R id eon#4(2014)web

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Magazine socio-culturel, Ride On ("continuer sa route") est un bimestriel n'obéissant à aucune actualité. À partir de paroles de chansons de la musique reggae il décortique et explique des périodes de notre histoire commune.

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R id eon#4(2014)web

  1. 1. 0404 quadrimestriel nomade sur le discours dans la musique reggae PRINTEMPS 2014 J LONDRES
  2. 2. C’‘est vrai que les chiens sont les complices des colons et que les femmes qui s’envolent peuvent compter sur les chats. C’est vrai que la faim, le rêve et la peur sont la Sainte Trinité des Nègres d’Amérique. Ce n’est pas vrai qu’on peut soulever une montagne avec des mains. Ou alors il faut être au moins deux. C ‘est vrai que le mensonge, dans le langage et dans l‘histoire, peut donner des fleurs, mais jamais de fruits. C ‘est vrai qu’il faut accepter de perdre pied dans la mer. C ‘est vrai qu’il faut se charger de parole ainsi que de silence. C ‘est vrai que le soleil en a marre de faire chaque jour tout seul sa révolution. Ce n’est pas vrai que l ‘œil est un miroir. C ‘est vrai que l ‘eau nous facilite le destin, car elle relie l’aval et l‘amont. C ‘est vrai qu’aux Antilles il y a une rivière souterraine que les Nègres ont appelée : bonheur. C ‘est vrai que tu as peur de raconter notre histoire. C ‘est vrai que tu as peur de notre histoire. C ‘est vrai que ton île pèse sur ton aile. C ‘est vrai qu’il nous faut parler créole : le créole des tambouyeurs le créole des tambours-ka C ‘est vrai que la géographie a défait notre histoire. C ‘est vrai aussi que l‘œuvre vient toujours seulement de commencer tant que nous somes debout. Daniel Maximin, L’isolé soleil, éditions du Seuil, 1981 Il marche, court, se cache, franchit cette ligne pointillée.passage pour un ailleurs où tout lui semble à reconstruire, reste à vivre. déracinement. apprendre. créer. lutter. diaspora. éditorial[ours] Documentation et rédaction de textes Florence Louis Jean Jover Conception graphique et maquette Jean Jover Coordination générale Xavier Simacourbe édition 2005 united reggae édition 2013 on the corner [Sources] Stéphane Dufoix Les diasporas Que Sais-Je ? PUF 2003 Didier Lassalle, Les Minorités ethniques en Grande-Bretagne L’Harmattan 2002 Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience Kargo 2003 Elikia M’Bokolo Afrique Noire. Histoire et Civilisations Hatier 1992 Walter Rodney Et l’Europe sous-dévelopa l’Afrique éditions Caribéennes 1986. Neil Lazarus (sous la direction) Penser le postcolonial - Une introduction critique PUF 1984. T. G. Tété-Adjalogo, Marcus Garvey - Père de l’unité africaine des peuples Tome 1 L’Harmattan 1995 Denis Constant, Aux Sources du Regga Parenthèses 1982
  3. 3. introduction 6 les pionners de la colonisation what’s up 8 teach them to be british construction d'un empire entre idéologies, colonisation et émancipation économie et philosophie / abolitionnisme et colonialisme / noirs et abolitionnisme / disparition de la traite négrière / pénétration anglaise en afrique / administration coloniale / enseignement / émancipation 24 break down diaspora(s) la diaspora noire / une communauté ? 34 cut sound &culture 36 don't call us immigrants une histoire du reggae britannique le reggae made in london / dread in a uk / notting hill carnival, modèle d’une Grande-Bretagne multiculturelle  ? / l'africa centre, au coeur de londres 46 linton kwesi johnson mi revalushanary fren 51 black literature migrant & poetry style les afro-caribéens / « inglan is a bitch » / une identité culturelle noire sommaire
  4. 4. reggae militancy 56 histoire d'une diaspora l'immigration caraïbeenne / l'immigration africaine anglophone / le débat racial étude démographique / étude sociologique / identité 72 chronique Brixton talk saturday, april 11th , 1981, 6:30pm 76 parole Jah Blue Un vol de colibris s’est posé en pleine mer pour soigner ses ailes brisées au rythme du tambour-Ka : Marie-Galante et Désirade, Karukéra, Madina… îles de liberté brisées à double tour, la clé de l’une entre les mains de l’autre. Antilles de soleil brisées, d’eaux soufrées, de flamboyants saignées, mais sans une seule page blanche dans le feuilleton des arbres. Et sur chaque morne, des ruines de moulins en sentinelles attendent le prochain cyclone pour balayer les souvenirs de peurs et de sueurs sur l’écorce de nos rêves, comme s’ils savaient que le désir est à l’histoire ce que les ailes sont au moulin. à la clarté des lucioles commence la nuit une éruption de cris de misère et de joie, de chants et de poèmes d’amour et de révolte, détenus dans la gorge d’hommes et de femmes qui s’écrivent d’île en île, déshabillés d’angoisse, une histoire d’archipel, attentive à nos quatre races, nos sept langues et nos douzaines de sangs. Les mots ne sont pas du vent. Les mots sont des feuilles envolées au risque de leurs racines, vers les récoltes camouflées au fond du silence et de la mer. Daniel Maximin, L’isolé soleil, éditions du Seuil, 1981.
  5. 5. A u XVIe siècle, l’essor commercial, phé- nomène commun à toute l’Europe, fut directementliéàl’affluxdesmétauxpré- cieuxvenusd’Amérique.L’augmentation de la circulation monétaire et la hausse des prix qui en fut la conséquence stimulèrent l’activité des échanges et donnèrent naissance à une forme nou- velle de capitalisme, celle des moneyed men. Sans avoir la puissance et l’influence qu’ils acquerront par lasuite,ilsn’enfurentpasmoinsdéjàl’undesfacteurs essentiels d’orientation de l’Angleterre vers la poli- tique maritime. Individuellement parfois, le plus sou- vent rassemblés en associations occasionnelles ou durables (la première société par actions de l’histoire anglaise estlaMuscovyCompagnycréée en1553), ils cherchèrent le moyen d’atteindre au-delà des mers les pays dont la richesse prodigieuse hante les ima- ginations. En ces temps de guerre, les problèmes transocéaniques entrèrent alors pourla première fois en jeu dans les combinaisons politiques de l’Angle- terre, avec parexemple, la proposition d’implanterun établissement sur la côte américaine que venaient d’explorer les navires de Walter Raleigh. Fortement armé, ilpourrait servirde base d’attaque et d’occupa- tion des îles espagnoles des Caraïbes dont les pro- duits étaient fortement convoités par les marchands anglais. Mais surtout, on yvoyait le premier noyau de l’expansion commerciale et humaine de l’Angleterre. Les premiers essais furent des échecs. S’il ne réalisa pas l’expansion, le règne d’Élisabeth n’en n’eut pas moins une action décisive sur les esprits. Les Anglais les pionniers de la colonisation par Jean Jover
  6. 6. tournèrent d’autant plus leurs regards vers la mer que les navires du roi d’Espagne en avaient disparu en 1588, après le désastre de l’Armada. Homme d’af- fairesethistorien,RichardHackluytdémontra,dansun ouvrage qui connut un brillant succès (The principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of theEnglishNation,1585),touslesavantagesquel’An- gleterre trouverait à s’engager dans la voie coloniale. Sans disparaître complètement, les utopies sur la recherchedel’oretlespratiquesdecommerce« sau- vage » s’estompèrent lorsque la paix fut rétablie en Europe en 1604.Au trafic quelque peu anarchique se substituaunsystèmecohérentde« plantations »dans les territoires nouvellement conquis, où des sujets anglais eurent pour mission d’alimenter régulière- ment en produits commercialisables les navires mar- chands. Les premières compagnies à charte, nanties d’unmonopolecommercialpourunerégiondétermi- née, adoptèrent ces conceptions mercantiles. Leurs fondateurs, personnages de l’aristocratie et riches marchands, recherchaient des dividendes en ame- nant sur les rivages lointains quelques centaines de pionniers, employés des compagnie. L’autorité admi- nistrative aussi bien que la propriété foncière appar- tenaientexclusivementauxactionnairesdeLondres. Au cours du XVIIe siècle, le courant d’émigration qui conduisit des milliers d’Anglais à s’installer définitive- ment au-delà de l’Océan eut d’autres stimulants que l’intérêt mercantile. Ce phénomène a eu une impor- tancetellesurledestinimpérialdel’Angleterrequ’ilest utilepourcettepérioded’enanalyserlesraisonsprinci- pales.Toutd’abord,commencédefaçonnégligeable dans la première décennie, le mouvement d’émigra- tion devient quantitativement très important à partir de1625.Entre1620et1642,onestimeàplusde80000 (soit 2 % de la population) le nombre de ceux qui quit- tent le pays. Parmi eux, 58 000 traversent l’Atlantique pourgagnerlespayscôtiersducontinentaméricainou certaines des îles des Caraïbes. Ce mouvement s’ins- crit dans la conjonction d’un ensemble de contextes quiagissentsurlaviedupeupleanglais :économique, politique, religieux et morale. L’Europe connaît pen- dant de longues années un état de crise due à des conditions naturelles (série de mauvaises récoltes) et à une situation politique troublée (guerre deTrente Ans). La fermeture des marchés continentaux et la baisse des flux monétaires affectèrent particulière- ment enAngleterre les marchands et les artisans ; les travailleurs du sol, évincés de leurs exploitations par les enclosures,vivèrnt dans une grande pauvreté, un quart dans l’indigence. Dans un telcontexte et face à une population qui ne cessa de croître (la population fut estimée à 4,2 millions à la fin du règne d’Élisabeth, 5,4 millions en 1642), les classes populaires n’eurent d’autres remèdes à leur misère que l’exode. Cela contribua à alimenteret à entretenirle courant d’émi- gration. L’insécurité matérielle et morale n’aurait pas suffi à créer le choc qui conduisit les Anglais à quitter massivement leur pays, si n’avaient pas joué de puis- santesattractingforces.WilliamShakespearefaitdire àClaudio :« Themiserablehavenoothermedecine,but only hope ». L’espoir fut le catalyseur des énergies de ces hommes et leur donna le courage d’affronter les conditions effroyables et les dangers d’une traversée au cours de laquelle on avait une chance surdeux de périr. A cela il faut ajouter la mise en place d’une pro- pagande qui atteignit rapidement le peuple : tracts, factums, chansons réflexions et sermons vantèrent l’attraction du Nouveau Monde. On y jouait de la rai- son et de la sensibilité, des sentiments intéressés et delapiété,del’égoïsmeetdelaphilanthropie.Dieun’a t-t-il pas dit à Abraham : « Get thee out of the countrie, and from thykindred and form thyfathers house unto a landthatIwillshewthee ;andIwillmakeoftheeagreat nation » genèse, XII, 1-2. On estime qu’en 1629 un bateauparjourquittaitlesportsdel’Angleterre ;beau- coupplusparlasuite.Onmouraitbeaucoupenmerou à peine arrivés, mais le flot des nouveauxvenus com- blait largement les vides, créant ainsi les éléments encoreéparsd’unenouvellenation.■ 7 ride on introduction
