A comuna de paris 1871

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A comuna de paris 1871

  1. 1. 1 EDITO Au souvenir de la Commune de Paris, Louise Michel déclarait : « On voulait tout à la fois arts, sciences, littérature, décou- vertes, la vie flamboyait. On avait hâte de s’échapper du vieux monde ». Ces semaines d’exception naquirent d’une soif de liberté, d’une exigence d’égalité, de la révolte d’un peuple qui refusait de pactiser et continuait de se battre. Déclenchée le 18 mars 1871, la Commune fut bien plus qu’une insurrection : ce fut une véritable démarche de transformation sociale et politique qui se mit en place, le 26 mars 1871, avec le « manifeste du Comité des vingt arrondissements de Paris », programme qui instaurait la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’égalité des salaires homme/femme et qui était profondément décentralisateur. Le gouvernement d’Adolphe Thiers répliqua par les armes. C’est alors que Paris entama l’une des pages les plus douloureuses de son histoire. La guerre civile fit des milliers de morts : combats de rue acharnés, exécutions d’otages, innombrables fusillés. En l’espace de quelques semaines, la ville fut défigurée par les combats, les monuments détruits, Tuileries, Hôtel de Ville et autres lieux emblématiques du pouvoir livrés délibérément aux flammes par les derniers insurgés. « Parmi les plus implacables lutteurs qui combattirent l’invasion et défendirent la Répu- blique comme l’aurore de la liberté, les femmes sont en nombre », écrivait également Louise Michel. Je souhaite insister sur le rôle des femmes qui, au-delà des secours ou du ravitaillement, montèrent sur les barricades en soldats. C’est le sens de l’hommage que le 3e arrondissement a récemment rendu à Nathalie Lemel et Elisabeth Dmitrieff, toutes deux fondatrices de l’Union des femmes pour la défense de Paris. La « semaine sanglante », du 21 au 28 mai, suivie d’une terrible répression, mit fin à la Com- mune mais non à sa légende. L’idéal social et universaliste dont elle était porteuse devint une des principales références des révolutionnaires du XXe siècle, pour le meilleur et par- fois pour le pire. Ce siècle nouveau doit conserver la mémoire de la Commune et continuer de la questionner. C’est la belle ambition de cet ouvrage. Bertrand Delanoë Maire de Paris Inter Commune:CHAP1_P01_P8 2/08/07 11:24 Page 1
  2. 2. 1. Eugen WEBER Regard d’un historien américain sur Paris au printemps 1871 .................................. Page 3 2. Jacques ROUGERIE La ville en 1871 - Le Paris communard ........................................................................ Page 9 3. Stéphane AUDOIN-ROUZEAU La Guerre de 1870-1871 et le siège de Paris ............................................................ Page 15 4. Rémy VALAT Aux origines de la Commune - La Fédération républicaine de la Garde nationale ........ Page 19 5. Jacques ROUGERIE De la capitulation à l’insurrection.............................................................................. Page 23 6. Alain DALÔTEL La Commune « d’en haut » ........................................................................................ Page 29 7. Jacques ROUGERIE L’œuvre de la Commune ............................................................................................ Page 33 8. Hollis CLAYSON La culture et la Commune .......................................................................................... Page 37 9. Gay GULLICKSON Les femmes et la Commune........................................................................................ Page 39 10. Robert TOMBS La Défaite de la Commune ........................................................................................ Page 43 11. Laure GODINEAU La répression légale, la déportation, l'amnistie........................................................ Page 55 12. Danielle TARTAKOWSKI La mémoire de la Commune ...................................................................................... Page 61 13. Robert TOMBS Questions et controverses .......................................................................................... Page 65 Pour en savoir plus ................................................................................................ Page 70 Chronologie ............................................................................................................ Page 71 Index des principaux personnages cités .............................................. Page 75 Crédits photos .................................................................................. Page 76 SOMMAIRE 2 SOMMAIRE Inter Commune:CHAP1_P01_P8 2/08/07 11:24 Page 2
  3. 3. 1. Eugen WEBER Regard d’un historien américain sur Paris au printemps 1871 Le samedi 18 mars 1871, Edmond de Goncourt note dans son journal : « Ce matin, la porteuse de pain annonce qu’on se bat à Montmartre. Je sors et ne rencontre qu’une indifférence singulière pour ce qui se passe là-bas. La population parisienne en a tant vu depuis six mois que rien ne semble plus l’émouvoir. » Dans l’après-midi, des barricades s’élèvent, les boutiques ferment, les orateurs tiennent des discours à propos de traîtres qu’il convient de mettre à mort, des bandes défilent en criant « Vive la République ! » « Je dîne aux Frères Provençaux dans l’as- sourdissement des cris patriotiques et je suis tout étonné, en sortant du restaurant, de me cogner à la queue du théâtre du Palais- Royal. » L’indifférence, le rituel, la routine, les ba- dauds en promenade et des manifestations plutôt festives sont les premières réactions à la « Révolution » qui a poussé Adolphe Thiers, chef du nouveau gouvernement, à décamper à Versailles pour y rejoindre l’Assemblée de « ruraux » élue le 8 février pour faire la paix et qui est censée restaurer la monarchie. Pour l’heure cependant, c’était le soulagement qui prédominait. Les milliers de gardes nationaux campés à l’extérieur de l’Hôtel de Ville, exhibaient des morceaux de pain empalés sur leurs baïonnettes. Les heures difficiles du siège prussien étaient derrière eux : 132 journées de files d’attente, de famine et d’explosions d’obus. De même que le lent et douloureux déroulement d’une existence assiégée : c’en était fini des côtelettes de chien ou des filets de singe, de la vue de soldats débraillés marchant vers les remparts et de celle des blessés revenant en boitant, des femmes tirant des ambulances rentrant du combat dans un bruit de ferraille, des pièces qui tintent dans les boîtes de collecte des aumônes destinées aux estropiés, des filles se vendant pour un morceau de pain, des femmes sur des marchés qui n’ont prati- quement rien à vendre, du rationnement, du froid, de l’isolement, des fourgons mortuaires cliquetant sur les pavés, des ivrognes titubant dans les rues, de la marée noire des vêtements de deuil de ceux qui pouvaient se les offrir, de la rage et de l’hu- miliation contenues, des vives tensions de Eugen WEBER 3 Inter Commune:CHAP1_P01_P8 2/08/07 11:24 Page 3
  4. 4. classes qui s’exacerbent, des cris prémonitoires selon lesquels « ils » sont en train de massacrer le peuple, de la tristesse des issues prévisibles, de l’ennui et de l’impuissance de cinq mois interminables. Ce fut du moins, la première im- pression en ce printemps enso- leillé, lorsque la rage de la défaite commença à décroître, lorsque les traces de l’occupation prus- sienne symbolique (du 1er au 3 mars) eu- rent été effacées et que la nourriture se remit à affluer (le vin semble n’avoir jamais manqué). Bientôt, cependant, les tirs d’obus reprirent – cette fois-ci de Français sur des Français. Les tambours de jour comme de nuit, les clairons, les appels aux armes ; les coups de fusil retentissaient ; les foules transformées en hordes synonymes de danger pour les hommes et les femmes considérés, à juste titre ou non, comme des dupes de Versailles et pour les innocents pris pour des espions. Peignant la Seine, ou- blieux du monde environnant, Auguste Re- noir se retrouva, encerclé, assailli, traîné jusqu’à la mairie la plus proche où, reconnu par chance, il fut libéré et put continuer à peindre. Battus à mort ou noyés, d’autres n’eurent pas la même chance. « La rue com- mence à n’être plus sûre » nota Goncourt. Bientôt, comme d’autres Parisiens, il apprit à prendre de tels risques sans difficulté. Les tirs, les bombardements, les manifestations mêlés au désœuvrement au tourisme ou au shopping, comme lorsqu’une jeune Améri- caine, Lillie Moulton, se rendant chez Worth, le couturier anglais de la rue de la Paix, assista à un affrontement entre « les Amis de l’Ordre » qui manifestaient et des unités de la Garde nationale. Ou lorsque les foules commencèrent à se rassembler à la barrière de l’Etoile pour regarder les batteries de Versailles bombarder les bastions de la Commune. Début avril, les Parisiens (et les touristes) apprenaient à apprécier « l’amu- sant de cette guerre derrière des remparts ». Le dimanche de Pâques, Goncourt note « J’entre dans un café au bas des Champs- Elysées et pendant que les obus tuent à la hauteur de l’Arc de l’Etoile, des hommes, des femmes, de l’air le plus tranquille et le plus heureux du monde, boivent des bocks, en entendant… une vieille violoniste. » EugenWEBER 4 Inter Commune:CHAP1_P01_P8 2/08/07 11:24 Page 4
  5. 5. Beaucoup de ceux qui en avaient les moyens avaient déserté la capitale avant le siège prussien pour se réfugier en province avant de revenir en février, dès que la si- tuation sembla plus sûre. Maintenant, ils commençaient à repartir au compte gouttes. « Il y a au chemin de fer, beaucoup de partants pour la province ». En quelques semaines, cependant, Thiers commença à serrer la vis à ce Paris rebelle : les journaux et le courrier étaient interrompus. Les dé- placements, qui s’effectuaient normale- ment, devinrent de plus en plus difficiles. « Du rond-point à l’Arc », note Juliette Adam à la mi-avril, « pas un réverbère al- lumé, pas une fenêtre éclairée… Paris est morne et désert, bien plus que pendant le siège. La misère aussi y est très grande. » Plus de cafés-concerts en plein air non plus. Les Parisiens qui sortaient pour s’amuser passaient leurs soirées sur les Champs- Elysées, regardant les feux d’artifices de la canonnade. Seul le Guignol tint jusqu’à la mi-mai où quelques chaudes alertes le per- suadèrent de plier bagages. Alors que les croisillons de papier fleuris- saient sur les vitrines des boutiques afin d’éviter les bris de verre lorsque les obus explosaient à proximité, la Commune constitua une compagnie aérostatique pour transporter les courriers, les lettres, les dépêches, comme cela avait été fait durant le précédent siège. Dans une ville bruissante de rumeurs, cela confirma la légende de « guerre scientifique » que les rouges pré- paraient : les ballons transportant des ex- plosifs, les mines dans les égouts de Paris, les feux grégeois... Des quantités d’histoires sur des armes de destruction mythologique devaient persister parmi les Versaillais et les Communards après la fin du conflit. Le mythe le plus tenace était celui de la Révolution française, particulièrement 1793 et la Convention. Comme leurs prédéces- seurs révolutionnaires, les Communards s’embourbèrent dans toutes sortes de comités : comité central, comité de salut public, comité des barricades, comité d’ar- tillerie, comité de l’approvisionnement militaire, comité de sécurité générale, qui se télescopaient. Ils croulaient sous le poids des souvenirs historiques. Comme le rappelle l’un d’entre eux, Arthur Arnould, alors en exil, « on arrêta parce qu’elle (la Convention) avait arrêté. On emprisonna, parce qu’elle avait emprisonné. On fit la loi des otages comme elle avait fait la loi des suspects ». Malheureusement, Paris n’avait pas été 5 Eugen WEBER Inter Commune:CHAP1_P01_P8 2/08/07 11:24 Page 5
