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Que sont devenu
nos usines ?
«Grouillez-vous de charger, j’ai le mal de mer !» - «Oh pébron, on est à quai ...» Une journée normale aux abords des tuieries de
ues
EDITO
A
Marseille, il n’y a pas que le Vieux Port. Vieille
de plus de 2600 ans, la cité phocéenne, place
forte du commerce méditerranéen, est égale-
ment riche d’un passé plus récent. Pendant les
XIXème et XXème, elle a vécu dans la fièvre
une grande aventure industrielle dont per-
sonne, aujourd’hui, ne semble se souvenir.
Pendant près de deux siècles, les usines se dispersent aux
quatre coins de la ville et dans des domaines aussi diversifiés
que l’huile, le savon, les pâtes alimentaires, les alcools ou les
tuiles, mais aussi dans des industries lourdes et polluantes.
Dopée par le dynamisme de son port ou l’aventure coloniale, cette
industrie bouillonne et engendre de grandes sagas familiales, à
l’image de Ricard, Noilly Prat ou Rivoire et Carret. Elle imprime
pour longtemps la culture ouvrière dans les quartiers. Pour Xavier
Daumalin, professeur universitaire et spécialiste de l’histoire in-
dustrielle marseillaise, « si la ville a fait table rase du passé, c’est
pour s’engager dans une économie tertiaire ». La plus ancienne
cité de France, c’est vrai, n’a pas le goût du souvenir. Elle vit au
présent, dans l’urgence, quitte à perdre quelques clés précieuses
qui, selon le professeur, « nous permettraient de revoir notre vi-
sion globale de la cité.»
«Ce n’est pas seulement une mémoire du bâti, poursuit-il,
c’est aussi celle des gens ». Celle des ouvriers de Marseille
et d’ailleurs, tous ceux qui sont venus, d’abord d’Italie, puis
du Maghreb et des autres pays Africains, pour pallier au
manque de main d’œuvre. La terre elle-même se souvient,
comme à Montredon avec l’usine Legré-Mante. « Jusqu’à
Callelongue, on y a fait du souffre, de l’acide, du plomb … Des
industries hyper polluantes en périphérie de la ville » rappelle
le profeseur Daumalin.
La France prend conscience de son patrimoine industriel en
1986 et décide d’en faire l’inventaire. Alors que la plupart des
villes du pays s’exécutent rapidement, Chip Buchheit,
historienne, n’est missionnée qu’en 2012 à Marseille pour
accomplir cette tâche. Mission plus ardue que prévue : « Sur
les deux tiers de la ville, j’ai déjà recensé plus de 1800 usines
de plus ou moins grande taille, et souvent dans un piteux état»
soupire-t-elle, et son inventaire est loin d’être terminé. « Les
politiques se désintéressent de ce patrimoine, et les promo-
teurs immobiliers en profitent ». Il y a urgence.
« Il a fallu faire le deuil de l’ère industrielle, explique Xavier
Daumalin, mais aujourd’hui, je sens que ça bouge ».
D’anciennes usines ou fabriques sont réhabilitées en lieux de
culture, comme la Friche de la Belle de Mai, le Dock des Suds,
le Silo … Et peut-être, bientôt, l’usine Rivoire & Carret. Il y en
aura d’autres. Marseille se réveille enfin. Elle a compris qu’elle
ne peut se projeter dans l’avenir sans s’assurer de son passé.
Vincent Orsini & Kevin Derveaux
e l’Estaque. Crédit photo : Pas nous.
Fou
d’elle
1860, naissance à
Lyon de Rivoire &
Carret, futurnuméro
un des pâtes alimen-
taires. En 1890, l’en-
treprise s’implante à
Marseille dans la
vallée de l’Huveaune
et devient l’usine
emblématiquedu
quartier de la Valba-
relle. Henry Grivot,
88 ans, lui a voué
toute sa vie d’ouvrier.
E
lle gît là, géante de béton, entre les
rumeurs de l'A.50 et les klaxons du
boulevard de la Valbarelle. Déjà 11
ans que l'usine agroalimentaire Ri-
voire & Carret somnole dans le
11ème arrondissement de Marseille.
Du haut de sa longue cheminée, elle aperçoit ce
matin un vieil ami. L'homme de 88 ans la regarde
sans un mot. Henry Grivot est figé devant l'entrée.
Un portail qu'il a pourtant franchi des milliers de
fois, pendant 39 ans, avant de prendre sa retraite en
1982.
Il s'approche de la façade et s'immobilise sur la
gauche, devant une grande porte vitrée. « C'est par
là qu'entraient tous les ouvriers », explique l'ancien
agent de maîtrise. Des décennies de souvenirs sous
ses yeux. Les ouvriers vont et viennent, le vacarme
des machines, les allers et retours des camions,
l'ambiance des pauses casse-croûte ou des ves-
tiaires. 648 employés travaillent ici entre les années
50 et 60. Rivoire & Carret domine alors le marché
des pâtes alimentaires... Mais aujourd'hui, c'est
calme plat.
Douce nostalgie
Bien que la communauté urbaine occupe une partie
des locaux, 13521 m2 sont totalement désaffectés.
Le long de la façade Sud-Est, derrière les vitres bri-
sées, un intérieur en piteux état. Un peu partout, à
l'extérieur, la verdure jaillit du béton et se réappro-
prie les lieux. Les détritus jonchent le sol. « Ici, il y
avait des potagers, des vergers et même des vaches
pour le lait », décrit le guide en pointant du doigt
une pile de pneus à l’autre bout du bâtiment. Henry
Grivot est touché. « Ça me chagrine de voir l'usine
dans cet état ». Pas un mot de plus. L'homme est
réservé, pudeur sentimentale. Les verres fumés des
lunettes cachent un regard triste. Cette usine, c'est
son passé, son histoire.
Comme pour de nombreux habitants du quartier, la
vie d'Henry Grivot est liée à celle de l'usine Rivoire
& Carret. Et ce n'est pas un souvenir douloureux.
Plutôt la mémoire d'une belle époque. Un âge d'or
où « on travaillait avec plaisir » souffle-t-il en
continuant sa progression sur le site. Il se tourne
pouce tendu vers le haut, « c'était des patrons
comme ça ! ». Personnes généreuses, humaines,
icônes paternalistes. Il se souvient du taxi envoyé
après ses 3 mois d’hospitalisation pour une dysen-
terie amibienne, des soins médicaux gratuits à l'in-
firmerie de l'usine, de l'assistante sociale, des
layettes offertes à chaque naissance ou encore des
cadeaux de Noël pour les enfants jusqu'à 14 ans.
La majorité des ouvriers était logée un peu plus haut
dans la cité Michelis, construite pour eux en 1934.
« A la débauche, on allait se baigner dans l'Hu-
veaune. On mangeait des pommes piquées dans les
vergers et on se reposait à l'ombre des tilleuls. Et
le soir, on dansait au baleti' ». Henry Grivot sourit.
Il savoure un instant ces flash-back idylliques.
L’usine tissait les liens sociaux qui se délitent au-
jourd’hui. Mais elle n’a peut-être pas dit son dernier
mot. La cathédrale de béton songe à se métamor-
phoser.
Lutte pour la réhabilitation
En 2004, les habitants de la Valbarelle se mobilisent
et montent au créneau, le Collectif Médiathèque Ri-
voire & Carret est né. Commence alors un long
combat pour la réhabilitation du bâtiment en lieu
culturel. L’occasion pour celle que l’on surnomme
la dame blanche de redevenir le ciment social du
quartier. 2012 récompense 8 années d'efforts,
l’usine est classée patrimoine XXème. Un label du
Ministère de la Culture qui lui permet d’échapper à
la démolition.Aujourd'hui, 2 ans plus tard, pas l'om-
bre d'une rénovation. L'offensive associative se
poursuit. Henry Grivot espère voir revivre ces murs.
Il revient vers l'entrée et stoppe net devant un bâti-
ment proche du portail. C'était la zone de paque-
tage. « J'ai longtemps travaillé là. Et c'est ici que
j'ai connu ma pauvre femme ». A sa connaissance,
au moins une vingtaine de couples se sont rencon-
trés à l'usine avant de se marier. Bien plus que fer-
raille et béton, ce bâtiment est imprégné de l'histoire
industrielle de Marseille et de ceux qui l'ont faite.
« On se connaissait tous et on se côtoyait constam-
ment, on formait une famille ». Et c'est tout simple-
ment ce qu'Henry Grivot souhaite retrouver.
Texte Kevin Derveaux Photo Vincent Orsini
E
ntre le Vieux Port et les Goudes, il y a
Montredon. Au centre du quartier, l’u-
sine morte de Legré-Mante. Le Bar
Amical est juste en face et Jojo, la patronne,
se souvient du temps où ses “minots” se
chamaillaient autour d’un Ricard. Des
cinquante ouvriers laissés sur le carreau en
2009, combien passent encore la voir ? Qua-
tre, peut être cinq, dont ce “petit” qu'elle
aime bien, reconverti boulanger à la Pointe
Rouge. Jojo a fini par se résigner: “certains
ne veulent plus voir l’usine, d’autres sont
allés loin pour trouver du travail”. Après avoir
expulsé l'industrie vers les côtes environ-
nantes, Marseille relocalise dans sa “ban-
lieue”. Et ses petits quartiers, anciens lieux
de pêche et d’industrie, s’embourgeoisent.