  7. 7. teach them to be British construction d’un empire entre idéologies, colonisation et émancipation par Jean Jover C elaestnécessairepourcomprendreàpartirl’histoiredelacolonisationanglo- phone la pensée postcoloniale et les diasporas noires qui en découlent. En Grande-Bretagne, le tournant majeur fut l’affaire James Somerset, du nom de cet esclave noir emmené de Virginie à Londres par son maître en 1769, rattrapéparcelui-ciaprèsunetentativedefuiteetrevenduàunplanteurenpartancepour la Jamaïque. En 1772, à la suite d’un procès qui faisait la une de la presse britannique, le procureur généralJames Mansfield rendit la liberté à J. Somerset en se référant au droit naturel et au constat qu’aucune loi ni coutume n’autorisait l’esclavage en Angleterre. Si pour Lord Mansfield, « le jugement s’est contenté d’établir que le maître n’avait pas le droit d’obliger l’esclave à partir pour un pays étranger », le procès Somerset devint pour les abolitionnistes un événement fondateur, et le verdit fut érigé en mythe mobilisateur d’aprèslequel« l’airdel’Angleterreesttroppurpourêtrerespiréparunesclave :touthomme qui vient en Angleterre a droit à la protection de la loi anglaise, quelle que soit l’oppression dont il peut avoir souffert auparavant, quelle que puisse être la couleur de sa peau ». Des hommesauxtalentsdivers,journalistes,écrivains,chansonniers,avocats,diffusèrentdans l’opinionpubliquel’idéequelesolbritanniqueétaitsacré,etquetoutesclavequilefoulait devenaitautomatiquement libreetquel’Angleterre,« génieirrésistibledel’Emancipation Universelle » (Philpot Curran, 1794), avait une sorte devocation à guiderles peuples dans la croisade contre la traite négrière et l’esclavage. Onnepeutréduiretoutefoisl’abolitionnismeàunecomposanteunique.Lemouvementaembrassédesgroupes sociauxtropvariés,mobilisédespersonnalitéstropcontrastéesettraverséesdesconjoncturestropdifférentes pour obéir à une cause unique et répondre à un seul type de considération. En lui se mêlaient, à des degrés variables, l’humanitarisme d’inspiration religieuse, la philosophie rationaliste des Lumières, les démonstrations de l’économie politique libérale et les stratégies du capitalisme industriel naissant. Ce fut en Angleterre que s’épanouit un humanitarisme fortement chargé de références religieuses. Presque toutes les personnalités
  8. 8. de l’abolitionnisme britannique avait des attaches religieuses. La vieille tradition anti-esclavagiste des Quakers, qui s’était manifestée à Philadelphie (Etats- Unisd’Amérique)dès1688,serépanditenAngleterre au XVIIIe siècle, grâce surtout à Anthony Benezet, huguenot français émigré en Amérique : publié à Londres,sonprincipalouvrage,Descriptionhistorique de la Guinée… avec une enquête sur le peuplement et la croissance du commerce des esclaves, sa nature et ses lamentables effets, connut, avec quatre éditions de 1762 à 1788, un énorme succès. En 1787, un Committee for the Abolition of the Slave Trade(appeléégalementAbolitionSociety)futconsti- tué : neuf des douze membres fondateurs étaient Quakers ; l’un des plus actifs, Thomas Clarkson, était issu d’un milieu ecclésiastique. Le porte-parole du mouvement à la Chambre des Communes, William Wilberforce, se fit connaître parsa ferveurreligieuse. Aucun de ses hommes n’ayant une expérience per- sonnelledel’AfriqueoudesAmériques,leurinforma- tionprovenaitdeJamesRamsay,ancienchirurgiende la marine et témoin oculaire des atrocités de la traite négrière, qui se fit ordonner pasteur, dont l’Essai sur le traitement et la conversion des esclaves africains danslescoloniessucrièresbritanniques(1784)eutun impactcertain.Maiscetteferveurtouchaitégalement les classes populaires que l’industrie naissante avait attiréeshâtivementdanslescentresurbains,oùelles vivaient dans des conditions misérables, et que de nombreux pasteurs craignaient de voir revenir à une sorte de paganisme. JohnWesley, artisan du renou- veau religieux connu sous le nom de méthodiste, fut luiaussi,aprèsunséjourenAmérique,unardentabo- litionniste et se fit remarquer par un essai émouvant, Pensée surl’esclavage (1774), dans lequelildécrivait l’esclavage comme « la somme exécrable de tout ce que les hommes peuvent commettre comme infamies » et en appelait à la charité chrétienne pour mettre un terme eu trafic odieux. économieetphilosophie En Grande-Bretagne, l’abolitionnisme joua le rôle de ciment idéologique unissant des classes différentes de la société et de croisade nationale dans laquelle se retrouvaient des groupes sociaux aux intérêts par ailleurscontradictoires.SienAngleterre,labourgeoi- sie capitaliste industrielle adhéra aux arguments abolitionnistesetypuisadesraisonssuffisantespour se distinguer de la classe des planteurs coloniaux, et pour, en définitive, rompre avec elle, c’est que les intérêts de l’industrie naissante rejoignaient l’idéa- lisme généreux des humanitaristes. La condamna- tion de l’esclavage parAdam Smith, le fondateur de l’économiepolitiquemoderne,apparutcommesans appel.SesRecherchessurlanatureetlescausesdela richesse des nations (1776) établissaient que « le tra- vail accompli par les esclaves, bien qu’il ne paraisse coûter que leur subsistance, est en définitive le plus cher de tous. Un être qui ne peut acquérir de biens propres ne peut avoird’autre intérêt que celui de man- ger le plus possible et de travailler le moins possible ». « L’esclaveestparesseuxparcequelaparesseestson unique jouissance, et le seul moyen de reprendre en détail à son maître une partie de sa personne que le maître à volée en gros. L’esclave est inepte, parce que qu’iln’aaucunintérêtdeperfectionnersonintelligence. L’esclave est mal, intentionné, parce qu’il est dans un véritable état de guerre toujours subsistant avec son maître. »(Pierre-SamuelDupont deNemours, article paru dans les Ephémérides, 1771). Ces idées rejoi- gnent les analyses des administrateurs coloniaux « éclairés ». Unprojetderéformedelamain-d’œuvre coloniale élaboré en 1774 s’appuyait sur l’hypothèse que« destravailleurslibres,mieuxentretenusetmieux traités que des esclaves, seraient plus dispos, plus vigoureux. Ils joindraient à la force mécanique l’intel- ligence et la bonnevolonté qui manquent à la plupart desesclaves ». Comme les abolitionnistes avaient su puiser dans unelecturenouvelleduchristianismelesarguments 10 ride on what’s up
  9. 9. religieux et moraux pour condamner la traite et l’es- clavage des Africains, de même les philosophes réussirent à rattacher leur anti-esclavagisme à la critique d’ensemble du système économique et politique et à faire de l’anti-esclavagisme non pas un combat singulier, spécifique au contexte colonial et africain, mais un aspect particulier de la lutte univer- sellepourlesdroitsdel’Hommeetunprolongement immédiat et concret de la guerre qu’ils menaient contreleservageetledespotisme.Voyagesd’unphi- losophe(1768)-écritparPierrePoivre,administrateur de l’île de France (Maurice) et philosophe – fut un ouvrage de référence pour les abolitionniste igno- rant les réalités d’outre-mer, apparaissant comme l’un des écrits les plus significatifs de cette volonté de rattacher la cause des Nègres aux aspirations de la bourgeoisie et des classes populaires d’Europe : « Je ne puis douter que des cultivateurs libres à qui on aurait partagé sans réserve les terres de l’Amé- rique ne leureussent fait rapporterle double du pro- duit qu’en tirent les esclaves. […] La loi de l’esclavage aétéaussicontraireauxintérêtsdel’Europequ’àlaloi naturelleetàsonhonneur.[…]Lalibertéetlapropriété sont les fondements de l’abondance et de la bonne agriculture : je ne l’aivu florissante que dans les pays où ces deux droits de l’homme étaient bien établis. » abolitionnismeetcolonialisme C’estdiretouteslesambiguïtésdel’abolitionnismeet suggérersadériveenquelquesorteinévitableversle colonialismemoderne.Danssathèsedésormaisclas- sique,quoiquetoujourscontroversée,Capitalismeet esclavage (1944), l’historien trinidadien Eric Williams a bien souligné que « pendant longtemps les abo- litionnistes britanniques évitèrent et même désap- prouvèrent toute idée d’émancipation » des esclaves. «Touslestextessurlesquelsons’estfondépourpar- lerdel’anticolonialismeetdel’anti-esclavagismedes philosophes doivent être en fait considérés comme l’expression d’une politique néo-colonialiste, qui sert les intérêts de la bourgeoisie métropolitaine , et qui trouve dans la fraction « éclairée » de l’opi- nion un appui immédiat ». Ily a lieu de distinguer les stratégies élaborées spécifiquement pour les « îles sucrières»etlesprojetsserapportantàl’Afrique.Les « îles sucrières » étaient déjà des colonies. Le mar- ronnage y avait pris des proportions inquiétantes pour les planteurs. La figure de l’esclave noir révolté devenuefamilièredanslesmétropolescoloniales.La stratégiedesabolitionnistes,rejetéecommesubver- sive par les planteurs, n’envisageait en réalité que le réforme (abolition de la traite des Noirs conduisant à l’amélioration de la condition servile et, à plus long terme,abolitionéventuelledel’esclavage) :ellereje- tait absolument ce qui aurait été la suppression du lien colonial. La situation de l’Afrique était tout à fait différente. La présence européenne se limitait, à la finduXVIIIesiècle,àquelquesfortssurlescôtes.Les abolitionnistes montrèrent que la suppression du commercenégriernebouleverseraitpasl’ordreéco- nomiqueinternational.Enmaintenant,parlasuppres- sion du trafic des esclaves, les Africains en Afrique, on pourrait leur faire produire, à moindre coût et en évitant les risques d’explosion sociale et politiques inhérent à l’esclavage, le sucre et les anciens pro- duitsd’Amériqueauxquelslesconsommateurseuro- péens étaient accoutumés, mais aussi les nouvelles matièrespremièresdontl’industrieavaitbesoin. Ainsi se construirait une division du travail dans laquelle l’Afrique serait un véritable partenaire de l’Europe. Mais religieux, philosophes, économistes, intellec- tuels croyant au « progrès » et à l’inégal développe- ment des pays et des civilisations malgré l’égalité entreleshommes,lesabolitionnistesétaientenoutre persuadésquel’Europeétaitaussiplusavancéedans les Lumières et les arts que l’Afrique. D’où une sorte de condescendance et un paternalisme qui devin- rent rapidement les premiers éléments et la matrice durable de l’idéologie coloniale. Par ailleurs devant la résistance des négriers et le 11 ride on what’s up
  10. 10. développement trop lent du «commerce licite», ces idéesseretrouvèrentsousuneformeplusréalisable, dans les projets de Sir Thomas F. Buxton, succes- seur de William Wilberforce à la tête de l’Abolition Society : « Il n’y a pas d’autre moyen efficace pour arrêterlaprogressiondecemalprofondémentenra- ciné que d’apprendre aux Nègres les connaissances utiles et les arts et techniques de la vie civilisée. » Il fallait signer avec les chefs africains des traités pro- hibant la vente des esclaves, enseigner l’agriculture par l’établissement des fermes modèles, créer des factoreries pour stimuler le « commerce légitime », encouragerl’œuvredesmissionschrétiennes,« civi- liser » l’Afrique, par le « commerce » et le « christia- nisme » : cette alliance allait conduire de manière insidieuse à la colonisation du continent africain. noirsetabolitionnisme La participation et le rôle des Noirs dans le débat abolitionniste restent très mal connus. Ce débat de caractère intellectuel, idéologique et politique est à distinguer des multiples formes de résistance à la mise en servitude, individuelles ou collectives, en Afrique même et aux Amériques, désormais bien connues. Si ce rôle n’a pas été déterminant, ilne faut pas le sous-estimer car la contribution des Noirs au mouvement des idées abolitionnistes a pu locale- ment exercerdes effets difficiles à mesurer. Pourcelailfautsetournerd’abordversl’Europeocci- dentale et en particuliervers l’Angleterre. Ilyavait eu tout au long du XVIIIe siècle une immigration, rela- tivement importante pour les normes de l’époque, de Noirs et « hommes de couleur » en provenance des colonies d’Amérique. Certains accompagnaient leurs maîtres en Europe ; d’autres étaient, surtout parmi les mulâtres, des hommes libres mal à l’aise danslessociétésduNouveauMondeoùl’esclavage avait généré la confusion entre le statut et la couleur des individus ; d’autres enfin étaient des esclaves en fuite qui avaient réussi à gagnerla sympathie de cer- tains navigateurs. Il semble bien que cette dernière catégorie se soit le plus accrue au cours du XVIIIe siècle. Vers1780,lesNoirset« hommesdecouleur » vivant en France étaient estimés à plusieurs mil- liers ; en Grande-Bretagne, le chiffre habituellement retenu est de 14 000 à 15 000. Le nombre croissant des procès pour refus du maintien en Europe de la condition servile est révélateur de l’état d’esprit de ces hommes. La publicité faite autour du procès Somerset a laissé des témoignages instructifs sur l’intérêt manifesté à ce procès par les Noirs vivant à Londres en 1772. A chaque session du tribunal, une nombreuse délégation se faisait remarquer et le 22 juin, jour du verdict , de nombreux Noirs présents au tribunal manifestèrent bruyamment leur joie : quelques jours plus tard, « environ 200 Noirs accom- pagnésdeleursépouses »prirentpartàunemanifes- tationpubliquesuivied’unesoiréedansante,d’après The London Packet (26-29 juin), pour « célébrer le triomphe que leur frère Sommerset avait obtenu de son maître Stewart ». Sur le plan des idées, la deuxième moitié du XVIIIe siècle vit apparaître, à côté d’une littérature négro- phileetsouventromanesquerelativementancienne, une littérature militante produite par des Noirs. Ces livres se présentaient à la fois comme des témoi- gnages personnels et comme une dénonciation du trafic négrier.Ainsi, en 1787, Ottobah Cuguano publia à Londres les Pensées et sentiments sur l’inique et funeste traite des Noirs. Suspecté dès sa publication par certains critiques d’être apocryphe, l’ouvrage connu de ce fait un certain succès dans l’opinion bri- tannique. Ottobah Cuguano avait vu le jour en pays fanti (Ghana) et avait été vendu aux Antilles, avant d’accompagnersonmaîtreenAngleterre :ilfutlepre- mier à proposer, ce qui parut alors irréalisable et qui s’accomplit néanmoins à partirde 1808, que l’Angle- terreenvoyâtunecroisièresurlescôtesoccidentales d’Afrique pour combattre l’exportation des Africains. 12 ride on what’s up
