SlideShare une entreprise Scribd logo
Il faut guetter le bleu du ciel sans cesser de remuer le couteau dans la plaie. 
Gérard Guégan
Au commencement était le verbe, et puis le sujet et le
complément. Je me fendais les lèvres sur mes poèmes, je m’y cassais les
dents. Le chiendent poussait dans le jardin, et je n’avais que mes mots
pour désherber.
	 Alors on écrit, on écrit, on écrit. En me disant que si ça fait
brûler mes doigts, je n’aurai plus à aller bosser à l’usine ou dans les
champs. Échec, doigts ignifugés, il reste au moins les ongles à ronger, les
mots à ranger.
	 Trou noir, pages blanches, plus blanches que la nuit. On
insomnise, trouve un vieil argentique à la poubelle. Déclic, les joues
rougissent à cause des claques.
	 Je barbote dans mes textes et mes photos, partout ailleurs c’est le
chaos.
	 La poésie parce que la prose c’est épuisant, les vers parce que
nous finirons tous rongés par eux.
	 Dans mes textes, refuser d’aller au bout de la ligne. Créer du vide,
donner le vertige. Questionner le monde avec quelques vers, sauter dans
le sens sans parachute.
	 Faire rimer les contraires, transformer les antithèses en
synonymes. Mélanger déclarations d’amour et appels au meurtre,
épitaphes et acronymes. Les fleurs bleues sont comme les
chrysanthèmes, elle grandissent grâce au fumier. S’enivrer du parfum
d’une rose, écarteler le jardinier.
	 Parler de la pluie et du beau temps, du big bang et de
l’apocalypse. Entre défendre les faibles et les condamner à mort, il n’y
a qu’un point-virgule de différence. M’adresser à toi, leur parler à eux,
déclamer dans la rue ou laisser un post-it sur le frigo.
	 Tout ça, ça revient au même, écrire des poèmes c’est à la portée
de tous. Les donner à lire c’est être un peu fou. C’est la différence entre
écrire avec ses tripes et les revendre à un boucher.
La photo c’est pas pareil, elle exige moins de me déshabiller. Elle
est aussi introspective, ceci dit. Quoi que je prenne en photo, ce n’est que
moi que je raconte. Ma ville, ma chérie, mes amis, mes inconnus, tout est
bon pour tracer ma propre carte. La photo, c’est un pays d’apatride dont
il fallait bien un jour écrire un guide.
	 Cette contrée photographique, je l’ai parcourue pendant des
années à dos de Pentax. L’argentique m’a beaucoup appris. J’ai appris à ne
pas mitrailler. Les armes c’est dangereux. J’ai aimé l’obscurité rougissante
du labo et l’odeur de la chimie. La tête penchée sur le révélateur, j’ai
frissonné en regardant du papier blanc devenir immeuble, cheveux ou
encore train abandonné.
	 Je suis un homme ingrat, et je t’ai tourné le dos, laboratoire,
tellement tu te faisais rare. Depuis, j’ai adopté des enfants numériques, on
a même appris à s’aimer.
	 Le noir et blanc m’a obsédé pendant des années. C’est la trace
de l’enfance, quand j’étais intimement persuadé que mes grands-parents
avaient vécu dans un monde sans aucune autre couleur. C’était logique,
j’avais vu tous les Chaplin.
	 La couleur est arrivée sur le tard. On m’avait bien dit au Pôle
Emploi qu’il fallait que je devienne adulte.
	 Dans ma maison, images et mots se bousculent, se battent parfois,
s’aiment toujours, et le soir font l’amour pour accoucher de toute une
armée de moi. J’écris les cigarettes pour mieux photographier le cendrier.
J’écris le café que je renverse sur mes négatifs. J’écris la pluie quand j’ai
la flemme de sortir, je photographie le soleil quand je veux picoler en
terrasse.
	 Je me demande souvent si vous montrer tout ça est une bonne
idée. Les photos, les poèmes, c’est ma maison. Je vous fais tout visiter
comme si j’étais agent immobilier. Je vends ma maison, je détruis mon
intime. En vendant mes démons, je détruis ma maison. Il ne reste pas
