SlideShare une entreprise Scribd logo
1  sur  4
Télécharger pour lire hors ligne
Tes sur la vague
Cette année-là, à la fin de l’été, je montai, à la suite d’autres voyageurs, dans le train
en direction de Paris. Je m’assis sur un siège libre, dos au sens de la marche, et,
pendant le voyage, je regardai, à travers la vitre, le paysage disparaître au loin : les
maisons bruxelloises s’espacèrent, devinrent toutes petites, puis s’éclipsèrent à
l’horizon. Elles furent remplacées par une plaine couverte de récoltes, et des
pâturages. La pluie se mit à tomber. Elle cinglait les vitres sous la poussée du vent.
Les gouttes s’étiraient pour former des rangées de perles, depuis l’avant du wagon
jusqu’à l’arrière. Il pleuvait très fort. Je dépliai la lettre de recommandation du
professeur Beauregard. J’en relus un passage que je connaissais déjà par cœur.
« Tandis que je donnais cours de dessin aux Beaux-Arts de Bruxelles, Mlle Thérèse
Dumont attira mon attention par la qualité de son travail et sa vision des choses, très
personnelle. Je retins ses qualités artistiques indéniables et un goût réel pour la
peinture. Une fois qu’elle eut achevé ses études, elle exprima le souhait d’entreprendre
une carrière artistique à Paris. Je l’encourageai à poursuivre ce projet, convaincu que
son talent pourrait s’épanouir auprès d’artistes qui refusent de sacrifier leur inventivité
à la représentation du monde visible. »
À Paris, l’averse était passée. On voyait l’éclat du soleil se refléter dans les flaques
d’eau. Je pris le second document que m’avait donné le professeur Beauregard, un
plan de la ville sur lequel était indiqué un hôtel où je pourrais séjourner quelques jours.
Je me perdis en chemin, mais c’était bien agréable de marcher, au hasard, dans une
ville inconnue, sans que personne ne vous attende quelque part.
L’hôtel, sur lequel je tombai enfin, était plus coûteux que je ne l’avais imaginé. Le
réceptionniste me confia que sa tante louait une chambre du côté de Montmartre. Il
l’appela pour moi et convint d’un rendez-vous. Il me dit qu’elle était petite et avait des
cheveux blancs. Grâce à sa description, je la retrouvai, sans peine, au pied d’un
immeuble, rue Lamarck. La dame âgée me précéda dans l’escalier, jusqu’au septième
étage, sous les toits. La pièce était dénuée de tout confort. Il n’y avait pas d’eau, pas
de chauffage, pas d’électricité. Mais c’était tout à fait charmant. En passant la tête par
la lucarne, on voyait le Sacré-Cœur, planté au sommet de la butte Montmartre, et les
enfants qui glissaient le long de rampes d’escaliers accrochés à flanc de colline. Je dis
à la dame aux cheveux blancs que je prenais la chambre. Elle me demanda de régler
un mois de loyer, d’avance. Mes économies en furent réduites à néant. Il fallut que je
me mette à l’œuvre.
Le lendemain matin, le soleil se découpa à travers la lucarne de ma nouvelle
chambre, encadrant mon visage posé sur l’oreiller. J’ouvris les yeux, sous l’effet de la
lumière, et me dis que la nuit avait été parfaitement agréable. Sans déjeuner, je
descendis les escaliers de l’immeuble, quatre à quatre, dévalai la butte Montmartre,
traversai la Seine, puis le boulevard Saint-Germain des Prés, et arrivai aux ateliers de
la rue du Cherche-Midi. Je me glissai à l’intérieur du bâtiment, en même temps qu’un
groupe de jeunes artistes qui riaient très fort.
Quand je vis un peintre, de dos, retoucher une grande toile sombre qui représentait
une femme nue, allongée sous le masque bienveillant de la mort, je sus que j’avais
trouvé Jean Fromembert. Je lui tendis la lettre de recommandation du professeur
Beauregard.
Jean Fromembert lut la lettre, la replia et la glissa dans la poche de son tablier. Il ne
dit rien et reprit son travail. La femme nue avait la peau diaphane. Elle se détachait sur
un fond bleu, très foncé. Lorsque le peintre affirma son regard à coups de pinceau
frénétiques, elle sembla ne plus craindre la mort, qui l’attendait, accroupie au-dessus
d’elle. Jean Fromembert prit du recul pour contempler son œuvre. Il émit un long râle
de satisfaction, avant de se rappeler que j’attendais, postée derrière lui.
« - Revenez demain, jeune fille. Vous pourrez vous installer dans ce coin de mon
atelier. »
Du début de l’automne à la fin de l’hiver, je travaillai chaque jour sans relâche. Quand
je finissais un tableau, je le déposais, sur le chemin du retour, chez un galeriste de la
place du Tertre. Le soir, je dinais dans un café situé à l’angle de ma rue. Un lampadaire
projetait de la lumière orangée sur la façade. La porte grinçait et le carrelage collait
sous la semelle. Le patron me servait habituellement un bol de soupe, avec une miche
de pain. Il me faisait rarement payer. En échange, je disais à ses clients qu’il reviendrait
bientôt, alors qu’il se rendait chez sa maitresse ou visitait des amis. Je m’occupais
aussi de son chien, qui était très doux. Son poil était noir et lustré. Je le caressais
souvent. Il posait sa tête sur mes cuisses, en bavant, pour me témoigner son affection
