Les conditions sociales et organisationnellesd’une performance énergétique in vivodans les bâtiments neufsSYNTHÈSEGaëtan B...
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SOMMAIREPréambule............................................................................................................
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Une étude très intéressante sur les causes de la distorsion entre les objectifs de performances énergétique affichés à la construction, et les consommations effectives. Cela permet de relativiser les offres de garantie de performances offertes par certains assureurs notamment.

On ne réussira le challenge que si on travaille sérieusement sur le volet humain, social du sujet. La performance énergétique des bâtiments n'est pas qu'une question de technique, il faut inventer la vie qui va avec.

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Les conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique dans les bâtiments neufs

  1. 1. Les conditions sociales et organisationnellesd’une performance énergétique in vivodans les bâtiments neufsSYNTHÈSEGaëtan Brisepierre, sociologuePréambule de Thierry Roche, architecte, initiateur de l’étudeen partenariat avec :leschantiersleroymerlinsourceNUMÉRO12013
  2. 2. Les conditions sociales et organisationnellesd’une performance énergétique in vivodans les bâtiments neufsSYNTHÈSEÉtude sociologique des écarts entre consommations réelles et théoriquesdans trois bâtiments pionniers de la basse consommation :Le Patio Lumière La Cité de l’Environnement Les Hauts-de-FeuillyGaëtan Brisepierre, sociologuePréambule de Thierry Roche, architecte, initiateur de l’étudeCe document est partie intégrante d’une série de 4 composant l’étude Les conditions socialeset organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs :1. Synthèse2. Monographie Patio Lumière3. Monographie Cité de l’Environnement4. Monographie Les Hauts de Feuilly
  3. 3. SOMMAIREPréambule...........................................................................................................................................................................................4Résumé...................................................................................................................................................................................................5Remerciements..............................................................................................................................................................................5Introduction et méthodologie.......................................................................................................................................6Les « surconsommations » un enjeu majeur pour la diffusion du BBC ............................................................................6Une sociologie de la performance énergétique in vivo dans le neuf..................................................................................6Trois enquêtes de terrain sur des BBC pionniers : passif et positif.......................................................................................7La production des BBC pionniers : du projet à la commercialisation...............................10La genèse des projets fondateurs d’une dynamique d’innovation....................................................................................10La définition d’objectifs énergétiques à géométrie variable................................................................................................11Un nouveau mode de conception qui demande des compromis ....................................................................................11Le chantier victime des défaillances du système social de contrôle.................................................................................12La commercialisation du BBC et l’instabilité du contexte économique..........................................................................13Les profils des occupants et les logiques d’installation en BBC ...........................................14Un trait commun mais des attitudes variables vis-à-vis du BBC ......................................................................................14Les logiques d’installationdes habitants et des entreprises.....................................................................................................................................................14Les pratiques de consommation d’énergie des occupants des BBC...................................18Le confort d’hiver : entre accommodation et compensation ..............................................................................................18De la possibilité d’un confort d’été entièrement « passif ».................................................................................................22Les usages économes d’une eau chaude solaire......................................................................................................................25Le défi de la maîtrise des usages spécifiques de l’électricité..............................................................................................26Les interactions sociales conditions de la performance in vivo.............................................32De l’accompagnement des habitants à l’expérimentation partagée................................................................................32L’optimisation de la régulation du chauffage collectif par sa cogestion........................................................................34Vers une maintenance participative dans les logements ? ..................................................................................................35Les conditions d’une réflexivité énergétique avancée et positive.....................................................................................37Conclusions et pistes de réflexion..........................................................................................................................40Liste des sigles............................................................................................................................................................................42Bibliographie.................................................................................................................................................................................43
  4. 4. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 4PRÉAMBULEPar Thierry Roche, architecte, initiateur de l’étudeL’EXPERTISE PARTAGÉE COMME IMPÉRATIFÀ UNE PERFORMANCE EFFECTIVE ET DURABLEObserver sans juger est la plus haute forme d’intelligenceGandhiDans le domaine artistique « la performance » estpar essence un art éphémère qui laisse peu d’objetderrière lui. Dans le domaine sportif « la perfor-mance » s’inscrit dans une poursuite d’un but qui nelaisse que des souvenirs. Mais la « performance ther-mique » : que laisse-t-elle derrière elle ?L’Atelier Thierry Roche a toujours travaillé dans larecherche de création de lieux d’équilibre. L’implicationde l’agence dans les grands enjeux environnementauxétait donc logique. L’Atelier se situe comme un partenairedes villes en mouvement : « heureuse cité où les anciensplantent des arbres pour procurer de l’ombrage aux géné-rations futures ». Notre démarche est donc engagée. Noussommes convaincus que face aux enjeux sociaux et envi-ronnementaux, des solutions intelligentes et tangibles per-mettront de redonner foi et goût en l’avenir.Cette conviction, nous la mettons au service des maîtresd’ouvrage et des collectivités, afin que de la réflexionémergent des projets innovants plaçant toujours leshommes au cœur des préoccupations. L’image n’est pournous pas une fin en soi mais bien le résultat d’une synthèseheureuse entre les dimensions sociales, économiques, tech-niques et environnementales du projet.Pour atteindre cet objectif, nous misons sur le travaild’équipe (la co-conception), la culture partagée, la for-mation et le partenariat avec l’ensemble des acteurs dubâtiment, moteurs de notre créativité. Cette démarcherepositionne l’architecte dans son rôle central de chefd’orchestre, à l’écoute de ses partenaires que sont lesbureaux d’études, les industriels, les entreprises… et lesmaîtres d’ouvrage engagés.Il ne peut y avoir de démarche éthique cohérente sansun regard critique et constructif sur les modes de décisions,de conceptions ainsi que les mises en œuvre qui conduisentà des projets conçus pour être performants. Mais le sont-ils vraiment ? Et surtout l’habitant bénéficie-t-il de cettenotion ou la subit-il ? Les trois opérations présentées onttoutes été conçues par une équipe soudée, composée d’in-génieurs de grande qualité et de partenaires motivés, avecdes techniques souvent d’avant-garde... Mais cela suffit-ilà produire un habitat ou un lieu de vie sans reproche ?Dans le domaine environnemental, l’approche est com-plexe et la technique souvent un recours indispensable.Les attentes sont donc grandes et les déceptions prennentsouvent plus d’importance : si le zéro défaut n’existe pas,il est encore plus mal ressenti sur une opération dite « per-formante ». Les premiers retours dont nous disposions surnos premiers bâtiments performants, aussi bien apprécia-tifs que quantitatifs (campagnes de mesure), étaient par-cellaires ; mais ils laissaient entrevoir des écarts entre lesperformances calculées et les consommations constatées.Nous disposions d’éléments de compréhension épars, maispas d’un regard global pour éclairer ces écarts.C’est dans cet état d’esprit que nous avons souhaité,avec l’apport de l’observation sociologique, faire un tra-vail d’introspection à livre ouvert, au risque d’être déçus,frustrés, agacés et parfois même découragés (tant de tra-vail, de recherche, de prise de risque…). Et pourtant cetravail est nécessaire pour avancer en eaux profondes.Nous aurions pu le garder pour nous : nous avons choisiau contraire de le partager pour éviter d’autres erreurs,pour montrer que la technique ne résout pas tout et sur-tout qu’une approche holistique est nécessaire. Mais noussommes aussi sensibles aux retours très positifs... et sur-tout dans le fait qu’aucune personne ne regrette son choixd’habiter ces lieux !Dans un bâtiment conçu pour être dit « performant »,70 % des consommations dépendent des usagers. Il ne sertdonc à rien d’investir dans le bâti sans prendre en comptel’usager. L’étude fait clairement apparaître qu’on ne peutplus simplement livrer (architectes, bureaux d’études,maîtres d’ouvrage) un bâtiment et s’en retourner, maisqu’une présence et un accompagnement auprès de l’usa-ger est nécessaire dans la durée... Et cela a un coût !Il va donc falloir changer nos habitudes : de conception,de réalisation, de gestion et... d’usage. Mais n’est-ce pas làleschantiersleroymerlinsource
