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M. Jean-Claude Anscombre
Parole proverbiale et structures métriques
In: Langages, 34e année, n°139, 2000. pp. 6-26.
Abstract
This study is an attempt to define the proverbial speaking from the point of view or its linguistic properties, mainly the metrical
ones. It has been noticed at length that proverbial items often show rimes, assonances and alliterations. It is shown here that
these phonological and prosodie features moreover reveal metrical and rhythmical patterns that can also be found in some poetic
forms, as well as in nursery rhymes and slogans.
Citer ce document / Cite this document :
Anscombre Jean-Claude. Parole proverbiale et structures métriques. In: Langages, 34e année, n°139, 2000. pp. 6-26.
doi : 10.3406/lgge.2000.2377
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_2000_num_34_139_2377
Jean-Claude Anscombre
CNRS (URA 7023)-CELITH
PAROLE PROVERBIALE ET STRUCTURES METRIQUES
fya pras ne anuprasTyâ hoy keh ?vatProverbe goujerati2
1 . Le fond de la question
Les études parémiologiques3, qui suscitent depuis un certain temps un regain d'inté
rêtde la part des linguistes, souffrent d'un grave handicap, qu'elles partagent d'ailleurs
avec d'autres catégories de langue. Ce handicap provient de ce que les catégories de base
qu'utilise tout linguiste - même quand c'est dans le but avoué de les remettre en question
- sont des catégories grammaticales au sens le plus banal du terme. Je veux dire par là que
ce sont des catégories issues de la grammaire traditionnelle telle qu'elle nous est enseignée
dès notre plus jeune âge. Reflet des préoccupations pédagogiques du xixe siècle, cette
grammaire traditionnelle est en fait, au moins dans son essence, héritée d'études plus
anciennes. Aristote (qui reprend Platon) n'est sans doute pas étranger au fait que Grevisse4
ramène la phrase monopropositiormelle à la combinaison d'un groupe nominal et d'un
groupe verbal. C'est pourquoi il est encore fréquent que la phrase nominale soit considé
réecomme une phrase à verbe effacé, selon une erreur justement signalée par Benveniste5.
Cette hypothèse subreptice d'une structure bipartite nom + verbe a conduit à subdiviser
les phrases en deux classes, l'une comportant les phrases à part entière, celles dont la struc
turesuperficielle est conforme à ce schéma canonique nom + verbe. L'autre, comportant les
phrases « demi-tarif », divergeant au moins en surface de ce standard. Parmi lesquelles les
exclamatives, d'autant plus facilement écartées qu'elles comportent souvent des interjec
tionsou des onomatopées qui les ont fait considérer comme proches du cri (et donc de
l'animal)6, et priant les éloignent de l'expression d'idées (et donc de l'humain). Mais
1. Je remercie pour leur aide : R. Doctor (U. de Pune, Inde), D. Flament (Paris X), D. Leeman (Paris X),
H. Obenauer (CNRS), I. Tamba (EHESS).
2. Littéralement : Où rythme et allitération / là être proverbe.
3. Du grec paroimia« proverbe, adage ». Tend à s'utiliser aujourd'hui comme synonyme culte déforme
sentencieuse.
4. Grevisse, Le bon usage, Xlème édition, Duculot, 1980, pp. 163 sq.
5. E. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t.I, Ed. Gallimard, Paris, 1966, pp. 151-167.
6. « L'interjection est une sorte de cri qu'on jette dans le discours... Les interjections sont généralement
brèves et se réduisent souvent à une seule syllabe... » (Grevisse, op. cit., p. 1270).
également les proverbes 7, qui ont la malencontreuse idée : a) De présenter de nombreux cas
de phrases nominales ; b) D'utiliser abondamment les procédés paratactiques 8. Or la para-
taxe est vulgaire et commune face à l'hypotaxe cultivée, sans doute en raison de l'hypo
thèseimplicite d'un parallélisme logico-grammatical : il n'y a dépendance (logique) que s'il
y a marque (grammaticale) de dépendance. Grevisse - toujours lui, mais il n'est que le
relais d'une tradition dont il n'est pas l'auteur - voit l'hypotaxe comme typique de la langue
écrite, comme l'expression de la pensée, comme complexe et savante. La parataxe, à l'opposé,
relève de la langue parlée, de la syntaxe affective qui désarticule l'expression de la pensée, et ne
s'embarrasse guère de l'appareil complexe de la phrase périodique savamment cimentée de conjonct
ions...et ce d'autant moins qu'elle a à sa disposition le geste et les inflexions de la voix...9.
Ainsi, un proverbe comme Tel père, tel fils peut être vu comme la forme vulgaire - super
position de deux phrases nominales - d'une forme « culte » Tel est le père donc tel est le fils.
On remarquera que ce côté populaire et parlé, d'un affectif qui peut aller jusqu'au ges
tuel, cette économie dans les moyens qui va jusqu'à la brièveté, caractérise chez Grevisse
à la fois l'interjection (catégorie dans laquelle il range aussi les procédés onomatopéiques)
et la parataxe. Et rassemble curieusement, nous le verrons, la plupart des traits acceptés par
tout un chacun comme présents dans tout proverbe qui se respecte. C'est que le proverbe
étant une entité marginale par rapport au schéma standard de la phrase et/ ou des enchaî
nements entre phrases dans le cadre de la grammaire traditionnelle, il fallait donc expliquer
non seulement son existence, mais encore sa structure fréquemment anomale, ainsi que son
obstination à survivre (nous verrons comment) malgré sa disparition dans certains secteurs
d'activité. L'idée a été d'en faire, comme les exclamatives, les onomatopées, et autres inter
jections, une catégorie non pertinente quant au fonctionnement de la langue, et à l'existence
purement lexicale, au même titre que d'autres. Ce qui a mené à la création et à la (large) dif
fusion de la vulgate suivante :
(Vulgate) Le proverbe est :
(i) Une entité phrastique autonome.
(ii) Doué d'un contenu sentencieux (la valeur « prescriptive » du proverbe).
(iii) L'expression d'une vérité générale, fondée sur l'expérience.
(iv) II est bref, populaire (vulgaire, selon certains auteurs), et généralement métaphorique.
(v) II est bimembre, souvent pourvu de rimes et d'éléments répétitifs, lesquels sont chargés
de faciliter sa mémorisation..
(vi) II est ancien, et se transmet fidèlement de génération en génération. Il s'agit d'un genre
essentiellement oral, et de cette fidèle transmission découle son statut de tournure figée,
ainsi que l'abondante présence de structures archaïsantes. Le proverbe relève exclusive
mentd'un lexique spécial (on doit apprendre les proverbes par cœur).
C'est la quasi-totalité des éléments de cette vulgate que je voudrais examiner et éventuel
lementcontester dans le présent travail. Il est pratiquement impossible d'évoquer un des
traits ci-dessus sans convoquer les autres, et si cette critique se veut centrée sur le point (v)
- rimes et éléments répétitifs dans une structure bi-membre - il m'arrivera néanmoins
d'évoquer d'autres points, en particulier (vi). Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, je
voudrais consacrer un paragraphe à un sujet fortement connexe, à savoir la définition du
proverbe.
7. On remarquera d'ailleurs, à ce propos, que les proverbes ne sont pratiquement jamais étudiés comme
tels dans les grammaires, et que la place réservée aux exclamatives, aux interjections et aux onomatopées,
y est plus que minime.
8. La parataxe consiste en l'absence de marque du rapport de dépendance, et s'oppose à l'hypotaxe.
9. Toujours Le bon usage, op. cit., s.v. Groupement des propositions.
2. Mais qu'est-ce donc qu'un proverbe ?
2.1. Le point de vue des recueils
Là encore, il est bien difficile de faire table rase d'une tradition lexicologique fortement
enracinée, et qui comporte selon moi deux caractéristiques principales :
a) Un flou total concernant la terminologie et son application.
b) La ferme croyance que cette terminologie recouvre des concepts.
Cela a été fréquemment remarqué et dit : la langue est fort prolixe dans le domaine de
la terminologie sentencieuse. Je ne retiendrai ici que les principaux, à savoir aphorisme,
apophtegme, maxime, précepte, sentence, d'un côté ; adage, dicton, proverbe, de l'autre. La raison
d'être de cette bipartition apparaîtra plus bas. Il y en a d'autres, mais ceux-ci suffiront pour
mon propos 10. Or les recueils contemporains sont à l'évidence en total désaccord sur les
designata de ces termes. Ils offrent en effet la plupart du temps des compilations fantaisistes
sous des appellations encore plus fantaisistes. En voici un bref échantillonnage : la forme
sentencieuse Tel père, telfils est classée parmi les aphorismes par F. Delacourt, parmi les pro
verbes par F. Montreynaud, A. Pierron, & F. Suzzoni. Maloux {Dictionnaire des proverbes, sen
tences et maximes, Larousse, Paris, 1995), qui est pourtant loin d'être le pire, n'hésite pas à
inclure dans son recueil des citations comme Je n'enseigne pas, je raconte11, ou Je n'ai pas d'en
nemis quand Us sont malheureux 12 dont le statut de maxime ou de sentence est loin d'être
clair. P. DesRuisseaux, dans son Petit proverbier, pourtant bien documenté, voit un proverbe
dans Nous n'avons pas gardé les cochons ensemble, y compris dans la variante Est-ce que nous
avons gardé les cochons ensemble ?, et également dans La vie n'est pas rose. Pour lui, Une hiron
delle ne fait pas le printemps est aussi un proverbe, alors que A. Pierron le considère comme
un dicton. Quant à Maloux (op. cit.), il le classe dans les proverbes du grec ancien, bien que
ce proverbe existe dans à peu près toutes les langues indo-européennes contemporaines ;
et Delacourt (op. cit.) y voit une maxime. F. Montreynaud, A. Pierron, & F. Suzzoni (op. cit.)
en attribuent l'origine à Le Roux de Lincy13, alors que ce dernier renvoie à un auteur du
xvř s., et ce malgré l'existence du modèle latin Una hirundo non effecit ver. Et pour ce qui est
de Revenons à nos moutons, Dournon (habituellement plutôt fiable), parle d'expression deve
nueproverbiale ! La palme revient sans conteste à A. Pierron (op. cit.), qui n'hésite pas à
ranger Les hommes préfèrent les blondes parmi les proverbes, sans justifier cette position le
moins du monde. Signalons enfin certaines pratiques récurrentes : beaucoup d'auteurs ne
distinguent pas les formes sentencieuses (qui sont des phrases), des locutions verbales et
adverbiales proprement dites, ainsi Le Roux de Lincy, DesRuisseaux, Dournon,
Delacourt,... etc. Les citations tirées de la Bible sont fréquemment assimilées à des pro
verbes, ainsi II y a un temps pour tout (DesRuisseaux, Dournon, Delacourt, Pierron, Maloux),
Les pères mangèrent des raisins verts, et les enfants eurent les dents agacées (Maloux), L'envie est
la carie des os (Maloux, Pierron)14,. ..etc. Enfin, certains auteurs présentent des traductions de
proverbes étrangers, selon des choix discutables, des traductions souvent encore plus
10. Signalons à ce propos que le français fait figure de parent pauvre à côté de l'espagnol, comme le
remarque Combet; 1971. De son côté, Gella Irurriaga; 1977, relève 49 dénominations applicables aux
formes sentencieuses espagnoles, et Sevilla-Muňoz ; 1988, 60 pour les tournures sapientiales françaises.
11. Montaigne, Essais, II, ii.
12. Victor Hugo, L'année terrible, 1871.
13. Livre des proverbes français, Hachette, Paris, 1996.
14. Montreynaud-Pierron-Suzzoni vont même jusqu'à mettre dans leur recueil de proverbes et dictons
une citation de l'Ancien Testament II ne faut pas faire cuire l'agneau dans le lait de sa mère à l'origine de la
kashroute !
discutables15, et l'hypothèse implicite que la traduction d'un proverbe sera interprétée
comme un proverbe par les lecteurs. Hypothèse qui n'est qu'un cas particulier de l'hypo
thèseplus générale qu'un proverbe, quelles que soient sa région et son époque d'origine,
sera à jamais proverbe : Once a king, always a king. C'est le point évoqué en (vi) : le proverbe
est une structure figée, et nous sommes donc capables ipso facto d'identifier comme pro
verbe une forme sentencieuse par exemple médiévale, même si elle nous est parfaitement
inconnue. Ce qui suppose qu'est parfaitement transparent pour tout locuteur d'une époque
donnée le système proverbial des époques antérieures. Nous verrons plus loin que cette
hypothèse est largement erronée 16.
2.2. Le problème de la définition
Ne soyons cependant pas trop sévère, dans la mesure où ces auteurs ont au moins le
mérite de proposer des compilations partiellement utilisables pour des recherches ulté
rieures. Par ailleurs - c'est la vieille histoire de la paille et de la poutre - nous avons tous,
à un moment ou à un autre de nos études parémiologiques, utilisé avec une belle désin
volture les mots proverbes, dictons, adages, etc.