Depuis la liquidation judiciaire, un imposant
projet immobilier menace la quiétude du vil-
lage. “S’ils les font leurs immeubles, ils vont
mettre un bordel pas possible à tout remuer,
on va tousser de la poussière !”. Josiane ig-
nore la véritable menace : exhumer deux
cents ans de pollution lourde. René, 76 ans,
excédé : “Toujours cette usine, ils nous em-
merdent avec cette usine ! Qu’ils la démolis-
sent et on en parle plus !”. Pour comprendre
l’intérêt du promoteur pour cette terre meur-
trie par l’exploitation chimique, il faut prendre
de la hauteur.
En longeant le grillage rouillé, on domine rapi-
dement les toits de briques. Une cheminée
rampante, unique en France, s’échappe de la
forêt pour se lover à flanc de colline. On se
tourne et c’est l’image d’Epinal : la garrigue
et les roches claires plongent directement
dans le bleu de la Méditerranée, délavée par
l’horizon. Enfant, Françoise de Boisfleury,
surnommée la Comtesse, avait pour habitude
En 2009, la fermeture de l’usine Legré-Mante de Montredon
clôture deux cents ans d’histoire ouvrière. Le paysage idyllique attire l’exploitation
immobilière, ignorant une pollution des sols généralisée. Entre ciel d’azur et terre viciée,
récit d’un trompe-l’œil.
Arsenic vue sur mer
La cheminée, point culminant du village, ancre l’usine dans le paysage.
“à tout remuer on va
tousser de la poussière !”
de se promener dans la pinède. Ses ancêtres
achètent le terrain à la fin du XIXe siècle et le
cèdent en 1860. L'usine c'est son paysage.
C'est une vieille amie. Un paradis provençal,
un paradis nostalgique, un paradis souillé.
Chaque pied de thym, chaque chêne absorbe
l'arsenic, le cadmium, le cyanure… Le con-
traste est invisible, donc saisissant : cette na-
ture foisonnante prend ses racines dans le
poison. La cheminée rampante est entière-
ment contaminée. On imagine le village en
1900, surplombé par la fumée de plomb, noire,
opaque, toxique. Les métaux lourds s’insinuent
partout. Ils s’incrustent dans les sédiments, in-
filtrent la nappe phréatique et glissent jusqu’à
la mer. L'argument n'est guère vendeur. Les
balcons avec vue sont préférés aux jardins
vénéneux.
Le promoteur veut vendre du fantasme. Une
carte postale à sept mille euros le mètre carré.
Ou serait-ce juste le prix de l’enveloppe ? Les
habitants de Montredon ont fait front pour
s’opposer à ce cache-misère, jugé bancal et
disproportionné. En juillet 2013, ils savourent
leur première victoire : le tribunal administratif
annule le permis de construire. Philippe
Dadena, farouche opposant au projet, redoute
une dépollution aux conséquences désas-
treuses : « Commencez à creuser et un nuage
toxique s'étendra jusqu'à la Pointe Rouge.
L’enfouissement au béton, à la manière du nu-
cléaire, est la seule solution viable. ». La gêne
occasionnée par le ciment est aisément per-
ceptible. La vue serait scarifiée, le rêve brisé.
Les murs de Legré-Mante, couverts de graf-
Gilles Margnat rachète l’usine Legré-Mante en 1979. Le site se démarque vite par la qualité
de sa production : la pureté de l'acide tartrique de Montredon est internationalement reconnue.
Le nouveau millénaire change la donne. La concurrence chinoise fait lorgner Margnat du côté de
l'immobilier, dont les prix explosent. C’est une lente descente aux enfers qui s'annonce pour
les salariés, forcés de pratiquer leur savoir faire dans des locaux plus insalubres d’année en année.
Le paroxysme de la détresse est atteint le 23 juillet 2009: par décision du tribunal de commerce,
l'entreprise est déclarée en liquidation judiciaire. Quarante-huit salariés sont licenciés, sans le moindre
plan social. Douze d'entre eux décident d'occuper leur ancien lieu de travail. Ils se refusent à accepter une
disparition si brutale. S'en suit une occupation engagée, une solidarité sans faille des riverains et,
finalement, la confirmation par la Cour d'appel d'Aix de la décision du Tribunal de commerce.
Le cercueil est définitivement scellé. Le 14 décembre, les CRS ont pour ordre d’expulser les irréductibles.
Quand ils sortent de l’usine, bredouilles, les Legré-Mante les attendent au bar d'en face.
Legré-Mante:ledernierdrameouvriermarseillais
Unique en France, la cheminée rampante est complète-
ment contaminée au plomb.
fitis, illustrent une vérité cinglante. Quand la
plainte d’un homme n’est plus entendue, il
l’écrit. « Rien n’arrête un homme qui se bat
avec détermination pour ses droits » inscrit
un optimiste. L’heure est aux accusations en-
ragées : « voleurs », « menteurs », « escrocs
»… Au silence des puissants, les sacrifiés
n’ont d’autre réponse que la volonté du dés-
espoir : « Faut-il brûler pour que l’on s’occupe
de nous ? ».
Texte et photos Romain Truchet
« Qui vous dira ? »
Qui pour conter l’Histoire industrielle de Saint
Louis, faire vivre le présent, espérer en l’avenir ?
Parole aux habitants.
L
es roues crissent, rue de Lyon un camion
s’engage. Fut un temps où il « faisait le
tour des usines ». Dans les années 1970
chaque coin de rue voyait surgir
cheminées et hangars, usines de tous genres,
tréfilerie, jeans, peinture, huileries et une bonne
dizaine de savonneries.
Heureux l’observateur qui saurait repérer les
traces de ces temps oubliés. Il y a bien encore une
cheminée « boulevard Marie Joseph » souvenir de
l’usine de peinture qui approvisionnait les
chantiers de réparation navale. Bon nombre
d’ouvriers du quartier y étaient employés.
L’indice le plus visible passe par le sucre Saint
Louis. Attablés au café d’en face « Ô sucre » les
clients observent le va et vient des camions.
Mouss, réparateur de passage à l’usine alpague un
chauffeur sourire aux lèvres « T’as rien volé
aujourd’hui ? » le taquine-t-il.
« La débrouille », comme la nomme Julien à la
Nicolas (deuxième
en partant de la
gauche) et «les
amis sincères».
Ci-dessous :
Femmes au condi-
tionnement de
sucre Saint Louis
DR.
table voisine, c’est dans la peau des habitants de
Saint Louis. Hadi, la cinquantaine, bien droit dans
sa chemise jaune, confie volontiers ses souvenirs
de « chapardeur ». « Les gamins allaient à la
pêche aux arachides » destinées à l’usine de chips
et d’huile « Salador ».
Debout sur les murets ils lançaient leurs cannes
improvisées vers les camions. Un fil, une demi
cannette et le tour était joué. Les cacahuètes
filaient sous le regard impuissant du conducteur
qui voyait s’envoler ces maigres butins. Les en-
fants « couraient plus vite que les camions »
s’exclame un ancien chauffeur en indiquant la
déclivité de la côte.
« On était pas riche mais la
mentalité était bonne »
Des quelques cacahuètes aux colliers de vieilles
dames, les objets de larcin ont changé. Les
voleurs ont perdu de leur charme. Pas rancunier,
l’ancien transporteur regrette presque les bandes
de filous indissociables d’une époque florissante.
En ces temps, « on pouvait débaucher du jour au
lendemain, y avait du boulot » rappelle Mouss,
cigarette à la main, toujours à la terrasse du café.
« Si tu bossais pas quand t’étais jeune, t’étais un
fainéant » confirme Hadi avant de rappeler que le
contexte n’est plus le même.
Les cars de ramassage emmenaient les ouvriers
à Saint Louis. Il y a bien longtemps qu’ils se sont
arrêtés. La majorité des ouvriers étaient du quar-
tier, aujourd’hui sur les 150 employés, seuls 20
sont d’ici. François franchit les grilles depuis 1971
entouré de collègues dans une ambiance joyeuse
que le temps et les réductions d’effectifs ont fini
par ternir. « En 1977, c’était 120 personnes par
équipe au conditionnement » se rappelle son col-
lègue. Aujourd’hui, c’est dix personnes à peine.
L’usine était une vraie « fourmilière ». François
regrette le changement d’atmosphère, les ouvriers
« séparés les uns des autres ».
