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SI JE N’AI PAS
L’AMOUR : LA CHARITÉ,
JE NE SUIS RIEN
1 CORINTHIENS 13, 2B
Identité, mission, vision et spiritualité de Caritas
en Amérique latine et dans les Caraïbes
Caracas, 13 juin 2013
IDENTITÉ, MISSION, VISION
ET SPIRITUALITÉ
DE CARITAS
EN AMÉRIQUE LATINE
ET DANS LES CARAÏBES
Traduction de l’espagnol _ Sophie Cloutier
AVANT-PROPOS ― 5
PRÉSENTATION ― 9
INTRODUCTION ― 11
_
1. REGARD HISTORIQUE SUR LA CHARITÉ
DANS LE MONDE ET DANS L’ÉGLISE
1.1.	 Dans le monde antique non chrétien ― 15
1.2.	 Dans quelques textes de l’Ancien Testament ― 15
1.3.	 Chez les prophètes d’Israël ― 16
1.4.	 Jésus, le Christ et son AMOUR: une CHARITÉ radicale ― 17
1.5.	 La charité dans l’histoire de l’Église ― 19
2. L’IDENTITÉ DE CARITAS
2.1.	 Le Dieu attentionné qui crée, libère, sauve et aime l’humanité ― 27
2.2.	 L’identité comme appel ― 28
2.3.	 La compassion comme fondement d’une Église samaritaine ― 28
2.4.	 Caritas en tant qu’organisation ecclésiale ― 31
2.5.	 Une organisation guidée par ses pasteurs ― 32
2.6.	 Le principe de la communion ― 32
2.7.	 Quelques traits de la spiritualité de Caritas enracinée en Jésus Christ ― 33
2.8.	 Une organisation sensible aux signes des temps ― 34
2.9.	 En contemplation des visages souffrants des pauvres ― 35
2.10.	 L’option préférentielle pour les pauvres ― 36
2.11.	 Vers des conditions de vie plus humaines ― 36
3. MISSION ET VISION DE CARITAS
3.1.	 La pastorale sociale Caritas ― 39
3.2.	 La vision de la pastorale sociale Caritas ― 41
4. LA SPIRITUALITÉ DE CARITAS
4.1.	 La spiritualité comme mode de vie ― 45
4.2.	 Les fondements de la Charité ― 46
4.3	 La spiritualité des organisations et du personnel de Caritas ― 51
4.4	L’EUCHARISTIE: projet de SOLIDARITÉS, l’amour comme service
et le service exercé avec amour ― 54
4.5.	 LE VOLONTARIAT COMPATISSANT ― 56
_
CONCLUSION ― 61
PRIÈRE À NOTRE DAME DES AMÉRIQUES ― 61
NOTES ― 64
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
AVANT-PROPOS
AMOUR:LACHARITÉ5
La charité est la vertu la plus authentique et la plus
haute à laquelle un chrétien, et je pourrais même
aller jusqu’à dire tout être humain, puisse aspirer. Sa
force et ses fondements reposent sur le fait que Dieu
est amour (1 Jn 4, 8). Il ne faut cependant pas y voir
une définition statique, mais plutôt une identité,
une réalité vivante et présente. Cet amour/charité
se manifeste dans l’Incarnation : par amour, Dieu
envoie dans notre réalité humaine son fils unique,
son fils bien-aimé, qui a toute sa faveur (Mt 3, 17).
Ce mystère fait jaillir l’espoir en chacun d’entre nous
afin que nous puissions ressentir cet amour généreux
et miséricordieux dans l’accomplissement de nos
différentes tâches et dans toutes les circonstances de
notre vie. Un amour qui conduit à la plénitude parce
que Jésus a généreusement donné sa vie sur la croix
et est ressuscité dans la gloire. Un amour qui ne nous
abandonne pas à nous-mêmes mais qui, au contraire,
nous donne le courage de poursuivre l’œuvre du
Ressuscité. Un amour qui nous transforme en une
communauté à l’image de la Trinité, parce que nous
savons que notre Dieu lui-même est communion.
Au moment de coucher sur papier cette expérience
de vie que nous avons intitulée Si je n’ai pas
l’Amour : la Charité, je ne suis rien, l’Église nourrit de
nombreuses attentes qui se traduisent par un ferme
espoir. Au cours des dernières années, le ministère
pétrinien a connu des changements avec l’élection
d’un nouveau successeur de Saint-Pierre et évêque
de Rome issu des ‘confins du monde’, c’est-à-dire de
notre Amérique latine, imprégné des expériences
pastorales que nous vivons dans cette région du
monde et déterminé à bâtir une Église pauvre pour
les pauvres. Deuxièmement, nous sommes engagés
dans la mise en œuvre de ce que nous avons convenu
en mai 2007, qui a été consigné dans un document
rédigé par les évêques d’Amérique latine et des
Caraïbes (document d’Aparecida), en particulier le
chapitre 8 sur l’importance du service de la charité
dans la construction du Royaume de Dieu. Il faut
mentionner aussi les propositions formulées par le
Pape Benoît XVI dans les encycliques Deus Caritas
est et Caritas in Veritate, qui montrent toute la
richesse de la charité enracinée dans la vérité de
Dieu pour que tout homme ou femme puisse avoir
la vie en abondance (Jn 10, 10). Enfin, nous recevons
maintenant l’exhortation apostolique Evangelii
Gaudium du Pape François, dont le chapitre 4 est
consacré à la dimension sociale de l’évangélisation,
mais qui est remplie toute entière d’éléments que
nous devons utiliser pour parfaire notre service de la
charité en vivant une conversion profonde au plan
personnel et pastoral.
Nous avons rédigé le présent document parce que
nous avions besoin d’éléments communs pour
orienter notre travail vers la poursuite d’un même
objectif dans les différents pays de notre région :
[reconnaître] le Christ dans les pauvres et les
pauvres dans le Christ. Nous l’avons écrit aussi
pour alimenter la communion ecclésiale dans nos
Caritas, afin qu’elles accomplissent leur mission
d’évangéliser au plan social en aidant des personnes
et des collectivités entières à passer de conditions
de vie moins humaines à des conditions de vie plus
humaines (Populorum Progressio 20), et de renforcer
l’identité propre de chaque personne, en particulier
celle des pauvres, en tant que sujet.
Pour savoir où nous allons, il faut savoir d’où nous
venons. La connaissance de l’histoire de Caritas et la
conscience que de nombreux frères et sœurs avant
nous ont cheminé en étant convaincus qu’« une
foi authentique – qui n’est jamais confortable et
individualiste – implique toujours un profond désir
de changer le monde, de transmettre des valeurs,
de laisser quelque chose de meilleur après notre
passage sur la terre » (Evangelii Gaudium 183),
nous permettront d’avoir une idée plus claire du
service qui est le nôtre. De cette histoire, nous avons
voulu garder la mémoire pour que les nouvelles
générations de serviteurs de la charité sachent
qu’elles n’ont jamais cessé d’en faire partie : cette
histoire est inscrite dans les mains, les pieds, les
voix, les cœurs et la sagesse de tous les hommes et de
toutes les femmes qui ont appris à aimer Dieu en se
mettant au service des plus pauvres.
Nous savons bien qu’il ne suffit pas de connaître
l’histoire ; il faut aller plus loin. Nous devons la
construire et nous l’approprier à partir de nos
expériences de vie et de service, qui font partie de
notre identité car elles contribuent à faire de nous
ce que nous sommes et qui, au niveau institutionnel,
AVANT-PROPOS
nous définissent en tant qu’organisations membres
de Caritas, ayant chacune ses caractéristiques
propres. Parler d’identité revient à parler de ce
qui est, de l’essence même de ce qui se manifeste
dans une existence qui possède les caractéristiques
nécessaires pour nous permettre devenir ce que
nous sommes, mais aussi dans la projection de ce
que nous devons être dans le futur. Nous sommes
l’Église, le mystère, le peuple de Dieu qui communie
au sein d’une structure formelle nécessaire pour
que nous puissions œuvrer dans le monde, dans la
conjoncture, mais néanmoins nous sommes Église,
mystère et peuple constamment alimentés par le
fondement et la source de toute notre action, c’est-
à-dire l’amour. Il n’y a aucune raison valide pour
que nos Caritas cessent de témoigner de cet amour
transformateur, puisque « personne ne peut exiger
de nous que nous reléguions la religion dans la
secrète intimité des personnes, sans aucune influence
sur la vie sociale et nationale, sans nous préoccuper
de la santé des institutions de la société civile, sans
nous exprimer sur les événements qui intéressent les
citoyens » (Evangelii Gaudium 183).
À partir de cette identité qui nous est propre, nous
pouvons accomplir notre mission au service de la
charitéenverslespluspauvres :« nourrirlesprocessus
de transformation de la réalité de nos peuples
d’Amérique latine et des Caraïbes », mission que
nous accomplissons en cheminant, en réfléchissant,
en partageant, en travaillant et en priant. Ou alors,
comme nous l’indique le Pape François, « poser
des choix, s’engager, accompagner, fructifier et
fêter », en nous basant sur le critère de « l’attention
à l’autre qu’on considère comme un autre soi », et
qui nous amène à valoriser le pauvre « dans sa bonté
propre, avec sa manière d’être, avec sa culture, avec
sa façon de vivre la foi » (Evangelii Gaudium 199).
Ainsi, nous pouvons nous projeter dans l’avenir
en renforçant nos Caritas grâce à cette nouvelle
approche qui nous est proposée aujourd’hui : « Je
désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils ont
beaucoup à nous enseigner. En plus de participer
au sensus fidei, par leurs propres souffrances ils
connaissent le Christ souffrant. Il est nécessaire
que nous tous nous laissions évangéliser par eux.
[…] Nous sommes appelés à découvrir le Christ en
eux, à prêter notre voix à leurs causes, mais aussi à
être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à
accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous
communiquer à travers eux » (Evangelii Gaudium
198). Nos Caritas d’Amérique latine et des Caraïbes
vivent pour les autres, mais elles vivent avant tout
auprès des pauvres, en partageant leurs souffrances
et leurs espoirs. Tous les jours, les réalités dans
lesquelles nous travaillons nous offrent de grandes
leçons : la solidarité, la participation, le partenariat,
le partage, l’humanité.
Tous ces éléments se recoupent et, en même temps,
s’insèrent dans un processus qui alimente notre
service : la spiritualité. En nous laissant guider
par l’esprit du Christ ressuscité, nous pourrons
parvenir à nos fins ou donner une nouvelle
direction au chemin que nous avons parcouru
jusqu’ici. Lorsqu’on s’en remet à l’esprit de Dieu,
on ne manque jamais d’énergie. Son œuvre, nous la
partageons avec simplicité, tout en étant conscients
de nos limites ; mais aussi, nous la partageons à partir
de la transcendance même à laquelle nous sommes
capables d’accéder en Dieu.
La vie spirituelle ne nous détourne pas de la réalité ;
au contraire, elle nous plonge et nous situe dans la
réalité humaine et sociale, et nous fait connaître de
plus près les vicissitudes de l’être humain, ainsi que
les demandes de notre Seigneur, en sachant qu’Il
« veut que nous touchions la misère humaine, la chair
souffrante des autres. Il attend que nous renoncions
à chercher ces abris personnels ou communautaires
qui nous permettent de nous garder distants du
cœur des drames humains, afin d’accepter vraiment
d’entrer en contact avec l’existence concrète des
autres et de connaître la force de la tendresse.
Quand nous le faisons, notre vie devient toujours
merveilleuse et nous vivons l’expérience intense
d’être un peuple, l’expérience d’appartenir à un
peuple » (Evangelii Gaudium 270).
La Caritas de la région Amérique latine et Caraïbes
offre ce document à toutes les Caritas nationales,
diocésaines et paroissiales afin que celle-ci puissent
suivre le chemin que nous inspire l’esprit du Christ
ressuscité. Nous devons rappeler ici que nous
continuons à travailler avec audace, car les temps
sont difficiles et les injustices monnaie courante.
AMOUR:LACHARITÉ7
Nous ne devons jamais nous décourager ni ignorer
les problèmes et les difficultés qui surgissent ; nous
avons choisi le service à la charité, et nous savons que
notre route est parsemée de pièges et d’embûches,
mais nous sommes nourris par la force du Christ
ressuscité et par son amour pour l’humanité, et pour
les pauvres en particulier.
MGR JOSÉ LUIS AZUAJE AYALA
ÉVÊQUE DE BARINAS
PRÉSIDENT DE CARITAS AMÉRIQUE LATINE
ET CARAÏBES
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
PRÉSENTATION
AMOUR:LACHARITÉ9
« La Charité est la caresse que l’Église prodigue à son
peuple. La caresse de la mère Église à ses enfants,
la tendresse, la proximité… La Charité est directe,
elle représente l’amour de notre mère Église qui se
rapproche, qui caresse, qui aime. Dans ce sens, je me
permets de vous dire que vous êtes les témoins, les
premiers et réunis en organisation, de l’amour de
l’Église1
 », disait le Pape François au personnel de
Caritas Internationalis.
Nous qui participons à la mission continentale de
Caritas en Amérique latine et dans les Caraïbes, à la
suite de ces mots que Jésus lui-même nous a adressés
dans l’évangile de Matthieu : « En vérité je vous le
dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces
plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez
fait » (Mt 25, 40), savons que nos actions pour aider
nos frères et sœurs font partie intégrante de notre
mission. Elles s’inscrivent dans ce nouveau courant
d’évangélisation auquel le Pape Paul VI, dans
son exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi
(1975), nous invitait déjà à nous joindre avec une
ardeur nouvelle, de nouvelles méthodes, un nouvel
élan, ouvrant ainsi la voie à des temps nouveaux
d’évangélisation2
.
Pour nous - comme l’affirme le magistère de
l’Église -, cette mission consiste à annoncer le salut
de Dieu « qui est libération de tout ce qui opprime
l’homme3
 ». Nous voulons, en Amérique latine
et dans les Caraïbes, accorder une importance
primordiale à ce défi que Jésus nous lance, en
nous rappelant que tout appui solidaire ou attitude
d’indifférence envers nos frères et sœurs concerne
Dieu lui-même, le touche directement.
Dans l’homélie qu’il avait prononcée en 1979, à
Puebla, le Bienheureux Jean-Paul II, avait souligné
que pour leur propre bien, les familles latino-
américainesdevraientpossédercestroisdimensions:
« être éducatrices de la foi, formatrices de personnes,
promotrices de développement4
 ». Ainsi, à l’école de
l’enseignement des pontifes, nous rappelons aussi
que le Pape Benoît XVI a affirmé dans son discours
inaugural de la Cinquième conférence générale de
l’Épiscopat latino-américain et des Caraïbes : « Nous
voulons continuer à stimuler l’action évangélisatrice
de l’Église, appelée à faire de tous ses membres des
disciples et des missionnaires du Christ - le chemin,
la vérité et la vie – pour que tous nos peuples
reçoivent Sa vie ». Nous voulons associer ce travail
d’évangélisation à un travail de promotion humaine
incontournable que nous avons appris à faire dans
notre continent grâce à la pastorale sociale Caritas :
« Projetées dans la lumière du Christ, la souffrance,
l’injustice et la croix nous mettent au défi de vivre
comme une Église samaritaine, en nous souvenant
que l’évangélisation a toujours avancé de concert
avec la promotion humaine et l’authentique
libération chrétienne5
 ».
Afin d’approfondir, à partir de la perspective propre
à cette portion particulière du Peuple de Dieu qui
vit en Amérique latine et dans les Caraïbes, les
aspects qui caractérisent le mieux l’action caritative
de l’Église, nous allons présenter une réflexion sur
l’identité, la mission, la vision et la spiritualité de
Caritas, en accord avec les Statuts et le règlement
interne de Caritas Internationalis, approuvés le
2 mai 2012, et avec le message que le Pape François
a livré aux membres de son Comité exécutif. Dans ce
message, il leur dit que « Caritas est une institution
essentielle pour l’Église, parce que sans la charité,
l’Église ne saurait exister. Caritas est l’institution
qui incarne l’amour de l’Église, et à travers Caritas,
l’Église devient une institution6
 ».
Le cardinal Oscar Andrés Rodríguez Maradiaga,
président de Caritas Internationalis, ainsi que Michel
Roy, son secrétaire général, se réjouissent du fait que
les récents Statuts consolident les structures de la
fédération et renforcent la cohérence de ses actions et
de ses projets avec le magistère de l’Église catholique
et avec le Saint-Siège7
. Le Conseil Pontifical Cor
Unum (pour la charité dans le monde) a par ailleurs
la responsabilité d’accompagner ces actions8
.
Ces derniers temps, certaines de nos Caritas
nationales ont dû faire face à des situations difficiles,
en particulier lorsque certaines Caritas diocésaines
ou paroissiales ou leurs dirigeants immédiats se
sont éloignés de la fédération, de leur évêque, de
leur paroisse et de la communauté chrétienne,
délaissant les principes évangéliques et ecclésiaux
qui guident notre travail. Cette situation a soulevé
des interrogations concernant l’éthique qui sous-
PRÉSENTATION
tend certaines actions réalisées par des organisations
membres de Caritas. Cela nous a amenés à prendre
conscience de la nécessité de nous doter d’un outil
ou d’un instrument pastoral qui, assorti de critères
clairs, nous aide à discerner le chemin à suivre, dans
toutes ces situations et dans le travail de pastorale
sociale que nous accomplissons quotidiennement.
Voilà pourquoi nous entrevoyons maintenant dans
ces nouveaux Statuts et dans le processus que notre
fédération internationale a mis en branle depuis que
le Bienheureux Jean-Paul II, le 16 septembre 2004,
lui a accordé une personnalité juridique publique,
une occasion privilégiée de renouveler notre travail
afin que nos Caritas puissent être encore plus fidèles
aux principes qui ont présidé à leur fondation.
Au-delàdesdifférentesmanièresdontl’Égliseconçoit
et organise son action sociale dans les différents
pays du monde, nous estimons que Caritas ne peut
demeurer les bras croisés lorsque la vie, l’intégrité
des personnes et des peuples sont menacées, que ce
soit à cause de situations injustes ou de catastrophes
naturelles. Dans son encyclique Caritas in Veritate,
le Saint-Père Benoît XVI nous rappelait cet
engagement qui imprègne tout notre travail pour
améliorer les conditions de vie des plus pauvres : « la
justice est la première voie de la charité ou, comme
le disait Paul VI, son seuil minimal9
 ». C’est pourquoi
lorsque la personne humaine et sa maison commune
sont menacées par une quelconque injustice, Caritas
est appelée à rester fidèle avec courage à sa mission
qui lui demande, avant tout autre geste, de veiller à
ce que cette exigence minimale soit respectée.
Nous avons donc élaboré ce document, intitulé Si je
n’ai pas l’AMOUR : la Charité, je ne suis rien (1 Co
13, 2b). Nous le présentons avec la ferme conviction
que si nous proclamons l’Évangile en Amérique
latine et dans les Caraïbes sans porter à chaque
personne un amour véritable et concret ; un amour
inconditionnel qui nous conduit à vouloir favoriser,
avec elle, sa promotion humaine ; un amour qui
rejoint en particulier les hommes et les femmes les
plus démunis de nos peuples, nous perdrons alors
le sens le plus profond du message de Jésus Christ
notre Seigneur.
Dans notre région du monde, la tradition accorde
toujours une place très importante dans le cœur
des fidèles à la mère de Jésus Christ, nommée tantôt
Mère de Dieu, tantôt Notre mère. Dans le message
de Notre Dame de la Guadeloupe, elle adresse ces
mots très particuliers à l’un de nos frères les plus
petits, un autochtone : « Écoute le plus petit de mes
fils, sois certain que sont nombreux mes serviteurs,
mes messagers à qui j’ai demandé de transmettre mes
encouragements, ma parole pour que ma volonté
soit accomplie ; mais il est très nécessaire que toi tu
fasses la même chose, que tu pries, afin que grâce
à ton intercession puisse se concrétiser ce que je
désire10
 ».
Nous qui, aujourd’hui, sommes la pastorale sociale
Caritas et en accomplissons la mission (directeurs,
bénévoles, salariés, collaborateurs) nous mettons
humblement à la place de San Juan Diego. Nous
ne sommes peut-être pas des personnes très
importantes, mais notre participation est très
nécessaire dans cette réflexion sur les principes et les
fondements du travail caritatif en Amérique latine
et dans les Caraïbe, et dans leur mise en œuvre avec
une vigueur constamment renouvelée. Que Notre
Très Sainte Mère nous couvre de son manteau
dans l’accomplissement de cette noble mission.
Et qu’elle nous accompagne aussi lors de notre
travail de réflexion, d’analyse et d’appropriation
de ce document. Nous aimerions que ce dernier
puisse aussi nous donner le sentiment de partager
une identité commune. Dans ce but, afin de nous
préparer au congrès qui se tiendra en Colombie,
nous élaborerons et nous proposerons un GUIDE
POUR TRAVAILLER ET PARTAGER tout au
long de l’année prochaine. Ce guide contiendra
des questions, des initiatives, des activités, des
propositions que nous pourrons nous approprier
pour améliorer le contenu et la forme de ce
document. BON TRAVAIL !
CARACAS, VÉNÉZUELA
13 JUIN 2013
INTRODUCTION
AMOUR:LACHARITÉ11
« Si je n’ai pas l’AMOUR : la Charité, je ne suis
rien » (1 Co 13, 2b). Entre l’an 54 et 57, la tradition
paulinienne nous a légué un merveilleux texte écrit
aux fidèles de Corinthe en prévision de la Pâque,
dans lequel Saint Paul leur explique que même
s’ils étaient très cultivés, ou s’ils avaient reçu des
dons divers et importants, ou s’ils étaient même
allés jusqu’à donner leurs biens aux pauvres ou à
supporter des souffrances par fidélité à l’Évangile, si
leur venait à manquer l’amour: la charité, tout cela
ne leur apporterait rien du tout. C’est pourquoi il
leur dit : « Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien ».
La charité, comme nous l’enseigne Saint Paul, est
au cœur de la vie chrétienne. Parce que nous vivons
actuellement un changement d’époque11
, comme on le
dit souvent, il est urgent de relancer la dynamique
de fraternité et de communion de notre Église
latino-américaine et caribéenne, et cela partout où
nous vivons et où nous accomplissons notre travail
apostolique et pastoral. Cet amour : charité qui
« ne cherche pas son intérêt …, [qui] ne se réjouit
pas de l’injustice et qui trouve sa joie dans la vérité,
[qui] excuse tout, croit tout, espère tout, supporte
tout… » (v. 5-7), sera comme un phare, un point de
repère fondamental et solide qui nous oriente devant
la rapidité et l’ampleur de tous ces changements et
situations qui passent, pour la simple raison que « la
charité ne passe jamais ». (v. 8)
Mues par cet amour : charité, nos églises respectives
ont identifié des thèmes et des espaces de travail
spécifiques et des modes d’organisation qui nous sont
propres et qui – on pourrait dire - correspondent à
des choix concrets que nous avons faits en fonction
des réalités et de la situation de nos peuples. Ces
thèmes et ces espaces sont énumérés ici-bas et ils se
concrétisent dans le travail en faveur de :
1 ― La dignité de chaque personne humaine, de ses
droits et de la paix
2 ― Le respect de la création et l’aide humanitaire
dans les situations d’urgence ; la gestion des risques
et la coopération humanitaire dans les situations
d’urgence
3 ― Le développement humain intégral et solidaire
4 ― L’équité entre les hommes et les femmes
5 ― Une organisation bien ancrée dans la charité qui
sait comment annoncer la bonne nouvelle de notre
Seigneur Jésus Christ dans le monde. C’est pourquoi
la communication, la formation et le plaidoyer sont
des composantes essentielles
Tels sont les cinq grands axes de travail qui ont
été adoptés lors de la réunion de la coordination
régionale des Caritas de l’Amérique latine et des
Caraïbes, tenue à Cartagena, en Colombie, du 28
novembre au 2 décembre 2011.
En tant qu’Église pèlerine en Amérique latine et dans
les Caraïbes, nous voulons rappeler avec toute leur
force ces paroles du Saint Père Benoît XVI dans sa
première lettre encyclique :
« La nature profonde de l’Église s’exprime dans
une triple activité : annonce de la Parole de Dieu
(kerygma-martyria), célébration des Sacrements
(leitourgia), service de la charité (diakonia).