L'origine du problème est relativement claire, s'il n'existe pas de vaccin préventif. Elle
est que les mots de la langue ne sont pas des concepts scientifiques, i.e. aptes à l'édification
d'une théorie cohérente des faits sentencieux. Qu'une communauté langagière s'accorde à
dénommer telle ou telle expression proverbe ou maxime est un fait linguistique, qu'il faut
donc expliquer. Mais ce fait ne consiste pas en une explication scientifique. Pas plus que
l'accord unanime sur la validité de Le soleil se lève / Le soleil se couche, s'il est vrai qu'elle
représente la prise de conscience d'un fait réel, ne saurait en aucune façon constituer une
théorie astronomique. Discuter à l'infini sur le statut de proverbe, d'adage, ou de maxime,
de telle ou telle forme sentencieuse est méthodologiquement parlant inconsistant. Ce que
l'on peut faire en revanche, c'est, à la suite de l'observation de certaines régularités li
nguistiques, proposer par exemple un concept [proverbe]. Sera un [proverbe] toute entité
linguistique possédant certaines propriétés choisies comme définitoires. Et on peut donc
s'attendre par avance à ce que tout proverbe ne soit pas un [proverbe], et à l'inverse, que
tout [proverbe] ne soit pas nécessairement un proverbe. Pourcomprendre ce qui est en jeu,
imaginons par exemple ce que donnerait la description du ciel par un astronome parlant
en tant que tel, et cette même description par un locuteur non astronome, et ne pouvant
utiliser que les mots de la langue...
Je vais donc tenter de fournir quelques éléments en vue de délimiter une classe qui sera
celle dont la métrique m'intéresse, à savoir la classe [proverbe]. Je tiens à préciser imméd
iatement qu'il ne s'agit pas là d'un habile déguisement du mot de la langue. Dans cette
catégorie, je m'attends à trouver - si du moins mes hypothèses se révèlent correctes - une
bonne partie de ce qu'on nomme habituellement proverbes, adages, dictons. Et il est possible
que des recherches ultérieures permettent de dégager des sous-classes correspondant peu
ou prou à ces dénominations, même si rien pour l'instant n'y contraint. Si, bien que floues
et peu opératoires, les dénominations langagières restent l'indice d'un phénomène, le
15. C'est ainsi que F. Montreynaud, A. Pierron, & F. Suzzoni citent le « proverbe espagnol » Mes clients
passent avant mes parents, alors que l'original est Primem son mis dientes que mis parientes « Ma peau m'est
plus proche que ma chemise », litt. « D'abord mes dents que mes parents ». Ils ont visiblement confondu
dientes et clientes. Errare humanum est...
16. Cette erreur est en particulier commise par Gouvard ; 1996, qui utilise des proverbes non identifiés
comme tels (et extraits en grande majorité du recueil quelque peu contestable de Montreynaud-Pierron-
Suzzoni) pour « démontrer » que les proverbes n'ont pas de propriétés linguistiques régulières.
problème d'éventuelles subdivisions ne pourra être posé de façon pertinente et construct
ivequ'une fois définie la classe principale. Comment peut-on chercher des sous-classes
alors même qu'on ne sait pas ébaucher les contours de la classe principale ?
Il me reste maintenant à me justifier de cette préférence affichée pour les proverbes,
adages et dictons.
2.3. Les phrases sentencieuses
Je dirai tout d'abord que la classe qui m'intéresse ici se trouve à la confluence de deux
autres classes, à savoir celle des phrases génériques d'une part, et celle des phrases senten
cieuses d'autre part. Le problème de la généricité des proverbes a été souvent évoqué, en
particulier dans les travaux de G. Kleiber ainsi que dans les miens17, je n'y reviendrai donc
que brièvement. Les proverbes font partie des phrases génériques que j'ai appelées typi-
fiantes a priori18, i.e. du type Les voitures ont quatre roues ou encore Les chats chassent les souris,
et qui s'opposent d'une part aux analytiques comme Les baleines sont des mammifères, et
d'autre part aux typifiantes locales comme Les BD sont uneforme de culture19. Comme le note
déjà Kleiber ; 1989, ce caractère générique suffit à écarter de la classe des [proverbes] les
phrases idiomatiques comme II aura passé de l'eau sous les ponts, L'amour, toujours l'amour,
C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, Quand il n'y en a plus, il y en a encore, toutes
phrases qui partagent avec les proverbes la propriété de servir à caractériser une situation,
mais sont en revanche épisodiques, et non pas génériques. Je les appellerai phrases situa-
tionnelles. Notons que de telles phrases ne sont pas propres au français : elles existent
aussi en anglais (Time will tell, A cat may look at a king, That's another pair of shoes, etc.) ; en
espagnol (Tanto monta, monta tanto, Otro gallo cantarta, Ni tanto, ni tan calvo,...etc); égal
ement en allemand ((Das ist) zu schôn um wahr zu sein) ; . . .etc20.
Une fois écartées les phrases situationnelles21, il nous faut maintenant distinguer à l'i
ntérieur de la classe des phrases génériques celles qui font également partie de la classe des
phrases sentencieuses. Or cette dernière catégorie est particulièrement ardue à définir, bien
17. La généricité des proverbes a été énoncée et argumentée de façon indépendante par G. Kleiber ; 1989,
et Anscombre ; 1989. Un certain nombre de propriétés liées à cette généricité ont été étudiées par ces deux
auteurs dans les publications mentionnées dans la bibliographie générale.
18. Ce point est étudié en détail dans Anscombre ; 1995, pp. 65 sq.
19. Cette classification a été établie par Kleiber ; 1978, et révisée dans Anscombre ; 1995, 1995-96.
20. Les phrases situationnelles se distinguent des proverbes par d'autres propriétés. Étant épisodiques,
elles admettent certaines variations temporelles. En outre, alors que les proverbes sont largement dépla-
çables à l'intérieur d'un texte, les phrases épisodiques qui commentent une situation ont tendance à
suivre l'appréhension de la situation. On comparera de ce point de vue : Max a raison de reprocher à Lia son
manque de ponctualité : l'exactitude est la politesse des rois/L'exactitude est la politesse des rois : Max a raison de
reprocher à Lia son manque de ponctualité et : Max a tort de reprocher à Lia son manque de ponctualité : c'est l'hô
pital qui se moque de la charité/ ? 1Сest l'hôpital qui se moque de la charité: Max a tort de reprocher à Lia son
manque de ponctualité, exemples dans lesquels la phrase sentencieuse ou idiomatique est censée com
menter l'autre phrase.
21. Comme je l'ai affirmé à de nombreuses reprises, les proverbes ne sont pas des expressions figées, i.e.
pas des tournures idiomatiques, mais des structures fixes. Il y a un système proverbial de la même façon
qu'il y a un système verbal. Il peut très bien se faire que la catégorie des [proverbe] comporte des él
éments figés, comme la plupart des catégories, mais ce n'est pas en tant qu'ils sont figés que de tels él
éments sont identifiés comme des [proverbe]. Si en effet on construit une phrase en calquant une structure
proverbiale, la phrase est sentie comme proche d'un proverbe, quelquefois même comme un proverbe,
sans qu'il y ait pourtant eu le moindre processus de figement.
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  • 1. M. Jean-Claude Anscombre Parole proverbiale et structures métriques In: Langages, 34e année, n°139, 2000. pp. 6-26. Abstract This study is an attempt to define the proverbial speaking from the point of view or its linguistic properties, mainly the metrical ones. It has been noticed at length that proverbial items often show rimes, assonances and alliterations. It is shown here that these phonological and prosodie features moreover reveal metrical and rhythmical patterns that can also be found in some poetic forms, as well as in nursery rhymes and slogans. Citer ce document / Cite this document : Anscombre Jean-Claude. Parole proverbiale et structures métriques. In: Langages, 34e année, n°139, 2000. pp. 6-26. doi : 10.3406/lgge.2000.2377 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_2000_num_34_139_2377
  • 2. Jean-Claude Anscombre CNRS (URA 7023)-CELITH PAROLE PROVERBIALE ET STRUCTURES METRIQUES fya pras ne anuprasTyâ hoy keh ?vatProverbe goujerati2 1 . Le fond de la question Les études parémiologiques3, qui suscitent depuis un certain temps un regain d'inté rêtde la part des linguistes, souffrent d'un grave handicap, qu'elles partagent d'ailleurs avec d'autres catégories de langue. Ce handicap provient de ce que les catégories de base qu'utilise tout linguiste - même quand c'est dans le but avoué de les remettre en question - sont des catégories grammaticales au sens le plus banal du terme. Je veux dire par là que ce sont des catégories issues de la grammaire traditionnelle telle qu'elle nous est enseignée dès notre plus jeune âge. Reflet des préoccupations pédagogiques du xixe siècle, cette grammaire traditionnelle est en fait, au moins dans son essence, héritée d'études plus anciennes. Aristote (qui reprend Platon) n'est sans doute pas étranger au fait que Grevisse4 ramène la phrase monopropositiormelle à la combinaison d'un groupe nominal et d'un groupe verbal. C'est pourquoi il est encore fréquent que la phrase nominale soit considé réecomme une phrase à verbe effacé, selon une erreur justement signalée par Benveniste5. Cette hypothèse subreptice d'une structure bipartite nom + verbe a conduit à subdiviser les phrases en deux classes, l'une comportant les phrases à part entière, celles dont la struc turesuperficielle est conforme à ce schéma canonique nom + verbe. L'autre, comportant les phrases « demi-tarif », divergeant au moins en surface de ce standard. Parmi lesquelles les exclamatives, d'autant plus facilement écartées qu'elles comportent souvent des interjec tionsou des onomatopées qui les ont fait considérer comme proches du cri (et donc de l'animal)6, et priant les éloignent de l'expression d'idées (et donc de l'humain). Mais 1. Je remercie pour leur aide : R. Doctor (U. de Pune, Inde), D. Flament (Paris X), D. Leeman (Paris X), H. Obenauer (CNRS), I. Tamba (EHESS). 2. Littéralement : Où rythme et allitération / là être proverbe. 3. Du grec paroimia« proverbe, adage ». Tend à s'utiliser aujourd'hui comme synonyme culte déforme sentencieuse. 4. Grevisse, Le bon usage, Xlème édition, Duculot, 1980, pp. 163 sq. 5. E. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t.I, Ed. Gallimard, Paris, 1966, pp. 151-167. 6. « L'interjection est une sorte de cri qu'on jette dans le discours... Les interjections sont généralement brèves et se réduisent souvent à une seule syllabe... » (Grevisse, op. cit., p. 1270).
  • 3. également les proverbes 7, qui ont la malencontreuse idée : a) De présenter de nombreux cas de phrases nominales ; b) D'utiliser abondamment les procédés paratactiques 8. Or la para- taxe est vulgaire et commune face à l'hypotaxe cultivée, sans doute en raison de l'hypo thèseimplicite d'un parallélisme logico-grammatical : il n'y a dépendance (logique) que s'il y a marque (grammaticale) de dépendance. Grevisse - toujours lui, mais il n'est que le relais d'une tradition dont il n'est pas l'auteur - voit l'hypotaxe comme typique de la langue écrite, comme l'expression de la pensée, comme complexe et savante. La parataxe, à l'opposé, relève de la langue parlée, de la syntaxe affective qui désarticule l'expression de la pensée, et ne s'embarrasse guère de l'appareil complexe de la phrase périodique savamment cimentée de conjonct ions...et ce d'autant moins qu'elle a à sa disposition le geste et les inflexions de la voix...9. Ainsi, un proverbe comme Tel père, tel fils peut être vu comme la forme vulgaire - super position de deux phrases nominales - d'une forme « culte » Tel est le père donc tel est le fils. On remarquera que ce côté populaire et parlé, d'un affectif qui peut aller jusqu'au ges tuel, cette économie dans les moyens qui va jusqu'à la brièveté, caractérise chez Grevisse à la fois l'interjection (catégorie dans laquelle il range aussi les procédés onomatopéiques) et la parataxe. Et rassemble curieusement, nous le verrons, la plupart des traits acceptés par tout un chacun comme présents dans tout proverbe qui se respecte. C'est que le proverbe étant une entité marginale par rapport au schéma standard de la phrase et/ ou des enchaî nements entre phrases dans le cadre de la grammaire traditionnelle, il fallait donc expliquer non seulement son existence, mais encore sa structure fréquemment anomale, ainsi que son obstination à survivre (nous verrons comment) malgré sa disparition dans certains secteurs d'activité. L'idée a été d'en faire, comme les exclamatives, les onomatopées, et autres inter jections, une catégorie non pertinente quant au fonctionnement de la langue, et à l'existence purement lexicale, au même titre que d'autres. Ce qui a mené à la création et à la (large) dif fusion de la vulgate suivante : (Vulgate) Le proverbe est : (i) Une entité phrastique autonome. (ii) Doué d'un contenu sentencieux (la valeur « prescriptive » du proverbe). (iii) L'expression d'une vérité générale, fondée sur l'expérience. (iv) II est bref, populaire (vulgaire, selon certains auteurs), et généralement métaphorique. (v) II est bimembre, souvent pourvu de rimes et d'éléments répétitifs, lesquels sont chargés de faciliter sa mémorisation.. (vi) II est ancien, et se transmet fidèlement de génération en génération. Il s'agit d'un genre essentiellement oral, et de cette fidèle transmission découle son statut de tournure figée, ainsi que l'abondante présence de structures archaïsantes. Le proverbe relève exclusive mentd'un lexique spécial (on doit apprendre les proverbes par cœur). C'est la quasi-totalité des éléments de cette vulgate que je voudrais examiner et éventuel lementcontester dans le présent travail. Il est pratiquement impossible d'évoquer un des traits ci-dessus sans convoquer les autres, et si cette critique se veut centrée sur le point (v) - rimes et éléments répétitifs dans une structure bi-membre - il m'arrivera néanmoins d'évoquer d'autres points, en particulier (vi). Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, je voudrais consacrer un paragraphe à un sujet fortement connexe, à savoir la définition du proverbe. 7. On remarquera d'ailleurs, à ce propos, que les proverbes ne sont pratiquement jamais étudiés comme tels dans les grammaires, et que la place réservée aux exclamatives, aux interjections et aux onomatopées, y est plus que minime. 8. La parataxe consiste en l'absence de marque du rapport de dépendance, et s'oppose à l'hypotaxe. 9. Toujours Le bon usage, op. cit., s.v. Groupement des propositions.
