUARD, E., Les beautés noires de Baudelaire, Paris, Karthala, 2005, p.44 2 CARTER, A., PHILIPPE, I. D. (trad.), Vénus noire, France, Christian Bourgeois Editeur, 2000 3 CARTER, A., PHILIPPE, I. D. (trad.), Op cit., p.16
  4. 4. 4 Sara Baartman, +/- 1789 – 1815, « La vénus Hottentote » Bande annonce du film « Vénus noire »4 : http://www.youtube.com/watch?v=SsidJhcMfMg Cette jeune sud-africaine, attirée par le mirage d’une belle ascension, se rend en Angleterre puis en France pour des spectacles d'exhibition concernant principalement son postérieur aux proportions peu communes. Victor Hugo y fait allusion dans « Les Misérables » en 1862 : « Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n'est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote ; pourvu qu'il rie, il amnistie ; la laideur l'égaye, la difformité le désopile, le vice le distrait [...] »)5 Les mots parlent d'eux-mêmes, la « Vénus » est déclarée laide, difforme et source de vices. Pesée, mesurée, elle passera sous la loupe de l'anatomiste le plus célèbre de l'époque, le Dr Cuvier. Les observations du scientifique mèneront à la conclusion qu'elle est selon lui un être plus proche du singe que de l'homme, une preuve vivante et scientifique de l’infériorité de sa race.6 Escroquée, humiliée, celle que l'on nommait la « Vénus Hottentote » finira prostituée et alcoolique.7 Le seul destin apparemment possible pour une femme noire et « libre » en France au 19ème siècle. Il aura fallu près de deux siècles pour que son corps soit rendu à l'Afrique du Sud et pour que l'on s'intéresse à nouveau à la « Vénus Hottentote ». Romans, bande dessinée, film... lui ont été consacrés. Il semble que l’on cherche aujourd’hui à rendre un visage à ces oubliées de l’histoire. Peut-être la France est-elle prête à regarder en face un 19ème siècle profondément raciste. Angela Carter, écrivain féministe anglaise reprendra l’épithète de la « Vénus noire » comme titre de sa nouvelle mais en l’attribuant cette fois à Jeanne Duval, la muse de Baudelaire8 . A une époque où la femme noire ne peut être dans l’esprit français qu'esclave ou sauvage, le cas de Sarah Baartman qui après avoir été objet de curiosité terminera sa vie dans les bordels de Paris, nous révèle qu’alors qu’elle provoque chez les hommes la répulsion due à son statut d'être « inférieur », primitif, cela n’empêche en rien une attirance sexuelle due à ses formes et sans doute à un désir d’exotisme. 4 KECHICHE, A., Vénus noire, MK2, 2007, 159’. 5 Les misérables, Mobile Reference (Mobi Classic), Books.google http://books.google.be/books?id=u8aKtdsSiJMC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false HUGO, V., Les misérables, tome III : Marius, Chapitre X, Books.google, 10.04.2012. 6 KECHICHE, A., Op. cit. 7 Ibidem 8 CARTER, A., PHILIPPE, I. D. (trad.), Vénus noire, France, Christian Bourgeois Editeur, 2000
  5. 5. 5 Au 17ème siècle déjà, on trouve des illustrations de cette attirance ambiguë, comme dans ce poème de Tristan L'hermite « la belle esclave More »9 : Beau Monstre de Nature, il est vrai, ton visage Est noir au dernier point, mais beau parfaitement : Et l’ébène poli qui te sert d’ornement Sur le plus blanc ivoire emporte l’avantage. [...] Entre ces noires mains je mets ma liberté ; Moi, qui fus invincible à toute autre Beauté, Une More m’embrase, une Esclave me dompte. Mais cache-toi Soleil, toi qui viens de ces lieux D’où cet Astre est venu, qui porte pour ta honte La nuit sur son visage, et le jour dans ses yeux. Les deux fonctions principales de la femme noires sont là : esclave et « Monstre de Nature ». Elle est ici comparée à la femme blanche, une mise en concurrence qui reviendra souvent. Dans ce cas-ci, sa beauté dépasse aux yeux du poète celle de toutes les autres. Pourtant, cette couleur noire censée faire tout son charme serait pour elle « sa honte », on retrouve toujours une certaine ambivalence. Victor Hugo, lui, déclarera la femme blanche vainqueur de la compétition dans ce poème des Orientales10 dans lequel un sultan cherche à rassurer sa favorite, une belle juive (1829) : Dis, crains-tu les filles de Grèce ? Les lys pâles de Damanhour ? Ou l'oeil ardent de la négresse Qui, comme une jeune tigresse, Bondit rugissante d'amour ? La négresse, dont la description est plus animale qu'humaine, est ici perdante du « duel de charmes » entre femmes noires et blanches mais Gautier11 ne semble pas de cet avis dans son poème dédié à « Carmen » (1852) Carmen est maigre, - un trait de bistre Cerne son œil de gitana. Ses cheveux sont d'un noir sinistre, Sa peau, le diable la tanna. Les femmes disent qu'elle est laide, Mais tous les hommes en sont fous : 9 L’HERMITE, T., CHAUVEAU, J-P. (éd), La lyre : texte original de 1641, Genève, Droz, coll. Textes littéraires français, 1977. 10 HUGO, V., ALBOUY, P. (éd), Les orientales : les feuilles d’automne, Paris, Gallimard, 1981. 11 GAUTIER, T., Gothot-Mersch, C. (éd), Emeaux et Camées, Paris, Gallimard, coll. Poésie, 1981.
  6. 6. 6 Et l'archevêque de Tolède Chante la messe à ses genoux ; [...] Ainsi faite, la moricaude Bat les plus altières beautés, Et de ses yeux la lueur chaude Rend la flamme aux satiétés. Elle a, dans sa laideur piquante, Un grain de sel de cette mer D'où jaillit, nue et provocante, L'âcre Vénus du gouffre amer. On voit ici encore toute l'ambivalence de la beauté noire au 19ème siècle, nue et provocante, elle excite les passions : elle attire les hommes, est jalousée des femmes blanches. Les connotations négatives abondent (peau tannée par le diable, cheveux sinistres, laideur piquante, âcre Vénus, gouffre amer...) comme pour mieux rappeler la part d'obscurité, de péril lié à cette beauté semblant sortie des Enfers. Elvire Maurouard12 , en définissant le sexe comme lieu d’intersection de la race et de la conscience, explique que le poète et tous ceux qui ressentiront une attirance sexuelle pour les femmes noires ne pourront que se retrouver confrontés à la question de la race et de sa signification à leurs yeux. L'attirance sexuelle pour une personne considérée comme appartenant à une autre race, voire même à une race inférieure, ne peut que poser pleinement la question de la race et de sa signification à celui qui la ressent. 12 MAUROUARD, E., Les beautés noires de Baudelaire, Paris, Karthala, 2005, p.19.