Étrange église de béton à
l’allure byzantine, Saint
Louis s’impose aux regards
depuis 1935 (son inaugura-
tion). Classée patrimoine
XXième, son architecture
est un ouvrage exception-
nel censé représenter la
forme d’un bateau. De
grandes sculptures de
béton interpellent. Un
ange figure le clocher et
la proue du navire. Il élève
la sainte couronne
d’épines. La tradition veut
que Louis IX l’ait ramenée
des croisades. Le monu-
ment est empreint de
l’histoire des prêtres ou-
vriers dont il a accompa-
gné les débuts. A
l’intérieur, une stèle
rappelle la mort du père
André Bergonnier, docker
décédé au fond d’une cale
en 1965.
L’église Saint Louis,
refuge des ouvriers
Au Comité d’Entreprise, Alain se rappelle les
pains de sucre «en forme d’obus, les gars ils
mettaient ça dans les chariots et les tiraient :
comme le charbon, dans une chaleur… ». Les
ouvriers travaillaient comme ils venaient
« en espadrille, short et torse nu » décrit
Jean-Philippe.
« Vous arrivez trop tard »
Un peu plus haut sur une placette, des femmes
d’anciens ouvriers, ces « tantes » comme elles se
surnomment tant le lien qui les unit est fort,
passent le temps « sur le banc des arabes ».
Cheveux tirés toutes habillées de blouses, elles
papotent tranquillement alignées au soleil. Parlez
leur des ouvriers, pour elles, on ne les « voit
plus ou ils sont morts » comme la plupart des
petits commerces et les trois cinémas qui
égayaient le quartier.
Les restaurants ne font plus le plein comme
avant. Yannis se souvient encore de celui de son
père rempli « que de travailleurs ». Des dizaines
de cols bleus arpentaient les artères de Saint Louis
nourrissant la vie du quartier. Les ouvriers des
temps modernes restent cloisonnés derrière leurs
grilles convaincus que « le quartier ne se prête
plus à ce qu’on sorte de l’usine ».
Pourtant, on s’embrasse encore dans les rues
comme du temps où tous étaient de la grande
famille ouvrière. Les vieux de la vieille se
retrouvent dans le parc Billoux. On y entend
claquer les boules et fuser quelques mots d’arabe.
À 92 ans Nicolas désigne « les amis sincères »
d’un geste large. Ses yeux bleus cherchent les
meilleurs souvenirs, toujours prêt à les partager,
« il y en a tant », il suffit d’écouter.
« L’esprit de village » règne, si cher aux habi-
tants. Forgé dans le labeur c’est le dernier trésor
des hôtes de ces lieux.
Texte et photos Marion Monaque
Deux fresques illustrent le
labeur ouvrier. Elles
encadrent le chœur où
furent exposées des toiles
de Vasarely, rendues depuis
à leur ville d’origine.
L’ église a vu sa crypte
transformée en toutes
sortes de locaux allant de
l’accueil de mouvements
d’Action Catholique à une
salle de Boxe. Roger
Gambini, s’y est entrainé. Il
fut sacré champion d’Eu-
rope en 1973, catégorie
super léger. Les activités
ont cessé, la salle n’est
plus aux normes. De nou-
velles communautés se sont
implantées et « la
fraternité Saint Louis »
veille sur le patrimoine ar-
tistique religieux. La res-
tauration des fresques du
chemin de croix peintes par
Ferrières est leur priorité.
L’église Saint Louis,
un des berceaux des
prêtres ouvriers.
Le réveil de la
belle endormie
De la manufacture de tabacs au lieu culturel branché, la Friche de
la Belle de Mai s’est offerte une nouvelle identité. Derrière ce
laboratoire culturel, se cache un quartier emblématique, lui
aussi à la recherche d’un nouveau souffle.
Deux époques, deux friches, deux
quartiers. Un passé prospère et vivant,
un présent en reconstruction. La Belle de Mai
aujourd'hui semble se chercher. Et si la belle
est endormie depuis que les machines ne tour-
nent plus dans les usines, elle a bien compris
que son prince charmant ne sera pas un poli-
tique..."Les élus à Marseille pensent qu'il faut
construire pour réhabiliter un quartier, c'est
faux. Avant de créer des logements il faut que
le territoire soit attractif et vivant !" s'indigne
Serge Pizzo, le charismatique président du CIQ
de la Belle de Mai. "Gaudin veut gérer la ville
de façon globale. Il ne comprend pas qu'il faut
traiter les spécificités liées à l’identité des
quartiers. Elles sont tout ce qui fait le charme
de Marseille !"
La Belle de Mai, c'est une vieille copine de Serge,
il y vit depuis maintenant 50 ans. Il l'a vue
grandir, vieillir, changer et devenir le quartier le
plus pauvre de Marseille. "La ville fait semblant
de ne pas voir les problèmes ici !" s'insurge-t-il.
Ce sont les associations qui ont pris les choses
en main. "Elles ont permis la survie du quartier
après la fermeture des usines".
Effluves de tabac
"Ça a fait tilt le jour où je me suis rendue
compte que l'odeur de tabac avait disparu du
quartier..." La comédienne Edmonde Francky a
vécu ici 50 ans. Elle est particulièrement bien
placée pour parler du passé. Inspirée par ses
La Friche est devenu un lieu de culture incontournable à Marseille.
souvenirs, elle écrit une pièce de théâtre sur
les cigarières de la Friche. "Ce qui m'intéres-
sait dans le projet de Carmen Seita, c'est l'his-
toire politique et syndicale, plus précisément
celle des femmes." Les ouvriers qui travail-
laient à la manufacture de tabac ont
longtemps été des ouvrières. Les cigarières de
la Belle de Mai furent également les premières
femmes en France à créer un syndicat.
La Friche a fermé il n’y a pas si longtemps, en
1989. Edmonde a pourtant eu beaucoup de mal
à récolter des informations sur le sujet. Son tra-
vail de recherche a duré plus de deux ans : "J’ai
eu l'impression qu'il n'y avait pas de volonté de
garder ce passé ouvrier vivant. J'ai dû aller
jusqu'à Paris pour trouver certaines informa-
tions..." L’usine de la Seita c'était sa vie, son
quotidien. Aujourd'hui la Friche la déçoit : "In-
staller un lieu de culture, je ne peux pas être con-
tre en tant que comédienne. Mais ce n’est pas
une culture qui ressemble aux gens du quartier.
Il aurait fallu une culture plus populaire ! "
Pour elle, les vagues d'immigration succes-
sives n’ont pas écorché la notion d'apparte-
nance au quartier. Fief italien pendant sa
période ouvrière, il compte aujourd'hui de nom-
breux habitants originaires du Maghreb et des
Comores. Edmonde habite le centre-ville mais
la Belle de Mai reste son quartier de cœur : "Il y
"Il faut arrêter de dire que la
Friche est réservée aux bobos !”
a quelque chose de très humain ici, ça heureuse-
ment, ça n'a pas changé."
Un monde à part qui commence
à s'ouvrir
Franck Miguel, le directeur de la Maison pour
Tous, est plus nuancé au sujet de la Friche :
"C’est une bonne chose, je ne crache pas
dessus. Mais il faut arrêter de croire que c'est
elle qui fera revivre le quartier ! Est-ce qu'on
demande à la Criée d'animer le Vieux-Port ?"
Franck travaille depuis sept ans dans le
quartier. Il n'y habite pas mais il y est très in-
vesti. "La Friche est un monde qui commence à
s'ouvrir. Ici il y a 40 % de familles mono-
parentales, beaucoup de femmes seules... Les
personnes pauvres n’ont pas le temps de se dé-
placer pour la culture. En revanche si la culture
est en bas de chez eux, ils ne la refusent pas.”
Yann Lorteau, lui, travaille depuis quatre ans à
la Friche et s'occupe de la relation avec le
quartier : "Il faut arrêter de dire que la Friche
est réservée aux bobos ! Nous avons une
réelle politique d'ouverture. La crèche que
À gauche les ateliers verts, initiative des habitants pour égayer le quartier. À droite Serge Pizzo, président du CIQ,
accompagné de sa femme et de Franck Miguel le directeur de la Maison pour tous.
Texte et photos Iris Cazaubon
nous avons ouverte récemment compte 75%
d'enfants du quartier."
Des évènements comme Made in Friche ou le
cinéma en plein air tentent, eux aussi, d’attirer
les familles proches. Mais Yann doit faire at-
tention à ne pas enfermer la programmation
dans le local : ''Nous devons nous adresser à
tous les publics, nous ne pouvons pas cibler
seulement les habitants.'' Les choses sont en
train de bouger avec la construction d’une aire
de jeu ou d’une école. "Cela ne se fera pas en
un claquement de doigts. C'est compliqué, il y
a un vrai travail de médiation à fournir", ter-
mine Yann.
L’avenir entre leurs mains
La médiation, c’est aussi le travail des
associations. Elles sont 70 à la Belle de Mai,
un record à Marseille. Quelques collectifs se
sont aussi formés, dont Brouettes et
compagnie, un groupe d’habitants soucieux de
créer de la dynamique et du lien social. Com-
ment ? "On distribue des livres dans des brou-
ettes pour contrebalancer le manque de
bibliothèques. On milite aussi contre le manque
de transports" explique Anne Pfister, un des
"piliers" du collectif. Alain Moreau, autre mem-
bre des Brouettes, dénonce la situation sco-
laire : "Il manque 17 classes ! Il faut donner
davantage de moyens aux écoles, c'est une
priorité !"