réciproque. Je montais me coucher de bonne heure. Je me glissais sous trois
couvertures, pour combattre le froid, et regardais les étoiles, à travers la lucarne de
ma chambre, avant de m’endormir.
Au début du printemps, le galeriste m’invita dans le réduit au fond de sa galerie. Il
fourra le nez dans ses papiers. Il calcula qu’il avait vendu quatorze de mes tableaux,
en six mois, tandis que je lui en avais apporté au moins le double. Il conclut qu’il ne
pourrait plus exposer mes nouvelles toiles, tant qu’il n’aurait pas écoulé celles qui
s’accumulaient déjà dans sa réserve. Je décidai dès lors de prendre mes samedis pour
essayer de vendre mes tableaux moi-même. Je présentai mes œuvres sur la place du
Tertre et dans tous les cafés de Montmartre. L’un de ces jours, je croisai la route de
Cora Manuski, une jeune peintre qui démarchait aussi dans la rue. Cora jeta un œil
sur mes toiles et me dit qu’elles étaient pleines de poésie. Je lui expliquai qu’il
s’agissait d’un cheval-grue et d’une femme-réverbère. Elle rit beaucoup et me promit
que nous allions devenir de très bonnes amies.
« - Est-ce qu’on n’est pas bien ma petite Tes ? J’ai le cœur chaud de nous savoir,
ensemble, toi et moi, prêtes à leur montrer qui nous sommes. »
Cora avait de la suite dans les idées. Pendant qu’elle attirait le chaland, avec son
bagou effronté, moi, je restais sans rien dire, en battant des cils d’un air timide. Ce
procédé nous permit à chacune de vendre une toile à un touriste anglais. Pour célébrer
notre bonne fortune, Cora m’emmena dans les cafés de Montparnasse. Les poètes
récitaient des textes, debout sur les tables. Les verres s’entrechoquaient, à chaque
toast porté à la vie de bohème. Cora alla chercher deux coupes de champagne au bar.
Elle me tendit l’une d’elles. J’y trempai mes lèvres et découvris la sensation des bulles
qui pétillaient sur ma langue. Je dis à Cora que je voulais que cet instant se prolongeât
pour l’éternité. Elle sourit. Puis, elle éclata de rire.
« - Nous chevauchons la crête d’une vague haute et magnifique qui s’apprête à
emporter Paris dans un tourbillon surréaliste ! »
Je me réveillai avec un léger mal de tête. Mon regard se précipita par la fenêtre. Je
ne retrouvai aucune trace du passage de la vague qui aurait emporté Paris dans un
tourbillon surréaliste. Au contraire, la ville apparaissait abjecte, froide et concrète,
presqu’obscène. Ses buildings gris s’étiraient sous une masse de nuages sombres, se
laissant aller à l’existence. Cette vision me donna la nausée. Je m’éloignai de la vitre
et retournai m’asseoir dans mon fauteuil, au milieu de mon appartement, au dix-
septième étage d’un immeuble, rue de la Convention, dans le quinzième
arrondissement de Paris. Il y avait du café au lait, froid, sur le guéridon, à côté d’un
quart de tarte aux fraises, et une cigarette qui s’était entièrement consumée dans le
cendrier posé sur l’accoudoir. Je me levai difficilement et recherchai, dans ma
bibliothèque, le poème que Cora m’avait écrit, il y a soixante ans. Je le retrouvai glissé
entre deux livres de la Pléiade.
Je fermai les yeux, assise dans mon fauteuil, et je me dis que s’il ne subsistait aucun
vestige de ce que cela signifiait de vivre à Paris autour de 1955, il y avait cette poésie,
quelques-uns de mes tableaux, le cheval-grue et la femme-réverbère, et l’art en
général, pour témoigner de notre « histoire », la mienne, celle de Cora, celle de toute
une génération, dont l’énergie mûrît en une belle et longue fulguration. Avant de
m’endormir, je regardai encore par la fenêtre. La pluie se mit à tomber. Je crus
distinguer la ligne de marée haute, cet espace-temps où la vague surréaliste finit par
se briser, avant de redescendre, mais, peut-être, était-ce déjà dans mon rêve.
« Poudre aux yeux, l’avaloire à couleuvres ouverte,
L’alphabet Braille dans les pognes, c’est le faible en
Gueule. Il est assis au premier rang.
Sur la piste, il y a l’homme de plume et de poids
Et son train.
Son train ; le batteur d’estrade, le metteur en
Œuvre, le crapaud accoucheur
C’est la grande parade.
Bons becs et faux nez, ils sont là à s’entrebaiser, redonder,
grandiloquer, confabuler, outrecuider… Ils carrent le cercle,
Triangulent le néant, ils parlent couleur et transcendances
Ils parlent d’or et d’ores et déjà avec la vergogne que
L’on sait…
Fleurissent le trope et la boursouflure, applaudit le faible en
Gueule, Voilà notre Tes à l’ordre du jour :
On l’introduit dans les vues de,
On l’acoquine aux ismes,
On la presse entre le ziste et le zeste
On la perd en conjectures
Et le coq-à-l’âne aidant
On l’égare on s’égare
On la perd entre chien et loup
On la perd pour de bon.
Pourtant, quelque part hors de l’équation espace-temps,
Tes existe dans son air à vivre. Elle est libre, intangible
Elle est Tes, elle rit aux anges, à la lune, à son
Cheval-grue, à sa femme-réverbère. »*
* Ce poème est réellement inscrit sur
un bout de papier conservé dans la
bibliothèque de ma grand-tante, Tes. Il
a été écrit par la poétesse Lily
Bazalgette. Et lui a été dédié.
Baptiste Erpicum

