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1
Le 15 MAI 2017
INTERVENTION de Brigitte JUVIGNY Psychologue Psychanalyste
Au Lycée VOLTAIRE à Orléans la Source (45) dans le cadre du colloque
« ÉTRANGE ÉTRANGER »
Sur Invitation de Laurence LACROIX Professeure Agrégée de Philosophie
------------------------------------------------------
Devient-on étranger à soi-même dans la Mélancolie ?
Se fuir soi-même…
Le thème de ce colloque portant sur le concept d’étrange étranger, m’a suggéré de vous
parler aujourd’hui dans le cadre de mon expérience de Psychologue-Psychanalyste de cette
étrange affection qu’est la mélancolie.
Je vous invite à cheminer avec moi au travers de mon expérience clinique ressaisie sous une
forme théorique du vécu complexe d’étrangeté dans la mélancolie pour le sujet.
 L’étranger :
L’étranger, du latin extraneus qui vient du dehors, souffre d’ubiquité. Il est celui qui a
définitivement abandonné son chez-lui sans pouvoir, pour autant, se revendiquer d’un
nouvel habitat. Plus qu’un touriste, mais moins qu’un résident, l’étranger n’a pas de place
propre dans la cité. Il se tient à la fois dans le cercle du dedans, vivant bon gré mal gré à
l’intérieur de la communauté nationale, tout en étant maintenu au dehors par sa
désignation comme autre, comme exilé aux autres à l’Autre et à lui-même, coincé entre
dedans et dehors, ceci n’est pas un privilège dont il peut user mais une condamnation à
vivre de façon marginale.
Le nom « étranger » ne fonctionne qu’en corrélation avec celui de racaille, de barbare ou
de rôdeur. En ce sens, l’étranger ne se trouve plus ni en dedans, ni en dehors de la
communauté nationale : il en devient la frontière. La désignation de l’étranger comme
lieu où se loge la rupture de la conformité avec les normes nationales l’assigne à sa
condition tout en délimitant dans un même acte de langage les confins de la nation.
2
2
L’ubiquité de l’étranger n’ouvre pas la perspective radieuse d’une double présence mais le
contraint bien plus à une pénible « double absence ».1
 La mélancolie cette inquiétante étrangère à soi-même :
Le terme mélancolie est emprunté au latin melancholia lui-même transcrit du grec
μελαγχολία (melankholía) composé de μέλας (mélas), « noir » et de χολή (khōlé), « la
bile ».
Le mot signifie donc étymologiquement la bile noire.
Ceci renvoie à la théorie des humeurs d'Hippocrate2
selon laquelle le corps contient quatre
humeurs qui chacune détermine notre tempérament.
Ces quatre humeurs sont le sang, la lymphe, la bile jaune et la bile noire.
Le tempérament est donc sanguin lorsque le sang prédomine, lymphatique lorsque c'est la
lymphe, bilieux pour la bile jaune et enfin mélancolique pour la bile noire.
Et cette bile noire provoquait une tristesse qui était exclusive aux génies.
Sophocle utilisait lui l'adjectif « melancholos » pour désigner la toxicité mortelle du sang
de l'hydre de Lerne, dont Héraclès3
a trempé ses flèches.
La notion de mélancolie est donc très ancienne, une place majeure lui a toujours été donnée
au sein des quatre tempéraments. La mélancolie au sens littéraire signifie la tristesse. De nos
jours, on réduit la mélancolie à un état dépressif. Or, dans la pensée antique, pour Hippocrate
par exemple, la mélancolie avait une autre signification que celle proposée en particulier par
la psychanalyse.
1
GUILLAUME LE BLANC Philosophe pour son livre 2010 au Seuil la couleur des idées : « Dedans Dehors la
condition de l’étranger ».
2
Hippocrate le Grand ou Hippocrate de Cos, né vers 460 avant. J.-C. dans l’île de Cos et mort vers 370 av. J.-C. à
Larissa, est un médecin grec du siècle de Périclès, mais aussi philosophe, considéré traditionnellement comme le «
père de la médecine » car il est le plus ancien médecin grec sur lequel les historiens disposent de sources, même si
celles-ci sont en grande partie légendaires et apocryphes. Il a fondé l'école de médecine hippocratique qui a
révolutionné intellectuellement la médecine en Grèce antique, en instituant cet art comme une discipline distincte
des autres disciplines de la connaissance auxquelles elle avait traditionnellement été rattachée, faisant ainsi de la
médecine une profession à part entière.
