Extrait Le Laisser-Faire
Pierre habitait une petite maison à quelques kilomètres de la Colombière, une
maison qui lui ressemblait beaucoup; simple et souriante, ouverte et violonante. Mis à part
le coin où il dormait, les murs étaient tapissés de toiles, du sol jusqu’au plafond. La cuisine
était un désordre permanent. L’évier, toujours engorgé de vaisselles sales, semblait faire
concurrence à la table encombrée de bouteilles vides. Mais c’était son désordre et il s’y
complaisait. Et si par malheur quelqu’un de bien intentionné venait à tout chambouler,
alors il était perdu et sa bonne humeur fondait comme neige au soleil. Le chemin jusqu’à
l’Eden, il le faisait chaque jour à pied. Parfois le soir, quand là-bas aucune chambre n’était
disponible, je faisais route avec lui.
Puisque la maison de mes parents m’était maintenant interdite, il avait installé pour moi
un lit dans un coin de son grenier. C’était le seul endroit où il restait encore un peu de
place, cela m’allait très bien. J’avais pour me couvrir la petite couverture de laine sur
laquelle je m’étais assise un matin, près de la fontaine.
Ce petit carré de douceur a depuis toujours accompagné mes nuits et je l’aurai encore le
jour où je rendrai l’âme. Pierre était très respectueux, à aucun moment il n’eut de gestes
déplacés, s’excusant même quand son corps frôlait le mien. Nos soirées, nous les passions
dans la cour, assis sous un sycomore. Il me faisait partager l’histoire de sa vie, ne dévoilant
seulement que les moments de bonheur ; ses voyages, ses amours et ses amis. Les jours de
tristesse, les cortèges de mélancolie, il les gardait pour lui.
De temps à autre, quand sa mémoire le faisait buter sur l’un d’eux, c’est d’un geste du bras
qu’il le chassait en me disant :
– Mais je crois que je t’agace avec mes histoires !
– Oh non, Pierre, au contraire, parle-moi encore. Qu’est-ce qu’il s’est passé après ?
Alors il reprenait, heureux de revivre un passé qu’il semblait regretter. Attentive, je me
laissais emporter dans les bribes de son existence comme si j’y avais moi-même été
présente. Il ouvrait grand le portail de ses souvenirs et je m’y engouffrais comme un
courant d’air. A côté de la sienne, ma vie me paraissait si courte, insignifiante, creuse
comme un brin de paille. J’avais presque honte d’être aussi jeune, si pauvre en aventure,
désolée de n’avoir que peu d’histoires à raconter.
Peu à peu, la nuit nous enfermait dans son enclos d’étoiles. Il se reflétait dans les yeux de
Pierre comme les flammes d’un feu de camp sur l’eau d’un lac, ce qui rendait ses récits
quelque peu magiques. Suspendue à ses lèvres, je voulais tout connaître de lui, de ce qu’il
avait été. J’avais toujours pensé que la vie d’un artiste devait être riche en anecdotes, et
celle de Pierre était intarissable. Mes questions, quelquefois indiscrètes, le mettaient
parfois mal à l’aise mais il trouvait toujours une issue. Il me répondait tout en pudeur et
toujours avec le sourire.
Toutes les précautions étaient prises pour que jamais je ne sois choquée.
Si j’avais vécu au temps de sa jeunesse, je l’aurais aimé pareillement.
Le père que je cherchais petit à petit disparaissait, comme si je voulais le perdre en
chemin. Je ne voyais déjà plus le peintre, pas même l’ami. Je me sentais irrésistiblement
attirée par l’homme.

Le Laisser-faire Vincent orville

  • 1.
    Extrait Le Laisser-Faire Pierrehabitait une petite maison à quelques kilomètres de la Colombière, une maison qui lui ressemblait beaucoup; simple et souriante, ouverte et violonante. Mis à part le coin où il dormait, les murs étaient tapissés de toiles, du sol jusqu’au plafond. La cuisine était un désordre permanent. L’évier, toujours engorgé de vaisselles sales, semblait faire concurrence à la table encombrée de bouteilles vides. Mais c’était son désordre et il s’y complaisait. Et si par malheur quelqu’un de bien intentionné venait à tout chambouler, alors il était perdu et sa bonne humeur fondait comme neige au soleil. Le chemin jusqu’à l’Eden, il le faisait chaque jour à pied. Parfois le soir, quand là-bas aucune chambre n’était disponible, je faisais route avec lui. Puisque la maison de mes parents m’était maintenant interdite, il avait installé pour moi un lit dans un coin de son grenier. C’était le seul endroit où il restait encore un peu de place, cela m’allait très bien. J’avais pour me couvrir la petite couverture de laine sur laquelle je m’étais assise un matin, près de la fontaine. Ce petit carré de douceur a depuis toujours accompagné mes nuits et je l’aurai encore le jour où je rendrai l’âme. Pierre était très respectueux, à aucun moment il n’eut de gestes déplacés, s’excusant même quand son corps frôlait le mien. Nos soirées, nous les passions dans la cour, assis sous un sycomore. Il me faisait partager l’histoire de sa vie, ne dévoilant seulement que les moments de bonheur ; ses voyages, ses amours et ses amis. Les jours de tristesse, les cortèges de mélancolie, il les gardait pour lui. De temps à autre, quand sa mémoire le faisait buter sur l’un d’eux, c’est d’un geste du bras qu’il le chassait en me disant : – Mais je crois que je t’agace avec mes histoires ! – Oh non, Pierre, au contraire, parle-moi encore. Qu’est-ce qu’il s’est passé après ? Alors il reprenait, heureux de revivre un passé qu’il semblait regretter. Attentive, je me laissais emporter dans les bribes de son existence comme si j’y avais moi-même été présente. Il ouvrait grand le portail de ses souvenirs et je m’y engouffrais comme un courant d’air. A côté de la sienne, ma vie me paraissait si courte, insignifiante, creuse
  • 2.
    comme un brinde paille. J’avais presque honte d’être aussi jeune, si pauvre en aventure, désolée de n’avoir que peu d’histoires à raconter. Peu à peu, la nuit nous enfermait dans son enclos d’étoiles. Il se reflétait dans les yeux de Pierre comme les flammes d’un feu de camp sur l’eau d’un lac, ce qui rendait ses récits quelque peu magiques. Suspendue à ses lèvres, je voulais tout connaître de lui, de ce qu’il avait été. J’avais toujours pensé que la vie d’un artiste devait être riche en anecdotes, et celle de Pierre était intarissable. Mes questions, quelquefois indiscrètes, le mettaient parfois mal à l’aise mais il trouvait toujours une issue. Il me répondait tout en pudeur et toujours avec le sourire. Toutes les précautions étaient prises pour que jamais je ne sois choquée. Si j’avais vécu au temps de sa jeunesse, je l’aurais aimé pareillement. Le père que je cherchais petit à petit disparaissait, comme si je voulais le perdre en chemin. Je ne voyais déjà plus le peintre, pas même l’ami. Je me sentais irrésistiblement attirée par l’homme.