  7. 7. 7 Jeanne Duval, (?-?), « La muse » Il est étonnant qu’on sache si peu de choses d’une femme sur laquelle on a tant écrit. Restent encore ignorés aujourd’hui ses dates de naissance et de mort, ses véritables nom de famille et pays d’origine et tout ce qui a pu advenir d’elle après la mort du poète. La seules dates certaines la concernant sont celles-ci : sa rencontre avec Charles en 184113 ; son hospitalisation en 185914 ; enfin, l’illustrateur Nadar dit l’avoir aperçue à Paris en 1870 soit trois ans après la mort de son amant15 . Une existence assez mystérieuse qui semble due au fait que les contemporains de l’auteur et certains critiques de son œuvre ne se sont jamais intéressés à elle pour ce qu’elle a pu être en tant que personne mais uniquement pour le rôle qu’elle a tenu : celui de muse et de compagne de Charles Baudelaire. Sa présence semblait mettre mal à l’aise les contemporains du poète, puisqu'elle se tenait à ses côtés dans « l'atelier » de Courbet, mais elle a été… effacée.16 13 MAUROUARD, E., Op cit., p.44 14 BAUDELAIRE, C., Lettres, Paris, Mercure de France, 1907 15 CALVE, E., Sous tous les ciels j’ai chanté, Plon, 1940, p. 140. Le témoignage n’est pas daté. 16 HADDAD, M. « Baudelaire et Courbet » in Baudelaire et quelques artistes : affinités et résistances, L'Année Baudelaire, n° 3, 1997, p. 42
  8. 8. 8 Courbet aurait tout de même voulu laisser son image à la postérité en peignant « la maîtresse de Baudelaire ». Jeanne Duval dessinée par Charles Baudelaire :
  9. 9. 9 Selon certaines descriptions, que semblent confirmer ces dessins, Jeanne Duval devait ressembler à ce que l’on appellerait aujourd’hui une métis. Nadar, l'illustrateur et photographe la décrit ainsi : Elle était très grande, avec la démarche souple des Noirs, et des yeux grands comme des soupières.17 La taille est longue en buste, bien prise, ondulante comme couleuvre, et particulièrement remarquable par l’exubérant, invraisemblable développement des pectoraux. Rien de gauche, nulle trace de ces dénonciations simiesques qui trahissent et poursuivent le sang de Cham jusqu’à l’épuisement des générations.18 Comme on peut le voir dans ces descriptions, Jeanne est systématiquement ramenée à sa couleur noire. La malédiction de Cham dont il est question dans la seconde citation est un passage de la Genèse que beaucoup interprètent comme l'origine du partage entre les races noire et blanche. Il n'est pourtant fait aucune mention dans cet épisode biblique de la couleur noire, qui n'apparaîtra que dans des textes ultérieurs datant du 6ème siècle19 . Dans le récit initial de la Genèse, Dieu condamne les héritiers de Cham à être l'esclave de leurs frères, ce qui a permis de justifier l'esclavage des noirs au 17ème siècle.20 17 NADAR, Charles Baudelaire intime, Obsidiane, 1985, p. 10 18 cité dans Lecture de Baudelaire de Louis Aguettant, l'Harmattan, 2001, p. 19 19 Dans ce texte du Talmud la condamnation divine serait : la couleur noire, l’allongement du sexe et la nudité. 20 COQUIO, C., Rwanda, Le réel et les récits, Belin, Tours, 2004
  10. 10. 10 Au 19ème , siècle profondément raciste qui a vu naître bon nombre d'ouvrages pseudo- scientifiques plus que nauséabonds, il peut sembler étonnant de constater l'importance qu'ont pu avoir les femmes noires sur l’œuvre et surtout sur l'inspiration de Charles Baudelaire. Une mise en valeur de cette beauté atypique à l’époque, au point que certains diront aujourd'hui de l’auteur qu'il est un précurseur du mouvement « Black is beautiful » qui émergera dans les années 1960. 21 La poésie est pour Baudelaire « sorcellerie évocatoire », la femme noire lui permet l'émergence de vision de paradis tropicaux, de palmiers, de formes gracieuses... Bref, elle l’inspire et l'invite au voyage. 22 Cette attirance pour les femmes noires peu s'expliquer par cette citation de l’auteur: « Plus un esprit est délicat, plus il découvre de beautés originales ; plus une âme est tendre et ouverte à la divine espérance, plus elle trouve dans autrui, [quelque souillé qu'il soit], de motifs d'amour »23 Elvire Maurouard, auteur du livre « Les beautés noires de Baudelaire » a choisi d’amputer la citation de « quelque souillé qu’il soit ». Je pense qu’il s’agit d’une erreur : le texte perd ce qu’il a d’essentiel si on choisit de l’appliquer au poète lui-même et à ses amours. Qu’il s’agisse des femmes ou des substances, il avait le goût de l’illicite et des plaisirs interdits. Alors que lors de son voyage dans les îles, et notamment l'île Maurice, Baudelaire n'a manifesté qu’abattement et volonté de rentrer chez lui - à l'île Bourbon il serait même resté une vingtaine de jours à bord du navire sans mettre pied à terre-, il va transformer cette expérience réelle malheureuse en une puissante expérience esthétique. Ses premiers écrits, suite à ce voyages, contiennent déjà les motifs exotiques qui deviendront récurrents chez le poète (« A une dame créole », « Bien loin d'ici »...) 24 Ce n'est sans doute pas un hasard s'il prend Jeanne pour maîtresse peu de temps après son retour. Alors qu’il supporte très mal l’éloignement physique de Paris, elle sera la muse qui lui permettra d’atteindre d’autres rivages. Elle lui a directement inspiré au moins une dizaine de poèmes, sans compter les écrits inspirés par d’autres « beautés noires », comme celui-ci, écrit à son retour de voyage dans les îles : A une Malabaraise Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et la hanche Est large à faire envie à la plus belle blanche ; A l'artiste pensif ton corps est doux et cher ; Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair. Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître, 21 MAUROUARD, E., Op cit., p.10 22 Ibidem, pp.13-14 23 BAUDELAIRE, C., La Fanfarlo, in MAUROUARD, E., Op cit., p.15 24 MAUROUARD, E., Op cit., pp.22-23
  11. 11. 11 Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs, De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs, Et, dès que le matin fait chanter les platanes, D'acheter au bazar ananas et bananes. Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus, Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ; Et quand descend le soir au manteau d'écarlate, Tu poses doucement ton corps sur une natte, Où tes rêves flottants sont pleins de colibris, Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris. Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France, Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance, Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, Faire de grands adieux à tes chers tamarins ? Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles, Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges Et vendre le parfum de tes charmes étranges, L'œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards, Des cocotiers absents les fantômes épars ! 25 Dans ce poème écrit à l'âge de vingt ans, Baudelaire semble se faire l'écho des stéréotypes de l'époque sur une femme noire hyper-érotisée : gracieuse, fleurie, ses hanches sont larges et elle est soumise à son maître. Une importance accordée à la sensualité que l’on retrouvera plus tard, attribuée à Dorothée cette fois, dans les « Petits poèmes en prose » : Elle s’avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d’un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue. Son ombrelle rouge, tamisant la lumière, projette sur son visage sombre le fard sanglant de ses reflets. Le poids de son énorme chevelure presque bleue tire en arrière sa tête délicate et lui donne un air triomphant et paresseux.26 Si on revient au poème « A une Malabaraise » il est intéressant de constater que, comme dans le cas de Sara Baartman, il ne semble y avoir d'autre issue possible à la belle si elle veut vivre à Paris que la prostitution. 25 BAUDELAIRE, C., Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1975, pp.173-174 26 Ibidem, p.316