  • 4. 2. Mais qu'est-ce donc qu'un proverbe ? 2.1. Le point de vue des recueils Là encore, il est bien difficile de faire table rase d'une tradition lexicologique fortement enracinée, et qui comporte selon moi deux caractéristiques principales : a) Un flou total concernant la terminologie et son application. b) La ferme croyance que cette terminologie recouvre des concepts. Cela a été fréquemment remarqué et dit : la langue est fort prolixe dans le domaine de la terminologie sentencieuse. Je ne retiendrai ici que les principaux, à savoir aphorisme, apophtegme, maxime, précepte, sentence, d'un côté ; adage, dicton, proverbe, de l'autre. La raison d'être de cette bipartition apparaîtra plus bas. Il y en a d'autres, mais ceux-ci suffiront pour mon propos 10. Or les recueils contemporains sont à l'évidence en total désaccord sur les designata de ces termes. Ils offrent en effet la plupart du temps des compilations fantaisistes sous des appellations encore plus fantaisistes. En voici un bref échantillonnage : la forme sentencieuse Tel père, telfils est classée parmi les aphorismes par F. Delacourt, parmi les pro verbes par F. Montreynaud, A. Pierron, & F. Suzzoni. Maloux {Dictionnaire des proverbes, sen tences et maximes, Larousse, Paris, 1995), qui est pourtant loin d'être le pire, n'hésite pas à inclure dans son recueil des citations comme Je n'enseigne pas, je raconte11, ou Je n'ai pas d'en nemis quand Us sont malheureux 12 dont le statut de maxime ou de sentence est loin d'être clair. P. DesRuisseaux, dans son Petit proverbier, pourtant bien documenté, voit un proverbe dans Nous n'avons pas gardé les cochons ensemble, y compris dans la variante Est-ce que nous avons gardé les cochons ensemble ?, et également dans La vie n'est pas rose. Pour lui, Une hiron delle ne fait pas le printemps est aussi un proverbe, alors que A. Pierron le considère comme un dicton. Quant à Maloux (op. cit.), il le classe dans les proverbes du grec ancien, bien que ce proverbe existe dans à peu près toutes les langues indo-européennes contemporaines ; et Delacourt (op. cit.) y voit une maxime. F. Montreynaud, A. Pierron, & F. Suzzoni (op. cit.) en attribuent l'origine à Le Roux de Lincy13, alors que ce dernier renvoie à un auteur du xvř s., et ce malgré l'existence du modèle latin Una hirundo non effecit ver. Et pour ce qui est de Revenons à nos moutons, Dournon (habituellement plutôt fiable), parle d'expression deve nueproverbiale ! La palme revient sans conteste à A. Pierron (op. cit.), qui n'hésite pas à ranger Les hommes préfèrent les blondes parmi les proverbes, sans justifier cette position le moins du monde. Signalons enfin certaines pratiques récurrentes : beaucoup d'auteurs ne distinguent pas les formes sentencieuses (qui sont des phrases), des locutions verbales et adverbiales proprement dites, ainsi Le Roux de Lincy, DesRuisseaux, Dournon, Delacourt,... etc. Les citations tirées de la Bible sont fréquemment assimilées à des pro verbes, ainsi II y a un temps pour tout (DesRuisseaux, Dournon, Delacourt, Pierron, Maloux), Les pères mangèrent des raisins verts, et les enfants eurent les dents agacées (Maloux), L'envie est la carie des os (Maloux, Pierron)14,. ..etc. Enfin, certains auteurs présentent des traductions de proverbes étrangers, selon des choix discutables, des traductions souvent encore plus 10. Signalons à ce propos que le français fait figure de parent pauvre à côté de l'espagnol, comme le remarque Combet; 1971. De son côté, Gella Irurriaga; 1977, relève 49 dénominations applicables aux formes sentencieuses espagnoles, et Sevilla-Muňoz ; 1988, 60 pour les tournures sapientiales françaises. 11. Montaigne, Essais, II, ii. 12. Victor Hugo, L'année terrible, 1871. 13. Livre des proverbes français, Hachette, Paris, 1996. 14. Montreynaud-Pierron-Suzzoni vont même jusqu'à mettre dans leur recueil de proverbes et dictons une citation de l'Ancien Testament II ne faut pas faire cuire l'agneau dans le lait de sa mère à l'origine de la kashroute !
  • 5. discutables15, et l'hypothèse implicite que la traduction d'un proverbe sera interprétée comme un proverbe par les lecteurs. Hypothèse qui n'est qu'un cas particulier de l'hypo thèseplus générale qu'un proverbe, quelles que soient sa région et son époque d'origine, sera à jamais proverbe : Once a king, always a king. C'est le point évoqué en (vi) : le proverbe est une structure figée, et nous sommes donc capables ipso facto d'identifier comme pro verbe une forme sentencieuse par exemple médiévale, même si elle nous est parfaitement inconnue. Ce qui suppose qu'est parfaitement transparent pour tout locuteur d'une époque donnée le système proverbial des époques antérieures. Nous verrons plus loin que cette hypothèse est largement erronée 16. 2.2. Le problème de la définition Ne soyons cependant pas trop sévère, dans la mesure où ces auteurs ont au moins le mérite de proposer des compilations partiellement utilisables pour des recherches ulté rieures. Par ailleurs - c'est la vieille histoire de la paille et de la poutre - nous avons tous, à un moment ou à un autre de nos études parémiologiques, utilisé avec une belle désin volture les mots proverbes, dictons, adages, etc. L'origine du problème est relativement claire, s'il n'existe pas de vaccin préventif. Elle est que les mots de la langue ne sont pas des concepts scientifiques, i.e. aptes à l'édification d'une théorie cohérente des faits sentencieux. Qu'une communauté langagière s'accorde à dénommer telle ou telle expression proverbe ou maxime est un fait linguistique, qu'il faut donc expliquer. Mais ce fait ne consiste pas en une explication scientifique. Pas plus que l'accord unanime sur la validité de Le soleil se lève / Le soleil se couche, s'il est vrai qu'elle représente la prise de conscience d'un fait réel, ne saurait en aucune façon constituer une théorie astronomique. Discuter à l'infini sur le statut de proverbe, d'adage, ou de maxime, de telle ou telle forme sentencieuse est méthodologiquement parlant inconsistant. Ce que l'on peut faire en revanche, c'est, à la suite de l'observation de certaines régularités li nguistiques, proposer par exemple un concept [proverbe]. Sera un [proverbe] toute entité linguistique possédant certaines propriétés choisies comme définitoires. Et on peut donc s'attendre par avance à ce que tout proverbe ne soit pas un [proverbe], et à l'inverse, que tout [proverbe] ne soit pas nécessairement un proverbe. Pourcomprendre ce qui est en jeu, imaginons par exemple ce que donnerait la description du ciel par un astronome parlant en tant que tel, et cette même description par un locuteur non astronome, et ne pouvant utiliser que les mots de la langue... Je vais donc tenter de fournir quelques éléments en vue de délimiter une classe qui sera celle dont la métrique m'intéresse, à savoir la classe [proverbe]. Je tiens à préciser imméd iatement qu'il ne s'agit pas là d'un habile déguisement du mot de la langue. Dans cette catégorie, je m'attends à trouver - si du moins mes hypothèses se révèlent correctes - une bonne partie de ce qu'on nomme habituellement proverbes, adages, dictons. Et il est possible que des recherches ultérieures permettent de dégager des sous-classes correspondant peu ou prou à ces dénominations, même si rien pour l'instant n'y contraint. Si, bien que floues et peu opératoires, les dénominations langagières restent l'indice d'un phénomène, le 15. C'est ainsi que F. Montreynaud, A. Pierron, & F. Suzzoni citent le « proverbe espagnol » Mes clients passent avant mes parents, alors que l'original est Primem son mis dientes que mis parientes « Ma peau m'est plus proche que ma chemise », litt. « D'abord mes dents que mes parents ». Ils ont visiblement confondu dientes et clientes. Errare humanum est... 16. Cette erreur est en particulier commise par Gouvard ; 1996, qui utilise des proverbes non identifiés comme tels (et extraits en grande majorité du recueil quelque peu contestable de Montreynaud-Pierron- Suzzoni) pour « démontrer » que les proverbes n'ont pas de propriétés linguistiques régulières.
  • 6. problème d'éventuelles subdivisions ne pourra être posé de façon pertinente et construct ivequ'une fois définie la classe principale. Comment peut-on chercher des sous-classes alors même qu'on ne sait pas ébaucher les contours de la classe principale ? Il me reste maintenant à me justifier de cette préférence affichée pour les proverbes, adages et dictons. 2.3. Les phrases sentencieuses Je dirai tout d'abord que la classe qui m'intéresse ici se trouve à la confluence de deux autres classes, à savoir celle des phrases génériques d'une part, et celle des phrases senten cieuses d'autre part. Le problème de la généricité des proverbes a été souvent évoqué, en particulier dans les travaux de G. Kleiber ainsi que dans les miens17, je n'y reviendrai donc que brièvement. Les proverbes font partie des phrases génériques que j'ai appelées typi- fiantes a priori18, i.e. du type Les voitures ont quatre roues ou encore Les chats chassent les souris, et qui s'opposent d'une part aux analytiques comme Les baleines sont des mammifères, et d'autre part aux typifiantes locales comme Les BD sont uneforme de culture19. Comme le note déjà Kleiber ; 1989, ce caractère générique suffit à écarter de la classe des [proverbes] les phrases idiomatiques comme II aura passé de l'eau sous les ponts, L'amour, toujours l'amour, C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, Quand il n'y en a plus, il y en a encore, toutes phrases qui partagent avec les proverbes la propriété de servir à caractériser une situation, mais sont en revanche épisodiques, et non pas génériques. Je les appellerai phrases situa- tionnelles. Notons que de telles phrases ne sont pas propres au français : elles existent aussi en anglais (Time will tell, A cat may look at a king, That's another pair of shoes, etc.) ; en espagnol (Tanto monta, monta tanto, Otro gallo cantarta, Ni tanto, ni tan calvo,...etc); égal ement en allemand ((Das ist) zu schôn um wahr zu sein) ; . . .etc20. Une fois écartées les phrases situationnelles21, il nous faut maintenant distinguer à l'i ntérieur de la classe des phrases génériques celles qui font également partie de la classe des phrases sentencieuses. Or cette dernière catégorie est particulièrement ardue à définir, bien 17. La généricité des proverbes a été énoncée et argumentée de façon indépendante par G. Kleiber ; 1989, et Anscombre ; 1989. Un certain nombre de propriétés liées à cette généricité ont été étudiées par ces deux auteurs dans les publications mentionnées dans la bibliographie générale. 18. Ce point est étudié en détail dans Anscombre ; 1995, pp. 65 sq. 19. Cette classification a été établie par Kleiber ; 1978, et révisée dans Anscombre ; 1995, 1995-96. 20. Les phrases situationnelles se distinguent des proverbes par d'autres propriétés. Étant épisodiques, elles admettent certaines variations temporelles. En outre, alors que les proverbes sont largement dépla- çables à l'intérieur d'un texte, les phrases épisodiques qui commentent une situation ont tendance à suivre l'appréhension de la situation. On comparera de ce point de vue : Max a raison de reprocher à Lia son manque de ponctualité : l'exactitude est la politesse des rois/L'exactitude est la politesse des rois : Max a raison de reprocher à Lia son manque de ponctualité et : Max a tort de reprocher à Lia son manque de ponctualité : c'est l'hô pital qui se moque de la charité/ ? 1Сest l'hôpital qui se moque de la charité: Max a tort de reprocher à Lia son manque de ponctualité, exemples dans lesquels la phrase sentencieuse ou idiomatique est censée com menter l'autre phrase. 21. Comme je l'ai affirmé à de nombreuses reprises, les proverbes ne sont pas des expressions figées, i.e. pas des tournures idiomatiques, mais des structures fixes. Il y a un système proverbial de la même façon qu'il y a un système verbal. Il peut très bien se faire que la catégorie des [proverbe] comporte des él éments figés, comme la plupart des catégories, mais ce n'est pas en tant qu'ils sont figés que de tels él éments sont identifiés comme des [proverbe]. Si en effet on construit une phrase en calquant une structure proverbiale, la phrase est sentie comme proche d'un proverbe, quelquefois même comme un proverbe, sans qu'il y ait pourtant eu le moindre processus de figement. 10
