Philippine Barré
Benjamin Bakouch
L'amiante : constitution d'un problème publique, le rôle fondamental des
médias d'information
Introduction :
L’affaire de l’amiante renvoie ainsi à l’utilisation de l’amiante dans des bâtiments publics et à
l’exposition d’un certain nombre de personnes aux risques de ce matériau cancérogène. Cette affaire
s'étend de 1994 à nos jours, sa raisonnante est donc assez retentissante.
Pour comprendre cette affaire il faut voir qu'elle ne constituait pas initialement un scandale de santé
publique, mais était uniquement formulé dans le champ scientifique comme le rappellent l’article
des historiens américain Christopher Sellers et Joeseph Melling en 20121
.
D’après les auteurs, les niveaux d'exposition à l'amiante, dans les pays les plus pauvres, ont
augmenté plus vite que les niveaux d’exposition des pays développés. Ceci est serait en alors lié au
rôle des médias plus grand, la protestation populaire plus intense et l’expertise scientifique plus
forte dans les pays développés.
Les médias auraient ainsi un rôle à jouer dans la dénonciation de l’amiante ? Les auteurs estiment
que la meilleure façon de comprendre la formation des connaissances au sujet de ces risques n’est
pas de revenir sur les champs de bataille épistémologiques des «guerres de la science» des années
1990, mais de rechercher une intégration interdisciplinaire des nombreux dangers de l’amiante. Les
auteurs relatent une socio-histoire des dangers de l’amiante et en appellent à développer l’esprit
scientifique en luttant contre les postures démagogiques et anti-scientifiques.
Ainsi, dans le cas de notre objet d'étude, la transposition du problème de santé publique du champ
scientifique au champ journalistique peut-être problématique mais semble être une nécessité. Avant
1994, l’amiante était encore abordé par les administrations centrales de manière routinière tandis
qu’aujourd’hui elles traitent ce sujet avec sérieux et gravité.
On peut donc dès lors se poser la question de savoir comment un problème de santé publique,
comme l'amiante, survient sur la scène publique, grâce à l'intervention d'acteurs
1http://journals.cambridge.org/action/displayAbstract?fromPage=online&aid=8698278&fileId=S0007087412000374
I Les mécanismes qui permettent de faire émerger un problème public : des acteurs
plus légitimes que d'autres ?
A/ Théorie de la construction des problèmes publics :
Pour bien appréhender la façon dont l'amiante s'est imposé comme un véritable scandale sur la
scène publique, il faut d'abord comprendre comment un problème, concernant un certain nombre
d'individus, parvient à s'immiscer jusque dans les politiques publiques.
Il faut d'abord savoir que les problèmes publics s'imposent à la faveur de mobilisations et de
processus particulier. Il n'existe donc pas de corrélation entre l'importance de la gravité d'un
problème et sa percée en tant que problème public : un problème ne s'impose jamais en soi. On
comprend alors qu'il doit d'abord identifiés comme en tant que tel, c'est-à-dire être saisis par des
acteurs intéressés par la cause derrière le problème, qui vont le publiciser et le politiser. Dans le cas
de l'amiante, ce sont bien les médias qui vont donner une ampleur véritable à la question et
permettre alors de se poser la question des solutions, pourtant ce sont aussi ces mêmes médias qui
vont pendant longtemps empêcher la question de l'amiante de surgir en tant que véritable problème.
Becker et Boltansky ont montré, à divers échelles, que les acteurs de l'émergence d'une expertise
publique, devaient bénéficier de capacités supposant des ressources spécifiques, c'est-à-dire des
ressources sont issues du droit et de la morale (une légitimité reconnue par eux-mêmes et les autres)
et des ressources cognitives et rhétoriques (des compétences).
Dès lors que des acteurs réunissent ces conditions, il y a trois étapes, permettant de définir un
problème public : un groupe se présentant comme le porte parole du problème lui confère une
dimension publique : dans le cas présent les médias français ; il désigne ensuite la cause du
problème, en imputant la responsabilité à quelqu'un(l'inconséquence de l'État et l'irresponsabilité
d'acteurs privés) ; puis il suggère une solution et désigne les institutions publiques qui sont censées
les mettre en œuvre. On pourrait alors utiliser ce cadre théorique pour faire une lecture de l'affaire
de l'amiante.
Il reste que les problèmes publics font l'objet de diagnostics très différents, selon ceux qui les
dénoncent. Il existe donc toujours différents scénarios possibles. Il n’y a pas une seule cause à un
problème, ni un seul mode d’interprétation. Il faut prendre en compte le faisceau des causes non-
explorées par le porte-parole, mais aussi les politiques qui n’ont pas été envisagées. En somme, il
faut faire la généalogie du problème public. Le texte de Michael Bloor permet alors de comprendre
cette réalité, et surtout la façon dont certains acteurs vont s'imposer, plutôt que d'autres, et prescrire
une certaine forme d'action publique, quand bien même ils ne seraient pas les plus légitimes.
B/ Une expertise « non-scientifique » peut-elle produire l'avènement d'un problème public aux
causes cliniques ?
La thèse de Michael Bloor, dans The South Wales Miners Federation, Miners' Lung and the
Instrumental Use of Expertise, est intéressante car elle appelle à la comparaison avec le cas de
l'amiante, même si l'auteur affirme que c'est anachronique. Il développe la façon dont des maladies
pulmonaires deviennent reconnues et traitées par le débat publique, grâce à une reconnaissance
scientifique du problème. Cette reconnaissance scientifique ne pas cependant de soit, elle passe par
une construction de preuves de la part des individus concernés par la maladie des poumons, c'est
donc une construction subjective, s'appuyant sur des éléments empiriques. Cette construction et en
réalité une tentative, et une réussite, de tromper les experts, en orientant le débat scientifique.
D'un point de vue méthodologique, Boore s'appuie sur des analyses de documents, des archives
oraux provenant de la bibliothèque des Mineurs du sud du Pays de Galles et de l'Université du Pays
de Galles à Swansea. Dans son analyse, et dans ses sources, les leaders mineurs sont alors sur-
représentés, à dessein. En effet, son objectif est de montrer les efforts des mineurs pour faire
reconnaître les causes de leur maladie, et donc acquérir des compensations.
On peut alors revenir sur une bref histoire des mineurs et de la maladie des poumons. Les signes
post-mortem de ce genre de maladie sont reconnus dès 1801, et très vite liés à l'extraction du
charbon. Pourtant, c'est seulement en 1906, qu'on fait de ces maladies professionnelles un élément
éligible de compensation : la cour de Cassation admet la silicose comme la cause des maladies. Elle
n'admet cependant à des régimes compensatoires que ceux qui peuvent démontrer qu'ils ont travaillé
dans cet environnement. Les mineurs de charbon sont exclus. C'est seulement en 1943, avec un
Amendement, donc une reconnaissance institutionnelle et juridique, que tous les mineurs sont
reconnus éligibles à cette compensation. La reconnaisse, et donc la prise en charge de ces maladies,
fut très lente : elle passa par une reconnaissance scientifique, juridique et institutionnelle.
Ces nombreux débats médicaux et scientifiques pour comprendre d'où venaient les maladies des
poumons, et les tentatives pour une reconnaissance institutionnelle et juridique du problème, ont été
l'oeuvre de deux acteurs majeurs : la FED, union des individus atteints par des maladies du poumon,
réunis en entité politique, et cherchant à peser sur un second type d'acteur, les experts scientifiques
et médicaux.
Boore évoque des études qui ont permis d'examiner le processus de l'influence publique sur la
recherche médicale : il apparaît alors qu'il existe une construction populaire de l'épidémiologie,
grâce à l'accumulation d'observations, d'histoires personnelles, de témoignages, et surtout par une
perception subjective de l'étiologie des maladies. En effet, les mineurs ont développé une
compréhension clinique de la science à travers leur expérience quotidienne. On peut comprendre
dès à présent toute la relativité de l'expertise scientifique, et tout le poids de l'empirisme individuel.
Ainsi, beaucoup des mineurs affectés par la maladie ont été capable de faire émerger leur propre
conclusion concernant l'origine de la maladie, en comparant leurs symptômes avec ceux de leurs
collègues notamment. Bloore parle alors de « connaissance locale » et montre que cette
connaissance, directement permises par les activités de la FED, s'est imposée dans le domaine de
l'expertise scientifique.
L'objectif de la FED était bien alors de duper les experts sur des cas où l'on pouvait espérer des
compensations, tout en cherchant dans le même temps à promouvoir des preuves épidémiologiques
pour les experts. Ainsi, duper les experts et tenter d'apporter une contribution scientifique ont brisé
la compréhension des processus d'influence des experts. Bloor reprend l'expression d'Habermas et
révèle qu'il s'agit d'une « scientificisation de la politique » : soit la tentative de traduire des débats
politiques en débats techniques, et les faire légitimer par les scientifiques.
