La	monnaie		
	
Jézabel	Couppey-Soubeyran	
	
	
La	monnaie	reste	un	objet	mal	aimé	des	économistes.	C’est	parce	que	la	monnaie	est	
ambivalente	et	polymorphe.	Loin	de	se	réduire	au	simple	instrument	de	facilitation	des	
échanges	que	la	pensée	dominante	s’est	longtemps	contentée	d’y	voir,	la	monnaie	est	au	
confluent	 de	 l'économique,	 du	 social,	 du	 politique,	 …	 Sa	 compréhension	 requiert	 de	
croiser	 ces	 différents	 champs.	 A	 cet	 égard,	 l’ouvrage	 récent	 de	 Michel	 Aglietta	 La	
Monnaie	 entre	 dettes	 et	 confiance	 (en	 coll.	 avec	 Pepita	 Ould	 Ahmed	 et	 Jean-François	
Ponsot,	2016)	vient	à	point	nommé,	en	croisant	l’économie,	l’histoire	et	l’anthropologie,	
pour	expliciter	cette	nature	ambivalente,	ce	lien	social	et	ce	lien	au	souverain	qu’est	la	
monnaie,	et	ce	qu’il	en	coûte	quand	il	se	délite.	Car	c’est	à	l’aune	de	ce	lien	délité,	qu’il	est	
intéressant	 de	 décrypter	 certains	 de	 nos	 problèmes	 actuels	:	 notamment,	 l’échec	 des	
politiques	 monétaires	 menées	 depuis	 la	 crise	 amorcée	 en	 2007-2008	 à	 replacer	 les	
économies	 sur	 un	 sentier	 de	 croissance	 soutenable	;	 l’atonie	 de	 l’investissement	 et	 le	
spectre	 de	 la	 stagnation	 séculaire,	 alors	 même	 que	 les	 banques	 sont	 devenues	 des	
mastodontes	dont	les	bilans	pèsent	pour	les	plus	grandes	d’entre	elles	peu	ou	prou	le	
PIB	de	leur	pays	d’origine.	A	cette	aune,	faut-il	aussi	interpréter	l’éclosion	de	monnaies	
locales	comme	des	tentatives	de	renouer	ce	lien	?		
Revenons	 donc	 sur	 la	 nature	 de	 la	 monnaie	 et	 sur	 ce	 que	 les	 difficultés	 des	 banques	
centrales,	 l’atonie	 de	 l’investissement	 en	 dépit	 d’un	 secteur	 bancaire	 démesurément	
gros	et	l’éclosion	de	nouvelles	formes	monétaires	nous	disent	de	la	monnaie	aujourd’hui.			
	
L’ambivalence	de	la	monnaie	
	
Sans	doute	parmi	les	objets	les	plus	ambivalents	qui	soient,	la	monnaie	a	de	multiples	
facettes.	 Faute	 de	 bien	 la	 définir,	 les	 économistes	 s’en	 tiennent	 le	 plus	 souvent	 à	 ses	
fonctions	:	
- elle	sert	à	exprimer	la	valeur	de	tous	les	autres	biens	d’étalon	de	valeur,	c’est-un	
étalon	de	valeur	;		
- elle	 est	 acceptée	 en	 échange	 de	 n’importe	 quel	 bien	 échangeable,	 c’est	 un	
intermédiaire	des	échanges	;		
- elle	est	un	instrument	de	conservation	de	la	valeur,	c’est-à-dire	une	réserve	de	
valeur,	 à	 la	 condition	 toutefois	 que	 le	 pouvoir	 d’achat	 de	 la	 monnaie	 se	
maintienne	dans	le	temps.	Sa	conservation	peut	se	révéler	coûteuse	lorsque	le	
prix	des	biens	augmente	(car	alors	le	pouvoir	d’achat	de	la	monnaie	baisse)	ou	
lorsque	son	placement	rapporterait	bien	plus	que	sa	détention	oisive.		
Outre	l’énoncé	de	ses	fonctions	qui	soulignent	surtout	que	la	monnaie	facilite	l’échange,	
c’est	sa	nature	polymorphe	qui	importe	si	l’on	veut	mieux	la	définir.	
D’abord,	 on	 peut	 certes	 y	 voir	 un	 bien	 privé,	 qui	 se	 caractérise	 par	 une	 offre	 et	 une	
demande,	ainsi	qu’un	prix	:	la	monnaie	coûte	ce	qu’elle	ne	rapporte	pas.	Sa	demande	est	
donc	d’autant	plus	grande	que	les	taux	sont	bas	et	elle	peut	même	devenir	infinie	une	
fois	 atteint	 un	 certain	 plancher	 correspondant	 à	 ce	 que	 John	 Maynard	 Keynes	 avait	
appelé	la	«	trappe	à	liquidité	».	Pas	facile	alors	d’en	sortir	et	d’amener	les	agents	à	faire	
de	leurs	liquidités,	quand	ils	en	ont,	autre	chose	que	les	conserver	frileusement	sur	leur
compte	 bancaire	 (ou	 bien	 sous	 leur	 matelas	 ou	 encore	 dans	 leur	 coffre-fort	!).	 Les	
autorités	monétaires	peuvent	alors	bien	tenter	d’offrir	davantage	de	monnaie,	rien	n’y	
fait	et	elle	circule	de	moins	en	moins.		
