PROJET GUADELOUPEEN DE SOCIETE  Détail des débats communaux        Décembre 2012
Détail des débats communaux (avril-août 2012) par thème.                                                           2
A) FraternitéL’analyse des comptes-rendus des débats communaux du mois d’avril et des contributions écrites, adressées aux...
Ces réserves et, dans certains cas, ces critiques sur l’objet du débat n’ont pas pour autant atténué l’intérêt des contrib...
idéologique…). Dans son acception la plus commune, elle désigne la fraternité sociale, la solidarité, mais dans une approc...
et l’échange et nous pousse à tendre la main à l’autre », « la société ne peut être fraternelle que si va vers l’égalité. ...
Individualisme et matérialisme, égoïsme et consumérisme, vont souvent de paire et, de l’avis des participants, cette règle...
communautés », « la fraternité s’exprimait à l’occasion des bals et des fêtes populaires à la campagne où chacun apportait...
« fonds fraternel » qui a perduré, mais ne s’exprime pas toujours : « il existe un fonds fraternel qui ne s’exprime pas to...
humaines : dans le cadre familial, dans le monde professionnel… L’idée qui ressort est que la fraternité revêt un visage d...
la transmission des valeurs de fraternité. », « on a trop tendance à tout laisser à la charge de la puissance publique », ...
B) IdentitéL’analyse des contributions, recensées dans les débats du mois de mai et sur le site internet, fait l’objet, da...
certaine image ? Nous voulons être aimés. En fait il y a plusieurs identités…» ; « pourquoi codifier quelque chose qui exi...
On a une identité collective, individuelle, sexuelle, professionnelle…etc. » ; « l’identité se réfère à a) un lieu : la Gu...
Guadeloupéen ? ».Cette interrogation sur le rapport entre facteurs objectifs et subjectifs explique la mise en exergue du ...
culture doit se faire ensemble…la tradition doit évoluer. Chaque fois qu’on essaye collectivement quelque chose on s’avère...
pratiques culturelles notées par les participants comme porteuses d’identité, la musique, la danse et le carnaval revienne...
participants. Certains envisagent les deux langues comme complémentaires, « il n’y a pas de mise en concurrence du créole ...
récurrent dans la prise de conscience identitaire et constitue l’une des préconisations principales comme nous le verrons ...
même la Guadeloupe ; nous dilapidons l’héritage. » Plusieurs intervenants insistent sur l’abandon des valeurs et des tradi...
identitaire est parfois présentée comme la conséquence de l’appartenance à la France : « D’un point de vue historique, c’e...
conditions non réunies selon les intervenants. Pour certains, elles concernent le territoire « l’identité s’exprimera quan...
Dautant plus que les évènements récents montrent en réalité que nous sommes français uniquement sur papier. »L’identité fr...
bleus) ». Dès lors, « le Guadeloupéen se sent niais, pas reconnu, les lois se retournent contre lui. Il subit le peuple co...
Guadeloupéens seulement et certains ne se disaient pas français » ; « qui sont les « yo » et les « nous » dans le slogan d...
faut assumer la diversité culturelle ».La diversité culturelle pose aussi question à certains sur la meilleure manière de ...
première visée : « l’apprentissage, dans sa forme actuelle, est un frein à l’expression d’une identité guadeloupéenne »,« ...
2) Les propositions concrètes de politiques publiquesPropositions pour renforcer l’identité- effectuer un inventaire ident...
C) Education et transmissionSur ce thème, les contributeurs ont répondu à trois questions : qui transmet les valeurs et le...
adapté. S’il n’y a pas cette base on va à l’échec. » « Kijan pitimoun ka kolaboré épi dòt moun ? Sé a parti dè rapò a timo...
jeunes. » « L’attitude des parents à changé à la période Giscard du soutien aux familles monoparentales. Il y a eu plus de...
Il est reproché, à de nombreuses reprises dans le débat, aux « parents démissionnaires » de laisser l’intégralité de leur ...
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  1. 1. PROJET GUADELOUPEEN DE SOCIETE Détail des débats communaux Décembre 2012
  2. 2. Détail des débats communaux (avril-août 2012) par thème. 2
  3. 3. A) FraternitéL’analyse des comptes-rendus des débats communaux du mois d’avril et des contributions écrites, adressées aux instances du projet et postéessur internet, permettent d’établir une monographie sur le thème de la fraternité. A la question, « la Guadeloupe est-elle fraternelle ? » et auxangles d’attaque suggérés, les contributeurs répondent :Le thème et la question sont-ils pertinents ?« Pourquoi parler de fraternité ? ». Certaines interventions questionnent ouvertement la pertinence de la thématique dans le cadre del’élaboration du Projet de Société : « la définition de la fraternité est : « lien de parenté entre frère et sœur ». J’aurais préféré le terme de société solidaire,solidarité, amitié. Je n’ai pas besoin d’aimer mon voisin comme mon frère pour m’entendre avec lui. Le terme fraternité pour aboutir à un projet de société,cela me gêne ». Pour un autre contributeur, « le postulat de départ : « la Guadeloupe est-elle fraternelle ? » est confus. Pour moi, la vraiequestion est : quel est le sens de « Vivre ensemble » alors que la Guadeloupe est un département français, intégré dans la Caraïbe et dansl’Europe ? Avec qui vit-on ? Comment nous positionnons nous ? ». Pour les tenants de cette position – assez rares, il est vrai –, la fraternité neserait donc pas une composante nécessaire pour élaborer un projet commun et améliorer le vivre ensemble.Une donnée nécessaire, mais pas essentielle si on se réfère à d’autres interventions, elles, plus nombreuses : « Si on parle de projet de société,la première question à poser est qui est Guadeloupéen, qui se sent Guadeloupéen ? […] Qui a intérêt à s’intéresser au Projet Guadeloupéen deSociété ? Quel est le socle commun pour arriver à construire cette société ? ». Pour beaucoup, la thématique de l’identité aurait dû êtreprioritaire dans les débats. De même, le traitement en amont de la thématique Education et Transmission aurait permis de mieux comprendrecette question sur la fraternité : « il faut que nous connaissions notre Histoire, que nous sachions qui nous sommes, avant de pouvoir nousouvrir aux autres », nous disent nombre de participants.Outre la thématique, la question introductive, « la Guadeloupe est-elle fraternelle ? », fait, elle-aussi, débat ; pour certains contributeurs, ellebiaiserait les débats : « poser la question c’est dire qu’on n’attend pas une réponse positive. Je pense qu’il vaut mieux se demander « commentfaire pour avoir une Guadeloupe fraternelle » ? » ou encore « je préfère me poser la question en ces termes : quelle fraternité pour laGuadeloupe ? ». Notons, dans cette dernière intervention, l’idée que la fraternité revêt plusieurs formes qui diffèrent selon les sociétés. 3
  4. 4. Ces réserves et, dans certains cas, ces critiques sur l’objet du débat n’ont pas pour autant atténué l’intérêt des contributeurs. Elles ont, aucontraire, contribué à structurer les débats puisque, développées et argumentées lors des rencontres communales ou dans les notes écrites,elles ont notamment permis de mettre en évidence la polysémie et la diversité de manifestations de la fraternité ou encore les interrelationsde cette dernière avec les autres thématiques du débat. Enfin, ces considérations liminaires révèlent déjà des éléments de diagnostic etd’orientation : non la Guadeloupe n’est pas fraternelle et il faut œuvrer pour développer la fraternité dans notre société.Cet intérêt marqué et cette vision à la fois intégrée et proactive de la fraternité peuvent se lire dans les contributions suivantes : « le thème dece mois davril « la Guadeloupe est elle fraternelle ? » concentre, selon moi, toute les bases de la réussite de ce projet guadeloupéen : apprenonsà nous connaître, à connaître la terre et les hommes de cette île et le sentiment dappartenance, jose dire, damour, se développera. […] Ce quinous manque cest ce sentiment dappartenance qui rend solidaires les uns et les autres car on partage la même terre ce qui équivaut à dire lamême chair » ou encore de manière plus synthétique « il faut que [les Guadeloupéens] s’aiment, qu’ils aiment les autres avant de commencer à bâtirun projet sérieux. »La fraternité a plusieurs significations et doit être mise en relation avec d’autres concepts.Les questions récurrentes posées par les participants aux animateurs, dès le lancement des débats communaux, sont : « qu’entendez-vous parfraternité ? Quelle différence faites-vous entre fraternité et solidarité ? » Elles traduisent tout d’abord la nécessité de définir le mot« fraternité » en amont du débat. Notons ici que les participants reconnaissent avoir effectué des recherches en ce sens avant de participer audébat.Le second questionnement souligne le rapprochement ou à l’inverse la distinction qui est faite entre fraternité et solidarité. Si ces deux termesont parfois été utilisés comme synonymes lors des débats, dans la plupart des cas, les participants distinguent clairement les deux notions aumotif que « la fraternité implique une dimension affective, un investissement personnel plus fort que la solidarité ». Davantage, d’aucunsestiment que ces deux principes sont aujourd’hui concurrents : « la solidarité nationale qui passe par la Sécurité Sociale ou la CAF ne devraitpas oblitérer la fraternité » ou, dans le même ordre d’idée, « le système est peu propice à la fraternité entre individus, car on faitsystématiquement appel à l’Etat pour les besoins de solidarité ». Un participant va jusqu’à évoquer « l’hégémonie de la solidaritéinstitutionnalisée sur la fraternité ».Tous les contributeurs s’accordent à reconnaître que la fraternité est une notion polysémique et qu’elle est appréhendée différemment selonqu’elle s’exprime dans le cadre de la famille, de la religion ou de la sphère publique ; « la fraternité a plusieurs sens (juridique, politique, 4
  5. 5. idéologique…). Dans son acception la plus commune, elle désigne la fraternité sociale, la solidarité, mais dans une approche plus large, elletouche aux questions de communautés, de peuples, de genres ou tout simplement humaines ». Certains préfèrent alors l’évoquer du point devue religieux : « « Le mot frère renvoie à l’Eglise. Sommes-nous croyants ? Il faudrait revenir à nos valeurs antérieures. […] La spiritualité estaussi un moyen ». D’autres abordent la question de la fraternité sous l’angle politique en rappelant que c’est, avec l’égalité et la liberté, l’undes trois principes de la République. L’un des participants précise : « en France, cette notion apparaît avec la Révolution, mais demeure lamoins bien lotie des trois principes de la République ». Mais nombre de contributeurs rappellent qu’étymologiquement, le terme renvoie à lafamille et que « c’est, avant tout et surtout, au sein de [celle-ci] que la fraternité devrait s’exprimer ».« La fraternité désigne la relation aux autres, mais savons-nous déjà qui nous sommes ? Sommes-nous Guadeloupéens ? Quel type deGuadeloupéens ? Avant de parler de fraternité, il faut parler de nous avant », nous dit un participant. Cette intervention traduit l’idée, évoquéeprécédemment car largement partagée dans les débats, que les réflexions menées sur la fraternité ne peuvent être dissociées deconsidérations identitaires. Un autre contributeur ajoute : « il faut être bien avec soi-même. Antanlontan, cela existait car il y avait un profondrapport au pays, à la terre. Il nous faut nous réapproprier la Guadeloupe, nous demander qui nous sommes, nous connaître nous-mêmes et fairela paix avec l’Histoire. Les conditions sont-elles réunies pour que nous nous sentions chez nous ? » La fraternité procèderait donc d’un sentimentd’appartenance à une communauté humaine, à un pays, à une terre ; « pour moi la fraternité est liée au sentiment d’appartenance auterritoire. Elle peut s’élargir aux autres mais elle est d’abord liée au territoire ». Dans cette perspective, certains n’hésitent pas à lier lafraternité à la fierté nationale. Dans le même ordre d’idée, les veillées mortuaires, qui, sans être spécifiques à la Guadeloupe, sont ancréesdans le paysage culturel local, apparaitraient alors comme fraternelles car relevant d’un bien commun, partagé par tous les Guadeloupéens.Davantage, la conception qui prévaut pour définir la fraternité est celle d’une volonté de vivre et de bâtir un projet ensemble : « [parce qu’elle]introduit du lien entre personnes, la fraternité conduit au vivre ensemble », « la fraternité demande qu’on fasse ensemble et qu’on crée auniveau architectural, musical, au niveau de l’économie, de l’agriculture… ».Autre mot qui apparaît souvent dans les débats sur la fraternité : respect. Ce florilège d’interventions suffit à en attester : « il faut cesser de voirla fraternité comme un sentimentalisme mais comme un respect fondamental. C’est respecter l’autre comme un frère, appartenir à la mêmesociété, dépasser la peur », « la fraternité c’est le respect ! Il faut mettre le respect dans la fraternité. Pour moi il y a une chaîne : la morale, lecivisme, l’entraide et le respect ! », « parler de fraternité c’est parler de relation à l’autre, de respect de l’autre, et j’insiste, de sa fonction. » Etpour beaucoup, le respect s’inscrit dans des relations égalitaires : « la fraternité c’est d’abord l’égalité. C’est cette égalité qui fonde le dialogue 5
