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La Magie
            Dans l’Inde antique
                           Victor Henry




              Éditions Virtuelles Indes Réunionnaises - 2012
                            Indes réunionnaises
Le portail des cultures indiennes de la Réunion, de l’Inde et de la diaspora
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Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marc Simonet, ancien
                     professeur des Universités, bénévole.
                       Courriel: jmsimonet@wanadoo.fr

                                À partir du livre de
                                  Victor Henry
                                   (1850-1907)
Professeur de sanscrit et de grammaire comparée des langues indo-européennes
                              à l’Université de Paris

                              La Magie
                          dans l’Inde antique



                             Nouvelle Edition
                    Éditions Ernest Leroux, Paris, 1909.

      « Une année d’enseignement védique à la Sorbonne (1901-1902) »
Table des matières

Préface

Note bibliographique

Introduction

Chapitre Ier. — Notions générales sur la magie hindoue
§ ler — L’Atharva-Véda
§ 2. — Le Kauçika-Sûtra
§ 3. — Les bénéficiaires de la magie
§ 4. — Les opérateurs
§ 5. — Les opérations
§ 6. — Les ingrédients et accessoires

Chapitre II. — La divination
§ 1er — Divination générale
§ 2. — Les épousailles et la postérité
§ 3. — La prévision du temps
§ 4. — L’issue d’un combat
§ 5. — Retrouver un objet perdu
§ 6. — Divination simulée

Chapitre III. — Charmes de longue vie
§ 1er — Sacrements
§ 2. — Autres cérémonies
§ 3. — Amulettes

Chapitre IV. — Charmes de prospérité
§ 1er — La maison
§ 2. — Le feu et l’eau
§ 3. — Le bétail
§ 4. — L’agriculture
§ 5. — Les voyages et le commerce
§ 6. — Le jeu

Chapitre V. — Charmes sexuels
§ 1er — L’amour et le mariage
§ 2. — Les rivalités
§ 3. — La constance
§ 4. — Les réconciliations
§ 5. — La virilité
§ 6. — La fécondité et la postérité mâle
§ 7. — La grossesse et l’accouchement

Chapitre VI. — Rites de la vie publique
§ 1er — En paix
§ 2. — En guerre

Chapitre VII. — Rites antidémoniaques
§ 1er — Nirrti
§ 2. — La plèble démoniaque
§ 3. — Exorcismes par représailles
§ 4. — Autres exorcismes

Chapitre VIII. — Charmes curatifs
§ 1er — La fièvre
§ 2. — Les vers intestinaux
§ 3. — Les affections cutanées
§ 4. — Les blessures et l’hémorrhagie
§ 5. — Les effets du venin
§ 6. — Les affections héréditaires ou chroniques
§ 7. — Cas divers

Chapitre IX. — Rites expiatoires

Chapitre X. — Rites de magie noire
§ 1er — La liturgie démoniaque
§ 2. — L’imprécation pure et simple
§ 3. — Les envoûtements
§ 4. — Autres ensorcellements
§ 5. — Le serment

Conclusion
§ 1er — Magie et mythe
§ 2. — Magie et religion
§ 3. — Magie et science

Additions et corrections
Préface




Retour à la Table des Matières


Ne pas croire à la magie n’est point une raison de la dédaigner. Elle a tenu, dans la
constitution des sociétés primitives et dans le développement même de l’esprit
humain, une place dont tous à peu près sont d’accord et que d’aucuns seraient plu-
tôt portés à surfaire qu’à ravaler. Dans ce livre, résumé d’une année
d’enseignement védique à la Sorbonne (1901-1902), je ne pouvais prétendre ap-
porter à la sociologie que le résultat de l’une des enquêtes partielles sur lesquelles
elle fondera ses conclusions futures ; et aussi me suis-je interdit toute digression
que mon titre ne justifiât. Peut-être me sera-t-il permis d’en dépasser quelque peu
les limites en avant-propos, ne fût-ce qu’à dessein de les mieux préciser, de mon-
trer, veux-je dire, par combien de points elles confinent à la mentalité de notre
race, par combien peu à celle du sauvage-type, récent produit d’une généralisation
séduisante et périlleuse.

pVILe XIXe siècle, incomparablement ; plus qu’aucun de ses devanciers, aura bien
mérité de l’histoire : de celle des faits, par l’exhumation des civilisations dispa-
rues ; de celle des idées et des institutions, par l’avènement tardif du sens histori-
que, dont la philosophie du XVIIIe est encore si extraordinairement à court. Et les
deux progrès, sans aucun doute, sont connexes : si l’on a compris qu’un état men-
tal ou social est nécessairement conditionné par l’état mental ou social qui l’a pré-
cédé, celui-ci, par son antécédent, et ainsi en remontant toujours jusqu’à la barba-
rie la plus lointaine qu’il nous soit donné d’atteindre ; que dès lors rien n’est indif-
férent du passé de l’humanité à qui tente de s’expliquer son présent et d’augurer
de son avenir ; si, en un mot, l’on voit poindre à l’horizon l’espoir d’une sociolo-
gie rationnelle et scientifique, que l’antiquité n’a jamais pu concevoir, on le doit,
en grande partie, à ce recul qui lui a manqué, aux documents de toute sorte qu’elle
nous a légués d’elle-même, et surtout à ceux que nous avons arrachés à la profon-
deur de ses tombes. Sous le sol de l’Égypte et de l’Assyrie dormaient d’immenses
archives, insoupçonnées durant des milliers d’ans : elles nous ont appris à ne plus
dater d’hier la vie intellectuelle et morale dont nous vivons ; car nous avons re-
trouvé, chez ces hommes d’autrefois, pVII non seulement nos infirmités matérielles,
les victoires et les révolutions sanglantes et inutiles, — ce dont nous nous serions
bien doutés sans l’apprendre d’eux, — mais, — ce qui est autrement suggestif à
quiconque ne vit pas seulement de pain, — nos aspirations et nos terreurs, nos su-
perstitions et notre religiosité, les rudiments de nos sciences et l’écho anticipé des
idées dont nous sommes fiers. A la navrante bouffonnerie d’un Voltaire, à
l’optimisme grotesque d’un Rousseau, la voix des morts a imposé silence : on
aperçoit l’homme tel qu’il est, tel qu’il fut et sera toujours, misérable et grand,
courbé sous la servitude de la mort dont seul parmi les vivants il a conscience,
mais vaguement conscient aussi de l’éternité de cet univers dont il est une par-
celle ; l’on entre en communion avec le lent effort des générations innombrables
qui a élargi son cœur et son cerveau, l’on se sent le semblable et le frère du
contemporain des âges fabuleux où du creux des bois ajustés jaillissait le génie
protecteur du foyer, et l’on se prend à aimer les dieux qu’adorèrent nos pères, la
religion qui les couva de son aile, la magie qui la première les releva des souffran-
ces de la vie par la dignité de la pensée.

Au nombre des récentes découvertes qui de proche en proche amenèrent l’homme
à se mieux pVIII connaître, il faut compter, bien qu’effectuée dans des conditions
très différentes, celle de l’Inde antique 1. Ici il n’a point fallu déterrer ce qui gisait
    à fleur de sol, mais simplement s’en aviser, ce qui n’exige parfois guère moins de
    pénétration. Abritée derrière ses hautes montagnes, et entourée d’une mer peu
    sûre, dont les caboteurs phéniciens n’affrontaient pas volontiers les longs dé-
    tours 2, l’Inde a fermenté sous son ciel torride, comme une cuve étanche, sans rien
    emprunter à l’Europe et sans rien lui donner. Sans doute, il est difficile de croire
    qu’un Pythagore pour sa doctrine de la métempsycose, un Platon pour son mo-
    nisme idéaliste, ne lui soient redevables d’aucun apport ; mais, en tout état de
    cause, ils n’en ont pas eu le moindre soupçon, et c’est par infiltration latente que
    sa philosophie est parvenue jusqu’à eux. Plus tard, avec Alexandre, l’hellénisme
    envahit la Péninsule : il y créa même des royaumes éphémères, où se fondirent les
    deux pIX civilisations, et les écrits hindous de ce temps nous montrent les conqué-
    rants occidentaux empressés à se mettre à l’école de la sagesse hindoue ; mais,
    soit que ceux-ci n’en voulussent point convenir, soit que leurs devoirs d’élèves
    aient été perdus, les renseignements qu’ils fournirent sur l’Inde à leurs compatrio-
    tes d’Europe se réduisent quelques anecdotes éparses, pittoresques et suspectes. Et
    bientôt cette maigre source tarit ; car les Parthes s’interposent entre ces deux tron-




1
    C’est vers la fin du XVIIIe siècle, on le sait, que quelques savants missionnaires jésuites révélèrent à l’Europe la
    langue sacrée de l’Inde et ses curieuses affinités avec le grec. La remarque en avait déjà été faite 150 ans plus tôt
    par un voyageur hollandais ; mais nul n’avait pris souci de la vérifier.
2
    Ce n’est qu’au moyen âge que l’observation du phénomène des moussons par les navigateurs arabes permit
    d’abréger de plus de moitié le trajet de Bâb-el-Mandeb au Malabar, en même temps que d’éviter le voisinage du lit-
    toral, beaucoup plus perfide que la haute mer.
çons inégaux du monde hellénique, les Grecs de l’Indus se noient dans le flot in-
digène, et recommence pour l’Inde une phase d’isolement de vingt siècles, qui a
fini de nos jours.

Cette période, à son tour, se subdivise en deux moitiés : durant la première, l’Inde
n’a envoyé à l’Europe que des épices, par les marchés de Byzance et
d’Alexandrie, et l’idée n’a pu venir à personne de lui demander autre chose ; à
partir de l’invasion musulmane, elle a, par l’intermédiaire des Arabes, faiblement
rayonné au dehors ; mais, là encore, ceux qui ont reçu ses bienfaits ne s’en sont
point doutés, à preuve l’innocente ingratitude qui nous voile, sous le nom de chif-
fres arabes, l’inestimable merveille graphique de la numération. Lorsque, à la fin
du XVe siècle, les Portugais eurent trouvé la route de mer, quand les Hollandais
leur disputèrent pX l’empire de l’Orient, où Français et Anglais ne tardèrent pas à
entrer en lice, à tous ces conquérants successifs l’Inde ne fut qu’une proie. Ainsi
advint-il que les brahmanes, jaloux de leur science sainte, la purent garder pour
eux, jusqu’au jour où l’on soupçonna que ces quasi-antipodes étaient des frères de
race et que leurs vieux livres contenaient la clef des langues qui avaient fait
l’éducation littéraire de l’Occident.

Cette constatation, pour tardive qu’elle fût, est venue, disons-le, à son heure, et
l’on doit à peine regretter qu’elle n’ait pas émergé plus tôt. Ni l’antiquité, ni
même l’érudite Renaissance, si elle avait eu l’occasion de la formuler, n’était en
    mesure d’en tirer parti ; il leur manquait précisément ce sens et cette méthode his-
    torique sans lesquels les faits ne sont que des faits. A supposer le plus grand génie
    philosophique de la Grèce aux prises avec le sanscrit, le Cratyle nous apprend as-
    sez à quoi il y eût trouvé matière : jeux de mots ingénieux ou bizarres, spécula-
    tions à perte d’haleine sur une étymologie imaginaire, spirituelles ironies portant à
    faux, tout enfin, excepté une vue juste de l’affinité de deux langues et du secours
    qu’elle offre à l’analyse du langage humain 3. Il est surprenant à quel degré les pXI
    Grecs, dont la langue comportait plusieurs dialectes littéraires, sans parler des au-
    tres, et les Latins, qui savaient plus ou moins le sabin, l’osque et l’ombrien, sont
    restés fermés à toute méthode saine et féconde de comparaison linguistique, bor-
    nant leurs rapprochements à quelques curiosités piquantes ou futiles, mais tou-
    jours arbitrairement triées, sans cohésion ni plan. Si le sanscrit ne nous fût parve-
    nu qu’à travers l’antiquité classique, les coupes sombres qu’elle y eût pratiquées
    n’en auraient laissé qu’une image irrémédiablement faussée, d’où tout au moins
    ne se seraient dégagées qu’à grand’peine sa généalogie et celle de ses congénères.
    Le terrain était vierge, il n’a point fallu démolir pour construire : aussi la construc-
    tion fut-elle rapide ; et, comme la relation généalogique était indispensable à une




3
    Mais plutôt il est infiniment probable que Platon eût dédaigné le juron de ces barbares lointains, ou n’eût fait que
    l’opposer au verbe des Hellènes, comme un spécimen du langage de ceux qui ne sauraient parler (φάναι) et ne sont
    capables que d’émettre des sons (φθέγγεςθαι).
saine appréciation de la filiale intellectuelle, celle-ci non plus ne se fit pas long-
temps attendre.

Ce n’est pas qu’elle ne fût troublée dès l’abord par un nouveau préjugé, de prove-
nance hindoue celui-là : l’extrême antiquité que les brahmanes assignaient à leur
langue la fit prendre pour un ancêtre direct des nôtres ; et maintenant encore pXII on
entend souvent dire, si heureusement on ne le lit plus guère, que le grec et le latin
sont « dérivés » du sanscrit. Mais cette énorme erreur n’a tenu que bien peu, le
temps seulement d’inspirer à ceux qui la propagèrent un redoublement
d’enthousiasme pour les doctrines de ceux qu’ils crurent leurs pères naturels au-
tant que spirituels. Tout fut bientôt remis au point : l’on sut que le sanscrit n’est
qu’une maîtresse branche, non la souche elle-même ; on fixa la situation respec-
tive des autres grands rameaux, grec, italique, celte, germain et slave ; on restitua
par induction la souche perdue, désignée sous le nom conventionnel d’« indo-
européen commun » ; voire l’on s’efforça de déterminer la position géographique
qu’avait occupée, en Europe, en Asie ou sur les confins des deux continents, le
petit groupe ethnique qui parlait cette langue, la peuplade particulièrement bien
douée au double point de vue de la vigueur et de l’intelligence, qui a fini par cou-
vrir de ses descendants le tiers de l’Asie, l’Europe et l’Amérique tout entières. La
question de l’habitat primitif des Indo-Européens ne doit pas nous arrêter : elle
semble insoluble, et en tout cas elle est parfaitement indifférente à l’histoire de
leur langue et de leurs idées. Tout ce qu’on en peut affirmer avec certitude est
aussi tout ce qui en importe aux lecteurs du présent pXIII livre : les premiers émi-
grants qui de là s’épandirent vers le sud-est se surnommaient eux-mêmes les
Aryas, « les nobles » ; ils peuplèrent d’abord le plateau éranien, la Perse actuelle,
d’où certains d’entre eux, beaucoup plus tard, pénétrèrent dans l’Inde par les hau-
tes vallées de l’Indus et de ses affluents.

Les Aryas qui parlaient le dialecte d’où est issue la langue des Védas, et ceux dont
les idiomes sont devenus le zend, le parsi, le persan et l’afghan, constituèrent donc
fort longtemps une sous-unité, dite indo-éranienne, séparée de bonne heure de la
grande unité proethnique : de là vient qu’ils ont entre eux tant de traits communs ;
de là, que leurs deux religions, tout antagonistes qu’elles se targuent d’être, — à
ce point que les dieux des uns sont les démons des autres, et réciproquement, —
procèdent d’un seul et même fond d’idées, qui se laisse assez aisément rétablir.
Caractère sacré du feu, l’être pur par excellence ; adoration du soleil, à demi dé-
guisé, mais presque toujours reconnaissable, sous diverses hypostases ; mythes où
sa gloire éclate dans un mélange confus d’attributs empruntés à la fougue du dieu
des orages : tels sont, dans les grandes lignes, les symboles à peine altérés d’où
sortirent, à des époques différentes, le polythéisme touffu de l’Inde védique et le
spiritualisme pXIV presque monothéiste de Zoroastre. A plus forte raison se sont-ils
épanouis tous deux sur un corps de traditions magiques déjà complexe et forte-
ment constitué ; car, si l’on a pu dire sans exagération, du moins à un certain point
de vue, que le sacrifice védique n’est, d’un bout à l’autre, qu’un inextricable ré-
seau de conjurations et de charmes, les livres de l’Avesta, d’autre part, malgré leur
légitime prétention à la spiritualité, foisonnent de semblables pratiques, et c’est,
on le sait bien, le nom de leurs docteurs qui, passant par l’intermédiaire du grec, a
fourni à toutes les nations occidentales le nom de la magie elle-même et ses nom-
breux dérivés.

Il ne s’ensuit pas, naturellement, qu’un document védique sur la magie vaille tel
quel pour l’avestisme, ni surtout pour la reconstitution de la sorcellerie indo-
européenne. A l’époque où nous surprenons leur langue, la scission s’est depuis
longtemps accomplie entre les Aryas et leurs frères de l’Occident on ne saurait ju-
ger de ceux-ci par ceux-là ; mais on peut, par le témoignage de tous, juger de leur
commun ancêtre, puisque leurs idiomes comparés nous sont garants irréfragables
de ce qu’ils ont su nommer et, par conséquent, connu dans leur plus ancien habi-
tat. Sachons donc en bref ce que raconte d’eux, non quelque chronique menteuse,
mais le pXV propre souffle de leur bouche, à tout jamais éteint et toujours vivant.
Ce n’étaient point des sauvages vulgaires : ils avaient poussé assez loin la ré-
    flexion et les arts. Ils comptaient jusqu’à cent, à coup sûr, probablement jusqu’à
    mille et par delà, ce qui implique la possession de vastes troupeaux ; car on ne
    voit guère à quoi pouvait servir, sans cela, une numération aussi étendue. Ils
    avaient en effet domestiqué le cheval, que toutefois ils ne montaient pas, le bœuf,
    qui traînait leurs lourds chariots à roues, le mouton dont ils savaient traiter la
    laine. Le lait des vaches et la viande des bestiaux faisaient le fond de leur alimen-
    tation. Ils y joignaient les produits de leur chasse, et quelques fruits, fournis par la
    cueillette, sinon par une culture au moins rudimentaire. La nomenclature agricole
    est presque ignorée de leur langue, et le nom du joug, universellement répandu, ne
    prouve pas qu’ils aient conduit la charrue ; mais ils devaient semer, pour les mul-
    tiplier, les graines de certains végétaux, notamment celles d’une céréale qu’on
    peut sans trop d’invraisemblance identifier à notre orge. Ils ne connaissaient pas
    la vigne et ne pétrissaient point de pain.

    Leur industrie était celle de nombre de tribus pastorales de l’un et de l’autre conti-
    nent. Ils pXVI travaillaient la glaise et la façonnaient à la main sans tour à potier 4.
    Ils en élevaient des remparts pour se soustraire aux assauts des bêtes fauves et des
    clans ennemis. Ils filaient et entrelaçaient les fibres animales ou végétales, ou cou-




4
    Ceci résulte, nommément, du rituel védique de la confection du pot du pravargya (cf. infra p. 264), cérémonie
    semi-magique englobée dans le culte officiel : cette marmite d’argile doit être façonnée à la main. Or, les Hindous
    védiques connaissaient parfaitement l’usage du tour à potier ; mais on sait à quel point la liturgie, en tous pays, est
    conservatrice des vieux us. Cf. aussi la note suivante.
saient des peaux pour se vêtir ; car ils vivaient sous un climat froid à brusques al-
    ternances. Ils abattaient les arbres et en équarrissaient les troncs, pour se bâtir des
    abris de planches et de rondins plus sûrs et plus durables que les simples tentes ou
    huttes de feuillée. Dans ces demeures, une place d’honneur était réservée au foyer
    où couvait en permanence le feu domestique, attisé de temps à autre : on savait le
    produire par friction ; mais, comme la manœuvre du tourniquet était longue et pé-
    nible, on préférait le conserver une fois produit ; et c’était un devoir religieux,
    peut-être le premier qui s’imposa à la conscience de l’Indo-Européen, de ne le
    point laisser éteindre. Ce feu ne servait guère au travail des métaux, d’ailleurs in-
    connus pour la plupart : le seul attesté par le vocabulaire est un métal vil et dur,
    dont on pXVII fabriquait des outils et des armes : si c’était du cuivre, ce pouvait être
    du cuivre natif ; si du bronze ou — bien moins probablement — du fer 5, ils se le
    procuraient par voie d’échange ; car le trafic leur est familier, et ils ont des mots
    pour « vendre » et « acheter ».

    Les noms de parenté, qu’ils nous ont transmis supposent des liens de famille éten-
    dus et bien organisés, au moins dans la lignée mâle : car, non seulement ils
    avaient fort dépassé la phase du prétendu « matriarcat » primitif, — si tant est




5
    Le fer est en abomination à plusieurs liturgies indo-européennes : à une époque ou il a passé dans l’usage quoti-
    dien, on égorge encore les victimes avec un couteau de bronze, et le flamine romain s’interdit même de se raser au-
    trement. Plus archaïque encore, la circoncision sémitique se fait avec une lame de pierre, — Sur ces questions
    d’archéologie préhistorique, on trouvera le informations les plus sûres dans : O. Schrader, Reallexikon der Indo-
    germanischen Altertumskunde, p. 173 sqq., 488 sqq. et passim.
qu’ils l’eussent jamais traversée, — mais même tout s’accorde à indiquer un état
    social où la femme entrait dans la famille de son mari, et où celui-ci n’avait avec
    celle de sa femme que des rapports d’amitié, sans parenté définie 6. Bien entendu,
    ils n’avaient point de villes, mais de grands villages très peu agglomérés et, de
    distance en distance, quelques enceintes fortifiées, pXVIII où ils abritaient, en cas
    d’alerte, leurs bestiaux et leur provende. Ces communautés obéissaient à un chef,
    puis formaient entre elles des ligues plus ou moins stables, sous la conduite d’un
    « dirigeant » électif, dont le nom (*rêg ou *rêgô) s’est perpétué dans celui de nos
    rois actuels. Il n’est pas sûr qu’à cette autorité centrale ait été confié le soin de
    rendre une justice, même sommaire : les conflits entre particuliers se résolvaient
    d’habitude par la force, créant entre les familles des dettes de sang et de longues
    séries de vendette, comme on en constate encore chez tant de semi-civilisés ; tou-
    tefois, le serment, en tant qu’acte magique, solennel et religieux, et l’ordalie, dont
    la trace se retrouve dans presque tous les groupes ethniques, plus particulièrement
    dans l’Inde et en Germanie 7, dénouaient certains procès sans effusion de sang, et
    annonçaient l’avènement d’un semblant de droit privé, placé sous la protection
    d’une divinité omnisciente, ennemie-née de la rapine et du mensonge.