C/ Les médias : « experts » de l'amiante ?
Les mineurs ont donc « instrumentalisé » la connaissance scientifique, selon les termes de John
Ziman, pour accéder à une reconnaissance institutionnelle et juridique. On peut alors mettre en
perspective ce processus avec ce qui s'est produit dans le cas de l'amiante. En France, l’amiante est
totalement interdite depuis 1997, depuis la mise en application d’un décret de 19962
. Certains
scientifiques ont longtemps eu un discours pro-amiante ce qui a considérablement ralentit son
interdiction comme en témoigne l’existence de sites comme www.proamiante.com3
. Des sites
comme celui du CAPRA 4
(Collectif d’Accompagnement et de Prévention des Risques Amiante)
reviennent sur l’historique de l’amiante et la découverte de ses dangers que l’on peut dater au début
2http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000734637
3http://www.proamiante.com/contenu/actualitesDetails.cfm?noActualite=46
4www.capra-amiante.com
du XXème siècle5
.
Les dangers de l’amiante étaient donc connus depuis longtemps mais ce scandale n’est réellement
apparu qu’à partir du moment où la presse s’en est fait l’écho, notamment à partir de fin de l’année
1994. Ici, ce sont donc les médias, à l'instar des mineurs, qui ont porté ce problème et ont apporté
des preuves scientifiques irréfutables, « dupant » les scientifiques, comme l'affirme Boor. Il devient
alors pertinent de se demander quel fut réellement le rôle de cette médiatisation. Dans leur ouvrage
Comment se construisent les problèmes de santé publique (La Découverte, 2009), Emmanuel Henry
et Claude Gilbert reviennent sur les mécanismes de publicisation des problèmes de santé publique.
II - Le rôle de la médiatisation : acteurs absents ou prégnants dans l'expertise ?
Comment se fait-il qu'une société puisse être en proie à des paniques de grandes ampleurs, comme
ce fut le cas avec le scandale de l'amiante ? Pour certains sociologues, ces paniques sont
l'expression cathartique d'une angoisse sociale : une intense émotion populaire face à des situations
considérées comme menaçante.
Dans son article de 2003,6
Du silence au scandale, des difficultés des médias d’information à se
saisir de la question de l’amiante, Emmanuel Henry montre comment les scandales de l’affaire du
sang contaminé, de de la vache folle et de l’amiante ont été médiatisés sur un même mode, en
donnant sa définition du scandale public7
. Mais la publicisation de ces problèmes de santé publique
n’est pas automatique. Emmanuel Henry, dans sa thèse sur l’amiante « un scandale improbable.
Amiante : d’une maladie professionnelle à une crise de santé publique »8
montre qu’il existe des
mécanismes de publicisation d’un scandale public et propose ainsi de « privilégier l’analyse des
interactions régulières entre les journalistes et les groupes sociaux mobilisés ou concernés par un
problème, montrer la dépendance du groupe des journalistes vis-à-vis de leur sources » 9
Le champ journalistique a en effet ses propres logiques de fonctionnement et est en interdépendance
avec d’autres champs. Dans son article « L’emprise du journalisme » (1994)10
Pierre Bourdieu
montre qu'en effet, le champ journalistique est « soumis aux exigences du marché des lecteurs et
des annonceurs » et cela va avoir des conséquences sur le champ de la production scientifiques.
A/ Rappel : Les formes du scandale
On peut tracer les grandes lignes historiques de ce scandale, qui ne se cantonne pas aux frontières
de la France. En 1877 une loi autorise certains usages de l’amiante, surtout dans l'industrie et la
construction. En 1899 une première observation d’un décès lié à l’amiante est faite par le Docteur
Murray à Londres, à peine 20 ans après le début de l’exploitation des mines d’amiante. C'est plus de
soixante ans plus tard, en 1964 qu'une Conférence internationale à New-York sur les risques liés à
l’amiante pose vraiment le problème à l'échelle globale. L’utilisation d’amiante en France atteint
son maximum avec 170.000 tonnes pour la seule année 1973. En 1975, scandale de l’amiante à la
5D’après le site, une première observation d’un décès lié à l’amiante a été faite par le docteur Murray à Londres vingt
ans après les premières exploitations des mines d’amiante.
6http://www.cairn.info/revue-reseaux-2003-6-p-237.htm
7« Des victimes innocentes ont été aléatoirement touchées par des actes répréhensibles d’acteurs qui devront être mis
en accusation pour des agissements coupables au cours desquels ils ont fait prévaloir des intérêts économiques sur des
préoccupations de santé publique. »
8http://www.theses.fr/2000COMP1294
9Résumé de sa thèse sur https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00093189/)
10http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1994_num_101_1_3078
Faculté de Jussieu. C'est finalement en 1977, que le Centre International de Recherche sur le Cancer
classe cette substance comme cancérogène pour l’homme. En 1997 La France devient alors le
huitième pays des 15 de l’Union Européenne à bannir totalement l’amiante.
Les maladies liées à l’amiante touchent surtout des professionnels, c'est-à-dire des personnes
travaillant à son contact dans le cadre de leur métier. On observe chez ces individus deux
pathologies : les affections péri-articulaires (troubles musculo-squelettiques) et les cancers de la
plèvre.
Si le scandale éclate en 1994 donc, l'amiante est pourtant reconnu par la communauté scientifique
comme un véritable danger depuis une vingtaine d'années, on peut donc s'interroger sur la période
de silence antérieure, qui « apparait forcément coupable ». Henry évoque une explication qui a
longtemps prévalu sur les autres : la théorie du complot de la part des groupes industriels. En
réalité, le vrai problème réside dans le fait le problème de l'amiante, tel qu'il émerge à partir de
1994, n’existe pas avant cette période.
Avant 1994 très peu de lanceurs d'alertes apparaissent, et le problème apparaît alors très technique
et localisé géographiquement : il n'est pas question d'une remise en cause radicale de l’utilisation de
l’amiante. Il faut en fait remonter au milieu des années 1970 pour observer une place importante
accordée publiquement à ce pour le scandale de Jussieu est de courte durée : de 1980 à 1994, le
problème de l'amiante n’est plus l’objet que d’une attention épisodique. Cette perte de dimension
publique n’implique pas pour autant une disparition du problème social.
Ainsi, contrairement à ce que pourrait laisser croire l’explosion brutale du scandale sur la scène
publique, le danger de l’amiante est donc un problème ancien et connu de longue date. Or, si on
cherche à trouver les caractéristiques des risques présenté par l’amiante, on constate qu’elles sont
tout à fait éloignées de la façon dont les médias les ont problématisées. Ce risques ont d'bord été
présentés comme menaçant l’ensemble de la population et particulièrement les enfants. Il n'a pas été
question des professionnels, qui sont pourtant les plus touchés. Les télévisuels ont insisté sur la
présence d’amiante dans des établissements scolaires. Henry évoque donc une plainte déposée par
les veuves d’enseignants décédés en 1994, et qui a permis de faire émerger les premiers discours
médiatiques. Cette façon d'envisager la question de l'amiante s’est alors imposée de façon unanime
dans les médias d’information. Elle trouve son origine dans la mobilisation simultanée
d’associations en lutte contre l’amiante et de journalistes occupant une position relativement
périphérique. Dans un sens, les médias ont donc retenu pendant un moment la question scientifique
de l'amiante, du fait d'obstacles relativement importants à cette médiatisation.
B/ Les obstacles à la médiatisation du problème : redéfinir un problème public
Pourquoi un problème social aussi massif a-t-il pu rester si longtemps recouvert ?
Pour répondre à cette question, il faut d'abord tenter de dégager une définition publique du
problème d'après Emanuel Henry. Ceci doit permettre de comprendre la la façon dont les médias qui
y sont directement ou indirectement confrontés l'ont défini et formulé. Pour l'auteur, c'est un
véritable « problème social ».
Il dégage ainsi trois caractéristiques du problème public qu'est l'amiante, qui permettent de
comprendre le silence médiatique.
D'abord, le fait que les conséquences cliniques de l'amiante restent localisées dans des espaces
sociaux éloignés de ceux des journalistes : les maladies ne concernent pas tellement la même
population, mais plutôt une population d'ouvrier, d'employés d'usine par exemple. Les victimes de
l’amiante sont donc socialement et géographiquement éloignées des rédactions parisiennes. De plus,
au-delà de cette distance sociale, certains mécanismes propres au fonctionnement du champ de
production de l’information font de l’amiante en thème peu intéressant, et même marginal au sein
du flux d’actualité des médias. En effet, les journalistes trouvent peu d'intérêt à publier des articles
sur un sujet soi-disant technique, qui ne pourrait pas créer le « buzz ».
