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Le dernier des Robinson
Ce 1er
juillet, sur l’île de Santa Maria, les clients de La Casitta picorent
des crustacés disposés sur des plateaux d’argent. Des toiles blanches
protègent du soleil. Mais il fait très chaud, et la jeune serveuse transpire
sous son gilet noir et sa blouse blanche. Elle veille à débarrasser
régulièrement les plats, et remplit les verres de vin et d’eau fraiche. Les
touristes terminent leur déjeuner d’un trait de liqueur de myrte, un alcool
très populaire en Sardaigne et en Corse. Ils règlent l’addition et laissent
un pourboire, tout en jetant un dernier coup d’œil aux eaux turquoise du
port de la Madone. Le chemin tracé dans la végétation à demi brulée les
reconduit à l’embarcadère, d’où ils rejoignent leur yacht, amarré au côté
d’autres bateaux de plaisance.
Parmi l’archipel de la Maddalena, à une centaine de mètres plus au sud,
l’île de Budelli est la plus fameuse d’entre toutes. Au fond d'une anse
appelée Cala di Roto, se trouve la Plage rose. Celle-ci doit son nom à la
teinte unique que prend sa rive sous l’effet du soleil, alors que s’y mêlent
un sable à haute teneur en carbonate de calcium (80%) ainsi que des
coquilles de foraminifères rouges, des arbuscules semblables à des petits
coraux. Malheureusement, lors de ma visite, en raison du vent et des
courants marins perturbés ces derniers jours, il y a peu de ces particules
de micro-organismes rouges et rosés qui ont échoué sur le rivage. C’est
pourquoi, il faut vraiment deviner la couleur particulière de la plage.
Mauro, le gardien de l’île de Budelli, se désole que de toutes façons, le
phénomène tend à disparaitre : « Pendant 20 ans, de nombreux
touristes ont emporté du sable dans des bouteilles en plastique, en guise
de souvenir, d’autre en ont simplement emporté avec eux, collé à leur
maillot et leurs sandales. Au total, cela fait des tonnes de sable. Avant
que la plage ne retrouve ses couleurs d’antan, je parie que la race
humaine aura disparu depuis longtemps. »
Pour tenter néanmoins de sauver ce patrimoine, la Plage rose fait
désormais partie des zones les plus protégées du parc national de
l’archipel de la Maddalena. Ainsi, depuis 1994, son accès est interdit
légalement au public.
« Mais, poursuit Mauro. Les forces de l’ordre ne peuvent pas être tout
le temps présentes pour faire respecter la règlementation. Par esprit
civique, je limite à l’occasion les incursions trop abusives des touristes,
sur la plage et sur l’île. Même si je tiens à dire que je ne suis pas le
protecteur de la plage, mais bien le gardien de l’île. » Mauro en est aussi
l’unique habitant, et ce depuis 27 ans.
*
Le gardien italien, 76 ans, s’allume son énième clope de la journée. Il
est assis sous la tonnelle qui prolonge sa maison de pierres en direction
de la plage. Son regard dérive au large, puis il me raconte le grand
tournant de sa vie : « Avant, je vivais à Modène. J'étais professeur
d'éducation physique pour les premières années du collège. Entre la fin
des années 70 et le début des années 80, tous les cours devaient se
ressembler. Alors que je voulais enseigner en musique, on me disait que
ce n'était pas dans le programme, que c’était interdit, comme s'il fallait
inévitablement se soumettre l'institution. Je voulais pourtant faire ces
choses, parce qu’elles me semblaient importantes. D'une certaine
manière j'étais en avance sur mon époque. J'ai peu à peu été considéré
comme une personne 'dangereuse'. À tel point que j'ai dit 'basta' ! Et j'ai
quitté l'école. »
« Je n’ai pas directement fui sur l’île de Budelli. Pendant un temps, j'ai
encore défendu mon point de vue politique, militant contre l'institution qui
ne tient jamais compte de l’individu, n’est-ce pas? Tu es seulement voué
à respecter des règles qui ne sont pas les tiennes, qui sont celles du
pouvoir en place. Et puis, si ce dernier vient à changer, les règles varient,
mais elles ne tiennent toujours pas compte de l'individu. En tant que
personne libre, j'ai du mal à l’accepter, à le vivre. À tel point qu’à l’époque,
j'ai été las de tout cela. Je me suis complétement désintéressé de la chose
politique, car cette dernière ne s’intéresse pas davantage à moi. »
Mauro a donc déclaré forfait. À cet égard, il n’est pas tendre envers lui-
même, et qualifie très durement sa fuite de la société. Il parle même d’un
acte « lâche ». Car, selon lui, les vrais courageux sont ceux qui continuent
de lutter parmi les hommes.