grand chose à fourguer. Je vous cède à bon prix mes exodes et mes
névroses, le lit de mon enfance dans lequel j’ai désappris à dormir.
Je solde la campagne et j’offre même mon ennui d’antan, et ces nuits
languissantes qui fuyaient en rampant. Je détruis ma maison et puis ses
alentours, pour laisser du courrier le facteur devra faire un détour.
	 Je regarde souvent le monde en noir et blanc, parce que j’ai peur
de me rendre compte qu’en couleur, ce qui tombe des yeux des nuages
n’est pas de l’eau mais du sang. Les photos en couleur me servent de
réveil, elles me rappellent que la réalité n’est pas toute grise. Alors quand
l’eau coule et se fait encre, je m’assois sur un banc, je sors mon carnet et je
t’attends.
	 J’essaie de désarmer le désespoir et la tristesse, afin d’être le seul
à avoir un fusil. J’impose ma dictature à tout un peuple de syllabes et
d’images qui sans moi serait opprimé par un autre. Je veux envahir le
monde parce que ce que j’ai à exprimer est trop gros pour un journal
intime. Je suis le contremaitre de l’usine de mes rêves, et la pointeuse a le
goût de tes lèvres.  
	 Tu vois, je t’offre ces pages parce que les fleurs c’est périssable et
que chaque lettre est faite pour ta bouche.
	 Finalement, je détruis ma maison mais il reste toujours les
fondations.
J’attends
Tu attends
Il attend
Elle aussi, d’ailleurs
Nous attendons
Vous attendez
Ils partent sans nous
On reste sur le quai
La voix enregistrée nous annonce
Que nous avons raté nos vies
On regardera notre enfance
comme on a regardé passer les trains.
Finalement on a raté les deux.
Le train était en retard,
l’enfance en avance.
Il ne nous reste plus qu’à grandir
et à
dérailler.
Pose tes pommes dans mes paumes,
on recrachera les pépins.
Assassine mes démons,
Je chérirai les tiens.
Lis les lignes dans mes paumes,
Dessine-moi un chemin.
Vandalise mes démons,
Je m’occupe de tes mains.
Ils ont fait des travaux
Les cages ça s’améliore
Mais même une cage en or
C’est juste des barreaux
Et des morts
Toi,
je t’ai vue de côté,
tu regardais ailleurs que vers moi.
Transforme-toi en miroir,
j’ai besoin de nous voir.
Regarde au loin, Camarade,
tu verras la mer.
Imagine que tu nages,
que sont morts les requins.
Imagine-moi noyé,
les cauchemars en bouées,
et qu’autour de la vase,
y’a nos heures qui s’évadent.
Camarade, regarde au loin,
tu verras que le sable c’est pas si fin.
Je vieillirai comme je veux et où je veux.
Je tournerai sûrement le dos à ma vie,
à tous ces moi que j’ai été,
que je ne suis plus.
J’aurai des tas de remords mais aucun regret.
Je rierai tout le temps,
le torse bombé faisant face au vent.
Et surtout,
je n’irai pas à mon enterrement.
Fais entrer le ciel par la fenêtre
Que sèche enfin ma peau
Et qu’enfin la cigarette
Se récite en demi-mots
Et j’écrirai sur les volets
Que le soleil peut s’habiller
Quand tu promènes à demi-nue
Quand le soldat inconnu
Joue au héros
A la fenêtre
Nous prend de haut
Nous prend la tête
Et si tu regardes par la fenêtre
Alors tu verras pleuvoir mes os
Et les éclairs en cigarettes
Se consumeront comme nos héros
Et j’écrirai dans la buée
Que nos yeux sont des bouées
Que l’océan c’est de la boue
Et qu’il vaut mieux mourir debout
Comme nos héros
Comme nos fenêtres
La fin des mégots
Ça se fête
Pends-moi de haut
Prends-moi tout court
En échafaud
Comme en amour
L’héroïsme c’est pour les morts
Alors meurs-moi un peu moins fort
Et s’il-te-plaît ouvre la fenêtre
Que respirent les cigarettes
Dans la ruelle des chiens sordides, y’a plus que des lampadaires qui
crachent du vide. J’y traîne un peu mes pas, la fin du monde attendra.
Laurent Santi, Je détruis ma maison, 2014
Je détruis ma maison