Mais	la	monnaie	est	aussi	–	peut-être	même	surtout	-	un	bien	public,	un	bien	d’intérêt	
général,	indispensable	au	bon	fonctionnement	des	échanges,	constitutif	d’une	économie	
d’échange.	 Les	 «	robinsonades	»	 désuètes,	 qui	 nous	 présentent	 le	 troc	 comme	 un	
premier	âge	de	l’échange	et	la	monnaie	comme	un	simple	«	facilitateur	»	introduit	dans	
un	 second	 temps,	 sous-estiment	 grandement	 la	 difficulté	 du	 troc.	 Rien	 que	 pour	
échanger	 des	 pommes,	 des	 poires,	 des	 bananes,	 et	 du	 raisin,	 il	 faut	 comparer	 6	 prix	
relatifs.	Ce	nombre	suit	une	progression	géométrique	au	fur	et	à	mesure	que	celui	des	
biens	à	échanger	augmente	:	45	prix	relatifs	à	comparer	dans	une	économie	à	10	biens,	
4950	dans	une	économie	à	100	biens	…	A	moins	d’un	échange	ponctuel	et	isolé	où	l’on	
trouvera	bien	à	s’entendre	pour	troquer	un	peu	de	thé	contre	un	peu	de	café,	il	n’y	a	pas	
d’économie	 d’échange	 possible,	 c’est-à-dire	 pas	 d’échanges	 généralisés	 sans	 monnaie.	
Car	bien	au-delà	d’un	simple	instrument	de	facilitation	des	échanges,	la	monnaie	est	un	
lien	social	:	elle	est	ce	qui	relie	l’individu	au	collectif,	ce	qui	permet	la	coordination	des	
décisions	économiques	individuelles.	C’est	ce	qu’expliquaient	Michel	Aglietta	et	André	
Orléan	 dans	 La	 violence	 de	 la	 monnaie	 (1982).	 Dans	 La	 monnaie,	 entre	 violence	 et	
confiance	(2002),	ils	approfondissent	l’ambivalence	de	la	monnaie	car	si	la	monnaie	est	
lien	social,	elle	aussi	objet	d’appropriation	:	en	tant	que	forme	ultime	de	la	liquidité,	la	
monnaie	 est	 pur	 pouvoir	 puisqu’elle	 confère	 à	 celui	 qui	 la	 possède	 la	 possibilité	 de	
s’approprier	n’importe	quel	autre	bien	et	de	«	liquider	»	toute	dette.	C’est	là	la	source	de	
la	violence	qu’elle	peut	exercer.	Et	parfois	la	monnaie	devient	pure	violence,	objet	de	
refuge	et	de	repli,	elle	ne	fait	plus	le	lien	entre	les	candidats	à	l’échange,	entre	ceux	qui	
en	disposent	et	ceux	qui	en	ont	besoin,	elle	n’est	plus	que	protection	de	soi,	instrument	
de	 précaution,	 expression	 de	 la	 peur	 de	 chacun	 face	 à	 un	 avenir	 plus	 incertain	 ou	
ressenti	 comme	 tel.	 Cela	 est	 caractéristique	 des	 situations	 de	 crises	 monétaire	 et	
financière.	
C’est	cette	même	ambivalence	qui	fait	de	la	monnaie	à	la	fois	un	bien	exclusif	et	rival	–	la		
monnaie	que	je	détiens	sur	mon	compte	en	banque	m’appartient	et	l’usage	que	j’en	fais	
exclut	celui	que	pourrait	en	faire	mon	voisin–	et	un	bien	réseau	dont	l’usage	dépend	de	
celui	que	les	autres	en	font.	En	effet,	si	je	suis	la	seule	à	croire	que	le	morceau	de	papier	
que	je	détiens	sur	lequel	est	inscrit	cinquante	euros	me	permettra	d’acquérir	des	biens	
d’une	valeur	de	cinquante	euros,	alors	je	ne	pourrai	rien	en	faire.	Ce	n’est	qu’à	partir	du	
moment	 où	 une	 communauté	 se	 fédère	 autour	 de	 la	 monnaie	 pour	 lui	 conférer	 une	
valeur	commune	et	en	assurer	la	stabilité	que	la	monnaie	peut	remplir	ses	fonctions.	
«	La	 monnaie	 doit	 incarner	 une	 souveraineté	 légitime	 pour	 inspirer	 confiance	»	 écrit	
Michel	Aglietta	dans	La	monnaie	entre	dettes	et	souveraineté	(2016).	C’est	l’engagement	
que	prend	le	souverain	à	garantir	la	valeur	de	la	monnaie	et	le	règlement	des	dettes	qui	
rend	la	monnaie	légitime	dans	la	pratique	de	ses	utilisateurs	et	qui	donne	confiance	dans	
la	monnaie.	La	monnaie	a	besoin	du	souverain	autant	que	le	souverain	a	besoin	de	la	
monnaie.		