Ce sont trois dimensions qui se renvoient l’une à
l’autre et qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre.
La charité n’est pas pour l’Église une sorte d’activité
d’assistance sociale qu’on pourrait aussi laisser à
d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une
expression de son essence elle-même, à laquelle elle
ne peut renoncer12
 ».
Ces dernières paroles ont été reprises par le Pape
Benoît XVI comme titre de son Motu Proprio sur le
service de la charité Intima Ecclesiae Natura, publié
à la toute fin de son pontificat13
. Dans ce document,
il rappelle aux évêques leur responsabilité directe de
mettre en œuvre la charité dans leurs diocèses et leur
demande de « doter d’un cadre juridique organique
les différentes formes ecclésiales organisées du
service de la charité, cadre approprié pour en
organiser les grandes lignes ».
Du même souffle, il a reconnu le rôle important
de Caritas dans l’Église et dans le monde. « Plus
précisément, l’activité de la Caritas, institution
promue par la hiérarchie ecclésiastique, s’est
développée au niveau paroissial, diocésain, national
et international. Elle a mérité très justement
l’appréciation et la confiance des fidèles et de tant
d’autres personnes dans le monde entier, tant pour
son témoignage de foi généreux et cohérent que
pour sa réponse concrète aux demandes de ceux
qui sont dans le besoin ». De plus, il a demandé
que ces œuvres, cet amour qui se traduit par des
engagements concrets, se nourrissent sans cesse « de
la rencontre avec le Christ14
 ». C’est pourquoi nous,
tous les disciples-missionnaires d’Amérique latine et
des Caraïbes, sommes pleinement conscients du fait
que l’exercice de la charité ainsi que l’engagement
qui en découle dans notre continent ne sont pas des
tâches qu’on pourrait déléguer aux organisations
non gouvernementales, aux associations de la société
civile ou à de nombreux laïcs dédiés au travail social,
même si nous ne doutons pas un seul instant que leur
travail respectif est très utile. Nous comprenons que
l’exercice de la charité est inhérent à la nature même
de l’Église, il est l’expression inaliénable de sa propre
essence et la principale responsabilité d’animation
pastorale des évêques.
De plus, nous avons compris que notre tâche
de disciples-missionnaires exige également une
démarche incessante de formation, à partir de la
mise en commun de notre vie et de nos expériences.
« La vocation et l’engagement des disciples et
missionnaires de Jésus-Christ en Amérique latine et
dans les Caraïbes nécessitent aujourd’hui d’une claire
et ferme option pour la formation des membres de
nos communautés, pour le bien de tous les baptisés,
quelle que soit la fonction qu’ils accomplissent
dans l’Église. Nous en avons l’exemple en Jésus, le
Maître, qui a formé personnellement ses apôtres
et ses disciples. Le Christ nous donne sa méthode :
venez et voyez (Jn 1, 39), Je suis le Chemin, la Vérité et
la Vie (Jn 14, 6). Avec Lui, nous pouvons développer
les potentialités de chaque personne et former
des disciples missionnaires. Avec une patience
persévérante et avec sagesse, Jésus a invité tous les
hommes à le suivre. Ceux qui ont accepté de le suivre,
il les a fait entrer dans le mystère du Règne de Dieu,
et, après sa mort et sa résurrection, il les a envoyés
annoncer la Bonne Nouvelle, avec la force de son
Esprit. Sa façon de faire devient emblématique pour
les formateurs et prend une importance spéciale
quand nous pensons à la patiente tâche de formation
que l’Église doit entreprendre, dans le nouveau
contexte socioculturel d’Amérique latine15
 ».
Le partage de l’histoire, des priorités et des défis
communs à notre action caritative dans le continent
sud-américain a amené la pastorale sociale Caritas de
cette région du monde à réfléchir sur son identité,
sur sa mission, sur sa vision et sur sa spiritualité
d’un point de vue historique. Nous avons donc
décidé de revenir sur l’origine même de l’action
caritative pour redécouvrir les principes et les
raisons fondamentales qui ont amené l’Église à
assumer cette responsabilité et à la concevoir, dès
le commencement, comme étant indissociable de
l’annonce de la Bonne Nouvelle que Jésus-Christ
a apportée au monde. Le fait de s’abreuver ainsi à
l’histoire de l’Église, en étant constamment guidés
par l’Esprit du Ressuscité, « est nécessaire afin
que les chrétiens puissent se rendre compte que le
Christ n’est pas un personnage du passé, mais qu’il
est Vivant, présent dans le quotidien de leurs vies.
Jésus est le Vivant qui marche à nos côtés, qui nous
fait découvrir la signification des évènements de la
vie, de la souffrance et de la mort, de la joie et de
la fête ; qui entre chez nous et y demeure, qui nous
nourrit du Pain de la vie16
 ». Nous replongeons donc
dans notre histoire afin d’en tirer des leçons et d’y
puiser des idées nouvelles qui éclaireront le chemin
que nos communautés parcourent aujourd’hui,
« pour qu’étant déjà le continent de l’Espoir, nous
devenions aussi le continent de l’Amour17
 ».
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
REGARDHISTORIQUE
SURLACHARITÉDANSLEMONDE
ETDANSL’ÉGLISE
CHAPITRE 1
AMOUR:LACHARITÉ15
1.1. DANS LE MONDE ANTIQUE
NON CHRÉTIEN
Il est très important et encou-​
rageant de reconnaître que la
charité, la recherche de la justice
et le souci des autres ne sont pas
valorisésseulementdanslemonde
judéo-chrétien. Dans d’autres
traditions religieuses, comme le
bouddhisme, on croit aussi que
l’âme doive pratiquer la charité,
le bien, l’amour et d’autres vertus,
s’éloignant en cela des coutumes
(hindouisme) qui divisaient la
société en castes et qui allaient
jusqu’à différentier les personnes
entre elles par la couleur de leur
peau18
.
Dans le confucianisme, on
demande de respecter les tradi-
tions des anciens, de pratiquer le
culte des morts, de préserver les
liens familiaux et de pratiquer la
charité19
.
Dans la culture de l’Égypte
ancienne, on pensait qu’au terme
de la vie, le cœur du mort devait
déclarer ses actions de son vivant,
et qu’il fallait les peser sur une
balance contre la vérité et la
justice20
.
Dans la culture ougaritique
on trouve des préoccupations
semblables à celles qui seront
propres à la tradition juive. Voici
un exemple qui montre qu’on
condamnait certaines pratiques :
« Tu n’as pas défendu la cause de
la veuve, ni jugé le cas de
l’opprimé, ni démasqué ceux qui
ont volé le pauvre. Pendant ta
vie, tu n’as pas donné à manger à
l’orphelin, et tu as tourné le dos à
la veuve21
 ».
L’empire hittite cherchait à en-
courager la population à prendre
soin des plus faibles, comme en
témoignent ces lignes : « Tu es le
père et la mère (…) des opprimés
et des humbles ; toi, Telepino,
tu dois avoir à cœur la cause
des humbles, des opprimés22
 »
(Ancient Near Eastern Texts
397a).
De leur côté, en Grèce classique
et à Rome, des figures telles
que Sénèque et les stoïciens
veillaient au respect de la dignité
des personnes, même celle des
esclaves, soutenant que ce qui
comptait était leur bonté, car
même un esclave pouvait être
juste, courageux et magnanime,
et qu’il ne fallait pas se mettre
en colère contre eux. Quant à
Cicéron, il a fait la promotion
de la justice : « Nous devons
nous comporter de façon juste,
y compris avec les personnes des
classes les plus inférieures de la
société » (De Officiis 1, 13), en la
rattachant à l’idée qu’il ne faut
faire de mal à personne, sauf en
cas de légitime défense (De Officiis
1, 19. 62). Ou alors Ulpiano lui-
même, qui invitait la population
à « vivre dans l’honnêteté, à ne
blesser personne et à donner
à chacun ce qui lui revient »,
conformément aux principes du
droit (Digesto 1, 10).
Bien qu’elles se dissocient de la
manière dont l’esclavage était
généralementconsidéréàl’époque,
ces positions sont cependant loin
du commandement chrétien qui
ne consiste pas seulement à ne
pas violer les droits des autres en
portant atteinte à leur personne
ou à leurs biens, mais à consacrer
sa vie au service aux autres, y
compris aux ennemis et à ceux
qui nous font du mal : « Mais je
vous le dis, à vous qui m’écoutez :
Aimez vos ennemis, faites du bien
à ceux qui vous haïssent, bénissez
ceux qui vous maudissent, priez
pour ceux qui vous insultent »
(Lc 6, 27-35).
1.2. DANS QUELQUES TEXTES
DE L’ANCIEN TESTAMENT
Selon le récit de la Genèse, élaboré
dans un langage à la fois mythique
et symbolique, Dieu réprouve les
injustices envers nos frères et ce,
dès les origines de l’humanité. À
Caïn, qui a tué son frère Abel,
il demande intentionnellement
et d’un ton accusateur : « Où est
Abel, ton frère ? ». Dieu cherche
alors à faire prendre conscience
à Caïn, et par extension à
CHAPITRE 1
tous les êtres humains, de sa
responsabilité vis-à-vis de ses
semblables et, le cas échéant, de la
faute qui consiste à leur faire subir
quelque forme de souffrance, de
mauvais traitements ou d’injustice
que ce soit. Mais, par-dessus tout,
ce récit veut enseigner au peuple
de Dieu que l’égoïsme et l’envie,
et tout péché envers nos frères,
sont la cause des grands maux et
échecs de l’histoire des peuples
et de l’humanité. Mais cela va
encore plus loin : « Ce récit nous
transmet un message beaucoup
plus profond et vrai : il retrace
l’origine de l’égoïsme exercé au
niveau collectif ; autrement dit :
il montre le caractère maudit,
l’origine maudite des groupes
de pouvoir qui ont fait tant de
mal, et continuent à en faire, à
l’humanité23
 ».
Dans le livre de l’Exode (3, 7-8),
c’est Dieu lui-même qui s’émeut
et ne tolère pas l’injustice faite
à son peuple. Et il dit à Moïse :
« J’ai vu la misère de mon peuple
qui est en Égypte. J’ai entendu
son cri devant ses oppresseurs ;
oui, je connais ses angoisses. Je
suis descendu pour le délivrer
de la main des Égyptiens et le
faire monter de cette terre vers
une terre plantureuse et vaste ».
Il choisit alors Moïse et l’envoie
libérer son peuple. Et devant
l’ampleur de la mission qu’il lui
a confiée, il lui promet d’être
avec lui et d’accomplir des signes
merveilleux pour que le Pharaon
les laisse sortir d’Égypte et aller
offrir des sacrifices dans le désert.
Et il promet l’appartenance
mutuelle, le progrès et le bien-
être à Israël ainsi qu’une terre qui
ruisselle de lait et de miel.
Plus tard, Jésus se référera à
un précepte mentionné dans
le livre du Lévitique, lorsqu’on
l’interrogera sur le plus important
des commandements : « Tu ne
te vengeras pas et tu ne garderas
pas de rancune envers les enfants
de ton peuple. Tu aimeras ton
prochain comme toi-même. Je
suis Yahvé » (Lv 19, 18).
Avant que n’apparaisse la
nouveauté de consacrer sa vie
à ses frères, qui nous demande
d’aimer aussi ceux qui nous font
du mal, nous constatons dans
le Deutéronome l’apparition du
besoin de s’intéresser aux plus
faibles, car Dieu Tout-Puissant
lui-même s’en préoccupe : « Car
Yahvé votre Dieu est le Dieu
des dieux et le Seigneur des
seigneurs, le Dieu grand, vaillant
et redoutable, qui ne fait pas
acception de personnes et ne
reçoit pas de présents. C’est lui
qui fait justice à l’orphelin et à la
veuve, et il aime l’étranger, auquel
il donne pain et vêtement » (Dt
10, 17-18).
Ce concept apparaît aussi dans
les Livres sapientaux : « Père
des orphelins, protecteur des
veuves, c’est Dieu dans son lieu
de sainteté ; à ceux qui sont seuls
Dieu donne la chaleur d’une
maison, aux prisonniers Il ouvre
la porte du bonheur, mais les
rebelles demeurent sur un sol
brûlant » (Ps 68, 6-7).
1.3. CHEZ LES PROPHÈTES
D’ISRAËL
Les prophètes ont reçu la mission
difficile de dénoncer, au nom
de Dieu, toute forme d’injustice
commise envers ses frères, en
particulier envers les personnes
pauvres et sans défense. Chacun
d’entre eux a connu des situations
et des contextes différents. Nous
ne les mentionnerons pas tous ici,
mais seulement les plus pertinents
pour le thème qui nous intéresse.
Amos a dénoncé les commerçants
malhonnêtes et la corruption :
« Car je sais combien nombreux
sont vos crimes, énormes vos
péchés, oppresseurs du juste,
extorqueurs de rançons vous qui,
à la Porte, déboutez les pauvres »
(5, 12). Et en même temps, il
explique comment seront punis
ceux qui ont perpétré de tels
crimes : « Écoutez ceci, vous qui
écrasez le pauvre et voudriez faire
disparaître les humbles du pays,
vous qui dites : ‘quand donc sera
passée la fête de la nouvelle lune,
AMOUR:LACHARITÉ17
pour que nous vendions du blé,
et le sabbat, que nous écoulions
le froment? Nous diminuerons la
mesure, nous augmenterons les
poids,nousfausseronslesbalances
pour tricher. Nous achèterons
les faibles à prix d’argent et
le pauvre pour une paire de
sandales ; et nous vendrons la
criblure du froment’. Yahvé l’a
juré par la gloire de Jacob : jamais
je n’oublierai aucune de leurs
actions » (Am 8, 4-6).
Osée prend position contre le
commerce frauduleux et ne
souhaite aucun profit à ceux qui
le pratiquent ; il leur prédit plutôt
la ruine complète : « Canaan a en
main des balances trompeuses, il
aime à exploiter. Et Éphraïm dit :
‘oui, je me suis enrichi, je me suis
acquis une fortune ’, mais de tous
ses gains, rien ne lui restera, à
cause de la faute dont il s’est rendu
coupable » (Os 12, 8-9).
Isaïe parle du jugement de Dieu
envers les personnes qui sont
injustes et qui ont été méchantes
envers leurs frères, leur ont
menti et ont été violentes envers
eux : « Ils n’ont pas connu la
voix de la paix, le droit ne suit
pas leurs traces, ils se font des
sentiers tortueux, quiconque les
suit ignore la paix. Aussi le droit
reste loin de nous, la justice ne
nous atteint pas. Nous attendions
la lumière, et voici les ténèbres,
la clarté, et nous marchons
dans l’obscurité. Nous tâtonnons
comme des aveugles cherchant un
mur, comme privés d’yeux nous
tâtonnons. Nous trébuchons en
plein midi comme au crépuscule ;
bien-portants, nous sommes
comme des morts. Nous grognons
tous comme des ours, comme
des colombes nous ne faisons
que gémir ! Nous attendons le
jugement, et rien ! Le salut, et il
demeure loin de nous » (Is 59,
8-11). L’injustice, le mensonge,
la méchanceté et la violence ne
peuvent amener au salut de Dieu.
Dans le livre du prophète
Malachie,cemêmeDieusemetdu
côté de ceux qui ont été humiliés,
qui ont subi des injustices ou qui
ont été dépouillés de leurs biens :
« Je m’approcherai de vous pour
le jugement et je serai un témoin
prompt contre les devins, les
adultères et les parjures, contre
ceux qui oppriment le salarié,
la veuve et l’orphelin, et qui
violent le droit de l’étranger, sans
me craindre, dit le Seigneur de
l’univers » (Mal 3, 5).
À son tour, Michée montre
commentDieuprendladéfensede
ceux qui ont perdu leurs champs
et leurs biens, à cause de systèmes
et de jugements malhonnêtes,
conçus dans le but d’appauvrir
le peuple : « Malheur à ceux qui
projettent le méfait et qui trament
le mal sur leur couche ! Dès que
luit le matin, ils l’exécutent, car
c’est au pouvoir de leurs mains.
S’ils convoitent des champs, ils
s’en emparent ; des maisons, ils
les prennent ; ils saisissent le
maître avec sa maison, l’homme
avec son héritage. C’est pourquoi
ainsi parle Yahvé : voici que je
prépare contre cette engeance un
malheur tel qu’ils s’y enfonceront
jusqu’au cou ; et vous ne pourrez
marcher la tête haute, car ce sera
un temps de malheur. Ce jour-là,
on fera sur vous une satire ! On
chantera une complainte, et l’on
dira : ‘Nous sommes dépouillés
de tout ; la part de mon peuple
est mesurée au cordeau, personne
ne la lui rend ; nos champs sont
attribués à celui qui nous pille’ »
(Mi 2, 1-4).
1.4. JÉSUS, LE CHRIST ET SON
AMOUR : UNE CHARITÉ RADI­
CALE
La charité en Jésus Christ est basée
sur la manière dont Lui-même
conçoit sa mission et ses préférés
en ce monde : « Il vint à Nazareth
où il avait été élevé, entra dans la
synagogue le jour du sabbat, selon
sa coutume, et se leva pour faire
la lecture. On lui remit le rouleau
du prophète Isaïe et, déroulant
le livre, il trouva le passage où il
était écrit : L’Esprit du Seigneur est
sur moi, parce qu’il m’a consacré
par l’onction, pour porter la bonne
nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé
annoncer aux captifs la délivrance
CHAPITRE 1
et aux aveugles le retour à la vue,
renvoyer en liberté les opprimés,
proclamer une année de grâce du
Seigneur » (Lc 4, 16-19).
Lorsqu’on demande à Jésus quel
est le commandement le plus
important de la Loi, il la ramène
de façon surprenante à l’amour
de Dieu avant tout et à l’amour
du prochain : « Maître, quel est
le plus grand commandement de
la Loi? Jésus lui dit : Tu aimeras le
Seigneur ton Dieu de tout ton cœur,
de toute ton âme et de tout ton esprit ;
voilà le plus grand et le premier
commandement. Le second lui
est semblable : Tu aimeras ton
prochain comme toi-même. À
ces deux commandements se
rattache toute la Loi, ainsi que les
Prophètes » (Mt 22, 36-40)
Celui qui désire devenir disciple
de Jésus et le suivre en incarnant
son enseignement dans sa propre
vie doit se distinguer précisément
par l’amour qu’il porte à ses frères
et sœurs : « Je vous donne un
commandement nouveau : vous
aimer les uns les autres ; comme
je vous ai aimés, aimez-vous
les uns les autres. À ceci tous
reconnaîtront que vous êtes mes
disciples : si vous avez de l’amour
les uns pour les autres » (Jn 13,
34).
Cependant, cet amour envers les
autres ne peut demeurer abstrait.
Il faut qu’il pénètre tout : les
relations avec les personnes et
les biens, avec la famille, avec
les rêves et les projets, et qu’il
puisse s’exprimer dans un mode
de vie très différent de celui de
la majorité. « Vendez vos biens,
et donnez-les en aumône. Faites-
vous des bourses qui ne s’usent
pas, un trésor inépuisable dans les
cieux, où ni voleur n’approche ni
mite ne détruit. Car où est votre
trésor, là aussi sera votre cœur »
(Lc 12, 33-34).
Dans l’évangile selon Saint Luc,
l’anaw (le pauvre ; anawim  : les
pauvres) n’est pas seulement
celui qui n’a pas d’argent. C’est
d’abord et avant tout celui qui
ne place sa joie, sa force et son
espérance qu’en Dieu, qui a fait
des merveilles en regardant la
petitesse et l’humilité de ses
serviteurs, comme le dit Marie
dans le Magnificat (Lc 1, 46-55).
À la différence des Juifs qui
appliquaient la loi de façon
stricte et littérale dans leur vie
quotidienne, Jésus la considère
sous un jour nouveau. Il propose
de ne pas interpréter la loi à la
lettre, mais plutôt d’en saisir
le sens profond et de la vivre
concrètement en la poussant à
la perfection, c’est-à-dire en la
subordonnant toujours au bien-
être des personnes. « Et il leur
disait : le sabbat a été fait pour
l’homme, et non l’homme pour
le sabbat ; en sorte que le Fils de
l’homme est maître même du
sabbat, le jour du repos » (Mc 2,
28).
« Il entra de nouveau dans
une synagogue, et il y avait là
un homme qui avait la main
desséchée. Et les Pharisiens
l’épiaient pour voir s’il allait le
guérir, le jour du sabbat, afin de
l’accuser. Jésus dit à l’homme
qui avait la main sèche : Lève-
toi et mets-toi là, au milieu. Et il
demanda à tous : Est-il permis,
le jour du sabbat, de faire du bien
plutôt que de faire du mal, de sauver
une vie plutôt que de la tuer? Mais
eux se taisaient. Promenant alors
sur eux un regard de colère, navré
de l’endurcissement de leur cœur
et de leur manque de charité, il dit
à l’infirme : Étends la main ! Celui-
ci l’étendit et sa main fut remise
en état. Étant sortis, les Pharisiens
tenaient aussitôt conseil avec les
Hérodiens contre lui, en vue de le
supprimer » (Mc 2, 27 – 3, 6).
En plus d’énumérer plusieurs
gestes de miséricorde accomplis
par Jésus, Matthieu révèle dans
son Évangile le critère sur lequel
portera le jugement dernier.
En effet, au chapitre 25, Jésus
dit : « Quand le Fils de l’homme
viendra dans sa gloire, escorté de
tous les anges, alors il prendra
place sur le trône de gloire qui
lui appartient. Devant lui seront
AMOUR:LACHARITÉ19
rassemblées toutes les nations,
et il séparera les uns des autres,
tout comme le berger sépare les
brebis des boucs. Il placera les
brebis à sa droite, et les boucs à
sa gauche. Alors le Roi dira à ceux
à sa droite : Venez, les bénis de
mon Père, recevez en héritage le
Royaume qui vous a été préparé
depuis la fondation du monde.
Car j’ai eu faim et vous m’avez
donné à manger, j’ai eusoifetvous
m’avez donné à boire, j’étais un
étranger et vous m’avez accueilli,
nu et vous m’avez vêtu, malade et
vous m’avez visité, prisonnier et
vous êtes venus me voir. Alors les
justes lui répondront : Seigneur,
quand nous est-il arrivé de te voir
affamé et de te nourrir, assoiffé
et de te désaltérer, étranger et
de t’accueillir, nu et de te vêtir,
malade ou prisonnier et de venir
te voir ? Et le Roi leur donnera
cette réponse : En vérité je vous le
dis, dans la mesure où vous l’avez
fait à l’un de ces plus petits de mes
frères, c’est à moi que vous l’avez
fait » (Mt 25, 31-46).
Il est intéressant de constater que
Jésus Christ s’identifie à ceux qui
ont faim, à ceux qui ont soif, aux
étrangers, à ceux qui sont nus, à
ceux qui sont malades et à ceux
qui sont emprisonnés. C’est le
Christ lui-même qui se présente à
nous en s’incarnant en eux, et qui
veut, pour ainsi dire, connaître le
même sort. Voilà pourquoi nous
croyons que nous sommes appelés
à le reconnaître dans le visage de
nos frères et sœurs pauvres et
marginalisés, un visage qui reflète
le visage souffrant du Crucifié.
Comme le disait Mère Teresa de
Calcutta : « Nous avons besoin
du regard profond de la foi pour
reconnaître le Christ dans le corps
mutilé et les haillons malpropres
sous lesquels se cache le plus beau
des enfants de l’homme. Nous
avons besoin des mains du Christ
pour toucher ces corps meurtris
par la souffrance » [Voir note 37.
NDT].
Quant au texte de Matthieu,
nous y trouvons donc les trois
principales œuvres de charité, qui
figuraient aussi déjà dans l’Ancien
Testament : « N’est-ce pas plutôt
celui-ci le jeûne que je préfère :
partager ton pain avec l’affamé,
héberger chez toi les pauvres
sans abri, habiller qui n’a pas de
vêtements ? » (Is 58, 7).