  • 7. qu'étant intuitivement claire. Nul par exemple ne considérera comme sentencieuses des phrases comme Les baleines sont des mammifères ou Les castors construisent des barrages, qui sont des phrases génériques respectivement analytique et typifiante a priori. Mais Les gri maces des singes sont amusantes, Les blagues des linguistes ne sont pas amusantes, ne seront pas non plus considérées comme des énoncés sentencieux. En revanche, des énoncés tels On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt (La Rochefoucauld, 597), ou Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux (Voltaire, 1736), ou encore Les conseilleurs ne sont pas les payeurs ; Un binage vaut deux arrosages ; Mieux vaut prévenir que guérir, seront immédiatement perçus comme des formes sentencieuses. Une différence - à mes yeux essentielle - établit une démarcation entre deux grandes sous-classes. Il s'agit de l'existence ou non d'un auteur spé cifique pour l'énoncé générique considéré, ou du moins de la présentation de certains énon césgénériques comme ayant un auteur spécifique. Dans le cas de la maxime, de la sentence, de l'apophtegme,. . .etc., ils sont perçus comme ayant un auteur spécifique (l'inventeur de la forme), même s'il n'est pas nommément connu. Cet auteur spécifique est de plus l'énon- ciateur du jugement général que ce type d'énoncés renferme. Appelons cet énonciateur l'énonciateur-premier. Quand je dis On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt, je ne me contente pas de citer La Rochefoucauld : je le fais parler, il est énonciateur-premier (spé cifique). Et à travers sa parole, je porte un jugement, et suis donc énonciateur second. On voit alors ce qui distingue les maximes, sentences, apophtegmes, et autres de phrases comme Les grimaces des singes sont amusantes. Il s'agit dans les deux cas de phrases génériques typi- fiantes locales, qui servent à leur locuteur à émettre un jugement propre. Mais les premières ont un énonciateur-premier spécifique (La Rochefoucauld) et un énonciateur second (le locuteur), les secondes n'ont que leur locuteur comme seul énonciateur. Passons maintenant au cas des phrases typifiantes a priori22. Les proverbes (au sens intuitif), n'ont pas d'énon- ciateur premier spécifique au sens que j'ai donné plus haut à ce terme, tous les parémio- logues ont relevé ce trait. Trait qu'ils partagent avec les autres phrases typifiantes a priori : une phrase comme Les chats chassent les souris n'a pas non plus d'énonciateur premier spé cifique. Évoquer un proverbe, c'est faire entendre la voix de « la sagesse des nations », la « sagesse populaire », etc., i.e. un ON-locuteur23. Mais dire Les chats chassent les souris, c'est également mettre en scène un ON-locuteur : le « savoir partagé », la « science populaire », « l'observation quotidienne ». Dans les deux cas, il y a bien un énonciateur premier, même s'il est indéfini, diffus, non spécifique, et qui met à la disposition de la communauté li nguistique un principe général dont il autorise ainsi l'application à des cas particuliers. Il y a cependant une différence entre ces deux ON-locuteurs. Un proverbe peut être com menté - ce fait a été noté plus d'une fois - par des expressions telles Comme on dit, On a bien raison de dire, Si on en croit la sagesse populaire,. . .etc. Or les phrases typifiantes a priori qui ne sont pas des proverbes refusent une telle combinaison : *Comme on dit, les chats chassent les souris I *On a bien raison de dire que les voitures ont quatre roues / *Sij'en crois la sagesse populaire, les oiseaux voient2^. On pourrait cependant nous adresser l'objection suivante : supposons acquis le statut proverbial de l'énoncé Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Or un tel énoncé possède un auteur au sens strict, et fort connu, à savoir La Fontaine. En fait, il faut distinguer cet énoncé comme vers d'une fable d'une part, auquel cas il a effectivement 22. Je ne m'occuperai pas ici des phrases analytiques stricto sensu, qui n'interviennent que de façon très marginale dans les problèmes abordés dans ce texte. 23. Cf. Berrendonner ; 1981, pour cette notion. 24. Remarquons que les phrases idiomatiques comme Un ange passe, C'est le pot de terre contre le pot de fer, ...etc., admettent, comme les proverbes, la combinaison avec Comme on dit {Comme on dit, un ange passé), mais refusent la combinaison avec Comme le dit la sagesse des nations (*Comme le dit la sagesse popul aire, la mariée était trop belle) que les proverbes en revanche acceptent. 11
  • 8. l'auteur mentionné ; et comme « expression passée en proverbe » d'autre part, et qui ne se présente plus alors comme la voix par laquelle parle notre fabuliste, mais comme l'expres sionde la « sagesse populaire ». Le passage du statut de vers extrait d'une poésie à celui de proverbe modifie donc également le statut énonciatif de l'énoncé considéré. Résumons ce qui vient d'être exposé. Les remarques qui précèdent me permettent de délimiter une classe d'énoncés que j'appellerai les phrases sentencieuses, qui se subdivise en deux sous-classes, les phrases L-sentencieuses, et les phrases ON-sentencieuses. Elles se caractérisent par les propriétés suivantes : a) Tant les phrases L-sentencieuses que les phrases ON-sentencieuses sont des phrases génériques. Elles se distinguent sur ce point des phrases idiomatiques comme Un ange passe, qui sont épisodiques. b) Les phrases L-sentencieuses (maximes, sentences, apophtegmes, et sans doute d'autres) sont des phrases génériques typifiantes locales. Elles se séparent des autres phrases génériques typifiantes locales comme Les grimaces des singes sont amusantes, en ce qu'elles ont un énonciateur-premier spécifique, ce que l'on peut faire ressortir par des com binaisons du type de : Comme Va dit X, y compris d'ailleurs Comme l'a dit je ne sais plus trop qui. Ce qui montre que le point crucial est l'existence d'un « auteur », le fait qu'il soit ident ifiable ou pas étant secondaire. c) Les phrases ON-sentencieuses sont des phrases génériques typifiantes a priori. Elles ont un énonciateur-premier qui est un ON-énonciateur, et acceptent la combinaison avec Comme on dit, Comme le dit la sagesse des nations, . . .etc. Bien entendu, ces deux sous-classes ne sont pas étanches, et il peut y avoir des passages de l'une à l'autre. Ainsi, une phrase comme L'ennui naquit un jour de l'uniformité est vra isemblablement en train de passer du statut de L-sentencieuse à celui de ON-sentencieuse, dans la mesure où son auteur - Antoine Houdar de La Motte - a quelque peu sombré dans l'oubli, du moins en tant qu'auteur de cet alexandrin. Il peut d'ailleurs y avoir des allers et retours. Ainsi, pour beaucoup d'entre nous, Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera est une phrase ON-sentencieuse ou peut-être même un proverbe. Or l'original est du xirř s., sous la forme, selon Morawski ; 1925, Tel rit au matin qui au soir pleure, qui devait devenir, au xvne s., Le temps se change en bien peu d'heure / Tel rit le matin qui le soir pleure. Racine devait le reprendre dans Les plaideurs, sous la forme modifiée ci-dessus, construite pour rimer avec le vers précédent Ma foi ! Sur l'avenir bien fou qui se fiera. Racine en étant l'inventeur, c'est à l'époque une phrase L-sentencieuse, mais que le personnage qui la prononce présente comme une ON-sentencieuse. Tant et si bien qu'elle a fini par être détachée de son contexte (et de son co-texte), pour devenir - à notre époque du moins - une phrase ON-sentencieuse. C'est à la catégorie des phrases ON-sentencieuses que je vais maintenant m'intéresser. 2.4. Vers un début de définition de la classe [proverbe] De ce qui vient d'être dit, on peut déjà tirer certaines conclusions, et proposer certaines modifications de la vulgate. Un point sur lequel l'accord est unanime, et qui semble acquis, est que les proverbes sont des discours clos et autonomes25. Un proverbe est clos dans la mesure où il peut à lui tout seul faire l'objet d'une énonciation auto-suffisante, i.e. ne requé rantpas d'énonciations antérieures ou postérieures pour former un discours complet. Et un proverbe est autonome dans la mesure où il ne lui est pas assigné de place fixe dans les dis cours dans lesquels il apparaît. Il peut se trouver à peu près n'importe où, sauf à violer cer taines contraintes syntaxiques fondamentales. On aura remarqué que j'ai dit que les 25. C'est-à-dire ce que la sémiotique appelle habituellement des textes. 12
  • 9. proverbes étaient des discours, et que je ne me suis pas borné à les qualifier de phrases. En effet, je considère la tendance actuelle à voir le proverbe comme une unité phrastique comme n'étant précisément qu'une tendance, à laquelle rien n'oblige, ni synchronique ment,ni diachroniquement, ni même culturellement. D'une part, et en particulier dans le domaine des dictons, les proverbes dépassant l'unité phrastique ne sont pas rares, en voici deux exemples relativement connus : Blanc sur rouge / Tout bouge /Rouge sur blanc /Toutfout le camp ; S'il pleut à la Saint-Médard / II pleut quarante jours plus tard / Mais vient le bon Saint- Barnabe I Qui peut encore tout arranger Plus connu peut-être, le proverbe (remarquable par sa structure) : Oignez vilain, il vous poindra / Poignez vilain, il vous oindra. Dans les Asturies, on utilise encore le proverbe En mi casa mando yo /Y si quiero rompo un platu /Y si a mi me da la gana / Y doy el chorizu al gatu26, qui comporte au moins deux phrases27. Historiquement, il est parfois difficile de distinguer un proverbe du texte où il apparaît. Ainsi, le recueil médiéval fréquemment mentionné Les proverbes au vilain se compose de véritables textes, dont certains vers ressemblent à des proverbes actuels, ce qui ne permet cependant pas de décider ce qui à l'époque considérée était proverbe ou non. Je propose donc de considérer que les proverbes sont des textes clos, autonomes, et minimaux. Je veux dire par là qu'on ne peut y découper un autre texte clos, autonome, et minimal qui serait un proverbe. Nous verrons plus loin l'importance de cette clause. Selon ces critères, il peut exister des proverbes qui seraient de véritables textes, plus ou moins longs. Ainsi, on peut estimer que certains textes médiévaux à vocation sentencieuse, mais aussi les Fables de La Fontaine - avant qu'elles ne donnent naissance à des proverbes plus brefs - sont des pro verbes de ce point de vue. Elles ne le sont plus aujourd'hui, puisqu'une partie de ces fables ayant donné naissance à un proverbe, elles cessaient alors d'être minimales. On s'étonne parfois de l'importance des contes dans certaines cultures - par exemple les cultures afri caines, au détriment des proverbes proprement dits. Mais c'est sans doute que ces contes font office de proverbes, dans la mesure où ils sont sentencieux et minimaux 28. Si l'on préf ère, la brièveté phrastique n'est pas un trait fondamental du proverbe, même s'il est cou rant à notre époque et dans nos cultures. Si l'on admet ce point, la thèse du bimembrisme des proverbes disparaît. La faire revient à confondre leur structure superficielle, leur struc turesémantique29, et la glose que nous sommes capables de leur associer. 26. En espagnol « standard » contemporain, l'équivalent serait l'énoncé sentencieux Cada uno manda en su casa « Chacun est maître chez soi ».. 27. Le Oxford Dictionary of Proverbs cite le suivant : « A swarm in May is worth a load of hay / A swarm in June is worth a silver spoon / But a swarm in July is not worth a fly ». Le proverbe goujrati suivant récent et d'un emploi courant m'a été communiqué par R. Doctor : « Elar g àyo pelar g àyo / ne sikhi avyo vani / vatar к àrta jan g àyo / ne khatla nice pani ». Littéralement : (d'un côté)(aller)(de l'autre)(aller) / (et) (apprendre) (retourner) (langue) / (water)(crier)(vie)(partir) / (et)(lit)(dessous)(eau). En clair : II a voyagé de ci de là / II a appris des langues étrangères / II a crié « water » et il est mort / L'eau était sous le lit. Signifie grosso modo qu'un grand savoir ne sert à rien si à Rome, on ne fait pas comme les Romains. 28. On pourrait nous objecter que ni les fables, ni les contes africains, ni d'autres textes du même genre ne semblent se combiner avec Comme on dit, Comme le dit la sagesse populaire,. . .etc. Notons cependant que bien souvent, les contes font intervenir un ON-locuteur par le biais d'expressions comme On raconte. .., Au dire des anciens,. ..,La légende prétend,.... Quant à La Fontaine, il se présente en fait comme l'auteur de la mise en vers (Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine) d'une sagesse déjà exprimée par les Anciens (Esope et Phèdre essentiellement) : «Je chante les héros dont Esope est le père... » (Fables, Т.1., A Monseigneur le Dauphin). Dans les Proverbes au vilain, le ON-locuteur est explicitement introduit par la pré sence en dernière ligne de la « signature » C.D.L.V. (Ce dist le vilain). 29. Comme je l'ai déjà exposé dans Anscombre; 1994, 1997, 1999, et en faisant une synthèse de Anscombre ; 1984, 1989, Milner ; 1969, Riegel ; 1987, Navarro-Dominguez ; 1993, sans oublier bien sûr les travaux de Permjakov, le proverbe se ramène fondamentalement pour moi à une relation de type « P est argument pour Q ». 13