  6. 6. assiégée en 1793 : la Convention n’avait donc aucune leçon appropriée à léguer à ce sujet. Comme au bon vieux temps de Robespierre et de Saint-Just, comme en 1830 et en 1848, tous discouraient, se disputaient, se chamaillaient, accusaient tout un chacun de pusillanimité, de manque de loyauté, de trahison. Les théories conspiratoires fleu- rissaient. L’un des cris de guerre favoris « Nous sommes trahis ! », exhumé lors de la guerre contre la Prusse, déclencha une frénésie d’arrestations. Il y a une autre tra- dition qu’Arnould n’a pas mentionnée : la dénonciation. D’hommes politiques, de re- ligieuses, de prêtres, d’informateurs suppo- sés, de thésauriseurs, de spéculateurs, de commerçants en gros, de bouchers, de bou- langers, de propriétaires et de voisins de paliers. Des espions étaient découverts sous chaque lit, des agents provocateurs dans chaque manifestation. Les soldats qui flan- chaient, les dirigeants qui échouaient au combat, étaient dénoncés comme traîtres. Ainsi le dimanche 21 mai (« Il faisait beau et il y avait concert aux Tuileries ») le général Cluseret, ancien délégué à la guerre, arrêté le 30 avril pour avoir abandonné le Fort d’Issy alors qu’il l’avait en réalité sauvé, fut jugé pour manquement au devoir. C’est alors que ses juges apprirent que les Versaillais étaient entrés dans Paris, le libérèrent et se tournèrent vers des problèmes plus urgents. Goncourt, qui ce même jour avait quitté sa maison d’Auteuil pour emménager dans le centre de Paris, vit un homme arrêté pour avoir crié que les Versaillais étaient arrivés. Il parcourut la ville en essayant d’en savoir plus. « Encore une rumeur. » Désespéré, il alla se coucher mais ne put dormir, ouvrit sa fenêtre pour entendre sonner les cloches de l’église, les tambours et les clai- rons appelant aux armes : « bruit sinistre qui me remplit de joie et sonne pour Paris l’agonie de l’odieuse tyrannie. » Cette angoisse dura une semaine, laissant la ville jonchée de cadavres d’hommes et de femmes tués au combat, de prisonniers et d’otages massacrés par les deux camps ; et avec les ruines « d’incendies stratégiques » que les Communards avaient déclenchés pour retarder l’avance de leurs ennemis. Même ainsi, il y avait des consolations. Paris en flammes rappelait aux esthètes les EugenWEBER 6 Inter Commune:CHAP1_P01_P8 2/08/07 11:25 Page 6
  7. 7. gouaches napoléoniennes des éruptions du Vésuve. Pour ce qui est de l’Hôtel de Ville, « la ruine est magnifique, splendide ; niches vides, statuettes fracassées… merveille de pittoresque à garder. » La tuerie se poursuivit après l’arrêt des combats, les voisins et étrangers réaffir- mant la tradition par plus de 350 000 dé- nonciations (399 823 selon Louise Michel) ; et les Marat de Versailles (Alphonse Daudet dixit) se révélant plus terribles que ceux de l’Hôtel de Ville. Personne n’est absolument sûr du nombre de personnes qui sont mortes durant ces journées féroces mais la plupart fixe ce chiffre aux alentours de 20 000 - 25 000, plus que les victimes de la Terreur à l’époque de la Convention. Qui lisez-vous ? Qui croirez-vous ? Gambetta, prédisant que « Paris, si on fait la paix dans les conditions atroces dont on nous menace, est voué à la Révolution » ? Maxime du Camp affirmant que les agisse- ments de la Commune « échappent à la politique et appartiennent exclusivement à la criminalité » ? Jules Vallès expliquant que l’insurrection est une réaction tardive à l’oppression des parents, de l’école, de la pauvreté et de Louis-Napoléon ? L’épitaphe de Goncourt : « les saignées comme celle-ci, en tuant la partie batailleuse d’une popu- lation ajourne d’une circonscription la nou- velle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle » ? Ou tout ce qui précède ? Eugène Pottier, Jean-Baptiste Clément avaient été membres de la Commune. Tous les deux partirent en exil. Clément nous laissa « Le Temps des cerises » mais également « La se- maine sanglante ». Le poème de Pottier, « L’In- ternationale », fut mis en musique par Pierre Degeyter et, en son temps, devint l’hymne de la gauche révolutionnaire. Comme l’avait pré- dit Goncourt, le conflit sociopolitique fut sus- pendu pour un temps mais les passions perdurèrent. Marchant dans Paris, Flaubert re- marquait qu’ « une moitié de la population a envie d’étrangler l’autre, qui lui porte le même intérêt. Cela se lit clairement dans les yeux des passants ». Et, juste pour garder en vie la vin- dicte mutuelle, l’Assemblé nationale vota la construction d’un monument expiatoire au sommet de la Butte Montmartre où le soulè- vement avait commencé. La première pierre du Sacré Cœur fut posée deux ans plus tard, le 15 juin 1875. 7 Eugen WEBER Inter Commune:CHAP1_P01_P8 2/08/07 11:25 Page 7
  8. 8. EugenWEBER 8 Plan de Paris en 1860 Inter Commune:CHAP1_P01_P8 2/08/07 11:25 Page 8
  9. 9. 2. Jacques ROUGERIE La ville en 1871 – Le Paris communard Le Paris de 1871 est, géographiquement, exactement celui que nous connaissons : le Paris des vingt arrondissements. En 1860, la vieille ville (nos dix premiers arrondisse- ments) a annexé tout ou partie de sa ban- lieue, les anciennes communes de Belleville, Ménilmontant, Charonne, Montmartre, les Batignolles, Auteuil et Passy sur la rive droite, formant les arrondissements XVI à XX ; Bercy, Ivry, Montrouge, Grenelle, Vau- girard, rive gauche, formant les arrondisse- ments XIII à XV. La ville a considérablement crû en population en vingt ans ; elle comp- tait un million d’habitants en 1851 (un mil- lion deux cent mille avec sa banlieue proche, celle qu’on annexe en 1860), elle en compte deux en 1870. C’est la plus grande agglomération du pays, loin devant Marseille ou Lyon, et la troisième du monde. Paris est ville d’immigration : 75 % des adultes sont nés en province. À côté de l’ouvrier parisien de vieille souche, il y a les ouvriers récem- ment arrivés, maçons de la Creuse, cordon- niers de Lorraine, tailleurs de pierre de Normandie, marchands de vin et charbon- niers du Cantal... Le creuset parisien les a très vite assimilés en une sorte de frater- nelle et patriotique « nationalité » pari- sienne, populaire et ouvrière. Paris est alors une ville fortifiée. Une forte muraille de 33 kilomètres, garnie de 94 bastions, percée de 17 portes (dont le nom subsiste aux anciens terminus de lignes de métro), a été construite de 1840 à 1845, sur décision de Thiers, premier ministre en 1840, à une époque de forte tension inter- nationale. L’enceinte se situait à l’emplace- ment actuel de l’espace compris entre les boulevards des Maréchaux et le boulevard périphérique. Elle est protégée à distance par dix-sept « forts détachés » (dont la plu- part subsiste encore, ainsi le Mont-Valérien). L’enceinte a été détruite au lendemain de la Première Guerre mondiale. La ville peut être assiégée - elle le sera par les Prussiens dès la mi-septembre 1870 - mais elle serait très difficile à prendre d’assaut : ils ne l’ont même pas tenté. Paris, « moderne Babylone », est la ville du luxe et des plaisirs ; mais c’est d’abord la ville du travail. Au dernier recensement de 1866 qu’on recompose ici selon les catégories de la nomenclature actuelle, 50% des Parisiens vivent de l’industrie et des trans- 9 Jacques ROUGERIE Inter Commune:CHAP2_P9_P14 2/08/07 11:14 Page 9
  10. 10. ports, 18 % d’activités de ser- vices. On a dénombré 550 000 ouvriers, ouvrières et journa- liers, 117 000 employés, 120 000 patrons, 130 000 domestiques et concierges, pour 55 000 fonc- tionnaires et membres de pro- fessions libérales, 125 000 oisifs rentiers et propriétaires, avec leurs familles. Paris est une ville de salariés et de dépendants. 32 % des actifs dans l’industrie sont occupés dans le vêtement et le textile, 18 % dans le bâtiment, 15 % dans les mé- tiers d’art et les « articles de Paris », 14 % dans le travail des métaux et la carrosserie. Les formes du travail sont extrêmement di- verses. Les deux tiers au moins de ceux qu’on désigne alors comme des « patrons » travaillent en réalité seuls ou avec un seul ouvrier. On compte dans Paris une foule de petits ateliers et boutiques, mais on ne peut plus parler d’artisanat indépendant. Mai- sons de confection et grands magasins (le Bon Marché, le Louvre, la Belle Jardi- nière…) font travailler en sous-traitance à domicile la main-d’œuvre du meuble, du vêtement, principalement féminine, de la chaussure : Godillot est le roi du soulier à qui il a donné son nom en argot. Existent à côté d’une foule de petits ateliers de solides établissements de 50, souvent 100, parfois 500 ouvriers : fabriques métallurgiques, mai- sons d’orfèvrerie, de bronze, de papiers peints, d’ébénisterie… Deux usines de lo- comotives dépassent le millier d’ouvriers, Cail à Grenelle (XVe arrondissement), Gouin à Batignolles (XVIIe ). Chaque métier a ses lieux propres : ébénistes du faubourg Saint- Antoine et ouvriers bronziers ou mécani- ciens de Popincourt (les actuels XIe et XIIe arrondissements), tanneurs et mégissiers du XIIIe , métallurgistes de Grenelle et des Bati- gnolles, carrossiers du XVIIe , raffineurs de sucre de La Villette et du XIIIe , ouvriers d’art et d’articles de Paris du IIIe arrondissement qui comprend le quartier bien nommé des Arts-et-Métiers. L'ouvrier parisien a une bonne culture : 91 % des hommes savent lire et écrire, et 80 % des femmes. Il a l’orgueil de son métier, source de sa dignité de travailleur. Il est vo- lontiers actif politiquement, lit les jour- naux, surtout d’opposition, « le Rappel » des frères Hugo, « le Réveil » de Delescluze, « la Marseillaise », qui rassemble des repré- sentants de toutes les tendances de l’oppo- sition républicaine. Il fréquente volontiers les réunions publiques, autorisées depuis JacquesROUGERIE 10 Inter Commune:CHAP2_P9_P14 2/08/07 11:14 Page 10
  11. 11. 1868, où des orateurs révolutionnaires exhortent au renversement de l’Empire, discute dans les cabarets et boutiques de marchands de vin - plus de 10 000 lieux pri- vilégiés de « sociabilité » populaire. Comme dans toutes les agglomérations industrielles de France, de grandes grèves ont marqué les dernières années de l’Empire : à la fin de 1869, les grèves des mégissiers (un millier de grévistes), des doreurs sur bois, des em- ployés des grands magasins, les « calicots » (plus de 10 000) ; en mai et juin 1870 des raffineurs, puis grève générale des fon- deurs en fer. Tous les métiers ont leurs chambres syndicales qui portent les reven- dications ouvrières ; une chambre fédérale des Sociétés ouvrières parisiennes (60 so- ciétés, une cinquantaine de milliers d’adhé- rents) s’est constituée en 1869 et s’est étroitement liée à l’Association internatio- nale des travailleurs (AIT), formée en 1864 avec pour slogan : « L’émancipation des tra- vailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux- mêmes ». Celle-ci réunit des représentants des « prolétariats » anglais, belge, suisse, al- lemand, français. L’Internationale pari- sienne quadrille, depuis le début de 1870, les quartiers populaires de sections, une vingtaine, réunies à leur tour, en mars, en fédération. À la veille de la guerre, un pro- cès est intenté à ses dirigeants : elle est dés- armée, mais non détruite. Cette classe ouvrière parisienne, vigou- reuse, originale, se fond étroitement en- core dans le « Peuple », peuple laborieux où la rejoignent salariés et exploités de toutes sortes, employés, artisans ou bouti- quiers, qui constituent une couche sociale qu’on a pu nommer de « bourgeoisie populaire ». Depuis 1860, la condition populaire et ouvrière s’améliore. Le mouvement des affaires à Paris s’est accéléré avec l’Empire, période de prospérité économique : 1,5 milliard en 1847, 3,4 en 1860, 6 milliards en 1869. La hausse des salaires est réelle, le travail abondant. L’ouvrier parisien n’est pas, il n’a jamais été un « misérable ». Mais son existence est pauvre, au mieux médiocre. En bas de l’échelle, le journalier au travail incertain gagne à peine 2 ou 2,50 francs par jour - l’équivalent de ce que sera pendant la guerre la solde du garde national, marié avec deux enfants ; en haut l’ouvrier quali- fié du livre, du métal, peut obtenir 4 ou 5 francs. Les femmes sont payées la moitié des hommes. En moyenne, le salarié consacre 60 % et plus de son budget 11 Jacques ROUGERIE Inter Commune:CHAP2_P9_P14 2/08/07 11:14 Page 11