  6. 6. et l’échange et nous pousse à tendre la main à l’autre », « la société ne peut être fraternelle que si va vers l’égalité. Les inégalités créent undéficit de solidarité entre nous ».L’individualisme et le matérialisme prévalent aujourd’hui en Guadeloupe.Le constat est quasi unanime : « les Guadeloupéens sont devenus égoïstes, consuméristes : c’est chacun pour soi. Il n’y a pas de solidarité ».« Isolement », « méfiance », « intolérance », « jalousie », « violence », « peur » sont les qualificatifs les plus fréquemment cités pour désignerles relations interpersonnelles en Guadeloupe. Ils seraient les signes d’un individualisme érigé aujourd’hui en norme dominante : « tout lemonde construit des murs pour se couper de ses voisins », « l’isolement et la violence sont notre lot commun », « l’un des gros problèmes est lefait que les gens vivent enfermés sur eux-mêmes ; par manque de dialogue dans le couple, dans la société et ailleurs, les gens sont méfiants etcèdent trop facilement à la violence », « aujourd’hui, nous avons peur : peur de la vérité, peur d’être agressés, peur d’être volés… Nous n’osonsplus en parler », « il y a du racisme [en Guadeloupe] par manque de connaissance. Il faudrait que les gens se réunissent et mettent les choses àplat. Chacun peut apporter ses connaissances. Beaucoup de gens vivent en vase clos », « il y a un problème grave chez nous, il faut qu’on se ledise. Je déplore le fait que l’on n’est jamais roi dans son pays. On a tendance à vouloir écraser le compatriote qui avance et non àl’accompagner. Cela fait partie de notre mentalité, de notre culture et c’est un manque de solidarité », « la confiance manque à notre société,elle manque aussi dans nos rapports aux uns et aux autres. Elle doit être le socle initial de la société que nous voulons construire », « j’ai vécu 7ans au même endroit sans avoir aucun contact avec mes voisins ; les comportements individualistes sont aujourd’hui la norme ; il y a urgence àagir et à promouvoir le vivre ensemble car la maison Guadeloupe brûle », ou encore « nous nous enfermons dans l’individualisme [alors que]pour lutter contre les phénomènes de société qui plombent notre archipel et perdurent […], nous devons être dans une démarche collective etparticipative ». Les trois dernières contributions insistent à la fois sur la difficulté qu’a aujourd’hui le Guadeloupéen à s’intégrer ou même à seprojeter dans une démarche collective et sur l’urgence à agir ensemble, dictée par la situation. Cette perception est confirmée par desexemples de comportements individualistes ou égoïstes dans le monde professionnel ou sur le plan territorial. En ce qui concerne ce dernierpoint, les contributeurs sont particulièrement prolixes : « l’aménagement du territoire aussi doit être plus fraternel », « on n’arrive pas à semettre d’accord pour la gestion de l’eau », « je souhaite pour ma part que l’on prenne davantage conscience du fait que la Guadeloupe est unarchipel […] au risque d’être ignoré ou laissé pour compte ». L’une des conséquences de cette relative absence d’initiative collective seraitl’hétéro-imputation : « notre gros souci en Guadeloupe : quand quelque chose est fait, mal fait, c’est toujours la faute à l’autre » 6
  7. 7. Individualisme et matérialisme, égoïsme et consumérisme, vont souvent de paire et, de l’avis des participants, cette règle s’applique enGuadeloupe : « aujourd’hui, les gens ne pensent qu’à s’enrichir. L’argent prédomine et prend le pas sur les relations humaines », « par désird’exister socialement, on devient affairiste », « il n’y a pas de fraternité en Guadeloupe : sans argent, on vous marche dessus », « avec laconsécration de l’argent roi, liée à l’augmentation des salaires et des aides, la Guadeloupe est entrée dans une course à la consommation debiens d’équipement, à la malconsommation », « l’argent nous permet d’acheter des télés et des téléphones. Il apporte de la rapidité mais faitperdre le temps consacré à l’autre, aux enfants », « la consommation et l’attachement à la propriété privée génèrent jalousies etcomportements individualistes : il n’y a que peu de rencontres de l’autre ». Cette remarque sur la propriété privée trouve un écho dans laformule « l’indivision est source de divisions ». En somme, « l’augmentation du niveau de vie n’a pas induit davantage de bonheur ou de liensocial, mais au contraire favorisé l’individualisme, la recherche de l’immédiateté », « avec l’embourgeoisement de la société, la marchandisationdes relations et l’absence de fierté nationale, les individualités prennent le pas sur l’esprit collectif », « la fraternité n’existe plus, personne n’aidepersonne. Nous roulons dans des véhicules climatisés aux vitres teintées » : parce qu’elle est devenue individualiste et matérialiste, la sociétéguadeloupéenne n’est pas fraternelle.Les contributeurs ont cherché à établir la causalité ou tout du moins les responsabilités dans cet état de fait, sans que ne se dégage pour autantun avis tranché ou une vision dominante : « c’est le système qui nous rend comme ça. Il cherche à nous diviser et à nous individualiser. Ca nesert à rien de blâmer les individus » ou, a contrario, « certes le système actuel est l’une des causes de la régression de la Guadeloupe, mais c’estl’état d’esprit des Guadeloupéens qu’il faut d’abord changer », dans tous les cas, « il faut distinguer le système et l’état d’esprit. Un systèmedifférent peut fonctionner avec le même état d’esprit ! »La fraternité s’exprimait plus facilement et plus fortement avant.« Nous sommes passés d’une société morale à une société économique où la consommation, la compétition du paraître, mais aussi les failles dela transmission et l’habitat collectif ne favorisent pas le rapprochement des personnes». Cette affirmation ne corrobore pas seulement leconstat établi pour la situation actuelle ; elle introduit également une mise en perspective socio-historique, l’idée que la Guadeloupe a connude profondes mutations sociales et que la fraternité s’exprimait plus facilement et plus fortement dans le passé. Cette analyse fait l’objet d’uncertain consensus parmi les contributeurs : « Antanlontan, [la fraternité] existait car il y avait un profond rapport au pays, à la terre », « je croisqu’avant les gens étaient fiers d’être guadeloupéens. Ils cultivaient le vivre ensemble qui fait défaut aujourd’hui », « Il a existé une sociétéfraternelle, avec beaucoup de rapports de voisinage : il n’y avait pas avant autant de murs et de barrières qui séparaient les familles et les 7
  8. 8. communautés », « la fraternité s’exprimait à l’occasion des bals et des fêtes populaires à la campagne où chacun apportait sa contribution etoù on pouvait passer de maisons en maisons ». D’autres initiatives emblématiques de ce passé où la fraternité était plus développées, tels leSecours Mutuel ou les écoles payées sont également mises en avant.Très présentes dans cette convocation du passé, les notions de « fracture » et de « mutation » sociale ont été explicitées comme suit : « laGuadeloupe a connu d’importantes mutations sociales, dont nous n’avons pas toujours conscience ; le contrôle social, typique des sociétéstraditionnelles, n’a plus cours ici. Pourtant, nous continuons à regarder dans le rétroviseur dans une vaine quête de la tradition ou desorigines », « nous assistons à un véritable bouleversement et je me demande si ce mot [« fraternité] existe [encore] », « cela fait 65 ans que lasituation se dégrade en dépit des bouché zyé ». Certains participants situent ces ruptures dans le temps. Mises bout à bout, ces lectureshistoriques croisées produisent la chronologie suivante : « dans la société post-esclavagiste, la fraternité était une nécessité et prenait la formede tontines et de coups de main, le partage était une obligation du fait de la similitude des conditions. Le meilleur exemple est certainement laconstitution de tandems dans les champs de canne », « dans les années 1930, la fraternité était [toujours] ancrée dans la sociétéguadeloupéenne », « la fraternité s’est étiolée dans les années 50 avec le développement de la fonction publique et l’amélioration du bien-êtreindividuel ».Cette analyse est tempérée par certains participants qui y voient là une forte dimension nostalgique : « avons-nous la nostalgie d’une fraternitépassée ? Le mode de vie a changé », « j’aimerais qu’on enlève la dimension sentimentale lorsqu’on parle de fraternité. Elle est en relation avecl’évolution de la société. La population n’est plus la même. Il faut tenir compte des nouveaux arrivants. Cela nous oblige à composer avec lesautres. », « nous avons du passé l’image d’une solidarité plus immédiate », « on a l’impression qu’avant on vivait tous comme des frères etsœurs. On peut toujours vouloir embellir le passé mais il y a des réalités. Il n’y avait pas d’animosité mais on vivait en communautés, il y avaitdes rivalités, les communautés n’étaient pas si ouvertes que cela ».La fraternité se manifeste encore sous différentes formes.D’autres vont jusqu’à « contester l’idée d’un délitement social en Guadeloupe ; cette idée circule sans éléments tangibles permettant d’enattester ; a contrario, les valeurs positives ne sont pas assez mises à jour », « il faut arrêter avec l’autodénigrement et l’auto-flagellation etvéhiculer davantage de messages positifs », « on a toujours tendance à dire que le Guadeloupéen n’aime pas le Guadeloupéen. […] Arrêtons ledéficit d’image. Il y a des gens qui se crèvent pour faire et personne ne les connaît ». Ces interventions traduisent des défaillances dans lavalorisation d’actions jugées comme « positives » et parmi elles, les actes de fraternité. Pour certains participants, la Guadeloupe jouit d’un 8