Contenu connexe

Tendances

Les lettres de mon moulin
Les  lettres de mon moulinLes  lettres de mon moulin
Les lettres de mon moulin
EPSILIM
 
Florileges
Florileges Florileges
Florileges
EPSILIM
 
Fde4 yosun selin paktunç - les poèmes saturniens de verlaine, slayt
Fde4   yosun selin paktunç - les poèmes saturniens de verlaine, slaytFde4   yosun selin paktunç - les poèmes saturniens de verlaine, slayt
Fde4 yosun selin paktunç - les poèmes saturniens de verlaine, slayt
AATAYYILMAZ4
 
Jean de la fontaine
Jean de la fontaineJean de la fontaine
Jean de la fontaine
EPSILIM
 

Tendances (20)

Thiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-même
Thiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-mêmeThiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-même
Thiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-même
 
Devoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiens
Devoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiensDevoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiens
Devoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiens
 
Les lettres de mon moulin
Les  lettres de mon moulinLes  lettres de mon moulin
Les lettres de mon moulin
 
Guigou les entretiens de puvis de chavannes
Guigou les entretiens de puvis de chavannesGuigou les entretiens de puvis de chavannes
Guigou les entretiens de puvis de chavannes
 
Georges Emmanuel Clancier
Georges Emmanuel ClancierGeorges Emmanuel Clancier
Georges Emmanuel Clancier
 
Aragon, le fou d'elsa
Aragon, le fou d'elsaAragon, le fou d'elsa
Aragon, le fou d'elsa
 
Florileges
Florileges Florileges
Florileges
 
Olivier hoën décision de bouqiin
Olivier hoën décision de bouqiinOlivier hoën décision de bouqiin
Olivier hoën décision de bouqiin
 