    Cette divinité suprême, comment la nommait-on ? Un nom, du moins, auguste en-
    tre tous, a survécu un peu partout, attestant l’adoration du Ciel père de tous les




6
    A. Meillet, Introduction à l’étude comparative des Langues Indo-européennes, p. 357 ; O. Schrader, op. cit. p. 132.
7
    Cf. infra, p. 100, n. 3, et p. 235.
êtres 8, Ζεὺς πατρή Iuppiter, pXIX en sanscrit Dyaus pitâ. De ce que celte identité
     est frappante et unanime, on a abusé récemment, par une équivoque naïve ou trop
     habile, pour soutenir qu’elle est la seule et faire table rase des autres rapproche-
     ments de mythologie comparée qui tendraient à prouver l’existence d’une religion
     indo-européenne. Eu réalité, les ressemblances s’étendent au panthéon presque
     tout entier, à condition qu’on ne les exige pas strictement littérales 9, et que l’on
     sache se contenter de l’approximation de probabilité que le bon sens affirme équi-
     valoir à une certitude : ici, les mots coïncident, et non les faits ; là, les faits sans
     les mots ; mais ne serait-ce pas miracle, si faits et mots fussent restés intacts, à
     travers tant de siècles d’aperception confuse et de transmission purement orale ?
     Les Gandharvas de l’Inde sont assez différents des Centaures de la Grèce ; mais
     leurs noms les apparentent, et un trait spécifique qui leur est commun, leur in-
     continence brutale, jette dans la balance un poids décisif. Le nom sanscrit du feu
     (Agni) ne se retrouve que dans deux autres domaines, en latin et en slave, et pXX
     c’est dans l’Inde seulement que le feu est adoré sous ce nom 10 : refusera-t-on
     pourtant de reconnaître ce même culte, sous prétexte que les Latins l’adressent à




8
     Je n’ose pas encore écrire, pour ce temps reculé : « du Ciel qui voit tout », cf. infra p. 254 ; car il se peut que cette
     idée ne soit née que plus tard ; mais elle est assez simple pour s’être de bonne heure présentée tout naturellement à
     l’esprit.
9
     Si elles l’étaient, elles seraient plus suspectes, car un accord aussi servile aurait grandes chances de ne procéder que
     d’emprunt. Voir ce qui suit.
10
     Toutefois aussi chez quelques Salves païens, à une époque aussi tardive que celle de Jérôme de Prague : Schrader.
     p. 674.
une déesse qu’ils nomment Vesta ? Qu’importe même qu’éventuellement les
     noms diffèrent du tout au tout ? Les Cavaliers jumeaux des Védas (Açvins), Cas-
     tor et Pollux en Grèce, les Alcis de Germanie, les Fils de Dieu du folklore lithua-
     nien forment partout un couple lumineux et tutélaire, partout identique à lui-même
     sous les appellations variables dont le caprice des conteurs s’est plu à le décorer :
     et, si l’on ne sait au juste ce que les Indo-Européens se sont représenté sous cette
     incarnation, personne ne conteste sérieusement qu’elle n’ait été indo-européenne.

     On multiplierait à plaisir ces concordances, discutables si on les prend chacune à
     part, mais inébranlables en tant qu’elles font masse, et d’authenticité garantie par
     leur caractère même incomplet et fluide. Tel groupe ethnique a oublié la moitié du
     mythe ; tel autre, l’autre moitié ; et les deux récits se raccordent, comme deux
     fragments de papyrus dont s’ajustent les plis et les dentelures : il n’en serait pas
     ainsi, si l’un des pXXI groupes l’avait bonnement emprunté à l’autre, alors même
     que matériellement un tel emprunt semblerait possible. C’est le cas de maintes lé-
     gendes, trop pareilles pour qu’on les sépare, trop peu pour qu’on songe à quelque
     transmission artificielle, invraisemblable, d’ailleurs, de l’Inde, à la Grèce : le hé-
     ros qui dote les hellènes des bienfaits du feu s’appelle Προµηθεύς ; avec un pré-
     fixe en plus, c’est lettre pour lettre le nom du roi Mâthava, qui transporte dans sa
     bouche Agni Vaiçvânara dans la poussée des Aryas vers les plaines de l’Orient 11.
     Et ce feu, choyé et révéré, l’on vient de voir que son entretien journalier revêt déjà




11
     Çatapatha-Brâhmana, I, 4, 1, 10.
l’aspect d’un humble cuite, qui ira se développant ultérieurement en puissantes
     institutions sacerdotales si, comme on ne peut guère se défendre de le croire, il y
     avait dès lors, au, dessus des feux privés, un « feu du clan » entretenu au profit de
     la communauté, sera-t-il outré de parler d’une religion du feu, de ses rites, ou
     même de ses prêtres ?

     Ceux-ci, thaumaturges, médecins et devins, magiciens en un mot 12, ne nous lais-
     sent pas non plus ignorer leur existence préhistorique 13. Le mot pXXII latin flãmen
     paraît le même que le sanscrit brahmân, et aucun des deux ne se rattache par un
     lien perceptible à une racine respectivement latine ou sanscrite : il est donc à peu
     près impossible qu’ils soient nés à part dans chacune des deux langues, et l’on
     doit admettre qu’ils y constituent un legs du passé commun, en d’autres termes,
     que certaines tribus indo-européennes au moins appelaient leur sorcier
     *bhlaghmên — révérence parler — ou quelque chose d’approchant. Tel autre ac-




12
     Cf. infra p. 22 sq. et 36 sq.
13
     Il est bien vrai que, pour l’époque indo-européenne, tout donne à penser que le père de famille était à lui-même son
     propre prêtre domestique (cf. infra p. 4 et 261), et que, par voie de conséquence, le chef du clan, le roi remplissait
     les fonction du sacerdoce au nom des intérêts publics, fonctions qu’il a gardées et même remarquablement ampli-
     fiées dans certains milieux sociaux : A. Moret, Caractère religieux de la Royauté Pharaonique, p. 1 sq. Mais, dès
     cette époque également, il y avait sans aucun doute des gens, des familles, qui passaient pour posséder par tradition
     des formules, des charmes et des prières d’une efficacité considérable, toute-puissante, et leur intervention, pour
     n’être jamais obligatoire, n’en était pas moins requise et largement rétribuée dans les grandes occasions. Cf. Schra-
     der op. cit., p. 640. On ne peut donc dire qu’il n’y eût point de prêtres, à moins de faire sacerdoce synonyme de
     monopole : ce qui serait un inadmissible anachronisme.
cord est plus original encore. On connaît la qualification étrange du grand prêtre
romain (pontu-fex), qui fait que, si l’histoire ne définissait ses attributs, on le
prendrait sans hésiter pour un ingénieur en chef des ponts-et-chaussées. Or, les
Védas ont une épithète pathi-krt « qui fait le chemin », spécifiquement pXXIII appli-
quée aux grands sages mythiques, aux prêtres d’antan qui inventèrent le sacrifice
et révélèrent aux hommes la divinité. Le premier terme du composé est le même
dans les deux langues ; le second diffère, parce que les Latins expriment par une
racine fac ce que les Hindous rendent par une racine kar « faire » ; mais l’idée est
commune aux deux domaines preuve que c’est bien ici l’idée qui importe et pré-
existe. Quelle qu’en soit l’origine, — soit qu’il s’agisse de frayer aux phénomènes
lumineux les voies du ciel, ou aux mortels l’accès au séjour des dieux, ou de
conceptions plus terre-à-terre, — on accordera que l’idée est trop singulière et son
expression trop prégnante, pour avoir été imaginées deux fois en deux endroits
différents. Il reste que le concept de « frayer des routes » ait été déjà associé par
les Indo-Européens à un concept religieux et sacerdotal : en faut-il davantage pour
se persuader qu’ils ont connu, autant que le comportait leur état mental et social,
une religion, un culte et un sacerdoce ?

Le scepticisme, cependant, en ces délicates matières, est à la fois un droit et un
devoir scientifique ; et à vrai dire, on s’étonnerait moins de voir certaines écoles
contester la valeur des témoignages que leur oppose la philologie indo-
européenne, si en récompense elles ne se pXXIV montraient si superbement affirma-
tives sur nombre de points où le document indo-européen les laisse en défaut ou
les contredit. Elles se scandalisent à l’idée d’apparier Indra et Hercule, et un dieu
solaire indo-européen a le don inexplicable de les égayer ; mais, dès qu’il s’agit de
croyances censées communes à l’humanité tout entière, il n’est pas de monstruosi-
té qui ne leur semble acceptable. Parmi ces engouements de la dernière heure, le
totémisme universel n’est pas un des moindres, ni des moins respectables de par
l’autorité de ses partisans. A ceux qui s’étonneraient de ne pas voir, dans un livre
sur la magie hindoue, imprimé une seule fois ce mot fatidique, je répondrais en
toute candeur que c’est que dans toute la magie hindoue je n’ai pas trouvé trace de
l’institution et ne me suis pas cru le droit de la lui imposer de mon chef. D’aucuns,
toutefois, n’estimeront pas le motif suffisant, car leur induction hardie plane au-
dessus de tels scrupules : parce que, dans quelques tribus sauvages, de l’Amérique
du Nord en particulier, out été constatés la croyance à une descendance d’un cer-
tain animal et l’usage de s’abstenir de sa chair, — sauf, on va le voir, en certaines
occurrences exceptionnelles, où au contraire il en faut manger, — par cette raison,
dis-je, et nulle autre, nous voici tenus de croire qu’au temps pXXV jadis tous les sau-
vages ont eu cette fantaisie bizarre, et que tous les civilisés actuels ont passé,
quand ils étaient sauvages, par la phase du totem. A cela je ne vois rien à répon-
     dre, sinon que l’Avesta ni les Védas, ne connaissent rien qui ressemble au totem,
     et que, jusqu’à présent, on n’a découvert sur la religion des Indo-Éraniens d’autre
     document que les Védas et l’Avesta.

     Bon gré mal gré, l’on en convient, il le faut bien, c’est l’évidence ; mais on se rac-
     croche à une autre branche. — Tel groupe de l’indo-germanisme, allègue-t-on, of-
     fre d’indéniables survivances de totémisme 14. Or, si cette aberration est constante
     pour une seule peuplade de la grande famille, elle l’est pour toutes ; car il est in-
     vraisemblable qu’après la séparation ethnique un peuple en particulier l’ait isolé-
     ment développée chez lui ou empruntée du dehors 15. — Et pourquoi donc ? Nego
     minorem, dirait un scolastique. Il s’en faut de beaucoup que tous les individus qui
     pXXVI parlent ou parlèrent des langues indo-européennes soient on fussent de souche
     indo-européenne : des conquérants ou des immigrants de cette race se sont assimi-
     lé, un peu partout, quantité de peuplades autochtones et inférieures ; et, si les
     Grecs ou les Italiotes, par exemple, se sont trouvés en présence d’une imposante
     majorité de sauvages totémisants, ils ont fort bien pu leur enseigner l’hellénique et




14
     C’est ce qu’il faudrait commencer par démontrer : car enfin, ni la métempsycose hindoue (croyance tardive), ni
     l’Athéné-chouette ou le prétendu Apollon-loup de la Grèce, ni les animaux du blason, ni les loups-garous du fol-
     klore, n’en sont des preuves. Tous ces faits montrent, ce qui irait sans dire, que partout les animaux ont joué un
     grand rôle dans l’imagination humaine, mais non point du tout qu’ils y aient joué précisément le rôle que leur assi-
     gnent certains indigènes américains.
15
     J. G. Fraser, Totemism, p. 94.
l’italique, mais ceux-ci garder leurs totems. Il est curieux que ceux qui veulent re-
     trouver le totem partout se refusent à croire que leurs pères aient pu le rencontrer
     quelque part.

     C’est que, s’ils y consentaient, il leur faudrait du même coup renoncer à un autre
     mirage, à l’explication universelle de la notion du « Sacrifice », telle que l’a for-
     mulée, l’appuyant d’ailleurs exclusivement sur documents sémitiques, le très sa-
     vant et ingénieux Robertson Smith 16. A époques fixes, une fois par an nommé-
     ment les membres d’un clan totémique se réunissent, et, suivant un rituel ou pom-
     peux ou cannibalesque, prennent ensemble un repas dont l’animal de totem fait
     tous les frais : cette communion entre eux et pXXVII avec l’ancêtre est censée renou-
     veler le lien qui les unit à lui, et tous les sacrifices de toutes les religions du
     monde procèdent de cette unique cérémonie. Plus tard, lorsqu’elle ne fut plus
     comprise, on s’imagina que le sacrifice était un simple don d’aliments fait à un
     dieu pour capter sa bienveillance : conception grossière qui doit s’évanouir devant
     les flots de lumière projetés par l’ethnographie sur les premiers âges de
     l’humanité.




16
     Son ouvrage est intitulé Lectures on the Religion of the Semites. Voir notamment (p. 263, first series) la descrip-
     tion, donnée par S. Nil, de l’abominable tuerie où les Sarrasins dépècent un chameau tout vivant pour se gorger de
     son sang.
Ainsi, presque toute l’humanité se trompe, depuis plusieurs milliers d’années, sur
     ce qu’elle entend faire en offrant aux dieux un sacrifice ? A première vue, pour-
     tant, et admettant pour le sémitisme ce que garantit avec tant de force un sémiti-
     sant, on se dit qu’il n’est point indispensable que les Indo-Européens aient eu de
     leur sacrifice la même idée que du leur les Sémites. Quant à croire que cette idée
     date de l’âge de la pierre taillée ou du temps où l’anthropopithèque adopta la sta-
     tion droite, si l’on nous le prouve, tout est au mieux mais, si c’est article de foi,
     n’en parlons plus. Dès lors, la seule méthode raisonnable, pour savoir ce que pen-
     sent les Indo-Européens, c’est de le leur demander, à eux ; et non seulement ils
     répondent à l’unanimité qu’ils ne connaissent que le sacrifice-don ; mais l’idée
     même d’une communion par le sang avec un dieu pXXVIII paraît absolument étran-
     gère à toutes leurs liturgies, et l’est en tout cas à la liturgie, soit religieuse, soit
     magique 17, de l’Inde ancienne ; dans les Védas, le sang est un immonde rebut,
     qui, avec la bale du blé, les gousses vides des légumineuses et les excréments
     (sic !) contenus dans les entrailles de la victime, est abandonné aux démons.
     Après cela, libre à l’anthropologie de soutenir que le Véda est dans son tort, que
     sa conception est deviée d’une croyance selon laquelle le sang était le fluide noble
     et précieux par où se communiquait à l’homme la vie et l’essence de la divinité ;
     mais... nous ne l’en croirions pas sur parole.




17
     On ne m’opposera pas, je pense, le rite sanglant décrit à la p. 87. Là, ce n’est pas d’un seul animal qu’il s’agit de
     manger, mais de sept, dont deux êtres humains ; ce n’est pas un repas servi à plusieurs, mais une dose absorbée par
     un seul : bref tout l’opposé d’un banquet totémistique. Il y a bien, un peu plus bas (p. 95), un repas d’alliance mais
     croira-t-on que, chaque fois que des gens dînent ensemble, il y ait du totem dans leur affaire ?
Tout ce qu’on pourrait lui concéder, et encore par pure complaisance, c’est que les
     Indo-Européens descendaient de sauvages jadis totémistes. A l’époque où nous les
     surprenons, ils ont depuis si longtemps passé cette phase qu’ils ne s’en souvien-
     nent plus du tout, et cela seul importe à qui les étudie pour les connaître, eux pXXIX
     et non l’homme en soi. Que celui-ci ait été un darwiniste avant la lettre, c’était
     peut-être intuition de génie 18 ; mais on ne voit pas trop ce qu’il en ressort d’utile à
     l’intelligence des domaines religieux d’où ce transformisme primesautier a été
     complètement banni. La biologie ne s’est pas mal trouvée d’avoir liquidé les a
     priori qui l’encombraient ; le temps vient, où il plaira enfin à la sociologie de se
     modeler sur elle.

     C’est pourquoi l’on ne trouvera dans ce livre aucun aperçu de haut vol sur les ma-
     gies sauvages : rien que des documents authentiquement hindous pour attester la
     magie hindoue, et des considérations de psychologie on de logique élémentaire
     pour l’éclaircir. De ces dernières, ce me serait un précieux éloge, que le lecteur es-
     timât qu’il les eût pu trouver sans moi. Quant aux premiers, s’il attache quelque




18
     Encore que le procédé conjecturé par Darwin soit fortement battu en brèche et en voie de disparaître de la science :
     car la transformation des espèces, telle qu’il l’a enseignée après Buffon et Lamarck, subsiste, non seulement
     comme postulat rationnel, mais à titre de fait d’expérience de mieux en mieux confirmé. Seulement la transforma-
     tion s’opère dans des conditions telles qu’elle ressemble, à s’y méprendre, à une création nouvelle : cf. A Dastre, in
     Revue des Deux-Mondes, 1er juillet 1903, p. 207. Et ainsi se concilient encore, sur ce terrain à peine affermi, la
     vieille métaphysique et la jeune observation : cf. notre Conclusion, p. 244, 257 et 260.
importance à les prononcer comme il faut, je lui dois encore, en    pXXX   tant qu’il ne
serait pas sanscritiste, quelques explications.

Les voyelles, brèves ou longues, sonnent comme en français sauf l’u, qui vaut ce-
lui de l’allemand, soit donc notre ou. L’r est une vibration de la langue qui ne
s’accompagne d’aucune voyelle et forme syllabe à elle seule ; on peut, si l’on
veut, le faire précéder d’un e muet très bref. Les diphtongues ai et au font enten-
dre séparément leurs deux composants. Les muettes suivies d’un h (ph, bh, etc.) se
prononcent avec une légère aspiration, d’ailleurs négligeable. Négligeable aussi,
sauf en ce qui concerne l’r, est la nuance qui différencie les lettres pointées en
dessus ou en dessous (n, t, d, etc.) ; il suffit de savoir que l’m est la seule nasale
qui communique un timbre nasal à la voyelle précédente. Mais il est important
d’observer que le j équivaut à peu près à dj, et que le c est la consonne dure cor-
respondante, c’est-à-dire qu’il s’articule, en toute position, comme le c italien de-
vant e ou i. L’s, même entre deux voyelles, se prononce toujours dure, jamais
comme un z. Le sh a la valeur anglaise, soit donc celle du ch français, et le ç n’en
diffère que très peu.

    Les titres cités le sont tous in extenso, à la seule exception de ceux des trois
pXXXI
ouvrages qui forment la trame permanente du livre et qu’on reconnaîtra sans peine
sous leurs sigles respectifs :
R. V. = Rig-Véda 19 ;

     A. V. = Atharva-Véda ;

     K. S. = Kauçika-Sûtra.



        Sceaux (Seine), le 28 juillet 1903.




        V. H.


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19
     Le titre exact serait rgvêda (sanscrit rk « stance » cf. infra p. 17), avec la voyelle r définie ci-dessus ; mais je me
     suis conformé aux habitudes de l’orthographe française.
Note bibliographique




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Il y aurait une prétention insoutenable à vouloir, en tête de cette étude restreinte,
orienter le lecteur dans l’ensemble du canon védique ou même de la littérature
magique de l’Inde ; mais il a paru utile de lui permettre de se reporter commodé-
ment aux deux autorités capitales dont il retrouvera les sigles au bas de chaque
page ou peu s’en faut.

     I. Atharva-Véda

     A. Éditions

1. Atharva Veda Sanhita, herausgegeben von R. Roth and W. D. Whitney. I. Ber-
lin, Dümmler, 1856.
2. Atharvavedasanhitâ, with the commentary of Sâyanâchârya. Edited by Shankar
Pândurang Pandit. Bombay, 1895-1898. 4 volumes.

     B. Traductions

     a) Totales

1. The hymns of the Atharvaveda, translated with a popular commentary, by R.
Griffith. Benares, 1895.
2. La monumentale traduction de W. D. Whitney, confiée, depuis la mort du grand
indianiste américain, aux soins de M. C. R. Lauman, formera le tome II de
l’ouvrage rubriqué plus haut sous I. A 1, et aura paru quand ces lignes seront im-
primées.

     b) Partielles
1. A. Weber, das erste Buch des A. V., 12e article du t. IV des Indische Studien,
     publiées par cet auteur, 1858.
     2. A. Weber zweites Buch der Atharva-Samhitâ, 2e article du t. XIII des Indische
     Studien, 1873.
     3. A. Weber, drittes Buch der A. S., 7e article du t. XVII des Ind. Stud., 1885.
     4-5. A. Weber viertes Buch der A. S. et fünftes Buch der A. S. respectivement p. 1-
     153 et 154-288 du t. XVIII des Ind, Stud., 1897 20.
     6. C. Florenz, das sechste Buck der A. S., publié dans le recueil linguistique dit
     Bezzenberger’s Beitrage, t. XII (1887), p. 249-314 21.
     7. V. Henry, le livre VII de l’A. V., traduit et commenté. Paris, Maisonneuve,
     1892.
     8-9. V. Henry, les Livres VIII et IX de l’A. V... Paris, Maisonneuve, 1894.
     10-12. V. Henry, les livres X, XI et VII de l’A. V... Paris, Maisonneuve, 1896.
     13. V. Henry, les Hymnes Rohitas, Livre XIII de l’A. V... Paris, Maisonneuve,
     1891.

           e) Par extraits




20
     Toutes ces traductions, ainsi que les suivantes, sont commentées. Weber a encore traduit d’autres parties de l’A. V.,
     mais de celles qui n’ont point trait à la magie.
21
     Ne va que jusqu’à l’hymne 50 du livre VI, soit environ moitié. Le reste n’a jamais paru.
1. J. Grill, Hundert lieder des A. V. Stuttgart, 1888 (2e édition).
     2. M. Bloomlield, Hymns of the A. V. together with extracts from the ritual books
     and commentaries. Oxford, 1897 (t. XLII de la grande collection des Sacred
     Books of the East 22.
     3. Dans le t. III de a traduction commentée du R. V., M. Ludwig a donné, sans
     commentaire, la traduction d’un assez grand nombre d’hymnes de l’A. V.

           II. Kauçika-Sûtra

           A. Édition

     The Kauçika-Sûtra of the Atharva-Veda, with extracts from the commentaries of
     Dârila and Keçava, edited by M. Bloomfield (forme le t. XIV du Journal of the
     American Oriental Society, New Haven, 1890).

           B. Traductions partielles




22
     On jugera de l’importance de ce recueil par ce seul détail : l’A. V. contient 733 morceaux, longs ou courts, mais
     516 seulement si l’on défalque les livres XIX-XX, qui sont presque en entier négligeables ; or M. Bloomfield en a
     traduit et commenté 220, tous intéressants, et magiques en énorme majorité.
1. W. Caland, Altindisches Zauberritual, Probe einer Uebersetzung der wichtig-
     sten Theile des Kauçikai Sûtra 23 a paru dans les Verhandetingen der koninklijke
     Akademie van Witenschappen te Amsterdam, 1900).
     2. Dans l’ouvrage rubriqué plus haut I B c 1, M. Bloomfield donne, avec le com-
     mentaire de l’hymne de l’A. V., la traduction des versets afférents du K. S.