  9. 9. « fonds fraternel » qui a perduré, mais ne s’exprime pas toujours : « il existe un fonds fraternel qui ne s’exprime pas toujours du fait du mode devie, d’habiter et de consommer », « j’estime que la société guadeloupéenne est d’essence solidaire. On y trouve de la chaleur humaine, de laconvivialité, de l’entraide ».Que ce constat d’un délitement social ou au contraire celui d’une perpétuation de ce « fonds fraternel » soit partagé ou non, les contributeursconvergent autour de l’idée que des pratiques fraternelles ont encore cours aujourd’hui en Guadeloupe : « maintenant on privilégie un bonheurmatérialiste mais je pense malgré tout qu’il y a des lieux où la fraternité s’exprime », « la fraternité existe en Guadeloupe ; dès que quelqu’un esthospitalisé ou décède, toute la section ou toute la commune s’en émeut ». Un contributeur décrit, dans une note écrite, ce capital fraterneldont jouissent les Guadeloupéens : « [la fraternité] participe du ciment de l’identité collective guadeloupéenne. Qui ne se souvient de la périodedite « an tan Sorin » où est apparu l’effort guadeloupéen symbolisé par un nouvel état d’esprit inventif et solidaire? Qui ne se souvient de lasolidarité guadeloupéenne face aux épreuves de la vie (maladie, deuil, catastrophes naturelles…) ? Qui, dans son quartier n’a pas régulièrementéchangé des nouvelles avec ses voisins et porté secours à ceux qui avaient besoin d’assistance ? Qui, n’a combiné un jour ses efforts scolairesavec ceux d’un voisin à la bourse plus modeste ? Qui, dans les cours et les faubourgs n’a pas mis en pratique le célèbre refrain de la chansond’Henri Debs : « C’est la vie aux Antilles ? » Et ce n’est pas faire montre de nostalgie que de s’accrocher à de telles images…C’est toutsimplement adhérer à un certain art de vivre, assis sur une culture empirique de l’entraide et du partage dont nous ne devons jamais nousdépartir ! »Mais, admettent les contributeurs, « la fraternité est vécue différemment selon les histoires de chacun », « tout le monde ne comprend pas lafraternité de la même façon. Dès qu’il s’agit de l’environnement immédiat, ça fonctionne, mais au-delà, c’est plus difficile ». De même, « on estfraternel dans le malheur mais pas dans la vie de tous les jours ». Le postulat selon lequel la fraternité se manifeste plus volontiers dans lessituations de crise donne lieu à de nombreuses interventions : « lorsqu’il y a une catastrophe, nous savons être fraternels, aider les autres, nousmobiliser », « c’est sûr que la fraternité est plus grande chez les gens en crise ! », « la fraternité ne s’exprime que dans les moments critiques »,« la fraternité évolue en fonction des périodes, des crises et de la situation sociale ». Pour certains, la Guadeloupe se caractérise par « une« fraternité de circonstances » qui ne s’exprime que lors des grands désastres » - ou encore « une « solidarité de la résistance » à laquelle ilmanque une vision de l’intérêt général ».La fraternité ne serait donc pas un état permanent, ni même une pratique régulière. Pourtant, elle existe encore en Guadeloupe et semanifeste sous des formes diverses : sous sa forme institutionnalisée, par l’action de l’Etat et des autres pouvoirs publics, mais aussi à traverscertaines initiatives comme « les Restos du Cœur, le Sidaction… » et, de manière plus large et plus diffuse, dans toutes les sphères d’activités 9
  10. 10. humaines : dans le cadre familial, dans le monde professionnel… L’idée qui ressort est que la fraternité revêt un visage différent selon la sphèred’expression, mais aussi selon les classes sociales ou la portion du territoire. A ce sujet, les participants émettent la double hypothèse qu’« il y adavantage de solidarité chez les personnes modestes » et que « la fraternité est encore développée dans les petites communes rurales ».Formulé autrement, il y aurait encore en Guadeloupe des « poches de fraternité » qui gagneraient à être connues.Les agents de socialisation n’œuvrent pas pour une société plus fraternelleLes contributeurs ont passé les principaux agents de socialisation au crible de cette analyse de l’étiolement de la fraternité :- « la fraternité devrait commencer au sein de la famille puis s’étendre au quartier et enfin au pays ». « Il faut [donc] promouvoir [ce principe] ausein de la famille pour les prochaines générations », mais « la base familiale est elle-même atteinte » « la famille nucléaire et élargie estaujourd’hui en décrépitude », « l’autorité de la famille est mise à mal et les référents externes que sont les voisins et les associations ne jouentplus le même rôle » et « la famille est aujourd’hui remplacée par les réseaux sociaux dans une sorte de « virtualité amicale » ».- les associations : « le milieu associatif est dynamique et permet de retisser du lien social, tout comme la fête des voisins dans certainsquartiers ». « La vie associative et le bénévolat d’antan ont beaucoup évolué comparativement à aujourd’hui. Je pense qu’il faut davantaged’investissement de la population dans les associations. […] Si la Guadeloupe veut retrouver un équilibre, il faut s’investir dans la vie associativecar cette dernière véhicule des valeurs de partage qui peuvent aider à structurer les familles » : « les Guadeloupéens à travers les associationspeuvent faire quelque chose ». Mais « Les responsables d’association vieillissent », « il y a de moins en moins de bénévolat. Dans la vieassociative il y a une majorité de gens à la retraite ». - « aujourd’hui, ne serait-ce que pour faire du bénévolat c’est qu’est ce que tu me donnesen échange ? Combien je vais toucher ? Avec le modernisme, on fait du bénévolat payé ».- l’Ecole : « la première vague d’instituteurs arrivés en Guadeloupe nous ont inculqué la notion de solidarité, d’amour ; ils nous ont amenés à comprendreque celui qui a les moyens doit aider celui qui n’en a pas ». Mais « l’Ecole apparaît plus aujourd’hui comme un facteur de division » que de solidarité.- les médias : « ce n’est pas seulement la télévision, mais aussi Internet et les jeux vidéos qui favorisent l’individualisme», de manière générale, « les NTICinduisent une fracture technologique et donc sociale »- les élites : « la compétition des élites politiques a des incidences négatives au niveau du peuple », « l’exemple doit venir d’en haut ».On observe un consensus sur le fait que les agents de socialisation ne jouent pas ou plus leur rôle de promoteurs de la fraternité enGuadeloupe. Face à cet état de fait, certains contributeurs soutiennent que le développement de la fraternité doit procéder d’initiativesindividuelles : « avons-nous besoin des institutions pour développer la fraternité ? Cela doit venir de nous », « Chacun a une responsabilité dans 10
  11. 11. la transmission des valeurs de fraternité. », « on a trop tendance à tout laisser à la charge de la puissance publique », « la solution doit venir denous. Il ne faut plus systématiquement compter sur l’Etat », « agir pour que la solidarité ne soit pas un mot vide de sens, se rappeler lesfondements douloureux de notre société quand ce terme était une condition vitale et s’en servir comme fondation pour définir par nous-mêmesl’avenir de nos enfants ». En ce sens, la fraternité doit pouvoir s’exprimer pleinement dans le cadre de réseaux informels.Propositions pour renforcer la fraternité- développer les travaux d’intérêt collectif pour rapprocher les jeunes de différents quartiers et de différents milieux- généraliser les chantiers dans les communes et travailler par ce biais sur l’estime de soi »- développer les investissements citoyens, même symboliques, pour financer les projets des jeunes- réhabiliter les agents de médiation qui jouent un rôle de facilitateurs- encourager la « Fête des voisins » pour recréer du lien »- cultiver la fraternité tout le temps et non pas seulement dans le malheur (cyclones ou autres)- éduquer à la fraternité à l’école- créer un fonds de solidarité- développer l’éducation à la consommation locale- inciter nos compatriotes à se réunir autour dun verre au sein des quartiers- valoriser les coups de main dans les pratiques de construction- instaurer des jumelages entre communes de l’archipel- développer les jardins familiaux- développer les associations intergénérationnelles- favoriser le regroupement des TPE et des PME pour mutualiser leurs charges- encourager le bénévolat- instaurer des cours de morale à l’école 11
  12. 12. B) IdentitéL’analyse des contributions, recensées dans les débats du mois de mai et sur le site internet, fait l’objet, dans les pages qui suivent, d’unesynthèse organisant des éléments épars. A la question, « qu’est-ce que l’identité Guadeloupéenne ? » et aux angles de réflexion suggérés, lescontributeurs répondent à travers plusieurs grands axes: 1) une quête d’une définition de l’identité, 2) une présentation de l’identité commeune valeur positive, 3) une relation ambiguë à l’altérité et à la pluri appartenance identitaire. Ces contributions s’accompagnent enfin de 4)propositions d’actions ou de politiques pour développer l’identité guadeloupéenne. Il convient d’observer que les grandes catégoriesidentifiées reprennent en partie les angles d’attaque suggérés, ce qui permet de dire que ces derniers ont quelque peu orienté les débats.A) La quête d’une définition de l’identité1) La nécessité de dépasser la quête identitairePlusieurs contributeurs, au cours des différents débats tenus sur ce thème, s’interrogent d’abord sur la notion d’identité et sur ses limites,voire insistent sur la nécessité de dépasser la quête identitaire locale. Plusieurs types d’arguments justifient cette volonté de « sortir del’identitaire ». Certains mettent en relation le débat identitaire locale et le débat sur l’identité nationale dans l’hexagone et ses relentsxénophobes : « la problématique de l’identité est borderline comme l’ont montré le récent débat sur l’identité nationale et les appels du pied auFN. Etant martiniquais, en arrivant en Guadeloupe, j’ai été frappé par l’extrême vivacité de l’identité guadeloupéenne. Je m’interroge sur lechoix de la problématique. Il faut éviter les dangers du repli identitaire », ou encore prétendent qu’« il ne faut pas s’enfermer dans le débatidentitaire, c’est ainsi qu’il deviendra riche. » La volonté de ne pas céder au « repli » est parfois même justifiée par la « puissance » de l’identitéguadeloupéenne : «La Guadeloupe s’est forgée une histoire tellement puissante qu’elle a réussi à imposer le créole comme une langue (alorsqu’ailleurs, on parle de patois). Pourquoi alors ce besoin de repli sur soi ? » Quelques réflexions portent sur la supposée vacuité des débatsidentitaires et l’engendrement d’une agressivité en évoquant ce thème : « les débats sur l’identité sont surfaits…nous avons une identité, maisnous subissons une influence importante que, par définition, nous ne choisissons pas. Les gens deviennent agressifs en parlant de ce problème. Ily a un effort à fournir pour développer notre culture. Il me semble que c’est inutile de vouloir chercher son identité. Pourquoi vouloir donner une 12