3
Héraclès et l'hydre de Lerne. Hercule ou Héraclès dut ensuite vaincre le monstre à neuf
têtes qui vivait dans les marais de Lerne (une hydre, monstre aquatique possédant plusieurs
têtes). Mais à chaque fois qu'il coupait une tête du monstre, deux autres repoussaient ! Avec
l'aide de son cousin, ils réussirent à éliminer la bête : Hercule coupait les têtes, puis son
cousin brûlait les cicatrices afin que les têtes ne repoussent pas. Hercule enterra la dernière
tête et trempa ses flèches dans le sang empoisonné de l'hydre.
3
3
En effet, elle était considérée comme une source de génie et de folie qui provoquait une
tristesse non pas réduite comme dans nos sociétés actuelles à une simple pathologie, mais
encore à un dégoût de la vie.
La mélancolie dans le sens antique permettait de vivre le deuil, de se dépasser ou encore de
trouver un sens à la vie, en d'autres termes, c'est un passage en temps de crise qui
n'aboutissait pas toujours à un résultat négatif ; c'est là que la mélancolie prétend dépasser
ces états de tristesses.
La psychanalyse compare actuellement la mélancolie à une névrose narcissique, je
développerai ce point plus avant dans mon exposé.
 Une inquiétante étrangère de par son inquiétante étrangeté- Sigmund Freud4
:
Ce domaine de la mélancolie, selon Freud5
, est « lié à l’effrayant, à ce qui suscite
l’angoisse et l’épouvante. » Nous ne pouvons donc pas être surpris que Freud s’y
intéresse, lui qui s’est spécialisé dans l’étude de toutes les formes d’angoisse et de
souffrance psychique.
Selon Freud deux voies s’ouvrent à cette recherche d’inquiétante étrangeté dans la
mélancolie :
« Quelle signification l’évolution de la langue a déposé dans le mot allemand
unheimlich », imparfaitement traduit par inquiétante étrangeté ?
- C’est le fait de compiler tout ce qui, dans les personnes et les choses, dans les
impressions sensorielles, les expériences vécues et les situations, ce qui éveille en
nous le sentiment de l’inquiétante étrangeté infèrant le caractère voilé de celui-ci à
partir d’un élément commun à tous les cas.
Freud en conclut que les deux voies conduisent au même résultat : l’inquiétante
étrangeté est « une variété particulière de l’effrayant, qui remonte au depuis longtemps
connu, au depuis longtemps familier. »
« Heimlich - secret, clandestin, est donc un mot qui évolue en direction d’une
ambivalence, jusqu’à ce qu’il finisse par coïncider avec son contraire unheimlich,
macabre, inquiétant. Freud voit ainsi l’origine de l’inquiétante étrangeté dans le
familier.
Pour sa démonstration, Freud6
utilise les Contes d’Hoffmann et en particulier
l’Homme au sable. La mère du jeune Nathanaël avait l’habitude d’envoyer les enfants
au lit en leur annonçant que l’homme au sable allait arriver pour leur jeter du sable
dans les yeux s’ils ne dormaient pas. Les yeux jaillissent alors de la tête des enfants et
le méchant homme les ramasse pour « en repaître ses propres enfants » au clair de la
4
Sigmund Freud, né Sigismund Schlomo Freud le 6 mai 1856 à Freiberg et mort le 23 septembre 1939 à
Londres, est un neurologue autrichien, fondateur de la psychanalyse.
5
1919 FREUD Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique L’inquiétante Etrangeté.
6
1919 Freud « L’Inquiétante étrangeté », L'inquiétante étrangeté Das Unheimlich est un concept freudien
Pour Freud, l’angoisse de perdre ses yeux est une angoisse infantile effroyable, elle constitue souvent, dans
l’inconscient, un substitut à l’angoisse de castration. Ainsi met-il en évidence un trouble infantile pour expliquer
la genèse du sentiment d’inquiétante étrangeté.