  12. 12. 12 Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges Et vendre le parfum de tes charmes étranges27 Ce que la jeune fille aurait de particulier à offrir selon lui serait le « parfum de ses charmes étranges ». Pour Baudelaire en effet, l'odeur particulière de ces femmes est un puissant stimulant à ses rêveries exotiques comme le montre ces extraits de poèmes du cycle de Jeanne.28 « Parfum exotique » [...] Guidé par ton odeur vers de charmants climats, Je vois un port rempli de voiles et de mâts Encor tout fatigués par la vague marine, Pendant que le parfum des verts tamariniers, Qui circule dans l'air et m'enfle la narine, Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.29 Mais aussi dans « La chevelure » La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, Tout un monde lointain, absent, presque défunt, Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique! Comme d'autres esprits voguent sur la musique, Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.30 L'exagération des hanches est décrite dans « à une Malabaraise » comme un atout que lui envieraient les femmes blanches. Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et la hanche Est large à faire envie à la plus belle blanche ; Comme on l'a vu, cette « compétition de charmes » était une thématique courante à l'époque, et qui réapparaîtra plus tard chez le poète dans les « Petits poèmes en prose », toujours dans le texte consacré à Dorothée : 27 Ibidem, p.174 28 MAUROUARD, E., Op. cit., pp.25-26 29 BAUDELAIRE, C., Op. cit, pp.25-26 30 Ibidem, pp.26-27
  13. 13. 13 Infailliblement elle le priera, la simple créature, de lui décrire le bal de l’Opéra, et lui demandera si on peut y aller pieds nus, comme aux danses du dimanche, où les vieilles Cafrines elles-mêmes deviennent ivres et furieuses de joie ; et puis encore si les belles dames de Paris sont toutes plus belles qu’elle.31 Mais à l'époque où il écrit « A une Malabaraise », Baudelaire ignore que cette rivalité entre femme blanche et noire va réellement prendre forme lorsqu'il fréquentera simultanément Jeanne et Mme Sabatier.32 « Que dois-je penser quand je te vois fuir mes caresses si ce n'est que tu penses à l'autre, dont l'âme et la face noire viennent se placer entre nous ?»33 Mme Sabatier peut être vue comme un double négatif Jeanne : c'est une beauté blanche, classique, idéale d'éducation et d'intelligence. Pendant cinq ans, le poète lui écrira des poèmes qu'il ne signera pas, tel un collégien timide. Elle est pour lui un véritable objet de culte, au sens religieux du terme. Mais après avoir succombé, elle perdra de son intérêt aux yeux du poète.34 Et enfin, enfin, il y a quelques jours, tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si beau, si inviolable. Te voilà femme, maintenant.35 Jeanne semble donc avoir remporté la compétition puisqu'elle restera la compagne du poète jusqu'à la fin, malgré de nombreuses ruptures et déchirures, leur déchéance physique ainsi que les problèmes financiers du poète qui l'empêchent d'entretenir sa maîtresse. Les témoignages des proches du poète sur la réalité de leur couple semblent bien loin des rêveries exotiques décrites dans les poèmes de Charles Baudelaire. La Vénus noire l'a torturé de toutes manières. Oh ! si vous saviez ! Et que d'argent elle lui a dévoré ! 36 Moralement, elle était ignoble. Nous ne parlons pas de la facilité de ses mœurs, naturelle à sa race, mais de sa sécheresse de cœur, de sa méchanceté calculée qui, par éclairs, l'égalait aux coquettes de nos climats. (...) Elle-même, d'ailleurs, se flétrit vite comme les créoles, et tomba de plus en plus bas. Couverte de haillons - ses fugues étaient nombreuses, et elle s'y ruinait, dégradée par l'alcoolisme, (Baudelaire n'osait plus la montrer) presque aveugle, fuyant la maison de santé où son ancien amant, par bonté d'âme 31 Ibidem, p.317 32 MAUROUARD, E., Op cit., p.44 33 CREPET E. et J., Baudelaire : étude biographique, Paris, 1928, 125-126 in MAUROUARD, E., Op cit., p.16 34 MAUROUARD, E., Op cit., p.44 35 Lettres in REYNOLD, G. de, Charles Baudelaire, Genève, Éditions Slatkine Reprints, 1993, p.53 36 Lettre de Mme Aupick à Charles Asselineau, 24 mars 1868 in REYNOLD, G. de, Op cit., p.41
  14. 14. 14 l'avait fait entrer, elle ne tarda pas, lui mort, à terminer ses jours, dans la crapule, on ne sait où. Et c'est de ce vil animal que fut pétri le génie du poète.37 Les accusations concernant la ruine du poète illustre ici un autre cliché régulièrement attribué à la femme noire : celui d'être vénale et de ne s'intéresser à l'homme blanc que pour son argent. Alors que certaines critiques véhémentes ont été faites à propos Jeanne Duval, tout lecteur attentif doit reconnaître qu'elle a été nécessaire à l'inspiration du poète. Elle sera pour lui « la » femme, l'incarnation de la féminité, mais leur relation semble également relever d’un profond attachement. Lorsqu’elle perdra de ses charmes, vieillie et usée sans doute par l’alcoolisme, Baudelaire ne cessera jamais de lui envoyer de l’argent et de la défendre face de ses détracteurs, comme dans cette lettre adressée à sa mère Cette femme était ma seule distraction, mon seul plaisir, mon seul camarade..38 . Cet extrait d'une lettre à sa mère montre la toute l'ambivalence de sa relation avec Jeanne : il semble lui être profondément attaché mais la décrit tout de même comme une « distraction », un « plaisir ». Selon les dires de ses contemporains, il connaîtra après Jeanne d’autres maîtresses exotiques. Parmi elles il y aura notamment Laure, qui apparaîtrait sur ces deux toiles de Manet39 : 37 FLOTTES, P., Baudelaire, l'homme et le poète, Paris, Perrin, 1922 38 Lettre du 11 septembre 1856 in MAUROUARD, E., Op cit., p.46 39 MAUROUARD, E., Op cit., pp.19-20
