zoreil 
EROTOMANIA 
- Collection Romans / Nouvelles - 
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EROTOMANIA..........................................................................................1 
EROTOMANIA..................................................................................2 
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EROTOMANIA 
Auteur : zoreil 
Catégorie : Romans / Nouvelles 
Un soir de mélancolie et de beuverie solitaire, me les remémorant, je 
m'avisai qu'en une vingtaine d'années, j'avais glané les beautés éparses de 
la femme au physique idéal. Que j'avais aimé ma Vénus personnelle, mais 
en pièces détachées. 
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EROTOMANIA 
Longues et fines, avec tout juste ce qu'il fallait de muscle au mollet 
et sur la cuisse, un coup de pied cambré comme celui d'une danseuse, les 
jambes de Sophie étaient un miracle de la nature. Elles correspondaient 
exactement, j'en suis certain, aux jambes idéales que dessinerait un 
ordinateur d'après les données fournies par un échantillon de population 
mâle représentant toutes les tranches d'âge. Sophie mettait les siennes en 
valeur en arborant des mini-mini-jupes et des chaussures qui, par 
l'élégance de leurs formes et la richesse des matières employées, étaient de 
véritables oeuvres d'art. 
Jusqu'à la ceinture donc, Sophie était digne de figurer sur la couverture 
des magazines de mode. Aussi, grande était la déception de qui, portant 
plus haut son regard, découvrait son dos voûté, ses omoplates saillantes, 
ses épaules osseuses, son teint brouillé, ses cheveux ternes. 
Je fis la connaissance de Sophie à l'occasion d'une exposition organisée 
à l'Hôtel des Monnaies, où j'étais employé. La contradiction vivante 
qu'était son corps me choqua et m'émut profondément, comme une 
injustice de la nature. Si profondément que je me sentis investi de la 
mission de compenser cette injustice par mes attentions et mon amour. Ce 
qui supposait, d'abord, que la jeune femme souffrît de sa disgrâce et, 
ensuite, que je fusse en mesure de lui apporter une consolation. 
Sur le premier point, je faisais fausse route. Sophie se sentait 
parfaitement à l'aise dans sa peau. 
Elle ne se considérait pas comme dévaluée par la partie ingrate de son 
physique, mais valorisée par la splendeur de l'autre. Elle n'éprouvait donc, 
nul besoin de pitié, de consolation, mais d'amour, oui. Divorcée depuis 
peu, et ne supportant pas la solitude, elle cherchait un compagnon. Elle 
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crut le trouver en moi pour une raison que je découvris en tombant par 
hasard sur des photos qu'elle avait oublié de détruire. J'étais l'exact opposé 
de son ex-mari, cette brute au visage d'aventurier que j'aurais tant aimé 
être. 
Je commis la faute de ne pas tirer immédiatement les conclusions de 
mon erreur et de lui donner le temps de s'éprendre véritablement de moi. 
Avec une lâche fierté, je me laissai entortiller dans cette tendresse que l'on 
me prodiguait pour la première fois. Même si, auparavant, quelques-unes 
de mes maîtresses m'avaient manifesté des sentiments que je ne m'efforçais 
pas toujours de leur rendre. 
J'ai connu un nombre passable de femmes, sans très bien comprendre 
d'ailleurs ce qui en moi leur plaisait. Ni beau, ni laid, avec un corps bien 
proportionné et un visage d'intellectuel plus que séducteur viril, je trouvais 
assez facilement des femmes complaisantes et même, parfois, 
apparemment amoureuses de moi. Ne prenant jamais l'initiative des 
premières approches, je m'étais cantonné dans la catégorie des ni belles ni 
laides par l'effet d'une sorte de résignation sublimée en choix. 
Ayant toujours refusé de me laisser imposer ma conduite par autrui ou 
par mes propres insuffisances, j'étais venu à bout de me convaincre que les 
femmes quelconques étaient beaucoup plus désirables que les très belles. 
