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DIMANCHE 22 - LUNDI 23 NOVEMBRE 2020 CAHIER DU « MONDE » NO
23599 - NE PEUT ÊTRE VENDU SÉPARÉMENT
Photoextraitedelasérie«Corps,unvisageoublié».JULIENVALLON
Puissantes
Le muscle n’est plus l’apanage des hommes.
Dans les salles de fitness, les femmes sont de plus
en plus nombreuses à développer
biceps, abdos, fessiers… et à casser les clichés
ENQUÊTE
2
2 0123
DIMANCHE 22 - LUNDI 23 NOVEMBRE 2020
Jesuismusclée,etalors?
Leuradrénaline,c’est
laperformance.Pas
obteniruncorpsparfait
oubodybuildé,plutôt
s’affirmerparl’effort.
Maiscesfemmes
quicassentlesclichés
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ENQUÊTE
Par François Rousseaux
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n fait un bras de fer?»
En plein dîner de bou­
lot avec des cadres de
l’immobilier, la pro­
position stupéfie Elo­
die. Cette consultante
de 41 ans, longs cheveux châtains,
vient d’ôter son gilet, laissant apparaî­
tre ses biceps dessinés par dix années
de gym, de yoga et de musculation.
«Cet homme que je ne connaissais pas
voulait se mesurer à moi. J’ai refusé. Il a
insisté. Je lui ai répondu: “Commence
par faire 50 pompes”!»
Ce genre de saynètes, cette mère
d’un ado rugbyman connaît. «Parce
que je fais de l’haltérophilie, des mecs
comme des nanas m’ont déjà dit que
j’étais une folle, que j’allais devenir un ca­
mionneur, et ça me vexe toujours. Pour
eux, une femme ne devrait pas faire ça.
Je ne suis ni une petite chose ni un ob­
jet», déplore celle qui s’entraîne quatre
fois par semaine en salle, soulève des
barres chargées de 50 kg et se sent
«plus forte dans la vie». Son adrénaline,
jure­t­elle, c’est «la performance», pas
le corps parfait. Au lendemain du dîner,
elle a d’ailleurs porté plus lourd que
d’habitude. «Il y a une revanche sur les
mecs qui m’ont rabaissée ou harcelée
par le passé. C’est une grosse satisfaction
pour moi d’être capable de faire mieux
que certains hommes.»
A quelques kilomètres, dans
une grande franchise du sport du
20e arrondissement de Paris, Sophie,
25 ans, réalise son mouvement préféré:
le soulevé de terre. Ce sont 75 kg de
fonte qu’elle hisse jusqu’aux hanches,
elle qui en pèse 58 pour 1,70m. «Quand
j’ai commencé à la fac, mon objectif était
de me muscler, de grossir, car je me trou­
vais trop maigre. J’ai pris 7 kg en cinq
ans, que du muscle», raconte cette chef
de projet en digital, reconnaissant l’in­
fluence des «fit­girls» sur les réseaux
sociaux. «Fit­girl», le nom donné à ces
femmes accros au fitness qui postent
sur Instagram ou YouTube des vidéos
de leurs entraînements et mettent en
scène leur corps sculpté. «J’ai suivi les
conseils de Sissy Mua [1,3 million
d’abonnés]: chargez lourd et mangez, si
vous voulez vous construire un corps.»
Quatre soirs par semaine, Sophie, qui
préfère ses épaules «bien tracées» à ses
tablettes de chocolat, suit son propre
programme. Deux séances sur le haut
du corps, deux autres sur le bas,
«comme ça, rien n’est laissé à l’aban­
don», dit­elle en souriant.
Sa mère l’avait exhortée à ne
pas être bodybuildée. Son ex, sportif,
n’aimait pas les filles musclées. «Ça ne
m’a jamais influencée. C’est mon corps,
je fais ce que je veux», réplique­t­elle.
«Il y a des mecs que ça impressionne,
d’autres à qui ça fait peur, c’est à double
tranchant. Je sais que je plais.» Désor­
mais, elle réussit les tractions à la barre.