La	 monnaie	 est	 donc	 très	 loin	 d’un	 simple	 instrument	 économique.	 Elle	 est,	 nous	 dit	
Michel	 Aglietta,	 «	essentiellement	 un	 animal	 politique	»,	 un	 rapport	 social,	 dont	 les	
formes	et	les	instruments	de	circulation	ont	évolué	à	travers	les	âges.	Quand	on	en	cerne	
la	 nature	 polymorphe,	 à	 la	 fois	 économique,	 politique,	 sociale,	 historique,	 voire	 aussi	
psychologique,	 la	 monnaie	 ne	 peut	 pas	 être	 «	neutre	»	:	 elle	 n’est	 pas	 extérieure	 à	
l’échange,	elle	lui	est	constitutive	;	sa	quantité	en	circulation	dans	l’économie	ne	fait	pas	
que	 régler	 le	 niveau	 général	 des	 prix	 des	 biens	 produits,	 elle	 met	 en	 relation	 les
individus,	 exprime	 leur	 rapport	 aux	 autres,	 au	 temps	 et	 au	 souverain.	 La	 neutralité	
monétaire,	supposée	par	les	économistes	classiques	et	néo-classiques	et	sur	laquelle	est	
bâtie	 la	 théorie	 quantitative	 de	 la	 monnaie	 qui	 reste	 l’un	 des	 sous-bassements	
théoriques	 de	 l’action	 des	 banques	 centrales,	 repose	 sur	 une	 approche	 apolitique	 et	
asociale	qui	ne	cerne	pas	la	nature	de	la	monnaie.		
	
Il	 est	 pourtant	 plus	 que	 jamais	 utile	 de	 comprendre	 la	 monnaie.	 En	 particulier,	 pour	
comprendre	pourquoi,	en	dépit	de	leurs	injections	massives	de	liquidité	à	travers	des	
refinancements	 sans	 limite	 et	 quasi-gratuits	 consentis	 aux	 banques	 et	 des	 milliers	 de	
milliards	d’achats	de	titre	sur	les	marchés,	les	banques	centrales	sont	à	peine	parvenues	
à	 relancer	 les	 économies	 ébranlées	 par	 la	 crise	 amorcée	 en	 2007-2008.	 Et	 pourquoi	
également,	alors	même	que	les	banques,	à	qui	les	pouvoirs	publics	délèguent	la	création	
monétaire,	 pourraient	 mettre	 en	 circulation	 une	 quantité	 de	 monnaie	 à	 la	 mesure	 du	
gigantisme	de	leur	bilan,	l’économie	tourne	au	ralenti	et	plane	le	risque	d’une	stagnation	
séculaire	?		
	
Décryptage	de	quelques	pathologies	monétaires	actuelles	
		
Le	relatif	échec	des	politiques	monétaires	menées	face	à	la	crise	tient	d’abord	beaucoup	
au	fait	que	l’effort	de	relance	a	reposé	en	trop	grande	partie,	parfois	même	tout	entier	
comme	 dans	 la	 zone	 euro,	 sur	 les	 banques	 centrales	 sans	 que	 ces	 dernières	 puissent	
combiner	leur	action	à	celle	de	la	politique	budgétaire	(policy-mix).	Là	où,	comme	aux	
Etats-Unis,	l’Etat	fédéral	n’a	pas	fait	le	choix	de	l’austérité	budgétaire	contrairement	à	la	
zone	euro,	la	politique	monétaire	semble	avoir	produit	davantage	d’effets.	Mais	au-delà	
de	ce	problème	de	policy-mix,	le	relatif	échec	des	politiques	monétaires	menées	depuis	
la	 crise	 nous	 rappelle	 que	 la	 monnaie	 que	 créent	 les	 banques	 de	 second	 rang,	 celles	
auprès	desquelles	chacun	de	nous	détient	un	compte	de	dépôt,	n’est	pas	la	monnaie	de	
banque	centrale,	celle	que	la	banque	centrale	émet	pour	refinancer	les	banques	ou	leur	
acheter	 des	 titres	 sur	 les	 marchés.	 La	 théorie	 traditionnelle	 établit	 une	 relation	 de	
proportionnalité	entre	la	monnaie	de	banque	centrale	(appelée	aussi	base	monétaire)	et	
la	 monnaie	 en	 circulation	 (masse	 monétaire,	 généralement	 mesurée	 à	 partir	 d’un	
agrégat	mesurant	plus	ou	moins	largement,	outre	les	pièces	et	les	billets,	les	dépôts	que	
détiennent	les	ménages,	les	entreprises	et	les	administrations	auprès	des	banques	de	
second	rang).	Selon	la	théorie	du	multiplicateur	monétaire,	une	augmentation	de	la	base	
monétaire	 fait	 augmenter	 plus	 que	 proportionnellement	 la	 masse	 monétaire	 et	 crée	
ainsi	une	capacité	de	dépense	additionnelle	dans	l’économie.	Cette	relation	suppose	que	
la	 disposition	 préalable	 de	 monnaie	 centrale	 conditionne	 la	 capacité	 des	 banques	 à	
prêter	 et	 ainsi	 à	 créer	 de	 la	 monnaie,	 que	 les	 prêts	 à	 l’économie	 sont	 la	 principale	
