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Charles Cumont - Mémoires 39-42.pdf

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Les mémoires de Charles de Cumont.

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Mémoires du Lieutenant Général
Baron de Cumont
1939-1942 en Grande-Bretagne
-1-
LES DEBUTS DES FORCES BELGES EN GRANDE-BRETAGNE
Je vais tenter de raconter honnêtement mes souvenirs et les leçons
que j’en ai tirées. Au risque de ne pas être drôle, je me suis efforcé
de ne pas dire du mal de l’un ou de l’autre et surtout je ne
réfuterai pas les livres écrits sur nos forces en Angleterre.
Leurs auteurs sont venus en Grande-Bretagne en risquant leur
liberté et peut-être leur vie, mais ils n’ont pas servi à la
troupe dans la période de reconstruction, leurs premiers contacts
ont dû être entre 1941 ou 42 avec les bureaux d’Eaton Square,
avec les Etats-Majors de Malvern et de Leamington, avec les
inaptes des compagnies administratives, leurs impressions
initiales ne doivent pas toujours manquer d’une certaine
amertume.
-:-:-
Avant la guerre, J’étais à la 2ème Section de l’È.M.G.,
depuis 6 ans et ma demande de reprendre une batterie avait été
repoussée par mon chef direct. Aussi quand il me fût offert en
juillet 39 de partir pour Londres, j’acceptai.
La mobilisation prolongeant les limites d’âge, retarda
ma mutation et je ne fus désigné que le 15 octobre comme
attaché militaire adjoint. Mon chef était le Colonel aviateur
WOUTERS qui devenait Attaché Militaire et de l’Air.
L’Angleterre était en guerre, nous étions neutres et
mobilisés. Le Roi me reçut, avant Mon départ et insista sur ce
fait.
J’arrivai à Londres dans le black-out et on me mit à la
tâche. Le Colonel WOUTERS et moi partagions un petit bureau
obscur au second étage de l’ambassade au 103. Nous avions un
seul secrétaire, un ancien adjudant, Monsieur DELWICHE.
L’Ambassade était peu nombreuse ; le baron de CARTIER et
le Vicomte de LANTSHEERE étaient les personnages les plus
importants (BEYENS et NIEUWENHUYS étaient leurs adjoints).
Nous recevions peu de papiers ; ceux que nous faisions
n’étaient pas longs, nous les trouvions importants, je n’ai
jamais su ce qu’en pensaient les autres, nos relations avec le
War Office étaient bonnes malgré notre neutralité que les plus
raisonnables devaient, au fond du cœur, trouver une couverture
d’un flanc gauche assez démuni. Nous étions assez amis des
autres attachés militaires et notamment des suédois neutres et
menacés comme nous et des Italiens qui n’étaient pas de méchants
fascistes ou du moins ne l’étaient que modérément, pour ne pas
être éjectés. Quand on est à l’étranger les liens dynastiques
paraissent plus clairs et plus étroits et facilitent les prises
de contact.
-2-
L’effort militaire britannique se développait lentement,
les divisions territoriales partaient pour la France, l’une
après l’autre ; mais nous ne savions pas avec quel armement.
Nous savions qu’il y avait peu de chars, mais par des
conversations nous savions que des régiments de lanciers et de
dragons étaient partis.
Nous essayâmes d’acheter quelques batteries anti-
aériennes, nous échouâmes. Il fallut une intervention
personnelle du Roi pour que deux batteries de 3"7 fussent
livrées ; avant le 10 mai. Les boches ne les eurent pas, le
Génera1 NONON les fit sauter le 28.
L’affaire de Norvège fut une déception. La Home Fleet ne
fut pas engagée dans le Skagerak, les brigades britanniques
débarquées, sans appui aérien, perdirent beaucoup de matériel
dès le premier jour du fait des bombardements des navires et des
quais.
Se battant avec la légendaire ténacité du fantassin
britannique, ils réussirent à sauver l’honneur.
Le 10 mai, ne me laisse pas de souvenir particulier.
Espérant contre tout espoir, la Belgique avait tout fait pour
retarder ce jour tragique, mais personne n’a jamais cru à la
bonne foi d’Hitler. Notre neutralité nous a probablement épargné
huit mois et demi d’occupation nazie, cela seul devrait suffire
à la justifier.
Pour nous, la vie continuait, nous étions alliés au lieu d’être
neutres, en tenue au lieu d’être en civil. Tous les matins,
j’allais au War Office, voir la carte des opérations et
m’enquérir de ce qui pouvait être fait, pour la cause commune.
De Bruxelles et du G.Q.G. peu de choses ; ils avaient
autre chose à faire que de nous envoyer des notes. Il me fallut
l’évidence des communiqués pour croire à la chute d’Eben Emael,
mais l’armée belge s’était rétablie sur la ligne KW, nos
chasseurs-à-pied au contact des Britanniques à Louvain s’étaient
bien battus.
A partir de Sedan tout alla mal, mais l’Anglais ne panique
pas et nous vivions à Londres, sans voir venir la catastrophe.
Nous savions pourtant que la supériorité aérienne ennemie était
écrasante. Le G.Q.G. nous fit faire plusieurs requêtes afin
d’obtenir un appui aérien. "Montrez donc à nos fantassins qu’il
y a autre chose que des stukas".
-3-
Les Anglais tentèrent la chose deux fois. La première
fois le sweep rencontra, je crois, du mauvais temps, le seul
peut être de cette courte campagne ; le second sweep rencontra
des boches au-dessus de la mer en abattit plusieurs et dut
rentrer munitions épuisées.
Bientôt des blessés, des fonctionnaires militarisés, des
grands chefs envoyés vers le midi de la France, des caisses de
billets de la Banque Nationale nous arrivèrent. Un officier
d’E.M. malade fut évacué sur Londres, porteur des documents
allemands de Mechelen—sur-Meuse, que l’E.M.G. tenait à sauver à
tout prix. Je les portai au War Office et leur laissai le temps
nécessaire à en faire l’étude et la copie.
Monsieur GUTT passa par Londres. Le jour de l’arrivée de la
Reine de Hollande en Grande-Bretagne, il essaya de téléphoner au
Roi. Il eut facilement VAN OVERSTRAETEN à l’appareil. Il lui
dit : "La Reine de Hollande vient d’arriver en Angleterre,
demandez au Roi de faire de même". J’étais à côté de GUTT, je
n’ai pas pu entendre la réponse, mais elle fut :"Nous ne sommes
pas une femme". Il employait le nous majestatif.
Puis après l’entrevue de Wynendaele, les derniers
membres du Gouvernement arrivèrent à Londres par avion.
Nous les attendions à Northolt, je crois. Ils étaient
affreusement fatigués, le Général DENIS était maigre, have, le
teint terreux. Et pourtant, je ne compris pas que c’était la
défaite sans rémission. Je lui dis que j’avais fait deux
demandes de rejoindre un régiment et que puisqu’on reformait des
unités en France, je réitérais ma demande. Il me répondit : "Je
sais, mais tu es plus utile ici" and that was that.
Nous pensions que le dos à la mer, les Britanniques se
batteraient comme à Torres Vedras. Napoléon n’avait pas
d’avions, je retardais de vingt ans ou d’un siècle, si vous
voulez. Malgré la Pologne, la Norvège, Eben Emael, je croyais au
miracle (il faut toujours y croire).
Les ministres partirent pour la France.
Pendant près de trois mois, SPAAK laissa ses
Ambassadeurs sans instructions. Chacun choisit son camp pour
des raisons personnelles ou géographiques. Certains ne
choisirent pas et furent totalement inactifs.
Le 28 mai ne fut ni tragique, ni affreux pour nous. Nous
étions submergés de travail, les officiers du War Office
restaient corrects, mais. Il n’y avait plus de raison de voir
la "War Map".
-4-
De notre petit bureau, nous téléphonions à La Panne où de
nombreux officiers et militaires de tout grade cherchaient à
s’embarquer. Nous leur envoyâmes un bateau (le Saphir où
l’Emeraude). Je crois que l’équipage se mutina, en tout cas le
bateau n’arriva pas.
L’Amirauté nous fit savoir qu’il y avait à Dartmouth toute
une flotte de bateaux de pêche belges qui ayant été bombardés à
Dieppe par des Stukas, refusaient d’aller à Dunkerque.
On décida de m’y envoyer. Je vis l’Ambassadeur qui en vrai
grand seigneur prit sur lui de me donner pleins pouvoirs de
réquisition et de rétribution. Il offrait une livre sterling par
homme ramené. Pour le cas où il faudrait compléter un équipage,
j’emmenai le lieutenant de réserve des Guides, Comte Guy de
BAILLETS-LATOUR, le fils du banquier LOEWENSTEIN, le fils de
Monsieur DECLERCQ de l’Ambassade et un cinquième je crois. Tous
sont morts au service du pays, tous par accident d’avion, aucun
ne réussit à se battre. On nous transporta en avion et en auto.
A Dartmuth, je trouvai environ 140 skippers réunis dans une
salle de fête sous la garde de Royal Marines bayonnettes au
canon.
Je grimpai sur la scène, seul et commençai une discussion ou
plutôt un discours de deux heures en flamand. Supplications,
menaces, appels à l’honneur, insultes tout était vain. Pour ces
gens, Il y avait la mine magnétique et le Stuka. Aucun n’avait
jamais été soldat, nous n’avons pas d’inscription maritime, ils
avaient tous été exemptés du service militaire et je me demande
si beaucoup n’avaient pas été exemptés de toute école.
A la fin, j’usai de mes derniers arguments, je promis la
livre par homme - cela ne les intéressait pas.
Enfin un homme vint sur la scène, à côté de moi ; il
voulait bien naviguer, mais son bateau était en fer, Il voulait
un bateau en bois. Je lui fis désigner un nom et déclarai le
bateau réquisitionné. Deux autres skippers s’offrirent dans les
mêmes conditions. Puis un colosse se leva et déclara naviguer
avec son bateau. Je ne parvins jamais à dépasser le cinquième,
la nuit tombait ; je donnai instruction de relâcher les autres,
Ils eurent l’aplomb d’applaudir.
-5-
Nous partîmes dans la rade avec les cinq skippers pour
faire évacuer les bateaux désignés. Je vois encore Guy de
BAILLET en bottes et éperons s’accrochant dans les cordages. Il
y avait de tout là-dedans : mère et enfants, grand-mère, oncle
et tante, canaris, poêle et matelas empilés, Il ne manquait que
des pianos.
Ordre fut donné d’évacuer et quand nous eûmes la certitude
que les ordres seraient obéis, nous quittâmes le port. J’ai
appris que deux bateaux se sont fait échouer en rade,
probablement exprès ; j’ai toujours cru que les derniers
volontaires s’étaient présentés pour éviter la réquisition.
Ces gens sont courageux, mais nous leur demandions de
risquer leur peau, leur maison, leur mobilier pour une cause
dont ils ne connaissaient ni la grandeur, ni l’importance
vitale. Un des trois ramena 1.500 hommes.
A Londres, les militaires belges arrivaient par petits
paquets, tout l’Etat-Major du Corps de Cavalerie d’un seul
coup, mais pas le Commandant du Corps, des gendarmes, un
maréchal des logis de cavalerie dont les pieds avaient pourri
dans l’eau pendant trois jours parce que son radeau était trop
petit, le Général van STRYDONCK de Burkel avec deux adjoints
aux noires moustaches et un chien que l’on mit en quarantaine
et sa femme de chambre.
En l’absence de tout- contact avec notre Gouvernement,
l’Ambassadeur et le Colonel WOUTERS lui demandèrent de rejoindre
à Tenby les quelques centaines de militaires belges que le
Gouvernement de S.M. britannique y avait concentrés.
Le Lt Généra1 van STRYDONCK mettant une haute et saine
conception de la discipline au-dessus de toute considération
personnelle accepta et partit sans délai. Nos hommes n’avaient
pas d’armes, leur habillement était réduit à ce qu’ils portaient
sur eux, leur solde était de deux pences par jour. Leurs
officiers n’étaient guère mieux lotis, ils ne connaissaient pas
la troupe et n’étaient pas connus d’elle.