À la condition toutefois qu'elles eussent un élément de leur anatomie qui 
fût irréprochable. Une chevelure descendant jusqu'à la taille me faisait 
oublier l'épaisseur de celle-ci. Des yeux immenses et lumineux, un nez trop 
fort. Une poitrine de cariatide, un bassin trop large. Ces toquades 
étroitement ciblées ne pouvaient durer très longtemps. Quelques mois 
suffisaient à faire prévaloir, dans mon esprit et dans mon coeur, les défauts 
physiques de mes amantes sur ce qui m'avait tant plu en elles. Je ne les 
abandonnais pas, néanmoins, par obstination dans l'erreur autant que par 
une sorte de tendresse routinière. C'étaient elles qui me quittaient, en 
colère, en pleurs ou dans un silence méprisant – attitude qui avait, de loin, 
ma préférence – lorsqu'elles découvraient mes nouvelles liaisons. Je 
perdais mes maîtresses comme un pommier ses fruits trop mûrs, sans que 
l'on ait à en secouer les branches. Un soir de mélancolie et de beuverie 
solitaire, me les remémorant, je m'avisai qu'en une vingtaine d'années, 
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j'avais glané les beautés éparses de la femme au physique idéal. Que j'avais 
aimé ma Vénus personnelle, mais en pièces détachées. 
À l'époque où je rencontrai Sophie, j'approchais de la quarantaine et ce 
vagabondage décevant commençait à me peser. Forçant, tel le jardinier ses 
tomates de serre, la cristallisation stendhalienne par la méthode Coué, je 
m'astreignis à me persuader que je l'aimais en le lui répétant à l'envi et 
avec une telle apparence de sincérité qu'elle me crut. Prisonnier de mon 
rôle, j'allais même jusqu'à m'attribuer faussement une préférence pour les 
femmes vêtues de pantalons, afin d'obtenir qu'elle cachât ce qu'elle avait de 
sublime pour me permettre de centrer mon amour sur son buste et son 
visage ingrats. 
Je parvins ainsi à regarder comme une grâce l'aspect souffreteux que 
donnaient à mon amie ses joues d'enfant mal nourrie, ses cheveux tristes, 
ses épaules maigres dont elle accentuait la déformation en croisant 
frileusement ses bras sur sa poitrine, creuse en dépit du volume appréciable 
de ses seins tombants. Je l'étreignais à tout instant, avec ardeur, la comblais 
de mots passionnés, pour la consoler d'une infortune dont elle ne souffrait 
nullement, comme je le compris à la longue. 
C'est ainsi que Sophie et moi avons vécu, pendant plus d'un an, dans une 
incompréhension réciproque dont nous ne sommes sortis intacts ni l'un ni 
l'autre. Il me vînt à l'esprit que l'effort que j'avais accompli pour aimer la 
moité disgracieuse de son corps eût été beaucoup plus méritoire si la 
satisfaction de posséder l'autre moitié, ses admirables jambes, n'eût 
soutenu mes efforts dans cette entreprise d'auto-persuasion. Que non 
content d'adorer ce que j'eusse autrefois brûlé, je devais maintenant brûler 
ce que j'avais adoré, en aimant une femme entièrement laide. 
Voué momentanément à la maigreur morbide, je cédai aux sollicitations 
de Claudine qui, avec des jambes aussi décharnées que le reste de son 
anatomie, avait l'air d'une anorexique, en dépit de son robuste appétit. Moi 
qui croyait n'aimer que les seins épanouis, étais ému et excité de serrer 
contre le mien ce corps fragile et de sentir sur ma peau le contact du bout 
érigé de ses maigres appâts. 
Lorsque Sophie eut découvert mon infidélité, son équilibre nerveux, 
fragilisé par son divorce, ne résista pas à cette nouvelle agression. 
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Elle sombra bientôt dans un état de dépression profonde dont je craignis 
qu'il ne la conduisît au suicide. Nous eûmes une dernière entrevue, d'autant 
plus pénible pour moi que Sophie ne m'adressa aucun reproche. « Ronald, 
Ronald, me dit-elle seulement, en éclatant en sanglots, je t'aimais tant! » 
Égoïstement, cet imparfait me rassura. Tout était fini entre nous, sans 
violence. Mais je n'étais pas très fier de moi. À des critiques, à des insultes 
j'eusse répondu par mes mensonges habituels. Son désespoir silencieux me 
contraignit à la franchise. Pour la première fois de ma vie, j'exprimai à 
haute voix l'opinion peu flatteuse que j'avais de moi-même. 