activité	 des	 banques,	 et	 que	 la	 monnaie	 créée	 circule	 dans	 l’économie	 à	 travers	 des	
activités	créatrices	de	richesse	et	d’emplois.	Or	plus	aucune	de	ces	trois	hypothèses	n’est	
vérifiée.	Premièrement,	la	création	monétaire	dépend	moins	d’une	encaisse	préalable	de	
monnaie	centrale	que	d’une	demande	de	crédit	exprimée	(autrement	dit,	la	monnaie	est	
endogène	 aux	 besoins	 de	 l’économie	 et	 non	 pas	 exogène	 ou	 déterminée	 par	 la	
disponibilité	 de	 la	 monnaie	 centrale).	 Deuxièmement,	 les	 prêts	 à	 l’économie	 ne	 sont	
plus,	et	de	loin,	la	principale	activité	des	banques	:	15	%	du	bilan	agrégé	des	banques	de	
la	zone	euro	(10	%	de	celui	des	banques	françaises,	5	%	seulement	pour	les	crédits	aux	
PME)	 (cf.	 Blablabanque.	 Le	 discours	 de	 l’inaction,	 2015).	 Troisièmement,	 la	 monnaie	
circule	davantage	au	sein	de	la	sphère	financière,	énorme	mais	de	plus	en	plus	repliée	
sur	elle-même,	qu’au	sein	des	activités	productives	de	l’économie	réelle.	Il	s’ensuit,	que
l’augmentation	de	la	base	monétaire	n’entraîne	pas	(ou	plus)	une	circulation	plus	que	
proportionnelle	 de	 la	 monnaie	 dans	 les	 activités	 productives	 de	 l’économie	 réelle.	 Et	
même	quand	elle	y	parvient	un	peu,	que	la	masse	monétaire	parvient	à	augmenter	un	
peu	 (celle-ci	 a	 augmenté	 de	 5%	 entre	 2015	 et	 2016	 –	 contre	 50%	 d’augmentation	
environ	pour	le	bilan	de	l’Eurozone	sur	la	même	période),	la	relation	quantitativiste,	qui	
énonce	que	le	niveau	général	des	prix	varie	dans	le	même	sens	et	proportionnellement,	
ne	 se	 vérifie	 pas	:	 l’inflation	 est	 restée	 proche	 de	 zéro	 dans	 la	 zone	 euro	 en	 dépit	 de	
l’extension	de	la	politique	d’achats	d’actifs	de	la	BCE	mise	en	œuvre	depuis	mars	2015,	à	
raison	 de	 60	 milliards	 d’euros	 puis	 80	 milliards	 d’euros	 d’achats	 de	 titres	 (au	 départ	
publics	puis	également	privés)	par	la	BCE.	Cela	atteste,	d’une	part,	que	l’inflation	n’est	
pas	réductible	à	un	phénomène	purement	monétaire		-	le	coût	des	matières	premières	et	
des	facteurs	de	production	en	sont	des	déterminants	importants	sur	lesquels	la	banque	
centrale	n’a	pour	ainsi	dire	pas	de	prise.	Et,	d’autre	part,	que	la	conception	monétaire	
qui	 sous-tend	 la	 théorie	 quantitative	 de	 la	 monnaie	 est	 mal	 fondée.	 D’où	 en	 pratique	
l’incapacité	 de	 la	 politique	 monétaire	 accommodante	 qui	 est	 menée	 à	 relever	 le	 taux	
d’inflation.	 Evidemment,	 les	 résultats	 attendus	 par	 les	 banques	 centrales	 ne	
s’appuyaient	 pas	 exclusivement	 sur	 le	 multiplicateur	 monétaire	 et	 sur	 une	 vision	
quantitativiste	 de	 la	 monnaie	 et	 de	 l’inflation.	 Probablement	 visaient-elles	 également,	
peut-être	 même	 davantage,	 à	 influencer	 les	 anticipations	 des	 différents	 acteurs	 de	
l’économie	 mais,	 force	 est	 de	 constater	 que	 lorsque	 le	 climat	 économique	 reste	 à	 la	
défiance,	 l’action	 isolée	 de	 la	 politique	 monétaire	 ne	 parvient	 pas	 à	 retourner	 les	
anticipations.	
Quoi	qu’il	en	soit,	dès	lors	que	la	monnaie	créée	par	les	banques	centrales	n’influence	
plus	 guère	 celle	 que	 les	 banques	 décident	 de	 mettre	 en	 circulation,	 la	 capacité	 de	
dépense	additionnelle,	que	les	banques	centrales	espèrent	voir	résulter	de	leur	action,	
ne	 se	 met	 pas	 en	 place.	 D’où	 diverses	 propositions	 (celles	 de	 quantitative	 easing	 for	
people	 notamment)	 visant	 à	 réorienter	 la	 politique	 monétaire,	 notamment	 celle	 de	 la	
BCE,	 pour	 faire	 en	 sorte	 que	 la	 monnaie	 centrale	 émise	 crée	 bien	 le	 supplément	 de	
dépenses	attendus,	soit	via	la	distribution	de	bons	de	consommation	éphémères,	soit	en	
conditionnant	les	prêts	de	la	banque	centrale	ou	ses	achats	de	titres	aux	banques	à	la	
contribution	de	ces	dernières	au	financement	de	projets	d’investissement	de	long	terme	
porteurs	de	croissance	et	d’emplois.	