«Certains pensaient que c’était un mou­
vement masculin, ils m’ont sous­estimée,
ça casse les clichés. Le sport me donne
une force mentale. Je sais ce que je vaux,
je me dis que je peux tout défoncer. J’hé­
site moins à dire les choses. Ce n’est pas
que les muscles, ce sont aussi mes idées
que j’affirme.» Le muscle, éternel ins­
trument de pouvoir?
«Chez les Grecs, c’était le symbole
du surhomme, d’où l’expression “Beau
comme un dieu”», rappelle Djedjiga Ka­
chenoura, présidente de l’association
Sport Univers’elle, qui promeut la fémi­
nisation des métiers du sport. «Le corps
des femmes reste soumis à des injonc­
tions. Elles doivent
d’abord être des
femmes musclées
avant d’être mus­
clées. Elles se justi­
fient, travaillent la
chevelure ou le ver­
nis à ongles pour
montrer de la déli­
catesse, et cher­
chent une posture
féminine, car la so­
ciété ne veut pas
voir des corps fémi­
nins uniquement
musculeux», déplo­
re­t­elle. A 33 ans,
devant 5 millions
de téléspectateurs,
Alexandra est l’une
des candidates de la saison en cours de
«Koh­Lanta» sur TF1. On l’a vue porter
pendant un quart d’heure plus de 10 kg
de sacs de riz par­dessus la tête, mettant
au tapis ses concurrents. Avant d’affron­
ter l’épreuve qu’elle n’a pas vu arriver:
les critiques sur son physique sur les
réseaux sociaux, notamment ses bras
musclés. «Je trouve ça joli chez une
femme, mais j’ai l’impression que ça fait
flipper, explique­t­elle au Monde. Pour­
quoi ne pourrais­je pas avoir le corps que
j’aime sous prétexte que ce serait moins
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beauté?» Cette passionnée de tir à l’arc a
remercié ses années de natation et de
musculation lorsqu’il lui a fallu porter
pendant deux ans sa petite fille, opérée
sept fois des yeux. «J’ai eu ce besoin
d’être forte physiquement. Les bras mus­
clés, ça me sert dans la vie.»
Diane, 21 ans, petit gabarit de
1,57 m pour 47 kg, avait, elle, le senti­
ment de «ne plus progresser» après
quatre ans de boxe. L’étudiante en
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s’est lancée dans l’escalade, puis le
CrossFit, cette discipline qui mêle gym,
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sité. «J’avais besoin de gagner en force,
que mes coups portent», précise­t­elle.
Ses parents n’étaient pas emballés:
«On voit tes abdos», «Attention, tu
n’auras plus un corps féminin». A la
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ler plus loin». Pendant le confinement,
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jours d’affilée, il me mettait des squats
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que je veux développer mes muscles de
façon harmonieuse», se remémore­t­
elle. «Je t’ai mis des trucs que les nanas
aiment bosser!», s’est­il justifié. C’est
que Kim Kardashian, la starlette améri­
caine aux fesses ultra­bombées et aux
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est passée par­là.
«C’est le standard de beauté
aujourd’hui: un cul bombé, pas aussi
gros qu’elle, mais ferme, dessiné. Les
mecs se fichent de la poitrine, ils regar­
dent les fesses», juge Sophie, la jeune
Parisienne chef de projet. «Avoir des
fesses galbées est devenu un critère,
loin de l’époque Kate Moss longiligne»,
confirme Cassandre Vigouroux, coach
sportive. «Il suffit de regarder toutes les
stars de la télé­réalité faites sur le même
modèle.» Cette professionnelle reçoit de
plus en plus d’adeptes de la muscula­
tion, en cours collectif ou privé. «Cette
mode est venue d’Instagram et de You­
Tube, avec ce courant de “fit­girls” qui dit
“n’ayez pas peur de
vous muscler” et dé­
mystifie le port de
charge. Quand j’ai
commencé en 2012,
il y avait très peu de
femmes sur les pla­
teaux de muscula­
tion. Aujourd’hui,
elles osent aller sur
ce terrain réservé
aux hommes, c’est
lié à l’affirmation fé­
ministe et au “moi
aussi je suis capa­
ble”», selon elle.