  11. 11. En 1789, parut sous la plume d’Olaudah Equiano ou Gustave Vassa, natif du pays ibo (Nigeria), l’un des « best-sellers »delalittératureabolitionniste,lavéri- dique histoire d’Olaudah Equiano, Africain, esclave aux Caraïbes, homme libre par lui-même (note : La première édition française date seulement de 1987, presque deux siècles après sa parution (Paris, Editions Caribéennes)). Remplie de détails qui en attestent l’authenticité, l’autobiographie se terminait par un long plaidoyer en faveur de l’abolition qui eut l’habileté,aprèsl’émotionsuscitéechezlelecteurpar le récit de ses aventures, de sollicitersa raison et son sens de l’intérêt : « La population, les entrailles et le sol de l’Afrique regorgent de ressources précieuses et utiles ; les trésors dissimulés pendant des siècles seront exhumés et mis en circulation. Les indus- tries, les entreprises, les mines prendront leur véri- table développement en fonction de la marche de la civilisation. En un mot, un champ infini s’ouvre au commercedufabricantetdunégociantbritanniques qui oseront. L’intérêt des fabriques et l’intérêt géné- ral sont synonymes. L’abolition de l’esclavage sera véritablementunbienfaituniversel.[…]J’avancecette théorie en m’appuyant sur des faits, c’est pourquoi elleestinfaillible.Sil’onpermettaitauxNoirsderester dansleurproprepays,leurnombredoubleraittousles quinzeans.C’estenproportiondecetaccroissement que se feraient les demandes en objets manufactu- rés. Le coton et l’indigo poussent à l’état spontané presque partout en Afrique ; considération qui n’est pas sans avoir de grandes conséquences pour les villes industrielles de Grande-Bretagne.Ceci ouvre des perspectives infinies, à la fois glorieuses et heu- reuses,-pourl’habillement,etc.,àuncontinentdedix millemilesdecirconférencedontlesproductionsde toutes sortes, d’une richesse considérable, peuvent s’échangercontre des objets manufacturés. » Olaudah Equiano parcourut toute la Grande- Bretagne pour animer des conférences contre la traite et l’esclavage des Noirs, et assurer la vente de son livre. De 1789 à 1797, année de sa mort, l’auto- biographie connut huit éditions britanniques et une américaine ; de 1797 à 1837, ily eut encore dix autres éditions, dont des traductions aux Pays-Bas et dans les Etats allemands, eux aussi impliqués dans le commercetriangulaire.IlnesemblepasquelesEtats continentaux d’Europe, la France en particulier, où se développa une littérature négrophile florissante, aientconnudephénomèneslittérairescomparables au succès de librairie d’Ottobah Cuguano et d’Olau- dah Equiano. disparitiondelatraitenégrière Ce fut la Grande-Bretagne, naguère championne de la traite négrière, désormais championne du capi- talisme industriel et de l’abolitionnisme, qui montra le plus de constance dans la lutte contre le trafic ride on what’s up
  12. 12. esclavagiste. Plus encore, loin de se contenterd’agir pour elle-même et dans ses seules possessions, elle voulut persuader, voire contraindre, les autres puissances à faire comme elle, convaincue que « le devoir » et « la mission » lui incombaient d’  « utiliser l’influenceetlapuissancequ’ilapluàDieudeluidon- ner pour sortir l’Afrique de la poussière et la mettre à même d’abattre parsespropres moyensl’esclavage et le commerce d’esclaves » (Thomas F. Buxton). La pression abolitionniste de l’opinion publique y resta permanente et conserva la même force jusqu’au milieu du XIXe siècle, comme l’attestent a contrario lessarcasmesdeCharlesDickensdansBleakHouse (La Maison d’Apre-Vent, 1852-1853) contre ceux qui « se consacraient […] spécialement à la cause de l’Afrique avec l’objectif d’y développer la culture générale du café et des indigènes et d’y installer, pour son bonheur, la population surabondante de l’Angleterre ». Après l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques en 1833, les planteurs crièrent à la « famine » de main d’œuvre. L’Angleterre résolut de satisfaireceux-cienrecrutantenAfrique,surleslieux mêmes où se déroulait la traite esclavagiste, des « travailleurs sous contrat » : le procédé consistait à racheterdesesclaves,qu’ons’empressaitdeprocla- mer libres et qui n’avaient aucun moyen de refuser leur consentement au contrat d’émigration. D’après les sources connues, les Antilles britanniques reçu- rent dans ces conditions plus de 36 000 travailleurs entre 1841 et 1847. Les « colons libres » recrutés par les Britanniques provenaient surtout d’Afrique occi- dentale (43% de la Sierra Leone et de la côte kru au Libéria) et des saisies de négriers clandestins, et furentexpédiéspourl’essentielenGuyane(14000),à laJamaïque (10 000) et àTrinidad (8 500). Les raisons de la pénétration européenne furent avant tout économiques. Les commerçants l’encou- rageaient, en s’appuyant sur les richesses réelles ou supposées de l’Afrique et sur la croissance spec- taculaire du volume du « commerce licite » depuis 1810 environ. La lutte contre la traite négrière et la volonté d’établir enAfrique même les esclaves libé- rés des bateaux négriers et les Noirs libres,vivant en Amérique du Nord et en Europe, et jugés encom- brants,tropnombreuxetdangereux,poussèrentàla création de la Sierra Leone (1787), du Libéria (1822) et de Libreville (1849). Ces territoires allaient servir de têtes de pont à la pénétration européenne.Même la générosité humanitaire et l’élan missionnaire n’étaient pas dépourvus de retombées territoriales : ainsi, l’Universities Mission to CentralAfrica, fondée en 1857 sous le patronage de David Livingstone, se donna aussitôt pour mission l’établissement de « centres de chrétienté et de civilisation par la promo- tion de la vraie religion, de l’agriculture et du com- merce légitime » ; lors de l’expédition du Zambèze (1858) et de l’exploration des Grands Lacs (1865), D. Livingstone, tout en se proclamant « missionnaire indépendant », accepta le titre et les pouvoirs de « consul de S.M. Britannique » dans les territoires qu’il ouvrirait au christianisme. La poussée européenne prit cependant une ampleur et des formes variables selon de grands ensembles régionaux. pénétrationanglaiseenafrique Bien qu’en Afrique occidentale les Anglais eussent manifestéjusqu’auderniermomentleursréticences, l’annexion eut lieu à peu près en même temps. En 1865, à la suite de la descente des Ashanti sur la côte, un Select Committee envoyé en inspection par le Parlement avait conclu à la nécessité deralentir le processus de politique d’inter-vention. En opposant la prospérité des Rivières de l’Huile, pourtant indé- pendantes, au marasme de la Gold Coast, il s’ap- puyait sur la liberté du commerce pour défendre le principe de remettre partout, sauf au Sierra Leone, l’exercice du pouvoir aux Africains. C’était faire peu de cas d’une évolution désormais irréversible. Car 15 ride on what’s up
  13. 13. lesFantieux-mêmes,inquietsdeladéfectionbritan- nique, s’efforcèrent alors de renforcer et de moder- niser leur système politique en lançant l’idée d’une Confédération Fanti (1867-1873) regroupée autour d’une constitution, avec une Assemblée nationale des chefs et un Parlement exécutif chargé de pro- mulguer les lois et de lever les impôts. Ce fut préci- sémentcetteremarquabletentativepourharmoniser lesvuesdelavieillearistocratieetdelanouvelleélite qui accéléra l’intervention. Sans saisir l’intérêt du projet, le gouverneur jeta en prison les délégués qui venaientseplacertoutnaturellementsouslaprotec- tion britannique. L’annexion fut décidée, tandis qu’il ne restait plus à l’élite ulcérée qu’à cultiver les fer- ments du futur nationalisme ghanéen. A la suite de l’occupationdeLagos(1851)érigéeencoloniedixans plus tard, l’annexion du Nigeria ne tarda pas à suivre. La pénétration britannique, très active en Gambie, en Sierra Leone, en Gold Coast et au Nigeria, béné- ficia de l’action conjointe et parfois concurrente des compagnies privées, des missionnaires et des fonc- tionnairesdelaCouronne,etdel’interpénétrationdes intérêts britanniques et des calculs des Africains de la côte. Un aspect originalde la mainmise étrangère en Afrique occidentale fut le rôle des Noirs anglo- phones de Sierra Leone. La colonie avait vu le jour avec quelque 400 Noirs pauvres, revenus, bon gré, mal gré, de Grande-Bretagne, auxquels s’ajoutèrent successivementlesNovaScotians(Noirsd’Amérique qui avaient combattu du côté des Britanniques pen- dant la guerre d’Indépendance des Etats-Unis et qui avaient été repliés en Nouvelle-Ecosse, au Canada) ; des Nègres marrons de la Jamaïque, reconquise par les Britanniques en 1796, déportés en Nouvelle- Ecosse ; enfin, un nombre croissant de recaptives, Noirs arrachés par les croiseurs de la marine bri- tannique aux bateaux négriers de contrebande. De 2 000 habitants en 1807, la population passa à 11 000 en 1825 et à 40 000 en 1850. Véritable melting pot, la Sierra Leone brassait des Noirs venant de sociétés et de cultures les plus diverses d’Afrique, et ceux que l’esclavage dans le Nouveau Monde et la vie britannique avaient contraints à assimiler d’autres modes de vie et de pensée. Formés dans les écoles chrétiennes, ces « créoles » ont donné naissance à une bourgeoisie de fonctionnaires et de professions libérales très brillante, ainsi qu’à une classe entre- prenante de commerçants, enseignants, agents des missions, travailleurs manuels. Ainsi se forma une classe de lettrés à Freetown, qui fournit les premiers agents locaux de l’expansion britannique, mais aussi les premiers nationalistes modernes. En Afrique centrale, les Britanniques jouissaient, comme du reste en Afrique orientale, d’un « empire informel » étendu, expression commode pour dis- tinguer les territoires que l’avance de leur industrie leurpermettaitdecontrôlercommercialement,mais qu’ils n’éprouvaient pas le besoin d’annexer ou de dominer politiquement. Les commerçants britan- niques de Bristol et de Liverpool, tels que Hatton & Cookson, s’assuraient l’essentiel des échanges du Gabon, du Congo et de l’Angola. L’adhésion fut loin d’êtreunanime:acquérirdescoloniesétaitunechose ,yinvestirétaituneautreaffaire.LaGrande-Bretagne était animée du désir identique de mettre le pays en valeur aux moindres frais. On crut trouver la solution en ressuscitant le vieux système des compagnies à charte, vastes entreprises à dessein politique et patriotique, dotées de privilèges commerciaux et miniers et de droits souverains les autorisant à lever les impôts et à entretenir une force armée qui, dans lesquinzedernièresannéesdusiècle,agirentdavan- tage comme des machines de guerre que comme des entreprises économiques. L’Angleterre, la pre- mière, mit à profit les initiatives de ses nationaux pourleurabandonnerlacharged’assurerlecontrôle politique des territoires à exploiter. Avec la prise en charge du commerce intérieur, l’action des mission- nairespréparait,enfait,lesconditionsdel’expansion. Celle-ci finit par apparaître comme l’aboutissement 16 ride on what’s up
