Maurice-Clavel-DEUX-SIECLES-CHEZ-LUCIFER-Paris-Seuil-1978

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commentaire : Deux siècles de réaction contre Hegel...et deux siècles de réaction philosophique et théologique contre Swedenborg... ou, si l'on veut : deux siècles d'obstruction intellectuelle contre "Swedenborg et Hegel" (Ap.XII,5-6)...
Voici "le meilleur livre de philosophie pour venir en conclusion de Mai 68"...et pour illuminer et faire comprendre l'importance décisive de la "nouvelle philosophie" : celle de G.W.F.Hegel /... Hegel = 382 occurrences.

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Maurice-Clavel-DEUX-SIECLES-CHEZ-LUCIFER-Paris-Seuil-1978

  1. 1. Maurice Deux siècles chez Lucifer . .. Seuil
  2. 2.
  3. 3. DU MÊME AUTEUR ROMANS Une fille pour l'été, ]ulliard-Lettres nouvelles, 1957 Le Jardin de Djemila, ]ulliard, 1958 Le Temps de Chartres, ]ulliard, 1960 La Pourpre de Judée, Christian Bourgois, 1966 La Perte et le Fracas ou les Murailles du monde, Flammarion, 1971 Le Tiers des étoiles, Grasset, Prix Médicis, 1972 Les Paroissiens de Palente, Grasset, 1974 THÉÂTRE Les Incendiaires, NRF, 1946 La Terrasse de midi, NRF, 1947 La Grande Pitié, NRF, 1956 Saint Euloge de Cordoue, NRF, 1965 Le Songe (adapté de Strindberg), 1971 Comédie-Française (coll. du Répertoire) ESSAIS • Combat de franc-tireur pour une libération,].-]. Pauvert, 1968 Qui est aliéné? Flammarion, 1970 Combat de la Résistance à la Révolution, Flammarion, 1970 Ce que je crois, Grasset, 1975 «Dieu est Dieu, nom de Dieu! »,Grasset, 1976 Délivrance, Seuil, 1977 en collaboration avec Philippe Sollers Nous l'avons tous tué ou « Ce juif de Socrate!... » Seuil, 1977 EN PRÉPARATION La France Structure et Genèse de la Critique de la Raison pure
  4. 4. DeuxsiècleschezLucifer
  5. 5. Deux siècles chez Lucifer Seuil 27 rue Jociob, Poris 6e •
  6. 6. L'ÉDITION DE CE LIVRE A ÉTÉ PRÉPARÉE ET RÉALISÉE SOUS LA DIRECTION DE CLAUDE DURAND, AVEC LA COLLABORATION DE SYLVAINE PASQUET ET JEAN-BAPTISTE GRASSET. ISBN 2-02-004770-5 © Éditions du Seuil, 1978. La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou panielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
  7. 7. Alors il tressaillit sous l'action de !'Esprit et il s'écria : « Je te remercie, ô Père, d'avoir caché ces choses aux docteurs et aux sages, et de les avoir révélées aux humbles et aux petits. » Luc Dieu se manifeste au milieu de ceux qui savent. Hegel
  8. 8. Aux humbles et aux petits
  9. 9. Avertissement La dédicace de ce livre, « aux humbles et aux petits », n'a rien de démagogique, au contraire. Il est vrai que je ne puis supporter de voir les gens simples exclus pour « inco~pétence » des gr~n~ c!~ philosophiques de ce temps, débats que les spécialistes ou mandarins obscurcissent comme pour se les réserver. J'en souffre d'autant plus que la pensée des maîtres penseurs ayant imprégné, sous une forme bassement vulgarisatrice, ou par les prestiges du snobisme, ou simplement par l'inconscient de l'air du temps, nos manières de raisonner, voire de vivre, nos politiques, nos magazines, nos mœurs, voici les hommes sujets et victimes de ce qu'ils n'ont pu juger... Or il faudrait qu'ils jugent... Mais je ne flatterai pas le public en lui disant que son bon sens a tout pouvoir d'arbitrage. Ce n'est malheureusement pas vrai. Il faut que s'ajoute à sa lumière naturelle une certaine cu ture, àiiisi qu'un certain exercice de la critique, illjourcrnw de plus en plus difficile. Je ne prétends pas dispenser ces aptitu- des. j'espère aider un peu le lecteur à les acquérir, mais au prix d'un léger effort que je ne puis ni ne dois lui épargner - surtout vers le milieu de ce livre... S'il y consent, je crois qu'il se sentira payé, par une liberté d'esprit toute nouvelle dont il aura le mérite, et__peu -êt!e par la passion - - --- --...- 11
  10. 10. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER qu'il_.P.2UE"a_e_rendre ~u récit de la tragédie absolue de ces deux siècles, point encore aëliëVee, dont l'enjeu est son âme... - -- Je me permets de lui signaler certains petits livres, qui unissent au mieux profondeur et clarté, dont je me suis souvent servi afin qu'il fasse éventuellement de même et s'y reconnaisse. C'est, sur Fichte, le remarquable Fichte de Pierre-Philippe Druet, tout récemment paru chez Seghers. Sur Hegel, le Hegel de Châtelet (Seuil) et celui de Papaioanrum (Seghers), tous deux splendides et se complé- tant à -merveille, l'un « pan-logique », l'autre « pan- tragique ». Sur Nietzsche, outre le petit Nietzsche de Deleuze (PUF), le très célèbre Nietzsche de Daniel Halévy, réédité l'année dernière au Livre de Poche... Rien, bien sûr, ne remplace la lecture des textes. Mais je ne saurais induire les gens à passer leur vie à philosopher. D'abord on ne peut dire que je l'aie fait moi-même... Et puis, le faut-il vraiment?... La question est ici posée, au passage...
  11. 11. Le périmètre sacré Mon cher Glucksmann, Si la principale ruse du diable est de nous persuader qu'il n'existe pas, il semble décidément, ces temps-ci, qu'elle s'évente. On en parle. On reparle même de lui. Non les chrétiens, bien sûr, non ceux d'entre eux dans le vent, pour qui plus que jamais il demeure un vestige d'obscurantisme, un personnage de contes de bonne femme, un épouvantail cornu et fourchu brandi par les vieux curés et nourrices contre les enfants ou les infantili- sés rétifs menacés d'être rôtis ou boullus s'ils s'avisaient de vivre leur vie. Oui, pour ceux dans le vent, il a disparu dans une trappe d'oubli ou de ridicule, entraînant peu à peu avec lui le péché dont il fut l'instigateur à l'origine, et donc la rédemption qui n'a de sens que par le péché, et donc le rédempteur privé de sa mission, et donc la divinité d'icelui, privée de son utilité, et donc la vie éternelle, victoire sur une mort qui elle-même était le fruit du péché, etc. Cela file comme un bas... Nous chrétiens, désormais, nous collaborons en tant que tels - si peu tels - à la marche fraîche et joyeuse de l'humanité entière vers... vers... on ne sait plus... disons vers elle-même. Nous « partageons», nous « assumons », nous « promouvons», nous « incarnons»... Qui? Quoi? direz-vous. Interroga- 13
  12. 12. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER tion vulgaire ! Dans notre voix ces verbes si éloquents désormais se passent de compléments! En fait de Trinité, nous sommes unitaires! En fait de Mystères, transpa- rents : on voit le mur au travers de nous ! Nos tabous sont à bout! Notre vie dévote vit des votes! Mieux : nos voix, naguère dans le désert, aux élections, seront, notez bien le mot, majoritaires, car nous sommes majeurs, émancipés du Dieu aliénant! Nos bulletins exhibés enfin remplace- ront les billets de confession ou les certificats d'indulgence plénière. Les urnes se chargeront de gésines eschatologi- ques. Il sera pardonné au Soleil de Satan à cause de la Lune des Cimetières. Quant à celui qui a dit, à l'âge de cinquante ans : « Si le diable existe, ma vie s'éclaire» - André Gide-, on sait que justement il s'est racheté de sa subjectivité bourgeoise pour se vouer, au moins quelque temps, au changement systématique du sort des masses. Donc, chez les chrétiens, plus rien du diable, plus de - - - - - - diable depuis 1930. Le dernier grand ouvrage de théologie sur la-question - Études carmélitaines- est de cette date. Quand les auteurs s'aperçurent qu'il avait 66~ pages - chiffre du diable dans l'Apocalypse-, ils ont dû prendre peur et se taire à jamais. Au reste la recherche théologique sur ce personnage a toujours été rare, ce qui n'est pas étonnant si « le diable est théologien» ou, en termes moins simples, s'il inspire l'essentiel d~a théologie spéculative. Aujourd'hui, certes, un de mes amîs publie;~u va publier, un curieux ouvrage, confidences du diable, où, peignant en détail son projet sur ce monde, il décrit avec la plus grande précision notre monde, ce qui pourrait donner à son livre un statut d'hypothèse scientifique vérifiée. Mais je ne l'ai pas lu. Et puis quoi, c'est un chrétien non 14
  13. 13. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER seulement orthodoxe, mais humoriste, et donc pas dans le coup... Mais quel coup?... Voir plus haut... Non, ce sont des athées, aujourd'hui, qui m'en parlent, ou plus précisément des chrétiens sans Église, des marxis- tes sans Marx, des soixante-huitards, surtout, sans plus de cris ni de textes, des gens qui ont cru, des gens perdus - et non tout à fait perdus, puisqu'ils ne peuvent s'y résigner, ni se résoudre à s'établir en ce monde. Des gens qui cherchent dans leur nuit où fut le piège, car ils~urent de îabc:mne- volonté, dela-bonnefoi :Ou moins je le dis pour eux, car ils cherchent souvent aussi où fut leur faute et, oscillant perpétuellement entre piège et faute, ils en viennent à concevoir à nouveau, de façon confuse, un~ sorte de Péché Originel de ce siècle auquel ils auraient souscrit:Poüriinepart iiidédse, à-feur msu:Ceian'arien de lâche, puisqu'ils cherchent ainsi la lumière pour leur reste ou leur recrudescence de courage ; ils veulent repartir à nouveau dans un changement de tout, malgré leur âge. Un de mes grands amis; dont le trotskysme influença mon adolescence - me détournant de Staline comme il l'avait espéré, et de Marx comme il n'aurait pas voulu -, m'envoie son dernier livre avec la dédicace suivante : « Non, ce n'est pas le bout du chemin. C'est le vertige au bord d'autres mondes, au moment où le destin hésite entre ciel et enfE'· Mais je ne t'apprends rien. » Il m'apprend au moins qu'il en vient à un étrange vocabulaire - à faire ricaner Témoignage chrétien - que je comprends fort bien et ne puis lui éclairer ni justifier d'aucune manière, ni en le renvoyant à la théologie, piégée depuis l'Évangile, au plus tard depuis les Pères, ni en le référant à mes travaux modestes sur une foi qu'il n'a pas. Il est déjà bien beau qu'il m'ait atteint, si profond en 15
  14. 14. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER moi, par-delà cette foi, par-delà cet abîme ; il est déjà bien beau que cet ancien ami, qui adhère à ma «pensée», le fasse de si loin : est-ce me connaissant qu,il a écrit« ciel », « enfer », « destin », « vertige », « autres mondes »? Qu'ai-je à redire à cette parole? Mais je voudrais pousser au-delà cet accord, et fai peur, de deux peurs opposées : peur de mes persistantes démangeaisons d'apologétique, contraires à mes principes critiques sur la limitation du savoir humain à la Terre et la mystérieuse gratuité de la foi hors de ses frontières ; il me faut atteaj.r~ rheu~e de Dieu ou du Christ pour bien -dés --ëœurs, piaffer sans iès bousculer. Peur aussi, d,essayer de consolider notre accord précaire, fait grave et bienheureux, par une ontologie de fortune, forcément frivole. Et puis non seulement les ( « dialogues croyants-incroyants », mais toutes les sortes de dialogues, quand on se met derrière une table, à dialoguer, m'assomment. Il paraît même qu,on s'y adonne et s'y abonne par téléphone. Je ne crois qu'aux hasards de J l'esprit e!_du cœur. Je ne crois qu'aux oonheurs:-Je ne crois qu'aux miracles. Je dois donc me taire, et je ne puis. Je ne peux plus parler de Dieu qu'à tort et à travers, et j'en ai envie. J'ai déjà récemment calmé mon impatience avec un détour par Socrate. Le diable peut paraître aussi un bon détour, et de ce temps, pwsqÜ'on Iè prèssent, puisque cértâfns instincts désespérés le dépistent. Mais cela ne peut être mis-enÜn discours sans qu'il ne l'anime. Son essence est de n'avoir pas d'essence, encore qu'il doive être à l'origine de toute recherche d'essence. Au surplus il ne m'a pas fait de confession, et nous ne disposons d'aucun texte. Il ne me reste donc, ces temps-ci, je l'avoue, qu'à adresser tous mes correspondants et amis athées, qui vaguement l'appréhen- 16
