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Les béguines : des femmes dérangeantes ?
Rémi Caucanas – Session DERRE – 19 mars 2015, Le Mistral
Un sujet d’abord dérangeant pour moi parce qu’inconnu ! Tout a commencé par
une blague – ou plutôt par ce que je croyais être une blague. Dominique Santelli m’a
demandé il y a quelques temps déjà de vous parler des « béguines ». Je n’en avais jamais
entendu parler ! Mais parce que je prends toujours les demandes de Dominique au
sérieux, j’ai donc commencé ma petite enquête. N’étant donc pas un spécialiste, j’ai fait
comme beaucoup d’entre nous quelque chose qu’il ne faudrait soi-disant pas faire : j’ai
d’abord demandé à Google ce qu’il savait des béguines. Plusieurs liens bleus sont
apparus sur mon écran d’ordinateur : les béguines étaient donc bien une réalité,
numériquement parlant au moins, et j’allais pouvoir m’atteler à cet exposé.
Google a d’abord invité notre ami Wikipédia. Et l’ami Wiki nous renseigne sur des
généralités fort instructives :
Une béguine est une femme, le plus souvent célibataire ou veuve, appartenant à une
communauté religieuse laïque sous une règle monastique, mais sans former de vœux
perpétuels.
Le mouvement béguinal, apparu à Liège à la fin du XIIe siècle avant de s'étendre
rapidement en Europe du Nord-Ouest, le long de l'axe rhénan, constitue le premier type
de vie religieuse féminine non cloîtrée. Les béguines vivent dans de petites maisons
individuelles souvent regroupées autour d'une chapelle pour former un ensemble appelé
« béguinage ».
Proches des ordres mendiants, leur indépendance les rend suspectes aux autorités
ecclésiales et elles sont bientôt persécutées - notamment avec l'exécution de Marguerite
Porete - puis condamnées au concile de Vienne pour « fausse piété » avant d'être
intégrées aux tiers-ordres mendiants au XVe siècle (…)1
.
C’était déjà pas mal. Très vite, l’idée m’est venue d’interviewer l’une de ces femmes.
Manque de bol : toutes les béguines sont mortes ! Et j’ai loupé la dernière de peu ! Après
Wikipedia en effet, Google me renvoyait sur un article de La Voix du nord datant du 18
avril 2013 : « La dernière béguine au monde est morte à Courtrai » :
« Marcel Pattyn, la dernière béguine au monde, est décédée dimanche à Courtrai à l'âge
de 92 ans. C'était la seule représentante encore vivante d'un mouvement apparu à la fin
du XIIe siècle à Liège (Belgique) avant de se développer dans le Nord de la France. Ce
mouvement a donné naissance aux béguinages qui, sous leur forme moderne, sont des
habitats individuels mais regroupés. Destinés aux retraités, ces béguinages sont très
présents dans la région Nord - Pas-de-Calais2
. »
1
http://fr.wikipedia.org/wiki/Béguine
2
http://www.lavoixdunord.fr/region/la-derniere-beguine-au-monde-est-morte-a-courtrai-
Rémi Caucanas 1
À ce stade, navré pour le mouvement béguinal que je commençais à peine à découvrir, je
me suis résolu à descendre à la bibliothèque. Et pour commencer, sur l’indication de
notre bibliothécaire diocésain, Bernard Ozanam, la case dictionnaire m’a paru être la
meilleure porte d’entrée dans ce sujet qui s’annonçait aussi vaste que complexe. Vaste
parce que si le mouvement des béguines était né au XIIe
siècle et que la dernière béguine
était morte il y a deux ans à peine, l’histoire à étudier promettait d’être volumineuse ; et
complexe parce que, comme Wikipedia me l’avait déjà indiqué : les béguines étaient
surtout à situer dans l’Europe du Nord, soit très loin de mon soleil méditerranéen ; et
elles avaient été « suspectes » aux yeux de l’Eglise catholique. Il allait donc falloir tenir
une distance face à un sujet qui, donné par Dominique et Christian, s’annonçait brûlant
et qui nécessitait une démarche la plus honnête intellectuellement qui soit. Car, pour
plaire à Dominique (et à mon épouse), je pourrais par exemple proposer une lecture
radicalement féministe de l’histoire de ce que nous pourrions caricaturer comme des
pauvres femmes suspectées par ces méchants hommes d’Église bien machos. Mais de
fait, la question est bien de savoir dans quelle mesure les béguines représentent un
mouvement féministe. Je pourrais d’une autre manière ne me contenter que d’une
lecture simplement confessante en glorifiant les actes mystiques de héros féminins.
L’autre grand danger selon moi aurait été aussi de ne voir les béguines que pour elles-
mêmes, sans voir ce que leur expérience nous enseigne pour notre temps. Et l’une des
questions est bien de savoir ce que le mouvement béguinal nous enseigne pour notre
temps.
Arrivé à la bibliothèque, mon premier réflexe a donc été d’ouvrir un dictionnaire.
Pas n’importe lequel : un dictionnaire de spiritualité. Et oui, maintenant que l’on m’a
nommé directeur de l’Institut catholique de la Méditerranée, le Petit Robert ne suffit
plus. Dans le deuxième Tome de ce dictionnaire en vingt volumes écrit dans les années
1930, un article s’intitule « béguins, béguines et béguinages ». Car, en effet (et Wikipédia
me l’avait déjà dit : « Leurs homologues masculins étaient appelés « Béguins » ou
« Béguards »), le béguinisme a aussi une facette masculine. Mais il est vrai qu’à
l’intérieur du mouvement béguinal, les hommes occupent une place marginale (même si
les béguins ont été autant persécutés que les béguines), et surtout, il faut bien cerner le
ia0b0n1186785
Rémi Caucanas 2
sujet, et en l’occurrence, je ne parlerai aujourd’hui que d’un mouvement rassemblant
d’abord des femmes, qui n’ont été ni déesses, ni reines, ni pharaon. « Pour bien
comprendre le béguinisme, il faut distinguer le mot et la chose. C’est pour ne pas avoir
suffisamment tenu compte de l’histoire du mot, que l’histoire du béguinisme lui-même
est restée passablement embrouillée jusqu’à nos jours3
. » C’est par ces deux phrases que
s’ouvre l’article de ce dictionnaire écrit par le jésuite Jozef Van Mierlo. Et l’histoire du
mot pose l’intrigue. « Le mot n’apparaît avec certitude qu’à la fin du XIIe siècle, dans un
passage de Césaire d’Heisterbach, se rapportant à un fait arrivé vers 1199. Il met le mot
dans la bouche d’une femme du peuple à l’adresse de cisterciennes (…) beguinas (…) est
opposé à muler bona, une femme sûre, une sainte femme. Il doit donc avoir eu un sens
nettement péjoratif : les béguines étaient des femmes dont il fallait se défier. »
L’une des thèses sur l’origine du mot – et elles sont nombreuses4
– est en effet
significative. Dans les premières années du XIIIe
siècle, dans la ville et la région de
Cologne, le mot désigne les Albigeois. Et si dans le monde clérical, on prononcera
Albigensis en latin ou peut-être Al-beghini, le peuple a compris et gardé « beghini » pour
désigner les adhérents, réel ou supposés, de l’albigéisme. Pour reprendre les termes de
notre dictionnaire : « les béguins sont, si l’on veut, les albigeois des Pays-Bas, et des
provinces rhénanes ; et les albigeois n’étaient aux yeux de ces foules exaltées que les
pures, les fervents de la continence5
. » Et d’ailleurs, les liens avec l’organisation
albigeoise sont étroits : noviciat d’un an, cérémonies de la réception, l’infirmerie pour les
sœurs malades ou pauvres, le lavage et le blanchissage pour les femmes (les hommes
s’occupent alors du tissage), l’action ou les tendances apostoliques même chez les
femmes.