  14. 14. légitime du mouvement humanitaire : puisque ni la diplomatie,nil’évangélisationneparvenaientàtriom- pherdes échanges ni des croyances traditionnels, la convictionserépanditdu«devoirdel’hommeblanc» chargé,fût-ceparlaforce,dedélivrerlespeuplesdu jougdeleurspotentatsetdeleurenseigneràexploi- terleurspropresrichesses.(note:L’idéefutexprimée dès 1821 par James McQueen, A Geographical and Commercial View of Northern and CentralAfrica) Ce n’estpasunhasardsil’onvitsemultiplier,dansleder- nier tiers du siècle, les réquisitoires contre le « trafic honteux » ou le ritueldes sacrifices humains, et c’est tout récemment que les chercheurs ont commencé de montrer le faible poids de cette motivation offi- cielle. Dans toute l’Afrique, l’ébauche des empires coloniaux fut bien antérieure à la période dite « impérialiste ». Le processus fut partout analogue : tôt ou tard, les négociants se heurtaient aux struc- tures préexistantes. Ils appelaient à la rescousse les forces de l’état, qui finissait par s’emparer des points stratégiques nécessaires à la protection des intérêts locaux. administrationcoloniale La période de l’entre-deux-guerres est celle de la véritable mise en place des systèmes d’adminis- tration dans les colonies. Au fur et à mesure de la conquête et de la pacification, les puissances colo- niales avaient pris les dispositions nécessaires pour organiser les territoires et les maintenir, autant que possible, sous leur domination.Pour la Grande- Bretagne, Lord Frederick Lugard (1858-1945) fut le granddéfenseurdel’administrationindirecte(indirect rule) ; son livre publié en 1922, The Dual Mandate in BritishTropicalAfrica,eutunsuccèsretentissantdans les milieux coloniaux. Ancien officier de l’Armée des Indes devenu administrateur en Ouganda puis au Nigeria,ilavaitacquisaucontactdecesculturesune certaine admiration et surtout un respect, fondé sur uncertainpragmatisme,decescivilisationsetdubon fonctionnement de leur mode d’organisation tradi- tionnelle.Apartirdelà,ilmitaupointlathéoriedel’In- directRule et la testa, dès avant la guerre, au Nigeria. L’Indirect Rule se fondait sur quelques principes : les peuples colonisés ne sont pas désorganisés ; ils ont leurs propres modes d’administration, leurs institutions et leurs chefs ; leur organisation, origi- nale, est adaptée, à leur culture et surtout elle a le mérite d’être déjà en place. Le colonisateur a donc tout intérêt à s’appuyer sur ces fonctionnements et sur les chefs traditionnels reconnus, au lieu de cher- cher à se substituer à eux, et à servir ainsi de guide pour permettre à ces structures d’évoluer vers une plus grande efficacité et s’adapter au changement, notamment économique. Les administrateurs coloniaux accompagnent les chefs, gouvernent à travers eux. En théorie, ils ne peuvent apporter que de légères modifications au fonctionnement qu’ils trouvent, soit pour supprimer des éléments jugés néfastes,soitpourintroduirelesélémentsqu’ilsesti- ment nécessaires à l’évolution souhaitée. Pour les partisans de l’Indirect Rule, le système présentait de nombreux avantages : il demandait peu d’hommes, puisqu’il utilisait les chefs en place, et coûtait donc peu cher ; il ne perturbait pas la vie politique, éco- nomique et sociale des populations colonisées ; le passage par les circuits traditionnels rodés laissait espérerunegrandeefficacité;enfin,selonSirDonald Cameron, autre théoricien et praticien de l’Indirect Rule, ilpermettait auxAfricains d’avoir un bon entraî- nement à une administration performante. Mais les détracteurs étaient virulents : dans son principe, ils lui reprochaient de s’appuyer sur des structures « qui avaient prouvé leur incapacité à extraire l’Afrique de son immense retard ». Certains pensaient que ces organisationsétaientarchaïques,inadaptéesaupro- jetcolonialetsurtouttropdiversifiées:ilsemblaitplus simple de tout réorganiser, rationnellement. 18 ride on what’s up
  15. 15. Ce fut souvent la façon dont le principe fut appliqué quilefitcritiquer:LordLugardvoyaitdanscettepoli- tiquecommeunedynamiquequidevaitporterversle changement, mais certains administrateurs, emplis d’idées libérales et non interventionnistes, la tradui- sirent en inactivité, restant de simples observateurs, laissant des territoires entiers accumuler un grand «retard»parrapportàleursvoisins,notammentsurle plandesinfrastructures,delasantéetdel’éducation. enseignement Les Européens ignoraient ou méprisaient les sys- tèmes éducatifs africains : fondés sur l’oralité, sou- vent organisés en stages initiatiques et marqués par desritesdepassage,ilspermettaientauxadultesde socialiser les plus jeunes et de leur transmettre les savoirsnécessaires àlaviequotidienne, lescompor- tements sociaux et les sciences traditionnelles ou les connaissances religieuses. Seuls les musulmans avaient un enseignement fondé sur l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, assez proche de l’ensei- gnement de type occidental. Pourles colonisateurs, laméthodeeuropéennedescolarisationétaitl’unique moyend’accéderàlacivilisation.Jusqu’àlaPremière Guerre mondiale, l’enseignement en Afrique était exclusivement diffusé par les missionnaires ; mais à partir de cette date, les Etats coloniaux se préoc- cupèrent d’être les moteurs du mouvement afin de contrôler l’outil et de mettre en place un véritable système éducatif. Celui-ci avait pour objet principal, voire unique, le maintien et le développement du systèmecolonial.L’enseignementdevaitpermettraà l’«indigène»d’assimilerlesfondementsdelaculture occidentale, de les respecter et d’en reconnaître la supériorité.Ildevaitégalementpermettredefournirà l’économieleshommesdontelleavaitbesoin :tech- niciens, employés, auxiliaires, contremaîtres… Au-delà d’une simple croyance en une incapacité desAfricainsàapprendreàs’instruire, lesEuropéens craignaientsurtoutquel’enseignementnedevienne un outil « pervers », permettant aux noirs de s’éle- ver dans la hiérarchie sociale et éventuellement de devenirla source d’une contestation de l’ordre établi etdeladominationblanche.Partantdecettebase,le systèmeéducatifdescoloniesreposaitsurquelques grands principes : part prépondérante accordée à l’emploi du temps dans les travaux agricoles ou aux travauxmanuels;importancedesfilièrestechniques et professionnelles ; sélection rigoureuse voire bar- rage dans les filières générales ; séparation souvent totaleentrel’enseignementpourlesEuropéens,l’en- seignement pour les Africains ; inégalité de recon- naissanceantreles«degrés»métropolitainsetceux des colonies. Un autre chantier fut celui de la langue d’enseigne- ment. La langue de la puissance coloniale fut préfé- rée à toute autre pourdiverses raisons : implantation politique, acculturation, homogénéité, caractère scientifique,facilitépourlesenseignantseuropéens, contrôle possible, préférence nationale. Surce point la Grande-Bretagne se démarqua des autres Etats européens : en 1925, le Comité Consultatifsu l’Ensei- gnementdanslesColoniesdéclaraque«l’enseigne- ment doit être adapté à la mentalité et aux traditions des différents peuples, en conservant autant que pos- sible tous les éléments sains dans la mise en place de leur vie sociale ». Forte de ce principe, l’instruction danslescoloniesbritanniquesfutplusrespectueuse des spécificités africaines mais aussi plus porteuse dans la constitution d’une élite. À partir de 1927, l’en- seignementsefitdanslalanguematernellependant les deux premières années, puis en Anglais pour la suite de la scolarisation. Dans l’ensemble, ces systèmes scolaires, en parti- culier celui des colonies britanniques, performant et efficace, allaient jouerun grand rôle dans l’histoire de l’Afrique : c’est par eux qu’une nouvelle élite put émerger, élite de lettrés mais aussi d’intellectuels, 19 ride on what’s up
  16. 16. lesquels allaient devenir les promoteurs de l’idée d’indépendance. Le fait que lesystème mis enplace pour sociabiliser « à l’européenne » les Africains les assimilaitàl’Occidenttoutenleurdonnantlesarmes pour le combattre et devenir les leaders (mais pas les acteurs uniques) du mouvement qui mènerait la colonisation à sa disparition constitue un paradoxe. Celui-ci symbolise on ne peut mieux la colonisation entre les deux guerres : colonisation qui achève de semettreenplace,drainelesrichessesducontinent africain, impose ses langues et sa culture, sa vision du monde ; colonisation qui façonne le monde à son image ; époque dans laquelle être Blanc en terre africaine est presque un passeport pour accéder à des privilèges disparus en Europe, période que l’on a donc pu appeler, à raison, « âge d’or ». Mais dans le même temps, cette colonisation ignore totale- ment qu’elle est en train de dresserle lit même dans lequelelleseracouchée.L’exploitationsystématique qu’elle suppose ne peut que préparerles hommes à comprendre et utiliser ses propres armes ; son igno- rance, volontaire ou inconsciente, des réalités pro- fondes de l’Afrique la rend étrangement fragile face auxcolonisés,qui,dansl’ombreetsouslemasquede la soumission, ont largement le temps et le loisir de découvrirleuradversaireetdedécelersesfaiblesses. Ainsi, la colonisation se trouvait gangrenée, au sein même de son âge d’or. émancipation Pendant longtemps, les historiens de la période coloniale se sont principalement intéressés au sys- tème administratif, économique et social mis en place par les Européens et, éventuellement, à ses conséquences sur les Africains. Néanmoins ethno- logues, anthropologues, politologues, économistes et sociologues ont attiré l’attention sur la nécessité deprendreencompte,commel’undesfaitsmajeurs de cette période, non seulement les réactions des Africains face à ce système ou les transformations intervenues dans les sociétés africaines, mais aussi leur aptitude à se constituer ou se reconstituer en sujets historiques à part entière. Ainsi, leur capacité d’invention des moyens les plus appropriés pour conserver la maîtrise de leur destin a également pu être mise en valeur, que ces moyens relèvent des systèmes d’interprétation du monde, des stratégies d’évitement, d’utilisation ou de captation des nou- veaux rapports de domination ou des philosophies dont les européens prétendaient tirerleurlégitimité. L’histoire de l’Afrique coloniale est d’abord celle de la remarquable continuité d’une tradition : celle de la résistance des peuples aux empiétements et aux logiques étatiques d’invasion, de domination et d’exploitation, qui se répétaient depuis des siècles mais que la colonisation a multipliés à une échelle sans précédent et qui se sont poursuivis après les indépendances. Cependant, dans la mesure où de nombreuxAfricains reprirent à leur compte et adap- tèrent à leur condition particulière, pour négocier au mieux avec le colonisateur ou, au contraire, pour le combattre, les principes philosophiques et idéolo- giques ainsi que les formes de mobilisation et d’ac- tion caractéristiques des sociétés européennes, cette histoire est aussi celle d’une « occidentalisa- tion » et d’une « acculturation » séculaires, dont la colo-nisationnefutendéfinitivequ’unephase.Enfin, et peut-être surtout, l’occupation de la quasi-tota- lité du continent africain par des étrangers ayant été un défi qui mettait en cause l’essence même et le devenir de l’africanité, cette histoire fut celle d’une invention de langages, de solidarités, de cultures et de pratiques qui conduisirent l’Afrique aux indépen- dances et qui, continuant d’être à l’œuvre dans les sociétés d’aujourd’hui, constituent le facteur déter- minantetlemoteuressentieldesévolutionsduconti- nent noir. Si la résistance à la conquête coloniale fut importante, celle qui suivit et s’opposa au système implanté n’en fut pas moins remarquable, par son caractère perpétuel, ininterrompu, cessant ici pour 21 ride on what’s up