A Malestroit, en Bretagne, nous savions que l’on s’efforçait
de reconstituer la 7e division qui avait été écharpée le 10
mai au canal Albert. Notre but était de leur faire parvenir,
comme renfort, les plus aptes de ceux qu’i trainaient à
Tenby. A force de démarches, j’obtins environ 400 places sur
un bateau qui allait en France. Probablement le 3 juin.
-6-
Nous demandâmes des volontaires et le nombre voulu se
trouva sans peine ; Sur le quai d’une gare du Pays de Galle ;
ils rencontrèrent un convoi de nouveaux rescapés. Quelques
échanges se firent encore. Personne ne savait où était le
devoir, l’avenir ou la sécurité. A côté de l’héroïsme, le désir
de revoir les siens ou d’autres raisons personnelles se
faisaient jour. De tous ces militaires, quatorze seulement nous
revinrent après la reddition de la France, les autres furent
avalés par la démoralisation et le chaos et ceux qui
rejoignirent encore ne le firent qu’en 1942 ou 43. Parmi ceux
qui revinrent je dois citer DANLOY et Victor NICOD qui ramenait
Son frère Paul.
A Londres, nous avions fait des recrues, un grand et gros
météorologue nous était tombé des … étoiles. Ce bon de DORLODOT
était plein de vie et d’optimisme, Il avait de l’argent sur lui
et n’accepta une solde que lorsque son viatique fut épuisé. Nous
lui demandâmes de nous aider, ce qu’il. fit à merveille,
recevant les importuns et les noyant dans un flot de
paroles encourageantes sans jamais leur céder une ligne.
Une autre recrue de choix fut le capitaine DE SOOMER qui
s’échappa le 28 mai avec le Major RENSON, autre aviateur et le
capitaine GROSSMAN. Ils durent franchir le canal de l’Yser à
la nage, une sentinelle anglaise tira, GROSSMAN fut percé de
part en part et dut être abandonné dans un hôpita1, les deux
autres arrivèrent l’un en smoking, l’autre dans un costume de
collégien. Nous n’avions pas d’argent à leur donner, mais ils
gardaient le sourire. Nous annexâmes DE SOOMER et le Major
BENSON rejoignit le Général LEGROS qui espérait reformer en
France, notre aviation.
Quelques jours après, de DORLODOT apprit qu’il y avait des
Belges à Pentonville prison. L’un d’eux était le lieutenant de
réserve Maurice REY, professeur à l’Université de Liège de
DORLODOT avait rencontré le député REY, il se porta garant et
l’on relâcha l’officier qui "thank God" était le frère du
député. Il avait quitté son E.M. après la reddition et avait
réussi à gagner Dunkerque, se présentant à l’embarquement, il
avait été refoulé par les sentinelles, on n’embarquait pas de
Belges. Il se mit en civil. Refoulé encore ! Il s’empara au bord
de la route d’un fusil, d’un casque anglais et d’un great coat,
se mit dans la file et s’embarqua.
-7-
Mais en Grande-Bretagne on le prit pour un espion et on le
fourra en prison, après lui avoir rasé le crâne. Je le vis à sa
libération, lui serrai la main et l’envoyai rejoindre les autres
à Tenby. Malgré son accoutrement grotesque et sa tête de forçat,
son regard intelligent et plein de flamme, montrait que ce
n’était pas un personnage ordinaire. Il fût plus tard l’adjudant-major du
1er Bataillon Fusiliers en GB.
A ce moment J’exerçais une multitude de fonctions depuis
celle d’officier de liaison avec le War Office et de Conseiller
terrestre du Colonel WOUTERS à celle de lieutenant payeur,
courant d’hôpital à hôpital avec un sac de shillings, pour
payer une maigre so1de. Ma femme m’accompagnait alors et
m’aidait à recueillir les doléances de nos hommes.
Vers le 10 août, elle embarqua nos quatre enfants et sa
mère pour le Canada. Le surlendemain les environs de Byfleet
où nous logions étaient bombardés.

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Charles Cumont - Mémoires 39-42.pdf

  • 1. -0- Mémoires du Lieutenant Général Baron de Cumont 1939-1942 en Grande-Bretagne -1- LES DEBUTS DES FORCES BELGES EN GRANDE-BRETAGNE Je vais tenter de raconter honnêtement mes souvenirs et les leçons que j’en ai tirées. Au risque de ne pas être drôle, je me suis efforcé de ne pas dire du mal de l’un ou de l’autre et surtout je ne réfuterai pas les livres écrits sur nos forces en Angleterre. Leurs auteurs sont venus en Grande-Bretagne en risquant leur liberté et peut-être leur vie, mais ils n’ont pas servi à la troupe dans la période de reconstruction, leurs premiers contacts ont dû être entre 1941 ou 42 avec les bureaux d’Eaton Square, avec les Etats-Majors de Malvern et de Leamington, avec les inaptes des compagnies administratives, leurs impressions initiales ne doivent pas toujours manquer d’une certaine amertume. -:-:- Avant la guerre, J’étais à la 2ème Section de l’È.M.G., depuis 6 ans et ma demande de reprendre une batterie avait été repoussée par mon chef direct. Aussi quand il me fût offert en juillet 39 de partir pour Londres, j’acceptai. La mobilisation prolongeant les limites d’âge, retarda ma mutation et je ne fus désigné que le 15 octobre comme
  • 2. attaché militaire adjoint. Mon chef était le Colonel aviateur WOUTERS qui devenait Attaché Militaire et de l’Air. L’Angleterre était en guerre, nous étions neutres et mobilisés. Le Roi me reçut, avant Mon départ et insista sur ce fait. J’arrivai à Londres dans le black-out et on me mit à la tâche. Le Colonel WOUTERS et moi partagions un petit bureau obscur au second étage de l’ambassade au 103. Nous avions un seul secrétaire, un ancien adjudant, Monsieur DELWICHE. L’Ambassade était peu nombreuse ; le baron de CARTIER et le Vicomte de LANTSHEERE étaient les personnages les plus importants (BEYENS et NIEUWENHUYS étaient leurs adjoints). Nous recevions peu de papiers ; ceux que nous faisions n’étaient pas longs, nous les trouvions importants, je n’ai jamais su ce qu’en pensaient les autres, nos relations avec le War Office étaient bonnes malgré notre neutralité que les plus raisonnables devaient, au fond du cœur, trouver une couverture d’un flanc gauche assez démuni. Nous étions assez amis des autres attachés militaires et notamment des suédois neutres et menacés comme nous et des Italiens qui n’étaient pas de méchants fascistes ou du moins ne l’étaient que modérément, pour ne pas être éjectés. Quand on est à l’étranger les liens dynastiques paraissent plus clairs et plus étroits et facilitent les prises de contact. -2- L’effort militaire britannique se développait lentement, les divisions territoriales partaient pour la France, l’une après l’autre ; mais nous ne savions pas avec quel armement. Nous savions qu’il y avait peu de chars, mais par des conversations nous savions que des régiments de lanciers et de dragons étaient partis. Nous essayâmes d’acheter quelques batteries anti- aériennes, nous échouâmes. Il fallut une intervention personnelle du Roi pour que deux batteries de 3"7 fussent livrées ; avant le 10 mai. Les boches ne les eurent pas, le Génera1 NONON les fit sauter le 28. L’affaire de Norvège fut une déception. La Home Fleet ne fut pas engagée dans le Skagerak, les brigades britanniques débarquées, sans appui aérien, perdirent beaucoup de matériel dès le premier jour du fait des bombardements des navires et des quais. Se battant avec la légendaire ténacité du fantassin britannique, ils réussirent à sauver l’honneur. Le 10 mai, ne me laisse pas de souvenir particulier. Espérant contre tout espoir, la Belgique avait tout fait pour retarder ce jour tragique, mais personne n’a jamais cru à la bonne foi d’Hitler. Notre neutralité nous a probablement épargné huit mois et demi d’occupation nazie, cela seul devrait suffire à la justifier.
  • 3. Pour nous, la vie continuait, nous étions alliés au lieu d’être neutres, en tenue au lieu d’être en civil. Tous les matins, j’allais au War Office, voir la carte des opérations et m’enquérir de ce qui pouvait être fait, pour la cause commune. De Bruxelles et du G.Q.G. peu de choses ; ils avaient autre chose à faire que de nous envoyer des notes. Il me fallut l’évidence des communiqués pour croire à la chute d’Eben Emael, mais l’armée belge s’était rétablie sur la ligne KW, nos chasseurs-à-pied au contact des Britanniques à Louvain s’étaient bien battus. A partir de Sedan tout alla mal, mais l’Anglais ne panique pas et nous vivions à Londres, sans voir venir la catastrophe. Nous savions pourtant que la supériorité aérienne ennemie était écrasante. Le G.Q.G. nous fit faire plusieurs requêtes afin d’obtenir un appui aérien. "Montrez donc à nos fantassins qu’il y a autre chose que des stukas". -3- Les Anglais tentèrent la chose deux fois. La première fois le sweep rencontra, je crois, du mauvais temps, le seul peut être de cette courte campagne ; le second sweep rencontra des boches au-dessus de la mer en abattit plusieurs et dut rentrer munitions épuisées. Bientôt des blessés, des fonctionnaires militarisés, des grands chefs envoyés vers le midi de la France, des caisses de billets de la Banque Nationale nous arrivèrent. Un officier d’E.M. malade fut évacué sur Londres, porteur des documents allemands de Mechelen—sur-Meuse, que l’E.M.G. tenait à sauver à tout prix. Je les portai au War Office et leur laissai le temps nécessaire à en faire l’étude et la copie. Monsieur GUTT passa par Londres. Le jour de l’arrivée de la Reine de Hollande en Grande-Bretagne, il essaya de téléphoner au Roi. Il eut facilement VAN OVERSTRAETEN à l’appareil. Il lui dit : "La Reine de Hollande vient d’arriver en Angleterre, demandez au Roi de faire de même". J’étais à côté de GUTT, je n’ai pas pu entendre la réponse, mais elle fut :"Nous ne sommes pas une femme". Il employait le nous majestatif. Puis après l’entrevue de Wynendaele, les derniers membres du Gouvernement arrivèrent à Londres par avion. Nous les attendions à Northolt, je crois. Ils étaient affreusement fatigués, le Général DENIS était maigre, have, le teint terreux. Et pourtant, je ne compris pas que c’était la défaite sans rémission. Je lui dis que j’avais fait deux demandes de rejoindre un régiment et que puisqu’on reformait des unités en France, je réitérais ma demande. Il me répondit : "Je sais, mais tu es plus utile ici" and that was that. Nous pensions que le dos à la mer, les Britanniques se batteraient comme à Torres Vedras. Napoléon n’avait pas d’avions, je retardais de vingt ans ou d’un siècle, si vous voulez. Malgré la Pologne, la Norvège, Eben Emael, je croyais au
  • 4. miracle (il faut toujours y croire). Les ministres partirent pour la France. Pendant près de trois mois, SPAAK laissa ses Ambassadeurs sans instructions. Chacun choisit son camp pour des raisons personnelles ou géographiques. Certains ne choisirent pas et furent totalement inactifs. Le 28 mai ne fut ni tragique, ni affreux pour nous. Nous étions submergés de travail, les officiers du War Office restaient corrects, mais. Il n’y avait plus de raison de voir la "War Map". -4- De notre petit bureau, nous téléphonions à La Panne où de nombreux officiers et militaires de tout grade cherchaient à s’embarquer. Nous leur envoyâmes un bateau (le Saphir où l’Emeraude). Je crois que l’équipage se mutina, en tout cas le bateau n’arriva pas. L’Amirauté nous fit savoir qu’il y avait à Dartmouth toute une flotte de bateaux de pêche belges qui ayant été bombardés à Dieppe par des Stukas, refusaient d’aller à Dunkerque. On décida de m’y envoyer. Je vis l’Ambassadeur qui en vrai grand seigneur prit sur lui de me donner pleins pouvoirs de réquisition et de rétribution. Il offrait une livre sterling par homme ramené. Pour le cas où il faudrait compléter un équipage, j’emmenai le lieutenant de réserve des Guides, Comte Guy de BAILLETS-LATOUR, le fils du banquier LOEWENSTEIN, le fils de Monsieur DECLERCQ de l’Ambassade et un cinquième je crois. Tous sont morts au service du pays, tous par accident d’avion, aucun ne réussit à se battre. On nous transporta en avion et en auto. A Dartmuth, je trouvai environ 140 skippers réunis dans une salle de fête sous la garde de Royal Marines bayonnettes au canon. Je grimpai sur la scène, seul et commençai une discussion ou plutôt un discours de deux heures en flamand. Supplications, menaces, appels à l’honneur, insultes tout était vain. Pour ces gens, Il y avait la mine magnétique et le Stuka. Aucun n’avait jamais été soldat, nous n’avons pas d’inscription maritime, ils avaient tous été exemptés du service militaire et je me demande si beaucoup n’avaient pas été exemptés de toute école. A la fin, j’usai de mes derniers arguments, je promis la livre par homme - cela ne les intéressait pas. Enfin un homme vint sur la scène, à côté de moi ; il voulait bien naviguer, mais son bateau était en fer, Il voulait un bateau en bois. Je lui fis désigner un nom et déclarai le bateau réquisitionné. Deux autres skippers s’offrirent dans les mêmes conditions. Puis un colosse se leva et déclara naviguer avec son bateau. Je ne parvins jamais à dépasser le cinquième, la nuit tombait ; je donnai instruction de relâcher les autres, Ils eurent l’aplomb d’applaudir. -5-