  5. 5. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 5l’émergence d’un avenir peut-être plus frugal mais ô com-bien plus solidaire et plus désirable ?Pour vivre au jour le jour à la Cité de l’Environnement,je ressens le besoin de témoigner de la formidable aven-ture qui a conduit à la qualité de vie dans ce bâtiment, quiplus qu’un lieu de travail est un lieu de vie ; comme dansune famille il s’y passe toujours quelque chose. L’adapta-tion à certains réglages et nouveaux comportements nousa fait progresser dans cette approche sociologique in vivo.Je remercie donc Leroy Merlin Source de nous avoirdonné les moyens de réaliser en équipe ce travail d’in-trospection nécessaire et utile et d’avoir permis à GaëtanBrisepierre de mener cette étude : sa passion en la matièrese retrouve dans la somme de son travail et surtout dansses qualités d’observation et au final de recommandations.Ce travail est donc une étape !RÉSUMÉCette synthèse reprend les résultats des études socio-logiques menées sur trois bâtiments pionniers de la basseconsommation (immeuble, lotissement de maisons, ter-tiaire). Le bâtiment basse consommation (BBC) est un nou-veau standard technique qui représente une innovation derupture dans le domaine de la construction. La recherches’appuie sur des enquêtes de terrain auprès des occupants(habitants et travailleurs) et des professionnels (concep-teurs, gestionnaires, exploitants). Elle éclaire le phénomènedes écarts entre performance conventionnelle et consom-mations réelles, en confrontant le projet des concepteurs àla description des usages et de la gestion des bâtiments ensituation d’occupation.En analysant les conditions de production de ces BBC,nous mettons en lumière que la performance réelle sejoue dès les premières étapes avant même la commercia-lisation. Les occupants des BBC présentent des profils plusou moins favorables à l’adaptation des comportements, etleurs logiques d’installation mettent rarement au premierplan la question énergétique. La description des usages enfonction des différents postes de consommation montreque les pratiques ne suivent jamais à la lettre les prescrip-tions des concepteurs. La maîtrise technique du bâtimentpar ses occupants favorise alors l’invention de tactiquesqui tient compte en même temps de leurs besoins et desobjectifs énergétiques.L’atteinte de ces objectifs dépend également de la formedes interactions sociales qui se nouent entre les occupants,les gestionnaires et les concepteurs. Que ce soit par :• un accompagnement permettant une véritableappropriation du bâtiment ; • une négociation des conditions de confort thermiqueavec les habitants ; • une participation de ces derniers à la maintenancedes systèmes dans les logements ; • la mise à disposition de données autorisant unevéritable réflexivité énergétique.Ce travail de recherche constitue une invitation à passerà une approche plus pragmatique de la performance éner-gétique afin de favoriser la diffusion du BBC.Mots clés : sociologie de l’énergie, performance énergé-tique, basse consommation, RT 2012, usages de l’énergie,construction, confort thermique, gestion des bâtiments.REMERCIEMENTSCette étude n’aurait pu se faire sans l’ouverture d’espritde Thierry Roche et l’aide de Julie Allemand (Atelier ThierryRoche), le soutien de Denis Bernadet et Pascal Dreyer(Leroy Merlin Source), de Marie-Reine Coudsi (Directricede l’éditorial et des savoirs de l’habitat Leroy Merlin), etla confiance de Chantal Derkenne (Ademe). Je leur en suissincèrement reconnaissant.Les acteurs principaux de cette étude sont bien entendules occupants des BBC qui m’ont ouvert la porte de leurquotidien, ainsi que les professionnels qui ont accepté deme livrer leur expérience. Je souhaite à la fois qu’ils seretrouvent dans ces lignes et qu’elles puissent leur donnerl’énergie d’avancer encore un peu plus loin sur le cheminde la transition énergétique.leschantiersleroymerlinsource
  6. 6. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 6INTRODUCTION ET MÉTHODOLOGIELES « SURCONSOMMATIONS » UN ENJEUMAJEUR POUR LA DIFFUSION DU BBCDepuis le 1erjanvier 2013, tous les bâtiments neufsconstruits en France doivent correspondre aux nouveauxstandards techniques définis par la réglementation ther-mique 2012 (RT 2012), c’est-à-dire ne pas consommer plusde 50 kWh/m²/an1. Le bâtiment basse consommation(BBC) représente une innovation de rupture2pourla construction et symbolise le rôle moteur attribué aubâtiment dans la transition énergétique. À la suite desconcertations du Grenelle de l’Environnement, les pouvoirspublics ont choisi de donner un coup d’accélérateur dansce secteur en multipliant par trois les exigences énergé-tiques par rapport à la précédente réglementation. La RT2012 est en outre présentée comme une étape vers uneréglementation sur le bâtiment à énergie positive (Bepos)en 2020, c’est-à-dire qui produit plus d’énergie qu’il n’enconsomme. Ainsi depuis le Grenelle, les projets « exem-plaires » se sont multipliés : 2600 BBC ont été lauréatsdes appels à projets de l’Ademe dont une cinquantaine seréclament du bâtiment à énergie positive3.Les premiers retours d’expériences sur ces bâtimentsinsistent sur le problème des écarts à la performance.En effet, la réglementation thermique n’impose pas uneconsommation d’énergie effective mais une performanceconventionnelle calculée au moment de la conception. Unefois livrés, les consommations d’énergie mesuréesdans les BBC ne correspondent pas aux performancesprévues, elles sont parfois inférieures, mais le plus sou-vent supérieures. Par exemple, la campagne de mesureeffectuée pendant un an sur 8 immeubles d’habitationsitués dans l’éco-quartier de Bonne à Grenoble indique dessurconsommations de 70 à 150 % par rapport à un objectifà 70 kWh/m²/an4. Pour des bâtiments qui visent l’objectifd’énergie positive avec une production photovoltaïque et1 Cette valeur est en énergie primaire et elle est pondérée en fonc-tion de la zone climatique. Elle prend en compte les « 5 usages »définis par la réglementation : chauffage, production d’eau chaudesanitaire, refroidissement, éclairage et auxiliaires (pompes et ventila-teurs).2 GAGLIO Gérald, Sociologie de l’innovation, Éditions des PUF,Paris, 2011.3 Le Moniteur.fr, 2 600 bâtiments basse consommation disséqués,12 octobre 2012.4 ENERTECH, Évaluation par mesure des performances énergé-tiques des 8 bâtiments construits dans le cadre du programmeeuropéen Concerto, Rapport de synthèse, avril 2011.en incluant les usages spécifiques de l’électricité (USE)5, lessurconsommations peuvent être sensiblement plus élevées.Ainsi, la première année, la tour de bureaux Elithis à Dijona enregistré un écart de 320 % par rapport aux prévisions6,notamment en raison des usages bureautiques.Les surconsommations observées sur les premiersbâtiments constituent un facteur d’inertie de la diffu-sion à grande échelle du BBC car elles font peser diversrisques sur les acteurs. À un niveau politique d’abord,ces contre-références pourraient constituer un sérieuxrevers pour le secteur fer de lance de la transition énergé-tique. Même si la construction neuve ne suffira pas pouratteindre le facteur 4 en 2050, il ne faut pas négliger sacapacité d’entraînement sur la rénovation du parc ancien,principal consommateur d’énergie en France. Ensuite, lesconséquences économiques de ces surconsommationspourraient être très néfastes pour les professionnels : aug-mentation des primes d’assurance pour les architectes,risques juridiques pour les entreprises, mise en cause de la« valeur verte », impayés chez les bailleurs sociaux, impos-sibilité de garantir la performance… Enfin, les consomma-teurs restent les premiers concernés puisque ce sont euxqui, en définitive, payent la facture d’énergie. Si l’on admetque l’innovation ne se décrète pas, il semble alors néces-saire de mieux connaître le phénomène des surconsomma-tions afin d’être en capacité de le contenir dans l’optiqued’une généralisation de la basse consommation.UNE SOCIOLOGIE DE LA PERFORMANCEÉNERGÉTIQUE IN VIVO DANS LE NEUFLa question de départ de cette recherche est donc demieux comprendre les écarts entre les performances théo-riques et les consommations réelles dans les BBC. Lediscours ambiant chez les professionnels attribuegénéralement l’entière responsabilité de ces surcons-ommations aux occupants. Soit, ils n’auraient pas acquisles bonnes habitudes d’utilisation d’un BBC et il faudraitdonc leur apprendre. Soit, nous serions face au paradoxeéconomique de l’effet rebond7qui veut que les gains enefficacité engendrent de nouvelles consommations d’éner-5 Les usages spécifiques de l’électricité (USE) désignent les consom-mations d’électricité hors usages thermiques (chauffage, eau-chaudesanitaire, cuisson).6 Le Moniteur, Retour d’expérience : la tour Elithis est-elle vraimentun « bâtiment à énergie positive », 20 avril 2010.7 NEMOZ Sophie, « Quand le consommateur malin fait faux bondaux politiques d’économie d’énergie », in DESJEUX Dominique(coll.), Le consommateur (malin ?) face à la crise, Dossier SciencesHumaines et Sociale, Editions L’Harmattan, 2013, (à paraître).leschantiersleroymerlinsource
  7. 7. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 7gie chez les ménages. Ces explications par les compor-tements individuels sont démenties par les résultats descampagnes de mesure8qui montrent que les sources desurconsommation sont en réalité multiples et impliquenttoute la chaîne des acteurs d’un BBC : imperfection desmodèles de prévision, erreur de conception, défaut de miseen œuvre, problèmes de réglage et de maintenance… etenfin comportements des usagers, en particulier à traversle choix de la température de consigne.Pour bien comprendre le problème des surconsomma-tions il faut d’abord questionner l’approche actuelle de laperformance énergétique. Les 50 kWh/m²/an imposés parla RT 2012 ne concernent pas la consommation a poste-riori, une fois le bâtiment occupé, mais uniquement leschoix de conception a priori. Autrement dit, l’approcheréglementaire donne une définition hors-sol de laperformance énergétique par rapport à des calculseffectués en laboratoire qui l’isolent des effets de sonenvironnement. Mais un bâtiment n’est jamais performanten soi, au contraire, ce sont ses usages qui façonnent saconsommation d’énergie, à la fois son occupation et sonexploitation. En référence aux sciences expérimentales,on peut alors parler de performance énergétique in vitro,que nous opposons à une approche plus pragmatique de laperformance énergétique in vivo. Cette dernière peut êtreappréciée à travers l’observation de bâtiments en condi-tion d’occupation, aussi bien par les mesures techniquesde consommation que par l’enquête sociologique.Les surconsommations du BBC ne peuvent donc pass’expliquer si l’on considère la consommation d’énergiecomme la conséquence mécanique d’une configurationtechnique. Dans une perspective interactionniste, la socio-logie regarde la consommation d’énergie comme lerésultat du « système d’action sociotechnique » queconstitue le bâtiment9. Ce système est complexe car ilintègre une multiplicité d’acteurs humains (occupants, ges-tionnaires, prestataires…) qui interagissent entre eux etavec les acteurs non humains10(équipements techniques,bâtiments…). Ce système est aussi multiscalaire dans lesens où il doit être appréhendé à ses différentes échelles8 ENERTECH, op. cit.9 BESLAY Christophe, ZELEM Marie-Christine, « Le paradoxe duconsommateur moderne, Modérer ses consommation d’énergiedans une société toujours plus énergivore », in JUAN Salvador (dir.),Consommer autrement. La réforme écologique des modes de vie,Collection Sociologie et