  17. 17. reprendre ailleurs, renaissant toujours, laissant des zones entières presque indomptables et mettant le colonisateur dans une perpétuelle insécurité. Il est également remarquable de voir l’ingéniosité dont lesAfricainsfirentpreuvepourcontestercesystème, du refus individuelà l’émeute au niveau régional, de la réaction immédiate à l’un des effets de la coloni- sation jusqu’à la volonté profonde de changer les choses. La résistance était passive ou active, locale ou étendue, en milieu rural ou urbain, prenant des formes anciennes ou modernes, se plaçant sur le terrain économique, politique, social, voire religieux. Elleimpliquaittantôtlespopulations,tantôtlesélites traditionnelles,tantôtlesélitesmodernes,initiaitdes alliancesentrecesdifférentescouchesdelasociété, faisait naître ou renaître des consciences de classe oud’appartenanceethnique,letoutavecdesfonde- ments idéologiques plus ou moins clairs, des objec- tifs plus ou moins élevés. De 1945 à 1965, la politique coloniale britannique, menée alternativement par les travaillistes puis les conservateurs, fut marquée par un fort pragma- tisme. Assez rapidement, les Britanniques prirent consciencequeleurintérêtnepassaitpasexclusive- ment parle maintien de l’empire : le Commonwealth était également un champ d’action possible et les Britanniques considéraient qu’ilpourrait représenter une troisième super-puissance aux côtés des Etats- Unis et de l’URSS. Les préoccupations anglaises étaient essentiellement stratégiques : le pays vou- lait conserver un rôle important dans le commerce mondial et créer ainsi une vaste « zone sterling » ; il cherchait à assurer la permanence de ses appro- visionnements en matières premières ; il souhaitait enfin se garantir des relais militaires. Dès lors, ses concessions furent dictées plus par souci de sauve- garderses intérêts que parl’humanisme bienveillant que l’on a bienvoulu lui accorderparla suite. Portée par un climat international favorable et par une croissance économique spectaculaire, nourrie par la pensée féconde du panafricanisme, de l’afro- asiatismeetdesnationalismesengénéral,attiséepar les sacrifices et les déceptions de la guerre, pous- sée par la nécessité d’enrichir la lutte contre la colo- nisation, l’Afrique connut, durant le conflit et surtout pendant les quinze ou vingt années suivantes, un bouillonnement des esprits d’une rare intensité.Très bienconnuepourlescatégoriesintellectuelles,cette effervescence a fourni peu de documents et reste, bien sûr, difficile à interpréter pour les classes popu- laires. Pour les intellectuels, les années 1945-1965 furent une phase d’intense créativité et de bouillon- nements idéologiques qui prolongeait directement les interrogations et les acquis des années 1930. Le temps était venu de donner un contenu précis à la revendication d’autonomie et de répondre aux questions brûlantes : quelle indépendance ? l’indé- pendancepourquoifaire?l’indépendanceetaprès ? Si cette effervescence demeura grande dans la diaspora, le fait nouveau fut la percée d’une série de réflexionsoriginalesetfécondesunpeupartoutsurle continent.Ladiaspora,eneffet,manifestaunebonne capacité d’innovations. Depuis les années 1920, les intellectuels noirs et afro-américains de toutes ori- gines avaient su confronter de manière incessante leurs idées. L’accélération des luttes politiques pour l’indépendanceencourageaitlesintellectuelsanglo- phones, encore nombreux en Angleterre en 1945, à regagnerrapidement le terrain des luttes. ■ 22 ride on what's up
  18. 18. diaspora(s) d’après L’Atlantique noir, Modernité et double conscience de Paul Gilroy par Jean Jover L e mot « diaspora » est un mot grec. Ilest construit à partirduverbe dias- peirô dont l’usage est attesté au Ve siècle av. J.-C. chez Sophocle, Hérodote ou Thucydide. Il associe les mots speiro [semer] et dia [à travers]. Pour les anciens Grecs, souligne Robin Cohen, la « diaspora » était considérée « comme migration et comme colonisation » ; dans sa réalité historique, en revanche, surtout si l’on fait référence à l’exemple du peuple juif, le mot diaspora « acquit une significa- tion plus noire et plus violente. Il devint syno- nyme de traumatisme collectif, d’une situation de bannissement où l’on rêve d’un foyer alors qu’on vit dans l’exil ». L’usage veut que le terme soit utilisé pour évoquer la dispersion des peuples juifs dans la période qui suivit la destruction de Jérusalem, en 586 avant notre ère, leur déplacement forcé à Babylone, puis la présence ultérieure de populations juives hors de Palestine (la Bible des Septante (IIIe siècle av. J.-C.). Le mot diaspora suggère donc l’existence d’un lien qui s’af- firme dans l’exil hors du pays d’origine et d’une unité qui se perpétue dans les circonstances diverses aux- quelles est confrontée une population contrainte à la dispersion. Un tel concept fait aussi référence, par extension, à d’autres peuples dispersés, comme 25
  19. 19. ces exilés arméniens qui s’établirent dans une large partie de l’Europe et de l’Asie à partir du XIe siècle et sous l’empire ottoman. S’il ne nous est guère pos- sible d’évoquer la notion de diaspora sans l’associer à l’histoire juive, nous devons éviterde faire de celle- ci la norme à partir de laquelle penser le concept. R. Cohen parle de la nécessité à la fois d’interpréter etde«remplacerleconceptjuifdediaspora».Cette définitionestcapitalesurplusieurspoints:1)ellepré- sente les différents niveaux de compréhension du mot : un processus, un espace, une population et un état. 2) elle nous rappelle que, déjà en 1961, le terme s’applique à d’autres populations que le seulpeuple juif. 3) elle signale ce qui n’apparaît jamais dans les dictionnaires français, à savoir la très forte connota- tion religieuse au sens large, au-delà du seulpeuple juif, du terme. « Diaspora » a une histoire. C’est un mot daté, auquel pourtant la plupart des auteurs n’accordent pas d’historicité. Après 1968, une autre définition, beaucoup plus ouverte, que Khachig Tölölyan emprunte à Walter Connor - « la fraction d’un peuplevivant en dehors du pays d’origine (home- land)1 » - et qui ne nécessite plus d’interrogation sur l’existence,réelleounon,d’unsujetcollectif,puisque l’accent est plus mis sur la représentation que sur l’action. Cette définition pourrait englober toutes les « dispersions » devenues des « diasporas » depuis la fin des années 1960.2 En 1998, l’historien allemand des religions Martin Baumann propose une analyse historique de l’adoption du terme « diaspora » dans différentes disciplines telles que les African studies où « diaspora » est utilisé dès les années 1950 mais n’acquiert de l’importance qu’à partir du milieu des années19603 .Alamêmeépoque,danslespaysfran- cophonesetanglo-saxons,l’usagedutermededias- poraestbeaucouppluslargeetapparaîtdansletitre d’ouvragestraitantdelaprésencehorsdeleursfron- tières de populations dont on a souvent considéré ride on break down
  20. 20. soitqu’ellesn’avaientjamaisétéconsidéréescomme des diasporas, soit qu’elles ne l’étaient que depuis peu4 . Par aileurs, il est pertinent d’analyser l’évolution de l’usage du terme selon une échelle sémantique. « Diaspora » peut alors être un nom propre, un semi- nom propre ou un nom commun. Le nom propre, c’est la Diaspora majuscule, généralement pen- sée comme juive. Le nom commun, c’est la dias- pora tel que nous pouvons lire le mot couramment aujourd’hui, la plupart du temps sans précaution de définition. Le semi-nom propre, c’est « diaspora » entendu « dans un sens catégoriel, où la référence à un genre est complétée parl’énumération de phé- noménalités historiques ».5 La construction d’un semi-nom propre nécessite une définition et la mise en évidence de types. Ces tentatives se sont mul- tipliées depuis les années 1970 avec entre autres John Armstrong, Gabriel Sheffer, William Safran, Stuart Hall, James Clifford, Paul Gilroy et Robin Cohen. En 1976,J.Armstrong se réfère au sens com- mun pour faire de la diaspora juive l’archétype de toutes les autres, « parce que l’on considère généra- lement que les Juifs sont le modèle de toutes les dias- poras »6 . En 1986, dans son introduction à Modern Diasporas in International Politics , G. Sheffer cite J. Armstrong, mais propose un modèle à la fois plus large et plus ouvert : « Les diasporas modernes sont des groupes ethniques minoritaires, issus de la migra- tion, qui résident et agissent dans des pays d’accueil tout en maintenant de forts liens affectifs et maté- riels avec leurs pays d’origine - leurs patries (home- lands). »7 En un sens, la première véritable tentative pour construire un modèle « conceptuel fermé », fonctionnant sur critères, de la diaspora, serait celle de W. Safran au début des années 1990. S’appuyant sur une bibliographie conséquente, il propose, « de crainte que le terme ne perde toute signification », de l’appliquer aux communautés expatriées mino- ritaires dont les membres partagent plusieurs des six caractéristiques suivantes : leur dispersion, ou celle de leurs ancêtres, à partir d’un « centre », vers au moins deux régions périphériques étrangères ; le maintiend’unemémoirecollectiveconcernantlelieu d’origine (homeland) ; la certitude de leurimpossible acceptation par la société d’accueil ; le maintien du lieu d’origine, souvent idéalisé, comme objectif de retour ; la croyance dans l’obligation collective de s’engager pour la perpétuation, la restauration ou la sécuritédeleurpaysd’origine;etlemaintienderela- tions, à titre individuelou collectif, avec le pays d’ori- gine.8 à cela on peut ajouter la migration volontaire (commerce, travail, colonisation), une conscience ethniqueentretenuesurunelonguepériode,l’émer- gence d’une créativité nouvelle, et un sentiment d’empathieetdesolidaritéavecles«co-ethniques » présents dans d’autres pays. Parallèlement à ces conceptions positivistes se développent au début des années 1990, dans le domaine des études postcoloniales, des visions culturalistes deladiaspora. «Auconfluent desthéo- riesdupost-modernismeetdelaglobalisation,elles insistent sur l’errance plus que sur la localisation, sur l’espace plus que sur le temps, sur l’hybridité plus que sur la continuité, sur l’identification plus que sur l’identité. »Trois auteurs ont principalement tenté de lier de cette façon diaspora et culture dans un pro- jet de déconstruction de l’identité et de l’essence. S. Hall utilise le terme sous une forme « métapho- rique et non littérale » : « la diaspora ne nous renvoie pas à ces tribus dispersées dont l’identité ne peut être assurée qu’en relation avec un pays d’origine sacré où elles doivent à tout prix revenir, y compris si cela signifie pousser les autres à la mer. Telle est l’ancienne forme, impérialiste et hégémonique, de l’«ethnicité».[...]L’expériencedeladiasporaquej’en- visageicinesedéfinitniparl’essenceniparlapureté, maisparlareconnaissanced’unenécessairehétéro- généité et diversité ; par une conception de « l’iden- tité » qui vit par et à travers la différence, non malgré 27 ride on break down