  • 5. Nous partîmes dans la rade avec les cinq skippers pour faire évacuer les bateaux désignés. Je vois encore Guy de BAILLET en bottes et éperons s’accrochant dans les cordages. Il y avait de tout là-dedans : mère et enfants, grand-mère, oncle et tante, canaris, poêle et matelas empilés, Il ne manquait que des pianos. Ordre fut donné d’évacuer et quand nous eûmes la certitude que les ordres seraient obéis, nous quittâmes le port. J’ai appris que deux bateaux se sont fait échouer en rade, probablement exprès ; j’ai toujours cru que les derniers volontaires s’étaient présentés pour éviter la réquisition. Ces gens sont courageux, mais nous leur demandions de risquer leur peau, leur maison, leur mobilier pour une cause dont ils ne connaissaient ni la grandeur, ni l’importance vitale. Un des trois ramena 1.500 hommes. A Londres, les militaires belges arrivaient par petits paquets, tout l’Etat-Major du Corps de Cavalerie d’un seul coup, mais pas le Commandant du Corps, des gendarmes, un maréchal des logis de cavalerie dont les pieds avaient pourri dans l’eau pendant trois jours parce que son radeau était trop petit, le Général van STRYDONCK de Burkel avec deux adjoints aux noires moustaches et un chien que l’on mit en quarantaine et sa femme de chambre. En l’absence de tout- contact avec notre Gouvernement, l’Ambassadeur et le Colonel WOUTERS lui demandèrent de rejoindre à Tenby les quelques centaines de militaires belges que le Gouvernement de S.M. britannique y avait concentrés. Le Lt Généra1 van STRYDONCK mettant une haute et saine conception de la discipline au-dessus de toute considération personnelle accepta et partit sans délai. Nos hommes n’avaient pas d’armes, leur habillement était réduit à ce qu’ils portaient sur eux, leur solde était de deux pences par jour. Leurs officiers n’étaient guère mieux lotis, ils ne connaissaient pas la troupe et n’étaient pas connus d’elle. A Malestroit, en Bretagne, nous savions que l’on s’efforçait de reconstituer la 7e division qui avait été écharpée le 10 mai au canal Albert. Notre but était de leur faire parvenir, comme renfort, les plus aptes de ceux qu’i trainaient à Tenby. A force de démarches, j’obtins environ 400 places sur un bateau qui allait en France. Probablement le 3 juin. -6- Nous demandâmes des volontaires et le nombre voulu se trouva sans peine ; Sur le quai d’une gare du Pays de Galle ; ils rencontrèrent un convoi de nouveaux rescapés. Quelques échanges se firent encore. Personne ne savait où était le devoir, l’avenir ou la sécurité. A côté de l’héroïsme, le désir de revoir les siens ou d’autres raisons personnelles se faisaient jour. De tous ces militaires, quatorze seulement nous revinrent après la reddition de la France, les autres furent
  • 6. avalés par la démoralisation et le chaos et ceux qui rejoignirent encore ne le firent qu’en 1942 ou 43. Parmi ceux qui revinrent je dois citer DANLOY et Victor NICOD qui ramenait Son frère Paul. A Londres, nous avions fait des recrues, un grand et gros météorologue nous était tombé des … étoiles. Ce bon de DORLODOT était plein de vie et d’optimisme, Il avait de l’argent sur lui et n’accepta une solde que lorsque son viatique fut épuisé. Nous lui demandâmes de nous aider, ce qu’il. fit à merveille, recevant les importuns et les noyant dans un flot de paroles encourageantes sans jamais leur céder une ligne. Une autre recrue de choix fut le capitaine DE SOOMER qui s’échappa le 28 mai avec le Major RENSON, autre aviateur et le capitaine GROSSMAN. Ils durent franchir le canal de l’Yser à la nage, une sentinelle anglaise tira, GROSSMAN fut percé de part en part et dut être abandonné dans un hôpita1, les deux autres arrivèrent l’un en smoking, l’autre dans un costume de collégien. Nous n’avions pas d’argent à leur donner, mais ils gardaient le sourire. Nous annexâmes DE SOOMER et le Major BENSON rejoignit le Général LEGROS qui espérait reformer en France, notre aviation. Quelques jours après, de DORLODOT apprit qu’il y avait des Belges à Pentonville prison. L’un d’eux était le lieutenant de réserve Maurice REY, professeur à l’Université de Liège de DORLODOT avait rencontré le député REY, il se porta garant et l’on relâcha l’officier qui "thank God" était le frère du député. Il avait quitté son E.M. après la reddition et avait réussi à gagner Dunkerque, se présentant à l’embarquement, il avait été refoulé par les sentinelles, on n’embarquait pas de Belges. Il se mit en civil. Refoulé encore ! Il s’empara au bord de la route d’un fusil, d’un casque anglais et d’un great coat, se mit dans la file et s’embarqua. -7- Mais en Grande-Bretagne on le prit pour un espion et on le fourra en prison, après lui avoir rasé le crâne. Je le vis à sa libération, lui serrai la main et l’envoyai rejoindre les autres à Tenby. Malgré son accoutrement grotesque et sa tête de forçat, son regard intelligent et plein de flamme, montrait que ce n’était pas un personnage ordinaire. Il fût plus tard l’adjudant-major du 1er Bataillon Fusiliers en GB. A ce moment J’exerçais une multitude de fonctions depuis celle d’officier de liaison avec le War Office et de Conseiller terrestre du Colonel WOUTERS à celle de lieutenant payeur, courant d’hôpital à hôpital avec un sac de shillings, pour payer une maigre so1de. Ma femme m’accompagnait alors et m’aidait à recueillir les doléances de nos hommes. Vers le 10 août, elle embarqua nos quatre enfants et sa mère pour le Canada. Le surlendemain les environs de Byfleet où nous logions étaient bombardés.
  • 7. Nous obtînmes de Londres le droit d’occuper une maison, pour servir de caserne de transit. Il y avait des lits sans draps et de l’eau froide. Tous ceux qui n ‘avaient pas de ressources personnelles y logeaient. Je recrutai un jeune officier, le lieutenant BROUHON, à qui je passai les fonctions d’officier d’administration et payeur ; il devait devenir la cheville ouvrière des bureaux de comptabilité de Londres et malgré les bombes et les incendies, le découragement et les intrigues, il fera son métier Jusqu’au débarquement. C’est vers cette époque que se passa l’incident le plus grave, pour nous, de l’été 1940. Nous reçûmes de Poitiers ou de Bordeaux l’ordre de démobiliser les unités qui restaient en Grande-Bretagne. C’était inconcevable pour nous, mais pour des gens qui venaient de vivre l’agonie de l’armée française et qui avaient été obligés de rendre les quelques cent mille militaires belges du midi de la France, notre poignée de va nu pieds de Tenby ne valait pas un incident grave avec les nazis. Un télégramme fut rédigé et ensuite soumis à la signature de WOUTERS qui n’hésita pas. Il expliquait que si nous obéissions, nos hommes passeraient chez DE GAULLE et chez les Anglais ou se feraient interner. Le jour même au War Office, je demandai une place, fut-ce de sous-lieutenant à l’Artillerie britannique, au cas où l’ordre de dissolution serait maintenu. DE SOOMER serait passé de suite à la Royal Air Force où quelques pilotes avaient déjà été engagés. -8- Quelques Jours plus tard, le Général DENIS nous télégraphia l’autorisation de former une unité uniquement par le volontariat. Il y a des moments où Il ne faut pas chercher ce que veut dire exactement un ordre. Nous avions un papier qui nous permettait d’échapper à l’illégalité. Sur cette base il fallait bâtir. Le Général van STRYDONCK recevait instruction de prendre le nom de ceux qui désireraient se battre et de faire une compagnie ou un peloton de pionniers non combattants avec les autres. A Londres, nous ouvrions un bureau de recrutement deux médecins, LIMLBOSCH et VAN CAUWENBERGHE déterraient les critères d’aptitude, BROUHON présidait et je tranchais les cas litigieux. Ceux que les médecins refusaient mais qui semblaient bons, signaient une renonciation à toute pension pour aggravation. Nous avons accepté un borgne, LECHAT, qui n’eut pas une exemption en deux ans que je l’ai connu et l’adjudant WENDELEN auquel il manquait un rein, qui est devenu capitaine parachutiste et à qui l’on confia la mission d’établir la liaison avec S.A.R. le Prince CHARLES en 1944 u moment où
  • 8. passé dans le maquis, Il tentait de rejoindre les Alliés. Sauf les officiers et les adjudants C.S.L.R., tout le monde était repris comme soldat. Il faut rendre hommage au désintéressement de ces premiers volontaires. C’est vers cette époque que Marcel Henri JASPAR arriva à Londres. Il était en conflit avec ses collègues de gouvernement. L’Ambassadeur le reçut longuement. Que1ques minutes après son départ, nous sûmes que le baron de CARTIER lui avait fait promettre de ne pas attaquer le gouvernement et de ne pas faire de déclaration publique. Le soir même, il parlait à la BBC et tentait de jouer son petit DE GAULLE. Les Britanniques ne le soutinrent pas et au bout de quelques jours il retomba dans l’oubli. Il avait songé à HIRSCH pour le ministère de la Défense Nationale. -9- A Tenby Il y avait eu des drames. La troupe avait assez mauvais moral. Il y avait de quoi ; quelques officiers à qui nous avions enfin pu faire une avance, s’étaient mis à boire et faisaient scandale. Quelques jeunes outrés déléguèrent le Commandant B. E. M. LEGRAND de l’Artillerie à cheval chez le Général. Celui-ci prit une mesure énergique. Trois officiers nous furent envoyés à Londres avec proposition de m1se en disponibilité. Le Colonel WOUTERS les mit en disponibilité à demi solde et le War Office leur assigna une résidence forcée "somewhere in England"; l’un d’eux y resta trois ans. Vers la même époque, nous envoyâmes un câble à notre Ambassadeur à Lisbonne, lui demandant de donner priorité de passage aux officiers de l’active, aux volontaires de moins de 30 ans ; aux aviateurs et aux techniciens de tout âge. Pour juger cette note, il faut se reporter à l’époque — nous savions par nos rescapés de Dunkerque combien la campagne des dix-huit jours avait été épuisante. Nous sentions également le prix que les Anglais attachaient à la jeunesse des chefs. A Tenby, nous avions déjà plus qu’assez d’officiers âgés qui normalement ne pourraient plus faire campagne, mais nous manquions de jeunes chefs et d’hommes. Quelques pilotes belges s’étaient distingués dans la Battle of Britain, plusieurs y étaient restés, d’autres comme LE ROY DU VIVIER étaient à l’hôpital ; notre tentative d’évacuer de Bordeaux, 3.000 pilotes et mécaniciens avait échoué. De Lisbonne, les moyens de gagner la Grande-Bretagne étaient rares ; l’avion était réservé aux personnages très importants, par bateau, il fallait d’abord atteindre Gibraltar par côtier. Il était donc nécessaire de faire passer d’abord les plus utiles. Plus tard, il est possible que l’on ait fait indûment usage ; de ce document pour écarter les volontaires et