« J'ai pris la décision de me rendre sur une île déserte, en Polynésie,
pour commencer une nouvelle vie, changer de manière d'être et de
penser. Avant le grand départ, je devais cependant m’acquitter des dettes
que j’avais contractées auprès de la banque. »
« J'avais un gros catamaran comme celui que vous voyez là-bas.
(Mauro montre, au large, une embarcation à double coque, d’une dizaine
de mètres de long NDLR.) Je suis venu sur la côte promener des touristes
sous le soleil, pour rembourser peu à peu. »
« Ceci en passe d’être réglé, et alors que j’allais enfin lever les voiles
vers la Polynésie, ce qu'on appelle le destin, ce que les prêtres appellent
la Providence et ce que moi-même je nomme l'âme universelle, s'est
interrogé à mon sujet : ‘Mais regardez-moi ce couillon, vais-je l'envoyer en
Polynésie, sur une ile déserte, où il risque de se blesser, s’infecter et
mourir loin de chez lui ? Non, j’ai sans doute une meilleure idée.’ Et L’âme
universelle a dès lors mis sur mon chemin l'ancien gardien de Budelli, qui
s'apprêtait tout juste à quitter l'île, comme un hasard fortuit. J’ai bien-sûr
sauté sur l’occasion de le remplacer. Je me suis dit que c’était l'idéal. La
Polynésie? C’est pareil qu’ici. Et, Budelli, c'est beaucoup plus proche de
mon foyer à Modène, n’est-ce pas? De mes filles de ma compagne, et
désormais, de mes six petits-enfants… »
Récemment, le petit-fils de 19 ans et la fille ainée de Mauro sont venus
le voir sur son île. Par contre, sa compagne est privée de telles visites
depuis deux ans, car elle souffre du dos et ne peut se déplacer sans son
déambulateur.
« L'ancien gardien a donc à peine eu plié bagage, poursuit Mauro, que
j’emménageais à Budelli. Et vous ne savez pas encore le comble de
l'histoire : il y a 11 ans, un étudiant de l'université de Sassari a découvert
que la composition unique du sable de la Plage rose de Budelli, riche de
80 % de bicarbonate de calcium, est en fait très similaire à la composition
du sable des îles de Polynésie, là où devait initialement s’achever mon
voyage. »
« Autrement dit, je suis en train de vivre sur une île déserte face à la
seule plage de toute la mer Méditerranée sur laquelle échouent des
coquilles d’arbuscules rouges rosés quasi identiques aux coraux de
l’Océan Pacifique, et dont les particules forment, en Polynésie,
d’immenses plages de sable blanc. »
« Étrange, n’est-ce pas ? C'est l'âme universelle qui a arrangé les
choses ainsi. Moi j'en éprouve une certaine satisfaction : je vis presque au
paradis, même si, indubitablement, ce n'est pas le vrai paradis parce que
l'homme y a posé les pieds. Le vrai paradis, lui, est vierge de toute
présence humaine. »
En février 2013, la compagnie privée propriétaire de l'île de Budelli a
déposé son bilan, ce qui a entraîné une vente aux enchères. Celle-ci a été
remportée pour 2,94 millions d'euros par le banquier néo-zélandais
Michael Harte, directeur général de la Commonwealth Bank of Australia.
La nouvelle a soulevé un vif émoi en Italie. En novembre 2013, le Sénat
italien a voté une ligne budgétaire extraordinaire de 3 millions d'euros pour
permettre à l'État d'exercer son droit de préemption sur ce patrimoine
national.
Et Mauro de commenter brièvement : « C’est une polémique encore en
cours. L’État travaille toujours sur le dossier. »
*
« Non si può ! È legge. » « C’est interdit ! C’est la loi. » De ses cris,
Enrico repousse des touristes qui plongent de leur bateau, pour rejoindre
la plage rose à la nage. Ce Genevois à la crinière argentée en a l’habitude.