  13. 13. certaine image ? Nous voulons être aimés. En fait il y a plusieurs identités…» ; « pourquoi codifier quelque chose qui existe ? Codifier, c’est créerdes animosités » ;« est-ce important de définir l’identité guadeloupéenne ? En 2012, c’est grave de parler de blanc/noir. Nous sommesguadeloupéens ! Connaître son histoire n’est pas indispensable pour avancer. Par exemple, les Etats-Unis ont réussi sans cela. Il faut aller del’avant et faire avancer le pays. » Un participant insiste dès lors pour « ne pas définir ‘être Guadeloupéen’ mais plutôt cultiver ‘êtreGuadeloupéen’ ». La nécessité de s’ouvrir à la mondialisation ou aux influences extérieures constitue un point commun à de nombreusesinterventions : « si je dois évoquer la notion d’appartenance, je dirai qu’elle est multiple. Il y a la Désirade, la Guadeloupe et le monde. L’époquenous contraint à nous ouvrir, à aller du local au global » ; « nous sommes citoyens du monde », « le débat qui m’intéresse plus est celui qui celuide savoir qui est citoyen du monde même si je considère que celui sur l’identité guadeloupéenne est important », « il faut élargir à l’espacemondial et ne pas se limiter à la Guadeloupe et la Caraïbe », « il ne faut donc pas s’isoler dans le contexte de l’identité ou de la langue car cesouvertures sont une richesse (situation géographique) ». Toujours en relation à la France, un intervenant affirme contre toute attente que« cette réunion n’aurait pas eu lieu en France ». Un autre traduit une idée que l’on retrouve de manière sous-entendue dans plusieurscontributions à l’égard de l’identité : « sans oublier son passé, il faut regarder vers lavenir. Passer son temps à flageller, dénigrer la Francequant à la traite négrière ne permet pas son intégration franche et sincère aux valeurs de la République. Vaut mieux choisir un statut quilèverait toute ambiguïté sur sa coopération avec la France et lEurope. » Enfin, plusieurs interventions soulignent leur malaise vis-à-vis de cethème en raison des difficultés de définition de l’identité guadeloupéenne. Une intervenante affirme ainsi « ne pas être très à l’aise avec laquestion de l’identité à cause des origines multiples des guadeloupéens » (ndlr : on retrouve ici la notion de racines multiples de E. Glissant), unautre soulignant « qu’il est gênant de tenter de définir les contours de l’identité guadeloupéenne. Pourquoi ne pas simplement demander àchacun de se positionner et de dire que son positionnement vaut engagement ? »2) Une définition problématique, incertaine et multipleSans récuser le principe du débat ni la catégorie d’identité, plusieurs interventions préfèrent insister sur la dimension floue de l’identité et sonrisque de confusion avec d’autres thématiques : « n’existe-t-il pas une confusion entre identité et singularité ? Entre Identité et tradition ? » « Leconcept est flou ».Dans la même ligne, l’identité est aussi perçue comme un concept aux usages équivoques : « il y a des manières positives etnégatives de vivre l’identité ». Les participants proposent pour partie d’entre eux une définition réfléchie de l’identité, structurée sur des pôlesbien identifiés : « L’identité, ce sont des caractères stables regroupés par rapport à une personne, une entité individuelle, une entité collective. 13
  14. 14. On a une identité collective, individuelle, sexuelle, professionnelle…etc. » ; « l’identité se réfère à a) un lieu : la Guadeloupe et ses îles dansl’espace caribéen : « l’identité est aussi liée à un territoire (fête du crabe à Morne-à-l’Eau, du cabri à la Désirade) », b) un espace : il peut êtrephysique ou culturel : « l’identité, c’est un espace, c’est la reconnaissance de l’autre », c) le temps :« l’histoire primordiale de laGuadeloupe ».Une structure définitionnelle différente est évoquée par un autre intervenant : « l’identité (guadeloupéenne) est triple : a) c’estun savoir qui nécessite une éducation sur le patrimoine (culinaire, culture…), b) une réflexion sur ce qui « ce qui nous singularise (la géographiesans nous fermer à l’extérieur) et c) un recensement de « ce qui nous lie (le créole). »D’autres contributeurs tentent d’élaborer une définitionenglobante de l’identité : « l’identité c’est le créole, les pratiques culinaires, l’histoire, vivre les apports extérieurs », « c’est une manière de vivreen tenant compte de notre culture et de notre patrimoine », ou encore basée sur des valeurs et un ressenti « l’identité ne va pas sans lerespect », et « être guadeloupéen ce sont des gestes simples, c’est s’approprier et aimer son territoire. »La question des modalités et des conditions d’appartenance se pose pour de nombreux contributeurs, et a pour corollaire une mise en exerguedes difficultés à définir l’identité. Plusieurs facteurs contribuent à une telle incertitude. Premier critère d’identification, la définition del’identité achoppe d’abord sur la question de la couleur de la peau et de l’appartenance au groupe majoritaire (les « noirs ») et géographique(la Guadeloupe vs les autres îles de l’archipel) : « Pour être considéré guadeloupéen faut-il être noir ? Alors que s’agissant des autres carnationspour être perçu comme Guadeloupéen il faut préalablement que l’on se soit exprimé (langue, accent). La couleur de la peau marque unedifférence. Ce que perçoivent les gens vis-à-vis des gens qui ne sont pas noirs est différent de ce que ceux-ci mêmes ressentent (ils sontguadeloupéens). Le débat est très compliqué et pose le problème de la considération du métissage. » Certains contributeurs récusent cecritère au nom du multiculturalisme : « la question de l’identité ne doit pas simplement être reportée à la question de la couleur de peau carl’aspect arc-en-ciel de la population l’interdit ».Dans certains débats, la question de la reconnaissance des identités minoritaires est posée,notamment dans les îles du Sud et particulièrement à Marie-Galante. Un intervenant a considéré que « les habitants de la Désirade avaient unedouble identité : l’identité désiradienne et l’identité guadeloupéenne ». Un autre intervenant de Marie-Galante affirme : « je suis Marie-Galantais et fier de l’être. On est guadeloupéen certes mais que il faut que notre particularité soit respectée. »Le deuxième critèreproblématique d’identification est la condition de présence sur le territoire : le fait d’être né ou de résider ou non en Guadeloupe est-il unfacteur de conditionnalité pour l’appartenance identitaire ? « Qu’est-ce qui permet de dire qu’on est guadeloupéen ? Etre sur ou hors duterritoire ? »A cela les réponses varient. Pour certains, « être guadeloupéen c’est tant la personne née ici que la personne s’appropriant us etcoutumes », mais la question se pose de savoir si « un jeune installé au Canada depuis 10 ans est encore considéré comme un 14
  15. 15. Guadeloupéen ? ».Cette interrogation sur le rapport entre facteurs objectifs et subjectifs explique la mise en exergue du vécu dans l’identitéguadeloupéenne : « pourquoi les enfants de fonctionnaires métropolitains, nés en Guadeloupe se considèrent comme guadeloupéen et ontparfois du mal à retourner vivre en France, alors que les fils de guadeloupéens "bon teint" se disent dorigine Africaine ? Combien de costumesafricains croise-t-on dans les rues ? »Troisième critère qui nourrit le débat sur la définition complexe de l’identité guadeloupéenne : la part del’économique et du culturel dans cette dernière. Deux positions semblent s’opposer sur ce point. Pour une large part des intervenants, « lefondement de l’identité, c’est la culture ». Pour d’autres, « nous sommes multiculturels, mais une identité n’est pas que culturelle » car« il estnécessaire d’intégrer à la réflexion la composante économique. Il y a une identité économique ». Pour les tenants de cette position, « êtreguadeloupéen c’est au quotidien se battre pour mettre en place des procédures pour le développement économique des entreprisesguadeloupéennes » ;c’est aussi un « travail sur l’identité dans les entreprises » ; ou encore « je suis Guadeloupéen parce que j’y suis né, j’ytravaille, et j’œuvre pour le développement du pays ».Sur ce point, une grande partie des contributeurs s’accordent cependant sur le fait que« l’identité est multiple, il y a différents niveaux qui pourraient se compléter. Il faut imaginer un développement où la culture & l’économique serencontrent. Par exemple les veillées, mortuaires disparaissent. Pourquoi ne pas imaginer un développement économique de ce créneau ? ». Dèslors, l’identité guadeloupéenne doit être pensée dans sa multiplicité : « l’identité est une pluralité. Il existe plutôt des identitésguadeloupéennes qui doivent avoir un lien, qui est la créolité. »Face à une définition axée sur la naissance ou l’appartenance à unecommunauté identifiée comme guadeloupéenne, ou d’autres critères identitaires « objectifs », plusieurs participants posent la question dustatut de l’appartenance, entre facteurs objectifs et sentiment de vivre une émotion particulière : « Etre guadeloupéen, c’est être né ici ou vivrel’émotion guadeloupéenne ? ». Pour certains, la dimension émotionnelle semble primer sur les facteurs objectifs : « ce n’est pas la façon donttu présentes qui fait de toi un guadeloupéen, mais la façon dont tu aimes la Guadeloupe et dont tu respectes ton environnement. C’est dans lecœur : plus on agit bien avec la Guadeloupe plus on est guadeloupéen. »3) L’identité à la frontière entre développement personnel et projet collectifDans la définition de l’identité guadeloupéenne, l’insistance sur la participation à une « émotion guadeloupéenne » spécifique posel’appartenance identitaire au confluent du développement personnel et du projet collectif. Ce positionnement pose question pour denombreux contributeurs : « individuellement ça va ; mais collectivement quelle est l’intelligence qui existe ? », « on dit des chosesindividuellement…nous sommes intelligents individuellement, mais collectivement incapables d’organiser des choses (sauf le Carnaval). La 15
  16. 16. culture doit se faire ensemble…la tradition doit évoluer. Chaque fois qu’on essaye collectivement quelque chose on s’avère incapable de leréaliser »ou encore « est-ce que le phénomène d’identité n’est pas du à l’ordre ressenti individuellement et collectivement ? ».La question del’affirmation individuelle est évoquée en relation à l’altérité dans l’espace guadeloupéen : « qui je suis ? Comment je me qualifie par rapportaux autres dans un environnement propre ? »Il est globalement admis que la définition de l’identité guadeloupéenne ne saurait être confinée àl’individuel ou au collectif de manière univoque, même si le ressort de l’intime compte beaucoup : « ma Guadeloupe ne peut pas être celle dema mère. L’identité ne se réduit pas à ce que nous mangeons. L’identité guadeloupéenne ne se dissout pas dans le monde. Je garde toujourscette culture de la solidarité…c’est quelque chose qui est dans l’intime ». Plusieurs intervenants fixent ainsi l’identité dans le domaine principalde l’affect et des émotions : « être Guadeloupéen c’est affectif », « être Guadeloupéen c’est viscéral, on le sent, on le vit », « être Guadeloupéen,c’est penser ou vivre Guadeloupe », « être Guadeloupéen, c’est un état d’esprit » ou encore « être Guadeloupéen correspond à del’affectivité ».L’identité est alors assimilée à des comportements psycho-sociaux caractéristiques : « notre spontanéité, notre rire au éclats,notre besoins de toucher les personnes quand nous échangeons avec elles et la culture des embrassades (les bos). » A ce titre, l’identitéguadeloupéenne est décrite comme rejoignant d’autres identités régionales françaises :« être guadeloupéen c’est comme être basque, breton,etc., ce sont les émotions, la culture, l’art, le rire, la parole (créole) etc. »4) L’identité comme un ensemble de pratiques culturelles « ordinaires »Le fait de fixer l’identité dans l’intimité de chaque individu s’accompagne de sa définition à travers des pratiques culturelles « ordinaires »,« banales » ou encore non politiques d’identification. Différents facteurs « culturels » au sens large sont mis en avant, et au premier lieudesquels la gastronomie guadeloupéenne :« une odeur de confiture m’a fait me souvenir de mon enfance » dit une intervenante, « le bienmanger et le mal manger jouent aussi un rôle identitaire ». La gastronomie est censée révéler les caractéristiques de la sociétéguadeloupéenne : « la culture culinaire est un reflet de qui nous sommes ». Il est notable qu’autant que les plats cuisinés, c’est aussi unensemble de produits de l’agriculture locale qui symbolisent de manière récurrente l’identité guadeloupéenne : « je cuisine ignames et fruits àpain. Mon fils sait faire le migan (il est cuistot) » ; l’affaissement d’un certain nombre de pratiques culinaires est présenté comme reflétant uneperte identitaire car « l’agriculture est un volet important de l’identité. En venant en Guadeloupe j’avais une vague idée de ce qu’on cultivait.J’ai compris à quel point la société de consommation avait imprégné la population. Beaucoup de gens ne mangent plus de fruits à pain. Lesguadeloupéens sont devenus des américains (obésité, diabète…). L’identité c’est aussi l’amour que l’on porte à la terre qu’on occupe. » Autres 16