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23
     Comprend les chapitres 7 à 43 et 46 à 52, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de topique et d’essentiel en fait de magie
     atharvanique. L’ouvrage entier en compte 141.
LA MAGIE DANS L’INDE ANTIQUE

     __________


                                   Introduction




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La magie est de tous les temps et de tous les pays ; et, par tous pays et dans tous
les temps qu’il nous est donné d’atteindre, les pratiques magiques se ressemblent
à un degré si étonnant, qu’on ne peut se défendre de les croire empruntées de peu-
ple à peuple, par transmission directe, ou lente et invisible infiltration. La conjec-
ture, plausible parfois quand s’y prêtent les affinités de races ou le voisinage géo-
     graphique, n’est pourtant nulle part nécessaire ; car les procédés de la magie, pour
     étranges et complexes qu’ils nous apparaissent en bien des cas, n’ont en soi rien
     que de normal, rien que la simple logique humaine n’ait pu produire et développer
     identique sous toutes les latitudes. Un nombre incalculable de fois, dans les lieux
     les plus divers, une friction douce a calmé une souffrance aiguë ou même remis en
     place les tissus froissés ; et il était naturel que le fredon indistinct dont
     s’accompagnait machinalement cette opération monotone contint p002 quelque va-
     gue allusion à la guérison souhaité, tout comme le refrain du meunier commande à
     sa meule de bien moudre (ἄλη µύλα ἅλη). Souvent une femelle délaissée a,
     dans l’inconscience de sa détresse, tendu ses bras vers la direction où s’était éloi-
     gné d’elle son mâle en quête d’aventure, fait des gestes et proféré des mots
     d’appel ; et, une fois sur deux au moins, il est revenu à elle, car les voyages d’un
     homme seul ne pouvaient sortir d’un rayon très étroit ; s’il n’est pas revenu, c’est
     que les charmes de sa rivale ont été plus puissants 24. Quand deux troupes enne-
     mies se sont trouvées en présence, elles ont débuté par s’assaillir d’imprécations
     farouches, et de part ou d’autre l’effet a suivi, immanquable : les vainqueurs —
     encore aujourd’hui ne se targuent-ils pas de la complicité du Dieu des armées, —
     ont redoublé de confiance en leur magie ; les vaincus, s’ils n’ont été exterminés,




24
     L’explication par voies naturelles, évidemment la seule vraie pour l’immense majorité des cas, n’exclut pas, il va
     sans dire, l’éventualité de l’intervention de certaines forces occultes, — suggestion, télépathie, etc., — sur lesquel-
     les la science est fort loin encore d’avoir dit son dernier mot.
l’ont adoptée, puisqu’elle s’était révélée supérieure ; ou, s’ils ont sauvegardé leur
indépendance par la fuite, ont vérifié à leur tour le pouvoir de la leur sur des ad-
versaires plus faibles qu’ils ont écrasés. De toute manière le principe de la magie
est resté sauf, parmi les ruines dont se jonchait le sol mouvant où il était ferme-
ment implanté.

Mais ce principe lui-même, comment avait-il pris p003 naissance, identique dans
tous les milieux ? Il ne semble pas que cette question d’origine non plus puisse
soulever la moindre difficulté. Qu’on se représente l’homme à l’état de nature, —
je ne connais pas de meilleure expression que celle de Rousseau pour désigner un
être aussi différent que possible de celui que Rousseau a rêvé, — entouré de mille
dangers, réels ou imaginaires, connus ou mystérieux : réels, les ouragans et les
trombes, les débordements de rivières, les chutes de rochers, la dent des bêtes fé-
roces ; imaginaires avec un fond de réalité, les feux follets qui naissent, des maré-
cages, les éclipses de soleil et de lune, les mille bruits de la solitude, les jeux bi-
zarres de la perspective ou des ombres portées ; purement imaginaires, toutes les
terreurs qu’engendre l’auto-suggestion d’un guet perpétuel, telles que seule peut
encore les connaître parmi nous une sentinelle perdue en une nuit de grand’garde ;
mystérieux, l’assaut soudain d’une de ces maladies qui tordent les membres,
convulsent les traits, éteignent le regard et en quelques heures font d’un homme
sain et robuste un cadavre inerte et hideux... Connaissant les agents extérieurs
d’où émanaient pour lui quelques-uns de ces périls, comment l’homme n’aurait-il
     pas rapporté à d’autres agents, également doués de vie, mais invisibles ceux-là, et
     d’autant plus redoutables, tous les fléaux dont il se sentait menacé ? et, connais-
     sant par expérience la façon de se garer de ses ennemis visibles, comment ne
     l’aurait-il pas imaginée efficace aussi contre la tourbe hostile qui échappait à ses
     regards ? Le feu, par p004 exemple à partir du jour où on sut le produire, devint par-
     tout le grand agent de défense contre les bêtes féroces : comment le feu avait-il le
     pouvoir d’écarter les sanguinaires rôdeurs de nuit ? on ne le savait pas ; mais enfin
     il l’avait, c’était un fait avéré, et dès lors il devenait l’allié naturel de l’homme
     contre toute puissance meurtrière. De là, le rôle universel du feu dans la magie an-
     tique et moderne : au moment de conférer à l’enfant le sacrement de la taille des
     cheveux, le prêtre de l’Inde allume dans la direction du sud, région des Mânes et
     des démons, un feu qui les tiendra en respect 25 ; et, chez nous civilisés, sinon dans
     nos croyances, au moins pour l’historien des rites, la herse enflammée qui entoure
     le catafalque est le rempart qui protège le mort, désormais sans défense, contre les
     êtres de ténèbres qui s’apprêtent à le saisir, à moins qu’elle ne soit la barrière in-
     franchissable opposée par les assistants à la mort victorieuse, inassouvie de la
     proie qu’elle a étreinte.

     Partant de ces données, on n’a aucune peine à imaginer un état social rudimen-
     taire, où tout le monde était magicien, comme tout le monde était chasseur, pê-




25
     Sur les origines du feu sacré en tant que feu magique voir : Oldenberg-Henry, Religion du Véda, p. 287 sq.
cheur, tailleur de pierre et charpentier. Chacun subvenait à ses propres besoins, et
la magie était un besoin et une fonction comme tous les autres, ni plus ni moins.
Ce n’est pas pourtant sous cet aspect que s’offre à nous la magie, même dans les
tribus sauvages p005 les moins avancées en fait de division du travail : elle y est,
comme dans nos campagnes, le monopole de quelques rares privilégiés, pour la
plupart héréditaires, qu’environne un puissant prestige. Rien encore d’étonnant à
cela, s’il est vrai que dans le travail social ce sont nécessairement les fonctions les
plus délicates qui se différencient les premières. Quiconque est adroit et vigoureux
— et le sauvage l’est sous peine de mort — peut et doit manier la hache, l’aviron
et le filet. Mais il est clair que tous ceux qui s’essayèrent au métier de sorcier gué-
risseur, de chercheur de sources, de faiseur de pluie, n’étaient pas prédestinés aux
mêmes succès : les uns surent mieux que les autres observer les symptômes d’une
maladie et en prédire, parfois modifier l’issue, reconnaître les signes d’une humi-
dité souterraine, ou différer leurs conjurations jusqu’au jour où ils prévoyaient la
pluie imminente ; ils se léguèrent leurs secrets de père en fils, et ce trésor accru
par les générations constitua peu à peu un corps de doctrine occulte, expérimen-
tale en quelques points, chimérique dans l’ensemble, mais en tout cas traditionnel-
lement maintenue par la foi des initiés, qui n’est pas le moindre élément de leur
puissance. Car, au nombre des facteurs qu’ils savent quelquefois faire entrer en
jeu, il faut compter ces forces inconnues de la suggestion, de l’hypnotisme, des
dédoublements de la personnalité, domaines où la science commence aujourd’hui
seulement à porter son flambeau, mais qu’en tout temps un empirisme plus ou
moins savant a exploités en s’étonnant peut-être de ses propres miracles.

p006Une fois entrée dans cette voie, devenue le patrimoine d’une sorte de caste, la
magie ne pouvait manquer de progresser partout dans le même sens, de perfec-
tionner ou plutôt de compliquer sa technique à la faveur du développement des
idées directrices qui avaient présidé à sa naissance. Çà et là, sans doute, une dé-
couverte accidentelle, une observation plus exacte et d’un caractère semi-
scientifique a pu lui faire réaliser un progrès partiel, resté propre à telle race et que
telle autre n’a point connu ; mais le gros des notions dont elle s’inspire, elle ne
saurait le tirer que de la science courante et vulgaire de son temps, de ce qu’en un
seul mot on nomme « le folklore », du mythe enfin ou de la religion primitive. Or
le mythe, dans ses grandes lignes, est universel, par cela seul qu’il repose sur les
apparences extérieures que présentent les phénomènes de la nature, et que ces ap-
parences ne diffèrent qu’à peine, en quelque lieu qu’on les observe : partout, le so-
leil se lève à l’orient, marche à travers le ciel, illumine, échauffe et féconde, se
couche en incendiant les nuées, et, si le commun des hommes compte sur ses re-
tours pour assurer la provende de plantes nourricières, le magicien peut lui de-
mander de faire grandir l’enfant qu’il bénit, repousser un membre mutilé, ou lever
     avec lui à l’aube prochaine un malade brûlé de la fièvre vespérale ; partout, la
     foudre gronde et tue, si pareille à une arme humaine que partout aussi l’idée a dû
     venir de l’adjurer contre un ennemi, elle-même ou le dieu qui la lance. Et dans
     cette dernière alternative, qui fait toute la transition du mythe simple p007 à la reli-
     gion proprement dite, s’esquisse déjà le lien intime qui unit constamment la reli-
     gion naturaliste à la sorcellerie artificielle. De fait, elles ont marché du même pas,
     se soutenant l’une l’autre, unissant dans un même personnage sacré la triple fonc-
     tion de médecin, de conjurateur et de prêtre, jusqu’au jour où, une religion plus
     éclairée proscrivant ces pratiques grossières, la magie chassée du sanctuaire ima-
     gina de se poser en adversaire, de prendre le contre-pied des rites qui la bannis-
     saient, de dire la messe à rebours et de se réclamer du pouvoir des démons. Cette
     magie noire, elle aussi, s’est développée en maint endroit, mais ce n’est point celle
     des temps lointains où nous reporte notre étude 26, temps où les occultes puissan-
     ces des ténèbres sont l’exécration de l’humanité, et rarement ses auxiliaires.

     La technique plus complexe encore des talismans offensifs ou défensifs, des amu-
     lettes et des envoûtements ne laisse pas de répondre au même courant
     d’instinctive logique. Si l’expérience journalière constate que le contact transmet




26
     Cela est vrai surtout, si, comme je l’ai enseigné en maint endroit, beaucoup de démons n’ont été à l’origine que des
     doubles, des auxiliaires, ou des instruments, postérieurement personnifiés, des dieux souverains : Namuci, double
     d’Indra, Revue critique, XXXII (1891), p. 499 ; Arbudi, Nyarbudi et Trishandhi, incarnations de la foudre du même
     dieu, Henry, A. V., X-XII, p. 164 etc.
d’un objet à un autre certaines propriétés, — quand, par exemple, une brindille
     s’enflamme au voisinage d’une braise ardente, on qu’une substance odorante
     laisse une trace aussi persistante p008 qu’invisible aux doigts qui l’ont maniée,
     pourquoi le contact d’un bois incorruptible ou réfractaire à la hache n’assurerait-il
     pas à l’homme santé perpétuelle, ne rendrait-il pas le guerrier invulnérable ? et
     comment mieux réaliser ce contact qu’en lui faisant porter toujours une parcelle
     de ce bois ? Plus tard, de même que la pharmacopée de naguère fondait cent re-
     mèdes en un seul afin de guérir la maladie au hasard et à coup sûr, on inventera
     des assemblages de plusieurs bois aux propriétés diverses ; on en renforcera l’effet
     en les faisant macérer dans des liquides de bon augure, bénis au cours d’un sacri-
     fice, et en proférant sur eux des paroles d’incantation rituelle : enfin l’amulette ira
     se compliquant de plus en plus, mais le principe initial demeurera intact, et lui
     seul présidera à tous ces perfectionnements. Le contact à distance n’est souvent
     pas moins efficace que le voisinage immédiat, puisque le soleil échauffe de loin
     pourquoi donc un objet qui aurait été longtemps exposé au soleil et se serait ainsi
     imprégné de la chaleur, de la force, de la vertu solaire 27, ne communiquerait-il
     point cette vertu à l’homme qui le tiendrait à la main ou le suspendrait à son col ?
     Mais, à défaut du soleil, le feu, dans la vie de tous les jours, en tient lieu ; il en a
     toutes les propriétés, toutes les applications ; c’est un petit soleil, ou une parcelle
     détachée du grand : et voici surgir l’idée, si féconde en magie, de la substitution
     de la partie au tout ou de l’image à l’objet. Pour certains rites de l’Inde, qui p009




27
     Sur les observances qui présupposent pareille imprégnation, voir : Oldenberg-Henry, p. 360 et 383.
exigent le plein jour, il est prescrit toutefois, si par inadvertance on a laissé le so-
     leil se coucher sans les accomplir, de tenir au-dessus des vases sacrés un flambeau
     allumé ou une pièce d’or : « ainsi est réalisée l’image de celui qui brûle là-
     haut » 28. Substitution de la partie au tout, la magie qui s’exerce sur des rognures
     de cheveux ou d’ongles, sur l’empreinte du pas de sa victime : si peu qu’il y ait
     d’elle dans ces débris ou ses traces, il y a d’elle quelque chose ; et croyez que le
     sorcier qui le premier a eu l’idée d’atteindre par ce détour un ennemi par ailleurs
     inaccessible a été pour son temps l’égal d’un Archimède ou tout au moins d’un
     Roger Bacon. Substitution de l’image à l’objet lui-même, l’envoûtement sous tou-
     tes ses formes, depuis l’horrible poupée de chiffons qu’on brûle ou qu’on enterre,
     jusqu’à la délicate figurine de cire, aussi ressemblante que possible, dont on perce
     le sein gauche avec une aiguille rougie, ou qu’on fait fondre à petit leu. L’art du
     magicien, comme tous les arts, est susceptible de raffinements à l’infini ; mais il
     ne change point.

     Son formulaire n’est guère moins immuable, en dépit des ornements nouveaux
     que lui apportent du dehors les progrès du sens esthétique, les exigences croissan-
     tes de l’oreille et de l’esprit. De par la nature même des choses, on l’a vu, la plu-
     part des opérations du magicien sont lentes et monotones, par conséquent ryth-
     mées : caractère primitif que la solennité qui s’y p010 attache tend à exagérer encore
     de siècle en siècle ; et dès lors, les paroles, ou, si l’on veut, les syllabes qui les ac-




28
     Çatapatha-Brâhmana, III, 9. 2. 8-9.
compagnent suivent le rythme de l’action, ce qui revient à dire que le sorcier parle
naturellement en vers. A mesure du développement de la métrique s’introduisent
dans le refrain magique les adjuvants ordinaires qu’elle traîne partout plus ou
moins à sa suite : allitération, comme dans les runes de la Germanie ; assonance,
comme dans les abracadabra ou dans les formules devenues inintelligibles que
nous a conservées le vieux Caton ; alternance des longues et des brèves, comme
dans le chef-d’œuvre de poésie exorcistique de l’Inde ancienne que nous aurons
souvent l’occasion de citer. Mais, sous le décor de la rhétorique ou sous les che-
villes de la versification, sous les obscurités de la phrase, volontaires ou non, —
soit que des conjurateurs ignorants aient parfois laissé dégénérer leur formulaire
en jargon, ou qu’ils se servent des mots d’une langue aujourd’hui morte et ne se
survivant plus que dans ces lambeaux traditionnels, soit enfin que des sorciers ha-
biles aient imaginé de jargonner leurs paroles, afin qu’un profane ne pût les saisir
et les répéter contre eux ou sans eux, — sous toutes ces fioritures, dis-je, ce qui se
retrouve identique, c’est le vieux commandement magique en tous ses aspects :
« Guéris et vis... Porte ceci et sois vainqueur... Ciel, tonne et pleus... Meurs, ser-
pent, démon, sorcier malin... » etc. Parfois l’opérateur célébrera pompeusement la
vertu de son charme ou de son remède : c’est encore une façon de le décider à
faire p011 son œuvre, ou d’épouvanter l’adversaire occulte ou visible contre lequel
il le dirige. Parfois il annoncera comme obtenu le résultat qu’il poursuit : « j’ai
banni... j’ai amené... j’ai guéri... », fiction de style aisément concevable, ou plutôt,
dans un grand nombre de cas, procédé de suggestion très efficace sur un sujet cré-
dule ou nerveux. Mais, en dépit de la variété des tours que lui inspirera une ima-
gination plus on moins féconde, une éducation littéraire plus ou moins achevée,
c’est à la trame originaire de son incantation qu’il demandera la matière de ses
broderies.

Seulement, dans les civilisations assez avancées pour avoir, sinon codifié leur re-
ligion, au moins organisé une sorte de panthéon et de culte, la magie, comme on
sait, admettra de bonne heure un élément de plus : l’invocation aux dieux, la
prière, éventuellement un sacrifice destiné à la corroborer. L’homme peut bien
commander, dans l’illusion de sa force et l’inconscience de l’impossible, aux ma-
ladies et aux démons, aux fleuves et aux montagnes, à la terre et au ciel. Mais, dès
l’instant qu’il a conçu le divin, un principe plus haut que lui et sur lequel il ne sau-
rait avoir d’action contraignante, il ne peut plus que louer ou implorer ; et, si
quelque conjurateur cède à la tentation bien légitime de procurer à son art l’appui
et l’alliance d’aussi grands seigneurs, c’est en toute humilité lui si arrogant par ail-
leurs, qu’il lui convient de les aborder. De là ce cachet commun qui frappe, indé-
pendamment les uns des autres, tous les exégètes de textes magiques tant soit peu
relevés, M. Oldenberg pour l’Inde comme p012 M. Fossey pour l’Assyrie 29 : les in-
     cantations où l’on fait intervenir un dieu ressemblent à s’y méprendre à des hym-
     nes. Disons mieux : ce sont des hymnes, et il serait difficile que ce fût autre
     chose ; on y insérera au besoin de longs morceaux mystiques ou cosmogoniques,
     comme le récit de la création 30, non pas qu’ils aient le moindre rapport avec
     l’opération en cours, mais simplement parce qu’ils sont censés contenir toute véri-
     té, toute manifestation de la puissance divine, et qu’il n’y a pas d’arme plus terri-
     ble, contre les êtres de mensonge, que la vérité, contre les esprits de destruction,
     que le pouvoir créateur. De là aussi le caractère presque nécessairement adventice
     et artificiel de la plupart de ces insertions, récits, louanges ou prières : les déités
     primitives et concrètes, comme le feu, le soleil, ont de temps immémorial présidé
     aux rites magiques, et elles ont présidé avec les fonctions tirées de leur nature, cel-
     les qu’on les voyait réellement accomplir, ou celles qu’on en induisait par analo-
     gie ; mais, une fois que l’homme se vit en possession de tout un vaste système
     d’êtres supérieurs, divinités secondaires nées du dédoublement à l’infini des pre-
     mières entités naturalistes, il ne se souvint plus guère des attributions particulières
     de chacun de ces dieux ou groupes de dieux ; bien plutôt il les confondit en un p013
     idéal général de puissance surhumaine, et donc il les invoqua un peu au hasard,
     dans ses besoins, l’un ou l’autre, selon qu’un nom se présentait d’abord à son es-




29
     Oldenberg-Henry, p. 7 ; Fossey, Magie assyrienne, p. 129 sq.
30
     C’est à tort que M. Fossey paraît s’en étonner : Magie assyrienne, p. 97, n. 1. Comparer ce qui sera dit plus bas (p.
     19) du caractère abstrus et mystique de nombre d’hymnes de l’Atharva-Véda.
prit ou faisait mieux dans son vers. Les théologiens, sans doute, surent toujours ce
qui revenait en propre à chaque dieu, et ils ne s’y trompaient point dans la litur-
gie ; mais les magiciens tout brahmanes qu’ils furent dans l’Inde, n’étaient pas des
théologiens. Assez rares, et d’autant plus précieux, — nous les relèverons soi-
gneusement à l’occasion, — sont les rites ou les versets où transparaît encore, à
travers le verbiage de convention, l’attribut mythique, le trait spécifique de fol-
klore, qui nous montre dans le dieu invoqué, non un comparse tel quel, mais the
right god in the right place, le protagoniste naturel et traditionnel du petit drame
joué par le magicien et ses acolytes.

De toutes ces considérations il ressort à l’évidence qu’un doctrinal magique com-
plet, authentique, attesté par des documents sûrs et clairs, en quelque endroit du
globe qu’il ait été composé ou compilé, aura beaucoup de choses de refléter, dans
son fond et dans les plus importants de ses détails, la magie universelle, et de nous
en offrir une image fort suffisamment adéquate. La portée de l’étude d’un tel
corps de doctrine passe donc de beaucoup les limites de l’intérêt spécial qui
s’attache à la population où il a pris naissance, alors même qu’un lien immédiat
d’affinité la rattache à celles de l’Europe actuelle ; car ce n’est point ici
l’indogermanisme seul qui est en cause, mais, dans une certaine mesure, le patri-
moine commun de l’humanité. D’autre part, plus p014 les documents seront an-
ciens, plus ils nous rapprocheront des premières épargnes intellectuelles qui cons-
tituèrent ce patrimoine, prémices des deux inépuisables trésors qui défraient au-
     jourd’hui sa vie et, malgré leur antagonisme apparent, la défraieront à jamais : re-
     ligion et science 31.

     Aucune nation, aucune littérature ne répond mieux, que celle de l’Inde aux condi-
     tions d’une semblable étude. Indépendamment d’une foule de renseignements iso-
     lés, épars dans ses livres liturgiques, et de quelques écrits encore relativement peu
     accessibles, l’Inde nous a légué un rituel et un manuel magiques en parfait état, ai-
     sément intelligibles, le premier surtout, dans la plupart de leurs parties. Le rituel,
     c’est un des quatre Védas, c’est-à-dire qu’il participe à cette antiquité, jadis tenue
     pour fabuleuse et aujourd’hui encore estimée fort respectable, des livres sacrés de
     la Péninsule Gangétique : on ne peut guère le faire descendre au-dessous du VIIIe
     siècle avant notre ère, tandis que la littérature grecque, sauf Homère, à plus forte
     raison la littérature latine, est bien postérieure et ne contient d’ailleurs presque pas
     de textes spécialement magiques. Quant aux tablettes assyriennes, qui sont peut-
     être aussi anciennes, sinon davantage, elles sont jusqu’à présent peu nombreuses,
     fort mutilées, très obscures de sens même lorsqu’on en a maîtrisé le mot à mot 32,
     et ne p015 s’accompagnent point, comme le Véda des brahmanes, d’un manuel pra-
     tique qui nous éclaire sur l’emploi et la destination des formules. Ce Véda, enfin,




31
     Cf. la conclusion du présent livre, et spécialement le § 3.
32
     C’est l’impression qui s’impose à la lecture de la très consciencieuse et méritoire étude que nous en a donnée M.
     Fossey et à laquelle j’aurai bien souvent l’occasion de me référer.
est presque tout entier en vers assez réguliers, ce qui garantit l’exacte conservation
du texte et en facilite au besoin la correction conjecturale. A tous ces points de
vue, il est permis de penser qu’une exposition quelque peu détaillée des rites et
des charmes de la magie hindoue n’intéressera pas les seuls indianistes, et pourra
offrir au philosophe, l’historien des religions et des civilisations, l’attrait d’un
domaine entier de l’occultisme, qui s’ouvre tout grand à l’exploration des uns, à la
méditation des autres.

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Chapitre Ier
                       Notions générales sur la magie hindoue




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Avant d’aborder dans chacune de ses spécialités la minutieuse technique des sor-
ciers préhistoriques de l’Inde, il ne sera pas inutile de jeter un regard d’ensemble
sur les principaux documents qui nous l’ont transmise, les catégories qu’elle em-
brasse et la clientèle qu’elle est appelée à desservir, ses opérateurs officiels et les
principes généraux qui président à l’exécution de leurs manœuvres infiniment va-
riées.
§ 1er. — L’Atharva-Véda.