Chaque samedi, ils organisent des activités de
jardinage urbain, histoire de remettre un peu
de vert au milieu du béton. Une opération de
végétalisation nommée Aljanna, “paradis/jardin”
en arabe.
Autre signe de réveil dans le quartier : La
Bonne Etoile. Un salon de thé jovial à la dé-
coration moderne et originale. Situé sur une
petite place, il redonne des couleurs à la rue
Belle de Mai. Ghani Smahi, le gérant, achète
le local il y a deux ans. Il est rapidement
adopté par les gens du quartier. Un jour un
riverain lui lance : "Cette rue est redevenue
belle grâce à toi !" Une phrase qui touche
beaucoup Ghani : "La Belle de Mai était le
poumon de Marseille avec le Vieux-port. Au-
jourd'hui la ville étouffe car elle a perdu un
poumon... À nous de le lui rendre ! "
Ghani Smahi et son salon de thé «Bonne Etoile» ont rencontré un franc succès dans le quartier.
Tuileries de Seon
De la lumière à l’oubli
Situé au nord-ouest de la ville, le bassin argileux de Séon fut un territoire propice à la
fabrication des tuiles au XIXe siècle. Il accueillit une quinzaine de tuilerie dont les
matériaux étaient expédiés dans le monde entier. Texte et photos Alpha Bangoura
A
Saint Henri dans le 16ème arrondissement à Marseille, la vie
d’avant rythme le quotidien. Ici, les tuiles sont partout. Le long
des rues pavées, des tuiles cassées servent de trottoirs. Elles
enjolivent la vie quotidienne de cet ancien petit village indus-
triel. Les trois types d’habitat de l’époque sont encore là malgré le temps
: la bastide, occupée par le propriétaire, la maison du contremaître et la
courée ouvrière. Toutes sont construites en briques.
”Ici à Saint-Henri, l’histoire est intimement liée à celle des usines de tui-
leries...”, indique Bernadette, héritière d’une famille d’anciens ouvriers.
Même si le quartier a beaucoup évolué depuis la fermeture définitive
des usines dans les années 70, les nostalgiques s’accrochent à ce sou-
venir, même s’il ne reste rien de ce passé glorieux. Aucun vestige in-
dustriel. Seul héritage de l’époque, reste ce grand bâtiment aux
bordures délimitées par des tuiles. Avec son architecture imposante, il
accueille l’Association Musicale Sainte Cécile, créée en 1842 au
même moment que les usines de Saint-Henri. Cette association “per-
mettait une concentration de vie culturelle et sociale au sein du quar-
tier”, explique Jean Claude, un de ses membres. Roberto vient y jouer
aux cartes, et c’est là que se rencontrent les anciens collaborateurs de
toutes nationalités. “On avait réussi à créer une proximité avec les tra-
vailleurs dans les usines. Pas de rang social, tout le monde se connaissait
et se côtoyait ” dit-il. Et René Guis, le président, ajoute : “La vie dans les
usines c'était vraiment gai. Beaucoup de travaux mais aussi une floraison
de petits commerces un peu partout dans le quartier”. La grande méta-
morphose urbaine pousse les familles des ouvriers à se déplacer vers
d’autres horizons et les mémoires vives s’éloignent. Les nouveaux ré-
sidents, eux, ignorent tout du passé.
Saint André: Un devoir de mémoire
A Saint-André, ces tuileries avaient aussi un fort impact sur l’écono-
mie. Elles employaient une main d’oeuvre locale importante. Plusieurs
membres d’une même famille y travaillaient. Malgré la pénibilité du
travail, les enfants et les femmes n’étaient pas en marge. Pour sauver
ce passé de l’oubli, l’association «Les Filles de Saint-André de Mar-
seille» s’est donnée pour mission depuis 2002 de collecter tous maté-
riaux (graphiques, iconographiques, sonores, audiovisuels). Ce projet est
susceptible de restaurer la mémoire collective d’un quartier désormais en
voie de désertification. Mais depuis plusieurs années, les départs définitifs
sont de plus en plus nombreux et les rencontres entre anciens ouvriers de-
viennent tristes. Le quartier a perdu son âme. Annie Zingoni, présidente
de l’A.D.F.S.A, se souvient de la belle époque : ”80% des activités éco-
nomiques provenaient du travail des usines. Ce que j’ai trouvé formida-
ble, c’est l’esprit de famille qui y régnait.” C’était l’époque de la solidarité
et de l’entraide, surtout chez les anciens ouvriers et ouvrières des usines de
Saint Martin, Procter et Gamble, qui aujourd’hui encore se retrouvent vo-
lontiers entre eux. Contrairement à l’atmosphère actuelle, l’entente entre
les travailleurs ne s'arrêtait pas à la porte des manufactures. C’était une vé-
ritable relation de vie commune.
Ce quartier a toujours connu la diversité dans une harmonie saine et
fraternelle. A l’inverse de Saint-Henri, il accueille sur son sol la toute
dernière tuilerie encore en activité dans la vallée de Seon : l’usine Mo-
nier a su s’adapter et se transformer. Cette entreprise spécialisée en
solutions de toitures, cheminées et systèmes de ventilation est présente
à travers ses filiales dans 40 pays et exploite 122 sites de production à
travers le monde. L’histoire n’a pas dit son dernier mot...
Photo du haut:Tuile de l’entreprise Arnaud et Etienne,
Ci-dessus : De gauche à droite :Annie Zingoni, Huberte Ourgand et Paulette Plan-
tevin de l’Association Les Filles de Saint-André.
Marseille a oublié
Noilly-Prat, roi du
vermouth, a construit
son empire au coeur de
Marseille dès la moitié
du XIX ème siècle.
Sans laisser de traces...
A
u 157 de la rue Paradis, l'ancien Hôtel
Noilly-Prat, un bâtiment haussmannien de
4 étages, ne porte plus aucun signe
distinctif d'appartenance à la famille. De
nombreuses boutiques s'y sont installées.
Noilly-Prat fournissait le vin de
messe
Le Noilly-Prat est une recette à base de picpoul,
clairette et épices. Crédit Photo CCi Marseille-Provence
Au XIX ème siècle, la rue Paradis était un chemin
de campagne où les vignobles s'épanouissaient à
flanc de coteaux. Anne-Rosine, veuve de Claudius
Prat et orpheline de Louis Noilly, les fondateurs,
hérite de l'entreprise familiale qu'elle dirige de
1865 à 1907. Pieuse et impliquée dans la vie
religieuse, elle fournissait gratuitement 600 000
litres de vins de messe par an aux paroisses du sud
de la France. Elle fit don de l'hôtel de l'église
Saint-Joseph et du couvent de l'église des
Dominicains proches de l'usine. « Anne Rosinne
a été notre grande bienfaitrice. A la séparation de
l’Église et de l’État au début du XX ème siècle,
elle ordonna à ses héritiers de racheter le couvent
et de l'offrir à nouveau aux Dominicains »,
explique un religieux. Elle se montrera également
généreuse avec ses ouvriers, appliquant une forme
de patronat social. « Noilly-Prat était une structure
très familiale, les patrons étaient paternalistes. Ils
Quincaillerie, onglerie et, ironie du sort, une cave
à vin. Le gérant connaît le nom Noilly-Prat mais
il ignore siéger dans l'une de leurs demeures. Dix
numéros plus loin, l'ancienne usine, avec pour seul
indice un N et un P entrelacés au dessus de la porte
cochère. A gauche, des arcades et en face un
bâtiment de 113 mètres de long, dont la façade
tombe en ruines. « Ce bâtiment abritait des
logements ouvriers, ils y étaient logés pour un
franc symbolique », raconte une habitante. A
l'abandon, l'usine est devenue une copropriété
abritant appartements, bureaux et une salle de
sport. Rénover le site de 10 000 m² coûterait plus
d'un million d'euros. La solution serait de classer
le bâtiment « monument XX ème siècle ». La
municipalité a d'autres priorités.
Par Loïc Chalvet
Noilly-Prat
En 1974, Noilly-Prat s'installe à Sainte Marthe, au
nord de Marseille et y restera jusqu'en 1989.
Racheté par le groupe Martini-Bacardi, le
fabriquant se délocalise à Marseillan, près de Sète.
La marque s'exporte et sa réputation ne cesse de
grandir à l'étranger alors que les Marseillais l'ont
oubliée. « Le Noilly-Prat était un apéritif qui se
prenait dans les bistrots jusqu'à l'entre deux
guerres», d'après Paul Bergasse. «Après la seconde
guerre mondiale, le whisky a éclipsé le Noilly-Prat.
Seuls les initiés et les anglo-saxons le connaissent».
La concurrence de Ricard n'est pas étrangère à cette
amnésie. «AMarseille, on est des buveurs de pastis
et pas de Noilly », témoigne Jean-Louis Mastoro,
maitre des chais à Marseillan. Le Noilly-Prat a su
retrouver un nouveau souffle dans la gastronomie.