  15. 15. 15 On peut finalement se demander si finalement la femme noire n'aurait pas pour le poète la même fonction que l'alcool, l'opium ou le haschisch qui servent au « développement poétique excessif de l'homme » car celui-ci « aspire toujours à réchauffer ses espérances et à s'élever vers l'infini »40 . La femme noire, sa sensualité et son parfum ne seraient-ils que des « moyens » pour Baudelaire de parvenir à ses rêveries ; des « plaisirs illicites » lui permettant, ne serait-ce que par la pensée, de quitter Paris quelques instants? Leur évocation sous la plume du poète serait-elle condamnée à retomber chaque fois dans le cliché de l'exotisme ? On réalise à la lecture de la nouvelle d’Angela Carter « Vénus noire » que certains critiques, et Elvire Maurouard en fait partie, semblent négliger ce qu’était Jeanne Duval en tant que personne et pas seulement en tant que muse. Ce n’est qu’avec l’arrivée du féminisme et des mouvements noirs que certains voudront rendre une voix à ses femmes qui en étaient privées. Puisqu’un siècle sépare l’écrivaine féministe et la maîtresse du poète, un petit détour par la vie de Joséphine Baker permettra d’illustrer l’évolution du statut de la femme noire en France au début du 20ème siècle. 40 BAUDELAIRE, C., Œuvres complètes, Paradis artificiel – Du vin et du haschisch, Paris, Gallimard, 1975, p.396
  16. 16. 16 Joséphine Baker, 1906-1975, « L’artiste » Extrait du reportage http://www.kewego.fr/video/iLyROoaftmcx.html 5’10 Les éléments biographiques avancés dans la réflexion qui va suivre viennent du même reportage que l’extrait présenté : « Joséphine Baker en couleur » 41 , retraçant la vie de la danseuse grâce à de nombreuses images d’archives. A dix-neuf ans, Joséphine Baker quitte les Etats-Unis pour Paris afin de s’y produire en tant que danseuse dans la « Revue nègre ». Si ces représentations-là ont lieu dans des endroits nettement plus respectables42 que celles de la Vénus hottentote un siècle plus tôt, c’est pourtant le même ingrédient que l’on retrouve dans ces spectacles : un exotisme caricatural et grotesque. Le spectacle a changé, remis au goût du jour des années folles, les exhibitions de Joséphine ont au moins le mérite de relever de la véritable performance artistique et scénique. Car le temps a passé et a permis à un élément nouveau de voir le jour : l’autodérision. Au milieu de cette surabondance d’images primitives et exotiques, en grimaçant et adoptant des attitudes bouffonnes, on se demande si Joséphine ne se moque finalement pas des clichés censés assurés l’infériorité de sa race. L’époque où Baudelaire ne prévoyait aucune autre fin possible à sa belle Malabaraise que la prostitution semble terminée : la danseuse afro-américaine aura la possibilité de prendre son destin en main à partir des années 40. Elle participe activement à la résistance française, s’engage contre le racisme en France puis marche aux Etats-Unis aux côtés de Martin Luther King. On ne peut dire si Joséphine adopta Paris ou si ce fut l’inverse mais il est certain que si la danseuse pu accéder au statut de « star » dans la capitale et finalement devenir une femme libre c’est grâce à la relation particulière qui l’unissait à sa patrie d’adoption. Tout le paradoxe de Joséphine Baker est là : célèbre parce qu’elle fut l’incarnation de l’érotisme exotique, elle sera pourtant la première femme noire qui se révèlera à la France en tant que personne. On réalise en analysant les « grandes » années de Joséphine Baker à Paris que certains épisodes se font étrangement souvent l’écho des leitmotiv littéraires qui ont été mis en lumière dans le chapitre précédent. Jeune, Joséphine a souvent le visage « peint » en blanc lors de ses représentations. Si on en croit cet extrait du reportage d’Yves Riou, Joséphine Baker n’assumait pas sa couleur noire qui était pourtant à l’origine de son succès : 13’ Alors heureuse Joséphine ? Non ? Tu trouves ta peau trop noire ? Ah, et c'est pour ça que tu passes une heure par jour à frotter ta peau avec des citrons pour que ta peau s'éclaircisse ? Tu as tord Joséphine, à Montparnasse, les cubistes t'adorent comme ça ! Ils se chamaillent même pour savoir i tu es l'incarnation de la princesse hottentote ou la vision de la vénus noire de Baudelaire. Et la branche la plus radicale des 41 RIOU, Y., et POUCHAIN, P., Joséphine Baker en couleur, France, Lobster Films, 2005. 42 Théâtre des champs Elysés, Folies Bergères…
  17. 17. 17 surréalistes propose même d'aller dérober la Jeanne d'arc, pour la remplacer par une statue à la gloire de Joséphine.43 Une ambivalence de la couleur noire qu’on retrouvait chez les poètes : l’appartenance ethnique de la jeune fille provoquant chez Baudelaire à la fois son succès et sa perte - il la condamne souvent à la condition de prostituée ou d’esclave (« A une Malabaraise », « Dorothée »)-, ou encore sa honte avec Tristan L’hermite : Mais cache-toi Soleil, toi qui viens de ces lieux D’où cet Astre est venu, qui porte pour ta honte La nuit sur son visage, et le jour dans ses yeux.44 Elle n’échappe pas non plus à la comparaison avec le singe comme nous le montre l’article du journaliste Robert de Flers dans le Figaro : La revue nègre est un lamentable exhibitionnisme transatlantique qui semble nous faire remonter au singe en moins de temps que nous n'avons mis à en descendre.45 Le racisme n’a plus de limite avec l’écrivain Félicien Champsaur, qui va encore plus loin dans sa nouvelle « Nora, la guenon devenue femme »46 . Cette fiction ouvertement basée sur la vie de Joséphine Baker en fait une femelle orang-outang transformée en femme par les soins d’un savant fou. - Au fond, qu’est ce que cette Nora ? Femme ou guenon ? Je ne suis pas encore bien fixé (…). - Toi, Georges, comment trouves-tu la nouvelle étoile ? - Déconcertante, est-ce une femme ou un animal ? - Dis : une guenon devenue femme, et tu seras dans le vrai.47 La rivalité entre la femme noire et blanche, cette compétition de charme qui était chère aux poètes, va également se matérialiser dans la vie de la danseuse. Durant les années vingt, Mistinguett et Joséphine seront en effet rivales et se battront pour obtenir le statut danseuse favorite dans le cœur des parisiens, allant jusqu’à s’empoigner après une représentation.48 Les pro-mistinguett appellent Joséphine la « négrillone » et lui reprochent de ne savoir que « trémousser du popotin ». Réplique de Joséphine 49 : 43 43 RIOU, Y., et POUCHAIN, P., Joséphine Baker en couleur, France, Lobster Films, 2005. 44 L’HERMITE, T., CHAUVEAU, J-P. (éd), La lyre : texte original de 1641, Genève, Droz, coll. Textes littéraires français, 1977. 45 Flers, R. de, La semaine dramatique, Le Figaro, 16 novembre1925 46 CHAMPSAUR, F., Nora, la guenon devenue femme, Paris, Ferenczi et fils, 1929. 47 CHAMPSAUR, F., Nora, la guenon devenue femme, in RUSCIO, A., Le crédo de l’homme blanc : regards coloniaux français XIX-XXème siècle, Bruxelles, Editions Complexes, 2002. 48 BENNETA, J-R., Josephine Baker in art and life : the icon and the image, University of Illinois Press, 2007, p.134 49 RIOU, Y., et POUCHAIN, P., Joséphine Baker en couleur, France, Lobster Films, 2005