Cahiers de Poésie 18
Cahiers de Poésie 18Cahiers de Poésie 18
Cahiers de Poésie 18
 
Fde4 yosun selin paktunç - les poèmes saturniens de verlaine, slayt
Fde4   yosun selin paktunç - les poèmes saturniens de verlaine, slaytFde4   yosun selin paktunç - les poèmes saturniens de verlaine, slayt
Fde4 yosun selin paktunç - les poèmes saturniens de verlaine, slayt
 
Jean de la fontaine
Jean de la fontaineJean de la fontaine
Jean de la fontaine
 
Interview dans la foret lointaine
Interview dans la foret lointaineInterview dans la foret lointaine
Interview dans la foret lointaine
 
Chemin faisant - Contes et pistes pédagogiques
Chemin faisant - Contes et pistes pédagogiquesChemin faisant - Contes et pistes pédagogiques
Chemin faisant - Contes et pistes pédagogiques
 
Camus letranger (1)
Camus letranger (1)Camus letranger (1)
Camus letranger (1)
 
Jeu de rimes diapo
Jeu de rimes diapoJeu de rimes diapo
Jeu de rimes diapo
 
"Et la ville devient fantastique", (Recueil de Nouvelles, Texte intégral).
"Et la ville devient fantastique", (Recueil de Nouvelles, Texte intégral)."Et la ville devient fantastique", (Recueil de Nouvelles, Texte intégral).
"Et la ville devient fantastique", (Recueil de Nouvelles, Texte intégral).
 
Verlaine selección de poemas
Verlaine selección de poemasVerlaine selección de poemas
Verlaine selección de poemas
 
T, suzanne valadon et ses souvenirs de modèle
T, suzanne valadon et ses souvenirs de modèleT, suzanne valadon et ses souvenirs de modèle
T, suzanne valadon et ses souvenirs de modèle
 
Recueil "L'insolent Ciel", Marius Dion
Recueil "L'insolent Ciel", Marius DionRecueil "L'insolent Ciel", Marius Dion
Recueil "L'insolent Ciel", Marius Dion
 
Pierre St Vincent Spasmotsfolies ch1 à 6 mars 2015
Pierre St Vincent Spasmotsfolies ch1 à 6 mars 2015Pierre St Vincent Spasmotsfolies ch1 à 6 mars 2015
Pierre St Vincent Spasmotsfolies ch1 à 6 mars 2015
 

En vedette

Depliant vote-commune-plus-de-mille-habitants
Depliant vote-commune-plus-de-mille-habitantsDepliant vote-commune-plus-de-mille-habitants
Depliant vote-commune-plus-de-mille-habitants
AlainBenard
 
Le programme de la Coupe du monde féminine de rugby
Le programme de la Coupe du monde féminine de rugby Le programme de la Coupe du monde féminine de rugby
Le programme de la Coupe du monde féminine de rugby
Marc De Jongy
 
Alain garnier adbs - reseaux sociaux et info doc-v2
Alain garnier   adbs - reseaux sociaux et info doc-v2Alain garnier   adbs - reseaux sociaux et info doc-v2
Alain garnier adbs - reseaux sociaux et info doc-v2
ADBS
 
Document
DocumentDocument
Document
ViewOn
 

En vedette (20)

Practica 2
Practica 2Practica 2
Practica 2
 
Etude iPad Kreactive Technologies / Altics
Etude iPad Kreactive Technologies / AlticsEtude iPad Kreactive Technologies / Altics
Etude iPad Kreactive Technologies / Altics
 
París desde el aire...
París desde el aire...París desde el aire...
París desde el aire...
 
kukoc
kukockukoc
kukoc
 
Depliant vote-commune-plus-de-mille-habitants
Depliant vote-commune-plus-de-mille-habitantsDepliant vote-commune-plus-de-mille-habitants
Depliant vote-commune-plus-de-mille-habitants
 
Le programme de la Coupe du monde féminine de rugby
Le programme de la Coupe du monde féminine de rugby Le programme de la Coupe du monde féminine de rugby
Le programme de la Coupe du monde féminine de rugby
 