4
4
lune. L’histoire, après divers rebondissements, se termine de façon macabre pour le
jeune Nathanaël, puisque en proie à un délire psychique progressif, il sombre dans la
schizophrénie.
Il évoque aussi le motif du double, à la suite d’O. Rank, pour caractériser le thème
qu’il souhaite élucider. Cet objet, initialement « assurance contre la disparition du moi »,
devient également un motif d’angoisse, comme le montrent diverses œuvres littéraires, à
l’exemple du Double « Aventures de M. Goliadkine » de Dostoïevski7
. Il met en lumière le
phénomène de la « répétition du même », qui recèle un pouvoir important générateur de
l’inquiétante étrangeté.
Freud procède ainsi à une revue des thèmes habituels utilisés par les auteurs d’œuvres
d’angoisse et qui ont très souvent pour fondement un traumatisme subi par des individus au
cours de leur petite enfance.
Tous ces développements permettent à Freud d’avancer la conclusion que « tout affect qui
s’attache à un mouvement émotionnel, de quelque nature qu’il soit, est transformé par le
refoulement en angoisse. » De là provient l’idée du « retour du refoulé » comme l’un des
principaux facteurs d’angoisse et c’est ce processus dans sa globalité qui cause l’inquiétante
étrangeté. Freud rappelle encore le caractère inquiétant de la disparition de la frontière entre
phénomènes jugés habituellement fantastiques et réalité.
 La mélancolie culture de la pulsion de mort :
La pulsion de mort8
est un concept à la fois assez large puisqu’il est à la croisée de
plusieurs orientations, très controversé par les psychanalystes eux-mêmes. Chez
Freud, c’est un concept tout à fait frontière entre instinct et pulsion.
Il est intéressant de le retrouver déplié par Lacan9
, notamment dans la question du
désir de l’analyste comme désir plus fort que n’est le désir sexuel. Il ne dit plus
pulsion de mort mais désir de la mort qui vient prendre la place de ce concept, place
ou plutôt fonction que Lacan attribue dès lors à l’analyste dans la controverse qui, à
l’époque, l’opposait aux autres, à propos du contre-transfert. C’est en fait pour
7
Le roman traite de la lutte intérieure du personnage principal, que Dostoïevski nomme « notre héros», Jacob
Pétrovitch Goliadkine, ce dernier nom étant traduisible grossièrement par « nu » ou « insignifiant ». Le narrateur
dépeint un fonctionnaire pétersbourgeois dont la vie est bouleversée par l’apparition soudaine d’un double de lui-
même. Celui-ci tente de détruire la réputation de Goliadkine et clame sa position à la fois dans sa vie publique
dans la bureaucratie russe et également dans l’environnement social de Goliadkine. Le double est généralement
appelé « le jeune - Junior», alors que Goliadkine (l’original) est appelé « l’aîné ». La stupéfaction de Goliadkine
résulte du fait que personne dans son entourage n’est particulièrement choqué par le fait qu’un double en tout
point identique à lui arrive dans sa vie. L’entourage n’y voit qu’un homme avec qui il aurait « une certaine
ressemblance ».
8
S.FREUD : « Pulsions et destin des pulsions » 1915
9
Jacques Lacan, né le 13 avril 1901 à Paris 3ᵉ et mort le 9 septembre 1981 à Paris 6ᵉ, est un
psychiatre et psychanalyste français. Après des études de médecine, il s'oriente vers la psychiatrie et
passe sa thèse de doctorat en 1932. Relecteur de l’œuvre de S.Freud, il s’en ressaisit dans son œuvre sous la
forme d’écrits et de séminaires.
5
5
apporter une critique définitive à cette notion qu’il va utiliser et déployer cette notion
de désir de la mort.
Si, pour Freud, la pulsion est un concept fondamental, pour Lacan, assurément, le
désir d’analyste l’est tout autant. Il va en faire un point d’appui dynamique et positif.