  18. 18. 18 On aime beaucoup mon popotin à Paris, ce qui m'a le plus flattée, c'est qu'on dise qu'il est espiègle et spirituel, depuis j'ose à peine m’asseoir dessus. Mais ce n’est que suite à la guerre 40-45 que Joséphine va pouvoir commencer à exister dans les consciences en tant que véritable destin individuel, elle quitte le rôle qu’elle s’était elle-même créée de danseuse frivole et exotique épousant tous les clichés de l’époque. Si on peut la voir en uniforme sur des images d’archives en train de réconforter des blessés ou de chanter pour les soldats français50 elle aurait également aidé la Résistance de manière plus active, ce qui lui vaudra plusieurs récompenses officielles. On a beaucoup polémiqué à son sujet. Etait-elle un stéréotype incarné, donnant raisons aux thèses raciales décrétant la femme noire comme étant plus proche de l’orang-outang que de l’homo sapiens ? Ou femme libre, issue d’un milieu défavorisé, pourtant mariée à l’âge de treize ans, mais qui saura renverser son destin et utiliser les codes de son époque pour se construire une véritable carrière artistique et finalement avoir la possibilité de s’affirmer en tant que personne ? 21’ ; 25’30 . Il est certain que la danseuse entretenait elle-même cette image superficielle : lors de ses premières années de carrières, l’argent lui brûlait les doigts, on dit qu’elle dévorait des quantités de nourriture impressionnante, dépensait des fortunes en toilettes… Jamais rassasiée, elle est attirée par tout ce qui brille. Mais l’éternelle jeune fille finit par devenir une femme. Cet engagement durant de la guerre semble le déclencheur d’une révolution pour elle. Il n'y a pas que sa voix qui a changé, comme tous le remarquent, sa personnalité aussi. Suite à un incident dans un hôtel où on refuse de la laisser entrer, elle se fait porte parole des droits civiques et s'engage à nouveau contre le racisme. Cela la conduira dix ans plus tard à retourner aux Etats-Unis où elle fait des apparitions notamment aux côtés de Martin Luther King51 . On remarque que plus âgée, elle ne se couvre plus le visage de fond de teint clair… Un autre point commun intéressant au destin de ces trois femmes : l’absence d’enfants à leurs côtés. Sara Baartman aurait eu deux enfants en Afrique du Sud, décédés en bas âge52 ; il n’est fait nulles traces que Jeanne Duval en ait eu ; et le grand drame de la vie de Joséphine Baker sera d’être stérile suite à une opération. Cette dernière en adoptera plus d’une dizaine de toutes origines et se ruinera pour entretenir son utopie, ne cessant d’adopter des enfants alors que les créanciers sont à ses trousses.53 Un élément que l’on retrouve étrangement chez Angela Carter : elle aura un fils à l’âge de quarante-trois ans mais succombera au cancer moins d’une dizaine d’années plus tard.54 50 Ibidem 51 Ibidem 52 CLIFTON, C., SCULLY, P., Sara Baartman and the Hottentot Venus : a Ghost Story and Biography, Princeton University Press, 3 novembre 2008, p.38-47 53 RIOU, Y., et POUCHAIN, P., Op. cit. 54 SAGE, L., Angela Carter, Plymouth : Northcote House in association with the British Council, 1994, pp.ix-x
  19. 19. 19 Angela Carter (1940-1992) - « Je vais vous décrire comment était Jeanne »55 L’imagination foisonnante d’Angela Carter semble s’épanouir dans la transformation, le remaniement : réécriture de contes de fées ou encore d’écrits d’auteurs masculins (Sade, Villiers de l’Isle-Adam), elle cherche toujours à faire exploser les codes et fait souvent éclore la voix des personnages littéraires ou réels qui n’en avaient pas jusque là. C’est le cas de sa nouvelle « Vénus noire »56 consacrée à Jeanne Duval et publiée en 1985. Mais pour saisir toute la portée de cette réécriture, il est paraît essentiel de s’attacher au contexte qui l’a vu naître et de la replacer au centre de l’œuvre d’Angela Carter. Il est intéressant de constater que, si ses romans ont pourtant été traduits, peu de critiques francophones se sont intéressés à cet auteur profondément subversive. Sur les photos de l’auteur, alors qu’on sait qu’elle est décédée à l’âge de cinquante- deux ans, on ne peut que s’étonner de toujours retrouver une dame semblant presque vieille. Elle semblait cultiver cette image de « grand-mère » ; ne teignait pas ses cheveux devenus blancs dès l’âge de trente ans et portait toujours de grosses lunettes. Angela Carter by Eve Arnold Selon la critique Lorna Sage, cette apparence n’était pas un hasard : élevée par sa grand-mère durant la guerre, ses cinq premières années, Angela aurait développé une 55 CARTER, A., PHILIPPE, I. D. (trad.), Vénus noire, France, Christian Bourgeois Editeur, 2000, p.12 56 Ibidem
  20. 20. 20 affection toute particulière pour la figure de « Granny » et se la serait accaparée. Cela se manifeste dans son œuvre par son intérêt pour les récits oraux et populaires dont elle fera plusieurs réécritures. Par contre, ses relations avec sa mère, une femme contradictoire, exigeante et fragile, sont plus tendues. Dans son œuvre littéraire, la mère est toujours le personnage absent. Ce serait en réalité bien plus par l’image d’une mère à laquelle elles ne veulent pas ressembler que par celle d’un père autoritaire que les féministes seraient inspirées.57 Intellectuelle passionnée de littérature, elle étudie l’anglais et se spécialisera notamment dans la période médiévale.58 Elle choque certains en se réappropriant l’univers du Marquis de Sade en 1979 dans « La femme sadienne » à des fins clairement politiques : promouvoir une sexualité féminine libre. Ce récit, plus qu’une réécriture, est une véritable analyse littéraire critique de Sade, à travers le personnage de Justine. Justine, contrairement à la Pamela de Samuel Richardson59 , ne voit évidemment pas sa vertu récompensée. Dans « Justine, ou les malheurs de la vertu »60 , Sade s’acharne contre la prude jeune fille : devenue orpheline, elle sera renvoyée du couvent et sa vie ne sera qu’une longue succession d’accusations calomnieuses, de viols crapuleux, de tortures ou encore de tentatives d’assassinats qu’elle esquivera pour finalement périr… foudroyée lors d’un orage alors que sa situation semblait enfin s’améliorer. Pour beaucoup, ce versant critique de l’œuvre d’Angela Carter est un véritable traité féministe : elle cherche ouvertement à s’attaquer aux représentations pornographiques - passées et actuelles- de la femme. La question de la pornographie divisera les féministes durant les années 80. Alors que certaines rallient Angela Carter à la cause des adversaires farouches de la pornographie, d’autres partisanes d’une « pornographie égalitaire » véhiculant une image plus positive de la femme utilisent son ouvrage comme argument à leurs revendications. 