Contenu connexe

Tendances

Florileges
Florileges Florileges
Florileges EPSILIM
 
Joe dassin
Joe dassinJoe dassin
Joe dassinDroow
 
Présentation des ateliers
Présentation des ateliersPrésentation des ateliers
Présentation des ateliersEPSILIM
 
Rossel5
Rossel5Rossel5
Rossel5
LeSoir.be
 
Jeu de rimes diapo
Jeu de rimes diapoJeu de rimes diapo
Jeu de rimes diapo
EPSILIM
 
Norhane De Yas
Norhane De YasNorhane De Yas
Norhane De Yassolid80
 
à l'abri craint des vains conforts (poèmes vécus)
à l'abri craint des vains conforts (poèmes vécus)à l'abri craint des vains conforts (poèmes vécus)
à l'abri craint des vains conforts (poèmes vécus)Joseph K Bioux Amis
 
Charles Aznavour
Charles AznavourCharles Aznavour
Charles Aznavour
Juan Alfonso
 
Charlesaznavour[1].M.Tod.
Charlesaznavour[1].M.Tod.Charlesaznavour[1].M.Tod.
Charlesaznavour[1].M.Tod.guest2ebfd9
 
Thiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-même
Thiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-mêmeThiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-même
Thiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-même
Join-Lambert Blaise
 
Fiche pédagogique poésie au secondaire
Fiche pédagogique poésie au secondaireFiche pédagogique poésie au secondaire
Raymond queneau
Raymond queneauRaymond queneau
Raymond queneau
Aberi Kajo
 
Alphonse de Lamartine
Alphonse de LamartineAlphonse de Lamartine
Alphonse de LamartineEPSILIM
 
Les parisiennes de kiraz - chambellant
Les parisiennes de kiraz  - chambellantLes parisiennes de kiraz  - chambellant
Les parisiennes de kiraz - chambellantIsabel vidaurreta
 
L'Insolent Ciel
L'Insolent CielL'Insolent Ciel
L'Insolent Ciel
MariusDionn
 
Enfant poete
Enfant poeteEnfant poete
Enfant poete
Benjamin Mériauxpro
 
57 sonnets spiraux
57 sonnets spiraux57 sonnets spiraux
57 sonnets spiraux
Louis-François Pilard
 
Les parisennes de kiraz
Les parisennes de kirazLes parisennes de kiraz
Les parisennes de kirazlyago
 
Discours lamine s salma d'or 2017
Discours lamine s salma d'or 2017Discours lamine s salma d'or 2017
Discours lamine s salma d'or 2017
Ndiayomaad Services
 
Support oral histoire des arts
Support oral histoire des artsSupport oral histoire des arts
Support oral histoire des artsAnneBresard
 

Tendances (20)

Florileges
Florileges Florileges
Florileges
 
Joe dassin
Joe dassinJoe dassin
Joe dassin
 
Présentation des ateliers
Présentation des ateliersPrésentation des ateliers
Présentation des ateliers
 
Rossel5
Rossel5Rossel5
Rossel5
 
Jeu de rimes diapo
Jeu de rimes diapoJeu de rimes diapo
Jeu de rimes diapo
 
Norhane De Yas
Norhane De YasNorhane De Yas
Norhane De Yas
 
à l'abri craint des vains conforts (poèmes vécus)
à l'abri craint des vains conforts (poèmes vécus)à l'abri craint des vains conforts (poèmes vécus)
à l'abri craint des vains conforts (poèmes vécus)
 
Charles Aznavour
Charles AznavourCharles Aznavour
Charles Aznavour
 
Charlesaznavour[1].M.Tod.
Charlesaznavour[1].M.Tod.Charlesaznavour[1].M.Tod.
Charlesaznavour[1].M.Tod.
 
Thiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-même
Thiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-mêmeThiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-même
Thiebault sisson puvis de chavannes raconté par lui-même
 
Fiche pédagogique poésie au secondaire
Fiche pédagogique poésie au secondaireFiche pédagogique poésie au secondaire
Fiche pédagogique poésie au secondaire
 
Raymond queneau
Raymond queneauRaymond queneau
Raymond queneau
 
Alphonse de Lamartine
Alphonse de LamartineAlphonse de Lamartine
Alphonse de Lamartine
 
Les parisiennes de kiraz - chambellant
Les parisiennes de kiraz  - chambellantLes parisiennes de kiraz  - chambellant
Les parisiennes de kiraz - chambellant
 
L'Insolent Ciel
L'Insolent CielL'Insolent Ciel
L'Insolent Ciel
 
Enfant poete
Enfant poeteEnfant poete
Enfant poete
 
57 sonnets spiraux
57 sonnets spiraux57 sonnets spiraux
57 sonnets spiraux
 
Les parisennes de kiraz
Les parisennes de kirazLes parisennes de kiraz
Les parisennes de kiraz
 
Discours lamine s salma d'or 2017
Discours lamine s salma d'or 2017Discours lamine s salma d'or 2017
Discours lamine s salma d'or 2017
 
Support oral histoire des arts
Support oral histoire des artsSupport oral histoire des arts
Support oral histoire des arts
 

En vedette

Club de la communication Midi-Pyrénées - Nouveaux outils
Club de la communication Midi-Pyrénées - Nouveaux outilsClub de la communication Midi-Pyrénées - Nouveaux outils
Club de la communication Midi-Pyrénées - Nouveaux outils
Ludovic Dublanchet
 
Chiffres clés du forum Technologique KWS Montréal
Chiffres clés du forum Technologique KWS MontréalChiffres clés du forum Technologique KWS Montréal
Chiffres clés du forum Technologique KWS Montréal
Franck NLEMBA
 
Dx situacional
Dx situacionalDx situacional
Dx situacional
Azucena Prado Espinoza
 
Maritazaaaa
MaritazaaaaMaritazaaaa
Maritazaaaa
anorencia
 
Ppt2present
Ppt2presentPpt2present
Ppt2present
Gary Yang
 
Stratégie en e-business - Partie 1
Stratégie en e-business - Partie 1Stratégie en e-business - Partie 1
Stratégie en e-business - Partie 1
Retis be
 
Presentation Du Crepa Phase V SimplifiéE
Presentation Du Crepa Phase V SimplifiéEPresentation Du Crepa Phase V SimplifiéE
Presentation Du Crepa Phase V SimplifiéE
wenyam
 
Canon information management - Facture électronique - You can
Canon information management - Facture électronique - You canCanon information management - Facture électronique - You can
Canon information management - Facture électronique - You canFlorian Reboullet
 
Le Nouveau monde par Bernard Lamon Juriste
Le Nouveau monde  par Bernard Lamon  JuristeLe Nouveau monde  par Bernard Lamon  Juriste
Le Nouveau monde par Bernard Lamon Juriste
LeHubzh
 
Lesson 4
Lesson 4Lesson 4
Lesson 4
Speaking Club
 
L'intervention de Francisque Lebrunie
L'intervention de Francisque LebrunieL'intervention de Francisque Lebrunie
L'intervention de Francisque LebrunieLudovic Dublanchet
 
L'intervention de Laurent Plainecassagne
L'intervention de Laurent PlainecassagneL'intervention de Laurent Plainecassagne
L'intervention de Laurent PlainecassagneLudovic Dublanchet
 
06 expo reforma 2011 historia
06 expo reforma 2011 historia06 expo reforma 2011 historia
06 expo reforma 2011 historia
JOSÉ AGUSTÍN LEGARRETA RODRÍGUEZ
 
Juego Academia de Policia
Juego Academia de PoliciaJuego Academia de Policia
Juego Academia de Policia
Jugar Con Juegos
 
Quelques Mise A Jour Des Trucs Sur Marrakech Vols Solutions
Quelques Mise A Jour Des Trucs Sur Marrakech Vols Solutions Quelques Mise A Jour Des Trucs Sur Marrakech Vols Solutions
Quelques Mise A Jour Des Trucs Sur Marrakech Vols Solutions
villasmarrakech4174
 
Conférence IE et RH - REUNIVEILLE CADRIFORMAT
Conférence IE et RH - REUNIVEILLE CADRIFORMATConférence IE et RH - REUNIVEILLE CADRIFORMAT
Conférence IE et RH - REUNIVEILLE CADRIFORMAT
Franck Dasilva
 
FBS ESCEM - ...compétences du maître d'ouvrage dans les projets de constructi...
FBS ESCEM - ...compétences du maître d'ouvrage dans les projets de constructi...FBS ESCEM - ...compétences du maître d'ouvrage dans les projets de constructi...
FBS ESCEM - ...compétences du maître d'ouvrage dans les projets de constructi...
HubertMalgat
 