« Cesse de pleurer, je t'en supplie, lui dis-je, car je n'en vaux pas la 
peine. Les qualités que tu m'as peut-être attribuées ne sont qu'une 
apparence. Ma seule excuse est de ne rien faire pour créer l'illusion dont je 
bénéficie habituellement. Je me sens incapable d'aimer. J'ai été un mauvais 
fils,par indifférence, et je serais un mauvais père, pour la même raison. Je 
ne parviens pas à ressentir par moi-même les sentiments ordinaires de 
l'homme. J'ai besoin qu'un esprit plus sensible que le mien me les rende 
perceptibles par l'intermédiaire d'un livre, d'un film, avec des mots et des 
images qui me touchent. Je suis un infirme affectif qui s'efforce de 
compenser sa carence par la multiplication des liaisons et l'intérêt 
maniaque qu'il porte au physique de ses compagnes. » 
Il m'arrivait alors d'imaginer que je vouais mon existence à faire le 
bonheur d'une jeune femme infirme, clouée sur un fauteuil roulant, alors 
que je regimbais d'habitude à apporter une aide beaucoup moins pesante, 
mais aussi moins héroïque, à ma compagne du moment. 
Mon esprit chimérique me faisait oublier la sécheresse de mon coeur, ma 
lâcheté, mon égocentrisme. Par besoin de reconnaissance, dans les deux 
sens du mot, gratitude et considération, j'étais un Saint-Bernard prêt à 
accourir avec son petit tonneau de tendresse. Mais si la personne que je 
croyais en péril ne souffrait que d'un rhume ou d'une crampe, je redevenais 
un clebs comme les autres, un insatiable flaireur de derrières. 
Je parlai ainsi à Sophie durant une partie de la nuit. Bouleversé par cet 
aveu de mon inaptitude à l'amour ordinaire, normal, aveu que je refoulais 
habituellement quand l'idée m'en effleurait, je pleurai avec Sophie sur moi, 
sur elle, sur le gâchis que j'avais provoqué. Je ne la quittai que lorsqu'elle 
se fût endormie, épuisée par le chagrin. Par acquit de conscience, je 
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repassai chez elle, le lendemain, ma journée de travail terminée. Sans 
ouvrir sa porte, elle me signifia son désir de ne jamais plus me revoir. 
J'ignore ce qu'elle est devenue. 
Lorsque je fus las de palper les côtes et les vertèbres saillantes de 
Claudine, je sautai d'un extrême à l'autre en pétrissant avec frénésie les 
seins volumineux et mous, soutenus par un triple bourrelet, de Sarita, 
étudiante indienne récemment arrivée à Paris. Par un juste retour des 
choses, ce fut elle qui me déclara me trouver très exotique, avant que je 
n'eusse le temps de lui adresser le même compliment, ce qui, compte tenu 
de ma double supériorité d'Européen et de mâle ainsi que de mon 
égocentrisme naturel, m'eût paru plus conforme à la réalité et à la 
bienséance. 
Ajoutant à ce que j'ai déjà mentionné de son physique un visage 
boursouflé, des bras et des jambes dont la graisse surabondante débordait 
sur les coudes et les genoux, Sarita était franchement laide. 
Mais étendu sur ce matelas épais et mou, le visage enfoui dans une 
chevelure soyeuse, parfumée d'essences aphrodisiaques – du moins le 
supposais-je : l'Orient mystérieux... - je goûtais, de toute ma peau, la 
douceur velouteuse de la sienne, me frustrant momentanément du plaisir 
d'en admirer la couleur de caramel clair, celle que les femmes blanches 
essaient d'obtenir, au péril de leur vie,en gorgeant leur épiderme de rayons 
ultraviolets. 
Cette extase était pour moi précédée d'un supplice. Avant de monter 
chez elle – jamais chez moi – nous dînions ensemble dans un restaurant où, 
même s'il était indien, j'avais honte de me montrer en compagnie de cette 
Gargamelle asiatique. Je croyais lire dans le regard des hommes assis 
autour de nous qu'ils devinaient la nature du plaisir que je prenais avec 
elle, et mon amour propre en souffrait. Pour moi, il y avait deux catégories 
de femmes, celles avec qui on sort, qu'on est heureux d'exhiber, et celles 
avec qui on couche. Souhaitables avec les premières, la confusion des rôles 
est à proscrire rigoureusement avec les autres. 
Combiné avec ma lâcheté congénitale, ce principe régissait mon 
comportement à l'égard de Sarita. Pour conférer à notre tête-à-tête 
l'apparence d'un dîner entre collègues de bureau, je me gardais de toute 
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manifestation de tendresse et trouvais toujours un prétexte pour retirer ma 
main lorsqu'elle tendait la sienne pour la prendre. 