Enrico est à Mauro ce que Vendredi est à Robinson : un compagnon de
fortune, et aussi, d’une certaine manière, un disciple. Depuis 10 ans, Il
passe une demi-douzaine de mois sur l’île de Budelli, pendant la belle
saison essentiellement. Il aide Mauro dans les tâches quotidiennes, mais
aussi les nombreux travaux que nécessite l’entretien de la maison.
« Je ne suis plus aussi en forme qu’auparavant », concède l’ancien
professeur d’éducation physique.
Enrico est chargé de me faire visiter les pièces de la maison : le séjour
où l’on a peur de renverser quelque chose en se retournant, la chambre
de Mauro, interdite d’accès elle aussi, et la chambre d’ami qui lui est
spécialement réservée pour l’été. Sur le toit, des tonneaux d’eau à ciel
ouvert réchauffent au soleil. Il y a aussi des panneaux solaires pour fournir
l’électricité. Également en hauteur, une parabole pour capter la télévision
et assurer la connexion internet. Dans l’atelier voisin, de nombreux outils
pendent au mur, face à l’établi, et, dehors, une meule artisanale permet
de les aiguiser. Aux alentours, des chaussures orphelines rejetées sur l’ile
par la marée pendent à un « arbre de Noël », et des galets constituent la
crèche. Enrico m’indique enfin la « boa », une bouée rouillée d’un vieux
navire français, énorme, presque de la taille d’un homme, et rouée de
coup par le temps. Le tout est disposé çà et là, telles des œuvres d’art
collectionnées par deux vieux farceurs.
*
Nous retournons nous asseoir sous la tonnelle. En été, Mauro se lève
tôt, me dit-il. Avec Enrico, ils travaillent, en ce moment, à la réalisation
d’un fauteuil qui a des allures de trône sauvage. Des branches de pins
séchées en constituent déjà l’armature, mais il reste à perfectionner
l’assise. « Quand on me commande de tels objets, comme c’est le cas
pour ce fauteuil, explique Mauro, je reverse généralement les bénéfices à
des associations non gouvernementales. En l’occurrence, le fruit de cette
commande ira probablement à une Tibétaine qui s’occupe d’enfants
lépreux, et dont j’ai affiché la photo à côté de la grande table sur la
terrasse. »
Les travaux en tout genre, les amis qui passent dire bonjour, un café,
une clope, un poisson grillé et quelques verres de vin. Tout cela fait que
la vie de Mauro est bien remplie sur l’île pendant les beaux mois de
l’année. Sans compter les appels téléphoniques à sa compagne et les
séjours dont il profite auprès de sa famille, deux fois par an, à Modène, et
ce toujours pendant qu’Enrico est là pour garder un œil sur l’île.
L’hiver, cependant, seuls quelques pécheurs ainsi qu’un gars de la
Maddalena rendent visite à Mauro sur son île. Ceux-ci l’approvisionnent à
l’occasion. Sinon, le gardien de Budelli est bien seul avec ses quatre
chattes et ses deux poules. En fait, il attend cela avec impatience, car il
peut alors enfin gouter à la plénitude de la solitude.
– J'aime beaucoup la solitude, et celui qui en a peur craint en fait de se
connaitre soi-même, de découvrir la ‘brutta bestia’ (la bête hideuse NDLR)
qui se cache au tréfonds de soi, n’est-ce pas ? Quand tu vas te regarder
dans le miroir, le matin, tu peux l’apercevoir brièvement. Mais tu ne la
rencontreras pas si tu es tout le temps distrait, si tu vas parler avec tes
amis, si tu vas au stade, si tu vas jouer aux cartes, au ballon, si tu vas en
discothèque.... Au contraire, accepter qui on est, savoir qu'on n'est pas
fondamentalement bon, blanc et immaculé, permet de vivre avec soi-
même, dans la solitude.
– En 27 ans, vous avez dû en passer du temps à l’apprivoiser, cette bête
hideuse dont vous parlez ?
– Oui je ne cesse de scruter ce qu’elle est pour découvrir qui je suis, mais
c’est une entreprise infinie, telle l’exploration d’un abîme ; et seul compte
le voyage.
– Cela me rappelle l’introduction du Voyage au bout de la nuit, de Louis-
Ferdinand Céline : ‘Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination.
Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est
entièrement imaginaire. Voilà sa force.’
– Tu as compris…
Mauro écoute de la musique. Il aime surtout Bach, puis Mozart, quoiqu’il
ait récemment découvert une chanteuse du nom d’Amy Winehouse,
« d’une sensualité à couper le souffle ». Il lit aussi beaucoup de livres.