  • 9. décourager ceux qui auraient voulu rejoindre la Grande- Bretagne. Au cours de cet été, nous reçûmes la visite de deux ministres. D’abord celle du Ministre des Colonies, Monsieur DE VLEESCHOUWER qui se trouvait à Lisbonne avec l’autorisation de Ses collègues. -10- Au bout de deux jours de discussion, on lui fit admettre le bien-fondé des mesures militaires prises et il repartit après avoir promis d’expliquer la chose à ses collègues. Nous étions couverts, l’Ambassadeur et le Colonel WOUTERS avaient sauvé l’armée de la tare de l’illégalité. Peu de jours après, le Ministre des Finances, Monsieur GUTT nous arrivait. Il se rendit immédiatement compte de la situation, nous couvrit totalement et nous fit donner des crédits. "Vous avez bien fait", nous dit-il en substance, "mais dans l’atmosphère de Londres ce n’était pas difficile. Depuis que j’ai mis les pieds en Grande-Bretagne, je suis un autre homme". En toute franchise, je vous dirai qu’il avait raison, l’atmosphère était à la résistance. CHURCHILL nous avait tous électrisés et les Anglais avaient compris combien la guerre était devenue sérieuse et labouraient la moitié de chacun des terrains de golf pour y planter des pommes de terre. Nos forces à Tenby croissaient lentement Le Général van STRYDONCK décida au début d’octobre d’en faire un bataillon (ce bataillon devait être type britannique EM 4 Cie FUS 1EM) et demanda qu’on lui envoie un officier pour le commander. La place fut offerte à un Colonel d’infanterie qui déclina cet honneur et ensuite à moi même. Je n’hésitai pas et allai rejoindre mon poste. A ce moment le bataillon comprenait une première compagnie composée d’hommes instruits armés de fusils anglais et de mitrailleuses Vickers. Commandée par le Commandant B.E.M. LEGRAND, elle gardait un secteur de la côte. La deuxième compagnie était à l’instruction. Il y avait un peloton de pionniers non combattants qui arguant que l’armée s’était rendue deux fois, ne voulaient plus se battre. Messieurs GUTT et DE VLEESCHOUWER étaient revenus de Lisbonne et annonçaient l’arrivée du Premier Ministre Monsieur PIERLOT et de Monsieur SPAAK. Le Général décida de me faire commissionner Major ; je lui demandai d’attendre trois mois pour pouvoir remettre des notes basées sur des faits. Il refusa parce que. J’aurais eu sous mes ordres des officiers de réserve du grade de commandant plus anciens sous-lieutenant que moi. Monsieur GUTT signa l’arrêté et le Général prescrivit une prise d’armes pour me reconnaître devant la troupe. Je dois ouvrir une parenthèse ici. -11-
  • 10. Les civils nous reprochent à nous, officiers de l’active, de coucher avec l’annuaire, de guetter la mort d’un camarade plus ancien, pour le marquer d’une croix noire et d’avoir une collection de Crayons de couleur pour distinguer qui sont trop vieux ou mal notés ou gênants. Mais que ce soit vrai ou faux, je vous assure que les réservistes nous valent en cela comme en beaucoup d’autres choses. Le problème se posait comme ceci ; un jeune homme né en 1899, fait son service en 1920, devient sans jamais l’avoir demandé et simplement parce qu’il a fait des études, officier de réserve à la date du 26 décembre 1922. Mes chiffres- sont intentionnellement faux pour montrer que je ne vise personne. Il fait deux rappels de quinze jours, peut-être un cycle bloqué, il rejoint l’armée en 1940 et alors qu’il a six semaines de service actif dans les fonctions d’officier, qu’il a 41 ans e t n ‘est probablement pas physiquement apte à se battre, il exige d’être le plus ancien des lieutenants et de participer à l’avancement devant des officiers de l’active ayant 15 ans de service à la troupe. Après un an ou deux de guerre, la situation empire du fait qu’Il y a des officiers de réserve nommés en 1936 par exemple, qui ont huit mois de mobilisation, dix-huit jours de guerre, trois mois à Miranda et quinze mois d’entrainement ardu en Grande-Bretagne et qui seraient nommés capitaine après un de leurs camarades n’ayant été rappelé du Brésil ou d’Argentine trois mois auparavant, qui n’est nullement réadapté mais qui est sous-lieutenant de 1935. Peu après ma prise de commandement, eut lieu un incident grave. Le Comdt-en-second de la première compagnie demandait à être relevé de ses fonctions ne se sentant pas à la hauteur de la tâche qui lui incombait. N’ayant pu vaincre les scrupules d’un officier que je voyais pour la première fois, je lui fis donner satisfaction. Il rejoignit Tenby et se fit sauter la cervelle quelques jours après. En rentrant de mission à Londres, j ‘aidai à transporter son corps de l’endroit où il était mort à l’ambulance qui l’emporte. La tension nerveuse de la guerre et l’idée d’être séparé des siens pendant des années l’avaient rendu neurasthénique. DANLOY devint Comdt-en-second de la première compagnie. -12- Nos deux seuls médecins militaires ayant rang d’officier étaient à Londres au bureau de recrutement où leur présence était indispensable. Le Général obtint du Ministre le commissionnement au grade de sous-lieutenant du Docteur MASSION qui servait comme adjudant CSL. Malgré la rumeur persistante que le Gouvernement avait relevé les officiers de leur serment de fidélité au Roi, Il fut décidé que notre "Trope" prêterait le serment d’officier
  • 11. suivant la forme traditionnelle. (Trope : argot pour médecin dérivé de tropman, un assassin) Ainsi fut renouée sans heurt la chaîne règlementaire et tous les officiers promus dans la suite prêtèrent le serment sans incident et sans remarque. Quelques jours plus tard, le Premier. Ministre et Monsieur SPAAK débarquaient en Angleterre après une traversée mouvementée de l’Espagne au cours de laquelle Guy de BAILLET leur fut, m’a t-on dit, fort utile. Dès qu’il apprit l’arrivée à Londres de Monsieur PIERLOT, le Commandant LEGRAND demanda à être reçu par lui. L’audience fut accordée. Officier brillant, caractère à la fois charmant et plein de feu, ayant le prestige d’une belle campagne et d’une triple évasion après le 28 mai, il avait dès son arrivée à Tenby conquis le cœur des jeunes officiers et de tous les hommes qui voulaient se battre son intervention auprès du Général contre les officiers qui se conduisaient de façon peu digne avait redoublé son prestige et sa confiance en soi. Il avait cristallisé l’indignation des officiers contre le discours de PIERLOT le 28 mai et maintenant que PIERLOT était là, il avait fait signer une protestation collective par tous ceux qu’il avait pu convaincre sans risquer que le complot n’arrive aux oreilles du Général ou aux miennes. Mais à peine était-il arrivé à Londres que l’on sut ce qu’il comptait y faire ; je fus appelé chez le Général qui me dit de téléphoner à Londres et d’y atteindre LEGRAND. Je demandai le bureau de l’Attaché Militaire, j’eus la communication en quelques minutes et ce fut LEGRAND qui répondit au bout du fil. Je lui donnai l’ordre formel, de déposer le document chez l’Attaché Militaire et de ne pas en faire usage. -13- Je ne sais pas ce qui se passa chez le Premier Ministre et j’ignore si le document signé par les officiers fut produit. J’étais décidé à sévir contre LEGRAND pour avoir, lui, le plus ancien officier de l’active, fait signer par plus de quatre officiers un document pouvant de ce fait prendre l’allure d’un complot. Mais le lendemain quand il revint, son visage avait un radieux sourire ; il était nommé chef de Cabinet de la Défense Nationale que Monsieur GUTT gardait en plus des Finances. L’on ne pouvait prendre une sanction sans rendre ridicule une situation déjà bien troublée et difficile. Beaucoup aux Forces Belges crurent que c’était un magnifique succès. En réalité, et l’avenir le prouva, une arme avait été donnée à tous les adversaires de l’armée et il n’en manque jamais. Cet accroc grave à la discipline devait servir d’excuse à ceux qui nous traitèrent de fascistes pour nous refuser les recrues, le droit de nous inspirer des doctrines britanniques et celui de nous battre sans attendre le deuxième front. Il arrive souvent que
  • 12. les officiers ne partagent pas les vues d’un Ministre ou d’un Gouvernement ; en temps de paix, ils ont le droit de s’en aller, en temps de guerre celui de se battre, en tout temps celui de se taire. Ceux qui brisent cette règle font du tort à l’armée, même s’ils obtiennent un succès éphémère. Malgré les incidents, le bataillon croissait ; la deuxième compagnie était à effectifs complets et avait ses armes ; elle fut attachée à un bataillon du West Kent, régiment stationné à Cardigan. Son commandant était le lieutenant SMEKENS qui après la reddition avait gagné Dunkerque avec toute son unité. Dix huit d’entre eux avaient réussi à s’embarquer ; c’étaient d’excellents soldats que ces hommes du Génie cycliste du Corps de Cavalerie et ils furent l’âme de la 2ème Compagnie. La 3ème Compagnie avait ses hommes mais les fusils étaient si rares que nous ne pouvions lui en donner que trente. Le programme d’instruction était réglé de façon à ce que chaque peloton les reçut trois heures par jour. Les recrues nous arrivaient de Londres, volontaires, hommes guéris sortant des hôpitaux, légionnaires de nationalité belge retour de Norvège et qui refusaient de passer chez DE GAULLE que j’allai recruter dans un camp de prisonniers, rescapés de France et d’Espagne. Une 4ème Compagnie, puis la Compagnie Etat-Major furent créées. -14- Les Cadres subalternes étaient rares. Je confiai au lieutenant Jean BLOCH, un peloton de candidats caporaux, qui nous donna de jeunes gradés dont la majorité devinrent plus tard officiers. Je tentai en vain d’obtenir que Pierre V. se porte volontaire parmi les douze premiers caporaux que nous envoyâmes à l’Officers Cadet Training Unit (OCTU). Je lui dis que comme flamand, fils d’un homme très connu, il devait commander un peloton flamand. Il préféra être greffier à l’Auditorat militaire. Il fallait un greffier et qu’il soit bilingue, mais devait il être un jeune homme d’une famille connue de tous les Flamands. Un docteur en droit de 41 ans ou plus aurait fait l’affaire. BLOCH était un Carabinier, officier de réserve attaché à l’E.M. de Régiment. Quand tout craqua au Canal Albert sur le front de la 7 D.I., le Colonel l’envoya en liaison à la division, je pense pour le sauver. Sans le savoir, il rendit au premier bataillon, un fier service. Le travail ne manquait pas. Quoique ma femme m’eut rejoint, je prenais tous mes repas au mess. REY et moi arrivions au bureau dans une villa abandonnée, sur la digue, longtemps avant l’aube, car avec l’heure d’été en décembre, dans le
  • 13. Pembrokeshire, les jours commençaient au clair de lune. REY qui de sa vie n’avait écrit un papier tactique, rédigeait des thèmes d’exercices ; notre futur officier TS, un lancier, se mettait au courant des appareils radio au peloton de Signals du 5th Buffs ; le Lieutenant SAUVAGE, dès que nous les reçûmes, s’empara des motocyclettes et nous écola tous. Vers la Noël, nous reçûmes nos trois premières chenillettes Bren Carriers. Cette preuve de redressement militaire eut un effet considérable sur le moral des hommes, surtout de ceux qui pendant la campagne des dix—huit jours avaient souffert du manque de mécanisation de notre armée. La 3ème Compagnie fut envoyée à Haverfordwest, attachée au second des bataillons du Royal West Kent qui avec celui de Cardigan, les Buffs de Tenby et un régiment de 75mm français, achetés aux Américains, à jantes de fer et tractés par des camionnettes formait la 36ème Brigade indépendante, à laquelle nous étions rattachés pour l’instruction. -15- La 4ème Compagnie avait, faute de place, dû s’installer à Penally dans un petit camp à quelques miles à l’Ouest de Tenby. Elle était commandée par un lieutenant de réserve d’artillerie, le Père Dominicain SALMAN, terrible par son intelligence, son énergie et son fanatisme. Il nous donna, un soir, un petit diner resté célèbre par la question posée par un officier qui devait être connu de tous sous le nom de Lord B. et qui mangeant dans la vaisselle au monogramme GVIR, George Sixth Rex, demanda au Colonel CAMERON, officier de liaison britannique, pourquoi les assiettes venaient du Great Western Railway. Le bataillon était à ses effectifs, Monsieur PIERLOT était venu lui remettre son drapeau ; la cérémonie eut lieu sur la place de Tenby. Nous étions très fiers, quoique avec notre casque plat et nos gros masques à gaz sur la poitrine, nous ne devions pas être beaux, du moins les photos qui m’en restent ne sont guère flatteuses. Les hommes continuaient à arriver et aussi les officiers. Une compagnie d’instruction fut créée et rattachée en surnombre au bataillon. Le Général décida de la confier à un officier de son E.M.G., le Commandant MAKA. Le Major HIRSCH, artilleur de réserve, qui avait failli jouer un rôle politique aux côtés de Monsieur M.H. JASPAR, pendant l’été 1940 à Londres, vint nous rejoindre et le Général lui confia la création de la première batterie. Je lui passai huit officiers et tous les sous-officiers et soldats ayant combattu à l’artillerie. Je gardais encore de nombreux artilleurs dont DANLOY, MENY qui se fera tuer à Walcheren et plusieurs autres "appliqués". Après d’interminables palabres, je réussi à dissoudre le peloton de pionniers non combattants. Plus tard, l’escadron blindé fut formé par LECHAT et