Le mot « béguine » a ainsi pu servir à « calomnier l’orthodoxie des femmes »,
vierges et veuves du Brabant et du pays de Liège. Leurs adversaires, « parmi lesquels de
hauts dignitaires ecclésiastiques, cherchaient à les perdre dans l’estime du peuple, en les
rendant suspectes ». D’après Jacques de Vitry qui signe en 1215, une biographie de
Marie d’Oignies, une des grandes figures du mouvement béguinal, « les hommes du
3
J. Van Mierlo, S.J., « Béguins, béguines, béguinages », Dictionnaire de Spiritualité, Gabriel Beauchesne &
fils, Paris, 1937, p. 1341 (p. 1341-1352).
4
On fait aussi dériver cette dénomination du vêtement et de la couleur de leurs habits, une burre en laine,
dite en Français méridional "beige". D'autres pensent que le terme est forgé sur la racine flamande
"beginen" ou d'un mot allemand "beggen" dont la signification est prié, mendié. D'autres encore le font
dériver du vieux français "bégart" par l'intermédiaire de l'anglais "to beg" signifiant bégayer des prières
(cf. Silvana Panciera, Les béguines, « Que penser de… ? », Fidélité, Namur, 2012/2009, p. 30).
5
J. V. Mierlo, p. 1345.
Rémi Caucanas 3
siècle les traitaient de béguines comme les Juifs avaient traité le Christ de Samaritain,
c’est-à-dire d’hérétique. Les bons eux-mêmes, ébranlés par ces calomnies, se mettaient à
douter de la foi de ces saintes personnes ». Et le pape Clément V les condamne, avant
qu’un apaisement n’intervienne sous Jean XXII.
Pourquoi ces femmes dérangeaient-elles ? D’abord, elles font preuve
d’innovations sociales. Et en ce domaine, il est clair que l'expérience béguinale demeure
une expérience féministe, c’est-à-dire une lutte de femmes contre l'inégalité sociale
entre sexes au Moyen Age. « Leur existence déconcerte car elle englobe au moins deux
réalités tout à fait inédite: pour la première fois, des femmes peuvent socialement
exister sans être ni épouse ni moniale, le choix de vie béguinale leur offrant un statut
libre de tutelle masculine. La béguine est par contre affranchie de la dominance
masculine. Son indépendance institutionnelle va de pair avec une autonomie
économique qui provient de l'exercice d'un travail rémunéré dont elle garde les
bénéfices6
». Femmes pieuses, « elles se fixent seules ou en communautés aux abords
d'hôpitaux ou à l'ombre d'une abbaye. Elles s'établissent comme ermites près d'une
église ou encore seules ou en groupes près d'un couvent masculin. Elles se consacrent au
soin des malades, à la prière et à la contemplation mais ne font pas de vœux perpétuels.
Ces femmes décident de vivre en chasteté mais sans passer par l'observance cléricale ou
monastique considérant que toute règle », du moins au début de l'expérience béguinale,
comme une entrave à la liberté, seul chemin vers la perfection divine. « Pour une Église
qui se veut avant tout hiérarchiquement structurée et masculine, la prétention de ces
femmes non cloîtrées donc incontrôlables à une vie spirituelle relève du registre de
l'anarchie7
. »
Pour l'Église, un autre problème se profile et il s’annonce plus dérangeant encore.
Dans un monde où les langues sacrées restent exclusivement des outils maniés par des
hommes, ces femmes décident de traduire et de commenter les saintes Écritures en
langue vernaculaire. Et elles le font en public, chose interdite. « Ces femmes ignoraient le
latin, la langue officielle de l'Eglise (...) elles parlent le bas-allemand, le vieux néerlandais
ou le Brabançon. C'est dans la langue du peuple qu'elles doivent s'expliquer et inventer
leurs concepts nouveaux8
» ; et notamment dans une dimension mystique.
La dimension mystique de ces femmes béguines est essentielle. Il reste cependant
6
Silvana Panciera, p. 35.
7
Idem.
8
http://europsy.org/marc-alain/beguines.htlm
Rémi Caucanas 4
difficile de « parler d’une spiritualité des béguines ». Là encore le Dictionnaire de
spiritualité nous renseigne bien. « Aux débuts cependant un bon nombre s’adonnait à la
vie mystique, dans la contemplation. C’est même dans le mouvement béguinal que la
mystique en langue vulgaire à pris naissance. La grande mystique thioise, Hadenych,
était béguine, au sens large du mot. On doit même rattacher au béguinisme la plupart
des saints et saintes des Pays Bas au XIIIe
siècle : les cisterciennes Béatrice de Nazareth,
sainte Lutgarde, sainte Ide de Nivelles, sainte Ide de Louvain, sainte Alice de Schaarbeck
et d’autres, sainte-Christine de Saint-Trond, sainte Marie d’Oignies, sainte Marguerite
d’Ypres, ainsi que la béguine Mechtild de Magdebourg. Dans ces premiers temps leur
service du Christ prenait volontiers les formes du service chevaleresque, et s’inspirait
des idées les plus élevées. Leur mystique était à base métaphysique, le néo-platonisme
de saint Augustin. Avec la démocratisation des béguinages, les béguines suivaient la
spiritualité de leurs directeurs. La prédication d’un Eckhart et d’un Tauler au XIVe
siècle
nous montre jusqu’à quelles hauteurs la vie spirituelle pouvait encore s’élever ».
La vie de ces béguines semble avoir été faite avant tout de travail, « de prière, de
pénitence, de recueillement ». La liberté initiale semble cependant s’être régularisée
avec le temps. Comme l’explique notre jésuite, « les plus anciens documents sur les
béguines, les plus anciens statuts de béguinages qui nous sont conservés ne contiennent
guère que des prescriptions pratiques d’ordre général, qui, dans la suite, ont été quelque
peu détaillées et unifiées. Elles ont trait surtout à l’organisation générale ; elles insistent
sur l’obéissance aux maîtresses, sur la simplicité dans l’habillement et dans le train de
vie, sur la prudence pour la sauvegarde de la chasteté ; les réunions mondaines leur sont
interdites, les sorties réglementées et soumises à des permissions préalables ; les visites,
même de prêtres, entourées de précautions parfois minutieuses. Les chapitres,
hebdomadaires pour les couvents, mensuels pour tout le béguinage, réprimaient et
corrigeaient les fautes, qui étaient graduées en fautes légères, fautes graves, fautes très
graves, et punies en conséquence par la privation de sortie ou le renvoi ». Il semble donc
que petit à petit, les béguinages se soient rapprochés de forme plus traditionnelle de vie
religieuse. Il reste que les béguinages ont été pour les Pays-Bas au moins
l’aboutissement d’une vie religieuse intense qui a commencé en réalité dès le XIe
siècle.