Justement, je trouve le dernier roman de Guillaume Musso glissé dans
l’armoire sur la terrasse.
« Ah non ! Ça n’est pas à moi, s’écrie Mauro, c’est à Enrico. Moi je lis
de la littérature : Ernst Jünger, Émile Cioran, Fernando Pessoa, Emily
Dickinson, Céline… Enrico dit que ce sont de ‘mauvais maitres’, parce
que ces auteurs sont peu appréciés du public. Je crois plutôt qu’Enrico
n’est pas capable de les comprendre. (Rire essoufflé et métallique d’un
fumeur impénitent.) Jünger, mon auteur préféré, a vécu jusqu’à 103 ans,
dans une maison au milieu de la Forêt-Noire, en Allemagne. Il m’a entre
autres appris que l’anarchiste est conscient qu’il ne peut pas échapper
au carcan du pouvoir en place. Toutefois il reste parmi les hommes, et
tente de rester libre, et ce en ne contribuant pas à la société
instituée. Ce qui est extrêmement difficile, surtout en continuant de vivre
parmi les hommes. Et même isolé comme je le suis, regardez : j’ai par
exemple reçu des amendes de la police parce que, selon la
réglementation du parc, je remontais mon bateau trop haut dans les
terres de l’île. S’il y a du vent, je dois pourtant l’abriter pour qu’il ne parte
pas à la dérive… »
Et Mauro de conclure en me lisant dans son carnet de notes une phrase
du poète portugais, Pessoa: « Que les Dieux me changent mes rêves,
mais non pas le don de rêver. »
Épilogue :
Un bateau tire une bouée gonflable, sur laquelle un homme et une
femme sont secoués comme des patates rissolées. Des touristes cuisent,
des deux côtés, sur le ponton de leur yacht, encore amarré dans le port
de la Madonne. En levant l’ancre de notre propre embarcation, pour
rejoindre la côte Corse, je comprends que je viens d’entendre l’incroyable
récit du dernier Robinson, mais aussi de recevoir une leçon de
philosophie. Sur le chemin du retour j’essaie dès lors d’apercevoir une
dernière fois cette lueur rose qui flotte sur la plage de Mauro ; comme une
vague d’espoir refluant inlassablement entre la terre et la mer, et ce juste
en deçà de la ligne d’horizon et du ciel infiniment bleu.
Le 18 juillet 2015,
Baptiste Erpicum

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Le dernier des Robinson

  • 1. Le dernier des Robinson Ce 1er juillet, sur l’île de Santa Maria, les clients de La Casitta picorent des crustacés disposés sur des plateaux d’argent. Des toiles blanches protègent du soleil. Mais il fait très chaud, et la jeune serveuse transpire sous son gilet noir et sa blouse blanche. Elle veille à débarrasser régulièrement les plats, et remplit les verres de vin et d’eau fraiche. Les touristes terminent leur déjeuner d’un trait de liqueur de myrte, un alcool très populaire en Sardaigne et en Corse. Ils règlent l’addition et laissent un pourboire, tout en jetant un dernier coup d’œil aux eaux turquoise du port de la Madone. Le chemin tracé dans la végétation à demi brulée les reconduit à l’embarcadère, d’où ils rejoignent leur yacht, amarré au côté d’autres bateaux de plaisance. Parmi l’archipel de la Maddalena, à une centaine de mètres plus au sud, l’île de Budelli est la plus fameuse d’entre toutes. Au fond d'une anse appelée Cala di Roto, se trouve la Plage rose. Celle-ci doit son nom à la teinte unique que prend sa rive sous l’effet du soleil, alors que s’y mêlent un sable à haute teneur en carbonate de calcium (80%) ainsi que des coquilles de foraminifères rouges, des arbuscules semblables à des petits coraux. Malheureusement, lors de ma visite, en raison du vent et des courants marins perturbés ces derniers jours, il y a peu de ces particules de micro-organismes rouges et rosés qui ont échoué sur le rivage. C’est pourquoi, il faut vraiment deviner la couleur particulière de la plage. Mauro, le gardien de l’île de Budelli, se désole que de toutes façons, le phénomène tend à disparaitre : « Pendant 20 ans, de nombreux touristes ont emporté du sable dans des bouteilles en plastique, en guise de souvenir, d’autre en ont simplement emporté avec eux, collé à leur maillot et leurs sandales. Au total, cela fait des tonnes de sable. Avant que la plage ne retrouve ses couleurs d’antan, je parie que la race humaine aura disparu depuis longtemps. » Pour tenter néanmoins de sauver ce patrimoine, la Plage rose fait désormais partie des zones les plus protégées du parc national de l’archipel de la Maddalena. Ainsi, depuis 1994, son accès est interdit légalement au public.