  • 14. je cédai cinq officiers et presque tous les sous-officiers et soldats issus de la cavalerie. Tenby devenait trop petit, nous débordions des maisons de la Victoria Street et de la salle de fête sur la plage. Les officiers du bataillon qui passaient leur vie au grand air, sans manteau, sans gants, en bonnet de police avec le lion de Belgique et le stick sous le bras ou au poing, s’entendaient mal au mess de l’Atlantic Hôtel avec les prudents conseillers du Commandant des Forces de Terre en Grande-Bretagne. -16- Aussi, fut-ce avec joie que nous apprîmes que nous allions en garnison à Carmarthen et que tout en restant "for training purposes" attachés à la 38ème Brigade du Brigadier Kent Lemon, nous serions à la dispos1tion du Sub Area Commander Brigadier Macartney. Carmarthen est une capitale de province au centre du South Wales. La Ville est bâtie sur la Towy à l’endroit où cette rivière s’élargit pour devenir un estuaire soumis aux marées et se jetant dans le canal de Bristol. La seule route importante d’Est en Ouest, au Sud des montagnes galloises, traverse la Ville de même que le chemin de fer de Bristol, Swansea et Cardiff à Pembroke Docks. Au Sud de la Ville, de part et d’autre de l’estuaire de la Towy et d’une autre rivière la Taf, s’étendent des plages sablonneuses dont les Pendine Sands connus pour les essais de vitesse du championnat automobile. Un débarquement de diversion y eut été possible. Notre tâche était de tenir le nœud routier de Carmarthen pour permettre la manœuvre des renforts et d’avoir constamment alerté un élément mobile capable d’intervenir sur les plages contre un petit détachement ennemi. Cet élément constitué d’une compagnie de fusiliers, une section de trois chenillettes et une section de deux mortiers de trois pouces, le tout entièrement motorisé était à une demi-heure de préavis depuis la chute du jour jusqu’à l’appel du matin. Je dus prendre des mesures catégoriques pour remettre en vigueur les prescriptions de nos règlements de discipline et de service de garnison, tombées en désuétude en Belgique au cours des années de paix. Aucun officier du bataillon ne pouvait quitter la garnison sans autorisation de son Comdt. de Cie et aucun capitaine sans la mienne. Comme les nouveaux venus avaient une certaine difficulté à s’habituer à la vie sévère, aux exercices continuels et au respect des règles, je rédigeai une bible de l’officier du premier bataillon, bible en deux pages que je faisais remettre à tout nouveau arrivé. Il y eut des défaillances individuelles, réprimées sauvagement, (dirent ceux qui ne m’aimaient pas) mais jamais une compagnie mobile ne mit plus de 30 minutes à s’équiper, s’embarquer et
  • 15. quitter le camp à 100 % de ses effectifs. -17- Nous participions à toutes les manœuvres. Des camions ou des autobus nous prenaient à Carmarthen et nous déposaient à 50 ou 100 miles de là. A la première de ces manœuvres dans la région de St Davids, je me fis enguirlander comme un fifre, par le Brigadier Kent Lemon, commandant la 36ème Brigade, parce Que la route était embouteillée. Je fus heureusement tellement ahuri que je ne lui répondis pas que c’était le camion de son propre E.M. qui bouchait totalement la route et que j’avais dus sauter sur une moto pour arriver au rendez-vous de son O (ou 0) Group. Même non méritée, l’algarade fut fructueuse, car tout le monde au bataillon comprit l’importance de l’organisation impeccable des transports par route. La manœuvre dura depuis avant l’aube jusqu’à la nuit tombante ; nous tenions une ligne de mamelons nus. Rentrant de reconnaissance, je pénétrai, à travers champs, dans la position de la deuxième compagnie : pas une sentinelle, des ébauches de tranchées abandonnées et puis dans la pénombre un groupe dense, toute la compagnie autour d’un bidon de rata. REY et moi bondîmes dans le tas, comme si nous étions une patrouille ennemie. Je n’ai jamais vu mon ami SMEKENS aussi vert de rage que lorsque je passai à son P.C. de Compagnie pour le féliciter de la vigilance de ses vétérans. Là aussi, la leçon porta ses fruits, mais pas de façon complète car un an plus tard, le futur Général PIRON trouvait une section de la 1ère Compagnie en quenouille, pendant une absence de DANLOY et qui avait abandonné sa position pour aller à la soupe. Il n’y a rien de plus difficile à apprendre au soldat belge et à ses officiers, que la nécessité de manger à côté de son arme et de n’envoyer qu’un homme par section chercher la "bouffe". A ceux qui m’ont soutenu que ce n’étaient que des exercices, j’ai toujours répondu que les stupidités faites en manœuvres, seraient répétées aux premiers combats et que l’on ne devait pas normalement espérer que la peur et la fatigue rendent les hommes plus intelligents. II faut un drill pour tout, même pour manger, de façon à ce que les choses se fassent sans effort de volonté, gardant celle-ci intacte pour les circonstances qui sortent de la routine. -18- D’autres manœuvres suivirent contre la Home Guard de Swansea et de Cardiff, contre la 18 D.I. qui devait partir pour Singapour, mettre des mois pour y arriver l’avant-veille de la reddition et ne sauver de la captivité que les unités qui n’eurent pas le temps de débarquer.
  • 16. II y eut aussi une mémorable bataille contre les Tchèques où franchissant talus et haies, le peloton de chenillettes du premier bataillon, faute de balles dans les Bren, chargea contre le flanc d’une attaque massive était parfaitement ridicule mais très gai, le moral des hommes était tel que les arbitres eurent toutes les peines du monde à empêcher les Tchèques de nous embrocher et nos hommes de les assommer à coups de pierres. Le 21 Juillet 1941, nous reçûmes l’ordre de fournir un détachement de deux compagnies pour des cérémonies à Londres. Nous choisîmes les plus beaux hommes, plus une réserve de 10 % et le R.S.M. HABBOORT un ancien du Génie cavalerie et se mit à les driller. Tous mirent leur point d’honneur à être parfaits et nous emmenâmes finalement 4 hommes de réserve par compagnie. La journée commença par un Te Deum militaire à la cathédrale de Westminster, de là, bayonnette au canon, à travers une foule énorme, nous nous rendîmes aux Wellington Barracks où eut lieu une remise de décorations aux aviateurs belges et notamment à la veuve PHILIPPART et à la sœur de Rodolphe de GRUNNE tous deux tombés dans le ciel d’Angleterre. Le Général DAUFRESNE était débarqué peu de jours avant. II avait bien commandé la 17 D.I. au canal de Terneuzen, avait l’air jeûne, était mince et élégant et parlait couramment le flamand et l’anglais. Il plut au Gouvernement ; 0n lui donna le commandement des Forces de Terre, le Général van STRYDONCK devenant Inspecteur Général. DAUFRESNE fut nommé Lieutenant-Général, nous n’avions pas plus de 1.500 combattants ! Nos jeunes officiers comprirent mal cette hâte alors que les compagnies étaient commandées par des lieutenants. Après un long séjour, nous quittâmes Carmarthen pour Glan Usk Park. C’était un château énorme et de mauvaise époque dans un beau parc sur la rivière Usk a quelques miles à l’Est de Brecon. Deux caractéristiques me restent à la mémoire : la raideur des pentes menant vers les hauteurs qui étaient telles que j’ai vu un homme s’évanouir en arrivant au sommet et le goût d’un des anciens Lords GLANUSK qui avait décoré le “Gentlemen" du château de la vie parisienne. -19- La batterie était cantonnée à deux miles de nous à Crickhowell et nous pûmes organiser des exercices combinés. Nous commencions à être très entrainés, nos TS étaient excellents à la radio, nos motocyclistes étaient adroits comme des singes, nous avions quarante bons officiers capables de former les nouveaux ou de les éliminer, et soixante sous officiers et caporaux dévoués et connaissant leur tâche. Les sections étaient commandées par des caporaux comme chez les Anglais ce qui offre du point de vue homogénéité un gros avantage, car le caporal mange et dort avec ses hommes, tandis
  • 17. que le sergent vit à part. Les hommes avaient bon moral et malgré l’âge moyen assez élevé, se sentaient capables de faire campagne. Une certaine impatience se faisait jour toutefois et la crainte de ne pas être employés tenaillait les uns alors que les autres voulaient se voir transformés en unités de char. Certains de nos hommes, notamment quelques superbes chasseurs ardennais, étaient sous les armes depuis 1936. C’est à Glan Usk que nous apprîmes le mariage du Roi. J’étais au mess des officiers quand on vint me dire que le cardinal avait annoncé l’évènement et que son mandement lu dans toutes les églises de Belgique, était reproduit par la BBC. WODON, un lieutenant de réserve d’artillerie qui était au cabinet du Ministre passait le week-end avec nous. Il m’affirma que Londres ne savait rien. Je lui demandai de téléphoner à Eaton Place. Il ne put rien obtenir, ni des éclaircissements, ni des instructions. Responsable du moral de 800 hommes, je décidai de leur annoncer moi-même avant que les rumeurs ne puissent faire trop de mal. Je rédigeai un court texte, le montrai à REY, mon adjudant-major, l’aumônier et à WODON. Ils n’y firent pas de modifications. Le bataillon fut réuni en carré dans la cour du château. "Clairons ouvrez le ban. Officiers, sous-officiers, caporaux et soldats, S.E. le Cardinal Archevêque de. Malines a annoncé que S.M. le Roi a épousé Mademoiselle BAELS, fille de l’ancien Gouverneur de la Flandre occidentale. Formons des vœux pour que cette union apporte le bonheur à notre Souverain". La même chose en flamand. "Clairons fermez le ban. Les compagnies à la disposition de leurs Commandants". C’était tout. -20- On m’a dit plus tard que quelques portraits avaient été déchirés, mais je ne sais pas si c’est vrai. Nous partîmes de Glan Usk pour Hereford à l’automne 41. Six officiers dont DANLOY et Paul NICOD, nous quittèrent pour plusieurs mois afin de suivre un cours de char, un mois de Gunnery, un de Maintenance and Driving, un de Wireless. C’était tout ce qu’on devait obtenir en fait de mécanisation. De France, arrivaient des renforts surtout en officiers et sans jeter la pierre à quiconque, le flux devint surtout considérable à partir du moment où les secrétaires généraux refusèrent de payer encore les traitements en France. SMEKENS quitta le bataillon pour aller à l’E.M. des Forces de terre à Malvern après avoir commandé la 2ème Compagnie pendant longtemps, ensuite la Cie E.M. avec ses six pelotons. Pour le remplacer, on m’envoya un officier de l’active du Génie appelé D.N., plus ancien que moi. Il vint se présenter un jour de pluie battante. Il était accompagné de sa maîtresse que je ne vis pas, mais ne pouvant la laisser à la rue, REY l’introduisit dans son bureau. Cela s’annonçait bien. Je dus lui confier la Cie E.M. le premier. Week-end, il demanda à partir pour Londres, accordé.