Environnement, Éditions de L’Harmattan,Paris, 2008, pp. 277-296. Pour une description plus ample de l’ap-proche sociologique de l’énergie voir la thèse de l’auteur, ainsi queles travaux menés par les chercheurs ayant participé aux Premièresjournées internationales de sociologie de l’énergie à l’Université deToulouse Le Mirail, le 25 et 26 octobre 2012.10 LATOUR Bruno, Petites leçons de sociologie des sciences, ÉditionsLa Découverte, Paris, 1993.d’observation11 : celle des pratiques quotidiennes desoccupants, celle des décisions d’exploitation, mais aussicelle des choix de conception. En effet, les concepteurs sebasent sur des hypothèses comportementales que le bâti-ment cristallise et qui conditionnent ensuite l’action desusagers et des gestionnaires.L’approche retenue pour comprendre les surcons-ommations consiste à mettre les choix de conceptionà l’épreuve de l’observation des usages du bâtiment.Principalement, à travers une description ethnographiquedes pratiques des occupants dans l’espace privé qui jouentsur la consommation d’énergie du bâtiment, c’est-à-direà la fois les usages quotidiens mais aussi les décisionsd’équipement. Secondairement, par une analyse orga-nisationnelle des acteurs au niveau de l’exploitation dubâtiment, c’est-à-dire les choix de gestion et l’action destechniciens, sans exclure la participation des habitants àces tâches. Cette combinaison permet de donner les clésde compréhension du phénomène et de cerner les margesde manœuvre souvent situées à l’interstice des comporte-ments et de l’organisation.TROIS ENQUÊTES DE TERRAIN SUR DESBBC PIONNIERS : PASSIF ET POSITIFLa méthodologie mise en œuvre est de type qualitative,elle s’articule autour de trois enquêtes de terrain ayantchacune donné lieu à une monographie indépendante12.Les bâtiments observés ont été choisis pour leurcaractère avant-gardiste par rapport à la RT 2012, ilsont été conçus par l’Atelier Thierry Roche, architecte ini-tiateur de cette étude. Tous ces bâtiments ont fait l’objetd’une campagne de mesure des consommations réaliséepar Enertech, ce qui nous donne une vision des postes oùse situent les écarts à la performance. Le choix de se pen-cher sur des bâtiments pionniers renvoie à la nécessité des’adresser à des acteurs qui disposent d’une expérienced’usage et donc d’un recul sur le fonctionnement du bâti-ment (au moins 2 ans). Sans être forcément BBC au sensstrict, ils sont chacun à leur manière emblématiques de labasse consommation et symbolisent les différents espacesde l’habiter :• L’habitat collectif avec le Patio Lumière,un immeuble en copropriété livré en 2008 situédans le premier éco-quartier français, la ZAC deBonne à Grenoble. L’immeuble compte 7 étageset abrite 43 logements qui disposent chacun d’uneou plusieurs terrasses. Il est raccordé par une sous-station au réseau de chaleur de la ville, et possèdeune cogénération pour la production d’électricité.11 DESJEUX Dominique, Les Sciences sociales, Collection Que-sais-je, Éditions des PUF, Paris, 2004.12 Les trois monographies seront prochainement publiées sur le sitede Leroy Merlin Source et de l’Ademe.leschantiersleroymerlinsource
  8. 8. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 8Le chauffage est distribué par la ventilation, et l’eauchaude est en partie produite par des panneaux pho-tovoltaïques. L’objectif énergétique se rapproche dela RT 2012 avec 70 kWh/m²/an pour l’équivalent des« 5 usages ».• L’habitat individuel avec les Hauts-de-Feuilly,un lotissement livré à partir de 2009 qui repré-sente la première tentative d’industrialisationde la maison passive en France. Situé à Saint-Priest dans la banlieue lyonnaise, il regroupe 50 loge-ments répartis entre 31 maisons dont certaines sontdites bifamilles. Les besoins en chaleur sont réduitspar une orientation bioclimatique et une forte isola-tion des murs comme des fenêtres qui sont équipéesde brise-soleil pour l’été. Le chauffage est assuré parune pompe à chaleur raccordée à la ventilation quiautorise une fonction rafraîchissement. Les toituressont équipées de panneaux solaires thermiques pourl’eau chaude, et parfois de photovoltaïques.• Le tertiaire avec la Cité de l’Environnement,un bâtiment de bureaux livré en 2009, premieren France à afficher l’objectif d’énergie positivetous usages confondus. Situé également à Saint-Priest, il a été conçu pour accueillir 300 personnessur 3 600 m² et 3 niveaux, il est aujourd’hui occupépar une trentaine de PME. Le bâtiment bénéficie delarges espaces communs, notamment un grand hallnaturellement climatisé. Le plancher chauffant estalimenté par des capteurs géothermiques horizon-taux, ce qui permet également un rafraîchissement.Les panneaux photovoltaïques sont théoriquementprévus pour produire plus d’électricité que le bâti-ment n’en consomme.Au total, nous avons réalisé 24 entretiens appro-fondis avec des habitants et des professionnels. Surchaque site, 5 occupants ont été sélectionnés en faisantvarier les critères de recrutement pour assurer la diversitéde l’échantillon : statut d’occupation, ancienneté dans lebâtiment, engagement dans la gestion. Des critères spé-cifiques ont été retenus pour les logements, notammentle cycle de vie, ainsi que pour le tertiaire, comme le typed’entreprise et la position hiérarchique de l’enquêté (mana-ger, salarié). Nous avons appréhendé l’action des profes-sionnels en interrogeant systématiquement un acteurresponsable de la conception, notamment énergétique(bureau d’études, promoteur), un acteur de la gestion dubâtiment (président du conseil syndical, agent immobilier,assistante du bâtiment) et un acteur de son exploitationtechnique (exploitant, responsable maintenance).Sur chaque terrain,  les enquêtés ont été recrutés parl’intermédiaire d’un informateur qui nous a été présentépar l’architecte : le président du conseil syndical (PCS) del’immeuble, le promoteur du lotissement de maisons, etl’assistante d’accueil du bâtiment de bureaux. L’anonymata été garanti aux enquêtés afin de faciliter leur expression.Les entretiens sont de type semi-directifs, ils prennent laforme d’une discussion ouverte autour d’un ensemble dethèmes proposés par l’enquêteur pendant une durée d’1hà 2h30. Avec les occupants, les entretiens ont tousété menés en face à face ce qui a permis de réaliserdes observations (visite commentée du logement ou dubureau) avec prise de photographies qui illustrent ce tra-vail.leschantiersleroymerlinsourceLe lotissement des Hauts de Feuilly depuis un jardinLes panneaux solaires sur le toit de la CitéLe Patio Lumière côté jardin
  9. 9. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 9Les entretiens ont été analysés en utilisant la méthodecomparative13qui consiste à identifier les ressemblances etles différences dans les discours, puis à proposer des hypo-thèses pour leur donner sens. L’analyse proposée estde type sociotechnique car elle prend comme pointde départ les choix de conception et les données deconsommation. Sur deux des trois sites nous avons puaccéder aux données issues des campagnes de mesure, ladescription ethnographique des pratiques et l’analyse stra-tégique des interactions viennent alors éclairer les méca-nismes qui conduisent à une surconsommation d’énergie.Ce rapport de synthèse est organisé en quatre grandesparties :• La première revient sur les conditions de produc-tion de ces BBC avant-gardistes. Quel est le pro-jet initial des concepteurs ainsi que les différentesétapes qui ont mené à sa concrétisation (conception,chantier, commercialisation) ?• La seconde partie s’intéresse au profil des occu-pants et aux logiques d’installation dans unBBC. Qu’est-ce qui distingue les occupants de BBCet quelle est la place de la performance énergétiquedans leur choix résidentiel ?• La troisième partie décrit de façon détaillée les pra-tiques des occupants en fonction des différentspostes de consommation d’énergie. Quels sont lesusages de l’énergie et comment interrogent-ils lesprescriptions et les anticipations des concepteurs ?• La dernière partie met en lumière les interactionsqui se nouent entre les occupants et avec lesprofessionnels autour de la performance éner-gétique in vivo. Pendant la phase d’exploitation,quelles sont les dynamiques sociales qui favorisentou non l’atteinte des objectifs énergétiques de laconception ?13 GLASER Barney G., STRAUSS Anselm A., La découverte de lathéorie ancrée, Stratégies pour la recherche qualitative, CollectionIndividu et société, Éditions Armand Colin, Paris, 2010 (1967).leschantiersleroymerlinsource
  10. 10. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 10LA PRODUCTION DES BBC PIONNIERS :DU PROJET À LA COMMERCIALISATIONL’approche réglementaire repose implicitement surl’hypothèse que la performance énergétique se joue avanttout dans les choix de conception. S’il est vrai que la priseen compte du critère énergétique dans la conception estune condition indispensable de la basse consommation,en revanche elle n’est pas suffisante pour atteindre uneperformance énergétique in vivo. Nous verrons que laquestion des usages est cruciale, mais l’impact des com-portements sur les surconsommations doit d’abordêtre relativisé par rapport à l’ensemble du proces-sus d’innovation des BBC. En analysant les conditionsde production des bâtiments, nous souhaitons montrerque chacune des séquences est susceptible de générer desécarts à la performance.LA GENÈSE DES PROJETS FONDATEURSD’UNE DYNAMIQUE D’INNOVATIONSi l’on considère le standard BBC comme une inno-vation, alors les trois bâtiments que nous avons étudiéspeuvent s’interpréter comme des inventions qui marquentle début de la courbe de diffusion14. En effet, ces troisprojets anticipent de plusieurs années ce que la RT 2012a pour vocation à transformer en règle générale pourl’ensemble des constructions. Selon l’un des concepteurs,ils ont contribué à légitimer ce choix politique forten démontrant la faisabilité d’une rupture technolo-gique dans la construction. « On peut dire que le projetde la ZAC de Bonne a rendu crédible l’idée qu’une régle-mentation relativement draconienne pouvait être mise enplace rapidement en France »15. Ils symbolisent la phasede « synthèse créative »16que connaît actuellement laconstruction, c’est-à-dire une période où se réalise la com-binaison des avancées scientifiques et techniques dans uneproposition mise au service de l’individu et de la société,grâce à un maillage de compétences au sein d’un petitgroupe.14 ALTER Norbert, L’innovation ordinaire, Éditions des PUF, Paris,2000.15 ENERTECH, Évaluation par mesure des performances énergé-tiques des 8 bâtiments construist dans le cadre du programme euro-péen Concerto, Rapport de synthèse, avril 2011.16 GIGET Marc, Conseil d’Analyse Economique, Créativité et innova-tion dans les territoires, p. 111. URL : http://www.cae.gouv.fr/IMG/pdf/092-b.pdfEn effet, la production de ces trois programmes suitla constitution d’un réseau d’acteurs pionniers dubâtiment écologique. L’acte fondateur est la construc-tion de la maison témoin Solere17qui débouche dès2005 sur le projet d’un lotissement de maisons passives,les Hauts-de-Feuilly, porté par le promoteur MCP. Dans lafoulée, émerge l’idée de réaliser un bâtiment de bureauxqui puisse accueillir les locaux des membres du réseau afinde favoriser le partage des compétences et d’être la vitrinecommerciale de leur savoir-faire. La construction de la Citéde l’Environnement, est aussi l’occasion de formaliser leréseau sous la forme du « premier pôle de compétencesenvironnementales de France ». La logique qui anime cesprojets est double : à la fois celle de la recherche et déve-loppement mais aussi celle du positionnement stratégiquesur le marché naissant du bâtiment écologique. En outre,une partie du réseau est déjà engagé avec un autre promo-teur pour la construction du Patio Lumière, un immeubledans le premier éco-quartier de France à Grenoble. Ce pro-jet permettra d’expérimenter l’adaptation des solutionstechniques à l’habitat collectif.17 SOLERE : Solutions énergétiques renouvelables et environnemen-talesleschantiersleroymerlinsourceBanderole des « fondateurs » dans le hall Cité