Alors elle
les encourage à
soulever plus
lourd. «Sinon elles
se fixent elles­mêmes des limites. Je leur
montre qu’elles peuvent y arriver. C’est
symptomatique de la façon dont les
femmes réagissent dans tout au quoti­
dien: elles se dévalorisent», regrette
celle qui constate toujours que le mus­
cle, «valorisé chez un homme, est perçu
comme menaçant chez une femme».
Elle se félicite qu’il y ait depuis peu plus
de femmes que d’hommes inscrites au
CrossFit dans le monde. En France, la
pratique sportive est désormais plus
répandue chez les femmes (53 % contre
49 % des hommes), selon le baromètre
publié par l’institut Odoxa en février.
Mais les femmes pratiquent davantage
la danse, la natation ou l’équitation…
que le foot ou le cyclisme. Pour les
convaincre, la Fédération française
d’haltérophilie­musculation (FFHM) a
lancé un plan de féminisation et vante
les bienfaits de l’entraînement, comme
«la prévention de l’ostéoporose».
Santé et bien­être, deux man­
tras pour Martine, 56 ans. Après des
décennies de danse, tennis, fitness,
cette cadre en marketing a découvert
l’haltérophilie il y a quatre ans. «Je re­
marque dans la vie de tous les jours que
par rapport à des femmes de mon âge,
je suis en meilleure forme», constate­t­
elle. En 2019, elle s’est blessée lors
d’une traction. Rupture du tendon au
biceps droit. «C’est une blessure de gar­
çon», s’est étonné le chirurgien.
«Dès la fin du XIXe siècle et du
très progressif accès des femmes aux
activités physiques et sportives, des in­
«Pour eux,
une femme
ne devrait pas
faire ça. Je
ne suis ni une
petite chose
ni un objet»,
déplore Elodie
DIMANCHE 22 - LUNDI 23 NOVEMBRE 2020
0123
3
jonctions contradictoires sont formu­
lées: faites du sport, demeurez fémini­
nes et, surtout, mères. C’est un corps re­
producteur avant tout que l’on veut
exercer», observe Anaïs Bohuon, socio­
historienne, professeure des universi­
tés en sciences et techniques des activi­
tés physiques et sportives (Staps) à
l’université Paris­Saclay, dont les tra­
vaux portent sur l’histoire et la socio­
logie du corps, du genre et du sport.
Pour elle, les muscles fabriquent tou­
jours le sexe. «Nous vivons dans une
époque où le marketing a un impact
considérable sur les corps des sporti­
ves», mais il n’y a aucune révolution.
«Etre une femme en 2020 dans le
monde du sport, c’est être moins ro­
buste, moins puissante, et les femmes
s’y tiennent pour la grande majorité,
malgré tout. Elles ont de plus en plus ac­
cès aux mêmes droits que les hommes,
mais toujours dans une finalité de res­
pect des normes de genre et de sexe. Il
faut qu’elles se mettent en mouvement
sans se viriliser. La vraie crainte, c’est la
remise en cause des catégories hommes­
femmes», soutient­elle.
Camille, elle, s’en fiche. «A la
salle, je suis dans mon élément, et je ne
me sens pas inférieure», clame cette
orthophoniste de 24 ans qui aime les
«fesses charnues». En plus de ses deux
heures de trajet quotidien pour rejoin­
dre la maison de santé de Guise (Aisne)
où elle exerce, elle roule une heure sup­
plémentaire, quatre soirs par semaine,
direction la salle de sport de Saint­
Quentin, abonnement à 20 euros par
mois et cours sur écran. Sur Instagram,
elle a flashé sur le physique idéal, celui
d’une Américaine «au ventre plat et bas
du corps assez volumineux», décrit­elle.