  • 18. Le suivant aussi, refusé. Il ne resta pas assez au bataillon pour y faire du tort, mais. Il n’y fit pas de bien. Après lui, arriva NOWE, un Commandant de réserve d’infanterie, mentalité de service de renseignement, patriote mais politicien et aimant le complot. Je reçus l’ordre de les noter pour l’avancement au grade de major. J’étais moins ancien sous-lieutenant qu’eux et plus jeune de 7 ou 8 ans. Le drame commençait. La troisième recrue était le Commandant ITTNER, artilleur de l’active, 49 ans, renvoyé du Congo avec une punition pour avoir compromis la dignité de l’officier avec des négresses. Le plus mauvais officier que j’ai eu sous mes ordres, je l’ai arrêté dans sa carrière et fait renvoyer du bataillon, mais pas avant qu’il n’ait abimé la 1ère Compagnie que DANLOY avait lâché, pour trois mois, et qu’il n ‘eut perdu un sous-lieutenant que je tentais de sauver. -21- Le Général DAUFRESNE avait obtenu de monter une manœuvre belge avec la batterie et l’escadron de Charles de WALCKIERS contre un plastron britannique. La manœuvre fut ridicule, les ordres peu clairs. Le seul qui s’en tira avec gloire fut BERTEN, l’aumônier devenu sous-lieutenant que je lâchai avec son peloton de chenillettes par un chemin non gardé dans le dos de l’ennemi et qui lui coupa entièrement la retraite. ITTNER se révéla. A l’arrivée de la première étape, je fis le tour des compagnies. A la première compagnie, pas de service de garde, les hommes flottaient, tout le monde ignorait où était le P.C. et aucun officier n’était avec la troupe. Je finis par découvrir ITTNER et tous ses officiers buvant dans l’arrière salle d’une maison confortable. Ce n’était jamais arrivé depuis 16 mois que j’avais le bataillon. Chacun vola à son peloton et je passai un savon de qualité au Commandant de compagnie. Après cela, ITTNER se paya une vraie crise de malaria et nous le soignâmes quinze jours. La compagnie ne s’en porta que mieux. C’est à Hereford que MASSION, notre médecin, vint me prévenir qu’à l’E.M. des Forces de Terre on complotait ma perte. Il était chargé de m’offrir l’alliance de certains Londoniens contre DAUFRESNE ou ses conseillers. Je repoussai du pied cette offre, disant : "J’ai bec et ongles et saurai me défendre". Quelle illusion de jeunesse. On eut ma peau, mais ce furent plutôt ceux qui m’avaient offert leur alliance que l’entourage du Général, car ils périrent avant moi. (L’entourage du Gal avant moi) C’est aussi à cette époque Que je me fis un ennemi de l’Auditeur militaire GERARD à qui je reprochai d’arriver en retard à l’audience d’un conseil de guerre que je présidais et pour lequel j’arrivais de 60 km alors que lui, sur place, sortait à cheval une jeune femme. Un jour, MONJOIE me téléphona pour m’annoncer que le
  • 19. Général allait proposer C……. pour le grade de capitaine. Cet officier de réserve, diplomate dans le civil, n’avait jamais servi au bataillon, Il était en Grande-Bretagne par les hasards de l’évacuation de La Haye et n’avait honnêtement pas l’allure d’un guerrier. Le hasard de sa date de naissance en faisait un officier plus ancien que DANLOY, GREBAN et autres qui commandaient des compagnies depuis des mois. MONJOIE savait tout cela, n’avait pas le caractère de s’opposer à une nomination stupide et cherchait mon assentiment, ne fut-il que tacite. Il ne l’eut pas. De guerre lasse, Il me demanda de le prendre en stage. Pour éviter une erreur dont les répercussions morales eussent été graves, j’acceptai. -22- Il fut mis à la 3ème Compagnie de TRUFFAUT, au peloton flamand. Je le laissai tranquille quinze jours, puis allai le voir à l’exercice. C’était nul. Je lui dis que c’était médiocre et insuffisant. Il faut savoir être modéré pour ne pas se reprocher à soi-même, d’avoir été de parti pris. Quelques jours plus tard, la 3ème Compagnie jetait des grenades Mills n°36. Deux d’entre elles n’éclatent pas. DETON, qui s’est fait tuer en Italie aux Commandos, montre au nouveau chef de peloton comment on les détruit. Il pose un "demolition set" à côté de chacune d’elles, puis lui dit : "Nous coupons 60 cm de mèche, cela nous donne le temps voulu ". Il allume la première mèche, puis se dirige vers la seconde et a ce moment C….... prend ses jambes à son cou et s’enfuit aux yeux de toute la Compagnie qui éclate de rire. DETON allume la deuxième mèche, se lève et rentre au pas ordinaire. A onze heures et demi, TRUFFAUT bondit chez moi et me raconte la chose. Le jour même C.... passait à la 4ème Compagnie, commandée par le petit VERSTRAETE, officier de réserve, instituteur de son métier. Ses malheurs n’étaient pas terminés. La 4ème reçut 30 bombes antichars à lancer. C’étaient des sphères couvertes de colle que l’homme devait appliquer sur le char ennemi. Beaucoup ne collaient pas et 40 % n’éclataient pas. Comme j ‘estimais que l’homme ne reviendrait pas vivant, j’aurais vou1u 100 % d’efficacité et je démontai moi-même le manche de tous les ratés pour étayer mes rapports au Royal Army Ordnance Corps britannique. J’étais présent donc à la briqueterie où nous avions mis une plaque de fer forgé qui représentait le blindage. On applique 27 bombes sans incident, mais avec pas mal de ratés. Les hommes, chacun à leur tour, écrasaient la bombe sur la plaque, cassant souvent la Sphère de verre pour avoir une meilleure adhérence. Ils n’avaient peur de rien. Je dis à C.... "Mon cher, à vous n’avez jamais fait cela, prenez donc la suivante". Nerveux, il en prend une et au lieu de l’assembler, fait sortir la sphère gluante de l’enveloppe de fer blanc et la laisse tomber dans la glaise. J’y glisse le manche Mills, la
  • 20. ramasse et la lui donne. Il passe derrière moi en disant "Soyons calme". Il va à la plaque et colle la grenade sans lâcher le manche. On lui crie :"C.… lâchez le manche". Il obéit et se planque par terre dans la glaise. La grenade n’éclate pas, la colle ne la maintient pas et elle glisse vers le sol. C...., les deux mains sur le casque, rampe sur le ventre pendant cinq mètres. Puis, à mon ordre, se relève et me dit : "J’ai déchiré mon battle dress ". Je partis immédiatement et, une fois hors de vue, me mis à rire. -23- Au rapport, MASSION vint me voir. C.... s’était cassé le bras en se jetant par terre. Il partit pour l’hôpital. Je fis des notes écrasantes appuyées par un rapport médical. Il ne fut pas nommé ; mes chefs avaient trouvé quelqu’un pour signer un avis défavorable, mais deux Compagnies avaient vu un officier se couvrir de honte ou de ridicule. Une autre affaire malheureuse eut lieu à Hereford. Je fis une note personnelle et Secrète au Général au sujet de six officiers qui ne convenaient pas au bataillon. Quelqu’un copia cette note à six exemplaires et la remit aux officiers cités. Une enquête fut faite beaucoup plus tard par un comité présidé par le major DEVAUX. On ne sollicita pas mon témoignage et on ne trouva rien. REY était à ce moment aux Etats-Unis en mission. NOWE était mon adjudant major ; ou bien c’est lui qui m’a trahi ou bien c’est un des officiers du Q.G. de Malvern. DAUFRESNE avait un désordre fou et ses pièces trainaient partout. J’ai toujours eu pour principe de donner ma confiance aux gens pour les obliger à la mériter et de leur donner une tâche pour pouvoir les juger. Cela réussit presque toujours, mais si les gens sont hostiles pour des raisons politiques ou idéologiques, elle ne donne rien. Peut-être NOWE était-il dès ce moment "planté" chez moi, pour m’espionner. Mon premier commandant-en-second avait été Pierre GRISAR. Homme âgé, désabusé, usé par la vie, fumant 60 cigarettes par jour, il faisait la cour à une des deux petites . . . . en restant fidèle à une maîtresse restée en Belgique. Il était intelligent, honnête et ne m’a jamais trahi, mais il n’avait pas la foi. Quand on forma le 2ème bataillon, on le lui donna et je reçus VAN HOVEN, un major de réserve du 3ème Grenadiers, 47 ans, sec, infatigable, loyal mais incapable de me soutenir dans le dédale d’intrigues de l’époque. -24- C’est à Hereford que nous levâmes au sein du 1er bataillon, un peloton pour la future compagnie parachutiste. LECLEF en prit le commandement. On construisit une plateforme à 3 mètres de haut
  • 21. avec un trou et plusieurs fois, je sautai avec eux pour leur montrer que ce n’était rien. Ils nous quittèrent quand BLONDEEL forma la compagnie para. LECLEF se disputa avec lui et de ce fait ne se battit jamais. C’est vers cette époque que le major B.E.M. PIRON débarqua en Ecosse avec Frédéric de SELLIERS, après un séjour à Miranda. DAUFRESNE ne sut pas employer PIRON. Je lui suggérai de le prendre comme chef d ‘état-major, nais il ne voulut pas où n’osa pas. Le drame naissait. C’est à cette époque, je pense, que GUTT vint parler à la troupe ; on réunit les hommes du bataillon et de la batterie dans un cinéma. Ils noyèrent ses paroles par leur toux incessante et artificielle. GUTT fut très dégouté. C’était un coup monté. Je pense que cela le décida à céder le Sous Secrétariat d’Etat à la Défense Nationale à Henri ROLIN quand celui-ci arriva. Mon père avait connu les frères ROLIN en 14-18 : tous aussi sales que courageux. Celui-ci à la tête plus sale que j’aie jamais vue, une mer de pellicules agglomérées dans de la graisse. Aussi honnête que GUTT, mais n’ayant pas son esprit pratique. Un professeur tombé de la lune dans un lac de caïmans. Après un hiver très rigoureux, on décida de nous renvoyer de Hereford à Carmarthen et d’y former un groupement aux ordres de PIRON et comprenant le bataillon, la batterie et l’escadron, commandés par moi ; HIRSCH et Charles de WALCKIERS. Je proposai de faire la route à pied ; 160 km en quatre étapes avec les 4 compagnies de fusiliers et le peloton LECLEF futur para. Ce fut accordé. A Hereford, Annette avait logé chez un sollicitor, GABELL, et eut en février, une fille appelée Marie Victoire, pour montrer notre foi dans l’issue fatale. Son parrain fut René LUNDEN, sa marraine l’infirmière Lilly STELLINGWERF de Hasselt. Il fut impossible de lui trouver une maison à Carmarthen et elle rentra a Pyrford, où elle vécut jusqu’ à la fin de la guerre. (J’avais loué ma maison de West Byfleet au 1er Ministre, ayant renoncé à mes indemnités diplomatiques) Ce fut une grande perte pour moi et pour l’infirmerie du bataillon où elle était adorée. -25- La mort de TRUFFAUT. L’accident eut lieu, je pense, à la fin de notre séjour à Hereford. Il avait la hantise du courage physique et se mettait à l’épreuve. J ‘étais à Londres pour deux jours, ma première absence depuis la mort du Commandant-en second de la première compagnie. (+ 3 avril 1942) TRUFFAUT alla se coucher à moins de dix mètres de la cible à un exercice de lancement de grenades Mills. Un éclat lui pénétra l’œil ; Il mourut sur le coup. VAN HOVER, Commandant ad interim, fit l’enquête avant mon retour et conclut, charitablement à un décès de service et du fait du service.