La	financiarisation	à	l’excès	des	institutions	en	charge	de	la	création	monétaire	a	affecté	
la	 circulation	 et	 l’allocation	 de	 la	 monnaie	 au	 détriment	 des	 activités	 productives	
créatrices	de	richesse	et	d’emploi,	d’où	aussi	l’atonie	prolongée	de	l’investissement	et	de	
la	 croissance	 qui	 alimente	 les	 craintes	 d’une	 stagnation	 séculaire,	 définie	 comme	 une	
situation	d’incapacité	prolongée	de	l’économie	à	garantir	la	stabilité	de	la	monnaie,	de	
l’emploi	et	de	la	finance	(Summers,	2014	;	Aglietta	et	Brand,	2015).	Le	secteur	bancaire	
est	 parvenu	 à	 exploiter	 la	 protection	 que	 les	 pouvoirs	 publics	 leur	 accordent	 en	
contrepartie	 précisément	 de	 la	 création	 monétaire	 que	 ceux-ci	 leur	 délèguent.	 Cette	
protection,	 valorisée	 par	 les	 investisseurs	 et	 les	 agences	 de	 notation,	 a	 permis	 aux	
banques	 d’abaisser	 le	 coût	 des	 ressources	 qu’elles	 se	 procurent	 sur	 les	 marchés,	
d’accroître	leur	activité	tout	en	l’orientant	davantage	vers	les	marchés	et	de	moins	en	
moins	 vers	 l’économie	 réelle.	 En	 augmentant	 ainsi	 la	 taille	 de	 leur	 bilan,	 les	 banques	
sont	devenues	encore	plus	«	systémiques	»,	c’est-à-dire	dangereuses	en	cas	de	problème	
pour	 l’ensemble	 du	 système,	 justifiant	 davantage	 encore	 la	 protection	 des	 pouvoirs	
publics.	 Les	 réformes	 bancaires	 entamées	 depuis	 la	 crise,	 à	 travers	 notamment	 les	
dispositifs	 de	 résolution	 des	 difficultés	 bancaires	 (tel	 le	 deuxième	 volet	 de	 l’Union
bancaire)	 et	 la	 mise	 à	 contribution	 des	 créanciers	 que	 ces	 derniers	 prévoient,	
commencent	à	peine	à	contenir	cet	enchaînement.	
Face	à	ces	dérèglements	monétaires	et	financiers,	qui	ont	mené	à	la	crise	amorcée	en	
2007-2008	et	qui	ne	se	sont	guère	résorbés	depuis,	les	initiatives	diverses	de	monnaie	
locales	(en	France,	par	exemple,	le	«	Sol-violette	»	à	Toulouse,	l’«	Abeille	»	à	Villeneuve-
sur-Lot,	 la	 luciole	 en	 Ardèche	 du	 Sud,	 la	 Doume	 dans	 le	 Puy	 de	 Dôme,	 …)	 sont	
intéressantes	en	ce	qu’elles	témoignent	d’une	volonté	de	reconstituer	un	lien	social	qui	
s’est	délité	autour	d’une	collectivité	qui	cherche	à	ré-imprimer	ses	valeurs	en	émettant	
une	monnaie	dans	laquelle	elle	se	reconnaît	mieux.	Les	monnaies	locales	sont	le	signe	
que	 la	 communauté	 ou	 des	 parties	 d’entre	 elles	 ne	 se	 reconnaissent	 plus	 dans	 la	
monnaie	 officielle.	 La	 monnaie	 est	 «	 un	 miroir	 »	 dans	 lequel	 la	 communauté	 doit	 se	
reconnaître.	 Cette	 reconnaissance	 fonde	 l’adhésion	 de	 la	 communauté	 et	 la	 confiance	
dont	la	monnaie	a	besoin	pour	exister.	Si	le	miroir	s’embue	et	que	la	communauté	ne	s’y	
reconnaît	plus,	la	confiance	laisse	place	à	la	défiance,	la	communauté	se	délite.	L’essor	
des	monnaies	locales	peut	s’interpréter	comme	un	mouvement	de	recomposition	de	la	
communauté	 fragmentée	:	 certains	 fragments	 se	 réunissent	 et	 cherchent	 à	 se	
reconstruire	une	identité	autour	d’une	forme	monétaire	alternative	à	celle	incarnée	par	
la	 monnaie	 officielle.	 Un	 espace	 de	 circulation	 et	 d’usage	 est	 redéfini	:	 les	 monnaies	
locales	 réservent	 leur	 usage	 à	 l’économie	 réelle	 et	 leur	 conservation	 est	 limitée	 pour	
favoriser	leur	circulation	et	empêcher	leur	appropriation	lucrative.	C’est	ainsi	que	les	
monnaies	locales	combattent	-	sinon	au	moins	réagissent	à	-	la	violence	de	la	monnaie.

La monnaie_JCS.pdf

  • 1.