  12. 12. familial à sa nourriture et son entretien, 10 à 15 % pour un mauvais logement : il reste peu de chose pour des dépenses de vêtement, rien pratiquement pour celles de loisir. La carte sociale de la capitale s’est modi- fiée. Dans les quartiers centraux, le Paris de 1830 ou 1848, riches et pauvres vivaient sinon côte à côte, du moins en proximité réelle dans les mêmes maisons, les mêmes rues. L’accroissement de la population, les dé- molitions occasionnées par les travaux JacquesROUGERIE 12 Cordonnier Inter Commune:CHAP2_P9_P14 2/08/07 11:14 Page 12
  13. 13. d’Haussmann, la cherté des loyers, ont contribué à chasser du Paris central le peu- ple travailleur, le refoulant toujours plus à l’est, au nord et au sud, d’abord dans les quartiers est du Temple et de Popincourt (XIe ), des Quinze-Vingts et de Bel-Air (XIIe ), puis dans la périphérie récemment an- nexée, les antagonismes sociaux sont en somme inscrits dans la géographie même de la capitale : à l’ouest et au centre, la ville des riches, beaux quartiers des Ier , VIIe , VIIIe et XVIe arrondissements ; l’enserrant comme en une tenaille qui va du XVe au XVIIe arrondissement, poussant une avan- cée dans les Xe et XIe , IIIe et IVe arrondisse- ments, la ville populaire, le Paris des déshérités. Dans les années 1830 et 1840 Paris était considérée comme la ville des « classes dan- gereuses », qui inquiétait les possédants ; Haussmann parle encore d’une population redoutable de « nomades ». C’est depuis 1789 la ville des révolutions, où se décide le sort de la France, au mépris souvent des opinions provinciales : prise de la Bastille, insurrection du 10 août 1792 qui a mis fin à la monarchie, révolution des « trois glo- rieuses », les 28, 29, 30 juillet 1830 qui chasse les Bourbons et installe la monarchie « bourgeoise » de Louis-Philippe, révolu- tion de février 1848 qui instaure la IIe Ré- publique, à son tour gravement menacée par l’insurrection ouvrière de juin. La ville, il est vrai, avait accepté, le coup d’état de décembre 1851 : elle avait esquissé une résistance républicaine qui a vu la mort du 13 Jacques ROUGERIE Inter Commune:CHAP2_P9_P14 2/08/07 11:14 Page 13
  14. 14. député Baudin sur une barri- cade du faubourg Saint-Antoine et donné tout de même 37 % aux « non », plus de 40 % dans les quartiers populaires, lors du plébiscite qui suit le coup d’état. Toutes les insurrections et révo- lutions depuis 1789 ont eu pour objectif premier la prise de l’Hôtel de Ville, siège du pouvoir municipal : « L’Hôtel de Ville était à Paris le lieu choisi pour la consécration de tous les pouvoirs révolution- naires, comme Reims fut autrefois la ville choisie pour le couronnement des rois », écrivait le socialiste Louis Blanc dans les an- nées 1840. Les révolutions parisiennes ont toutes, et la Commune n’y échappera pas, un aspect « municipal ». Or la ville est privée depuis 1851 de tous droits municipaux. Elle est administrée de rude main par deux hauts fonctionnaires, le préfet de police, Pietri, et jusqu’en 1869, le préfet de la Seine Haussmann, véritable « ministre de Paris ». Elle s’affirme de plus en plus nettement contestataire, républi- caine. Aux élections législatives de 1869, pour neuf sièges à pourvoir dans le dépar- tement de la Seine, huit républicains l’em- portent largement ; la République obtenait près de 70 % des voix. Dans la circonscrip- tion nord de Paris, du quartier des Bati- gnolles à celui de Belleville, Gambetta, qui prône dans un programme retentissant, le « programme de Belleville », la République, la séparation de l’Église et de l’État, le man- dat impératif (qui exige que l’élu suive fidèlement les instructions des électeurs), a remporté un triomphe (57 % des votants), devançant non pas un bonapartiste, mais un républicain modéré, le vieux quarante- huitard Carnot (31 %) soit 80 % de voix pour la République. Lors du plébiscite de mai 1870, Paris a dit son refus de l’Empire, même libéralisé : 156 765 non, 110 409 oui . Les « oui » l’ont emporté dans les beaux quartiers, VIIIe , XVIe , IXe , Ier , souvent de peu ; les « non » sont 77 % à Belleville, 70 % dans les XIe et XVIIIe arrondissements, plus de 60 % dans les autres quartiers populaires. On a dressé des barricades à Belleville en juin 1869. Mais Paris, ville de mouvement et de progrès, n’est encore qu’un îlot républicain dans un océan de campagnes prudentes et conservatrices. JacquesROUGERIE 14 Inter Commune:CHAP2_P9_P14 2/08/07 11:15 Page 14
  15. 15. 3. Stéphane AUDOIN-ROUZEAU La Guerre de 1870-1871 et le siège de Paris LLaa ddééffaaiittee ffrraannççaaiissee Début août, on apprend une série de revers successifs de l'armée française, en Alsace et en Lorraine. La retraite s'effectue alors d'une part sur la ville forteresse de Metz, où la plus grande partie de l’armée se laisse enfermer, d'autre part à Châlons-en- Champagne où tente de se regrouper une armée nouvelle destinée à rétablir la situa- tion. Celle-ci s'ébranle le 21 août, mais elle ne peut effectuer la marche vers l'est ini- tialement prévue. Rejetée dans la cuvette de Sedan, elle est totalement encerclée et vaincue le 1er septembre. Napoléon III se constitue prisonnier. LLaa rréévvoolluuttiioonn àà PPaarriiss eett llee GGoouuvveerr-- nneemmeenntt ddee llaa DDééffeennssee nnaattiioonnaallee.. Aux yeux des républicains, le Second Empire a perdu toute légitimité. Le 4 septembre, se déroule à Paris une révolution non violente et patriotique : la République est proclamée à l’Hôtel de Ville. Le nouveau gouvernement républicain prend le nom de Gouvernement de la Dé- fense nationale. Très vite, il envoie une délégation en province, à Tours, pour y organiser la lutte en dehors de Paris. À la tête de la délégation de Tours, Léon Gambetta cu- mule les fonctions de mi- nistre de la Guerre et de ministre de l'Intérieur. Il se veut un nouveau Dan- ton : à ses yeux, la Répu- blique chassera l'ennemi 15 Stéphane AUDOUIN-ROUZEAU Annonce de l'abolition du régime impérial devant le Palais Bourbon Inter Commune:CHAP3_P15_P18 2/08/07 11:15 Page 15
  16. 16. StéphaneAUDOUIN-ROUREAU 16 Article du " Journal du Peuple ", mercredi 10 août 1870 - N°14 Inter Commune:CHAP3_P15_P18 2/08/07 11:16 Page 16
  17. 17. du territoire comme elle l'avait fait quatre- vingts ans auparavant à Valmy, en 1792. Le grand mythe jacobin de la « patrie en dan- ger » joue alors à plein, dans une véritable résurgence de l'an II. L'effort républicain de redressement fut considérable. La stratégie passa par la re- constitution d'armées de type classique grâce à de nouvelles levées d'hommes, en visant la marche sur Paris (encerclé à partir du 18 septembre) pour faire lever le siège, si possible en coordination avec une sortie de l'armée de Paris elle-même. Mais, dès la fin novembre et le début du mois de dé- cembre, cet espoir s'évanouit : les armées du Nord, de Paris et de la Loire échouent en effet successivement et la délégation doit quitter Tours pour Bordeaux. En janvier, l'effondrement militaire est patent. LLee ssiièèggee ddee PPaarriiss ((1199 sseepptteemmbbrree -- 2288 jjaannvviieerr 11887711)) La population parisienne, quant à elle, s'est inscrite d'emblée dans le camp de la résis- tance à l’ennemi. Jusqu'à la fin du siège, l’idée d'un gigantesque sacrifice de la po- pulation parisienne, préférable à toute red- dition, imprègne le discours du mouvement populaire parisien. Ce bellicisme du mou- vement révolutionnaire s'adosse à la réso- lution d'ensemble de la population parisienne. Celle-ci n'a pas faibli, malgré les souffrances du siège, particulière- ment cruelles dans les deux derniers mois (faim et froid, sur- tout). Au contraire, les privations sem- blent avoir exacerbé le désir de combattre, la détermination pa- triotique de la popu-La queue devant une boucherie pendant le siège Stéphane AUDOUIN-ROUZEAU 17 Inter Commune:CHAP3_P15_P18 2/08/07 11:16 Page 17
  18. 18. StéphaneAUDOUIN-ROUREAU 18 lation n'ayant fléchi à aucun moment. La détermination des milieux populaires est ainsi lar- gement partagée par les classes moyennes et par la bourgeoisie, même politiquement conserva- trices. Ce patriotisme parisien, de type essentiellement défen- sif, s'adosse à une foi naïve dans la victoire, qui reste parfois in- tacte jusqu'à la fin du siège chez les plus optimistes : il s'agit de « tenir bon », car Paris ne peut être pris d'assaut ; il faut garder confiance dans une rupture possible de l'encerclement ; à l'ex- trême gauche, on affirme même sa foi dans la « sortie torrentielle » de toute la popu- lation en armes. Ces espoirs sont ruinés en janvier 1871. Paris est bombardée depuis le 5 janvier. La dernière sortie de l'armée de Paris, qui essaie d’avancer dans la direction du quar- tier général allemand à Versailles, échoue le 19 janvier à Buzenval. L'exaspération de l'extrême gauche face à la conduite de la guerre se manifestera de nouveau le 22, quand une manifestation des gardes natio- naux en armes finit en fusillade sur la place de l’Hôtel de Ville. Des dizaines de morts et de blessés marquent alors la profondeur du fossé entre les partisans de la guerre révo- lutionnaire et les républicains modérés du gouvernement, désormais fermement convaincus de la nécessité d'arrêter le conflit. Le 28 janvier, Paris capitule et un armistice de vingt et un jours est signé. Dans l'armée, un sentiment de honte domine, associé à l'idée d'une longue lutte menée en pure perte. Du côté de la population civile, les rapports de police parlent de la « douleur » des quartiers populaires, mais signalent la faiblesse des réactions de « révolte ». Certes, l'indignation s'exprime dans tous les milieux, mais partout c'est la résignation qui, dans un premier temps, l'emporte. Dans un premier temps seulement : tout se passe en effet comme si le traumatisme de l'armistice avait diffusé ses effets de ma- nière différée, dans le courant du mois de février. L'insurrection communaliste du 18 mars procèdera directement de cet effet en retour de la capitulation parisienne, du traumatisme patriotique provoqué par la défaite française. Inter Commune:CHAP3_P15_P18 2/08/07 11:16 Page 18
  19. 19. 4. Rémy VALAT Aux origines de la Commune – La Fédé- ration républicaine de la Garde nationale La Garde nationale est une force publique intimement liée aux processus révolution- naires qui ont secoué Paris et la province de 1789 à 1871. Son poids politique et symbolique est très fort. Le droit d’inscription dans ses rangs est, au même titre que le droit de vote, considéré comme un signe de l’appartenance au corps social des citoyens. À l’exception de courtes phases de démocratisa- tion de la milice citoyenne, en 1793, 1848 et 1871, l’accès aux in- dividus les moins fortunés est, soit interdit, soit entravé par l’obliga- tion de fournir l’équipement in- dividuel (et onéreux) pour le service. En revanche, l’engage- ment massif dans la Garde natio- nale correspond toujours à une période de crise politique, parfois accompagnée d’une guerre étrangère ; un lien mécanique existe entre l’accroissement des effectifs de la milice et le processus révolutionnaire. Malgré le potentiel insurrectionnel qu’elle représente, la Garde nationale a été conser- vée par les régimes successifs, même les plus autoritaires. L’institution est représen- tative des aspirations du peuple ; elle est historiquement associée à la création de l’identité nationale, lors de la fête de la Fé- dération, qui a réuni 14 000 gardes venus en 19 Rémy VALAT Type d'officier de la Commune, par Daniel Vierge Inter Commune:CHAP4_P19_P22 1/08/07 16:54 Page 19