Et ailleurs ? La plupart du temps, selon Van Mierlo, le mouvement béguinal « s’est
écoulé dans d’autres formes d’instituts, souvent plus précaires, ou dans les ordres
Rémi Caucanas 5
mendiants, avec leurs second et troisième ordres9
. » La question de l’ailleurs remet aussi
en valeur ma descente personnelle à la bibliothèque diocésaine de Marseille. Car en
tapant « béguine » dans son moteur de recherche, mon bibliothécaire Bernard m’a sorti
une petite pile de bouquins tout à fait intéressante portant sur une certaine « sainte
Douceline10
». « La vie de Douceline a été écrite en provençal11
par une de ses disciples,
Philippine de Porcellet (ce qui est d’ailleurs original car la plupart des vies de saintes
médiévales sont écrites par des hommes, leur confesseur généralement). » Comme le
raconte Régis Bertrand, « Douceline adopte une via et maniera de vieure (vie et façon de
vivre) faite de penendensa et de honestat (pénitence et honnêteté). Elle proposait à ses
compagnes les vœux de chasteté et obéissance mais non de pauvreté qu'elle n'adopta
qu'à titre personnel. Elle crée en 1240 un premier établissement de béguines à Hyères
sur les bords du Roubaud - d'où le nom des Dames du Roubaud – puis un autre à
Marseille vers 1255 près de la ville, à proximité des couvents des Mineurs. Les visions et
les longues extases fascinent le groupe des femmes recrutées dans l'aristocratie
régionale qui la suivent et dont elle est la mère. Sa mort provoque une grande émotion à
Marseille: selon sa Vie "les gens prenaient avec dévotion tout ce qu'ils pouvaient qui
était à elle. Et l'on eut grand peur qu'ils ne missent en pièce le corps saint lui-même". Le
viguier (représentant du roi-comte) dut faire placer une garde armée. La vie des
béguines devient difficile après la mort de leur fondatrice. En 1357, elles se réfugièrent
en ville dans une maison de la place de Lenche. En 1457 la dernière d'entre elles légua à
sa mort leurs biens aux Franciscains12
. »
Sainte Douceline nous intéresse aujourd'hui, non seulement parce qu'elle est du
sud, apparue dans cette même période d'intense vie religieuse : le XIIIe
siècle qui, comme
nous l’avons déjà vu hier, a été le cadre en Provence d’un renouvellement de foi vis-à-vis
de Marie Madeleine. « La Provence sortait déchirée du drame albigeois » nous raconte
l’un des commentateurs de la vie de Douceline. Comme le reste des autres provinces
occidentales chrétiennes, la Provence est marquée par le départ massif d’hommes vers
la Terre sainte dans le cadre de la « La vie y était dure aux femmes isolées et sans appui :
9
J. Van Mierlo, ibid.
10
Notamment : J.H. Albanès, La Vie de sainte Douceline, fondatrice des Béguines de Marseille, Marseille,
1879 ; G. Mourey, Sainte Douceline, béguine de Provence, 1214-1274, Monde nouveau, Paris, 1922 ; R. Gout,
La vie de sainte Douceline, Ars et Fides, Paris, 1927.
11
Baudoin de Gaiffier, « Douceline (sainte) », Dictionnaire de Spiritualité, Paris, 1937, p. 1672-1674 : Une
rédaction primitive composée vers 1297 a été complétée aux environs de 1315.
12
Régis Bertrand, Le Christ des Marseillais, La Thune, Marseille, 2008, p. 48
Rémi Caucanas 6
veuves, jeunes filles résolues à garder le célibat, bourgeoises, dames de haut rang, qui ne
voulaient point vivre dans le siècle, mais répugnaient à une séparation totale d’avec le
siècle et ne se sentaient pas appelées à entrer en religion. Beaucoup, redoutant
l’insécurité, réclamaient pour elles-mêmes un abri et pour leurs œuvres hospitalières
une garantie de stabilité, une organisation, des moyens d’influence. (…) [elles devinrent]
des béguines affiliées à l’ordre des Franciscains ou des tertiaires franciscaines qui se
dénommèrent béguines. En même temps qu’une introduction à la vie parfaite, l’institut
de Roubaud fut la réponse à une besoin social véritable13
. » A l’exemple de Douceline,
« cent trente et une personnes prononcèrent le vœu de virginité, plus de quatre-vingts
promirent de garder la chasteté ». Le succès fut rapide et frappant (…). Roubaud se
peupla. Roubaud était, en somme, une congrégation de personnes pieuses menant une
vie humble et pénitente, se sanctifiant par la pratique des œuvres de charité et formant
de jeunes enfants à la vertu. Les dames de Roubaud n’avaient pas d’églises à elles et ne
chantaient pas l’office. Elles n’étaient pas assujetties à la clôture. Elles conservaient
l’entière propriété et l’administration de leurs biens14
. » La formule de l’observance des
béguines provençales pouvait ainsi se résumer en deux mots : une règle mitigée. Elles ne
prononçaient pas d’autres vœux que ceux de chasteté et d’obéissance.
L’intérêt est ensuite le parcours spirituel de notre sainte Douceline : son
engagement religieux et les références qui le cadrent. Ces références sont tant féminines
que masculines – et il me semble que dans l’étude qui est la nôtre, il ne faut jamais
perdre de vue cette double facette. Parmi les féminines, il y a bien sûr les sœurs
béguines de la sainte qui sont les témoins privilégiés de son parcours. Sont aussi très
présentes les figures d’essence divine: Notre Dame, la Mère de Dieu qui vient soutenir la
sainte durant tout son parcours terrestre ; et Dame pauvreté, qui sans être une déesse
idolâtrée, revêt l’image métaphorique d’une inspiratrice à l’instar de l’orientation suivie
par saint François d’Assise. Les références sont aussi masculines, et l'on pourrait même
jusqu'à dire que le parcours de sainteté de Douceline s'est construit en dialogue
permanent avec des figures masculines: le père qui oriente (le père naturel qui est
interpellé par Douceline dès sa jeunesse ; le père politique qui n’est autre que le roi saint
Louis, né la même année que Douceline et loué pour ses qualités de chef ; et le père divin
qui peut prendre les traits de Jésus crucifié dans ses apparitions à Douceline), le frère
13
R. Gout, p. 22.
14
R. Gout, p. 23.
Rémi Caucanas 7
(Hugues de Dignes, proche de saint François et du courant joachimite) et le fils (Charles
d'Anjou qui peut être considéré d’une certaine manière comme un fils spirituel)15
.