Ensuite, le fait que les différents acteurs sociaux (les médecins, les témoins, les victimes) porteurs
de discours, le définissent tous dans des termes peu susceptibles de bénéficier d’une large diffusion
sociale. Par exemple, les victimes d’exposition professionnelle parlent de leur souffrance dans des
discours qui font toujours référence à leur expérience directe, personnelle ou collective. Ils sont
alors peu audibles pour des acteurs qui cherchent à avoir une vue d’ensemble du problème. Quant
aux médecins ou scientifiques, ils abordent le problème en des termes médicaux et dans le cadre de
discours scientifiques qui sont loin de pouvoir être compréhensible pour les profanes.
Enfin, les acteurs engagés dans des négociations en faveur d'une réglementation emploient eux
aussi un langage extrêmement technique. Ainsi, au sein des médias, seuls des journalistes
spécialisés ont une chance de pouvoir rendre compte de ces discours techniques.
Finalement, sans avoir disparu des discours médiatiques avant 1994, l’amiante est surtout suivi de
façon routinière par quelques journalistes spécialisés sur les questions médicales ou de santé.
En réalité, le vrai problème, et le véritable obstacle de la médiatisation du problème par les
journalistes, et donc de la prise en compte de celui-ci par les politiques publiques, est la dépendance
des journalistes à leurs sources. En travaillant, un journaliste effectue avant tout un travail de
réception et de tri de l'’information, qu'il a réceptionné soit d’autres médias, soit de sources
d’information professionnalisées qui lui envoient régulièrement « dossiers de presse » ou «
communiqués autorité, provenant notamment de l'État. En somme, « la pratique journalistique
favorise généralement les intérêts des sources faisant autorité », donc une pensée focalisée sur un
point du problème particulier, ou qui ignore simplement le problème, comme dans ce cas ci.
Il faut donc examiner les sources des journalistes, qui leur permettent d'élaborer leurs discours.
Avant 1994 on observe une place prégnante des sources provenant des membres du Comité
Permanent Amiante. Cette omniprésence dans les discours médiatiques n’est en fait qu’un
indicateur de la place centrale accordée par les journalistes aux sources d’information proches des
lieux de pouvoir selon Emanuel henry. En effet, pour un journaliste spécialisé il est plus facile de
s’accorder aux thèses défendues par les personnels politiques. L'inverse au contraire ne peut se faire
qu’ à un prix élevé : être en contact avec des sources alternatives mais aussi risquer de s’opposer à
sa rédaction et à l’ensemble de ses interlocuteurs habituels.
Enfin, cette situation de dépendance aux sources des journalistes est est paradoxalement renforcée
par la vision qu’ils ont de leur métier. Emanuel Henry met en lumière un ensemble de pratiques qui
traduisent le fait que l’information est utilisée en fonction du crédit accordé aux sources. Ceci
permet aux journalistes de se protéger vis-à-vis de critiques extérieures, car il doit apparaître
toujours neutre, objectif, surtout pas engagé.
C/ Redéfinir la question du problème public qu'est l'amiante : dépasser les obstacles
Ce moment de redéfinition est particulièrement intéressante à analyser, selon Emanuel Henry. En
effet il constitue un moment où « les définitions antérieurement valides et les relations habituelles
entre les journalistes et leurs sources sont remises en cause ».
Dans un premier temps on passe en effet à un traitement du problème par des médias relativement
périphérique. Avant, les médias qui investissaient la question étaient surtout des médias populaires,
de masse. Typiquement, c'est le cas du journal Le Monde, qui titre en 1995 : « Le nombre de cancer
dus à l'amiante ne cesse de se multiplier », utilisant alors un vocabulaire dramatisant. Le journal
traite du sujet de manière à toucher l'émotion du lecteur, notamment en faisant intervenir un
témoignage. Il rappelle aussi les règles en matière de législation européenne. Ainsi, Emanuel Henry
rappelle que l'amiante va donc rester largement appréhendée par des journaux comme France-Soir
ou du Le Parisien.
Une enquête va alors jouer un rôle primordial : l'enquête publiée par Sciences et Avenir. Ce journal
est un mensuel scientifique destiné au grand public. Il se situe en marge de ce qui constitue
l’essentiel des flux quotidiens d’information, position qui va faciliter sa couverture originale de la
question de l’amiante. A travers cette enquête Emanuel Henry révèle que les journalistes qui se
lancent dans l’enquête sur l’amiante sont en fait assez atypiques au sein du groupe même des
journalistes : vivant leur profession sur un mode de l’engagement, ils conçoivent leurs articles
comme des actes militants. De nouveaux médias, acteurs posent donc sur la question de l'amiante
un regard différent. Les premiers journalistes à s'en saisir sont principalement spécialisés sur les
questions d’environnement. La différence de cette approche tient à leur absence de relations
antérieures avec les sources « autorisées ».
Dès lors on observe à la constitution d'une nouvelle hiérarchie interne de légitimation des sources.
Les « nouveaux promoteurs » acquièrent une visibilité de plus en plus grande, acquise parce qu'ils
constituent les membres des associations mobilisées pour dénoncer le problème. Cette légitimité
acquise était cependant dans un premier temps entièrement à construire : elle reste donc très
dépendante de la couverture médiatique du problème. Un nouveau réseau de sources d’information
en adéquation avec la définition médiatique est donc produit par la couverture de plus en plus
régulière du problème. Désormais, l'amiante acquière une définition en terme d'affaire, de scandale,
et mérite donc l'attention des institutions juridiques.
Finalement, se constitue alors un « dossier de presse de l'amiante », qui accumule des discours
parfois convergents, notamment sur la façon de définir et de problématiser le problème. Ce dossier
devient la référence pour les journalistes. Désormais surtout, le problème s'étant enfin enraciné sur
la scène publique, il devient possible de le traiter par des mesures concrètes.
III Désormais, comment résoudre le problème public qu'est l'amiante ?
A/ Définir un champ de discussion et d'action : inadéquation des champs pesant sur la prise de
décisions
Un champ est un espace de domination et de conflits, il alors est primordial de comprendre les
interactions entre le champ journalistique, politique et administratif pour appréhender la façon dont
le scandal a été résolu. C'est ce que montre l’article d’Emmanuel Henry en 2004, Quand l'Action
Publique devient nécessaire : qu'a signifié « résoudre la crise de l'amiante ?
Les modalités de la gestion politique et administrative de l’affaire de l’amiante montrent une
évolution depuis les années 1990. Les champs d’analyse politiques et journalistiques ont des
interactions mais aussi des différences.La démarche, de prise en compte le phénomène
d’interdépendance de ce problème avec d’autres champs (l’administration, le politique), doit
permettre d’appréhender la construction des problèmes publics en « scandales » comme l’explique
l’auteur. Le champ journalistique est en effet en situation d’interdépendance avec d’autres champs :
politique, administratif et scientifique.
Ainsi, des effets extrêmement directs d’une forte médiatisation peuvent aussi être observés comme
par exemple dans un reportage diffusé dans l’émission « Envoyé spécial » sur France 2, le
28 septembre 1995, qui montre le caractère particulièrement exposé de certains postes de travail
dans les usines transformatrices. La présence de la ministre de la Santé sur le plateau montre un
circuit extrêmement court entre publicisation et prise en charge politique, comme le révèle le
dialogue entre la ministre et le journaliste responsable de l’émission. Ce reportage joue un rôle non
négligeable dans le processus de médiatisation de l’amiante : la notoriété de celui-ci est révélatrice
de la méconnaissance des questions de santé au travail de la part d’une majorité d’acteurs
politiques, et de journalistes. La nouvelle attention du personnel politique tranche pourtant
radicalement avec le désintérêt antérieur porté à ces problèmes assez techniques et peu susceptibles
de recevoir de forts échos publics. Elle est un facteur important de la priorité donnée à ce problème
au sein de l’administration.
Ainsi, les registres de discours des deux champs (scientifiques et politiques) ne sont pas en
adéquation. Alors que les experts scientifiques et médicaux usent d’un discours technique et
descriptif, les politiques sont plus enclins à avoir un discours simple et ont tendance à rechercher et
trouver eux-mêmes des explications aux problèmes. Alors que les politiques sont en quête d’une
solution, les scientifiques sont habitués à manier des hypothèses et ont par conséquent un rapport
différent à l’établissement de la vérité. Au final, la communication entre ces deux champs s’avère
très difficile.
Une des conséquences de cette inadéquation est la difficulté pour les politiques d’appréhender avec
rigueur les problèmes scientifiques, car ils sont techniques et demandent un fort investissement pour
les comprendre et les médiatiser. Or, durant de nombreuses années durant lesquelles l’amiante
n’était qu’un non-problème médiatique, les sources proches du pouvoir politique étaient plébiscitées
par les journalistes, comme on l'a vu. Ainsi, la construction en scandale ne résulte pas seulement
d’une simple indépendance. Elle peut également être analysée en termes de rapport de force entre
les champs. L’analyse de la construction du scandale de l’amiante montre le rôle dominant des
médias sur les champs médicaux et politiques.