  • 10. Résumons : les éléments de la classe [proverbe] dont la définition est à l'étude ici pos sèdent les propriétés suivantes : a) Ce sont des discours ON-sentencieux, i.e. des discours génériques typifiants a priori30. Ils ont un énonciateur-premier qui est un ON-énonciateur, et acceptent la combi naison avec Comme on dit, Comme le dit la sagesse des nations, . . .etc. b) Ce sont des discours autonomes, clos, et minimaux en tant que sentencieux. Si ces deux caractérisations semblent effectivement convenir aux proverbes, adages, et dictons31, elles conviennent également à d'autres formes sentencieuses que l'intuition immédiate ne classerait pas parmi les trois précédentes sans une certaine réticence. Par exemple des énoncés comme Les voyages forment la jeunesse, ou Les gros poissons mangent les petits. Mais également ce qu'il est convenu d'appeler les phrases tautologiques : Unefemme est une femme, un sou est un sou,... etc.32, pour le français; Cada uno es como es, Un dta es un dia,. . ., pour l'espagnol ; El diner sempře es diner, pour le catalan ; A man has got to do what a man has got to do, Boys will be hoys, pour l'anglais33. Or nous voudrions inclure dans la classe [proverbe] des formes comme Loin des yeux, loin du cœur, ou encore Qui veut la fin veut les moyens, Un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès, Rira bien qui rira le dernier, etc., et en exclure les phrases tautologiques, mais aussi les formes sentencieuses comme Les voyages forment la jeunesse. Tout le problème se ramène donc à montrer que cette différence intutivement ressentie correspond en fait à des caractéristiques linguistiques réparables. 2.5. Une expérience Je rappellerai ici brièvement les modalités et les résultats d'une enquête que j'ai expo sésdans Anscombre ; 1999. L'enquête a été menée conjointement sur le français et l'espa gnol,et consiste en un questionnaire portant sur une liste de soixante formes sentencieuses, liste proposée à une vingtaine de personnes pour chaque langue. La liste comprenait des proverbes actuels très communs (Chien qui aboie ne mord pas), des phrases sentencieuses qui ne sont habituellement pas considérées comme des proverbes (On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre), des proverbes tombés en désuétude (Fleur flétrie jamais ne refleurit), plus quelques proverbes de type dictons météorologiques ou paysans (Petite pluie abat grand vent, Un binage vaut deux arrosages). Les enquêtes devaient répondre à la question Connaissez-vous cette forme sentencieuse, et par ailleurs, quelle que fût la réponse, attribuer une note de zéro à cinq destinée à indiquer le degré de prototypie proverbiale. 30. Je prends quelques libertés avec la notion de généricité, dans la mesure où je postule que sachant définir la notion de phrase générique, je sais dès lors définir sans problème celle de discours générique. 31. S'il est parfois bien difficile de distinguer les proverbes des adages, on peut cependant remarquer après Anscombre ; 1997, p. 46 sq., que les dictons au sens habituel (les ON-sentencieuses concernant les divers aspects du contact homme-nature) n'admettent pas de contre-partie antonymique, au contraire des proverbes et des adages. 32. Cf. Schapira ; 1999, pour une étude de telles phrases tautologiques. 33. Les phrases tautologiques sont assez facilement identifiables à leur structure de surface, qui est tou jours très proche d'une structure P —» P. Par ailleurs, elles acceptent la combinaison avec Comme on dit, plus difficilement avec Comme le dit la sagesse populaire. Il faut cependant être prudent : À la guerre comme à la guerre peut faire hésiter entre une phrase tautologique et une phrase situationnelle. Cette expression signifie en fait « Quand on est à la guerre il faut vraiment se conduire comme quand on est à la guerre », et n'est donc pas situationnelle, mais tautologique. 14
  • 11. Les résultats sont sensiblement les mêmes dans les deux langues : a) Le nombre de formes sentencieuses connues augmente avec l'âge, mais également avec le degré de culture. Il faut cependant être prudent. Très souvent, la connaissance des proverbes est passive, et les sujets parlants ne les évoquent pas toujours spontanément. Surtout si - et c'est le cas des jeunes générations - ils les connaissent mais ne les utilisent pas. Une enquête récente menée sur Internet en Espagne a cependant permis de recueillir plus de quatre mille proverbes et formes sentencieuses. Les enquêtes que j'ai menées en France mont rent par ailleurs que, contrairement à une autre vulgate, les sujets parlants connaissent en moyenne plusieurs centaines de proverbes, mais n'en sont pas toujours conscients. b) Bien que les sujets interrogés soient capables de reconnaître comme tels des pro verbes qu'ils ne connaissent pas, cette identification n'a lieu que si le contenu sentencieux correspond à des situations usuelles pour l'enquêté. Ainsi, En avril ne te découvre pas d'un fil obtient régulièrement la note 4 ou 5, alors que En maifais ce qu'il te plaît obtient des notes plus basses (de 0 à 2) de la part des sujets parlants ne les connaissant pas, qui déclarent ne pas arriver à identifier les contextes pertinents. Ce qui montre que les proverbes sont non seulement des formes, mais également des contenus dont la reconnaissance passe pour le locuteur par l'identification des contextes adéquats. Le fait que les enquêtes sont capables, du moins dans une certaine mesure, de reconnaître comme tels des proverbes qu'ils ne connaissent pas, met par ailleurs à mal la thèse bien connue du proverbe comme expression figée que les locuteurs doivent mémoriser, puisque ne satisfaisant pas le prin cipe de compositionnalité34. c) (i) Toutes les phrases ON-sentencieuses (à l'exception des situationnelles et des tauto- logiques) qui présentent un schéma bipartite, plus ou rime ou isosyllabisme, obtiennent la note 4 ou 5, sauf si les contextes d'applications ne sont pas clairement identifiables. (ii) Obtiennent 2 ou moins les phrases ON-sentencieuses qui ont une structure mono- partite, ou bien une structure bipartite sans rime ni isosyllabisme. (iii) Obtiennent la note 4 ou 5 les phrases ON-sentencieuses comportant un article zéro en position sujet, indépendamment de tout autre facteur. (iv) Un certain nombre de phrases ON-sentencieuses sont identifiées comme proverbes, bien que ne répondant pas aux critères ci-dessus. Je ne m'intéresserai pas ici au point (iii) — la présence d'un article zéro dans le groupe sujet - qui fera l'objet d'une publication séparée. L'ensemble des points (i) et (ii) correspond en fait à la thèse suivante : (Tj) Outre les propriétés déjà mentionnées, un [proverbe] est bipartite, et ou bien pourvu d'une rime, ou bien isosyllabique. Cette thèse est en fait très classique, et repose sur l'observation fréquemment faite que beaucoup de proverbes se composent de deux parties repérables, pourvues soit d'une rime, soit du même nombre de syllabes35. En voici quelques exemples, en notant par une minusc ulele type de la rime, suivi du nombre de syllabes entre parenthèses : Fleur flétrie, jamais ne refleurit [a(3) a(5)] ; Loin des yeux, loin du cœur [a(3) b(3)] ; Qui aime bien, châtie bien [a(3), a(3)] ; Rien ne sert de courir, il faut partir à point [a(6), b(6)]. Par ailleurs, on observe des phé nomènes analogues dans d'autres langues indo-européennes : allemand (Wie der Herr, so's Gescherr), anglais (An apple a day, keeps the doctor away), catalan (Home casat, burro espatllat), espagnol (Al que mucho madruga, poco le dura), goujerati (Agal dod, ne páchal cod) 36, italien 34. Cf. Anscombre ; 2000, sur ce sujet. 35. Par exemple Greimas ; 1970, Milner ; 1969, Rodegem ; 1972, parmi beaucoup d'autres. 36. Littéralement : Avantcourir / et derrière laisser = « Qui trop se hâte, reste en chemin » 15
  • 12. (Chi va piano, va sáno; chi va sáno, va lontanó), latin (Ubi uber, ibi tuber)37, russe (Tishe edesh, dal'she budesh)38,...etc. Mais également dans des langues non indoeuropéennes: basque (Egunero legatza, azkenean garratza ; Etxean ikusia, umeak ikasia) 39, japonais (Goo ni iite wa, goo ni shitagae [a(7) b(7)], Nakute/nana kuse [a(4) a(7)])40. Comme déjà signalé dans Anscombre; 1999, un nombre non négligeable de proverbes japonais (kotowaza) présentent une structure syllabique de type 5+5, 7+7, 7+5, ou 5+7. Or les deux structures métriques les plus popul aires de la poésie japonaise sont le Haiku (5+7+5) et le Tanka (5+7+5+7+7). Il ne s'agit sans doute pas là d'un hasard. La seguidilla espagnole est de structure 7+5+7+5, et les structures à base de 7 et 5 sont fréquentes dans les proverbes espagnols : A Dios rogando, y con el mazo dando (5+7), Al que mucho madruga, poco le dura (7+5), Quien con niňos se acuesta, meado se levanta (7+7), Donde estuvieres, haz lo que vieres (5+5). Ces structures sont plus rares en fran çais41, où elles sont concurrencées par d'autres, en particulier la structure 6+6 de type Rien ne sert de courir, il faut partir à point / Souvent femme varie, bien fol est qui s'y fie, sans doute suite au rôle prépondérant joué par les écrivains classiques (La Fontaine, Molière, Racine, Florian, Victor Hugo, entre autres) dans le renouvellement proverbial. Ce qui suggère un possible rapprochement entre les proverbes et la poésie : je reviendrai abondamment sur ce point un peu plus tard. Nous verrons plus loin que (Тг) est en fait trop forte, et qu'il convient de la modifier. Mais trop forte ne veut pas dire totalement fausse. Elle permet en particulier d'expliquer la fréquente évolution des proverbes vers des structures rimiques et isosyllabiques. En voici quelques exemples. Sur le modèle latin Qui bene amat, bene castigat (a(5) a(5)), le Moyen-Age avait forgé la forme sentencieuse Qui bien ayme, bien chastie, isosyllabique mais sans rime, avant d'aboutir à la version moderne Qui aime bien, châtie bien (a(3) a(3)). Pour des raisons identiques, les vers de Destouches La critique est aisée, et l'art est difficile a(6) b(6)), ont donné le proverbe La critique est facile, mais l'art est difficile (a(6) a(6)). De même, Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point a été transformé en Le cœur a ses raisons que la raison ignore, forme qui, outre qu'elle évite un ne., .point archaïque42, fait de l'original pas- calien un isomètre 6 +6. D'autres cas sont plus compliqués. Ainsi, la forme sentencieuse Les cordonniers sont les plus mal chaussés n'est pas toujours reconnue comme proverbe. Or cette forme admet plusieurs variantes, y compris pour un même locuteur, à savoir : Les cordon nierssont toujours les plus mal chaussés, C'est toujours les cordonniers les plus mal chaussés, C'est toujours les cordonniers qui sont les plus mal chaussés. H est intéressant de constater que la der nière variante, qui est aussi la plus récente d'après mes sondages, correspond à une struc ture binaire C'est toujours.../ qui... marquée par la relative, et à la métrique a(7) a(7). L'équivalent espagnol de Chien qui aboie ne mord pas est passé par un certain nombre de stades intermédiaires : Canes que ladran, ni muerden, ni toman caza (a(5), a(8)) ; Perro ladrador, mal mordedor (a(6) a(5)) ; Perro ladrador, nunca buen mordedor (a(5) a(7)), avant d'aboutir à la version actuelle Perro ladrador, poco mordedor (a(6) a(6)). Inversement, la perte du caractère binaire et/ou la rime et/ou l'isosyllabisme tend à faire perdre à la forme sentencieuse son 37. Exemple cité par Guiraud ; 1984 : Où sein, là bosse =« II n'y a pas de rose sans épine ». 38. L'équivalent de « Chi va piano, va lontano ». 39. Littéralement : Chaque jour merlus / à la fin désagréable = « L'hôte et la pluie, après trois jours ennuient » ; À la maison vu / par les enfants appris = « Les enfants suivent l'exemple des parents ». 40. Littéralement : Pays à entrer, pays à suivre = « À Rome, comme les Romains » ; Ne pas avoir / sept manie = « Chacun a ses petites manies ». 41. En voici cependant un exemple : Faites du bien à un baudet, il vous rue au nez (7+5). 42. Ce qui montre au passage que la thèse fréquente de la présence de constructions archaïques dans les proverbes n'est sans doute qu'une vulgate de plus. 16