  17. 17. pratiques culturelles notées par les participants comme porteuses d’identité, la musique, la danse et le carnaval reviennent souvent dans lesinterventions : « notre identité, c’est la musique et la danse », « il y a une singularité du carnaval et du genre collectif ». Pour certains, lareconnaissance internationale de la musique locale est une source de fierté : « aujourd’hui le gwo ka est fortement reconnu : il fait partie dupatrimoine protégé de l’Unesco. » L’habitat local est aussi désigné comme vecteur d’identité, et le déclin des maisons créoles et de la vie àl’extérieur sont parfois présentés comme des signes de la perte d’identité : « est que notre mode d’habiter est typiquement guadeloupéen ? Çaa existé (maison créole) même si aujourd’hui les normes guadeloupéennes obligatoires, le mode d’habiter a évolué. Mais nous en avons unes’agissant du mode d’occupation de l’espace dans la maison... En Guadeloupe nous vivons beaucoup au dehors. Il y a cependant unemodification du mode d’habiter compte tenu des normes obligatoires. De plus, il existe beaucoup plus de logements collectifs, qui ne prévoientpas d’espaces de vie extérieurs bien que cela commence à changer. » Plus souvent, la combinaison de différents facteurs donne lieu à unedéfinition impressionniste de l’identité : « Parler le créole guadeloupéen permet de se reconnaître ; la cuisine permet de caractériser la cultureguadeloupéenne et la musique (gwoka, léwòz) permet de s’exprimer » ou encore « Il n’est pas nécessaire de chercher son identité. Elle sereconnaît dans le langage et la gastronomie ».5) La place spécifique du créole dans l’identité guadeloupéenneLes deux dernières citations illustrent la place centrale conférée de manière récurrente au créole dans l’identité guadeloupéenne par lesparticipants. C’est une conviction partagée par la plupart des contributions que « la langue créole induit une notion identitaire », que « lemarqueur de notre identité est le parler créole », « c’est presque la langue qui fait l’identité » ou encore que « le créole est le pilier de notreidentité ».Le créole est un signe de reconnaissance, car il permet à la fois de se distinguer de l’hexagone francophone et de l’environnementrégional, le créole guadeloupéen différant de celui parlé en Martinique ou en Guyane : « le créole, c’est le point commun », « la question estsurtout l’identité collective : le créole est un marqueur. » Par ailleurs, la langue est présentée comme vecteur de cohésion sociale : « le rôle de lalangue semble important car celle-ci structure le mode de penser de la communauté. » La créole est enfin présenté comme structurant unimaginaire spécifiquement guadeloupéen : « je considère notre identité comme étant fortement en lien avec la langue créole qui fonde unpenser créole et un imaginaire créole. »Le créole lui-même est n’est pas perçu comme un bloc monolithique, certains intervenants rappelantqu’« il n’y a pas un créole mais des créoles », d’autant qu’au-delà de l’idiome lui-même, l’accent joue un rôle spécifique complémentaire dedifférenciation : « l’accent est un repère, c’est un marqueur ».La relation entre le créole et le français est diversement appréciée par les 17
  18. 18. participants. Certains envisagent les deux langues comme complémentaires, « il n’y a pas de mise en concurrence du créole et du français. Il y aune bonne compréhension des enfants en créole et en français »et mettent l’accent sur la reconnaissance accrue du créole, plus valorisé car« autrefois, le créole était perçu comme vulgaire ; on était quelqu’un si on parlait français ». D’autres intervenants perçoivent au contraire unedomination du français sur le créole qui explique la crise identitaire : « nous sommes en situation de diglossie qui se définit comme ladominance d’une langue sur une autre dans une société (dominance du français sur le créole). […] Il y a eu une reconnaissance timide du créoleen 2001 avec le CAPES créole mais aujourd’hui on observe un recul de l’Etat ; il n’y a plus de création de postes pour les langues régionales. Lalangue formate l’identité et par conséquent, nous avons aujourd’hui des individus en manque de repères, de valeurs »ou en d’autres termes,« le français prend le dessus quand nous sommes entre nous. Le français c’est un réflexe. Cela montre que notre identité a failli. »B) L’identité comme valeurIl est intéressant de noter que pour une large part des contributions, la notion même d’identité est considérée comme positive et la prise deconscience identitaire comme salutaire et nécessaire. Cette quête identitaire est paradoxalement associée dans le même temps au sentimentd’une crise de l’identité guadeloupéenne. Ce sentiment de crise est tempéré par la volonté, par l’introspection identitaire, de trouver desvaleurs communes. En outre, la réflexion sur l’identité est considérée comme dynamique et l’identité elle-même comme en construction.1) Un processus identitaire perçu de manière très positiveDans de nombreuses interventions, prédominent une perception positive de l’identité et de ses fonctions sociales pour la collectivitéguadeloupéenne : « l’identité est l’embryon d’un vouloir : la conscience de soi passe certaines étapes : apprendre et prendre conscience de cequ’on est. … C’est un désir de vouloir être, construire et apprendre quelque chose. Il faut une cohésion et ce désir de tendre vers un but (uneconscience de soi pour arriver à quelque chose). » L’identité est aussi présentée comme un médium de l’interaction au monde : « Nous nepouvons rien apporter au monde si nous ne nous connaissons pas nous même ». La quête identitaire est dès lors fortement valorisée comme uninstrument d’introspection collective qui permet de mieux se connaître : « le débat sur l’identité est fort, poignant car il s’agit de savoir qui onest », « Pour se construire, il faut regarder l’autre, tendre la main, retrouver la prestance des aînés, retrouver la fierté d’être français… etc. Ledébat sur l’identité est capital car il faut savoir qui on est pour savoir où l’on va. » L’enjeu de la transmission et de l’éducation des enfants est 18
  19. 19. récurrent dans la prise de conscience identitaire et constitue l’une des préconisations principales comme nous le verrons dans le paragrapheD) 1) : « nous sommes un carrefour où il s’agit de savoir ce que nous allons léguer à nos enfants », « l’identité est la force d’un peuple. Il estnécessaire d’en parler car les enfants sont perdus. » La valorisation de l’identité s’accompagne d’un mouvement quasi systématiqued’affirmation d’une fierté guadeloupéenne, au centre de la quête identitaire : « je suis fier d’être Guadeloupéen », « je suis fier de me direGuadeloupéen en étant à l’étranger ». Cette fierté s’exprime aussi lorsqu’un Guadeloupéen est reconnu au niveau hexagonal ou international :« quand je constate tout le travail que le Docteur Henri Joseph a accompli dans le domaine de la recherche, je suis fière. L’identitéguadeloupéenne se réinstalle. Il y a toujours un guadeloupéen faisant partie de l’élite notamment à l’étranger. Dans le sport quand nousentendons que Thierry Henry, Teddy Riner et bien d’autres encore gagnent, cela consolide notre identité guadeloupéenne. » Cette affirmationidentitaire et cet attachement sont indépendants du domaine politique stricto sensu et participent d’un processus plus général : « il n’est pasnécessaire d’attendre l’aspect politique pour poser la question de l’identité, de comment on vit son identité. »Ce processus identitaire est perçupar certains contributeurs comme plus légitime et plus prégnant qu’avant : « vous vous rappelez comment on se défrisait les cheveux, c’était lamode, on voulait ressembler aux personnes à cheveux lisses. L’évolution nous a fait perdre progressivement notre identité. Aujourd’hui, latendance change ». De même, le renforcement de l’affirmation identitaire est prôné par de nombreux contributeurs, certains allant mêmejusqu’à plaider pour une évolution « néo-calédonienne » : « même dans lensemble français puisque cest le désir de notre peuple, je crois quilfaudrait mettre en avant cette identité guadeloupéenne et caribéenne. Ces deux identités sont nées des apports historiques issus des continentsaméricains, africains, européens et asiatiques, nest-ce pas? Je crois que nous devrions mettre en avant cette citoyenneté guadeloupéenne àlinstar de ce qui se fait en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Et je crois aussi que dans des évènements sportifs et culturels nous devrions égalementmettre en avant aussi bien dans le pays quen dehors, nos couleurs à travers un drapeau spécifique. Des couleurs qui sont jusquà aujourdhui,rouge, jaune, vert et accessoirement noir. Ce drapeau na pas pour but de remplacer celui de la France puisque nétant pas pour linstant un Etatsouverain! On le voit en Polynésie ou en Kanaky. »2) Le sentiment d’une crise identitairePourtant, le sentiment de fierté de l’appartenance à l’identité guadeloupéenne et de connotation positive conférée à cette notion dans lechamp public s’accompagne d’un sentiment généralisé de crise identitaire, voire de déclin de l’identité guadeloupéenne : « nous sommes encrise identitaire », « nous sommes les garants du patrimoine laissé par nos ancêtres ; mais nous n’assurons pas cette garantie. Nous vendons 19
  20. 20. même la Guadeloupe ; nous dilapidons l’héritage. » Plusieurs intervenants insistent sur l’abandon des valeurs et des traditions jugéesguadeloupéennes au profit des « étrangers » et de la mondialisation qui détruit l’identité locale :« comment avoir cohésion identitaire quand onadopte toujours les cultures d’ailleurs ? », « la Guadeloupe sé tan nou, mais on continue de vendre aux étrangers », « voulez-vous que notrenation survive ? Sinon continuez…les chinois vont s’installer ici ». Face à un monde en mouvement, le constat pessimiste est dressé d’unetradition abandonnée au profit des influences étrangères : « le monde évolue certes mais on n’a pas gardé notre tradition. On s’est fondu danstout ce qui se fait ailleurs. Notre identité, elle était là, elle est là, mais nous n’avons pas su nous l’approprier et la mettre en lumière. », « Avanton reconnaissait le guadeloupéen. Maintenant, le Guadeloupéen s’habille comme le Français, l’Européen ou l’Américain », « Qu’on aille auJapon, à New York, à Paris on adopte les us et coutumes des pays. …On perd notre identité guadeloupéenne et c’est malheureux. » Plusieurscontributeurs insistent sur des exemples concrets de perte supposée d’identité : « nous organisons des « chanté nwel »… Est-ce que nouscontinuerons ? Et les jardins créoles ? Avant on tuait le cochon à la rentrée scolaire… Et aujourd’hui ? Nous sommes loin de notre identité… » ;« quand quelqu’un porte des « locks » C’est une forme de mondialisation », « à la période de Noël, on cuisinait du riz, des pois d’angole, du porcet l’on buvait du rhum. Aujourd’hui, on boit du champagne. La période du carnaval montrait notre identité. Aujourd’hui on voit tout sauf ducarnaval (heureusement qu’il existe Voukoum et Akiyo) ».La question est posée de savoir comment : « face aux mutations, aux apportsextérieurs, au risque d’américanisation de la