B/ La prévention des risques : réforme de la Direction Générale de la Santé
Depuis la médiatisation du scandale de l’amiante, la DGS (Direction Générale de la Santé) s’est
réformée en 200011
pour mieux prévenir les risques sanitaires.
Sur un plan interne à l’administration, l’apparition de l’amiante dans les discours médiatiques a
surtout des effets indirects. Elle offre une fenêtre d’opportunité tant pour les acteurs associatifs et
syndicaux que pour les fonctionnaires du ministère. Cette réforme de 2000 était devenue
indispensable suite aux crises de sécurité sanitaire comme l’amiante, la vache folle, le scandale du
sang contamine. Ainsi, le scandale de l’amiante a eu des conséquences sur les agents de la DGS
comme nous l’explique Emmanuel Henry dans son article de 2004.
La réforme de 200012
spécifie que la DGS doit désormais avoir de nouveaux partenaires au-delà des
professionnels de santé, des organismes de santé et des acteurs économiques. Elle doit s’entourer
des sociétés savantes, des associations de santé (comme l’Association pour la recherche sur le
Cancer), des citoyens d’après un rapport de la Cour des comptes disponible sur l’évolution des
missions de la DGS. Ces sociétés et organismes sont autant de sources officielle13
qui doivent
promouvoir la démocratie sanitaire. La démocratie sanitaire est un mode de fonctionnement
favorisant l’intervention des citoyens et de leurs représentants dans la définition de stratégies. Le
scandale de l’amiante a permis l’émergence de ce type de démocratie, reposant sur une exigence
sociale et politique, mais également sur une condition d’efficacité des politiques publiques de santé.
Ainsi, dans la phase de préparation des politiques, la DGS doit désormais veiller au bon
fonctionnement des instances de participation des citoyens, élus, associations, professionnels de
santé... Elle devra ainsi renforcer la confiance de la population dans la capacité de l’État à gérer les
risques et éviter les crises de santé publique comme celle de l’amiante.
11Arrêté du 21 juillet 2000 « portant organisation de la direction générale de la santé en services et sous-directions ».
12Selon un arrêt rendu le 9 avril 1993 par le Conseil d’État ce principe se définit de la manière suivante : « en situation
de risque, une hypothèse non infirmée devrait être tenue provisoirement pour valide, même si elle n’est pas
formellement démontrée ».
13http://www.allgov.com/fr/departments/minist%C3%A8re-des-affaires-sociales-et-de-la-sant%C3%A9/direction-g
%C3%A9n%C3%A9rale-de-la-sant%C3%A9?agencyid=69
La réorganisation de la structure et du rôle des agents de la DGS répond ainsi à un principe de
précaution, qui a été rendu opérationnel et des dispositifs de réparation des risques sanitaires ont été
mis en place. En septembre 2004, un département des situations d’urgence sanitaires a donc été créé
au sein de la DGS14
afin de renforcer la capacité de la direction à gérer les situations d’urgence et
les alertes. Ce département est devenu le « département des urgences sanitaires » par l’arrêté du 11
mai 2007 « portant organisation de la direction générale de la santé en services et sous-
directions ». Ce département se voit doté de compétences élargies au système de soins et à la
réception des alertes sociales susceptibles d’avoir un impact sanitaire. L’Etat et les instances
administratives de la DGS sont dorénavant responsables de la préparation et de la réponse aux
urgences sanitaires. La réforme santé de 2007 visait par ailleurs à assurer une bonne articulation
avec le haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HFDS) du ministère de la santé.
La DGS est désormais prête pour affronter des menaces sanitaires de grande ampleur préalablement
évaluées par certaines agences sanitaires comme l’InVS. L’arrêté du 11 mai 2007 a redéfini quatre
sous-directions afin d’aboutir à une approche globale des questions de santé publique. D’après
Emmanuel Henry, la santé est une question sensible et cette généralisation du principe de précaution
à la DGS était une nécessité dès les années 2000.
C/ L'évolution de la Direction des relations du Travail : contrer les experts
L’affaire de l’amiante a favorisé des changements de comportement au sein de la DGS mais aussi
au-sein de la DRT, vis-à-vis de leurs interlocuteurs, même si ceux-ci ont été moindres d’après
Emmanuel Henry.
« Alors qu’en temps normal, ils se situent dans un certain retrait laissant l’initiative aux
partenaires sociaux consultés ou aux impératifs européens, ils vont jouer un rôle moteur sur la
question de l’amiante. La première manifestation de ce nouveau positionnement passe par la
constitution d’une expertise autonome qui permet à ces acteurs d’acquérir un nouveau poids dans
les rapports de force établis avec leurs partenaires » affirme Emanuel Henry. Ainsi, on comprend
comment le processus de publication et de médiatisation a affecté différemment la DRT par rapport
à la DGS : à la DGS c’est l’anticipation d’un risque de crise publique qui pousse à chercher des
solutions au problème, à la DRT, c’est pour contrer la position d’experts devenus trop proches de
milieux du grand patronat.
Ainsi, une prise de conscience a eu lieu au niveau de l'Etat et des divers organismes de sécurité
sociale mais également au sein du ministère du travail et de la DRT. Le ministère du Travail s’est
donné ainsi les moyens de sortir de la dépendance qui le liait aux expertises majoritairement
produites en liaison avec les employeurs. Ce nouveau positionnement des acteurs politico-
administratifs est grandement facilité par l’abandon du terrain par les industriels du secteur, qui
savaient la partie perdue. Chez les patrons, ce durcissement de la position de l’administration
tranche radicalement avec l’attitude plus consensuelle qui prévalait antérieurement.
En quelques mois, la Direction des relations du travail procède à la refonte complète de la
réglementation en matière d’utilisation professionnelle de l’amiante. La principale innovation
apportée par le décret du 7 février 1996 est un élargissement des secteurs professionnels couverts
par la réglementation protectrice (3 secteurs dorénavant). Le nouveau positionnement des
responsables de la DRT face à leurs partenaires joue un rôle central.
Un ensemble de mesures prises au début des années 2000 va vers des objectifs de prévention et de
précaution et les solutions apportées au problème seront plus concrètes. Ainsi, depuis le décret du 5
novembre 2001, l’employeur a pour obligation de rendre un document évaluant les risques dans son
entreprise. De même, par la loi de modernisation sociale de 2002, la DRT a permis l’émergence de
14http://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2013/03/2006.7.pdf
services de santé au travail. La mise en place d'une politique de prévention des risques s'appuie sur
de meilleurs liens entre les employeurs, le Ministère du travail et la Médecine du travail.
Dans cette optique, l'accord du 13 septembre 2000 sur la santé au travail et la prévention des risques
professionnels encourage le renforcement de la médecine du Travail par le déblocage du numerus
clausus et la reconversion de médecins vers cette spécialité. Le ministère de la Santé a également
permis l’émergence d'observatoires régionaux de santé au travail.
Pour veiller à l'application de ces mesures, la circulaire du 14 février 2002 prévoit des programmes
d'action de l'inspection du travail en vue de garantir une meilleure sécurité aux travailleurs. Les
inspecteurs du travail auront la possibilité d'ordonner l'arrêt d'une activité si les conditions
matérielles ne sont pas requises comme dans les cas où il y aurait un dépassement des seuils de
nocivité d’amiante.
Il était donc devenu essentiel d'améliorer les conditions d'information et de surveillance concernant
les accidents du travail et les maladies professionnelles. La France serait trop longtemps restée dans
une logique de système curatif et tenterait progressivement de passer à une perspective de
prévention des risques par la valorisation des politiques de santé publique. Dans la continuité de ces
bonnes pratiques, les Ministère de la santé et du Travail tendent à mieux répertorier depuis les
accidents du travail. La crise sanitaire de l’amiante a ainsi eu des effets sur la gestion politique et
administrative de l’Etat.
L’absence de précautions a été de nature à fonder la responsabilité de la puissance publique. L’Etat
aurait dû intervenir du fait de sa connaissance du risque, de sa probabilité et de la dangerosité de
l’amiante. La condamnation de l’Etat est à rapprocher de l’arrêt du Conseil d’Etat de 1995
(Ministère de l’Intérieur c/ Rossi) qui avait défini le principe de précaution comme étant « l’absence
de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas
retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées destinées à prévenir un risque de
dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable » (Code
Rural, 1995).
Conclusion :
Le scandale de l'amiante, au-delà de son implication dans la sphère publique et politique, révèle le
rôle fondamental des médias d'information dans le processus de construction des problèmes
publiques, au détriment parfois de l'expertise scientifique.
La construction médiatique du scandale de l’amiante va dépendre de critères propres au champ
journalistique, qui ne sont pas forcément en adéquation avec les critères des champs administratifs
et scientifiques. Toutefois, l’exposition médiatique du thème de l’amiante par les journalistes et les
opinions publiques n’est pas à mettre en opposition avec le rôle précurseur qu’ont eu les
scientifiques dans la dénonciation de l’amiante.