  15. 15. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER dent, à l'homme qui vient d'écrire le plus grand traité du diable de ces deux siècles - c'est-à-dire l'histoire méta- physique de ces deux siècles, ou encore l'histoireaeces métaphysiciens qui nous -ont fait ces deux siècles -, à l'homme, dis-je, qui l'a écrit, ce traité majeur, mais sans le savoir : vous. Ce livre n'est que le texte de cette adresse. Mon cher q1ucksmann, le diable est depuis longtemps entre nous. Du moins deux ou trois ans. Je vous avais bien entrevu en mai 68, mais dix minutes, dans une circonstance grave. Plus tard, une série étrange de hasards fit qu'entre mes principaux amis maoïstes de la Cause du peuple vous fûtes le seul que je ne rencontrai pas : nous avons même trouvé moyen en 73 d'être souvent l'un et l'autre à Lip sans nous y revoir. Mais au début de mars 1974, comme Soliéni~syne exilé se voyait couvert d'injures par le parti communiste - non, pas couvert d'injures : plutôt calomnié par la « rumeur légère» des premières mesures du couplet de Basile, plutôt mis en soupçon de fascisme, nazisme et réaction à petit~sillJections de fiel mielleux ou èie-nu~l fièlleux par les intellectuels du Parti soudain rem_obilisés, les compagnons de route rappelés en service, et même les antiques sous-marins soudainement émergés, quitte à devenir désormais inutilisables, s'étant là déshonorés, la chose en valant la peine - , notre journal, le Nouvel Observateur, s'est dressé. Plus encore qu'au Parti, tout le 17
  16. 16. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER monde fut sur le pont. Notre première page fut titrée, en portique : « Bienvenue à Soljénitsyne », et quatre ou cinq articles à peu près identiques furent envisagés pour couper court, pour casser net c~tte gigantesque ofJe~~iv~e s~11pi~s ~.!l~ards, de pleurs punaisés et de petites fièvres cloportes destinées à couler l'Archipel du Goulag avant qu'il ne parût. Leur affaire échoua, j'ose nous en flatter. Mais en lisant ce numéro, qui est ma fierté, je vis un article, non prévu, sans doute parvenu en dernière minute, le vôtre : « Le marxisme nous rend sourds et aveugles. » Il me frappa. Je m'aperçus que je l'attendais : de vous, ou du moins d'un maoïste. Et plus tard, demandant de vos nouvelles à mes camarades, j'appris que vos quelques pages vous avaient donné à vous-même l'inspiration, le signal de départ d'un livre, qui devait devenir la Cuisinière et le Mangeur d'hommes. J'en voulus savoir plus et deman- dai à vous rencontrer. Nous avons déjeuné ensemble et vous m'avez dit, vers la fin, sur un ton d'humour noir, répondant sans doute à quelque pensée chrétienne de ma part: « Je ne crois pas en Dieu, mais, à lire le Goulag, je crois au diable. » Propos de table... Je cessai assez vite d'y penser. Peut- être m'avez-vous dit, même : «Je ne crois pas encore en Dieu, mais déjà au diable», et je vous aurais répondu plaisamment--:-; C'est un début. » Je ne sais plus. Mais je trouve prudent d'attribuer ces deux adverbes - déjà, encore - à mon prosélytisme invincible, à l'espérance infiltrant et influençant ma mémoire... Plus tard, vous avez bien voulu me confier le plan des Maîtres penseurs, et même un synopsis d'une page et demie, qui compta dans ma vie, car à l'extrême fin, cherchant dans !'Histoire de la 18
  17. 17. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER pensée un recours contre la fatalité dominatrice des systèmes philosophiques, vous disiez, d'une ligne, d'un trait, d'un cri : « Socrate; que je sache, n'était pas un maître penseur allemand du x1xe siècle!», et cela me décida aussitôt à écrire mon Socrate, non seulement pour vous tenir amicalement compagnie, mais pour développer en trois cents pages ce recours, cet espoir, ces lettres de noblesse de notre contestation intellectuelle de la Raison : il peut exister des·anii-Înàîtres pe~seurs ; la penséê-;une pensée, peut délivrer l'homme de la rationalité qui l'asser- vit; on pêut penser, il reste à la pensée une chance..~ Mais passons, car l'essentiel de notre entretien porta sur une autre phrase, celle où vous évoquiez l'implacable« court- circuit despotisme-liberté », ce thème selon lequel ce sont l~ idéologies et systèmes de liberté qui nous ont.conduits au- -~ ----- plus impitoyable esclavage- et par nécessité, comme par engrenage~ éomm~_si ~~-li!:>erté~e pi_ég~~! ell~-~ême, se prenait à un mauvais charme, le sien, le sien propre, ou celui de son idée, de sa mise en concept, en forme. Vous 1 me citiez déjà la fameuse phrase de Chigalov : « Parti d'une liberté illimitée, j'ai abouti à un despotisme illimité», extraite des Possédés, dont le vrai titre, avez-vous précisé, est les Démons. Je fus de nouveau en alerte... Mais surtout, considérant ensemble, au long des siècles, les trésors de bon vouloir' de mérites, dè sacrifices et de martyres chez tous ces ho~mes qui avai_ent cru à une éJl!..ancipation humaine d'autant plus vaste et profonde qu'elle était portée par l'idée universelle, la théorie, nous comparâmes leurs·efforts parfois sublimes à ces désespé- rants cauchemars d'impuissance où un dernier détail, surgi au dernier moment, parfaitement inattendu quoique prévisible, renverse ou stérilise l'ensemble de l'entreprise. 19
  18. 18. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER Je ne sais plus si nous évoquâmes Sisyphe, Ixion, Tantale, les Danaïdes, d'autant que dans !'Histoire il vient un moment où l'on cesse de se dire, coinme dans le mythe d'Er, de Platon : « Je ferai mieux la prochaine fois, je ferai plus attention; je jalonnerai ma route à chaque pas contre les déviations les plus insensibles. » Il vient un moment où l'on désespère du choix lui-même, ou encore on prononce, et nous le prononçâmes, le mot de « malédiction». Depuis, nous avons même conclu, retournant presque la fameuse question kantienne, qu'il fallait désespérer. Vous le preniez, ce mot de « malédiction», dans un esprit très laïque, moi un peu moins. Mais je cessai d'y penser jusqu'à la publication de votre livre. Lorsque je le reçus, je commençai, comme tout le monde, par lire les quelques lignes de présentation au dos de la couverture, si gouailleuses et amères, où je reconnus votre style, et là je fus frappé d'un début d'illumination... Les voici, telles qu'elles sont, juste au-dessous des portraits en rang d'oignons de vos « quatre as », Fichte, Hegel, M:irx et Nietzsche: « Toute la famille fait dans la politique. L'aîné, Johann Gonlieb Fichte, passait pour jacobin - ~n futur Lénine ( Hegel, un peu tout, un peu là, offre de devenir maître et possesseur non seulement de la nature (style Descartes), mais de la société. La domination de la terre, résume Nietzsche. Ça ne se refuse pas. » « Ça ne se refuse pas... » J'arrêtai là... Cela me disait quelque chose... Cela me rappelait une vieille histoire, ou légende, mais laquelle? Tandis que je cherchais, je songeai, approbatif : « Quel homme en effet peut refuser la domination de la terre, surtout si on la lui offre au nom de la justice, de la raison et de la libération de l'humanité? Moi, 20
  19. 19. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER refuserais-je ?... » Je me répétai alors plusieurs fois, comme en écho attardé : « Si on la lui offre... » Et tout à coup je sus à quoi je pensais en secret, ce que vos quatre lignes décrivaient malgré elles. Je revis le seul homme qaj, à ma connaissance, ait jamais refusé l'empire u monde, et i~stement cet homm~ -=comme s'il ne fallait pas moins - c'était Dieu. Oui, le Christ au désert, dans le récit de Matthieu. Celui qui lui offrait le monde, c'était le diable. Je vous livre alors mes images et associations telles qu'elles vinrent : « Ordonne à ces pierres qu'elles deviennent du pain» : tentation économiste... Réponse : « L'homme ne vit pas seulement de pain » : titre du premier roman contestataire soviétique, de Doudintzeff... « Jette-toi du haut du Pinacle sans t'écraser. » Et j'ai vu Nietzsche dansant sa vie sur les cimes, près de vingt ans jusqu'à son effondrement... Enfin Satan, du haut de la plus haute montagne, offrait au Christ tous les royaumes du monde et leur gloire, s'il l'adorait. Et Jésus-Christ, quoiqu'il eût grand-faim après ces quarante jours de jeûne, s'y refusait. Et je gémis : « Sans Lui, comment avoir la force de refuser l'empire du monde?» Puis je songeai aux trois fameuses libido, non de Freud, mais des scolastiques, aux trois tentations majeures : sciendi, sentiendi, dominandi, et j'évaluai quelle puissance irrésistible devaient avoir la première et la troisi~me jointes ensemble - savoir et dominer - lorsque l'esprit d'un temps les identifiait... Ce qui me remit alors en mémoire - je vous dis tout - l'agacement prodigieux que m'a toujours inspiré le premier Faust : mobiliser le Ciel, !'Enfer et leur arroi autour du pucelage de Marguerite est comique : pourquoi ne l'a-t-on pas dit déjà? Goethe s'est- il rendu compte qu'avec les premiers maîtres penseurs au 21
  20. 20. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER moins autant qu'à Valmy commençait une ère nouvelle de ce monde où il devenait suspect de réclamer la lumière ? Quelle lumière, en effet, puisque Lucifer est_lumière? Goethe dare, de son vivant; -il vécut trop:-.. Sa sérénité dernière, qu'enviait Nietzsche pourtant, flotte comme une épave sur l~ chaos qui commence... Mais je m'empressai de lire et relire votre ouvrage, dans votre esprit, si possible, non dans le mien, avec une attention qui se voulait critique. Il est, comment dirai-je, adorablement mal foutu. Nul ne pourra vous reprocher d'avoir dénoncé l'Ordre des maîtres penseurs avec ordre: enfin pas un système de plus !... Une seule unité, admirable : les quatre systèmes y apparaissent comme le même : emQrise croissante de la pensée sur l'homme et le monde, annexant à mesure des facultés de l'un et des domaines de l'autre. Chacun des quatre a beau se croire et se prétendre, en tant que philosophe, tantôt le Seul, tantôt le Premier, tantôt le Dernier, tantôt les trois à la fois, toujours en toute simplicité - aucun penseur n'est jamais plus un entre autres : il ne se reconnaît que des précurseurs modestes ou de pauvres épigones - quelque chose va, court, saute ou plutôt glisse de l'un à l'autre, qui finalement tout englobe et qui est... disons provisoirement la maîtrise, mécanisme implacable que vous avez découvert et révélé, irrésistible progression et contagion d'une nouvelle et dé(in@.ve Vérité, bientôt ne laissant rien en dehors ni à son encontre, sW' même aucune chance de démenti de l'Histoire, puisqu'ils ont formé par surcroît la mentalité des histo- riens! Rien hors du cercle, hors des cercles qui s'engen- drent, comme l'enfer... Quel recours? quelle résis- tance?... L'Homme? L'Homme, c'est eux. Ils l'ont pris 22
  21. 21. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER en compte et charge jusqu'à sa Mort avérée... Dieu? Ils l'ont tous tué... La Liberté? Tout vient d'elle. On ne peut que crier, sans dire au nom de quoi, puisqu'ils ont pris tous les dires... L'Être? Vous écrivez : « L'Être est de main de maître»... Sans oublier les viles troupes auxiliaires, les communales milices des Sciences Humaines pour achever d'occuper les interstices... C'est au point que la seule analyse possible est humoris- ) tique. Vous l'avez faite. A la 9_!1e~on : « D'où parlez- l v~? ~' il fall~t !épondre « ~erde ! », pui~que !Outes îes places sont P.:-ises ! Vous avez dit merde, ou à peu près... Ou encore, quand vous sacrifiez au sérieux, forcément vous revendiquez un « sans feu ni lieu», une juiverie de la pensée... Oui, là encore, il nous faut être tous des juifs. Car ils n'aiment pas les juifs, nos maîtres. S'ils sont d'autant plus antisémites que Dieu est mort par eux, c'est qu'ils instaurent un ordre que l'errance judaïque inquiète bien plus qu'elle ne troublait le plan divin ou l'implanta- i tion temporelle de l'Église. C'est qu'il n'est rien ni personne qui~ soi~dés_ormais circonsc~a.!._!eurs écrits. C'est ainsi. Dès lors la Bible estcfe trop. Que dis-je ! L'unité entre vos quatre maîtres penseurs, nos pères-compères à tous, elle est tellement forte qu'elle brise la vôtre, celle de votre livre du moins. Malgré le plan explicite de l'ouvrage et vos efforts méritoires, vous ne parvenez pas un instant à les isoler, ces Uniques ! Chacun, dans le chapitre qui lui est consàcré, n'est pas le plus souvent nommé, parfois le moins. Bref, ils ne sont là que tous, en chceur : on dirait leur châtiment! Et certes on pourra dire que c'est votre esprit brouillon, ou votre bouillonnement. Mais ce n'est pas cela. C'est la chose qui pèse et qui s'impose. Si l'on tient compte des différences 23