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     Les Védas proprement dits sont au nombre de quatre. Le premier, dit Rig-Véda ou
     « livre des vers », ne contient presque que des hymnes religieux, composés même
     aux fins d’un culte très spécial ; à peine cà et là, et dans les sections visiblement
     les plus récentes, y rencontre-t-on quelques morceaux de magie, qui pour la plu-
     part d’ailleurs sont reproduits dans 1’Atharva-Véda. Le Sâma-Véda « livre des
     chants » n’est qu’un court extrait du précédent, où figurent, avec leurs mélodies
     notées les stances qui composent le rituel p018 des prêtres-chantres dans le solennel
     sacrifice de sôma. Le Yajur-Véda, « livre de formules sacrificatoires », comprend
     de volumineux recueils, mi-partie prose et vers, à l’usage des prêtres servants ou
     prêtres-opérateurs (adhvaryavas), chargés de la besogne matérielle du sacrifice :
     ces formules, murmurées par eux à voix basse tandis qu’ils vaquent au puisage
     des eaux, au pressurage de la plante sacrée, à la cuisson du lait, ont incontestable-
     ment, dans leur concision impérative et leur banale monotonie, un caractère beau-
     coup plus magique que cultuel 33 ; mais enfin, si l’adhvaryu est par ses origines
     une manière de sorcier, il est un sorcier devenu prêtre, et ses fonctions, désormais
     complètement incorporées au culte, n’ont plus guère rien de commun avec la ma-
     gie indépendante et directement utilitaire qui seule fait l’objet du présent ouvrage.




33
     Cf. Oldenberg-Henry, p. 12 sq.
En fait, c’est dans le quatrième Véda que réside presque toute entière notre docu-
     mentation.

     L’Atharva-Véda — on trouvera plus loin l’explication de ce titre — se compose
     de vingt livres de très inégale longueur, dont les douze premiers ne renferment, à
     peu de chose près, que des hymnes magiques. Les huit autres en contiennent en-
     core un bon nombre, outre un rituel nuptial et un rituel funéraire, où la vieille ma-
     gie des races sauvages se décèle en maint endroit, à peine voilée sous des formes
     et des accents plus modernes. Le reste, ce sont, en majorité, des morceaux de
     prose ou de vers, à tendances cosmogoniques p019 et théosophiques, qui impriment
     à ce Véda, en regard des trois autres, un cachet tout particulier d’abstruse mystici-
     té, et qui lui ont valu son sous-titre de Brahma-Véda. L’hypothèse, toutefois, n’est
     point exclue d’une relation sous-jacente entre ces deux destinations d’un même
     recueil, à première vue si différentes par les raisons plus haut définies, plus d’un
     fragment mystique a pu figurer comme adjuvant ou même comme partie inté-
     grante d’une opération magique. Pour tel d’entre eux nous en avons la preuve
     formelle. A la fin d’un hymne qui célèbre en style pompeux et obscur des prodi-
     ges de la « lanière des succulences », — nom mystérieux de la foudre qui fouette
     les nuées pour en faire jaillir la pluie nourricière, — on lit en simple prose 34 :
     « Lorsqu’il tonne dans un ciel serein, alors c’est Prajâpati en personne qui se ma-
     nifeste à ses créatures. C’est pourquoi, le cordon sacré suspendu de l’épaule droite




34
     A. V. IX. 1, 24. Cf. Henry, A. V., VIII-IX, p. 81 sq.
au flanc gauche, je me tiens en disant : O Prajâpati, prends garde à moi. Les créa-
     tures prennent garde, Prajâpati prend garde à l’homme instruit de ce mystère. » Il
     n’est donc point douteux que telle ou telle stance au moins de cette composition
     ne dût être récitée pour conjurer le présage funeste du tonnerre en ciel serein.

     Tel qu’il s’offre à nous, le quatrième Véda paraît incontestablement, sinon le plus
     jeune de tous, au moins postérieur au Rig-Véda : la langue et la métrique p020 y
     sont de date plus moderne, et l’on a déjà vu que les morceaux communs aux deux
     recueils ne figurent que dans les parties les plus récentes de la compilation rig-
     védique ; le mysticisme, enfin, de l’Atharva-Véda dénonce à lui seul une évolu-
     tion religieuse parvenue à deux doigts de son terme. Mais ce n’est là, somme
     toute, style et idéologie, qu’un placage extérieur appliqué sur un fond d’une im-
     mémoriale antiquité : par son essence interne, par son esprit général, par un grand
     nombre même de ses formules, malgré les enjolivements littéraires qu’elles doi-
     vent à la versification, l’Atharva-Véda nous reporte bien plus haut qu’aucun des
     autres livres sacrés de l’Inde 35. Il plonge en plein folklore et en plein passé pré-
     historique, jusqu’au temps où il n’y avait encore ni panthéon officiel ni le moindre
     soupçon de culte organisé, où le seul prêtre connu, comme aujourd’hui le chaman
     mongol, était le sorcier, à qui l’on recourait en toute circonstance critique, mais
     qui sans doute, à l’exception peut-être de quelques pratiques pieuses au change-




35
     C’est là, à mes yeux, une notion d’importance capitale, sur laquelle je me suis fait un devoir d’insister à plusieurs
     reprises cf. notamment A. V., X-XII, p. 164, n. 2, et les préfaces de mes quatre volumes de traductions.
ment de lune, ignorait encore les retours d’un service divin périodique et régulier.
     Aucun livre sacré au monde n’est encore plus voisin que lui de la science rudi-
     mentaire de l’homme sauvage, de son état mental, de ses jeux d’esprit naïfs et
     puérils : on y retrouve toutes ses terreurs, toutes ses croyances, et toutes ses amu-
     settes p021 noyées au surplus dans une phraséologie si raffinée, qu’un seul et même
     hymne a pu être expliqué par M. Deussen comme une illustration ésotérique du
     mysticisme le plus profond, et par moi comme un recueil de menues devinettes
     naturalistes de la plus enfantine simplicité 36. Et nous avons probablement raison
     tous les deux : moi, pour le sens originaire de ces formulettes léguées d’âge en âge
     et vénérées de par leur antiquité ; lui, pour les arcanes solennels qu’y cherchèrent
     et ne manquèrent pas d’y trouver les brahmanes, non qu’ils fussent incapables de
     les entendre en leur acception littérale, mais parce qu’une aussi frivole interpréta-
     tion leur eût semblé indigne de textes sanctifiés par leur fortuite admission dans
     un livre saint.

     Ces brahmanes étaient les descendants ou les fils spirituels des vieux prêtres-
     sorciers dont la collaboration plusieurs fois séculaire avait peu à peu constitué cet
     imposant recueil, et qui même lui avaient prêté leur nom sous la forme du plus an-
     cien titre qu’il ait porté : atharvâñgirasas : « les Atharvans et les Angiras ».




36
     Deussen, Allgemeine Geschichte der Philosophie, I. 1. p. 105 sq. ; Henry, A. V., VIII-IX, p. 107 sq. et 143 sq. C’est
     l’hymne R. V. I. 164, qui a passé presque tout entier et sans variantes dans les deux hymnes A. V. IX. 9-10. Je dois
     ajouter que Haug m’avait devancé pour l’explication en énigmes.
Qu’était-ce que ces antiques familles ou écoles sacerdotales ? On en sait peu de
     chose, enveloppées qu’elles sont des brumes du mythe. Du moins la concordance
     approximative du mot zend âtar « feu » et p022 du dérivé sanscrit athar-van nous
     fait-elle entrevoir dans l’Atharvan védique une sorte de Prométhée hindou, le type
     hautement vénérable du prêtre-allumeur, qui connaît par tradition de famille la
     difficile manœuvre du tourniquet de bois, et qui conserve au creux d’un foyer trois
     fois saint, pour les besoins de la communauté, ce feu qu’il sait produire. Le nom
     des Angiras est étymologiquement beaucoup moins clair, mais non moins digne
     de respect ; car on le voit constamment associé dans les Védas à ceux des plus
     grands dieux de l’époque : Yama, souverain des morts ; Brhaspati, chef du service
     divin et prêtre parmi les dieux ; Indra, le conquérant des vaches-aurores. En tout
     cas, le partage d’attributions que les textes postérieurs établissent entre ces deux
     catégories d’officiants ne laisse comme netteté théorique rien à désirer 37 : aux
     Atharvans, les charmes curatifs et les incantations de bon augure, tout ce qui pro-
     cure paix, santé, prospérité, richesse ; aux Angiras, les exécrations redoutables, les
     foudres magiques qui épouvantent, ruinent, brûlent, mettent en pièces les ennemis.
     Et les plus anciens textes sont loin d’y contredire : tel passage védique décrit, sous
     le vocable de « Père Atharvan », une entité mystique et bienfaisante qui emprunte
     au soleil la plupart de ses traits 38 ; tel autre, dépeignant la chienne Saramâ en
     quête des vaches, — thème de folklore qui remonte au plus lointain passé, — p023




37
     C’est M. Bloomfield le premier qui l’a mis en pleine lumière : Hymns of the Atharva-Veda, p. XVIII sq.
38
     A. V. X. 2. 26 sq., et cf. A. V. V. 11.11, etc.
lui fait dire que le « pouvoir des Angiras est sinistre 39 ». Ceux-ci, d’ailleurs, figu-
     rent constamment dans les énumérations de diverses classes de Mânes, et l’on sait
     quelle influence omineuse s’attache, dans l’Inde comme partout, aux âmes des
     morts. Il semble donc bien, autant qu’on puisse accorder de créance à ces noms
     légendaires, qu’un Atharvan ait été le premier sorcier-guérisseur, un Angiras le
     premier magicien-envoûteur, dont ait gardé mémoire la tradition indienne ou in-
     do-éranienne.

     Toutefois, si cette répartition est peu discutable, on doit convenir qu’on n’en
     trouve plus trace dans l’arrangement actuel de la recension même la mieux ordon-
     née des hymnes atharvaniques : l’Atharva-Véda de l’école des Çaunakas. Elle
     n’était pas fort aisée à appliquer en pratique car un charme défensif, en tant qu’il
     protège et bénit le sujet, est fort souvent offensif, en tant qu’il bannit ou exècre les
     démons ou les ennemis qui le menacent ; et réciproquement. Aussi n’est-il guère
     de marqueterie littéraire plus fragmentée et moins régulière que ce recueil magi-
     que : imprécations et supplications s’y suivent, s’y mêlent et s’y enlacent, sans
     même un essai de distinction entre elles ; bien plus, les objets les plus divers s’y
     coudoient dans un pêle-mêle sans nom, une prière contre la foudre succédant à un
     remède contre les crises de dentition, ou bien deux conjurations contre les écrouel-
     les séparées par une bénédiction des bestiaux 40. p024 La diascévase est tout artifi-




39
     R. V. X. 108. 10.
40
     A. V. VII. 10-11, 71-76.
cielle : les livres I à V, par exemple, sont censés ne contenir respectivement, que
les hymnes de quatre, cinq, six, sept et huit stances chacun ; dans les livres VI et
VII, où les hymnes sont fort nombreux, tous assez courts, quoique de longueur
très variable (de 1 à 11 stances), c’est quelquefois une circonstance accidentelle
visible à l’œil nu, une répétition de mots, une allitération, qui détermine le clas-
sement : mais, la plupart du temps, il ne semble relever que du caprice et du ha-
sard. A partir du livre VIII, les hymnes croissent fort en longueur, diminuent en
nombre, et s’entremêlent de morceaux de prose, mais perdent de plus en plus le
caractère spécifiquement magique, tournent à la liturgie ou à la théosophie. Les li-
vres XIV et XVIII, l’un rituel nuptial, l’autre rituel funéraire, forment deux en-
semble cohérents ; au contraire, le livre XX n’est guère fait que de fragments sans
originalité, empruntés au Rig-Véda, auxquels pourtant il apprend en finale un
court choix de menues poésies populaires du plus piquant intérêt. Mais on ne sau-
rait ici s’attarder davantage à décrire un document religieux et littéraire qu’il faut
avoir tout entier sous les yeux pour s’en rendre un compte exact et lire dans
l’original pour en goûter la singulière saveur.


                                 § 2. — Le Kauçika-Sûtra.

Retour à la Table des Matières
p025L’Inde antique désigne sous le nom commun de sûtra un genre de traité
     comme elle seule, je pense, en a connu : un manuel mnémotechnique, destiné à
     être appris et su imperturbablement par cœur, composé de versets fort courts, par-
     fois d’un ou deux mots seulement, mais où, grâce à un système pour nous ahuris-
     sant de références implicites, de significations prédéfinies et de symboles conven-
     tionnels, un seul mot doit éveiller dans la mémoire de l’élève bien stylé tout un
     monde de notions acquises. Quand le sûtra s’applique aux matières religieuses il
     est dit çrauta-sûtra, s’il enseigne une des liturgies du grand culte semi-public, et
     smârta- ou grhya-sûtra 41, s’il ne vise que les menues cérémonies et les sacre-
     ments usuels du culte familial que tout chef de maison se fait un devoir de desser-
     vir entre ses murs et sous les auspices de son foyer.

     Le manuel magique des Atharvans, naturellement fort postérieur à l’Atharva-Véda
     lui-même, et dit Kauçika-Sûtra du nom de l’école sacerdotale qui nous l’a conser-
     vé, passe pour un grhya-sûtra : il n’y a pour cela d’autre raison, sinon
     qu’assurément il n’est pas çrauta, et aussi, si l’on veut, qu’il traite, en certains p026
     chapitres, de matières qui sont du ressort de ces manuels domestiques (sacrifices
     périodiques de la nouvelle et de la pleine lune, rites des noces et des funérailles) ;
     mais, à part ces sections, qui précisément ne nous apprennent presque rien de




41
     Respectivement dérivés de : çruti (« ouïe =) écriture Sainte » ; smrti (« souvenance =) tradition » et grha « mai-
     son », d’où grhapati, maître de maison, chef de famille ».
nouveau, rien ne ressemble moins au doux et propitiatoire culte du foyer que ces
pratiques occultes si imprégnées de vertu omineuse qu’il est interdit en général de
s’y livrer dans un lieu habité. Après un préambule liturgique de six chapitres,
s’ouvre le traité de magie, qui n’en comprend pas moins de quarante-six ; alors
seulement commence le rituel assez court des cérémonies de la vie de famille, et
l’ouvrage s’achève sur une série de prâyaçcittâni, c’est-à-dire de pratiques expia-
toires recommandées ou ordonnées en toute occurrence de sinistre augure — et
Dieu sait si elles abondent ! — soit que le sujet ait senti palpiter sa paupière, ou vu
s’abattre un rapace, sa proie au bec.

Ainsi qu’on le voit et qu’au surplus on doit s’y attendre pour un ouvrage didacti-
que, les matières sont disposées au Kauçika-Sûtra dans un ordre incomparable-
ment plus méthodique que celui de l’Atharva-Véda, et il ne serait pas malaisé d’en
dresser ici une table moins sommaire, si l’accessibilité du texte et de la traduction
ne rendaient superflue une pareille énumération. Peut-être le lecteur sera-t-il plus
curieux de trouver ici un spécimen du style violemment prégnant de cette singu-
lière mnémotechnie : je le choisis à dessein parmi les rites les plus simples et de la
plus patriarcale innocuité.

p027(K. S. 12.) — 5. « Concorde », « Oui, ceci », « Faites la paix », « Vienne ici »,
« Puissent s’unir », « Ensemble vos esprits », « Concorde à nous », concordatoi-
res. — 6. Cruche d’eau munie de résidus, ayant porté autour du village, au milieu
il amène. — 7. De même cruche de surâ. — 8. D’une génisse de trois ans mor-
ceaux marinés il fait manger. — 9. Nourriture, surâ, boisson, il munit de résidus.

Et cela signifie, à quelques menues incertitudes près, ce que voici.

« Les hymnes ou stances A. V. III. 30, v. 1. 5, VI. 64, VI. 73, VI, 74, VI. 94 et VII. 52
s’accompagnent des rites destinés à établir ou ramener la concorde. —
L’opérateur remplit d’eau une cruche, y ajoute les résidus de beurre fondu prove-
nant de libations de beurre qu’il a offertes en récitant l’un des hymnes ci-dessus,
fait en la portant trois fois le tour du village dans le sens de gauche à droite, puis
la déverse au milieu du village. — Il procède de même avec une cruche de li-
queur. — Il enduit des résidus de beurre fondu, provenant de libations de beurre
qu’il a offertes en récitant l’un des hymnes ci-dessus, des morceaux de la viande
d’une génisse âgée de trois ans arrosés de saumure, et il les donne à manger aux
personnes qu’il a en vue de réconcilier. — Il procède de même pour les aliments
ordinaires, la liqueur et l’eau de boisson desdites personnes, puis les leur donne à
boire ou à manger. »
Il est à peine besoin de faire observer qu’un texte qui dit tant de choses en si peu
de paroles serait la p028 plupart du temps pour nous inintelligible, si les commenta-
teurs indigènes, verbeux à souhait, ne se chargeaient de l’éclairer : aucun sûtra ne
saurait se passer de ce secours extérieur ; le Kauçika moins que tout autre, vu le
caractère insolite et mystérieux de ses pratiques. Fort heureusement, il ne lui fait
pas défaut : deux commentaires, celui de Dârila et celui de Kêçava, de date incer-
taine, qu’on souhaiterait seulement plus complets et en meilleur état, sont joints au
texte publié ; de plus, Sâyana, le grand glossateur et théologien du moyen âge à
qui l’on attribue la paternité de l’ensemble des commentaires sur toute l’Écriture
sacrée et qui fait dans l’Inde autorité quasi-canonique, a eu connaissance
d’ouvrages techniques sur la matière et en a tiré des informations çà et là insérées
dans ses gloses sur l’Atharva-Véda. Ces ressources sont précieuses, sinon infailli-
bles : on ne perdra jamais de vue la mutilation de maint passage des manuscrits,
les bévues de transcription des scribes, les méprises même que les premiers com-
mentateurs ont pu commettre dans l’interprétation d’un texte peu commode, —
parfois ils se contredisent et par ainsi se corrigent ; — mais, en tenant compte aus-
si largement que possible de toutes ces causes d’erreur, il reste que, le bon sens
aidant, car il y a toujours un fond de bons sens à la base des superstitions les plus
extravagantes, — le manuel des magiciens hindous se laisse feuilleter par nous
avec bien plus d’abandon et de profit que ne ferait, encore que tout contemporain,
le formulaire oral d’un de nos sorciers ruraux, encore si jaloux de leurs secrets hé-
réditaires.


                            § 3. — Les bénéficiaires de la magie.

Retour à la Table des Matières


p029Portons maintenant nos regards sur la clientèle qui recourait à toute heure aux
lumières de cet homme de Dieu, le magicien : était-ce seulement la plèbe infime ?
était-ce une tourbe ignorante et misérable de suppliants incapables de s’aider eux-
mêmes ? Mais plutôt demandons-nous qui n’y recourait pas : pour s’affranchir de
cette sujétion bienfaisante, il eût fallu être à l’abri de tout besoin, sevré de tout ap-
pétit, détaché de toute affection humaine ; il eût fallu, surtout, avoir rejeté toute
croyance, si vague fût-elle en un pouvoir supérieur et tutélaire. Et nous-mêmes,
heureusement, n’en sommes point là : je ne crois pas qu’aucun théoricien du ma-
térialisme se puisse vanter de n’avoir pas, une fois en sa vie, prié au chevet d’un
être cher ; ou alors, c’est que l’occasion lui en a manqué. Le jour où l’homme se
sentirait décidément délaissé, livré à sa seule faiblesse en face des forces aveugles
de la nature, sa vie s’écoulerait en un si morne désespoir, qu’il s’en évaderait
comme d’un cachot.

Le sorcier est devin : il a des façons à lui de découvrir ce que le vulgaire ignore,
de percer les voiles de l’espace et du temps, de prédire l’avenir ; il sait lire au plus
profond d’une âme, démêle les penchants vicieux qui s’y dissimulent ; il anticipe
l’issue d’une entreprise et retrouve les objets perdus.

Le sorcier est en rapport intime avec les puissances p030 qui donnent la vie et qui
peuvent la ravir : il bénit l’embryon dans la matrice, le nouveau-né et la mamelle
qui l’allaitera, le tout petit à qui il administre sa première pâture solide, l’enfant
dont les cheveux ont poussé assez longs pour exiger la taille, l’adolescent qui en-
tre à l’école pour s’initier aux traditions de la communauté dont il relève, l’adulte
dont on rase le premier duvet, le jeune couple insoucieux qui s’unit pour les an-
goisses de l’amour, le guerrier qui va s’exposer aux coups de l’ennemi ; à tous il
assure le premier des biens, la longue vie, une vie de cent années.

Mais que vaudrait ce bien suprême, si les autres ne s’y joignaient ? Il faut que la
santé et la vigueur soient sauves, la maison solide, la maisonnée prospère, le bétail
dru et fécond, la moisson abondante ; il faut qu’hommes et femmes s’entr’aident
et que la bonne harmonie ne cesse de régner entre tous les membres de la famille
et du clan. A tout cela le sorcier sait pourvoir, et il connaît aussi les paroles qui
détruisent ou bannissent au loin les larves, les insectes, les menus rongeurs, insai-
sissables destructeurs des fruits de la terre et premiers auteurs de la famine.

Le sorcier est un charmeur dans tous les sens du mot, et aussi dans le plus res-
treint : il sait que les besoins du corps apaisés font plus vif l’aiguillon du désir
charnel, et qu’aucun attrait ne le cède à celui de la volupté. Son répertoire érotique
est inépuisable : il a des formules et des rites au service de la vierge qui désire un
époux, du séducteur qui veut triompher d’une résistance, de l’amante qui redoute
l’abandon, de la p031 rivale qui veut la perdre, du jaloux résigné qui ne demande
qu’à guérir de son tourment, et du jaloux rageur qui souhaite à son heureux
concurrent la mésaventure décrite par Ovide. Après l’union consommée, il sait les
charmes qui la rendent féconde, il connaît le sexe de l’enfant à naître ; bien plus, il
le détermine : fonction auguste dans un état social et religieux où la naissance
d’un enfant mâle est l’attente anxieuse de tous les ménages, où le père qui n’a que
des filles est menacé de souffrir la faim dans l’autre monde, faute de continuation
des sacrifices domestiques.
Le sorcier est rebouteur et médecin. Sur l’importance capitale de ce rôle il est inu-
     tile d’insister ici, puisque nous l’avons encore sous les yeux, à cela près seulement
     que nos médecins ne sont plus sorciers.

     Mais la maladie n’est, pour l’Hindou, qu’un cas particulier, le plus fréquent, le
     plus redoutable, non du tout le seul, des multiples fléaux que déchaînent contre
     nous mille démons noirs et voraces, déchaînés à leur tour, la plupart du temps, par
     les artifices d’hommes pervers qui ont commerce avec eux. Ces démons, ces
     thaumaturges odieux, le bon sorcier les connaît ; il sait leurs noms, ce qui est déjà
     avoir prise sur eux, — car le nom, dans toutes les magies, c’est la personne elle-
     même 42, — ou du moins il a des moyens de les découvrir. Ses grands alliés, dans
     cette chasse incessante, ce sont les dieux forts : Agni, le p032 feu, qui les brûle ; In-
     dra, qui les broie de sa massue, comme jadis le monstre Vrtra, le serpent qui rete-
     nait les eaux captives. Et, pour pouvoir appeler à son aide de tels champions, il
     faut que le sorcier soit pieux, il faut qu’il soit pur, il faut qu’il soit prêtre ; et nous
     voici revenus à cette antique et universelle fusion de la magie, du culte et de la re-
     ligion, qui, esquissée dans nos préliminaires, se précisera pour l’Inde dans la suite
     du présent chapitre.




