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SOMMAIRE
DanslesecretdesrêvesAprès avoir revisité Freud, le sociologue Bernard Lahire passe brillamment
aux travaux pratiques, décryptant image par image les songes d’une dizaine
de volontaires. Une fascinante percée dans l’inconscient
Propos recueillis par VÉRONIQUE RADIER
C
e sont des récits de bric et de broc, un
méli-mélodepéripétiesincongruesou
banales, d’images féeriques ou déran-
geantes.Desrêvesàl’étatbrut,telsqu’ils
sontnotésauréveilparunedizainede
volontaires,femmesethommes,d’âgesetdemilieux
variés.Ilssemblenttoutàlafoisterriblementsigni-
fiants et ne rimant à rien. Au fil d’entretiens avec
leurs auteurs, ces patchworks insaisissables
déploient peu à peu une cohérence, s’éclairent et
fontsens.Etlemoindredeleursdétails–lacouleur
d’une automobile, l’apparition d’un personnage
célèbreoud’unevagueconnaissance,unescènesan-
glanteoulamusiqued’unfilm –s’accordeetrésonne
aveclavieprésenteetpasséedesrêveurs,leurspré-
occupations.Telestletourdeforcequ’accomplit
L’OBS/N°2932-07/01/202160
IDÉES
le sociologue Bernard Lahire dans «  la Part rêvée  »
(éd. La Découverte),avec,parfois,unetrompeuseimpressionde
facilitétantl’évidences’impose,unefoisleursensainsidécrypté.
Ce pavé de 1 200 pages se dévore comme un polar, car le
suspense y rebondit sans cesse. C’est le deuxième volume de
« l’Interprétation sociologique des rêves ». Dans le premier,
publié en  2018, Bernard Lahire expliquait les fondements
théoriques de sa théorie. Ce chercheur prolifique et ambitieux
s’estfrottéavecsuccès,aufildesacarrière,àplusieurssujetsse
situant au croisement du déterminisme social et des replis de
l’intime.Ceparcoursl’aconduitverscesujetsiparticulier,resté
peu ou prou en jachère depuis Freud. Partant des découvertes
de celui-ci, des avancées des neurosciences et des enseigne-
ments livrés par les banques de rêves constituées depuis les
années1950pardespsychologues,BernardLahireapostuléque
nossongesrejouent,ennocturne,lesschémasetdéterminismes
inconscientsqui« travaillent »etstructurentnotrepersonnalité.
Ils mettent en scène nos tensions existentielles, réactivées par
tel ou tel événement de la journée, mais transposées via des
condensations, des métaphores qui nous demeurent opaques.
Depuis Freud, aucun chercheur ne s’était risqué à formu-
lerunethéoriesurlefonctionnementetlasignificationdes
rêves.Commentlavôtrea-t-elleétéreçue ?
En m’attaquant à un tel sujet, je m’attendais à des réactions bien
plusvives.Monlivreaglobalementreçuunbonaccueil,ycompris
delapartdepsychiatres,thérapeutes,etmêmedepsychanalystes
quim’ontécrit,medisantpartagercertainesdemescritiquessur
Freud. Quelques collègues ont exprimé des interrogations
légitimes, notamment quant à l’apport de ce travail pour mieux
comprendre la société. Mais constituer le rêve en tant qu’objet
sociologique,enmontrerlamécaniqueétaitdéjàunesacréetâche.
Aveccedeuxièmelivre,enparallèledemesrecherchesthéoriques,
j’aisouhaitéconstitueruncorpusinéditderécitsderêvesetmon-
Laura, 24 ans, étudiante en lettres, provinciale,
est issue d’un milieu populaire. Deux ans plus tôt,
elle a vécu une longue relation qu’elle qualifie
de « très humiliante » avec un auditeur libre de
l’ENS, d’un milieu social plus élevé, se montrant
« assez dur » et « très froid ».
Je vois deux personnes qui se marient. Je ne
les connais pas. Les deux ont des cheveux blonds,
ils sont très beaux. On se croirait dans un film.
Je les vois de très près, comme s’ils étaient
devant moi. Ils sont sur un carrosse ouvert qui
roule. Ensuite, on a dû faire un faux enterrement
de la mariée pour manigancer quelque chose. On
l’habille tout en noir avec une longue robe noire
et des voiles noirs. Toute la ville est venue, on se
trouve dans un endroit où il n’y a que de la terre
et pas de verdure. On l’étend et on la recouvre
de terre. On sait qu’elle est vivante. On essaye
de faire partir les gens autour d’elle en créant des
conflits. Les gens se battent entre eux et se tuent,
mais cela ne suffit pas à faire partir tout le
monde. La femme enterrée se réveille alors et
sort de terre. Les gens sont surpris et ne disent
rien. Elle demande alors un arc et des flèches,
peints […] en bleu très vif. Elle décide d’aller tuer
une licorne qui se trouve sur la colline tout près
en hauteur que nous apercevons. Elle n’y était
pas parvenue lorsqu’elle était jeune, elle veut
donc le faire maintenant.