  22. 22. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER d'époque et de l'élargissement historique des domaines, les quatre sont le même, ou se fondent, comme en des rêves lourds un seul visage argileux s'incorpore des physionomies fugitives. Il devient désormais aussi comi- que à un étudiant d'hésiter entre eux pour son « choix philosophique » qu'à une ménagère entre les marques de détergents de la même firme. Diable ou non, vous avez soulevé là un lièvre fameux. De plus, j'ai remarqué que les intertitres apparemment journalistiques de vos chapitres ne sont pas là pour l'aération d'un discours compact et dense. A chacun d'eux tout recommence, ou peu s'en faut. L'ouvrage est fait d'une série de vagues d'assauts, ou de commandos, pratiquant lui-même la guérilla qu'il exalte et prône contre les grandes machines, ou mieux, bientôt, la grande machine du monde. D'ailleurs vous insérez des articles de journaux, déjà parus, et dont aucun ne détonne. Il n'y a que des articles. Moi qui me suis permis de définir la seule philosophie légitime et nécessaire de notre temps comme «journalisme transcendantal», je la trouve ici faite. Rien d'autre n'était possible. Les gens ne s'y sont pas trompés qui, non contents d'acheter ou d'emprunter votre livre, le lisent, s'il vous plaît! Je crois même qu'ils retiennent ce qui est dedans! Du reste il n'y en a pas deux lectures, une populaire et une autre. Il est non seulement d'un seul jet, mais un seul jet. Il va aux hommes et les atteint. Que touche-t-il en eux? Le cœur, l'esprit, la raison? Ne rentrons pas dans la métaphysique des facultés. A mon avis, d'après mes observations, il prend plutôt leur être, et pour le délivrer : on rit et respire à le lire, et on se sent mieux après ; phénomène nouveau, au sortir de ces lustres, que dis-je, de ces décennies où le marxisme faisait loi et 24
  23. 23. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER l'ennui prime, où l'on a tant cru devoir ! Enfin un allégement sans allégeance ! Il faudra mieux savoir ce qui s'est passé dans toutes ces âmes, car nous avons tout à refaire à partir d'un grand refus. En tout cas ces deux siècles de métaphysique totale et totalitaire sont, selon votre espoir et selon votre terme, interrompus. Bientôt rompus? Je le crois et je le sais. Car le lecteur est moins secoué à vous lire qu'il ne reconnaît et ne secoue en lui- même tout ce qu'il ne pouvait déjà plus supporter, mais admettait parce que c'était partout écrit... Désormais des pellicules... Comme si le prof était soudain, non chahuté, mais interloqué dans sa classe. Ou encore on di'ait que vous avez pris la justice la main dans le sac sous les yeux des justiciables. C'est le commencement du soulèvement des administrés, de ceux à qui on administrait... Ça ne prend plus, on n'en prend plus... D'où les glapissements effrénés des mandarins, des universitaires illustres - illustres seulement dans l'Uni- versité. Je dis glapissements, car je n'ai lu à ce jour aucun essai de réfutation sérieuse de votre livre. Et sans doute seraient-ils bien en peine, votre pensée ayant disloqué leurs systèmes - leur système - sans nulle perte de niveau philosophique, démocratisation sans vulgarisation, faisant les gens juges et bons juges. Et ils le savent bien. Qui donc les lira demain? Panique. Que glapir, faute de réfuter? Dans ce grand courant d'air, comment rallumer les cierges de l'anathème? La Raison, à court de raisons, rameute ses moines : mais si l'on n'y croit plus? Il ne leur reste donc qu'à attaquer l'ouvrage, non sur son contenu, mais sur son succès même, en discréditant ses moyens. Un complot t'a surpris, bon peuple au jugement sain ! 25
  24. 24. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER Lequel? La philo-pub, ou pub-philo. Telle est l'origine de l'histoire dite de la « Nouvelle Philosophie», créée aux neuf dixièmes, sinon de toutes pièces, par les ressenti- ments et calculs défensifs de ses adversaires qui, pour garder à tout prix leur clientèle dans le périmètre sacré du sixième arrondissement de Paris, viennent de vous mon- dialiser! Ce fabliau vaut d'être conté en trois mots. Le complot, je l'ai déjà dit : les Maîtres penseurs, Socrate, symétrie entre le despotisme de la pensée et sa délivrance ; deux ouvrages documentés, non réfutés. Vous paraissez avant. Vous « démarrez » lentement, très lentement, au point - amusons-nous à leur révéler la cuisine - que, jugeant votre soutien publicitaire un peu maigre, je parviens à persuader mon éditeur de suggérer au vôtre une publicité commune. Là-dessus, inopinément, croisant notre route sans tellement la contrarier - sinon par un pessimisme distingué - paraît la Barbarie à visage humain, folle et fulgll'.' ante charge de cavalerie légère d'un jeune homme, Bernard-Henri Lévy, qui a toutes les tares : riche, joli garçon, ravissante compagne, grande place dans l'édition parisienne, et qui, par amitié personnelle et admiration d'adolescence pour Lardreau et Jambet, a presque suscité et grandement lancé l'Ange. Dès lors l'amalgame est fait, le complot s'étend. Lévy en est l'âme damnée, qui nous manœuvre: tenez, par exemple, j'écris dans mon dernier livre que Socrate - point décisif pour la pensée de tous temps - a brisé la tyrannie du logos, Jean-Marie Benoist que Socrate l'a instaurée! Eh bien, c'est pareil! Ou c'est pour faire semblant! Nous sommes« la Nouvelle Philoso- phie » !... Et là-dessus, pour comble, paraît contre nous un injurieux pamphlet - si débile que nous aurions pu le 26
  25. 25. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER commanditer, mais tel ne fut pas le cas - et cela nous vaut une émission de télé commune - oui, commune : tous y avaient leur chance ! - où vous nous foudroyez les malheureux pamphlétaires et touchez le peuple en ses lointaines campagnes ! La cause est entendue : philo pour mass media ! Et comme vous et moi indisposons la gauche en ses appa· eils, quelque Grand Capital Monopoliste est derrière ! J'exagère? Laurent Stalini, dans l'Humanité, a dépisté, au fond des Maîtres penseurs, Péchiney ! Voilà!... Mais à quoi bon ces faits ? A quoi bon les instruire de cette loi du marché capitaliste, où nous sommes, qu'un lance- ment publicitaire initial de vingt millions consacré à un livre - même bon - ne fait pas vendre mille exemplaires, désespérant l'auteur et ruinant l'éditeur? Je suis impur puisque je le sais! J'ai la peste! Pivot nous a lancés comme des savonnettes!... L'idée qu'un écrivain puisse être lu parce qu'il a quelque chose à dire; l'idée qu'un intellectuel solitaire puisse oser rompre avec la Weltanschauung du périmètre sacré et rencontrer une sensibilité populaire prête à l'entendre, et qui ne savait pas encore qu'elle l'était; l'idée que des lecteurs puissent se communiquer entre eux le titre d'un livre, et même - voyëz-vôus ça !-::_ ses thèmes; l'idée qu'il nous en puisse coûter sueur et sang d'écrire une seule ligne; qu'on puisse dans la nuit sangloter d'impuissance devant une page blanche et pour- tant ne pas pouvoir se coucher; qu'on puisse tout refaire avec désespoir sur épreuves - ah oui, les « épreuves » ! - songeant qu'on a perdu encore un an de sa vie, et peut-être lés- autres; toutes ces idées-là ne les ont pas effleurés, même sur des pattes de colombe ! Et pourquoi? Nous passons à la télé : eux, pas... Mais attention : n'imitons pas leur bassesse. Ils ne 27
  26. 26. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER vengent pas tellement leurs invendus que leur statut menacé de petits-maîtres penseurs à l'ombre des grands, cle.. kapos kaputts du système, baptisant-marketing la liesse populâire--soulevée par ·1a fin de leur Terreur intellec- tuelie... PasS-mîs sur cette piétâille du Pérnnètre, nous attardant un peu sur ceux qui m'attristent par excellence. Ce sont nos «précurseurs» : j'entends les hommes d'âge dont les copieux et sérieux travaux avaient déjà quelque peu contesté les maîtres penseurs, leurs pompes et leurs œuvres, et que voici qui réémergent et enragent de ne pas être cités, de ne pas être à chaque page reconnus et salués Pères, quoiqu'ils pensent d'ailleurs de la paternité. Leur fureur les égare en des termes qui sont autant de précieux symptômes. L'un d'eux m'appelle le Serpent de la Genèse, lové, je crois, autour de Bernard-Henri Lévy : comment peut-il à la fois prétendre qu'il nous voit trop aux mass media et ignorer nos respectives corpulences quant à cette gymnastique? Pour un autre je suis le docteur Mabuse, cerveau du crime, dans un long tract qu'il distribue lui- même aux passants en plein cœur du périmètre sacré : ô dignité ! Ces diaboliques hantises m'inquiètent. Entre nous, n'auraient-ils pas pu garder assez de leur bon vieux Sens de !'Histoire pour soupçonner que l'éclat et le succès de notre rupture vient peut-être, sans plus, de ce que les temps étaient mûrs, les esprits inconsciemment préparés, non de mon Génie du Mal ? Quelles sont ces contorsions d'exorcistes en bénitiers, ces grimaces qui vous rajeunis- sent les vieux grimoires ? Mais il y a plus grave. J'ai dit qu'en leur temps ils avaient quelque peu _contesté les maîtres penseurs. Oui, quelque peu seufoment:-Peut-on les contester quelque peu? Ne pourraient-ils faire un examen de conscience et s'aviser 28
  27. 27. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER qu'en effet leur contestation fut timide, relativement respectueuse~ un senscoïififfiïaiïte, en tous se~s coii1ortablë, à preuve qu'elle- les aissa e;;-assez bons termeS,-ma foi, avec leurs suppôts et sectaires, en assez belle _place dans l'llnivei:sité marxisée, gages de son ouverture, flancs-gardes chargés des simili-embuscades, mouches du coche admises à jouer les taons socratiques. Or voici qu'aujourd'hui le risque paye, gagne, que le corps franc fait à lui seul la percée, et eux, plutôt que d'évaluer dans leur mémoire quelle fut leur quantité de courage, traitent l'audacieux vainqueur d'ingrat et d'imposteur de supermarché !... Et les gens d'idiots, par parenthèse, de pauvres types abusés ou mabusés : telle est leur confiance démocratique en les masses, qui, s'ils les avaient eues, auraient été inspirées ! Ils ont voulu être de leur temps. Ils y sont restés. Oui, nous faisons les frais de leurs « si j'avais su... ». Que nous aurions aimé discuter!... Mais nous sommes haïs, haïs pour un succès qui dans six mois peut-être sera fini ! Ils n'ont pas attendu six mois que cela passe, alors que j'ai attendu trente ans, Gluck.smann, que les maîtres penseurs et leurs deux siècles s'effacent, que tout change enfin, qÙe FOucault et vous arriviez! À qui, enfant prodige mort-né de la philo, ai-je disputé la Sorbonne? Et me voici, ressuscité un peu par hasard, effaré de cette lumière, et parfois sourdement la désirant éphémère - je suis âgé, ilJ.~~ mourir' je n'y suis pas prêt-, me voici au spectacle de ces vieux papillons se traînant aux feux de la rampe !... Fi donc!... Et je ne leur demande que vingt pages, non pas même sur mon ouvrage, mais sur le vôtre... Pourquoi? Je n'en sais rien... Pour voir ce qu'ils pensent... S'ils pensent... Peut-être pour les saluer, les reconnaître... 29
  28. 28. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER Pour lire avec application leurs travaux passés... Ces temps ne sont-ils pas libres et favorables aux vrais , h '> M . la . 1 . 1 rec anges... . rus ça g plt, ça g aplt, sans pus .... Moulinets de masses d'armes avec les encensoirs en chômage!... Alors je vous discute, Glucksmann, pour discuter... Oui, c'est peut-être aussi en réaction contre leur forfait - j'entends, bien sûr, leur défaillance sportive - que je vais essayer, avec mes moyens modestes, de creuser et de critiquer votre livre. Pourquoi de mon point de vue chrétien et « critique » ? Pourquoi selon ma « diabolique » hypothèse? D'abord c'est mon bon plaisir, et mon droit dès l'instant que je l'avoue : votre combat à visage nu et mains nues requiert des contradicteurs semblables ; la catégorie la plus haïssable est le « crypto ». D'autre part, nul ne peut vous critiquer avec un appareil doctrinal sans l'avoir d'abord justifié, c'est-à-dire sauvé de vos coups - c'est long -, si bien que pour ma part, n'ayant pas de doctrine, je suis en effet un de vos rares interlocuteurs possibles... Tenez, à l'instant, j'apprends dans une tribune du Matin votre « crétinisme basique»... S'ils en sont là, c'est qu'ils en sont réduits là : pauvres diables... Vous devinez déjà que je ne vous apporterai pas mon christianisme comme valeur établie ni comme idéologie. Car il est né en moi je ne sais pas comment, sans autre justification de pensée que la destruction radicale de toute métaphysique ou philosophie possible par la Critique, laissant creux ou abîme que la foi vient combler, ainsi permise et au demeurant gratuite, le contenu commun de sa révélation n'étant évidemment ni concept, ni connais- sance : si nos mystères chrétiens étaient des informations, ils changeraient tous les dix ans ! Je vous parlerai donc de 30