La pulsion de mort mène à envisager une certaine efficacité dans l’appareil psychique
dans la mesure où elle serait de nature à introduire de la différence, là où
l’organisation narcissique a tendance à produire une espèce d’effet de collage qui
trouble le tableau.
Il est intéressant de repérer qu’en 1925 Freud, outre la dimension destructrice de la
pulsion de mort, nous donnait déjà accès à une dimension fondamentalement
différente en faisant apparaître « le caractère positif voire créatif d’une pulsion de
mort dont le rôle serait un moyen dans l’établissement de la réalité humaine. Il me
paraît là important de rapprocher pulsion de mort et Malaise dans la culture »10
.
Dans le texte de Freud en 1925, la Verneinung, la dénégation, il précise le fait que l’enfant
constitue le monde de ses objets par la mise en jeu d’un rite et il indique là une orientation
clinique. Cette tendance psychique à la mort, sous la forme originelle que lui donne le
sevrage, se révèle, nous indique ensuite Lacan, dans des suicides très spéciaux qu’il qualifie
de suicides non violents. Il fait clairement allusion ici à ce qu’il appelle la grève de la faim
dans l’anorexie mentale, l’empoisonnement lent dans certaines toxicomanies par la bouche
qu’il qualifie d’ailleurs de « régime de famine de névrose gastrique », formulation tout à fait
bienvenue comme un processus placé essentiellement sous l’empire de la pulsion de mort. Il
est clair que Lacan préfère qualifier cela désir de la mort.
C’est dans Les complexes familiaux, texte en 1938, on retrouve quelque chose qu’il qualifie
de « malaise du sevrage humain comme source même du désir de la mort ». À cette occasion,
Lacan dégage cette pulsion de toute idée d’instinct, la constance de la poussée interdisant
toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique.
Elle constituerait un « Toujours », dans Les complexes familiaux, Lacan souligne aussi les
connexions entre la mère et la mort. C’est dans ce texte qu’il introduit cette dimension très
importante. Faut-il voir, par exemple dans l’assimilation de la mère à la mère patrie, une
raison des catastrophes guerrières que le 20ème
siècle nous a apportées ? Faut-il entendre que
la tendance à la mort est vécue par l’homme comme objet d’un appétit ? Faut-il enfin voir
dans ces guerres fratricides toujours actuelles cette possibilité de renouveler inlassablement
l’exclusion d’un objet, ce que Lacan appelle « ce moment dialectique où le sujet assume par
ses premiers actes le jeu de la reproduction de ce malaise même et par là le sublime et le
surmonte »11
.
10
1930 FREUD « Le Malaise dans la Culture ».
11
Analyse Freudienne Presse cairn infos n°5 2002.
6
6
En tout cas, l’image du frère non sevré comme l’appelle Lacan, serait-elle cette espèce
d’infidèle, d’étranger qu’il faudrait éradiquer, éliminer de la surface du monde, puisque là
encore Lacan nous fait remarquer que c’est ce frère non sevré qui attire une agression
spéciale : elle répète dans le sujet l’imago de la situation maternelle et, avec elle, le désir de la
mort.
Il est frappant de voir que le tableau de la névrose traumatique est, selon Freud, un tableau qui
se rapproche de celui de l’hystérie par des symptômes moteurs mais le dépasse par ce qu’il
appelle des signes très prononcés de souffrance subjective évoquant l’hypocondrie ou la
mélancolie, pure culture de la pulsion de mort.
Si nous soutenons avec Freud que l’angoisse de mort est un analogon de l’angoisse de
castration, nous saisissons bien en quoi l’absence de signification phallique éclaire la culture
de la pulsion de mort dans la mélancolie. Il y a chez le mélancolique une fascination de
l’authentique.