Mon amie finit par percer le secret de mon dédoublement de personnalité, 
réserve en public, sensualité débridée sitôt sa porte franchie. Elle 
m'exprima son mépris dans un français presque parfait, tant avaient été 
rapides ses progrès dans notre langue. L'idée que nos conversations y 
avaient contribué quelque peu effaça sans difficulté mes remords et ma 
honte. Mais, en me privant d'un type de plaisir dont je n'étais pas encore 
rassasié, cette rupture me plongea dans un état de manque qui me poussa à 
nouer des relations avec des femmes auprès de qui Sarita aurait pu passer 
pour un top model. J'eus la chance qu'elles fussent toutes de bonnes 
vivantes et non des obèses honteuses écartelées entre boulimie et weight 
watchers. J'ai passé avec elles de très bons moments de détente. 
Je sais, je sais, ma vie érotico-sentimentale est peu glorieuse. Proust 
suggère de laisser les jolies femmes aux hommes dépourvus d'imagination. 
Mais qu'aurait-il à proposer à ceux à qui celle-ci fait défaut alors que 
celles-là leur sont inaccessibles? À ceux dont le guide en matière 
amoureuse se situe au niveau du bas-ventre? Qui ne savent pas 
intellectualiser leurs pulsions? 
Au lieu de nous condamner, bonnes gens, plaignez-nous, plaignez-moi! 
Souvent, la nuit, en rêve, ou durant mes insomnies, je revois Anne, 
Catherine, Sophie, Valérie, Claire, Nicole... Les autres aussi, dont je garde 
un souvenir moins précis. Celles que j'ai complétement oubliées et qu'un 
éclair de ma mémoire me rend tout à coup. 
Images fugitives de visages; de cheveux, ceux de Thérèse, soigneusement 
crantés, chaque jour à l'identique, et qui doivent l'être encore à cette heure, 
mais gris ou blancs; de jambes, de seins sur lesquels je ne parviens même 
plus à mettre un prénom. Je revis notre liaison, souvent trop brève, notre 
rencontre, notre premier baiser, et tous les instants de bonheur passés 
ensemble,dont je n'ai conscience que maintenant. Je les appelle dans la 
nuit. Je leur demande pardon pour mon indifférence à ce qu'il y avait de 
beau et bien en elles, indépendamment de leur apparence physique qui, le 
plus souvent, avait seule retenu mon attention. La conviction, qui m'a 
longtemps donné bonne conscience, qu'en me quittant elles avaient pris la 
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EROTOMANIA 
décision la plus sage de leur vie, n'a plus pour moi ce pouvoir lénifiant. 
J'implore spécialement la grâce de Sophie et maudis l'aveuglement, le 
stupide égoïsme, l'absurde logique érotomaniaque qui m'ont fait manquer 
ma dernière occasion de connaître une vie normale. D'échapper à la 
solitude qui me ronge désormais. 
J'ai bien conscience que cette évocation de ma vie amoureuse peut offrir 
de moi l'image d'un cynique, voire d'un antiféministe. Il est vrai que la 
place que j'y accorde au physique des femmes et au coït en laisse peu à 
leur âme, à leur intelligence et à l'amour-sentiment. Mais il m'est aisé 
d'expliquer ce déséquilibre flagrant. Dans le cynisme, il y a volonté de 
déplaire, de choquer; dans l'antiféminisme, le parti pris de mépriser, voire 
de brimer les femmes. Rien de tel chez moi. La triste vérité est que je n'ai 
jamais compris ni les femmes, ni l'amour. 
La femme n'est pas spécifiquement un mystère. Je récuse 
ce lieu commun qui faisait ricaner Montherlant, car pour moi toute 
personne est mystère. Je n'ai jamais compris aucune de celles que j'ai été 
amené à fréquenter, ou alors trop tard, quand le rapport, l'intérêt qui nous 
unissait n'existait plus. D'ailleurs, même dans ce cas, le plus favorable, la 
part de subjectivité inhérente à toute appréciation de ce genre, le fait que 
l'autre réagit en fonction de l'image qu'il perçoit de nous-même, rendent 
bien hypothétiques et prétentieuses toute affirmation d'objectivité, toute 
certitude en ce domaine. 
Quant à l'amour, je confesse humblement ignorer encore ce que c'est. Le 
sentiment que j'éprouvais pour Sophie comportait une forte proportion de 
tendre pitié et de dévouement. Ce qui démontre que je ne suis pas 
totalement insensible, même si les affects dont je me targue n'étaient pas 
entièrement désintéressés, destinés qu'ils étaient aussi à me valoriser à mes 
propres yeux. Pour toutes mes autres compagnes j'éprouvais une attirance 
dans laquelle se mêlaient désir et sentiment, ces deux composants 
s'évanouissant simultanément, en quelques semaines ou quelques mois. Je 
peux d'ailleurs ajouter pour ma défense que le comportement de mes 
prétendues amantes était généralement identique au mien. Lorsqu' elles me 
quittaient, je les sentais plus vexées que sentimentalement déçues. 