INTERPRÉTATION DU RÊVE
Cela commence par une image très
hollywoodienne du couple idéal : ils sont beaux,
ils sont blonds, ils se marient ! Tout vient
rappeler ici le conte de fées, jusqu’au carrosse ;
cela sonne fabriqué, « une sorte d’illusion »
dit Laura, et la scène commence à déraper
avec le faux enterrement de la mariée – qui est
l’analogon de Laura. Celui-ci peut renvoyer au
classique « enterrement de vie de jeune fille »
avant le mariage, mais par ces images le rêve
dit aussi que Laura s’est laissée « enterrer »
dans une relation malsaine avec Adrien, et il
signe la mort symbolique d’une relation, d’un
couple. Le fait qu’on « essaye de faire partir
les gens autour d’elle en créant des conflits »
renvoie à la réalité car, en se séparant d’Adrien,
elle a aussi rompu avec le réseau d’amis
communs. La mariée ressuscite parce que
la rupture a été pour elle comme une
renaissance. En sortant de terre, elle se montre
très combative en prenant un arc et des flèches
et en décidant d’aller tuer une licorne, animal
imaginaire très présent dans la littérature
médiévale, qu’elle a rencontrée dans ses
études, une chimère caractérisée par un
symbole phallique, dotée de vertus magiques
et liée à l’amour. Tuer une licorne, c’est donc
tuer la relation avec les hommes, l’amour, le
merveilleux, la « magie », l’illusion, et prouver
ainsi que le charme n’opère plus. Le rêve
précise qu’elle n’avait jamais réussi à le faire
jusque-là, ce qui s’explique très bien si l’on sait
que toutes ses histoires d’amour se sont mal
passées. C’est une façon de prendre sa revanche
sur l’ensemble de ses mauvaises expériences
et de dire qu’elle ne croit plus aux contes
de fées ni en l’amour.
(Extrait de « la Part rêvée », Bernard Lahire, éditions
La Découverte.)
UNRÊVEAUBANCD’ESSAI(1)
TUERUNELICORNE,rêvedu10juillet2017
L’OBS/N°2932-07/01/2021 61
“ÊTRELUCIDESURCEQUINOUSTRAVAILLE,
CELANOUSPERMETDEREPRENDRE
LECONTRÔLEDENOTREEXISTENCE.”
IDÉES
trer comment on peut repérer et interpréter leurs logiques. Cela
représente des heures et des heures d’entretiens répétés durant
plus d’une année avec leurs auteurs, sur des séries de rêves, car
interpréter un récit isolé, comme le faisait Freud, est bien plus
aléatoire.Mêmesicertainssontd’unebeautéincroyable,poétiques,
je ne m’inscris pas dans le cadre d’une recherche esthétique. Le
songe est un art poétique involontaire, désinhibé, nourri de nos
viesetdesfictionsquinoushabitent.
Comprendre les mécanismes du rêve, c’est aussi mieux
cernerlafaçondontnouspensonséveillés ?
L’analogie, le rapprochement ou la comparaison entre deux
choses,deuxévénementsoudeuxsituationssontaucœurdela
pensée humaine dans tous les domaines. Lorsque quelqu’un
vous dit : « Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas  “senti” cette per-
sonne », c’est que son inconscient perçoit des petits signes
d’alerte.Sivotrevoix,unélémentdevotrevisageoul’undevos
actesmerenvoientàuneexpériencenégativedemonpassé,sans
m’enrendrecompte,jevaisprojetersurvouscessensationsqui
ne vous appartiennent pas. Nous vivons ainsi baignés dans ces
superpositions imperceptibles. Le rêve les traduit en images,
une personne pouvant se superposer à une autre, ou en repré-
senteruneautre.Lorsqu’onfaitparlerunrêveur,cesproximités,
ces déplacements se font jour, et il apparaît que ces personnes,
cesobjets,cesanimaux,ceslieuxoucescouleursnesontjamais
présents par hasard.
Contrairementàcequel’onalongtempscru,notrecerveau
ne fonctionne pas d’une façon totalement différente
pendantlerêve…
L’orgueilhumainnousfaitoublierqu’aufondnousrestonsfaits
de la même pâte qu’une amibe ou un ver de terre. Ignorant des
processus physiologiques qui nous font exister, nous suresti-
mons,debeaucoup,lapartconscientedenosactes,nospensées
éveillées. La nuit, notre cerveau continue à fonctionner mais
hors de notre contrôle. Freud postulait le refoulement de nos
désirs, de nos pulsions, qui, pour s’exprimer dans nos rêves
devaientcontournerlacensure,àtraversdesmessagescodéset
chiffrés, alors qu’au contraire c’est là où nous nous exprimons
sansdétour.Nospréoccupationsexistentielless’imposent,notre
attention n’en étant plus détournée par le monde extérieur et
ses sollicitations. Il s’y dit des choses fondamentales. Les rêves
sont des moments de grande lucidité, où l’on se parle « cash »,
oùserévèlecequel’onsecache.Seulement,commeonseparle
àsoi-même,sansnécessitéd’explicitationdesrapprochements
ou des métaphores qui se jouent dans ce théâtre intérieur, ils
nous deviennent opaques au réveil.
Souvent,lerêves’articuleautourd’unemétaphorecentrale
quicondenselessentiments,lasituationdurêveur,enles
dramatisant.
C’estcela,l’économieextraordinairedurêve.Mêmes’ilestvisuel,
composé d’un enchaînement d’images, il recourt aux méca-
nismesdulangagecommeFreudetd’autresaprèsluil’ontmon-
tré.Dansledocumentaire« Rêversouslecapitalisme »,deSophie
Bruneau,unefemmemédecinraconteunrêvequil’illustrebien.
Ellesevoitassise,lacalottecrânienneouverte,entouréedegens
eux-mêmes assis sur de petites chaises qui y piochent avec de
longues cuillères pour manger son cerveau. Plus tard, elle a
réalisé que les chaises qu’elle voyait étaient celles de sa salle
d’attenteet,décrivantsasituationprofessionnelle,combienelle
étaitdébordée,dansl’incapacitéderecevoirsespatientsconve-
nablement, que tout cela pouvait se résumer à l’expression « je
mefaisaisbouffer».Ladifficulté,c’estdediscernercequiestcen-
tral ;au-delàdetouteslesincohérences,desesincongruitésqu’on
aimerait comprendre : de quoi est-il question ? S’agit-il d’une
scène d’empêchement ou bien de colère ? Je demandais aussi à
mesvolontairesleursentimentgénéralpendantlerêveetdurant
sesdifférentsmoments.Etait-ceounonagréable,inquiétant ?Si
l’onn’entientpascompte,onseméprend.Parexemple,unrêveur
décrit des scènes horribles, des tueries, sans peur ni dégoût. En
le faisant parler, il explique que, dans son esprit, c’était comme
un jeu vidéo, une fiction sans enjeu. A l’inverse, des scènes
L’OBS/N°2932-07/01/202162
IDÉES
d’apparence banale peuvent provoquer des sentiments très
négatifs,vousréveillerlecœurbattant,etcelaenditlongsurl’im-
portancedesenjeuxexprimés.