Les grands chefs l'utilisent notamment pour le
déglaçage des sauces. Et pour les barmans, le Noilly
est le secret du vrai Martini Dry, le cocktail
emblématique de James Bond. Mélange explosif
pour une recette qui cartonne.
recrutaient leurs cadres dans les écoles catholiques
situés en face de l'usine. Des générations entières
y ont travaillé, le père faisait entrer son fils, qui y
faisait entrer un cousin... », se souvient Paul
Bergasse, ancien cadre de l’usine.
De Lyon à Marseille, Noilly-Prat s’exporte dans plus de
130 pays. Crédit photo CCI Marseille-Provence.

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Que sont devenues nos usines ?

  • 1. Que sont devenu nos usines ? «Grouillez-vous de charger, j’ai le mal de mer !» - «Oh pébron, on est à quai ...» Une journée normale aux abords des tuieries de
  • 2. ues EDITO A Marseille, il n’y a pas que le Vieux Port. Vieille de plus de 2600 ans, la cité phocéenne, place forte du commerce méditerranéen, est égale- ment riche d’un passé plus récent. Pendant les XIXème et XXème, elle a vécu dans la fièvre une grande aventure industrielle dont per- sonne, aujourd’hui, ne semble se souvenir. Pendant près de deux siècles, les usines se dispersent aux quatre coins de la ville et dans des domaines aussi diversifiés que l’huile, le savon, les pâtes alimentaires, les alcools ou les tuiles, mais aussi dans des industries lourdes et polluantes. Dopée par le dynamisme de son port ou l’aventure coloniale, cette industrie bouillonne et engendre de grandes sagas familiales, à l’image de Ricard, Noilly Prat ou Rivoire et Carret. Elle imprime pour longtemps la culture ouvrière dans les quartiers. Pour Xavier Daumalin, professeur universitaire et spécialiste de l’histoire in- dustrielle marseillaise, « si la ville a fait table rase du passé, c’est pour s’engager dans une économie tertiaire ». La plus ancienne cité de France, c’est vrai, n’a pas le goût du souvenir. Elle vit au présent, dans l’urgence, quitte à perdre quelques clés précieuses qui, selon le professeur, « nous permettraient de revoir notre vi- sion globale de la cité.» «Ce n’est pas seulement une mémoire du bâti, poursuit-il, c’est aussi celle des gens ». Celle des ouvriers de Marseille et d’ailleurs, tous ceux qui sont venus, d’abord d’Italie, puis du Maghreb et des autres pays Africains, pour pallier au manque de main d’œuvre. La terre elle-même se souvient, comme à Montredon avec l’usine Legré-Mante. « Jusqu’à Callelongue, on y a fait du souffre, de l’acide, du plomb … Des industries hyper polluantes en périphérie de la ville » rappelle le profeseur Daumalin. La France prend conscience de son patrimoine industriel en 1986 et décide d’en faire l’inventaire. Alors que la plupart des villes du pays s’exécutent rapidement, Chip Buchheit, historienne, n’est missionnée qu’en 2012 à Marseille pour accomplir cette tâche. Mission plus ardue que prévue : « Sur les deux tiers de la ville, j’ai déjà recensé plus de 1800 usines de plus ou moins grande taille, et souvent dans un piteux état» soupire-t-elle, et son inventaire est loin d’être terminé. « Les politiques se désintéressent de ce patrimoine, et les promo- teurs immobiliers en profitent ». Il y a urgence. « Il a fallu faire le deuil de l’ère industrielle, explique Xavier Daumalin, mais aujourd’hui, je sens que ça bouge ». D’anciennes usines ou fabriques sont réhabilitées en lieux de culture, comme la Friche de la Belle de Mai, le Dock des Suds, le Silo … Et peut-être, bientôt, l’usine Rivoire & Carret. Il y en aura d’autres. Marseille se réveille enfin. Elle a compris qu’elle ne peut se projeter dans l’avenir sans s’assurer de son passé. Vincent Orsini & Kevin Derveaux e l’Estaque. Crédit photo : Pas nous.
  • 3. Fou d’elle 1860, naissance à Lyon de Rivoire & Carret, futurnuméro un des pâtes alimen- taires. En 1890, l’en- treprise s’implante à Marseille dans la vallée de l’Huveaune et devient l’usine emblématiquedu quartier de la Valba- relle. Henry Grivot, 88 ans, lui a voué toute sa vie d’ouvrier.
  • 4. E lle gît là, géante de béton, entre les rumeurs de l'A.50 et les klaxons du boulevard de la Valbarelle. Déjà 11 ans que l'usine agroalimentaire Ri- voire & Carret somnole dans le 11ème arrondissement de Marseille. Du haut de sa longue cheminée, elle aperçoit ce matin un vieil ami. L'homme de 88 ans la regarde sans un mot. Henry Grivot est figé devant l'entrée. Un portail qu'il a pourtant franchi des milliers de fois, pendant 39 ans, avant de prendre sa retraite en 1982. Il s'approche de la façade et s'immobilise sur la gauche, devant une grande porte vitrée. « C'est par là qu'entraient tous les ouvriers », explique l'ancien agent de maîtrise. Des décennies de souvenirs sous ses yeux. Les ouvriers vont et viennent, le vacarme des machines, les allers et retours des camions, l'ambiance des pauses casse-croûte ou des ves- tiaires. 648 employés travaillent ici entre les années 50 et 60. Rivoire & Carret domine alors le marché des pâtes alimentaires... Mais aujourd'hui, c'est calme plat. Douce nostalgie Bien que la communauté urbaine occupe une partie des locaux, 13521 m2 sont totalement désaffectés. Le long de la façade Sud-Est, derrière les vitres bri- sées, un intérieur en piteux état. Un peu partout, à l'extérieur, la verdure jaillit du béton et se réappro- prie les lieux. Les détritus jonchent le sol. « Ici, il y avait des potagers, des vergers et même des vaches pour le lait », décrit le guide en pointant du doigt une pile de pneus à l’autre bout du bâtiment. Henry Grivot est touché. « Ça me chagrine de voir l'usine dans cet état ». Pas un mot de plus. L'homme est réservé, pudeur sentimentale. Les verres fumés des lunettes cachent un regard triste. Cette usine, c'est son passé, son histoire. Comme pour de nombreux habitants du quartier, la vie d'Henry Grivot est liée à celle de l'usine Rivoire & Carret. Et ce n'est pas un souvenir douloureux. Plutôt la mémoire d'une belle époque. Un âge d'or où « on travaillait avec plaisir » souffle-t-il en continuant sa progression sur le site. Il se tourne pouce tendu vers le haut, « c'était des patrons comme ça ! ». Personnes généreuses, humaines, icônes paternalistes. Il se souvient du taxi envoyé après ses 3 mois d’hospitalisation pour une dysen- terie amibienne, des soins médicaux gratuits à l'in- firmerie de l'usine, de l'assistante sociale, des layettes offertes à chaque naissance ou encore des cadeaux de Noël pour les enfants jusqu'à 14 ans. La majorité des ouvriers était logée un peu plus haut dans la cité Michelis, construite pour eux en 1934. « A la débauche, on allait se baigner dans l'Hu- veaune. On mangeait des pommes piquées dans les vergers et on se reposait à l'ombre des tilleuls. Et le soir, on dansait au baleti' ». Henry Grivot sourit. Il savoure un instant ces flash-back idylliques. L’usine tissait les liens sociaux qui se délitent au- jourd’hui. Mais elle n’a peut-être pas dit son dernier mot. La cathédrale de béton songe à se métamor- phoser. Lutte pour la réhabilitation En 2004, les habitants de la Valbarelle se mobilisent et montent au créneau, le Collectif Médiathèque Ri- voire & Carret est né. Commence alors un long combat pour la réhabilitation du bâtiment en lieu culturel. L’occasion pour celle que l’on surnomme la dame blanche de redevenir le ciment social du quartier. 2012 récompense 8 années d'efforts, l’usine est classée patrimoine XXème. Un label du Ministère de la Culture qui lui permet d’échapper à la démolition.Aujourd'hui, 2 ans plus tard, pas l'om- bre d'une rénovation. L'offensive associative se poursuit. Henry Grivot espère voir revivre ces murs. Il revient vers l'entrée et stoppe net devant un bâti- ment proche du portail. C'était la zone de paque- tage. « J'ai longtemps travaillé là. Et c'est ici que j'ai connu ma pauvre femme ». A sa connaissance, au moins une vingtaine de couples se sont rencon- trés à l'usine avant de se marier. Bien plus que fer- raille et béton, ce bâtiment est imprégné de l'histoire industrielle de Marseille et de ceux qui l'ont faite. « On se connaissait tous et on se côtoyait constam- ment, on formait une famille ». Et c'est tout simple- ment ce qu'Henry Grivot souhaite retrouver. Texte Kevin Derveaux Photo Vincent Orsini
  • 5. E ntre le Vieux Port et les Goudes, il y a Montredon. Au centre du quartier, l’u- sine morte de Legré-Mante. Le Bar Amical est juste en face et Jojo, la patronne, se souvient du temps où ses “minots” se chamaillaient autour d’un Ricard. Des cinquante ouvriers laissés sur le carreau en 2009, combien passent encore la voir ? Qua- tre, peut être cinq, dont ce “petit” qu'elle aime bien, reconverti boulanger à la Pointe Rouge. Jojo a fini par se résigner: “certains ne veulent plus voir l’usine, d’autres sont allés loin pour trouver du travail”. Après avoir expulsé l'industrie vers les côtes environ- nantes, Marseille relocalise dans sa “ban- lieue”. Et ses petits quartiers, anciens lieux de pêche et d’industrie, s’embourgeoisent. Depuis la liquidation judiciaire, un imposant projet immobilier menace la quiétude du vil- lage. “S’ils les font leurs immeubles, ils vont mettre un bordel pas possible à tout remuer, on va tousser de la poussière !”. Josiane ig- nore la véritable menace : exhumer deux cents ans de pollution lourde. René, 76 ans, excédé : “Toujours cette usine, ils nous em- merdent avec cette usine ! Qu’ils la démolis- sent et on en parle plus !”. Pour comprendre l’intérêt du promoteur pour cette terre meur- trie par l’exploitation chimique, il faut prendre de la hauteur. En longeant le grillage rouillé, on domine rapi- dement les toits de briques. Une cheminée rampante, unique en France, s’échappe de la forêt pour se lover à flanc de colline. On se tourne et c’est l’image d’Epinal : la garrigue et les roches claires plongent directement dans le bleu de la Méditerranée, délavée par l’horizon. Enfant, Françoise de Boisfleury, surnommée la Comtesse, avait pour habitude En 2009, la fermeture de l’usine Legré-Mante de Montredon clôture deux cents ans d’histoire ouvrière. Le paysage idyllique attire l’exploitation immobilière, ignorant une pollution des sols généralisée. Entre ciel d’azur et terre viciée, récit d’un trompe-l’œil. Arsenic vue sur mer La cheminée, point culminant du village, ancre l’usine dans le paysage. “à tout remuer on va tousser de la poussière !”