  29. 29. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER nulle part à nulle part, ce qui simplifiera nos rapports, les dispensant d'étude topico-culturelle préalable, de recher- che des conditions de l'origine du fondement de l'instaura- t!on de mon dire... Je parlerai, comme à l'éto~rdie,-dans le vide - peut-être dans le vide de la fracture de Mai - et n'avancerai point mon hypothèse du diable pour vous fixer sur vous-même, mais pour vous amuser d'une lueur unifiante venue d'ailleurs, si ce n'est de plus loin qu'ail- leurs. Vous amuser, dis-je : il me plaît que cette figure ait aujourd'hui quelque chose d'humoristique. Ainsi le récit de ses ébats prolongera naturellement nos propos de table. Et au surplus l'humour qu'il pourra m'inspirer a chance de rejoindre votre ironie, votre gouaille, inanalysable, évi- dente, indispensable; car en cette lutte il ne suffit pas d'avoir les rieurs de son côté - on les a -, il faut rire soi- même, dût-on se chatouiller, et surtout le dernier. Ce n'est pas un hasard si vos dernières lignes résorbent le soupir de votre cœur qui se brise dans l'insolente magie d'Ariel et de Prospero. Je pense aussi à Kierkegaard, repris dans le systè!Ile hégélien quand il souffre, le fêlant quand il rit.Je pense enfin à Dany Cohn-Bendit en Mai. Ici pleurs et révolte tirent force métaphysique du rire. Au dos de votre livre les portraits de famille font tir de foire : c'est bien ams1. Je pense mê!!J.e - commençons les futilités apparentes - à G!!J Béart improvisant devant moi un numéro impayable, dans une de ses chansons qui exprimait assez bien le Pouvoir et l'Aliénation, sur un air saisissant d'entrain et d'amusette. Soudain, arrivé aux deux pre- miers vers du refrain - « parmi les moutons je suis étouffé, et parmi les loups je me fais bouffer» - , il changea de musique et lançant deux goualantes sinistres dignes de 31
  30. 30. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER Mouloudji au plus beau temps des caves existentialistes ou de Pia Colombo tremblante d'hiératisme dans Bertolt Brecht ! Le fou rire passé, je m'aperçus combien les beuglements révolutionnaristes étaient finalement d'un effet assez veau - au plus purgeant la conscience - et combien l'enjouement restait lancinant et contestataire. De même une dénonciation pesante des maîtres penseurs eût ajouté à leur poids, tandis que votre persiflage d'affreux jojo de la philo les évente, les évapore. Il fallait avoir la force d'âme de faire de leurs massacres d'hommes et de peuples passés par profits et pertes, non pas un grand-guignol, mais un guignol tout court, pour percevoir soi-même et laisser deviner par rapport à quoi c'est du guignol, ce qui en nous persiste et résiste par la distance et la grâce de la gaieté... Peut-être même ce qui existe... Il ne faut pas commencer à ratiociner avec eux, chercher une raison qui leur soit supérieure, ultérieure, ultimissime. En Raison, comme dit fort bien Jean-Paul Sartre, ils sont «indépassables» et je le montrerai! Le cœur, l'âme? Chut! N'en c!j.SQ!l!_!ien ! Ils l'intègrent! Le concret? 11;en rendent compte! Ils tiennent les vertus, les apostolats, les révoltes... Reste à monter en sketches leurs aveux et leurs { effets. Reste à dire, comme Foucaul vous commentant : « La phi~os<_Jp_h~~-antj_que no~'J!fénait à accepter no!!e mort, la philosophie moderne a mort des autres. » j Car leurs effets, on -ies voit. Etles aveux, parfois, plus que parfois, leur échappent. S'estimant tous plus superfi- ~x et superfinauds les uns que les autres, ils ne sont pas malins et ne cachent quasiment rien, puisque leurs thèmes sont généraux-géné_!eux et leur « der des der globale» - toujoursc_Q__uy B_~~ - eschatologiquement salvifique : réalisation de l'humanité comme espèce ontologique 32
  31. 31. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER (Fichte), État universel de Raison et de Liberté (Hegel), - --- ----- -prolétaires se réincorporant machines et terres dans les ruisseaux d'abondance, chanteurs le samedi et peintres le dimanche (Marx), surhommes éclos par myriades diony- siaqPes en chorégies spontanées (Nietzsche). Entre nous, qui n'en veut? Qui refuse ces prospectus de prospective? Dans un coin, mais lisible, ils indiquent même le prix, en morts. Ils ne sont pas retors. Quand ils se masquent, ils le disent. Si vous n'avez rien vu, c'est que leur spirituel est spiritueux. Est-ce que vous vous plaindrez d'avoir -été heûfeüX ? Est-ce que vous vous plaindrez d'une pensée sublime, qui jamais ne fut plus naïve ? Ils ne sont pas malins. Le Malin est malin pour eux. Et puis ils sont peut-être les premières victimes... Qu'il soit donc entendu que mon diable est pour rire, ou plus précisément pour compléter votre rire; et aussi rappeler qu'en cette tragédie dernière et décisive de notre monde, le rire est la seule amorce d'une pensée contre la Pensée : Socrate en sa bourgade pouvait se contenter de sourire... Et vous voyez déjà où je le glisse, mon diable, où je l'ai déjà inséré en votre livre : dans les failles et longs glissements de terrain de sa structure, même superficielle- ment étudiée, dans son unité, cette irrépressible unité entre eux qui fait que vous ne parvenez jamais à les isoler, cette unité plus substantielle, indivisible, invincible - nous le verrons, ce sera même ma critique - que l'État, la Raison, la Révolution, la Métaphysique, malgré vous si prenante qu'elle ressemble à une présence unique, à une présence réelle - n'oubliez pas que c'est pour rire!... Et réciproquement, cette unité massive qui tisse et tasse votre texte pour les décrire, brise votre discours quand vous voulez les contre-attaquer, comme si vous sentiez que tout 33
  32. 32. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER plan serait piège, comme si leur bloc vous imposait pour tactique ce harcèlement de tous côtés, seul vainqueur possible... Oui, sans ce décousu vous entriez dans leur jeu, vous étiez perdu : un flanc-garde de plus, un mutin - au sens adorable -, un contestataire de compagnie. Votre unité à vous ne peut se révéler qu'à la fin, et c'est pourquoi il vous fallait Prospero le magicien. Vous avez dissipé le plus lourd des nuages, peut-être juste avant qu'il ne crève et s'abatte... L'avenir le dira... Mais, au fait, c'était peut- être un immense oouvercle métallique, prêt à jointer la circonférence de l'horizon, dont votre rire magique a fait un nuage, rien qu'un nuage, et pour cela il fallait l'esprit, aux trois sens du terme : exercer son esprit ; avoir de l'esprit; être un esprit, comme il en est justement dans la Tempête... Dès lors vous comprendrez qu'ayant à vous parler, voire à .vous discuter - je le désire, j'en ai besoin -, je ne puisse le faire qu'à la semblance du diable. Je suis balourd mais le diable ne l'est pas. Lui aussi est esprit, air, vent... Certes, si je traitais vos quatre maîtres penseurs de suppôts de Satan, je ne serais plus le rieur, plutôt le risible. Je me garderai donc de les traiter de suppôts-sauf peut-être en ce sens si rare, si raffiné, si transcendantalement épuré que Klossowski et Deleuze interprétant Nietzsche prêtent à ce mot : peut-être ne résisterai-je pas à cette <lignification philosophique... Mais déjà j'élimine les fourches médiéva- les et les pactes romantiques signés de sang. Les Lumières ont épuré les Ténèbres - et c'est peut-être dommage: personne n'est plus le diable, personne n'est plus à lui, nul ne se voue plus à ses pompes. Depuis qu'on l'a jeté aux oubliettes ou au dépotoir de l'inconscient, tout est beau- coup moins simple. Il y gagne. Et quand j'ai écrit de vos 34
  33. 33. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER maîtres : le Malin est malin pour eux, je commençais à entrevoir un rapport fin qui leur maintint une sorte d'innocence, d'ailleurs en parfait accord avec la dogmati- que chrétienne : ils y gagneraient donc aussi !... Ils seraient presque sauvés !... La preuve?... Prenons le cas le plus pendable : Judas... Le Christ, à la Cène, dit : « Un de vous me livrera» - « Qui?», lui demande Jean, appuyé sur son cœur. Et Jésus lui répond : « Celui à qui je vais tendre cette bouchée. » Et il la tend à Judas, ajoutant : « Ce que tu as à faire, fais-le vite. » « Vite» : c'est la hâte de l'anxieux... « Ce que tu as à faire», c'est une destination, sinon une prédestination. Et l'Évangéliste ajoute : « A cet instant, Satan entra en lui. Il sortit. Au-dehors il faisait nuit... » Insondable n'est-ce pas, d'autant plus que la scène est parfaikment réaliste. « Au- dehors il faisait nuit» n'est pas un symbole, c'est un détail criant de vérité, irrécusable. Le repas, en cette saisin de Pâques, avait dû commencer au jour tombant, dans une pièce close, à la lueur de torches ou de chandelles. Et le premier qui ouvre la porte sur le dehors révèle que la nuit est tombée. On n'y pensait pas. Ainsi quand on sort d'une matinée au cinéma... L'entrée de Satan en Judas fut-elle visible àj~? Moi qui ne suis n! saint ruapôtre, tant s én faut,je ljs p_arfois de ces choses sur les visages... Ces véiïis ( qui s'affrontent, comme sur une mer aux ondes interféren- J tes... Tout est possible dans l'instant, et puis un l'em- porte... C'est effrayant... De même une émission de télé, ) ces temps-ci, présentait des êtres, les mêmes, interviewés en Mai 68 et en 1975. N'importe qui, je crois, peut ( p<;rcevoir la Grâce, à l'ouverture de ces visa_ges d'alors et J leur fe~re d'à présent.-Eux sëuls ne le sentent pas-et se jugent, souvent avec une horrible indulgence. Leur boui!- 35
  34. 34. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER lonnement spirituel étant devenu bouillie intellectuelle, ils estiment avoir mûri... Mais je bavarde... Satan pénétrant en Judas ne l'absout-il pas? Dieu n'a-t-il pas concédé au diable une force irrésistible, comme il lui donna jadis licence de tenter Job, retirant un instant son secours à la victime afin qu'elle concoure à son dessein transcendant? Aucune réponse possible. Dans la fameuse danse pente- costale du tympan de Vézelay, plein à craquer de tous les peuples de la terre, un coin de l'arc de cercle des douze apôtres es!,_yjge. Ce n'est pas un défaut de composition du sculpteur. C'est la place de Judas. Il est toujours là, par ce vide.... Un «suppôt de Satan» n'est pas forcémei:lt damné... Et je serais volontiers de ceux qui sauvent le diable même, à la fin des Temps... Continuons cette fantaisie... Ce lien entre Satan et ses suppôts est d'autant plus souple et subtil, donc méthodo- logiquement intéressant, que mystérieux~ Est-il en tous? En chacun? Les recouvre-t-il tous comme d'une seule ombre, d'un simple voile? Se glisse-t-il différent au cœur d'intimités singulières et ineffables? Je suppose qu'il peut les deux à la fois, et aussi bien animer l'esprit tout entier d'un temps, d'une période du monde, tout comme le Diçu d'Israël possède et hante son euple et saisit et habite plus profond sesprophètes... Quel tentateur je suis! Car voilà, n'est-ce pas, avec cette ubiquité dynamique - l'image du serpent n'est pas vaine-, une facilité, mieux, une agilité sans mérite qui me permettra d'é!udi_g__giac!!!!_de ~s maîtres au-delà de s~nsée, ou dans son origine même, sa genèse existentielle : en quoi peut-être il a cédé intime- ment à l'air de son temps, en quoi il a contribué à le faire, en quoi il y fut reçu. C'est riche, le diable, vous dis-je, c'est « euristique », et si l'on songe qu'à la différence de 36