61 En choisissant de se réapproprier notamment l’univers des contes et de la pornographie, l’auteur fait résolument le choix de faire entendre cette voix qui l’inspire, celle de la culture orale, à la fois anonyme et multiple, hybride.62 Angela Carter, se sentant prisonnière du rôle strict dans lequel veut l’enfermer cet univers matriarcal qu’est l’Angleterre middle-class des années 1960, accompagnera toutes les révolutions de son temps. Elle s’attache aux destins solitaires de beatniks désabusés dans « Le théâtre des perceptions » en 1966 ; met en scène en monde ravagé par une guerre nucléaire en 1969 dans « Heroes and Vilains » ; fascinée par les efféminés, elle s’intéresse également à la question du genre dans « La passion de l’Eve nouvelle » en 1977. Dans ce roman, un anglais en 57 SAGE, L., Op cit., pp.5-7 58 SAGE, L., Op cit., p.ix 59 RICHARDSON, S., Pamela or virtue rewarded, London, Levingston & Osborn,1740. 60 SADE, F. de, Justine ou les malheurs de la vertu,Hollande, Libraires associés, 1791. 61 KEENAN, S., Angela Carters’s The Sadeian Woman : feminism as treason in BRISTOW, J., et alii, The infernal desires of Angela Carter : Fiction, Feminity, Feminism, New-York, Longman, 1997, pp.132-133 62 Ibidem, p.137
  21. 21. 21 voyage à New-York est capturé par une sorte de tribus d’amazones et chirurgicalement transformé en femme. Mais à cette époque, il n’y a pas que sur le plan du genre que l’évolution se fait sentir, la question de la « race » est également au centre des préoccupations. Aux Etats-Unis dans les années 1960-70, une double libération est en train de s’opérer : celle des féministes et des mouvements antiségrégationnistes. Elle permettra à des personnalités telles qu’Angela Davis d’émerger, intellectuelle et militante engagée sur les deux fronts (« le succès ou l'échec d'une révolution peut toujours se mesurer au degré selon lequel le statut de la femme s'en est trouvé rapidement modifié dans une direction progressive.», Angela Davis). Le « Black feminism » voit le jour, mouvement qui dénonce les oppressions faites aux femmes et plus particulièrement aux femmes de couleur, y compris mexicaines ou orientales, aux Etats-Unis. La littérature connait ses premières femmes écrivains noires : les romans de Toni Morrisson, prix Nobel en 1993, se faisaient l’écho dans les années 70 de ses convictions féministes et antiracistes. En France pendant ce temps, on est bien loin de ces considérations. Après la seconde guerre mondiale, la première vague d’immigrés est majoritairement composée d’hommes venus travailler et les femmes sont très peu nombreuses. La tendance ne pourra commencer lentement à s’inverser qu’à partir de 1974, année durant laquelle le Gouvernement suspend l’immigration liée au travail tout en réalisant un grand nombre de régularisations. Le regroupement familial va devenir la principale source d’immigrations : les mères, filles, épouses rejoignent les hommes deviennent une part de plus en plus importante de l’immigration (aujourd’hui on est pratiquement à 50/50).63 En 2000, « Women, Immigration and identities in France »64 est le premier ouvrage collectif qui examine les liens entre le genre et l’immigration et qui se penche sur la question des enjeux pour les femmes d’origine immigrées. Paradoxalement, l’ouvrage est publié en anglais et édité aux Etats-Unis, les français(e ?)s semblant moins enclins à ce type d’étude. L’œuvre de Claire de Duras inspirée d’une histoire vraie, « Ourika »65 , publié en 1820 est le 1er roman à mettre en scène une héroïne noire confrontée à la double condamnation que représente à l’époque sa couleur et son sexe. La jeune Ourika recevra grâce à sa mère d’adoption une éducation similaire en tout point à celle des jeunes filles blanches de la haute société, au point de considérer les autres noirs comme inférieurs. Un jour, elle surprend une conversation entre sa mère d’adoption et une de ses amies au sujet de son avenir possible : [...]Pauvre Ourika! je la vois seule, pour toujours seule dans la vie! Il me serait impossible de vous peindre l'effet que produisit en moi ce peu de paroles, l'éclair n'est pas plus prompt; je vis tout; je me vis négresse, dépendante, méprisée, sans fortune, sans appui, sans un être de mon espèce à qui unir mon sort, jusqu'ici un jouet, un amusement pour ma bienfaitrice, bientôt rejetée d'un monde où je n'étais pas faite pour être admise. Une 63 FREEDMAN, J. et CARRIE, T. (éd), Women, Immigration and Identities in France, Oxford, New-York, 2000, pp.1-2 64 Ibidem 65 DUMAS, C. de et LITTLE, R. (éd), Ourika, UK, University of Exeter Press, 1998.
  22. 22. 22 affreuse palpitation me saisit, mes yeux s'obscurcirent, le battement de mon cœur m'ôta un instant la faculté d'écouter encore; enfin je me remis assez pour entendre la suite de cette conversation. Je crains, disait Mme de. . ., que vous ne la rendiez malheureuse. Que voulez- vous qui la satisfasse, maintenant qu'elle a passé sa vie dans l'intimité de votre société? Mais elle y restera, dit Mme de B. Oui, reprit Mme de. . ., tant qu'elle est une enfant: mais elle a quinze ans; à qui la marierez-vous, avec l'esprit qu'elle a et l'éducation que vous lui avez donnée? Qui voudra jamais épouser une négresse? Et si, à force d'argent, vous trouvez quelqu'un qui consente à avoir des enfants nègres, ce sera un homme d'une condition inférieure, et avec qui elle se trouvera malheureuse. Elle ne peut vouloir que de ceux qui ne voudront pas d'elle. Tout cela est vrai, dit Mme de B.; mais heureusement elle ne s'en doute point encore, et elle a pour moi un attachement qui, j'espère, la préservera longtemps de juger sa position. Pour la rendre heureuse, il eût fallu en faire une personne commune: je crois sincèrement que cela était impossible. Eh bien! peut-être sera-t-elle assez distinguée pour se placer au-dessus de son sort, n'ayant pu rester au-dessous.66 Cette prédiction bouleverse Ourika qui mènera effectivement adulte une existence des plus malheureuses mais qui révèle à la fin du récit avoir trouvé le bonheur en se consacrant à la religion. Le dialogue entre la jeune femme noire et la celle qui prédisait sa perte, survenant bien plus tard dans le récit, montre tout le désespoir lié à sa condition. - Vous conviendrez pourtant, Ourika, que la raison conseille alors de se résigner et de se distraire. -Oui, madame, mais, pour se distraire, il faut entrevoir ailleurs l'espérance. -Vous pourriez du moins vous faire des goûts et des occupations pour remplir votre temps. -Ah! madame, les goûts qu'on se fait sont un effort, et ne sont pas un plaisir. – Mais, dit-elle encore, vous êtes remplie de talents. - Pour que les talents soient une ressource, madame, lui répondis-je, il faut se proposer un but; mes talents seraient comme la fleur de poète anglais, qui perdait son parfum dans le désert. -Vous oubliez vos amis qui en jouiraient. - Je n'ai point d'amis, madame, j'ai des protecteurs, et cela est bien différent!67 Ce dialogue résume à lui seul l’avenir bouché qu’offre Paris aux femmes noires à l’époque : analphabètes, elles ne peuvent être qu’esclaves ou prostituées mais instruites, on ne sait qu’en faire. Une réalité sociale qui fait aujourd’hui penser que la relation entre Jeanne Duval et Baudelaire devait être nettement moins exotique et sublimée que ne le laissent croire la seule lecture de ses poèmes. 66 DURAS, M. de, PESTEL, S. (saisie), Ourika, Bibliothèque électronique de Lisieux, Médiathèque André Malraux. Dernière mise à jour : 1er avril 2012. Consultation : 13.04 http://www.bmlisieux.com/archives/ourika02.htm 67 Ibidem http://www.bmlisieux.com/archives/ourika03.htm