«On se lève et on voit les photos à lon­
gueur de journée, c’est devenu mon mode
de vie.» Elle a longtemps composé avec
les commentaires sur sa taille (1,85 m).
«Désormais, on me parle de mon corps»,
savoure­t­elle. Récemment, dans sa
salle, une fille «venue du coin cardio» l’a
félicitée. Un garçon, aussi, à sa manière.
«Pour une fille, tu t’entraînes vraiment
bien», l’a­t­il complimentée. «Toutes
peuvent le faire», a­t­elle rétorqué, avant
de descendre en squat, une barre char­
gée de 70kg de fonte en mains.
VESTIAIRE HOMMES
Pasdetablette,pasdechocolat
L
a discipline vire parfois au sacrifice. Plus de dîner entre
amis ni d’alcool, la semaine, pour Romain, 32 ans, qui veut
garder la main sur son alimentation et ses abdominaux
saillants. «La satisfaction au réveil d’avoir un corps un peu plus
dessiné que la veille, c’est un moteur dans lequel on met de l’es­
sence et ça devient un mode de vie. La récompense, elle est dans
mes yeux», résume ce sportif de 1,83 mètre au corps parfait,
que l’on traitait de «petit gros» à l’école. «J’ai toujours voulu
avoir des abdos, mais cela se joue en cuisine…», avertit celui qui
bannit le sucre et s’entraîne en salle cinq jours par semaine.
Sept millions de Français fréquentent les clubs de
fitness. Et si les pectoraux et les biceps dessinés ont la cote,
rien ne remplace les abdos apparents, le Graal. «Les garçons
veulent un ventre plat et des abdos. Tout ce qui est de face, mais
pas ce qui est de dos! Parce que c’est ce qu’ils voient à la télé. Ils
sont formatés par la télé­réalité et Instagram», témoigne
Guillaume Téléra, coach sportif, qui s’inquiète d’une nouvelle
tendance. «J’en vois beaucoup qui ont 15 ans, ne prennent
aucun plaisir à faire de la muscu mais veulent juste des résul­
tats immédiats. Dès leur inscription, certains demandent
même à prendre des stéroïdes», déplore­t­il. Dans ses cours en
ligne de «full abdo», il perçoit le plaisir des participants à res­
sentir «la brûlure» dans le bas du ventre. «Ils veulent avoir ce
ressenti pour se dire: j’ai bien travaillé», décrypte­t­il, ajoutant
que les jouets de super­héros pour enfants ont toujours des
tablettes en béton.
Et pas que dans les catalogues de Noël… Instagram
regorge de programmes spécifiques et de célébrités torse nu.
Amazon propose des livres pour «muscler ses abdos à petit
prix». Grâce à ses vidéos d’entraînement, l’influenceur sportif
français Tibo InShape est devenu une star de YouTube avec
8 millions d’abonnés. Et sur les applications de rencontres
pour hommes, la photo d’un torse musclé, érigé en trophée,
remplace souvent le visage.
«Le muscle garde un rôle d’héroïsation. Du côté des
hommes, c’est l’affichage de la puissance. Les femmes, elles, y
voient davantage une quête d’affranchissement, une forme de
résistance», observe David Le Breton, anthropologue. «C’est
sculpter une image de soi en contrôlant chaque muscle dans un
rapport permanent au miroir. Dans un monde qui nous
échappe de plus en plus, c’est se fabriquer un corps et une iden­
tité, c’est une émulation permanente avec soi qui crée du bon­
heur. On s’agrippe au corps à défaut du monde, on le contrôle à
défaut de pouvoir contrôler son existence.»
VOYAGE AU CŒUR DE LA FORME
Core
De l’anglais, littéralement
«centre», «noyau». Les exercices
de «core training», à la mode
dans les salles de sport, font
travailler en même temps
plusieurs muscles fonctionnels
de la sangle abdominale, entre
le diaphragme et les hanches.
Ils renforcent le tronc, favorisent
la tonicité et la posture
dans la vie quotidienne.