  • 22. Comme Il y avait une veuve et deux enfants, je laissai passer la chose comme cela. On l’enterra à Golden Green. Les politiciens s’emparèrent du cadavre, Kamiel HUYSMANS et d’autres firent des discours. On ne m’offrit pas de parler et je ne m’imposai pas. Personne ne dit qu’il était resté fidèle à Léopold III et était aussi patriote que socialiste. J’avais eu beaucoup d’ennuis avec lui. Le premier jour à Tenby, il était arrivé avec une étoile de capitaine alors qu’il n’était que lieutenant ; à Glan Usk, il avait tué des cochons en fraude ; partout il avait mené ses hommes avec un mélange dangereux d’exemples personnels et de démagogie. C’était un tribun militaire, un Liégeois et un patriote. Nous nous estimions mutuellement. Sa vie privée était propre. Comme député socialiste, il nous couvrait sur notre gauche. Sa mort fut une catastrophe et ouvrit la route à toutes les intrigues. Nous partîmes donc à pied pour Carmarthen. A la première étape, je fis un crochet dans la montagne avec le peloton parachutiste et m’écorchai. A la deuxième, j’étais en sang. La troisième, je fis en side-car. Je repris la marche pour les 40 derniers kilomètres et nous rentrâmes à Carmarthen bayonnette au canon, clairons sonnants, drapeau déployé. Mes pieds étaient comme des éponges sanglantes. DAUFRESNE jouait avec l’idée de rejoindre les éléments combattants. Je lui trouvai un joli château comme Q.G., mais il se dégonfla à cause d’une femme et resta avec la compagnie des inadaptés à Malvern. Le major PIRON commandait le groupement combattant. Il avait pris NOWE à Son E.M.et DIDISHEIM. Les choses se passaient sans heurts. On le voyait peu et au seul exercice que nous ayons fait, ses remarques avaient été judicieuses. GREBAN de St GERMAIN, un réserviste des lanciers, commandait la 2ème Compagnie. Il donna comme nous le faisions toujours, un grand dîner pour le 2ème anniversaire de sa création. Il invita PIRON et le mit à sa gauche, moi à sa droite. C’était idiot, mais sans importance. PIRON cru que c’était une insulte calculée et ne le pardonna jamais ni à GREBAN, ni à moi, qu’il croyait complice. J’étais entré à la salle à manger en cédant le pas à PIRON, je n’ai pas pu éviter la gaffe. Nous reçûmes en renfort un officier issu du service administratif appelé HOUART. Il avait eu des ennuis ailleurs, c’est pourquoi on nous l’envoya. Il fit du service détestable et pour des motifs purement militaires, je le punis trois fois avec sévérité ; il était, paraît-il, en contact constant avec Londres avec le Lt-Colonel Simon notre futur attaché militaire à Prague Moscou, déjà fort à gauche, maintenant communiste, qui tenait un bureau de sédition dans un coin de Londres. (Simon voulait emmener un chauffeur parlant le russe. Moscou refusa. Il dut partir seul et s’ennuya à mourir. Il devint presque tout à fait fou à la fin de sa carrière) HOUART dépensait en téléphone avec Londres plus que sa solde.
  • 23. Malgré mes demandes réitérées, on refusa toujours de le faire muter. Ce Lt Nicodème, artilleur, passé chez Lepage à la Sureté était 100 % contre le Roi. Il était peut-être à la base de beaucoup de troubles -27- DAUFRESNE n’ayant pas eu le courage de venir à nous, voyant que PIRON allait s’entendre avec les trois chefs de corps, obtint du Gouvernement belge et des Anglais que l’on nous concentra dans le Warwickshire. Son Q.G. alla à Leamington-Spa, le 1er Bataillon à Moreton Hall, le 2ème un peu Au Nord. Nous quittâmes Carmarthen à regret. PIRON, privé de son commandement fut mis avec trois officiers dans une maison de campagne isolée. Il y rencontra Lady Willoughby de Brooke qui devait être l’égérie des forces belges un peu plus tard, et il se mit à bouillir en vase clos. GRISAR avait été succédé, au 2ème Bataillon, par le major DEVAUX. J’allai lui rendre visite à son Q.G. Il était absent. Il ne me rendit jamais la visite. Nos rapports furent nuls. Son bataillon ne dépassa jamais 300 hommes et bientôt, il perdit son unité dissoute par manque d’effectifs. Il devint, plus tard, chef de cabinet de Monsieur PIERLOT quand celui-ci prit la défense nationale. Notre mouvement vers Moreton Hall fut une catastrophe. Nous perdions toute utilité opérationnelle, nous nous rapprochions de ce foyer d’intrigues, d’indiscipline et de relâchement qu’était le Q.G. des F.T. maintenant à Leamington et enfin nos hommes, en dehors du service, s’ennuyaient à mourir. Il y avait un aérodrome énorme à notre porte. Toutes les filles et tous les pubs étalent pris par la R.A.F. Il n’y avait plus moyen de boire ni de flirter. Un soldat, loin des siens, privé de cela et non soutenu par un espoir de combattre est bientôt mûr pour le désespoir. On parlait beaucoup de DAUFRESNE. Les hommes en parlaient, l’aumônier entendait leurs doléances. GUTT avait mis le Général van STRYDONCK sur une voie de garage après la nomination au grade de major, de MAKA et BOUTTIAU où la bonne foi du Ministre avait été surprise. Le Général van STRYDONCK avait proposé ces officiers avec d’autres en disant que les chefs de corps avaient été consultés, ce qui n’était pas vrai pour ces deux officiers du Q.G. de van STRYDONCK. DAUFRESNE avait tout ce qu’il fallait pour réussir sauf le caractère ; il prit comme chef d’E.M. MONJOIE qui avait commandé une compagnie, chez moi, pendant quelques mois. -28- MONJOIE est extrêmement intelligent, mais n’a pas du tout
  • 24. de fermeté et sa réputation était entachée par une panique, en 1940, lorsqu’il était en mission au Corps de cavalerie. DAUFRESNE s’amusait. On l’avait surpris avec sa rousse dans une voiture, c’était celle de l’aumônier MULLER (la voiture, pas la rousse). Il s’était aliéné les parlementaires par sa légèreté. Il avait dit que K. HUYSMANS aurait dû être pendu pour avoir abandonné la ville dont il était le bourgmestre. Ces paroles prononcées à un diner où la presse était invitée, y compris une femme représentant un journal de gauche, il les nia et les attribua à un jeune de son entourage. LEGRAND avait fini par devoir quitter le cabinet du ministre. Il fut accusé d’avoir tenté un nouveau complot. Une commission d’enquête fût réunie, présidée par le Colonel LECOMTE avec LEJEUNE et moi comme membres. Sauf moi, personne ne chercha la vérité, le médecin LIMBOSCH prit tout sur lui et refusa de charger quelqu’un. Je Suis convaincu que LEGRAND mentit tout le temps, mais la preuve ne fût pas faite. On l’envoya en Syrie recruter les ex-légionnaires pétainistes de nationalité belge. Il en trouva, 70 édentés ou non instruits, puis se distingua avec un régiment de lanciers avant et à El Alamein. C’était un pur soldat qui nous fit à tous du tort en se croyant un paladin. SALMAN, dès Crickhowell (Glan Usk) avait été liquidé après avoir dit qu’il tuerait un jour, HIRSCH. Il passa dans un régiment de chars britanniques et se distingua en Normandie. Le bataillon se croyait supérieur à tous et formait une phalange compacte quoique 1.600 hommes fussent passés par ses rangs pour un effectif de 800. But the sands were running out. J’avais pleine confiance en moi, mais je sentais l’intrigue partout et le découragement et le dégout. -29- Je me décidai à une démarche insolite ; je demandai le rapport personnel du Lt-Général, Commandant les Forces Belges en Grande-Bretagne. Je m’excusai auprès de lui, de mon indiscrétion puis lui dit tout ce que les hommes racontaient sur lui : ses fuites nocturnes pour Malvern, sa maîtresse, ils disent qu’elle est rousse, le pelotage dans la voiture de l’aumônier. Il fut charmant, me remercia de ma franchise, me jura qu’il n’avait découché que deux fois en un mois ; me serra la main avec effusion et je rentrai à mon bataillon écœuré et sans illusions. Je me confie à mon fidèle REY. La situation avec des chefs pareils et Londres un nid d’intrigues, paraissait désespérée. Le Colonel WOUTERS me voyant menacé, me fit offrir de revenir à l’Ambassade comme Attaché Militaire. Je ne pouvais lâcher mes hommes et mes officiers ; j’espérais encore me battre, je refusai. Il y eut, au début de l’été 43, deux procès : l’un contre trois intellectuels, l’autre contre un ancien caporal cassé puis
  • 25. passé au 2ème Bataillon. Il refusa de sortir de son cachot. On le traduisit en conseil de guerre pour refus d’ordre ! L’auditeur militaire GERARD dans son réquisitoire, attaqua l’armée, les officiers et surtout DAUFRESNE. Je n ‘assistai à aucun des deux procès et n’y fus pas mêlé, mais je sais que l’effet fut déplorable. Notre premier malheur arriva un jour de pluie. La 3ème Compagnie ne s’était jamais bien remise de la mort de TRUFFAUT ; elle était Commandes par un lieutenant de l’active du Génie. ..., triste, sans enthousiasme et sans fluide. Un jour la compagnie refusa d’aller à l’exercice par ce qu’il pleuvait. Tout fut tenté, les hommes restaient dans la baraque. Je fis entourer leur partie du camp par la 1ère Compagnie avec ordre de tirer si la mutinerie prenait un aspect grave. J’entrai seul dans les huttes et parlai aux hommes un à un, cherchant la cause. On se heurte à un mur. Beaucoup auraient voulu me faire plaisir car, depuis deux ans, ils trimaient avec moi, mais ils étaient solidaires et entêtés. Il n’y avait pas de meneurs visibles, mais une masse amorphe et sur laquelle on n’avait pas de prise. A onze heures, ils sortirent et partirent pour l’exercice. Peu après, je donnai le commandement de la 3ème Compagnie à EVRARD. Par sa bonne humeur, son esprit original et sa compréhension, il remit sur pied l’unité et y resta, sous un autre chef, jusqu’à la libération. C’est le parfait exemple du bon réserviste. -30- Le Gouvernement décida de former une troupe belge au Commando interallié. Deux officiers en briguaient le commandement, DANL0Y et EVRARD. Henri ROLIN demanda mon avis et, le suivit, DANLOY fut nommé. EVRARD fut très peiné mais il resta loyal. Nous perdîmes 6 Officiers et 60 hommes de troupe, des vétérans : DANLOY, MENY DAUPPE, ROMAN. C’était une saignée irremplaçable. Leur place fut prise par des hommes du 2ème Bataillon dissous. L’espoir de créer une brigade disparut et pourtant Il y avait eu 100.000 hommes dans le midi de le France en 1940. Le Gouvernement craignait l’armée et ne fit rien pour les faire venir. A Londres, Henri ROLIN régnait honnêtement mais dans l’inconscience Une aventure arriva qui fit rire tout le monde. Deux légionnaires demandèrent à le voir, sachant qu’il recevait tout le monde. Il les vit. Ils déclarèrent être sans argent pour rejoindre leur unité, il leur donna cinq livres sterling ignorant qu’à n’importe quelle gare, le RTO les eut renvoyés. Ils allèrent boire l’argent puis finir par rentrer avant d’être déserteurs.