Terapia femenina
Terapia femeninaTerapia femenina
Terapia femenina
 
Alain garnier adbs - reseaux sociaux et info doc-v2
Alain garnier   adbs - reseaux sociaux et info doc-v2Alain garnier   adbs - reseaux sociaux et info doc-v2
Alain garnier adbs - reseaux sociaux et info doc-v2
 
Love quotes
Love quotesLove quotes
Love quotes
 
El texto digital
El texto digitalEl texto digital
El texto digital
 
Islam
IslamIslam
Islam
 
Antecedentes Generales de la Mecánica
Antecedentes Generales de la MecánicaAntecedentes Generales de la Mecánica
Antecedentes Generales de la Mecánica
 
Glasgow
GlasgowGlasgow
Glasgow
 
La doc au fil du temps
La doc au fil du tempsLa doc au fil du temps
La doc au fil du temps
 
Document
DocumentDocument
Document
 
Matemáticas y biología (2000)
Matemáticas y biología (2000)Matemáticas y biología (2000)
Matemáticas y biología (2000)
 
Micromodule Variateur Mural Z-Wave Plus Smart Homer Europe manual
Micromodule Variateur Mural Z-Wave Plus Smart Homer Europe manualMicromodule Variateur Mural Z-Wave Plus Smart Homer Europe manual
Micromodule Variateur Mural Z-Wave Plus Smart Homer Europe manual
 
Longitud
LongitudLongitud
Longitud
 
Didáctica del aula digital
Didáctica del aula digitalDidáctica del aula digital
Didáctica del aula digital
 
Petit lexique du digital
Petit lexique du digitalPetit lexique du digital
Petit lexique du digital
 

Similaire à Tes sur la vague

Le Pur et l'Impur (Litt.Gene.) (French Edition) - Colette.pdf
Le Pur et l'Impur (Litt.Gene.) (French Edition) - Colette.pdfLe Pur et l'Impur (Litt.Gene.) (French Edition) - Colette.pdf
Le Pur et l'Impur (Litt.Gene.) (French Edition) - Colette.pdf
AbdelhakZahra
 
Mon cousin d¹amérique
Mon cousin d¹amériqueMon cousin d¹amérique
Mon cousin d¹amérique
LeSoir.be
 
Hommage à René Char
Hommage à René CharHommage à René Char
Hommage à René Char
al1gou
 
20140328 nouvelle inédite : à la quête de la fleur de grasse,
20140328 nouvelle inédite : à la quête de la fleur de grasse,20140328 nouvelle inédite : à la quête de la fleur de grasse,
20140328 nouvelle inédite : à la quête de la fleur de grasse,
abdelmalek aghzaf
 

Similaire à Tes sur la vague (20)

Le Pur et l'Impur (Litt.Gene.) (French Edition) - Colette.pdf
Le Pur et l'Impur (Litt.Gene.) (French Edition) - Colette.pdfLe Pur et l'Impur (Litt.Gene.) (French Edition) - Colette.pdf
Le Pur et l'Impur (Litt.Gene.) (French Edition) - Colette.pdf
 
Promenade à Montmartre, sur un texte de Francis Carco
Promenade à Montmartre, sur un texte de Francis CarcoPromenade à Montmartre, sur un texte de Francis Carco
Promenade à Montmartre, sur un texte de Francis Carco
 
22 pages extraites du livre Plus que Vainqueur de Y.C.SAMBA DEBRASA
22 pages extraites du livre Plus que Vainqueur de Y.C.SAMBA DEBRASA22 pages extraites du livre Plus que Vainqueur de Y.C.SAMBA DEBRASA
22 pages extraites du livre Plus que Vainqueur de Y.C.SAMBA DEBRASA
 
EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry PoncetEXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
 
Les textes lauréats du 2e concours de récits "17 boulevard Jourdan"
Les textes lauréats du 2e concours de récits "17 boulevard Jourdan"Les textes lauréats du 2e concours de récits "17 boulevard Jourdan"
Les textes lauréats du 2e concours de récits "17 boulevard Jourdan"
 
Mon cousin d¹amérique
Mon cousin d¹amériqueMon cousin d¹amérique
Mon cousin d¹amérique
 
Plus que vainqueur pages 14 à 18.pdf
Plus que vainqueur pages 14 à 18.pdfPlus que vainqueur pages 14 à 18.pdf
Plus que vainqueur pages 14 à 18.pdf
 