Diriez-vousqu’ilexisteunevéritédurêve ?
Oui,c’estlelieud’unecertaineformedelucidité,d’unevéritésur
soi. Notre conscience, libérée de toute censure, va plus directe-
mentaucœurdesproblèmes,enexagérantlessituations.Unfils
privéd’unechoseparsonpèrevaparexemplerêverqu’illetue.
Cette dramatisation met en lumière le cœur de nos sentiments,
des problématiques qui nous travaillent, car notre inconscient
est capable de les discerner plus directement. Dans la vie éveil-
lée, on peut se raconter des histoires, se bercer d’illusions, mais
pendantlesommeiltoutescesvéritésperçuesselibèrent.Seule-
ment,sansletravaildedéchiffrage,d’interprétation,ellesrestent
comme enfermées dans un coffret. Il nous
faut quelques clés pour déceler ces révéla-
tions qui sont là, à portée de main. C’est un
trésorquechacundevraitpouvoirconnaître,
pour comprendre ce qui l’obsède, l’embar-
rasse dans plein de situations, mais c’est
ambigu,carcesvéritésmisesànunesontpas
immédiatement compréhensibles, malgré
leurchargeémotiveouleurintensité.
Il semble très gratifiant de déchiffrer
commevouslefaites,aveclerêveur,des
images mystérieuses, énigmatiques…
Cettejubilationest-ellepartagée ?
C’esttrèsvariable.JepenseàLydie,unejeune
femme de 38 ans, célibataire sans enfant,
vivantunrapportassezdifficileauxhommes.
Ellefaisaitdesrêvesrécurrents,souventavec
desserpents,dessituationsdangereuses.Au
coursdenosentretiens,jel’aiquestionnéesur
les lieux, les circonstances où elle voyait ces
serpents,etcelalaramenaittoujoursdefaçon
frappante à son milieu familial. Je lui ai
demandésicelan’étaitpasrattachéàunsou-
venir gênant, désagréable, elle a mentionné
unincident,sansimportancedisait-elle,l’at-
touchementimposédanssonenfanceparun
cousin un peu plus âgé qu’elle. Lorsqu’il est
devenu clair que ses rêves mettaient
constamment en scène ce souvenir, souvent
associé à son père très infidèle, Lydie était
presquefurieuse,prêteàarrêterladémarche.
Ellesevivaitcommeunecélibataireassumée,
conduisantsaviecommeellelesouhaitaitet
il n’était pas facile de réaliser ainsi que ce
choix n’était pas aussi positif et délibéré
qu’elle l’avait cru. Par la suite, cette prise de
conscienceluiapermisdeparlerpourquesa
famillecessedeluiimposerlaprésencedece
cousintoxiquequicontinuaitàlui« peser »,
trenteansplustard.
Comprendre ce que signifient les rêves
peutdoncnousfaireavancer ?
C’est l’aspect « défatalisant » des sciences
sociales :fairereculerlesentimentdeculpa-
bilité, réaliser que cette souffrance que vous
croyezintime,netenantqu’àvous,qu’àvotrecaractère,estlefruit
devotreexpérience,devotrerapportauxautres.Quandj’aitra-
vaillésurl’échecscolaire,beaucoupdejeunesdisaient :« Detoute
façon, j’ai toujours été nul ! » Ils se sentaient bêtes. Comprendre
quecetéchecestcorréléàunjugementvenantdel’extérieurles
alibérés.Jecroisenlapuissanceémancipatricedusavoir.D’une
façongénérale,laconnaissancenousfaitgagnerdutemps,etc’est
encoreplusvrailorsqu’ils’agitdenous-même.Etrelucidesurce
qui nous travaille, cela donne du pouvoir pour reprendre le
contrôle de notre existence. Dans les rêves de mes volontaires
ontsurgidesthèmesrécurrents :ladominationmasculine–cha-
cunedesquatrefemmesquitémoignentensouffredansplusieurs
dimensionsdesavie–,laviolenceparentale,lacompétitionsco-
laire, l’héritage difficile de parent à enfant, les affres vécues par
L’OBS/N°2932-07/01/2021 63
IDÉES
lestransfugesdeclasse,toutessortesd’enjeuxmajeursquisous-
tendentnossociétés.
Certains semblent accablés de découvrir le poids et
l’emprisedeleurshantisescommeunefatalité.
Cetterépétitionn’apparaîtquesil’oninterrogerégulièrementses
rêves,avecméthode.Certains,commeLydie,ontalorseul’impres-
sionqueleurviefaisaitdusurplace.Laconnaissance,c’estd’abord
unedouchefroide,maisonpeutaussidéciderdefairetoutcequi
estensonpouvoirpourmodifierceslogiques.CommeTom,quia
pris conscience de ce que la compétition scolaire lui avait infligé
encomprenantnotammentunrêveoùleséliminésdecettecourse
étaientdesmortssurlaroute.Unetelleexplicitation,aprèscoup,
peutsembleruneévidence,maisilafalludesheuresetdesheures
de questionnements pour en arriver là, l’interroger sur l’identité
dechacundecesaccidentés,cequilescaractérisait,pourquoilui
poursuivaitsaroutecommeunguerrier,etc.