  • 6. de se promener dans la pinède. Ses ancêtres achètent le terrain à la fin du XIXe siècle et le cèdent en 1860. L'usine c'est son paysage. C'est une vieille amie. Un paradis provençal, un paradis nostalgique, un paradis souillé. Chaque pied de thym, chaque chêne absorbe l'arsenic, le cadmium, le cyanure… Le con- traste est invisible, donc saisissant : cette na- ture foisonnante prend ses racines dans le poison. La cheminée rampante est entière- ment contaminée. On imagine le village en 1900, surplombé par la fumée de plomb, noire, opaque, toxique. Les métaux lourds s’insinuent partout. Ils s’incrustent dans les sédiments, in- filtrent la nappe phréatique et glissent jusqu’à la mer. L'argument n'est guère vendeur. Les balcons avec vue sont préférés aux jardins vénéneux. Le promoteur veut vendre du fantasme. Une carte postale à sept mille euros le mètre carré. Ou serait-ce juste le prix de l’enveloppe ? Les habitants de Montredon ont fait front pour s’opposer à ce cache-misère, jugé bancal et disproportionné. En juillet 2013, ils savourent leur première victoire : le tribunal administratif annule le permis de construire. Philippe Dadena, farouche opposant au projet, redoute une dépollution aux conséquences désas- treuses : « Commencez à creuser et un nuage toxique s'étendra jusqu'à la Pointe Rouge. L’enfouissement au béton, à la manière du nu- cléaire, est la seule solution viable. ». La gêne occasionnée par le ciment est aisément per- ceptible. La vue serait scarifiée, le rêve brisé. Les murs de Legré-Mante, couverts de graf- Gilles Margnat rachète l’usine Legré-Mante en 1979. Le site se démarque vite par la qualité de sa production : la pureté de l'acide tartrique de Montredon est internationalement reconnue. Le nouveau millénaire change la donne. La concurrence chinoise fait lorgner Margnat du côté de l'immobilier, dont les prix explosent. C’est une lente descente aux enfers qui s'annonce pour les salariés, forcés de pratiquer leur savoir faire dans des locaux plus insalubres d’année en année. Le paroxysme de la détresse est atteint le 23 juillet 2009: par décision du tribunal de commerce, l'entreprise est déclarée en liquidation judiciaire. Quarante-huit salariés sont licenciés, sans le moindre plan social. Douze d'entre eux décident d'occuper leur ancien lieu de travail. Ils se refusent à accepter une disparition si brutale. S'en suit une occupation engagée, une solidarité sans faille des riverains et, finalement, la confirmation par la Cour d'appel d'Aix de la décision du Tribunal de commerce. Le cercueil est définitivement scellé. Le 14 décembre, les CRS ont pour ordre d’expulser les irréductibles. Quand ils sortent de l’usine, bredouilles, les Legré-Mante les attendent au bar d'en face. Legré-Mante:ledernierdrameouvriermarseillais Unique en France, la cheminée rampante est complète- ment contaminée au plomb. fitis, illustrent une vérité cinglante. Quand la plainte d’un homme n’est plus entendue, il l’écrit. « Rien n’arrête un homme qui se bat avec détermination pour ses droits » inscrit un optimiste. L’heure est aux accusations en- ragées : « voleurs », « menteurs », « escrocs »… Au silence des puissants, les sacrifiés n’ont d’autre réponse que la volonté du dés- espoir : « Faut-il brûler pour que l’on s’occupe de nous ? ». Texte et photos Romain Truchet
  • 7. « Qui vous dira ? » Qui pour conter l’Histoire industrielle de Saint Louis, faire vivre le présent, espérer en l’avenir ? Parole aux habitants. L es roues crissent, rue de Lyon un camion s’engage. Fut un temps où il « faisait le tour des usines ». Dans les années 1970 chaque coin de rue voyait surgir cheminées et hangars, usines de tous genres, tréfilerie, jeans, peinture, huileries et une bonne dizaine de savonneries. Heureux l’observateur qui saurait repérer les traces de ces temps oubliés. Il y a bien encore une cheminée « boulevard Marie Joseph » souvenir de l’usine de peinture qui approvisionnait les chantiers de réparation navale. Bon nombre d’ouvriers du quartier y étaient employés. L’indice le plus visible passe par le sucre Saint Louis. Attablés au café d’en face « Ô sucre » les clients observent le va et vient des camions. Mouss, réparateur de passage à l’usine alpague un chauffeur sourire aux lèvres « T’as rien volé aujourd’hui ? » le taquine-t-il. « La débrouille », comme la nomme Julien à la
  • 8. Nicolas (deuxième en partant de la gauche) et «les amis sincères». Ci-dessous : Femmes au condi- tionnement de sucre Saint Louis DR. table voisine, c’est dans la peau des habitants de Saint Louis. Hadi, la cinquantaine, bien droit dans sa chemise jaune, confie volontiers ses souvenirs de « chapardeur ». « Les gamins allaient à la pêche aux arachides » destinées à l’usine de chips et d’huile « Salador ». Debout sur les murets ils lançaient leurs cannes improvisées vers les camions. Un fil, une demi cannette et le tour était joué. Les cacahuètes filaient sous le regard impuissant du conducteur qui voyait s’envoler ces maigres butins. Les en- fants « couraient plus vite que les camions » s’exclame un ancien chauffeur en indiquant la déclivité de la côte. « On était pas riche mais la mentalité était bonne » Des quelques cacahuètes aux colliers de vieilles dames, les objets de larcin ont changé. Les voleurs ont perdu de leur charme. Pas rancunier, l’ancien transporteur regrette presque les bandes de filous indissociables d’une époque florissante. En ces temps, « on pouvait débaucher du jour au lendemain, y avait du boulot » rappelle Mouss, cigarette à la main, toujours à la terrasse du café. « Si tu bossais pas quand t’étais jeune, t’étais un fainéant » confirme Hadi avant de rappeler que le contexte n’est plus le même. Les cars de ramassage emmenaient les ouvriers à Saint Louis. Il y a bien longtemps qu’ils se sont arrêtés. La majorité des ouvriers étaient du quar- tier, aujourd’hui sur les 150 employés, seuls 20 sont d’ici. François franchit les grilles depuis 1971 entouré de collègues dans une ambiance joyeuse que le temps et les réductions d’effectifs ont fini par ternir. « En 1977, c’était 120 personnes par équipe au conditionnement » se rappelle son col- lègue. Aujourd’hui, c’est dix personnes à peine. L’usine était une vraie « fourmilière ». François regrette le changement d’atmosphère, les ouvriers « séparés les uns des autres ».