En vedette (20)

Club de la communication Midi-Pyrénées - Nouveaux outils
Club de la communication Midi-Pyrénées - Nouveaux outilsClub de la communication Midi-Pyrénées - Nouveaux outils
Club de la communication Midi-Pyrénées - Nouveaux outils
 
Chiffres clés du forum Technologique KWS Montréal
Chiffres clés du forum Technologique KWS MontréalChiffres clés du forum Technologique KWS Montréal
Chiffres clés du forum Technologique KWS Montréal
 
Dx situacional
Dx situacionalDx situacional
Dx situacional
 
Maritazaaaa
MaritazaaaaMaritazaaaa
Maritazaaaa
 
Ppt2present
Ppt2presentPpt2present
Ppt2present
 
Stratégie en e-business - Partie 1
Stratégie en e-business - Partie 1Stratégie en e-business - Partie 1
Stratégie en e-business - Partie 1
 
Activité de synthèse_RABN13599008
Activité de synthèse_RABN13599008Activité de synthèse_RABN13599008
Activité de synthèse_RABN13599008
 
Pays Sud Charente
Pays Sud CharentePays Sud Charente
Pays Sud Charente
 
Presentation Du Crepa Phase V SimplifiéE
Presentation Du Crepa Phase V SimplifiéEPresentation Du Crepa Phase V SimplifiéE
Presentation Du Crepa Phase V SimplifiéE
 
Canon information management - Facture électronique - You can
Canon information management - Facture électronique - You canCanon information management - Facture électronique - You can
Canon information management - Facture électronique - You can
 
CV Antique nv
CV Antique nvCV Antique nv
CV Antique nv
 
Le Nouveau monde par Bernard Lamon Juriste
Le Nouveau monde  par Bernard Lamon  JuristeLe Nouveau monde  par Bernard Lamon  Juriste
Le Nouveau monde par Bernard Lamon Juriste
 
Lesson 4
Lesson 4Lesson 4
Lesson 4
 
L'intervention de Francisque Lebrunie
L'intervention de Francisque LebrunieL'intervention de Francisque Lebrunie
L'intervention de Francisque Lebrunie
 
L'intervention de Laurent Plainecassagne
L'intervention de Laurent PlainecassagneL'intervention de Laurent Plainecassagne
L'intervention de Laurent Plainecassagne
 
06 expo reforma 2011 historia
06 expo reforma 2011 historia06 expo reforma 2011 historia
06 expo reforma 2011 historia
 
Juego Academia de Policia
Juego Academia de PoliciaJuego Academia de Policia
Juego Academia de Policia
 
Quelques Mise A Jour Des Trucs Sur Marrakech Vols Solutions
Quelques Mise A Jour Des Trucs Sur Marrakech Vols Solutions Quelques Mise A Jour Des Trucs Sur Marrakech Vols Solutions
Quelques Mise A Jour Des Trucs Sur Marrakech Vols Solutions
 
Conférence IE et RH - REUNIVEILLE CADRIFORMAT
Conférence IE et RH - REUNIVEILLE CADRIFORMATConférence IE et RH - REUNIVEILLE CADRIFORMAT
Conférence IE et RH - REUNIVEILLE CADRIFORMAT
 
FBS ESCEM - ...compétences du maître d'ouvrage dans les projets de constructi...
FBS ESCEM - ...compétences du maître d'ouvrage dans les projets de constructi...FBS ESCEM - ...compétences du maître d'ouvrage dans les projets de constructi...
FBS ESCEM - ...compétences du maître d'ouvrage dans les projets de constructi...
 