  21. 21. elle.9 »Telle est le but de P. Gilroydans l’ouvrage qu’il consacreàl’identiténoire10 .Lebateauetl’océanfigu- rent la spatialité d’une diaspora fondée sur l’expé- rience de la traite transatlantique et de l’esclavage. « Les diasporas ont rarement fondé des Etats- nations : Israel en est le tout premier exemple. Et de tels « retours » (homecomings) sont par définition la négation de la diaspora. »11 The Black Atlantic de P.Gilroyapparaîtcommeuneanalyseexemplairedes frontières puisque dans les diasporas de son étude, l’« ici » et le « là-bas » sont en coprésence. La rup- ture et la perte dues à l’exilengendrent de nouvelles visions,hybridisées,delacommunauté.«Cequiétait à l’origine perçu comme une malédiction – la malé- diction d’être privé d’un foyer ou d’être contraint à l’exil – fait l’objet d’une réappropriation en tant que pointdevueprivilégiéàpartirduquelilserapluspro- bable de voir naître certaines perceptions utiles et critiques du monde moderne ». Quelques mois plus tard, dans un court texte où il mentionne J. Clifford, P. Gilroy insiste lui aussi sur le « statut pluriel » visible dans l’histoire du terme, où diaspora-dispersion cohabite avec diaspora-identification, où le premier tend vers la fin de la dispersion tandis que le second n’ytend pas et s’inscrit dans une mémoirevivante.12 Aujourd’huilesensdumot«diaspora»estapeuprès lesuivant:«communauténationale,ethniqueoureli- gieusevivant loin de sa terre natale – ou d’origine, ou de référence – sur plusieurs territoires étrangers ». Dans le contexte du phénomène migratoire glo- bal, les idées de diaspora et de culture diasporique ont acquis une importance, sans cesser de se fon- dersurl’affirmation d’une unité afin qu’ilsoit possible desurmonterlaséparationgéographique.L’unitéde peuples dispersés peut aussi s’affirmer sur la base d’une communauté de projets religieux, de liens du sangouderécitsdedépossession.Ilfautserappeler en effet que toute diaspora est aussi un réseau dont les connexions peuvent être de nature économique. LesmigrantsqualifiésauRoyaume-Uni,parexemple, envoient à leurs familles restées au pays 11% de leur revenu annuel en moyenne (Département du com- merce et de l’industrie, 2002). Le paradoxe de la diaspora réside en cela qu’il s‘agit d’un concept intimement lié au sentiment du terri- toire,àlapertedupaysd’origine,àl’espoirdelanation retrouvée. Pourtant, parce que les formations dias- poriques traversent les frontières nationales, elles révèlent en même temps le fait que les pratiques culturellesnesontpasliéesàunlieu.Ellesreprésen- tent en d’autres termes la culture comme déterrito- rialisée.Ilvautlapeinedeserappelerquelecontexte historique est ici celui d’un profond sentiment de désillusion vis-à-vis de la réalité politique de nom- breux Etats postcoloniaux et vis-à-vis de projets qui, à l’instar du panafricanisme, firent naufrage. Pour de nombreux auteurs ou adeptes du postcolonialisme, c’estprécisémentcettemobilitéetcettefluiditédela culturediasporiquemontrequel’identitén’estpasun donné, mais quelque chose qui est toujours en train d’être affirmé. Les pratiques spécifiques, les modes de construction du sens, d’allocation de lavaleur, de définition des statuts, etc. – c’est-à-dire tout ce sur quoi repose l’identité – peuvent parfaitement être amendés et reproduits dans les conditions de l’exil ou de la dispersion. L’utilisation actuelle de ce mot, toute contradictoire qu’elle puisse être, pose des questions liées à la migration volontaire ou involon- taire des peuples, au maintien ou à la recomposition d’identificationsavecunpaysouuneterred’origine,à l’existencedecommunautésrevendiquantleuratta- chement à un lieu ou, au contraire, que l’histoire de certains peuples semble plaider en faveur de leur singularité parrapport à d’autres. ladiasporanoire L’un des effets de l’expansion totale du capitalisme futladispersionparfoisvolontaire,maisplussouvent contrainte, d’un nombre croissant de personnes, et 28 ride on break down
  22. 22. c’est en relation avec cette dissémination forcée, caractéristiquedel’histoiremoderne,queleconcept de diaspora a fini par se rapporter plus largement à des populations déplacées s’efforçant, face à la dis- persionetàl’aliénation,d’écrirel’histoiredecequiles unissait.Parallèlement,l’émergencedunationalisme entantqueformeprincipaled’organisationcollective moderne donna à la notion de « pays d’origine » une connotation qui l’associait à la fois à l’Etat et à l’idée d’autodétermination des citoyens et des peuples. Du point de vue de l’histoire impériale, le modèle de dispersion forcée le plus visible et le plus violent est celui sur lequel écrit O. Equiano : la dissémination des Africains, aux Amériques et ailleurs, qui résulta de la traite des esclaves. C’est principalement dans ce contexte, où la population exilée sevit déniertout pouvoir et toute représentation culturelle dans l’uni- vers nouveau où elle était projetée, que l’affirmation del’unitédetouslesdépossédésdevintunvéritable acte politique. Le concept d’unité noire, avancé par certainsintellectuelsafro-américains,commelepas- teur Alexander Crummell, par ailleurs militant pour l’abolitionnisme, au XIXe siècle, mettait particulière- mentenavantlesliensderaceetdetraditionexistant au sein de la diaspora africaine. Si l’esclavage existe dans les sociétés de l’Antiquité, il atteint une systé- maticité et des proportions sans précédent dans le monde musulman et les sociétés européennes et leurscolonies:lesNoirssontcapturés,achetés,ven- dus, déplacés et mis au travail. Dans le cadre de son expansion vers l’Ouest à partir du VIIe siècle, la civili- sation musulmane pratique la traite transsaharienne surunepopulationestimée,entre650et1900,àprès de7,5millionsd’individus,chiffreauquelilfautajouter le nombre d’esclaves achetés ou razziés aux XIXe et XXe siècles sur les côtes orientales de l’Afrique puis acheminés vers le nord (environ 3,5 millions), pour un totalproche des 11 millions. 11 millions, c’est aussi l’estimation communémentadmisedunombretotal d’esclaves transportés vers les Amériques au cours du commerce transatlantique, entre le XVIe et le XIXe siècle : 4 millions vers le Brésil, 2,5 millions vers les terres espagnoles, 2 millions vers lesAntilles bri- tanniques, 1,6 million vers les Antilles françaises et la Guyane, 500 000 vers l’Amérique du Nord (colo- nies britanniques puis Etats-Unis), 500 000 vers les Antilles néerlandaises et le Surinam. Séparéslesunsdesautrespendantplusieurssiècles, privé d’institutions, condamnés à une existence que l’historien Orlando Patterson qualifie de « mort sociale », ces hommes et ces femmes arrachés au sol africain et leurs descendants sont-ils encore, ont-ils jamais été, unis dans une identification ? Si oui, laquelle ? Leur provenance d’Afrique ? La cou- leur de leur peau ? La transmission par-delà l’océan et les générations de pratiques et de croyances ? L’expérience de l’esclavage elle-même ?Telles sont les questions autour desquelles s’est concentré le débat sur la/les communauté(s) noire/africaine(s), avec pour axe principal l’interrogation du lien avec l’Afrique:continuité/ruptureavecl’origineoubien,au contraire,absenced’origineetdéveloppementd’une 29 ride on break down
  23. 23. culturecommuneprécisémentfondéesurl’hybridité, « diaspora » donnant sens à l’un comme à l’autre. Il n’est pas anodin que « diaspora » soit appliqué à la situationdesdescendantsd’Africainsvivantsurlesol d’autrescontinents.Eneffet,avantmêmequecemot soit utilisé, le parallèle est établi entre la dispersion juive et la dispersion noire dans les écrits des pre- mierspenseursdelacause«panafricaniste»auXIXe siècle :W.E.B.Du BoisetEdward Blyden. Résonne en particulierl’épisode biblique de l’Exode comme sor- tie de l’esclavage et arrivée sur la Terre promise. Les Juifs et les Noirs sont liés parle rôle de l’Afrique dans l’histoire juive. E. Blyden considère que la question juive est la « question des questions » et il admire le sionisme qui entreprend et organise le retour vers la terre. Lui-même est « rentré » en Afrique en 1850 danslecadreduprogrammed’installationd’anciens esclaves lancé dans les années 1820 et débouchant sur la création du Libéria. Ces aspirations au retour versl’AfriqueàpartirdesEtats-Unisoudel’Angleterre prennent corps dès 1787, quand le gouvernement britannique soutient l’installation en Sierra Leone, et se poursuivent jusqu’au XXe siècle. Dans les années 1920, Marcus Garvey, à la tête de l’Universal Negro Improvment Association, prône la fondation d’une nation noire en Afrique. La « Déclaration des droits des peuples noirs du monde » de 1920 proclame le droit à l’autodétermination pour la race noire et fait durouge,duvertetdunoirlescouleursdela«nation africaine ». Le projet de retours’appuie surune com- pagniemaritime,laBlackStarLine,dontlesdifficultés financières précipitent la chute de M.Garvey, empri- sonné puis expulsé des Etats-Unis, et de l’UNIA. Les plans « Back-to-Africa » ontvécu (cf. Ride On #3). En dépit du lien établi, par le retour à la terre, entre peuple juif et peuple noir, aucun des penseurs mili- tants n’utilise le mot « diaspora ». « Diaspora noire  » ou«diasporaafricaine»-lesdeuxtermessontgéné- ralement interchangeables – apparaissent dans le langage académique de façon presque simultanée en1965,respectivementdansunarticled’AbiolaIrele intitulé«NégritudeorBlackculturalnationalism»(The Journal of Modern African Studies, octobre 1965) et dans une communication de George Shepperson, « The African Abroad or the African Diaspora », au Congrès international d’histoire africaine tenu à Dar es Salaam. Cependant, ilressort de ces lectures que les termes en question ne sont pas des inventions, mais qu’ils circulent déjà dans les milieux intellec- tuels depuis le milieu des années 1950. Mais c’est à partirdu milieu des années 1970 que commencent à semultiplierlestravauxutilisant«diaspora»àpropos d’unepopulationdeplusenplusvasteincluant,outre la traite transatlantique, la mise en esclavage par les musulmans vers le Moyen-Orient ou l’Asie, ainsi que les migrations volontaires. La définition la plus large est ainsi celle que fournit l’historienJoseph Harris en 1982 : « Le concept de diaspora africaine englobe tout ce qui suit : la dispersion globale, volontaire comme involontaire,desAfricainsaucoursdel’histoire;l’émer- gence d’une identité culturelle à l’étranger fondée sur l’origine et la condition sociale ; et le retour psycholo- gique ou physique à la terre natale, l’Afrique. » Global Dimensions of the African Diaspora. La référence à l’Afrique fonctionne à plusieurs niveaux : l’héritage, la revendication de la couleur de la peau, l’afrocen- trisme… Toujours se joue le lien à une origine afri- caine pensée au travers des dimensions culturelles, raciales ou historiques pour répondre à la question : Qu’est-ce qui est africain dans la « diaspora afri- caine » ? L’anthropologue Christine Chivallon montre que les débats académiques, mais aussi militants, sur l’afri- canitédecertainespratiquescommunautaires(aussi bien familiales que religieuses) dans les Antilles ou dans les Amériques oscillent le long de trois axes : la continuité parfaite et pure ; la créolisation comme rencontre entre deux univers et formation d’un nou- vel univers culturellement complexe ; et l’aliénation. Cette dernière situation, surtout présente dans les 30 ride on break down