  • 13. caractère proverbial. Charbonnier est maître chez soi/ lui tout en étant vu comme une forme sentencieuse, n'est que très médiocrement identifié comme un proverbe (il obtient une note moyenne de 1 sur 5). Le texte original était en fait Or et par droit et par raison / Charbonnier est maître en sa maison, de structure a(8) a(8), peut être refait à partir d'un plus banal Chacun est maître en sa maison, dit le charbonnier, plus conforme à la légende. D'où on a tiré Charbonnier est maître en sa maison, puis Charbonnier est maître chez soi/lui, la tournure en sa maison devenant désuète et n'étant plus requise par la rime. Pour assurer cette rime, la langue ne recule devant aucun procédé : utilisation de formes archaïques (anglais Marry in May, repent alway, au lieu de always), apocopes (allemand Morgen Stund' hat Gold im Mund), déplacement d'accent tonique (Yo ото bien, que no amo a alguién, au lieu de alguien) 43, chan gement de genre (No diga la boca / lo que pague la coca, au lieu de el coco). La langue va même jusqu'à inventer des mots, ainsi dans le plaisant dicton suivant S 'il pleut le jour de Saint- Georgeau / Pas de fruits à noyaux. Il est cependant facile de constater qu'un nombre non négligeable de formes senten cieuses sont identifiées comme proverbes, et ne satisfont pas la thèse (Тг). En particulier, la thèse de la structure superficielle binaire pose des problèmes : a) En effet, (Тг) implique que Bien faire, et laisser braire sera un [proverbe] de métrique a(2) a(4), mais non Partir, c'est mourir un peu, de métrique a(2) b(5), ou À malin, malin et demi (a(3) b(5)), de façon quelque peu contre-intuitive. b) Dans beaucoup de formes sentencieuses identifiées comme des proverbes, la struc turebinaire est relativement symétrique : la langue semble éviter les trop grandes dispari téssyllabiques entre les deux membres. Or un certain nombre de formes semblent contrevenir à cette tendance. Ainsi La colère est mauvaise conseillère (a(3) a(6)), En avril, ne te découvre pas d'un fil (a(3) a(8)), Le gourmand creuse sa tombe avec ses dents (a(3) a (7)), À la Chandeleur, l'hiver trépasse ou prend vigueur (a(4) a(8)). c) On se heurte par ailleurs à la thèse de la « brièveté » des proverbes. En effet, la thèse de la structure binaire oblige parfois à voir des vers de plus de huit pieds. Ainsi, dans cer tains dictons : À la Saint-Marc, s'il tombe de l'eau, il n'y aura pas de fruits à couteau (a(6) a (9)) ; Femme sans vice, curé sans caprice, et meunier fidèle, c'est un miracle du ciel (a(13) a(7)). Or on sait qu'en français, huit syllabes est la limite supérieure pour la reconnaissance de l'égalité métrique (cf. Cornulier ; 1982) : en deçà, les vers sont simples, au-delà, ils sont composés. Cette règle possède une sorte de correspondance dans la métrique espagnole. Jusqu'à huit syllabes, les vers espagnols sont dits de arte menor, et caractéristiques de la poésie populaire. Entre huit et onze syllabes, les vers sont de arte mayor, et ont eu une fortune diverse dans la poésie espagnole (sauf peut-être pour le très prisé hendécasyllabe). À partir de douze compris, le vers est composé. Or la thèse de la brièveté (populaire) du proverbe, qui existe aussi pour l'espagnol, se heurte — de façon encore plus nette qu'en français - à des pro verbes tout à fait courants comme Cuando las barbas de tu vecino veas pelar / echa las tuyas a remojar44, qui aurait la structure a(15) a(10), ou encore Marzo ventoso y abril lluvioso hacen el aňoflorido y hermoso (a(ll) a(ll)). d) Dernier point : la thèse de la structure binaire oblige - contre toute évidence - à ana lyser des structures visiblement quaternaires comme Oignez vilain /II vous poindra / Poignez vilain /II vous oindra comme étant binaires, de type a(8) a(8) dans le cas présent. Ou encore à voir dans Ciel pommelé et femme fardée sont tous deux de courte durée une simple structure a(8) a(8), sans tenir compte de l'assonance finale entre ciel pommelé etfemme fardée. 43. Exemple relevé par Conde Tarrio ; 1998. 44. L'équivalent très utilisé de « Les malheurs n'arrivent pas qu'aux autres > 17
  • 14. Ainsi, la thèse de la structure binaire combinée avec celle de la rime, si elles expliquent l'identité proverbiale de certaines formes, ne rendent pas compte de tous les phénomènes d'une part, et conduisent d'autre part, dans certains cas, à des prédictions qui semblent aller à l'encontre de l'intuition. 3. Esquisse des structures proverbiales 3.1. Les proverbes, une rythmique En fait, la thèse de la structure binaire des proverbes repose sur une erreur qui est fr équemment faite, et qui est celle du parallélisme logico-grammatical. Une thèse très larg ement admise (cf. n.34) est que tout proverbe se ramène fondamentalement à une structure de type « P est argument pour / implique Q». Il s'agit là d'une binarité sémantique, que rien n'oblige à représenter par une forme binaire. Or il semble qu'on ait vu comme le cas général la coïncidence entre la binarité sémantique et sa réalisation sous forme de structure binaire. Si l'on abandonne l'obligation - mais non la possibilité - d'une binarité de surface, certains problèmes s'en trouvent automatiquement résolus. Ainsi notre exemple Oignez vilain /II vous poindra /Poignez vilain /II vous oindra se verra affecter une structure cette fois quaternaire, à savoir a(4) b(4) a(4) b(4). Or une telle structure est bien connue en poésie : il s'agit d'un quatrain, à rimes alternées dans le cas présent. On voit apparaître ainsi une pre mière hypothèse : les structures métriques des [proverbe] sont également présentes en poésie. Ce qui nous permet de traiter le cas de Partir, c'est mourir un peu. Une fois libéré de la contrainte binaire, rien ne m'empêche d'y voir la structure Partir/C'est mourir/Un peu i.e. a(2) a(3) b(2) : c'est un tercet. Considérons maintenant Tel maître, tel valet. En toute rigueur, il a la structure a(2) b(3), et ne serait alors pas un proverbe, du moins selon (1^). Là encore, rien n'oblige à prendre le mot rime au sens le plus strict : on peut se contenter - seconde hypothèse - d'assonances (répétition de phonèmes vocaliques) ou bien d'allitérations (répétition de phonèmes consonantiques), ou de combinaisons des deux. De ce point de vue, Tel maître / Tel valet est bien un distique a(2) a(3). De même, Ciel pommelé / Et femme fardée / Sont tous deux / De courte durée est de type a(5) a(5) b(3) a(5) : c'est donc un type de quatrain45. Voici un exemple amusant de tercet : Amours et mariages / Qui sefont par amour ettes / Finissent par noisettes. La structure en est a(5) b(7) b(5), il s'agit donc d'un authen tiquehaiku ! Examinons maintenant le proverbe espagnol Cuando las barbas / De tu vecino / Veas pelar / echa las tuyas / A remojar. Selon ce découpage, la structure métrique en est a(5) b(5) a(5) c(5) a(5). Elle est isométrique et de forme abaca : en métrique espagnole, il s'agit d'un type proche du romancillo46, disposition qui n'est pas répertoriée, en métrique fran çaise, dans les quintals usuels. Voici pour terminer quelques tercets, disposition métrique très fréquente dans le champ proverbial : Bonne renommée / Vaut mieux que / Ceinture dorée (a(4) b(3) a(4))47; Le gourmand / Creuse sa tombe / Avec les dents (a(3) b(3) a(4)); A la Chandeleur / L'hiver trépasse / Ou prend vigueur (a(4) b(4) a(4)). Cette façon de procéder permet même d'expliquer L'habit ne fait pas le moine crédité d'une moyenne de 4 par les sujets parlants. Si on le découpe à la façon d'un tercet - L'habit /Nefait pas /Le moine, il est de la forme a(2) b(3) b(2) pour les assonances en finale (pa / mwan'), et de la forme a(2) b(3) a(3) pour les allitérations à l'initiale (la / le), indépendamment de la symétrie 2/3/2. 45. Et d'un quatrain moderne de par son hétérodoxie : une des rimes est orpheline. Cette structure aaba est bien connue dans la métrique espagnole : il s'agit d'une cuarteta tirana, à caractère populaire. 46. Dans le romancillo authentique, à l'inverse de ce proverbe, ce sont les vers pairs qui sont assonances, et les impairs qui sont libres. 47. Pour les assonances finales, mais de forme a(4) a(3) b(4) pour les allitérations à l'initiale bo/vo. 18
  • 15. Nous arrivons ainsi au dernier point de la thèse que je souhaite défendre. (Tj) met en effet sur le même plan la rime et l'isosyllabisme : il est donc logique de se demander ce que les deux phénomènes ont en commun. Ma réponse sera que dans les deux cas, il s'agit non pas de structures rimiques, mais de structures rythmiques. Tant les rimes, les assonancements, les allitérations, que l'isosyllabisme ne sont pas là en tant que tels, mais en tant qu'indica teursd'une structure rythmique. Peu importe donc que le phénomène ait lieu à l'initiale, en finale, ou en position médiane : c'est la structure rythmique dans son ensemble qui compte. Ma dernière thèse concernant les [proverbe] sera donc qu'ils sont des occurrences de certaines configurations rythmiques. Je rejoins ainsi une thèse esquissée déjà dans Dessons ; 1984, qui voit dans les proverbes des schémas prosodiques. Quelles sont ces structures ? Une hypothèse tentante - mais qui reste à vérifier dans le détail - serait que ces schémas rythmiques sont en nombre restreint48, et qu'ils représentent une sorte de « poésie » naturelle propre à la langue, de la même façon qu'il y a en langue une astrono mie« naturelle », ou une biologie « naturelle ». C'est sans doute de cette poésie naturelle présente en langue qu'est née la poésie tout court, après une lente maturation. Cette hypot hèse de schémas rythmiques permet de se passer d'une autre thèse, tant discutable que coûteuse, qui est celle de la nature figée des proverbes. De nombreux arguments vont à l'encontre de la thèse du figement, d'autant plus que cette fixité est relative49. On com prend pourquoi si l'on admet la présence imperative d'une structure rythmique d'un type déterminé pour qu'une forme puisse être identifiée comme un proverbe. Pouvoir modifier sans altérer son caractère proverbial exigera en particulier de conserver le caractère mini malet autonome, l'aspect gnomique, et ou de conserver la même structure rythmique, ou de passer à une structure rythmique autre, mais toujours caractéristique du proverbe. On conçoit que si une telle tâche n'est pas totalement impossible, elle est cependant difficile, d'où l'illusion du figement. Voici maintenant quelques exemples de structures rythmiques. Je n'insisterai pas : d'une part, la place me manque, d'autre part, j'atteins là les limites de mes (faibles) connaissances dans le domaine de la prosodie. Ainsi, À la Chandeleur / L'hiver trépasse / Ou prend vigueur est certes du type a(4) b(4) a(4), mais présente aussi la configu rationrythmique ^j^>^>j. / <^>^^>j. / ^.^>^>s, en notant par ^ une syllabe non accentuée, et par i une syllabe accentuée50. Bonne renommée / vaut mieux que / Ceinture dorée semble avoir comme schéma prosodique jl ^j. / ^ ± ^ / ± y_>± , sauf erreur de ma part. Considérons maintenant Brouillard / En mars / Gelée / En mai. Il s'agit certes d'une structure rimique a(2) a(2) b(2) b(2), mais le schéma prosodique est encore plus intéressant : ^ ± / ^ ± I ^>± I ^±. Les phénomènes sont encore plus patents en espagnol, par suite de la présence d'un accent tonique incontournable, puisqu'il influe sur le statut syntaxique et sémantique. Soit El hâbito / No hace / El тоще. Il est certes de type a(3) a(3) b(3) pour l'assonance ha, et de type a(3) b(3) b(3) pour l'assonance e. Mais son schéma prosodique est parfaitement régulier :^±^1^±^1^>±^>ъх. Notre fameux quintil Cuando las barbas de tu vecino... (cf. supra) a également une structure prosodique régulière ^ ^ ^ ± ^>, avec accent tonique sur la quatrième syllabe de chaque « vers ». De ce qui précède, on peut tirer plusieurs conclusions. La première sera qu'il n'y aucune raison pour qu'un seul schéma prosodique soit à l'œuvre dans les proverbes. Il y 48. Ou du moins que les schémas de base sont peu nombreux, et que les autres configurations sont obte nues par combinaison de ces schémas de base. 49. La thèse du figement est critiquée dans Anscombre ; 2000 (à paraître). La fixité relative est argu- mentée dans Anscombre ; 1994, 1995, 2000. 50. Je me fonde sur le fait qu'en français, l'accent porte sur la dernière syllabe des syntagmes. 51. Rappelons qu'en espagnol, le nombre de syllabes d'un vers est le nombre de syllabes jusqu'au der nier accent tonique + une. 19
  • 16. a probablement plusieurs schémas possibles, ce qui expliquerait sans doute pourquoi on trouve aussi bien des proverbes en Qui. . . que d'autres en forme de phrases nominales. La seconde sera que chaque époque privilégie certaines structures prosodiques plutôt que d'autres, puisqu'elles proviennent de l'état de langue auquel elles sont attachées. Ce qui signifie que même s'il se peut qu'il y ait des structures parémiologiques communes à deux époques différentes, celles d'une époque ne permettent en aucune façon d'identifier celles d'une autre époque. C'est d'ailleurs ce que l'on constate dès lors qu'on se penche sur l'a spect diachronique de la question : en d'autres termes, il faut une étude complète de la métrique et de la prosodie de l'ancien français pour pouvoir décider si N'est pas or quanque luit est au Moyen-Age un [proverbe] ou non. 3.2. Textes proverbiaux et intertextes Je voudrais maintenant reprendre une hypothèse que je n'avais fait qu'effleurer52, et qui est le rôle du concept d'intertexte dans l'identification des [proverbe]. Si en effet ce qui vient d'être dit permet d'expliquer l'immense majorité des jugements des sujets parlants quant à la proverbialité ou non d'une construction, certains cas minoritaires ont le mauvais goût de rester opaques à l'analyse. Ainsi, les sujets parlants sont unanimes à voir un pro verbe dans Une hirondelle ne fait pas le printemps, ou dans Trop parler nuit, mais non dans les apparences sont trompeuses, alors qu'aucun phénomène métrique ne semble intervenir ni dans un sens, ni dans l'autre. On a des phénomènes analogues en espagnol : Las paredes oyen (= « Les murs ont des oreilles ») n'est généralement pas vu comme un proverbe, au contraire de En todas partes, cuecen habas 53, qui obtient une meilleure note. Pour interpréter ces phénomènes, j'adapterai librement certaines notions empruntées à l'analyse littéraire54. Je dirai qu'il y a une intertextualité dans un texte T lorsque T ne peut se comprendre qu'en faisant intervenir un autre texte T'. Je parlerai d'intertextualité forte si T' est explicité ou à tout le moins explicitable, et d'intertextualité faible si T ne fait intervenir que l'existence de T'. On remarquera que l'intertextualité est un phénomène tout à fait courant: ainsi, un énoncé comme Bugs Bunny est un lapin, mais il ne mange pas de carottes, n'est compréhensible que moyennant une intertextualité (forte) avec Les lapins mangent des carottes. En revanche, l'usage d'un mot comme etc. peut être un moyen de faire jouer une intertextualité faible. Il permet d'affirmer l'existence d'un discours sans l'expliciter ni le rendre explicitable. Dans le domaine sapiential, il est fréquent qu'on joue avec l'intertextualité forte. C'est ainsi qu'on dira Au royaume des aveugles. . ., À bon entendeur. . ., pour susciter une intertextualité qui ne peut conduire qu'à ...les borgnes sont rois, ...salut. Dans certains cas, cette intertextualité tend à s'effacer. Ainsi, À chacun son métier. . . ne convoque pas toujours de la part du vis-à- vis l'attendu . . .et les vaches seront bien gardées. On obtient un meilleur résultat avec II n'y a pas de sot métier. ..il n'y a que de sottes gens. D'où l'idée qu'on passe d'une intertextualité forte à une intertextualité faible, puis à l'absence d'intertextualité. Thèse que je voudrais appli quer à certains proverbes qui ne semblent pas présenter les structures rythmiques souhai téespour faire partie des [proverbe]. Je ferai donc l'hypothèse suivante : certains énoncés clos et minimaux sont des proverbes par le biais d'une intertextualité forte ou faible. Thèse que je vais maintenant illustrer sur le cas de Trop gratter cuit, trop parler nuit. Ce qui est inté ressant, c'est que la formule complète est rarement utilisée, on ne cite généralement qu'une des deux parties, qui peut être ou non complétée par l'allocutaire. Les deux parties sont par 52. Anscombre, 1999 ; p. 30. 53. Littéralement « Partout on cuit des fèves », i.e.« L'homme est le même partout ». 54. En particulier : M. Bakhtine, Théorie de la littérature, Seuil, 1965, Paris ; G. Genette, Palimpsestes, Seuil, 1982, Paris ; M. Riffaterre, « La trace de l'intertexte », La Pensée (1980), n° 215. 20