  • 2. « Mais, poursuit Mauro. Les forces de l’ordre ne peuvent pas être tout le temps présentes pour faire respecter la règlementation. Par esprit civique, je limite à l’occasion les incursions trop abusives des touristes, sur la plage et sur l’île. Même si je tiens à dire que je ne suis pas le protecteur de la plage, mais bien le gardien de l’île. » Mauro en est aussi l’unique habitant, et ce depuis 27 ans. * Le gardien italien, 76 ans, s’allume son énième clope de la journée. Il est assis sous la tonnelle qui prolonge sa maison de pierres en direction de la plage. Son regard dérive au large, puis il me raconte le grand tournant de sa vie : « Avant, je vivais à Modène. J'étais professeur d'éducation physique pour les premières années du collège. Entre la fin des années 70 et le début des années 80, tous les cours devaient se ressembler. Alors que je voulais enseigner en musique, on me disait que ce n'était pas dans le programme, que c’était interdit, comme s'il fallait inévitablement se soumettre l'institution. Je voulais pourtant faire ces choses, parce qu’elles me semblaient importantes. D'une certaine manière j'étais en avance sur mon époque. J'ai peu à peu été considéré comme une personne 'dangereuse'. À tel point que j'ai dit 'basta' ! Et j'ai quitté l'école. » « Je n’ai pas directement fui sur l’île de Budelli. Pendant un temps, j'ai encore défendu mon point de vue politique, militant contre l'institution qui ne tient jamais compte de l’individu, n’est-ce pas? Tu es seulement voué à respecter des règles qui ne sont pas les tiennes, qui sont celles du pouvoir en place. Et puis, si ce dernier vient à changer, les règles varient, mais elles ne tiennent toujours pas compte de l'individu. En tant que personne libre, j'ai du mal à l’accepter, à le vivre. À tel point qu’à l’époque, j'ai été las de tout cela. Je me suis complétement désintéressé de la chose politique, car cette dernière ne s’intéresse pas davantage à moi. » Mauro a donc déclaré forfait. À cet égard, il n’est pas tendre envers lui- même, et qualifie très durement sa fuite de la société. Il parle même d’un acte « lâche ». Car, selon lui, les vrais courageux sont ceux qui continuent de lutter parmi les hommes. « J'ai pris la décision de me rendre sur une île déserte, en Polynésie, pour commencer une nouvelle vie, changer de manière d'être et de
  • 3. penser. Avant le grand départ, je devais cependant m’acquitter des dettes que j’avais contractées auprès de la banque. » « J'avais un gros catamaran comme celui que vous voyez là-bas. (Mauro montre, au large, une embarcation à double coque, d’une dizaine de mètres de long NDLR.) Je suis venu sur la côte promener des touristes sous le soleil, pour rembourser peu à peu. » « Ceci en passe d’être réglé, et alors que j’allais enfin lever les voiles vers la Polynésie, ce qu'on appelle le destin, ce que les prêtres appellent la Providence et ce que moi-même je nomme l'âme universelle, s'est interrogé à mon sujet : ‘Mais regardez-moi ce couillon, vais-je l'envoyer en Polynésie, sur une ile déserte, où il risque de se blesser, s’infecter et mourir loin de chez lui ? Non, j’ai sans doute une meilleure idée.’ Et L’âme universelle a dès lors mis sur mon chemin l'ancien gardien de Budelli, qui s'apprêtait tout juste à quitter l'île, comme un hasard fortuit. J’ai bien-sûr sauté sur l’occasion de le remplacer. Je me suis dit que c’était l'idéal. La Polynésie? C’est pareil qu’ici. Et, Budelli, c'est beaucoup plus proche de mon foyer à Modène, n’est-ce pas? De mes filles de ma compagne, et désormais, de mes six petits-enfants… » Récemment, le petit-fils de 19 ans et la fille ainée de Mauro sont venus le voir sur son île. Par contre, sa compagne est privée de telles visites depuis deux ans, car elle souffre du dos et ne peut se déplacer sans son déambulateur. « L'ancien gardien a donc à peine eu plié bagage, poursuit Mauro, que j’emménageais à Budelli. Et vous ne savez pas encore le comble de l'histoire : il y a 11 ans, un étudiant