On comprend alors toute l'importance d'une médiatisation réussie, et ancrée, où l'intégration des
lanceurs d'alerte jouent un rôle déterminant, dans l'émergence d'un problème publique. En somme
l'expertise scientifique est loin de fournir un critère suffisant à la définition d'un problème
scientifique ou clinique.

M1 dossier amiante

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    Philippine Barré Benjamin Bakouch L'amiante: constitution d'un problème publique, le rôle fondamental des médias d'information Introduction : L’affaire de l’amiante renvoie ainsi à l’utilisation de l’amiante dans des bâtiments publics et à l’exposition d’un certain nombre de personnes aux risques de ce matériau cancérogène. Cette affaire s'étend de 1994 à nos jours, sa raisonnante est donc assez retentissante. Pour comprendre cette affaire il faut voir qu'elle ne constituait pas initialement un scandale de santé publique, mais était uniquement formulé dans le champ scientifique comme le rappellent l’article des historiens américain Christopher Sellers et Joeseph Melling en 20121 . D’après les auteurs, les niveaux d'exposition à l'amiante, dans les pays les plus pauvres, ont augmenté plus vite que les niveaux d’exposition des pays développés. Ceci est serait en alors lié au rôle des médias plus grand, la protestation populaire plus intense et l’expertise scientifique plus forte dans les pays développés. Les médias auraient ainsi un rôle à jouer dans la dénonciation de l’amiante ? Les auteurs estiment que la meilleure façon de comprendre la formation des connaissances au sujet de ces risques n’est pas de revenir sur les champs de bataille épistémologiques des «guerres de la science» des années 1990, mais de rechercher une intégration interdisciplinaire des nombreux dangers de l’amiante. Les auteurs relatent une socio-histoire des dangers de l’amiante et en appellent à développer l’esprit scientifique en luttant contre les postures démagogiques et anti-scientifiques. Ainsi, dans le cas de notre objet d'étude, la transposition du problème de santé publique du champ scientifique au champ journalistique peut-être problématique mais semble être une nécessité. Avant 1994, l’amiante était encore abordé par les administrations centrales de manière routinière tandis qu’aujourd’hui elles traitent ce sujet avec sérieux et gravité. On peut donc dès lors se poser la question de savoir comment un problème de santé publique, comme l'amiante, survient sur la scène publique, grâce à l'intervention d'acteurs 1http://journals.cambridge.org/action/displayAbstract?fromPage=online&aid=8698278&fileId=S0007087412000374
  • 2.
    I Les mécanismesqui permettent de faire émerger un problème public : des acteurs plus légitimes que d'autres ? A/ Théorie de la construction des problèmes publics : Pour bien appréhender la façon dont l'amiante s'est imposé comme un véritable scandale sur la scène publique, il faut d'abord comprendre comment un problème, concernant un certain nombre d'individus, parvient à s'immiscer jusque dans les politiques publiques. Il faut d'abord savoir que les problèmes publics s'imposent à la faveur de mobilisations et de processus particulier. Il n'existe donc pas de corrélation entre l'importance de la gravité d'un problème et sa percée en tant que problème public : un problème ne s'impose jamais en soi. On comprend alors qu'il doit d'abord identifiés comme en tant que tel, c'est-à-dire être saisis par des acteurs intéressés par la cause derrière le problème, qui vont le publiciser et le politiser. Dans le cas de l'amiante, ce sont bien les médias qui vont donner une ampleur véritable à la question et permettre alors de se poser la question des solutions, pourtant ce sont aussi ces mêmes médias qui vont pendant longtemps empêcher la question de l'amiante de surgir en tant que véritable problème. Becker et Boltansky ont montré, à divers échelles, que les acteurs de l'émergence d'une expertise publique, devaient bénéficier de capacités supposant des ressources spécifiques, c'est-à-dire des ressources sont issues du droit et de la morale (une légitimité reconnue par eux-mêmes et les autres) et des ressources cognitives et rhétoriques (des compétences). Dès lors que des acteurs réunissent ces conditions, il y a trois étapes, permettant de définir un problème public : un groupe se présentant comme le porte parole du problème lui confère une dimension publique : dans le cas présent les médias français ; il désigne ensuite la cause du problème, en imputant la responsabilité à quelqu'un(l'inconséquence de l'État et l'irresponsabilité d'acteurs privés) ; puis il suggère une solution et désigne les institutions publiques qui sont censées les mettre en œuvre. On pourrait alors utiliser ce cadre théorique pour faire une lecture de l'affaire de l'amiante. Il reste que les problèmes publics font l'objet de diagnostics très différents, selon ceux qui les dénoncent. Il existe donc toujours différents scénarios possibles. Il n’y a pas une seule cause à un problème, ni un seul mode d’interprétation. Il faut prendre en compte le faisceau des causes non- explorées par le porte-parole, mais aussi les politiques qui n’ont pas été envisagées. En somme, il faut faire la généalogie du problème public. Le texte de Michael Bloor permet alors de comprendre cette réalité, et surtout la façon dont certains acteurs vont s'imposer, plutôt que d'autres, et prescrire une certaine forme d'action publique, quand bien même ils ne seraient pas les plus légitimes. B/ Une expertise « non-scientifique » peut-elle produire l'avènement d'un problème public aux causes cliniques ? La thèse de Michael Bloor, dans The South Wales Miners Federation, Miners' Lung and the Instrumental Use of Expertise, est intéressante car elle appelle à la comparaison avec le cas de l'amiante, même si l'auteur affirme que c'est anachronique. Il développe la façon dont des maladies pulmonaires deviennent reconnues et traitées par le débat publique, grâce à une reconnaissance scientifique du problème. Cette reconnaissance scientifique ne pas cependant de soit, elle passe par une construction de preuves de la part des individus concernés par la maladie des poumons, c'est donc une construction subjective, s'appuyant sur des éléments empiriques. Cette construction et en réalité une tentative, et une réussite, de tromper les experts, en orientant le débat scientifique. D'un point de vue méthodologique, Boore s'appuie sur des analyses de documents, des archives oraux provenant de la bibliothèque des Mineurs du sud du Pays de Galles et de l'Université du Pays de Galles à Swansea. Dans son analyse, et dans ses sources, les leaders mineurs sont alors sur- représentés, à dessein. En effet, son objectif est de montrer les efforts des mineurs pour faire
  • 3.
    reconnaître les causesde leur maladie, et donc acquérir des compensations. On peut alors revenir sur une bref histoire des mineurs et de la maladie des poumons. Les signes post-mortem de ce genre de maladie sont reconnus dès 1801, et très vite liés à l'extraction du charbon. Pourtant, c'est seulement en 1906, qu'on fait de ces maladies professionnelles un élément éligible de compensation : la cour de Cassation admet la silicose comme la cause des maladies. Elle n'admet cependant à des régimes compensatoires que ceux qui peuvent démontrer qu'ils ont travaillé dans cet environnement. Les mineurs de charbon sont exclus. C'est seulement en 1943, avec un Amendement, donc une reconnaissance institutionnelle et juridique, que tous les mineurs sont reconnus éligibles à cette compensation. La reconnaisse, et donc la prise en charge de ces maladies, fut très lente : elle passa par une reconnaissance scientifique, juridique et institutionnelle. Ces nombreux débats médicaux et scientifiques pour comprendre d'où venaient les maladies des poumons, et les tentatives pour une reconnaissance institutionnelle et juridique du problème, ont été l'oeuvre de deux acteurs majeurs : la FED, union des individus atteints par des maladies du poumon, réunis en entité politique, et cherchant à peser sur un second type d'acteur, les experts scientifiques et médicaux. Boore évoque des études qui ont permis d'examiner le processus de l'influence publique sur la recherche médicale : il apparaît alors qu'il existe une construction populaire de l'épidémiologie, grâce à l'accumulation d'observations, d'histoires personnelles, de témoignages, et surtout par une perception subjective de l'étiologie des maladies. En effet, les mineurs ont développé une compréhension clinique de la science à travers leur expérience quotidienne. On peut comprendre dès à présent toute la relativité de l'expertise scientifique, et tout le poids de l'empirisme individuel. Ainsi, beaucoup des mineurs affectés par la maladie ont été capable de faire émerger leur propre conclusion concernant l'origine de la maladie, en comparant leurs symptômes avec ceux de leurs collègues notamment. Bloore parle alors de « connaissance locale » et montre que cette connaissance, directement permises par les activités de la FED, s'est imposée dans le domaine de l'expertise scientifique. L'objectif de la FED était bien alors de duper les experts sur des cas où l'on pouvait espérer des compensations, tout en cherchant dans le même temps à promouvoir des preuves épidémiologiques pour les experts. Ainsi, duper les experts et tenter d'apporter une contribution scientifique ont brisé la compréhension des processus d'influence des experts. Bloor reprend l'expression d'Habermas et révèle qu'il s'agit d'une « scientificisation de la politique » : soit la tentative de traduire des débats politiques en débats techniques, et les faire légitimer par les scientifiques. C/ Les médias : « experts » de l'amiante ? Les mineurs ont donc « instrumentalisé » la connaissance scientifique, selon les termes de John Ziman, pour accéder à une reconnaissance institutionnelle et juridique. On peut alors mettre en perspective ce processus avec ce qui s'est produit dans le cas de l'amiante. En France, l’amiante est totalement interdite depuis 1997, depuis la mise en application d’un décret de 19962 . Certains scientifiques ont longtemps eu un discours pro-amiante ce qui a considérablement ralentit son interdiction comme en témoigne l’existence de sites comme www.proamiante.com3 . Des sites comme celui du CAPRA 4 (Collectif d’Accompagnement et de Prévention des Risques Amiante) reviennent sur l’historique de l’amiante et la découverte de ses dangers que l’on peut dater au début 2http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000734637 3http://www.proamiante.com/contenu/actualitesDetails.cfm?noActualite=46 4www.capra-amiante.com
  • 4.