Ce terme de fascination de l’authentique s’est retrouvé lors de l’exposition de Von Haagens12
qui s’est tenu en 2013 à Bruxelles sur les corps plastinés. Il s’agit d’un anatomopathologiste
qui a fait grand marché, au sens propre et figuré du terme, d’une exposition itinérante qui est
déjà allée au Japon et en Allemagne, et qui y a connu un succès considérable. Il a trouvé une
nouvelle méthode de conservation des corps qui les garde quasi intacts. Cette exposition
consiste à montrer, avec l’alibi du progrès de la science, de vrais cadavres, ce qui attire les
foules qui vont y voir de vrais morts. La notice publicitaire qui a été envoyée à tous les
médecins de Belgique comportait cette expression la fascination de l’authentique. Ceci
illustre le recours à la pulsion de mort et de la façon dont peut venir s’engouffrer ce retour au
minéral d’une manière figée, immuable.
Lacan quant à lui est très freudien dans ses considérations sur la mort, proche du Freud qui
souligne que l’accumulation des morts de la guerre nous prive de notre vœu d’attribuer à la
mère, à la mort, une cause fortuite.
Ce rapprochement entre la mère et la mort est central chez Freud lorsqu’il qualifie ce qui est
étranger et hostile de la femme. C’est un point très important.
« Mélancolie ce qui est étranger et hostile à la Femme : Inhibition logique du déni ».
Je prends pour exemple et cite ci-dessus M.C Lambotte psychanalyste, professeure de
psychopathologie à l’université Paris XIII, directrice de programme au Collège international
de philosophie. Elle parle de la mélancolie comme d’une névrose narcissique, dans son livre
« anatomie de la mélancolie» en 2007.
12
Gunther von Hagens, né Gunther Liebchen le 10 janvier 1945 à Skalmierzyce, est un anatomiste allemand,
inventeur de la plastination, une technique visant à conserver des corps ou des parties d'êtres décédés. Il est à
l'origine de Body Worlds (Körperwelten en allemand), une exposition sur des corps ou des parties de corps
humains qui ont été plastinés
7
7
Freud évoque en 1917, dans « Deuil et mélancolie », le fait que le sujet mélancolique se
trouve écrasé par une sorte d’objet d’amour qu’il a complètement intériorisé. Et la question
du surmoi reste comme ça exigeante parce qu’elle touche aussi l’objet intériorisé.
M.C Lambotte13
, psychanalyste dans une interview précise que l’on métaphorise très aisément
la mélancolie et pourquoi ? Parce que le discours même du sujet mélancolique est un discours
pseudo-philosophique qui nous atteint beaucoup.
Nous aussi nous pouvons dire à certains moments de la vie, « qu’il n’y a pas de sens, qu’il n’y
a pas de vérité dernière… » et verser dans la mélancolie.
« Oui, mais nous ne versons pas dans la mélancolie ! Nous continuons tout de même ! »dit-
elle.
Et si le philosophe pose les mêmes questions, en quelque sorte que tout un chacun , il en écrit,
lui, des ouvrages.
Or, pour le mélancolique, ce discours c’est le symptôme même.
C’est-à-dire qu’il verse dans une inhibition, dans un négativisme généralisé dont nous
parlions tout à l’heure.
Et c’est bien différent, avec à la limite un même discours. Donc, tout ce qu’on peut lire en
littérature et même en philosophie, nous apprend beaucoup sur la mélancolie mais entendons
bien qu’il s’agit d’une métaphore fictionnelle.
Voici une illustration de tout ceci dans cette lettre de Gustave Flaubert à Louise Collet entre
le 6 et 8 août 1846. Gustave Flaubert14
qui se plaint à loisir des affres de la création, des
problèmes qu’il a avec la Bovary, qui nous parle ici d’un autre aspect de cette mélancolie.
« Je suis brisé, étourdi, comme après une longue orgie. Je m’ennuie à mourir. J’ai un vide
inouï dans le cœur. Moi si calme naguère, si fier de ma sérénité et qui travaillais du matin au
soir avec une apprêté soutenue, je ne puis ni lire, ni penser, ni écrire. Ton amour m’a rendu
triste. Je n’ai pas reçu du ciel une organisation facétieuse, personne plus que moi n’a le
sentiment de la misère de la vie. Je ne crois à rien, pas même à moi, ce qui est rare. Je fais de
l’art parce que ça m’amuse mais je n’ai aucune foi dans le beau, pas plus que dans le reste.
