Le citoyen augmenté par les réseaux sociaux - Thierry Crouzet

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Le citoyen augmenté par les réseaux sociaux - Thierry Crouzet

  1. 1. Thierry CrouzetLe citoyen augmenté par les réseaux sociaux30 MARS 2011Canevas de mon intervention à Marseille 2.0, dernière conférence avant ma déconnexion totale.Churchill ne s’est pas trompéNous avons tous en tête la fameuse citation selon laquelle la démocratie serait la moins pire desformes politiques. La plupart des gens en déduisent que nous devrions nous en contenter et ilsrefusent d’entamer la moindre réflexion politique qui questionne la démocratie. Cette citation sanscesse répétée a un effet inhibiteur.Mais qu’a exactement déclaré Churchill le 11 novembre 1947 devant la Chambre des Communes :Democracy is the worst form of government –except for all those other forms, that have been triedfrom time to time.Churchill n’a pas fermé la porte à l’innovation. Alors pourquoi ne pas imaginer autre chose, surtoutquand nous avons la démonstration quotidienne que la démocratie représentative n’est pas lapanacée. À mon sens, tous ceux qui cherchent à sauver la démocratie grâce aux nouvellestechnologies perdent leur temps. Un pansement sur une jambe de bois n’a jamais fait repousserune jambe en chair et en os.La démocratie représentativeElle est à ma connaissance la seule forme de démocratie jamais expérimentée. Nous choisissons envotant, parfois en tirant au sort, ceux qui nous représenteront durant une période généralementassez courte. En parallèle de cette représentation, dans les démocraties directes comme la Suisse,on demande aux citoyens de se prononcer sur certaines questions par voie de référendum (ladémocratie directe, ou participative, ne s’est jamais substituée à la représentation).La démocratie telle que je viens de l’esquisser n’est qu’une évolution sommaire de la monarchie,une monarchie tournante. Elle s’apparente souvent à une oligarchie : une classe s’appropriant laplupart des postes électifs, surtout ceux décisionnels.Le sociologue Vincenzo Susca fait culminer le mythe de la représentation avec la sociétébourgeoise, cette société des salons où on conversait entre gens de bonne compagnie.La représentation n’est concevable que dans une société qui célèbre l’individualisme. Si je suis moi-même un individu fort, je veux voir un individu fort prendre les rênes du pouvoir en mon nom.En introduction du Peuple des connecteurs, j’ai affirmé que cette époque de l’individualismedominant était derrière nous. À force de nous interconnecter, de partager avec les autres, nousnous éloignerions de l’individualisme pour devenir des êtres réseaux, des cyborgs comme je le disaujourd’hui.Nous sommes hautement individués, c’est-à-dire différents les uns des autres, mais en mêmetemps nous n’existons pas sans les uns et les autres. Pour des êtres réseaux, la représentation n’aaucun sens. C’est un concept dépassé. Un individu seul ne représente rien, sinon des intérêtsparticuliers. C’est pour cette raison que j’ai parlé de l’émergence d’un cinquième pouvoir : une forcedécentralisée d’organisation interne de la société.
  2. 2. La démocratie ne favorise pas l’intelligenceQu’est-ce que voter ? C’est dire oui ou non, voire choisir entre une dizaine de possibilités. Par sanature même, le vote suppose que les citoyens ne sont guère capables de nuances et surtout de sepositionner suivant un large spectre de possibilités.Un certain nombre de citoyens, qui se définissent eux-mêmes comme l’élite, définissent les choixpossibles, souvent peu différents des uns des autres, et nous demandent alors de nous prononcer.Le peuple a-t-il le pouvoir ? Pas le moins du monde. On lui a simplement demandé de participer àune décision prémâchée. Or ce n’est pas décider qui est difficile, c’est imaginer des solutions et lesmettre en pratique. Dans ces deux registres, il faut faire preuve d’intelligence, de courage, deresponsabilité, d’abnégation… autant de qualités qui ont toujours été déniées au plus grandnombre. La démocratie maintient le peuple à l’état végétatif.Oubliez le tirage au sortImaginons une démocratie qui reposerait sur le tirage au sort comme le propose Étienne Chouard.Nos représentants se porteraient volontaires et ils seraient désignés aux dès, comme en Athènes.Ce système, en écartant les campagnes électorales et les débats, du même coup bien descorruptions, porterait au pouvoir des gens peut-être plus honnêtes, il éviterait les magouilles etassurerait le renouvellement constant de la classe