Maisnedevons-nouspasaussinousprotégerdecertaines
vérités,dontladécouvertepourraittropnousatteindre ?
Gérard, le sujet le plus âgé, a noté pendant quarante années ses
rêves,sitrashetviolentsqu’ilspourraientconduireàl’imaginer
commeunpersonnageabîmé,destroy,alorsqu’iln’enestrien.Ils
faisaientéchoàuntrèsprobableviolparsongrand-pèredurant
sonenfance.S’ilapumenerunevieamicale,unevieamoureuse
apaisée, avec de belles histoires, Gérard n’a pas souhaité avoir
d’enfant, sans doute par crainte d’être lui-même agresseur,
comme le donnent à penser ses rêves. Il s’est protégé de ce
traumatisme par la fuite, travaillant à l’étranger la plus grande
partiedesavie.MaisderetourenFrance,ilavoulusavoircequi
le faisait souffrir, ce qui han-
tait ses nuits depuis si long-
temps. L’avoir découvert
l’apaise. Parmi mes volon-
taires, il est le seul à avoir
choisiquejenemodifieniles
noms ni les lieux dans son
témoignage, car cela clôt
enfincettehistoirepourlui.
Avec cette méthodologie
très opérante, espérez-
vous que d’autres s’en
emparent, que l’analyse
sociologique des rêves se
généralise ?
Je pourrais sans doute faire
breveter ma méthode et for-
mer des sociothérapeutes
ouvrant leurs propres cabi-
nets. Freud a mis sur pied la
psychanalyse avec ses écoles,
ses formations, ses cabinets,
en s’appuyant sur une
méthodesommetoutemoins
définie. Quelques personnes
m’ont même sollicité à ce
sujet, y trouvant une possible
applicationpourleurscompé-
tences en sociologie. Cela
ferait sens, mais mettre au
point les bases d’un nouveau
métier serait extrêmement
chronophage et je suis déjà
lancédansdenouvellesaven-
tures scientifiques. Parmi la
douzaine de volontaires que
j’aisuivis,l’effetthérapeutique
n’aététrèsclairquepourdeux
personnes. J’ignore si l’éluci-
dation des rêves peut per-
mettre d’aller mieux, car ce
n’était pas le but de mes
recherches, mais on en
apprendénormémentsursoi,
c’estcertain.■
UNRÊVEAUBANCD’ESSAI(2)
LADESTITUTIONDETRUMP,rêvedu16janvier2018
Clément,28ans,estinterneenpsychiatrie.
Filsd’unchirurgienetd’unemèreau
psychismeinstable,ilaépouséJulie,
dontiladmirelesqualitésintellectuelles.
L’organisationdesonmariageadéclenché
unviolentconflitavecsafamille.
Noussommesdansunbeaurestaurant
françaisquiseveutchicauxUSAavecJulie.
D’ailleurs,ilyaunpianodanslasalle
etDonaldTrumppasloin.Noussavons
enentrantqueTrumpvientmangerici
etqu’illivreparfoisdessecretsàson
entouragelorsquequelqu’unjouedupiano,
enpensantqu’onnel’entendraitpas.Ni
une,nideux,jememetsaupianoenjouant
X(chansondevariété)afinqueTrumplivre
dessecretsàJulieetqu’ellepourraitlivrer
àlapressepourqu’enfinilsoitdestitué!On
m’applauditetjereviensm’asseoiràma
table.Trumpestpartimaisnousrecevons
desfleursdesafemmequiressembleà
GlennCloseetvientnoustoucherdeux
motsconcernantmaperformance.Nous
enlevonsleplastiquedecesfleursquine
sontencorequedesbourgeons.Nousne
sommespasravisdesoncadeau,parce
quec’estlafemmedeTrump.
INTERPRÉTATION DU RÊVE
Destituerunpersonnagepuissantrenvoie
àunthèmedéjàclairementidentifiédans
sesrêvesprécédents:laplacedupèreest
convoitéeparlefils.Enjouantdupiano,
Clémentessayed’inciterTrump/sonpèreà
livrerdessecretsqueJulie,sacomplice,
pourraitlivrerauxmédias.Ilsemeten
scèneprenantlalumière,sefaisant
applaudir.Sonpèreétant,àsesyeux,
unepersonnenarcissique,quiatoujours
cherchéàattirerlesregards,cesovations
manifestentsondésirquel’attentionse
portedésormaissurlui.Clément,quiafait
dupianoenfant,aapprisseulàjouerX:une
chansonquesonpèreadoreetquiaété
jouéeàl’enterrementdesongrand-père,
« quiparledenostalgieetd’enfance».
DonaldTrumpestl’analogondesonpère,
qu’ilchercheàdestituer,symboleàsesyeux
d’une«puissanceproblématique»mais
aussiunpersonnagequilefascine:illittous
lesarticlesàsonsujet.Dansl’entretien,
Clémenttrouvetrèsviolentd’avoir
caricaturésonpèreenDonaldTrump.
Lerêveexagère,dramatiselesoppositions,
enutilisantun«idiot»poursignifier
l’anti-intellectualismedesonpère.Jouer
cettechansonaupiano,c’estaussis’efforcer
deletoucher,del’émouvoirpourparvenir
àlefaireparler.C’estsafemmeJuliequidoit
écoutercessecrets,maisdanslerêve
ellereprésenteaussisasœur,également
prénomméeJulieetquiadécouvertun
messagesurletéléphoneportabledeson
pèreattestantdesoninfidélité.Lafemme
deDonaldTrump,quiressembleàGlenn
Close,estsansdoutel’analogondesamère,
l’actriceincarnantunefemmeatteinted’un
troubleborderlinedanslefilm«Liaison
fatale»,sesouvientClément.Sielleoffre
desfleurs,celacorrespondàsonattitude
defaçadeàl’égarddesabelle-fille,etsielles
sontenbourgeon,c’estpoursignifierque
sescomplimentsn’ensontpasvraiment.Et
Close,lenomdefamilledel’actricequila
représente,signifie« fermer »,enanglais.