  11. 11. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 11LA DÉFINITION D’OBJECTIFS ÉNERGÉTIQUESÀ GÉOMÉTRIE VARIABLESi aujourd’hui la RT 2012 fixe un objectif clair à 50 kWh/m²/an, à l’époque de la naissance de ces projets il n’exis-tait pas en France de standard véritablement ambitieux surla performance énergétique. Toutefois, la constructionde ces bâtiments s’effectue dans le cadre de ZACpour lesquelles les pouvoirs publics locaux imposentdéjà des exigences élevées en matière énergétique. Pourla ZAC de Bonne à Grenoble, le cahier des charges del’aménageur prévoit des performances énergétiques deuxfois supérieures à la réglementation de l’époque avec unobjectif à 42 kWh/m²/an pour le chauffage. Dans le casdes Hauts-de-Feuilly, les concepteurs choisissent d’allerau-delà des exigences locales en transférant le standardallemand de Passivhaus. Une maison passive se définit parune consommation pour le chauffage inférieure à 15 kWh/m²/an et par un plafond de consommation totale fixé à120 kWh/m²/an.Au départ, la Cité de l’Environnement est aussi prévuepour être un bâtiment passif mais à la fin de la phase deconception, un des concepteurs propose d’en faire le pre-mier bâtiment à énergie positive de France. Le bénéficed’image envisageable pour le réseau justifie alors le surin-vestissement requis, la conception initiale est compatibleavec cette ambition mais il faut ajouter des panneaux pho-tovoltaïques pour compenser les consommations. Actuelle-ment, la définition d’un bâtiment « positif » suscitedes controverses : le périmètre des consommationsse limite-t-il aux « 5 usages » de la réglementationou prend-il en compte aussi les USE ? Les concepteursont adopté une définition extensive, ce qui ajoute un défisupplémentaire au niveau des usages car la maîtrise desconsommations électriques ne peut s’obtenir par des choixde conception.Pour relever ce défi de la maîtrise des USE, les fonda-teurs de la Cité intègrent une dimension supplémentaire auprojet. Ils décident d’implanter un mode de gouvernanceparticipatif du bâtiment, en faisant entrer dans le réseauune des expertes françaises de la sociocratie18. Au-delà dela technique, le projet de la Cité promeut une formed’organisation sociale reposant sur des principes telsque la décision par consentement et la formation de cercle.Les occupants sont invités à participer à des groupes thé-matiques afin d’exprimer leurs besoins et de faire vivrele bâtiment par des projets. Cette « utopie concrète » estalors présentée comme un moyen d’atteindre les objec-tifs énergétiques en suscitant l’adhésion des occupants àl’ambition des concepteurs.UN NOUVEAU MODE DE CONCEPTIONQUI DEMANDE DES COMPROMISLa définition des choix techniques permettantd’atteindre les objectifs énergétiques passe par une sériede changements dans l’organisation du travail de concep-tion, dont un mode de coopération qui rompt avec leshabitudes des professionnels du bâti. D’abord, la rela-tion entre le promoteur et l’équipe de maîtrise d’œuvre estinversée puisque c’est elle qui donne les principales orien-tations au projet. Ensuite, la division du travail au sein dela maîtrise d’œuvre se rapproche plus de la coopérationréticulaire que d’un partage classique des tâches. Tous lesacteurs sont associés en amont dans le cadre d’un proces-sus itératif, par exemple l’architecte soumet son esquisseau bureau d’études énergétiques qui propose des modifi-cations. L’originalité de la Cité de l’Environnement, conçuepar ses futurs occupants, permet de mettre en place unedémarche de co-conception avec les usagers rarementexpérimentée.Le deuxième trait saillant de la conception est l’emploisystématique de la simulation thermique dynamique (STD).Il s’agit d’un outil qui permet d’anticiper précisément lesconsommations d’énergie d’un bâtiment en fonction deschoix de conception et ainsi de tester plusieurs variantes.La STD ne se substitue pas au calcul réglementaire quireste indispensable pour valider la conformité du bâti-ment, elle vient s’ajouter au processus de conceptionafin d’intégrer des solutions techniques innovantes. Les18 BUCK John, ENDENBURG Gerard, La Sociocratie, les forces créa-tives de l’auto-organisation, 2004, URL : http://goo.gl/JfuvrleschantiersleroymerlinsourceLes consommations théoriques de la Cité
  12. 12. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 12compétences requises pour maîtriser cet outil justifientl’intervention d’un bureau d’études spécialisées qui jouele rôle de garant des objectifs énergétiques dans l’équipe.La STD devient alors le principal support de coordi-nation des concepteurs en évaluant l’impact énergé-tique des choix de conception équipant les arbitrages dansune logique de positionnement de curseur.En effet, l’objectif énergétique n’est pas compa-tible d’emblée avec les logiques des autres concep-teurs. Premièrement, il subit des contradictions internesentre l’efficacité hivernale qui suppose de maximiser lesapports solaires, et le confort d’été qui demande de lesréduire pour éviter le recours à la climatisation. Deuxième-ment, l’ambition énergétique s’avère être une contrainteà la créativité architecturale car la chasse aux pontsthermiques impose une compacité et une simplicité desformes. Troisièmement, le respect de l’objectif énergétiqueest en tension avec celui de la qualité environnementaleportée par d’autres concepteurs. Par exemple, le maintiend’une bonne qualité de l’air intérieur demande une hotteaspirante ce qui fait peser un risque sur la perméabilité dubâtiment. Ou encore, l’aménagement paysager est parfoiscontredit par le choix d’un mode de chauffage économecomme la géothermie horizontale dont les capteurs ne fontpas bon ménage avec les racines des arbustes.Plus encore, l’ambition énergétique invite le pro-moteur à revoir complètement sa logique commer-ciale puisqu’il ne s’agit plus de vendre une qualité perçueà l’achat mais une performance mesurable à l’usage.Le débat entre concepteur et promoteur sur la configu-ration du système de chauffage des Hauts-de-Feuilly meten lumière des compromis avec l’objectif énergétique.Le choix d’un système de chauffage par la ventilation per-met une réduction des coûts de construction en évitantl’installation de radiateur. Il se comprend surtout par lepositionnement haut de gamme des maisons qui amène lepromoteur à exiger un système réversible pour l’été et uneindividualisation du chauffage par pièce, ce qui fait peserdes risques de surconsommation. Dans la même logique,l’installation de solaire thermique renvoie directement auxobjectifs énergétiques, alors que le solaire photovoltaïquerelève davantage d’une logique commerciale.LE CHANTIER VICTIME DES DÉFAILLANCESDU SYSTÈME SOCIAL DE CONTRÔLELa position charnière du chantier dans le processusde production d’un BBC invite à souligner le caractèrenon linéaire des étapes qui rétroagissent les unes sur lesautres. D’abord, le démarrage du chantier ne marque pasla fin de la conception, au contraire il la prolonge à traversla réalisation d’une maison témoin ou encore le perfection-nement de certains systèmes techniques. Ensuite, le chan-tier se déroule en parallèle de la commercialisation dontles difficultés peuvent avoir pour effet de le prolonger, oumême de réviser la conception, comme pour la création demaisons bifamilles aux Hauts-de-Feuilly. Enfin, les malfa-çons au cours du chantier impactent ensuite les pratiquesdes habitants et la performance in vivo, elles demandentbien souvent un retour des entreprises sur place.Les chantiers BBC, comme celui des Hauts-de-Feuilly,semblent propices à la survenue de malfaçons qui posentensuite un problème d’identification trop tardive. Ces chan-tiers sont complexes en raison de techniques nouvelles àmettre en œuvre, alors que les compétences des installa-teurs sont limitées par le turn-over et la sous-traitance. Enoutre, les défauts qui ne nuisent pas à la fonctionna-lité des systèmes mais à leur performance énergé-tique sont plus difficilement repérés, il faut attendreun an d’occupation avec la réception des premières fac-tures. Dans un cas extrême une malfaçon sur l’installationdu système de chauffage-ventilation (oubli de percer l’en-trée d’air) contribue même à dégrader la santé fragile d’unhabitant. Au final, ces malfaçons sont identifiées à l’usagepar les habitants mais pas par les professionnels avant lalivraison.En effet, le contrôle de la bonne exécution des tra-vaux fait l’objet d’un « jeu social de défausse » entreles acteurs car aucun d’entre eux n’a intérêt à le prendreà sa charge. Il existerait une culture de confiance des pro-moteurs envers les installateurs qui sont censés s’appuyersur les industriels dont l’intervention sur le chantier n’esten réalité pas systématique. Le promoteur confie rarementau bureau d’études la mission de suivi des travaux quidemande des honoraires supplémentaires. En définitive, onconstate une déconnexion entre les acteurs de l’exécutionet ceux de la conception très peu présents sur le chantieralors que ces deux étapes sont liées. Comme dans touteleschantiersleroymerlinsourcePanneau du chantier de la Caserne de Bonne