    La monnaie Jézabel Couppey-Soubeyran La monnaie reste un objet mal aimé des économistes. C’est parce que la monnaie est ambivalente et polymorphe. Loin de se réduire au simple instrument de facilitation des échanges que la pensée dominante s’est longtemps contentée d’y voir, la monnaie est au confluent de l'économique, du social, du politique, … Sa compréhension requiert de croiser ces différents champs. A cet égard, l’ouvrage récent de Michel Aglietta La Monnaie entre dettes et confiance (en coll. avec Pepita Ould Ahmed et Jean-François Ponsot, 2016) vient à point nommé, en croisant l’économie, l’histoire et l’anthropologie, pour expliciter cette nature ambivalente, ce lien social et ce lien au souverain qu’est la monnaie, et ce qu’il en coûte quand il se délite. Car c’est à l’aune de ce lien délité, qu’il est intéressant de décrypter certains de nos problèmes actuels : notamment, l’échec des politiques monétaires menées depuis la crise amorcée en 2007-2008 à replacer les économies sur un sentier de croissance soutenable ; l’atonie de l’investissement et le spectre de la stagnation séculaire, alors même que les banques sont devenues des mastodontes dont les bilans pèsent pour les plus grandes d’entre elles peu ou prou le PIB de leur pays d’origine. A cette aune, faut-il aussi interpréter l’éclosion de monnaies locales comme des tentatives de renouer ce lien ? Revenons donc sur la nature de la monnaie et sur ce que les difficultés des banques centrales, l’atonie de l’investissement en dépit d’un secteur bancaire démesurément gros et l’éclosion de nouvelles formes monétaires nous disent de la monnaie aujourd’hui. L’ambivalence de la monnaie Sans doute parmi les objets les plus ambivalents qui soient, la monnaie a de multiples facettes. Faute de bien la définir, les économistes s’en tiennent le plus souvent à ses fonctions : - elle sert à exprimer la valeur de tous les autres biens d’étalon de valeur, c’est-un étalon de valeur ; - elle est acceptée en échange de n’importe quel bien échangeable, c’est un intermédiaire des échanges ; - elle est un instrument de conservation de la valeur, c’est-à-dire une réserve de valeur, à la condition toutefois que le pouvoir d’achat de la monnaie se maintienne dans le temps. Sa conservation peut se révéler coûteuse lorsque le prix des biens augmente (car alors le pouvoir d’achat de la monnaie baisse) ou lorsque son placement rapporterait bien plus que sa détention oisive. Outre l’énoncé de ses fonctions qui soulignent surtout que la monnaie facilite l’échange, c’est sa nature polymorphe qui importe si l’on veut mieux la définir. D’abord, on peut certes y voir un bien privé, qui se caractérise par une offre et une demande, ainsi qu’un prix : la monnaie coûte ce qu’elle ne rapporte pas. Sa demande est donc d’autant plus grande que les taux sont bas et elle peut même devenir infinie une fois atteint un certain plancher correspondant à ce que John Maynard Keynes avait appelé la « trappe à liquidité ». Pas facile alors d’en sortir et d’amener les agents à faire de leurs liquidités, quand ils en ont, autre chose que les conserver frileusement sur leur
  • 2.
    compte bancaire (ou bien sous leur matelas ou encore dans leur coffre-fort !). Les autorités monétaires peuvent alors bien tenter d’offrir davantage de monnaie, rien n’y fait et elle circule de moins en moins. Mais la monnaie est aussi – peut-être même surtout - un bien public, un bien d’intérêt général, indispensable au bon fonctionnement des échanges, constitutif d’une économie d’échange. Les « robinsonades » désuètes, qui nous présentent le troc comme un premier âge de l’échange et la monnaie comme un simple « facilitateur » introduit dans un second temps, sous-estiment grandement la difficulté du troc. Rien que pour échanger des pommes, des poires, des bananes, et du raisin, il faut comparer 6 prix relatifs. Ce nombre suit une progression géométrique au fur et à mesure que celui des biens à échanger augmente : 45 prix relatifs à comparer dans une économie à 10 biens, 4950 dans une économie à 100 biens … A moins d’un échange ponctuel et isolé où l’on trouvera bien à s’entendre pour troquer un peu de thé contre un peu de café, il n’y a pas d’économie d’échange possible, c’est-à-dire pas d’échanges généralisés sans monnaie. Car bien au-delà d’un simple instrument de facilitation des échanges, la monnaie est un lien social : elle est ce qui relie l’individu au collectif, ce qui permet la coordination des décisions économiques individuelles. C’est ce qu’expliquaient Michel Aglietta et André Orléan dans La violence de la monnaie (1982). Dans La monnaie, entre violence et confiance (2002), ils approfondissent l’ambivalence de la monnaie car si la monnaie est lien social, elle aussi objet d’appropriation : en tant que forme ultime de la liquidité, la monnaie est pur pouvoir puisqu’elle confère à celui qui la possède la possibilité de s’approprier n’importe quel autre bien et de « liquider » toute dette. C’est là la source de la violence qu’elle peut exercer. Et parfois la monnaie devient pure violence, objet de refuge et de repli, elle ne fait plus le lien entre les candidats à l’échange, entre ceux qui en disposent et ceux qui en ont besoin, elle n’est plus que protection de soi, instrument de précaution, expression de la peur de chacun face à un avenir plus incertain ou ressenti comme tel. Cela est caractéristique des situations de crises monétaire et financière. C’est cette même ambivalence qui fait de la monnaie à la fois un bien exclusif et rival – la monnaie que je détiens sur mon compte en banque m’appartient et l’usage que j’en fais exclut celui que