42
     Fossey, Magie assyrienne, p. 46, 58 et 95 ; Wuttke, Der deutsche Volksaberglaube, Nos 247 et 482. Cf. l’index du
     présent livre, s. v. NOM.
Le sorcier est prêtre, et, du jour, qui ne tarde guère, où un élément éthique
     s’infiltre dans la religion, il s’en empare aussitôt, il le domine, il acquiert le pou-
     voir de bannir le péché au même titre que toute autre souillure. Le péché, qu’est-
     ce à dire ? La notion est à la fois très concrète et très confuse : il n’y a ni degrés
     dans la faute, ni absence radicale d’intention qui la puisse excuser ; c’est péché de
     se marier avant son frère aîné, et péché de manger de la vache ; mais c’est péché
     aussi de rêver qu’on en mange, et l’homme sur qui un oiseau a fienté est un pé-
     cheur. A tous ces méfaits il faut une expiation : non pas qu’ils appellent un châti-
     ment, — l’idée de châtiment est lettre close pour qui n’a pas éclairci celle de
     faute ; — mais tout uniment parce que chacune de ces impuretés, sans distinction,
     si elle n’est lavée, porte malheur 43. L’ablution et la fumigation, souveraines
     contre l’ordure matérielle, le sont aussi contre la souillure morale, p033 mais à
     condition d’être appliquées par celui qui voit l’invisible et fait porter où il faut
     l’action infaillible de ses remèdes.

     Et enfin, — concilie qui pourra ces contradictions, mais la conscience primitive de
     l’humanité ne se pique pas de logique, — après avoir flétri de toute sa force les
     maléfices des sorciers impurs, la sagesse religieuse en permet, en recommande
     l’usage à son sorcier-prêtre et lui en reconnaît la plénitude : survivance évidente
     du temps où bien et mal moral était tout un : qui délie et bénit doit pouvoir lier et




43
     Cf. Fossey, Magie assyrienne, p. 56. Il est curieux de constater à quel point ces concepts se recouvrent dans deux
     domaines de demi-culture aussi différents et aussi éloignés.
Magie dans l'inde antique
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Magie dans l'inde antique