  23. 23. 23 « Vénus noire » est une subtile réécriture qui utilise les éléments caractéristiques de l’univers poétique baudelairien tout en les subvertissant pour tenter de faire apparaître la voix de Jeanne. Se détachant de la seule vision de la belle par Baudelaire, Angela Carter se base sur les témoignages de ses contemporains (Nadar qui avait lui-même eu une aventure avec elle avant le poète, sa mère Mme Aupick…) qui donnent une vision nettement moins idéalisée de leur relation. Baudelaire, Les fleurs du Mal - L’invitation au Voyage Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D'aller là-bas vivre ensemble! Aimer à loisir, Aimer et mourir Au pays qui te ressemble! Les soleils mouillés De ces ciels brouillés68 Angela Carter, Vénus noire : Mon enfant, ma sœur, laisse-moi te ramener là d’où tu viens, dans ton île indolente et magnifique, où le perroquet de pierreries se balance sur son arbre en émail et où tu peux croquer une canne à sucre entre tes dents blanches et bien plantées comme tu le faisais quand tu étais petite mon enfant. Une fois arrivés là-bas, parmi les palmiers mélodieux, sous les fleurs violettes, je t’aimerai à en mourir. Nous retournerons y vivre ensemble, dans une chaumière à la galerie tapissée de vignes vierges en fleurs [...] Mon espiègle, mon chaton, mon ange… songe à la douceur d’aller vivre là-bas…69 Parodiant les clichés exotiques à l’œuvre dans les poèmes de Baudelaire, elle lui oppose une Jeanne plus terre à terre et nettement moins lyrique. Où aller ? Pas là-bas ! [...] Villes dépenaillées. Tout ce qu’il y a à manger, ce sont des bananes vertes et des ignames, plus une brochette de chèvre caoutchouteuse à mastiquer. [...] - Non ! S’écria-t-elle. Pas cette maudite forêt aux perroquets. Pour l’amour de Dieu, ne me ramène pas aux Antilles, sur la route des esclaves ! Et mets ce maudit chat dehors avant qu’il ne chie sur ton précieux Boukhara ! 70 68 BAUDELAIRE, C., Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1975, p.53 69 CARTER, A., PHILIPPE, I. D. (trad.), Op cit., p.13 70 Ibidem, pp.13-15
  24. 24. 24 Elle le surnomme « papa », comme pour se moquer de l’attitude paternaliste et protectrice que le poète a toujours eu envers elle. Face à ceux qui se plaisent à penser que la belle aurait finalement fait plus de mal que de bien au poète, Angela Carter tranche : Qu’elle eût bon cœur ou non sous les apparences, Dieu seul le sait ; elle avait été élevée à l’école de la rudesse, et la rudesse est capable de dessécher le cœur de n’importe qui.71 Dans la nouvelle, Jeanne danse inlassablement pour le poète. Car selon sa seule profession connue, danseuse, Jeanne appartient au plus offrant. Elle définit la prostitution comme une « question de nombre » la moralité se situant dans le fait d’être payée par un seul homme ou plusieurs. Son statut de maîtresse attitrée du poète lui permet d’être entretenue et de recevoir des cadeaux mais elle reste cependant présente lorsque ses finances deviendront précaires. Malgré leurs tumultueux orages, elle ne peut se résigner à retrouver le trottoir duquel il l’avait sans doute lui-même tirée. Elle avoue cependant avoir quelques extras. Ce que confirment les témoignages de Nadar72 , qui décrit Baudelaire comme le « monsieur de deux heures à quatre heures », et de Pedro Rioux de Maillou73 : La brune Jeanne ne se bornait pas à la société de Baudelaire. On l'avait même vue danser dans un bal public avec le premier venu, et quitter ledit bal au bras d'un premier venu aussi. On avait rapporté la chose à son amant, lequel s'était contenté de constater, avec un soupir : - Pauvre fille ! C'est son métier. Il faut bien qu'elle vive. Mais Angela Carter va plus loin tout ce qui a été écrit sur Jeanne jusque-là en cherchant grâce à la fiction à la définir pour ce qu’elle était réellement, en tant que femme noire au 19ème siècle : De ces savanes où des hommes luttent contre des léopards, elle ne connaissait goutte. Le magnifique continent auquel elle était associée par sa peau avait été excisé de son souvenir. Elle avait été privée de son histoire, c’était une pure enfant de la colonie. La colonie – blanche et autoritaire - l’avait engendrée.74 Il s’agit finalement du même cas de figure que pour l’afro-américaine Joséphine Baker : descendantes d’esclaves, ces femmes ne connaissent rien des pays de leurs ancêtres auxquels elles doivent la pigmentation de leur peau. Sans avoir jamais mis les pieds en Afrique, Joséphine Baker jouera avec ses codes : ceintures de bananes et léopard au bout d’une laisse, elle sera l’incarnation parfaite de la petite sauvage. Née dans un pays occidental et ségrégationniste, et non sur une île exotique, Joséphine connaît tous les stéréotypes de son époque et pourra ainsi mieux les incarner. 71 Ibidem, p.17 72 NADAR (pseud.) [TOURNACHOU, G-F.], Mémoires du Géant, Paris, E. Dentu, 1864 73 RIOUX de MAILLOU, P., Souvenirs des autres, Crès, 1917 74 CARTER, A., PHILIPPE, I. D. (trad.), Op cit., p.27
  25. 25. 25 Mais revenons à la « Vénus noire » d’Angela Carter. Si Charles Baudelaire aimait réciter longuement ses vers à sa douce, dans une langue qui rappelons-le n’était pas sa langue maternelle et alors qu’elle n’avait sans doute reçu aucune instruction, ces instants d’inspiration se révèlent être des séances de torture pour Jeanne. L’éloquence du poète la renvoyant toujours à sa propre ignorance et la rendant muette.75 Elle qui avait l’habitude d’allumer ses cigares avec ses vieux manuscrits s’étonne d’en tirer de l’argent après sa mort.76 Les fameuses odeurs éveillant l’imagination du poète (« La chevelure », « Parfum exotique » et « A une Malabaraise »), et provoquant cette excitation des sens qui le transporte littéralement vers d’autres contrées sont simplement rationnalisées : elle hydrate sa chevelure à l’huile de coco et son corps de mélange d’huile et d’épices… Des ingrédients culinaires, vieux secrets de beautés antillais.77 Dans cette réécriture, plus rien ne demeure des clichés largement attribués aux femmes noires dans la littérature du 19ème siècle : nulle trace de compétition avec une femme blanche, aucune figure d’esclave (Baudelaire écrira tout de même dans une lettre à sa mère que Jeanne le considère comme son « domestique » et « sa propriété »78 ). En démystifiant dans les règles l’image de Jeanne que la poésie baudelairienne avait offert à la postérité, Angela Carter redonne un visage humain à celle qui n’avait jamais considérée jusque là que comme « la maîtresse de ». Terminons sur cet extrait cocasse qui nous révèle qu’aux yeux de la féministe anglaise, le grand poète français n’était sans doute pas l’amant idéal… 75 CARTER, A., PHILIPPE, I. D. (trad.), Op cit., pp.27-28 76 Ibidem, p.36 77 Ibidem., pp.30-31 78 Lettres du 27 mars 1852