société, préserver l’identité guadeloupéenne ? Tout en sachant que l’identité évolue, commentgarder notre part [de tradition] ? »,ou en d’autres termes,« comment préserver les rites sociaux tout en se modernisant ? ». L’acculturation estévoquée comme la réalité de l’identité guadeloupéenne, notamment face à l’hexagone : « il y a le problème de l’acculturation : les jeunesintègrent ce qui est dans la télé. La culture est le propre de l’identité. Papa Yaya fut le premier à défendre la culture créole et à faire émerger leproblème du bilinguisme. Nous sommes dans un ensemble français, mais nous sommes dans un déni de nous-mêmes… ». Ce processus estdénoncé par certains contributeurs comme une incapacité des « classes dirigeantes » à transmettre aux jeunes l’envie de faire vivre l’identitéguadeloupéenne, renforcée par l’émigration vers la France hexagonale : « l’histoire de ce pays a été peinte par plusieurs mains. [Les] grandescivilisations ont apporté quelque chose de singulier et d’unique à la Guadeloupe. [Mais aujourd’hui] les classes dirigeantes […] poussent lesjeunes à ne plus enchérir sur ce tableau haut en couleurs. […] Nous sommes une petite île mais une grande nation. […] On assiste à unedéperdition de notre identité avec l’émigration de nos jeunes vers la France ». Dès lors, plusieurs intervenants évoquent le fait qu’« il existe unproblème de confiance, de fierté de ce que nous sommes… » lié pour certains à une vision trop négative de soi par les guadeloupéens : « enGuadeloupe, il y a beaucoup de discours d’auto négation, d’auto flagellation ; on voit souvent le négatif ».Même le processus de débat estperçu comme un signe supplémentaire de la crise identitaire :« si il y a ce débat ce soir, ça signifie c’est la conséquence d’un malaise. »La quête 20
  21. 21. identitaire est parfois présentée comme la conséquence de l’appartenance à la France : « D’un point de vue historique, c’est la France qui a faitde nous ce que nous sommes. Le Guadeloupéen se cherche parce qu’on ne lui a pas laissé le choix de reconnaître son identité. »3) L’identité comme quête de valeurs communesDans ce contexte de crise identitaire associée à une crise du vivre ensemble, le questionnement sur l’identité guadeloupéenne s’apparentedans de nombreuses interventions à la recherche de valeurs communes : « identité signifie identique ; se reconnaître dans l’autre supposed’avoir des choses en commun », « il est important de chercher des éléments qui nous rassemblent pour avancer ». L’objectif est dès lorsidentifié comme étant la recherche de l’unité « plutôt de voir ce qui nous différencie, qu’est-ce qui nous unit ? » en vue de permettrel’autonomie culturelle : « il faut refuser la complainte. Plus qu’un fardeau à porter, c’est un gage d’espoir, ce qui va pousser la sociétéguadeloupéenne à prendre son destin en main » Dans ce contexte, la focalisation sur les questions d’appartenance à différentes communautésethnoculturelles est présentée comme un facteur de déficit identitaire qui doit être sublimé par une réflexion sur les points communs au-delàdes « micro identités » : « Parler de couleur de peau signifie qu’il y a un déficit identitaire qui pose problème. …C’est un partage de choses encommun. Il y a une opposition entre micro/macro identités. L’individu assume sa micro identité (indien, blanc…etc.) mais a du mal à la dépasserdans le macro et de jongler avec ses spécificités face aux autres. Il faut accepter, comprendre la différence, accepter que quelqu’un puisse malnous définir ; cela éviterait beaucoup de problèmes. »4) L’identité comme un processus dynamique et en constructionMalgré les critiques liées au sentiment d’une crise identitaire, de nombreux intervenants insistent sur la dimension processuelle de laconstruction identitaire et sur l’idée que l’identité guadeloupéenne est encore en construction : « la société est en cours de mise en place », « laGuadeloupe a une identité en devenir », « une identité à construire », « notre identité est en construction : il est nécessaire de prendre encompte ses multiples apports culturels sans domination de l’un sur l’autre et de développer solidarité et fraternité », et par ailleurs l’identité« évolue constamment ».Pour certains, le processus en est même à ses débuts : « nous sommes un peuple jeune, si ce n’est à l’étatembryonnaire, en recherche, contrairement à la France [et son histoire multiséculaire] », « nous sommes aux prémices du « vivre ensemble »identitaire ». Des conditions sont exprimées comme indispensables avant de pouvoir envisager l’expression d’une identité construite, 21
  22. 22. conditions non réunies selon les intervenants. Pour certains, elles concernent le territoire « l’identité s’exprimera quand il y aura une unité deregard sur le territoire », pour d’autres l’hégémonie de la majorité sur les minorités guadeloupéennes dans les médias, héritée du rapportcolons-ouvriers : « les médias locaux ne sont pas non plus l’expression du multiculturalisme, mais du monoculturalisme (aucune plage musicaledédiée aux rythmes indiens ou autres…). La plus grosse culture (nombre) écrase les autres cultures. L’importance du rapport dominant dominéhérité des rapports colons–ouvriers n’a pas disparu. Il faudrait pouvoir gommer cet état de fait avant de pouvoir faire aboutir une demanded’identité. Pour plusieurs intervenants, l’auto estime, insuffisamment développée, empêche l’émergence identitaire : « pour parler d’identité, ilfaut d’abord s’aimer », « il faut s’accepter comme on est pour évoluer »,voire l’absence de « fierté nationale » : « il existe une dimensionpsychologique de l’identité ; il faut une fierté nationale ».Dans ce processus, un changement d’attitude est jugé nécessaire car il y a un« manque d’égard des Guadeloupéens pour leur environnement et une incapacité à se prendre en main ».C) L’identité ambigüe et la gestion de la pluralité des appartenances identitaires : se définir par rapport aux voisins/à l’hexagoneUne intervention typique de la tonalité d’une partie des débats est contenue dans le questionnement d’un intervenant : « pourquoi lesdominicains, les haïtiens, les cubains et bien d’autres peuples ne se posent pas cette question » de l’identité ? A de nombreuses occasions et au-delà des valeurs communes, l’identité guadeloupéenne est énoncée comme « ce qui nous distingue des autres ». On constate trois positionsprincipales sur cette question : 1) le sentiment et la volonté que la Guadeloupe forme un ensemble national indépendant, 2) la peur d’uneconfrontation des appartenances identitaires entre l’identité guadeloupéenne, l’identité française et l’identité caribéenne ; et 3) la volonté dedémontrer la valeur de la pluralité des appartenances.1) Le sentiment et/ou la volonté que la Guadeloupe forme un ensemble culturel et politique indépendantLors des débats, la conviction, exprimée à différents degrés, que la Guadeloupe dispose d’une identité foncièrement singulière et distincte del’hexagone est récurrente chez de nombreux participants. L’appartenance à l’ensemble français est présenté comme une anomalie, voire un« accident de l’histoire » : « Culture guadeloupéenne? Culture française? Sommes-nous guadeloupéens? Français? Franco-guadeloupéens?Caribéens? Européens? Moi, je me définis, jaime me définir guadeloupéen, Afro-caribéen. Français seulement par accident de lhistoire. 22
  23. 23. Dautant plus que les évènements récents montrent en réalité que nous sommes français uniquement sur papier. »L’identité française eteuropéenne est considérée par ces interlocuteurs comme largement artificielle : « Les Guadeloupéens ont été adoptés par les français maisrestent avant tout des guadeloupéens et des nègres » ; « la Guadeloupe est pour linstant selon les institutions françaises à la fois une région etun département, ce qui est au départ une aberration pas possible car en France une région est composée de plusieurs départements. Mais noussavons que ce statut est un artifice.… Si juridiquement, on rattache la Guadeloupe aux institutions françaises et européennes, culturellement,géographiquement et même sportivement parlant, la Guadeloupe fait partie de son ensemble naturel quest la Caraïbe et le reste du continentaméricain. Nous savons que la Guadeloupe faisant partie de la Caraïbe, ça embête certains mais on ne peut pas prendre une pince géante etmettre la Guadeloupe en Europe! » Dans cette conception, la recherche d’une identité guadeloupéenne doit conduire à une réflexion sur laquestion du « pays » et de la « nation » guadeloupéenne :« la Guadeloupe n’est pas un département mais un peuple, un pays ; et êtreguadeloupéen c’est être conscient que nous sommes un peuple, un pays », « dire c’est quoi le « nous » Guadeloupéen pose la question de lanation : ce qui nous unit et ce à quoi nous tenons, nous protéger, évoluer et conquérir le monde. Il faut défendre les couleurs de laGuadeloupe », « la Guadeloupe n’est pas un département mais un peuple, un pays. Il faut penser l’autonomie de la Guadeloupe dansl’aménagement du territoire (penser la Guadeloupe en tant que nation indépendante). »La formulation d’une autonomie culturelleguadeloupéenne et d’une critique de la présence française prend parfois des tournures très radicales, critiquant la permanence de la« colonisation » française :« la Guadeloupe est une colonie de la France et de la Martinique, car il n’y a pas de direction administrative enGuadeloupe », « il y a un démantèlement de la société guadeloupéenne pour installer la France en Guadeloupe », « nous sommes toujours descolonies françaises, en atteste l’inscription à l’ONU de la Guadeloupe, Martinique, Guyane comme colonie française avec statut dedépartement. »L’évocation de la Guadeloupe comme colonie fait cependant polémique dans les débats où le terme est employé. Pour lesparticipants les plus critiques, « l’identité guadeloupéenne est en conflit avec l’identité française »qui la subvertit. L’incapacité à voir émergerune identité guadeloupéenne vient de la suprématie organisée de l’identité française : « Cette dernière a un support médiatique (télévision,institution, écoles, églises, justice). L’identité guadeloupéenne se développe à l’ombre de l’identité française et est obligée de se révolter pourexister. Certains pensent qu’ils sont obligés d’être français », la présence française est le facteur qui empêche l’émergence d’une identitéguadeloupéenne car « la Guadeloupe a toujours été entre deux cultures : l’Afrique et la France. Il fallait toujours vivre ce que l’autre nousdemandait de faire. […] Faut s’ouvrir vers l’extérieur mais faut d’abord se construire. On n’est jamais devenus guadeloupéens car la France esttoujours restée ». Dès lors, « la présence française s’est imposée et a tout fait pour se maintenir notamment avec l’Education Nationale. LesGuadeloupéens sont battus d’avance (ex. Gérard Lauriette) et certaines directives appliquées sont discutables (nos ancêtres avec les yeux 23