  20. 20. délégation de l’ensemble de la province apporter leur soutien à la Constituante, le 14 juillet 1790. La participation des bataillons de gardes nationaux à une insurrection est synonyme de révolution ! Par conséquent, la plupart des bataillons de gardes nationaux ont été dissous par Louis - Napoléon Bonaparte (dé- cret du 11 janvier 1852). En 1870 ne subsis- tent que les 60 bataillons du département de la Seine, le recrutement est très sélectif. Les gardes sont admis de 25 à 50 ans, les compagnies ne sont constituées que dans les quartiers les moins politiquement ou socialement revendicatifs, et le corps des officiers assure sa promotion par la coopta- tion. La déclaration de guerre et les revers militaires ont nécessité une levée en masse, la mobilisation de toutes les Gardes nationales du pays le 12 août 1870. Dès la proclamation de la République, la Garde parisienne se radicalise. A cette date sont institués les conseils de famille, comités de secours mutuels dans chaque bataillon, le versement d’une in- demnité journalière de 1,50 franc, l’élec- tion des officiers et la constitution de 254 bataillons re- groupant environ 300 000 hommes. La Garde participe à la défense de la cité et aux tentatives de sortie, toutes sol- dées par un échec. Elle joue aussi un rôle politique : les réu- nions des conseils de familles et comités de bataillons (qui sont des structures infor- melles) servent de relais informationnels. La Garde joue un rôle important dans l’éco- nomie de guerre parisienne (paiement de la solde, fournitures…), elle se forge une identité républicaine, organise les souscrip- tions pour la fonte de canons et participe à la vie politique. En janvier, les bataillons s’agitent. Le 27, des pétitions circulent, des réunions se tiennent dans les arrondissements cen- traux. Après l’armistice, les comités de RémyVALAT 20 Inter Commune:CHAP4_P19_P22 1/08/07 16:54 Page 20
  21. 21. gardes nationaux participent active- ment à la cam- pagne pour les élections du 8 fé- vrier, organisant des réunions pour la défense de la République. Réu- nionsconfusesmais le succès est cer- tain. Un comité d’initiative est chargé de structu- rer le programme et l’action du co- mité électoral. Le résultat des élections à l’Assemblée nationale (qui donnent une forte majorité monar- chiste) donne au mouvement républicain une tournure contestataire. Le 15 février 1871 se tient une assemblée générale dans une salle de bal, 16 rue de la Douane (le Tivoli-Vauxhall) où sont présents tous les délégués de bataillons à l’exception de ceux des Ier et IIe arrondissements. L’assemblée demande à l’unanimité le maintien de la Garde nationale en arme dans la capitale. Une commission provisoire est chargée de la rédaction des statuts de la Fédération. Une seconde réunion de délégués représen- tant 200 bataillons a lieu le 24 février. Deux motions sont adoptées : le refus du désar- mement de la Garde et l’opposition à l’en- trée des Prussiens dans Paris. Du 24 février au 2 mars 1871, le comité provisoire devient le foyer d’une contestation populaire crois- sante. Les canons de la Garde, dont les clauses de l’armistice prévoient la remise aux Prussiens, sont mis en lieu sûr en son nom (sur la Butte Montmartre et à Belleville). Le comité organise un cordon de protection autour du secteur d’occupation allemand, lors de la brève et symbolique entrée de l’armée ennemie dans le quartier des Champs-Elysées, le 1er mars 1871. Entre le 1er et le 3 mars sont adoptés les statuts défi- nitifs de la Fédération républicaine de la Garde nationale : le comité provisoire de- vient le comité central et la Garde nationale se dote à tous les niveaux de son organisa- tion (compagnies, bataillons, arrondisse- ments) de structures fédératives. Cette Fédération, et ses adhérents, « les Fédérés », deviennent le symbole et l’incarnation du républicanisme patriotique et frondeur du peuple parisien. Pour les conserva- teurs, ils représentent une menace de révolution qu’il faudra tôt ou tard neutraliser. Rémy VALAT 21 Inter Commune:CHAP4_P19_P22 1/08/07 16:54 Page 21
  22. 22. RémyVALAT 22 Inter Commune:CHAP4_P19_P22 1/08/07 16:54 Page 22
  23. 23. 5. Jacques ROUGERIE De la capitulation à l’insurrection Janvier 1871 : la France est vaincue ; on ne peut que conclure la paix, aux conditions sévères de l’ennemi. Seul un gouvernement régulier - Bismarck, chancelier du nouvel empire allemand, l’avait exigé - pouvait le faire. En hâte, on procéda le 8 février à l’élection d’une Assemblée nationale. Dans les campagnes lasses de l’effort militaire, (la France est rurale à 70 %), l’opinion se résigne facilement à la paix. Soumis de surcroît à l’influence de notables conserva- teurs, les « ruraux » craignaient l’instaura- tion d’une République « rouge », de « partageux », imposée par les villes. Celles- ci, grandes et moyennes, ont voté majori- tairement pour la République. Au premier rang Paris : ses 290 000 électeurs ont dési- gné 36 députés républicains pour 43 sièges à pourvoir, plaçant en tête, avec plus de 60 % des voix, le vieux quarant’huitard Louis Blanc, Victor Hugo, proscrit de 23 Jacques ROUGERIE Le vote de Paris en février 1871 Inter Commune:CHAP5_P23_P28 2/08/07 11:17 Page 23
  24. 24. l’Empire, le patriote Gambetta, quand Adolphe Thiers, ténor des libéraux, n’en obtient que 32 %, essentiellement dans les beaux quartiers de l’ouest. L’Assemblée, qui s’installe d’abord à Bordeaux, compte une majorité d’au moins 400 monarchistes, pour à peine 150 républicains, dont une quaran- taine de radicaux gambettistes, et quelque 80 libéraux indécis. Elle désigne le 17 février Thiers, 73 ans, comme chef du pouvoir exécutif, président du Conseil des ministres. C’est lui qui négocie, à Versailles où est l’état-major allemand, et accepte le 26 février les conditions préliminaires d’une paix humiliante : cession de l’Alsace et du nord de la Lorraine, indemnité de guerre de 5 milliards de francs or (l’équivalent d’un trimestre de revenu national). L’Assemblée les ratifie le 1er mars par 546 voix contre 107. Le conflit ne tarde pas à éclater entre Bordeaux et Paris, qui ne se résigne pas à accepter une paix désastreuse. Bien que, le 10 mars, les partis à l’Assemblée aient choisi de suspendre toute décision sur la nature du futur régime, la capitale a tout lieu de craindre que la majorité monarchiste ne médite une restauration. JacquesROUGERIE 24 Ratification des préliminaires de paix par l'Assemblée Inter Commune:CHAP5_P23_P28 2/08/07 11:17 Page 24
  25. 25. Paris a la fièvre depuis l’armistice. Pendant toute une semaine, du 24 février jour anni- versaire de la proclamation de la IIe Répu- blique au 2 mars, 130 bataillons, plus de la moitié de la Garde nationale, manifestent place de la Bastille leur fidélité à la Répu- blique. Les statuts de la Fédération de la Garde, constituée le 15 mars affirment hautement que « la République est le seul gouvernement possible ». Pendant ce temps, l’Assemblée a pris deux décisions redoutables. Elle met fin aux mo- ratoires de paiement des loyers et surtout des effets de commerce, décidés au début de la guerre, ce qui ne peut manquer de provoquer une grave crise économique dans la capitale. Elle supprime la solde de trente sous, seule ressource des gardes na- tionaux du Paris populaire sans travail. Une totale confusion règne : militaire - il faut démobiliser, renvoyer dans leurs foyers les 430 000 hommes de l’armée de Paris - et civile. Jules Ferry, qui fait fonction depuis novembre 1870 de maire provisoire de la ville, n’a plus d’autorité sur les arrondisse- ments populaires. Des bataillons de la garde s’emparent çà et là de dépôts d’armes et de munitions. Et surtout, la Garde a conservé 471 pièces de canons et mitrailleuses, dont 171 ont été hissés au sommet de la Butte Montmartre. Pourtant, nul, à Paris, ne paraît songer à ce moment à une guerre civile. Ce qui va se passer le 18 mars n’a rien d’une insurrection révolutionnaire, comme Paris 25 Jacques ROUGERIE La colonne de Juillet pavoisée Le parc d'artillerie de la Butte Montmartre Inter Commune:CHAP5_P23_P28 2/08/07 11:17 Page 25
  26. 26. en a connu en juillet 1830 ou en février 1848. Alors même qu’on négociait la restitution des ca- nons, le gouvernement tente un coup de force. Tôt le matin de ce jour, 4 000 hommes sous les or- dres du général Lecomte s’em- parent de la Butte Montmartre, 6 000 occupent Belleville et le point stratégique qu’est la place de la Bastille. C’est compter sans Paris qui a tout lieu de croire à un coup d’état monarchiste. À Montmartre, une foule populaire, des femmes, Louise Michel en tête, des gardes nationaux hâti- vement rassemblés font face aux troupes qui mettent la crosse en l’air. La rébellion gagne de proche en proche d’abord les quartiers populaires de rive gauche puis de tout l’est et le nord de Paris. Dans l’après-midi, le général Lecomte est fusillé sommaire- ment ; avec lui, le général Clément Thomas, ancien com- mandant de la Garde natio- nale, pris par surprise au bas de la Butte : un sang qu’il faudra venger. Sans rencontrer de ré- sistance réelle, quelques ba- taillons s’emparent de l’Hôtel de Ville où le Comité central de la Garde, qui pourtant n’a rien dirigé dans cette jour- née insurrectionnelle, s’installe, ne sachant trop que faire, dans une situation inattendue. Après bien des tergiversations - la Garde nationale ne devrait-elle pas marcher sans désemparer sur Versailles ? –, le Comité choisit de faire procéder à des élections mu- nicipales qui rendent à la capitale les droits politiques locaux dont l’avait privé l’Em- 26 JacquesROUGERIE Les corps des généraux Lecomte et Thomas Retraite aux lampions le soir du vote Inter Commune:CHAP5_P23_P28 2/08/07 11:17 Page 26
  27. 27. pire. Il demandait pour les organiser l’aide et la garantie des représentants de Paris, maires d’arrondissements, députés, tous bons républicains, mais profondément in- quiets de la situation insurrectionnelle dans laquelle Paris se plaçait, face à une Assem- blée nationale monarchiste mais légitime, élue régulièrement au suffrage universel. Après une semaine de discussions, une par- tie seulement de ces députés et maires don- nait son aval à l’élection d’une municipalité parisienne que beaucoup désignent déjà comme une « Commune », rappelant le souvenir de la Commune révolutionnaire qui avait brisé la royauté le 10 août 1792. On procéda aux élections le 26 mars. Il n’y eut que 227 000 votants : plus de la moitié des électeurs s’étaient abstenus ; 180 ou 190 000 seulement, principalement dans les quartiers nord et est de la capitale, s’étaient prononcés pour des listes réellement « com- munalistes » et révolutionnaires. Dans le centre et l’ouest bourgeois, les électeurs avaient désigné des républicains modérés ou n’étaient pas allés aux urnes. Ces élec- tions, en réalité indécises, installaient à l’Hôtel de Ville une majorité révolution- naire d’une soixantaine de membres, vingt- et-un élus modérés ayant démissionné quand l’Assemblée municipale, dès sa pre- mière séance le 29 mars, décida de prendre le nom de « Commune de Paris » : on pro- cédera en avril à des élections complémen- taires pour lesquelles à peine 30 % des électeurs se déplacèrent. Quarante-quatre élus ouvriers ou employés, douze journa- listes d’extrême gauche, une douzaine d’avocats, d’artistes, régnaient sur un Paris qui se considérait désormais comme « ville libre ». 27 Jacques ROUGERIE Chef communard, par Daniel Vierge Inter Commune:CHAP5_P23_P28 2/08/07 11:18 Page 27
  28. 28. JacquesROUGERIE 28 Inter Commune:CHAP5_P23_P28 2/08/07 11:18 Page 28