de l'université de Sassari a découvert que la composition unique du sable de la Plage rose de Budelli, riche de 80 % de bicarbonate de calcium, est en fait très similaire à la composition du sable des îles de Polynésie, là où devait initialement s’achever mon voyage. » « Autrement dit, je suis en train de vivre sur une île déserte face à la seule plage de toute la mer Méditerranée sur laquelle échouent des coquilles d’arbuscules rouges rosés quasi identiques aux coraux de l’Océan Pacifique, et dont les particules forment, en Polynésie, d’immenses plages de sable blanc. » « Étrange, n’est-ce pas ? C'est l'âme universelle qui a arrangé les choses ainsi. Moi j'en éprouve une certaine satisfaction : je vis presque au paradis, même si, indubitablement, ce n'est pas le vrai paradis parce que
  • 4. l'homme y a posé les pieds. Le vrai paradis, lui, est vierge de toute présence humaine. » En février 2013, la compagnie privée propriétaire de l'île de Budelli a déposé son bilan, ce qui a entraîné une vente aux enchères. Celle-ci a été remportée pour 2,94 millions d'euros par le banquier néo-zélandais Michael Harte, directeur général de la Commonwealth Bank of Australia. La nouvelle a soulevé un vif émoi en Italie. En novembre 2013, le Sénat italien a voté une ligne budgétaire extraordinaire de 3 millions d'euros pour permettre à l'État d'exercer son droit de préemption sur ce patrimoine national. Et Mauro de commenter brièvement : « C’est une polémique encore en cours. L’État travaille toujours sur le dossier. » * « Non si può ! È legge. » « C’est interdit ! C’est la loi. » De ses cris, Enrico repousse des touristes qui plongent de leur bateau, pour rejoindre la plage rose à la nage. Ce Genevois à la crinière argentée en a l’habitude. Enrico est à Mauro ce que Vendredi est à Robinson : un compagnon de fortune, et aussi, d’une certaine manière, un disciple. Depuis 10 ans, Il passe une demi-douzaine de mois sur l’île de Budelli, pendant la belle saison essentiellement. Il aide Mauro dans les tâches quotidiennes, mais aussi les nombreux travaux que nécessite l’entretien de la maison. « Je ne suis plus aussi en forme qu’auparavant », concède l’ancien professeur d’éducation physique. Enrico est chargé de me faire visiter les pièces de la maison : le séjour où l’on a peur de renverser quelque chose en se retournant, la chambre de Mauro, interdite d’accès elle aussi, et la chambre d’ami qui lui est spécialement réservée pour l’été. Sur le toit, des tonneaux d’eau à ciel ouvert réchauffent au soleil. Il y a aussi des panneaux solaires pour fournir l’électricité. Également en hauteur, une parabole pour capter la télévision et assurer la connexion internet. Dans l’atelier voisin, de nombreux outils pendent au mur, face à l’établi, et, dehors, une meule artisanale permet de les aiguiser. Aux alentours, des chaussures orphelines rejetées sur l’ile par la marée pendent à un « arbre de Noël », et des galets constituent la crèche. Enrico m’indique enfin la « boa », une bouée rouillée d’un vieux
  • 5. navire français, énorme, presque de la taille d’un homme, et rouée de coup par le temps. Le tout est disposé çà et là, telles des œuvres d’art collectionnées par deux vieux farceurs. * Nous retournons nous asseoir sous la tonnelle. En été, Mauro se lève tôt, me dit-il. Avec Enrico, ils travaillent, en ce moment, à la réalisation d’un fauteuil qui a des allures de trône sauvage. Des branches de pins séchées en constituent déjà l’armature, mais il reste à perfectionner l’assise. « Quand on me commande de tels objets, comme c’est le cas pour ce fauteuil, explique Mauro, je reverse généralement les bénéfices à des associations non gouvernementales. En l’occurrence, le fruit de cette commande ira probablement à une Tibétaine qui s’occupe d’enfants lépreux, et dont j’ai affiché la photo à côté de la grande table sur la terrasse. » Les travaux en tout genre, les amis qui passent dire bonjour, un café, une clope, un poisson grillé et quelques verres de vin. Tout