  24. 24. bleus) ». Dès lors, « le Guadeloupéen se sent niais, pas reconnu, les lois se retournent contre lui. Il subit le peuple conquérant qui a plus deconnaissance et lui demande de se taire. Le peuple guadeloupéen a l’impression d’être écrasé. »Est aussi mise en cause la toponymie decertains lieux ou des dénominations courantes (« dépendances », « iles du Sud », « fort Napoléon »), démontrant la domination française surl’identité guadeloupéenne. Pour un autre intervenant, la quête identitaire doit être un moyen de rééquilibrer le rapport de force : « Il y a undéni de l’identité guadeloupéenne. … Nous entretenons une relation jacobine. Il y a un clivage entre une culture dominante, la française, etune culture dominée (la nôtre). La situation est déséquilibrée car nous sommes étouffés. Il nous appartient de la rééquilibrer. » Les intervenantsqui défendent ce point de vue sont partagés entre une ironie pessimiste sur l’absurdité de la réflexion identitaire dans un contexte français :« pour l’ONU, il existe des peuples (Guadeloupe, Martinique) qui ont droit à l’autodétermination et ont des droits inaliénables. En 2003 laGuadeloupe a voté non et a renoncé à son identité ; elle a donc accepté le droit français et de devenir européenne. Par conséquent, de quelleidentité parlons nous ? Puisque nous sommes une population française… » et la volonté, pour une minorité d’entre eux, de défendre uneindépendance politique : « nous avons tout en Guadeloupe. Il nous manque seulement un pouvoir de décision, un gouvernementguadeloupéen » ; « on ne sait pas où on va. En fait nous sommes caribéens, pas européens. Avant les européens il y avait les Arawaks…Fondamentalement le pays est Guadeloupéen Nèg (ça ne veut pas dire que les autres ne sont pas dedans.) … il nous faut penser « nation » etdemander le pouvoir politique… On a été assimilé, erreur funeste…il faut un gouvernement Guadeloupéen. »2) La peur/opposition identitaireDe nombreuses interventions ne parviennent pas à trancher la question de la spécificité de l’identité guadeloupéenne et se contentent depointer l’ambiguïté de cette dernière, partagée entre plusieurs espaces culturels : « Pour le moment la Guadeloupe est française, leGuadeloupéen est un citoyen français. Y a-t-il une contradiction avec l’appartenance à la Caraïbe ? Comment un citoyen guadeloupéen seperçoit-il dans l’ensemble français ?Il serait plus judicieux de dire « comment se situe-t-il par rapport à un ensemble éloigné ? » ; « il y a uneambiguïté entre être Guadeloupéen et être Français ; nous sommes un tissu de contradictions » ; « l’antillais est quelqu’un de complexe car ilémane du bassin « caribéen », du « blanc », de l’indien » et de l’Afrique. Cette diversité se reflète dans nos comportements. On est un peuplemélangé et un peu tiraillé par diverses cultures ». Cette ambiguïté fondamentale entraine une « une crise d’appartenance : sommes tantôtfrançais, tantôt guadeloupéen mais on veut gérer les deux. » Un autre intervenant critique la volonté d’une identité exclusive des autonomistes: « nous sommes confrontés à une difficulté car pendant un temps on pensait en terme exclusif ; les gens se pensaient noirs seulement, 24
  25. 25. Guadeloupéens seulement et certains ne se disaient pas français » ; « qui sont les « yo » et les « nous » dans le slogan du LKP ? Qu’est ce qu’unesociété créole ? Est-ce qu’il s’agit de sociétés traumatisées par la société française ? ». Un autre envisage le débat sur l’identité comme lemoyen d’éviter de penser la situation de la Guadeloupe en termes strictement politiques : «le débat sur l’identité c’est pour ne pas dire « êtesvous une nation ? ».3) La complémentarité des appartenancesTroisième manière d’envisager le rapport de l’identité guadeloupéenne vis-à-vis de l’altérité, un très grand nombre d’interventions soulignentla complémentarité des appartenances entre identité guadeloupéenne, identité française, voire identité Caribéenne : « nous ne devons pasrenier notre histoire, notre lien avec la France », « en Guadeloupe, on se reconnaît en tant que créoles mais également français », « nous avonsune double appartenance française et caribéenne », « nous sommes dans une société d’appartenance française et caribéenne », « je suis Sainte-Annaise, guadeloupéenne et française», « l’identité de la Guadeloupe regroupe une multitude de choses. Il existe beaucoup de variables dansl’identité guadeloupéenne qui se multiplient, se croisent auxquelles s’ajoute l’apport européen », « si être Français c’est appartenir à un groupehumain important avec des droits et des devoirs, alors je suis guadeloupéen et français ! », « Je suis Guadeloupéen et Européen. Je suis Françaisparce que depuis trois siècles, on est venu nous dire que nous sommes sous la domination, et européen par rapport à la mondialisation. Maisnous sommes dégagés de cette affaire là. »Un intervenant pose la question de la « nécessité » d’un cohabitation dans le contexte de lamondialisation : « est-il raisonnable de ne pas accepter la cohabitation des deux identités ? Les accepter dans une sorte de cohabitation plusfluide pour aller de l’avant dans un contexte de mondialisation ? » Plus généralement, l’affirmation du pluralisme de l’identité guadeloupéenne,voire de son multiculturalisme, sont énoncées par beaucoup de participants comme son essence même : « l’identité guadeloupéenne est uneidentité ouverte, vivante et multiculturelle et que ce multiculturalisme qu’elle considère comme étant une force, constitue le porte drapeaux del’identité guadeloupéenne », « le pluralisme est le fondement de l’identité même si elle peut entraîner des oppositions. Le métissage doit êtreaccepté pour avancer ; les apports multiples sont des richesses. L’immigration a permis la construction de l’identité (ex : apports des indiens) »,« il faut accepter que la Guadeloupe soit un mélange de cultures », « au regard de la multiplicité ethnique et culturelle de la Guadeloupe, il estimportant de définir une base commune qui nous fédérerait, à travers une identité partagée », « la Guadeloupe est riche de métissages »,« notre identité, l’identité antillaise est une identité issue de plusieurs origines », « l’identité guadeloupéenne est riche de multiples apports qu’ilconvient de mettre en commun », « Il faut que la population digère la diversité pour pouvoir la cimenter et permettre cohésion identitaire », « il 25
  26. 26. faut assumer la diversité culturelle ».La diversité culturelle pose aussi question à certains sur la meilleure manière de constituer un processuscréatif : « comment faire pour créer une dynamique pour que la multiplicité de nos origines ne nous entrave pas ? Ne nous gêne pas ? Mais soitau contraire transformée en quelque chose de créateur ? »Un débat passionné s’engage lors de l’une des rencontres sur le fait de savoir si êtreGuadeloupéen c’est venir d’Afrique. L’influence africaine est généralement reconnue mais la plupart des intervenants préfèrent soulignent la« mosaïque » guadeloupéenne : « l’identité guadeloupéenne est une richesse grâce aux nombreux apports (africains etc.). Nous sommes unpeuple mosaïque riche avec beaucoup d’apports à mettre ensemble », « notre identité est multiple. On est Guadeloupéen, Français, Africain… »Pour un contributeur tenant de cette position, la crise identitaire et la faillite du vivre ensemble proviennent de la recherche d’une origineunique de l’identité guadeloupéenne : « L’antillais préfigure du monde de demain. La quête d’une origine linéaire est vaine, la seule référence àl’Esclavage est insuffisante, et c’est sans doute là l’échec du vivre ensemble en Guadeloupe ».Dans la contribution intitulée « Pour une sociétéde projets », on peut lire cet attachement à la multiplicité des influences culturelles qui structurent l’identité guadeloupéenne, facteur de« cohésion » à préserver :« notre insularité, notre « archipélagie », nous ont certainement permis de bâtir une société originale et de nous doterd’une langue et d’une culture qui participent à la cohésion de notre société. Il importe de préserver ces éléments constitutifs de notre identité, etnotre ouverture au monde – ou plutôt sur le monde – doit se faire en veillant bien à sauvegarder cette identité qui est notre richesse »D) Propositions de politiques publiques/d’actionsSur le thème de l’identité, les propositions d’actions ou de politiques publiques sont réparties en deux catégories. Il faut d’abord mettre enlumière, de manière distincte, l’ensemble des contributions évoquant la nécessité de renforcer l’éducation à l’identité et de rendre accessiblesau plus grand nombre des informations relatives à l’identité guadeloupéenne. Dans un deuxième temps, est catalogué l’ensemble des autresmesures proposées.1) Une demande identitaire dans les programmes éducatifsL’absence de connaissance de l’environnement et de l’histoire locales, le déficit éducatif dans ce domaine, l’absence de démarche volontaristedes acteurs politiques sont des messages récurrents formulés par de nombreux contributeurs. La faible éducation à l’identité locale est la 26
  27. 27. première visée : « l’apprentissage, dans sa forme actuelle, est un frein à l’expression d’une identité guadeloupéenne »,« l’identité est une quêtemais il y a un problème lié au manque de connaissances de notre histoire et les parents y ont un grand rôle à jouer », La complexité de l’identitéguadeloupéenne rend nécessaire la connaissance d’une histoire insuffisamment transmise selon certaines contributions : « de par lhistoire, ladéfinition de la personnalité collective en Guadeloupe est complexe »,« l’histoire collective mémorielle n’est pas connue de tous », « il fautconnaître l’histoire pour définir l’identité guadeloupéenne », « L’histoire est torturée ; sans repères, il est d’autant plus difficile d’avoir uneidentité. » Dans ce contexte, l’accent est placé sur l’école comme premier agent de transmission : « l’éducation est un élément phare à prendreen compte », « l’identité se façonne par l’éducation ». Dès lors, le renforcement de l’éducation et de la transmission des marqueurs identitaireslocaux est évoquée comme indispensable : « les enfants guadeloupéens doivent apprendre leur histoire, leur géographie et leur littérature », « ilfaut apprendre aux enfants notre patrimoine naturel… ».Les contributeurs sont partagés entre le fait de blâmer l’institution scolaire : « l’écolesuit un programme duquel la Guadeloupe est absente », « la structure actuelle de l’école n’a rien fait pour favoriser l’identitéguadeloupéenne », « beaucoup d’enseignants sont déficients culturellement. Il faut prendre des risques », « en ce qui concerne l’éducation, leprogramme scolaire, nous sommes tenus de l’appliquer. Il n’a rien à voir avec notre culture. Les enfants étudient ce qu’il y a en France. Ils neconnaissent pas forcément les éléments de notre culture patrimoniale, comme l’icaquier, le corossol, les variétés de patates, par exemple »,« les livres scolaires ne sont pas adaptés car ils n’incluent pas de programme local. On aurait pu parler de la canne par exemple et ce n’est pas lecas. Il faut les adapter à notre environnement » ; et une demande de développement de programmes d’affirmation identitaire à l’école :« ilfaudrait introduire très tôt, dès l’école primaire, la culture, les valeurs, le créole… etc., tout ce qui fait la Guadeloupe », « à l’école, il faudraitprévoir un enseignement sur les spécificités guadeloupéennes, les axes de l’identité », « ne faudrait-il pas mettre en place dans notre systèmeéducatif des modes de réflexion qui nous permettraient de mieux nous connaître ? », « ne faudrait-il pas aller plus loin dans nos recherches pourasseoir notre culture, notre langue, notre façon de faire, pour faire valoir notre identité ? ».Le message d’un renforcement de l’identité est enfin adressé de manière générale à la classe politique : « il faut que les politiques arrêtentd’avoir peur de l’identité. » 27