(Extraitde« laPartrêvée »,BernardLahire,éditionsLaDécouverte.)

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Reves-Existence

  • 1. L’OBS/N°2932-07/01/2021 59 SOMMAIRE DanslesecretdesrêvesAprès avoir revisité Freud, le sociologue Bernard Lahire passe brillamment aux travaux pratiques, décryptant image par image les songes d’une dizaine de volontaires. Une fascinante percée dans l’inconscient Propos recueillis par VÉRONIQUE RADIER C e sont des récits de bric et de broc, un méli-mélodepéripétiesincongruesou banales, d’images féeriques ou déran- geantes.Desrêvesàl’étatbrut,telsqu’ils sontnotésauréveilparunedizainede volontaires,femmesethommes,d’âgesetdemilieux variés.Ilssemblenttoutàlafoisterriblementsigni- fiants et ne rimant à rien. Au fil d’entretiens avec leurs auteurs, ces patchworks insaisissables déploient peu à peu une cohérence, s’éclairent et fontsens.Etlemoindredeleursdétails–lacouleur d’une automobile, l’apparition d’un personnage célèbreoud’unevagueconnaissance,unescènesan- glanteoulamusiqued’unfilm –s’accordeetrésonne aveclavieprésenteetpasséedesrêveurs,leurspré- occupations.Telestletourdeforcequ’accomplit
  • 2. L’OBS/N°2932-07/01/202160 IDÉES le sociologue Bernard Lahire dans «  la Part rêvée  » (éd. La Découverte),avec,parfois,unetrompeuseimpressionde facilitétantl’évidences’impose,unefoisleursensainsidécrypté. Ce pavé de 1 200 pages se dévore comme un polar, car le suspense y rebondit sans cesse. C’est le deuxième volume de « l’Interprétation sociologique des rêves ». Dans le premier, publié en  2018, Bernard Lahire expliquait les fondements théoriques de sa théorie. Ce chercheur prolifique et ambitieux s’estfrottéavecsuccès,aufildesacarrière,àplusieurssujetsse situant au croisement du déterminisme social et des replis de l’intime.Ceparcoursl’aconduitverscesujetsiparticulier,resté peu ou prou en jachère depuis Freud. Partant des découvertes de celui-ci, des avancées des neurosciences et des enseigne- ments livrés par les banques de rêves constituées depuis les années1950pardespsychologues,BernardLahireapostuléque nossongesrejouent,ennocturne,lesschémasetdéterminismes inconscientsqui« travaillent »etstructurentnotrepersonnalité. Ils mettent en scène nos tensions existentielles, réactivées par tel ou tel événement de la journée, mais transposées via des condensations, des métaphores qui nous demeurent opaques. Depuis Freud, aucun chercheur ne s’était risqué à formu- lerunethéoriesurlefonctionnementetlasignificationdes rêves.Commentlavôtrea-t-elleétéreçue ? En m’attaquant à un tel sujet, je m’attendais à des réactions bien plusvives.Monlivreaglobalementreçuunbonaccueil,ycompris delapartdepsychiatres,thérapeutes,etmêmedepsychanalystes quim’ontécrit,medisantpartagercertainesdemescritiquessur Freud. Quelques collègues ont exprimé des interrogations légitimes, notamment quant à l’apport de ce travail pour mieux comprendre la société. Mais constituer le rêve en tant qu’objet sociologique,enmontrerlamécaniqueétaitdéjàunesacréetâche. Aveccedeuxièmelivre,enparallèledemesrecherchesthéoriques, j’aisouhaitéconstitueruncorpusinéditderécitsderêvesetmon- Laura, 24 ans, étudiante en lettres, provinciale, est issue d’un milieu populaire. Deux ans plus tôt, elle a vécu une longue relation qu’elle qualifie de « très humiliante » avec un auditeur libre de l’ENS, d’un milieu social plus élevé, se montrant « assez dur » et « très froid ». Je vois deux personnes qui se marient. Je ne les connais pas. Les deux ont des cheveux blonds, ils sont très beaux. On se croirait dans un film. Je les vois de très près, comme s’ils étaient devant moi. Ils sont sur un carrosse ouvert qui roule. Ensuite, on a dû faire un faux enterrement de la mariée pour manigancer quelque chose. On l’habille tout en noir avec une longue robe noire et des voiles noirs. Toute la ville est venue, on se trouve dans un endroit où il n’y a que de la terre et pas de verdure. On l’étend et on la recouvre de terre. On sait qu’elle est vivante. On essaye de faire partir les gens autour d’elle en créant des conflits. Les gens se battent entre eux et se tuent, mais cela ne suffit pas à faire partir tout le monde. La femme enterrée se réveille alors et sort de terre. Les gens sont surpris et ne disent rien. Elle demande alors un arc et des flèches, peints […] en bleu très vif. Elle décide d’aller tuer une licorne qui se trouve sur la colline tout près en hauteur que nous apercevons. Elle n’y était pas parvenue lorsqu’elle était jeune, elle veut donc le faire maintenant. INTERPRÉTATION DU RÊVE Cela commence par une image très hollywoodienne du couple idéal : ils sont beaux, ils sont blonds, ils se marient ! Tout vient rappeler ici le conte de fées, jusqu’au carrosse ; cela sonne fabriqué, « une sorte d’illusion » dit Laura, et la scène commence à déraper avec le faux enterrement de la mariée – qui est l’analogon de Laura. Celui-ci