politique. Mais il aurait aussi pour effetd’assécher la vie politique, l’intelligence que peuvent injecter les citoyens dans les débats. Le tirageau sort serait à mon sens pire que les élections. Il ferait disparaître le peuple au seul profit de sesreprésentants.Comme l’élection, le tirage au sort suppose que nous avons besoin de représentants. Nous avonsbesoin d’un roi. Nous avons besoin d’un chef. Nous sommes trop stupides pour nous gouvernernous-mêmes.La démocratie non représentativeJe crois malheureusement pour les petits-chefs en puissance que dans un monde complexe iln’existe plus d’autre possibilité que de basculer vers une démocratie non représentative.Regardez ce qui s’est passé dans le monde arabe ces derniers mois. La révolte a surgi du peuple,elle l’a soulevé de l’intérieur, en chacun de ses points, sans coordination centralisée, sans la mainmise de partis ou de clans. Une pure manifestation du cinquième pouvoir.C’est pour moi observateur lointain le point le plus extraordinaire, le plus novateur, le plussubversif… J’espère que cette spontanéité des mouvements perdurera le plus longtemps possible,mais je crains un retour à des formes de gouvernance plus traditionnelles.On ne peut prendre le pouvoir sur un système, physique ou social, que s’il est relativement simple,ou pour être plus précis, que si sa complexité est au plus égale à la complexité du système qui tentede le contrôler (Valentin Turchin).Donc si dans un pays en révolte, après la chute du dictateur, les gens rentrent chez eux et se taisent,s’ils simplifient la société qu’ils avaient un temps enflammée, s’en est fait d’eux. Des chefsréapparaîtront, peut-être après une élection, mais ça ne change pas grand-chose. L’intelligencecollective sera ignorée, qui plus est l’intelligence de chacun des citoyens. C’est ce que nous vivonsdans toutes les démocraties occidentales.
  3. 3. La révolution perpétuellePour s’échapper de la représentation qui bride l’intelligence collective et individuelle au profit dequelques intelligences plus ou moins élues, il faut que chacun de nous complexifie volontairementla société.Plus nous complexifions, plus nous rendons le contrôle difficile, plus nous augmentons noslibertés… libertés dans nos têtes, liberté de penser, aussi liberté d’agir et donc de mettre en œuvrenos idées.Comment complexifier ? Si nous établissons de plus en plus de connexions avec de plus en plusd’interlocuteurs, nous complexifions le graphe social. Il ne s’agit pas juste de multiplier le nombrede ses amis sur les réseaux sociaux, il faut aussi animer les connexions, les faire vivre comme jel’explique dans L’alternative nomade.La plupart des socionautes ont peu de conscience politique. La plupart ne cherchent pas à étendreleur réseau. Très peu franchissent la limite de Dunbar (150 connexions). Ma proposition n’est doncpas implicite.J’estime que nos usages des outils sociaux ont déjà complexifié la société au point où elle devientdifficilement gérable pour une dictature. Il ne dépend que de nous d’accroître cette complexité aupoint où elle deviendrait difficilement gérable par quelques représentants.Pour quelles raisons ? Parce que nous avons des problèmes complexes à résoudre : écologiques,sociaux, économiques, spirituels… que les représentants n’ont aucune chance de résoudre à euxseuls. Nous devons nous y mettre tous ensemble.Une fois plus connectés, plus liés aux pensées des autres, plus libres d’échanger avec eux, nousaugmentons notre intelligence individuelle et collective, une intelligence que nous pouvons enpartie mettre au service de tous.Liberté rime avec complexitéFace à des problèmes complexes nous n’avons il me semble pas d’autres choix que de hausser notreintelligence collective à la hauteur de la complexité des problèmes.Tenter de simplifier la société par la force ne fera pas disparaître les problèmes, notammentécologiques, d’autant qu’un problème complexe ne peut être réglé par une mesure miracle, maispar une myriade d’initiatives concurrentes.Nous devons poursuivre sur la route de la complexification, une complexification qui ne cesse de sedéployer depuis l’origine du vivant.
  4. 4. J’aime rappeler que la croissance de la complexité est concomitante avec la croissance de la liberté.La synchronicité des deux courbes n’est pas une coïncidence, mais la conséquence de ce que j’aiappelé dans L’alternative nomade le cycle de transformation.http://blog.tcrouzet.com/2011/03/30/le-citoyen-augmente-par-les-reseaux-sociaux/

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