  35. 35. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER l'homme il possède une ressemblance à Dieu pour ams1 dire - oui, pour ainsi dire - parfaite, au point que l'intellect et le dire humain s'y méprennent à tous les coups, on voit déjà comment ces deux derniers siècles... Je vous entends, vous vous récriez! ... Ou plutôt vous vous êtes récrié, je m'en souviens. Car nous eûmes déjà, sur ce pur esprit, un débat qui vaut un récit rapide; nos lecteurs s'en divertiront, nos ennemis en frétilleront de joie ou d'aise, voyant la philo-pub en action. Au moment où parurent les Maîtres penseurs et Socrate, un important journal nous fit demander par nos attachées de presse - eh oui, elles existent, et depuis longtemps, ces demoisel- les, mais on feint de les voir naître de notre lie, comme l'anadyomène de l'écume... et pourtant j'en connais qu'ils Ônt jadiS:-fourbues, nos tartuffes! - , nous fit demander, donc, un débat entre nous. On précisait : vingt-cinq feuillets. « Bon, bon, dis-je, sur quoi? - Sur ce que vous voulez. - Ah? - Oui - fls n'ont donc pas d'idée?- Les idées, me dit-on, c'est vous! Le journal désire surtout vos deux signatures... » Quel cynisme! s'exclament déjà nos bons apôtres du périmètre, s'empressant d'oublier qu'on les ( invite eux-mêmes à deux cent cinquante mornes débats, J forums, symposiums et tables rondes par an, et qu'en plus lils s'y rendent, malgré la vie si brève... Mais là, dans notre cas, je confesse le crime : oui, c'était un organe frivole et de fort tirage!... Certes je répondis : « Qu'ils aillent se faire ~ fiche! Nous n'allons pas nous battre ni nous battre les flancs pour faire de la copie à tout prix, même au prix fort ! » Vertueux, n'est-ce pas? Mais je ne sais pourquoi, sur le l point de sortir, je me retournai pour lancer : « Le diable!»... Cela m'était passé par la tête... Évidemment, on trouva l'idée «formidable»! Et moi, 37
  36. 36. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER oui, moi, misérable, j'avais sauté sur l'occasion de taquiner un thème qui me tracassait entre nous depuis deux ans, aux frais d'autrui, avec au surplus l'effet probable de faire acheter quelques Socrate! Quelle vénalité! Non, pis, étant donné le sujet, quelle simonie! Vendre ce vase sacré, ma tête! Vous, au moins, Glucksmann, vous étiez laïc,« point formé aux saints mystères » !... Toujours cynique, j'arrivai au magnétophone non point couvert de cendres, mais excité, fringant... Et - justice immanente ou revanche de Satan même? - le débat fut raté. Plus exactement, bloqué. Par vous. Et d'une étrange manière : ce n'est pas seulement que vous ayez refusé d'entrer avec moi dans la vie et dans la personne de vos maîtres, voulant vous en tenir à ce qu'ils avaient écrit - et ils n'avaient presque rien écrit sur eux-mêmes... Cela, c'était votre droit. J'y recon- nus même votre pudeur et votre respect des êtres. Aussi bien - parenthèse -nous ne savons rien l'un de l'autre et sommes les deux seuls amis ou camarades de la Cause du peuple à nous dire « vous»... Mais vous m'avez fermé l'intimité des maîtres penseurs, dès mes premières appro- ches, avec une violence brusque, inconnue de moi, qui me laissa pantois, et ensuite perplexe : « Pas question! Pas question!» avez-vous presque crié, si j'ai bonne mémoire. Et comme néanmoins je commençais à décrire la « gran- diose contre-conversion» de l'un d'eux : « Grandiose! Contre-conversion! », m'avez-vous dit, me semble-t-il : « Qu'est-ce que vous allez chercher! Il s'agit d'un petit agitateur semi-intellectuel et minable que les copains exci- taient!» Et vous avez conclu, en substance : « Contre- conversion ! Grandiose! Faudra-t-il dire en contrepartie qu'il couchait avec sa bonne? Sa bonne n'est-elle pas du vécu? Pourquoi les bonnes ne seraient-elles pas existentielles?» Puis, 38
  37. 37. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER voyant que je renonçais à ce malheureux débat, déconfit mais de bonne grâce, vous vous êtes exquisement radouci. Vous m'avez expliqué que votre perspective était à peu près celle des épistémè de Foucault - grilles a priori, communes et obscures, des pensées de toute époque, s'inscrivant en chacun et déterminant ses gestes et ses écrits, sans qu'il faille chercher une personnalité créatrice et responsable -, que vos maîtres concentraient à forte dose et irradiaient au plus loin l'esprit de leur temps, tout au plus, sans plus, que leur drame intime n'avait aucune importance au regard des tragédies mondiales qui furent à la source et à la suite de leurs ouvrages... Je voulus vous répondre : « Lequel de nous deux trop embrasse ? » Mais vous avez crié : « Non, nous n'avons pas le droit! » Enfin, considérant le magnétophone en panne, l'interviewer- arbitre assez interloqué et moi-même, qui malgré mes efforts devais avoir l'air déçu, vous m'avez dit, sans doute en consolation amicale ou charitable : « Pourquoi ne pas m-1E_rire une lettre là-dessus?» La voici, ma foi. J'ai tout fait pour ne pas v~ prendre au mot, pour n'en rien écrire : elle me vient. Sans doute...__ un besoin que je distingue mal encore, que je saurai quand j'aurai fini... Est-ce délicat? Je crains quelquefois que non. Vous me le direz ou me le ferez entendre. Je prends étrangement le risque de vous froisser sans savoir où, sans savoir en quoi, peut-être pour rien : comment vous convaincre de l'importance philosophique du diable, auquel il faut évidemment croire ou-avoir affaire pour en parler, en dehors des propos de table?... Ce débat devait être aussi saugrenu que le sempiternel et creux« dialogue croyants-incroyants » - qu'il prétendait pourtant pimen- 39
  38. 38. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER ter, il me semble-, et peut-être ma lettre n'ira-t-elle pas loin... Si par hasard elle parvenait à son terme, sachez ceci : pas plus que je n'entends ou prétends psychanalyser vos « résistances brusques et violentes »·àmes essais de psychana- lyse existentielle de vos maîtres, pas davantage je ne songe à un discours qui soit le « méta » du vôtre, qui le « dépasse dialectiquement vers sa vérité», qui le« connaisse au-delà de son immédiateté», ou quelque auti:.e faribole hégélianisante. D'un mot clair, j~prétends _pa-L_~avoir-ç_e que vous auriez dit sans le savoir. Bien plutôt je risque la paraphrase parasitaire. Mais ser3-ce du temps perdu, si je transmets simplement votre pensée à quelques lecteurs de plus, amis à moi que vous n'auriez pas atteints, si je répands un peu plus loin votre cri? J'ai des travaux en- cours, mais rien de mieux ITaire, et je ferai vite... Car je serai très simple. Un jour je vous avais proposé, comme correspondant évangélique à votre livre, la fameuse phrase christique : «je te remercie, ôPère, d'avoir caché ces choses aux docteurs et aux sages, et de les avoir révélées aux humbles et aux petits. » - « Ah, ça oui ! », m'avez-vous répondu ardemment. Je ne veux pas interpré- ter ni capter votre « Ah ça oui !», mais c'est un fait que nous écrivons désormais pour les petits et-les ·î:î1iîîlbles , non pour les révéler, mais pour les rencontrer, P91!.r toucher et traduire avec quelques mots de plus qu'euxJes 1 choses qu'il.S sentent, pour nous faire sans ëèSSe-lès ' serviteurs de leur liberté commune à naître, à faire naître, à délivrer : entre nous, quoi d'autre, en ce monde ? Que p~ut de pl!;l~' q!!_~ ~çm_de mieux notre pensée? S'ans oublier ce qu'elle-même peut en apprendre... Oui, c'est sur ces petits que vous comptez, Glucksmann, sous le nom 40
  39. 39. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER de plèbe - non de classe : il y a de la plèbe en chaque être -, pour la résistance urgente aux maîtres penseurs et à leurs Systèmes, pour ces traînées de poudre, au moins pour ces feux de plaine, pour ces signaux qui tiennent lieu d'enseignement... Le diable, je m'en aperçois à présent, serait derrière et dans chacun de vos maîtres ce qu'est le Christ derrière et dans les humbles et les petits, les pauvres en fait et en esprit : nommé ou innommé, visible ou invisible... Une figure?... Oui, tout de même plus qu'un symbole... Pour moi, comme dirait Kant, une figure constitutive... Pour vous, facultativement régulatrice. Je ne vous cache pas que mon diable répond à quelques-unes de mes objections contre votre livre ; il me semble parfaire la continuité d'ombre et d'oppression de ces deux siècles i"l~ ~ mieux que ne le font -;pparemmentvotreEtatet votre Raison... Comment pourrait-elle être un tel malen- tendu, cette Raison dont l'apparente destination est d'en- tendre? Ne faut-il pas au moins aller à son origine, qui pourrait être un Mystère ?... Et peut-être le Christ serait~il, en chacun et dans le secret, un principe de résistance plus actif et plus fiable que cette Liberté et cette Humanité qui, rien que de se penser, se sont piégée;eTieS-~êmes ~et qui nous offrent, si nous les revendiqÜons -encore contre-leurs soi-disant déviances, la certitude monotone et circulaire d'aller chercher le remède dans la racine du mal, de nous ressourcer aupur poison. Est:iî d'3.i1Ïeurs7iumain, hum~i- -- - - - nement possible que la liberté se piège - comme elle a fait? N'y a-t-il pas quelque chose au-delà, ou derrière, ou au cœur obscur d'elle-même, qui aurait machiné le piège comme si se savoir ou se décider libre était déjà ne plus l'être ? Quel était donc l~ vi~e imperceptible du concept 41
  40. 40. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER <l'Homme? Ne faut-il pas enfin, pour maintenir ses droits - oui, les Droits de l'Homme - contre ce qui les ronge et les détruit du dedans, et qu'aucun autre concept humain ne décèle, les re-divini~er en e~prit, en vé_ri~é, en singula- rité, en substance? Je ne sais. Ou plutôt je le sais par ma foi : vous savez que chez moi tout en vient et vous me direz que tout y va. Mais quoi, si vous acceptez quelques-unes de mes réserves et que votre être se refuse aux réponses que je vous offre, eh bien, vous en trouverez d'autres... Il se pourrait aussi que nous communiquions déjà par- delà les mots, et même celui de foi. Pourtant j'ai bien envie d'appeler ainsi ce qui nous lie, encore que je l'ignore. Et nul, pas même vous, ne peut m'en ôter le droit, puisque ce n'est pas vous que je baptise, mais... autre chose... Au fait, la bonne foi ne serait-elle pas la foi, elle qui ne peut dire ce qui la sépare de la mauvaise, mais, comme on dit avec une banale justesse, se respire ?... Vous êtes beaucoup plus et moins que mon ami : mon absence de tout sentiment me le dit... Mais arrêtons, cet écrit étant destiné à dissiper le secret du diable, non le nôtre...
  41. 41. Interlude Je vais vous dévoiler mon plan, pour désamorcer ma ruse. Je commencerai par un compte rendu de votre livre, pour ceux qui ne l'ont pas lu. J'emprunterai les articula- tions de ce texte à un article qui m'a été commandé par un grand journal - encore un! - et m'a donc astreint à la plus pure simplicité - sans trop de perte de substance, j'espère. Comme telle est désormais ma règle, autant commencer par un écrit où elle fut respectée. Et puis j'examinerai chacun de ~ quatre maî~~s penseurs, en discutant à peine et sans prétendre refaire votre étude sur leur maîtrise et leur principat de ce monde. Je me demanderai toutefois si une anal se de leurs rapports avec Dieu - ou diable - dans leur pensée et leur être:--ïiè nous donnerait pas une vue encore plus convain- cante et claire de leur chaîne, à tous sens du terme : de la chaîne qu'ils forment, de celle qu'ils nous forgent, de celle qu'ils subissent peut-être... J'en donnerai une brève esquisse, timide, tout au plus une invite à un nouveau dialogue. Étant bien entendu que l'effigie ou l'image la plus fréquente et la plus astucieuse du diable est celle del'Ami, du Consolateur, du Libérateur des hommes - ici de 43
  42. 42. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER l'Humanité -, qu'il offre aux fils d'Adam, non l'exil et la chute, mais, dans l~t la chute, et précisément par vos------. maîtres, un Paradis terrestre plus complet que celui d'avant, plus a8Sure que celui de l'au-delà, un Paradis prochain sur le sol des vivants, un Paradis où toutes les béatitudes traditionnelles seront exaltées et redoublées à l'infini par celle, indivisible, de le créer en le connaissant. Et si vous m'objectez qu'il n'a pas de figure, surtout chez des penseurs de cette qualité, je vous l'accorde : sa figure, c'est l'idée; sa voix, c'est l'universel; son timbre, c'est le concret; sa musique, c'est le sublime.