Photo extraite de la série «Corps, un visage oublié». JULIEN VALLON

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  • 1. DIMANCHE 22 - LUNDI 23 NOVEMBRE 2020 CAHIER DU « MONDE » NO 23599 - NE PEUT ÊTRE VENDU SÉPARÉMENT Photoextraitedelasérie«Corps,unvisageoublié».JULIENVALLON Puissantes Le muscle n’est plus l’apanage des hommes. Dans les salles de fitness, les femmes sont de plus en plus nombreuses à développer biceps, abdos, fessiers… et à casser les clichés ENQUÊTE 2
  • 2. 2 0123 DIMANCHE 22 - LUNDI 23 NOVEMBRE 2020 Jesuismusclée,etalors? Leuradrénaline,c’est laperformance.Pas obteniruncorpsparfait oubodybuildé,plutôt s’affirmerparl’effort. Maiscesfemmes quicassentlesclichés nedérangentpas que lesmachos ENQUÊTE Par François Rousseaux O n fait un bras de fer?» En plein dîner de bou­ lot avec des cadres de l’immobilier, la pro­ position stupéfie Elo­ die. Cette consultante de 41 ans, longs cheveux châtains, vient d’ôter son gilet, laissant apparaî­ tre ses biceps dessinés par dix années de gym, de yoga et de musculation. «Cet homme que je ne connaissais pas voulait se mesurer à moi. J’ai refusé. Il a insisté. Je lui ai répondu: “Commence par faire 50 pompes”!» Ce genre de saynètes, cette mère d’un ado rugbyman connaît. «Parce que je fais de l’haltérophilie, des mecs comme des nanas m’ont déjà dit que j’étais une folle, que j’allais devenir un ca­ mionneur, et ça me vexe toujours. Pour eux, une femme ne devrait pas faire ça. Je ne suis ni une petite chose ni un ob­ jet», déplore celle qui s’entraîne quatre fois par semaine en salle, soulève des barres chargées de 50 kg et se sent «plus forte dans la vie». Son adrénaline, jure­t­elle, c’est «la performance», pas le corps parfait. Au lendemain du dîner, elle a d’ailleurs porté plus lourd que d’habitude. «Il y a une revanche sur les mecs qui m’ont rabaissée ou harcelée par le passé. C’est une grosse satisfaction pour moi d’être capable de faire mieux que certains hommes.» A quelques kilomètres, dans une grande franchise du sport du 20e arrondissement de Paris, Sophie, 25 ans, réalise son mouvement préféré: le soulevé de terre. Ce sont 75 kg de fonte qu’elle hisse jusqu’aux hanches, elle qui en pèse 58 pour 1,70m. «Quand j’ai commencé à la fac, mon objectif était de me muscler, de grossir, car je me trou­ vais trop maigre. J’ai pris 7 kg en cinq ans, que du muscle», raconte cette chef de projet en digital, reconnaissant l’in­ fluence des «fit­girls» sur les réseaux sociaux. «Fit­girl», le nom donné à ces femmes accros au fitness qui postent sur Instagram ou YouTube des vidéos de leurs entraînements et mettent en scène leur corps sculpté. «J’ai suivi les conseils de Sissy Mua [1,3 million d’abonnés]: chargez lourd et mangez, si vous voulez vous construire un corps.» Quatre soirs par semaine, Sophie, qui préfère ses épaules «bien tracées» à ses tablettes de chocolat, suit son propre programme. Deux séances sur le haut du corps, deux autres sur le bas, «comme ça, rien n’est laissé à l’aban­ don», dit­elle en souriant. Sa mère l’avait exhortée à ne pas être bodybuildée. Son ex, sportif, n’aimait pas les filles musclées. «Ça ne m’a jamais influencée. C’est mon corps, je fais ce que je veux», réplique­t­elle. «Il y a des mecs que ça impressionne, d’autres à qui ça fait peur, c’est à double tranchant. Je sais que je plais.» Désor­ mais, elle réussit les tractions à la barre. «Certains pensaient que c’était un mou­ vement masculin, ils m’ont sous­estimée, ça casse les clichés. Le sport me donne une force mentale. Je sais ce que je vaux, je me dis que je peux tout défoncer. J’hé­ site moins