  • 26. DAUFRESNE fut relevé de ses fonctions et LECOMLE nommé à sa place. Il fit table rase de l’E.M. de Leamington et fit équipe avec LEKEUX, retour du Congo et quelques nouveaux arrivés. Je demandai que le bataillon soit attaché à une division britannique pour l’entrainement et si possible pour les opérations et qu’on nous éloigne du Q.G. et de la compagnie des inaptes où une centaine d’hommes trainaient lamentables et inutiles. J’avais suggéré plusieurs fois qu’on leur donna une pension provisoire et qu’on les démobilise. Tous se seraient casés avec profit. PIERLOT n’osa jamais. On nous envoya à Peny Bont dans la Radnor Forest où il n’y a pas un arbre. Nous y étions rattachés à la 49ème Division retour d’Islande. Nous portions le badge de l’ours blanc, comme eux. Le temps était affreux, le camp une mer de boue, tout le monde était sous la tente. HIRSCH et la batterie étaient à deux miles de nous avec l’artillerie de la division. Nous allâmes en manœuvre du côté de Pontar Dulas. Le bataillon fut rattaché à une brigade de Royal Marines contre toute la 49ème Division. Nous les dominions tous. Dans un combat retardateur sur large front, nous lui imposâmes d’énormes délais. Ils nous attaquèrent de nuit. EVRARD avait, d’initiative, modifié son dispositif de jour pour l’adapter à la nuit et les rossa. -31- Nous attaquâmes de nuit, passâmes entre leurs postes sans être repérés et entrâmes à Pontar Dulas sans qu’ils ne le sachent. Une batterie de huit canons vint se jeter dans nos bras et fut prise. J’étais en pleine forme. Lors de l’attaque de nuit, je marchais dans la colonne, quand je vis briller une cigarette ; je la fis éteindre d’un ton sec. C’était l’aumônier. Un homme dans la file de l’autre côté de la route reconnaissant ma voix, dit "Il est de nouveau là, cet animal.". Je fis un bond et lui sautai sur les épaules. C’était un mauvais légionnaire du dernier lot. Je lui infligeais huit jours de cachot. Ironie, Il s’appelait PIRON. Retour à Peny Bont. Le Commandant de la division ordonne une church parade. On explique aux hommes que sauf objection philosophique, il faut y aller. Tout se passe bien mais la 2ème Compagnie de GREBAN se présenta avec des souliers non cirés, probablement pour ennuyer leur C.S.M., un sous-officier de cavalerie un peu fou que j’avais refusé de nommer 1er maréchal-des-logis chef, mais qui était revenu du 2ème bataillon où on l’avait nommé. GBEBAN furieux, prescrit une heure de drill. Le "straf peloton" est une arme dangereuse ; il faut être sûr de soi. Ils refusèrent ; j’intervins ; ils finirent par obéir. Je fis rapport au Commandant des Forces Terrestres en Grande-Bretagne. On n’attendait que cela. LEKEUX, le frère du père Martial LEKEUX
  • 27. et plus fou que lui, nous fut envoyé pour faire une enquête. Le résultat ne me fut pas communiqué. Je fus appelé à Londres pour siéger à une commission de réorganisation des forces de terre. Quand je voulus parler, PIRON quoiqu’il ne présidât pas, me coupa la parole. ROLIN me défendit de toutes ses forces ; on se battit sur mon cas pendant trois jours. ROLIN fut liquidé. PIERLOT prit la défense nationale avec DEVAUX comme chef de cabinet. Ma mutation fut annoncée pour le Q. G., mais sans affectation. Le major PIRON prit le bataillon. A Leamington, WATERLOOS, un cavalier sans foi, ni intelligence, ivrogne et fraudeur, était chef d’E.M. -32- L’officier le plus efficace était un petit lieutenant du Génie qui fut parfait pour moi, malgré ma disgrâce. CUISSART fut charmant. Bientôt, les hommes de la batterie refusèrent de saluer pendant trois jours. HIRSCH fut remplacé par DE RIDDER. A l’escadron, Il n’y eut pas d’incident, mais de WALCKIERS fut éjecté après une inspection éclair et remplacé par Frédéric de SELLIERS. Un jour LEKEUX gifla LÉCOMTE, puis sortit le dire à tout le monde, y compris les garçons de mess. Ils faillirent se battre en duel, Mais Londres mit le ho là. Je ne restai qu’un mois a Leamington et ne vis pas la liquidation de LECOMTE. Les Anglais demandèrent à m’employer comme chief instructor à la Western Command Company Commanders School et les autorités belges acceptèrent, avec soulagement, je pense. (A l’initiative de Fitz Harris, l’officier de liaison britannique). Plus tard, juste avant le débarquement, j’appris par EVRARD que WATERLOOS qui commandait une des trois compagnies motorisées du groupement I, était impossible et que PIRON songeait à s’en débarrasser. Je fis une demande officielle pour reprendre un commandement actif, même comme Commandant de Compagnie. PIERLOT refusa. Quand GANSHOF arriva et fut nommé Haut-Commissaire à la sécurité de l’Etat, il demanda un officier. PIERLOT lui dit : "Le meilleur en Grande-Bretagne, c’est CUMONT ". Notre école du Western Command avait formé des Commandants de compagnie pour les forces en Algérie et en Tunisie, des officiers de la Home Guard, puis enfin des sous-lieutenants issus de l’O.C.T.U. depuis quelques semaines et qui allaient se battre en Normandie. J’avais suivi la Senior Officers School à Oxford ; j’avais demandé une place de combat à Montgomery, il avait répondu, m’a t-on dit : "I have enough bloody foreigners".
  • 28. Notre école était au bout de sa tâche ; je passai mon poste de chief instructor au plus ancien de mes cinq majors britanniques (Ledger) et je rejoignis Londres. Ma femme était partie la semaine avant pour le pays de Galles. CHURCHILL faisait évacuer femmes et enfants. -33- C O N C L U S I O N. L’on peut tirer de nombreuses leçons d’une guerre quoiqu’ elles ne soient pas nécessairement applicables à la suivante. Tout d’abord, un gouvernement légal est préférable à tout autre, mais un gouvernement sans Roi au-dessus, ni représentation populaire en-dessous est soumis aux pressions des politiciens émigrés. Il faut des Ministres honnêtes, éloquents ayant un prestige considérable et le contact humain. GUTT pour les militaires était le seul acceptable, mais il n’avait pas le contact avec les hommes. Les autres étaient revenus marqués par Limoges et Poitiers. Quelle que fut notre opinion, il fallait leur obéir et même les soutenir. Ce sont les folies des uns, les intrigues des autres qui ont causé nos ennuis. Les officiers doivent servir l’Etat ; ils ne peuvent le contrôler. Leur mépris est peut-être inévitable ; il doit être enseveli ; il doit protéger contre les vices ou les faiblesses des autres. Vouloir trop parler, c’est se faire accuser de fascisme ou de communisme. - En temps de catastrophe, les hommes sont nus. Recevant les échappés de Dunkerque, je savais en trois minutes s’ils étaient venus pour se battre ou un autre motif. Quoique KIRSCHEN était venu bondé d’UM HtK qu’il avait fait sécher sur un destroyer, je savais qu’il ne venait ni par crainte, ni par ambition, ni pour l’argent. De même REY, DORLODOT, de SOOMER, WENDELEN.... Pour d’autres c’était douteux. Tout ce Que l’on décide en ces jours de crise devient loi. Il suffit d’une signature. J’ai demandé par exemple une augmentation de solde et traitement (La livre était à 140) elle fut Signée et dura 4 ans. Tous les jours, nous prenions des décisions que personne n’a contestées. - Quand on veut vous faire faire une chose de répréhensible surtout si elle est dictée par les politiciens en panique, il suffit de demander : A-t-on changé la loi ? Montrez-moi un papier signé. Généralement ce papier n’existe pas ; l’on a cherché tout simplement à vous intimider. - Les officiers en temps de guerre doivent avoir une santé de fer. MONTGOMERY en Afrique refusait de donner un bataillon à des officiers de plus de 35 ans. C’est peut-être exagéré, mais faire commander des compagnies par des hommes de 47 ans est une
  • 29. gageure. -34- - Les officiers de réserve qui ont le don de commandement adoptent en quelques semaines d’entrainement, en quelques jours de guerre. Ceux qui ne s’adaptent pas doivent être démobilisés. Il y a assez de travail dans le civil. Je sais qu’il y aura des abus, mais rien n ‘est pire que de confier la vie des hommes à des officiers sans prestige, fatigués ou sans enthousiasme. - Si un chef demande le départ d’un officier, il faut le lui accorder ; si l’on a des doutes sur le bien-fondé de la demande, qu’on donne une seconde chance à l’officier. Les Britanniques le font j’ai connu deux cas dont celui de ERSKINE liquidé injustement par MONTGOMERY. - La discipline doit être absolue ; les règles seront claires et simples, les sanctions immédiates. Cela n ‘empêche ni la bonne humeur, ni la compréhension. - Les hommes ne sont pas vertueux, mais ils exigent que leurs chefs le soient surtout dans les hauts échelons. Ils ne demandent pas que les Colonels et Généraux vivent comme des moines, mais que leurs plaisirs soient discrets, qu’ils ne soient pas obtenus grâce à leur position dans la hiérarchie, qu’ils ne compromettent pas l’efficacité du commandement. Malgré son âge, le Lieutenant-Général van STRYDONCK était respecté à cause de la dignité de sa vie. D’autres ont été coulée par l’opinion de la troupe. - Il ne faut pas entourer le gouvernement d’officiers en surnombre, inutiles et jaloux de ceux qui ont le privilège et la charge de commander la troupe. Ce sont les oisifs de Londres qui ont encouragé les actes d’indiscip1ine à la troupe. - Le Gouvernement doit prendre ses responsabilités et ne pas les faire porter par les autres. Aujourd’hui Il me paraît insensé que lorsque le Général DENIS a demandé à rejoindre l’Angleterre et reprendre ses fonctions de Ministre de le Défense Nationale, que les Gouvernements m’aient consulté. J’ai dû répondre qu’après avoir interdit de maintenir des forces combattantes, livré 100.000 hommes aux Allemands, avoir vécu près de deux ans en France, son arrivée provoquait un malaise profond et peut-être pire. -35- Nous savions tous que les Allemands avaient interdit aux secrétaires généraux de payer les traitements des Belges réfugiés en France de Vichy. On suivit mon avis et il resta en France. Mais ses amis politiques ne m’ont probablement pas pardonné. - Nous n’avons pas craint de prendre exemple sur nos adversaires et nos alliés.
  • 30. Nous avons notamment imité les Allemands dans l’intimité des contacts entre les officiers et la troupe. Nous avons en manœuvre mangé comme les hommes et avec eux, à la gamelle. C’est devenu tout naturel. Des anglais, nous avons appris à accroître le rôle et le prestige des sous-officiers et notamment des C.S.M. et des R.S.M. Nous avons aussi appris d’eux à prendre des risques à l’entrainement pour diminuer ceux du premier jour de guerre. Je savais qu’un commandant de bataillon britannique n’avait pas d’ennui s’il n’avait pas plus de quatre tués par an. Soucieux du sang de mes hommes, je n’en ai eu qu’un en deux ans, tué par l’artillerie belge à Senny bridge, probablement parce qu’on avait exagéré les contrôles. Pourtant, sachant que le 1er Carabiniers était monté en ligne le 10 mai sans munitions, j’ai fait porter 100 cartouches de guerre à tous mes fusiliers dans la "pouch" droite et les munitions à blanc dans la "pouch" gauche. Personne ne s’est jamais trompé - du reste, les caporaux surveillaient de près les nouveaux venus à l’exercice et en manœuvres. - On peut tout demander aux hommes à condition de le faire mieux qu’eux ; ceci s’applique au tir, à la marche (les compagnies faisaient une marche de 40 km chaque semaine), l’escalade, la moto, le lancement des diverses grenades. On doit l’exiger de tous, depuis le sous-lieutenant jusqu’ au Commandant de bataillon. Le résultat est que la santé et la vigueur physique sont aussi importantes que l’intelligence. - Nous n’avons pas eu de problèmes linguistiques. Nos chefs ont semblé ignorer le problème et le Gouvernement ne s’en est pas mêlé. J’ai formé les 1ère et 3ème compagnies à deux pelotons francophones et un peloton flamand, les 2ème et 4ème, à deux pelotons flamands et un francophone. -36- Le seul- problème aurait pu être à la 5ème commandée par TRUFFAUT, Liégeois unilingue, aussi le chef de son peloton flamand était choisi avec soin. L’esprit de compagnie devint du reste bientôt plus fort qu’un possible esprit de langue. Le Lieutenant BLOCH, les officiers issus de L’E.R. M., SMEKENS GRISAR et moi-même étions bilingues. Les autres tiraient leur plan avec doigté, autorité et prudence. DANLOY, EVRARD, MENY, ROMAN, DETON avaient un prestige personnel un don du commandement qui les auraient fait suivre par les hommes à travers tout, sur un signe et quelle que soit la langue des ordres. Ils avaient un don fort rare et qui ne se révèle guère en temps de paix.
  • 31. Le R.S.M. était flamand bilingue, Il fut tué en Normandie à la tête du peloton du Génie de la brigade Libération. - L’alcool est l’ennemi de l’officier vivant au mess. Quand je sus que certains se pochardaient ou buvaient de façon déraisonnable, J’instaurai un système de carnets de bons qu’il fallait acheter à l’avance. Plus personne ne put faire des dettes au bar, ni boire plus que sa solde. Le système n’était pas populaire mais efficace. La batterie par contre laissait boire et cela se perpétua jusqu’en 1949 au 1 A. Charles de CUMONT