  43. 43. Le glas et le tocsin Faut-il encore expliquer le dernier livre d'André Glucksmann, ces Maîtres penseurs qui sont entrés comme un nom commun dans notre langue, au point que j'ose plaindre dès cette année, dès cette rentrée scolaire, les professeurs péremptoires ? Peut-on déjà expliquer l'immense succès de cette œuvre, et comment elle a su atteindre tant de gens - les gens -, en quoi elle les touche, les rend à eux-mêmes ou les change, alors que sa substance semble pure pensée ? Pourquoi les philosophes de profession ou carrière écument-ils de le voir briserÏes cercle~ où se réduisa.fr leur audience et se consolidait sans cesse leur pouvoir? Pourquoi la rue a-t-elle immédiatement compris ce qu'on lui donnait et soudain mal compris qu'on ait si longtemps refusé de la faire juge ? Bref, pourquoi cet éclair, qui a mis l'électricité en panne, et voici que c'est cet éclair qu'on redemande, non la réparation de Pélectricité... Avec lui, au moins, on sait qu'on est dans la nuit. Un instant, on a vu vrai. Ça ne s'oublie pas... - - - - Je crois bien que je puis expliquer tout cela, non pas par une psycho-sociologie de plus, qui se brancherait sur le circuit en dérangement, mais en vous décrivant mon image 45
  44. 44. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER persistante sous ma paupière. Elle n'a rien de vague. Il s'agit bien de deux siècles de métaphysique et de politique d'Occident, mais tels qu'André Glucksmann les com- prend, ou mieux, à tous sens du mot, les saisit : car les Maîtres penseurs sont aussi un flagrant délit. D'où le brusque soulagement des victimes, que nous sommes... * L'étonnement prermer de Glucksmann est le nôtre à tous. Pourquoi ces temps d'horreur, de guerres, de scientifiques massacres, de camps de concentration, de processus et de procédés d'extermination, sans oublier les aliénations invisibles et leur insupportable angoisse, alors que nous sommes régis depuis deux cents ans par des idéologies de liberté, d'humanité rendue à soi-même, par des systèmes d'émancipation universelle?... Le trait de génie de Glucksmann est de récuser cet alors que qui nous vient spontanément et de le remplacer par un parce que, qui soudain tout éclaire... Mais quoi ? La liberté serait-elle une malédiction, un cauchemar, un traquenard? Non, pas elle, mais ses idéologies et systèmes, comme si faire l'homme pour le rendre à lui-même le mutilait, comme s'il était inhumain de toucher à l'homme, de le traiter selon l'idée qu'on a de lui, quand bien même on la lui ferait partager, quand bien même elle serait juste ! Comme s'il n'y avait pas en ce monde d'idée de l'homme! Mais les maîtres penseurs étaient de bons apôtres du monde. * 46
  45. 45. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER Tout commence un peu plus haut... Il y a presque deux cents ans, vers 1780, un grand philosophe, Kant, publiait un ouvrage au retentissement immense et fâcheux pour toute ambition philosophique, la Critique de la Raison pure. Il déniait à notre raison humaine le droit et la possibilité de connaître, par elle-même, !'Absolu - l'Être, la Chose en soi, Dieu, l'Âme -, réservant ce domaine aux humbles approches de la Foi... Ce n'est paSqil'on eût échoué jusque-là à le savoir, !'Absolu, c'est qu'on ne peut le savoir. Ce n'est pas seulement que Kant trouvât la métaphysique, en son temps, contradictoire et confuse; c'est qu'il démontrait impossible toute métaphysique, même future. Ce prétendu savoir était une « illusion naturelle » de la raison humaine qui, à l'aise dans l'expérience, par la science, en attribuait le mérite et la vertu à ses raisonnements purs et par eux prétendait aller plus loin ou plus haut que l'expérience, se perdant dans le vide... C'était irréfutable. Cela fut accepté. Kant,« après lequel on ne pouvait plus penser comme avant», était pris pour arbitre dans les grands débats de son temps. Mais qu'allaient devenir les penseurs patentés dans cette secousse décisive ? Qu'allait devenir la philosophie elle- même?... Chômage? Difficile de s'y résoudre. Kant lui- même trouva bientôt à la Raison une autre affectation que la science de l'Être. Il fonda la morale humaine sur ses lois, universelles et formelles. Il assura l'homme, être raisonna- ble, « fin en soi » ; il exigea Dieu, ce Dieu qu'il avait démo!!tré indémontrâble, -pour répondre à la demande rationnelle de sa morale, etii.!!!! par rationaliser la religion même... Tout ref2_mmençait-il?... Non, pas tout à fait, 47
  46. 46. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER pas encore. La métaphysique spéculative était bien morte... Il ne restait en droit que science et foi, deux humilités... Bien sûr, l'orgueil humain abattu sous ce coup aurait trouvé un jour quelque grand motif pour à nouveau franchir la barrière, pour contourner la grande interdiction kantienne; il aurait spontanément sécrété quelque sophisme au vice indécelable, ou difficilement perceptible. Quel désir ne se fait valoir, surtout en ce haut lieu humain qu'est le savoir?... Mais il n'en fut pas besoin. L'esprit n'eut pas à s'ingénier. En effet la réponse, ou plutôt la grande riposte à Kant et à sa Critique fut donnée par un fait,à vra(dire coloSsàl : la Révolution /rançai~~-- - Aujourcî'ïiui nous pouvons viS-à_:;is d'elle prendre du recul, la situer comme un événement historique entre autres, si grand soit-il - encore qu'elle nous hante toujours, que nous la rêvions, l'imitions ou la jouions, presque malgré nous : elle est toujours comme le fond originel et la matrice de nos pensles politiques. Mais sur 11 ~ l'heure;f:>our-ses ~ictfm-;s,C'était infiniment plus que la fin d'un pouvoir et d'un régime : c'était la fin de Dieu et du monde réums, c'était l'être englouti dans le néant, tout à z zér~. Et p~ur"Ses part"ï'sans,- c'était ceîaaussi,- pluS-{ill recommencement de iOûià partir de ce zéro - voir même le calendrier ! -, un renouvellement sur de nouvelles bases, une re-création de l'homme par de nouvelles forges, toutes humainés. Lesquelles? Celles-là mêmes qu'on avait vues, dans les esprits, préparer cet ébranlement : les Lumières, la Raison, principe de l'homme enfin à lui restitué, la Raison toute-puissante : un jour elle fut même Déesse... Et les jeunes_!t am!>itieux apprentis ~nseurs de l'Alle- 48
  47. 47. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER magne, ne pouvant reproduire cet événement exaltant chezeux, vu l'état de leur pays, en tirèrent du moins d'immenses leçons. D'abord la Métap_hysi_ql!e, décrétée ~ f,~is~:t ~:po~~:~~s~t~~A~~ol~u;,i!~:~arreud~n:a:~ iéyéne.!!lent, « les cie~descendirent sur terre»,~~ H~g~l. Il n'était donc que de lire la Révolution française en son dessin et de la prolonger en pointillé pour tout savoir et tout pouvoir sur l'Humanité, pour ne pas dire sur Tout. Mais c'est un peu plus tard qu'ils viendront à ~out, le temps de réaliser leur bonheur ontologique inespéré, d'abord incroyable... Oui, la Métaphysique rationnelle était possible, était vraie, mais dans sa dernièr~ décisive métamorphose : lisible dans l'Histoir~, ou fondée sur l'H~e, ou fondant !'Histoire... L'un, l'autre, le troisième?... On verrait... La pensée de l'Absolu avait tout à coup trouvé son objet dans - .. ------l'expérience même et donc devenait Science en toute rigueur kantienne. La pensée pure était le savoir de ce temps, et réciproquement. Il faut imaginer l'état extraor- dinaire de ces étudiants allemands :' la Révolution fran-~ - - - -- - çaise s'est faite par la Raison : donc, nous, la Raison, nous f e;fe~~~s la suite et lafin !~t si e}le s~al_fag~ou si elle a avorté, notre Raison, forcément plus mûre que celle des Encycloi)édistes et de l'Au/Tilarung,·-la C.Qll!Piétera, la consolidera, - l'ichèvera. -Où?Partout désormais au monde ! Et par l'Allemagne, toujours tant divisée qu'elle va s'unir d'un seul c0upet, « peuple originel»,_ devenir « peuple fondamental», réurur Ïa planète-! Qu~l bo"iiheur f même qu'elle-~t été- Împ~rf~!t:~ cette Révolution des ) Français, comme}fuutseulement nous annoncer et nous éveiller, no~, telle notre aurore, alors que nous sommes, ------ 49
  48. 48. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER ou serons, ou ferons le jour. Écoutons Glucksmann : « ~ Révolution française peut décevoir; mais cette position de Tëtraite-spirituelle devant l'événement n'est pas en repli, ciù COnt~ire. Présentant --la - Rivolution c omme---.mpaTJaite, malade, les maîtres penseurs conquièrent une position domi- nante qu'ils gardent encore. Plus haut ils élèvent l'exemplarité de la Révolution, plus forts sont leurs leçons et remèdes. Qu'ils appellent à une seconde Révolution, ou à une stabilisation qui en évite les errances, ou qu'ils alimentent la contre-Révolution, n'est pas décisif : si la Révolution en est le lever, le soleil sera cette science qui discipline Tes- Révolutions, -~_pr~gra!!'~e commun de ces maîtres... »--------~ Même s'ils n'étaient pas follement ambitieux, ces pen- seurs, ils devaient le devenir : non seulement ils pouvaient enfin recom~en~_er _à pens~r, mais par cette pensée, par cette nouvelle Raison Pure qui, c'était évident, c'était un fait, prenait !'Histoire, prenait sur !'Histoire, ils pouvaient désormais posséder par l'esprit, non plus seulement la Nature et la Surnature - le cogito est déjà pratique, dit Fichte, et Hegel ne veut plus « connaître » l'Absolu, mais, par la connaissance, dit-il, « s'en emparer» : il ne contem- ple pas, il affronte, vainc, mange-et digère -, mais la société, la totalité des Hommes, et ce sans les attouche- ments vulgaires et harassants de ceux qui la gouvernent, ou croient la gouverner ! Peu importe que la Politique devienne un chapitre de la Métaphysique ou l'inverse; leur politique était d'autant plus souveraine qu'elle était pure. Ils étaien~Jes maîye~s comme Napoléon l'empereur des rois. Et je ne dis pas là leurs raisonnements / inconscients. Tout cela, ils le surent. « Concevoir», dit alors Hegel, « c'est dominer. » Quelle tentation pour eux! Recréer l'homme et dominer 50
  49. 49. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER le monde à leur compte! Comment auraient-ils pu s'en prémunir? Qui aurait pu? Ils ne s'en privèrent pas ! On peut décidément mal se représenter ce qu'ils se crurent, et nous firent. J'ai dit que la philosophie alors, avec eux, renaquit... Mais non, pas- même,- ouplutôt mieux que cela : elle se baptisa aussitôt « la Science», « le Savoir Absolu », ou « total », « la Doctrine de la Science », « la Science des Sciences » ! Et cela fut admis! Et cela fonction- nait! Kierkegaard, cinquante ans après, Kierkegaard le contestataire, dans le Concept d'ironie, écrit indifférem- ment, sans ironie, « Hegel» ou « la Science de notre siècle»! Quant à la pauvre science, la vraie, celle des mathématiques et de la nature, celle de Galilée, de Newton, de Kepler, croyez-vous qu'elle eut droit de faire bande à part? Non, elle était comprise, incluse, colonisée, annexée, au mieux sous-prolétariat : éclairée, assurée, guidée, rectifiée! On a vu cela! Ainsi la théorie hégélienne des couleurs réfutant Newton et son prisme pour les besoins de la Dialectique ! La découverte de la polarisation de la lumière traitée par le même Hegel de « charabia métaphysique » ! Et plus tard Nietzsche enseignant de tout son haut les lois de l'histoire naturelle à Darwin !... Il ne restait plus rien à éliminer, ingurgiter, résorber en néant ou en savoir, que laFoi. Ce fut vite fait. La croyance des croyants et le savoir des savants deviennent désormais les degrés inférieurs de l'omniscience des maîtres pen- s~s... C'est fou? Peut-être. Mals cette f~lie-là nous a faits. Fichte, Hegel, Marx et Nietzsche ont donné le monde où nous sommes et où nous allons. Nous vivons, ou mourons de leur domination. Et ils le savaiënt ! Nietzsche écrit à la fois :-;Nous sommes à l'époque des atomes et du chaos atomique», et : « Nous entrons dans l'ère de la guerre 51