    du XXème siècle5 . Lesdangers de l’amiante étaient donc connus depuis longtemps mais ce scandale n’est réellement apparu qu’à partir du moment où la presse s’en est fait l’écho, notamment à partir de fin de l’année 1994. Ici, ce sont donc les médias, à l'instar des mineurs, qui ont porté ce problème et ont apporté des preuves scientifiques irréfutables, « dupant » les scientifiques, comme l'affirme Boor. Il devient alors pertinent de se demander quel fut réellement le rôle de cette médiatisation. Dans leur ouvrage Comment se construisent les problèmes de santé publique (La Découverte, 2009), Emmanuel Henry et Claude Gilbert reviennent sur les mécanismes de publicisation des problèmes de santé publique. II - Le rôle de la médiatisation : acteurs absents ou prégnants dans l'expertise ? Comment se fait-il qu'une société puisse être en proie à des paniques de grandes ampleurs, comme ce fut le cas avec le scandale de l'amiante ? Pour certains sociologues, ces paniques sont l'expression cathartique d'une angoisse sociale : une intense émotion populaire face à des situations considérées comme menaçante. Dans son article de 2003,6 Du silence au scandale, des difficultés des médias d’information à se saisir de la question de l’amiante, Emmanuel Henry montre comment les scandales de l’affaire du sang contaminé, de de la vache folle et de l’amiante ont été médiatisés sur un même mode, en donnant sa définition du scandale public7 . Mais la publicisation de ces problèmes de santé publique n’est pas automatique. Emmanuel Henry, dans sa thèse sur l’amiante « un scandale improbable. Amiante : d’une maladie professionnelle à une crise de santé publique »8 montre qu’il existe des mécanismes de publicisation d’un scandale public et propose ainsi de « privilégier l’analyse des interactions régulières entre les journalistes et les groupes sociaux mobilisés ou concernés par un problème, montrer la dépendance du groupe des journalistes vis-à-vis de leur sources » 9 Le champ journalistique a en effet ses propres logiques de fonctionnement et est en interdépendance avec d’autres champs. Dans son article « L’emprise du journalisme » (1994)10 Pierre Bourdieu montre qu'en effet, le champ journalistique est « soumis aux exigences du marché des lecteurs et des annonceurs » et cela va avoir des conséquences sur le champ de la production scientifiques. A/ Rappel : Les formes du scandale On peut tracer les grandes lignes historiques de ce scandale, qui ne se cantonne pas aux frontières de la France. En 1877 une loi autorise certains usages de l’amiante, surtout dans l'industrie et la construction. En 1899 une première observation d’un décès lié à l’amiante est faite par le Docteur Murray à Londres, à peine 20 ans après le début de l’exploitation des mines d’amiante. C'est plus de soixante ans plus tard, en 1964 qu'une Conférence internationale à New-York sur les risques liés à l’amiante pose vraiment le problème à l'échelle globale. L’utilisation d’amiante en France atteint son maximum avec 170.000 tonnes pour la seule année 1973. En 1975, scandale de l’amiante à la 5D’après le site, une première observation d’un décès lié à l’amiante a été faite par le docteur Murray à Londres vingt ans après les premières exploitations des mines d’amiante. 6http://www.cairn.info/revue-reseaux-2003-6-p-237.htm 7« Des victimes innocentes ont été aléatoirement touchées par des actes répréhensibles d’acteurs qui devront être mis en accusation pour des agissements coupables au cours desquels ils ont fait prévaloir des intérêts économiques sur des préoccupations de santé publique. » 8http://www.theses.fr/2000COMP1294 9Résumé de sa thèse sur https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00093189/) 10http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1994_num_101_1_3078
  • 5.
    Faculté de Jussieu.C'est finalement en 1977, que le Centre International de Recherche sur le Cancer classe cette substance comme cancérogène pour l’homme. En 1997 La France devient alors le huitième pays des 15 de l’Union Européenne à bannir totalement l’amiante. Les maladies liées à l’amiante touchent surtout des professionnels, c'est-à-dire des personnes travaillant à son contact dans le cadre de leur métier. On observe chez ces individus deux pathologies : les affections péri-articulaires (troubles musculo-squelettiques) et les cancers de la plèvre. Si le scandale éclate en 1994 donc, l'amiante est pourtant reconnu par la communauté scientifique comme un véritable danger depuis une vingtaine d'années, on peut donc s'interroger sur la période de silence antérieure, qui « apparait forcément coupable ». Henry évoque une explication qui a longtemps prévalu sur les autres : la théorie du complot de la part des groupes industriels. En réalité, le vrai problème réside dans le fait le problème de l'amiante, tel qu'il émerge à partir de 1994, n’existe pas avant cette période. Avant 1994 très peu de lanceurs d'alertes apparaissent, et le problème apparaît alors très technique et localisé géographiquement : il n'est pas question d'une remise en cause radicale de l’utilisation de l’amiante. Il faut en fait remonter au milieu des années 1970 pour observer une place importante accordée publiquement à ce pour le scandale de Jussieu est de courte durée : de 1980 à 1994, le problème de l'amiante n’est plus l’objet que d’une attention épisodique. Cette perte de dimension publique n’implique pas pour autant une disparition du problème social. Ainsi, contrairement à ce que pourrait laisser croire l’explosion brutale du scandale sur la scène publique, le danger de l’amiante est donc un problème ancien et connu de longue date. Or, si on cherche à trouver les caractéristiques des risques présenté par l’amiante, on constate qu’elles sont tout à fait éloignées de la façon dont les médias les ont problématisées. Ce risques ont d'bord été présentés comme menaçant l’ensemble de la population et particulièrement les enfants. Il n'a pas été question des professionnels, qui sont pourtant les plus touchés. Les télévisuels ont insisté sur la présence d’amiante dans des établissements scolaires. Henry évoque donc une plainte déposée par les veuves d’enseignants décédés en 1994, et qui a permis de faire émerger les premiers discours médiatiques. Cette façon d'envisager la question de l'amiante s’est alors imposée de façon unanime dans les médias d’information. Elle trouve son origine dans la mobilisation simultanée d’associations en lutte contre l’amiante et de journalistes occupant une position relativement périphérique. Dans un sens, les médias ont donc retenu pendant un moment la question scientifique de l'amiante, du fait d'obstacles relativement importants à cette médiatisation. B/ Les obstacles à la médiatisation du problème : redéfinir un problème public Pourquoi un problème social aussi massif a-t-il pu rester si longtemps recouvert ? Pour répondre à cette question, il faut d'abord tenter de dégager une définition publique du problème d'après Emanuel Henry. Ceci doit permettre de comprendre la la façon dont les médias qui y sont directement ou indirectement confrontés l'ont défini et formulé. Pour l'auteur, c'est un véritable « problème social ». Il dégage ainsi trois caractéristiques du problème public qu'est l'amiante, qui permettent de comprendre le silence médiatique. D'abord, le fait que les conséquences cliniques de l'amiante restent localisées dans des espaces sociaux éloignés de ceux des journalistes : les maladies ne concernent pas tellement la même population, mais plutôt une population d'ouvrier, d'employés d'usine par exemple. Les victimes de l’amiante sont donc socialement et géographiquement éloignées des rédactions parisiennes. De plus, au-delà de cette distance sociale, certains mécanismes propres au fonctionnement du champ de production de l’information font de l’amiante en thème peu intéressant, et même marginal au sein du flux d’actualité des médias. En effet, les journalistes trouvent peu d'intérêt à publier des articles