  26. 26. 26 Rien n’est simple pour ce garçon ! Il transforme une séance de baise en représentation digne de la Comédie-Française ; l’amener à l’orgasme est un drame en cinq actes, avec des intermèdes grotesques et d’autres passages à faire pleurer. Et il pleure après coup ; il a honte, il parle de sa mère, mais Jeanne ne se souvient pas de sa mère [...]79 79 Ibidem., p.34
  27. 27. 27 Conclusion Les femmes noires ayant marqué l'histoire du 19 et 20e siècle ne manquent pas. Pourtant elles sont aujourd'hui assez méconnues en Europe, contrairement aux Etats-Unis où leur reconnaissance a permis à de nombreuses personnalités féminines noires d’émerger (Michelle Obama, Oprah Winfrey…). En France, si ces femmes intéressent parfois un peu les auteurs de leur temps, elles sombrent souvent rapidement dans l'oubli. Aux alentours des années 2000, cependant il semble y avoir un regain d'intérêt pour l'histoire de ces femmes comme le montre la publication de « Reines d'Afrique et héroïne de la diaspora noire »80 . L'émergence de figure célèbre est nécessaire pour faire évoluer les mentalités des « autres » mais aussi et surtout pour les femmes noires. Elles permettent à un sentiment d'identification de naître mais aussi à la fierté, sentiment si longtemps absent de leur vie. Ces livres ou films sur le sujet leur permettent de vivre leur sexe et leur race sans la honte qui accompagnait leurs grands-mères. La plupart des illustrations de femmes africaines célèbres qui suivent viennent de cet ouvrage81 , y sont ajoutées les publications principales à leur sujet : La mulâtresse Solitude, jeune guadeloupéenne pendue juste après son accouchement pour sa lutte contre l'esclavage au début du 19e. L'écrivain juif André Schwarz-Bart publie en 19172 « La mulâtresse Solitude »82 , roman extrêmement bien écrit mais qui ne rencontre aucun succès. Un peu plus tôt l'auteur avait voulu lui consacrer un cycle de sept romans mais y avait renoncé après la publication du 1er tome : « La mulâtresse Solitude, Tome 1 : Un plat de porc aux bananes vertes »83 , co-écrit avec son épouse guadeloupéenne. Le peu de succès rencontré leur a fait abandonner l'entreprise. Il était assez mal compris qu'un auteur blanc, juif, cherche à ce point à écrire l'histoire de la Guadeloupe... A la place d'un guadeloupéen ? En 2000 paraît : Les sœurs de Solitude : femmes et esclavage aux Antilles du XVIIe au XIX siècle.84 L'impressionnante armée d'amazones du Dahomey (Bénin), vierges sélectionnées par le roi dès leur plus jeune âge, sans pitié et surentraînées, elles impressionnèrent l'armée française et réussirent à la tenir un temps en respect à la fin du 19ème siècle. Si les contemporains des faits ont beaucoup écrit sur le sujet, il semble peu intéresser aujourd'hui. Le seul ouvrage récent qui leur est consacré est une œuvre de fiction : une bande-dessinée retraçant l'histoire de la dernière amazone de la tribu « La Vénus du Dahomey ».85 80 SERBIN, S., Reines d'Afrique et héroïnes de la diaspora noire, Sépia, 2004 81 Ibidem 82 SCHWARZ-BART, A., La mulâtresse Solitude, Seuil, coll. Cadre Rouge, 1972 83 SCHWARZ-BART, A., SCHWARZ-BART, S., La mulâtresse Solitude, Tome 1 : Un plat de porc aux bananes vertes, Seuil, 1967 84 GAUTIER, A., Les sœurs de Solitude : femmes et esclavage aux Antilles du XVIIe au XIX siècle, Caribeennes, 2OOO. 85 GALANDON, CASINI, La vénus du Dahomey, Tome 1 : La civilisation hostile, Dargaud, 2011
  28. 28. 28 Quant à Harriet Tubman, surnommée la « Moïse du peuple noir », figure essentielle qui voua sa vie à la lutte contre le l'esclavage et le racisme au début du 19e siècle aux Etats-Unis, il n'existe tout simplement aucun ouvrage en français qui lui est consacré. Très célèbre aux Etats-Unis, elle ne semble avoir intéressé aucun auteur ou historien francophone. Mais aussi : C. J. Walker : 1ère femme d'affaire noire millionnaire aux Etats-Unis fin 19e siècle Rosa Parks: figure de la lutte contre le racisme, elle fut la 1ère à refuser de laisser sa place à un homme blanc dans un bus. Ellen Johnson Sirleaf : 1ère femme présidente d'un Etat africain, le Libéria … En plus de « Vénus noire », d'autres films basés sur des histoires vraies sont sortis récemment et mêlent la question du sexe et de la race chez les femmes noires, mais ils sont généralement réalisés aux Etats-Unis. « Fleur du désert », 2009, l'histoire vraie de Waris Dirie, http://www.youtube.com/watch?v=DLWunMHomrM « La couleur des sentiments », 2011, http://www.youtube.com/watch?v=ygvwBuY6dXw Mais aussi « Les couleurs du destin », adaptation cinématographique d'une sommité littéraire aux Etats-Unis ; « Winnie », sur la vie de l'ex-femme de Nelson Mandela ; « L'histoire de Lena Baker » jeune femme obligée de se prostituer durant les années 20 ; « American Violet » qui retrace l'histoire d'une jeune femme accusée à tord de trafic de drogue ; « Precious »... Le premier Disney mettant en scène une héroïne noire est également sorti (« La princesse et la grenouille »)
  29. 29. 29 Bibiliographie BAUDELAIRE, C., Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1975 BAUDELAIRE, C., Lettres, Paris, Mercure de France, 1907 BRISTOW, J., et alii, The infernal desires of Angela Carter : Fiction, Feminity, Feminism, New-York, Longman, 1997 CLIFTON, C., SCULLY, P., Sara Baartman and the Hottentot Venus : a Ghost Story and Biography, Princeton University Press, 3 novembre 2008 CARTER, A., DOURY, M. (trad.), Le théâtre des perceptions, France, Christian Bourgeois Editeur, 1998 CARTER, A., PHILIPPE, I. D. (trad.), Vénus noire, France, Christian Bourgeois Editeur, 2000 DURAS, M. de, PESTEL, S. (saisie), Ourika, Bibliothèque électronique de Lisieux, Médiathèque André Malraux. Dernière mise à jour : 1er avril 2012. Consultation : 13.04 http://www.bmlisieux.com/archives/ourika01.htm FREEDMAN, J. et CARRIE, T. (éd), Women, Immigration and Identities in France, Oxford, New-York, 2000. KECHICHE, A., Vénus noire, MK2, 2007, 159’ MAUROUARD, E., Les beautés noires de Baudelaire, Paris, Karthala, 2005 REYNOLD, G. de, Charles Baudelaire, Genève, Éditions Slatkine Reprints, 1993 RIOU, Y., et POUCHAIN, P., Joséphine Baker en couleur, France, Lobster Films, 2005 SAGE, L., Angela Carter, Plymouth : Northcote House in association with the British Council, 1994

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