  • 9. Étrange église de béton à l’allure byzantine, Saint Louis s’impose aux regards depuis 1935 (son inaugura- tion). Classée patrimoine XXième, son architecture est un ouvrage exception- nel censé représenter la forme d’un bateau. De grandes sculptures de béton interpellent. Un ange figure le clocher et la proue du navire. Il élève la sainte couronne d’épines. La tradition veut que Louis IX l’ait ramenée des croisades. Le monu- ment est empreint de l’histoire des prêtres ou- vriers dont il a accompa- gné les débuts. A l’intérieur, une stèle rappelle la mort du père André Bergonnier, docker décédé au fond d’une cale en 1965. L’église Saint Louis, refuge des ouvriers Au Comité d’Entreprise, Alain se rappelle les pains de sucre «en forme d’obus, les gars ils mettaient ça dans les chariots et les tiraient : comme le charbon, dans une chaleur… ». Les ouvriers travaillaient comme ils venaient « en espadrille, short et torse nu » décrit Jean-Philippe. « Vous arrivez trop tard » Un peu plus haut sur une placette, des femmes d’anciens ouvriers, ces « tantes » comme elles se surnomment tant le lien qui les unit est fort, passent le temps « sur le banc des arabes ». Cheveux tirés toutes habillées de blouses, elles papotent tranquillement alignées au soleil. Parlez leur des ouvriers, pour elles, on ne les « voit plus ou ils sont morts » comme la plupart des petits commerces et les trois cinémas qui égayaient le quartier. Les restaurants ne font plus le plein comme avant. Yannis se souvient encore de celui de son père rempli « que de travailleurs ». Des dizaines de cols bleus arpentaient les artères de Saint Louis nourrissant la vie du quartier. Les ouvriers des temps modernes restent cloisonnés derrière leurs grilles convaincus que « le quartier ne se prête plus à ce qu’on sorte de l’usine ». Pourtant, on s’embrasse encore dans les rues comme du temps où tous étaient de la grande famille ouvrière. Les vieux de la vieille se retrouvent dans le parc Billoux. On y entend claquer les boules et fuser quelques mots d’arabe. À 92 ans Nicolas désigne « les amis sincères » d’un geste large. Ses yeux bleus cherchent les meilleurs souvenirs, toujours prêt à les partager, « il y en a tant », il suffit d’écouter. « L’esprit de village » règne, si cher aux habi- tants. Forgé dans le labeur c’est le dernier trésor des hôtes de ces lieux. Texte et photos Marion Monaque Deux fresques illustrent le labeur ouvrier. Elles encadrent le chœur où furent exposées des toiles de Vasarely, rendues depuis à leur ville d’origine. L’ église a vu sa crypte transformée en toutes sortes de locaux allant de l’accueil de mouvements d’Action Catholique à une salle de Boxe. Roger Gambini, s’y est entrainé. Il fut sacré champion d’Eu- rope en 1973, catégorie super léger. Les activités ont cessé, la salle n’est plus aux normes. De nou- velles communautés se sont implantées et « la fraternité Saint Louis » veille sur le patrimoine ar- tistique religieux. La res- tauration des fresques du chemin de croix peintes par Ferrières est leur priorité. L’église Saint Louis, un des berceaux des prêtres ouvriers.
  • 10. Le réveil de la belle endormie De la manufacture de tabacs au lieu culturel branché, la Friche de la Belle de Mai s’est offerte une nouvelle identité. Derrière ce laboratoire culturel, se cache un quartier emblématique, lui aussi à la recherche d’un nouveau souffle. Deux époques, deux friches, deux quartiers. Un passé prospère et vivant, un présent en reconstruction. La Belle de Mai aujourd'hui semble se chercher. Et si la belle est endormie depuis que les machines ne tour- nent plus dans les usines, elle a bien compris que son prince charmant ne sera pas un poli- tique..."Les élus à Marseille pensent qu'il faut construire pour réhabiliter un quartier, c'est faux. Avant de créer des logements il faut que le territoire soit attractif et vivant !" s'indigne Serge Pizzo, le charismatique président du CIQ de la Belle de Mai. "Gaudin veut gérer la ville de façon globale. Il ne comprend pas qu'il faut traiter les spécificités liées à l’identité des quartiers. Elles sont tout ce qui fait le charme de Marseille !" La Belle de Mai, c'est une vieille copine de Serge, il y vit depuis maintenant 50 ans. Il l'a vue grandir, vieillir, changer et devenir le quartier le plus pauvre de Marseille. "La ville fait semblant de ne pas voir les problèmes ici !" s'insurge-t-il. Ce sont les associations qui ont pris les choses en main. "Elles ont permis la survie du quartier après la fermeture des usines". Effluves de tabac "Ça a fait tilt le jour où je me suis rendue compte que l'odeur de tabac avait disparu du quartier..." La comédienne Edmonde Francky a vécu ici 50 ans. Elle est particulièrement bien placée pour parler du passé. Inspirée par ses La Friche est devenu un lieu de culture incontournable à Marseille.
  • 11. souvenirs, elle écrit une pièce de théâtre sur les cigarières de la Friche. "Ce qui m'intéres- sait dans le projet de Carmen Seita, c'est l'his- toire politique et syndicale, plus précisément celle des femmes." Les ouvriers qui travail- laient à la manufacture de tabac ont longtemps été des ouvrières. Les cigarières de la Belle de Mai furent également les premières femmes en France à créer un syndicat. La Friche a fermé il n’y a pas si longtemps, en 1989. Edmonde a pourtant eu beaucoup de mal à récolter des informations sur le sujet. Son tra- vail de recherche a duré plus de deux ans : "J’ai eu l'impression qu'il n'y avait pas de volonté de garder ce passé ouvrier vivant. J'ai dû aller jusqu'à Paris pour trouver certaines informa- tions..." L’usine de la Seita c'était sa vie, son quotidien. Aujourd'hui la Friche la déçoit : "In- staller un lieu de culture, je ne peux pas être con- tre en tant que comédienne. Mais ce n’est pas une culture qui ressemble aux gens du quartier. Il aurait fallu une culture plus populaire ! " Pour elle, les vagues d'immigration succes- sives n’ont pas écorché la notion d'apparte- nance au quartier. Fief italien pendant sa période ouvrière, il compte aujourd'hui de nom- breux habitants originaires du Maghreb et des Comores. Edmonde habite le centre-ville mais la Belle de Mai reste son quartier de cœur : "Il y "Il faut arrêter de dire que la Friche est réservée aux bobos !” a quelque chose de très humain ici, ça heureuse- ment, ça n'a pas changé." Un monde à part qui commence à s'ouvrir Franck Miguel, le directeur de la Maison pour Tous, est plus nuancé au sujet de la Friche : "C’est une bonne chose, je ne crache pas dessus. Mais il faut arrêter de croire que c'est elle qui fera revivre le quartier ! Est-ce qu'on demande à la Criée d'animer le Vieux-Port ?" Franck travaille depuis sept ans dans le quartier. Il n'y habite pas mais il y est très in- vesti. "La Friche est un monde qui commence à s'ouvrir. Ici il y a 40 % de familles mono- parentales, beaucoup de femmes seules... Les personnes pauvres n’ont pas le temps de se dé- placer pour la culture. En revanche si la culture est en bas de chez eux, ils ne la refusent pas.” Yann Lorteau, lui, travaille depuis quatre ans à la Friche et s'occupe de la relation avec le quartier : "Il faut arrêter de dire que la Friche est réservée aux bobos ! Nous avons une réelle politique d'ouverture. La crèche que À gauche les ateliers verts, initiative des habitants pour égayer le quartier. À droite Serge Pizzo, président du CIQ, accompagné de sa femme et de Franck Miguel le directeur de la Maison pour tous.
  • 12. Texte et photos Iris Cazaubon nous avons ouverte récemment compte 75% d'enfants du quartier." Des évènements comme Made in Friche ou le cinéma en plein air tentent, eux aussi, d’attirer les familles proches. Mais Yann doit faire at- tention à ne pas enfermer la programmation dans le local : ''Nous devons nous adresser à tous les publics, nous ne pouvons pas cibler seulement les habitants.'' Les choses sont en train de bouger avec la construction d’une aire de jeu ou d’une école. "Cela ne se fera pas en un claquement de doigts. C'est compliqué, il y a un vrai travail de médiation à fournir", ter- mine Yann. L’avenir entre leurs mains La médiation, c’est aussi le travail des associations. Elles sont 70 à la Belle de Mai, un record à Marseille. Quelques collectifs se sont aussi formés, dont Brouettes et compagnie, un groupe d’habitants soucieux de créer de la dynamique et du lien social. Com- ment ? "On distribue des livres dans des brou- ettes pour contrebalancer le manque de bibliothèques. On milite aussi contre le manque de transports" explique Anne Pfister, un des "piliers" du collectif. Alain Moreau, autre mem- bre des Brouettes, dénonce la situation sco- laire : "Il manque 17 classes ! Il faut donner davantage de moyens aux écoles, c'est une priorité !" Chaque samedi, ils organisent des activités de jardinage urbain, histoire de remettre un peu de vert au milieu du béton. Une opération de végétalisation nommée Aljanna, “paradis/jardin” en arabe. Autre signe de réveil dans le quartier : La Bonne Etoile. Un salon de thé jovial à la dé- coration moderne et originale. Situé sur une petite place, il redonne des couleurs à la rue Belle de Mai. Ghani Smahi, le gérant, achète le local il y a deux ans. Il est rapidement adopté par les gens du quartier. Un jour un riverain lui lance : "Cette rue est redevenue belle grâce à toi !" Une phrase qui touche beaucoup Ghani : "La Belle de Mai était le poumon de Marseille avec le Vieux-port. Au- jourd'hui la ville étouffe car elle a perdu un poumon... À nous de le lui rendre ! " Ghani Smahi et son salon de thé «Bonne Etoile» ont rencontré un franc succès dans le quartier.