1.5. LA CHARITÉ DANS
L’HISTOIRE DE L’ÉGLISE
A ― L’Église primitive
Dans le livre des Actes des
Apôtres, livre qui fait partie
des œuvres écrites par Saint
Luc, on retrouve des textes qui
ont immortalisé l’organisation
des premières communautés
chrétiennes, auprès desquelles
le partage des biens était une
pratique valorisée et répandue
depuis le début du christianisme :
« Tous les baptisés se montraient
assidus à l’enseignement des
apôtres, fidèles à la communion
fraternelle, à la fraction du
pain et aux prières. La crainte
s’emparait de tous car nombreux
étaient les prodiges et signes
accomplis par les apôtres. Tous
les croyants ensemble mettaient
tout en commun ; ils vendaient
leurs propriétés et leurs biens
et en partageaient le prix entre
tous selon les besoins de chacun.
Jour après jour, d’un seul cœur,
ils fréquentaient assidûment le
Temple et rompaient le pain
dans leurs maisons, prenant leur
nourriture avec allégresse et
simplicité de cœur. Ils louaient
Dieu et avaient la faveur de tout le
peuple.Etchaquejour,leSeigneur
adjoignait à la communauté ceux
qui seraient sauvés24
 » (Ac 2, 44-
47).
« De toutes les manières je vous
l’ai montré : c’est en peinant
ainsi qu’il faut venir en aide aux
faibles et se souvenir des paroles
du Seigneur Jésus, qui a dit lui-
même : Il y a plus de bonheur à
donner qu’à recevoir » (Ac 20,
35).
B ― Saint Paul et les pauvres
On retrouve aussi cet engagement
envers les pauvres dans les lettres
de Saint Paul, où on les appelle
CHAPITRE 1
ptojoi et tapeinoi. Ces termes ont
une connotation différente de
celle des anawim : les pauvres
de Yahvé qui se réjouissent de la
miséricorde dont ils ont bénéficié
et qui n’ont pas peur d’affronter
les difficultés ou les souffrances,
car, comme il a été mentionné
précédemment, Dieu est leur
richesse et représente tout pour
eux. Par contre, le terme ptojós
signifie pauvre, mendiant,
nécessiteux, et le terme tapeinós
désigne une personne humiliée,
découragée, abattue, sans énergie,
ordinaire. C’est-à-dire une
personne qui n’a pas encore réussi
à adopter cette attitude positive
qui consiste à trouver en son
malheur une raison de se tourner
encore plus résolument vers le
Seigneur. À partir de cette réalité,
Saint Paul rejoint, à travers son
travail apostolique, un très grand
nombre de personnes desquelles
il prend soin avec une attention
amoureuse. « On nous a demandé
une chose seulement : de ne
jamais oublier les pauvres, ce que
j’ai essayé de faire avec toutes mes
forces », écrit l’apôtre aux Galates
(2, 10).
Saint Paul demande à sa bien-
aimée communauté de Corinthe
de faire aussi preuve de
générosité, en organisant une
collecte pour des frères et sœurs
qui éprouvent des difficultés
matérielles : « Quant à la collecte
en faveur des saints, suivez, vous
aussi, les instructions que j’ai
données aux Églises de la Galatie.
Que le premier jour de la semaine,
chacun de vous mette de côté chez
lui ce qu’il aura pu épargner, en
sorte qu’on n’attende pas que je
vienne pour recueillir les dons »
(1 Co 16, 1-2).
Nous attardant un peu sur
les lettres de Saint Jean, nous
pouvons retrouver ce principe
que Saint Paul proposait déjà :
« Comment l’amour de Dieu
pourrait demeurer en quelqu’un
qui, jouissant des biens de ce
monde, voit son frère dans
la nécessité et lui ferme ses
entrailles ? » (1 Jn 3, 17).
D’autre part, dans sa lettre à
Philémon, Paul dit être en faveur
de l’idée que les esclaves soient
considérés comme des frères, et
non plus comme une possession
de quelqu’un, et il intercède pour
Onésime en demandant à son
ancien maître de le considérer
désormais comme un frère.
C’est pourquoi cette lettre a été
surnommée ‘la lettre de la liberté’.
Plus tard, le pape Clément décide
de consacrer sa vie aux pauvres, à
ceux qui sont tombés en disgrâce,
pas seulement en leur donnant
de l’argent, mais en améliorant
leur sort. Ainsi, au premier siècle
de l’ère chrétienne, il écrit dans
sa lettre aux Corinthiens : « On
en connaît parmi nous qui ont
présenté leurs mains aux chaînes
pour en délivrer leurs frères ;
d’autres qui se sont réduits en
esclavage, et avec le prix de leur
liberté ont acheté du pain à leurs
frères. Que de femmes, soutenues
de la grâce de Jésus-Christ, se sont
élevées, par leur courage à des
actes d’héroïsme25
 ».
C ― Les premières commu­
nautés chrétiennes
L’Eucharistie est, depuis toujours,
à l’origine des communautés
chrétiennes, ainsi que le
réaffirme le Concile Vatican
II : « Participant au sacrifice
eucharistique, source et sommet
de toute la vie chrétienne, ils
[les chrétiens ; NDT] offrent à
Dieu la victime divine et s’offrent
eux-mêmes avec elle » (Lumen
Gentium 11). La célébration de
l’Eucharistie est ce sacrifice qui,
avec la catéchèse et le partage du
pain, des biens et des besoins,
fait partie depuis toujours de
la vie de cette communauté de
foi que nous appelons Église.
Récemment, à Aparecida, le
Pape Benoît XVI l’a rappelé aux
peuples de notre continent :
« La civilisation de l’amour, qui
transformera l’Amérique latine
et les Caraïbes, ne pourra jaillir
que de l’Eucharistie ! ». Dans son
encyclique Deus Caritas est, il
ajoute : « Le martyr Justinien (vers
155) décrit aussi, dans le contexte
AMOUR:LACHARITÉ21
de la célébration dominicale des
chrétiens, leur activité caritative,
reliée à l’Eucharistie comme telle.
Les personnes aisées font des
offrandes dans la mesure de leurs
possibilités, chacune donnant ce
qu’elle veut. L’Évêque s’en sert
alors pour soutenir les orphelins,
les veuves et les personnes qui,
à cause de la maladie ou pour
d’autres motifs, se trouvent
dans le besoin, de même que les
prisonniers et les étrangers. Le
grand auteur chrétien Tertullien
(après 220) raconte comment
l’attention des chrétiens envers
toutes les personnes dans le
besoin suscitait l’émerveillement
chez les païens. Et quand Ignace
d’Antioche (vers 117) qualifie
l’Église de Rome comme celle
‘qui préside à la charité’ (agapè),
on peut considérer que, par cette
définition, il entendait aussi en
exprimer d’une certaine manière
l’activité caritative concrète26
 ».
Il vaut la peine de se pencher sur
la grande synthèse de cette pé­
riode qu’a faite le Pape Benoît XVI
dans cette encyclique, où il décrit
l’institution du diaconat et ses
répercussions non seulement sur
la vie de l’Église, mais aussi sur la
société de l’époque. Voici ce qu’il
écrit : « Dans ce contexte, il peut
être utile de faire référence aux
structures juridiques primitives
concernant le service de la charité
dans l’Église. Vers le milieu du IVe
siècle, prend forme en Égypte
ce que l’on appelle la diakonia ;
dans chaque monastère, elle
constitue l’institution responsable
de l’ensemble des activités
d’assistance, précisément du
service de la charité. Depuis les
origines jusqu’à la fin du VIe
siècle se développe en Égypte
une corporation avec une pleine
capacité juridique, à laquelle
les autorités civiles confient
même une partie du blé pour la
distribution publique. En Égypte,
non seulement chaque monastère
mais aussi chaque diocèse finit
par avoir sa diakonia, institution
qui se développera ensuite en
Orient comme en Occident. Le
Pape Grégoire le Grand († 604)
fait référence à la diakonia de
Naples ; en ce qui concerne Rome,
les documents font allusion aux
diaconies à partir des VIIe
et
VIIIe
siècles. Mais naturellement,
déjà auparavant et cela depuis
les origines, l’activité d’assistance
aux pauvres et aux personnes qui
souffrent faisait partie de manière
essentielle de la vie de l’Église de
Rome, selon les principes de la
vie chrétienne exposés dans les
Actes des Apôtres. Cette activité
trouve une expression vivante
dans la figure du diacre Laurent (†
258). La description dramatique
de son martyre était déjà connue
par saint Ambroise († 397) et elle
nous montre véritablement, dans
ses grandes lignes, l’authentique
figure du saint. À lui, qui était
responsable de l’assistance aux
pauvres de Rome, a été accordé
un laps de temps, après l’arres­
tation de ses confrères et du
Pape, pour rassembler les
trésors de l’Église et les remettre
aux autorités civiles. Laurent
distribua l’argent disponible aux
pauvres et les présenta alors aux
autorités comme le vrai trésor
de l’Église. Quelle que soit la
crédibilité historique de ces
détails, Laurent est resté présent
dans la mémoire de l’Église
comme un grand représentant de
la charité ecclésiale. Dans l’une
de ses lettres, l’empereur romain
Julien l’Apostat († 363) écrivait
que l’unique aspect qui le frappait
dans le christianisme était
l’activité caritative de l’Église.
De cette manière, les Galiléens –
ainsi disait-il – avaient conquis
leur popularité. On se devait
de faire de l’émulation et même
de dépasser leur popularité. De
la sorte, l’empereur confirmait
donc que la charité était une
caractéristique déterminante de
la communauté chrétienne, de
l’Église27
 ».
D ― Ignace d’Antioche et le
comportement des chrétiens
« Agissez sans cesse pour que tous
les hommes découvrent le salut
grâce à vos bonne œuvres. En
face de leur colère, soyez doux ;
de leur orgueil, soyez humbles ;
CHAPITRE 1
des leurs blasphèmes, priez
pour eux… Tâchez d’être leurs
frères grâce à votre bienveillante
compréhension et cherchons
toujours à faire comme le
Seigneur28
 ».
Quant à l’hérésie, Saint Ignace ne
laconsidèrepasseulementcomme
une erreur de jugement, de
croyance ou de dogme, mais aussi
comme une manière erronée de
vivre, si l’on se base sur la manière
dont il parle des hérétiques : « Ils
suivent une fausse doctrine… ; ils
n’ont aucun souci de la charité ; ils
ne s’occupent point ni des veuves,
ni des orphelins, ni des opprimés,
ni des prisonniers, ni des affamés,
ni des assoiffés29
 ».
Et c’est toujours ce même Ignace
qui conseille aux évêques de
s’occuper aussi des personnes qui
causent le plus de problèmes :
« Donne ton aide à tous, comme le
Seigneur t’aide toi ; prends soin de
tous les malades, (…) parce que si
tu t’occupes seulement des fidèles
accommodants, tu n’obtiendras
aucune récompense. Encore
plus, tâche de gagner les plus
récalcitrants par la douceur30
 ».
E ― L’évolution de la charité
dans l’Église à partir de l’Empire
romain
L’Église a continué d’exercer
son influence caritative, ce qui a
donné lieu à l’établissement de lois
civiles et de systèmes juridiques
visant à protéger les pauvres.
Ainsi, les esclaves dont les
maîtres héritaient et qui étaient
séparés de leur famille ont pu
être soulagés de cette souffrance
supplémentaire et demeurer unis.
L’intervention impériale permit
donc d’empêcher l’éclatement des
familles.
Plus bas, nous présentons une
longue liste de personnes qui,
interpellées par les besoins de
leur époque, ont su y répondre
en secourant ceux qui avaient
besoin d’aide et de soutien avec
une attention, une pureté, un don
d’elles-mêmes et un engagement
profond sans cesse renouvelés.
—	Au IVe
siècle, Saint Basile fonda
une ville hôpital (Basiliade),
une sorte d’auberge où l’on
s’occupait des étrangers et où
l’on priait pour leur salut.
—	Dans sa Règle pastorale, Saint
Benoît († 547) écrit qu’en
la personne qui demande à
manger ou à être hébergée, on
doit reconnaître le Christ lui-
même : « Ceux qui ne partagent
pas ce qu’ils ont eux-mêmes
reçu, se rendent complices
de la mort de leur prochain,
qui meurt de pauvreté, car ils
refusent de l’aider31
 ».
—	Aux XIIe
et XIIIe
siècles
apparaissent les ordres de la
Merci et des Trinitaires, dont
la mission consistait à prendre
soin des prisonniers et des
esclaves et à les protéger. Leurs
membres avaient aussi fait le
vœu de donner leur vie pour
les sauver.
—	De son côté, Saint Thomas
parle de la justice et de la
charité dans sa grande œuvre
intitulée la Somme théologique
(II, 2).
—	À la fin du XIIe
siècle et au
début du XIIIe
, Saint François
d’Assise ne se contentait pas
de parler de la pauvreté ; il
choisit de vivre lui-même
dans une pauvreté totale. C’est
pourquoi ses frères, appelés
les Franciscains, s’inspirent de
ce style de vie et acceptent de
vivre dans la pauvreté et de
servir les pauvres.
F ― De la renaissance à l’ère
moderne
Du XVIe
au XVIIIe
siècle, nous
voyons apparaître une véritable
professionnalisation de l’aide
aux malades grâce à des figures
telles que Saint Jean de Dieu
et Saint Camille de Lellis. Ce
dernier affirmait : « Il ne suffit
pas de faire le bien ; il faut le faire
bien ». D’autres se consacrent
à l’éducation des enfants et des
jeunes, en particulier de ceux qui
se trouvent dans une situation
précaire,commelespèresscolopes
ou Saint Jean Bosco, fondateur de
AMOUR:LACHARITÉ23
l’ordre des Salésiens. Ce dernier
disait : « Soyez toujours joyeux ;
c’est une œuvre de miséricorde
que de donner à manger aux
affamés et, comme la vie est
courte, je ne veux pas qu’au cours
de ma vie, quiconque vient me
voir reparte sans être rassasié ».
Il « a ouvert de nouveaux espaces
à l’exercice de la charité : les
oratoires, où les jeunes peuvent
se réunir et y trouver des écoles
d’arts et métiers. Il a développé
une nouvelle méthode préventive
en éducation, qui contrastait
avec la méthode répressive de
l’époque32
 ». Ces personnes se sont
entièrement dédiées à la cause
des pauvres à leur époque, tout
comme les pères scalabriniens,
qui ont consacré leur vie
aux migrants. La révolution
industrielle a provoqué des
changements, générant une vaste
migration des campagnes vers
les villes, où la demande de main
d’œuvre était sans précédent
et où les conditions de vie et
de travail étaient inhumaines.
L’injustice dont les travailleurs
étaient victimes créait une
situation propice à la naissance
de nouveaux organismes de
charité. Afin de répondre à cette
réorganisation de la société et aux
besoins quotidiens des familles,
des nouveaux charismes se sont
manifestés, comme celui de
Saint Vincent de Paul, dont la
caractéristique était d’accomplir
des œuvres de charité dans les
quartiers ouvriers auprès des
femmes et des enfants ayant
besoin de soutien. Sans cesse, il
répétait : « Sans miséricorde, il n’y
a pas justice » ; « Sans justice, il n’y
a pas de charité ».
G ― En Amérique latine et dans
les Caraïbes
Dans le continent latino-
américain et dans les Caraïbes, le
service de la charité a été l’œuvre
de personnes qui, à travers leurs
réussites et leurs erreurs, ont
représenté une source intarissable
d’amour divin pour tous ceux qui
habitaient ces contrées.
Dès leur arrivée sur ce
continent, les premiers disciples
missionnaires ont inculqué un
souffle évangélique en faisant
passer la dignité humaine des fils
et des filles de Dieu qui peuplaient
déjà ces terres avant la richesse
et les privilèges de la Couronne
espagnole. Ainsi, la Parole est
devenue signe du Royaume
de Dieu dans les réductions
du Paraguay, dans les villages-
hôpitaux fondés par Vasco de
Quiroga, dans les nombreuses
missions qui s’incarnèrent dans
le cœur de nos peuples, dans
les témoignages de nombreux
martyrs, saintes et saints et, enfin,
dans les différentes formes de la
pastorale sociale Caritas. À travers
le service et vivant dans la charité,
demeurant auprès des pauvres,
en priant, en partageant et en
semant la graine de l’Évangile,
ils ont fécondé cette terre et ont
donné naissance à de petites
communauté fraternelles et soli­
daires. Guidés par l’Évangile, des
personnages tels que frère Juan
de Zumárraga, Bartolomé de las
Casas, Bernardino de Sahagún,
Antonio de Montesinos, Toribio
de Benavente Motolinía, Junípero
Serra, Julián Garcés et beaucoup
d’autres représentent un trésor de
par leur engagement à défendre
les vaincus et à en soutenir la
cause en raison de l’Évangile. Ils
représentent une lumière dans
toute la noirceur qui a marqué la
conquête de ces territoires.
Le continent latino-américain et
les Caraïbes ont eu aussi un grand
nombre de saints, des personnes
qui non seulement ont été
reconnues par l’Église pour leurs
vertus héroïques, mais qui ont été
aussi un père et une mère pour
les personnes auxquelles elles ont
consacré leur vie, en particulier
les pauvres au service desquels
elles s’étaient placées.
H ― L’histoire de Caritas dans
le monde
À la fin du XIXe
siècle, en
Allemagne, plus précisément dans
le diocèse de Fribourg et plus tard
dans celui de Francfort, le père
Lorenz Werthmann (1858-1921)
CHAPITRE 1
a eu l’idée de doter d’une certaine
cohérence et coordination les
différentsgroupesquis’occupaient
des œuvres de charité. En 1884, le
père Werthmann confie à cinq
autres prêtres son idée d’unifier
les organisations caritatives. En
1885, le premier comité de Caritas
voit le jour, dans le but d’unifier
et d’organiser les organismes de
charité en Allemagne.
Douze ans plus tard, le
9 novembre 1897, les autorités
reli­­­­gieuses de Fribourg et l’arche­
v�����������������������������êque Primat de Cologne recon-
naissent officiellement cette nou-
velle institution sous le nom de
Caritas, placée dès le début sous la
responsabilité des évêques. Ainsi,
dès le départ, la toute première
organisation Caritas, fondée à
Fribourg en Allemagne, est née
avec une nature associative, ainsi
qu’une dimension résolument fé-
dérative et profondément laïque.
En 1900, l’idée d’unifier les efforts
des organisations œuvrant au
service de la charité de l’Église
catholique a commencé à se
répandre et à se concrétiser
dans plusieurs pays d’Europe.
En Suisse, ce fut en 1901, et aux
États-Unis, les Catholic Charities
virent le jour en 1910.
En Allemagne, la Charitasverband
für das katholische Deutschland
a été l’organisme caritatif de
l’Allemagne catholique. En 1916,
elle fut reconnue par la
Conférence épiscopale en tant
qu’union des associations dio­
césaines se consacrant aux œuvres
de charité. Pendant la période du
national-socialisme, l’association
Caritas perdit son influence
politique et juridique, même si
elle était légalement reconnue
depuis 1933.
I ― La formation de Caritas
en Amérique latine et dans les
Caraïbes
En 1956, le Conseil épiscopal
latino-américain (CELAM)
autorise le Secrétariat général
de la Conférence internationale
de Caritas à fonder des Caritas
nationales dans tous les pays, dans
le cadre d’une fédération. À cette
époque, Mgrs Baldelli et Bayer
sont respectivement président
et secrétaire de la Conférence
internationale de Caritas.
Déjà, en 1958, lors de la troisième
réunion du CELAM à Rome,
avaient été fondées les Caritas
de l’Argentine, de la Colombie,
du Chili et du Pérou; celles de
Bolivie, du Brésil, de l’Équateur,
du Paraguay et de l’Uruguay
étaient en train d’être constituées.
Lors de cette réunion, il apparut
évident qu’il était nécessaire de
créer des Caritas dans tous les
pays du continent.
En 1968, dans la ville de Medellín
(Document de Medellín 1, 22), on
décida que : « pour exercer leur
mission pastorale, les conférences
épiscopales organiseront des
Commissions d’action ou de
pastorale sociale, dans le but
de continuer l’élaboration de la
doctrine et pour entreprendre
des initiatives qui témoignent
de la présence de l’Église comme
animatrice de l’ordre temporel,
dans une totale attitude de
service. On doit faire la même
chose dans les diocèses. De plus,
les conférences épiscopales et
les organisations catholiques
tâcheront de promouvoir la
collaboration au niveau con­
tinental avec les Églises et les
institutions qui ne sont pas
catholiques et qui sont vouées à
l’instauration de la justice dans
les relations humaines. Caritas,
qui est un organisme de l’Église
et qui participe à part entière de
son œuvre pastorale, ne sera pas
uniquement une institution de
bienfaisance, mais au contraire,
elle devra s’intégrer de manière
efficace dans le processus de
développement de l’Amérique
latine, et y jouer le rôle d’une
institution véritablement dyna­
mique ».
En 2007, se sont tenus à
Laborde, dans le diocèse des
Cayes, en Haïti, la 3ème
rencontre
continentale de pastorale sociale
Caritas et le 16ème
Congrès latino-
américain et caribéen, dont le
AMOUR:LACHARITÉ25
thème était Disciples de Jésus, pour
une Amérique inclusive et solidaire.
Cet événement a été le fruit de
plusieurs rencontres (Haïtianitos)
tenues au cours de l’année
précédente dans les différentes
régions du continent où sont
mises en œuvre des activités
de pastorale sociale Caritas (le
Cône Sud, la région bolivienne,
l’Amérique centrale et le Mexique
etlesCaraïbes).Lesconclusionsde
ces rencontres ont servi de base au
processus de réflexion et d’analyse
qui a conduit à l’élaboration
des priorités pastorales pour
les quatre années suivantes. Les
objectifs de cet événement étaient
les suivants : évaluer ce qui avait
été convenu lors du 15ème
Congrès
latino-américain et caribéen
tenu au Mexique en 2004;
connaître et tirer des leçons de
nos expériences socio-pastorales ;
relire, à la lumière de notre foi,
la situation de notre continent
en identifiant les événements qui
empêchent la volonté de Dieu de
se réaliser en chaque personne ;
élaborer des stratégies et des axes
de travail communs et nous unir
dans la prière en vue de la 5ème
Conférence de l’épiscopat latino-
américain et des Caraïbes qui
était sur le point de commencer à
Aparecida.
Après de longues journées
de travail en groupe, en
commissions et en assemblées
plénières, ont été définis les
axes thématiques du réseau de
pastorale sociale Caritas pour les
quatre années suivantes, à savoir :
1 - Justice, paix et réconciliation,
2 - Migrants et traite des ­per­
sonnes, 3 - Environnement
et urgences, 4 - Développement
humain inté­­gral et solidaire, et
5 - Renforcement de nos insti­
tutions (Haïti, 2007).
À la fin de ce premier chapitre,
nous pouvons tirer quelques
conclusions préliminaires :
—	Dans l’histoire, l’action carita­
tive n’a pas été seulement
l’apanage de groupes et de
communautés de l’Église
catholique.
—	Depuis la naissance du
christianisme, l’engagement
envers les pauvres et les
opprimés est allé beaucoup plus
loin que le respect du simple
principe de justice inclus dans
le concept du droit positif,
dans la mesure où ce dernier se
limitait à la notion de respect
et à l’idée de faire le bien. Par
contre, dans le monde païen,
il est rarement arrivé que cet
engagement soit poussé au
point de donner la vie pour ses
frères et sœurs vulnérables.
—	La charité ne peut exister
seulement au sein de l’Église
catholique ou s’orienter uni­
quement vers l’intérieur de
celle-ci, se limitant à atteindre
la paix dans ses propres murs.
Au contraire, elle doit dépasser
ses propres limites et se
répandre dans toute la société.
—	Il faut continuellement rééla-
borer et réinventer la charité
afin de pouvoir répondre aux
nouveaux défis qui surgis-
sent nécessairement de par
l’évolution permanente des
sociétés et des peuples.
—	La Parole de Jésus et son
Espritaccompagnentetguident
continuellement l’Église en
éclairant, renforçant et ori-
entant la manière dont elle
s’organise, dont elle coordonne
ses efforts, dont elle manifeste
son amour et dont elle sert les
personnes démunies, quels que
soient le moment et le lieu.
—	La charité est un espace
particulièrement approprié
pour l’engagement des laïques
et ceux-ci doivent se former,
acquérir des compétences et
s’organiser pour l’exercer.
L’IDENTITÉDECARITAS
CHAPITRE 2
AMOUR:LACHARITÉ27
Nous allons maintenant mention-
ner quelques-uns des aspects les
plus importants de la pastorale
sociale Caritas.