Similaire à Je détruis ma maison

Serie noire
Serie noireSerie noire
Serie noire
pprem
 
LE PRINTEMPS DES POÈTES
LE PRINTEMPS DES POÈTESLE PRINTEMPS DES POÈTES
LE PRINTEMPS DES POÈTESlyceebonsoleil
 
Bras de fer
Bras  de  ferBras  de  fer
Bras de fer
EPSILIM
 
Ecritures et Aquarelles
Ecritures et AquarellesEcritures et Aquarelles
Ecritures et Aquarelles
Jacqueline Corbisier
 
Poemes radins
Poemes radinsPoemes radins
Poemes radinsarvorig
 
Wery
WeryWery
Wery
LeSoir.be
 
Aux galops-de-l-inconnu
Aux galops-de-l-inconnu Aux galops-de-l-inconnu
Aux galops-de-l-inconnu
auto-editeur
 
Aux galops-de-l-inconnu
Aux galops-de-l-inconnuAux galops-de-l-inconnu
Aux galops-de-l-inconnu
auto-editeur
 
EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry PoncetEXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
Taurnada
 
Tendre est l'ennui de Bruno Baunard de Mèze
Tendre est l'ennui de Bruno Baunard de MèzeTendre est l'ennui de Bruno Baunard de Mèze
Tendre est l'ennui de Bruno Baunard de Mèze
BMConcarneau
 
Chansons concert 2017
Chansons concert 2017Chansons concert 2017
Chansons concert 2017
Ana Bailo
 
Ici et ailleurs recueil de nouvelles
Ici et ailleurs recueil de nouvellesIci et ailleurs recueil de nouvelles
Ici et ailleurs recueil de nouvelles
EVA DIALLO AUTEUR
 
Culture urbaine - les textes
Culture urbaine - les textesCulture urbaine - les textes
Culture urbaine - les texteslfiduras
 
Devoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiens
Devoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiensDevoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiens
Devoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiens
Françoise Cahen
 
Poemas del -frança
Poemas   del -françaPoemas   del -frança
Poemas del -frança
Maria Paredes
 
Gabians et goélands de Francis Frey d'Avignon
Gabians et goélands de Francis Frey d'AvignonGabians et goélands de Francis Frey d'Avignon
Gabians et goélands de Francis Frey d'Avignon
BMConcarneau
 

Similaire à Je détruis ma maison (20)

Serie noire
Serie noireSerie noire
Serie noire
 
LE PRINTEMPS DES POÈTES
LE PRINTEMPS DES POÈTESLE PRINTEMPS DES POÈTES
LE PRINTEMPS DES POÈTES
 
Bras de fer
Bras  de  ferBras  de  fer
Bras de fer
 
Ecritures et Aquarelles
Ecritures et AquarellesEcritures et Aquarelles
Ecritures et Aquarelles
 
Poemes radins
Poemes radinsPoemes radins
Poemes radins
 
Gavalda
GavaldaGavalda
Gavalda
 
Wery
WeryWery
Wery
 
Trois oiseaux
Trois oiseauxTrois oiseaux
Trois oiseaux
 
Aux galops-de-l-inconnu
Aux galops-de-l-inconnu Aux galops-de-l-inconnu
Aux galops-de-l-inconnu
 
Aux galops-de-l-inconnu
Aux galops-de-l-inconnuAux galops-de-l-inconnu
Aux galops-de-l-inconnu
 
EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry PoncetEXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
 
Tendre est l'ennui de Bruno Baunard de Mèze
Tendre est l'ennui de Bruno Baunard de MèzeTendre est l'ennui de Bruno Baunard de Mèze
Tendre est l'ennui de Bruno Baunard de Mèze
 
Ec la_vie_est_courte
 Ec la_vie_est_courte Ec la_vie_est_courte
Ec la_vie_est_courte
 
Catalogue tribal
Catalogue tribalCatalogue tribal
Catalogue tribal
 
Chansons concert 2017
Chansons concert 2017Chansons concert 2017
Chansons concert 2017
 
Ici et ailleurs recueil de nouvelles
Ici et ailleurs recueil de nouvellesIci et ailleurs recueil de nouvelles
Ici et ailleurs recueil de nouvelles
 
Culture urbaine - les textes
Culture urbaine - les textesCulture urbaine - les textes
Culture urbaine - les textes
 
Devoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiens
Devoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiensDevoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiens
Devoir maison manuel scolaire [tsanta] Tableaux parisiens
 
Poemas del -frança
Poemas   del -françaPoemas   del -frança
Poemas del -frança
 
Gabians et goélands de Francis Frey d'Avignon
Gabians et goélands de Francis Frey d'AvignonGabians et goélands de Francis Frey d'Avignon
Gabians et goélands de Francis Frey d'Avignon
 