  29. 29. 6. Alain DALÔTEL La Commune « d’en haut » La nouvelle commune de Paris doit se gou- verner. Une commission exécutive est dési- gnée, et ses différentes commissions ressemblent à de petits ministères qui s’ins- tallent d’ailleurs dans les locaux de l’État. Rien que de très classique ; si l’on prend l’exemple de la Commission de la Guerre, on s’aperçoit qu’elle fonctionne avec ses chefs militaires de façon tout à fait tradi- tionnelle. Si la conscription est abolie, elle est bientôt remplacée par le service obliga- toire dans la Garde nationale pour les hommes de 19 à 40 ans, mariés ou non. Gustave Cluseret, ancien officier de métier devenu général dans l’armée américaine pendant la guerre de sécession puis révolu- tionnaire international, nommé délégué à la Guerre en avril, jaloux de son autorité, réinstaurera les conseils de guerre contre les Fédérés, décidément trop remuants et peu disciplinés. L’Etat existe toujours, même s’il y a un changement de personnel et un esprit de réforme. Ce n’est pas parce que les blan- quistes ont appelé la Préfecture de police, « ex-préfecture de police », qu’elle a dis- paru. De même pour la magistrature dite « révolutionnaire », qui fonctionne d’une manière classique. Une autre commission a fait l’objet de critiques, la Délégation des Relations extérieures. Pascal Grousset y règle tout d’abord la question des rapports avec la Prusse, puissance occupante, trop puissante pour qu’on l’affronte. Le statu quo obtenu par le Comité central est re- conduit. Le gouvernement de Versailles s’en servira plus tard contre la Commune. Reste le problème des relations avec les au- tres villes de France. Les communes éphé- mères de Marseille et de Narbonne vaincues, des appels aux provinces sont lan- cés. Mais ils ne sont pas suivis. Le bilan du fonctionnement des commis- sions n’est pourtant pas négatif. Celle des Services publics a remis en marche l’admi- nistration de la capitale désertée par les fonctionnaires. Celle des Finances, sous la direction du très légaliste Francis Jourde, a rempli son rôle avec une grande modéra- tion. La délégation à l’Enseignement avec Edouard Vaillant, au nom de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, a commencé de met- 29 Alain DALÔTEL Inter Commune:CHAP6_P29_P32 1/08/07 16:57 Page 29
  30. 30. tre en pratique une éducation d’avant-garde, avec la collabo- ration de femmes aux idées avancées comme André Léo (Léodile Champseix). C’est en avril que la crise com- mence vraiment. Les élections complémentaires du 16 avril sont un échec et surtout on note un comportement rebelle dans les légions de la Garde natio- nale, travaillées par les sous-comités d’ar- rondissements qui mettent en place des clubs où la critique des « écharpiers » et des « galonnés » est quotidienne. Pour pallier la dégradation de la situation militaire, une majorité de membres de la Commune met en place un Comité de salut public censé ré- soudre la crise. Politiquement, elle ne fait que s’aggraver, les élus se divisant en parti- sans d’un pouvoir fort et une minorité op- posée à la « dictature » du Comité de salut public. En réalité, le « pouvoir communal », malgré les velléités de quelques personna- lités, reste faible. Cette assemblée commu- naliste, formée d’hommes généreux, dévoués à la cause populaire, ne s’est pas toujours montrée à la hauteur de sa lourde tâche. Souvent jeunes, sans expérience du pouvoir, obligés d’improviser un gouverne- ment au milieu d’une crise politique, ses membres sont exténués par de multiples responsabilités. Le journaliste Arthur Arnould, membre de la Commune écrit : « Nous étions surmenés de travail, accablés de fatigue, n’ayant pas à nous une minute de repos, un instant où la réflexion calme put se pro- duire et exercer son influence salutaire… Je ne me rappelle pas m’être déshabillé, cou- ché, dix fois dans ces deux mois ». La lecture des procès-verbaux des séances de l’assem- blée communale est parfois surprenante : on y discute dans le vide sur des questions de détail et le formalisme « institutionnel » prend le dessus sur les nécessités de la si- tuation, et surtout sur le fond, la question sociale. Ces hommes ont été élus pour met- tre en œuvre la révolution, mais, comme cela est fréquent, une fois au pouvoir, la plupart oublient leur mandat. On est étonné de trouver des orateurs qui défen- dent le principe de la propriété. Le respec- table doyen du Conseil communal, Charles Beslay, a même protégé la Banque de France, plusieurs fois menacée par les fédérés. Quelques-uns comme Augustin Avrial, élu du XIe arrondissement, et surtout Léo Fränkel, élu du XIIIe , sauront rappeler leur devoir à AlainDATÔTEL 30 Inter Commune:CHAP6_P29_P32 1/08/07 16:57 Page 30
  31. 31. leurs collègues. Ce dernier, le 12 mai, presque à la fin de la Commune, déclare hautement : « la Révolution du 18 mars a été faite exclusivement par la classe ouvrière. Si nous ne faisons rien pour cette classe, nous qui avons pour principe l’éga- lité sociale, je ne vois pas la raison d’être de la Commune. » LLaa ppaarrtt dduu ppeeuuppllee L’une des caractéristiques de la Révolution de 1871, celle qui nous interpelle le plus aujourd’hui dans le contexte d’une certaine rupture entre la classe politique et la société civile, c’est l’émergence de plusieurs instances populaires : la Garde nationale fédérée et les sous-comités d’arrondisse- ments, le mouvement des femmes et les clubs. Comme s’il y avait eu une « Com- mune d’en haut » à l’Hôtel de Ville avec les élus, un pouvoir « légal », et une « Com- mune d’en bas », un pouvoir populaire des quartiers. Une situation tendue qui s’ex- plique par la lutte des classes, au sens large du terme, qui déchire le camp communard. LLeess cclluubbss rroouuggeess Les clubs populaires de 1871 ont été l’une des cibles principales du discours versaillais lors de la répression ; ils étaient pour les hommes de l’ordre, le mal absolu. C’est dans ces lieux que le peuple insurgé a repris la parole comme en 1793 et en 1848. Les clubs avaient refleuri après le 4 septembre 1870 jusqu’au nombre d’une centaine, contestant la faiblesse du gouvernement de la Défense nationale. Interdits après l’in- surrection du 22 janvier 1871, ils réappa- raissent fin avril et s’installent dans les églises. Pour les militants de ces assemblées, vite dominées par l’élément féminin, il s’agit de pousser les élus dans la voie de la Révolution. En effet, si le principe de la Commune n’est jamais mis en cause par ces communards mécontents, il apparaît nette- ment qu’ils rejettent sans appel les « chamailleries parlementaires » de l’Hôtel de Ville. Le Club des prolétaires, qui réqui- sitionne les églises Saint-Ambroise et Sainte-Marguerite dans le XIe , est un bon exemple de ce phénomène populaire. Ses organisateurs, travailleurs issus du sous- comité de l’arrondissement qui a pris le pou- voir à la mairie, s’en prennent à « la ma- chine à étouffement de l’Hôtel de Ville ». 31 Alain DALÔTEL Inter Commune:CHAP6_P29_P32 1/08/07 16:57 Page 31
  32. 32. « Majorité ou minorité, que nous importe ! Vos personnes sont de peu de poids dans les balances de la Commune ! » Les élus, « simples commis » révoca- bles, « sont tenus de soumettre leurs projets de décrets à la sanction du peuple, qui leur fait des injonctions et n’a pas à en recevoir ». La « République nouvelle » sera garantie par les « soldats-citoyens ». Les clubistes, compte tenu de la gravité de la situation, sont certes, mobilisés par la question militaire, mais dans leurs discours très « musclés », ils n’en oublient pas pour autant les « reven- dications du peuple », car ils se réclament de la « classe du travailleur ». Les clubs, qui réalisent donc un vrai pou- voir populaire, sont très attachés à leur autonomie ; « Nous avons les maîtres en horreur de quelque masque qu’ils osent se couvrir (écrit un rédacteur dans le n° 2 du journal « Le Prolétaire » du 15 mai 1871) et nous n’hésiterons pas à dévoiler leurs manœuvres, fussent-ils ceints d’une écharpe rouge à frange d’or. Nous ne sommes pas plus dis- posés à subir le joug de nos égaux de la veille que de nos tyrans d’hier. Il faut que les exploiteurs du régime de transition en fassent leur deuil ; toutes les vanités, toutes les convoi- tises, doivent être immolées sur l’au- tel de la Commune. » 32 AlainDATÔTEL Inter Commune:CHAP6_P29_P32 1/08/07 16:57 Page 32
  33. 33. 7. Jacques Rougerie L’œuvre de la Commune L’Assemblée communale n’a siégé et tra- vaillé que 54 jours ; c’était bien peu pour réaliser des réformes. Elle para donc d’abord au plus pressé, faisant remise le 29 mars des loyers impayés pendant le siège, prorogeant le 12 avril le moratoire de règlement des effets de commerce que venait d’abroger l’Assemblée. Le 6 mai, elle décidait la restitution gratuite des objets d’une valeur inférieure à 20 francs - linge, matelas, meubles, petits bijoux, instru- ments de travail - mis en gage au Mont-de- Piété en garantie de prêts à des taux usuraires à une clientèle populaire. Elle prit néanmoins deux grandes mesures de principe que la IIIe République ne réali- sera que bien des années plus tard : le 29 mars, abolition de la conscription par tirage au sort et instauration du service mi- litaire obligatoire pour tous dans la garde nationale ; le 2 avril, séparation de l’Eglise et de l’Etat. La commission de l’Enseigne- ment, dirigée par Édouard Vaillant, aidée des commissions locales d’arrondissement procéda à la laïcisation des écoles publiques dont beaucoup étaient encore entre les mains de religieux. L’éducation serait gra- tuite, obligatoire et « intégrale », à la fois de culture générale et professionnelle : « II faut qu’un manieur d’outil puisse écrire un livre ». Le peintre Courbet, membre de la Commune, président d’une commission des musées, ouvrait au peuple le Louvre, le musée du Luxembourg, le Muséum d’his- toire naturelle. 33 Jacques ROUGERIE Les Communardes, caricatures de Nix Inter Commune:CHAP7_P33_P36 1/08/07 16:59 Page 33
  34. 34. Dans l’immédiat, il fallait faire vivre la ville, l’administrer, payer la solde des gardes nationaux, et surtout financer la défense contre Versailles. Le délégué aux Finances Jourde disposait de l’argent des contributions indi- rectes et de l’octroi. Il obtint des avances de la Banque de France pour 16 765 202 francs (que Paris devra plus tard rembourser intégralement) ; dans le même temps, la Banque prêtait 257 millions à Ver- sailles. Avec très peu d’argent, des commis- sions municipales d’arrondissement, tantôt nommées par la Commune, tantôt formées sur initiative locale, assurèrent les fonctions administratives, état civil, organisation de l’éducation, de l’assistance, jusqu’aux plus humbles tâches de la voirie. Ce n’est pas la moindre réussite de Paris insurgé : la vie politique à bon marché. La Commune se voulut révolution sociale. Sa commission du Travail et de l’Echange, dirigée par le membre hongrois de l’Inter- nationale Frankel, ouvrier bijoutier, prépa- rait des mesures d’organisation du travail parisien. Les chambres syndicales des divers métiers qui s’étaient formées à la fin de l’Empire, souvent à l’impulsion de mem- bres parisiens de l’Association internatio- nale des travailleurs, créeraient des associations ouvrières coopératives de pro- duction qui, n’ayant pas de patron à rétri- buer d’un profit injuste, échangeant leurs produits à prix coûtant (« l'égal échange »), soutenues par la banque de crédit populaire que serait le Mont-de-Piété radi- calement transformé, feraient une concur- rence victorieuse aux entrepreneurs privés. La ville leur réserverait ses commandes : l’équipement de la Garde nationale irait aux associations de cordonniers ou de tail- leurs. Le 16 avril, l’assemblée communale décréta la confiscation des ateliers aban- donnés par leurs propriétaires en fuite ; ils seraient remis aux associations coopératives. Faute de temps, cette organisation révolu- tionnaire du travail reste à l’état de projet. En revanche étaient interdites les amendes et retenues de salaire dans les ateliers ou les administrations. Le travail de nuit était in- terdit dans les boulangeries, à la demande de la chambre syndicale de la profession. La Commune fixa le 2 avril le maximum des traitements des fonctionnaires à JacquesROUGERIE 34 Inter Commune:CHAP7_P33_P36 1/08/07 16:59 Page 34