  28. 28. 2) Les propositions concrètes de politiques publiquesPropositions pour renforcer l’identité- effectuer un inventaire identitaire visant à lister, avec la population, tous les marqueurs de l’identité guadeloupéenne dans sa diversité- soutenir financièrement les chercheurs qui travaillent sur l’histoire, la culture et la géographie locales- favoriser une reconnaissance institutionnelle accrue du créole. Ex : permettre aux procès de se dérouler en créole, permettre l’usage ducréole dans l’administration et dans les assemblées politiques, généraliser le bilinguisme dans les indications toponymiques, proposer derecevoir les factures en créole...- organiser plus fréquemment des rencontres entre générations pour favoriser la transmission des coutumes et traditions guadeloupéennes- encourager les associations à dimension identitaire et qui promeuvent la connaissance des coutumes et traditions locales- construire un musée présentant la diversité des peuples guadeloupéens et les grandes cultures qui structurent la Guadeloupe : amérindienne,africaine, haïtienne, européenne…- permettre et accentuer la diffusion de films antillais ou guadeloupéens dans les écoles- encourager un tourisme vert et identitaire/culturel pour faire découvrir aux visiteurs la diversité de la culture et de l’identité guadeloupéenne- créer une commission pour évoquer la place des programmes locaux et antillais à la télévision- promouvoir de manière plus forte l’agriculture cultivant des produits typiquement locaux (patate douce, igname, malanga, fruit à pain,madère…)- inciter au développement économique de produits locaux (bière guadeloupéenne, fast-food guadeloupéen)- Généraliser la prise en compte du mode d’habiter local, y compris informel dans les programmes relatifs au logement- Développer les transports en commun pour permettre de développer les lieux de rencontre dans l’espace public 28
  29. 29. C) Education et transmissionSur ce thème, les contributeurs ont répondu à trois questions : qui transmet les valeurs et le patrimoine aujourd’hui en Guadeloupe ?Comment ces valeurs sont-elles transmises ? Quelles valeurs, quels savoirs faut-il transmettre ? Pour chacune de ces trois questions, ils ontpartagé un diagnostic de l’existant et formulé des propositions pour améliorer la situation. A la première, ils répondent que la Famille neparvient plus à jouer son rôle, dans un environnement où les « sources éducatives » sont diffuses et difficiles à maîtriser. Ensuite, lescontributeurs observent une crise de l’Autorité en Guadeloupe, crise qui ne pourra être résolue qu’au prix de comportements exemplaires desadultes et de relations avec l’enfant, basées sur le Partage, l’Amour et le Respect. Enfin, non sans avoir rappelé que le choix du contenu del’Education devrait procéder d’une vision globale de la société, les participants à ces débats du mois de juin plaident pour une réconciliationdes valeurs des différentes générations et pour une meilleure contextualisation de l’enseignement en Guadeloupe.Remettre la Famille au centre de la chaîne éducative« Quel est l’impact de la famille sur la réussite intellectuelle ? Est ce que la famille est la seule qui apporte une plus-value ? » se demande unparticipant au débat. Un consensus se dégage du débat sur le rôle central de la famille dans l’éducation : « Sé lafanmi ki anchaj dè édiké »« La famille a un rôle, un héritage à transmettre.» « La famille reste la colonne vertébrale de l’éducation et de la transmission » « Les parentsaccompagnent les enfants dans tous les actes de la vie. » « L’éducation ne relève pas uniquement de l’école, mais surtout des parents. » « Fotout moun okipé dè pitit a yo. » L’éducation serait l’expression des choix de la famille : « Adan on sosyété lib sé fanmi ka chwazi ki édikasyonyo ka ba timoun a- yo.» La famille serait en charge de la transmission des bases : « les valeurs s’acquièrent dans la famille. » « Edikasyon kakomansé adan « cocon familial ».» « L’enfant doit être éduqué très tôt. Après six ans c’est trop tard. L’enfant s’est déjà construit. […]Unpsychologue m’a dit qu’on crée un schizophrène entre zéro et trois ans. » Ces bases acquises au sein de la famille seraient essentielles dans lapoursuite du parcours éducatif de l’enfant dans d’autres environnements : « Le premier groupe qui transmet c’est la famille. L’école, lesvoisins sont des relais. » « Il y a une base et cette base, elle est du côté des parents, et c’est cela qui permet à l’enfant d’avoir un comportement 29
  30. 30. adapté. S’il n’y a pas cette base on va à l’échec. » « Kijan pitimoun ka kolaboré épi dòt moun ? Sé a parti dè rapò a timoun-la épi manman-y. »« Sé fanmi ki ni pou édiké pitit a- yo. […] Si akaz timoun pa ka rèspekté pon moun apa dèwò i ké kouté ».Les contributeurs déplorent, pour la plupart, que les familles ne jouent plus correctement leur fonction éducative dans la sociétéd’aujourd’hui en Guadeloupe. « Les enfants sont livrés à eux-mêmes. Les parents sont scotchés devant la télé. Les problèmes viennent enmajorité de la faute des parents », « il n’y a pas grand-chose à reprocher aux jeunes ; l’éducation a été délaissée. Les parents ont abdiqué », « lafamille a encore un sens en Guadeloupe mais les liens sont distendus », « fo lafanmi routouvé « lettre de noblesse » a-y. Si sé pa sa, nou karantré an problèm. […] I fo routouvé « les valeurs » ».Cette défaillance serait liée à une évolution de la structure de la famille, en l’espèce au passage de la famille élargie à la famille nucléaire :« avant la famille c’était la famille élargie. On arrive maintenant à l’éclatement de la famille », « la famille nucléaire rend les transmissions desvaleurs plus difficiles », « maintenant, l’autorité est exercée par une ou deux personnes alors qu’avant, tout le monde, les tantes, oncles, voisinspouvaient y prendre part. Aujourd’hui la famille se réduit ». Cette évolution de la structure familiale coïnciderait avec une évolution del’habitat : « nous observons un changement du mode de vie, un changement d’habitat. Qui va transmettre désormais ? » « le dimanche aprèsmidi nous nous rendions tous dans la toute petite maison de la grand-mère, et c’est là que tout le monde se retrouvait »,Elle serait également la résultante d’un accès trop précoce et/ou d’un manque de préparation à la parentalité : « au fur et à mesure, lesmères ont été de plus en plus jeunes, et ce sont souvent elles qui sont en difficulté face à l’éducation de leurs enfants », « de mon point de vue,j’entends souvent critiquer les jeunes générations qui élèvent leurs enfants. Mais cette jeune génération est souvent en immeuble, loin de papa,maman. Avant il y avait une tribu. Il y avait tout un cercle autour, les maisons n’étaient pas bien loin. L’éducation était faite par toute la tribu »,« Kijan fè on timoun ki pani édikasyon pé ni on timoun ? », « il faut dire que les mères sont de plus en plus jeunes. Souvent ce sont les mamiesqui élèvent leurs petits enfants. Donc trop d’affects et pas assez de restriction. », « j’ai été abandonné par mon père à la naissance. Je medemande donc s’il ne faut pas former l’homme pour qu’il sache ce qu’est être père. La plupart des gens se déresponsabilisent ».Le régime des allocations familiales est également tenu pour responsable, par de nombreux contributeurs, de ce délitement de la famille etde la remise en cause de sa fonction dans la transmission des valeurs : « il y a eu le choc pétrolier en 1974, puis la loi sur les femmes seules. Lesgens ont découvert la misère moderne…on a découvert la crise et mis en place une panoplie d’aides », « La loi de Giscard d’Estaing avec lesallocations « parent isolé », « femmes seules » a contribué à semer le désordre en Guadeloupe. Dès lors, beaucoup de femmes ont conçu pourde mauvaises raisons. Ce sont aujourd’hui ces enfants âgés de 35 ans aujourd’hui, qui sèment la délinquance et donnent l’exemple aux plus 30
  31. 31. jeunes. » « L’attitude des parents à changé à la période Giscard du soutien aux familles monoparentales. Il y a eu plus de famillesmonoparentales. L’enfant est devenu l’enfant-roi », « certaines femmes ne veulent pas que le père assume son rôle pour pouvoir percevoir sesallocations ».Ce constat sur les difficultés des familles monoparentales est souvent assorti de considérations nostalgiques, voire conservatrices, sur le rôlede la Femme dans la Famille et l’Education : « les femmes travaillent, elles ont peu de temps pour s’occuper des enfants. Le monoparental aussia ses conséquences négatives, très souvent les enfants sont livrés à eux-mêmes, ils n’ont pas de guide, pas de tuteur » « modèl sosyété lasa kasétout lyannaj an fanmi. Loto é krèch fè sé manman-la kwè yo pa bizwen pèsonn », « kan yo ka di « la femme antillaise » sé té on potomitan.Alèkilé sa pani pon sans. Avan, madanm té ni on entélijans « particulière » pou yo té touvé dé solution. Sété kalité natirèl a-yo. Aprézan sé fanm-la nou ka vwè-la sé pa sa ki potomitan ».Un contributeur affirme qu’« il y a [toutefois] des parents qui restent dans une éducation vigilante » comme pour rappeler qu’il ne faut pasgénéraliser en la matière : « il y a quatre types de familles : les traditionnalistes, les permissives, les éducatrices les « rien du tout » » analyse unautre participant au débat. Décrites souvent sous la forme de témoignages des participants, les bonnes pratiques en la matière nedépendraient ni de la taille et de la composition du foyer, « je suis issu d’une famille de 13 enfants et ne pense pas avoir été mal élevé ; lafaçon d’éduquer prime », « j’ai vécu dans une famille recomposée, mais très unie, qui a su maintenir le lien avec les enfants. Il est important carc’est une force qui empêche le sentiment de solitude », ni de la répartition des rôles entre le père et la mère, « je mets ma famille en reliefquand j’entends le thème de l’éducation. Mon père était doux tandis que ma maman était plus « carrée ». C’est elle qui faisait l’autorité. » « jeconnais beaucoup de familles dans lesquelles ça se passe bien et où la mère a un rôle de chef de famille », ni de l’origine « c’est une idée faussede croire que ce sont les enfants des communautés étrangères qui créent des problèmes en Guadeloupe », ni du niveau d’éducation desparents « Ni dé fanmi ki paté grangrèk, men i téni plis entélijans é ki byen élivé pitit a-yo. Apa plis konésans i ka fè pi bon édikasyon.»De nombreuses contributions proposent de renforcer l’accompagnement à la parentalité en Guadeloupe : « Faut-il former les parents ? »« Comment refonder la famille ? Comment faire en sorte que la cellule familiale, les voisins puissent faire des observations et éduquerl’enfant ? » « Chacun peut être parent mais ne connaît pas forcément les étapes de l’évolution de l’enfant. Il est primordial de donner auxparents les bases pour comprendre comment fonctionne un enfant. » « Les parents doivent être épaulés, soutenus car ils ne savent pas ce qu’ilfaut faire. Il faudrait concevoir une école des parents qui leur permettrait d’apprendre à tenir leurs enfants. » 31
  32. 32. Il est reproché, à de nombreuses reprises dans le débat, aux « parents démissionnaires » de laisser l’intégralité de leur responsabilitééducative à l’Ecole : « beaucoup de parents pensent que l’éducation se fait à l’école », « nos parents ont appris de leurs parents. Aujourd’hui,beaucoup de parents attendent que l’école éduque les enfants », « lékòl sé on pawtènè adan édikasyon. Men ni fanmi ki ka sèvi é lékòl pouédiké timoun a-yo. é sa sé on érè » « il y a également un éclatement de la société : dans les établissements, les élèves attendent que ce soitl’école qui les éduque. Les enfants et les parents passent très peu de temps ensemble ». Certains contributeurs concèdent que ce transfert totalde responsabilité s’opère suite au « décrochage » de certains parents, faute de compétences éducatives : « le système d’enseignement aaussi évolué et ne permet pas à certains parents de suivre leurs enfants. A ce moment les parents ne sont plus en contact avec leurs enfants ettransmettent l’autorité aux autres. A l’école, à la cantine, au CLSH, à la garderie… » L’école apparaît même comme un moyen, pour certains parents, de « se débarrasser » de leurs enfants : « les jeunes sont de plus en pluslivrés à eux-mêmes, mÀ

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