à dire les choses. Ce n’est pas que les muscles, ce sont aussi mes idées que j’affirme.» Le muscle, éternel ins­ trument de pouvoir? «Chez les Grecs, c’était le symbole du surhomme, d’où l’expression “Beau comme un dieu”», rappelle Djedjiga Ka­ chenoura, présidente de l’association Sport Univers’elle, qui promeut la fémi­ nisation des métiers du sport. «Le corps des femmes reste soumis à des injonc­ tions. Elles doivent d’abord être des femmes musclées avant d’être mus­ clées. Elles se justi­ fient, travaillent la chevelure ou le ver­ nis à ongles pour montrer de la déli­ catesse, et cher­ chent une posture féminine, car la so­ ciété ne veut pas voir des corps fémi­ nins uniquement musculeux», déplo­ re­t­elle. A 33 ans, devant 5 millions de téléspectateurs, Alexandra est l’une des candidates de la saison en cours de «Koh­Lanta» sur TF1. On l’a vue porter pendant un quart d’heure plus de 10 kg de sacs de riz par­dessus la tête, mettant au tapis ses concurrents. Avant d’affron­ ter l’épreuve qu’elle n’a pas vu arriver: les critiques sur son physique sur les réseaux sociaux, notamment ses bras musclés. «Je trouve ça joli chez une femme, mais j’ai l’impression que ça fait flipper, explique­t­elle au Monde. Pour­ quoi ne pourrais­je pas avoir le corps que j’aime sous prétexte que ce serait moins joli que les soi­disant standards de beauté?» Cette passionnée de tir à l’arc a remercié ses années de natation et de musculation lorsqu’il lui a fallu porter pendant deux ans sa petite fille, opérée sept fois des yeux. «J’ai eu ce besoin d’être forte physiquement. Les bras mus­ clés, ça me sert dans la vie.» Diane, 21 ans, petit gabarit de 1,57 m pour 47 kg, avait, elle, le senti­ ment de «ne plus progresser» après quatre ans de boxe. L’étudiante en droit de l’environnement à Strasbourg s’est lancée dans l’escalade, puis le CrossFit, cette discipline qui mêle gym, haltérophilie et cardio à haute inten­ sité. «J’avais besoin de gagner en force, que mes coups portent», précise­t­elle. Ses parents n’étaient pas emballés: «On voit tes abdos», «Attention, tu n’auras plus un corps féminin». A la maison, les petites phrases la gênent. «Je mettais des vêtements amples qui cachent, pour ne plus avoir ce genre de conversation avec eux», confie­t­elle. Ont­ils finalement accepté? «Moi, j’ai accepté qu’ils n’acceptent pas», répond­ elle du tac au tac. Elle insiste: elle s’est découvert «la passion de bouger. Voir mon corps changer me donne envie d’al­ ler plus loin». Pendant le confinement, elle a pris un coach en ligne. «Plusieurs jours d’affilée, il me mettait des squats et des exercices du bas du corps, alors que je veux développer mes muscles de façon harmonieuse», se remémore­t­ elle. «Je t’ai mis des trucs que les nanas aiment bosser!», s’est­il justifié. C’est que Kim Kardashian, la starlette améri­ caine aux fesses ultra­bombées et aux 190 millions d’abonnés sur Instagram, est passée par­là. «C’est le standard de beauté aujourd’hui: un cul bombé, pas aussi gros qu’elle, mais ferme, dessiné. Les mecs se fichent de la poitrine, ils regar­ dent les fesses», juge Sophie, la jeune Parisienne chef de projet. «Avoir des fesses galbées est devenu un critère, loin de l’époque Kate Moss longiligne», confirme Cassandre Vigouroux, coach sportive. «Il suffit de regarder toutes les stars de la télé­réalité faites sur le même modèle.» Cette professionnelle reçoit de plus en plus d’adeptes de la muscula­ tion, en cours collectif ou privé. «Cette mode est venue d’Instagram et de You­ Tube, avec ce courant de “fit­girls” qui dit “n’ayez pas peur de vous muscler” et dé­ mystifie le port de charge. Quand j’ai commencé en 2012, il y avait très peu de femmes sur les pla­ teaux de muscula­ tion. Aujourd’hui, elles osent aller sur ce terrain réservé aux hommes, c’est lié à l’affirmation fé­ ministe et au “moi aussi je suis capa­ ble”», selon elle. Alors elle les encourage à soulever plus lourd. «Sinon elles se fixent elles­mêmes des limites. Je leur montre qu’elles peuvent y arriver. C’est symptomatique de la façon dont les femmes réagissent dans tout au quoti­ dien: elles se dévalorisent», regrette celle qui constate toujours que le mus­ cle, «valorisé chez un homme, est perçu comme menaçant chez une femme». Elle se félicite qu’il y ait depuis peu plus de femmes que d’hommes inscrites au CrossFit dans le monde. En France, la pratique sportive est désormais plus répandue chez les femmes (53 % contre 49 % des hommes), selon le baromètre publié par l’institut Odoxa en février. Mais les femmes pratiquent davantage la danse, la natation ou l’équitation… que le foot ou le cyclisme. Pour les convaincre, la Fédération française d’haltérophilie­musculation (FFHM) a lancé un plan de féminisation et vante les bienfaits de l’entraînement, comme «la prévention de l’ostéoporose». Santé et bien­être, deux man­ tras pour Martine, 56 ans. Après des décennies de danse, tennis, fitness, cette cadre en marketing a découvert l’haltérophilie il y a quatre ans. «Je re­ marque dans la vie de tous les jours que par rapport à des femmes de mon âge, je suis en meilleure forme», constate­t­ elle. En 2019, elle s’est blessée lors d’une traction. Rupture du tendon au biceps droit. «C’est une blessure de gar­ çon», s’est étonné le chirurgien. «Dès la fin du XIXe siècle et du très progressif accès des femmes aux activités physiques et sportives, des in­ «Pour eux, une femme ne devrait pas faire ça. Je ne suis ni une petite chose ni un objet», déplore Elodie
  • 3. DIMANCHE 22 - LUNDI 23 NOVEMBRE 2020 0123 3 jonctions contradictoires sont formu­ lées: faites du sport, demeurez fémini­ nes et, surtout, mères. C’est un corps re­ producteur avant tout que l’on veut exercer», observe Anaïs Bohuon, socio­ historienne, professeure des universi­ tés en sciences et techniques des activi­ tés physiques et sportives (Staps) à l’université Paris­Saclay, dont les tra­ vaux portent sur l’histoire et la socio­ logie du corps, du genre et du sport. Pour elle, les muscles fabriquent tou­ jours le sexe. «Nous vivons dans une époque où le marketing a un impact considérable sur les corps des sporti­ ves», mais il n’y a aucune révolution. «Etre une femme en 2020 dans le monde du sport, c’est être moins ro­ buste, moins puissante, et les femmes s’y tiennent pour la grande majorité, malgré tout. Elles ont de plus en plus ac­ cès aux mêmes droits que les hommes, mais toujours dans une finalité de res­ pect des normes de genre et de sexe. Il faut qu’elles se mettent en mouvement sans se viriliser. La vraie crainte, c’est la remise en cause des catégories hommes­ femmes», soutient­elle. Camille, elle, s’en fiche. «A la salle, je suis dans mon élément, et je ne me sens pas inférieure», clame cette orthophoniste de 24 ans qui aime les «fesses charnues». En plus de ses deux heures de trajet quotidien pour rejoin­ dre la maison de santé de Guise (Aisne) où elle exerce, elle roule une heure sup­ plémentaire, quatre soirs par semaine, direction la salle de sport de Saint­ Quentin, abonnement à 20 euros par mois et cours sur écran. Sur Instagram, elle a flashé sur le physique idéal, celui d’une Américaine «au ventre plat et bas du corps assez volumineux», décrit­elle. «On