  13. 13. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 13action collective un taux d’erreur paraît inévitable, maisl’enjeu de la performance in vivo requiert la mise en placed’un système de contrôle fiable et systématique.Le renforcement du dispositif de contrôle parl’intervention d’un acteur tiers se fait sentir à troismoments. Pendant les travaux, le coordinateur n’a pas lescompétences spécifiques pour tout vérifier, et les bureauxd’études n’ont que trop rarement l’expérience du chantier.À la mise en service, les installateurs conservent souventles réglages par défaut et n’appliquent pas les consignesd’optimisation du bureau d’études. Après la livraison, lestests effectués par le promoteur (porte soufflante, camérathermique…) sont ponctuels et répondent plus à unelogique d’achèvement de la conception que de contrôle dela bonne exécution des travaux. La mise en place de cam-pagnes de mesure systématiques pourrait compléter cestests pour s’assurer de l’efficience des systèmes installés.LA COMMERCIALISATION DU BBCET L’INSTABILITÉ DU CONTEXTE ÉCONOMIQUELa commercialisation est une étape clé dans la réus-site ou l’échec d’une innovation, même si elle n’impactepas directement la performance énergétique. Les pro-grammes étudiés ont tous subi l’impact de la criseéconomique de 2008 qui a joué sur les conditionsde commercialisation. Les difficultés à louer les locauxde la Cité de l’Environnent ont contraint ses fondateurs àfaire entrer de nouveaux investisseurs ne partageant pasle même esprit militant. La crise a mis un coup d’arrêt àla vente des maisons des Hauts-de-Feuilly, allongeant lechantier de plusieurs années et obligeant le promoteur àchanger la cible de clientèle haut de gamme initiale peuséduite par la localisation périurbaine.Ce changement de stratégie marketing est rendu pos-sible par la sortie du label BBC associé à des avantagesfiscaux qui permettent de faire baisser le prix d’achat desmaisons et de toucher les classes moyennes. Mais celareste insuffisant, la rencontre avec un courtier immobilierdébouche sur la séparation d’un partie des maisons endeux logements afin de rendre possible l’investissementlocatif soumis aux seuils de la loi Scellier. L’attractivitédes BBC repose donc moins sur leur performanceintrinsèque que sur l’adaptation des programmes aucontexte du marché immobilier local et aux dispositifsfiscaux existants.L’opération des Hauts-de-Feuilly n’apparaît pas équili-brée sur le plan économique en raison des coûts induitspar les conditions de commercialisation. Le promoteurtire cependant un double bénéfice immatériel desa stratégie d’innovation, en terme d’apprentissageainsi qu’au niveau de l’image de l’entreprise, renforcéepar sa participation à la Cité de l’Environnement. Au final,cette prise de risque n’aura pas été payante pour le promo-teur car le réinvestissement de ces acquis dans un projetd’industrialisation du concept des maisons des Hauts-de-Feuilly l’aura finalement conduit à une situation de redres-sement judiciaire.leschantiersleroymerlinsource
  14. 14. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 14LES PROFILS DES OCCUPANTSET LES LOGIQUES D’INSTALLATION EN BBCUN TRAIT COMMUN MAIS DES ATTITUDESVARIABLES VIS-À-VIS DU BBCD’après nos enquêtes exploratoires, les occupants desBBC possèdent certaines caractéristiques semblables. Enlogement, les propriétaires occupants appartiennentprincipalement aux classes moyennes supérieures.Ces ménages biactifs occupent des positions profes-sionnelles relativement élevées (chef d’entreprise, cadre,ingénieur…) et sont déjà propriétaires de leur logement.Dans le parc privé, la construction de BBC s’effectue dansle cadre de programmes plutôt haut de gamme car situésen hypercentre (Patio Lumière) ou offrant des surfacesimportantes (Hauts-de-Feuilly). En ce qui concerne le ter-tiaire, le point commun des occupants de la Cité del’Environnement est qu’ils sont tous des PME dusecteur du bâtiment. Ce constat sur une situation spéci-fique est confirmé par une étude du CREDOC19qui montreque les 7 % d’entreprises « militantes » installées dansdes bâtiments très performants sont de taille moyennevoire petite et que ce choix « traduit un positionnementstratégique réfléchi dans le développement durable ».À côté de ces traits communs, on peut distinguer trois pro-fils d’attitude20des occupants vis-à-vis du BBC, valables àla fois pour les logements et pour le tertiaire.« L’engagé » participe activement à la gestion dubâtiment et reprend à son compte l’objectif éner-gétique. Il se distingue par des compétences techniquesprofessionnelles qui lui permettent de proposer des amé-liorations sur les systèmes, y compris collectifs. Il s’agitdu profil minoritaire qui tire la dynamique collective deperformance in vivo aussi bien par ses actions auprèsdes autres occupants qu’envers les professionnels. Il estpar exemple président du conseil syndical de l’immeuble,participe au cercle chauffage du bâtiment de bureaux, oudonne l’exemple dans le lotissement de maisons passives.Il réalise lui-même un suivi des consommations au niveau19 DUJIN Anne, MOUSSAOUI Isabelle, MORDRET Xavier, MARESCABruno, Les usages de l’énergie dans les entreprises du secteur ter-tiaire, Des systèmes techniques aux pratiques, Cahier de recherchedu CREDOC, décembre 2011.20 La validité de ces profils est à relativiser compte tenu de la naturede l’échantillon, à la fois restreint (15 occupants) et hétérogène(logement et tertiaire).de son logement et/ou de l’ensemble du bâtiment. Sonengagement énergétique n’est pas exempt de contradic-tions avec certaines pratiques individuelles comme l’usaged’halogène dans le bureau, le suréquipement électriquedans une maison, ou la dégradation de l’isolation par l’ex-térieur en installant des volets supplémentaires.« L’accommodé » adopte une posture adaptativevis-à-vis du bâtiment car il y trouve avantage. Il s’agitd’une personne sensible à l’écologie, et donc généralementjeune, mais pas toujours, comme ce couple de personnesâgées tout à fait satisfait de sa maison passive. Le portraittype reste plutôt celui d’une famille avec enfants qui meten avant les charges réduites en matière d’énergie comptetenu de son budget contraint. Il s’agit aussi d’un salariéd’une entreprise dans laquelle le manager accompagne etvalorise le changement des pratiques. Après une périoded’adaptation plus ou moins longue, il s’est habitué au typede confort thermique des BBC et le préfère à celui de bâti-ments moins isolés. Il effectue une partie des tâches demaintenance lui-même comme le changement des filtresde la ventilation. Il prolonge le projet des concepteurs pardes gestes d’économie au niveau des usages spécifiques :ampoules basse consommation, extinction des veilles…« Le réservé » adopte une attitude conservatricevis-à-vis du BBC et se montre critique même s’il n’enrejette pas tous les aspects. Il s’agit toujours d’une per-sonne vivant un inconfort thermique soit en hiver soit enété, ce qui donne lieu à une compensation énergétique(appoint, ventilateur…) et à des plaintes auprès du ges-tionnaire ou du manager. C’est dans cette catégorie quel’on retrouve généralement les personnes âgées, maisaussi des quinquas habitués à vivre dans des locaux sur-chauffés. Il y a aussi des profils dissonants appartenantaux classes populaires ou ayant des revenus très élevés.On trouve dans cette catégorie le salarié d’une entreprisedont le manager n’évoque pas la question des change-ments de pratiques. Son appropriation du fonctionne-ment technique du bâtiment reste très limitée, et il refused’effectuer lui-même les tâches de maintenance. Il neprête pas attention à ses consommations électriques étantdonné que le reste des charges est faible.leschantiersleroymerlinsource
  15. 15. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 15LES LOGIQUES D’INSTALLATIONDES HABITANTS ET DES ENTREPRISESQu’est-ce qui conduit les occupants à faire le choix devivre dans un BBC ? Quelle est la place des considérationsénergétiques dans un processus d’achat ou de location ?Comment comprendre que les occupants acceptent depayer le surcoût associé au BBC ? Nous traiterons d’abordles logiques d’installation des habitants puis celles desentreprises.Les logiques d’installation des habitants dans lerésidentielLe primat des critères classiques et la mobilitéQuand les habitants explicitent les raisons de leur choixrésidentiel, les aspects énergétiques et/ou écologiquesn’apparaissent jamais premiers. Même pour un BBCce sont toujours les critères classiques de choix dulogement qui prédominent, à savoir la localisationet le type d’habitat. Il est intéressant de noter que cesdeux critères occupent une place inverse pour les Hauts-de-Feuilly et le Patio Lumière. Dans le premier cas, l’attraitpour l’habitat individuel est prépondérant alors que lalocalisation forcément périurbaine est présentée commeun compromis. Dans le second cas, l’implantation encentre-ville est première alors que l’installation en appar-tement se fait sous certaines conditions.L’installation aux Hauts-de-Feuilly renvoie àl’attrait pour le mode de vie en habitat individuel quiconstitue un idéal pour 9 Français sur 1021. Cette attrac-tivité se comprend avant tout par la volonté de disposerd’un jardin, en particulier pour les familles avec de jeunesenfants qui sont le profil majoritaire dans le lotissement.L’habitat individuel offre aussi une opportunité de singula-risation aux ménages qui passe d’abord par l’architecturepour la plupart des acheteurs. Ils sont séduits par la symbo-21 TNS Sofres, Les Français et leur habitat, janvier 2007.lique post-moderne des matériaux traditionnels, comme lebardage bois, associés à des éléments plus contemporainscomme une forme rectiligne et des équipements derniercri. Toutefois le bénéfice distinctif de cette architecture estaussi contrebalancé par la ressemblance des maisons dulotissement.Les professionnels ont utilisé comme argument de ventela localisation des maisons à proximité d’un arrêt de tram-way et d’un bassin d’emploi, ainsi que des commercesdu centre-bourg. Mais les habitants présentent plutôtla localisation périurbaine comme un compromisentre une logique résidentielle et la contrainte destrajets pendulaires. Certains valorisent les potentialitésen termes de transports collectifs et les pistes cyclables,mais la plupart mettent surtout en avant l’accessibilité duréseau de transport routier et une circulation peu dense.Les habitants ont également eu à s’arranger avec l’imagepersistante de quartier défavorisé de l’Est Lyonnais mal-gré un phénomène de gentrification auquel participe laconstruction du lotissement. Cette image est partielle-ment contrebalancée par l’accessibilité de certains servicescomme les centres commerciaux et les espaces de plein air.À l’inverse, la localisation en centre-ville apparaîtcomme le principal ressort de la décision d’achat deshabitants du Patio Lumière. En effet, il s’agit surtoutd’anciens périurbains exprimant une lassitude à l’égard del’usage contraint de la voiture et à la recherche d’une autreforme de mobilité quotidienne. Le rapprochement du lieude travail est alors un élément déterminant pour les actifscar il rend possible une mobilité douce (vélo, marche…).La proximité immédiate des commerces et des servicesdans l’éco-quartier et aux alentours est plus particulière-ment soulignée par les retraités qui anticipent une situa-tion de mobilité réduite. L’implantation en centre-ville estaussi appréciée car elle facilite les activités culturelles et lasociabilité des habitants originaires de Grenoble.leschantiersleroymerlinsourceLes maisons alignées et identiquesArrêt de tramway des Hauts de Feuilly