  • 1.
  • 2. La Magie Dans l’Inde antique Victor Henry Éditions Virtuelles Indes Réunionnaises - 2012 Indes réunionnaises Le portail des cultures indiennes de la Réunion, de l’Inde et de la diaspora www.indereunion.net
  • 3. Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marc Simonet, ancien professeur des Universités, bénévole. Courriel: jmsimonet@wanadoo.fr À partir du livre de Victor Henry (1850-1907) Professeur de sanscrit et de grammaire comparée des langues indo-européennes à l’Université de Paris La Magie dans l’Inde antique Nouvelle Edition Éditions Ernest Leroux, Paris, 1909. « Une année d’enseignement védique à la Sorbonne (1901-1902) »
  • 4. Table des matières Préface Note bibliographique Introduction Chapitre Ier. — Notions générales sur la magie hindoue § ler — L’Atharva-Véda § 2. — Le Kauçika-Sûtra § 3. — Les bénéficiaires de la magie § 4. — Les opérateurs § 5. — Les opérations § 6. — Les ingrédients et accessoires Chapitre II. — La divination § 1er — Divination générale § 2. — Les épousailles et la postérité § 3. — La prévision du temps § 4. — L’issue d’un combat § 5. — Retrouver un objet perdu § 6. — Divination simulée Chapitre III. — Charmes de longue vie § 1er — Sacrements § 2. — Autres cérémonies § 3. — Amulettes Chapitre IV. — Charmes de prospérité § 1er — La maison § 2. — Le feu et l’eau § 3. — Le bétail § 4. — L’agriculture § 5. — Les voyages et le commerce § 6. — Le jeu Chapitre V. — Charmes sexuels § 1er — L’amour et le mariage § 2. — Les rivalités § 3. — La constance § 4. — Les réconciliations § 5. — La virilité
  • 5. § 6. — La fécondité et la postérité mâle § 7. — La grossesse et l’accouchement Chapitre VI. — Rites de la vie publique § 1er — En paix § 2. — En guerre Chapitre VII. — Rites antidémoniaques § 1er — Nirrti § 2. — La plèble démoniaque § 3. — Exorcismes par représailles § 4. — Autres exorcismes Chapitre VIII. — Charmes curatifs § 1er — La fièvre § 2. — Les vers intestinaux § 3. — Les affections cutanées § 4. — Les blessures et l’hémorrhagie § 5. — Les effets du venin § 6. — Les affections héréditaires ou chroniques § 7. — Cas divers Chapitre IX. — Rites expiatoires Chapitre X. — Rites de magie noire § 1er — La liturgie démoniaque § 2. — L’imprécation pure et simple § 3. — Les envoûtements § 4. — Autres ensorcellements § 5. — Le serment Conclusion § 1er — Magie et mythe § 2. — Magie et religion § 3. — Magie et science Additions et corrections
  • 6. Préface Retour à la Table des Matières Ne pas croire à la magie n’est point une raison de la dédaigner. Elle a tenu, dans la constitution des sociétés primitives et dans le développement même de l’esprit humain, une place dont tous à peu près sont d’accord et que d’aucuns seraient plu- tôt portés à surfaire qu’à ravaler. Dans ce livre, résumé d’une année d’enseignement védique à la Sorbonne (1901-1902), je ne pouvais prétendre ap- porter à la sociologie que le résultat de l’une des enquêtes partielles sur lesquelles elle fondera ses conclusions futures ; et aussi me suis-je interdit toute digression que mon titre ne justifiât. Peut-être me sera-t-il permis d’en dépasser quelque peu les limites en avant-propos, ne fût-ce qu’à dessein de les mieux préciser, de mon- trer, veux-je dire, par combien de points elles confinent à la mentalité de notre race, par combien peu à celle du sauvage-type, récent produit d’une généralisation séduisante et périlleuse. pVILe XIXe siècle, incomparablement ; plus qu’aucun de ses devanciers, aura bien mérité de l’histoire : de celle des faits, par l’exhumation des civilisations dispa- rues ; de celle des idées et des institutions, par l’avènement tardif du sens histori- que, dont la philosophie du XVIIIe est encore si extraordinairement à court. Et les deux progrès, sans aucun doute, sont connexes : si l’on a compris qu’un état men- tal ou social est nécessairement conditionné par l’état mental ou social qui l’a pré- cédé, celui-ci, par son antécédent, et ainsi en remontant toujours jusqu’à la barba- rie la plus lointaine qu’il nous soit donné d’atteindre ; que dès lors rien n’est indif- férent du passé de l’humanité à qui tente de s’expliquer son présent et d’augurer de son avenir ; si, en un mot, l’on voit poindre à l’horizon l’espoir d’une sociolo- gie rationnelle et scientifique, que l’antiquité n’a jamais pu concevoir, on le doit, en grande partie, à ce recul qui lui a manqué, aux documents de toute sorte qu’elle nous a légués d’elle-même, et surtout à ceux que nous avons arrachés à la profon- deur de ses tombes. Sous le sol de l’Égypte et de l’Assyrie dormaient d’immenses archives, insoupçonnées durant des milliers d’ans : elles nous ont appris à ne plus dater d’hier la vie intellectuelle et morale dont nous vivons ; car nous avons re-
  • 7. trouvé, chez ces hommes d’autrefois, pVII non seulement nos infirmités matérielles, les victoires et les révolutions sanglantes et inutiles, — ce dont nous nous serions bien doutés sans l’apprendre d’eux, — mais, — ce qui est autrement suggestif à quiconque ne vit pas seulement de pain, — nos aspirations et nos terreurs, nos su- perstitions et notre religiosité, les rudiments de nos sciences et l’écho anticipé des idées dont nous sommes fiers. A la navrante bouffonnerie d’un Voltaire, à l’optimisme grotesque d’un Rousseau, la voix des morts a imposé silence : on aperçoit l’homme tel qu’il est, tel qu’il fut et sera toujours, misérable et grand, courbé sous la servitude de la mort dont seul parmi les vivants il a conscience, mais vaguement conscient aussi de l’éternité de cet univers dont il est une par- celle ; l’on entre en communion avec le lent effort des générations innombrables qui a élargi son cœur et son cerveau, l’on se sent le semblable et le frère du contemporain des âges fabuleux où du creux des bois ajustés jaillissait le génie protecteur du foyer, et l’on se prend à aimer les dieux qu’adorèrent nos pères, la religion qui les couva de son aile, la magie qui la première les releva des souffran- ces de la vie par la dignité de la pensée. Au nombre des récentes découvertes qui de proche en proche amenèrent l’homme à se mieux pVIII connaître, il faut compter, bien qu’effectuée dans des conditions
  • 8. très différentes, celle de l’Inde antique 1. Ici il n’a point fallu déterrer ce qui gisait à fleur de sol, mais simplement s’en aviser, ce qui n’exige parfois guère moins de pénétration. Abritée derrière ses hautes montagnes, et entourée d’une mer peu sûre, dont les caboteurs phéniciens n’affrontaient pas volontiers les longs dé- tours 2, l’Inde a fermenté sous son ciel torride, comme une cuve étanche, sans rien emprunter à l’Europe et sans rien lui donner. Sans doute, il est difficile de croire qu’un Pythagore pour sa doctrine de la métempsycose, un Platon pour son mo- nisme idéaliste, ne lui soient redevables d’aucun apport ; mais, en tout état de cause, ils n’en ont pas eu le moindre soupçon, et c’est par infiltration latente que sa philosophie est parvenue jusqu’à eux. Plus tard, avec Alexandre, l’hellénisme envahit la Péninsule : il y créa même des royaumes éphémères, où se fondirent les deux pIX civilisations, et les écrits hindous de ce temps nous montrent les conqué- rants occidentaux empressés à se mettre à l’école de la sagesse hindoue ; mais, soit que ceux-ci n’en voulussent point convenir, soit que leurs devoirs d’élèves aient été perdus, les renseignements qu’ils fournirent sur l’Inde à leurs compatrio- tes d’Europe se réduisent quelques anecdotes éparses, pittoresques et suspectes. Et bientôt cette maigre source tarit ; car les Parthes s’interposent entre ces deux tron- 1 C’est vers la fin du XVIIIe siècle, on le sait, que quelques savants missionnaires jésuites révélèrent à l’Europe la langue sacrée de l’Inde et ses curieuses affinités avec le grec. La remarque en avait déjà été faite 150 ans plus tôt par un voyageur hollandais ; mais nul n’avait pris souci de la vérifier. 2 Ce n’est qu’au moyen âge que l’observation du phénomène des moussons par les navigateurs arabes permit d’abréger de plus de moitié le trajet de Bâb-el-Mandeb au Malabar, en même temps que d’éviter le voisinage du lit- toral, beaucoup plus perfide que la haute mer.
  • 9. çons inégaux du monde hellénique, les Grecs de l’Indus se noient dans le flot in- digène, et recommence pour l’Inde une phase d’isolement de vingt siècles, qui a fini de nos jours. Cette période, à son tour, se subdivise en deux moitiés : durant la première, l’Inde n’a envoyé à l’Europe que des épices, par les marchés de Byzance et d’Alexandrie, et l’idée n’a pu venir à personne de lui demander autre chose ; à partir de l’invasion musulmane, elle a, par l’intermédiaire des Arabes, faiblement rayonné au dehors ; mais, là encore, ceux qui ont reçu ses bienfaits ne s’en sont point doutés, à preuve l’innocente ingratitude qui nous voile, sous le nom de chif- fres arabes, l’inestimable merveille graphique de la numération. Lorsque, à la fin du XVe siècle, les Portugais eurent trouvé la route de mer, quand les Hollandais leur disputèrent pX l’empire de l’Orient, où Français et Anglais ne tardèrent pas à entrer en lice, à tous ces conquérants successifs l’Inde ne fut qu’une proie. Ainsi advint-il que les brahmanes, jaloux de leur science sainte, la purent garder pour eux, jusqu’au jour où l’on soupçonna que ces quasi-antipodes étaient des frères de race et que leurs vieux livres contenaient la clef des langues qui avaient fait l’éducation littéraire de l’Occident. Cette constatation, pour tardive qu’elle fût, est venue, disons-le, à son heure, et l’on doit à peine regretter qu’elle n’ait pas émergé plus tôt. Ni l’antiquité, ni
  • 10. même l’érudite Renaissance, si elle avait eu l’occasion de la formuler, n’était en mesure d’en tirer parti ; il leur manquait précisément ce sens et cette méthode his- torique sans lesquels les faits ne sont que des faits. A supposer le plus grand génie philosophique de la Grèce aux prises avec le sanscrit, le Cratyle nous apprend as- sez à quoi il y eût trouvé matière : jeux de mots ingénieux ou bizarres, spécula- tions à perte d’haleine sur une étymologie imaginaire, spirituelles ironies portant à faux, tout enfin, excepté une vue juste de l’affinité de deux langues et du secours qu’elle offre à l’analyse du langage humain 3. Il est surprenant à quel degré les pXI Grecs, dont la langue comportait plusieurs dialectes littéraires, sans parler des au- tres, et les Latins, qui savaient plus ou moins le sabin, l’osque et l’ombrien, sont restés fermés à toute méthode saine et féconde de comparaison linguistique, bor- nant leurs rapprochements à quelques curiosités piquantes ou futiles, mais tou- jours arbitrairement triées, sans cohésion ni plan. Si le sanscrit ne nous fût parve- nu qu’à travers l’antiquité classique, les coupes sombres qu’elle y eût pratiquées n’en auraient laissé qu’une image irrémédiablement faussée, d’où tout au moins ne se seraient dégagées qu’à grand’peine sa généalogie et celle de ses congénères. Le terrain était vierge, il n’a point fallu démolir pour construire : aussi la construc- tion fut-elle rapide ; et, comme la relation généalogique était indispensable à une 3 Mais plutôt il est infiniment probable que Platon eût dédaigné le juron de ces barbares lointains, ou n’eût fait que l’opposer au verbe des Hellènes, comme un spécimen du langage de ceux qui ne sauraient parler (φάναι) et ne sont capables que d’émettre des sons (φθέγγεςθαι).
  • 11. saine appréciation de la filiale intellectuelle, celle-ci non plus ne se fit pas long- temps attendre. Ce n’est pas qu’elle ne fût troublée dès l’abord par un nouveau préjugé, de prove- nance hindoue celui-là : l’extrême antiquité que les brahmanes assignaient à leur langue la fit prendre pour un ancêtre direct des nôtres ; et maintenant encore pXII on entend souvent dire, si heureusement on ne le lit plus guère, que le grec et le latin sont « dérivés » du sanscrit. Mais cette énorme erreur n’a tenu que bien peu, le temps seulement d’inspirer à ceux qui la propagèrent un redoublement d’enthousiasme pour les doctrines de ceux qu’ils crurent leurs pères naturels au- tant que spirituels. Tout fut bientôt remis au point : l’on sut que le sanscrit n’est qu’une maîtresse branche, non la souche elle-même ; on fixa la situation respec- tive des autres grands rameaux, grec, italique, celte, germain et slave ; on restitua par induction la souche perdue, désignée sous le nom conventionnel d’« indo- européen commun » ; voire l’on s’efforça de déterminer la position géographique qu’avait occupée, en Europe, en Asie ou sur les confins des deux continents, le petit groupe ethnique qui parlait cette langue, la peuplade particulièrement bien douée au double point de vue de la vigueur et de l’intelligence, qui a fini par cou- vrir de ses descendants le tiers de l’Asie, l’Europe et l’Amérique tout entières. La question de l’habitat primitif des Indo-Européens ne doit pas nous arrêter : elle semble insoluble, et en tout cas elle est parfaitement indifférente à l’histoire de leur langue et de leurs idées. Tout ce qu’on en peut affirmer avec certitude est aussi tout ce qui en importe aux lecteurs du présent pXIII livre : les premiers émi- grants qui de là s’épandirent vers le sud-est se surnommaient eux-mêmes les Aryas, « les nobles » ; ils peuplèrent d’abord le plateau éranien, la Perse actuelle, d’où certains d’entre eux, beaucoup plus tard, pénétrèrent dans l’Inde par les hau- tes vallées de l’Indus et de ses affluents. Les Aryas qui parlaient le dialecte d’où est issue la langue des Védas, et ceux dont les idiomes sont devenus le zend, le parsi, le persan et l’afghan, constituèrent donc fort longtemps une sous-unité, dite indo-éranienne, séparée de bonne heure de la grande unité proethnique : de là vient qu’ils ont entre eux tant de traits communs ; de là, que leurs deux religions, tout antagonistes qu’elles se targuent d’être, — à ce point que les dieux des uns sont les démons des autres, et réciproquement, — procèdent d’un seul et même fond d’idées, qui se laisse assez aisément rétablir. Caractère sacré du feu, l’être pur par excellence ; adoration du soleil, à demi dé- guisé, mais presque toujours reconnaissable, sous diverses hypostases ; mythes où sa gloire éclate dans un mélange confus d’attributs empruntés à la fougue du dieu des orages : tels sont, dans les grandes lignes, les symboles à peine altérés d’où
  • 12. sortirent, à des époques différentes, le polythéisme touffu de l’Inde védique et le spiritualisme pXIV presque monothéiste de Zoroastre. A plus forte raison se sont-ils épanouis tous deux sur un corps de traditions magiques déjà complexe et forte- ment constitué ; car, si l’on a pu dire sans exagération, du moins à un certain point de vue, que le sacrifice védique n’est, d’un bout à l’autre, qu’un inextricable ré- seau de conjurations et de charmes, les livres de l’Avesta, d’autre part, malgré leur légitime prétention à la spiritualité, foisonnent de semblables pratiques, et c’est, on le sait bien, le nom de leurs docteurs qui, passant par l’intermédiaire du grec, a fourni à toutes les nations occidentales le nom de la magie elle-même et ses nom- breux dérivés. Il ne s’ensuit pas, naturellement, qu’un document védique sur la magie vaille tel quel pour l’avestisme, ni surtout pour la reconstitution de la sorcellerie indo- européenne. A l’époque où nous surprenons leur langue, la scission s’est depuis longtemps accomplie entre les Aryas et leurs frères de l’Occident on ne saurait ju- ger de ceux-ci par ceux-là ; mais on peut, par le témoignage de tous, juger de leur commun ancêtre, puisque leurs idiomes comparés nous sont garants irréfragables de ce qu’ils ont su nommer et, par conséquent, connu dans leur plus ancien habi- tat. Sachons donc en bref ce que raconte d’eux, non quelque chronique menteuse, mais le pXV propre souffle de leur bouche, à tout jamais éteint et toujours vivant.
  • 13. Ce n’étaient point des sauvages vulgaires : ils avaient poussé assez loin la ré- flexion et les arts. Ils comptaient jusqu’à cent, à coup sûr, probablement jusqu’à mille et par delà, ce qui implique la possession de vastes troupeaux ; car on ne voit guère à quoi pouvait servir, sans cela, une numération aussi étendue. Ils avaient en effet domestiqué le cheval, que toutefois ils ne montaient pas, le bœuf, qui traînait leurs lourds chariots à roues, le mouton dont ils savaient traiter la laine. Le lait des vaches et la viande des bestiaux faisaient le fond de leur alimen- tation. Ils y joignaient les produits de leur chasse, et quelques fruits, fournis par la cueillette, sinon par une culture au moins rudimentaire. La nomenclature agricole est presque ignorée de leur langue, et le nom du joug, universellement répandu, ne prouve pas qu’ils aient conduit la charrue ; mais ils devaient semer, pour les mul- tiplier, les graines de certains végétaux, notamment celles d’une céréale qu’on peut sans trop d’invraisemblance identifier à notre orge. Ils ne connaissaient pas la vigne et ne pétrissaient point de pain. Leur industrie était celle de nombre de tribus pastorales de l’un et de l’autre conti- nent. Ils pXVI travaillaient la glaise et la façonnaient à la main sans tour à potier 4. Ils en élevaient des remparts pour se soustraire aux assauts des bêtes fauves et des clans ennemis. Ils filaient et entrelaçaient les fibres animales ou végétales, ou cou- 4 Ceci résulte, nommément, du rituel védique de la confection du pot du pravargya (cf. infra p. 264), cérémonie semi-magique englobée dans le culte officiel : cette marmite d’argile doit être façonnée à la main. Or, les Hindous védiques connaissaient parfaitement l’usage du tour à potier ; mais on sait à quel point la liturgie, en tous pays, est conservatrice des vieux us. Cf. aussi la note suivante.
  • 14. saient des peaux pour se vêtir ; car ils vivaient sous un climat froid à brusques al- ternances. Ils abattaient les arbres et en équarrissaient les troncs, pour se bâtir des abris de planches et de rondins plus sûrs et plus durables que les simples tentes ou huttes de feuillée. Dans ces demeures, une place d’honneur était réservée au foyer où couvait en permanence le feu domestique, attisé de temps à autre : on savait le produire par friction ; mais, comme la manœuvre du tourniquet était longue et pé- nible, on préférait le conserver une fois produit ; et c’était un devoir religieux, peut-être le premier qui s’imposa à la conscience de l’Indo-Européen, de ne le point laisser éteindre. Ce feu ne servait guère au travail des métaux, d’ailleurs in- connus pour la plupart : le seul attesté par le vocabulaire est un métal vil et dur, dont on pXVII fabriquait des outils et des armes : si c’était du cuivre, ce pouvait être du cuivre natif ; si du bronze ou — bien moins probablement — du fer 5, ils se le procuraient par voie d’échange ; car le trafic leur est familier, et ils ont des mots pour « vendre » et « acheter ». Les noms de parenté, qu’ils nous ont transmis supposent des liens de famille éten- dus et bien organisés, au moins dans la lignée mâle : car, non seulement ils avaient fort dépassé la phase du prétendu « matriarcat » primitif, — si tant est 5 Le fer est en abomination à plusieurs liturgies indo-européennes : à une époque ou il a passé dans l’usage quoti- dien, on égorge encore les victimes avec un couteau de bronze, et le flamine romain s’interdit même de se raser au- trement. Plus archaïque encore, la circoncision sémitique se fait avec une lame de pierre, — Sur ces questions d’archéologie préhistorique, on trouvera le informations les plus sûres dans : O. Schrader, Reallexikon der Indo- germanischen Altertumskunde, p. 173 sqq., 488 sqq. et passim.
  • 15. qu’ils l’eussent jamais traversée, — mais même tout s’accorde à indiquer un état social où la femme entrait dans la famille de son mari, et où celui-ci n’avait avec celle de sa femme que des rapports d’amitié, sans parenté définie 6. Bien entendu, ils n’avaient point de villes, mais de grands villages très peu agglomérés et, de distance en distance, quelques enceintes fortifiées, pXVIII où ils abritaient, en cas d’alerte, leurs bestiaux et leur provende. Ces communautés obéissaient à un chef, puis formaient entre elles des ligues plus ou moins stables, sous la conduite d’un « dirigeant » électif, dont le nom (*rêg ou *rêgô) s’est perpétué dans celui de nos rois actuels. Il n’est pas sûr qu’à cette autorité centrale ait été confié le soin de rendre une justice, même sommaire : les conflits entre particuliers se résolvaient d’habitude par la force, créant entre les familles des dettes de sang et de longues séries de vendette, comme on en constate encore chez tant de semi-civilisés ; tou- tefois, le serment, en tant qu’acte magique, solennel et religieux, et l’ordalie, dont la trace se retrouve dans presque tous les groupes ethniques, plus particulièrement dans l’Inde et en Germanie 7, dénouaient certains procès sans effusion de sang, et annonçaient l’avènement d’un semblant de droit privé, placé sous la protection d’une divinité omnisciente, ennemie-née de la rapine et du mensonge. Cette divinité suprême, comment la nommait-on ? Un nom, du moins, auguste en- tre tous, a survécu un peu partout, attestant l’adoration du Ciel père de tous les 6 A. Meillet, Introduction à l’étude comparative des Langues Indo-européennes, p. 357 ; O. Schrader, op. cit. p. 132. 7 Cf. infra, p. 100, n. 3, et p. 235.
  • 16. êtres 8, Ζεὺς πατρή Iuppiter, pXIX en sanscrit Dyaus pitâ. De ce que celte identité est frappante et unanime, on a abusé récemment, par une équivoque naïve ou trop habile, pour soutenir qu’elle est la seule et faire table rase des autres rapproche- ments de mythologie comparée qui tendraient à prouver l’existence d’une religion indo-européenne. Eu réalité, les ressemblances s’étendent au panthéon presque tout entier, à condition qu’on ne les exige pas strictement littérales 9, et que l’on sache se contenter de l’approximation de probabilité que le bon sens affirme équi- valoir à une certitude : ici, les mots coïncident, et non les faits ; là, les faits sans les mots ; mais ne serait-ce pas miracle, si faits et mots fussent restés intacts, à travers tant de siècles d’aperception confuse et de transmission purement orale ? Les Gandharvas de l’Inde sont assez différents des Centaures de la Grèce ; mais leurs noms les apparentent, et un trait spécifique qui leur est commun, leur in- continence brutale, jette dans la balance un poids décisif. Le nom sanscrit du feu (Agni) ne se retrouve que dans deux autres domaines, en latin et en slave, et pXX c’est dans l’Inde seulement que le feu est adoré sous ce nom 10 : refusera-t-on pourtant de reconnaître ce même culte, sous prétexte que les Latins l’adressent à 8 Je n’ose pas encore écrire, pour ce temps reculé : « du Ciel qui voit tout », cf. infra p. 254 ; car il se peut que cette idée ne soit née que plus tard ; mais elle est assez simple pour s’être de bonne heure présentée tout naturellement à l’esprit. 9 Si elles l’étaient, elles seraient plus suspectes, car un accord aussi servile aurait grandes chances de ne procéder que d’emprunt. Voir ce qui suit. 10 Toutefois aussi chez quelques Salves païens, à une époque aussi tardive que celle de Jérôme de Prague : Schrader. p. 674.
  • 17. une déesse qu’ils nomment Vesta ? Qu’importe même qu’éventuellement les noms diffèrent du tout au tout ? Les Cavaliers jumeaux des Védas (Açvins), Cas- tor et Pollux en Grèce, les Alcis de Germanie, les Fils de Dieu du folklore lithua- nien forment partout un couple lumineux et tutélaire, partout identique à lui-même sous les appellations variables dont le caprice des conteurs s’est plu à le décorer : et, si l’on ne sait au juste ce que les Indo-Européens se sont représenté sous cette incarnation, personne ne conteste sérieusement qu’elle n’ait été indo-européenne. On multiplierait à plaisir ces concordances, discutables si on les prend chacune à part, mais inébranlables en tant qu’elles font masse, et d’authenticité garantie par leur caractère même incomplet et fluide. Tel groupe ethnique a oublié la moitié du mythe ; tel autre, l’autre moitié ; et les deux récits se raccordent, comme deux fragments de papyrus dont s’ajustent les plis et les dentelures : il n’en serait pas ainsi, si l’un des pXXI groupes l’avait bonnement emprunté à l’autre, alors même que matériellement un tel emprunt semblerait possible. C’est le cas de maintes lé- gendes, trop pareilles pour qu’on les sépare, trop peu pour qu’on songe à quelque transmission artificielle, invraisemblable, d’ailleurs, de l’Inde, à la Grèce : le hé- ros qui dote les hellènes des bienfaits du feu s’appelle Προµηθεύς ; avec un pré- fixe en plus, c’est lettre pour lettre le nom du roi Mâthava, qui transporte dans sa bouche Agni Vaiçvânara dans la poussée des Aryas vers les plaines de l’Orient 11. Et ce feu, choyé et révéré, l’on vient de voir que son entretien journalier revêt déjà 11 Çatapatha-Brâhmana, I, 4, 1, 10.
  • 18. l’aspect d’un humble cuite, qui ira se développant ultérieurement en puissantes institutions sacerdotales si, comme on ne peut guère se défendre de le croire, il y avait dès lors, au, dessus des feux privés, un « feu du clan » entretenu au profit de la communauté, sera-t-il outré de parler d’une religion du feu, de ses rites, ou même de ses prêtres ? Ceux-ci, thaumaturges, médecins et devins, magiciens en un mot 12, ne nous lais- sent pas non plus ignorer leur existence préhistorique 13. Le mot pXXII latin flãmen paraît le même que le sanscrit brahmân, et aucun des deux ne se rattache par un lien perceptible à une racine respectivement latine ou sanscrite : il est donc à peu près impossible qu’ils soient nés à part dans chacune des deux langues, et l’on doit admettre qu’ils y constituent un legs du passé commun, en d’autres termes, que certaines tribus indo-européennes au moins appelaient leur sorcier *bhlaghmên — révérence parler — ou quelque chose d’approchant. Tel autre ac- 12 Cf. infra p. 22 sq. et 36 sq. 13 Il est bien vrai que, pour l’époque indo-européenne, tout donne à penser que le père de famille était à lui-même son propre prêtre domestique (cf. infra p. 4 et 261), et que, par voie de conséquence, le chef du clan, le roi remplissait les fonction du sacerdoce au nom des intérêts publics, fonctions qu’il a gardées et même remarquablement ampli- fiées dans certains milieux sociaux : A. Moret, Caractère religieux de la Royauté Pharaonique, p. 1 sq. Mais, dès cette époque également, il y avait sans aucun doute des gens, des familles, qui passaient pour posséder par tradition des formules, des charmes et des prières d’une efficacité considérable, toute-puissante, et leur intervention, pour n’être jamais obligatoire, n’en était pas moins requise et largement rétribuée dans les grandes occasions. Cf. Schra- der op. cit., p. 640. On ne peut donc dire qu’il n’y eût point de prêtres, à moins de faire sacerdoce synonyme de monopole : ce qui serait un inadmissible anachronisme.
  • 19. cord est plus original encore. On connaît la qualification étrange du grand prêtre romain (pontu-fex), qui fait que, si l’histoire ne définissait ses attributs, on le prendrait sans hésiter pour un ingénieur en chef des ponts-et-chaussées. Or, les Védas ont une épithète pathi-krt « qui fait le chemin », spécifiquement pXXIII appli- quée aux grands sages mythiques, aux prêtres d’antan qui inventèrent le sacrifice et révélèrent aux hommes la divinité. Le premier terme du composé est le même dans les deux langues ; le second diffère, parce que les Latins expriment par une racine fac ce que les Hindous rendent par une racine kar « faire » ; mais l’idée est commune aux deux domaines preuve que c’est bien ici l’idée qui importe et pré- existe. Quelle qu’en soit l’origine, — soit qu’il s’agisse de frayer aux phénomènes lumineux les voies du ciel, ou aux mortels l’accès au séjour des dieux, ou de conceptions plus terre-à-terre, — on accordera que l’idée est trop singulière et son expression trop prégnante, pour avoir été imaginées deux fois en deux endroits différents. Il reste que le concept de « frayer des routes » ait été déjà associé par les Indo-Européens à un concept religieux et sacerdotal : en faut-il davantage pour se persuader qu’ils ont connu, autant que le comportait leur état mental et social, une religion, un culte et un sacerdoce ? Le scepticisme, cependant, en ces délicates matières, est à la fois un droit et un devoir scientifique ; et à vrai dire, on s’étonnerait moins de voir certaines écoles contester la valeur des témoignages que leur oppose la philologie indo- européenne, si en récompense elles ne se pXXIV montraient si superbement affirma- tives sur nombre de points où le document indo-européen les laisse en défaut ou les contredit. Elles se scandalisent à l’idée d’apparier Indra et Hercule, et un dieu solaire indo-européen a le don inexplicable de les égayer ; mais, dès qu’il s’agit de croyances censées communes à l’humanité tout entière, il n’est pas de monstruosi- té qui ne leur semble acceptable. Parmi ces engouements de la dernière heure, le totémisme universel n’est pas un des moindres, ni des moins respectables de par l’autorité de ses partisans. A ceux qui s’étonneraient de ne pas voir, dans un livre sur la magie hindoue, imprimé une seule fois ce mot fatidique, je répondrais en toute candeur que c’est que dans toute la magie hindoue je n’ai pas trouvé trace de l’institution et ne me suis pas cru le droit de la lui imposer de mon chef. D’aucuns, toutefois, n’estimeront pas le motif suffisant, car leur induction hardie plane au- dessus de tels scrupules : parce que, dans quelques tribus sauvages, de l’Amérique du Nord en particulier, out été constatés la croyance à une descendance d’un cer- tain animal et l’usage de s’abstenir de sa chair, — sauf, on va le voir, en certaines occurrences exceptionnelles, où au contraire il en faut manger, — par cette raison, dis-je, et nulle autre, nous voici tenus de croire qu’au temps pXXV jadis tous les sau- vages ont eu cette fantaisie bizarre, et que tous les civilisés actuels ont passé,