  50. 50. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER classique ~>!C'est donc nous, le classicisme ! ~nt ~~rimitifs du début_d~!a_!i~ de~~s, prophètes de la fin de leur fin : seule modestie! C'est d'assez loin q!!'ils - - _____. ont ~erçu la Terre Promise, à nous par eux promise, et ils nous y--ontpropulsés-:-De même le Goulag, dur ou doux, généralisé ou restreint, au propre ou au figuré, s'annonce en 1844, ou même en 1774, dans leur tête - m~me si cette tête, à tiq-e P!"Ovisoire, en 1794, tombe dans -le panier... NapoÎéon ne mettra pas bon ordre à cela, mais-bien plutôt mettra tout cela en ordre, en son ordre. Son esprit, ou plutôt !'Esprit en lui, passera aux philosophes... Le mal, certes, vient de plus loin... Socrate et Panurge étaient déjà des figures contestataires : Panurge, de l'una- nimité humaniste et suspecte de Thélème; Socrate, du logos des sophistes qui avaient pouvoir sur la cité grecque : et il n'aboutit pas, car non seulement on le tue, mais déjà, pour Platon, son bien-aimé disciple, l'opposant politique est un étrange animal, voué, pour sa guérison, aux terribles « maisons de résipiscence » : si la cure ne le sauve pas, on le tue... Mais, cela dit, les pouvoirs des anciens temps étaient plus lâches. Il y avait des franchises, des traditions, des coutumes populaires frondeuses et indéra- cinables, voire des « privilèges » au premier et beau sens du terme. De plus, Glucksmann fait judicieusement observer que les Encyclopédistes étaient moins persécutés que r~rchés_par ïès pr~es - il fallait seulement trouvër lequel en Europe - et prêtaient volontiers leurs lumières aux despotes éclairés. Ils se trouvèrent fort dépourvus, dit- . ·- -il, en 89-93, quand la bise fut venue. Et j'ajoute que le seul qui ait vécu assez vieux pour voir la Révolution fut guillotiné... Mais les jeunes penseurs étudiants allemands avaient tout vu s'écrouler-ên-France, ne restant plusque la 52
  51. 51. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER Raison et l'homme libre universel qu'elle avait fait. Le Rhin les conserva quelque temps à l'abri, pour y méditer. Comment n'y pas voir naître l'occasion et la vocation de fabriquer l'homme selon la rationalité libérante ? Pourquoi devenir des pasteurs, comme ils y étaient familialement destinés? Les attendaie!_lLJ,i~ troupeaux plus vastes...____.. - - ---- - - - - . * Mais une question va se poser, d'importance. Chacun de ces chers maîtres, on le devine déjà, est, à ses propres -----------yeux, le seul, le premier, le dernier, bref tout. A tout le moins il change tout et détruit tout. Il doit donc détruire son camarade ou prédécesseur. Les maîtres penseurs doivent s'étriper les uns les autres, et en fait s'étripent, au nom de leurs pensées propres. Mais alors pourquoi leur prêter, avec le siècle et entre eux, une totalité de pensée commune? Ne l'auraient-ils pas vu, ce mouvement pro- fond vers la possession du monde, oùilsétaient tous P.!~ ) avant que de tout prendre ? L~nseurs ne connaissent- il-;- pas lèllr pensée ?-Vôilà le hic. éar ënfiniÎs nesont pas sots. Ils sont comiques, on verra, mais autrement que par leur sottise. Pourquoi donc ne se sentent-ils pas partie liée? Citons, pour mieux cerner la difficulté, trois passages de Glucksmann. Le premier nous décrit leur succession : « A partir de 1800, les maîtres penseurs se passent le flambeau : pour Fichte, le _dernier phi!osophe est Kant, après lui, avec moi~menëe la Science. PÔur iïêgetHchte reste philoso- phe, le dernier. Pour Marx, le dernier c,est Hegel. Mais à la Toussaint des philosophes, c,~st touj0u;:;Noël qu,on chante. » Et Nietzsche, ajouterai-je, dans une récapitulation sublime, pour une fois sacrificielle : « Et si vous avez 53
  52. 52. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER manqué ce grand coup, vous êtes-vous manqués vous-mêmes pour autant? Et si vous vous êtes manqués, l'homme est-il manqué pour autant? Et si l'homme s'est manqué, qu'importe? En avant! Ce qui se heurte en vous, n'est-ce pas l'avenir de l'homme?» On voit l'effroyable et frénétique marche au gouffre. Mais à la faveur de cette Toussaint des philosophes, précisons mieux avec Glucksmann~leur ensemblê, leur chœur, ou leur tutti d'orchestre : « Un savoir antérieur aux sciences qu'il pousse devant lui, une philosophie qui se refuse à se laisser désigner comme telleentre d'autres, elle qui ne r~ble__~ p_~i.~~s'!phie connue, une métap_hysj~ q~i proclame la fin de la métaphysique, une théologie de la mort de Dieu, une-ontologie-qui n'admet point qu'un être soit autre qu'elle puisqu'elle se veut la logique qui fait du monde notre monde.» ~ Et, encore plus net : </ Tous~nt estimé avec Fichte : "_§j le mot de philosophie doit signifier quelque chose de précis, il ne peut désigner que la science '', entendez-iéîiTscience.Tous o;it explîijué dans lêuTSlivTès pourquoi ils les écrivaient si bien et, se situant historiquement, analysé pourquoi ils étaient mondia- lement un destin. » On y voit un peu plus clair, mais, à plus mûr examen, le premier passage cité et les deux autres apparaissent contradictoires. Nietzsche seul fait un lien entre lui-même et les autres, non parce qu'il est généreux, mais justement parce qu'il est le dernier de tous, indivisiblement !'Unique et !'Ultime, et se transcende lui-même dans l~ funrr;;ers une humanité supérièüre où if~;ut que son éternel retourÏe relancera, côffime l'as dans un coup de dé infini... Mais les a11tres ? Commen! chacun est_-il possi!Jle, imaginablç__en s~ solitude narcissique et tota!isante? Comment peut-il se 54
  53. 53. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER sentir seul penseur et mépriser le vieux camarade à ce point, s'il connaît !'Histoire et se connaît dans !'Histoire ? Chacun ne va pas redécouvrir une nouvelle Raison Humaine tous les dix ans, que diable ! Il n'y a pas,à chaque coup,de Révolution française pour changer tout et le reste! Ces totalités philosophiques singulières et absolues qui chaque fois recommencent défient l'entendement même! Qu'est-ce qu'ils ont bien pu invoquer ou inventer, chacun, pour tuer au départ les autres et tout le passé humain de l'homme? On veut bien qu'ils soient fous, mais d'où vient leur génie ? Pourquoi est-ce que nous les croyons, ou l'un -- ------ --- - . ou l'autre ou parfois même tous ensemble, en ce magma contemporain de notre-pensée quia lw-même quelque chose d'impensable ? Serions-nous fous aussi, sans le génie pour excuse ? Non... Ou pas tout à fait encore... C'est ici que Glucksmann est le plus ingénieux et profond. Bien sûr, il faut à chacun d'eux se faire sa lace, c'est-à-dire toute la place, par la Raison, donc abolir l'autre qui était déjà la Raison. Mais aucun Kant ne se délectera des antinomies entre eux, car il n'y en a pas ! En effet, à mesure que !'Histoire avance et que la société évolue, la place augmente, le champ s'élargit! Des espaces vierges se révèlent ou se créent, des populations, des classes, des régions de géographie cosmique, des encore impensés porteurs en germe de pensées absolues neuves - enten- f dez, dit chacun, la mienne... Fichte, inspiré de 93 et le justifiant, instaurait un État formé de fonctionnaires... ) Autrement dit, s'indigne Hegel, de policiers ! Et lui, Hegel, y inclut la pacifique « société civile » - en gros, bourgeoise - laquelle, « ayant appris à obéir comme Athènes sous Pisistrate, n'a plus désormais besoin de maître », SS
  54. 54. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER et se réalise substantiellement en ce même État, selon Liberté et Raison, « ainsi accomplissant l'homme», de sorte que le résidu social mécontent est « inhumain » ; alors revient, mais cette fois sur un champ plus vaste, la police, qui réprime l'inconcevable! De plus, maître ou maîtrise dans les têtes ayant justifié en raison, en raison dialectique, le passé, désormais passé-dépassé, désormais assigné au rôle préparatoire de cette parousie étatique, finies les nostalgies ! Plus de chants populaires, de joie ni de révolte. Plus de petits bonheurs frondeurs. A toute misère un seul et total remède... Mais Hegel avait justement laissé hors État-Raison-Liberté cette masse marginale, « le peuple », défini par « le fait essentiel qu'il ne sait pas ce qu'il veut». Vestige du passé? Va-t-il se résorber?... C'est curieux, il grandit... Oui, dit Marx en bondissant, l'avenir! Le seul avenir, c'est lui! L'homme de Hegel établi en État-Raison- Liberté était aliéné, dénaturé par son établissement même, hors de soi par ce qu'il avait à soi! Tout va se renverser pour se rétablir à jamais ! Et le prolétariat, à peine surgi, encore promesse, y passe... On sait, par contraste avec le lumpen qui commence à poindre, comme il est déjà « policé », lui... Et aujourd'hui, ajouterai-je, voici des pensées tiers-mondistes d'universelle misère, mais la lassi- tude nous gagne ; ou bien la force des forts est mondiale- ment trop forte ; et le jeune Glucksmann de 1966, encore marxiste, dans le Discours de la guerre, hésite à sceller le Destin de la planète par les masses asiatiques ou le cataclysme atomique... A moins que ce ne soit le Destin qui hésite... La perspective de la Mort Universelle nous a peut-être privés, par effroi, d'un cinquième maître pen- seur du monde, avant que la vision _de~es vastitudês 56
  55. 55. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER concentrationnaires ne lui fasse éclater le cœur, ainsi lui--- -- - ·-- -~ ~ ~--- - rouvrant l'esprit... '"Tciià donc fe délicieux et tragi-comique mécanisme de substitution de l'un à l'autre, chaque fois de totalité à totalité. Lisons, pour notre régal sinistre : « Hegel avait logé dans les marges de son État rationnel une " Jèbe " qu'il distingu_g~ign~usemenJ__du_peuple p!Jr sa misère et l'esprit de révolte ~pouvait Canïm!r. De là part la critique de Mar.x, elle se réclame de" la formation d'une classe avec des chaînes radicales, d'une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas une classe de la société bourgeoise, d'une classe qui soit la dissolution de toutes les classes, qui en un mot soit la perte totale de l'homme, et ainsi ne puisse se conquérir soi-même que grâce à la totale conquête de l'homme ". Les maîtres penseurs se dépassent ainsi les uns les autres... dans la plèbe. » Et, plus métaphysique et encore plus beau : « Les maîtres penseurs successifs tirent au jour u~esJe ", ils se l'envoient à la face comme l'oubli qui annule les plus belles constructions spéculatives, mais c'est toujours un !E_te à conquérir, un ne- ense-pas qui n'est qu'un pas encore pensé, un pas encore dominé. Tu à-;vu la lutte contre la chose maiStu as oublié autrui; tu réfléchis soigneusement le rapport à l'autre comme rapport de domination, mais tu manques le mouvement des masses à les supposer passives; tu as pensé:._ la révolution mais as luhaos du devenir <!l!ql!_e]J_liën'éèha p~ paS:.Tes problèmes changent de termes, la solution demeure unique : maîtriser, maîtriser, c'est la loi et le prophète ! » Mais il y a mieux : ce reste à conquérir qui va tout ----changer, comment avec lui tout changer dans la pensée ? --- - -·- -- --Comment faire passer ce changement social ou mondialo-- - - -... --- - --· -··--- cosmique .~Il_ métap~y~ig!!_e? C'est finalement assez sim- ple. La vieille métaphysique était divisée en deux : la 57
  56. 56. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER métaphysique générale (étude de l'Être en tant qu'Être) et la métaphysique spéciale (étude des trois régions de l'Être : l'homme, le monde et Dieu). Il s'agira pour chacun, ne serait-ce que pour se distinguer de l'autre, de choisir un des trois objets de la métaphysique spéciale, de le coller par en dessous à sa découverte historico-sociale et par en dessus à l'Être en tant qu'Être, absorbant ce dernier en exclusivité. Marx marxisera l'Homme, Hegel étatisera Dieu ou divinisera l'État. Nietzsche survolera et survoltera les Forces du Monde. Alors là, ils pourront se battre furieusement ; apparemment, plus rien de commun entre eux. « Ce collage s'intitule " fin de la métaphysique " et ne va pas sans combats de géants, ~g_c~n disputant à l'autre le droit de résumer la sagesse du monde en tel chapitre de la métaphysique spéciale plutôt qu'en tel autre : Hegel est trop théologique pour les maîtres voisins, Marx trop_ humaniste ou Nietzsche trop naturaliste... Quel sera le dernier mot? Ils en disputent. Mais aucun ne doute qu'il existe, ce dernier mot. » Ni qu'il l'aura... J'ajouterai, pour expliquer en cette guerre les périodes de semi-calme, d'embuscades et de savantes manœuvres tournantes, que depuis- que que temps sévit la dialectique. Déjà ébauchée par Fichte - dont l'opposition « moi - non-moi » constituait le monde à partir de moi sans la « chose en soi» de Kant, sans son constat brutal, vulgaire et subalterne de l'expérience-, elle permet à Hegel d'intégrer moi et non-moi dans l'Absolu qui se produit et se pense, à Marx d'abolir l~solu -par coup d'Etat du Négatiflégitimé après coup par plébiscite idéologico-historique, à Nietzsche de reprendre à zéro la Critique, jugeant par les narines et châtiant au marteau, révélant aux populations abasourdies de tant de subtilité divinatrice que le père Kant était 58