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    sur un sujetsoi-disant technique, qui ne pourrait pas créer le « buzz ». Ensuite, le fait que les différents acteurs sociaux (les médecins, les témoins, les victimes) porteurs de discours, le définissent tous dans des termes peu susceptibles de bénéficier d’une large diffusion sociale. Par exemple, les victimes d’exposition professionnelle parlent de leur souffrance dans des discours qui font toujours référence à leur expérience directe, personnelle ou collective. Ils sont alors peu audibles pour des acteurs qui cherchent à avoir une vue d’ensemble du problème. Quant aux médecins ou scientifiques, ils abordent le problème en des termes médicaux et dans le cadre de discours scientifiques qui sont loin de pouvoir être compréhensible pour les profanes. Enfin, les acteurs engagés dans des négociations en faveur d'une réglementation emploient eux aussi un langage extrêmement technique. Ainsi, au sein des médias, seuls des journalistes spécialisés ont une chance de pouvoir rendre compte de ces discours techniques. Finalement, sans avoir disparu des discours médiatiques avant 1994, l’amiante est surtout suivi de façon routinière par quelques journalistes spécialisés sur les questions médicales ou de santé. En réalité, le vrai problème, et le véritable obstacle de la médiatisation du problème par les journalistes, et donc de la prise en compte de celui-ci par les politiques publiques, est la dépendance des journalistes à leurs sources. En travaillant, un journaliste effectue avant tout un travail de réception et de tri de l'’information, qu'il a réceptionné soit d’autres médias, soit de sources d’information professionnalisées qui lui envoient régulièrement « dossiers de presse » ou « communiqués autorité, provenant notamment de l'État. En somme, « la pratique journalistique favorise généralement les intérêts des sources faisant autorité », donc une pensée focalisée sur un point du problème particulier, ou qui ignore simplement le problème, comme dans ce cas ci. Il faut donc examiner les sources des journalistes, qui leur permettent d'élaborer leurs discours. Avant 1994 on observe une place prégnante des sources provenant des membres du Comité Permanent Amiante. Cette omniprésence dans les discours médiatiques n’est en fait qu’un indicateur de la place centrale accordée par les journalistes aux sources d’information proches des lieux de pouvoir selon Emanuel henry. En effet, pour un journaliste spécialisé il est plus facile de s’accorder aux thèses défendues par les personnels politiques. L'inverse au contraire ne peut se faire qu’ à un prix élevé : être en contact avec des sources alternatives mais aussi risquer de s’opposer à sa rédaction et à l’ensemble de ses interlocuteurs habituels. Enfin, cette situation de dépendance aux sources des journalistes est est paradoxalement renforcée par la vision qu’ils ont de leur métier. Emanuel Henry met en lumière un ensemble de pratiques qui traduisent le fait que l’information est utilisée en fonction du crédit accordé aux sources. Ceci permet aux journalistes de se protéger vis-à-vis de critiques extérieures, car il doit apparaître toujours neutre, objectif, surtout pas engagé. C/ Redéfinir la question du problème public qu'est l'amiante : dépasser les obstacles Ce moment de redéfinition est particulièrement intéressante à analyser, selon Emanuel Henry. En effet il constitue un moment où « les définitions antérieurement valides et les relations habituelles entre les journalistes et leurs sources sont remises en cause ». Dans un premier temps on passe en effet à un traitement du problème par des médias relativement périphérique. Avant, les médias qui investissaient la question étaient surtout des médias populaires, de masse. Typiquement, c'est le cas du journal Le Monde, qui titre en 1995 : « Le nombre de cancer dus à l'amiante ne cesse de se multiplier », utilisant alors un vocabulaire dramatisant. Le journal traite du sujet de manière à toucher l'émotion du lecteur, notamment en faisant intervenir un témoignage. Il rappelle aussi les règles en matière de législation européenne. Ainsi, Emanuel Henry rappelle que l'amiante va donc rester largement appréhendée par des journaux comme France-Soir ou du Le Parisien. Une enquête va alors jouer un rôle primordial : l'enquête publiée par Sciences et Avenir. Ce journal est un mensuel scientifique destiné au grand public. Il se situe en marge de ce qui constitue
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    l’essentiel des fluxquotidiens d’information, position qui va faciliter sa couverture originale de la question de l’amiante. A travers cette enquête Emanuel Henry révèle que les journalistes qui se lancent dans l’enquête sur l’amiante sont en fait assez atypiques au sein du groupe même des journalistes : vivant leur profession sur un mode de l’engagement, ils conçoivent leurs articles comme des actes militants. De nouveaux médias, acteurs posent donc sur la question de l'amiante un regard différent. Les premiers journalistes à s'en saisir sont principalement spécialisés sur les questions d’environnement. La différence de cette approche tient à leur absence de relations antérieures avec les sources « autorisées ». Dès lors on observe à la constitution d'une nouvelle hiérarchie interne de légitimation des sources. Les « nouveaux promoteurs » acquièrent une visibilité de plus en plus grande, acquise parce qu'ils constituent les membres des associations mobilisées pour dénoncer le problème. Cette légitimité acquise était cependant dans un premier temps entièrement à construire : elle reste donc très dépendante de la couverture médiatique du problème. Un nouveau réseau de sources d’information en adéquation avec la définition médiatique est donc produit par la couverture de plus en plus régulière du problème. Désormais, l'amiante acquière une définition en terme d'affaire, de scandale, et mérite donc l'attention des institutions juridiques. Finalement, se constitue alors un « dossier de presse de l'amiante », qui accumule des discours parfois convergents, notamment sur la façon de définir et de problématiser le problème. Ce dossier devient la référence pour les journalistes. Désormais surtout, le problème s'étant enfin enraciné sur la scène publique, il devient possible de le traiter par des mesures concrètes. III Désormais, comment résoudre le problème public qu'est l'amiante ? A/ Définir un champ de discussion et d'action : inadéquation des champs pesant sur la prise de décisions Un champ est un espace de domination et de conflits, il alors est primordial de comprendre les interactions entre le champ journalistique, politique et administratif pour appréhender la façon dont le scandal a été résolu. C'est ce que montre l’article d’Emmanuel Henry en 2004, Quand l'Action Publique devient nécessaire : qu'a signifié « résoudre la crise de l'amiante ? Les modalités de la gestion politique et administrative de l’affaire de l’amiante montrent une évolution depuis les années 1990. Les champs d’analyse politiques et journalistiques ont des interactions mais aussi des différences.La démarche, de prise en compte le phénomène d’interdépendance de ce problème avec d’autres champs (l’administration, le politique), doit permettre d’appréhender la construction des problèmes publics en « scandales » comme l’explique l’auteur. Le champ journalistique est en effet en situation d’interdépendance avec d’autres champs : politique, administratif et scientifique. Ainsi, des effets extrêmement directs d’une forte médiatisation peuvent aussi être observés comme par exemple dans un reportage diffusé dans l’émission « Envoyé spécial » sur France 2, le 28 septembre 1995, qui montre le caractère particulièrement exposé de certains postes de travail dans les usines transformatrices. La présence de la ministre de la Santé sur le plateau montre un circuit extrêmement court entre publicisation et prise en charge politique, comme le révèle le dialogue entre la ministre et le journaliste responsable de l’émission. Ce reportage joue un rôle non négligeable dans le processus de médiatisation de l’amiante : la notoriété de celui-ci est révélatrice de la méconnaissance des questions de santé au travail de la part d’une majorité d’acteurs politiques, et de journalistes. La nouvelle attention du personnel politique tranche pourtant radicalement avec le désintérêt antérieur porté à ces problèmes assez techniques et peu susceptibles de recevoir de forts échos publics. Elle est un facteur important de la priorité donnée à ce problème au sein de l’administration. Ainsi, les registres de discours des deux champs (scientifiques et politiques) ne sont pas en
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    adéquation. Alors queles experts scientifiques et médicaux usent d’un discours technique et descriptif, les politiques sont plus enclins à avoir un discours simple et ont tendance à rechercher et trouver eux-mêmes des explications aux problèmes. Alors que les politiques sont en quête d’une solution, les scientifiques sont habitués à manier des hypothèses et ont par conséquent un rapport différent à l’établissement de la vérité. Au final, la communication entre ces deux champs s’avère très difficile. Une des conséquences de cette inadéquation est la difficulté pour les politiques d’appréhender avec rigueur les problèmes scientifiques, car ils sont techniques et demandent un fort investissement pour les comprendre et les médiatiser. Or, durant de nombreuses années durant lesquelles l’amiante n’était qu’un non-problème médiatique, les sources proches du pouvoir politique étaient plébiscitées par les journalistes, comme on l'a vu. Ainsi, la construction en scandale ne résulte pas seulement d’une simple indépendance. Elle peut également être analysée en termes de rapport de force entre les champs. L’analyse de la construction du scandale de l’amiante montre le rôle dominant des médias sur les champs médicaux et politiques. B/ La prévention des risques : réforme de la Direction Générale de la Santé Depuis la médiatisation du scandale de l’amiante, la DGS (Direction Générale de la Santé) s’est réformée en 200011 pour mieux prévenir les risques sanitaires. Sur un plan interne à l’administration, l’apparition de l’amiante dans les discours médiatiques a surtout des effets indirects. Elle offre une fenêtre d’opportunité tant pour les acteurs associatifs et syndicaux que pour les fonctionnaires du ministère. Cette réforme de 2000 était devenue indispensable suite aux crises de sécurité sanitaire comme l’amiante, la vache folle, le scandale du sang contamine. Ainsi, le scandale de l’amiante a eu des conséquences sur les agents de la DGS comme nous l’explique Emmanuel Henry dans son article de 2004. La réforme de 200012 spécifie que la DGS doit désormais avoir de nouveaux partenaires au-delà des professionnels de santé, des organismes de santé et des acteurs économiques. Elle doit s’entourer des sociétés savantes, des associations de santé (comme l’Association pour la recherche sur le Cancer), des citoyens d’après un rapport de la Cour des comptes disponible sur l’évolution des missions de la DGS. Ces sociétés et organismes sont autant de sources officielle13 qui doivent promouvoir la démocratie sanitaire. La démocratie sanitaire est un mode de fonctionnement favorisant l’intervention des citoyens et de leurs représentants dans la définition de stratégies. Le scandale de l’amiante a permis l’émergence de ce type de démocratie, reposant sur une exigence sociale et politique, mais également sur une condition d’efficacité des politiques publiques de santé. Ainsi, dans la phase de préparation des politiques, la DGS doit désormais veiller au bon fonctionnement des instances de participation des citoyens, élus, associations, professionnels de santé... Elle devra ainsi renforcer la confiance de la population dans la capacité de l’État à gérer les risques et éviter les crises de santé publique comme celle de l’amiante. 