2.1 LE DIEU ATTENTIONNÉ QUI
CRÉE, LIBÈRE, SAUVE ET AIME
L’HUMANITÉ
L’identité de Caritas prend sa
source en la qualité de l’amour
de Dieu. Un amour qui jaillit, qui
cherche, qui se déploie, qui coule
à flots avec compassion, qui crée
et recrée la vie, qui nourrit une
prédilection pour ceux qui sont
moins aimés que les autres, qui
ne peut demeurer caché ou être
indifférent. Si notre Dieu voulait
exprimer toute la grandeur de
son amour pour l’humanité, il
ne pouvait le faire seul ; s’il est
bel et bien un Dieu d’amour, il
fallait qu’il aille à la rencontre de
ses fils et de ses filles bien aimés
pour leur manifester sa bonté. Il
a voulu partager son histoire avec
nous et, pour cela, nous pouvons
dire qu’il a célébré plusieurs
Pâques, qu’il s’est plongé plusieurs
fois dans cette histoire qui est la
nôtre :
—	La Pâque de la Création : « Dieu
créa l’homme à son image, il le
créa à l’image de Dieu, il créa
l’homme et la femme. Dieu les
bénit et leur dit : Soyez féconds
et multipliez-vous… et Dieu
leur donna tout ce qu’il avait
créé, …et Dieu observa tout
ce qu’il avait fait, et c’était très
bon » (Gn 1 et 2). Lors de cette
première Pâque, nous pouvons
découvrir la grande déclaration
d’amour de Dieu à la femme et
à l’homme : ce sont ses enfants,
les amis dont il a besoin pour
pouvoir manifester qu’il est
AMOUR. Il peut établir un
dialogue et rechercher une
rencontre avec eux, et s’en
approcher au tomber du jour
pour se promener avec eux
dans le paradis.
—	La Pâque la Libération :
« J’ai vu l’oppression de mon
peuple en Égypte ; j’ai entendu
la clameur de ses plaintes
contre l’oppresseur ; j’ai pris
à cœur ses souffrances : j’ai
décidé de descendre pour le
DÉLIVRER » (Ex 3). Lorsque
Moïse rencontre Dieu, celui-
ci lui apparaît sous ses traits
profondément libérateurs :
un Dieu proche, présent
auprès de son peuple, qui
écoute et connaît sa situation
d’opprimé, qui entend ses cris
et ses plaintes, qui ressent de
l’intérieur, dans ses propres
entrailles, les souffrances qu’il
endure. C’est pourquoi il décide
de le délivrer et de le faire sortir
de ce pays pour l’emmener dans
une nouvelle contrée, ouverte,
où il aura l’avenir devant lui et
où il pourra vivre en harmonie
avec la nature.
—	La Pâque de l’Incarnation :
« Jésus, de condition divine,
ne retint pas jalousement le
rang qui l’égalait à Dieu. Mais
il s’anéantit lui-même, prenant
conditiond’esclave,etdevenant
semblable aux hommes.
S’étant assimilé à un homme,
il s’humilia plus encore,
obéissant jusqu’à la mort, et
à la mort sur une croix. Aussi
Dieu l’a exalté et lui a donné
le nom qui est au-dessus de
tout nom » (Ph 2, 5-11). Nous
pouvons voir tout le processus
d’incarnation de Jésus exprimé
par les verbes sortir, descendre,
se dépouiller, disparaître,
naître et grandir… pour élever
et sauver l’humanité.
—	La Pâque de la Résurrection :
« Enfin, il se manifesta aux
Onze eux-mêmes pendant
qu’ils étaient à table … Et il
leur dit : Allez dans le monde
entier proclamez l’Évangile à
tous les hommes » (Mc 16, 14-
16). Désormais, pour toujours,
l’humanité a la certitude que
le Dieu trinitaire lui manifeste
sa présence amoureuse à
travers son Esprit et elle en
vit l’expérience. Elle peut
désormais entrer en relation
[avec Dieu] et établir un
dialogue amoureux avec lui à
travers Jésus et vivre comme
une famille de fils et de filles du
Père.
CHAPITRE 2
2.2. L’IDENTITÉ COMME APPEL
L’identité de la pastorale sociale
Caritas en Amérique latine et
dans les Caraïbes repose sur
la ferme conviction que nous
sommes une Église qui se consacre
entièrement à Jésus Christ, et ce
dans les contextes particuliers
dans lesquels nous travaillons,
c’est-à-dire dans des situations
marquées par la souffrance et la
douleur, la pauvreté et l’exclusion,
l’oppression et l’injustice, afin que
chacune de nos actions en faveur
des autres, de ceux qui ont le plus
besoin d’aide, soit le signe d’une
nouvelle humanité, soit une
bonne nouvelle. Que chacune de
nos actions soit un événement
transformateur, capable de
provoquer une métanoïa, un
changement dans les mentalités,
le style de vie, les priorités, et
de favoriser l’établissement de
relations nouvelles, différentes,
qui soient plus en accord avec
le Royaume de Dieu qu’Il a
commencé à édifier dans ce
monde.
Une Église, aussi, qui est
consciente de l’importance de
vivre une conversion pastorale,
comme l’affirment nos évêques
dans le document d’Aparecida
(365 à 370), et de renouveler son
travail pastoral pour le rendre
plus inclusif, plus ouvert au
dialogue, plus cohérent, et pour
qu’il favorise la participation et la
coresponsabilité des croyants et
une plus grande proximité avec les
habitants de ces terres bénies qui
regorgent de richesses naturelles,
culturelles et spirituelles.
Une Église, aussi, qui veut
transformer, par la force de
l’Évangile,lescritèresdejugement,
les valeurs fondamentales, les
centres d’intérêt, les lignes de
pensée, les sources d’inspiration
et les styles de vie de l’humanité
qui vont à l’encontre de la parole
de Dieu et de son projet de sauver
l’humanité.
2.3. LA COMPASSION COMME
FONDEMENT D’UNE ÉGLISE
SAMARITAINE
Dans le plan stratégique de
Caritas Internationalis, c’est-à-
dire le plan qui oriente le travail
de toute la confédération, on
retrouve les quatre priorités
pour les prochaines années :
la compassion en action ; la
promotion du développement
humain intégral ; le plaidoyer
en faveur d’un monde meilleur,
grâce à des gouvernements et des
structures plus justes à l’échelle
mondiale ; une confédération plus
solide, plus efficace.
Nous voulons souligner que
l’action que nous mènerons dans
ce plan stratégique (l’animation
compatissante) est basée sur une
manière d’agir instaurée par Jésus,
et parfaitement illustrée dans
la parabole du Bon Samaritain
relatée dans l’Évangile de Luc (10,
25-37). Voyons en quoi consistent
ce processus et les différentes
étapes à parcourir.
Luc 10, 30. L’étape préalable et
absolument indispensable : dans
cette parabole, Jésus parle d’un
homme, un bon juif qui retourne
dans son village, confiant et sans
défense. Il raconte comment
il est attaqué, volé, appauvri,
maltraité et abandonné seul sur
la route, condamné à mourir
au bout de son sang. Avec cet
exemple, Jésus veut nous montrer
que les agressions et les vols
perpétrés à l’égard des personnes
vulnérables, à cause de l’injustice
et de l’exclusion, ont des causes et
des responsables. La prostration,
l’écrasement, la violence… ne sont
pas le fruit du destin ou du hasard,
mais découlent du fait que l’on a
volé les biens, la santé et la vie de
personnes pauvres qui n’ont pas
la chance de mener une vie digne
et qui meurent toujours avant les
autres.
La réalité des personnes, des
groupes, des peuples démunis et
exclus est le grand défi, l’appel, le
cri-clameur qui nous bouleverse,
nous déstabilise, nous provoque
(nous remue les entrailles), nous
appelle (nous interpelle, nous
AMOUR:LACHARITÉ29
rassemble, nous attire, nous
séduit), nous parle, (parce que
l’exclusion est une réalité sociale
mondiale).
Jésus explique que deux regards
peuvent être posés sur cette
réalité (v. 31-33) :
—	Le regard des hommes et des
femmes religieux qui, à force
de regarder le ciel, ne sont
même plus capables de regarder
autour d’eux et de remarquer
les personnes qui sont en train
de mourir sur les chemins de
l’histoire… et qui passent sans
s’arrêter. Ils passent au loin et
ainsi il ne leur arrive rien.
—	Le regard des hommes et des
femmes qui sont profondément
humains, qui vont droit au
but, qui s’approchent, qui se
mettent au même niveau, et
qui voient les blessures et les
souffrances.
En commentant cette parabole du
bon Samaritain, Martin Luther
King faisait cette magnifique
réflexion :« Lorsquenoussommes
‘égotiques’, lorsque notre vie est
centrée sur notre ‘moi’ et sur nos
propres intérêts, il est évident que
nous allons nous demander : Si je
m’arrête pour aider cet homme
qui se trouve sur le bord du
chemin, que va-t-il m’arriver? Et
nous allons toujours trouver mille
excuses pour poursuivre notre
chemin, pour ne rien faire pour
lui. Quand c’est l’‘autre’ qui est au
centre de notre vie, il est certain
que la question sera différente :
Si je ne fais rien pour aider cet
homme blessé, qui a été détroussé
et jeté dans le fossé, au bord du
chemin, que va-t-il lui arriver ? Et
nous allons toujours trouver de
bonnes raisons, quoiqu’il arrive,
pour nous comporter comme des
frères, pour faire ce qu’a fait le bon
Samaritain » [Extrait du discours
I’ve been to the mountaintop,
prononcé par Martin Luther
King le 3 avril 1968 à Memphis,
Tennessee. Le lendemain, il était
assassiné. NDT]
En ne faisant pas de détour et
en s’approchant de l’homme qui
avait été attaqué, le Samaritain
ressent un appel qui l’amène à
s’approcher de lui. C’est comme
cela qu’une rencontre se produit :
une rencontre entre deux
personnes, entre deux regards,
entre deux cœurs… ce qui fait
que le pauvre juif battu se sent
reconnu en tant que personne
humaine. C’est là que se situe
le noyau central, la clé de toute
cette parabole : « Par contre un
étranger, un Samaritain honni,
s’approcha de lui et ÉPROUVA
DE LA COMPASSION envers
lui… ». Le Samaritain voit là
une personne humaine, digne,
respectable, dans le besoin, il va à
sa rencontre et s’intéresse à toute
sa situation de souffrance. EN LE
REGARDANT, IL ÉPROUVE
DE LA COMPASSION ; il ressent
dans ses propres entrailles la
souffrance qu’a pu ressentir
le pauvre juif au moment de
l’agression ; il le vit au plus
profond de lui-même, dans ses
tripes : comme ce qu’une mère
ressent dans son utérus pour ses
enfants lorsque quelque chose les
blesse. « On ne peut pénétrer dans
l’univers des appauvris que par la
porte de l’amitié, de l’empathie.
Ce que nous considérons, dans
notre tradition chrétienne,
comme étant la force et le principe
de MISÉRICORDE, c’est la
proximité, la relation chaleureuse
et affective. Il ne peut y avoir de
véritable solidarité envers les
pauvressansamitié.Leprincipede
la MISÉRICORDE signifie sortir
de l’anonymat, donner à l’autre un
nom et un visage. Aimer implique
toujours faire sortir quelqu’un de
l’anonymat. L’amour confère une
identité, de la valeur à l’autre ; il
le fait se sentir comme une vraie
personne » (Joaquín García Roca,
Espiritualidad para voluntarios).
Une fois passée l’émotion de
la COMPASSION, tout un
processus se met en branle, dont
la première étape consiste à aider
la personne à guérir, à faire ce qui
est le plus urgent et efficace.
Verset 34a : Il soigna ses plaies, y
versant de l’huile et du vin, et il les
banda…
CHAPITRE 2
Une fois que la personne agressée
et le Samaritain ont découvert et
reconnu les blessures, on apporte
une aide immédiate, urgente, non
négociable, incontournable pour
soigner les plaies, les bander,
apaiser la douleur… Tous les
services, gestes, aides, projets,
allant des plus simples que puisse
accomplir un groupe paroissial
qui cherche des ressources et les
met au service de la communauté
pour solutionner une situation
problématique et urgente,
jusqu’aux projets mis en œuvre
dans les maisons d’hébergement,
dans les cantines, dans les
friperies, dans les centres d’aide
sociale, dans les polycliniques de
quartier, dans les résidences…
font partie de cette première
étape.
Ensuite, la seconde étape :
s’efforcer d’assurer la PROMO­
TION de cette personne et
l’accom­­pagner dans ce processus.
Verset 34b : … le prit sur lui, le
chargea sur sa propre monture, le
mena à une auberge…
—	Il prend en charge toute sa
situation (= VOIR : Que se
passe-t-il ?).
—	Il prend toute sa vie sur ses
épaules (= JUGER : évaluer ce
que l’on peut faire à partir des
priorités).
—	Il cherche avec lui des
solutions, des alternatives à sa
situation (= AGIR : trouver
comment passer de l’épreuve à
une présence protectrice).
Après avoir fait tout cela, la
troisième étape : l’accompagner
étroitement tout au long de sa
guérison, l’écouter, lui témoigner
de la tendresse, demeurer vigilant.
Verset. 34c : … et prit soin de lui
toute la nuit…
—	Maison : refuge, toit,
protection, sécurité…
—	Nourriture : aliments qui
rétablissent, qui donnent des
forces…
—	Un lit : repos, sérénité, paix…
—	De la compagnie : des yeux
qui regardent, des oreilles
qui écoutent, une bouche
qui prononce des paroles
de réconfort, des mains qui
caressent et transmettent
une présence et de la chaleur
humaine…
Ces quatre éléments ne sont
cependant pas suffisants pour
permettre à la personne agressée
de récupérer ce qu’on lui a dérobé
de plus important : sa dignité
en tant que personne humaine
et sa confiance en la condition
humaine. Cela ne sera possible
qu’en lui prodiguant beaucoup,
infiniment d’affection, pour
guérir ses blessures les plus
profondes, celles qu’il a dans ses
entrailles, afin que là où il y a eu
tant d’inhumanité et de violence,
grâce à un débordement de ce
qu’il y a de plus profondément
humain -- la TENDRESSE -- elle
puisse être totalement guérie.
En fait, il faut offrir à ces
personnes des conditions qui
leur permettent de recommencer
leur vie, dont ils seront les
protagonistes, et retrouver
ainsi l’estime d’elles-mêmes, la
confiance en elles-mêmes, leur
entourage, leurs habitudes, leur
famille.
Cette tâche est accomplie par
tous les programmes, projets
et services qui accompagnent
les personnes qui ont vécu des
expériences négatives tout au long
de leur processus de guérison,
lequel passe par la réflexion,
l’accompagnement thérapeutique,
la réinsertion dans la famille, la
société, le milieu de travail.
La quatrième étape : partager
les biens de façon anonyme et
gratuite.
Verset. 35a : … Le lendemain, il
tira deux deniers et les donna à
l’hôtelier…
Il assume aussi ses frais
d’hébergement. L’argent qu’il
laisse à l’hôtelier sert à couvrir les
dépenses de la personne agressée ;
AMOUR:LACHARITÉ31
son rôle n’est pas de fixer une
somme d’argent que celle-ci
pourra utiliser ; elle ne voit pas
l’argent, ne le reçoit pas, n’est pas
au courant de ce geste.
La cinquième étape : inviter
d’autres personnes à vivre la
même expérience empreinte
d’humanité compatissante.
Verset.35b :...etilinvitel’hôtelier
à prendre désormais soin de lui… ;
et lui dit qu’il reviendra plus tard
pour lui rembourser les autres
dépenses qu’il aura engagées…
Après avoir fait tout ce qui était
en son pouvoir, le Samaritain
ne s’approprie pas la personne
agressée ; il ne commence pas à la
contrôler… mais il invite l’hôtelier
à reproduire la même expérience
que celle qu’il a lui-même vécue,
à grandir en humanité comme lui.
Luc 10, 36-37 : En terminant son
récit, Jésus demanda au jeune
homme : « Lequel de ces trois,
à ton avis, S’EST MONTRÉ LE
PROCHAIN DE L’HOMME
TOMBÉ AUX MAINS DES
BRIGANDS ? » (Le jeune homme
lui avait demandé auparavant : Et
qui est mon prochain ?).
Et le jeune homme lui répondit
« CELUI-LÀ QUI A EXERCÉ LA
MISÉRICORDE ENVERS LUI ».
Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais
DE MÊME ».
Les gestes que Jésus propose (ET
NOUS PROPOSE) ne sont pas des
gestes isolés. Ils s’inscrivent tous
dans un processus de libération
et de guérison de la personne
agressée, et aucun d’entre eux
ne devrait être omis : analyser la
situation ; accomplir ce qui est le
plus urgent pour apporter l’aide
nécessaire ;réhabiliterlapersonne
battue, l’accompagner et l’écouter,
la guérir à tous les niveaux et, par
contagion, proposer à d’autres de
vivre la même expérience.
2.4. CARITAS EN TANT
QU’ORGANISATION ECCLÉSIALE
La pastorale sociale Caritas est
une institution de la communauté
ecclésiale qui anime, met en
œuvre et coordonne l’exercice de
la charité en faveur des personnes
les plus pauvres, les plus exclues
et les plus marginalisées de la
communauté33
.
Le document d’Aparecida dit au
numéro 401 : « Les Conférences
épiscopales et les Églises locales
ont la mission de promouvoir des
efforts renouvelés pour renforcer
une pastorale sociale, structurée,
organique et intégrale, qui, sans
omettre l’assistance, avec la
promotion humaine, se rendra
présentedanslesréalitésnouvelles
d’exclusion et de marginalisation
que vivent les groupes les plus
vulnérables, où la vie est la plus
menacée. Au centre de cette
action, il y a chaque personne, qui
est accueillie et servie avec toute
la chaleur chrétienne ».
Les visages décrits dans le
document de Puebla, dans celui
de Santo Domingo et maintenant
dansceluid’Aparecida, demeurent
la preuve flagrante que la douleur
continue d’interpeller une
charité qui se concrétise dans un
développement humain, intégral
et solidaire et dans une société
juste et libératrice (le numéro
65 du document d’Aparecida
contient une longue liste de
groupes et de personnes qui
souffrent dans nos pays).
Deus Caritas est dit au numéro
22 : « Les années passant, avec
l’expansion progressive de
l’Église, l’exercice de la charité
s’est affirmé comme l’un de
ses secteurs essentiels, avec la
célébration des Sacrements et
l’annonce de la Parole: pratiquer
l’amour envers les veuves et les
orphelins, envers les prisonniers,
les malades et toutes les personnes
qui, de quelque manière, sont
dans le besoin, cela appartient à
l’essence de l’Église au même titre
que le service des Sacrements et
l’annonce de l’Évangile. L’Église
ne peut pas négliger le service
CHAPITRE 2
de la charité, de même qu’elle ne
peut négliger les Sacrements ni la
Parole ».
Et encore Deus Caritas est, au
numéro 25 : « Arrivés à ce point,
nous gardons deux éléments
essentiels de nos réflexions :
A ― La nature profonde de
l’Église s’exprime dans une triple
activité : annonce de la Parole de
Dieu, célébration des Sacrements
et service de la charité. Ce sont
trois tâches qui se complètent
l’une l’autre et qui ne peuvent
être séparées l’une de l’autre. La
charité n’est pas pour l’Église une
sorte d’activité d’assistance sociale
qu’on pourrait aussi laisser à
d’autres, mais elle appartient à sa
nature, elle est une expression de
son essence elle-même, à laquelle
elle ne peut renoncer.
B ― L’Église est la famille de
Dieu dans le monde. Dans cette
famille, personne ne doit souffrir
par manque du nécessaire. (…)
La parabole du Bon Samaritain
demeure le critère d’évaluation,
elle impose l’universalité de
l’amour qui se tourne vers celui
qui est dans le besoin, rencontré
par hasard (Lc 10, 31), quel qu’il
soit ».
2.5. UNE ORGANISATION GUI­
DÉE PAR SES PASTEURS
Au sein de la famille Caritas,
nous sommes tous conscients de
notre dimension ecclésiale, c’est
pourquoi nous suivons la voie,
l’enseignement et le ministère
de nos évêques. Ce sont eux qui
nous guident dans notre travail
de promotion de la charité et
de la sainteté auprès de toute la
communauté ecclésiale. Ils nous
aident, ainsi que tout le peuple de
Dieu, à grandir dans la grâce par
les sacrements. Ils sont appelés
à être nos maîtres dans la foi et
à annoncer la bonne nouvelle,
car ils sont les témoins proches
et joyeux de Jésus Christ, le bon
pasteur (Document d’Aparecida
186-187 ; Jn 10, 1-18).
Ils sont les promoteurs et les
guides spirituels de nos Caritas
et des communautés que nous
accompagnons, et nous devons
travailler en collaboration avec
eux pour faire de l’Église une
maison et une école de communion
(Voir Novo millennio ineunte 43 et
Document d’Aparecida 188-189).
2.6. LE PRINCIPE DE LA COM­
MUNION
Faire de l’Église la maison et l’école
de la communion : tel est le grand
défi qui se présente à nous dans le
millénaire qui commence, si nous
voulons être fidèles au dessein
de Dieu et répondre aussi aux
attentes profondes du monde.
Qu’est-ce que cela signifie con­
crètement ? Ici aussi le discours
pourrait se faire immédiatement
opérationnel, mais ce serait une
erreur de s’en tenir à une telle
attitude. Avant de programmer
des initiatives concrètes, il faut
promouvoir une spiritualité de la
communion, en la faisant ressortir
comme principe éducatif partout
où sont formés l’homme et le
chrétien, où sont éduqués les
ministres de l’autel, les personnes
consacrées, les agents pastoraux,
où se construisent les familles et
les communautés.
Une spiritualité de la communion
consiste avant tout en un regard
du cœur porté sur le mystère de
la Trinité qui habite en nous, et
dont la lumière doit aussi être
perçue sur le visage des frères et
sœurs qui sont à nos côtés, de
tous et de toutes, peu importe
leur condition sociale, culture,
origine, croyances.
Une spiritualité de la communion
veut dire la capacité d’être attentif,
dans l’unité profonde du Corps
mystique, à son frère dans la foi,
le considérant donc comme ‘l’un
des nôtres’, pour savoir partager
ses joies et ses souffrances, pour
deviner ses désirs et partager
les besoins réciproques, pour
lui offrir une amitié vraie et
profonde.
Une spiritualité de la communion
est aussi la capacité de voir surtout
AMOUR:LACHARITÉ33
ce qu’il y a de positif dans l’autre,
pour l’accueillir et le valoriser
comme un don de Dieu : un ‘don
pour moi’, et pas seulement pour
le frère qui l’a directement reçu de
Dieu.
Une spiritualité de la communion,
c’est savoir donner une place à
son frère, à sa sœur en portant
mutuellement les fardeaux
les uns des autres (Ga 6, 2) et
en repoussant les tentations
égoïstes qui continuellement
nous tendent des pièges et
qui provoquent compétition,
carriérisme, défiance, jalousies.
Ne nous faisons pas d’illusions :
sans ce cheminement spirituel,
les moyens extérieurs de la
communion serviraient à bien
peu. Ils deviendraient des
façades sans âme, des masques
de communion plus que ses
expressions et ses chemins de
croissance34
 ».
2.7. QUELQUES TRAITS DE LA
SPIRITUALITÉ DE CARITAS
ENRACINÉE EN JÉSUS CHRIST
1 ― Une spiritualité des
périphéries
Bethléem, Nazareth, Galilée,
les chemins, Golgotha… « Dans
toute l’histoire du salut, Dieu
agit aux marges, à partir des
périphéries. Sa voix assume une
forme humaine, devient audible,
profonde ; elle porte toujours un
sens pour ceux qui l’écoutent de
près, ceux qui sont relégués aux
marges », dit Carlos Mesters.
2 ― Une spiritualité des petits
Dieu choisit le plus petit, David,
pour en faire un roi. Jésus choisit
des pêcheurs pour en faire des
apôtres, des femmes pour être
les premiers témoins de sa
résurrection.
Dieu choisit les petits pour faire
honte aux forts. « La faiblesse de
Dieu est plus forte que la force des
hommes », dit Paul.