peut renvoyer au classique « enterrement de vie de jeune fille » avant le mariage, mais par ces images le rêve dit aussi que Laura s’est laissée « enterrer » dans une relation malsaine avec Adrien, et il signe la mort symbolique d’une relation, d’un couple. Le fait qu’on « essaye de faire partir les gens autour d’elle en créant des conflits » renvoie à la réalité car, en se séparant d’Adrien, elle a aussi rompu avec le réseau d’amis communs. La mariée ressuscite parce que la rupture a été pour elle comme une renaissance. En sortant de terre, elle se montre très combative en prenant un arc et des flèches et en décidant d’aller tuer une licorne, animal imaginaire très présent dans la littérature médiévale, qu’elle a rencontrée dans ses études, une chimère caractérisée par un symbole phallique, dotée de vertus magiques et liée à l’amour. Tuer une licorne, c’est donc tuer la relation avec les hommes, l’amour, le merveilleux, la « magie », l’illusion, et prouver ainsi que le charme n’opère plus. Le rêve précise qu’elle n’avait jamais réussi à le faire jusque-là, ce qui s’explique très bien si l’on sait que toutes ses histoires d’amour se sont mal passées. C’est une façon de prendre sa revanche sur l’ensemble de ses mauvaises expériences et de dire qu’elle ne croit plus aux contes de fées ni en l’amour. (Extrait de « la Part rêvée », Bernard Lahire, éditions La Découverte.) UNRÊVEAUBANCD’ESSAI(1) TUERUNELICORNE,rêvedu10juillet2017
  • 3. L’OBS/N°2932-07/01/2021 61 “ÊTRELUCIDESURCEQUINOUSTRAVAILLE, CELANOUSPERMETDEREPRENDRE LECONTRÔLEDENOTREEXISTENCE.” IDÉES trer comment on peut repérer et interpréter leurs logiques. Cela représente des heures et des heures d’entretiens répétés durant plus d’une année avec leurs auteurs, sur des séries de rêves, car interpréter un récit isolé, comme le faisait Freud, est bien plus aléatoire.Mêmesicertainssontd’unebeautéincroyable,poétiques, je ne m’inscris pas dans le cadre d’une recherche esthétique. Le songe est un art poétique involontaire, désinhibé, nourri de nos viesetdesfictionsquinoushabitent. Comprendre les mécanismes du rêve, c’est aussi mieux cernerlafaçondontnouspensonséveillés ? L’analogie, le rapprochement ou la comparaison entre deux choses,deuxévénementsoudeuxsituationssontaucœurdela pensée humaine dans tous les domaines. Lorsque quelqu’un vous dit : « Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas  “senti” cette per- sonne », c’est que son inconscient perçoit des petits signes d’alerte.Sivotrevoix,unélémentdevotrevisageoul’undevos actesmerenvoientàuneexpériencenégativedemonpassé,sans m’enrendrecompte,jevaisprojetersurvouscessensationsqui ne vous appartiennent pas. Nous vivons ainsi baignés dans ces superpositions imperceptibles. Le rêve les traduit en images, une personne pouvant se superposer à une autre, ou en repré- senteruneautre.Lorsqu’onfaitparlerunrêveur,cesproximités, ces déplacements se font jour, et il apparaît que ces personnes, cesobjets,cesanimaux,ceslieuxoucescouleursnesontjamais présents par hasard. Contrairementàcequel’onalongtempscru,notrecerveau ne fonctionne pas d’une façon totalement différente pendantlerêve… L’orgueilhumainnousfaitoublierqu’aufondnousrestonsfaits de la même pâte qu’une amibe ou un ver de terre. Ignorant des processus physiologiques qui nous font exister, nous suresti- mons,debeaucoup,lapartconscientedenosactes,nospensées éveillées. La nuit, notre cerveau continue à fonctionner mais hors de notre contrôle. Freud postulait le refoulement de nos désirs, de nos pulsions, qui, pour s’exprimer dans nos rêves devaientcontournerlacensure,àtraversdesmessagescodéset chiffrés, alors qu’au contraire c’est là où nous nous exprimons sansdétour.Nospréoccupationsexistentielless’imposent,notre attention n’en étant plus détournée par le monde extérieur et ses sollicitations. Il s’y dit des choses fondamentales. Les rêves sont des moments de grande lucidité, où l’on se parle « cash », oùserévèlecequel’onsecache.Seulement,commeonseparle àsoi-même,sansnécessitéd’explicitationdesrapprochements ou des métaphores qui se jouent dans ce théâtre intérieur, ils nous deviennent opaques au réveil. Souvent,lerêves’articuleautourd’unemétaphorecentrale quicondenselessentiments,lasituationdurêveur,enles dramatisant. C’estcela,l’économieextraordinairedurêve.Mêmes’ilestvisuel, composé d’un enchaînement d’images, il recourt aux méca- nismesdulangagecommeFreudetd’autresaprèsluil’ontmon- tré.Dansledocumentaire« Rêversouslecapitalisme »,deSophie Bruneau,unefemmemédecinraconteunrêvequil’illustrebien. Ellesevoitassise,lacalottecrânienneouverte,entouréedegens eux-mêmes assis sur de petites chaises qui y piochent avec de longues cuillères pour manger son cerveau. Plus tard, elle a réalisé que les chaises qu’elle voyait étaient celles de sa salle d’attenteet,décrivantsasituationprofessionnelle,combienelle étaitdébordée,dansl’incapacitéderecevoirsespatientsconve- nablement, que tout cela pouvait se résumer à l’expression « je mefaisaisbouffer».Ladifficulté,c’estdediscernercequiestcen- tral ;au-delàdetouteslesincohérences,desesincongruitésqu’on aimerait comprendre : de quoi est-il question ? S’agit-il d’une scène d’empêchement ou bien de colère ? Je demandais aussi à mesvolontairesleursentimentgénéralpendantlerêveetdurant sesdifférentsmoments.Etait-ceounonagréable,inquiétant ?Si l’onn’entientpascompte,onseméprend.Parexemple,unrêveur décrit des scènes horribles, des tueries, sans peur ni dégoût. En le faisant parler, il explique que, dans son esprit, c’était comme un jeu vidéo, une fiction sans enjeu. A l’inverse, des scènes