11Arrêté du 21 juillet 2000 « portant organisation de la direction générale de la santé en services et sous-directions ». 12Selon un arrêt rendu le 9 avril 1993 par le Conseil d’État ce principe se définit de la manière suivante : « en situation de risque, une hypothèse non infirmée devrait être tenue provisoirement pour valide, même si elle n’est pas formellement démontrée ». 13http://www.allgov.com/fr/departments/minist%C3%A8re-des-affaires-sociales-et-de-la-sant%C3%A9/direction-g %C3%A9n%C3%A9rale-de-la-sant%C3%A9?agencyid=69
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    La réorganisation dela structure et du rôle des agents de la DGS répond ainsi à un principe de précaution, qui a été rendu opérationnel et des dispositifs de réparation des risques sanitaires ont été mis en place. En septembre 2004, un département des situations d’urgence sanitaires a donc été créé au sein de la DGS14 afin de renforcer la capacité de la direction à gérer les situations d’urgence et les alertes. Ce département est devenu le « département des urgences sanitaires » par l’arrêté du 11 mai 2007 « portant organisation de la direction générale de la santé en services et sous- directions ». Ce département se voit doté de compétences élargies au système de soins et à la réception des alertes sociales susceptibles d’avoir un impact sanitaire. L’Etat et les instances administratives de la DGS sont dorénavant responsables de la préparation et de la réponse aux urgences sanitaires. La réforme santé de 2007 visait par ailleurs à assurer une bonne articulation avec le haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HFDS) du ministère de la santé. La DGS est désormais prête pour affronter des menaces sanitaires de grande ampleur préalablement évaluées par certaines agences sanitaires comme l’InVS. L’arrêté du 11 mai 2007 a redéfini quatre sous-directions afin d’aboutir à une approche globale des questions de santé publique. D’après Emmanuel Henry, la santé est une question sensible et cette généralisation du principe de précaution à la DGS était une nécessité dès les années 2000. C/ L'évolution de la Direction des relations du Travail : contrer les experts L’affaire de l’amiante a favorisé des changements de comportement au sein de la DGS mais aussi au-sein de la DRT, vis-à-vis de leurs interlocuteurs, même si ceux-ci ont été moindres d’après Emmanuel Henry. « Alors qu’en temps normal, ils se situent dans un certain retrait laissant l’initiative aux partenaires sociaux consultés ou aux impératifs européens, ils vont jouer un rôle moteur sur la question de l’amiante. La première manifestation de ce nouveau positionnement passe par la constitution d’une expertise autonome qui permet à ces acteurs d’acquérir un nouveau poids dans les rapports de force établis avec leurs partenaires » affirme Emanuel Henry. Ainsi, on comprend comment le processus de publication et de médiatisation a affecté différemment la DRT par rapport à la DGS : à la DGS c’est l’anticipation d’un risque de crise publique qui pousse à chercher des solutions au problème, à la DRT, c’est pour contrer la position d’experts devenus trop proches de milieux du grand patronat. Ainsi, une prise de conscience a eu lieu au niveau de l'Etat et des divers organismes de sécurité sociale mais également au sein du ministère du travail et de la DRT. Le ministère du Travail s’est donné ainsi les moyens de sortir de la dépendance qui le liait aux expertises majoritairement produites en liaison avec les employeurs. Ce nouveau positionnement des acteurs politico- administratifs est grandement facilité par l’abandon du terrain par les industriels du secteur, qui savaient la partie perdue. Chez les patrons, ce durcissement de la position de l’administration tranche radicalement avec l’attitude plus consensuelle qui prévalait antérieurement. En quelques mois, la Direction des relations du travail procède à la refonte complète de la réglementation en matière d’utilisation professionnelle de l’amiante. La principale innovation apportée par le décret du 7 février 1996 est un élargissement des secteurs professionnels couverts par la réglementation protectrice (3 secteurs dorénavant). Le nouveau positionnement des responsables de la DRT face à leurs partenaires joue un rôle central. Un ensemble de mesures prises au début des années 2000 va vers des objectifs de prévention et de précaution et les solutions apportées au problème seront plus concrètes. Ainsi, depuis le décret du 5 novembre 2001, l’employeur a pour obligation de rendre un document évaluant les risques dans son entreprise. De même, par la loi de modernisation sociale de 2002, la DRT a permis l’émergence de 14http://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2013/03/2006.7.pdf
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    services de santéau travail. La mise en place d'une politique de prévention des risques s'appuie sur de meilleurs liens entre les employeurs, le Ministère du travail et la Médecine du travail. Dans cette optique, l'accord du 13 septembre 2000 sur la santé au travail et la prévention des risques professionnels encourage le renforcement de la médecine du Travail par le déblocage du numerus clausus et la reconversion de médecins vers cette spécialité. Le ministère de la Santé a également permis l’émergence d'observatoires régionaux de santé au travail. Pour veiller à l'application de ces mesures, la circulaire du 14 février 2002 prévoit des programmes d'action de l'inspection du travail en vue de garantir une meilleure sécurité aux travailleurs. Les inspecteurs du travail auront la possibilité d'ordonner l'arrêt d'une activité si les conditions matérielles ne sont pas requises comme dans les cas où il y aurait un dépassement des seuils de nocivité d’amiante. Il était donc devenu essentiel d'améliorer les conditions d'information et de surveillance concernant les accidents du travail et les maladies professionnelles. La France serait trop longtemps restée dans une logique de système curatif et tenterait progressivement de passer à une perspective de prévention des risques par la valorisation des politiques de santé publique. Dans la continuité de ces bonnes pratiques, les Ministère de la santé et du Travail tendent à mieux répertorier depuis les accidents du travail. La crise sanitaire de l’amiante a ainsi eu des effets sur la gestion politique et administrative de l’Etat. L’absence de précautions a été de nature à fonder la responsabilité de la puissance publique. L’Etat aurait dû intervenir du fait de sa connaissance du risque, de sa probabilité et de la dangerosité de l’amiante. La condamnation de l’Etat est à rapprocher de l’arrêt du Conseil d’Etat de 1995 (Ministère de l’Intérieur c/ Rossi) qui avait défini le principe de précaution comme étant « l’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées destinées à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable » (Code Rural, 1995). Conclusion : Le scandale de l'amiante, au-delà de son implication dans la sphère publique et politique, révèle le rôle fondamental des médias d'information dans le processus de construction des problèmes publiques, au détriment parfois de l'expertise scientifique. La construction médiatique du scandale de l’amiante va dépendre de critères propres au champ journalistique, qui ne sont pas forcément en adéquation avec les critères des champs administratifs et scientifiques. Toutefois, l’exposition médiatique du thème de l’amiante par les journalistes et les opinions publiques n’est pas à mettre en opposition avec le rôle précurseur qu’ont eu les scientifiques dans la dénonciation de l’amiante. On comprend alors toute l'importance d'une médiatisation réussie, et ancrée, où l'intégration des lanceurs d'alerte jouent un rôle déterminant, dans l'émergence d'un problème publique. En somme l'expertise scientifique est loin de fournir un critère suffisant à la définition d'un problème scientifique ou clinique.