L’action de Dieu est toujours
disproportionnée par rapport aux
moyens qu’il emploie, aux acteurs
qu’il choisit, aux objectifs qu’il se
donne.
3 ― Une spiritualité des faibles
Non seulement Dieu choisit les
petits, mais il choisit aussi des
moyens pauvres et faibles comme
la graine de moutarde, le grain
de blé, la levure … pour illustrer
la dynamique du Royaume.
Il y a une connaturalité, une
correspondance entre le
Royaume et les moyens du
Royaume. Ce dernier est basé
sur la vulnérabilité de l’amour,
sur l’impuissance, sur l’abandon
inconditionnel, confiant… tout
le contraire de la richesse et du
pouvoir, de l’efficacité à tout prix,
du prestige.
4 ― Une spiritualité de la
fécondité de ce qui, à première
vue, semble stérile
Pour réaliser son plan de salut,
Dieu choisit des femmes stériles,
infertiles, âgées, païennes, une
vierge… pour qu’elles deviennent
mèresdegrandsleadersdupeuple,
mère de Jésus ; parce que « rien
n’est impossible à Dieu ». « La
femme stérile donne naissance à
sept enfants, la mère de beaucoup
d’enfants se flétrit » (1 S 2, 5).
5 ― Une spiritualité à l’écoute
du cri des pauvres
C’est une spiritualité qui se traduit
par la confiance en un Dieu
proche, sans cesse à l’écoute du
cri de son peuple, des pauvres, et
qui est sensible à leur oppression
(Ex 3). Une spiritualité qui
compatit devant la clameur de
tous les martyres qui crient le
psaume 130. C’est une spiritualité
qui se manifeste à travers la
proximité et l’écoute, la présence
et la fidélité, l’abaissement et
l’accompagnement.
6 ― Une spiritualité du
Serviteur
Dans son chemin vers la croix,
Jésus incarne les quatre cantiques
du Serviteur de Dieu du prophète
Isaïe (aux chapitres 42, 49, 50
et 52). Et il se rend visible dans
le visage mutilé, blessé, brisé
de nombreuses personnes :
monseigneur Gerardi, les
CHAPITRE 2
peuples martyrisés, les personnes
disparues, torturées, celles qui ont
donné leur vie pour demeurer
fidèles à l’Évangile de Jésus Christ.
« Le peuple qui est toujours
maltraité, attristé, dégradé…,
qui avance vers l’abattoir, sans
défense, sans paroles ni même
plaintes, en silence et offre sa vie
pour le peuple, sauve le monde
entier par le don de sa vie », disait
Ignacio Ellacuria.
7 ― Une spiritualité du culte
prophétique
C’est une spiritualité du culte,
de l’adoration de Dieu qui ne
repose pas sur des offrandes,
des sacrifices, des jeûnes et des
dons de biens matériels, des
prières… mais sur la justice et
la miséricorde, sur la vérité et
une vie digne pour tous, sur la
cohérence entre la foi et la vie,
sur la volonté de Dieu. C’est
la spiritualité des Samaritains
qui sillonnent les chemins, une
spiritualité faite de proximité, de
gestes, de présence, de patience,
de tendresse, une spiritualité
qui protège et prend soin des
personnes agressées, qui écoute
le cri et la parole, qui dénonce et
proteste, qui est reconnaissante et
qui s’abandonne.
8 ― Une spiritualité de la
fraternité universelle
Former un peuple libre, composé
de fils et de filles et de frères et
de sœurs formant une famille,
tel est le désir le plus profond de
Dieu depuis l’époque d’Abraham
jusqu’à celle de Jésus, et telle est
la mission qui donne un sens à
sa vie, comme il le proclame à
Nazareth :
—	Apporter et proclamer la
BONNE NOUVELLE aux
pauvres
—	Annoncer leur libération aux
prisonniers
—	Promettre aux aveugles qu’ils
recouvreront la vue
—	Libérer les opprimés
—	Proclamer l’année de grâce, la
joie de Dieu à toute l’humanité
Telle est aussi la mission que Jésus
confie à ses disciples : proclamer
la bonne nouvelle et guérir les
cœurs blessés afin que tous les
peuples puissent entrer dans le
Royaume de Dieu et profiter de
ses bienfaits.
9 ― Une spiritualité des
Béatitudes
C’est la spiritualité des anawim,
des pauvres qui ont été confiés à
Dieu, du reste d’Israël, des petits,
des faibles, des humbles… à qui se
révèle et se manifeste le Royaume
de Dieu. Ce sont ceux qui,
encore aujourd’hui, traduisent et
montrent par leurs vies l’Évangile
de Jésus : « Je te bénis, Père,
Seigneur du ciel et de la terre,
d’avoir caché cela aux sages et aux
intelligents et de l’avoir révélé aux
tout-petits. Oui, Père, car tel a été
ton bon plaisir » (Lc 10, 21).
10 ― Une spiritualité de la
Terre promise
Ce sont les pauvres, les assoiffés,
les protagonistes de la nouveauté,
du ciel nouveau et de la terre
nouvelle. C’est la nouvelle
fraternité qui s’établit dans la
communauté du Ressuscité, et qui
contient les prémisses, l’annonce
de l’eschatologie finale (Ap 21,
1-6).
2.8. UNE ORGANISATION SEN­
SIBLE AUX SIGNES DES TEMPS
Nous voulons accomplir notre
service en nous basant sur
une connaissance approfondie
de la situation de pauvreté et
d’exclusion dans laquelle se
trouvent les personnes démunies.
Nous voulons en cerner les
causes, les manifestations et
les conséquences, afin qu’en
interprétant les signes des temps,
nous puissions relever le défi
d’identifier des chemins et des
stratégies de libération.
Notre première responsabilité
consiste à regarder cette réalité
en face, car c’est seulement
ainsi que nous pourrons nous
rapprocher de la vie des familles,
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
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SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
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SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
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SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN
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SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN

  • 1. SI JE N’AI PAS L’AMOUR : LA CHARITÉ, JE NE SUIS RIEN 1 CORINTHIENS 13, 2B Identité, mission, vision et spiritualité de Caritas en Amérique latine et dans les Caraïbes Caracas, 13 juin 2013
  • 2. IDENTITÉ, MISSION, VISION ET SPIRITUALITÉ DE CARITAS EN AMÉRIQUE LATINE ET DANS LES CARAÏBES Traduction de l’espagnol _ Sophie Cloutier
  • 3. AVANT-PROPOS ― 5 PRÉSENTATION ― 9 INTRODUCTION ― 11 _ 1. REGARD HISTORIQUE SUR LA CHARITÉ DANS LE MONDE ET DANS L’ÉGLISE 1.1. Dans le monde antique non chrétien ― 15 1.2. Dans quelques textes de l’Ancien Testament ― 15 1.3. Chez les prophètes d’Israël ― 16 1.4. Jésus, le Christ et son AMOUR: une CHARITÉ radicale ― 17 1.5. La charité dans l’histoire de l’Église ― 19 2. L’IDENTITÉ DE CARITAS 2.1. Le Dieu attentionné qui crée, libère, sauve et aime l’humanité ― 27 2.2. L’identité comme appel ― 28 2.3. La compassion comme fondement d’une Église samaritaine ― 28 2.4. Caritas en tant qu’organisation ecclésiale ― 31 2.5. Une organisation guidée par ses pasteurs ― 32 2.6. Le principe de la communion ― 32 2.7. Quelques traits de la spiritualité de Caritas enracinée en Jésus Christ ― 33 2.8. Une organisation sensible aux signes des temps ― 34 2.9. En contemplation des visages souffrants des pauvres ― 35 2.10. L’option préférentielle pour les pauvres ― 36 2.11. Vers des conditions de vie plus humaines ― 36 3. MISSION ET VISION DE CARITAS 3.1. La pastorale sociale Caritas ― 39 3.2. La vision de la pastorale sociale Caritas ― 41 4. LA SPIRITUALITÉ DE CARITAS 4.1. La spiritualité comme mode de vie ― 45 4.2. Les fondements de la Charité ― 46 4.3 La spiritualité des organisations et du personnel de Caritas ― 51 4.4 L’EUCHARISTIE: projet de SOLIDARITÉS, l’amour comme service et le service exercé avec amour ― 54 4.5. LE VOLONTARIAT COMPATISSANT ― 56 _ CONCLUSION ― 61 PRIÈRE À NOTRE DAME DES AMÉRIQUES ― 61 NOTES ― 64
  • 5. AVANT-PROPOS AMOUR:LACHARITÉ5 La charité est la vertu la plus authentique et la plus haute à laquelle un chrétien, et je pourrais même aller jusqu’à dire tout être humain, puisse aspirer. Sa force et ses fondements reposent sur le fait que Dieu est amour (1 Jn 4, 8). Il ne faut cependant pas y voir une définition statique, mais plutôt une identité, une réalité vivante et présente. Cet amour/charité se manifeste dans l’Incarnation : par amour, Dieu envoie dans notre réalité humaine son fils unique, son fils bien-aimé, qui a toute sa faveur (Mt 3, 17). Ce mystère fait jaillir l’espoir en chacun d’entre nous afin que nous puissions ressentir cet amour généreux et miséricordieux dans l’accomplissement de nos différentes tâches et dans toutes les circonstances de notre vie. Un amour qui conduit à la plénitude parce que Jésus a généreusement donné sa vie sur la croix et est ressuscité dans la gloire. Un amour qui ne nous abandonne pas à nous-mêmes mais qui, au contraire, nous donne le courage de poursuivre l’œuvre du Ressuscité. Un amour qui nous transforme en une communauté à l’image de la Trinité, parce que nous savons que notre Dieu lui-même est communion. Au moment de coucher sur papier cette expérience de vie que nous avons intitulée Si je n’ai pas l’Amour : la Charité, je ne suis rien, l’Église nourrit de nombreuses attentes qui se traduisent par un ferme espoir. Au cours des dernières années, le ministère pétrinien a connu des changements avec l’élection d’un nouveau successeur de Saint-Pierre et évêque de Rome issu des ‘confins du monde’, c’est-à-dire de notre Amérique latine, imprégné des expériences pastorales que nous vivons dans cette région du monde et déterminé à bâtir une Église pauvre pour les pauvres. Deuxièmement, nous sommes engagés dans la mise en œuvre de ce que nous avons convenu en mai 2007, qui a été consigné dans un document rédigé par les évêques d’Amérique latine et des Caraïbes (document d’Aparecida), en particulier le chapitre 8 sur l’importance du service de la charité dans la construction du Royaume de Dieu. Il faut mentionner aussi les propositions formulées par le Pape Benoît XVI dans les encycliques Deus Caritas est et Caritas in Veritate, qui montrent toute la richesse de la charité enracinée dans la vérité de Dieu pour que tout homme ou femme puisse avoir la vie en abondance (Jn 10, 10). Enfin, nous recevons maintenant l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium du Pape François, dont le chapitre 4 est consacré à la dimension sociale de l’évangélisation, mais qui est remplie toute entière d’éléments que nous devons utiliser pour parfaire notre service de la charité en vivant une conversion profonde au plan personnel et pastoral. Nous avons rédigé le présent document parce que nous avions besoin d’éléments communs pour orienter notre travail vers la poursuite d’un même objectif dans les différents pays de notre région : [reconnaître] le Christ dans les pauvres et les pauvres dans le Christ. Nous l’avons écrit aussi pour alimenter la communion ecclésiale dans nos Caritas, afin qu’elles accomplissent leur mission d’évangéliser au plan social en aidant des personnes et des collectivités entières à passer de conditions de vie moins humaines à des conditions de vie plus humaines (Populorum Progressio 20), et de renforcer l’identité propre de chaque personne, en particulier celle des pauvres, en tant que sujet. Pour savoir où nous allons, il faut savoir d’où nous venons. La connaissance de l’histoire de Caritas et la conscience que de nombreux frères et sœurs avant nous ont cheminé en étant convaincus qu’« une foi authentique – qui n’est jamais confortable et individualiste – implique toujours un profond désir de changer le monde, de transmettre des valeurs, de laisser quelque chose de meilleur après notre passage sur la terre » (Evangelii Gaudium 183), nous permettront d’avoir une idée plus claire du service qui est le nôtre. De cette histoire, nous avons voulu garder la mémoire pour que les nouvelles générations de serviteurs de la charité sachent qu’elles n’ont jamais cessé d’en faire partie : cette histoire est inscrite dans les mains, les pieds, les voix, les cœurs et la sagesse de tous les hommes et de toutes les femmes qui ont appris à aimer Dieu en se mettant au service des plus pauvres. Nous savons bien qu’il ne suffit pas de connaître l’histoire ; il faut aller plus loin. Nous devons la construire et nous l’approprier à partir de nos expériences de vie et de service, qui font partie de notre identité car elles contribuent à faire de nous ce que nous sommes et qui, au niveau institutionnel,
  • 6. AVANT-PROPOS nous définissent en tant qu’organisations membres de Caritas, ayant chacune ses caractéristiques propres. Parler d’identité revient à parler de ce qui est, de l’essence même de ce qui se manifeste dans une existence qui possède les caractéristiques nécessaires pour nous permettre devenir ce que nous sommes, mais aussi dans la projection de ce que nous devons être dans le futur. Nous sommes l’Église, le mystère, le peuple de Dieu qui communie au sein d’une structure formelle nécessaire pour que nous puissions œuvrer dans le monde, dans la conjoncture, mais néanmoins nous sommes Église, mystère et peuple constamment alimentés par le fondement et la source de toute notre action, c’est- à-dire l’amour. Il n’y a aucune raison valide pour que nos Caritas cessent de témoigner de cet amour transformateur, puisque « personne ne peut exiger de nous que nous reléguions la religion dans la secrète intimité des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale et nationale, sans nous préoccuper de la santé des institutions de la société civile, sans nous exprimer sur les événements qui intéressent les citoyens » (Evangelii Gaudium 183). À partir de cette identité qui nous est propre, nous pouvons accomplir notre mission au service de la charitéenverslespluspauvres :« nourrirlesprocessus de transformation de la réalité de nos peuples d’Amérique latine et des Caraïbes », mission que nous accomplissons en cheminant, en réfléchissant, en partageant, en travaillant et en priant. Ou alors, comme nous l’indique le Pape François, « poser des choix, s’engager, accompagner, fructifier et fêter », en nous basant sur le critère de « l’attention à l’autre qu’on considère comme un autre soi », et qui nous amène à valoriser le pauvre « dans sa bonté propre, avec sa manière d’être, avec sa culture, avec sa façon de vivre la foi » (Evangelii Gaudium 199). Ainsi, nous pouvons nous projeter dans l’avenir en renforçant nos Caritas grâce à cette nouvelle approche qui nous est proposée aujourd’hui : « Je désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils ont beaucoup à nous enseigner. En plus de participer au sensus fidei, par leurs propres souffrances ils connaissent le Christ souffrant. Il est nécessaire que nous tous nous laissions évangéliser par eux. […] Nous sommes appelés à découvrir le Christ en eux, à prêter notre voix à leurs causes, mais aussi à être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux » (Evangelii Gaudium 198). Nos Caritas d’Amérique latine et des Caraïbes vivent pour les autres, mais elles vivent avant tout auprès des pauvres, en partageant leurs souffrances et leurs espoirs. Tous les jours, les réalités dans lesquelles nous travaillons nous offrent de grandes leçons : la solidarité, la participation, le partenariat, le partage, l’humanité. Tous ces éléments se recoupent et, en même temps, s’insèrent dans un processus qui alimente notre service : la spiritualité. En nous laissant guider par l’esprit du Christ ressuscité, nous pourrons parvenir à nos fins ou donner une nouvelle direction au chemin que nous avons parcouru jusqu’ici. Lorsqu’on s’en remet à l’esprit de Dieu, on ne manque jamais d’énergie. Son œuvre, nous la partageons avec simplicité, tout en étant conscients de nos limites ; mais aussi, nous la partageons à partir de la transcendance même à laquelle nous sommes capables d’accéder en Dieu. La vie spirituelle ne nous détourne pas de la réalité ; au contraire, elle nous plonge et nous situe dans la réalité humaine et sociale, et nous fait connaître de plus près les vicissitudes de l’être humain, ainsi que les demandes de notre Seigneur, en sachant qu’Il « veut que nous touchions la misère humaine, la chair souffrante des autres. Il attend que nous renoncions à chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous permettent de nous garder distants du cœur des drames humains, afin d’accepter vraiment d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse. Quand nous le faisons, notre vie devient toujours merveilleuse et nous vivons l’expérience intense d’être un peuple, l’expérience d’appartenir à un peuple » (Evangelii Gaudium 270). La Caritas de la région Amérique latine et Caraïbes offre ce document à toutes les Caritas nationales, diocésaines et paroissiales afin que celle-ci puissent suivre le chemin que nous inspire l’esprit du Christ ressuscité. Nous devons rappeler ici que nous continuons à travailler avec audace, car les temps sont difficiles et les injustices monnaie courante.
  • 7. AMOUR:LACHARITÉ7 Nous ne devons jamais nous décourager ni ignorer les problèmes et les difficultés qui surgissent ; nous avons choisi le service à la charité, et nous savons que notre route est parsemée de pièges et d’embûches, mais nous sommes nourris par la force du Christ ressuscité et par son amour pour l’humanité, et pour les pauvres en particulier. MGR JOSÉ LUIS AZUAJE AYALA ÉVÊQUE DE BARINAS PRÉSIDENT DE CARITAS AMÉRIQUE LATINE ET CARAÏBES
  • 9. PRÉSENTATION AMOUR:LACHARITÉ9 « La Charité est la caresse que l’Église prodigue à son peuple. La caresse de la mère Église à ses enfants, la tendresse, la proximité… La Charité est directe, elle représente l’amour de notre mère Église qui se rapproche, qui caresse, qui aime. Dans ce sens, je me permets de vous dire que vous êtes les témoins, les premiers et réunis en organisation, de l’amour de l’Église1  », disait le Pape François au personnel de Caritas Internationalis. Nous qui participons à la mission continentale de Caritas en Amérique latine et dans les Caraïbes, à la suite de ces mots que Jésus lui-même nous a adressés dans l’évangile de Matthieu : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40), savons que nos actions pour aider nos frères et sœurs font partie intégrante de notre mission. Elles s’inscrivent dans ce nouveau courant d’évangélisation auquel le Pape Paul VI, dans son exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi (1975), nous invitait déjà à nous joindre avec une ardeur nouvelle, de nouvelles méthodes, un nouvel élan, ouvrant ainsi la voie à des temps nouveaux d’évangélisation2 . Pour nous - comme l’affirme le magistère de l’Église -, cette mission consiste à annoncer le salut de Dieu « qui est libération de tout ce qui opprime l’homme3  ». Nous voulons, en Amérique latine et dans les Caraïbes, accorder une importance primordiale à ce défi que Jésus nous lance, en nous rappelant que tout appui solidaire ou attitude d’indifférence envers nos frères et sœurs concerne Dieu lui-même, le touche directement. Dans l’homélie qu’il avait prononcée en 1979, à Puebla, le Bienheureux Jean-Paul II, avait souligné que pour leur propre bien, les familles latino- américainesdevraientpossédercestroisdimensions: « être éducatrices de la foi, formatrices de personnes, promotrices de développement4  ». Ainsi, à l’école de l’enseignement des pontifes, nous rappelons aussi que le Pape Benoît XVI a affirmé dans son discours inaugural de la Cinquième conférence générale de l’Épiscopat latino-américain et des Caraïbes : « Nous voulons continuer à stimuler l’action évangélisatrice de l’Église, appelée à faire de tous ses membres des disciples et des missionnaires du Christ - le chemin, la vérité et la vie – pour que tous nos peuples reçoivent Sa vie ». Nous voulons associer ce travail d’évangélisation à un travail de promotion humaine incontournable que nous avons appris à faire dans notre continent grâce à la pastorale sociale Caritas : « Projetées dans la lumière du Christ, la souffrance, l’injustice et la croix nous mettent au défi de vivre comme une Église samaritaine, en nous souvenant que l’évangélisation a toujours avancé de concert avec la promotion humaine et l’authentique libération chrétienne5  ». Afin d’approfondir, à partir de la perspective propre à cette portion particulière du Peuple de Dieu qui vit en Amérique latine et dans les Caraïbes, les aspects qui caractérisent le mieux l’action caritative de l’Église, nous allons présenter une réflexion sur l’identité, la mission, la vision et la spiritualité de Caritas, en accord avec les Statuts et le règlement interne de Caritas Internationalis, approuvés le 2 mai 2012, et avec le message que le Pape François a livré aux membres de son Comité exécutif. Dans ce message, il leur dit que « Caritas est une institution essentielle pour l’Église, parce que sans la charité, l’Église ne saurait exister. Caritas est l’institution qui incarne l’amour de l’Église, et à travers Caritas, l’Église devient une institution6  ». Le cardinal Oscar Andrés Rodríguez Maradiaga, président de Caritas Internationalis, ainsi que Michel Roy, son secrétaire général, se réjouissent du fait que les récents Statuts consolident les structures de la fédération et renforcent la cohérence de ses actions et de ses projets avec le magistère de l’Église catholique et avec le Saint-Siège7 . Le Conseil Pontifical Cor Unum (pour la charité dans le monde) a par ailleurs la responsabilité d’accompagner ces actions8 . Ces derniers temps, certaines de nos Caritas nationales ont dû faire face à des situations difficiles, en particulier lorsque certaines Caritas diocésaines ou paroissiales ou leurs dirigeants immédiats se sont éloignés de la fédération, de leur évêque, de leur paroisse et de la communauté chrétienne, délaissant les principes évangéliques et ecclésiaux qui guident notre travail. Cette situation a soulevé des interrogations concernant l’éthique qui sous-
  • 10. PRÉSENTATION tend certaines actions réalisées par des organisations membres de Caritas. Cela nous a amenés à prendre conscience de la nécessité de nous doter d’un outil ou d’un instrument pastoral qui, assorti de critères clairs, nous aide à discerner le chemin à suivre, dans toutes ces situations et dans le travail de pastorale sociale que nous accomplissons quotidiennement. Voilà pourquoi nous entrevoyons maintenant dans ces nouveaux Statuts et dans le processus que notre fédération internationale a mis en branle depuis que le Bienheureux Jean-Paul II, le 16 septembre 2004, lui a accordé une personnalité juridique publique, une occasion privilégiée de renouveler notre travail afin que nos Caritas puissent être encore plus fidèles aux principes qui ont présidé à leur fondation. Au-delàdesdifférentesmanièresdontl’Égliseconçoit et organise son action sociale dans les différents pays du monde, nous estimons que Caritas ne peut demeurer les bras croisés lorsque la vie, l’intégrité des personnes et des peuples sont menacées, que ce soit à cause de situations injustes ou de catastrophes naturelles. Dans son encyclique Caritas in Veritate, le Saint-Père Benoît XVI nous rappelait cet engagement qui imprègne tout notre travail pour améliorer les conditions de vie des plus pauvres : « la justice est la première voie de la charité ou, comme le disait Paul VI, son seuil minimal9  ». C’est pourquoi lorsque la personne humaine et sa maison commune sont menacées par une quelconque injustice, Caritas est appelée à rester fidèle avec courage à sa mission qui lui demande, avant tout autre geste, de veiller à ce que cette exigence minimale soit respectée. Nous avons donc élaboré ce document, intitulé Si je n’ai pas l’AMOUR : la Charité, je ne suis rien (1 Co 13, 2b). Nous le présentons avec la ferme conviction que si nous proclamons l’Évangile en Amérique latine et dans les Caraïbes sans porter à chaque personne un amour véritable et concret ; un amour inconditionnel qui nous conduit à vouloir favoriser, avec elle, sa promotion humaine ; un amour qui rejoint en particulier les hommes et les femmes les plus démunis de nos peuples, nous perdrons alors le sens le plus profond du message de Jésus Christ notre Seigneur. Dans notre région du monde, la tradition accorde toujours une place très importante dans le cœur des fidèles à la mère de Jésus Christ, nommée tantôt Mère de Dieu, tantôt Notre mère. Dans le message de Notre Dame de la Guadeloupe, elle adresse ces mots très particuliers à l’un de nos frères les plus petits, un autochtone : « Écoute le plus petit de mes fils, sois certain que sont nombreux mes serviteurs, mes messagers à qui j’ai demandé de transmettre mes encouragements, ma parole pour que ma volonté soit accomplie ; mais il est très nécessaire que toi tu fasses la même chose, que tu pries, afin que grâce à ton intercession puisse se concrétiser ce que je désire10  ». Nous qui, aujourd’hui, sommes la pastorale sociale Caritas et en accomplissons la mission (directeurs, bénévoles, salariés, collaborateurs) nous mettons humblement à la place de San Juan Diego. Nous ne sommes peut-être pas des personnes très importantes, mais notre participation est très nécessaire dans cette réflexion sur les principes et les fondements du travail caritatif en Amérique latine et dans les Caraïbe, et dans leur mise en œuvre avec une vigueur constamment renouvelée. Que Notre Très Sainte Mère nous couvre de son manteau dans l’accomplissement de cette noble mission. Et qu’elle nous accompagne aussi lors de notre travail de réflexion, d’analyse et d’appropriation de ce document. Nous aimerions que ce dernier puisse aussi nous donner le sentiment de partager une identité commune. Dans ce but, afin de nous préparer au congrès qui se tiendra en Colombie, nous élaborerons et nous proposerons un GUIDE POUR TRAVAILLER ET PARTAGER tout au long de l’année prochaine. Ce guide contiendra des questions, des initiatives, des activités, des propositions que nous pourrons nous approprier pour améliorer le contenu et la forme de ce document. BON TRAVAIL ! CARACAS, VÉNÉZUELA 13 JUIN 2013