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À n'en pas douter, les femmes que j'ai connues m'ont bien aidé à mettre en 
oeuvre mon penchant naturel pour la déroute et, finalement , la solitude. 
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    EROTOMANIA Auteur :zoreil Catégorie : Romans / Nouvelles Un soir de mélancolie et de beuverie solitaire, me les remémorant, je m'avisai qu'en une vingtaine d'années, j'avais glané les beautés éparses de la femme au physique idéal. Que j'avais aimé ma Vénus personnelle, mais en pièces détachées. Licence : Art libre (lal) 1
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    EROTOMANIA Longues etfines, avec tout juste ce qu'il fallait de muscle au mollet et sur la cuisse, un coup de pied cambré comme celui d'une danseuse, les jambes de Sophie étaient un miracle de la nature. Elles correspondaient exactement, j'en suis certain, aux jambes idéales que dessinerait un ordinateur d'après les données fournies par un échantillon de population mâle représentant toutes les tranches d'âge. Sophie mettait les siennes en valeur en arborant des mini-mini-jupes et des chaussures qui, par l'élégance de leurs formes et la richesse des matières employées, étaient de véritables oeuvres d'art. Jusqu'à la ceinture donc, Sophie était digne de figurer sur la couverture des magazines de mode. Aussi, grande était la déception de qui, portant plus haut son regard, découvrait son dos voûté, ses omoplates saillantes, ses épaules osseuses, son teint brouillé, ses cheveux ternes. Je fis la connaissance de Sophie à l'occasion d'une exposition organisée à l'Hôtel des Monnaies, où j'étais employé. La contradiction vivante qu'était son corps me choqua et m'émut profondément, comme une injustice de la nature. Si profondément que je me sentis investi de la mission de compenser cette injustice par mes attentions et mon amour. Ce qui supposait, d'abord, que la jeune femme souffrît de sa disgrâce et, ensuite, que je fusse en mesure de lui apporter une consolation. Sur le premier point, je faisais fausse route. Sophie se sentait parfaitement à l'aise dans sa peau. Elle ne se considérait pas comme dévaluée par la partie ingrate de son physique, mais valorisée par la splendeur de l'autre. Elle n'éprouvait donc, nul besoin de pitié, de consolation, mais d'amour, oui. Divorcée depuis peu, et ne supportant pas la solitude, elle cherchait un compagnon. Elle EROTOMANIA 2
  • 6.
    EROTOMANIA crut letrouver en moi pour une raison que je découvris en tombant par hasard sur des photos qu'elle avait oublié de détruire. J'étais l'exact opposé de son ex-mari, cette brute au visage d'aventurier que j'aurais tant aimé être. Je commis la faute de ne pas tirer immédiatement les conclusions de mon erreur et de lui donner le temps de s'éprendre véritablement de moi. Avec une lâche fierté, je me laissai entortiller dans cette tendresse que l'on me prodiguait pour la première fois. Même si, auparavant, quelques-unes de mes maîtresses m'avaient manifesté des sentiments que je ne m'efforçais pas toujours de leur rendre. J'ai connu un nombre passable de femmes, sans très bien comprendre d'ailleurs ce qui en moi leur plaisait. Ni beau, ni laid, avec un corps bien proportionné et un visage d'intellectuel plus que séducteur viril, je trouvais assez facilement des femmes complaisantes et même, parfois, apparemment amoureuses de moi. Ne prenant jamais l'initiative des premières approches, je m'étais cantonné dans la catégorie des ni belles ni laides par l'effet d'une sorte de résignation sublimée en choix. Ayant toujours refusé de me laisser imposer ma conduite par autrui ou par mes propres insuffisances, j'étais venu à bout de me convaincre que les femmes quelconques étaient beaucoup plus désirables que les très belles. À la condition toutefois qu'elles eussent un élément de leur anatomie qui fût irréprochable. Une chevelure descendant jusqu'à la taille me faisait oublier l'épaisseur de celle-ci. Des yeux immenses et lumineux, un nez trop fort. Une poitrine de cariatide, un bassin trop large. Ces toquades étroitement ciblées ne pouvaient durer très longtemps. Quelques mois suffisaient à faire prévaloir, dans mon esprit et dans mon coeur, les défauts physiques de mes amantes sur ce qui m'avait tant plu en elles. Je ne les abandonnais pas, néanmoins, par obstination dans l'erreur autant que par une sorte de tendresse routinière. C'étaient elles qui me quittaient, en colère, en pleurs ou dans un silence méprisant – attitude qui avait, de loin, ma préférence – lorsqu'elles découvraient mes nouvelles liaisons. Je perdais mes maîtresses comme un pommier ses fruits trop mûrs, sans que l'on ait à en secouer les branches. Un soir de mélancolie et de beuverie solitaire, me les remémorant, je m'avisai qu'en une vingtaine d'années, EROTOMANIA 3
  • 7.