  • 13. Tuileries de Seon De la lumière à l’oubli Situé au nord-ouest de la ville, le bassin argileux de Séon fut un territoire propice à la fabrication des tuiles au XIXe siècle. Il accueillit une quinzaine de tuilerie dont les matériaux étaient expédiés dans le monde entier. Texte et photos Alpha Bangoura A Saint Henri dans le 16ème arrondissement à Marseille, la vie d’avant rythme le quotidien. Ici, les tuiles sont partout. Le long des rues pavées, des tuiles cassées servent de trottoirs. Elles enjolivent la vie quotidienne de cet ancien petit village indus- triel. Les trois types d’habitat de l’époque sont encore là malgré le temps : la bastide, occupée par le propriétaire, la maison du contremaître et la courée ouvrière. Toutes sont construites en briques. ”Ici à Saint-Henri, l’histoire est intimement liée à celle des usines de tui- leries...”, indique Bernadette, héritière d’une famille d’anciens ouvriers. Même si le quartier a beaucoup évolué depuis la fermeture définitive des usines dans les années 70, les nostalgiques s’accrochent à ce sou- venir, même s’il ne reste rien de ce passé glorieux. Aucun vestige in- dustriel. Seul héritage de l’époque, reste ce grand bâtiment aux bordures délimitées par des tuiles. Avec son architecture imposante, il accueille l’Association Musicale Sainte Cécile, créée en 1842 au même moment que les usines de Saint-Henri. Cette association “per- mettait une concentration de vie culturelle et sociale au sein du quar- tier”, explique Jean Claude, un de ses membres. Roberto vient y jouer aux cartes, et c’est là que se rencontrent les anciens collaborateurs de toutes nationalités. “On avait réussi à créer une proximité avec les tra- vailleurs dans les usines. Pas de rang social, tout le monde se connaissait et se côtoyait ” dit-il. Et René Guis, le président, ajoute : “La vie dans les usines c'était vraiment gai. Beaucoup de travaux mais aussi une floraison de petits commerces un peu partout dans le quartier”. La grande méta- morphose urbaine pousse les familles des ouvriers à se déplacer vers d’autres horizons et les mémoires vives s’éloignent. Les nouveaux ré- sidents, eux, ignorent tout du passé. Saint André: Un devoir de mémoire A Saint-André, ces tuileries avaient aussi un fort impact sur l’écono- mie. Elles employaient une main d’oeuvre locale importante. Plusieurs membres d’une même famille y travaillaient. Malgré la pénibilité du travail, les enfants et les femmes n’étaient pas en marge. Pour sauver ce passé de l’oubli, l’association «Les Filles de Saint-André de Mar- seille» s’est donnée pour mission depuis 2002 de collecter tous maté- riaux (graphiques, iconographiques, sonores, audiovisuels). Ce projet est susceptible de restaurer la mémoire collective d’un quartier désormais en voie de désertification. Mais depuis plusieurs années, les départs définitifs sont de plus en plus nombreux et les rencontres entre anciens ouvriers de- viennent tristes. Le quartier a perdu son âme. Annie Zingoni, présidente de l’A.D.F.S.A, se souvient de la belle époque : ”80% des activités éco- nomiques provenaient du travail des usines. Ce que j’ai trouvé formida- ble, c’est l’esprit de famille qui y régnait.” C’était l’époque de la solidarité et de l’entraide, surtout chez les anciens ouvriers et ouvrières des usines de Saint Martin, Procter et Gamble, qui aujourd’hui encore se retrouvent vo- lontiers entre eux. Contrairement à l’atmosphère actuelle, l’entente entre les travailleurs ne s'arrêtait pas à la porte des manufactures. C’était une vé- ritable relation de vie commune. Ce quartier a toujours connu la diversité dans une harmonie saine et fraternelle. A l’inverse de Saint-Henri, il accueille sur son sol la toute dernière tuilerie encore en activité dans la vallée de Seon : l’usine Mo- nier a su s’adapter et se transformer. Cette entreprise spécialisée en solutions de toitures, cheminées et systèmes de ventilation est présente à travers ses filiales dans 40 pays et exploite 122 sites de production à travers le monde. L’histoire n’a pas dit son dernier mot... Photo du haut:Tuile de l’entreprise Arnaud et Etienne, Ci-dessus : De gauche à droite :Annie Zingoni, Huberte Ourgand et Paulette Plan- tevin de l’Association Les Filles de Saint-André.
  • 14. Marseille a oublié Noilly-Prat, roi du vermouth, a construit son empire au coeur de Marseille dès la moitié du XIX ème siècle. Sans laisser de traces... A u 157 de la rue Paradis, l'ancien Hôtel Noilly-Prat, un bâtiment haussmannien de 4 étages, ne porte plus aucun signe distinctif d'appartenance à la famille. De nombreuses boutiques s'y sont installées. Noilly-Prat fournissait le vin de messe Le Noilly-Prat est une recette à base de picpoul, clairette et épices. Crédit Photo CCi Marseille-Provence Au XIX ème siècle, la rue Paradis était un chemin de campagne où les vignobles s'épanouissaient à flanc de coteaux. Anne-Rosine, veuve de Claudius Prat et orpheline de Louis Noilly, les fondateurs, hérite de l'entreprise familiale qu'elle dirige de 1865 à 1907. Pieuse et impliquée dans la vie religieuse, elle fournissait gratuitement 600 000 litres de vins de messe par an aux paroisses du sud de la France. Elle fit don de l'hôtel de l'église Saint-Joseph et du couvent de l'église des Dominicains proches de l'usine. « Anne Rosinne a été notre grande bienfaitrice. A la séparation de l’Église et de l’État au début du XX ème siècle, elle ordonna à ses héritiers de racheter le couvent et de l'offrir à nouveau aux Dominicains », explique un religieux. Elle se montrera également généreuse avec ses ouvriers, appliquant une forme de patronat social. « Noilly-Prat était une structure très familiale, les patrons étaient paternalistes. Ils Quincaillerie, onglerie et, ironie du sort, une cave à vin. Le gérant connaît le nom Noilly-Prat mais il ignore siéger dans l'une de leurs demeures. Dix numéros plus loin, l'ancienne usine, avec pour seul indice un N et un P entrelacés au dessus de la porte cochère. A gauche, des arcades et en face un bâtiment de 113 mètres de long, dont la façade tombe en ruines. « Ce bâtiment abritait des logements ouvriers, ils y étaient logés pour un franc symbolique », raconte une habitante. A l'abandon, l'usine est devenue une copropriété abritant appartements, bureaux et une salle de sport. Rénover le site de 10 000 m² coûterait plus d'un million d'euros. La solution serait de classer le bâtiment « monument XX ème siècle ». La municipalité a d'autres priorités. Par Loïc Chalvet
  • 15. Noilly-Prat En 1974, Noilly-Prat s'installe à Sainte Marthe, au nord de Marseille et y restera jusqu'en 1989. Racheté par le groupe Martini-Bacardi, le fabriquant se délocalise à Marseillan, près de Sète. La marque s'exporte et sa réputation ne cesse de grandir à l'étranger alors que les Marseillais l'ont oubliée. « Le Noilly-Prat était un apéritif qui se prenait dans les bistrots jusqu'à l'entre deux guerres», d'après Paul Bergasse. «Après la seconde guerre mondiale, le whisky a éclipsé le Noilly-Prat. Seuls les initiés et les anglo-saxons le connaissent». La concurrence de Ricard n'est pas étrangère à cette amnésie. «AMarseille, on est des buveurs de pastis et pas de Noilly », témoigne Jean-Louis Mastoro, maitre des chais à Marseillan. Le Noilly-Prat a su retrouver un nouveau souffle dans la gastronomie. Les grands chefs l'utilisent notamment pour le déglaçage des sauces. Et pour les barmans, le Noilly est le secret du vrai Martini Dry, le cocktail emblématique de James Bond. Mélange explosif pour une recette qui cartonne. recrutaient leurs cadres dans les écoles catholiques situés en face de l'usine. Des générations entières y ont travaillé, le père faisait entrer son fils, qui y faisait entrer un cousin... », se souvient Paul Bergasse, ancien cadre de l’usine. De Lyon à Marseille, Noilly-Prat s’exporte dans plus de 130 pays. Crédit photo CCI Marseille-Provence.