L’intérêt est enfin les lectures de la vie de Douceline ; l’usage que l’on en fait. Ces
livres qui ont tous été publiés entre 1870 et 1930. Pourquoi tout d'un coup publier des
ouvrages sur une femme disparue depuis des siècles? Quel intérêt nouveau pouvait
avoir ces femmes béguines ? Les béguines dérangeaient-elles moins à la fin du XIXe
siècle
qu'au XIIIe
siècle?
Déjà, il est sûr que de l’eau a coulé sous les ponts de l’Église catholique….et de
l’histoire. Il faut d’abord avoir en tête la nouveauté de l’histoire comme matière et
discipline scientifique. Je rajouterai aussi l’intérêt nouveau pour la linguistique et par la
même un renouvellement d’intérêt pour les langues régionales. La Vie de Douceline est
en effet écrite en provençal et le chanoine Albanès qui est le premier à traduire sa vie en
français ne cache pas son premier intérêt qui est celui de l’étude de la langue. On
retrouve cet intérêt linguistique pour d’autres vies de béguines écrites en allemand,
flamand, ou autre… La question de la langue a aussi une connotation politique en cette
deuxième moitié de XIXe
siècle. N’oublions pas que le nationalisme se construit en cette
période aussi autour de théories linguistiques.
La question de la langue se pose aussi à l’Église. La Réforme en particulier, a
bousculé dès le XVIe
siècle l’usage impérialiste du latin au profit des langues
vernaculaires ; d’une certaine manière, les béguines ont bien été avant-gardistes en la
matière. De même, à l’intérieur de l’Église au moins, les femmes occupent au XIXe
siècle
des postes que le mouvement béguinal féminin lui-même avait mis en valeur dès le XIIIe
siècle. Dans le domaine de l’éducation, dans le domaine de la santé, les béguines ont été
avant-gardistes. D’une certaine manière, elles ont été les premières infirmières de
l’Europe, avant que le XIXe
siècle n’impose à notre image collective l’image des
15
R. Gout, p. 58. « (…) embrasée de ce feu de la charité du Christ, dans l’ardeur de son amour, elle se livra
tout entière à Dieu, irrévocablement. De toute son âme, elle voua sa virginité à Notre-Seigneur, lors d’un
sermon prêché à Hyères par le saint, et elle prononça son vœu avec une très grande ferveur, devant tout le
peuple, entre les mains de son frère. Beaucoup suivirent son exemple, et il y eut cent trente et une
personnes qui vouèrent à Notre-Seigneur leur virginité, et d’autres encore, plus de quatre-vingts, qui,
toutes, firent vœu de chasteté, lors de ce même sermon, entre les mains du saint père Hugues. Et la sainte
mère voulut qu’on l’appelât béguine, pour l’amour de Notre-Dame qui était son chef. « Notre-Dame, disait-
elle, fut la première béguine. » Chose qu’elle apprit, à ce que nous croyons, par l’inspiration de Notre
Seigneur Dieu. Et, afin de lui mieux ressembler, elle fit vœu de pauvreté : parce que la Mère de Dieu fut
pauvre en ce monde, pour l’amour d’elle, elle voulut être dite pauvre et vivre pauvrement. Et la sainte
mère fut en Provence la première béguine, et elle fut l’origine de toutes celles qui prirent ce nom. C’est elle
qui les formait en vue du service de Dieu. Or, il y en eut quelques-unes qui voulurent s’adjoindre
parfaitement à elle. »
Rémi Caucanas 8
religieuses à voile ou cornettes très présentes dans les hôpitaux. Mais ne serait-ce pas
réduire ces femmes à leur dimension utilitaire ? Plus largement, ne serait-ce pas réduire
l’Église catholique elle-même à sa dimension utilitaire ? Ce ne serait pas étonnant dans
la mesure où la gestion napoléonienne du religieux a eu grand soin d’évacuer la
dimension spirituelle du religieux, pour favoriser, voire ne garder que la part utilitaire à
une société en proie à une révolution permanente.
Or, cette dimension utilitaire, cette gestion napoléonienne est elle-même remise
en cause à la fin du XIXe
siècle. Et d’une certaine manière, les béguines, comme d’autres
mouvements, se retrouvent peut-être bien malgré elles, au cœur d’un débat, d’un combat
peut-être entre la sécularisation en marche qui peut prendre à l’époque des visages
agressifs, et une Église catholique sur la défensive. Au XIXe
siècle et jusqu’au début du
XXe
siècle, en Belgique surtout, le patrimoine immobilier des béguines est par exemple
l’objet de lutte à caractère financier. La lutte est aussi intellectuelle bien sûr. Et la
présence de Ernest Renan dans les bibliographies est loin d’être innocente. De même, la
parution de l’ouvrage de Gabriel Mourey au début des années 1920 sur Sainte Douceline,
est loin d’être anodine. Alors que l’Europe sort du premier conflit mondial et entre
progressivement dans le conflit de nouvelles idéologies, l’Église propose des contre-
modèles civilisationnels issus d’un passé quelque peu glorifié : celui de la chevalerie,
celui des Croisades qu’on redécouvre et qu’on décline dans l’entre-deux-guerres. Ce
n’est pas pour rien si dans l’entre-deux-guerres, sainte Douceline est mise en avant.
Comme sainte Jeanne d’Arc canonisée au lendemain de la première guerre mondiale et
que nous redécouvrirons demain, comme des figures missionnaires que Dominique nous
a présentées (Emilie de Vialar par exemple qui est canonisée aussi à cette période), la
relecture de la vie de Douceline dans l’entre-deux-guerres est une invitation à de
nouvelles manières de vivre parce que dérangeantes peut-être.
Aujourd’hui encore, en quoi nous dérangeraient-elles ? nous bousculeraient-
elles ? Par cette extase bien sûr. L’extase qui est cette forme d’irrationalité pure et qui
est à la source d’une forme de radicalité religieuse qui dérange aujourd’hui. Douceline se
mortifie et cela choque aujourd’hui. Pire, elle justifie ces mortifications en vue d’une plus
grande liberté. L’extase qui rend libre. Libre parce que soumise à Dieu seul. Libre
d’entrer au service du monde, dans le monde. Alors plutôt que Simone de Beauvoir, je
me demande s’il ne faudrait pas putôt voir dans le mouvement béguinal la trace
annonciatrice d’autres grandes figures féminines : Claire de Monestès, fondatrice des
Rémi Caucanas 9
Xavières à Marseille, et initiatrice des Missions de Midi ; Madeleine Delbrel qui engage
une nouvelle expérience missionnaire dans les banlieues rouges de Paris… autant de
femmes qui ont à leur manière dérangé la société et l’Église au XXe
siècle. Car ces
femmes sont porteuses de ce courant prophétique (peut-être protestataire) nécessaire,
essentiel à l’Église catholique. Avec Douceline, on observe aussi que l’extase est réelle
devant la beauté de la nature, de la Création pourrait-on dire. On pourrait employer le
mot de « communion » : de communion avec la nature, avec le « monde » dirait Camus.