  • 17. ailleurs considérées comme des proverbes, ainsi que le tout, et ce dès le xnf siècle55. Ce qu'il faut dire à mon avis, c'est qu'il s'agit là d'un phénomène d'intertextualité. Ce n'est pas Trop parler nuit qui est proverbe, c'est Trop parler nuit + intertextualité. Dans le cas présent, il s'agit d'une intertextualité forte, elle est faible dans d'autres exemples. Considérons en effet le curieux cas de Une hirondelle ne fait pas le printemps. Son caractère proverbial persistant semble être dû à une intertextualité faible. A partir du modèle latin Una hirundo non effecit ver, a été formé semble-t-il, un dicton : Une hirondelle, en ce temps /Ne fait pas le printemps, à savoir a(7) a(7), puis le proverbe actuel - qui est métaphorique. Si je penche pour une inter textualité, c'est que ce proverbe est universel en indo-européen, avec une intertextualité bien attestée : espagnol (Ni) una sola golondrina hace verano, ni una sola virtud bien aventurado (entre autres variantes), portugais Nem um dedo faz тйо, пет uma andorinha faz verào, anglais One swallow does not make a summer, nor one woodcock a winter,. . .etc. Le modèle latin a pu ici jouer un rôle non négligeable dans la perception de l'intertextualité. Tant qu'il y a intertextualité forte ou faible, l'énoncé garde son caractère proverbial. Dès qu'elle disparaît, le caractère pro verbial s'atténue puis s'efface totalement. C'est ce qui s'est passé pour l'espagnol Las paredes oyen « les murs ont des oreilles ». Il s'agissait à l'origine d'un distique avec assonances Las matas nan ops, y las paredes han oídos. Il semble y avoir eu un certain nombre de cas intermé- daires, en particulier En consejas, las paredes han orejas et Las paredes han orejas y oídos. La langue moderne n'utilise plus haber que comme auxiliaire, et préfère résolument oido a oreja pour désigner la capacité auditive. D'où le recours au verbe oir « écouter », et une perte de l'intertextualité conduisant à celle de la proverbialité. Dans le cas de En todas partes..., le caractère proverbial est sauvé d'une part par l'assonance habas/partes, mais également par la conscience encore très vive d'une intertextualité avec У en mi casa, a calderadas. Si l'on admet ce que je viens de dire, on parvient à la définition suivante : (T2) Un proverbe est : a) Un discours ON-sentencieux. b) L'occurrence d'un schéma rythmique déterminé 56, présentant une parenté avec cer taines structures poétiques, moyennant parfois une intertextualité. Cette notion d'intertextualité nous permet d'aller encore plus loin. Il en existe en effet une espèce qui est la métatextualité. Je dirai que T présente une métatextualité s'il se pré sente comme un commentaire sur un autre texte T'. Par exemple T = Ce que tu dis n'a ni queue ni tête est un exemple banal de métatextualité. Remarquons qu'elle peut être forte (T' est présent) ou faible, comme dans l'exemple précédent. Nous allons voir que ce mécanisme explique la formation de proverbes à partir de textes littéraires plus vastes. Il a été souvent remarqué, en effet, que des proverbes se forment à partir de certains textes littéraires, ainsi des fables, pour ne citer que l'exemple le plus connu. Or il nous semble qu'une telle fo rmation est en fait due à un mécanisme de métatextualité. Dans un premier temps et une situation spécifique donnée, on cite x vers par exemple d'une fable connue et d'un auteur connu de tous, en les présentant comme s'appliquant à la situation particulière par suite d'une certaine analogie avec la fable dans son entier. Il s'agit alors d'une métatextualité forte. Puis les x vers sélectionnés s'incorporent peu à peu la capacité à caractériser une classe générique de situations - peut-être par un mécanisme proche de la délocutivité57, la métat extualité s'affaiblissant à l'inverse, pour disparaître complètement. On comprend que les morales des fables se prêtent particulièrement bien à ce jeu métatextuel, puisque par nature, elles sont une espèce de résumé-commentaire de la fable tout entière. 55. Cf. les attestations de Morawski et Schutze-Busacker. 56. Un travail qui reste à faire est celui de déterminer la liste des schémas rythmiques concernés, ainsi que leur lien - que nous n'avons fait qu'esquisser - avec les structures poétiques. 57. Cf. ici même l'article sur ce point de L. Perrin. 21
  • 18. 4. Les proverbes ne sont pas une classe à part 4.1. Les slogans Contrairement à une opinion bien ancrée qui range les proverbes dans le fourre-tout des curiosités folkloriques, je voudrais argumenter maintenant que les structures prover bialesfont partie d'une classe plus vaste, dans laquelle on rencontre aussi les slogans et les comptines, comme je m'en étais déjà expliqué dans Anscombre ; 1997, 1999. Un point doit être précisé d'entrée : quand je compare les proverbes et les slogans, je parle de ceux des slogans qui ne proviennent pas d'un détournement de proverbes. Le cas des détourne mentsa fait l'objet de nombreuses études, cf. en particulier Grésillon-Maingueneau ; 1984, et Grunig ; 1990. De tels slogans ont évidemment une structure proverbiale, puisque tout a été fait dès le début pour ça. Certains ont d'ailleurs connu un destin inattendu, ainsi On a toujours besoin de -petits pois chez soi, qui comme l'original, présente une assonance soin/soi, une isométrie 6+6, et surtout une parfaite symétrie rythmique, à savoir :^>^^>±/^>±// y~>^^ ± I_> jl. Signalons le très joli et récent En abril, telepizzas a mil sur le modèle de En abril, aguas mil. Je m'intéresserai ici aux slogans qui n'ont pas été obtenus par détourne ment,et qui ont déjà fait l'objet de plusieurs études58. Ce qui me paraît non seulement frappant, mais instructif, c'est qu'ils présentent exac tement les mêmes structures rimiques et rythmiques que celles que nous avons rencontrées dans le champ parémiologique. En voici quelques exemples. Tout d'abord, les distiques sont chose commune dans le domaine des slogans : Le thon /C'est bon (a(2) a(2), ^ j. / ^ j.) ; Un prix à croquer / Des couleurs à craquer (Citroën ; a(5) a(6), ^ j.<^^>j. / ^,^j. ^ ^j.). On a même des alexandrins : Les desserts Brédélices / Une envie, un délice (a(6) a(6), ^ ^ ± ^ ^ ± / ^> ^j ± uui).Ilya également des tercets : MMA / Zéro tracas / Zéro blablas (a(3) a(4) a(4)) ; Meule d'or / Si je t'attrape /Je te mords (a(3) b(4) a(3), ^^jl/^^^j-l/^^jJ.). Les quatrains semblent plus rares, voici cependant un candidat : Et badadi / Et badadoi / La meilleure eau /C'est la Badoit (a(4) b(4) c(4) b(4), et surtout une structure rythmique régulière ^j ^ ^> j- / k_j ^> ^> s / <_j ^> ^j s / ^_j <_j ^> s). Enfin, ces procédés se retrouvent dans d'autres langues que le français. Ainsi en espagnol: Cuando haces pop / Ya no hay estop (Chips Springles, a(6) a(6), ±^± ^ ± / ± ^± y_,±, et une remarquable symétrie assonantique de patron a о a e o), en anglais Oh my Goodness / Guiness, en allemand, avec l'exemple remar quable de Katzen wtirden / Whiskas kaufen, isométrique, avec assonance en finale, et allit érations à l'initiale en chiasme Katzen / kaufen // Wtirden / whiskas. On peut remarquer au passage que, si besoin est, les publicistes n'hésitent pas à recourir aux mêmes procédés que les proverbes pour assurer la présence de la structure désirée. Ainsi la rime, dans le cas de Le bon rize /C'est Perlitz, n'est atteinte que moyennant une prononciation fautive. Bien entendu, la question qui se pose immédiatement est celle de la raison qui pousse les publicistes à utiliser de telles structures pour arriver à leurs fins. Je commencerai dans un premier temps par distinguer en fait deux types de slogans : les slogans généraux, et les slogans publicitaires. La première catégorie comprend les slogans qui proviennent de la collectivité elle-même, de façon explicite. Ainsi : Quand les parents bo ivent/Les enfants trinquent, Boire ou conduire /II faut choisir, Un verre ça va /Deux verres, Bonjour les dégâts, La femme au volant /La mort au tournant, Courrier mal adressé / Courrier retardé (PET), Qui bus resquille / Sa propre poche il pille (RATP, 1996), Qui demande chemin au contrôleur / Est rendu en temps et en heure, ...etc. Le fait que la collectivité s'y exprime explicitement, qu'il s'agisse de thèmes très généraux et très banals, ainsi que leur structure proverb-like leur 58. Cf. par exemple Herrero-Cecilia ; 1995. 22
  • 19. confèrent un impact certain. On peut d'ailleurs remarquer qu'ils ont une tendance certaine à dériver du slogan vers le proverbe, ce qui pour certains d'entre eux est en train de se faire. On le voit au fait qu'ils admettent la combinaison avec Comme le dit la sagesse populaire : Comme le dit la sagesse populaire, quand les parents boivent, les enfants trinquent ; Comme le dit la sagesse populaire, boire ou conduire, il faut choisir. On imagine mal en revanche, Comme le dit la sagesse populaire, qui bus resquille sa propre poche il pille, du moins pour l'instant. C'est sans doute dû au caractère trop « ciblé » (le bus) du slogan. On aurait beaucoup plus facilement Comme le dit la sagesse populaire, qui partout resquille, sa propre poche il pille59. La deuxième catégorie de slogans sera constituée par ceux qui mettent en jeu un nom propre, celui de la marque qu'ils vantent. Il peut bien sûr faire partie intégrante du slogan - Ça vous a plu, c'est Lustucru, ou figurer à côté du proverbe sur un support commun - Un volcan s'éteint, un être s'éveille (Volvic, 1992). Or on pourrait nous objecter que la présence (et elle est voulue) d'un tel nom propre est un argument contre le rapprochement entre les slo gans publicitaires et les proverbes, dans la mesure où elle renvoie explicitement à l'auteur spécifique du slogan. En fait, on se retrouve dans le même cas de figure mutatis mutandis que lorsque la morale d'une fable de La Fontaine en vient à passer en proverbe, par exemple Rien ne sert de courir il faut partir à point. Cette forme a bien sûr un auteur, mais lors de son usage en proverbe, l'énonciation la présente comme issue de la collectivité. La ques tionn'est pas d'avoir ou de ne pas avoir un auteur spécifique, elle est pour une forme sen tencieuse d'être ou non présentée comme l'œuvre d'un tel auteur spécifique ou pas. C'est ce qui confère au slogan sa force persuasive. Bien qu'ayant un auteur bien spécifique - la marque qu'il défend - il se présente cependant comme la voix de la « sagesse populaire ». En adoptant le vêtement du proverbe, le slogan en acquiert la force inhérente à tout argu ment d'autorité. Notons l'impact infiniment plus profond d'une forme proverbiale comme Ça vous a plu, c'est Lustucru, face à une formulation directe à auteur spécifique, par exemple une boîte de pâtes déclarant Nous plaisons à tout le monde. En fait, le slogan est à rapprocher non pas du proverbe, mais de l'adage, au sens intuit ifhabituel de ces deux termes. On peut en effet remarquer que les proverbes reposent sur un mécanisme de type « implication en langue », i.e. comme je l'ai noté plus haut, une rela tion argumentative de type « de P on peut tirer Q ». Or dans le cas des adages et de certains dictons, Q est très particulier : il s'agit d'une prescription, d'une norme d'action. Ainsi, en disant Un binage vaut deux arrosages, je n'explique pas que si x est un binage, x vaut alors deux arrosages, mais bel et bien que « II faut biner ». De même, en disant Un mauvais arran gement vaut mieux qu'un bon procès, je donne le conseil « Évitez les procès ». En revanche, II n'y a pas de fumée sans feu fait intervenir quelque chose comme « Tout phénomène x a une origine ». En ce sens, les slogans sont proches des adages : Ça vous a plu, c'est Lustucru a apparemment une structure de surface « Si x vous a plu, alors x = Lustucru », mais les appa rences sont trompeuses. Un tel slogan signifie en fait Consommez Lustucru, et se comporte de ce point de vue exactement comme Un seul dieu adoreras ou Tu ne tueras point. 4.2. Les comptines Je ferai un autre rapprochement, à savoir entre les structures proverbiales et les compt ines, en reprenant certaines conclusions de Anscombre ; 1999. Faute de place, je ne pourr aiici entrer dans le détail, et en particulier ne pourrai examiner le traitement des comptines tel qu'il a été fait par Guéron ; 1974, ou Cornulier ; 1983, 1985. 59. Ce qui montre que non seulement un proverbe est une phrase générique, mais que de plus le thème d'un proverbe doit aussi être générique, i.e. être susceptible d'être applicable à des classes générales d'obj ets. 23