pourrait en faire mon voisin– et un bien réseau dont l’usage dépend de celui que les autres en font. En effet, si je suis la seule à croire que le morceau de papier que je détiens sur lequel est inscrit cinquante euros me permettra d’acquérir des biens d’une valeur de cinquante euros, alors je ne pourrai rien en faire. Ce n’est qu’à partir du moment où une communauté se fédère autour de la monnaie pour lui conférer une valeur commune et en assurer la stabilité que la monnaie peut remplir ses fonctions. « La monnaie doit incarner une souveraineté légitime pour inspirer confiance » écrit Michel Aglietta dans La monnaie entre dettes et souveraineté (2016). C’est l’engagement que prend le souverain à garantir la valeur de la monnaie et le règlement des dettes qui rend la monnaie légitime dans la pratique de ses utilisateurs et qui donne confiance dans la monnaie. La monnaie a besoin du souverain autant que le souverain a besoin de la monnaie. La monnaie est donc très loin d’un simple instrument économique. Elle est, nous dit Michel Aglietta, « essentiellement un animal politique », un rapport social, dont les formes et les instruments de circulation ont évolué à travers les âges. Quand on en cerne la nature polymorphe, à la fois économique, politique, sociale, historique, voire aussi psychologique, la monnaie ne peut pas être « neutre » : elle n’est pas extérieure à l’échange, elle lui est constitutive ; sa quantité en circulation dans l’économie ne fait pas que régler le niveau général des prix des biens produits, elle met en relation les
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    individus, exprime leur rapport aux autres, au temps et au souverain. La neutralité monétaire, supposée par les économistes classiques et néo-classiques et sur laquelle est bâtie la théorie quantitative de la monnaie qui reste l’un des sous-bassements théoriques de l’action des banques centrales, repose sur une approche apolitique et asociale qui ne cerne pas la nature de la monnaie. Il est pourtant plus que jamais utile de comprendre la monnaie. En particulier, pour comprendre pourquoi, en dépit de leurs injections massives de liquidité à travers des refinancements sans limite et quasi-gratuits consentis aux banques et des milliers de milliards d’achats de titre sur les marchés, les banques centrales sont à peine parvenues à relancer les économies ébranlées par la crise amorcée en 2007-2008. Et pourquoi également, alors même que les banques, à qui les pouvoirs publics délèguent la création monétaire, pourraient mettre en circulation une quantité de monnaie à la mesure du gigantisme de leur bilan, l’économie tourne au ralenti et plane le risque d’une stagnation séculaire ? Décryptage de quelques pathologies monétaires actuelles Le relatif échec des politiques monétaires menées face à la crise tient d’abord beaucoup au fait que l’effort de relance a reposé en trop grande partie, parfois même tout entier comme dans la zone euro, sur les banques centrales sans que ces dernières puissent combiner leur action à celle de la politique budgétaire (policy-mix). Là où, comme aux Etats-Unis, l’Etat fédéral n’a pas fait le choix de l’austérité budgétaire contrairement à la zone euro, la politique monétaire semble avoir produit davantage d’effets. Mais au-delà de ce problème de policy-mix, le relatif échec des politiques monétaires menées depuis la crise nous rappelle que la monnaie que créent les banques de second rang, celles auprès desquelles chacun de nous détient un compte de dépôt, n’est pas la monnaie de banque centrale, celle que la banque centrale émet pour refinancer les banques ou leur acheter des titres sur les marchés. La théorie traditionnelle établit une relation de proportionnalité entre la monnaie de banque centrale (appelée aussi base monétaire) et la monnaie en circulation (masse monétaire, généralement mesurée à partir d’un agrégat mesurant plus ou moins largement, outre les pièces et les billets, les dépôts que détiennent les ménages, les entreprises et les administrations auprès des banques de second rang). Selon la théorie du multiplicateur monétaire, une augmentation de la base monétaire fait augmenter plus que proportionnellement la masse monétaire et crée ainsi une capacité de dépense additionnelle dans l’économie. Cette relation suppose que la disposition préalable de monnaie centrale conditionne la capacité des banques à prêter et ainsi à créer de la monnaie, que les prêts à l’économie sont la principale activité des banques, et que la monnaie créée circule dans l’économie à travers des activités créatrices de richesse et d’emplois. Or plus aucune de ces trois hypothèses n’est vérifiée. Premièrement, la création monétaire dépend moins d’une encaisse préalable de monnaie centrale que d’une demande de crédit exprimée (autrement dit, la monnaie est endogène aux besoins de l’économie et non pas exogène ou déterminée par la disponibilité de la monnaie centrale). Deuxièmement, les prêts à l’économie ne sont plus, et de loin, la principale activité des banques : 15 % du bilan agrégé des banques de la zone euro (10 % de celui des banques françaises, 5 % seulement pour les crédits aux PME) (cf. Blablabanque. Le discours de l’inaction, 2015). Troisièmement, la monnaie circule davantage au sein de la sphère financière, énorme mais de plus en plus repliée sur elle-même, qu’au sein des activités productives de l’économie réelle. Il s’ensuit, que