« L’être humain est nuptial par essence » disait Xavier Manzano hier. L’histoire des
béguines nous renseigne peut-être d’abord là-dessus : l’amour du monde. Alors
n’hésitons pas à entrer en dialogue avec lui.
Rémi Caucanas 10

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  • 1. Les béguines : des femmes dérangeantes ? Rémi Caucanas – Session DERRE – 19 mars 2015, Le Mistral Un sujet d’abord dérangeant pour moi parce qu’inconnu ! Tout a commencé par une blague – ou plutôt par ce que je croyais être une blague. Dominique Santelli m’a demandé il y a quelques temps déjà de vous parler des « béguines ». Je n’en avais jamais entendu parler ! Mais parce que je prends toujours les demandes de Dominique au sérieux, j’ai donc commencé ma petite enquête. N’étant donc pas un spécialiste, j’ai fait comme beaucoup d’entre nous quelque chose qu’il ne faudrait soi-disant pas faire : j’ai d’abord demandé à Google ce qu’il savait des béguines. Plusieurs liens bleus sont apparus sur mon écran d’ordinateur : les béguines étaient donc bien une réalité, numériquement parlant au moins, et j’allais pouvoir m’atteler à cet exposé. Google a d’abord invité notre ami Wikipédia. Et l’ami Wiki nous renseigne sur des généralités fort instructives : Une béguine est une femme, le plus souvent célibataire ou veuve, appartenant à une communauté religieuse laïque sous une règle monastique, mais sans former de vœux perpétuels. Le mouvement béguinal, apparu à Liège à la fin du XIIe siècle avant de s'étendre rapidement en Europe du Nord-Ouest, le long de l'axe rhénan, constitue le premier type de vie religieuse féminine non cloîtrée. Les béguines vivent dans de petites maisons individuelles souvent regroupées autour d'une chapelle pour former un ensemble appelé « béguinage ». Proches des ordres mendiants, leur indépendance les rend suspectes aux autorités ecclésiales et elles sont bientôt persécutées - notamment avec l'exécution de Marguerite Porete - puis condamnées au concile de Vienne pour « fausse piété » avant d'être intégrées aux tiers-ordres mendiants au XVe siècle (…)1 . C’était déjà pas mal. Très vite, l’idée m’est venue d’interviewer l’une de ces femmes. Manque de bol : toutes les béguines sont mortes ! Et j’ai loupé la dernière de peu ! Après Wikipedia en effet, Google me renvoyait sur un article de La Voix du nord datant du 18 avril 2013 : « La dernière béguine au monde est morte à Courtrai » : « Marcel Pattyn, la dernière béguine au monde, est décédée dimanche à Courtrai à l'âge de 92 ans. C'était la seule représentante encore vivante d'un mouvement apparu à la fin du XIIe siècle à Liège (Belgique) avant de se développer dans le Nord de la France. Ce mouvement a donné naissance aux béguinages qui, sous leur forme moderne, sont des habitats individuels mais regroupés. Destinés aux retraités, ces béguinages sont très présents dans la région Nord - Pas-de-Calais2 . » 1 http://fr.wikipedia.org/wiki/Béguine 2 http://www.lavoixdunord.fr/region/la-derniere-beguine-au-monde-est-morte-a-courtrai- Rémi Caucanas 1
  • 2. À ce stade, navré pour le mouvement béguinal que je commençais à peine à découvrir, je me suis résolu à descendre à la bibliothèque. Et pour commencer, sur l’indication de notre bibliothécaire diocésain, Bernard Ozanam, la case dictionnaire m’a paru être la meilleure porte d’entrée dans ce sujet qui s’annonçait aussi vaste que complexe. Vaste parce que si le mouvement des béguines était né au XIIe siècle et que la dernière béguine était morte il y a deux ans à peine, l’histoire à étudier promettait d’être volumineuse ; et complexe parce que, comme Wikipedia me l’avait déjà indiqué : les béguines étaient surtout à situer dans l’Europe du Nord, soit très loin de mon soleil méditerranéen ; et elles avaient été « suspectes » aux yeux de l’Eglise catholique. Il allait donc falloir tenir une distance face à un sujet qui, donné par Dominique et Christian, s’annonçait brûlant et qui nécessitait une démarche la plus honnête intellectuellement qui soit. Car, pour plaire à Dominique (et à mon épouse), je pourrais par exemple proposer une lecture radicalement féministe de l’histoire de ce que nous pourrions caricaturer comme des pauvres femmes suspectées par ces méchants hommes d’Église bien machos. Mais de fait, la question est bien de savoir dans quelle mesure les béguines représentent un mouvement féministe. Je pourrais d’une autre manière ne me contenter que d’une lecture simplement confessante en glorifiant les actes mystiques de héros féminins. L’autre grand danger selon moi aurait été aussi de ne voir les béguines que pour elles- mêmes, sans voir ce que leur expérience nous enseigne pour notre temps. Et l’une des questions est bien de savoir ce que le mouvement béguinal nous enseigne pour notre temps. Arrivé à la bibliothèque, mon premier réflexe a donc été d’ouvrir un dictionnaire. Pas n’importe lequel : un dictionnaire de spiritualité. Et oui, maintenant que l’on m’a nommé directeur de l’Institut catholique de la Méditerranée, le Petit Robert ne suffit plus. Dans le deuxième Tome de ce dictionnaire en vingt volumes écrit dans les années 1930, un article s’intitule « béguins, béguines et béguinages ». Car, en effet (et Wikipédia me l’avait déjà dit : « Leurs homologues masculins étaient appelés « Béguins » ou « Béguards »), le béguinisme a aussi une facette masculine. Mais il est vrai qu’à l’intérieur du mouvement béguinal, les hommes occupent une place marginale (même si les béguins ont été autant persécutés que les béguines), et surtout, il faut bien cerner le ia0b0n1186785 Rémi Caucanas 2
  • 3. sujet, et en l’occurrence, je ne parlerai aujourd’hui que d’un mouvement rassemblant d’abord des femmes, qui n’ont été ni déesses, ni reines, ni pharaon. « Pour bien comprendre le béguinisme, il faut distinguer le mot et la chose. C’est pour ne pas avoir suffisamment tenu compte de l’histoire du mot, que l’histoire du béguinisme lui-même est restée passablement embrouillée jusqu’à nos jours3 . » C’est par ces deux phrases que s’ouvre l’article de ce dictionnaire écrit par le jésuite Jozef Van Mierlo. Et l’histoire du mot pose l’intrigue. « Le mot n’apparaît avec certitude qu’à la fin du XIIe siècle, dans un passage de Césaire d’Heisterbach, se rapportant à un fait arrivé vers 1199. Il met le mot dans la bouche d’une femme du peuple à l’adresse de cisterciennes (…) beguinas (…) est opposé à muler bona, une femme sûre, une sainte femme. Il doit donc avoir eu un sens nettement péjoratif : les béguines étaient des femmes dont il fallait se défier. » L’une des thèses sur l’origine du mot – et elles sont nombreuses4 – est en effet significative. Dans les premières années du XIIIe siècle, dans la ville et la région