  35. 35. 6 000 francs (l’équivalent d’à peu près 1 500 euros mensuels). Ses membres ne tou- chaient qu’uneindemnitéde 15 francs par jour. Le 19 avril dans une solennelle Déclaration au Peuple français, l’assemblée communale proposait une refonte administrative et po- litique totale du pays. « L’unité, telle qu’elle nous a été imposée jusqu’à ce jour par l’Em- pire, la monarchie et le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique, inin- telligente, arbitraire ou onéreuse. L’unité politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les initiatives locales ». Le pouvoir serait décentralisé à l’extrême, par « l’autonomie de la Commune étendue à toutes les localités de France ». La France formerait une fédération de com- munes libres, liées par un contrat, chacune nommant ses fonctionnaires, organisant son enseignement, sa police, décidant de son budget. Les citoyens pourraient inter- venir directement dans les affaires pu- bliques ; leurs représentants seraient constamment révocables. Cette forme de démocratie participative, il vaut mieux dire immédiate, se situait dans la tradition même de la Constitution montagnarde de l’an I, de 1793, très décentralisatrice, que les républicains de la gauche radicale tenaient à l’époque pour un guide idéal. On se sou- venait des apostrophes de Robespierre : « Fuyez la manie ancienne des gouverne- ments de vouloir trop gouverner. Laissez aux communes, laissez aux familles, laissez aux individus... le soin de diriger eux- mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient point essentiellement à l’adminis- tration générale de la République ». Ou en- core « Le peuple est le souverain ; le gouvernement est son ouvrage et sa pro- priété ; les fonctionnaires publics sont ses commis. Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et révoquer ses mandataires ». Ce qui était peut-être utopie s’agissant de la France fonctionnait dans Paris, « ville libre » qui se proposait en exemple. Dans les clubs populaires, les multiples comités de la Garde nationale, jusque dans les rues, on discutait, on contestait les actes et les décisions d’une assemblée communale jugée trop « mollasse ». La participation po- pulaire à la politique, hommes et aussi et peut-être surtout femmes, tendait à deve- nir une réalité, comme elle l’avait été un moment dans le Paris sans-culotte de l’an II. 35 Jacques ROUGERIE Inter Commune:CHAP7_P33_P36 1/08/07 16:59 Page 35
  36. 36. 36 JacquesROUGERIE Les hommes de la Commune Inter Commune:CHAP7_P33_P36 1/08/07 17:00 Page 36
  37. 37. 8. Hollis CLAYSON La culture et la Commune Comme en 1789, en 1830 et en 1848, les ar- tistes s’engagent dans le combat politique. Gustave Courbet en est la figure emblé- matique : « A notre époque où la démo- cratie doit tout diriger, il serait illogique que l’art, qui mène le monde, soit en retard sur la révolution qui se déroule en ce mo- ment en France ». LLeess aarrttiisstteess ccoommmmuunnaarrddss.. Pendant le premier siège, avait été mise en place une commission artistique qui avait pour objectif la sauvegarde des musées na- tionaux - donc la protection du patrimoine culturel - et la réforme de l’administration des Beaux-Arts. Elle réunissait autour de son président Gustave Courbet, des artistes opposés au Second Empire. En avril 1871, 47 peintres, sculpteurs et plasticiens fon- daient la Fédération des artistes : outre Courbet, les plus célèbres sont le sculpteur Dalou, les peintres Millet, Corot, Daumier, Monet. La Fédération prône une totale liberté artistique par rapport à l’Etat ; elle s’emploie à préparer une réforme de l’édu- cation artistique et du marché de l’art. De même, les auteurs, compositeurs, drama- turges et acteurs s’efforcent de prendre le contrôle de leur art. LLaa gguueerrrree ddeess iimmaaggeess.. Le combat par images interposées est un des aspects de la bataille politique de 1871. Les caricatures « communardes » diffusées en feuilles volantes, prolifèrent dans le 37 Hollis CLAYSON Inter Commune:CHAP8_P37_P38 1/08/07 17:00 Page 37
  38. 38. contexte de liberté d’expression qui caractérise la courte période de la Commune. Les thèmes principaux sont l’hostilité à Thiers (au moins la moitié des caricatures) et l’anticléricalisme. Les anti-communards, de leur côté, tournent en dérision les théoriciens socialistes et pren- nent pour cible privilégiée la figure de la « pétroleuse ». La Commune est la première révolution pho- tographiée de l’histoire : les fédérés en uni- forme, les barricades de la « semaine sanglante », la destruction de la colonne Vendôme… Les anti-communards insistent sur les destructions : l’Hôtel de Ville, le palais des Tuileries sont incendiés. HollisCLAYSON 38 La statue de Napoléon à terre Inter Commune:CHAP8_P37_P38 1/08/07 17:00 Page 38
  39. 39. 9. Gay GULLICKSON Les femmes et la Commune Comme en toute révolution, les femmes ont pris une large part à la Commune. Elles ont été les premières à affronter les troupes à Montmartre le 18 mars. Lorsqu'elles virent les soldats essayant de déplacer les canons, elles les en empêchèrent, se glis- sant entre les pièces et coupant les rênes des chevaux, exhortèrent les soldats à met- tre la crosse en l’air. Des femmes étaient également présentes lorsque les généraux Lecomte et Clément- Thomas furent exécutés. Le calme relatif qui avait régné durant la matinée avait disparu. Il semble qu’elles aient joué un rôle déterminant dans la dé- cision de les fusiller. Leur présence dans la foule, leur participation aux scènes de liesse qui se déroulèrent immédiatement après prirent une grande signification pour les opposants à la Commune. Plus que les actions des hommes, celles des femmes furent considérées comme la preuve de l’iniquité de l’insurrection dès le début. Pendant l’insurrection, les femmes restèrent pourtant reléguées aux marges de la poli- tique. Le suffrage « universel » les excluait du vote. Elles fabriquaient des cartouches, des uniformes et des sacs de sable pour les barricades. Cantinières et ambulancières apportaient nourriture et boisson aux défenseurs des fortifications, soignaient les blessés, enterraient les morts. Des mili- tantes formaient des comités de vigilance dans les quartiers, qui demandaient à la Commune d'améliorer l'éducation des filles, les salaires des femmes, et de créer davantage d'emplois féminins. 39 Femme en uniforme de la Garde nationale par Daniel Vierge Gay GULLICKSON Inter Commune:CHAP9_P39_P42 2/08/07 11:20 Page 39
  40. 40. GayGULLICKSON 40 Nombre de femmes - simples femmes du peuple, militantes radicales - assistaient aux débats des clubs. Beaucoup écoutaient, quelques-unes prenaient la parole. Les « ennemis de la révolution » étaient pour elles les prêtres, les religieuses, les réfractaires et les riches oisifs. Elles récla- maient des réformes sociales, des droits po- litiques pour les femmes et notamment la légalisation du divorce. D'autres encore in- citaient les femmes à aider à la construction des barricades voire à prendre les armes. Les femmes ne pouvaient faire partie de la Garde nationale, elles accompagnaient les bataillons au combat en qualité de canti- nières et d'ambulancières. Alix Milliet- Payen, de famille bonne républicaine, jeune épouse d'un garde national, accom- pagna son mari quand le bataillon de celui- ci fut envoyé sur le front d'Issy en avril. Campant au milieu des hommes dans un cimetière sans tentes ni couvertures, elle assista le docteur qui amputa un homme blessé à la jambe. Ces femmes risquaient la mort ou la capture, ce qui pouvait signifier le viol aussi bien que la mort. André Léo (nom de plume de Léodile Champseix) était rédactrice au journal « La Sociale ». Elle y fut l'un des critiques les plus intelligents de la Commune. Profondément préoccupée par l'échec d’une direction communale qui ne parvenait ni à obtenir le soutien de la province, ni à organiser une défense vraiment efficace de Paris, et seule pratiquement parmi les journalistes, elle exhortait la Commune à s’appuyer bien davantage sur les femmes. « Toutes avec tous » - c’était le titre d’un de ses articles, - les Parisiens pourraient faire échec à Versailles. Seuls, les hommes ne pourraient vaincre et la révolution échouerait. Louise Michel, une institutrice qui défen- dait passionnément la Commune, fut une Une séance du club des femmes dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois Inter Commune:CHAP9_P39_P42 2/08/07 11:20 Page 40
  41. 41. des femmes révolutionnaires les plus célè- bres du XIXe siècle. Elle prenait la parole dans des clubs animés par le Comité de vi- gilance des femmes de Montmartre qu’elle avait fondé, préparait un plan de réorgani- sation de l'éducation sous la République. Elle combattit avec les fédérés, aidant les blessés sur le champ de bataille tirant même sur l'ennemi. Elle écrivit plus tard que les hommes donnaient l'impression d’aider les femmes mais se contentaient au fond des apparences. Croyant en l'égalité des hommes et des femmes, elle pensait qu'une ré- volution était aussi nécessaire dans la situation des femmes que dans celle des travailleurs. Faite prisonnière, elle fut condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Les femmes de la bourgeoisie, pour leur part, faisaient fonc- tionner les entreprises fami- liales, en l’absence de leur mari qui avait fui la ville pour éviter d'être enrôlé dans la Garde na- tionale. Certaines sauvèrent prêtres et religieuses. Mais, à Versailles, des femmes insultaient les convois de prisonniers. Lorsque les forces de Versailles envahirent Paris en mai, hommes et femmes se précipi- tèrent pour renforcer et défendre les barri- cades. Des incendies éclatèrent dans Paris : la rumeur se répandit bientôt que c’étaient 41 Gay GULLICKSON Anne-Marie Menan Inter Commune:CHAP9_P39_P42 2/08/07 11:20 Page 41
  42. 42. des « pétroleuses » qui les avaient allumés. C’est là une des grandes légendes de l'histoire. Quelques femmes qui avaient été arrêtées sur ou auprès des barricades, furent condamnées comme telles par les conseils de guerre. Long- temps après que les incendies furent éteints et la paix rétablie, on continua de croire que les pétroleuses se faufilaient dans la ville, s'efforçant de mettre le feu aux maisons bourgeoises. Des femmes furent tuées au combat. D'autres furent exécutées sommairement On ne saura jamais combien sont mortes pendant la « semaine sanglante ». Selon les comptes offi- ciels, 1 051 femmes avaient été faites prison- nières, 168 furent jugées. Le gouvernement était convaincu que bien davantage étaient coupables d’avoir défendu la Commune mais n’avait pu trouver de preuves et avait dû en libérer la plupart. GayGULLICKSON 42 Exécution d'une "pétroleuse" Inter Commune:CHAP9_P39_P42 2/08/07 11:20 Page 42
  43. 43. 10. Robert TOMBS La Défaite de la Commune ““LLeess VVeerrssaaiillllaaiiss”” Les “Versaillais”, c’était d’abord la majorité de l’Assemblée nationale, élue le 8 février 1871. Il lui incombait la tâche difficile de faire la paix et d’établir un nouveau système de gouverne- ment pour la France. Les députés se réunirent d’abord à Bordeaux où ils choisirent comme chef du pouvoir exécutif Adolphe Thiers. Thiers est l’un des hommes d’Etat les plus mar- quants et les plus controversés du XIXe siècle. Intelligent, ambitieux et infatigable, il com- mence sa carrière comme journaliste d’oppo- sition sous la Restauration, et devient ministre du roi Louis-Philippe. Il est un des chefs de l’op- position libérale au Second Empire. Il attaque la politique étrangère de Napoléon III qu'il considère comme dangereuse et s'oppose à la guerre en 1870. La défaite de la France semble lui donner raison, et il devient l’homme poli- tique le plus influent du moment, chargé de former un gouvernement. Il sous-estime la si- tuation dangereuse à Paris au mois de mars 1871, et sa décision de saisir les canons sé- questrés pas la Garde nationale précipite l’in- surrection. Il dirige ensuite la lutte militaire contre la Commune. Etant centriste en poli- tique, il arrive à garder le soutien de la majo- rité des royalistes et des républicains de province. Sa victoire sur la Commune et sa né- gociation de la paix avec Bismarck lui donne un prestige énorme, et ses admirateurs lui dé- cernent le titre de « libérateur du territoire ». Son soutien pour une « république conser- vatrice » contribue énormément à l’accep- tation populaire de la Troisième République. Néanmoins, pour la gauche et pour beaucoup de Parisiens, Thiers reste la réaction personnifiée, provocateur de la 43 Robert TOMBS Adolphe Thiers (1797-1877) Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:03 Page 43