  16. 16. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 16En même temps, le choix du centre-ville suppose des’installer dans un appartement alors que ces familles sonthabitués à vivre en maison individuelle. Elles acceptentd’abandonner l’habitat individuel à condition deretrouver certains de ses avantages que n’offrent pasle parc ancien, ce qui les oriente d’emblée vers le neuf. Enparticulier le fait de disposer d’une terrasse donnant surun environnement agréable afin de compenser la perte dujardin. Mais aussi le fait de disposer d’un parking ce quipeut sembler paradoxal compte tenu de la logique de déta-chement automobile22qui soutient l’installation en centre-ville.Dans les deux projets résidentiels, les concepteurs ontcherché à favoriser la mobilité alternative par la localisa-tion des bâtiments en centre-ville ou à proximité immé-diate des transports en commun. Si l’on observe biendes pratiques de mobilités alternatives chez leshabitants, il faut aussi souligner que le détachementautomobile reste très partiel. Aux Hauts-de-Feuilly, lanorme sociale du lotissement est celle de la double voiturepar ménage, ce qui indique une utilisation quotidienne,mis à part quelques habitants. Au Patio Lumière, mêmesi beaucoup de trajets quotidiens se font sans voiture, sapossession reste encore indispensable pour le week-end etles vacances.La place du critère énergétique dans le choixrésidentielLe critère de performance énergétique apparaît ausecond plan dans le discours des habitants sur leur choixrésidentiel. Il ne constitue un préalable à l’achat que pourun profil très spécifique d’habitants, par exemple auxHauts-de-Feuilly, à la fois fortement sensibilisés aux ques-tions écologiques et primo-arrivants dans le lotissement.L’attention portée aux caractéristiques énergétiquess’insère alors dans une prise en compte plus large desaspects écologiques. Ces profils sont d’ailleurs les seulsà souligner le traitement de la qualité de l’air intérieur à laconception et à le prolonger dans leurs pratiques. Au PatioLumière, certains habitants adhèrent a posteriori au projetpolitique de l’éco-quartier dans sa dimension écologiquemais aussi sociale (mixité) et économique (valeur verte deslogements).De façon générale, la prise en considération de laperformance énergétique est limitée par les conditionsd’information précédant la transaction. En effet, le niveaud’information des habitants est conditionné par les infor-mations mises à disposition par le promoteur. Leur stra-tégie de vente consiste à créer un sentiment d’urgence22 FOUILLE Laurent, L’attachement automobile mis à l’épreuve :étude des dispositifs de détachement et de recomposition des mobi-lités, Thèse de sociologie dirigée par Dominique Boullier, Universitéde Rennes 2 - Haute-Bretagne, 2010.chez l’acheteur par des dispositifs marketing ainsi qu’àopérer une sélection de l’information visant à favoriserla transaction. Le promoteur ne met pas toujours enavant la performance énergétique, comme dans le casdu Patio Lumière où il a privilégié la localisation avec unaffichage des temps de trajet à pied. L’affichage d’un labelhaute qualité environnementale (HQE) suscite des discourscontradictoires concernant l’énergie car ce label reste malconnu malgré son ancienneté.La situation est différente aux Hauts-de-Feuilly carl’obtention du récent label bâtiment basse consommation(BBC) est utilisé comme argument de vente par le promo-teur. Néanmoins, le discours des professionnels entre-tient une ambiguïté autour du périmètre et du statutdes économies d’énergie à attendre pour les acheteurscomme pour les locataires. Que recouvre exactement lemontant des charges annoncées ? Est-ce un engagementou une simple indication ? Le discours d’acteurs non com-merciaux, notamment celui des habitants déjà installés,semble avoir beaucoup plus d’impact sur les acquéreurs.De plus, ces derniers effectuent leur propre interprétationdu label BBC qu’ils associent à un gain en confort ainsiqu’à une qualité constructive, et pas seulement à l’énergie.La relativité du « surcoût » du BBC à l’achat et àla locationL’acquisition d’un logement BBC suppose d’accepter unsurcoût d’environ 20 % par rapport à une surface équiva-lente dans la même zone. L’acceptation de ce surcoûtse comprend avant tout par le profil des ménages declasse moyenne supérieure déjà propriétaire de leurrésidence principale, dont la revente leur a permis de réali-ser une plus-value. La prétendue « valeur verte » des loge-ments BBC ne constitue pas une garantie suffisante pourdes propriétaires occupants qui se placent d’abord dansune logique d’usages. Elle est parfois évoquée sur le moded’une protection contre l’augmentation du prix de l’éner-gie et de la dévaluation du bien immobilier à très longterme. Mais surtout au moment de l’achat, la perceptiondu surcoût du BBC est atténuée par le contexte immobilieret fiscal.Pour les habitants du Patio Lumière, la recherche d’unappartement en centre-ville disposant d’une terrasse etd’un parking ne laisse que peu de choix à Grenoble. L’achatdans l’éco-quartier de Bonne relativise le surcoût car lesprix au m² des différents programmes sont équivalents etcertains habitants ont bénéficié de prix conventionnés effa-çant le surprix. Aux Hauts-de-Feuilly, la labellisation BBCpermet aux acquéreurs d’accéder à un cumul de dis-positifs relevant de la fiscalité verte venant presqueentièrement compenser le surcoût. La contraintedevient même une opportunité quand ces niches fiscalespermettent aux habitants d’accéder à des surfaces qu’ilsn’auraient pas eu les moyens d’autofinancer.leschantiersleroymerlinsource
  17. 17. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 17Les locataires sont, dans une moindre mesure, aussiconcernés par un surloyer justifié par des performancesénergétiques accrues. Aux Hauts-de-Feuilly, ce surloyerserait de l’ordre de 5 % selon l’agent immobilier,ce qui s’avère acceptable pour les locataires, comptetenu des économies de charges prévues et de la tendancehaussière des loyers. Mais les propriétaires bailleurs neprofitent pas de ces charges réduites, et les loyers sontparfois plafonnés dans le cas d’un Scellier. L’investisse-ment locatif dans un BBC s’avère alors rentable à conditionque le prix d’achat se rapproche de celui du marché local,ce qui est le cas aux Hauts-de-Feuilly pour ceux qui ontacheté en fin de programme mais pas à la Caserne deBonne.Les logiques d’installation des entreprises dansle tertiaireNotre analyse des logiques d’installation des entre-prises dans un BBC s’ancre dans le cas de la Cité de l’Envi-ronnement qui possède deux spécificités. D’une part, unepartie des occupants ont participé à la conception et aufinancement de la construction du bâtiment. D’autre part,ce bâtiment regroupe non pas une mais une trentained’entreprises différentes dont certaines ne font pas par-tie du réseau à l’initiative du bâtiment. Il en résulte deuxprofils d’entreprises très contrastés du point de vuedes logiques d’installation. D’un côté des entreprisesmilitantes qui s’attachent surtout à des bénéfices imma-tériels en termes d’image, de réseau et d’apprentissage.De l’autre côté, des entreprises classiques, souvent filialesde plus grands groupes, qui s’en tiennent principalement àune rationalité économique.Pour les entreprises militantes, le bénéfice d’image estprimordial car l’installation à la Cité est le marqueurd’un savoir-faire dans le bâtiment écologique. Cetteadresse valorise l’entreprise auprès de ses clients et par-tenaires comme l’indique la pratique régulière des visites.La présence au quotidien dans la Cité favorise le dévelop-pement des compétences et des projets communs avecdes entreprises voisines ayant des métiers connexes. Lesplus petites entreprises profitent d’une mise en commundu carnet d’adresses des plus grandes, notamment lorsde la tenue de salon dans le hall de la Cité. Ces bénéficesimmatériels compensent partiellement un coût d’occupa-tion élevé qui s’explique, malgré les faibles consommationsd’énergie, par l’importance des parties communes et descharges de maintenance, auquel il faut ajouter un surloyerpour les locataires.Pour les entreprises classiques qui ont investi dansdes locaux à la Cité, la logique économique est première.Elles misent sur la « valeur verte » de la Cité aussibien à la revente qu’à la location, même si après coupces bénéfices semblent amoindris par le niveau élevédes charges. Toutefois pour certaines de ces entreprises,la logique d’image n’est pas totalement absente, commele montre l’existence de plusieurs bureaux d’apparat rare-ment occupés sauf lors de rendez-vous avec des clientsimportants. Le clivage avec les entreprises militantess’expriment aussi sur la logique d’usage du bâtiment, pourcelles qui ont participé à sa conception la vie quotidienneà la Cité s’apparente à une expérimentation réflexive deleurs pratiques professionnelles. À l’inverse, les autresentreprises expriment des attentes en termes de fonction-nalité qui les rendent moins perméables aux adaptationsrequises.leschantiersleroymerlinsource
  18. 18. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 18LES PRATIQUES DE CONSOMMATION D’ÉNERGIEDES OCCUPANTS DES BBCCe chapitre propose une description ethnographiquedes pratiques des occupants liées à la consommationd’énergie en se concentrant sur l’espace privé du domi-cile et du bureau. Il s’agit de comprendre comment leshabitants coproduisent les services énergétiques23dont ils ont besoin en s’appuyant sur les systèmestechniques choisis par les concepteurs. L’objectif estici d’identifier comment ces pratiques impactent la perfor-mance in vivo et en quoi elles interrogent les hypothèsescomportementales à la base des choix de conception. Nousaborderons d’abord les usages thermiques de l’énergie(chauffage, confort d’été, et eau chaude sanitaire) puisles usages électriques (éclairage, électroménager, électro-nique).LE CONFORT D’HIVER : ENTREACCOMMODATION ET COMPENSATIONLes BBC que nous avons étudiés ont pour signe dis-tinctif d’avoir l’apparence de bâtiments sans chauffage.Le confort thermique repose avant tout sur l’isolation ren-forcée ainsi que sur une production de chaleur de petitepuissance distribuée par un plancher chauffant pour lebâtiment de bureaux et par le système de ventilationpour les logements. Le chauffage occupe alors uneplace paradoxale vis-à-vis de la performance in vivo,il devient secondaire dans la construction du confort ther-23 JEDLICZKA Mars, MARIGNAC Yves, SALOMON Thierry, ManifesteNégawatt, Réussir la transition énergétique, Collection Domaine dupossible, Édition Acte Sud, Paris, 2012.mique qui repose surtout sur l’isolation mais en mêmetemps il peut engendrer des surconsommations de 15 %par degré supplémentaire. Néanmoins les surconsomma-tions mesurées sur le poste chauffage restent relativementcontenues : + 35 % pour le Patio Lumière et + 12 % pour laCité de l’Environnement.Les origines d’une perception très contrastée duconfort d’hiverLe confort d’hiver apparaît clairement comme le princi-pal point noir des BBC pionniers à la fois par son intensitéet sa récurrence dans le discours des occupants. La situa-tion reste néanmoins contrastée : à la Cité de l’Environne-ment il est jugé globalement insatisfaisant mais en netteamélioration, au Patio Lumière la moitié des occupantsinterviewés le considère comme un problème, dans lesmaisons des Hauts-de-Feuilly seule une famille dénonce sesconditions de confort. Cette insatisfaction relative génèredes tensions au niveau des usagers qui se traduisent parun flux de plaintes adressées aux gestionnaires et une miseen cause de l’objectif énergétique. L’analyse des troisbâtiments montre que l’inconfort hivernal en BBC atrois origines : des températures intérieures insuffisantes,des inégalités de températures entre les espaces, une sen-sibilité thermique accrue de certains occupants.Premièrement, la température qui règne dans lesBBC pionniers n’apparaît pas toujours suffisante poursatisfaire les besoins thermiques moyens des occupants.Cela s’explique par les dysfonctionnements classiques queconnaît le système de chauffage les premières années,générant des pannes plus ou moins répétées et prolongées.La Cité a connu la première année des pannes récurrentesfaisant dire à certains « qu’il n’y a pratiquement pas eude chauffage ». Aux Hauts-de-Feuilly, la famille insatisfaiteest victime d’un défaut d’installation depuis son emména-gement il y a un an. Par ailleurs, la puissance du systèmede chauffage se trouve parfois limitée par les choix deconception. Au Patio Lumière, le bureau d’études n’a passurdimensionné l’installation ce qui interdit tout dépas-sement. À la Cité la surface de capteurs géothermiquesinstallés n’est pas suffisante pour surchauffer.Deuxièmement, malgré une consigne unique onobserve des inégalités de température entre les dif-férents espaces d’un même bâtiment. Elles sont relative-leschantiersleroymerlinsourceUn nouveau type de « radiateur »