se lève et on voit les photos à lon­ gueur de journée, c’est devenu mon mode de vie.» Elle a longtemps composé avec les commentaires sur sa taille (1,85 m). «Désormais, on me parle de mon corps», savoure­t­elle. Récemment, dans sa salle, une fille «venue du coin cardio» l’a félicitée. Un garçon, aussi, à sa manière. «Pour une fille, tu t’entraînes vraiment bien», l’a­t­il complimentée. «Toutes peuvent le faire», a­t­elle rétorqué, avant de descendre en squat, une barre char­ gée de 70kg de fonte en mains. VESTIAIRE HOMMES Pasdetablette,pasdechocolat L a discipline vire parfois au sacrifice. Plus de dîner entre amis ni d’alcool, la semaine, pour Romain, 32 ans, qui veut garder la main sur son alimentation et ses abdominaux saillants. «La satisfaction au réveil d’avoir un corps un peu plus dessiné que la veille, c’est un moteur dans lequel on met de l’es­ sence et ça devient un mode de vie. La récompense, elle est dans mes yeux», résume ce sportif de 1,83 mètre au corps parfait, que l’on traitait de «petit gros» à l’école. «J’ai toujours voulu avoir des abdos, mais cela se joue en cuisine…», avertit celui qui bannit le sucre et s’entraîne en salle cinq jours par semaine. Sept millions de Français fréquentent les clubs de fitness. Et si les pectoraux et les biceps dessinés ont la cote, rien ne remplace les abdos apparents, le Graal. «Les garçons veulent un ventre plat et des abdos. Tout ce qui est de face, mais pas ce qui est de dos! Parce que c’est ce qu’ils voient à la télé. Ils sont formatés par la télé­réalité et Instagram», témoigne Guillaume Téléra, coach sportif, qui s’inquiète d’une nouvelle tendance. «J’en vois beaucoup qui ont 15 ans, ne prennent aucun plaisir à faire de la muscu mais veulent juste des résul­ tats immédiats. Dès leur inscription, certains demandent même à prendre des stéroïdes», déplore­t­il. Dans ses cours en ligne de «full abdo», il perçoit le plaisir des participants à res­ sentir «la brûlure» dans le bas du ventre. «Ils veulent avoir ce ressenti pour se dire: j’ai bien travaillé», décrypte­t­il, ajoutant que les jouets de super­héros pour enfants ont toujours des tablettes en béton. Et pas que dans les catalogues de Noël… Instagram regorge de programmes spécifiques et de célébrités torse nu. Amazon propose des livres pour «muscler ses abdos à petit prix». Grâce à ses vidéos d’entraînement, l’influenceur sportif français Tibo InShape est devenu une star de YouTube avec 8 millions d’abonnés. Et sur les applications de rencontres pour hommes, la photo d’un torse musclé, érigé en trophée, remplace souvent le visage. «Le muscle garde un rôle d’héroïsation. Du côté des hommes, c’est l’affichage de la puissance. Les femmes, elles, y voient davantage une quête d’affranchissement, une forme de résistance», observe David Le Breton, anthropologue. «C’est sculpter une image de soi en contrôlant chaque muscle dans un rapport permanent au miroir. Dans un monde qui nous échappe de plus en plus, c’est se fabriquer un corps et une iden­ tité, c’est une émulation permanente avec soi qui crée du bon­ heur. On s’agrippe au corps à défaut du monde, on le contrôle à défaut de pouvoir contrôler son existence.» VOYAGE AU CŒUR DE LA FORME Core De l’anglais, littéralement «centre», «noyau». Les exercices de «core training», à la mode dans les salles de sport, font travailler en même temps plusieurs muscles fonctionnels de la sangle abdominale, entre le diaphragme et les hanches. Ils renforcent le tronc, favorisent la tonicité et la posture dans la vie quotidienne. Photo extraite de la série «Corps, un visage oublié». JULIEN VALLON