de Cologne, le mot désigne les Albigeois. Et si dans le monde clérical, on prononcera Albigensis en latin ou peut-être Al-beghini, le peuple a compris et gardé « beghini » pour désigner les adhérents, réel ou supposés, de l’albigéisme. Pour reprendre les termes de notre dictionnaire : « les béguins sont, si l’on veut, les albigeois des Pays-Bas, et des provinces rhénanes ; et les albigeois n’étaient aux yeux de ces foules exaltées que les pures, les fervents de la continence5 . » Et d’ailleurs, les liens avec l’organisation albigeoise sont étroits : noviciat d’un an, cérémonies de la réception, l’infirmerie pour les sœurs malades ou pauvres, le lavage et le blanchissage pour les femmes (les hommes s’occupent alors du tissage), l’action ou les tendances apostoliques même chez les femmes. Le mot « béguine » a ainsi pu servir à « calomnier l’orthodoxie des femmes », vierges et veuves du Brabant et du pays de Liège. Leurs adversaires, « parmi lesquels de hauts dignitaires ecclésiastiques, cherchaient à les perdre dans l’estime du peuple, en les rendant suspectes ». D’après Jacques de Vitry qui signe en 1215, une biographie de Marie d’Oignies, une des grandes figures du mouvement béguinal, « les hommes du 3 J. Van Mierlo, S.J., « Béguins, béguines, béguinages », Dictionnaire de Spiritualité, Gabriel Beauchesne & fils, Paris, 1937, p. 1341 (p. 1341-1352). 4 On fait aussi dériver cette dénomination du vêtement et de la couleur de leurs habits, une burre en laine, dite en Français méridional "beige". D'autres pensent que le terme est forgé sur la racine flamande "beginen" ou d'un mot allemand "beggen" dont la signification est prié, mendié. D'autres encore le font dériver du vieux français "bégart" par l'intermédiaire de l'anglais "to beg" signifiant bégayer des prières (cf. Silvana Panciera, Les béguines, « Que penser de… ? », Fidélité, Namur, 2012/2009, p. 30). 5 J. V. Mierlo, p. 1345. Rémi Caucanas 3
  • 4. siècle les traitaient de béguines comme les Juifs avaient traité le Christ de Samaritain, c’est-à-dire d’hérétique. Les bons eux-mêmes, ébranlés par ces calomnies, se mettaient à douter de la foi de ces saintes personnes ». Et le pape Clément V les condamne, avant qu’un apaisement n’intervienne sous Jean XXII. Pourquoi ces femmes dérangeaient-elles ? D’abord, elles font preuve d’innovations sociales. Et en ce domaine, il est clair que l'expérience béguinale demeure une expérience féministe, c’est-à-dire une lutte de femmes contre l'inégalité sociale entre sexes au Moyen Age. « Leur existence déconcerte car elle englobe au moins deux réalités tout à fait inédite: pour la première fois, des femmes peuvent socialement exister sans être ni épouse ni moniale, le choix de vie béguinale leur offrant un statut libre de tutelle masculine. La béguine est par contre affranchie de la dominance masculine. Son indépendance institutionnelle va de pair avec une autonomie économique qui provient de l'exercice d'un travail rémunéré dont elle garde les bénéfices6 ». Femmes pieuses, « elles se fixent seules ou en communautés aux abords d'hôpitaux ou à l'ombre d'une abbaye. Elles s'établissent comme ermites près d'une église ou encore seules ou en groupes près d'un couvent masculin. Elles se consacrent au soin des malades, à la prière et à la contemplation mais ne font pas de vœux perpétuels. Ces femmes décident de vivre en chasteté mais sans passer par l'observance cléricale ou monastique considérant que toute règle », du moins au début de l'expérience béguinale, comme une entrave à la liberté, seul chemin vers la perfection divine. « Pour une Église qui se veut avant tout hiérarchiquement structurée et masculine, la prétention de ces femmes non cloîtrées donc incontrôlables à une vie spirituelle relève du registre de l'anarchie7 . » Pour l'Église, un autre problème se profile et il s’annonce plus dérangeant encore. Dans un monde où les langues sacrées restent exclusivement des outils maniés par des hommes, ces femmes décident de traduire et de commenter les saintes Écritures en langue vernaculaire. Et elles le font en public, chose interdite. « Ces femmes ignoraient le latin, la langue officielle de l'Eglise (...) elles parlent le bas-allemand, le vieux néerlandais ou le Brabançon. C'est dans la langue du peuple qu'elles doivent s'expliquer et inventer leurs concepts nouveaux8 » ; et notamment dans une dimension mystique. La dimension mystique de ces femmes béguines est essentielle. Il reste cependant 6 Silvana Panciera, p. 35. 7 Idem. 8 http://europsy.org/marc-alain/beguines.htlm Rémi Caucanas 4
  • 5. difficile de « parler d’une spiritualité des béguines ». Là encore le Dictionnaire de spiritualité nous renseigne bien. « Aux débuts cependant un bon nombre s’adonnait à la vie mystique, dans la contemplation. C’est même dans le mouvement béguinal que la mystique en langue vulgaire à pris naissance. La grande mystique thioise, Hadenych, était béguine, au sens large du mot. On doit même rattacher au béguinisme la plupart des saints et saintes des Pays Bas au XIIIe siècle : les cisterciennes Béatrice de Nazareth, sainte Lutgarde, sainte Ide de Nivelles, sainte Ide de Louvain, sainte Alice de Schaarbeck et d’autres, sainte-Christine de Saint-Trond, sainte Marie d’Oignies, sainte Marguerite d’Ypres, ainsi que la béguine Mechtild de Magdebourg. Dans ces premiers temps leur service du Christ prenait volontiers les formes du service chevaleresque, et s’inspirait des idées les plus élevées. Leur mystique était à base métaphysique, le néo-platonisme de saint Augustin. Avec la démocratisation des béguinages, les béguines suivaient la spiritualité de leurs directeurs. La prédication d’un Eckhart et d’un Tauler au XIVe siècle nous montre jusqu’à quelles hauteurs la vie spirituelle pouvait encore s’élever ». La vie de ces béguines semble avoir été faite avant tout de travail, « de prière, de pénitence, de recueillement ». La liberté initiale semble cependant s’être régularisée avec le temps. Comme l’explique notre jésuite, « les plus anciens documents sur les béguines, les plus anciens statuts de béguinages qui nous sont conservés ne contiennent guère que des prescriptions pratiques d’ordre général, qui, dans la suite, ont été quelque peu détaillées et unifiées. Elles ont trait surtout à l’organisation générale ; elles insistent sur l’obéissance aux maîtresses, sur la simplicité dans l’habillement et dans le train de vie, sur la prudence pour la sauvegarde de la chasteté ; les réunions mondaines leur sont interdites, les sorties réglementées et soumises à des permissions préalables ; les visites, même de prêtres, entourées de précautions parfois minutieuses. Les chapitres, hebdomadaires pour les couvents, mensuels pour tout le béguinage, réprimaient et corrigeaient les fautes, qui étaient graduées en fautes légères, fautes graves, fautes très graves, et punies en conséquence par la privation de sortie ou le renvoi ». Il semble donc que petit à petit, les béguinages se soient rapprochés de forme plus traditionnelle de vie religieuse. Il reste que les béguinages ont été pour les Pays-Bas au moins l’aboutissement d’une vie religieuse intense qui a commencé en réalité dès le XIe siècle. Et ailleurs ? La plupart du temps, selon Van Mierlo, le mouvement béguinal « s’est écoulé dans d’autres formes d’instituts, souvent plus précaires, ou dans les ordres Rémi Caucanas 5