Je détruis ma maison

  • 1.
  • 2. Il faut guetter le bleu du ciel sans cesser de remuer le couteau dans la plaie.  Gérard Guégan
  • 3. Au commencement était le verbe, et puis le sujet et le complément. Je me fendais les lèvres sur mes poèmes, je m’y cassais les dents. Le chiendent poussait dans le jardin, et je n’avais que mes mots pour désherber. Alors on écrit, on écrit, on écrit. En me disant que si ça fait brûler mes doigts, je n’aurai plus à aller bosser à l’usine ou dans les champs. Échec, doigts ignifugés, il reste au moins les ongles à ronger, les mots à ranger. Trou noir, pages blanches, plus blanches que la nuit. On insomnise, trouve un vieil argentique à la poubelle. Déclic, les joues rougissent à cause des claques. Je barbote dans mes textes et mes photos, partout ailleurs c’est le chaos. La poésie parce que la prose c’est épuisant, les vers parce que nous finirons tous rongés par eux. Dans mes textes, refuser d’aller au bout de la ligne. Créer du vide, donner le vertige. Questionner le monde avec quelques vers, sauter dans le sens sans parachute. Faire rimer les contraires, transformer les antithèses en synonymes. Mélanger déclarations d’amour et appels au meurtre, épitaphes et acronymes. Les fleurs bleues sont comme les chrysanthèmes, elle grandissent grâce au fumier. S’enivrer du parfum d’une rose, écarteler le jardinier. Parler de la pluie et du beau temps, du big bang et de l’apocalypse. Entre défendre les faibles et les condamner à mort, il n’y a qu’un point-virgule de différence. M’adresser à toi, leur parler à eux, déclamer dans la rue ou laisser un post-it sur le frigo. Tout ça, ça revient au même, écrire des poèmes c’est à la portée de tous. Les donner à lire c’est être un peu fou. C’est la différence entre écrire avec ses tripes et les revendre à un boucher.
  • 4. La photo c’est pas pareil, elle exige moins de me déshabiller. Elle est aussi introspective, ceci dit. Quoi que je prenne en photo, ce n’est que moi que je raconte. Ma ville, ma chérie, mes amis, mes inconnus, tout est bon pour tracer ma propre carte. La photo, c’est un pays d’apatride dont il fallait bien un jour écrire un guide. Cette contrée photographique, je l’ai parcourue pendant des années à dos de Pentax. L’argentique m’a beaucoup appris. J’ai appris à ne pas mitrailler. Les armes c’est dangereux. J’ai aimé l’obscurité rougissante du labo et l’odeur de la chimie. La tête penchée sur le révélateur, j’ai frissonné en regardant du papier blanc devenir immeuble, cheveux ou encore train abandonné. Je suis un homme ingrat, et je t’ai tourné le dos, laboratoire, tellement tu te faisais rare. Depuis, j’ai adopté des enfants numériques, on a même appris à s’aimer. Le noir et blanc m’a obsédé pendant des années. C’est la trace de l’enfance, quand j’étais intimement persuadé que mes grands-parents avaient vécu dans un monde sans aucune autre couleur. C’était logique, j’avais vu tous les Chaplin. La couleur est arrivée sur le tard. On m’avait bien dit au Pôle Emploi qu’il fallait que je devienne adulte. Dans ma maison, images et mots se bousculent, se battent parfois, s’aiment toujours, et le soir font l’amour pour accoucher de toute une armée de moi. J’écris les cigarettes pour mieux photographier le cendrier. J’écris le café que je renverse sur mes négatifs. J’écris la pluie quand j’ai la flemme de sortir, je photographie le soleil quand je veux picoler en terrasse. Je me demande souvent si vous montrer tout ça est une bonne idée. Les photos, les poèmes, c’est ma maison. Je vous fais tout visiter comme si j’étais agent immobilier. Je vends ma maison, je détruis mon intime. En vendant mes démons, je détruis ma maison. Il ne reste pas grand chose à fourguer. Je vous cède à bon prix mes exodes et mes névroses, le lit de mon enfance dans lequel j’ai désappris à dormir. Je solde la campagne et j’offre même mon ennui d’antan, et ces nuits languissantes qui fuyaient en rampant. Je détruis ma maison et puis ses