  19. 19. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 19ment faibles entre les logements grâce à la réactivité duchauffage aéraulique, même si l’on observe des différencesentre les niveaux sur lesquels nous reviendrons. Elles sontplus criantes à la Cité équipée d’un plancher chauffant, etdont les écarts entre les bureaux sont rendus visibles parles sondes du système de pilotage centralisé. En hiver,les occupants des bureaux orientés au nord et/ou situésau RDC sont clairement défavorisés, même si cette iné-galité est compensée par une situation plus favorable enété. La position du bureau est aussi défavorable quand ilest exposé aux courants d’air des parties communes nonchauffées, ou situé dans un angle de la face nord exposéeà un effet paroi froide et à l’embouage du réseau hydrau-lique. Au final, une température de consigne collectiveunique apparaît inéquitable au niveau individuel.Troisièmement,  les occupants ne sont pas égauxface à une même température, certains ayant desbesoins thermiques plus importants. Cette situationest palpable au Patio Lumière dont les habitants sont trèspartagés sur le confort d’hiver alors que les températuresdes appartements sont très proches. La sensibilité ther-mique dépend en fait de deux principales variables : d’unepart le cycle de vie (les retraités ayant besoin de plus dechaleur que les actifs), d’autre part la socialisation ther-mique fonction du parcours résidentiel (être habitué à unlogement surchauffé) et de la mobilité géographique (avoirvécu dans un climat plus favorable). Dans les bureaux de laCité, la perception de la température est influencée par letype d’activité plus ou moins mobile. Ainsi la réputation defrileuse faite aux femmes se comprend surtout par le faitqu’elles occupent moins souvent que les hommes des posi-tions de pouvoir qui s’accompagne d’une mobilité accrueen réunion et à l’extérieur.Des marges de manœuvres limitées sur le choixdes températuresLe discours ambiant pointe généralement le choix de latempérature de consigne par les habitants comme le prin-cipal responsable des surconsommations en BBC. Pourtant,la campagne de mesure menée au Patio Lumière montreque les écarts à la performance sur ce poste (+ 35 %)ne sont pas imputables aux habitants dont les apparte-ments ont des températures conformes aux généreuseshypothèses du bureau d’études (21°C). Mais surtout, lesmarges de manœuvre sur le réglage du chauffage sonttrès variables dans les trois bâtiments étudiés. La compa-raison laisse penser que le niveau de satisfaction deshabitants vis-à-vis du confort est proportionnel auxcapacités d’action sur la puissance de chauffage queleur laissent les concepteurs du système.Dans les logements chaque pièce de vie est équipéed’un thermostat d’ambiance, ce qui indique une maîtrisetotale de la production de chaleur. C’est vrai pour les mai-sons des Hauts-de-Feuilly car en plus de la pompe à cha-leur, le promoteur a fait installer des résistances électriquesdans les conduits afin de coller aux aspirations potentiellesdes acquéreurs de ces maisons haut de gamme. Il s’agitlà de débrider le système pour ne pas imposer de limitesde température et de permettre un réglage par pièce. Lechoix des températures de consigne se révèle alorstrès disparate en fonction du cycle de vie des habi-tants pour satisfaire leurs besoins thermiques variables.Un jeune couple positionne le thermostat à 19°C, unefamille avec enfant à 21°C, un couple de retraité à 22°C.La possibilité de surchauffer momentanément le logementà 24°C est appréciée notamment lors de l’arrivée d’unnourrisson.En apparence identique la situation des appartementsdu Patio Lumière est en fait très différente malgré la pré-sence de thermostat dans chaque pièce. Les habitants del’immeuble font le constat que le réglage sur le thermos-tat ne permet pas d’obtenir une température supérieure à20° C. La quantité de chaleur fournie est en effet limitéepar la température de consigne collective mais surtoutpar le dimensionnement au plus juste de l’installationUn thermostat dans chaque pièce au PatioleschantiersleroymerlinsourceDe 19°C à 24°C en hiver aux Hauts de Feuilly
  20. 20. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 20qui revient de fait à brider les thermostats. Étant donnéles restrictions imposées par la conception du sys-tème de chauffage, la présence de thermostats danschaque pièce confère à l’injonction paradoxale.Ces thermostats génèrent une illusion de pouvoir agir surla température, et donc une frustration des occupants.Alors qu’ils signifient des possibilités de réglage aux occu-pants, dans l’esprit des concepteurs ils servent surtout àtenir compte des apports internes.À la Cité de l’Environnement, le réglage des tempéra-tures s’effectue par l’intermédiaire d’un logiciel de gestiontechnique centralisée (GTC) qui permet une différenciationpar plateau. Théoriquement chaque entreprise désigne unréférent chargé d’ajuster la température mais en réalité lesoccupants s’en remettent au groupe de gestion du chauf-fage24car les règles d’utilisation restent floues et le logicieltrop complexe. Cette délégation de fait du réglage dela consigne hors de l’entreprise fait problème car l’in-confort des salariés est considéré comme contraireaux intérêts de l’entreprise. En effet, la température desbureaux fait partie des conditions de travail des salariésqui jouent sur leur motivation et le taux d’absentéisme etdonc in fine sur les performances économiques de l’entre-prise.Le processus d’accommodation à une autreforme de confortRéduire les comportements de chauffage au réglagede la consigne, c’est passer à côté des changements quipermettent aux occupants de s’adapter aux conditions deconfort des BBC. D’un point de vue sociologique, il fautregarder comment ces derniers transforment leur systèmede pratiques thermiques pour fabriquer une sensation24 Dans le cadre de la gestion participative de la Cité de l’Environ-nement, un groupe d’usagers appelé « cercle chauffage » supervisele fonctionnement de l’installation et les relations avec l’exploitant.de bien-être. Nos observations dans les BBC pion-niers mettent en lumière un processus d’accommo-dation c’est-à-dire d’adaptation des pratiques auxcontraintes techniques. Cette évolution des pratiquesn’est pas immédiate car elle demande un changement deshabitudes alimenté par des apprentissages. Ces dernierssont facilités par les compétences techniques des occu-pants, et passent moins par les consignes des profession-nels que par un schéma de type essai-erreur.Dans les logements, ce schéma est perceptible par latransformation des usages du chauffage. Les habitantsabandonnent progressivement les réduits de nuit ou encas d’absence constatant qu’il est très difficile de remonterrapidement la température. Dans la même logique, ils neforcent plus la consigne en cas de sensation de froid carils s’exposent ensuite à une surchauffe. La différenciationdes températures entre les pièces est aussi mise de côtécar le système ne permet pas de la maintenir. La fabrica-tion du confort passe ainsi d’une logique de produc-tion de chaleur à des pratiques de conservation et derécupération. Ce changement représente une véritablerévolution culturelle par rapport aux routines instituéesdepuis les 30 glorieuses. Les habitants valorisent alorsl’homogénéité des températures entre les pièces et au seind’une même pièce permise par l’isolation renforcée. Ils semontrent aussi plus attentifs à la gestion des sources dechaleur annexes au chauffage : l’ensoleillement ou encorele sèche-linge.En parallèle de la technique, ce sont les usages du corpsqui se transforment en particulier à travers l’évolution despratiques vestimentaires. Étant donné la stabilité des tem-pératures, les sensations de froid de la fin de journée sontcompensées par une couche de vêtement supplémentaire.Au-delà des habitudes individuelles, ces vêtements d’inté-rieurs semblent moins bien tolérés en appartement quandils sont imposés par les restrictions du système de chauf-fage. À la Cité, on voit se développer de nouvellesnormes vestimentaires dans certaines entreprisesoù la polaire vient remplacer le classique costume.Ce changement est conditionné par les prescriptions demanagers : certains font fabriquer des polaires siglées quideviennent un signe d’appartenance quand d’autres s’entiennent aux normes dominantes de bonne présentationprofessionnelle.La conservation de la chaleur nécessite de ne plus ouvrirles fenêtres en hiver comme le prévoient les hypothèsesde conception. Une partie des habitants abandonne tota-lement les pratiques d’aération se reposant sur l’efficacitédu système de ventilation qui a généralement fait l’objetd’une insistance des professionnels. Mais pour d’autres lerenoncement à la routine d’aération n’est que par-tiel car il est en contradiction avec les prescriptionshygiénistes des pouvoirs publics toujours d’actualité.leschantiersleroymerlinsourceLe contrôle centralisé des températures à la Cité