cela fait que la vie de Mauro est bien remplie sur l’île pendant les beaux mois de l’année. Sans compter les appels téléphoniques à sa compagne et les séjours dont il profite auprès de sa famille, deux fois par an, à Modène, et ce toujours pendant qu’Enrico est là pour garder un œil sur l’île. L’hiver, cependant, seuls quelques pécheurs ainsi qu’un gars de la Maddalena rendent visite à Mauro sur son île. Ceux-ci l’approvisionnent à l’occasion. Sinon, le gardien de Budelli est bien seul avec ses quatre chattes et ses deux poules. En fait, il attend cela avec impatience, car il peut alors enfin gouter à la plénitude de la solitude. – J'aime beaucoup la solitude, et celui qui en a peur craint en fait de se connaitre soi-même, de découvrir la ‘brutta bestia’ (la bête hideuse NDLR) qui se cache au tréfonds de soi, n’est-ce pas ? Quand tu vas te regarder dans le miroir, le matin, tu peux l’apercevoir brièvement. Mais tu ne la rencontreras pas si tu es tout le temps distrait, si tu vas parler avec tes amis, si tu vas au stade, si tu vas jouer aux cartes, au ballon, si tu vas en discothèque.... Au contraire, accepter qui on est, savoir qu'on n'est pas fondamentalement bon, blanc et immaculé, permet de vivre avec soi- même, dans la solitude.
  • 6. – En 27 ans, vous avez dû en passer du temps à l’apprivoiser, cette bête hideuse dont vous parlez ? – Oui je ne cesse de scruter ce qu’elle est pour découvrir qui je suis, mais c’est une entreprise infinie, telle l’exploration d’un abîme ; et seul compte le voyage. – Cela me rappelle l’introduction du Voyage au bout de la nuit, de Louis- Ferdinand Céline : ‘Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.’ – Tu as compris… Mauro écoute de la musique. Il aime surtout Bach, puis Mozart, quoiqu’il ait récemment découvert une chanteuse du nom d’Amy Winehouse, « d’une sensualité à couper le souffle ». Il lit aussi beaucoup de livres. Justement, je trouve le dernier roman de Guillaume Musso glissé dans l’armoire sur la terrasse. « Ah non ! Ça n’est pas à moi, s’écrie Mauro, c’est à Enrico. Moi je lis de la littérature : Ernst Jünger, Émile Cioran, Fernando Pessoa, Emily Dickinson, Céline… Enrico dit que ce sont de ‘mauvais maitres’, parce que ces auteurs sont peu appréciés du public. Je crois plutôt qu’Enrico n’est pas capable de les comprendre. (Rire essoufflé et métallique d’un fumeur impénitent.) Jünger, mon auteur préféré, a vécu jusqu’à 103 ans, dans une maison au milieu de la Forêt-Noire, en Allemagne. Il m’a entre autres appris que l’anarchiste est conscient qu’il ne peut pas échapper au carcan du pouvoir en place. Toutefois il reste parmi les hommes, et tente de rester libre, et ce en ne contribuant pas à la société instituée. Ce qui est extrêmement difficile, surtout en continuant de vivre parmi les hommes. Et même isolé comme je le suis, regardez : j’ai par exemple reçu des amendes de la police parce que, selon la réglementation du parc, je remontais mon bateau trop haut dans les terres de l’île. S’il y a du vent, je dois pourtant l’abriter pour qu’il ne parte pas à la dérive… » Et Mauro de conclure en me lisant dans son carnet de notes une phrase du poète portugais, Pessoa: « Que les Dieux me changent mes rêves, mais non pas le don de rêver. »
  • 7. Épilogue : Un bateau tire une bouée gonflable, sur laquelle un homme et une femme sont secoués comme des patates rissolées. Des touristes cuisent, des deux côtés, sur le ponton de leur yacht, encore amarré dans le port de la Madonne. En levant l’ancre de notre propre embarcation, pour rejoindre la côte Corse, je comprends que je viens d’entendre l’incroyable récit du dernier Robinson, mais aussi de recevoir une leçon de philosophie. Sur le chemin du retour j’essaie dès lors d’apercevoir une dernière fois cette lueur rose qui flotte sur la plage de Mauro ; comme une vague d’espoir refluant inlassablement entre la terre et la mer, et ce juste en deçà de la ligne d’horizon et du ciel infiniment bleu. Le 18 juillet 2015, Baptiste Erpicum