    EROTOMANIA j'avais glanéles beautés éparses de la femme au physique idéal. Que j'avais aimé ma Vénus personnelle, mais en pièces détachées. À l'époque où je rencontrai Sophie, j'approchais de la quarantaine et ce vagabondage décevant commençait à me peser. Forçant, tel le jardinier ses tomates de serre, la cristallisation stendhalienne par la méthode Coué, je m'astreignis à me persuader que je l'aimais en le lui répétant à l'envi et avec une telle apparence de sincérité qu'elle me crut. Prisonnier de mon rôle, j'allais même jusqu'à m'attribuer faussement une préférence pour les femmes vêtues de pantalons, afin d'obtenir qu'elle cachât ce qu'elle avait de sublime pour me permettre de centrer mon amour sur son buste et son visage ingrats. Je parvins ainsi à regarder comme une grâce l'aspect souffreteux que donnaient à mon amie ses joues d'enfant mal nourrie, ses cheveux tristes, ses épaules maigres dont elle accentuait la déformation en croisant frileusement ses bras sur sa poitrine, creuse en dépit du volume appréciable de ses seins tombants. Je l'étreignais à tout instant, avec ardeur, la comblais de mots passionnés, pour la consoler d'une infortune dont elle ne souffrait nullement, comme je le compris à la longue. C'est ainsi que Sophie et moi avons vécu, pendant plus d'un an, dans une incompréhension réciproque dont nous ne sommes sortis intacts ni l'un ni l'autre. Il me vînt à l'esprit que l'effort que j'avais accompli pour aimer la moité disgracieuse de son corps eût été beaucoup plus méritoire si la satisfaction de posséder l'autre moitié, ses admirables jambes, n'eût soutenu mes efforts dans cette entreprise d'auto-persuasion. Que non content d'adorer ce que j'eusse autrefois brûlé, je devais maintenant brûler ce que j'avais adoré, en aimant une femme entièrement laide. Voué momentanément à la maigreur morbide, je cédai aux sollicitations de Claudine qui, avec des jambes aussi décharnées que le reste de son anatomie, avait l'air d'une anorexique, en dépit de son robuste appétit. Moi qui croyait n'aimer que les seins épanouis, étais ému et excité de serrer contre le mien ce corps fragile et de sentir sur ma peau le contact du bout érigé de ses maigres appâts. Lorsque Sophie eut découvert mon infidélité, son équilibre nerveux, fragilisé par son divorce, ne résista pas à cette nouvelle agression. EROTOMANIA 4
  • 8.