  44. 44. RobertTOMBS 44 guerre civile et responsable de la mort ou la déportation de di- zaines de milliers de Parisiens. La majorité de l’Assemblée était royaliste. Le principe d’une mo- narchie avait de nombreux adeptes en France, notamment dans les régions où le catholi- cisme était le mieux implanté. Mais la victoire électorale écra- sante des royalistes en 1871 de- vait beaucoup aux circonstances de la défaite. Les bonapartistes, force politique dominante en France pendant plus de vingt ans, étaient discrédités par la débâcle mili- taire de 1870. Les républicains étaient reje- tés par la majorité de l’électorat en raison de leur appui à la guerre à outrance : beaucoup d’électeurs croyaient que celle-ci n’avait fait que contribuer à rendre la défaite plus dé- sastreuse. Les députés royalistes, dont beau- coup étaient des propriétaires terriens et des nobles, étaient, notamment pour les masses paysannes, les candidats de la paix. L’Assemblée nationale, dans sa majorité, souhaitait donc la restauration d’une mo- narchie. Mais laquelle ? Les royalistes étaient partagés entre légitimistes (parti- sans de la dynastie des Bourbons renversée en 1830) et orléanistes (partisans de la monarchie de la maison d’Orléans chassée par la révolution de 1848). Les premiers voulaient en revenir à un système catho- lique et autoritaire. Les seconds préfé- raient une monarchie constitutionnelle parlementaire comme en Grande-Bretagne ou en Belgique, qui, dans la pratique, n’était pas très éloignée d’une république modérée. Cependant, la plupart des répu- blicains, particulièrement à Paris, pensaient que la République était la seule forme de gouvernement qui assure la liberté, l’éga- lité et le progrès et ils étaient prêts à la défendre par tous les moyens. Les conser- vateurs de l’Assemblée montraient peu de sympathie ou de compréhension pour les républicains parisiens, à leurs yeux des révolutionnaires dangereux. Avant même que ne commence la Commune, l’Assemblée voyait Paris avec suspicion, voire avec peur. C’est pourquoi elle refusa de siéger au Palais-Bourbon, choisissant de se réunir dans l’ancien palais de Versailles, le 20 mars. Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:03 Page 44
  45. 45. LLeess VVeerrssaaiillllaaiiss oonntt--iillss pprroovvooqquuéé llee ccoonnfflliitt ?? Les partisans de la Commune ont toujours accusé Thiers et l’Assemblée d’avoir délibé- rément provoqué une guerre civile afin d’avoir un prétexte pour écraser la gauche parisienne et restaurer la monarchie. Les actes de l’assemblée, nous l’avons vu, étaient maladroits, même brutaux. Mais aucune preuve ne vient étayer la thèse de la conspiration, qui semble, dans les cir- constances de mars 1871, improbable. Le gouvernement était militairement très faible. Lorsque le peuple descendit dans la rue le 18 mars, Thiers, qui ne s’attendait pas à rencontrer d’opposition sérieuse à Paris, ses ministres, et ses troupes, peu nom- breuses et désorganisées, se réfugièrent en catastrophe à Versailles où l’Assemblée allait se réunir. Ils y furent rejoints par des hauts fonctionnaires, des soldats, des jour- nalistes et des diplomates. Pour la première fois depuis 1789, la France était gouvernée depuis la ville royale. VVeerrss llaa gguueerrrree cciivviillee Durant plusieurs jours, personne n’eut une idée claire de ce qui se passait. Beaucoup espéraient des négociations aboutissant à un compromis entre Paris et Versailles. Aucun compromis n’était possible : un pro- fond fossé politique séparait les insurgés parisiens – tous républicains, anti-cléricaux et souvent socialistes – et l’Assemblée à Ver- sailles – en majorité royaliste et catholique. La majorité des députés n’accepterait pas que le peuple de Paris impose par la force à la France une République que la plupart des Français semblaient avoir rejetée. De leur côté, les insurgés étaient convaincus que Paris était imprenable et que d’autres communes allaient naître à leur tour. De nombreux républicains modérés se trouvaient dans une position difficile. Si l’insurrection se poursuivait, cela pourrait entraîner la chute de Thiers, son remplace- ment par un gouvernement monarchiste, peut-être une intervention allemande dans les affaires françaises conduisant à la restauration de Henri V, voire de Napoléon III. C’est pour- quoi des républicains tels que Jules Ferry, Jules Simon, Louis Blanc soutenaient Thiers. Les par- tisans de la Commune étaient tout à fait mi- noritaires, même parmi les républicains. Beaucoup craignaient Paris, cette grande ville turbulente, tellement différente des bourgs et hameaux dans lesquels vivaient Robert TOMBS 45 Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:03 Page 45
  46. 46. 46 RobertTOMBS Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:03 Page 46
  47. 47. la plupart des Français. Le gouvernement de Versailles et les journaux qui le soute- naient dressaient de Paris sous la Commune un portrait hostile : les révolutionnaires, di- saient-ils, étaient une minorité extrémiste - souvent des étrangers ou des criminels - qui imposaient leur volonté par la violence et la terreur, passaient leur temps à piller et à s’enivrer. En réalité, les dirigeants de la Commune étaient pour la plupart assez modérés dans leurs objectifs, démocrates, idéalistes, respectueux de la liberté et de la propriété. Le gouvernement de Thiers ras- sembla donc autant de troupes qu’il put en trouver, en majorité de jeunes soldats de la province qui avaient été enrôlés pour com- battre les Allemands. Le premier combat eut lieu le 2 avril à Courbevoie, site actuel de La Défense, apparemment parce que les deux parties se soupçonnaient l’une l’autre de préparer une attaque. Ce ne fut qu’une escar- mouche, mais l’armée de Versailles exécuta plusieurs prisonniers. Le lendemain 3 avril, la Garde nationale parisienne lança une grande opération, une marche sur Versailles. 30 à 40 000 hommes attaquèrent en trois colonnes passant par Courbevoie, Issy et Châtillon. Ils étaient mal organisés, mal équipés et mal commandés. Lorsque les troupes versaillaises ouvrirent le feu, la plupart battirent en retraite dans le désordre. Les Versaillais exécutèrent de nombreux prisonniers, dont le blanquiste Emile Duval, un des généraux de la Garde nationale insurgée. LLee sseeccoonndd ssiièèggee ddee PPaarriiss,, aavvrriill--mmaaii Après ces premiers combats, il y eut une accalmie. Aucun des deux camps n’était en mesure de remporter une victoire rapide. L’armée de Versailles, commandée par le maréchal de Mac-Mahon, complétait ses troupes et améliorait leur formation, leur discipline et leur armement. La Commune et le Comité central essayaient de leur côté d’organiser une force capable de défendre Paris. Aux premiers jours d’avril, la ville était pratiquement sans défense : le 4 avril, il n’y avait que 45 hommes pour tenir la Porte de Neuilly. Mais d’importantes ré- serves d’armes avaient été constituées pen- dant le siège allemand, et Paris était protégé par de solides fortifications. Le gouvernement de Versailles, tout comme la Commune, prenait grand soin de ne pas s’aliéner les Allemands qui avaient 47 Robert TOMBS Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:03 Page 47
  48. 48. le pouvoir, s’ils le voulaient, d’in- tervenir et de décider de l’issue du conflit. Les Versaillais savaient que cela les mettrait à la merci du chancelier allemand Bis- marck. Les communards se ren- daient compte que les Allemands n’avaient aucune sympathie à l’égard de leurs objectifs révolu- tionnaires. Les deux camps crai- gnaient que Bismarck n’essaie de restaurer le gouvernement de Napoléon III. Mais les Allemands préférè- rent se limiter à une position de spectateurs. Le 11 avril, les Versaillais étaient suffisa- mment forts pour occuper le plateau de Châtillon, au sud de Paris. Ce fut le début d’une longue et classique opération de siège. On creusait des tranchées progressi- vement de plus en plus proches des posi- tions ennemies jusqu’à ce que des batteries de canons puissent être placées à bout por- tant afin d’ouvrir des brèches dans les rem- parts de la ville. De Neuilly à Bicêtre, Versaillais et fédérés combattaient dans une banlieue en ruine. Le plan versaillais était de pénétrer dans Paris par les XVIe et XVe arrondissements. Il fallait d’abord pren- dre le fort d’Issy et c’est là qu’eurent lieu les combats les plus acharnés pendant près d’un mois. En 1871, Issy et Les Moulineaux étaient de petits villages, le fort se déta- chait sur une colline nue dans ce qui était un paysage encore rural. De nombreux bataillons fédérés combattirent dans ce sec- teur, dont le 161e de Montmartre dans lequel la militante socialiste Louise Michel servait comme infirmière. À plusieurs re- prises, la garnison du fort, fatiguée et ef- frayée par la canonnade incessante, faillit se rendre. Le 9 mai, les Versaillais s’aperçu- rent que le fort avait été abandonné et l’occupèrent. Ils furent dès lors en mesure d’avancer au plus près des remparts. Le 20 mai, ils se trouvaient à quelques mètres des Portes de Versailles, d’Auteuil et du Point du Jour. Des centaines de canons lourds tiraient sur les défenseurs parisiens ; les photographies de l’époque montrent qu’une partie du XVIe arrondissement était en ruines. Les fé- dérés reculèrent pour s’abriter du feu et les remparts furent souvent laissés sans défen- seurs. La Commune concentrait des milliers d’hommes dans les quartiers occidentaux de la ville, mais ils furent pris par surprise lorsqu’un grand nombre de soldats versail- lais escaladèrent les remparts pendant la RobertTOMBS 48 Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:03 Page 48
  49. 49. nuit du 21-22 mai. Des bataillons entiers de fédérés se rendirent sans résister ou furent capturés, souvent pendant leur sommeil. À l’époque, certains portèrent des accusations de trahison, notamment contre le comman- dant polonais des fédérés, le général Dom- browski. Une explication plus vraisemblable est que la Garde nationale souffrait d’un com- mandement médiocre, et que beaucoup d’of- ficiers et d’hommes n’avaient plus envie de se battre. Document : Le Délégué de la Guerre de la Commune, Charles Delescluze, espérait le 22 mai qu’il parviendrait à inspirer un grand soulève- ment populaire : « Place au peuple, aux combattants aux bras nus ! L’heure de la guerre révolutionnaire a sonné. Le peuple ne connaît rien aux ma- noeuvres savantes, mais quand il a un fusil à la main, du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratégistes de l’école monarchiste. Aux armes, citoyens, aux armes ! Il s’agit, vous le savez, de vaincre ou tomber dans les mains impitoyables des réactionnaires et des cléri- caux de Versailles, de ces misérables qui ont, de parti pris, livré la France aux Prussiens et qui nous font payer la rançon de leurs trahisons ! » Charles Delescluze, d’une famille bour- geoise, commença sa carrière militante en 1830. En 1848, la Deuxième République le nomma brièvement préfet du Nord. Il fut emprisonné ou exilé plusieurs fois sous la République et l’Empire pour des délits de presse et pour appartenir à des sociétés secrètes. Il fut élu à l’extrême gauche de l’Assemblée nationale en février 1871, mais démissionna pour rallier la Commune le 30 mars. Sa réputation lui assurait une in- fluence considérable au sein de la Com- mune, et on se tourna vers lui quand la situation militaire se dégrada. Malgré son inexpérience militaire, il devient délégué à la Guerre le 11 mai, chargé de la défense de Paris. Sa proclamation du 24 mai exprimait Robert TOMBS 49 Charles Delescluze (1809-1871) Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:04 Page 49