  • 11. INTRODUCTION AMOUR:LACHARITÉ11 « Si je n’ai pas l’AMOUR : la Charité, je ne suis rien » (1 Co 13, 2b). Entre l’an 54 et 57, la tradition paulinienne nous a légué un merveilleux texte écrit aux fidèles de Corinthe en prévision de la Pâque, dans lequel Saint Paul leur explique que même s’ils étaient très cultivés, ou s’ils avaient reçu des dons divers et importants, ou s’ils étaient même allés jusqu’à donner leurs biens aux pauvres ou à supporter des souffrances par fidélité à l’Évangile, si leur venait à manquer l’amour: la charité, tout cela ne leur apporterait rien du tout. C’est pourquoi il leur dit : « Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien ». La charité, comme nous l’enseigne Saint Paul, est au cœur de la vie chrétienne. Parce que nous vivons actuellement un changement d’époque11 , comme on le dit souvent, il est urgent de relancer la dynamique de fraternité et de communion de notre Église latino-américaine et caribéenne, et cela partout où nous vivons et où nous accomplissons notre travail apostolique et pastoral. Cet amour : charité qui « ne cherche pas son intérêt …, [qui] ne se réjouit pas de l’injustice et qui trouve sa joie dans la vérité, [qui] excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout… » (v. 5-7), sera comme un phare, un point de repère fondamental et solide qui nous oriente devant la rapidité et l’ampleur de tous ces changements et situations qui passent, pour la simple raison que « la charité ne passe jamais ». (v. 8) Mues par cet amour : charité, nos églises respectives ont identifié des thèmes et des espaces de travail spécifiques et des modes d’organisation qui nous sont propres et qui – on pourrait dire - correspondent à des choix concrets que nous avons faits en fonction des réalités et de la situation de nos peuples. Ces thèmes et ces espaces sont énumérés ici-bas et ils se concrétisent dans le travail en faveur de : 1 ― La dignité de chaque personne humaine, de ses droits et de la paix 2 ― Le respect de la création et l’aide humanitaire dans les situations d’urgence ; la gestion des risques et la coopération humanitaire dans les situations d’urgence 3 ― Le développement humain intégral et solidaire 4 ― L’équité entre les hommes et les femmes 5 ― Une organisation bien ancrée dans la charité qui sait comment annoncer la bonne nouvelle de notre Seigneur Jésus Christ dans le monde. C’est pourquoi la communication, la formation et le plaidoyer sont des composantes essentielles Tels sont les cinq grands axes de travail qui ont été adoptés lors de la réunion de la coordination régionale des Caritas de l’Amérique latine et des Caraïbes, tenue à Cartagena, en Colombie, du 28 novembre au 2 décembre 2011. En tant qu’Église pèlerine en Amérique latine et dans les Caraïbes, nous voulons rappeler avec toute leur force ces paroles du Saint Père Benoît XVI dans sa première lettre encyclique : « La nature profonde de l’Église s’exprime dans une triple activité : annonce de la Parole de Dieu (kerygma-martyria), célébration des Sacrements (leitourgia), service de la charité (diakonia). Ce sont trois dimensions qui se renvoient l’une à l’autre et qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre. La charité n’est pas pour l’Église une sorte d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait aussi laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer12  ». Ces dernières paroles ont été reprises par le Pape Benoît XVI comme titre de son Motu Proprio sur le service de la charité Intima Ecclesiae Natura, publié à la toute fin de son pontificat13 . Dans ce document, il rappelle aux évêques leur responsabilité directe de mettre en œuvre la charité dans leurs diocèses et leur demande de « doter d’un cadre juridique organique les différentes formes ecclésiales organisées du service de la charité, cadre approprié pour en organiser les grandes lignes ». Du même souffle, il a reconnu le rôle important de Caritas dans l’Église et dans le monde. « Plus précisément, l’activité de la Caritas, institution promue par la hiérarchie ecclésiastique, s’est développée au niveau paroissial, diocésain, national
  • 12. et international. Elle a mérité très justement l’appréciation et la confiance des fidèles et de tant d’autres personnes dans le monde entier, tant pour son témoignage de foi généreux et cohérent que pour sa réponse concrète aux demandes de ceux qui sont dans le besoin ». De plus, il a demandé que ces œuvres, cet amour qui se traduit par des engagements concrets, se nourrissent sans cesse « de la rencontre avec le Christ14  ». C’est pourquoi nous, tous les disciples-missionnaires d’Amérique latine et des Caraïbes, sommes pleinement conscients du fait que l’exercice de la charité ainsi que l’engagement qui en découle dans notre continent ne sont pas des tâches qu’on pourrait déléguer aux organisations non gouvernementales, aux associations de la société civile ou à de nombreux laïcs dédiés au travail social, même si nous ne doutons pas un seul instant que leur travail respectif est très utile. Nous comprenons que l’exercice de la charité est inhérent à la nature même de l’Église, il est l’expression inaliénable de sa propre essence et la principale responsabilité d’animation pastorale des évêques. De plus, nous avons compris que notre tâche de disciples-missionnaires exige également une démarche incessante de formation, à partir de la mise en commun de notre vie et de nos expériences. « La vocation et l’engagement des disciples et missionnaires de Jésus-Christ en Amérique latine et dans les Caraïbes nécessitent aujourd’hui d’une claire et ferme option pour la formation des membres de nos communautés, pour le bien de tous les baptisés, quelle que soit la fonction qu’ils accomplissent dans l’Église. Nous en avons l’exemple en Jésus, le Maître, qui a formé personnellement ses apôtres et ses disciples. Le Christ nous donne sa méthode : venez et voyez (Jn 1, 39), Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14, 6). Avec Lui, nous pouvons développer les potentialités de chaque personne et former des disciples missionnaires. Avec une patience persévérante et avec sagesse, Jésus a invité tous les hommes à le suivre. Ceux qui ont accepté de le suivre, il les a fait entrer dans le mystère du Règne de Dieu, et, après sa mort et sa résurrection, il les a envoyés annoncer la Bonne Nouvelle, avec la force de son Esprit. Sa façon de faire devient emblématique pour les formateurs et prend une importance spéciale quand nous pensons à la patiente tâche de formation que l’Église doit entreprendre, dans le nouveau contexte socioculturel d’Amérique latine15  ». Le partage de l’histoire, des priorités et des défis communs à notre action caritative dans le continent sud-américain a amené la pastorale sociale Caritas de cette région du monde à réfléchir sur son identité, sur sa mission, sur sa vision et sur sa spiritualité d’un point de vue historique. Nous avons donc décidé de revenir sur l’origine même de l’action caritative pour redécouvrir les principes et les raisons fondamentales qui ont amené l’Église à assumer cette responsabilité et à la concevoir, dès le commencement, comme étant indissociable de l’annonce de la Bonne Nouvelle que Jésus-Christ a apportée au monde. Le fait de s’abreuver ainsi à l’histoire de l’Église, en étant constamment guidés par l’Esprit du Ressuscité, « est nécessaire afin que les chrétiens puissent se rendre compte que le Christ n’est pas un personnage du passé, mais qu’il est Vivant, présent dans le quotidien de leurs vies. Jésus est le Vivant qui marche à nos côtés, qui nous fait découvrir la signification des évènements de la vie, de la souffrance et de la mort, de la joie et de la fête ; qui entre chez nous et y demeure, qui nous nourrit du Pain de la vie16  ». Nous replongeons donc dans notre histoire afin d’en tirer des leçons et d’y puiser des idées nouvelles qui éclaireront le chemin que nos communautés parcourent aujourd’hui, « pour qu’étant déjà le continent de l’Espoir, nous devenions aussi le continent de l’Amour17  ».
  • 15. AMOUR:LACHARITÉ15 1.1. DANS LE MONDE ANTIQUE NON CHRÉTIEN Il est très important et encou-​ rageant de reconnaître que la charité, la recherche de la justice et le souci des autres ne sont pas valorisésseulementdanslemonde judéo-chrétien. Dans d’autres traditions religieuses, comme le bouddhisme, on croit aussi que l’âme doive pratiquer la charité, le bien, l’amour et d’autres vertus, s’éloignant en cela des coutumes (hindouisme) qui divisaient la société en castes et qui allaient jusqu’à différentier les personnes entre elles par la couleur de leur peau18 . Dans le confucianisme, on demande de respecter les tradi- tions des anciens, de pratiquer le culte des morts, de préserver les liens familiaux et de pratiquer la charité19 . Dans la culture de l’Égypte ancienne, on pensait qu’au terme de la vie, le cœur du mort devait déclarer ses actions de son vivant, et qu’il fallait les peser sur une balance contre la vérité et la justice20 . Dans la culture ougaritique on trouve des préoccupations semblables à celles qui seront propres à la tradition juive. Voici un exemple qui montre qu’on condamnait certaines pratiques : « Tu n’as pas défendu la cause de la veuve, ni jugé le cas de l’opprimé, ni démasqué ceux qui ont volé le pauvre. Pendant ta vie, tu n’as pas donné à manger à l’orphelin, et tu as tourné le dos à la veuve21  ». L’empire hittite cherchait à en- courager la population à prendre soin des plus faibles, comme en témoignent ces lignes : « Tu es le père et la mère (…) des opprimés et des humbles ; toi, Telepino, tu dois avoir à cœur la cause des humbles, des opprimés22  » (Ancient Near Eastern Texts 397a). De leur côté, en Grèce classique et à Rome, des figures telles que Sénèque et les stoïciens veillaient au respect de la dignité des personnes, même celle des esclaves, soutenant que ce qui comptait était leur bonté, car même un esclave pouvait être juste, courageux et magnanime, et qu’il ne fallait pas se mettre en colère contre eux. Quant à Cicéron, il a fait la promotion de la justice : « Nous devons nous comporter de façon juste, y compris avec les personnes des classes les plus inférieures de la société » (De Officiis 1, 13), en la rattachant à l’idée qu’il ne faut faire de mal à personne, sauf en cas de légitime défense (De Officiis 1, 19. 62). Ou alors Ulpiano lui- même, qui invitait la population à « vivre dans l’honnêteté, à ne blesser personne et à donner à chacun ce qui lui revient », conformément aux principes du droit (Digesto 1, 10). Bien qu’elles se dissocient de la manière dont l’esclavage était généralementconsidéréàl’époque, ces positions sont cependant loin du commandement chrétien qui ne consiste pas seulement à ne pas violer les droits des autres en portant atteinte à leur personne ou à leurs biens, mais à consacrer sa vie au service aux autres, y compris aux ennemis et à ceux qui nous font du mal : « Mais je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous insultent » (Lc 6, 27-35). 1.2. DANS QUELQUES TEXTES DE L’ANCIEN TESTAMENT Selon le récit de la Genèse, élaboré dans un langage à la fois mythique et symbolique, Dieu réprouve les injustices envers nos frères et ce, dès les origines de l’humanité. À Caïn, qui a tué son frère Abel, il demande intentionnellement et d’un ton accusateur : « Où est Abel, ton frère ? ». Dieu cherche alors à faire prendre conscience à Caïn, et par extension à
  • 16. CHAPITRE 1 tous les êtres humains, de sa responsabilité vis-à-vis de ses semblables et, le cas échéant, de la faute qui consiste à leur faire subir quelque forme de souffrance, de mauvais traitements ou d’injustice que ce soit. Mais, par-dessus tout, ce récit veut enseigner au peuple de Dieu que l’égoïsme et l’envie, et tout péché envers nos frères, sont la cause des grands maux et échecs de l’histoire des peuples et de l’humanité. Mais cela va encore plus loin : « Ce récit nous transmet un message beaucoup plus profond et vrai : il retrace l’origine de l’égoïsme exercé au niveau collectif ; autrement dit : il montre le caractère maudit, l’origine maudite des groupes de pouvoir qui ont fait tant de mal, et continuent à en faire, à l’humanité23  ». Dans le livre de l’Exode (3, 7-8), c’est Dieu lui-même qui s’émeut et ne tolère pas l’injustice faite à son peuple. Et il dit à Moïse : « J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste ». Il choisit alors Moïse et l’envoie libérer son peuple. Et devant l’ampleur de la mission qu’il lui a confiée, il lui promet d’être avec lui et d’accomplir des signes merveilleux pour que le Pharaon les laisse sortir d’Égypte et aller offrir des sacrifices dans le désert. Et il promet l’appartenance mutuelle, le progrès et le bien- être à Israël ainsi qu’une terre qui ruisselle de lait et de miel. Plus tard, Jésus se référera à un précepte mentionné dans le livre du Lévitique, lorsqu’on l’interrogera sur le plus important des commandements : « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis Yahvé » (Lv 19, 18). Avant que n’apparaisse la nouveauté de consacrer sa vie à ses frères, qui nous demande d’aimer aussi ceux qui nous font du mal, nous constatons dans le Deutéronome l’apparition du besoin de s’intéresser aux plus faibles, car Dieu Tout-Puissant lui-même s’en préoccupe : « Car Yahvé votre Dieu est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand, vaillant et redoutable, qui ne fait pas acception de personnes et ne reçoit pas de présents. C’est lui qui fait justice à l’orphelin et à la veuve, et il aime l’étranger, auquel il donne pain et vêtement » (Dt 10, 17-18). Ce concept apparaît aussi dans les Livres sapientaux : « Père des orphelins, protecteur des veuves, c’est Dieu dans son lieu de sainteté ; à ceux qui sont seuls Dieu donne la chaleur d’une maison, aux prisonniers Il ouvre la porte du bonheur, mais les rebelles demeurent sur un sol brûlant » (Ps 68, 6-7). 1.3. CHEZ LES PROPHÈTES D’ISRAËL Les prophètes ont reçu la mission difficile de dénoncer, au nom de Dieu, toute forme d’injustice commise envers ses frères, en particulier envers les personnes pauvres et sans défense. Chacun d’entre eux a connu des situations et des contextes différents. Nous ne les mentionnerons pas tous ici, mais seulement les plus pertinents pour le thème qui nous intéresse. Amos a dénoncé les commerçants malhonnêtes et la corruption : « Car je sais combien nombreux sont vos crimes, énormes vos péchés, oppresseurs du juste, extorqueurs de rançons vous qui, à la Porte, déboutez les pauvres » (5, 12). Et en même temps, il explique comment seront punis ceux qui ont perpétré de tels crimes : « Écoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre et voudriez faire disparaître les humbles du pays, vous qui dites : ‘quand donc sera passée la fête de la nouvelle lune,
  • 17. AMOUR:LACHARITÉ17 pour que nous vendions du blé, et le sabbat, que nous écoulions le froment? Nous diminuerons la mesure, nous augmenterons les poids,nousfausseronslesbalances pour tricher. Nous achèterons les faibles à prix d’argent et le pauvre pour une paire de sandales ; et nous vendrons la criblure du froment’. Yahvé l’a juré par la gloire de Jacob : jamais je n’oublierai aucune de leurs actions » (Am 8, 4-6). Osée prend position contre le commerce frauduleux et ne souhaite aucun profit à ceux qui le pratiquent ; il leur prédit plutôt la ruine complète : « Canaan a en main des balances trompeuses, il aime à exploiter. Et Éphraïm dit : ‘oui, je me suis enrichi, je me suis acquis une fortune ’, mais de tous ses gains, rien ne lui restera, à cause de la faute dont il s’est rendu coupable » (Os 12, 8-9). Isaïe parle du jugement de Dieu envers les personnes qui sont injustes et qui ont été méchantes envers leurs frères, leur ont menti et ont été violentes envers eux : « Ils n’ont pas connu la voix de la paix, le droit ne suit pas leurs traces, ils se font des sentiers tortueux, quiconque les suit ignore la paix. Aussi le droit reste loin de nous, la justice ne nous atteint pas. Nous attendions la lumière, et voici les ténèbres, la clarté, et nous marchons dans l’obscurité. Nous tâtonnons comme des aveugles cherchant un mur, comme privés d’yeux nous tâtonnons. Nous trébuchons en plein midi comme au crépuscule ; bien-portants, nous sommes comme des morts. Nous grognons tous comme des ours, comme des colombes nous ne faisons que gémir ! Nous attendons le jugement, et rien ! Le salut, et il demeure loin de nous » (Is 59, 8-11). L’injustice, le mensonge, la méchanceté et la violence ne peuvent amener au salut de Dieu. Dans le livre du prophète Malachie,cemêmeDieusemetdu côté de ceux qui ont été humiliés, qui ont subi des injustices ou qui ont été dépouillés de leurs biens : « Je m’approcherai de vous pour le jugement et je serai un témoin prompt contre les devins, les adultères et les parjures, contre ceux qui oppriment le salarié, la veuve et l’orphelin, et qui violent le droit de l’étranger, sans me craindre, dit le Seigneur de l’univers » (Mal 3, 5). À son tour, Michée montre commentDieuprendladéfensede ceux qui ont perdu leurs champs et leurs biens, à cause de systèmes et de jugements malhonnêtes, conçus dans le but d’appauvrir le peuple : « Malheur à ceux qui projettent le méfait et qui trament le mal sur leur couche ! Dès que luit le matin, ils l’exécutent, car c’est au pouvoir de leurs mains. S’ils convoitent des champs, ils s’en emparent ; des maisons, ils les prennent ; ils saisissent le maître avec sa maison, l’homme avec son héritage. C’est pourquoi ainsi parle Yahvé : voici que je prépare contre cette engeance un malheur tel qu’ils s’y enfonceront jusqu’au cou ; et vous ne pourrez marcher la tête haute, car ce sera un temps de malheur. Ce jour-là, on fera sur vous une satire ! On chantera une complainte, et l’on dira : ‘Nous sommes dépouillés de tout ; la part de mon peuple est mesurée au cordeau, personne ne la lui rend ; nos champs sont attribués à celui qui nous pille’ » (Mi 2, 1-4). 1.4. JÉSUS, LE CHRIST ET SON AMOUR : UNE CHARITÉ RADI­ CALE La charité en Jésus Christ est basée sur la manière dont Lui-même conçoit sa mission et ses préférés en ce monde : « Il vint à Nazareth où il avait été élevé, entra dans la synagogue le jour du sabbat, selon sa coutume, et se leva pour faire la lecture. On lui remit le rouleau du prophète Isaïe et, déroulant le livre, il trouva le passage où il était écrit : L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance
  • 18. CHAPITRE 1 et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur » (Lc 4, 16-19). Lorsqu’on demande à Jésus quel est le commandement le plus important de la Loi, il la ramène de façon surprenante à l’amour de Dieu avant tout et à l’amour du prochain : « Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi? Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ; voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. À ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes » (Mt 22, 36-40) Celui qui désire devenir disciple de Jésus et le suivre en incarnant son enseignement dans sa propre vie doit se distinguer précisément par l’amour qu’il porte à ses frères et sœurs : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 34). Cependant, cet amour envers les autres ne peut demeurer abstrait. Il faut qu’il pénètre tout : les relations avec les personnes et les biens, avec la famille, avec les rêves et les projets, et qu’il puisse s’exprimer dans un mode de vie très différent de celui de la majorité. « Vendez vos biens, et donnez-les en aumône. Faites- vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, où ni voleur n’approche ni mite ne détruit. Car où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » (Lc 12, 33-34). Dans l’évangile selon Saint Luc, l’anaw (le pauvre ; anawim  : les pauvres) n’est pas seulement celui qui n’a pas d’argent. C’est d’abord et avant tout celui qui ne place sa joie, sa force et son espérance qu’en Dieu, qui a fait des merveilles en regardant la petitesse et l’humilité de ses serviteurs, comme le dit Marie dans le Magnificat (Lc 1, 46-55). À la différence des Juifs qui appliquaient la loi de façon stricte et littérale dans leur vie quotidienne, Jésus la considère sous un jour nouveau. Il propose de ne pas interpréter la loi à la lettre, mais plutôt d’en saisir le sens profond et de la vivre concrètement en la poussant à la perfection, c’est-à-dire en la subordonnant toujours au bien- être des personnes. « Et il leur disait : le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ; en sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat, le jour du repos » (Mc 2, 28). « Il entra de nouveau dans une synagogue, et il y avait là un homme qui avait la main desséchée. Et les Pharisiens l’épiaient pour voir s’il allait le guérir, le jour du sabbat, afin de l’accuser. Jésus dit à l’homme qui avait la main sèche : Lève- toi et mets-toi là, au milieu. Et il demanda à tous : Est-il permis, le jour du sabbat, de faire du bien plutôt que de faire du mal, de sauver une vie plutôt que de la tuer? Mais eux se taisaient. Promenant alors sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leur cœur et de leur manque de charité, il dit à l’infirme : Étends la main ! Celui- ci l’étendit et sa main fut remise en état. Étant sortis, les Pharisiens tenaient aussitôt conseil avec les Hérodiens contre lui, en vue de le supprimer » (Mc 2, 27 – 3, 6). En plus d’énumérer plusieurs gestes de miséricorde accomplis par Jésus, Matthieu révèle dans son Évangile le critère sur lequel portera le jugement dernier. En effet, au chapitre 25, Jésus dit : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, escorté de tous les anges, alors il prendra place sur le trône de gloire qui lui appartient. Devant lui seront
  • 19. AMOUR:LACHARITÉ19 rassemblées toutes les nations, et il séparera les uns des autres, tout comme le berger sépare les brebis des boucs. Il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux à sa droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eusoifetvous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ? Et le Roi leur donnera cette réponse : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 31-46). Il est intéressant de constater que Jésus Christ s’identifie à ceux qui ont faim, à ceux qui ont soif, aux étrangers, à ceux qui sont nus, à ceux qui sont malades et à ceux qui sont emprisonnés. C’est le Christ lui-même qui se présente à nous en s’incarnant en eux, et qui veut, pour ainsi dire, connaître le même sort. Voilà pourquoi nous croyons que nous sommes appelés à le reconnaître dans le visage de nos frères et sœurs pauvres et marginalisés, un visage qui reflète le visage souffrant du Crucifié. Comme le disait Mère Teresa de Calcutta : « Nous avons besoin du regard profond de la foi pour reconnaître le Christ dans le corps mutilé et les haillons malpropres sous lesquels se cache le plus beau des enfants de l’homme. Nous avons besoin des mains du Christ pour toucher ces corps meurtris par la souffrance » [Voir note 37. NDT]. Quant au texte de Matthieu, nous y trouvons donc les trois principales œuvres de charité, qui figuraient aussi déjà dans l’Ancien Testament : « N’est-ce pas plutôt celui-ci le jeûne que je préfère : partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, habiller qui n’a pas de vêtements ? » (Is 58, 7). 1.5. LA CHARITÉ DANS L’HISTOIRE DE L’ÉGLISE A ― L’Église primitive Dans le livre des Actes des Apôtres, livre qui fait partie des œuvres écrites par Saint Luc, on retrouve des textes qui ont immortalisé l’organisation des premières communautés chrétiennes, auprès desquelles le partage des biens était une pratique valorisée et répandue depuis le début du christianisme : « Tous les baptisés se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. La crainte s’emparait de tous car nombreux étaient les prodiges et signes accomplis par les apôtres. Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun. Jour après jour, d’un seul cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple et rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur. Ils louaient Dieu et avaient la faveur de tout le peuple.Etchaquejour,leSeigneur adjoignait à la communauté ceux qui seraient sauvés24  » (Ac 2, 44- 47). « De toutes les manières je vous l’ai montré : c’est en peinant ainsi qu’il faut venir en aide aux faibles et se souvenir des paroles du Seigneur Jésus, qui a dit lui- même : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35). B ― Saint Paul et les pauvres On retrouve aussi cet engagement envers les pauvres dans les lettres de Saint Paul, où on les appelle