Tendre est l'ennui de Bruno Baunard de Mèze
Tendre est l'ennui de Bruno Baunard de MèzeTendre est l'ennui de Bruno Baunard de Mèze
Tendre est l'ennui de Bruno Baunard de Mèze
 
femmes en poésie_10.pptx
femmes en poésie_10.pptxfemmes en poésie_10.pptx
femmes en poésie_10.pptx
 
Victor hugo
Victor hugoVictor hugo
Victor hugo
 
Epreuve commentaire roman pour le Bac de Français
Epreuve commentaire roman pour le Bac de FrançaisEpreuve commentaire roman pour le Bac de Français
Epreuve commentaire roman pour le Bac de Français
 
Présentation "Insolences" de Max Malentraide
Présentation "Insolences" de Max MalentraidePrésentation "Insolences" de Max Malentraide
Présentation "Insolences" de Max Malentraide
 
L attrait du monde
L attrait du mondeL attrait du monde
L attrait du monde
 
Nana
NanaNana
Nana
 
Hommage à René Char
Hommage à René CharHommage à René Char
Hommage à René Char
 
20140328 nouvelle inédite : à la quête de la fleur de grasse,
20140328 nouvelle inédite : à la quête de la fleur de grasse,20140328 nouvelle inédite : à la quête de la fleur de grasse,
20140328 nouvelle inédite : à la quête de la fleur de grasse,
 
Ploc revue haiku_numero_46
Ploc revue haiku_numero_46Ploc revue haiku_numero_46
Ploc revue haiku_numero_46
 
balzac_une_double_famille.pdf
balzac_une_double_famille.pdfbalzac_une_double_famille.pdf
balzac_une_double_famille.pdf
 
Klaxon 01
Klaxon 01Klaxon 01
Klaxon 01
 
« Naissance », d'Isabelle Villain
« Naissance », d'Isabelle Villain« Naissance », d'Isabelle Villain
« Naissance », d'Isabelle Villain
 