  57. 57. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER complexe parce qu'il était complexé ! Bref ch_acl!n dit la J vérité de l'autre en l'accom lissant, le renie en le saluant, --- ---- ·------- - -- -- -· -l'annule en le réalisant, bref le met à sa place en lui ( ~n·oign~nt gj'il p_:e; bouge, trop heÜreux d'être ainsi reconnu pour le Pénultième qui a préparé !'Ultime : 1 Moi... Telle est la diplomatie des trêves ou du train-train de ce cosmique conflit. Même là, la mainmise n'y va pas de -- --main morte... * État, Raison... Raison d'État est un pléonasme qui d'ailleurs peut se lire à l'envers : état de raison... La liberté, qui a fait son chemin en zigzag de 89 à 93, ne le fera pas deux fois, puisque maintenant on sait : 93 tout de suite et à jamais! Un seul zigzag : l'éclair, la foudre!... Les jacobiq~ mirent quatre ans à naître et à s'assurer, chacun, chaq~ dan, q11'jl incarnàfr la Volonté Générâle : d'où des tuêries relativement modestes et qui pourtant parurent alors répugnantes, la raison encyclopédiste étant balbutiante et trop peu systématique. Maintenan~s ~ons d~s solu!_ions finales plus vastes. Maintenant, le monde, ça marche ! On n'improvise plus la Révolution, on la répète, on la joue, on passe en générale, on bat la générale. On connaît le prix, on le paye. Comptant. Ou, pour être plus sûr, d'avance. Il a fallu le Goulag et ses incomptables cadavres pour que les morts comnÏellëëni à entrer e; ligne de compte. Mais qtioi; c'est qüânutafil! L'Ètre est qualité! Ceia passera, cela passe. On dit déjà que Glucksmann exagère les charniers, ou s'en repaît; au mieux, qu'il a la digestion délicate. Qui lui rél?ond, dans la gauche humaniste organisée, à ce maladif, que « la - . - - -- ----- 59
  58. 58. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER caravane passe » ? Attali, ce joli petit oiseau de nuit qui apparemment n'a rien d'Attila... * Mais Nietzsche? N'a-t-il pas souvent contesté, lui, et la Raison et l'État? En quoi ce solitaire ferait-il bande avec les autres, sinon par l'orgueil fou, qu'il avoue? Mais justement il avoue tout, même pour les autres. Il vend la ----mèche; il annonce « la guerre pour l'empire du monde au no;;;-qes_grandes doctrines philosophiques»--: Art, philoso- phie, religion:-sdéllée, sont~ formata~s de domination ». ~ Est-il à la fin des temps, lui aussi? Non, mieux que cela! « L'humanité n'a pas encore de fin, mais ne serait-ce pas qu'il n'y a pas encore d'humanité?» S_q_n peuple à l~i ~s!_à naître. Car les masses humaines des maîtres- qui le précèdent seront balayées, toutes, par le chaos cosmique qu'elles auront peut-être imbécilement provoqué. Toutes les révo- lutions so.m_~les et m~prisabl~s. Une seule, conforme au vrai sens du mot de « révolution » - qu'on voit en astronomie - , comptera : le grand tour de la Roue qui centrifugera les négateurs médiocres et donnera à naître aux demi-dieux, aux surhommes. Avec un peu de chance lui, l'insufflateur, sera là, pour contempler, chanter, danser son ouvrage. Il est bien au-delà de tous les autres, --- -« au-delà de tout », dit Glucksmann, plus maître que les maî~s_eLJl!.aître des nouveaux maîtres à ~t!.ê.I~t « avoir encore de nouveau toutes choses, telles qu'elles furent et telle; q"U'êlles sont pour l'étërniti ;>.-Avenir, devenir, éternité se confondent en un monde inévaluable et transvalué. « Imprimer au devenir le caractère de l'Être, voilà la suprême volonté de puissance. »Ainsi, au terme, il redevient presque classique, un héritier de Descartes paroxystique... 60
  59. 59. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER Nec plus ultra, en effet. Il conclut. Il boucle. Tout aussi vrai que l'Éternel Retour bloque et referme à nouveau le Temps ui avait brisé ses vieux et paisibles cercles avec.....___, - - - -- l'ère chrétienne - saint Augustin : « Circuiti sunt explosi » - -:-mais dans une nouvelle circonférence ou spirale de création perpétuelle, indéfinie ou infinie. Est-ce cela l'éternité, son éternité? Il ne l'a pas dit. Il s'est brûlé, tordu, détruit de la pressentir... Peut-être que sa folie conclut pour Nietzsche... Peut-être est-il allé seul au bout et même au-delà de !'humainement et du surhumainement possible... Peut-être que sa folie conclut pour tous. En tout cas l'horreur. Je n'ai pas cité ici les textes horribles de Nietzsche, qui a payé. Le ferai-je? Une sorte d'actuelle terreur universitaire interdit de parlerde Nietzsëhe à qui -- - - -- - -- - - - oserait susurrer, même à son ombre, que Hitler aurait tant soit peu compris le surhomme. Ce n'est pas cette terreur qui me fait taire. C'est la pitié. Il n'aimerait guère. Tant pis. * Mot d'ordre? Résister, dit Glucksmann. A tout prix. Et surtout sans attendre et sans délibérer, sans étudier les mûrissements de !'Histoire, sans se demander à quelle page du livre on résiste. En cette Apocalypse où !'Esprit fait la Bête, prendre !'Esprit de vitesse.Au nom de quoi? Cœur ? Sentiment ? On verra, on verra après - à supposer même qu'il faille voir et nommer : ne recomme_nçons pas les systèmes! Après tout, c'est le cœur débordant de Jean- Jacques qui a rythmé Robespierre le monotone... ~q~ tout le monde s'y~e ! Le paumé, le camé américain qui est allé en manif faire sa petite B.A. contre le Pentagone au 61
  60. 60. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER Vietnam est de ceux qui ont gagné. Qui l'eût cru? Quel ordinateur l'aurait programmé? La résistance doit se P_!2P~ge!_Par traînée de poudre pour distancer l'idée générale. C~es clochers, course entre le tocsin et le glas... Glucksmann, c'est le tocsin. Ce livre à la documentation si riche, à la pensée si profonde~ cri haletant, répété, strident de sarcasme. Il rit parceque le rire est une arme. Il rit pour ne pas pleurer : trop de pleurs, à l'échelle de la planète... C'est débridé par pudeur, c'est rigolo par ngueur... Le style est celui d'un oiseau de proie dont les rapts délivrent. :rr__est be..fil!__qu'un seul livre, à deux siècles de maîtrise totalitaire - et luciférienne, peut-être - ~ donné le coup d'arrêt. ffiueksmann aura peut-être subverti la Révolution elle- même, libéré la Liberté.
  61. 61. Interlude Mon cher Glucksmann, je vous ai déjà trahi, vous voyez. Dans un compte rendu qui se voulait fidèle et qui est devenu très libre, jusque dans mes apports de textes, je suis parti et j'ai tout fait partir de Kant, dont vous ne parlez pas. On dira que c'est ma manie, mais vous ne le direz pas. Vous comprendrez que je me sois enivré de cette harmo- nie : l'impossibilité de connaître l'au-delà de l'expérience se voit soudain niée par l'au-delà qui descend dans l'expérience, si bien que le Savoir Absolu se trouve non seulement rétabli, mais enrichi de deux domaines, qui par- dessus le marché le fondent ou s'y confondent : la .Politique et !'Histoire. Et ce, pour comble, par cette Révolution française que Kant aima d'un bout à l'autre sans réserve ! Quel triomphe ! Mais ce n'est pas pour la seule harmonie intellectuelle que je me suis permis d'introduire Kant au départ de vos -quatre maîtres, comme une sorte de propulseur-réacteur explicatif. Je veux dire : comme celui dont ils ~artent et contre lequel ils réagissent et rebOildissent sans trêve ; --- -celui qu'ils s'empressent d'oublier et qui ne cesse de les hanter ; celui qui, liquidant la vieille métaphysique, leur donne effectivement un point de départ à zéro, un vivace, 63
  62. 62. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER vierge et bel aujourd'hui où leur élan conquiert à la philosophie le terrain neuf et grisant du Destin des hommes; mais aussi celui qui, par les interdits sur l'avenir que prononce la Critique, leur inspire un malaise, leur inflige une contradiction et les induit au mensonge. Le malaise, constant : si Kant avait eu raison ? La contradiction, ou la quadrature du cercle : pour en finir avec la Critique kantienne sans rétablir pour autant ce qu'elle avait aboli et qui ne les intéressait plus - Dieu, l'âme -, il leur fallut se faire, ou bien plutôt se feindre, encore plus critiques que la Critique. Tous les dogmatis- mes des maîtres penseurs s'intituleront désormais« criti- ques » et prétendront reprendre, étendre ou amender Kant : trait constant. Hommage obligatoire, un peu compatissant. Mensonge comique... Il en est un autre, plus grave, et dont certains souffri- ront : on ne ment pas, on ne se ment pas toujours impunément... Deux en chutèrent... Leur appétit absolu de Science-Puissance, s'il ne pouvait accepter la limitation critique de la connaissance, ne pouvait pas non plus laisser place ni chance à la Foi : permise par la restriction du champ du savoir, tant qu'elle subsisterait elle le restrein- drait à son tour. Elle en tracerait forcément une bordure~ Elle les narguerait. Ils ne pouvaient s'y résoudre. Il leur fallait donc, dans leur prétendue critique de la Critique, l'interdire à jamais. Et ce, bon gré mal gré. Je veux dire : ce ne furent pas des incroyants qui philosophèrent en paix selon leur incroyance. Ce furent des croyants qui sacrifiè- rent leur foi à leur science philosophique, fût-ce de Dieu. D'où des conflits profonds, douloureux, conscients ou non, que nous verrons souvent retentir dans leur œuvre. D'où le droit que je m'arroge, que dis-je, le devoir 64
  63. 63. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER philosophique et critique que je m'impose, d'entrer dans leur personne et leur vie, dans les drames ou tragédies qui furent à l'origine de leur pensée même. Car ce fut dans leurs profondeurs ultimes qu'il se mentirent. Mais j'ai une raison encore plus grave, plus pathétique, et cette fois très contemporaine, d'avoir osé introduire Kant et sa Critique au départ de mon travail sur vos maîtres. C'est pour notre salut, rien de moins. Je m'expli- que : j'ai déjà écrit Socrate, vous le savez, pour compléter modestement votre livre, pour contrebalancer la fatalité de vos maîtres par un recours possible, une i.ssue entrouverte, une chance : bref le désespoir par l'espoir, et vous y avez souscrit. Eh bien je continue, et cette fois l'enjeu est celui du siècle. J'ose et je dois poser la question absolue, indélicate, exorbitante, passée de mode en Sorbonne - mais que de choses aujourd'hui reviennent! - : des maîtres penseurs ou de Kant, qui est vrai ? Qui est dans le vrai? Je dois poser et résoudre la question de vérité, ) l'ultime : est-ce que la critique kantienne de toute métaphysi- 1que future eiïVraimentliréfutàbTe et 1ndépass~le ? Je-ne peux pa8,Il0üs-ne pouvons pas nousdlspenser d'étudier si la pensée des maîtres penseurs possède un fondement assuré, ou procède au contraire d'une erreur fondamentale, illusion ou mensonge. Dans le premier cas, tout est perdu. Dans le second cas, tout est sauvé, ou sauvable. Il ne s'agit donc pas seulement de la question, passionnante, de la possibi- lité et du statut de la philosophie elle-même. Il s'agit, pour tous les hommes de notre temps - pour ces hommes sur qui les maîtres penseurs ont étendu ou étendent leur emprise totalitaire de ruine, de servitude, d'aliénation et de mort humaine-, il s'agit de savoir s'il existe, là contre, quelque chose : un appel en justice, un gage de salut, un 65
  64. 64. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER fondement réel, absolument vrai, éventuellement efficace ou décisif, du refus. Oui, de notre refus, que nous avons parfois tendance, aux heures tristes, à croire retardataire ou inspiré de chimères idéalistes. Je dois donc hardiment exposer ici les grandes lignes de la Critique kantienne. C'est un peu difficile pour nos lecteurs. Ils devront me suivre quand même. Il est, certes, bien des façons de la décrire. Mais les considérations qui précèdent m'inspirent, à tout hasard, hasard qui est peut-être nécessité morale et chance de récompense, de commencer par la question de la vérité. J'avancerai doucement.
  65. 65. La vraie taupe Il y a deux moyens, selon Kant, pour les hommes, de se mettre d'accord sur une vérité. D'abord la correction logique du discours : qu'il n'ait rien de contradictoire. Mais cela ne va pas loin, c'est formel; des faussetés ou mensonges peuvent s'articuler à merveille selon la logique. Savoir raisonner requiert sans doute une éducation, mais brève et vite parfaite. Savoir raisonner ne donne à savoir rien de plus que ce qu'on avait déjà dans l'esprit. Certes, clarifier une connaissance semble l'accroître. Mais on sait d'expérience qu'il est de fausses clartés. Et si notre savoir avance en clarifiant ce qui est déjà là, c'est que tout est là, donné. Thèse contraire à notre limitation humaine, et déjà métaphysique. Nous sommes bien loin de la logique, semble-t-il. Nous nous sommes imprudem- ment avancés. Mais non, peut-être! Justement pas! Car souvent la logique a une ambition plus vaste. Elle prétend que bien penser, c'est savoir le vrai, ou l'Être... Il existe en effet des contenus de pensée qui ne sont pas tirés de notre expérience, mais aspirent à l'existence : soit à une exis- tence distincte hors du monde sensible - Dieu, l'Être, l'âme - , soit à une existence au sein même de l'expé- 67

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