  • 20. Si la structure poétique des comptines a déjà fait l'objet d'études systématiques, le ra pprochement avec les proverbes n'a que plus rarement été signalé. Signalons quand même Frenk ; 1997, qui voit un lien entre les proverbes et les chansonniers populaires espagnols des XVIe et xvne siècles, quant aux moyens poétiques utilisés60, et estime que la zone de séparation est floue. Voici un très bel exemple de texte moderne qui est à la frontière entre la poésie et la comptine : // tombe de l'eau /Plic ploe plac /II tombe de l'eau / Plein mon sac /II pleut, ça mouille / Et pas du vin / Quel temps divin / Pour la grenouille61. Amieiro ; 1997, dans son étude des comptines compilées par H. Pourrat, parle à propos des formules qu'il y a rencontrées de manifestations parémiologiques. Je me contenterai ici de commenter quelques exemples, choisis dans diverses langues, et concernant des comptines extrêmement courantes. Je commencerai par une comptine encore très utilisée, ce qui n'est pas toujours le cas62, à savoir Donner, c'est donner. Reprendre, c'est voler. On peut y voir un simple distique a(5) a(5), mais on perd alors la répétition donner/donner, ainsi que le parallèle C'est donner/C'est voler. Il est sans doute préférable d'y voir un quatrain a(2) a(3) b(2) a(3), dont la structure aaba est la même que celle de Ciel pommelé. . . (cf. supra). La structure rythmique y est par ailleurs tout à fait remarquable : <^>± / ' ^j^i-L / ' <^±/^>^>J.. Son homologue espagnol Santa Rita, Santa Rita, Lo que se da no se quita, peut être vu aussi comme un distique Santa Rita, Santa Rita / Lo que se da no se quita, de forme a(8) a(8), mais perd alors la répétition de Santa Rita, et l'assonance en a avec lo que se da. On peut y voir un quatrain Santa Rita / Santa Rita / Lo que se da / No se quita, de forme rimique a(4) a(4) b(4) a(4), mais de schéma rythmique ±^±^> / jl^>j.^ / ^^^J. / ^>^j. ^. Les distiques sont d'ailleurs rares dans le domaine des comptines, qui ont habituellement recours à des structures moins brèves, et parfois même fort longues. Ainsi Un deux trois / Allons dans les bois / Quatre cinq six / Cueillir des cerises / Sept huit neuf/ Dans mon panier neuf I Dix onze douze / Elles seront toute rouges, qui est un huitain de forme a(3) a(5) b(3) b(5) c(3) c(5) d(3) d(5). En voici cependant une : II pleut, il mouille / C'est la fête / A la grenouille, a(4) b(3) a(4). On trouve aussi des tercets, par exemple J'ai bien mangé, j'ai bien bu /J'ai la peau du ventre bien tendue /Merci petit Jésus. Cependant, alors que les proverbes vont rarement au- delà du quintil, les comptines de plus de cinq « vers » ne sont pas rares, par exemple Une souris verte. . .(un neuvain dans ma version). Bien entendu, les comptines se retrouvent dans toutes les cultures. En voici quelques-unes très connues : espagnol Chocolate / Molinillo / Corre, corre /Que te pïllo, a(4) b(4) a(4) b(4) ; catalan Que portes en aquest cistell / Figues de moro, figues de moro / Que portes en aquest cistell / Figues de moro, i un tortell, a(8) b(10) a(8) a(8) ; anglais Oranges and lemons / Say the Bells of Saint Clements / You owe mefive farthings / Say the Bells of Saint Martins / When will you pay me / Say the Bells of Old Bailey / When I grow rich / Say the Bells of Shore ditch (« The Bells of London »), a(5) a(7) b(5) b(7) c(5) c(7) d(4) d(6), i.e. un huitain à rimes plates63. Je n'irai pas plus loin, ne prétendant ouvrir ici que la voie d'une exploration qui reste à faire de façon précise et détaillée. Je n'avais d'autre but que de montrer que loin d'être un 60. Frenk renvoie à ce propos à Sanchez Romeralo A., 1969. El villancico. Estudio sobre la lirica popular en los siglos XV y XVI, Gredos, Madrid. 61. Richepin, La chanson des gueux. On remarquera la parenté avec la comptine II pleut, il mouille / C'est la fête à la grenouille. On remarquera aussi l'intervention de formations onomatopéiques, qui font intervenir - comme noté dans Anscombre ; 1999, des règles semblables à celles étudiées ici. 62. Par rapport aux proverbes, les comptines semblent avoir une vie beaucoup plus agitée, et, tout comme les jeux enfantins, être sensibles à des phénomènes de mode. 63. Je ne considère ici que le nombre de syllabes. On trouvera dans Guéron ; 1974, une étude complète des nursery rhymes dans le cadre de la théorie métrique de Halle-Keyser. 24
  • 21. phénomène marginal, les proverbes participent pleinement de la structure de la langue à laquelle ils appartiennent. Ce qui revient à dire qu'il n'y a pas dans un système de manif estations isolées du reste du système, pas d'éléments « folkloriques ». 5. En guise de conclusion Pour conclure ce long exposé sur rime et rythme dans les proverbes, j'aimerais m'aven- turer à la frontière entre la linguistique et l'ethnologie, pour répondre à la question que cet article induit de façon incontournable. Pourquoi les proverbes, mais aussi les comptines et les slogans ont-ils recours à de tels schémas rythmiques, qu'ils soient simplement rimiques ou non ? Une explication fréquemment avancée est que ces structures rythmiques auraient essentiellement une fonction mnémotechnique. Il me semble que cette explication a le grand inconvénient de ne rien expliquer du tout. En effet, qu'il soit plus facile de retenir une structure rythmée qu'une structure non rythmée relève du domaine de l'évidence. Mais cela ne signifie pas que chaque fois qu'il y a structure rythmique, sa motivation soit la mise en place d'un procédé de mémorisation - à moins de confondre condition suffi sante et condition nécessaire. Il reste en effet à montrer que cette mémorisation ne peut se faire autrement. Or les arguments à l'encontre de ce point de vue sont légion. Les partisans de cette vulgate se contredisent en effet, puisque d'une part, ils invoquent un procédé mné motechnique, et d'autre part affirment à tous vents qu'on assiste à une disparition des pro verbes. Or si une telle disparition a effectivement lieu, il n'y a plus besoin de procédé mnémotechnique pour retenir les quelques centaines de proverbes que tout un chacun connaît. Par ailleurs, on ne comprend pas pourquoi on n'aurait pas recours à ces mêmes procédés dans un domaine non en voie de disparition mais bien vivant, celui des locutions figées, bien plus important en nombre que celui des proverbes. Ou alors, il faudrait admettre que, pour des raisons mystérieuses, la mémoire humaine est capable de retenir sans artifice des milliers de mots et de tournures, mais buterait devant quelques centaines de formes. Comment se fait-il, par ailleurs, que nos manuels de mathématiques, de litt érature, ou de physique, n'utilisent pas ce merveilleux moyen de mémoriser sans effort ? Il y a plus : il existe effectivement des moyens mnémotechniques utilisant des structures ryth miques. Ainsi Le carré de l'hypothénuse/ Est égal si je ne m'abuse / À la somme des carrés / Des deux autres côtés, de forme a(8) a(8) b(6) b(6), et ce n'est pas le seul cas64. Ce qui est remar quable, c'est que de telles « formules » ne se substituent jamais à la formule originale, avec laquelle elles coexistent. Concluons : les formules rythmées et les formules non rythmées ne se distinguent pas en ce que les unes seraient plus facilement mémorisables que les autres, mais en ce qu'elles appartiennent à deux registres différents. On peut même observer qu'ils sont parfois incompatibles. Imaginons, en reprenant un exemple de Anscombre ; 1994, qu'un garage affiche l'avertissement banal suivant : Toute heure commencée est entièrement due. Il est tout à fait remarquable qu'un tel avertissement ne puisse être formulé, dans ce contexte, à l'aide d'une structure proverbiale comme Heure commencée, heure due. À quoi tient cette différence de registre ? On peut remarquer qu'une des différences fon damentales entre les deux énoncés génériques typifiants a priori Les voitures ont quatre roues et Qui veut la fin veut les moyens (par exemple) est que la seconde admet une combinaison avec Comme le dit la sagesse populaire que la première refuse. En d'autres termes, elles n'ont pas le même ON-locuteur. C'est selon moi à cette différence de ON-locuteur que renvoie la 64. En voici un autre : La corneille sur la racine de la bruyère / boit l'eau de la fontaine Molière. 25
  • 22. présence de structures rythmiques. Tentons de pousser plus loin l'analyse. La notion de rythme renvoie ipsofacto aux deux notions de chant et de danse, dont on ne saurait la sépar er.Elles étaient d'ailleurs inséparables à des époques antérieures, comme cela a été remar quépar plus d'un, étant bien entendu que le chant dont il s'agit s'appellerait plutôt mélopée de nos jours. Le lexique témoigne d'ailleurs d'une telle parenté, tant sur le plan synchro- nique que diachronique. À commencer par le verbe chanter lui-même, qui signifie certes « chanter (une musique, une chanson) », mais aussi « célébrer » (chanter les louanges de que lqu'un)^ dire » (Qu'est-ce que tu me chantes là ?), y compris chanter ses quatre vérités à quelqu'un « dire de façon irréfutable ». Par ailleurs, on scande aussi bien une chanson qu'un vers, scander étant par ailleurs apparenté à échelle, qui, dans de nombreuses langues, renvoie aux gammes musicales. La métrique renvoie à la poésie (le mètre) mais aussi à la mesure music ale, qui est éventuellement marquée par un métronome. Les vers ont des pieds, et on bat la mesure aussi avec les pieds. Signalons enfin que la strophe désignait à l'origine le tour d'aut elaccompli par le chœur grec sur une certaine cadence de marche (ou de danse) indiquée par un chant. L'anti-strophe désignait le tour inverse du précédent, exécuté sur un chant dont la structure métrique était formellement calquée sur celle de la strophe. On voit à quoi conduit tout ceci : les structures rythmiques renvoient à la parole sacrée qui s'oppose à la parole profane, dans un sens que je voudrais préciser pour terminer. On peut en effet remarquer que l'homme est depuis toujours le siège d'un antagonisme fondamental entre ce qu'on pourrait appeler la nature et la culture, i.e. entre les lois naturelles ou présumées telles et les lois artificielles. Ainsi, au discours rhétorique, qui utilise les garants naturels que sont par exemple les proverbes, s'oppose le discours logique, qui forge ses propres évi dences. C'est pourquoi le plus génial des astronomes pourra dire sans problème que le soleil se lève ou se couche, se plaçant alors sur le plan rhétorique et non logique. Parmi les lois naturelles, certaines sont considérées comme l'expression directe de la nature des choses : je pense que les proverbes, en tant qu'ils sont des croyances collectives, ressortis- sent de cette catégorie65. Comme les textes religieux donc, ils manifestent des structures rythmiques, par lesquelles la rime s'oppose à la raison. Les textes religieux sont d'ailleurs destinés à être chantés, voire dansés et mimés, et l'on sait que les comptines sont très la rgement considérées comme des formes altérées et opacifiées de rituels religieux anciens. On peut par ailleurs remarquer une certaine parenté entre les proverbes et les mythes : tout comme les mythes, les proverbes sont des croyances collectives, et représentent un mode de connaissance subjectif - sans distance entre le sujet et l'objet - face à un mode de connaissance objective qui coexiste parallèlement au précédent. Il s'agit dans les deux cas de vérités éternelles, immédiates, et fondant souvent des pratiques exemplaires. C'est cette dimension mythique qui confère au proverbe, parmi d'autres formes de la parole d'autor ité,cet extraordinaire pouvoir de conviction. Et le slogan publicitaire ne s'y est pas trompé, qui emprunte au proverbe sa parure. Notons pour finir que les grands textes religieux présentent souvent des assonances, allitérations, chiasmes, etc., semblables à ceux trouvés dans les proverbes : qu'on pense par exemple à l'Ecclésiaste. 65. Je pense que les onomatopées sont également l'expression directe de la nature des choses (mais ne sont pas des croyances collectives, bien évidemment). Elles présentent d'ailleurs certaines structures - redoublements, assonances, allitérations, analogues à celles présentes dans les proverbes. 26