  24. 24. travaux sur les Antilles françaises, insiste sur l’inté- riorisation des structures coloniales et l’impossibi- litépourlesAntillaisdes’approprierleurhistoiredans un cadre républicain qui empêche la revendication des origines. Car, isolés etdiscriminés enraison dela couleurdeleurpeau,lesNoirsrenversentlestigmate pour en faire un drapeau d’unité. Mais être « natio- naliste » noir a plusieurs sens. Si des mouvements comme celui de la négritude avec Aimé Césaire et LéopoldSédarSenghorcélèbrentaumoyendelalit- tératurel’idéed’uneentitéafricaineune,rassemblant lespersonnesd’origineafricainevivantauxCaraïbes, en Europe, en Amérique ou sur le continent africain lui-même, le panafricanisme insiste sur l’autodéter- mination politique desAfricains d’Afrique tandis que l’afrocentrismerenversel’ethnocentrismeoccidental pourfaire de l’Egypte et/ou de l’Ethiopie la première civilisation.L’ambiguïtéduretour,réelousymbolique, enAfrique,estnetdanslemouvementjamaïcainras- tafari. Né dans les années 1930, ilvoit en l’empereur éthiopien Hailé Sélassié le dieu noirvivant et fait du Blanc l’inférieur du Noir. Pour autant, le retour n’est qu’unefiction,unefaçondefairevivreetderéinventer uneAfriquedontleterritoireestlesouvenirmêmede ladispersion,encoreplusvivantdansl’éparpillement qu ‘ilne le serait dans la réunion. unecommunauté? Une « diaspora » n’est pas un construit social, elle est une somme : celle des membres dispersés de la population considérée. Cela signifie que, selon les cas et selon des modalités qui ne sont que rarement précisées, peuvent être comptabilisés les migrants encorevivants,nationauxounon,maisaussileursdes- cendants.Ecrirelenombredeceuxquicomposentla « diaspora » est une façon de la rendre réelle. Car cette addition vaut pour communautarisation, selon une logique qui est celle de l’agrégation, comme si une situation commune suffisait à créer une conscience commune, comme si les relations ethniques,nationales,religieusesentrelesdispersés fondaient du lien effectif, comme si partager l’en-soi impliquait nécessairement le pour-soi faisant de la «diaspora»unacteurcapabledepenséeetd’action. Qu’est-ce qu’une communauté ? En sociologie, la notion de communauté s’oppose à celle de société. Dans son ouvrage Communauté et société (1887), Ferdinand Tönnies définit la première comme natu- relle tandis que la seconde repose sur l’artifice : « Tout ce qui est confiant, intime,vivant exclusivement ensemble est compris comme la vie en communauté (…).Lasociétéestcequiestpublic;elleestlemonde;on se trouve au contraire en communauté avec les siens depuislanaissance,liéàeuxdanslebiencommedans le mal. On entre dans la société comme en terre étran- gère. » Communauté et société peuvent cohabiter maisl’èredelasociétéremplacecelledelacommu- nauté quand les relations contractuelles priment sur lesrelationsdesangetdelocalité:c’estlamodernité. Pourtant, malgré son appui sur des caractéristiques « naturelles » telles que le sang, l’ethnie, la couleur delapeau,lacaste,leclan,quisontautantd’identités dontonnepeutsedétacheretdontl’accèsestdifficile si ce n’est impossible, la communauté n’existe pas ensoi.CommeleprécisaientémileDurkheimetMax Weber au début du XXe siècle à propos du facteur racial, la seule appartenance objective à un groupe « naturel » n’en fait pas la cause de phénomènes sociaux ou d’actions socialement significatives, car le social ne peut s’expliquer par le naturel. Pour M. Weber, la communautarisation est une relation sociale fondée sur le sentiment subjectif d’apparte- nir à une même communauté. On peut ajouter que cette croyance est soutenue par l’existence d’une communauté objective, socialement construite et symbolisée par des institutions, des porte-parole, desemblèmesetdesmythes.L’émergencedel’Etat- nation s’est faite en conjuguant les attributs de la sociétéetdelacommunauté.Al’Etatrevientlaforme artificielle veillant aux intérêts de ceux qui en font 31 ride on break down
  25. 25. partie, à la nation revient l’imaginaire de l’unité par la mise en forme d’un passé commun. Les migrants, dontlesstructuresmentalesontétéfaçonnéesdans d’autres cadre que ceux de la société d’accueil, ten- tent, quand ils le peuvent, de les reconstituer afin de se sentir moins étrangers à eux-mêmes.Mais cette éventualitédépendducaractèreplusoumoinsmas- sifde la migration, de la liberté d’organisation laissée par l’Etat d’accueil ainsi que de la dispersion ou de la concentration des migrants. Quand les conditions ne sont pas réunies pour la mise en place de struc- tures communautaires, cela ne signifie pas qu’il ne peutexisterunsentimentd’appartenancequitrouve laforcedesemaintenirdansl’entretien–ouladécou- verte – au niveau familial, de traditions religieuses, culinaires,vestimentaires,musicales,littéraires,dans la pratique courante de la langue, dans le choix des prénoms pour les enfants… Ce sentiment entretenu ou découvert ne signifie pas l’appartenance à une communauté au sens objectif. Evidemment,laconcentrationdesarrivantsdansune mêmevillefavoriseceprocessusde(re)construction de l’entre-soi. Le local devient alors le lieu de pro- duction d’identités communautaires sur le modèle de celles qui prévalaient au pays, par l’intermédiaire d’institutions ou de pratiques assurant la pertinence actuelle des cadres d’hier dans leurs formes d’ici et maintenant, et ce si possible par-delà les généra- tions. Selon les formes d’organisation sociale dans le pays d’origine émergent des structures dites « modernes », assurant un regroupement sur une basenationaleou«prémodernes»,fonctionnantsur la base du clan, de la caste, de la religion, de la lan- gueoudelarégiond’origine.L’entre-soipeutencore êtrefavoriséparlaconcentrationspatialeàl’intérieur d’une ville. Il se peut alors que la logique insulaire s’actualise dans la formation d’un véritable « quar- tier », « un chez-soi loin de chez soi ». Aucune com- munauté n’existe par elle-même. Elle est la forme organisée, structurée, objectivement visible, des points communs les plus intimes en termes d’ori- gine. Pour ce faire, elle a besoin de structures qui lui donnent corps. Elle n’est en aucun cas la simple somme de tous ceux qui viennent du même pays. Son unité repose sur des signes, des valeurs et des règlesdontlecontrôlerevientàdesautorités.Siceux qui les incarnent détiennent, parleurrang naturelou acquis, une parole autorisée et donc capable d’ef- fets, ils sont tout autant créés par la communauté par la communauté qui les reconnaît que créateurs de la communauté qu’ils représentent. Cette dialec- tique se transforme avec la nécessité croissante, au cours du XXe siècle, pour ces communautés étran- gères localisées, d’unir leurs efforts afin d’obtenir une meilleure visibilité auprès de l’Etat d’accueil. Le particularisme s’efface encore plus et laisse place à une identité commune présentée comme natio- nale. Alors, plus que jamais, les représentants font de cette « communauté nationale » une réalité en la nommant et en lui donnant unvisage. La commu- nauté inscrite dans les pratiques réelles disparaît au profit d’une communauté imaginée dont l’étendue utile est plus large que celle des interactions indivi- duelles ou collectives. Plus la population ethnique est nombreuse, concentrée organisée, plus la com- munauté ainsi (re)formée peut assurer efficacement le maintien de marqueurs culturels qui fonctionnent enmêmetempscommedesrepèresinternesetdes signes externes.. ■ 32 ride on break down
  26. 26. [notes] 1 WalterConnor, TheImpactofHomelandsUpon Diasporas,inGabrielSheffered., Modern Diasporas in InternationalPolitics,Croom Helm, Londres, 1986. 2 KhachigTölölyan, Rethinkingdiaspora(s):statelesspower inthetransnationalmoment, Diaspora, 1996. Ilénumère une sériededouzefacteursexplicatifs de l’adoption du terme par desmembresdegroupes ethnoculturels (artistes, intellec- tuels,journalistes...):1)l’accroissement de l’immigrationvers les paysindustrialisésdansles années 1960 en raison du dévelop- pementdesmoyensdetransport. 2) l’émergence ou non de politiquespermettantune meilleure intégration des immigrés. 3)ledegréd’organisation dans le pays d’origine. 4) la proportion d’immigrantsparrapport à la population indigène. 5) la « diffé- renceraciale».6)l’incompatibilité religieuse - réelle ou suppo- sée.7)l’affirmationd’unsujet collectif. 8) le succès d’Israëlet de sadiasporadanslapréservation de son existence après 1967. 9)l’acceptationprogressive des lobbys communautaires aux Etats-Unis.10)ledéveloppement d’entités tant supranationales qu’infranationales(décentralisées). 11) le rôle de certaines élites communautairesdansla pénétration devaleurs occidentales dansleurpays.12)lerôlede l’Université et notamment l’émer- gencedenouvellesthéories de l’ethnicité ne prédisant pas la nécessaireassimilation. 3 Plusexactementde la conférence des historiens afri- cainstenueàDaresSalaam en 1965, où George Shepperson intervientsurcepoint. 4 JeanZiegler, Lepouvoirafricain,élémentsd’unesociolo- giepolitiquedel’AfriquenoireetdesadiasporaauxAmériques, éd.duSeuil,Paris,1971. GhislainGouraige, Ladiasporad’Haïtietd’Afrique, Naaman, Sherbrooke(Québec),1974. IbrahimaBabaKaké, LesNoirsdeladiaspora, Lion, Libreville, 1978. Histoiredeladiasporanoire:témoignages (essais réunis et pré- sentésparLorraineA.Williams), sans indication d’éditeur, Paris, 1980. Colonsblancs,diasporanoire:éveiletdéveloppementd’une identitécaraïbe,thèsed’étudesanglaises, Université Paris-III, 1979. GeorgeShepperson, TheAfricanAbroadortheAfrican Diaspora,AfricanForum.AQuarterlyJournalofContemporary Affairs,1966. 5 MaxWeberen1905utilisel’expression«diasporacalvi- niste»,cequitendraitàmontrerunusagecatégorieldumot. MaxWeber, L’éthiqueprotestanteetl’espritducapitalisme,Plon, Paris,1964. 6 JohnA.Armstrong, MobilizedandProletarianDiasporas, AmericanPoliticalScienceReview,juin1976. 7 GabrielSheffer, ANewFieldofStudy:ModernDiasporasin InternationalPolitics,inGabrielSheffered.,ModernDiasporasin InternationalPolitics,1986. 8 WilliamSafran, DiasporasinModernSocieties : Mythsof HomelandandReturn,Diaspora,1991. 9 StuartHall, Culturalidentityanddiaspora,inRutherford ed.,Identity.Community,culture,difference,Lawrence& Wishart,Londres,1990. 10 PaulGilroy, TheBlackAtlantic.ModernityandDouble Consciousness,Verso,Londres-NewYork,1993. 11 JamesClifford, Diasporas,CurrentAnthropology,1994. 12 PaulGilroy, Diaspora,Paragraph,mars1994. 33 ride on break down
  27. 27. 34 ride on cut
  28. 28. 35 ride on cut
  29. 29. don’t call us immigrants histoire du reggae britannique par Jean Jover L ’histoire de la musique anglaise, depuis les mods jusqu’à la jungle et au dubstep, en passant par le punk,estintimementmêléeàcelledesdifférentesimmigrationsafricaineetafro-cubainequidébar- quèrent enAngleterre après la seconde guerre mondiale. Elles arrivaient, encouragées par le gou- vernementbritannique,quiyvoyaitunmoyendecomblerlemanquedemaind’œuvrequisévissaità cetteépoque.Lepremiercontingentd’immigrésdébarquaàTilburyle21juin1948,ilavaitembarquéàKingston, enJamaïque,surl‘EmpireWindrush,etparmiles492passagerssetrouvaientdenombreuxmusiciens,quiemme- naientaveceuxlesmusiquesantillaises,dontlecalypso.OriginairesdesCaraïbes,deTrinidad,desBarbades,des Antilles,àcetteépoqueencoreterritoiresbritanniques,cescitoyensduCommonwealthallaientrapidementse retrouverconfrontésàl’intoléranceetauracismed’unepartiedelapopulationanglaise.Le« racismeordinaire » freinera longtemps toute possibilité d’ascension sociale pour la diaspora noire, lui rendant difficile l’accès au logementetàl’emploi.Beaucoupd’immigréschoisirontnéanmoinsderesterpluslongtempsquelesquelques années prévues à l’origine,voire même de s’installerdéfinitivement. lereggaemadeinlondon don’tcallusimmigrants,certainementlapremièreetlaplusimportantecompilationdereggaebritanniqueàce jour, cet album comporte des pépites telles que lepremiersingle deMistyinRoots etdeSteelPulse, l’étonnant etfabuleux« Sticksman »deBlackSlate,« HardTimes »dePabloGad... Undisqueessentielpourceuxquiveulent connaîtrelapartiereggaedel’étonnantetmerveilleuxfoisonnementmusicaldelaGrande-Bretagnedesannées 1970.Ellereprésenteencoreaujourd’huisourced’inspirationpermanenteetessentielle.L’apparitiondes premiers labels remonte à la premièrevague d’immigration caribéenne à la fin des années 1950 - début des années 60. La demande pourla musiquevenant du pays d’origine est ainsi com- blée par des labels nouvellement créés comme Island Records de Chris Blackwell, R&B Records (qui propose de la musique jamaïcaine et irlandaise), Blue Beat et plus tard Pama etTrojan Records.Àla fin des années 60, Pama etTrojan ont tous deux des chaînes de magasins de disques qui couvrent la capitale - Soundville (Pama) et Music City (Trojan). Les deux labels se spécialisent (en même temps 37