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    l’augmentation de la base monétaire n’entraîne pas (ou plus) une circulation plus que proportionnelle de la monnaie dans les activités productives de l’économie réelle. Et même quand elle y parvient un peu, que la masse monétaire parvient à augmenter un peu (celle-ci a augmenté de 5% entre 2015 et 2016 – contre 50% d’augmentation environ pour le bilan de l’Eurozone sur la même période), la relation quantitativiste, qui énonce que le niveau général des prix varie dans le même sens et proportionnellement, ne se vérifie pas : l’inflation est restée proche de zéro dans la zone euro en dépit de l’extension de la politique d’achats d’actifs de la BCE mise en œuvre depuis mars 2015, à raison de 60 milliards d’euros puis 80 milliards d’euros d’achats de titres (au départ publics puis également privés) par la BCE. Cela atteste, d’une part, que l’inflation n’est pas réductible à un phénomène purement monétaire - le coût des matières premières et des facteurs de production en sont des déterminants importants sur lesquels la banque centrale n’a pour ainsi dire pas de prise. Et, d’autre part, que la conception monétaire qui sous-tend la théorie quantitative de la monnaie est mal fondée. D’où en pratique l’incapacité de la politique monétaire accommodante qui est menée à relever le taux d’inflation. Evidemment, les résultats attendus par les banques centrales ne s’appuyaient pas exclusivement sur le multiplicateur monétaire et sur une vision quantitativiste de la monnaie et de l’inflation. Probablement visaient-elles également, peut-être même davantage, à influencer les anticipations des différents acteurs de l’économie mais, force est de constater que lorsque le climat économique reste à la défiance, l’action isolée de la politique monétaire ne parvient pas à retourner les anticipations. Quoi qu’il en soit, dès lors que la monnaie créée par les banques centrales n’influence plus guère celle que les banques décident de mettre en circulation, la capacité de dépense additionnelle, que les banques centrales espèrent voir résulter de leur action, ne se met pas en place. D’où diverses propositions (celles de quantitative easing for people notamment) visant à réorienter la politique monétaire, notamment celle de la BCE, pour faire en sorte que la monnaie centrale émise crée bien le supplément de dépenses attendus, soit via la distribution de bons de consommation éphémères, soit en conditionnant les prêts de la banque centrale ou ses achats de titres aux banques à la contribution de ces dernières au financement de projets d’investissement de long terme porteurs de croissance et d’emplois. La financiarisation à l’excès des institutions en charge de la création monétaire a affecté la circulation et l’allocation de la monnaie au détriment des activités productives créatrices de richesse et d’emploi, d’où aussi l’atonie prolongée de l’investissement et de la croissance qui alimente les craintes d’une stagnation séculaire, définie comme une situation d’incapacité prolongée de l’économie à garantir la stabilité de la monnaie, de l’emploi et de la finance (Summers, 2014 ; Aglietta et Brand, 2015). Le secteur bancaire est parvenu à exploiter la protection que les pouvoirs publics leur accordent en contrepartie précisément de la création monétaire que ceux-ci leur délèguent. Cette protection, valorisée par les investisseurs et les agences de notation, a permis aux banques d’abaisser le coût des ressources qu’elles se procurent sur les marchés, d’accroître leur activité tout en l’orientant davantage vers les marchés et de moins en moins vers l’économie réelle. En augmentant ainsi la taille de leur bilan, les banques sont devenues encore plus « systémiques », c’est-à-dire dangereuses en cas de problème pour l’ensemble du système, justifiant davantage encore la protection des pouvoirs publics. Les réformes bancaires entamées depuis la crise, à travers notamment les dispositifs de résolution des difficultés bancaires (tel le deuxième volet de l’Union
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    bancaire) et la mise à contribution des créanciers que ces derniers prévoient, commencent à peine à contenir cet enchaînement. Face à ces dérèglements monétaires et financiers, qui ont mené à la crise amorcée en 2007-2008 et qui ne se sont guère résorbés depuis, les initiatives diverses de monnaie locales (en France, par exemple, le « Sol-violette » à Toulouse, l’« Abeille » à Villeneuve- sur-Lot, la luciole en Ardèche du Sud, la Doume dans le Puy de Dôme, …) sont intéressantes en ce qu’elles témoignent d’une volonté de reconstituer un lien social qui s’est délité autour d’une collectivité qui cherche à ré-imprimer ses valeurs en émettant une monnaie dans laquelle elle se reconnaît mieux. Les monnaies locales sont le signe que la communauté ou des parties d’entre elles ne se reconnaissent plus dans la monnaie officielle. La monnaie est « un miroir » dans lequel la communauté doit se reconnaître. Cette reconnaissance fonde l’adhésion de la communauté et la confiance dont la monnaie a besoin pour exister. Si le miroir s’embue et que la communauté ne s’y reconnaît plus, la confiance laisse place à la défiance, la communauté se délite. L’essor des monnaies locales peut s’interpréter comme un mouvement de recomposition de la communauté fragmentée : certains fragments se réunissent et cherchent à se reconstruire une identité autour d’une forme monétaire alternative à celle incarnée par la monnaie officielle. Un espace de circulation et d’usage est redéfini : les monnaies locales réservent leur usage à l’économie réelle et leur conservation est limitée pour favoriser leur circulation et empêcher leur appropriation lucrative. C’est ainsi que les monnaies locales combattent - sinon au moins réagissent à - la violence de la monnaie.