  21. 21. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 21Outre l’ouverture matinale des fenêtres dans les chambres,c’est la cuisine où ces pratiques se révèlent persistantesmalgré la présence d’un interrupteur de surventilation. Malconnu, ce dispositif est délaissé car lent et bruyant, sanscompter qu’il est concurrencé par les hottes qui font partiede l’équipement par défaut de la cuisine aménagée. À laCité, la suroccupation de certains bureaux par rapport auxhypothèses des concepteurs conduit à des pratiques d’aé-ration hivernale continue pour évacuer le « renfermé ».La compensation thermique par le « rebond »électriqueLe processus d’accommodation ne permet pas à tousles habitants de retrouver une situation de confort accep-table. L’utilisation d’un chauffage d’appoint permet alorsde s’autonomiser des contraintes techniques du bâtiment,ce qui provoque une consommation d’électricité assimi-lable à un effet rebond. L’utilisation de convecteursd’appoint dans les BBC n’est pas le fait d’occupantsisolés mais bien un phénomène collectif. Il concernela moitié des habitants interviewés au Patio Lumière, etplusieurs entreprises de la Cité y compris celles du réseaudes fondateurs. Tandis que dans les maisons des Hauts-de-Feuilly, les convecteurs ont directement été intégrés dans lesystème de chauffage par les concepteurs.Au Patio Lumière, l’utilisation des convecteurs per-met de contourner la limite de température imposée parle système collectif. Le promoteur a lui-même prêté desconvecteurs pour compenser les dysfonctionnements duchauffage lors de la première mise en chauffe. La déci-sion individuelle d’achat des convecteurs s’inscritdans un phénomène d’imitation entre voisins, qui luiconfère un caractère collectif légitimant ce qui est perçu apriori comme une transgression. Elle correspond toutefoisà une forme de repli individualiste puisqu’elle est associéeà une résignation vis-à-vis de l’amélioration des conditionsde chauffage collectif. La présence de ces convecteursexplique probablement l’écart de 270 % de la consomma-tion d’USE au m² mesuré entre les appartements lors de lacampagne de mesure.À la Cité, l’achat de convecteur est le fait des mana-gers soucieux des conditions de travail de leurs sala-riés et de l’image de l’entreprise. Une panne prolongéedéclenche par exemple l’achat de convecteurs pour unesalle de formation recevant un public extérieur à la Cité.L’utilisation des convecteurs est aussi tolérée pour les sala-riés qui vivent des situations d’inconfort persistant du faitde la position défavorable de leur bureau. Elle semble plusgénérale dans les entreprises dans lesquelles la polairen’est pas la norme, et dont les managers revendiquentl’individualisation du confort compte tenu de l’inertie dela gestion collective. Au niveau du bâtiment, cette pratiquereste une transgression qui provoque un discours de répro-bation des plus militants, ce qui aboutit à une dissimula-tion par l’entreprise.Dans les maisons des Hauts-de-Feuilly, les concep-teurs ont installé des convecteurs invisibles25dansle système de ventilation afin d’éviter le manque dechauffage. Or le problème que rencontrent les habitantsest plutôt une surchauffe involontaire des chambres dupremier étage alors que les besoins thermiques sont plusréduits dans cette pièce. Pour combattre cet inconfort ilsdélaissent le réglage des thermostats des chambres etcombinent différentes tactiques par la fermeture des brise-soleil en journée, des portes pour éviter l’effet de convec-tion, voire l’aération avant de se coucher. Alerté de cettesituation, l’industriel installe deux nouveaux modes deréglage tout aussi énergivores car ils impliquent encore lefonctionnement des résistances. Seul un usager expert par-vient à les neutraliser au niveau du tableau électrique afind’éviter toute surconsommation sans dégrader pour autantle confort.En définitive, la stratégie d’efficacité énergétique desconcepteurs pour le chauffage apparaît bien paradoxaledu point de vue des habitants. D’un côté, elle limite leursmarges de manœuvre sur le réglage de la chaleur four-nie par l’installation collective, ce qui provoque l’utilisa-tion de convecteurs beaucoup moins efficaces. De l’autre,les concepteurs eux-mêmes prescrivent l’utilisation deconvecteurs quand ils les intègrent au système ou quandils installent par défaut un sèche-serviettes dans les sallesde bains. La focalisation sur la réduction des consom-mations de chauffage peut s’avérer contre-produc-tive en pratique quand elle aboutit à un rebond desconsommations électriques. Il faut toutefois relativiserl’impact de ces effets pervers sur la performance in vivo,25 Il s’agit de résistances électriques placées à l’entrée de chaqueconduit de ventilation qui fonctionnent en couplage avec la pompe àchaleur plus économe.leschantiersleroymerlinsourceL’interrupteur de surventilation dans la cuisine
  22. 22. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 22car l’usage des convecteurs en collectif reste ponctuel etles factures électriques des maisons sont faibles.DE LA POSSIBILITÉ D’UN CONFORT D’ÉTÉENTIÈREMENT « PASSIF »Un pari réussi malgré quelques points noirsLe confort d’été est un point particulièrement délicatdans la conception des BBC qui sont d’abord optimisés envue de réduire les consommations de chauffage. L’isolationrenforcée peut créer un effet bouteille thermos d’accumu-lation de chaleur, d’autant plus fort dans les bâtiments pas-sifs qui comportent de grandes surfaces vitrées maximisantles apports solaires. Avant même de parler d’usage, il y aune contradiction dans la conception entre les prin-cipes d’efficacité énergétique en hiver et le maintiendu confort en été. Les trois bâtiments sont en plus situésdans le sud-est de la France, à Grenoble et dans la régionLyonnaise où les températures et l’ensoleillement sont plusélevés que la moyenne nationale.Sur ces BBC pionniers, les concepteurs ont fait le paridu confort passif c’est-à-dire qu’ils n’ont pas installé desystème de climatisation, même si certains bâtiments sontéquipés d’un rafraîchissement en cas de canicule. Ce n’estpas le cas du Patio Lumière alors que les autres immeublesdu quartier de Bonne en sont équipés. À la Cité, l’absencede climatisation serait le premier motif de surprise devisiteurs. Dans les maisons des Hauts-de-Feuilly, le choixd’un système réversible correspond surtout à la logiquecommerciale du promoteur. L’atteinte des conditionsde confort standard en été26repose presque entière-ment sur le comportement des occupants, et notam-26 Les normes techniques actuelles considèrent qu’un bâtimentest confortable en été si la durée pendant laquelle sa températuren’excède pas 28 C° est inférieure à 40 heures.ment la bonne utilisation des brise-soleil et des fenêtres.En partie imposés par les ambitions énergétiques, ces choixde conception font donc porter le risque sur le confort plusque sur les performances in vivo.Le pari des concepteurs semble relevé car les usagersexpriment une satisfaction générale à propos duconfort d’été. Dans les logements, les habitants l’appré-cient à partir de la différence de température ressentie lorsdu passage de l’extérieur à l’intérieur, « entre 6 et 8°C »,beaucoup plus sensible que dans le parc ancien. Ce moded’évaluation subjectif du confort d’été valide le modèletechnique du « confort adaptatif »27de plus en plus uti-lisé par les bureaux d’études thermiques. Loin de dénoncerl’absence de climatisation, considérée comme superflue,les habitants valorisent le système moins puissant durafraîchissement. Ce bilan positif est également valablepour la Cité où les plaintes pour inconfort estival sontquasi inexistantes. Il est aussi confirmé par les résultats descampagnes de mesure qui font apparaître des tempéra-tures presque toujours conformes aux objectifs techniquesde confort sauf sur certains appartements qui présententdes écarts importants par rapport au 28°C.En effet, ce satisfecit général sur le confort d’été est ànuancer compte tenu de l’existence d’espaces surchauffés,toutefois moins répandus que les lieux de sous-chauffageen hiver. Ces points noirs s’expliquent par des facteurs tech-27 CAZEAUX Lauréna, Étude technique et sociale du confort d’étédans l’habitat, Vers une approche « soft-tech », Mémoire de find’étude, MORAIN Marine (dir.), ENTPE, 28 septembre 2012.leschantiersleroymerlinsourceDes apports internes redoublés dans le bureau fournaiseLes sèches serviettes par défaut
  23. 23. SOMMAIRELes conditions sociales et organisationnelles d’une performance énergétique in vivo dans les bâtiments neufs / SYNTHÈSE / avril 2013 / page 23niques inverses à ceux de l’hiver (orientation, étage) éta-blissant une péréquation thermique saisonnière au niveaudu bâtiment. À côté des variables techniques, cer-taines modalités d’occupation des locaux renforcentles risques d’inconfort estival. Au Patio Lumière, lesseuls enquêtés à se plaindre sont des retraités ayant vécuune mobilité géographique depuis une région du Nord.À la Cité, notre enquête a mis le doigt sur un « bureaufournaise » qui cumule des paramètres défavorables dontla suroccupation et le suréquipement électrique générantdes apports internes bien supérieurs aux hypothèses deconception. Dans ces cas limites, le processus d’accommo-dation par les usages n’est pas suffisant pour atteindre unconfort acceptable.La difficile routinisation des pratiquesdu confort passifL’expression de « confort passif » est trompeusecar il repose en réalité sur une gestion active desouvrants et des masques par les usagers. Les concep-teurs préconisent la fermeture diurne et l’aération noc-turne qui sont généralement relayées sous la forme deconsignes orales et/ou écrites à l’entrée dans les lieux. Cesconsignes sont présentées sur le mode de l’évidence parles professionnels alors que leur appropriation passe parun long processus d’apprentissage. Il est progressif car lesusagers commencent d’abord par faire des erreurs, mêmeles plus experts. Il est aussi fastidieux car il demande àchanger des habitudes acquises et à routiniser de nou-velles pratiques. Mais surtout la connaissance des bonnespratiques ne débouche pas mécaniquement sur une miseen application à la lettre car les occupants sont confrontésà des contraintes qui demandent des adaptations.La fermeture diurne des volets pour bloquer les apportssolaires est sans doute la pratique la plus systématique. Enmaison celle-ci se double d’une logique de protection dudomicile, à la fois sa sécurisation mais aussi la préserva-tion de l’intimité. L’occultation est aussi facilitée pour lesactifs absents la journée, en revanche chez les retraités lefait de « vivre dans le noir » peut provoquer un sentimentd’enfermement qui détourne de cette pratique. Pour lestravailleurs de la Cité, le manque de lumière naturelle peutaussi créer un inconfort. Certains modèles de masquepermettent de contourner ce syndrome du bunker,comme les brise-soleil orientables de la Cité ou desHauts-de-Feuilly mais pas les volets du Patio Lumière dontles ouvertures ne sont, en plus, pas systématiquementéquipées.La consigne de fermeture diurne implique également lemaintien des fenêtres fermées afin d’éviter l’entrée d’airchaud. Cette pratique est mise en œuvre en cas d’absencemais les usagers présents en journée sont nombreuxà privilégier la tactique du courant d’air en utilisant lafonction oscillo-battante des fenêtres. Celle-ci pourrait êtreinterprétée comme une erreur mais la circulation d’air surla peau provoque bien une sensation de rafraîchissement àcondition que sa température ne soit pas trop élevée. C’estd’ailleurs le principe de climatisation du hall de la Citédont les usagers exploitent la fraîcheur en laissant la portedu bureau ouverte. Dans les logements, la fermeture desfenêtres donnant sur le jardin apparaît difficile, tant il jouele rôle de pièce de vie à part entière en été.L’autre consigne donnée aux habitants est de pratiquerl’aération nocturne afin d’évacuer la chaleur accumulée enjournée. L’application de cette surventilation nocturnese heurte à des logiques contradictoires qui amènentles habitants se tourner vers des compromis : ferme-ture des volets, aération matinale ou en soirée. Laisser lesfenêtres ouvertes la nuit n’est pas toujours compatibleavec les préoccupations sécuritaires, celles des entreprisesqui installent par ailleurs des systèmes d’alarmes, commecelles des habitants du Patio Lumière dont certains ont déjàété victimes de cambriolage. Dans les logements, les bruitsémanant de l’extérieur peuvent perturber le sommeil, quece soit ceux de la ville ou ceux de la nature comme lescroassements des crapauds des mares des Hauts-de-Feuilly.leschantiersleroymerlinsourceLes brise-soleils orientablesRond point contigu au lotissement

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