  • 20. quand ils étaient sauvages, par la phase du totem. A cela je ne vois rien à répon- dre, sinon que l’Avesta ni les Védas, ne connaissent rien qui ressemble au totem, et que, jusqu’à présent, on n’a découvert sur la religion des Indo-Éraniens d’autre document que les Védas et l’Avesta. Bon gré mal gré, l’on en convient, il le faut bien, c’est l’évidence ; mais on se rac- croche à une autre branche. — Tel groupe de l’indo-germanisme, allègue-t-on, of- fre d’indéniables survivances de totémisme 14. Or, si cette aberration est constante pour une seule peuplade de la grande famille, elle l’est pour toutes ; car il est in- vraisemblable qu’après la séparation ethnique un peuple en particulier l’ait isolé- ment développée chez lui ou empruntée du dehors 15. — Et pourquoi donc ? Nego minorem, dirait un scolastique. Il s’en faut de beaucoup que tous les individus qui pXXVI parlent ou parlèrent des langues indo-européennes soient on fussent de souche indo-européenne : des conquérants ou des immigrants de cette race se sont assimi- lé, un peu partout, quantité de peuplades autochtones et inférieures ; et, si les Grecs ou les Italiotes, par exemple, se sont trouvés en présence d’une imposante majorité de sauvages totémisants, ils ont fort bien pu leur enseigner l’hellénique et 14 C’est ce qu’il faudrait commencer par démontrer : car enfin, ni la métempsycose hindoue (croyance tardive), ni l’Athéné-chouette ou le prétendu Apollon-loup de la Grèce, ni les animaux du blason, ni les loups-garous du fol- klore, n’en sont des preuves. Tous ces faits montrent, ce qui irait sans dire, que partout les animaux ont joué un grand rôle dans l’imagination humaine, mais non point du tout qu’ils y aient joué précisément le rôle que leur assi- gnent certains indigènes américains. 15 J. G. Fraser, Totemism, p. 94.
  • 21. l’italique, mais ceux-ci garder leurs totems. Il est curieux que ceux qui veulent re- trouver le totem partout se refusent à croire que leurs pères aient pu le rencontrer quelque part. C’est que, s’ils y consentaient, il leur faudrait du même coup renoncer à un autre mirage, à l’explication universelle de la notion du « Sacrifice », telle que l’a for- mulée, l’appuyant d’ailleurs exclusivement sur documents sémitiques, le très sa- vant et ingénieux Robertson Smith 16. A époques fixes, une fois par an nommé- ment les membres d’un clan totémique se réunissent, et, suivant un rituel ou pom- peux ou cannibalesque, prennent ensemble un repas dont l’animal de totem fait tous les frais : cette communion entre eux et pXXVII avec l’ancêtre est censée renou- veler le lien qui les unit à lui, et tous les sacrifices de toutes les religions du monde procèdent de cette unique cérémonie. Plus tard, lorsqu’elle ne fut plus comprise, on s’imagina que le sacrifice était un simple don d’aliments fait à un dieu pour capter sa bienveillance : conception grossière qui doit s’évanouir devant les flots de lumière projetés par l’ethnographie sur les premiers âges de l’humanité. 16 Son ouvrage est intitulé Lectures on the Religion of the Semites. Voir notamment (p. 263, first series) la descrip- tion, donnée par S. Nil, de l’abominable tuerie où les Sarrasins dépècent un chameau tout vivant pour se gorger de son sang.
  • 22. Ainsi, presque toute l’humanité se trompe, depuis plusieurs milliers d’années, sur ce qu’elle entend faire en offrant aux dieux un sacrifice ? A première vue, pour- tant, et admettant pour le sémitisme ce que garantit avec tant de force un sémiti- sant, on se dit qu’il n’est point indispensable que les Indo-Européens aient eu de leur sacrifice la même idée que du leur les Sémites. Quant à croire que cette idée date de l’âge de la pierre taillée ou du temps où l’anthropopithèque adopta la sta- tion droite, si l’on nous le prouve, tout est au mieux mais, si c’est article de foi, n’en parlons plus. Dès lors, la seule méthode raisonnable, pour savoir ce que pen- sent les Indo-Européens, c’est de le leur demander, à eux ; et non seulement ils répondent à l’unanimité qu’ils ne connaissent que le sacrifice-don ; mais l’idée même d’une communion par le sang avec un dieu pXXVIII paraît absolument étran- gère à toutes leurs liturgies, et l’est en tout cas à la liturgie, soit religieuse, soit magique 17, de l’Inde ancienne ; dans les Védas, le sang est un immonde rebut, qui, avec la bale du blé, les gousses vides des légumineuses et les excréments (sic !) contenus dans les entrailles de la victime, est abandonné aux démons. Après cela, libre à l’anthropologie de soutenir que le Véda est dans son tort, que sa conception est deviée d’une croyance selon laquelle le sang était le fluide noble et précieux par où se communiquait à l’homme la vie et l’essence de la divinité ; mais... nous ne l’en croirions pas sur parole. 17 On ne m’opposera pas, je pense, le rite sanglant décrit à la p. 87. Là, ce n’est pas d’un seul animal qu’il s’agit de manger, mais de sept, dont deux êtres humains ; ce n’est pas un repas servi à plusieurs, mais une dose absorbée par un seul : bref tout l’opposé d’un banquet totémistique. Il y a bien, un peu plus bas (p. 95), un repas d’alliance mais croira-t-on que, chaque fois que des gens dînent ensemble, il y ait du totem dans leur affaire ?
  • 23. Tout ce qu’on pourrait lui concéder, et encore par pure complaisance, c’est que les Indo-Européens descendaient de sauvages jadis totémistes. A l’époque où nous les surprenons, ils ont depuis si longtemps passé cette phase qu’ils ne s’en souvien- nent plus du tout, et cela seul importe à qui les étudie pour les connaître, eux pXXIX et non l’homme en soi. Que celui-ci ait été un darwiniste avant la lettre, c’était peut-être intuition de génie 18 ; mais on ne voit pas trop ce qu’il en ressort d’utile à l’intelligence des domaines religieux d’où ce transformisme primesautier a été complètement banni. La biologie ne s’est pas mal trouvée d’avoir liquidé les a priori qui l’encombraient ; le temps vient, où il plaira enfin à la sociologie de se modeler sur elle. C’est pourquoi l’on ne trouvera dans ce livre aucun aperçu de haut vol sur les ma- gies sauvages : rien que des documents authentiquement hindous pour attester la magie hindoue, et des considérations de psychologie on de logique élémentaire pour l’éclaircir. De ces dernières, ce me serait un précieux éloge, que le lecteur es- timât qu’il les eût pu trouver sans moi. Quant aux premiers, s’il attache quelque 18 Encore que le procédé conjecturé par Darwin soit fortement battu en brèche et en voie de disparaître de la science : car la transformation des espèces, telle qu’il l’a enseignée après Buffon et Lamarck, subsiste, non seulement comme postulat rationnel, mais à titre de fait d’expérience de mieux en mieux confirmé. Seulement la transforma- tion s’opère dans des conditions telles qu’elle ressemble, à s’y méprendre, à une création nouvelle : cf. A Dastre, in Revue des Deux-Mondes, 1er juillet 1903, p. 207. Et ainsi se concilient encore, sur ce terrain à peine affermi, la vieille métaphysique et la jeune observation : cf. notre Conclusion, p. 244, 257 et 260.
  • 24. importance à les prononcer comme il faut, je lui dois encore, en pXXX tant qu’il ne serait pas sanscritiste, quelques explications. Les voyelles, brèves ou longues, sonnent comme en français sauf l’u, qui vaut ce- lui de l’allemand, soit donc notre ou. L’r est une vibration de la langue qui ne s’accompagne d’aucune voyelle et forme syllabe à elle seule ; on peut, si l’on veut, le faire précéder d’un e muet très bref. Les diphtongues ai et au font enten- dre séparément leurs deux composants. Les muettes suivies d’un h (ph, bh, etc.) se prononcent avec une légère aspiration, d’ailleurs négligeable. Négligeable aussi, sauf en ce qui concerne l’r, est la nuance qui différencie les lettres pointées en dessus ou en dessous (n, t, d, etc.) ; il suffit de savoir que l’m est la seule nasale qui communique un timbre nasal à la voyelle précédente. Mais il est important d’observer que le j équivaut à peu près à dj, et que le c est la consonne dure cor- respondante, c’est-à-dire qu’il s’articule, en toute position, comme le c italien de- vant e ou i. L’s, même entre deux voyelles, se prononce toujours dure, jamais comme un z. Le sh a la valeur anglaise, soit donc celle du ch français, et le ç n’en diffère que très peu. Les titres cités le sont tous in extenso, à la seule exception de ceux des trois pXXXI ouvrages qui forment la trame permanente du livre et qu’on reconnaîtra sans peine sous leurs sigles respectifs :
  • 25. R. V. = Rig-Véda 19 ; A. V. = Atharva-Véda ; K. S. = Kauçika-Sûtra. Sceaux (Seine), le 28 juillet 1903. V. H. Retour à la Table des Matières 19 Le titre exact serait rgvêda (sanscrit rk « stance » cf. infra p. 17), avec la voyelle r définie ci-dessus ; mais je me suis conformé aux habitudes de l’orthographe française.
  • 26. Note bibliographique Retour à la Table des Matières Il y aurait une prétention insoutenable à vouloir, en tête de cette étude restreinte, orienter le lecteur dans l’ensemble du canon védique ou même de la littérature magique de l’Inde ; mais il a paru utile de lui permettre de se reporter commodé- ment aux deux autorités capitales dont il retrouvera les sigles au bas de chaque page ou peu s’en faut. I. Atharva-Véda A. Éditions 1. Atharva Veda Sanhita, herausgegeben von R. Roth and W. D. Whitney. I. Ber- lin, Dümmler, 1856. 2. Atharvavedasanhitâ, with the commentary of Sâyanâchârya. Edited by Shankar Pândurang Pandit. Bombay, 1895-1898. 4 volumes. B. Traductions a) Totales 1. The hymns of the Atharvaveda, translated with a popular commentary, by R. Griffith. Benares, 1895. 2. La monumentale traduction de W. D. Whitney, confiée, depuis la mort du grand indianiste américain, aux soins de M. C. R. Lauman, formera le tome II de l’ouvrage rubriqué plus haut sous I. A 1, et aura paru quand ces lignes seront im- primées. b) Partielles
  • 27. 1. A. Weber, das erste Buch des A. V., 12e article du t. IV des Indische Studien, publiées par cet auteur, 1858. 2. A. Weber zweites Buch der Atharva-Samhitâ, 2e article du t. XIII des Indische Studien, 1873. 3. A. Weber, drittes Buch der A. S., 7e article du t. XVII des Ind. Stud., 1885. 4-5. A. Weber viertes Buch der A. S. et fünftes Buch der A. S. respectivement p. 1- 153 et 154-288 du t. XVIII des Ind, Stud., 1897 20. 6. C. Florenz, das sechste Buck der A. S., publié dans le recueil linguistique dit Bezzenberger’s Beitrage, t. XII (1887), p. 249-314 21. 7. V. Henry, le livre VII de l’A. V., traduit et commenté. Paris, Maisonneuve, 1892. 8-9. V. Henry, les Livres VIII et IX de l’A. V... Paris, Maisonneuve, 1894. 10-12. V. Henry, les livres X, XI et VII de l’A. V... Paris, Maisonneuve, 1896. 13. V. Henry, les Hymnes Rohitas, Livre XIII de l’A. V... Paris, Maisonneuve, 1891. e) Par extraits 20 Toutes ces traductions, ainsi que les suivantes, sont commentées. Weber a encore traduit d’autres parties de l’A. V., mais de celles qui n’ont point trait à la magie. 21 Ne va que jusqu’à l’hymne 50 du livre VI, soit environ moitié. Le reste n’a jamais paru.
  • 28. 1. J. Grill, Hundert lieder des A. V. Stuttgart, 1888 (2e édition). 2. M. Bloomlield, Hymns of the A. V. together with extracts from the ritual books and commentaries. Oxford, 1897 (t. XLII de la grande collection des Sacred Books of the East 22. 3. Dans le t. III de a traduction commentée du R. V., M. Ludwig a donné, sans commentaire, la traduction d’un assez grand nombre d’hymnes de l’A. V. II. Kauçika-Sûtra A. Édition The Kauçika-Sûtra of the Atharva-Veda, with extracts from the commentaries of Dârila and Keçava, edited by M. Bloomfield (forme le t. XIV du Journal of the American Oriental Society, New Haven, 1890). B. Traductions partielles 22 On jugera de l’importance de ce recueil par ce seul détail : l’A. V. contient 733 morceaux, longs ou courts, mais 516 seulement si l’on défalque les livres XIX-XX, qui sont presque en entier négligeables ; or M. Bloomfield en a traduit et commenté 220, tous intéressants, et magiques en énorme majorité.
  • 29. 1. W. Caland, Altindisches Zauberritual, Probe einer Uebersetzung der wichtig- sten Theile des Kauçikai Sûtra 23 a paru dans les Verhandetingen der koninklijke Akademie van Witenschappen te Amsterdam, 1900). 2. Dans l’ouvrage rubriqué plus haut I B c 1, M. Bloomfield donne, avec le com- mentaire de l’hymne de l’A. V., la traduction des versets afférents du K. S. Retour à la Table des Matières 23 Comprend les chapitres 7 à 43 et 46 à 52, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de topique et d’essentiel en fait de magie atharvanique. L’ouvrage entier en compte 141.
  • 30. LA MAGIE DANS L’INDE ANTIQUE __________ Introduction Retour à la Table des Matières La magie est de tous les temps et de tous les pays ; et, par tous pays et dans tous les temps qu’il nous est donné d’atteindre, les pratiques magiques se ressemblent à un degré si étonnant, qu’on ne peut se défendre de les croire empruntées de peu- ple à peuple, par transmission directe, ou lente et invisible infiltration. La conjec-
  • 31. ture, plausible parfois quand s’y prêtent les affinités de races ou le voisinage géo- graphique, n’est pourtant nulle part nécessaire ; car les procédés de la magie, pour étranges et complexes qu’ils nous apparaissent en bien des cas, n’ont en soi rien que de normal, rien que la simple logique humaine n’ait pu produire et développer identique sous toutes les latitudes. Un nombre incalculable de fois, dans les lieux les plus divers, une friction douce a calmé une souffrance aiguë ou même remis en place les tissus froissés ; et il était naturel que le fredon indistinct dont s’accompagnait machinalement cette opération monotone contint p002 quelque va- gue allusion à la guérison souhaité, tout comme le refrain du meunier commande à sa meule de bien moudre (ἄλη µύλα ἅλη). Souvent une femelle délaissée a, dans l’inconscience de sa détresse, tendu ses bras vers la direction où s’était éloi- gné d’elle son mâle en quête d’aventure, fait des gestes et proféré des mots d’appel ; et, une fois sur deux au moins, il est revenu à elle, car les voyages d’un homme seul ne pouvaient sortir d’un rayon très étroit ; s’il n’est pas revenu, c’est que les charmes de sa rivale ont été plus puissants 24. Quand deux troupes enne- mies se sont trouvées en présence, elles ont débuté par s’assaillir d’imprécations farouches, et de part ou d’autre l’effet a suivi, immanquable : les vainqueurs — encore aujourd’hui ne se targuent-ils pas de la complicité du Dieu des armées, — ont redoublé de confiance en leur magie ; les vaincus, s’ils n’ont été exterminés, 24 L’explication par voies naturelles, évidemment la seule vraie pour l’immense majorité des cas, n’exclut pas, il va sans dire, l’éventualité de l’intervention de certaines forces occultes, — suggestion, télépathie, etc., — sur lesquel- les la science est fort loin encore d’avoir dit son dernier mot.
  • 32. l’ont adoptée, puisqu’elle s’était révélée supérieure ; ou, s’ils ont sauvegardé leur indépendance par la fuite, ont vérifié à leur tour le pouvoir de la leur sur des ad- versaires plus faibles qu’ils ont écrasés. De toute manière le principe de la magie est resté sauf, parmi les ruines dont se jonchait le sol mouvant où il était ferme- ment implanté. Mais ce principe lui-même, comment avait-il pris p003 naissance, identique dans tous les milieux ? Il ne semble pas que cette question d’origine non plus puisse soulever la moindre difficulté. Qu’on se représente l’homme à l’état de nature, — je ne connais pas de meilleure expression que celle de Rousseau pour désigner un être aussi différent que possible de celui que Rousseau a rêvé, — entouré de mille dangers, réels ou imaginaires, connus ou mystérieux : réels, les ouragans et les trombes, les débordements de rivières, les chutes de rochers, la dent des bêtes fé- roces ; imaginaires avec un fond de réalité, les feux follets qui naissent, des maré- cages, les éclipses de soleil et de lune, les mille bruits de la solitude, les jeux bi- zarres de la perspective ou des ombres portées ; purement imaginaires, toutes les terreurs qu’engendre l’auto-suggestion d’un guet perpétuel, telles que seule peut encore les connaître parmi nous une sentinelle perdue en une nuit de grand’garde ; mystérieux, l’assaut soudain d’une de ces maladies qui tordent les membres, convulsent les traits, éteignent le regard et en quelques heures font d’un homme sain et robuste un cadavre inerte et hideux... Connaissant les agents extérieurs
  • 33. d’où émanaient pour lui quelques-uns de ces périls, comment l’homme n’aurait-il pas rapporté à d’autres agents, également doués de vie, mais invisibles ceux-là, et d’autant plus redoutables, tous les fléaux dont il se sentait menacé ? et, connais- sant par expérience la façon de se garer de ses ennemis visibles, comment ne l’aurait-il pas imaginée efficace aussi contre la tourbe hostile qui échappait à ses regards ? Le feu, par p004 exemple à partir du jour où on sut le produire, devint par- tout le grand agent de défense contre les bêtes féroces : comment le feu avait-il le pouvoir d’écarter les sanguinaires rôdeurs de nuit ? on ne le savait pas ; mais enfin il l’avait, c’était un fait avéré, et dès lors il devenait l’allié naturel de l’homme contre toute puissance meurtrière. De là, le rôle universel du feu dans la magie an- tique et moderne : au moment de conférer à l’enfant le sacrement de la taille des cheveux, le prêtre de l’Inde allume dans la direction du sud, région des Mânes et des démons, un feu qui les tiendra en respect 25 ; et, chez nous civilisés, sinon dans nos croyances, au moins pour l’historien des rites, la herse enflammée qui entoure le catafalque est le rempart qui protège le mort, désormais sans défense, contre les êtres de ténèbres qui s’apprêtent à le saisir, à moins qu’elle ne soit la barrière in- franchissable opposée par les assistants à la mort victorieuse, inassouvie de la proie qu’elle a étreinte. Partant de ces données, on n’a aucune peine à imaginer un état social rudimen- taire, où tout le monde était magicien, comme tout le monde était chasseur, pê- 25 Sur les origines du feu sacré en tant que feu magique voir : Oldenberg-Henry, Religion du Véda, p. 287 sq.
  • 34. cheur, tailleur de pierre et charpentier. Chacun subvenait à ses propres besoins, et la magie était un besoin et une fonction comme tous les autres, ni plus ni moins. Ce n’est pas pourtant sous cet aspect que s’offre à nous la magie, même dans les tribus sauvages p005 les moins avancées en fait de division du travail : elle y est, comme dans nos campagnes, le monopole de quelques rares privilégiés, pour la plupart héréditaires, qu’environne un puissant prestige. Rien encore d’étonnant à cela, s’il est vrai que dans le travail social ce sont nécessairement les fonctions les plus délicates qui se différencient les premières. Quiconque est adroit et vigoureux — et le sauvage l’est sous peine de mort — peut et doit manier la hache, l’aviron et le filet. Mais il est clair que tous ceux qui s’essayèrent au métier de sorcier gué- risseur, de chercheur de sources, de faiseur de pluie, n’étaient pas prédestinés aux mêmes succès : les uns surent mieux que les autres observer les symptômes d’une maladie et en prédire, parfois modifier l’issue, reconnaître les signes d’une humi- dité souterraine, ou différer leurs conjurations jusqu’au jour où ils prévoyaient la pluie imminente ; ils se léguèrent leurs secrets de père en fils, et ce trésor accru par les générations constitua peu à peu un corps de doctrine occulte, expérimen- tale en quelques points, chimérique dans l’ensemble, mais en tout cas traditionnel- lement maintenue par la foi des initiés, qui n’est pas le moindre élément de leur puissance. Car, au nombre des facteurs qu’ils savent quelquefois faire entrer en jeu, il faut compter ces forces inconnues de la suggestion, de l’hypnotisme, des dédoublements de la personnalité, domaines où la science commence aujourd’hui seulement à porter son flambeau, mais qu’en tout temps un empirisme plus ou moins savant a exploités en s’étonnant peut-être de ses propres miracles. p006Une fois entrée dans cette voie, devenue le patrimoine d’une sorte de caste, la magie ne pouvait manquer de progresser partout dans le même sens, de perfec- tionner ou plutôt de compliquer sa technique à la faveur du développement des idées directrices qui avaient présidé à sa naissance. Çà et là, sans doute, une dé- couverte accidentelle, une observation plus exacte et d’un caractère semi- scientifique a pu lui faire réaliser un progrès partiel, resté propre à telle race et que telle autre n’a point connu ; mais le gros des notions dont elle s’inspire, elle ne saurait le tirer que de la science courante et vulgaire de son temps, de ce qu’en un seul mot on nomme « le folklore », du mythe enfin ou de la religion primitive. Or le mythe, dans ses grandes lignes, est universel, par cela seul qu’il repose sur les apparences extérieures que présentent les phénomènes de la nature, et que ces ap- parences ne diffèrent qu’à peine, en quelque lieu qu’on les observe : partout, le so- leil se lève à l’orient, marche à travers le ciel, illumine, échauffe et féconde, se couche en incendiant les nuées, et, si le commun des hommes compte sur ses re- tours pour assurer la provende de plantes nourricières, le magicien peut lui de-
  • 35. mander de faire grandir l’enfant qu’il bénit, repousser un membre mutilé, ou lever avec lui à l’aube prochaine un malade brûlé de la fièvre vespérale ; partout, la foudre gronde et tue, si pareille à une arme humaine que partout aussi l’idée a dû venir de l’adjurer contre un ennemi, elle-même ou le dieu qui la lance. Et dans cette dernière alternative, qui fait toute la transition du mythe simple p007 à la reli- gion proprement dite, s’esquisse déjà le lien intime qui unit constamment la reli- gion naturaliste à la sorcellerie artificielle. De fait, elles ont marché du même pas, se soutenant l’une l’autre, unissant dans un même personnage sacré la triple fonc- tion de médecin, de conjurateur et de prêtre, jusqu’au jour où, une religion plus éclairée proscrivant ces pratiques grossières, la magie chassée du sanctuaire ima- gina de se poser en adversaire, de prendre le contre-pied des rites qui la bannis- saient, de dire la messe à rebours et de se réclamer du pouvoir des démons. Cette magie noire, elle aussi, s’est développée en maint endroit, mais ce n’est point celle des temps lointains où nous reporte notre étude 26, temps où les occultes puissan- ces des ténèbres sont l’exécration de l’humanité, et rarement ses auxiliaires. La technique plus complexe encore des talismans offensifs ou défensifs, des amu- lettes et des envoûtements ne laisse pas de répondre au même courant d’instinctive logique. Si l’expérience journalière constate que le contact transmet 26 Cela est vrai surtout, si, comme je l’ai enseigné en maint endroit, beaucoup de démons n’ont été à l’origine que des doubles, des auxiliaires, ou des instruments, postérieurement personnifiés, des dieux souverains : Namuci, double d’Indra, Revue critique, XXXII (1891), p. 499 ; Arbudi, Nyarbudi et Trishandhi, incarnations de la foudre du même dieu, Henry, A. V., X-XII, p. 164 etc.
  • 36. d’un objet à un autre certaines propriétés, — quand, par exemple, une brindille s’enflamme au voisinage d’une braise ardente, on qu’une substance odorante laisse une trace aussi persistante p008 qu’invisible aux doigts qui l’ont maniée, pourquoi le contact d’un bois incorruptible ou réfractaire à la hache n’assurerait-il pas à l’homme santé perpétuelle, ne rendrait-il pas le guerrier invulnérable ? et comment mieux réaliser ce contact qu’en lui faisant porter toujours une parcelle de ce bois ? Plus tard, de même que la pharmacopée de naguère fondait cent re- mèdes en un seul afin de guérir la maladie au hasard et à coup sûr, on inventera des assemblages de plusieurs bois aux propriétés diverses ; on en renforcera l’effet en les faisant macérer dans des liquides de bon augure, bénis au cours d’un sacri- fice, et en proférant sur eux des paroles d’incantation rituelle : enfin l’amulette ira se compliquant de plus en plus, mais le principe initial demeurera intact, et lui seul présidera à tous ces perfectionnements. Le contact à distance n’est souvent pas moins efficace que le voisinage immédiat, puisque le soleil échauffe de loin pourquoi donc un objet qui aurait été longtemps exposé au soleil et se serait ainsi imprégné de la chaleur, de la force, de la vertu solaire 27, ne communiquerait-il point cette vertu à l’homme qui le tiendrait à la main ou le suspendrait à son col ? Mais, à défaut du soleil, le feu, dans la vie de tous les jours, en tient lieu ; il en a toutes les propriétés, toutes les applications ; c’est un petit soleil, ou une parcelle détachée du grand : et voici surgir l’idée, si féconde en magie, de la substitution de la partie au tout ou de l’image à l’objet. Pour certains rites de l’Inde, qui p009 27 Sur les observances qui présupposent pareille imprégnation, voir : Oldenberg-Henry, p. 360 et 383.
  • 37. exigent le plein jour, il est prescrit toutefois, si par inadvertance on a laissé le so- leil se coucher sans les accomplir, de tenir au-dessus des vases sacrés un flambeau allumé ou une pièce d’or : « ainsi est réalisée l’image de celui qui brûle là- haut » 28. Substitution de la partie au tout, la magie qui s’exerce sur des rognures de cheveux ou d’ongles, sur l’empreinte du pas de sa victime : si peu qu’il y ait d’elle dans ces débris ou ses traces, il y a d’elle quelque chose ; et croyez que le sorcier qui le premier a eu l’idée d’atteindre par ce détour un ennemi par ailleurs inaccessible a été pour son temps l’égal d’un Archimède ou tout au moins d’un Roger Bacon. Substitution de l’image à l’objet lui-même, l’envoûtement sous tou- tes ses formes, depuis l’horrible poupée de chiffons qu’on brûle ou qu’on enterre, jusqu’à la délicate figurine de cire, aussi ressemblante que possible, dont on perce le sein gauche avec une aiguille rougie, ou qu’on fait fondre à petit leu. L’art du magicien, comme tous les arts, est susceptible de raffinements à l’infini ; mais il ne change point. Son formulaire n’est guère moins immuable, en dépit des ornements nouveaux que lui apportent du dehors les progrès du sens esthétique, les exigences croissan- tes de l’oreille et de l’esprit. De par la nature même des choses, on l’a vu, la plu- part des opérations du magicien sont lentes et monotones, par conséquent ryth- mées : caractère primitif que la solennité qui s’y p010 attache tend à exagérer encore de siècle en siècle ; et dès lors, les paroles, ou, si l’on veut, les syllabes qui les ac- 28 Çatapatha-Brâhmana, III, 9. 2. 8-9.
  • 38. compagnent suivent le rythme de l’action, ce qui revient à dire que le sorcier parle naturellement en vers. A mesure du développement de la métrique s’introduisent dans le refrain magique les adjuvants ordinaires qu’elle traîne partout plus ou moins à sa suite : allitération, comme dans les runes de la Germanie ; assonance, comme dans les abracadabra ou dans les formules devenues inintelligibles que nous a conservées le vieux Caton ; alternance des longues et des brèves, comme dans le chef-d’œuvre de poésie exorcistique de l’Inde ancienne que nous aurons souvent l’occasion de citer. Mais, sous le décor de la rhétorique ou sous les che- villes de la versification, sous les obscurités de la phrase, volontaires ou non, — soit que des conjurateurs ignorants aient parfois laissé dégénérer leur formulaire en jargon, ou qu’ils se servent des mots d’une langue aujourd’hui morte et ne se survivant plus que dans ces lambeaux traditionnels, soit enfin que des sorciers ha- biles aient imaginé de jargonner leurs paroles, afin qu’un profane ne pût les saisir et les répéter contre eux ou sans eux, — sous toutes ces fioritures, dis-je, ce qui se retrouve identique, c’est le vieux commandement magique en tous ses aspects : « Guéris et vis... Porte ceci et sois vainqueur... Ciel, tonne et pleus... Meurs, ser- pent, démon, sorcier malin... » etc. Parfois l’opérateur célébrera pompeusement la vertu de son charme ou de son remède : c’est encore une façon de le décider à faire p011 son œuvre, ou d’épouvanter l’adversaire occulte ou visible contre lequel il le dirige. Parfois il annoncera comme obtenu le résultat qu’il poursuit : « j’ai banni... j’ai amené... j’ai guéri... », fiction de style aisément concevable, ou plutôt, dans un grand nombre de cas, procédé de suggestion très efficace sur un sujet cré- dule ou nerveux. Mais, en dépit de la variété des tours que lui inspirera une ima- gination plus on moins féconde, une éducation littéraire plus ou moins achevée, c’est à la trame originaire de son incantation qu’il demandera la matière de ses broderies. Seulement, dans les civilisations assez avancées pour avoir, sinon codifié leur re- ligion, au moins organisé une sorte de panthéon et de culte, la magie, comme on sait, admettra de bonne heure un élément de plus : l’invocation aux dieux, la prière, éventuellement un sacrifice destiné à la corroborer. L’homme peut bien commander, dans l’illusion de sa force et l’inconscience de l’impossible, aux ma- ladies et aux démons, aux fleuves et aux montagnes, à la terre et au ciel. Mais, dès l’instant qu’il a conçu le divin, un principe plus haut que lui et sur lequel il ne sau- rait avoir d’action contraignante, il ne peut plus que louer ou implorer ; et, si quelque conjurateur cède à la tentation bien légitime de procurer à son art l’appui et l’alliance d’aussi grands seigneurs, c’est en toute humilité lui si arrogant par ail- leurs, qu’il lui convient de les aborder. De là ce cachet commun qui frappe, indé- pendamment les uns des autres, tous les exégètes de textes magiques tant soit peu