  • 20. CHAPITRE 1 ptojoi et tapeinoi. Ces termes ont une connotation différente de celle des anawim : les pauvres de Yahvé qui se réjouissent de la miséricorde dont ils ont bénéficié et qui n’ont pas peur d’affronter les difficultés ou les souffrances, car, comme il a été mentionné précédemment, Dieu est leur richesse et représente tout pour eux. Par contre, le terme ptojós signifie pauvre, mendiant, nécessiteux, et le terme tapeinós désigne une personne humiliée, découragée, abattue, sans énergie, ordinaire. C’est-à-dire une personne qui n’a pas encore réussi à adopter cette attitude positive qui consiste à trouver en son malheur une raison de se tourner encore plus résolument vers le Seigneur. À partir de cette réalité, Saint Paul rejoint, à travers son travail apostolique, un très grand nombre de personnes desquelles il prend soin avec une attention amoureuse. « On nous a demandé une chose seulement : de ne jamais oublier les pauvres, ce que j’ai essayé de faire avec toutes mes forces », écrit l’apôtre aux Galates (2, 10). Saint Paul demande à sa bien- aimée communauté de Corinthe de faire aussi preuve de générosité, en organisant une collecte pour des frères et sœurs qui éprouvent des difficultés matérielles : « Quant à la collecte en faveur des saints, suivez, vous aussi, les instructions que j’ai données aux Églises de la Galatie. Que le premier jour de la semaine, chacun de vous mette de côté chez lui ce qu’il aura pu épargner, en sorte qu’on n’attende pas que je vienne pour recueillir les dons » (1 Co 16, 1-2). Nous attardant un peu sur les lettres de Saint Jean, nous pouvons retrouver ce principe que Saint Paul proposait déjà : « Comment l’amour de Dieu pourrait demeurer en quelqu’un qui, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles ? » (1 Jn 3, 17). D’autre part, dans sa lettre à Philémon, Paul dit être en faveur de l’idée que les esclaves soient considérés comme des frères, et non plus comme une possession de quelqu’un, et il intercède pour Onésime en demandant à son ancien maître de le considérer désormais comme un frère. C’est pourquoi cette lettre a été surnommée ‘la lettre de la liberté’. Plus tard, le pape Clément décide de consacrer sa vie aux pauvres, à ceux qui sont tombés en disgrâce, pas seulement en leur donnant de l’argent, mais en améliorant leur sort. Ainsi, au premier siècle de l’ère chrétienne, il écrit dans sa lettre aux Corinthiens : « On en connaît parmi nous qui ont présenté leurs mains aux chaînes pour en délivrer leurs frères ; d’autres qui se sont réduits en esclavage, et avec le prix de leur liberté ont acheté du pain à leurs frères. Que de femmes, soutenues de la grâce de Jésus-Christ, se sont élevées, par leur courage à des actes d’héroïsme25  ». C ― Les premières commu­ nautés chrétiennes L’Eucharistie est, depuis toujours, à l’origine des communautés chrétiennes, ainsi que le réaffirme le Concile Vatican II : « Participant au sacrifice eucharistique, source et sommet de toute la vie chrétienne, ils [les chrétiens ; NDT] offrent à Dieu la victime divine et s’offrent eux-mêmes avec elle » (Lumen Gentium 11). La célébration de l’Eucharistie est ce sacrifice qui, avec la catéchèse et le partage du pain, des biens et des besoins, fait partie depuis toujours de la vie de cette communauté de foi que nous appelons Église. Récemment, à Aparecida, le Pape Benoît XVI l’a rappelé aux peuples de notre continent : « La civilisation de l’amour, qui transformera l’Amérique latine et les Caraïbes, ne pourra jaillir que de l’Eucharistie ! ». Dans son encyclique Deus Caritas est, il ajoute : « Le martyr Justinien (vers 155) décrit aussi, dans le contexte
  • 21. AMOUR:LACHARITÉ21 de la célébration dominicale des chrétiens, leur activité caritative, reliée à l’Eucharistie comme telle. Les personnes aisées font des offrandes dans la mesure de leurs possibilités, chacune donnant ce qu’elle veut. L’Évêque s’en sert alors pour soutenir les orphelins, les veuves et les personnes qui, à cause de la maladie ou pour d’autres motifs, se trouvent dans le besoin, de même que les prisonniers et les étrangers. Le grand auteur chrétien Tertullien (après 220) raconte comment l’attention des chrétiens envers toutes les personnes dans le besoin suscitait l’émerveillement chez les païens. Et quand Ignace d’Antioche (vers 117) qualifie l’Église de Rome comme celle ‘qui préside à la charité’ (agapè), on peut considérer que, par cette définition, il entendait aussi en exprimer d’une certaine manière l’activité caritative concrète26  ». Il vaut la peine de se pencher sur la grande synthèse de cette pé­ riode qu’a faite le Pape Benoît XVI dans cette encyclique, où il décrit l’institution du diaconat et ses répercussions non seulement sur la vie de l’Église, mais aussi sur la société de l’époque. Voici ce qu’il écrit : « Dans ce contexte, il peut être utile de faire référence aux structures juridiques primitives concernant le service de la charité dans l’Église. Vers le milieu du IVe siècle, prend forme en Égypte ce que l’on appelle la diakonia ; dans chaque monastère, elle constitue l’institution responsable de l’ensemble des activités d’assistance, précisément du service de la charité. Depuis les origines jusqu’à la fin du VIe siècle se développe en Égypte une corporation avec une pleine capacité juridique, à laquelle les autorités civiles confient même une partie du blé pour la distribution publique. En Égypte, non seulement chaque monastère mais aussi chaque diocèse finit par avoir sa diakonia, institution qui se développera ensuite en Orient comme en Occident. Le Pape Grégoire le Grand († 604) fait référence à la diakonia de Naples ; en ce qui concerne Rome, les documents font allusion aux diaconies à partir des VIIe et VIIIe siècles. Mais naturellement, déjà auparavant et cela depuis les origines, l’activité d’assistance aux pauvres et aux personnes qui souffrent faisait partie de manière essentielle de la vie de l’Église de Rome, selon les principes de la vie chrétienne exposés dans les Actes des Apôtres. Cette activité trouve une expression vivante dans la figure du diacre Laurent († 258). La description dramatique de son martyre était déjà connue par saint Ambroise († 397) et elle nous montre véritablement, dans ses grandes lignes, l’authentique figure du saint. À lui, qui était responsable de l’assistance aux pauvres de Rome, a été accordé un laps de temps, après l’arres­ tation de ses confrères et du Pape, pour rassembler les trésors de l’Église et les remettre aux autorités civiles. Laurent distribua l’argent disponible aux pauvres et les présenta alors aux autorités comme le vrai trésor de l’Église. Quelle que soit la crédibilité historique de ces détails, Laurent est resté présent dans la mémoire de l’Église comme un grand représentant de la charité ecclésiale. Dans l’une de ses lettres, l’empereur romain Julien l’Apostat († 363) écrivait que l’unique aspect qui le frappait dans le christianisme était l’activité caritative de l’Église. De cette manière, les Galiléens – ainsi disait-il – avaient conquis leur popularité. On se devait de faire de l’émulation et même de dépasser leur popularité. De la sorte, l’empereur confirmait donc que la charité était une caractéristique déterminante de la communauté chrétienne, de l’Église27  ». D ― Ignace d’Antioche et le comportement des chrétiens « Agissez sans cesse pour que tous les hommes découvrent le salut grâce à vos bonne œuvres. En face de leur colère, soyez doux ; de leur orgueil, soyez humbles ;
  • 22. CHAPITRE 1 des leurs blasphèmes, priez pour eux… Tâchez d’être leurs frères grâce à votre bienveillante compréhension et cherchons toujours à faire comme le Seigneur28  ». Quant à l’hérésie, Saint Ignace ne laconsidèrepasseulementcomme une erreur de jugement, de croyance ou de dogme, mais aussi comme une manière erronée de vivre, si l’on se base sur la manière dont il parle des hérétiques : « Ils suivent une fausse doctrine… ; ils n’ont aucun souci de la charité ; ils ne s’occupent point ni des veuves, ni des orphelins, ni des opprimés, ni des prisonniers, ni des affamés, ni des assoiffés29  ». Et c’est toujours ce même Ignace qui conseille aux évêques de s’occuper aussi des personnes qui causent le plus de problèmes : « Donne ton aide à tous, comme le Seigneur t’aide toi ; prends soin de tous les malades, (…) parce que si tu t’occupes seulement des fidèles accommodants, tu n’obtiendras aucune récompense. Encore plus, tâche de gagner les plus récalcitrants par la douceur30  ». E ― L’évolution de la charité dans l’Église à partir de l’Empire romain L’Église a continué d’exercer son influence caritative, ce qui a donné lieu à l’établissement de lois civiles et de systèmes juridiques visant à protéger les pauvres. Ainsi, les esclaves dont les maîtres héritaient et qui étaient séparés de leur famille ont pu être soulagés de cette souffrance supplémentaire et demeurer unis. L’intervention impériale permit donc d’empêcher l’éclatement des familles. Plus bas, nous présentons une longue liste de personnes qui, interpellées par les besoins de leur époque, ont su y répondre en secourant ceux qui avaient besoin d’aide et de soutien avec une attention, une pureté, un don d’elles-mêmes et un engagement profond sans cesse renouvelés. — Au IVe siècle, Saint Basile fonda une ville hôpital (Basiliade), une sorte d’auberge où l’on s’occupait des étrangers et où l’on priait pour leur salut. — Dans sa Règle pastorale, Saint Benoît († 547) écrit qu’en la personne qui demande à manger ou à être hébergée, on doit reconnaître le Christ lui- même : « Ceux qui ne partagent pas ce qu’ils ont eux-mêmes reçu, se rendent complices de la mort de leur prochain, qui meurt de pauvreté, car ils refusent de l’aider31  ». — Aux XIIe et XIIIe siècles apparaissent les ordres de la Merci et des Trinitaires, dont la mission consistait à prendre soin des prisonniers et des esclaves et à les protéger. Leurs membres avaient aussi fait le vœu de donner leur vie pour les sauver. — De son côté, Saint Thomas parle de la justice et de la charité dans sa grande œuvre intitulée la Somme théologique (II, 2). — À la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe , Saint François d’Assise ne se contentait pas de parler de la pauvreté ; il choisit de vivre lui-même dans une pauvreté totale. C’est pourquoi ses frères, appelés les Franciscains, s’inspirent de ce style de vie et acceptent de vivre dans la pauvreté et de servir les pauvres. F ― De la renaissance à l’ère moderne Du XVIe au XVIIIe siècle, nous voyons apparaître une véritable professionnalisation de l’aide aux malades grâce à des figures telles que Saint Jean de Dieu et Saint Camille de Lellis. Ce dernier affirmait : « Il ne suffit pas de faire le bien ; il faut le faire bien ». D’autres se consacrent à l’éducation des enfants et des jeunes, en particulier de ceux qui se trouvent dans une situation précaire,commelespèresscolopes ou Saint Jean Bosco, fondateur de
  • 23. AMOUR:LACHARITÉ23 l’ordre des Salésiens. Ce dernier disait : « Soyez toujours joyeux ; c’est une œuvre de miséricorde que de donner à manger aux affamés et, comme la vie est courte, je ne veux pas qu’au cours de ma vie, quiconque vient me voir reparte sans être rassasié ». Il « a ouvert de nouveaux espaces à l’exercice de la charité : les oratoires, où les jeunes peuvent se réunir et y trouver des écoles d’arts et métiers. Il a développé une nouvelle méthode préventive en éducation, qui contrastait avec la méthode répressive de l’époque32  ». Ces personnes se sont entièrement dédiées à la cause des pauvres à leur époque, tout comme les pères scalabriniens, qui ont consacré leur vie aux migrants. La révolution industrielle a provoqué des changements, générant une vaste migration des campagnes vers les villes, où la demande de main d’œuvre était sans précédent et où les conditions de vie et de travail étaient inhumaines. L’injustice dont les travailleurs étaient victimes créait une situation propice à la naissance de nouveaux organismes de charité. Afin de répondre à cette réorganisation de la société et aux besoins quotidiens des familles, des nouveaux charismes se sont manifestés, comme celui de Saint Vincent de Paul, dont la caractéristique était d’accomplir des œuvres de charité dans les quartiers ouvriers auprès des femmes et des enfants ayant besoin de soutien. Sans cesse, il répétait : « Sans miséricorde, il n’y a pas justice » ; « Sans justice, il n’y a pas de charité ». G ― En Amérique latine et dans les Caraïbes Dans le continent latino- américain et dans les Caraïbes, le service de la charité a été l’œuvre de personnes qui, à travers leurs réussites et leurs erreurs, ont représenté une source intarissable d’amour divin pour tous ceux qui habitaient ces contrées. Dès leur arrivée sur ce continent, les premiers disciples missionnaires ont inculqué un souffle évangélique en faisant passer la dignité humaine des fils et des filles de Dieu qui peuplaient déjà ces terres avant la richesse et les privilèges de la Couronne espagnole. Ainsi, la Parole est devenue signe du Royaume de Dieu dans les réductions du Paraguay, dans les villages- hôpitaux fondés par Vasco de Quiroga, dans les nombreuses missions qui s’incarnèrent dans le cœur de nos peuples, dans les témoignages de nombreux martyrs, saintes et saints et, enfin, dans les différentes formes de la pastorale sociale Caritas. À travers le service et vivant dans la charité, demeurant auprès des pauvres, en priant, en partageant et en semant la graine de l’Évangile, ils ont fécondé cette terre et ont donné naissance à de petites communauté fraternelles et soli­ daires. Guidés par l’Évangile, des personnages tels que frère Juan de Zumárraga, Bartolomé de las Casas, Bernardino de Sahagún, Antonio de Montesinos, Toribio de Benavente Motolinía, Junípero Serra, Julián Garcés et beaucoup d’autres représentent un trésor de par leur engagement à défendre les vaincus et à en soutenir la cause en raison de l’Évangile. Ils représentent une lumière dans toute la noirceur qui a marqué la conquête de ces territoires. Le continent latino-américain et les Caraïbes ont eu aussi un grand nombre de saints, des personnes qui non seulement ont été reconnues par l’Église pour leurs vertus héroïques, mais qui ont été aussi un père et une mère pour les personnes auxquelles elles ont consacré leur vie, en particulier les pauvres au service desquels elles s’étaient placées. H ― L’histoire de Caritas dans le monde À la fin du XIXe siècle, en Allemagne, plus précisément dans le diocèse de Fribourg et plus tard dans celui de Francfort, le père Lorenz Werthmann (1858-1921)
  • 24. CHAPITRE 1 a eu l’idée de doter d’une certaine cohérence et coordination les différentsgroupesquis’occupaient des œuvres de charité. En 1884, le père Werthmann confie à cinq autres prêtres son idée d’unifier les organisations caritatives. En 1885, le premier comité de Caritas voit le jour, dans le but d’unifier et d’organiser les organismes de charité en Allemagne. Douze ans plus tard, le 9 novembre 1897, les autorités reli­­­­gieuses de Fribourg et l’arche­ v�����������������������������êque Primat de Cologne recon- naissent officiellement cette nou- velle institution sous le nom de Caritas, placée dès le début sous la responsabilité des évêques. Ainsi, dès le départ, la toute première organisation Caritas, fondée à Fribourg en Allemagne, est née avec une nature associative, ainsi qu’une dimension résolument fé- dérative et profondément laïque. En 1900, l’idée d’unifier les efforts des organisations œuvrant au service de la charité de l’Église catholique a commencé à se répandre et à se concrétiser dans plusieurs pays d’Europe. En Suisse, ce fut en 1901, et aux États-Unis, les Catholic Charities virent le jour en 1910. En Allemagne, la Charitasverband für das katholische Deutschland a été l’organisme caritatif de l’Allemagne catholique. En 1916, elle fut reconnue par la Conférence épiscopale en tant qu’union des associations dio­ césaines se consacrant aux œuvres de charité. Pendant la période du national-socialisme, l’association Caritas perdit son influence politique et juridique, même si elle était légalement reconnue depuis 1933. I ― La formation de Caritas en Amérique latine et dans les Caraïbes En 1956, le Conseil épiscopal latino-américain (CELAM) autorise le Secrétariat général de la Conférence internationale de Caritas à fonder des Caritas nationales dans tous les pays, dans le cadre d’une fédération. À cette époque, Mgrs Baldelli et Bayer sont respectivement président et secrétaire de la Conférence internationale de Caritas. Déjà, en 1958, lors de la troisième réunion du CELAM à Rome, avaient été fondées les Caritas de l’Argentine, de la Colombie, du Chili et du Pérou; celles de Bolivie, du Brésil, de l’Équateur, du Paraguay et de l’Uruguay étaient en train d’être constituées. Lors de cette réunion, il apparut évident qu’il était nécessaire de créer des Caritas dans tous les pays du continent. En 1968, dans la ville de Medellín (Document de Medellín 1, 22), on décida que : « pour exercer leur mission pastorale, les conférences épiscopales organiseront des Commissions d’action ou de pastorale sociale, dans le but de continuer l’élaboration de la doctrine et pour entreprendre des initiatives qui témoignent de la présence de l’Église comme animatrice de l’ordre temporel, dans une totale attitude de service. On doit faire la même chose dans les diocèses. De plus, les conférences épiscopales et les organisations catholiques tâcheront de promouvoir la collaboration au niveau con­ tinental avec les Églises et les institutions qui ne sont pas catholiques et qui sont vouées à l’instauration de la justice dans les relations humaines. Caritas, qui est un organisme de l’Église et qui participe à part entière de son œuvre pastorale, ne sera pas uniquement une institution de bienfaisance, mais au contraire, elle devra s’intégrer de manière efficace dans le processus de développement de l’Amérique latine, et y jouer le rôle d’une institution véritablement dyna­ mique ». En 2007, se sont tenus à Laborde, dans le diocèse des Cayes, en Haïti, la 3ème rencontre continentale de pastorale sociale Caritas et le 16ème Congrès latino- américain et caribéen, dont le
  • 25. AMOUR:LACHARITÉ25 thème était Disciples de Jésus, pour une Amérique inclusive et solidaire. Cet événement a été le fruit de plusieurs rencontres (Haïtianitos) tenues au cours de l’année précédente dans les différentes régions du continent où sont mises en œuvre des activités de pastorale sociale Caritas (le Cône Sud, la région bolivienne, l’Amérique centrale et le Mexique etlesCaraïbes).Lesconclusionsde ces rencontres ont servi de base au processus de réflexion et d’analyse qui a conduit à l’élaboration des priorités pastorales pour les quatre années suivantes. Les objectifs de cet événement étaient les suivants : évaluer ce qui avait été convenu lors du 15ème Congrès latino-américain et caribéen tenu au Mexique en 2004; connaître et tirer des leçons de nos expériences socio-pastorales ; relire, à la lumière de notre foi, la situation de notre continent en identifiant les événements qui empêchent la volonté de Dieu de se réaliser en chaque personne ; élaborer des stratégies et des axes de travail communs et nous unir dans la prière en vue de la 5ème Conférence de l’épiscopat latino- américain et des Caraïbes qui était sur le point de commencer à Aparecida. Après de longues journées de travail en groupe, en commissions et en assemblées plénières, ont été définis les axes thématiques du réseau de pastorale sociale Caritas pour les quatre années suivantes, à savoir : 1 - Justice, paix et réconciliation, 2 - Migrants et traite des ­per­ sonnes, 3 - Environnement et urgences, 4 - Développement humain inté­­gral et solidaire, et 5 - Renforcement de nos insti­ tutions (Haïti, 2007). À la fin de ce premier chapitre, nous pouvons tirer quelques conclusions préliminaires : — Dans l’histoire, l’action carita­ tive n’a pas été seulement l’apanage de groupes et de communautés de l’Église catholique. — Depuis la naissance du christianisme, l’engagement envers les pauvres et les opprimés est allé beaucoup plus loin que le respect du simple principe de justice inclus dans le concept du droit positif, dans la mesure où ce dernier se limitait à la notion de respect et à l’idée de faire le bien. Par contre, dans le monde païen, il est rarement arrivé que cet engagement soit poussé au point de donner la vie pour ses frères et sœurs vulnérables. — La charité ne peut exister seulement au sein de l’Église catholique ou s’orienter uni­ quement vers l’intérieur de celle-ci, se limitant à atteindre la paix dans ses propres murs. Au contraire, elle doit dépasser ses propres limites et se répandre dans toute la société. — Il faut continuellement rééla- borer et réinventer la charité afin de pouvoir répondre aux nouveaux défis qui surgis- sent nécessairement de par l’évolution permanente des sociétés et des peuples. — La Parole de Jésus et son Espritaccompagnentetguident continuellement l’Église en éclairant, renforçant et ori- entant la manière dont elle s’organise, dont elle coordonne ses efforts, dont elle manifeste son amour et dont elle sert les personnes démunies, quels que soient le moment et le lieu. — La charité est un espace particulièrement approprié pour l’engagement des laïques et ceux-ci doivent se former, acquérir des compétences et s’organiser pour l’exercer.
  • 27. AMOUR:LACHARITÉ27 Nous allons maintenant mention- ner quelques-uns des aspects les plus importants de la pastorale sociale Caritas. 2.1 LE DIEU ATTENTIONNÉ QUI CRÉE, LIBÈRE, SAUVE ET AIME L’HUMANITÉ L’identité de Caritas prend sa source en la qualité de l’amour de Dieu. Un amour qui jaillit, qui cherche, qui se déploie, qui coule à flots avec compassion, qui crée et recrée la vie, qui nourrit une prédilection pour ceux qui sont moins aimés que les autres, qui ne peut demeurer caché ou être indifférent. Si notre Dieu voulait exprimer toute la grandeur de son amour pour l’humanité, il ne pouvait le faire seul ; s’il est bel et bien un Dieu d’amour, il fallait qu’il aille à la rencontre de ses fils et de ses filles bien aimés pour leur manifester sa bonté. Il a voulu partager son histoire avec nous et, pour cela, nous pouvons dire qu’il a célébré plusieurs Pâques, qu’il s’est plongé plusieurs fois dans cette histoire qui est la nôtre : — La Pâque de la Création : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds et multipliez-vous… et Dieu leur donna tout ce qu’il avait créé, …et Dieu observa tout ce qu’il avait fait, et c’était très bon » (Gn 1 et 2). Lors de cette première Pâque, nous pouvons découvrir la grande déclaration d’amour de Dieu à la femme et à l’homme : ce sont ses enfants, les amis dont il a besoin pour pouvoir manifester qu’il est AMOUR. Il peut établir un dialogue et rechercher une rencontre avec eux, et s’en approcher au tomber du jour pour se promener avec eux dans le paradis. — La Pâque la Libération : « J’ai vu l’oppression de mon peuple en Égypte ; j’ai entendu la clameur de ses plaintes contre l’oppresseur ; j’ai pris à cœur ses souffrances : j’ai décidé de descendre pour le DÉLIVRER » (Ex 3). Lorsque Moïse rencontre Dieu, celui- ci lui apparaît sous ses traits profondément libérateurs : un Dieu proche, présent auprès de son peuple, qui écoute et connaît sa situation d’opprimé, qui entend ses cris et ses plaintes, qui ressent de l’intérieur, dans ses propres entrailles, les souffrances qu’il endure. C’est pourquoi il décide de le délivrer et de le faire sortir de ce pays pour l’emmener dans une nouvelle contrée, ouverte, où il aura l’avenir devant lui et où il pourra vivre en harmonie avec la nature. — La Pâque de l’Incarnation : « Jésus, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant conditiond’esclave,etdevenant semblable aux hommes. S’étant assimilé à un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix. Aussi Dieu l’a exalté et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2, 5-11). Nous pouvons voir tout le processus d’incarnation de Jésus exprimé par les verbes sortir, descendre, se dépouiller, disparaître, naître et grandir… pour élever et sauver l’humanité. — La Pâque de la Résurrection : « Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table … Et il leur dit : Allez dans le monde entier proclamez l’Évangile à tous les hommes » (Mc 16, 14- 16). Désormais, pour toujours, l’humanité a la certitude que le Dieu trinitaire lui manifeste sa présence amoureuse à travers son Esprit et elle en vit l’expérience. Elle peut désormais entrer en relation [avec Dieu] et établir un dialogue amoureux avec lui à travers Jésus et vivre comme une famille de fils et de filles du Père.