  • 6. mendiants, avec leurs second et troisième ordres9 . » La question de l’ailleurs remet aussi en valeur ma descente personnelle à la bibliothèque diocésaine de Marseille. Car en tapant « béguine » dans son moteur de recherche, mon bibliothécaire Bernard m’a sorti une petite pile de bouquins tout à fait intéressante portant sur une certaine « sainte Douceline10 ». « La vie de Douceline a été écrite en provençal11 par une de ses disciples, Philippine de Porcellet (ce qui est d’ailleurs original car la plupart des vies de saintes médiévales sont écrites par des hommes, leur confesseur généralement). » Comme le raconte Régis Bertrand, « Douceline adopte une via et maniera de vieure (vie et façon de vivre) faite de penendensa et de honestat (pénitence et honnêteté). Elle proposait à ses compagnes les vœux de chasteté et obéissance mais non de pauvreté qu'elle n'adopta qu'à titre personnel. Elle crée en 1240 un premier établissement de béguines à Hyères sur les bords du Roubaud - d'où le nom des Dames du Roubaud – puis un autre à Marseille vers 1255 près de la ville, à proximité des couvents des Mineurs. Les visions et les longues extases fascinent le groupe des femmes recrutées dans l'aristocratie régionale qui la suivent et dont elle est la mère. Sa mort provoque une grande émotion à Marseille: selon sa Vie "les gens prenaient avec dévotion tout ce qu'ils pouvaient qui était à elle. Et l'on eut grand peur qu'ils ne missent en pièce le corps saint lui-même". Le viguier (représentant du roi-comte) dut faire placer une garde armée. La vie des béguines devient difficile après la mort de leur fondatrice. En 1357, elles se réfugièrent en ville dans une maison de la place de Lenche. En 1457 la dernière d'entre elles légua à sa mort leurs biens aux Franciscains12 . » Sainte Douceline nous intéresse aujourd'hui, non seulement parce qu'elle est du sud, apparue dans cette même période d'intense vie religieuse : le XIIIe siècle qui, comme nous l’avons déjà vu hier, a été le cadre en Provence d’un renouvellement de foi vis-à-vis de Marie Madeleine. « La Provence sortait déchirée du drame albigeois » nous raconte l’un des commentateurs de la vie de Douceline. Comme le reste des autres provinces occidentales chrétiennes, la Provence est marquée par le départ massif d’hommes vers la Terre sainte dans le cadre de la « La vie y était dure aux femmes isolées et sans appui : 9 J. Van Mierlo, ibid. 10 Notamment : J.H. Albanès, La Vie de sainte Douceline, fondatrice des Béguines de Marseille, Marseille, 1879 ; G. Mourey, Sainte Douceline, béguine de Provence, 1214-1274, Monde nouveau, Paris, 1922 ; R. Gout, La vie de sainte Douceline, Ars et Fides, Paris, 1927. 11 Baudoin de Gaiffier, « Douceline (sainte) », Dictionnaire de Spiritualité, Paris, 1937, p. 1672-1674 : Une rédaction primitive composée vers 1297 a été complétée aux environs de 1315. 12 Régis Bertrand, Le Christ des Marseillais, La Thune, Marseille, 2008, p. 48 Rémi Caucanas 6
  • 7. veuves, jeunes filles résolues à garder le célibat, bourgeoises, dames de haut rang, qui ne voulaient point vivre dans le siècle, mais répugnaient à une séparation totale d’avec le siècle et ne se sentaient pas appelées à entrer en religion. Beaucoup, redoutant l’insécurité, réclamaient pour elles-mêmes un abri et pour leurs œuvres hospitalières une garantie de stabilité, une organisation, des moyens d’influence. (…) [elles devinrent] des béguines affiliées à l’ordre des Franciscains ou des tertiaires franciscaines qui se dénommèrent béguines. En même temps qu’une introduction à la vie parfaite, l’institut de Roubaud fut la réponse à une besoin social véritable13 . » A l’exemple de Douceline, « cent trente et une personnes prononcèrent le vœu de virginité, plus de quatre-vingts promirent de garder la chasteté ». Le succès fut rapide et frappant (…). Roubaud se peupla. Roubaud était, en somme, une congrégation de personnes pieuses menant une vie humble et pénitente, se sanctifiant par la pratique des œuvres de charité et formant de jeunes enfants à la vertu. Les dames de Roubaud n’avaient pas d’églises à elles et ne chantaient pas l’office. Elles n’étaient pas assujetties à la clôture. Elles conservaient l’entière propriété et l’administration de leurs biens14 . » La formule de l’observance des béguines provençales pouvait ainsi se résumer en deux mots : une règle mitigée. Elles ne prononçaient pas d’autres vœux que ceux de chasteté et d’obéissance. L’intérêt est ensuite le parcours spirituel de notre sainte Douceline : son engagement religieux et les références qui le cadrent. Ces références sont tant féminines que masculines – et il me semble que dans l’étude qui est la nôtre, il ne faut jamais perdre de vue cette double facette. Parmi les féminines, il y a bien sûr les sœurs béguines de la sainte qui sont les témoins privilégiés de son parcours. Sont aussi très présentes les figures d’essence divine: Notre Dame, la Mère de Dieu qui vient soutenir la sainte durant tout son parcours terrestre ; et Dame pauvreté, qui sans être une déesse idolâtrée, revêt l’image métaphorique d’une inspiratrice à l’instar de l’orientation suivie par saint François d’Assise. Les références sont aussi masculines, et l'on pourrait même jusqu'à dire que le parcours de sainteté de Douceline s'est construit en dialogue permanent avec des figures masculines: le père qui oriente (le père naturel qui est interpellé par Douceline dès sa jeunesse ; le père politique qui n’est autre que le roi saint Louis, né la même année que Douceline et loué pour ses qualités de chef ; et le père divin qui peut prendre les traits de Jésus crucifié dans ses apparitions à Douceline), le frère 13 R. Gout, p. 22. 14 R. Gout, p. 23. Rémi Caucanas 7