  • 39. relevés, M. Oldenberg pour l’Inde comme p012 M. Fossey pour l’Assyrie 29 : les in- cantations où l’on fait intervenir un dieu ressemblent à s’y méprendre à des hym- nes. Disons mieux : ce sont des hymnes, et il serait difficile que ce fût autre chose ; on y insérera au besoin de longs morceaux mystiques ou cosmogoniques, comme le récit de la création 30, non pas qu’ils aient le moindre rapport avec l’opération en cours, mais simplement parce qu’ils sont censés contenir toute véri- té, toute manifestation de la puissance divine, et qu’il n’y a pas d’arme plus terri- ble, contre les êtres de mensonge, que la vérité, contre les esprits de destruction, que le pouvoir créateur. De là aussi le caractère presque nécessairement adventice et artificiel de la plupart de ces insertions, récits, louanges ou prières : les déités primitives et concrètes, comme le feu, le soleil, ont de temps immémorial présidé aux rites magiques, et elles ont présidé avec les fonctions tirées de leur nature, cel- les qu’on les voyait réellement accomplir, ou celles qu’on en induisait par analo- gie ; mais, une fois que l’homme se vit en possession de tout un vaste système d’êtres supérieurs, divinités secondaires nées du dédoublement à l’infini des pre- mières entités naturalistes, il ne se souvint plus guère des attributions particulières de chacun de ces dieux ou groupes de dieux ; bien plutôt il les confondit en un p013 idéal général de puissance surhumaine, et donc il les invoqua un peu au hasard, dans ses besoins, l’un ou l’autre, selon qu’un nom se présentait d’abord à son es- 29 Oldenberg-Henry, p. 7 ; Fossey, Magie assyrienne, p. 129 sq. 30 C’est à tort que M. Fossey paraît s’en étonner : Magie assyrienne, p. 97, n. 1. Comparer ce qui sera dit plus bas (p. 19) du caractère abstrus et mystique de nombre d’hymnes de l’Atharva-Véda.
  • 40. prit ou faisait mieux dans son vers. Les théologiens, sans doute, surent toujours ce qui revenait en propre à chaque dieu, et ils ne s’y trompaient point dans la litur- gie ; mais les magiciens tout brahmanes qu’ils furent dans l’Inde, n’étaient pas des théologiens. Assez rares, et d’autant plus précieux, — nous les relèverons soi- gneusement à l’occasion, — sont les rites ou les versets où transparaît encore, à travers le verbiage de convention, l’attribut mythique, le trait spécifique de fol- klore, qui nous montre dans le dieu invoqué, non un comparse tel quel, mais the right god in the right place, le protagoniste naturel et traditionnel du petit drame joué par le magicien et ses acolytes. De toutes ces considérations il ressort à l’évidence qu’un doctrinal magique com- plet, authentique, attesté par des documents sûrs et clairs, en quelque endroit du globe qu’il ait été composé ou compilé, aura beaucoup de choses de refléter, dans son fond et dans les plus importants de ses détails, la magie universelle, et de nous en offrir une image fort suffisamment adéquate. La portée de l’étude d’un tel corps de doctrine passe donc de beaucoup les limites de l’intérêt spécial qui s’attache à la population où il a pris naissance, alors même qu’un lien immédiat d’affinité la rattache à celles de l’Europe actuelle ; car ce n’est point ici l’indogermanisme seul qui est en cause, mais, dans une certaine mesure, le patri- moine commun de l’humanité. D’autre part, plus p014 les documents seront an- ciens, plus ils nous rapprocheront des premières épargnes intellectuelles qui cons-
  • 41. tituèrent ce patrimoine, prémices des deux inépuisables trésors qui défraient au- jourd’hui sa vie et, malgré leur antagonisme apparent, la défraieront à jamais : re- ligion et science 31. Aucune nation, aucune littérature ne répond mieux, que celle de l’Inde aux condi- tions d’une semblable étude. Indépendamment d’une foule de renseignements iso- lés, épars dans ses livres liturgiques, et de quelques écrits encore relativement peu accessibles, l’Inde nous a légué un rituel et un manuel magiques en parfait état, ai- sément intelligibles, le premier surtout, dans la plupart de leurs parties. Le rituel, c’est un des quatre Védas, c’est-à-dire qu’il participe à cette antiquité, jadis tenue pour fabuleuse et aujourd’hui encore estimée fort respectable, des livres sacrés de la Péninsule Gangétique : on ne peut guère le faire descendre au-dessous du VIIIe siècle avant notre ère, tandis que la littérature grecque, sauf Homère, à plus forte raison la littérature latine, est bien postérieure et ne contient d’ailleurs presque pas de textes spécialement magiques. Quant aux tablettes assyriennes, qui sont peut- être aussi anciennes, sinon davantage, elles sont jusqu’à présent peu nombreuses, fort mutilées, très obscures de sens même lorsqu’on en a maîtrisé le mot à mot 32, et ne p015 s’accompagnent point, comme le Véda des brahmanes, d’un manuel pra- tique qui nous éclaire sur l’emploi et la destination des formules. Ce Véda, enfin, 31 Cf. la conclusion du présent livre, et spécialement le § 3. 32 C’est l’impression qui s’impose à la lecture de la très consciencieuse et méritoire étude que nous en a donnée M. Fossey et à laquelle j’aurai bien souvent l’occasion de me référer.
  • 42. est presque tout entier en vers assez réguliers, ce qui garantit l’exacte conservation du texte et en facilite au besoin la correction conjecturale. A tous ces points de vue, il est permis de penser qu’une exposition quelque peu détaillée des rites et des charmes de la magie hindoue n’intéressera pas les seuls indianistes, et pourra offrir au philosophe, l’historien des religions et des civilisations, l’attrait d’un domaine entier de l’occultisme, qui s’ouvre tout grand à l’exploration des uns, à la méditation des autres. Retour à la Table des Matières
  • 43. Chapitre Ier Notions générales sur la magie hindoue Retour à la Table des Matières Avant d’aborder dans chacune de ses spécialités la minutieuse technique des sor- ciers préhistoriques de l’Inde, il ne sera pas inutile de jeter un regard d’ensemble sur les principaux documents qui nous l’ont transmise, les catégories qu’elle em- brasse et la clientèle qu’elle est appelée à desservir, ses opérateurs officiels et les principes généraux qui président à l’exécution de leurs manœuvres infiniment va- riées.
  • 44. § 1er. — L’Atharva-Véda. Retour à la Table des Matières Les Védas proprement dits sont au nombre de quatre. Le premier, dit Rig-Véda ou « livre des vers », ne contient presque que des hymnes religieux, composés même aux fins d’un culte très spécial ; à peine cà et là, et dans les sections visiblement les plus récentes, y rencontre-t-on quelques morceaux de magie, qui pour la plu- part d’ailleurs sont reproduits dans 1’Atharva-Véda. Le Sâma-Véda « livre des chants » n’est qu’un court extrait du précédent, où figurent, avec leurs mélodies notées les stances qui composent le rituel p018 des prêtres-chantres dans le solennel sacrifice de sôma. Le Yajur-Véda, « livre de formules sacrificatoires », comprend de volumineux recueils, mi-partie prose et vers, à l’usage des prêtres servants ou prêtres-opérateurs (adhvaryavas), chargés de la besogne matérielle du sacrifice : ces formules, murmurées par eux à voix basse tandis qu’ils vaquent au puisage des eaux, au pressurage de la plante sacrée, à la cuisson du lait, ont incontestable- ment, dans leur concision impérative et leur banale monotonie, un caractère beau- coup plus magique que cultuel 33 ; mais enfin, si l’adhvaryu est par ses origines une manière de sorcier, il est un sorcier devenu prêtre, et ses fonctions, désormais complètement incorporées au culte, n’ont plus guère rien de commun avec la ma- gie indépendante et directement utilitaire qui seule fait l’objet du présent ouvrage. 33 Cf. Oldenberg-Henry, p. 12 sq.
  • 45. En fait, c’est dans le quatrième Véda que réside presque toute entière notre docu- mentation. L’Atharva-Véda — on trouvera plus loin l’explication de ce titre — se compose de vingt livres de très inégale longueur, dont les douze premiers ne renferment, à peu de chose près, que des hymnes magiques. Les huit autres en contiennent en- core un bon nombre, outre un rituel nuptial et un rituel funéraire, où la vieille ma- gie des races sauvages se décèle en maint endroit, à peine voilée sous des formes et des accents plus modernes. Le reste, ce sont, en majorité, des morceaux de prose ou de vers, à tendances cosmogoniques p019 et théosophiques, qui impriment à ce Véda, en regard des trois autres, un cachet tout particulier d’abstruse mystici- té, et qui lui ont valu son sous-titre de Brahma-Véda. L’hypothèse, toutefois, n’est point exclue d’une relation sous-jacente entre ces deux destinations d’un même recueil, à première vue si différentes par les raisons plus haut définies, plus d’un fragment mystique a pu figurer comme adjuvant ou même comme partie inté- grante d’une opération magique. Pour tel d’entre eux nous en avons la preuve formelle. A la fin d’un hymne qui célèbre en style pompeux et obscur des prodi- ges de la « lanière des succulences », — nom mystérieux de la foudre qui fouette les nuées pour en faire jaillir la pluie nourricière, — on lit en simple prose 34 : « Lorsqu’il tonne dans un ciel serein, alors c’est Prajâpati en personne qui se ma- nifeste à ses créatures. C’est pourquoi, le cordon sacré suspendu de l’épaule droite 34 A. V. IX. 1, 24. Cf. Henry, A. V., VIII-IX, p. 81 sq.
  • 46. au flanc gauche, je me tiens en disant : O Prajâpati, prends garde à moi. Les créa- tures prennent garde, Prajâpati prend garde à l’homme instruit de ce mystère. » Il n’est donc point douteux que telle ou telle stance au moins de cette composition ne dût être récitée pour conjurer le présage funeste du tonnerre en ciel serein. Tel qu’il s’offre à nous, le quatrième Véda paraît incontestablement, sinon le plus jeune de tous, au moins postérieur au Rig-Véda : la langue et la métrique p020 y sont de date plus moderne, et l’on a déjà vu que les morceaux communs aux deux recueils ne figurent que dans les parties les plus récentes de la compilation rig- védique ; le mysticisme, enfin, de l’Atharva-Véda dénonce à lui seul une évolu- tion religieuse parvenue à deux doigts de son terme. Mais ce n’est là, somme toute, style et idéologie, qu’un placage extérieur appliqué sur un fond d’une im- mémoriale antiquité : par son essence interne, par son esprit général, par un grand nombre même de ses formules, malgré les enjolivements littéraires qu’elles doi- vent à la versification, l’Atharva-Véda nous reporte bien plus haut qu’aucun des autres livres sacrés de l’Inde 35. Il plonge en plein folklore et en plein passé pré- historique, jusqu’au temps où il n’y avait encore ni panthéon officiel ni le moindre soupçon de culte organisé, où le seul prêtre connu, comme aujourd’hui le chaman mongol, était le sorcier, à qui l’on recourait en toute circonstance critique, mais qui sans doute, à l’exception peut-être de quelques pratiques pieuses au change- 35 C’est là, à mes yeux, une notion d’importance capitale, sur laquelle je me suis fait un devoir d’insister à plusieurs reprises cf. notamment A. V., X-XII, p. 164, n. 2, et les préfaces de mes quatre volumes de traductions.
  • 47. ment de lune, ignorait encore les retours d’un service divin périodique et régulier. Aucun livre sacré au monde n’est encore plus voisin que lui de la science rudi- mentaire de l’homme sauvage, de son état mental, de ses jeux d’esprit naïfs et puérils : on y retrouve toutes ses terreurs, toutes ses croyances, et toutes ses amu- settes p021 noyées au surplus dans une phraséologie si raffinée, qu’un seul et même hymne a pu être expliqué par M. Deussen comme une illustration ésotérique du mysticisme le plus profond, et par moi comme un recueil de menues devinettes naturalistes de la plus enfantine simplicité 36. Et nous avons probablement raison tous les deux : moi, pour le sens originaire de ces formulettes léguées d’âge en âge et vénérées de par leur antiquité ; lui, pour les arcanes solennels qu’y cherchèrent et ne manquèrent pas d’y trouver les brahmanes, non qu’ils fussent incapables de les entendre en leur acception littérale, mais parce qu’une aussi frivole interpréta- tion leur eût semblé indigne de textes sanctifiés par leur fortuite admission dans un livre saint. Ces brahmanes étaient les descendants ou les fils spirituels des vieux prêtres- sorciers dont la collaboration plusieurs fois séculaire avait peu à peu constitué cet imposant recueil, et qui même lui avaient prêté leur nom sous la forme du plus an- cien titre qu’il ait porté : atharvâñgirasas : « les Atharvans et les Angiras ». 36 Deussen, Allgemeine Geschichte der Philosophie, I. 1. p. 105 sq. ; Henry, A. V., VIII-IX, p. 107 sq. et 143 sq. C’est l’hymne R. V. I. 164, qui a passé presque tout entier et sans variantes dans les deux hymnes A. V. IX. 9-10. Je dois ajouter que Haug m’avait devancé pour l’explication en énigmes.
  • 48. Qu’était-ce que ces antiques familles ou écoles sacerdotales ? On en sait peu de chose, enveloppées qu’elles sont des brumes du mythe. Du moins la concordance approximative du mot zend âtar « feu » et p022 du dérivé sanscrit athar-van nous fait-elle entrevoir dans l’Atharvan védique une sorte de Prométhée hindou, le type hautement vénérable du prêtre-allumeur, qui connaît par tradition de famille la difficile manœuvre du tourniquet de bois, et qui conserve au creux d’un foyer trois fois saint, pour les besoins de la communauté, ce feu qu’il sait produire. Le nom des Angiras est étymologiquement beaucoup moins clair, mais non moins digne de respect ; car on le voit constamment associé dans les Védas à ceux des plus grands dieux de l’époque : Yama, souverain des morts ; Brhaspati, chef du service divin et prêtre parmi les dieux ; Indra, le conquérant des vaches-aurores. En tout cas, le partage d’attributions que les textes postérieurs établissent entre ces deux catégories d’officiants ne laisse comme netteté théorique rien à désirer 37 : aux Atharvans, les charmes curatifs et les incantations de bon augure, tout ce qui pro- cure paix, santé, prospérité, richesse ; aux Angiras, les exécrations redoutables, les foudres magiques qui épouvantent, ruinent, brûlent, mettent en pièces les ennemis. Et les plus anciens textes sont loin d’y contredire : tel passage védique décrit, sous le vocable de « Père Atharvan », une entité mystique et bienfaisante qui emprunte au soleil la plupart de ses traits 38 ; tel autre, dépeignant la chienne Saramâ en quête des vaches, — thème de folklore qui remonte au plus lointain passé, — p023 37 C’est M. Bloomfield le premier qui l’a mis en pleine lumière : Hymns of the Atharva-Veda, p. XVIII sq. 38 A. V. X. 2. 26 sq., et cf. A. V. V. 11.11, etc.
  • 49. lui fait dire que le « pouvoir des Angiras est sinistre 39 ». Ceux-ci, d’ailleurs, figu- rent constamment dans les énumérations de diverses classes de Mânes, et l’on sait quelle influence omineuse s’attache, dans l’Inde comme partout, aux âmes des morts. Il semble donc bien, autant qu’on puisse accorder de créance à ces noms légendaires, qu’un Atharvan ait été le premier sorcier-guérisseur, un Angiras le premier magicien-envoûteur, dont ait gardé mémoire la tradition indienne ou in- do-éranienne. Toutefois, si cette répartition est peu discutable, on doit convenir qu’on n’en trouve plus trace dans l’arrangement actuel de la recension même la mieux ordon- née des hymnes atharvaniques : l’Atharva-Véda de l’école des Çaunakas. Elle n’était pas fort aisée à appliquer en pratique car un charme défensif, en tant qu’il protège et bénit le sujet, est fort souvent offensif, en tant qu’il bannit ou exècre les démons ou les ennemis qui le menacent ; et réciproquement. Aussi n’est-il guère de marqueterie littéraire plus fragmentée et moins régulière que ce recueil magi- que : imprécations et supplications s’y suivent, s’y mêlent et s’y enlacent, sans même un essai de distinction entre elles ; bien plus, les objets les plus divers s’y coudoient dans un pêle-mêle sans nom, une prière contre la foudre succédant à un remède contre les crises de dentition, ou bien deux conjurations contre les écrouel- les séparées par une bénédiction des bestiaux 40. p024 La diascévase est tout artifi- 39 R. V. X. 108. 10. 40 A. V. VII. 10-11, 71-76.
  • 50. cielle : les livres I à V, par exemple, sont censés ne contenir respectivement, que les hymnes de quatre, cinq, six, sept et huit stances chacun ; dans les livres VI et VII, où les hymnes sont fort nombreux, tous assez courts, quoique de longueur très variable (de 1 à 11 stances), c’est quelquefois une circonstance accidentelle visible à l’œil nu, une répétition de mots, une allitération, qui détermine le clas- sement : mais, la plupart du temps, il ne semble relever que du caprice et du ha- sard. A partir du livre VIII, les hymnes croissent fort en longueur, diminuent en nombre, et s’entremêlent de morceaux de prose, mais perdent de plus en plus le caractère spécifiquement magique, tournent à la liturgie ou à la théosophie. Les li- vres XIV et XVIII, l’un rituel nuptial, l’autre rituel funéraire, forment deux en- semble cohérents ; au contraire, le livre XX n’est guère fait que de fragments sans originalité, empruntés au Rig-Véda, auxquels pourtant il apprend en finale un court choix de menues poésies populaires du plus piquant intérêt. Mais on ne sau- rait ici s’attarder davantage à décrire un document religieux et littéraire qu’il faut avoir tout entier sous les yeux pour s’en rendre un compte exact et lire dans l’original pour en goûter la singulière saveur. § 2. — Le Kauçika-Sûtra. Retour à la Table des Matières
  • 51. p025L’Inde antique désigne sous le nom commun de sûtra un genre de traité comme elle seule, je pense, en a connu : un manuel mnémotechnique, destiné à être appris et su imperturbablement par cœur, composé de versets fort courts, par- fois d’un ou deux mots seulement, mais où, grâce à un système pour nous ahuris- sant de références implicites, de significations prédéfinies et de symboles conven- tionnels, un seul mot doit éveiller dans la mémoire de l’élève bien stylé tout un monde de notions acquises. Quand le sûtra s’applique aux matières religieuses il est dit çrauta-sûtra, s’il enseigne une des liturgies du grand culte semi-public, et smârta- ou grhya-sûtra 41, s’il ne vise que les menues cérémonies et les sacre- ments usuels du culte familial que tout chef de maison se fait un devoir de desser- vir entre ses murs et sous les auspices de son foyer. Le manuel magique des Atharvans, naturellement fort postérieur à l’Atharva-Véda lui-même, et dit Kauçika-Sûtra du nom de l’école sacerdotale qui nous l’a conser- vé, passe pour un grhya-sûtra : il n’y a pour cela d’autre raison, sinon qu’assurément il n’est pas çrauta, et aussi, si l’on veut, qu’il traite, en certains p026 chapitres, de matières qui sont du ressort de ces manuels domestiques (sacrifices périodiques de la nouvelle et de la pleine lune, rites des noces et des funérailles) ; mais, à part ces sections, qui précisément ne nous apprennent presque rien de 41 Respectivement dérivés de : çruti (« ouïe =) écriture Sainte » ; smrti (« souvenance =) tradition » et grha « mai- son », d’où grhapati, maître de maison, chef de famille ».
  • 52. nouveau, rien ne ressemble moins au doux et propitiatoire culte du foyer que ces pratiques occultes si imprégnées de vertu omineuse qu’il est interdit en général de s’y livrer dans un lieu habité. Après un préambule liturgique de six chapitres, s’ouvre le traité de magie, qui n’en comprend pas moins de quarante-six ; alors seulement commence le rituel assez court des cérémonies de la vie de famille, et l’ouvrage s’achève sur une série de prâyaçcittâni, c’est-à-dire de pratiques expia- toires recommandées ou ordonnées en toute occurrence de sinistre augure — et Dieu sait si elles abondent ! — soit que le sujet ait senti palpiter sa paupière, ou vu s’abattre un rapace, sa proie au bec. Ainsi qu’on le voit et qu’au surplus on doit s’y attendre pour un ouvrage didacti- que, les matières sont disposées au Kauçika-Sûtra dans un ordre incomparable- ment plus méthodique que celui de l’Atharva-Véda, et il ne serait pas malaisé d’en dresser ici une table moins sommaire, si l’accessibilité du texte et de la traduction ne rendaient superflue une pareille énumération. Peut-être le lecteur sera-t-il plus curieux de trouver ici un spécimen du style violemment prégnant de cette singu- lière mnémotechnie : je le choisis à dessein parmi les rites les plus simples et de la plus patriarcale innocuité. p027(K. S. 12.) — 5. « Concorde », « Oui, ceci », « Faites la paix », « Vienne ici », « Puissent s’unir », « Ensemble vos esprits », « Concorde à nous », concordatoi- res. — 6. Cruche d’eau munie de résidus, ayant porté autour du village, au milieu il amène. — 7. De même cruche de surâ. — 8. D’une génisse de trois ans mor- ceaux marinés il fait manger. — 9. Nourriture, surâ, boisson, il munit de résidus. Et cela signifie, à quelques menues incertitudes près, ce que voici. « Les hymnes ou stances A. V. III. 30, v. 1. 5, VI. 64, VI. 73, VI, 74, VI. 94 et VII. 52 s’accompagnent des rites destinés à établir ou ramener la concorde. — L’opérateur remplit d’eau une cruche, y ajoute les résidus de beurre fondu prove- nant de libations de beurre qu’il a offertes en récitant l’un des hymnes ci-dessus, fait en la portant trois fois le tour du village dans le sens de gauche à droite, puis la déverse au milieu du village. — Il procède de même avec une cruche de li- queur. — Il enduit des résidus de beurre fondu, provenant de libations de beurre qu’il a offertes en récitant l’un des hymnes ci-dessus, des morceaux de la viande d’une génisse âgée de trois ans arrosés de saumure, et il les donne à manger aux personnes qu’il a en vue de réconcilier. — Il procède de même pour les aliments ordinaires, la liqueur et l’eau de boisson desdites personnes, puis les leur donne à boire ou à manger. »
  • 53. Il est à peine besoin de faire observer qu’un texte qui dit tant de choses en si peu de paroles serait la p028 plupart du temps pour nous inintelligible, si les commenta- teurs indigènes, verbeux à souhait, ne se chargeaient de l’éclairer : aucun sûtra ne saurait se passer de ce secours extérieur ; le Kauçika moins que tout autre, vu le caractère insolite et mystérieux de ses pratiques. Fort heureusement, il ne lui fait pas défaut : deux commentaires, celui de Dârila et celui de Kêçava, de date incer- taine, qu’on souhaiterait seulement plus complets et en meilleur état, sont joints au texte publié ; de plus, Sâyana, le grand glossateur et théologien du moyen âge à qui l’on attribue la paternité de l’ensemble des commentaires sur toute l’Écriture sacrée et qui fait dans l’Inde autorité quasi-canonique, a eu connaissance d’ouvrages techniques sur la matière et en a tiré des informations çà et là insérées dans ses gloses sur l’Atharva-Véda. Ces ressources sont précieuses, sinon infailli- bles : on ne perdra jamais de vue la mutilation de maint passage des manuscrits, les bévues de transcription des scribes, les méprises même que les premiers com- mentateurs ont pu commettre dans l’interprétation d’un texte peu commode, — parfois ils se contredisent et par ainsi se corrigent ; — mais, en tenant compte aus- si largement que possible de toutes ces causes d’erreur, il reste que, le bon sens aidant, car il y a toujours un fond de bons sens à la base des superstitions les plus extravagantes, — le manuel des magiciens hindous se laisse feuilleter par nous avec bien plus d’abandon et de profit que ne ferait, encore que tout contemporain, le formulaire oral d’un de nos sorciers ruraux, encore si jaloux de leurs secrets hé- réditaires. § 3. — Les bénéficiaires de la magie. Retour à la Table des Matières p029Portons maintenant nos regards sur la clientèle qui recourait à toute heure aux lumières de cet homme de Dieu, le magicien : était-ce seulement la plèbe infime ? était-ce une tourbe ignorante et misérable de suppliants incapables de s’aider eux- mêmes ? Mais plutôt demandons-nous qui n’y recourait pas : pour s’affranchir de cette sujétion bienfaisante, il eût fallu être à l’abri de tout besoin, sevré de tout ap- pétit, détaché de toute affection humaine ; il eût fallu, surtout, avoir rejeté toute croyance, si vague fût-elle en un pouvoir supérieur et tutélaire. Et nous-mêmes, heureusement, n’en sommes point là : je ne crois pas qu’aucun théoricien du ma- térialisme se puisse vanter de n’avoir pas, une fois en sa vie, prié au chevet d’un être cher ; ou alors, c’est que l’occasion lui en a manqué. Le jour où l’homme se
  • 54. sentirait décidément délaissé, livré à sa seule faiblesse en face des forces aveugles de la nature, sa vie s’écoulerait en un si morne désespoir, qu’il s’en évaderait comme d’un cachot. Le sorcier est devin : il a des façons à lui de découvrir ce que le vulgaire ignore, de percer les voiles de l’espace et du temps, de prédire l’avenir ; il sait lire au plus profond d’une âme, démêle les penchants vicieux qui s’y dissimulent ; il anticipe l’issue d’une entreprise et retrouve les objets perdus. Le sorcier est en rapport intime avec les puissances p030 qui donnent la vie et qui peuvent la ravir : il bénit l’embryon dans la matrice, le nouveau-né et la mamelle qui l’allaitera, le tout petit à qui il administre sa première pâture solide, l’enfant dont les cheveux ont poussé assez longs pour exiger la taille, l’adolescent qui en- tre à l’école pour s’initier aux traditions de la communauté dont il relève, l’adulte dont on rase le premier duvet, le jeune couple insoucieux qui s’unit pour les an- goisses de l’amour, le guerrier qui va s’exposer aux coups de l’ennemi ; à tous il assure le premier des biens, la longue vie, une vie de cent années. Mais que vaudrait ce bien suprême, si les autres ne s’y joignaient ? Il faut que la santé et la vigueur soient sauves, la maison solide, la maisonnée prospère, le bétail dru et fécond, la moisson abondante ; il faut qu’hommes et femmes s’entr’aident et que la bonne harmonie ne cesse de régner entre tous les membres de la famille et du clan. A tout cela le sorcier sait pourvoir, et il connaît aussi les paroles qui détruisent ou bannissent au loin les larves, les insectes, les menus rongeurs, insai- sissables destructeurs des fruits de la terre et premiers auteurs de la famine. Le sorcier est un charmeur dans tous les sens du mot, et aussi dans le plus res- treint : il sait que les besoins du corps apaisés font plus vif l’aiguillon du désir charnel, et qu’aucun attrait ne le cède à celui de la volupté. Son répertoire érotique est inépuisable : il a des formules et des rites au service de la vierge qui désire un époux, du séducteur qui veut triompher d’une résistance, de l’amante qui redoute l’abandon, de la p031 rivale qui veut la perdre, du jaloux résigné qui ne demande qu’à guérir de son tourment, et du jaloux rageur qui souhaite à son heureux concurrent la mésaventure décrite par Ovide. Après l’union consommée, il sait les charmes qui la rendent féconde, il connaît le sexe de l’enfant à naître ; bien plus, il le détermine : fonction auguste dans un état social et religieux où la naissance d’un enfant mâle est l’attente anxieuse de tous les ménages, où le père qui n’a que des filles est menacé de souffrir la faim dans l’autre monde, faute de continuation des sacrifices domestiques.
  • 55. Le sorcier est rebouteur et médecin. Sur l’importance capitale de ce rôle il est inu- tile d’insister ici, puisque nous l’avons encore sous les yeux, à cela près seulement que nos médecins ne sont plus sorciers. Mais la maladie n’est, pour l’Hindou, qu’un cas particulier, le plus fréquent, le plus redoutable, non du tout le seul, des multiples fléaux que déchaînent contre nous mille démons noirs et voraces, déchaînés à leur tour, la plupart du temps, par les artifices d’hommes pervers qui ont commerce avec eux. Ces démons, ces thaumaturges odieux, le bon sorcier les connaît ; il sait leurs noms, ce qui est déjà avoir prise sur eux, — car le nom, dans toutes les magies, c’est la personne elle- même 42, — ou du moins il a des moyens de les découvrir. Ses grands alliés, dans cette chasse incessante, ce sont les dieux forts : Agni, le p032 feu, qui les brûle ; In- dra, qui les broie de sa massue, comme jadis le monstre Vrtra, le serpent qui rete- nait les eaux captives. Et, pour pouvoir appeler à son aide de tels champions, il faut que le sorcier soit pieux, il faut qu’il soit pur, il faut qu’il soit prêtre ; et nous voici revenus à cette antique et universelle fusion de la magie, du culte et de la re- ligion, qui, esquissée dans nos préliminaires, se précisera pour l’Inde dans la suite du présent chapitre. 42 Fossey, Magie assyrienne, p. 46, 58 et 95 ; Wuttke, Der deutsche Volksaberglaube, Nos 247 et 482. Cf. l’index du présent livre, s. v. NOM.
  • 56. Le sorcier est prêtre, et, du jour, qui ne tarde guère, où un élément éthique s’infiltre dans la religion, il s’en empare aussitôt, il le domine, il acquiert le pou- voir de bannir le péché au même titre que toute autre souillure. Le péché, qu’est- ce à dire ? La notion est à la fois très concrète et très confuse : il n’y a ni degrés dans la faute, ni absence radicale d’intention qui la puisse excuser ; c’est péché de se marier avant son frère aîné, et péché de manger de la vache ; mais c’est péché aussi de rêver qu’on en mange, et l’homme sur qui un oiseau a fienté est un pé- cheur. A tous ces méfaits il faut une expiation : non pas qu’ils appellent un châti- ment, — l’idée de châtiment est lettre close pour qui n’a pas éclairci celle de faute ; — mais tout uniment parce que chacune de ces impuretés, sans distinction, si elle n’est lavée, porte malheur 43. L’ablution et la fumigation, souveraines contre l’ordure matérielle, le sont aussi contre la souillure morale, p033 mais à condition d’être appliquées par celui qui voit l’invisible et fait porter où il faut l’action infaillible de ses remèdes. Et enfin, — concilie qui pourra ces contradictions, mais la conscience primitive de l’humanité ne se pique pas de logique, — après avoir flétri de toute sa force les maléfices des sorciers impurs, la sagesse religieuse en permet, en recommande l’usage à son sorcier-prêtre et lui en reconnaît la plénitude : survivance évidente du temps où bien et mal moral était tout un : qui délie et bénit doit pouvoir lier et 43 Cf. Fossey, Magie assyrienne, p. 56. Il est curieux de constater à quel point ces concepts se recouvrent dans deux domaines de demi-culture aussi différents et aussi éloignés.