  50. 50. une confiance illimitée dans la « levée en masse » populaire. Cependant il se rendit rapide- ment compte que la Commune était perdue, et essaya de pren- dre contact avec les Allemands pour arrêter l’effusion de sang ; mais certains fédérés le soup- çonnaient de vouloir se sauver de Paris. En partie pour se laver de cette accusation, il s’exposa délibérément au feu versaillais, et fut tué près de la place de la République actuelle, un des rares membres de la Com- mune qui aient trouvé la mort. Les Versail- lais ordonnèrent que son corps soit enseveli anonymement dans une fosse commune, mais il fut récupéré plus tard et inhumé au Père-Lachaise. Une fois que les 130 000 hommes de l’ar- mée de Versailles eurent pénétré dans la ville, le sort de la Commune était réglé. Elle n’avait jamais eu suffisamment d’hommes, et les effectifs diminuaient rapidement. Il est impossible de dire combien de fédérés continuaient à combattre : bien souvent quelques dizaines faisaient face à des cen- taines de Versaillais. Quelques milliers résistèrent jusqu’à la fin. LLaa «« sseemmaaiinnee ssaannggllaannttee »»,, 2211 -- 2288 mmaaii L’histoire des combats de rue pendant ce que l’on a appelé la « semaine sanglante » est l’un des grands drames de l’histoire de la France et de Paris. Si l’on s’en tient à la vi- sion romanesque que l’on trouve dans de nombreux livres d’histoire, romans et même bandes dessinées, on pourrait ima- giner qu’il y avait une barricade dans chaque rue et que tous les habitants – hommes, femmes et enfants – se rassem- blaient pour défendre leur maison et fu- rent massacrés sur place. La réalité est différente, bien que tout aussi émouvante. La plupart des Parisiens n’ont pas com- battu. Dans les arrondissements de l’ouest, les habitants accueillirent les Versaillais comme des libérateurs. Ceux qui avaient soutenu la Commune se rendaient compte qu’elle avait perdu la partie. Des milliers se réfugièrent dans les caves des maisons. De nombreux fédérés se débarrassèrent pru- demment de leur uniforme et de leur fusil. Même à Montmartre, où l’insurrection avait commencé, il y eut peu de résistance. Certaines célèbres histoires de combat – la défense de la Butte aux Cailles, celle de la place Blanche par un bataillon de femmes, RobertTOMBS 50 Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:04 Page 50
  51. 51. celle du cimetière du Père-Lachaise – relèvent largement de la légende. Plusieurs milliers de communards combat- tirent avec détermination, notamment dans la moitié est de la ville où le soutien à la Commune avait toujours été le plus fort. À peu près 900 barricades ont été construites, même si beaucoup d’entre elles, dans les petites rues, n’étaient pas défendues. Les principaux combats eurent lieu pour défendre les positions straté- giques où avaient été érigées de fortes barricades armées de canons : place de la Bastille, place du Château d’Eau (aujourd’hui de la République) et place de la Rotonde (de Stalingrad). À l’est de Paris, les fédérés avaient été capables d’organiser une défense coordonnée, sous la direction de quelques officiers de la Garde nationale comme les colonels Lisbonne et Brunel et de certains membres de la Commune qui fi- rent preuve d’une grande détermination : parmi ceux-ci Eugène Varlin (fusillé par les Versaillais), et Auguste Vermorel (blessé mortellement). Mais les Versaillais, outre leur énorme supériorité numérique, étaient mieux organisés et mieux dirigés. Au lieu d’attaquer les barricades de face, ils avan- çaient en ouvrant des brèches dans les murs des maisons voisines, et tiraient sur les fé- dérés depuis les fenêtres. Durant toute la semaine de combats près de cent grandes barricades furent prises d’assaut et quelques 3 500 soldats versaillais furent tués ou blessés. L’armée finit par écraser la der- nière résistance communarde en encerclant Belleville et Ménil- montant les 27 et 28 mai. Les der- nières escarmouches eurent probablement lieu faubourg du Temple et à Belleville, près de l’église de Ménilmontant pendant l’après-midi du 28 mai. On consi- dère traditionnellement que le Robert TOMBS 51 L'incendie de l'Hôtel de Ville Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:04 Page 51
  52. 52. tout dernier coup de feu fut tiré dans la rue Ramponeau, à Belle- ville. PPoouurrqquuooii llaa «« sseemmaaiinnee ssaann-- ggllaannttee »» ?? La « semaine sanglante » n’a été ni seulement ni même principale- ment un combat. Ce fut une tue- rie – l’une des plus tristement célèbres dans l’histoire de la France et de l’Europe du XIXe siècle. Durant et après les combats, des milliers de fédérés ou de suspects furent exécutés par l’armée versaillaise. De nombreux fédérés furent tués dans les combats ou fusillés sur place immédiate- ment après leur capture. À l’époque, et pas seulement en France, on pensait que « les lois de la guerre » permettaient l’exécution sommaire des rebelles pris « les armes à la main ». Des cours martiales furent constituées pour juger les prisonniers. Il s’agissait de pe- tits tribunaux sommaires composés d’offi- ciers de l’armée, de la gendarmerie, de la police ou de la Garde nationale pro-versail- laise. Les plus importantes siégèrent au pa- lais du Luxembourg, au théâtre du Châtelet et à la prison de La Roquette. Ceux qu’ils condamnaient à mort étaient conduits sur un lieu d’exécution : Jardin du Luxembourg, caserne Lobau (derrière l’Hôtel de Ville), cimetière du Père-Lachaise (site du "Mur des Fédérés"). Leurs corps furent générale- ment enterrés dans des fosses communes dans les cimetières de la ville comme le Père-Lachaise et Montparnasse (où se trou- vent des monuments). Il est probable que RobertTOMBS 52 Le Mur des Fédérés, au cimetière du Père-Lachaise La barricade de la place Blanche défendue par les femmes Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:04 Page 52
  53. 53. plusieurs milliers de Parisiens aient été exé- cutés de cette manière. Comment expliquer une telle tragédie ? La constitution des cours martiales et les exé- cutions massives après la fin des combats résultaient d’une décision délibérée du haut commandement. Le gouvernement de Versailles et Thiers en particulier ont-ils donné l’ordre du massacre ? Il semble pro- bable qu’il était disposé à laisser la main libre aux généraux et à fermer les yeux sur ce qui se passait. Il écrivit à son collègue ré- publicain Jules Ferry, qui était troublé par cette effusion de sang : « Pendant le combat, nous ne pouvons rien et nous voudrions en vain nous en mêler ». En d’autres termes, il pensait probablement que les communards ne méritaient pas beaucoup de sympathie, mais il ne voulait pas que le gouvernement soit directement impliqué. Les Versaillais – y compris les hommes poli- tiques, les militaires, les journalistes et les intellectuels – étaient d’accord sur la nécessité de punir les communards durement. Ils croyaient mener en même temps un combat patriotique : selon eux, l’insurrection était encore plus répréhensible en 1871 car elle affaiblissait la capacité du pays à faire face aux exigences allemandes. Les Versaillais étaient convaincus que parmi les partisans de la Commune se trouvaient de nombreux étrangers et des criminels venus à Paris pour se livrer au pillage. Les événements de la « semaine sanglante » accrûrent leur colère ; des monuments publics – inclus le Château des Tuileries, l’Hôtel de Ville (re- construit par la suite), le Palais de Justice, le Ministère des Finances et la Légion d’Hon- neur - avaient été incendiés, et certains otages (dont l’archevêque de Paris) avaient été exécutés par les communards. En somme, certains Versaillais décidèrent que la défaite de la Commune leur fournissait l’occasion d’exterminer les révolutionnaires et d’assurer la paix et l’ordre dont la France avait besoin. Ils voulaient saisir cette occa- sion, déclara un officier versaillais, pour Robert TOMBS 53 Exécutions au jardin du Luxembourg Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:04 Page 53
  54. 54. « purger notre pays de toute la racaille qui sème le deuil et la misère partout ». Comment identifier cette « ra- caille » ? Les méthodes étaient plus que sommaires. Des prison- niers blessés dans le combat, ou dont les mains étaient noircies de poudre, des étrangers, des femmes soupçonnées d’être des pétroleuses, des « meneurs », tels que membres de la Commune ou offi- ciers de la Garde nationale fédérée, des vic- times d’une délation ; même ceux qui avaient « de bien vilaines mines » , de telles indications pouvaient suffire pour être ren- voyé devant un peloton d’exécution. La « semaine sanglante » horrifia les obser- vateurs étrangers. Le grand quotidien britannique, « The Times », écrit que « Les Français sont en train d’écrire la page la plus sombre de leur propre histoire et celle du monde entier. Les troupes versaillaises sem- blent vouloir dépasser les communards dans leur prodigalité de sang humain ». Certains à gauche – le plus célèbre étant Karl Marx – espéraient que les morts deviendraient des martyrs, honorés par la classe ouvrière. Quelques années plus tard, Émile Zola, dans son roman « La Débâcle », interpréta la « semaine sanglante » comme une crise sa- lutaire : c’était « la partie saine de la France … qui supprimait la partie folle » et « la na- tion crucifiée [qui] expiait ses fautes et allait renaître ». Il n’est pas possible de savoir de façon certaine combien il y eut de victimes – soit tuées au combat, soit mortes de leurs blessures, soit tombées devant des pelotons d’exécution. Le nombre minimum des vic- times doit avoisiner les 12 000, mais certains historiens ont estimé que le véritable chiffre s’élèverait à 20 000 ou plus. Quoi qu’il en soit, cela fait de la « semaine sanglante » le pire exemple de violence civile en Europe entre la Révolution française et la Révolution russe de 1917. RobertTOMBS 54 Ruines de l'Hôtel de Ville Inter Commune:CHAP10_P43_P54 1/08/07 17:04 Page 54
  55. 55. 11. Laure GODINEAU La répression légale, la déportation, l'amnistie Après les combats et les exécutions de la semaine sanglante, plus de 40 000 prison- niers furent jugés par les tribunaux mili- taires. C'est dans les prisons et les dépôts de Versailles, puis dans les prisons de la région parisienne et de province et surtout dans les forts de l'ouest et dans les pontons des ports qu'ils attendirent leur jugement. Le 20 juillet 1875, le général Appert, com- mandant la subdivision de Seine-et-Oise, présenta à l'Assemblée nationale un « rapport d'ensemble […] sur les opérations de la justice militaire relative à l'insurrec- tion de 1871 », bilan considéré comme quasi définitif et quasi complet, même si l'on continua de juger pour faits relatifs à l'insurrection après 1875, et si le rapport ne tenait pas compte des condamnations qui avaient eu lieu en province. Le général Appert estimait ainsi « qu'à la date du 31 décembre 1874, l'œuvre de la répression entreprise à la suite de l'insurrection [était] La prison des Chantiers à Versailles Laure GODINEAU 55 Inter Commune:CHAP11_P55_P60 1/08/07 17:05 Page 55
  56. 56. LaureGODINEAU 56 terminée ». Les conseils de guerre de la première division militaire, dont le nombre avait fortement augmenté pour faire face à l'importance numérique des prisonniers, avaient alors rendu 50 559 décisions. En tenant compte de certaines confusions, des doubles ou triples décisions, le « rapport Appert » avançait ainsi un chiffre de 46 835 « individus jugés par les conseils » : au total, il y aurait eu 23 727 ordonnances de non-lieu, 10 137 condamnations pro- noncées contradictoirement, 3 313 pronon- cées par contumace, 2 445 acquittements et 7 213 refus d'informer. Sur la dizaine de milliers de condamnations prononcées de façon contradictoire, on comptait 95 condamnations à mort (25 furent exécutées), 251 aux travaux forcés, 1 169 à la déporta- tion dans une enceinte fortifiée, et 3 417 à la déportation simple. S'y ajoutaient les condamnations à diverses autres peines, en particulier à la prison. Cinquante cinq en- fants de moins de 16 ans furent envoyés en maison de correction. La loi du 23 mars 1872 avait fixé la Nouvelle- Calédonie comme lieu de déportation : la presqu'île Ducos était destinée à la dépor- Les membres de la Commune devant le Conseil de guerre à Versailles Inter Commune:CHAP11_P55_P60 1/08/07 17:05 Page 56

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