  • 4. L’OBS/N°2932-07/01/202162 IDÉES d’apparence banale peuvent provoquer des sentiments très négatifs,vousréveillerlecœurbattant,etcelaenditlongsurl’im- portancedesenjeuxexprimés. Diriez-vousqu’ilexisteunevéritédurêve ? Oui,c’estlelieud’unecertaineformedelucidité,d’unevéritésur soi. Notre conscience, libérée de toute censure, va plus directe- mentaucœurdesproblèmes,enexagérantlessituations.Unfils privéd’unechoseparsonpèrevaparexemplerêverqu’illetue. Cette dramatisation met en lumière le cœur de nos sentiments, des problématiques qui nous travaillent, car notre inconscient est capable de les discerner plus directement. Dans la vie éveil- lée, on peut se raconter des histoires, se bercer d’illusions, mais pendantlesommeiltoutescesvéritésperçuesselibèrent.Seule- ment,sansletravaildedéchiffrage,d’interprétation,ellesrestent comme enfermées dans un coffret. Il nous faut quelques clés pour déceler ces révéla- tions qui sont là, à portée de main. C’est un trésorquechacundevraitpouvoirconnaître, pour comprendre ce qui l’obsède, l’embar- rasse dans plein de situations, mais c’est ambigu,carcesvéritésmisesànunesontpas immédiatement compréhensibles, malgré leurchargeémotiveouleurintensité. Il semble très gratifiant de déchiffrer commevouslefaites,aveclerêveur,des images mystérieuses, énigmatiques… Cettejubilationest-ellepartagée ? C’esttrèsvariable.JepenseàLydie,unejeune femme de 38 ans, célibataire sans enfant, vivantunrapportassezdifficileauxhommes. Ellefaisaitdesrêvesrécurrents,souventavec desserpents,dessituationsdangereuses.Au coursdenosentretiens,jel’aiquestionnéesur les lieux, les circonstances où elle voyait ces serpents,etcelalaramenaittoujoursdefaçon frappante à son milieu familial. Je lui ai demandésicelan’étaitpasrattachéàunsou- venir gênant, désagréable, elle a mentionné unincident,sansimportancedisait-elle,l’at- touchementimposédanssonenfanceparun cousin un peu plus âgé qu’elle. Lorsqu’il est devenu clair que ses rêves mettaient constamment en scène ce souvenir, souvent associé à son père très infidèle, Lydie était presquefurieuse,prêteàarrêterladémarche. Ellesevivaitcommeunecélibataireassumée, conduisantsaviecommeellelesouhaitaitet il n’était pas facile de réaliser ainsi que ce choix n’était pas aussi positif et délibéré qu’elle l’avait cru. Par la suite, cette prise de conscienceluiapermisdeparlerpourquesa famillecessedeluiimposerlaprésencedece cousintoxiquequicontinuaitàlui« peser », trenteansplustard. Comprendre ce que signifient les rêves peutdoncnousfaireavancer ? C’est l’aspect « défatalisant » des sciences sociales :fairereculerlesentimentdeculpa- bilité, réaliser que cette souffrance que vous croyezintime,netenantqu’àvous,qu’àvotrecaractère,estlefruit devotreexpérience,devotrerapportauxautres.Quandj’aitra- vaillésurl’échecscolaire,beaucoupdejeunesdisaient :« Detoute façon, j’ai toujours été nul ! » Ils se sentaient bêtes. Comprendre quecetéchecestcorréléàunjugementvenantdel’extérieurles alibérés.Jecroisenlapuissanceémancipatricedusavoir.D’une façongénérale,laconnaissancenousfaitgagnerdutemps,etc’est encoreplusvrailorsqu’ils’agitdenous-même.Etrelucidesurce qui nous travaille, cela donne du pouvoir pour reprendre le contrôle de notre existence. Dans les rêves de mes volontaires ontsurgidesthèmesrécurrents :ladominationmasculine–cha- cunedesquatrefemmesquitémoignentensouffredansplusieurs dimensionsdesavie–,laviolenceparentale,lacompétitionsco- laire, l’héritage difficile de parent à enfant, les affres vécues par