Tes sur la vague

  • 1. Tes sur la vague Cette année-là, à la fin de l’été, je montai, à la suite d’autres voyageurs, dans le train en direction de Paris. Je m’assis sur un siège libre, dos au sens de la marche, et, pendant le voyage, je regardai, à travers la vitre, le paysage disparaître au loin : les maisons bruxelloises s’espacèrent, devinrent toutes petites, puis s’éclipsèrent à l’horizon. Elles furent remplacées par une plaine couverte de récoltes, et des pâturages. La pluie se mit à tomber. Elle cinglait les vitres sous la poussée du vent. Les gouttes s’étiraient pour former des rangées de perles, depuis l’avant du wagon jusqu’à l’arrière. Il pleuvait très fort. Je dépliai la lettre de recommandation du professeur Beauregard. J’en relus un passage que je connaissais déjà par cœur. « Tandis que je donnais cours de dessin aux Beaux-Arts de Bruxelles, Mlle Thérèse Dumont attira mon attention par la qualité de son travail et sa vision des choses, très personnelle. Je retins ses qualités artistiques indéniables et un goût réel pour la peinture. Une fois qu’elle eut achevé ses études, elle exprima le souhait d’entreprendre une carrière artistique à Paris. Je l’encourageai à poursuivre ce projet, convaincu que son talent pourrait s’épanouir auprès d’artistes qui refusent de sacrifier leur inventivité à la représentation du monde visible. » À Paris, l’averse était passée. On voyait l’éclat du soleil se refléter dans les flaques d’eau. Je pris le second document que m’avait donné le professeur Beauregard, un plan de la ville sur lequel était indiqué un hôtel où je pourrais séjourner quelques jours. Je me perdis en chemin, mais c’était bien agréable de marcher, au hasard, dans une ville inconnue, sans que personne ne vous attende quelque part. L’hôtel, sur lequel je tombai enfin, était plus coûteux que je ne l’avais imaginé. Le réceptionniste me confia que sa tante louait une chambre du côté de Montmartre. Il l’appela pour moi et convint d’un rendez-vous. Il me dit qu’elle était petite et avait des cheveux blancs. Grâce à sa description, je la retrouvai, sans peine, au pied d’un immeuble, rue Lamarck. La dame âgée me précéda dans l’escalier, jusqu’au septième étage, sous les toits. La pièce était dénuée de tout confort. Il n’y avait pas d’eau, pas de chauffage, pas d’électricité. Mais c’était tout à fait charmant. En passant la tête par la lucarne, on voyait le Sacré-Cœur, planté au sommet de la butte Montmartre, et les enfants qui glissaient le long de rampes d’escaliers accrochés à flanc de colline. Je dis à la dame aux cheveux blancs que je prenais la chambre. Elle me demanda de régler un mois de loyer, d’avance. Mes économies en furent réduites à néant. Il fallut que je me mette à l’œuvre. Le lendemain matin, le soleil se découpa à travers la lucarne de ma nouvelle chambre, encadrant mon visage posé sur l’oreiller. J’ouvris les yeux, sous l’effet de la lumière, et me dis que la nuit avait été parfaitement agréable. Sans déjeuner, je descendis les escaliers de l’immeuble, quatre à quatre, dévalai la butte Montmartre, traversai la Seine, puis le boulevard Saint-Germain des Prés, et arrivai aux ateliers de la rue du Cherche-Midi. Je me glissai à l’intérieur du bâtiment, en même temps qu’un groupe de jeunes artistes qui riaient très fort.
  • 2. Quand je vis un peintre, de dos, retoucher une grande toile sombre qui représentait une femme nue, allongée sous le masque bienveillant de la mort, je sus que j’avais trouvé Jean Fromembert. Je lui tendis la lettre de recommandation du professeur Beauregard. Jean Fromembert lut la lettre, la replia et la glissa dans la poche de son tablier. Il ne dit rien et reprit son travail. La femme nue avait la peau diaphane. Elle se détachait sur un fond bleu, très foncé. Lorsque le peintre affirma son regard à coups de pinceau frénétiques, elle sembla ne plus craindre la mort, qui l’attendait, accroupie au-dessus d’elle. Jean Fromembert prit du recul pour contempler son œuvre. Il émit un long râle de satisfaction, avant de se rappeler que j’attendais, postée derrière lui. « - Revenez demain, jeune fille. Vous pourrez vous installer dans ce coin de mon atelier. » Du début de l’automne à la fin de l’hiver, je travaillai chaque jour sans relâche. Quand je finissais un tableau, je le déposais, sur le chemin du retour, chez un galeriste de la place du Tertre. Le soir, je dinais dans un café situé à l’angle de ma rue. Un lampadaire projetait de la lumière orangée sur la façade. La porte grinçait et le carrelage collait sous la semelle. Le patron me servait habituellement un bol de soupe, avec une miche de pain. Il me faisait rarement payer. En échange, je disais à ses clients qu’il reviendrait bientôt, alors qu’il se rendait chez sa maitresse ou visitait des amis. Je m’occupais aussi de son chien, qui était très doux. Son poil était noir et lustré. Je le caressais souvent. Il posait sa tête sur mes cuisses, en bavant, pour me témoigner son affection réciproque. Je montais me coucher de bonne