  30. 30. qued’autreslabelspluspetits)etsortentdesproduc- tions d’artistes jamaïcains. Bientôt, les compagnies britanniquescommencentàfinancerleurproprepro- duction. Desartistes commeJuniorEnglish,Winston Groovyetd’autrestravaillentalorsenstudioetsepro- duisentparallèlementsurscène.LaurelAitken,Owen GrayetRoyShirleyfontpartiedeceuxquis’établirent en Grande-Bretagne. En même temps, une sorte de circuit de cabaret reggae est alors créé. Beaucoup de concerts sont fréquentés par des gens de toutes les générations.Au cours de cette période, les enre- gistrements arrivant de Jamaïque reflètent le climat des changements politiques et sociaux au sein de la jamaïque. Le reggae, appelé « la musique de ceux qui souffrent », commence à délivrer des chansons avec un message et une spiritualité hors du com- mun. La prise de conscience de la condition noire et lafiertéquiendécouleconnaîtalorsungrandsuccès aux Etats-Unis et s’étend ensuite aux Caraïbes et en Grande-Bretagne. Pour la plupart des fans puristes, le reggae appelé rootssedoitd’êtreoriginairedeJamaïque.Lesondes Britanniquesestperçucommetroplégerparrapport àcelui,caractéristique,del’île.Despionnierscomme The Cimarrons qui ont commencé comme backing band pour des artistes jamaïcains venus jouer en Grande-Bretagne commencent cependant à forger un son distinct. Un mouvement se construit alors et lentement les choses commencent à changer. Au début des années 70 on assiste à l’explosion de la popularité des sound systems. Sir Coxsone, Duke Reid, Neville The Music Enchanter, Count Shelley, Fatman, et beaucoup d’autres sounds dans le pays attirent l’attention d’une certaine jeunesse. Une branche très distincte de musique roots est alors en train d’émerger. Dennis Bovell a démarré le Suffers Hi-fi Sound System dans le nord de Londres. Dennis, qui est certainement le plus grand catalyseur solo du reggae britannique est né à St Pierre dans les Barbades en 1953 et son histoire est à de nombreux ride on sound &culture
  31. 31. égards intéressante. Ses parents s’établirent au sud de Londres en 1959 et furent rejoints par Dennis en 1965. Il fondera ensuite Matumbi en 1970 (désignant un mot Yoruba pour renaissance). Ils devinrent alors rapidement un groupe populaire fournissant aussi bienlebackingd’artistesjamaïcainsenvisitecomme Pat Kelly, Ken Boothe, I Roy que tournant pour leur proprecompte.Ilsenregistrent« wipeThemOut»sur le thème de l’invasion italienne en Ethiopie. La chan- son « The Man in Me » a été écrite parBob Dylan et la versiondeMatumbiaétéenregistréejusteavantque Dennis Bovell n’aille en prison en 1976. Les circons- tancesdesonincarcérationdonnentuneidéeducli- mat à ce moment : Suffers Hi-fi était engagé pour un clashcontreSirLordKoosauCaribClubdanslaban- lieue nord-ouest de Londres. Lee Perry venait d’ar- river de Jamaïque avec une sélection brûlante de dubplatespourSuffersHi-fi.Lapolice,àlarecherche d’un prétexte pour effectuer un raid sur l’établisse- ment,cernaleclubetbeaucoupdegensfurentfrap- pésàleursortieduclub.12personnesfurentécroués au nom d’une ancienne loi sur les émeutes et les rixes.Ilsfurentconnussouslenomdes«Carib12»et devinrent rapidement un emblème. Le procès dura deux ans et Dennis fut condamné à trois ans au titre de responsable des émeutes. Il fut incarcéré 6 mois avantd’êtrerejugéetrelâchéàl’issuedecenouveau procès. Au milieu des années 70, le climat musical en Grande-Bretagne devient à proprement parler des plus excitants. Le reggae jamaïcain entame alors sa plus intense phase créative. De brillantes mélodies arrivent alors de Jamaïque chaque semaine. C’est aussi le moment où émerge le mouvement punk rock. Un vrai sentiment de rébellion apparaît alors. Pourlapremièrefoisdepuislesannées60,laGrande- Bretagnedevientunendroitoùilfaitbongrandir.The ClashetlesSexPistolsseformentalorsetétablissent clairement l’influence énorme que le reggae pos- sède surleurmusique et leurperspective. Se rendre aux concerts reggae, fréquenter les sound systems devient un passe-temps populaire pour la jeunesse blanche.LaReggaePunkyPartypeutalorscommen- cer.DanslenorddeLondres,BlackSlatesefondeen 1974. Jouant alors avec des artistes tels que Delroy Wilson et Ken Boothe, leur titre le plus source d’in- fluence est « Sticksman ». À l’origine conçu pour le Sir George sound system comme une dub plate, ce morceau devient ensuite une entité à part entière et unclassiqueunderground,culminantdanslescharts locaux et rencontrant un grand succès en Belgique etauxPays-Bas.«Sticskman»étaitalorsl’expression utiliséepourdésignerunvoleurdepetitacabit.Black Slate devient alors un des plus populaires groupes en Grande-Bretagne et est constamment en tour- née. Dans l’ensemble du royaume, de plus en plus de groupes reggae se forment. Non pas constitués par des musiciens de session comme en Jamaïque, mais pardes groupes d’amis et de musiciens locaux. Au sud de Londres, les Reggae Regular se forment autour du talentueux clavier George Fleah Clarke. « Where is Jah ? » sera la seconde production du tout nouveau label Greensleeves Records et devient un hit important. Le groupe qui ensuite signa un accord majeur avec CBS records est Aswad (mot arabe pour noir), lequel fut formé à l’ouest de Londres par Brinsley Forde, George Oban, Courtney Hemmings, Donald Benjamin et Angus Gaye. Chaque instant de leur spectacle est aussi bon que leurs enregis- trements. Ce n’est pas un hasard s’ils backent le concert Burning Spear au Finsbury Park Rainbow, qui est toujours considéré comme un des meilleurs concerts reggae de tous les temps. Comme section rythmique seule, ils sont capables d’offrir le meilleur pourlesartistesqu’ilsaccompagnent,etconcernant leur propre carrière deviennent un groupe tout à fait unique. Ils ont atteint les sommets des charts sur de longues périodes aussi bien avec des morceaux roots, que des instrumentaux ou des versions live et eurent un hit n°1 dans le classement national britan- niqueavec«It’snotyourWish»sortien1977.Première 39 ride on sound &culture
  32. 32. sortie du nouveau label Grove Music, ce morceau enregistré à TMC studios (un des studios favoris de beaucoup d’artistes à ce moment) est pressé sur un vinyldecouleurverte.ÀBirmingham,SteelPulses’est formé dans la région de Handsworth. Ils gagnent le premier prix d’un concours de jeunes talents orga- nisé dans un club : une session studio avec Dennis Bovell (qui est aussi un des juges du concours). Ils sortent alors le titre « Nyah Love » produit parDennis sur le labelTempus. À ce même concours, Gladwin Wright et Tabby « Cat » Kelly finissent respective- ment à la 2ème et 3ème position. Dennis va jusqu’à pro- duire les morceaux de ces deux artistes. « Don’t Call us Immigrants » est le résultat de cette collaboration entreDennisetTabby«Cat»Kelly.Cesparoles,intel- ligentes et chargées d’émotion offrent un parallèle saisissant avec ce que connaissent beaucoup de jeunes noirs britanniques à l’époque. Un nouveau circuit reggae apparaît alors, tournant aussi bien en Grande-Bretagne qu’à l’étranger, et principalement aux Pays-Bas. Tous les jeudis, Ran et Nanda orga- nisent Reggae Night. Les mardis, Ron Watts fait la promotion de la Punk Night. Iln’est donc pas surpre- nant qu’une certaine collaboration prenne place. Le mouvement Rock Against Racism commence alors. Ily a aussi la Legalize Cannabis Campaign au même moment. Groupes reggae et punks partagent alors la même scène et la croyance existe que tout peut arriver. A Southall, Misty In Roots a initié son label People Unite. Ils sortent des disques de l’excellent groupe de rock progressifThe Ruts. Progressistes et indépendants, les Misty in Roots refusent de signer pourlesmajorsdusecteur,etleursconcertsdevien- nentpresqueuneaffairespirituelle.«SixOnePenny» est sorti en tant que 45 tours gratuit et était distribué durant les concerts. Il s’agit de leur premier enregis- trement studio, réalisés par trois musiciens seule- ment du groupe : «  Puck », « Chops » etTony Henry. Il s’agit d’un véritable disque de collection. Moins de 500 exemplaires furent pressés. Clarence Williams aka. LionYouth est né en Grande-Bretagne et passa son enfance en Jamaïque avant de retourner en Grande-Bretagne pour son adolescence. Musicien autodidacte aux multiples talents, il fait équipe avec le producteur John Rubie qui le décrit comme un grand artiste et un grand parolier. Lion Youth enre- gistre alors l’album « Love Come and Goes » pour Rubie ainsi qu’un autre 33t composé de titres inédits. « Rat a Cut Bottle » est à l’origine un morceau instru- mental enregistré par Rubie au TMC studio trois ans avantqueLionYouthneposesavoixdessus.Cemor- ceauestjouéparZabandis,undesmeilleursgroupes britanniquesdel’époque,etl’undesplusdemandés. Une autre excellente collaboration avec John Rubie seralachanson«3MillionontheDole »en1981.Néen Jamaïque,PabloGadestunamid’AugustusPabloet de son frère Douggie Swaby. Il suivit leur sound sys- tem, El Rockers, et fut aussi énormément influencé par King Tubby et son Emperor Faith Sounds. Pablo vint s’établir an Grande-Bretagne en 1974 et rega- gnalaJamaïquepourunevisiteen1979.Deretouren Angleterre, il fut frappé de la manière dont tous les gens se plaignaient de la difficulté de leur existence. Ayantvuunesouffranced’unetouteautreampleuren Jamaïque, il écrivit « Hard Times » afin de permettre auxgensderéaliserqueleurvieenGrande-Bretagne n’étaitpasaussimauvaisequ’ilslepensaient.«Ilsont au moins leurs loyers payés et reçoivent leur chèque de l’Etat toutes les semaines » écrit-il. Sorti en 1979, « Hard Times » gagna 2 disques d’or : meilleurvoca- liste masculin et meilleur album. Les premières sor- ties de Pablo Gad furent « International Dread » et « Kunte Kinte » sur le label Lighning Records. À travers les années 70, tous les artistes représentés sur cet album ont enregistré des chansons qui ont apporté une touche unique. Chaque groupe et artiste pos- sède un son authentique et aisément identifiable et tous décrivent les conditions de vie des Noirs en Grande-Bretagne. 40 ride on sound &culture
  33. 33. misty in roots People Unite Publications Ltd. dreadin auk àtravers l’homme aux racines, le culte desAncêtres retrouvés, les évocations du rapatriement et de l’Afrique promise, le reggae se posait déjà comme une conscience de la diaspora noire. il évolue en ce domaine entre les mythes nourris de rastafarisme et les réalités auxquelles le confrontent sans cesse les moyens d’information, voire l’expérience vécue de ses chantres. Deuxième patrie du reggae la Grande-Bretagne fournit aux groupes qui y sont nés le modèle d’une Babylone dont l’incarnation jamaï- caineparaîtfinalementlointaine;d’autantmieuxqu’à Londres ou à Birmingham les hésitations, les ambi- guitésd’unesituationd’indépendancepolitiquesont inconnues. Lepouvoirestblanc :trinité patron / poli- cier / juge flanquée des partisans du front National (organisation d’extrême-droite auracisme militant et physiquementviolent).lereggaeanglaisatransporté en Europe la vocation contestataire de la musique populairejamaïcaineenluidonnantuntourplusbru- taletplussophistiquéàlafois.LintonKwesiJohnson, poète, animateur, militant, cinéaste et, à l’occasion, chanteur en est le meilleur exemple dont les textes refusant la rhétorique du rastafarisme disent sim- plement ce qui est (le manque de logement, le chô- mage, les brutalités policières, les raids du Front National, les problèmes de l’enseignement, le blo- cage du système politique britannique) et incitent à se battre. Peu vont aussi loin ; peu sont aussi clairs. Aswad proclame son identité émigrée et en signifie le refus par un jeu subtil associant les couleurs gar- veyistesetlelionéthiopien(surlapochette)àlaphoto d’émigrants antillais débarquant au Royaume Uni danslesannées50(surlapochetteintérieure).Aswad utilise les codes rastafariens, comme SteelPulse qui apparaît toutefois plus directement politique dans son hymne à la révolution : «Weoncebeggarsarenowchoosers/Nointention tobe losers/Strivingforwardwithambition Andifittakesammunition/WerebelinHandsworth revolution»
  34. 34. ■ the movie that brought jamaica to britain ■

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