    EROTOMANIA Elle sombrabientôt dans un état de dépression profonde dont je craignis qu'il ne la conduisît au suicide. Nous eûmes une dernière entrevue, d'autant plus pénible pour moi que Sophie ne m'adressa aucun reproche. « Ronald, Ronald, me dit-elle seulement, en éclatant en sanglots, je t'aimais tant! » Égoïstement, cet imparfait me rassura. Tout était fini entre nous, sans violence. Mais je n'étais pas très fier de moi. À des critiques, à des insultes j'eusse répondu par mes mensonges habituels. Son désespoir silencieux me contraignit à la franchise. Pour la première fois de ma vie, j'exprimai à haute voix l'opinion peu flatteuse que j'avais de moi-même. « Cesse de pleurer, je t'en supplie, lui dis-je, car je n'en vaux pas la peine. Les qualités que tu m'as peut-être attribuées ne sont qu'une apparence. Ma seule excuse est de ne rien faire pour créer l'illusion dont je bénéficie habituellement. Je me sens incapable d'aimer. J'ai été un mauvais fils,par indifférence, et je serais un mauvais père, pour la même raison. Je ne parviens pas à ressentir par moi-même les sentiments ordinaires de l'homme. J'ai besoin qu'un esprit plus sensible que le mien me les rende perceptibles par l'intermédiaire d'un livre, d'un film, avec des mots et des images qui me touchent. Je suis un infirme affectif qui s'efforce de compenser sa carence par la multiplication des liaisons et l'intérêt maniaque qu'il porte au physique de ses compagnes. » Il m'arrivait alors d'imaginer que je vouais mon existence à faire le bonheur d'une jeune femme infirme, clouée sur un fauteuil roulant, alors que je regimbais d'habitude à apporter une aide beaucoup moins pesante, mais aussi moins héroïque, à ma compagne du moment. Mon esprit chimérique me faisait oublier la sécheresse de mon coeur, ma lâcheté, mon égocentrisme. Par besoin de reconnaissance, dans les deux sens du mot, gratitude et considération, j'étais un Saint-Bernard prêt à accourir avec son petit tonneau de tendresse. Mais si la personne que je croyais en péril ne souffrait que d'un rhume ou d'une crampe, je redevenais un clebs comme les autres, un insatiable flaireur de derrières. Je parlai ainsi à Sophie durant une partie de la nuit. Bouleversé par cet aveu de mon inaptitude à l'amour ordinaire, normal, aveu que je refoulais habituellement quand l'idée m'en effleurait, je pleurai avec Sophie sur moi, sur elle, sur le gâchis que j'avais provoqué. Je ne la quittai que lorsqu'elle se fût endormie, épuisée par le chagrin. Par acquit de conscience, je EROTOMANIA 5
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    EROTOMANIA repassai chezelle, le lendemain, ma journée de travail terminée. Sans ouvrir sa porte, elle me signifia son désir de ne jamais plus me revoir. J'ignore ce qu'elle est devenue. Lorsque je fus las de palper les côtes et les vertèbres saillantes de Claudine, je sautai d'un extrême à l'autre en pétrissant avec frénésie les seins volumineux et mous, soutenus par un triple bourrelet, de Sarita, étudiante indienne récemment arrivée à Paris. Par un juste retour des choses, ce fut elle qui me déclara me trouver très exotique, avant que je n'eusse le temps de lui adresser le même compliment, ce qui, compte tenu de ma double supériorité d'Européen et de mâle ainsi que de mon égocentrisme naturel, m'eût paru plus conforme à la réalité et à la bienséance. Ajoutant à ce que j'ai déjà mentionné de son physique un visage boursouflé, des bras et des jambes dont la graisse surabondante débordait sur les coudes et les genoux, Sarita était franchement laide. Mais étendu sur ce matelas épais et mou, le visage enfoui dans une chevelure soyeuse, parfumée d'essences aphrodisiaques – du moins le supposais-je : l'Orient mystérieux... - je goûtais, de toute ma peau, la douceur velouteuse de la sienne, me frustrant momentanément du plaisir d'en admirer la couleur de caramel clair, celle que les femmes blanches essaient d'obtenir, au péril de leur vie,en gorgeant leur épiderme de rayons ultraviolets. Cette extase était pour moi précédée d'un supplice. Avant de monter chez elle – jamais chez moi – nous dînions ensemble dans un restaurant où, même s'il était indien, j'avais honte de me montrer en compagnie de cette Gargamelle asiatique. Je croyais lire dans le regard des hommes assis autour de nous qu'ils devinaient la nature du plaisir que je prenais avec elle, et mon amour propre en souffrait. Pour moi, il y avait deux catégories de femmes, celles avec qui on sort, qu'on est heureux d'exhiber, et celles avec qui on couche. Souhaitables avec les premières, la confusion des rôles est à proscrire rigoureusement avec les autres. Combiné avec ma lâcheté congénitale, ce principe régissait mon comportement à l'égard de Sarita. Pour conférer à notre tête-à-tête l'apparence d'un dîner entre collègues de bureau, je me gardais de toute EROTOMANIA 6