heure. Je me glissais sous trois couvertures, pour combattre le froid, et regardais les étoiles, à travers la lucarne de ma chambre, avant de m’endormir. Au début du printemps, le galeriste m’invita dans le réduit au fond de sa galerie. Il fourra le nez dans ses papiers. Il calcula qu’il avait vendu quatorze de mes tableaux, en six mois, tandis que je lui en avais apporté au moins le double. Il conclut qu’il ne pourrait plus exposer mes nouvelles toiles, tant qu’il n’aurait pas écoulé celles qui s’accumulaient déjà dans sa réserve. Je décidai dès lors de prendre mes samedis pour essayer de vendre mes tableaux moi-même. Je présentai mes œuvres sur la place du Tertre et dans tous les cafés de Montmartre. L’un de ces jours, je croisai la route de Cora Manuski, une jeune peintre qui démarchait aussi dans la rue. Cora jeta un œil sur mes toiles et me dit qu’elles étaient pleines de poésie. Je lui expliquai qu’il s’agissait d’un cheval-grue et d’une femme-réverbère. Elle rit beaucoup et me promit que nous allions devenir de très bonnes amies. « - Est-ce qu’on n’est pas bien ma petite Tes ? J’ai le cœur chaud de nous savoir, ensemble, toi et moi, prêtes à leur montrer qui nous sommes. » Cora avait de la suite dans les idées. Pendant qu’elle attirait le chaland, avec son bagou effronté, moi, je restais sans rien dire, en battant des cils d’un air timide. Ce procédé nous permit à chacune de vendre une toile à un touriste anglais. Pour célébrer notre bonne fortune, Cora m’emmena dans les cafés de Montparnasse. Les poètes récitaient des textes, debout sur les tables. Les verres s’entrechoquaient, à chaque toast porté à la vie de bohème. Cora alla chercher deux coupes de champagne au bar.
  • 3. Elle me tendit l’une d’elles. J’y trempai mes lèvres et découvris la sensation des bulles qui pétillaient sur ma langue. Je dis à Cora que je voulais que cet instant se prolongeât pour l’éternité. Elle sourit. Puis, elle éclata de rire. « - Nous chevauchons la crête d’une vague haute et magnifique qui s’apprête à emporter Paris dans un tourbillon surréaliste ! » Je me réveillai avec un léger mal de tête. Mon regard se précipita par la fenêtre. Je ne retrouvai aucune trace du passage de la vague qui aurait emporté Paris dans un tourbillon surréaliste. Au contraire, la ville apparaissait abjecte, froide et concrète, presqu’obscène. Ses buildings gris s’étiraient sous une masse de nuages sombres, se laissant aller à l’existence. Cette vision me donna la nausée. Je m’éloignai de la vitre et retournai m’asseoir dans mon fauteuil, au milieu de mon appartement, au dix- septième étage d’un immeuble, rue de la Convention, dans le quinzième arrondissement de Paris. Il y avait du café au lait, froid, sur le guéridon, à côté d’un quart de tarte aux fraises, et une cigarette qui s’était entièrement consumée dans le cendrier posé sur l’accoudoir. Je me levai difficilement et recherchai, dans ma bibliothèque, le poème que Cora m’avait écrit, il y a soixante ans. Je le retrouvai glissé entre deux livres de la Pléiade. Je fermai les yeux, assise dans mon fauteuil, et je me dis que s’il ne subsistait aucun vestige de ce que cela signifiait de vivre à Paris autour de 1955, il y avait cette poésie, quelques-uns de mes tableaux, le cheval-grue et la femme-réverbère, et l’art en général, pour témoigner de notre « histoire », la mienne, celle de Cora, celle de toute une génération, dont l’énergie mûrît en une belle et longue fulguration. Avant de m’endormir, je regardai encore par la fenêtre. La pluie se mit à tomber. Je crus distinguer la ligne de marée haute, cet espace-temps où la vague surréaliste finit par se briser, avant de redescendre, mais, peut-être, était-ce déjà dans mon rêve. « Poudre aux yeux, l’avaloire à couleuvres ouverte, L’alphabet Braille dans les pognes, c’est le faible en Gueule. Il est assis au premier rang. Sur la piste, il y a l’homme de plume et de poids Et son train. Son train ; le batteur d’estrade, le metteur en Œuvre, le crapaud accoucheur C’est la grande parade. Bons becs et faux nez, ils sont là à s’entrebaiser, redonder, grandiloquer, confabuler, outrecuider… Ils carrent le cercle, Triangulent le néant, ils parlent couleur et transcendances Ils parlent d’or et d’ores et déjà avec la vergogne que L’on sait… Fleurissent le trope et la boursouflure, applaudit le faible en Gueule, Voilà notre Tes à l’ordre du jour : On l’introduit dans les vues de, On l’acoquine aux ismes, On la presse entre le ziste et le zeste On la perd en conjectures
  • 4. Et le coq-à-l’âne aidant On l’égare on s’égare On la perd entre chien et loup On la perd pour de bon. Pourtant, quelque part hors de l’équation espace-temps, Tes existe dans son air à vivre. Elle est libre, intangible Elle est Tes, elle rit aux anges, à la lune, à son Cheval-grue, à sa femme-réverbère. »* * Ce poème est réellement inscrit sur un bout de papier conservé dans la bibliothèque de ma grand-tante, Tes. Il a été écrit par la poétesse Lily Bazalgette. Et lui a été dédié. Baptiste Erpicum