  • 5. alentours, pour laisser du courrier le facteur devra faire un détour. Je regarde souvent le monde en noir et blanc, parce que j’ai peur de me rendre compte qu’en couleur, ce qui tombe des yeux des nuages n’est pas de l’eau mais du sang. Les photos en couleur me servent de réveil, elles me rappellent que la réalité n’est pas toute grise. Alors quand l’eau coule et se fait encre, je m’assois sur un banc, je sors mon carnet et je t’attends. J’essaie de désarmer le désespoir et la tristesse, afin d’être le seul à avoir un fusil. J’impose ma dictature à tout un peuple de syllabes et d’images qui sans moi serait opprimé par un autre. Je veux envahir le monde parce que ce que j’ai à exprimer est trop gros pour un journal intime. Je suis le contremaitre de l’usine de mes rêves, et la pointeuse a le goût de tes lèvres.   Tu vois, je t’offre ces pages parce que les fleurs c’est périssable et que chaque lettre est faite pour ta bouche. Finalement, je détruis ma maison mais il reste toujours les fondations.
  • 6.
  • 7.
  • 8. J’attends Tu attends Il attend Elle aussi, d’ailleurs Nous attendons Vous attendez Ils partent sans nous On reste sur le quai La voix enregistrée nous annonce Que nous avons raté nos vies
  • 9.
  • 10.
  • 11.
  • 12.
  • 13.
  • 14. On regardera notre enfance comme on a regardé passer les trains.
  • 15.
  • 16.
  • 17. Finalement on a raté les deux. Le train était en retard, l’enfance en avance. Il ne nous reste plus qu’à grandir et à dérailler.
  • 18.
  • 19.
  • 20.
  • 21. Pose tes pommes dans mes paumes, on recrachera les pépins. Assassine mes démons, Je chérirai les tiens. Lis les lignes dans mes paumes, Dessine-moi un chemin. Vandalise mes démons, Je m’occupe de tes mains.
  • 22.
  • 23.
  • 24.
  • 25. Ils ont fait des travaux Les cages ça s’améliore Mais même une cage en or C’est juste des barreaux Et des morts
  • 26.
  • 27.
  • 28.
  • 29.
  • 30.
  • 31.
  • 32.
  • 33. Toi, je t’ai vue de côté, tu regardais ailleurs que vers moi. Transforme-toi en miroir, j’ai besoin de nous voir.
  • 34.
  • 35.
  • 36. Regarde au loin, Camarade, tu verras la mer. Imagine que tu nages, que sont morts les requins. Imagine-moi noyé, les cauchemars en bouées, et qu’autour de la vase, y’a nos heures qui s’évadent. Camarade, regarde au loin, tu verras que le sable c’est pas si fin.
  • 37.
  • 38.
  • 39. Je vieillirai comme je veux et où je veux. Je tournerai sûrement le dos à ma vie, à tous ces moi que j’ai été, que je ne suis plus. J’aurai des tas de remords mais aucun regret. Je rierai tout le temps, le torse bombé faisant face au vent. Et surtout, je n’irai pas à mon enterrement.
  • 40.
  • 41.
  • 42. Fais entrer le ciel par la fenêtre Que sèche enfin ma peau Et qu’enfin la cigarette Se récite en demi-mots Et j’écrirai sur les volets Que le soleil peut s’habiller Quand tu promènes à demi-nue Quand le soldat inconnu Joue au héros A la fenêtre Nous prend de haut Nous prend la tête Et si tu regardes par la fenêtre Alors tu verras pleuvoir mes os Et les éclairs en cigarettes Se consumeront comme nos héros Et j’écrirai dans la buée Que nos yeux sont des bouées Que l’océan c’est de la boue Et qu’il vaut mieux mourir debout Comme nos héros Comme nos fenêtres La fin des mégots Ça se fête Pends-moi de haut Prends-moi tout court En échafaud Comme en amour L’héroïsme c’est pour les morts Alors meurs-moi un peu moins fort Et s’il-te-plaît ouvre la fenêtre Que respirent les cigarettes
  • 43.
  • 44.
  • 45.
  • 46.
  • 47.
  • 48.
  • 49. Dans la ruelle des chiens sordides, y’a plus que des lampadaires qui crachent du vide. J’y traîne un peu mes pas, la fin du monde attendra.
  • 50.
  • 51. Laurent Santi, Je détruis ma maison, 2014