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    EROTOMANIA manifestation detendresse et trouvais toujours un prétexte pour retirer ma main lorsqu'elle tendait la sienne pour la prendre. Mon amie finit par percer le secret de mon dédoublement de personnalité, réserve en public, sensualité débridée sitôt sa porte franchie. Elle m'exprima son mépris dans un français presque parfait, tant avaient été rapides ses progrès dans notre langue. L'idée que nos conversations y avaient contribué quelque peu effaça sans difficulté mes remords et ma honte. Mais, en me privant d'un type de plaisir dont je n'étais pas encore rassasié, cette rupture me plongea dans un état de manque qui me poussa à nouer des relations avec des femmes auprès de qui Sarita aurait pu passer pour un top model. J'eus la chance qu'elles fussent toutes de bonnes vivantes et non des obèses honteuses écartelées entre boulimie et weight watchers. J'ai passé avec elles de très bons moments de détente. Je sais, je sais, ma vie érotico-sentimentale est peu glorieuse. Proust suggère de laisser les jolies femmes aux hommes dépourvus d'imagination. Mais qu'aurait-il à proposer à ceux à qui celle-ci fait défaut alors que celles-là leur sont inaccessibles? À ceux dont le guide en matière amoureuse se situe au niveau du bas-ventre? Qui ne savent pas intellectualiser leurs pulsions? Au lieu de nous condamner, bonnes gens, plaignez-nous, plaignez-moi! Souvent, la nuit, en rêve, ou durant mes insomnies, je revois Anne, Catherine, Sophie, Valérie, Claire, Nicole... Les autres aussi, dont je garde un souvenir moins précis. Celles que j'ai complétement oubliées et qu'un éclair de ma mémoire me rend tout à coup. Images fugitives de visages; de cheveux, ceux de Thérèse, soigneusement crantés, chaque jour à l'identique, et qui doivent l'être encore à cette heure, mais gris ou blancs; de jambes, de seins sur lesquels je ne parviens même plus à mettre un prénom. Je revis notre liaison, souvent trop brève, notre rencontre, notre premier baiser, et tous les instants de bonheur passés ensemble,dont je n'ai conscience que maintenant. Je les appelle dans la nuit. Je leur demande pardon pour mon indifférence à ce qu'il y avait de beau et bien en elles, indépendamment de leur apparence physique qui, le plus souvent, avait seule retenu mon attention. La conviction, qui m'a longtemps donné bonne conscience, qu'en me quittant elles avaient pris la EROTOMANIA 7
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    EROTOMANIA décision laplus sage de leur vie, n'a plus pour moi ce pouvoir lénifiant. J'implore spécialement la grâce de Sophie et maudis l'aveuglement, le stupide égoïsme, l'absurde logique érotomaniaque qui m'ont fait manquer ma dernière occasion de connaître une vie normale. D'échapper à la solitude qui me ronge désormais. J'ai bien conscience que cette évocation de ma vie amoureuse peut offrir de moi l'image d'un cynique, voire d'un antiféministe. Il est vrai que la place que j'y accorde au physique des femmes et au coït en laisse peu à leur âme, à leur intelligence et à l'amour-sentiment. Mais il m'est aisé d'expliquer ce déséquilibre flagrant. Dans le cynisme, il y a volonté de déplaire, de choquer; dans l'antiféminisme, le parti pris de mépriser, voire de brimer les femmes. Rien de tel chez moi. La triste vérité est que je n'ai jamais compris ni les femmes, ni l'amour. La femme n'est pas spécifiquement un mystère. Je récuse ce lieu commun qui faisait ricaner Montherlant, car pour moi toute personne est mystère. Je n'ai jamais compris aucune de celles que j'ai été amené à fréquenter, ou alors trop tard, quand le rapport, l'intérêt qui nous unissait n'existait plus. D'ailleurs, même dans ce cas, le plus favorable, la part de subjectivité inhérente à toute appréciation de ce genre, le fait que l'autre réagit en fonction de l'image qu'il perçoit de nous-même, rendent bien hypothétiques et prétentieuses toute affirmation d'objectivité, toute certitude en ce domaine. Quant à l'amour, je confesse humblement ignorer encore ce que c'est. Le sentiment que j'éprouvais pour Sophie comportait une forte proportion de tendre pitié et de dévouement. Ce qui démontre que je ne suis pas totalement insensible, même si les affects dont je me targue n'étaient pas entièrement désintéressés, destinés qu'ils étaient aussi à me valoriser à mes propres yeux. Pour toutes mes autres compagnes j'éprouvais une attirance dans laquelle se mêlaient désir et sentiment, ces deux composants s'évanouissant simultanément, en quelques semaines ou quelques mois. Je peux d'ailleurs ajouter pour ma défense que le comportement de mes prétendues amantes était généralement identique au mien. Lorsqu' elles me quittaient, je les sentais plus vexées que sentimentalement déçues. EROTOMANIA 8
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    EROTOMANIA À n'enpas douter, les femmes que j'ai connues m'ont bien aidé à mettre en oeuvre mon penchant naturel pour la déroute et, finalement , la solitude. EROTOMANIA 9
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    PDF version EbookILV 1.4 (mai 2011)