  • 5. L’OBS/N°2932-07/01/2021 63 IDÉES lestransfugesdeclasse,toutessortesd’enjeuxmajeursquisous- tendentnossociétés. Certains semblent accablés de découvrir le poids et l’emprisedeleurshantisescommeunefatalité. Cetterépétitionn’apparaîtquesil’oninterrogerégulièrementses rêves,avecméthode.Certains,commeLydie,ontalorseul’impres- sionqueleurviefaisaitdusurplace.Laconnaissance,c’estd’abord unedouchefroide,maisonpeutaussidéciderdefairetoutcequi estensonpouvoirpourmodifierceslogiques.CommeTom,quia pris conscience de ce que la compétition scolaire lui avait infligé encomprenantnotammentunrêveoùleséliminésdecettecourse étaientdesmortssurlaroute.Unetelleexplicitation,aprèscoup, peutsembleruneévidence,maisilafalludesheuresetdesheures de questionnements pour en arriver là, l’interroger sur l’identité dechacundecesaccidentés,cequilescaractérisait,pourquoilui poursuivaitsaroutecommeunguerrier,etc. Maisnedevons-nouspasaussinousprotégerdecertaines vérités,dontladécouvertepourraittropnousatteindre ? Gérard, le sujet le plus âgé, a noté pendant quarante années ses rêves,sitrashetviolentsqu’ilspourraientconduireàl’imaginer commeunpersonnageabîmé,destroy,alorsqu’iln’enestrien.Ils faisaientéchoàuntrèsprobableviolparsongrand-pèredurant sonenfance.S’ilapumenerunevieamicale,unevieamoureuse apaisée, avec de belles histoires, Gérard n’a pas souhaité avoir d’enfant, sans doute par crainte d’être lui-même agresseur, comme le donnent à penser ses rêves. Il s’est protégé de ce traumatisme par la fuite, travaillant à l’étranger la plus grande partiedesavie.MaisderetourenFrance,ilavoulusavoircequi le faisait souffrir, ce qui han- tait ses nuits depuis si long- temps. L’avoir découvert l’apaise. Parmi mes volon- taires, il est le seul à avoir choisiquejenemodifieniles noms ni les lieux dans son témoignage, car cela clôt enfincettehistoirepourlui. Avec cette méthodologie très opérante, espérez- vous que d’autres s’en emparent, que l’analyse sociologique des rêves se généralise ? Je pourrais sans doute faire breveter ma méthode et for- mer des sociothérapeutes ouvrant leurs propres cabi- nets. Freud a mis sur pied la psychanalyse avec ses écoles, ses formations, ses cabinets, en s’appuyant sur une méthodesommetoutemoins définie. Quelques personnes m’ont même sollicité à ce sujet, y trouvant une possible applicationpourleurscompé- tences en sociologie. Cela ferait sens, mais mettre au point les bases d’un nouveau métier serait extrêmement chronophage et je suis déjà lancédansdenouvellesaven- tures scientifiques. Parmi la douzaine de volontaires que j’aisuivis,l’effetthérapeutique n’aététrèsclairquepourdeux personnes. J’ignore si l’éluci- dation des rêves peut per- mettre d’aller mieux, car ce n’était pas le but de mes recherches, mais on en apprendénormémentsursoi, c’estcertain.■ UNRÊVEAUBANCD’ESSAI(2) LADESTITUTIONDETRUMP,rêvedu16janvier2018 Clément,28ans,estinterneenpsychiatrie. Filsd’unchirurgienetd’unemèreau psychismeinstable,ilaépouséJulie, dontiladmirelesqualitésintellectuelles. L’organisationdesonmariageadéclenché unviolentconflitavecsafamille. Noussommesdansunbeaurestaurant françaisquiseveutchicauxUSAavecJulie. D’ailleurs,ilyaunpianodanslasalle etDonaldTrumppasloin.Noussavons enentrantqueTrumpvientmangerici etqu’illivreparfoisdessecretsàson entouragelorsquequelqu’unjouedupiano, enpensantqu’onnel’entendraitpas.Ni une,nideux,jememetsaupianoenjouant X(chansondevariété)afinqueTrumplivre dessecretsàJulieetqu’ellepourraitlivrer àlapressepourqu’enfinilsoitdestitué!On m’applauditetjereviensm’asseoiràma table.Trumpestpartimaisnousrecevons desfleursdesafemmequiressembleà GlennCloseetvientnoustoucherdeux motsconcernantmaperformance.Nous enlevonsleplastiquedecesfleursquine sontencorequedesbourgeons.Nousne sommespasravisdesoncadeau,parce quec’estlafemmedeTrump. INTERPRÉTATION DU RÊVE Destituerunpersonnagepuissantrenvoie àunthèmedéjàclairementidentifiédans sesrêvesprécédents:laplacedupèreest convoitéeparlefils.Enjouantdupiano, Clémentessayed’inciterTrump/sonpèreà livrerdessecretsqueJulie,sacomplice, pourraitlivrerauxmédias.Ilsemeten scèneprenantlalumière,sefaisant applaudir.Sonpèreétant,àsesyeux, unepersonnenarcissique,quiatoujours cherchéàattirerlesregards,cesovations manifestentsondésirquel’attentionse portedésormaissurlui.Clément,quiafait dupianoenfant,aapprisseulàjouerX:une chansonquesonpèreadoreetquiaété jouéeàl’enterrementdesongrand-père, « quiparledenostalgieetd’enfance». DonaldTrumpestl’analogondesonpère, qu’ilchercheàdestituer,symboleàsesyeux d’une«puissanceproblématique»mais aussiunpersonnagequilefascine:illittous lesarticlesàsonsujet.Dansl’entretien, Clémenttrouvetrèsviolentd’avoir caricaturésonpèreenDonaldTrump. Lerêveexagère,dramatiselesoppositions, enutilisantun«idiot»poursignifier l’anti-intellectualismedesonpère.Jouer cettechansonaupiano,c’estaussis’efforcer deletoucher,del’émouvoirpourparvenir àlefaireparler.C’estsafemmeJuliequidoit écoutercessecrets,maisdanslerêve ellereprésenteaussisasœur,également prénomméeJulieetquiadécouvertun messagesurletéléphoneportabledeson pèreattestantdesoninfidélité.Lafemme deDonaldTrump,quiressembleàGlenn Close,estsansdoutel’analogondesamère, l’actriceincarnantunefemmeatteinted’un troubleborderlinedanslefilm«Liaison fatale»,sesouvientClément.Sielleoffre desfleurs,celacorrespondàsonattitude defaçadeàl’égarddesabelle-fille,etsielles sontenbourgeon,c’estpoursignifierque sescomplimentsn’ensontpasvraiment.Et Close,lenomdefamilledel’actricequila représente,signifie« fermer »,enanglais. (Extraitde« laPartrêvée »,BernardLahire,éditionsLaDécouverte.)