  • 8. (Hugues de Dignes, proche de saint François et du courant joachimite) et le fils (Charles d'Anjou qui peut être considéré d’une certaine manière comme un fils spirituel)15 . L’intérêt est enfin les lectures de la vie de Douceline ; l’usage que l’on en fait. Ces livres qui ont tous été publiés entre 1870 et 1930. Pourquoi tout d'un coup publier des ouvrages sur une femme disparue depuis des siècles? Quel intérêt nouveau pouvait avoir ces femmes béguines ? Les béguines dérangeaient-elles moins à la fin du XIXe siècle qu'au XIIIe siècle? Déjà, il est sûr que de l’eau a coulé sous les ponts de l’Église catholique….et de l’histoire. Il faut d’abord avoir en tête la nouveauté de l’histoire comme matière et discipline scientifique. Je rajouterai aussi l’intérêt nouveau pour la linguistique et par la même un renouvellement d’intérêt pour les langues régionales. La Vie de Douceline est en effet écrite en provençal et le chanoine Albanès qui est le premier à traduire sa vie en français ne cache pas son premier intérêt qui est celui de l’étude de la langue. On retrouve cet intérêt linguistique pour d’autres vies de béguines écrites en allemand, flamand, ou autre… La question de la langue a aussi une connotation politique en cette deuxième moitié de XIXe siècle. N’oublions pas que le nationalisme se construit en cette période aussi autour de théories linguistiques. La question de la langue se pose aussi à l’Église. La Réforme en particulier, a bousculé dès le XVIe siècle l’usage impérialiste du latin au profit des langues vernaculaires ; d’une certaine manière, les béguines ont bien été avant-gardistes en la matière. De même, à l’intérieur de l’Église au moins, les femmes occupent au XIXe siècle des postes que le mouvement béguinal féminin lui-même avait mis en valeur dès le XIIIe siècle. Dans le domaine de l’éducation, dans le domaine de la santé, les béguines ont été avant-gardistes. D’une certaine manière, elles ont été les premières infirmières de l’Europe, avant que le XIXe siècle n’impose à notre image collective l’image des 15 R. Gout, p. 58. « (…) embrasée de ce feu de la charité du Christ, dans l’ardeur de son amour, elle se livra tout entière à Dieu, irrévocablement. De toute son âme, elle voua sa virginité à Notre-Seigneur, lors d’un sermon prêché à Hyères par le saint, et elle prononça son vœu avec une très grande ferveur, devant tout le peuple, entre les mains de son frère. Beaucoup suivirent son exemple, et il y eut cent trente et une personnes qui vouèrent à Notre-Seigneur leur virginité, et d’autres encore, plus de quatre-vingts, qui, toutes, firent vœu de chasteté, lors de ce même sermon, entre les mains du saint père Hugues. Et la sainte mère voulut qu’on l’appelât béguine, pour l’amour de Notre-Dame qui était son chef. « Notre-Dame, disait- elle, fut la première béguine. » Chose qu’elle apprit, à ce que nous croyons, par l’inspiration de Notre Seigneur Dieu. Et, afin de lui mieux ressembler, elle fit vœu de pauvreté : parce que la Mère de Dieu fut pauvre en ce monde, pour l’amour d’elle, elle voulut être dite pauvre et vivre pauvrement. Et la sainte mère fut en Provence la première béguine, et elle fut l’origine de toutes celles qui prirent ce nom. C’est elle qui les formait en vue du service de Dieu. Or, il y en eut quelques-unes qui voulurent s’adjoindre parfaitement à elle. » Rémi Caucanas 8
  • 9. religieuses à voile ou cornettes très présentes dans les hôpitaux. Mais ne serait-ce pas réduire ces femmes à leur dimension utilitaire ? Plus largement, ne serait-ce pas réduire l’Église catholique elle-même à sa dimension utilitaire ? Ce ne serait pas étonnant dans la mesure où la gestion napoléonienne du religieux a eu grand soin d’évacuer la dimension spirituelle du religieux, pour favoriser, voire ne garder que la part utilitaire à une société en proie à une révolution permanente. Or, cette dimension utilitaire, cette gestion napoléonienne est elle-même remise en cause à la fin du XIXe siècle. Et d’une certaine manière, les béguines, comme d’autres mouvements, se retrouvent peut-être bien malgré elles, au cœur d’un débat, d’un combat peut-être entre la sécularisation en marche qui peut prendre à l’époque des visages agressifs, et une Église catholique sur la défensive. Au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe siècle, en Belgique surtout, le patrimoine immobilier des béguines est par exemple l’objet de lutte à caractère financier. La lutte est aussi intellectuelle bien sûr. Et la présence de Ernest Renan dans les bibliographies est loin d’être innocente. De même, la parution de l’ouvrage de Gabriel Mourey au début des années 1920 sur Sainte Douceline, est loin d’être anodine. Alors que l’Europe sort du premier conflit mondial et entre progressivement dans le conflit de nouvelles idéologies, l’Église propose des contre- modèles civilisationnels issus d’un passé quelque peu glorifié : celui de la chevalerie, celui des Croisades qu’on redécouvre et qu’on décline dans l’entre-deux-guerres. Ce n’est pas pour rien si dans l’entre-deux-guerres, sainte Douceline est mise en avant. Comme sainte Jeanne d’Arc canonisée au lendemain de la première guerre mondiale et que nous redécouvrirons demain, comme des figures missionnaires que Dominique nous a présentées (Emilie de Vialar par exemple qui est canonisée aussi à cette période), la relecture de la vie de Douceline dans l’entre-deux-guerres est une invitation à de nouvelles manières de vivre parce que dérangeantes peut-être. Aujourd’hui encore, en quoi nous dérangeraient-elles ? nous bousculeraient- elles ? Par cette extase bien sûr. L’extase qui est cette forme d’irrationalité pure et qui est à la source d’une forme de radicalité religieuse qui dérange aujourd’hui. Douceline se mortifie et cela choque aujourd’hui. Pire, elle justifie ces mortifications en vue d’une plus grande liberté. L’extase qui rend libre. Libre parce que soumise à Dieu seul. Libre d’entrer au service du monde, dans le monde. Alors plutôt que Simone de Beauvoir, je me demande s’il ne faudrait pas putôt voir dans le mouvement béguinal la trace annonciatrice d’autres grandes figures féminines : Claire de Monestès, fondatrice des Rémi Caucanas 9
  • 10. Xavières à Marseille, et initiatrice des Missions de Midi ; Madeleine Delbrel qui engage une nouvelle expérience missionnaire dans les banlieues rouges de Paris… autant de femmes qui ont à leur manière dérangé la société et l’Église au XXe siècle. Car ces femmes sont porteuses de ce courant prophétique (peut-être protestataire) nécessaire, essentiel à l’Église catholique. Avec Douceline, on observe aussi que l’extase est réelle devant la beauté de la nature, de la Création pourrait-on dire. On pourrait employer le mot de « communion » : de communion avec la nature, avec le « monde » dirait Camus. « L’être humain est nuptial par essence » disait Xavier Manzano hier. L’histoire des béguines nous renseigne peut-être d’abord là-dessus : l’amour du monde. Alors n’hésitons pas à entrer en dialogue avec lui. Rémi Caucanas 10