  • 28. CHAPITRE 2 2.2. L’IDENTITÉ COMME APPEL L’identité de la pastorale sociale Caritas en Amérique latine et dans les Caraïbes repose sur la ferme conviction que nous sommes une Église qui se consacre entièrement à Jésus Christ, et ce dans les contextes particuliers dans lesquels nous travaillons, c’est-à-dire dans des situations marquées par la souffrance et la douleur, la pauvreté et l’exclusion, l’oppression et l’injustice, afin que chacune de nos actions en faveur des autres, de ceux qui ont le plus besoin d’aide, soit le signe d’une nouvelle humanité, soit une bonne nouvelle. Que chacune de nos actions soit un événement transformateur, capable de provoquer une métanoïa, un changement dans les mentalités, le style de vie, les priorités, et de favoriser l’établissement de relations nouvelles, différentes, qui soient plus en accord avec le Royaume de Dieu qu’Il a commencé à édifier dans ce monde. Une Église, aussi, qui est consciente de l’importance de vivre une conversion pastorale, comme l’affirment nos évêques dans le document d’Aparecida (365 à 370), et de renouveler son travail pastoral pour le rendre plus inclusif, plus ouvert au dialogue, plus cohérent, et pour qu’il favorise la participation et la coresponsabilité des croyants et une plus grande proximité avec les habitants de ces terres bénies qui regorgent de richesses naturelles, culturelles et spirituelles. Une Église, aussi, qui veut transformer, par la force de l’Évangile,lescritèresdejugement, les valeurs fondamentales, les centres d’intérêt, les lignes de pensée, les sources d’inspiration et les styles de vie de l’humanité qui vont à l’encontre de la parole de Dieu et de son projet de sauver l’humanité. 2.3. LA COMPASSION COMME FONDEMENT D’UNE ÉGLISE SAMARITAINE Dans le plan stratégique de Caritas Internationalis, c’est-à- dire le plan qui oriente le travail de toute la confédération, on retrouve les quatre priorités pour les prochaines années : la compassion en action ; la promotion du développement humain intégral ; le plaidoyer en faveur d’un monde meilleur, grâce à des gouvernements et des structures plus justes à l’échelle mondiale ; une confédération plus solide, plus efficace. Nous voulons souligner que l’action que nous mènerons dans ce plan stratégique (l’animation compatissante) est basée sur une manière d’agir instaurée par Jésus, et parfaitement illustrée dans la parabole du Bon Samaritain relatée dans l’Évangile de Luc (10, 25-37). Voyons en quoi consistent ce processus et les différentes étapes à parcourir. Luc 10, 30. L’étape préalable et absolument indispensable : dans cette parabole, Jésus parle d’un homme, un bon juif qui retourne dans son village, confiant et sans défense. Il raconte comment il est attaqué, volé, appauvri, maltraité et abandonné seul sur la route, condamné à mourir au bout de son sang. Avec cet exemple, Jésus veut nous montrer que les agressions et les vols perpétrés à l’égard des personnes vulnérables, à cause de l’injustice et de l’exclusion, ont des causes et des responsables. La prostration, l’écrasement, la violence… ne sont pas le fruit du destin ou du hasard, mais découlent du fait que l’on a volé les biens, la santé et la vie de personnes pauvres qui n’ont pas la chance de mener une vie digne et qui meurent toujours avant les autres. La réalité des personnes, des groupes, des peuples démunis et exclus est le grand défi, l’appel, le cri-clameur qui nous bouleverse, nous déstabilise, nous provoque (nous remue les entrailles), nous appelle (nous interpelle, nous
  • 29. AMOUR:LACHARITÉ29 rassemble, nous attire, nous séduit), nous parle, (parce que l’exclusion est une réalité sociale mondiale). Jésus explique que deux regards peuvent être posés sur cette réalité (v. 31-33) : — Le regard des hommes et des femmes religieux qui, à force de regarder le ciel, ne sont même plus capables de regarder autour d’eux et de remarquer les personnes qui sont en train de mourir sur les chemins de l’histoire… et qui passent sans s’arrêter. Ils passent au loin et ainsi il ne leur arrive rien. — Le regard des hommes et des femmes qui sont profondément humains, qui vont droit au but, qui s’approchent, qui se mettent au même niveau, et qui voient les blessures et les souffrances. En commentant cette parabole du bon Samaritain, Martin Luther King faisait cette magnifique réflexion :« Lorsquenoussommes ‘égotiques’, lorsque notre vie est centrée sur notre ‘moi’ et sur nos propres intérêts, il est évident que nous allons nous demander : Si je m’arrête pour aider cet homme qui se trouve sur le bord du chemin, que va-t-il m’arriver? Et nous allons toujours trouver mille excuses pour poursuivre notre chemin, pour ne rien faire pour lui. Quand c’est l’‘autre’ qui est au centre de notre vie, il est certain que la question sera différente : Si je ne fais rien pour aider cet homme blessé, qui a été détroussé et jeté dans le fossé, au bord du chemin, que va-t-il lui arriver ? Et nous allons toujours trouver de bonnes raisons, quoiqu’il arrive, pour nous comporter comme des frères, pour faire ce qu’a fait le bon Samaritain » [Extrait du discours I’ve been to the mountaintop, prononcé par Martin Luther King le 3 avril 1968 à Memphis, Tennessee. Le lendemain, il était assassiné. NDT] En ne faisant pas de détour et en s’approchant de l’homme qui avait été attaqué, le Samaritain ressent un appel qui l’amène à s’approcher de lui. C’est comme cela qu’une rencontre se produit : une rencontre entre deux personnes, entre deux regards, entre deux cœurs… ce qui fait que le pauvre juif battu se sent reconnu en tant que personne humaine. C’est là que se situe le noyau central, la clé de toute cette parabole : « Par contre un étranger, un Samaritain honni, s’approcha de lui et ÉPROUVA DE LA COMPASSION envers lui… ». Le Samaritain voit là une personne humaine, digne, respectable, dans le besoin, il va à sa rencontre et s’intéresse à toute sa situation de souffrance. EN LE REGARDANT, IL ÉPROUVE DE LA COMPASSION ; il ressent dans ses propres entrailles la souffrance qu’a pu ressentir le pauvre juif au moment de l’agression ; il le vit au plus profond de lui-même, dans ses tripes : comme ce qu’une mère ressent dans son utérus pour ses enfants lorsque quelque chose les blesse. « On ne peut pénétrer dans l’univers des appauvris que par la porte de l’amitié, de l’empathie. Ce que nous considérons, dans notre tradition chrétienne, comme étant la force et le principe de MISÉRICORDE, c’est la proximité, la relation chaleureuse et affective. Il ne peut y avoir de véritable solidarité envers les pauvressansamitié.Leprincipede la MISÉRICORDE signifie sortir de l’anonymat, donner à l’autre un nom et un visage. Aimer implique toujours faire sortir quelqu’un de l’anonymat. L’amour confère une identité, de la valeur à l’autre ; il le fait se sentir comme une vraie personne » (Joaquín García Roca, Espiritualidad para voluntarios). Une fois passée l’émotion de la COMPASSION, tout un processus se met en branle, dont la première étape consiste à aider la personne à guérir, à faire ce qui est le plus urgent et efficace. Verset 34a : Il soigna ses plaies, y versant de l’huile et du vin, et il les banda…
  • 30. CHAPITRE 2 Une fois que la personne agressée et le Samaritain ont découvert et reconnu les blessures, on apporte une aide immédiate, urgente, non négociable, incontournable pour soigner les plaies, les bander, apaiser la douleur… Tous les services, gestes, aides, projets, allant des plus simples que puisse accomplir un groupe paroissial qui cherche des ressources et les met au service de la communauté pour solutionner une situation problématique et urgente, jusqu’aux projets mis en œuvre dans les maisons d’hébergement, dans les cantines, dans les friperies, dans les centres d’aide sociale, dans les polycliniques de quartier, dans les résidences… font partie de cette première étape. Ensuite, la seconde étape : s’efforcer d’assurer la PROMO­ TION de cette personne et l’accom­­pagner dans ce processus. Verset 34b : … le prit sur lui, le chargea sur sa propre monture, le mena à une auberge… — Il prend en charge toute sa situation (= VOIR : Que se passe-t-il ?). — Il prend toute sa vie sur ses épaules (= JUGER : évaluer ce que l’on peut faire à partir des priorités). — Il cherche avec lui des solutions, des alternatives à sa situation (= AGIR : trouver comment passer de l’épreuve à une présence protectrice). Après avoir fait tout cela, la troisième étape : l’accompagner étroitement tout au long de sa guérison, l’écouter, lui témoigner de la tendresse, demeurer vigilant. Verset. 34c : … et prit soin de lui toute la nuit… — Maison : refuge, toit, protection, sécurité… — Nourriture : aliments qui rétablissent, qui donnent des forces… — Un lit : repos, sérénité, paix… — De la compagnie : des yeux qui regardent, des oreilles qui écoutent, une bouche qui prononce des paroles de réconfort, des mains qui caressent et transmettent une présence et de la chaleur humaine… Ces quatre éléments ne sont cependant pas suffisants pour permettre à la personne agressée de récupérer ce qu’on lui a dérobé de plus important : sa dignité en tant que personne humaine et sa confiance en la condition humaine. Cela ne sera possible qu’en lui prodiguant beaucoup, infiniment d’affection, pour guérir ses blessures les plus profondes, celles qu’il a dans ses entrailles, afin que là où il y a eu tant d’inhumanité et de violence, grâce à un débordement de ce qu’il y a de plus profondément humain -- la TENDRESSE -- elle puisse être totalement guérie. En fait, il faut offrir à ces personnes des conditions qui leur permettent de recommencer leur vie, dont ils seront les protagonistes, et retrouver ainsi l’estime d’elles-mêmes, la confiance en elles-mêmes, leur entourage, leurs habitudes, leur famille. Cette tâche est accomplie par tous les programmes, projets et services qui accompagnent les personnes qui ont vécu des expériences négatives tout au long de leur processus de guérison, lequel passe par la réflexion, l’accompagnement thérapeutique, la réinsertion dans la famille, la société, le milieu de travail. La quatrième étape : partager les biens de façon anonyme et gratuite. Verset. 35a : … Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l’hôtelier… Il assume aussi ses frais d’hébergement. L’argent qu’il laisse à l’hôtelier sert à couvrir les dépenses de la personne agressée ;
  • 31. AMOUR:LACHARITÉ31 son rôle n’est pas de fixer une somme d’argent que celle-ci pourra utiliser ; elle ne voit pas l’argent, ne le reçoit pas, n’est pas au courant de ce geste. La cinquième étape : inviter d’autres personnes à vivre la même expérience empreinte d’humanité compatissante. Verset.35b :...etilinvitel’hôtelier à prendre désormais soin de lui… ; et lui dit qu’il reviendra plus tard pour lui rembourser les autres dépenses qu’il aura engagées… Après avoir fait tout ce qui était en son pouvoir, le Samaritain ne s’approprie pas la personne agressée ; il ne commence pas à la contrôler… mais il invite l’hôtelier à reproduire la même expérience que celle qu’il a lui-même vécue, à grandir en humanité comme lui. Luc 10, 36-37 : En terminant son récit, Jésus demanda au jeune homme : « Lequel de ces trois, à ton avis, S’EST MONTRÉ LE PROCHAIN DE L’HOMME TOMBÉ AUX MAINS DES BRIGANDS ? » (Le jeune homme lui avait demandé auparavant : Et qui est mon prochain ?). Et le jeune homme lui répondit « CELUI-LÀ QUI A EXERCÉ LA MISÉRICORDE ENVERS LUI ». Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais DE MÊME ». Les gestes que Jésus propose (ET NOUS PROPOSE) ne sont pas des gestes isolés. Ils s’inscrivent tous dans un processus de libération et de guérison de la personne agressée, et aucun d’entre eux ne devrait être omis : analyser la situation ; accomplir ce qui est le plus urgent pour apporter l’aide nécessaire ;réhabiliterlapersonne battue, l’accompagner et l’écouter, la guérir à tous les niveaux et, par contagion, proposer à d’autres de vivre la même expérience. 2.4. CARITAS EN TANT QU’ORGANISATION ECCLÉSIALE La pastorale sociale Caritas est une institution de la communauté ecclésiale qui anime, met en œuvre et coordonne l’exercice de la charité en faveur des personnes les plus pauvres, les plus exclues et les plus marginalisées de la communauté33 . Le document d’Aparecida dit au numéro 401 : « Les Conférences épiscopales et les Églises locales ont la mission de promouvoir des efforts renouvelés pour renforcer une pastorale sociale, structurée, organique et intégrale, qui, sans omettre l’assistance, avec la promotion humaine, se rendra présentedanslesréalitésnouvelles d’exclusion et de marginalisation que vivent les groupes les plus vulnérables, où la vie est la plus menacée. Au centre de cette action, il y a chaque personne, qui est accueillie et servie avec toute la chaleur chrétienne ». Les visages décrits dans le document de Puebla, dans celui de Santo Domingo et maintenant dansceluid’Aparecida, demeurent la preuve flagrante que la douleur continue d’interpeller une charité qui se concrétise dans un développement humain, intégral et solidaire et dans une société juste et libératrice (le numéro 65 du document d’Aparecida contient une longue liste de groupes et de personnes qui souffrent dans nos pays). Deus Caritas est dit au numéro 22 : « Les années passant, avec l’expansion progressive de l’Église, l’exercice de la charité s’est affirmé comme l’un de ses secteurs essentiels, avec la célébration des Sacrements et l’annonce de la Parole: pratiquer l’amour envers les veuves et les orphelins, envers les prisonniers, les malades et toutes les personnes qui, de quelque manière, sont dans le besoin, cela appartient à l’essence de l’Église au même titre que le service des Sacrements et l’annonce de l’Évangile. L’Église ne peut pas négliger le service
  • 32. CHAPITRE 2 de la charité, de même qu’elle ne peut négliger les Sacrements ni la Parole ». Et encore Deus Caritas est, au numéro 25 : « Arrivés à ce point, nous gardons deux éléments essentiels de nos réflexions : A ― La nature profonde de l’Église s’exprime dans une triple activité : annonce de la Parole de Dieu, célébration des Sacrements et service de la charité. Ce sont trois tâches qui se complètent l’une l’autre et qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre. La charité n’est pas pour l’Église une sorte d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait aussi laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer. B ― L’Église est la famille de Dieu dans le monde. Dans cette famille, personne ne doit souffrir par manque du nécessaire. (…) La parabole du Bon Samaritain demeure le critère d’évaluation, elle impose l’universalité de l’amour qui se tourne vers celui qui est dans le besoin, rencontré par hasard (Lc 10, 31), quel qu’il soit ». 2.5. UNE ORGANISATION GUI­ DÉE PAR SES PASTEURS Au sein de la famille Caritas, nous sommes tous conscients de notre dimension ecclésiale, c’est pourquoi nous suivons la voie, l’enseignement et le ministère de nos évêques. Ce sont eux qui nous guident dans notre travail de promotion de la charité et de la sainteté auprès de toute la communauté ecclésiale. Ils nous aident, ainsi que tout le peuple de Dieu, à grandir dans la grâce par les sacrements. Ils sont appelés à être nos maîtres dans la foi et à annoncer la bonne nouvelle, car ils sont les témoins proches et joyeux de Jésus Christ, le bon pasteur (Document d’Aparecida 186-187 ; Jn 10, 1-18). Ils sont les promoteurs et les guides spirituels de nos Caritas et des communautés que nous accompagnons, et nous devons travailler en collaboration avec eux pour faire de l’Église une maison et une école de communion (Voir Novo millennio ineunte 43 et Document d’Aparecida 188-189). 2.6. LE PRINCIPE DE LA COM­ MUNION Faire de l’Église la maison et l’école de la communion : tel est le grand défi qui se présente à nous dans le millénaire qui commence, si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre aussi aux attentes profondes du monde. Qu’est-ce que cela signifie con­ crètement ? Ici aussi le discours pourrait se faire immédiatement opérationnel, mais ce serait une erreur de s’en tenir à une telle attitude. Avant de programmer des initiatives concrètes, il faut promouvoir une spiritualité de la communion, en la faisant ressortir comme principe éducatif partout où sont formés l’homme et le chrétien, où sont éduqués les ministres de l’autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux, où se construisent les familles et les communautés. Une spiritualité de la communion consiste avant tout en un regard du cœur porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères et sœurs qui sont à nos côtés, de tous et de toutes, peu importe leur condition sociale, culture, origine, croyances. Une spiritualité de la communion veut dire la capacité d’être attentif, dans l’unité profonde du Corps mystique, à son frère dans la foi, le considérant donc comme ‘l’un des nôtres’, pour savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner ses désirs et partager les besoins réciproques, pour lui offrir une amitié vraie et profonde. Une spiritualité de la communion est aussi la capacité de voir surtout
  • 33. AMOUR:LACHARITÉ33 ce qu’il y a de positif dans l’autre, pour l’accueillir et le valoriser comme un don de Dieu : un ‘don pour moi’, et pas seulement pour le frère qui l’a directement reçu de Dieu. Une spiritualité de la communion, c’est savoir donner une place à son frère, à sa sœur en portant mutuellement les fardeaux les uns des autres (Ga 6, 2) et en repoussant les tentations égoïstes qui continuellement nous tendent des pièges et qui provoquent compétition, carriérisme, défiance, jalousies. Ne nous faisons pas d’illusions : sans ce cheminement spirituel, les moyens extérieurs de la communion serviraient à bien peu. Ils deviendraient des façades sans âme, des masques de communion plus que ses expressions et ses chemins de croissance34  ». 2.7. QUELQUES TRAITS DE LA SPIRITUALITÉ DE CARITAS ENRACINÉE EN JÉSUS CHRIST 1 ― Une spiritualité des périphéries Bethléem, Nazareth, Galilée, les chemins, Golgotha… « Dans toute l’histoire du salut, Dieu agit aux marges, à partir des périphéries. Sa voix assume une forme humaine, devient audible, profonde ; elle porte toujours un sens pour ceux qui l’écoutent de près, ceux qui sont relégués aux marges », dit Carlos Mesters. 2 ― Une spiritualité des petits Dieu choisit le plus petit, David, pour en faire un roi. Jésus choisit des pêcheurs pour en faire des apôtres, des femmes pour être les premiers témoins de sa résurrection. Dieu choisit les petits pour faire honte aux forts. « La faiblesse de Dieu est plus forte que la force des hommes », dit Paul. L’action de Dieu est toujours disproportionnée par rapport aux moyens qu’il emploie, aux acteurs qu’il choisit, aux objectifs qu’il se donne. 3 ― Une spiritualité des faibles Non seulement Dieu choisit les petits, mais il choisit aussi des moyens pauvres et faibles comme la graine de moutarde, le grain de blé, la levure … pour illustrer la dynamique du Royaume. Il y a une connaturalité, une correspondance entre le Royaume et les moyens du Royaume. Ce dernier est basé sur la vulnérabilité de l’amour, sur l’impuissance, sur l’abandon inconditionnel, confiant… tout le contraire de la richesse et du pouvoir, de l’efficacité à tout prix, du prestige. 4 ― Une spiritualité de la fécondité de ce qui, à première vue, semble stérile Pour réaliser son plan de salut, Dieu choisit des femmes stériles, infertiles, âgées, païennes, une vierge… pour qu’elles deviennent mèresdegrandsleadersdupeuple, mère de Jésus ; parce que « rien n’est impossible à Dieu ». « La femme stérile donne naissance à sept enfants, la mère de beaucoup d’enfants se flétrit » (1 S 2, 5). 5 ― Une spiritualité à l’écoute du cri des pauvres C’est une spiritualité qui se traduit par la confiance en un Dieu proche, sans cesse à l’écoute du cri de son peuple, des pauvres, et qui est sensible à leur oppression (Ex 3). Une spiritualité qui compatit devant la clameur de tous les martyres qui crient le psaume 130. C’est une spiritualité qui se manifeste à travers la proximité et l’écoute, la présence et la fidélité, l’abaissement et l’accompagnement. 6 ― Une spiritualité du Serviteur Dans son chemin vers la croix, Jésus incarne les quatre cantiques du Serviteur de Dieu du prophète Isaïe (aux chapitres 42, 49, 50 et 52). Et il se rend visible dans le visage mutilé, blessé, brisé de nombreuses personnes : monseigneur Gerardi, les
  • 34. CHAPITRE 2 peuples martyrisés, les personnes disparues, torturées, celles qui ont donné leur vie pour demeurer fidèles à l’Évangile de Jésus Christ. « Le peuple qui est toujours maltraité, attristé, dégradé…, qui avance vers l’abattoir, sans défense, sans paroles ni même plaintes, en silence et offre sa vie pour le peuple, sauve le monde entier par le don de sa vie », disait Ignacio Ellacuria. 7 ― Une spiritualité du culte prophétique C’est une spiritualité du culte, de l’adoration de Dieu qui ne repose pas sur des offrandes, des sacrifices, des jeûnes et des dons de biens matériels, des prières… mais sur la justice et la miséricorde, sur la vérité et une vie digne pour tous, sur la cohérence entre la foi et la vie, sur la volonté de Dieu. C’est la spiritualité des Samaritains qui sillonnent les chemins, une spiritualité faite de proximité, de gestes, de présence, de patience, de tendresse, une spiritualité qui protège et prend soin des personnes agressées, qui écoute le cri et la parole, qui dénonce et proteste, qui est reconnaissante et qui s’abandonne. 8 ― Une spiritualité de la fraternité universelle Former un peuple libre, composé de fils et de filles et de frères et de sœurs formant une famille, tel est le désir le plus profond de Dieu depuis l’époque d’Abraham jusqu’à celle de Jésus, et telle est la mission qui donne un sens à sa vie, comme il le proclame à Nazareth : — Apporter et proclamer la BONNE NOUVELLE aux pauvres — Annoncer leur libération aux prisonniers — Promettre aux aveugles qu’ils recouvreront la vue — Libérer les opprimés — Proclamer l’année de grâce, la joie de Dieu à toute l’humanité Telle est aussi la mission que Jésus confie à ses disciples : proclamer la bonne nouvelle et guérir les cœurs blessés afin que tous les peuples puissent entrer dans le Royaume de Dieu et profiter de ses bienfaits. 9 ― Une spiritualité des Béatitudes C’est la spiritualité des anawim, des pauvres qui ont été confiés à Dieu, du reste d’Israël, des petits, des faibles, des humbles… à qui se révèle et se manifeste le Royaume de Dieu. Ce sont ceux qui, encore aujourd’hui, traduisent et montrent par leurs vies l’Évangile de Jésus : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir » (Lc 10, 21). 10 ― Une spiritualité de la Terre promise Ce sont les pauvres, les assoiffés, les protagonistes de la nouveauté, du ciel nouveau et de la terre nouvelle. C’est la nouvelle fraternité qui s’établit dans la communauté du Ressuscité, et qui contient les prémisses, l’annonce de l’eschatologie finale (Ap 21, 1-6). 2.8. UNE ORGANISATION SEN­ SIBLE AUX SIGNES DES TEMPS Nous voulons accomplir notre service en nous basant sur une connaissance approfondie de la situation de pauvreté et d’exclusion dans laquelle se trouvent les personnes démunies. Nous voulons en cerner les causes, les manifestations et les conséquences, afin qu’en interprétant les signes des temps, nous puissions relever le défi d’identifier des chemins et des stratégies de libération. Notre première responsabilité consiste à regarder cette réalité en face, car c’est seulement ainsi que nous pourrons nous rapprocher de la vie des familles,