Aussi l’endroit de ta lettre, pauvre âme, où tu me parles de patriotisme m’aurait bien fait rire
si j’étais dans une disposition plus gaie. Tu vas croire que je suis dur. Je voudrais l’être. Tous
13
Marie-Claude LAMBOTTE Professeur à l’université Paris XIII- Directrice de programme au Collège
International de Philosophie. - 2012 « Le Discours mélancolique ». De la phénoménologie à la métapsychologie,
éd. Erès. (3E
édition)
14 Gustave Flaubert est un écrivain français né à Rouen le 12 décembre 1821 et mort à Croisset, lieu-dit de la
commune de Canteleu, le 8 mai 1880. Prosateur de premier plan de la seconde moitié du XIX siècle, Gustave
Flaubert a marqué la littérature universelle par la profondeur de ses analyses psychologiques, son souci de
réalisme, son regard lucide sur les comportements des individus et de la société, et par la force de son style dans
de grands romans comme Madame Bovary, Salammbô, L'Éducation sentimentale, ou le recueil de nouvelles
Trois contes.
8
8
ceux qui m’abordent s’en trouveraient mieux et moi aussi dont le cœur a été mangé comme
l’est à l’automne l’herbe des prés par tous les montons qui ont passé dessus. Tu n’as pas
voulu me croire quand je t’ai dit que j’étais vieux, hélas ! Oui car tout sentiment qui arrive
dans mon âme s’y tourne en aigreur comme le vin que l’on met dans les vases qui ont trop
servis. Si tu savais toutes les forces internes qui m’ont épuisé, toutes les folies qui m’ont passé
par la tête, tout ce que j’ai essayé et expérimenté en fait de sentiments et de passions, tu
verrais que je ne suis pas si jeune. Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions,
tu te demande d’où vient ma réserve à ajouter pour toujours. Pourquoi ? C’est que je devine
l’avenir, moi. C’est que sans cesse, l’antithèse se dresse devant mes yeux. Je n’ai jamais vu
un enfant sans penser qu’il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La
contemplation d’une femme nue me fait rêver son squelette, c’est ce qui fait que les spectacles
joyeux me rendent tristes et que les spectacles tristes m’affectent peu. Je pleure trop en
dedans pour verser des larmes en dehors. »
Ces lignes sont une référence aux archétypes, aux représentations, d’une magnifique image
d’acédiaque – acedia ancêtre de la mélancolie, maladie du moine Évagre le Pontique (346-
399) moine du IVe
siècle vivant dans le désert d'Égypte, premier systématicien de la pensée
ascétique chrétienne. Le Pontique- mer noire- qui peut conduire au suicide- avec cet homme
dont le cœur a été mangé comme l’est à l’automne l’herbe des prés rasée par tous les
moutons...
• La fonction catastrophique du destin dans la mélancolie, ou se fuir soi-même :
Le discours du mélancolique est différent de celui du dépressif, c’est est un appel au destin, à
la fatalité, « je suis né sous la mauvaise étoile », et pour le mélancolique ce qui est là tout à
fait étonnant, c’est que son discours ressortirait plus qu’à la logique aristotélicienne, dont nous
bénéficions, il ressortirait beaucoup plus à la logique des Mégariques15
, c’est-à-dire qu’il n’y a
plus de propositions futurs, de futuro il n’y a plus de probabilités. Une fois que les choses sont
arrivées, elles ne pouvaient pas prêter à interrogation avant. Elles étaient déjà vraies ou
fausses avant. A ce moment-là les jeux sont faits. Tout est joué. Il n’y a plus rien à faire pour
le sujet mélancolique.
Marie-Claude Lambotte définit et insiste pour dire que les états de mélancolisassions, ce par
quoi nous sommes séduits par la mélancolie, le côté existentiel des choses, prête évidemment
à la création, mais la maladie, c’est-à-dire la structure même mélancolique, l’organisation
mélancolique, qui encore une fois est en question, ne prête pas nécessairement à la création
et qu’elle ressort là aussi de quelque chose de tout à fait originaire, de l’ordre même du
spéculaire, donc de l’image, on pourrait dire identitaire ce qui n’est pas tout à fait un terme
psychanalytique, mais une image identitaire qui défaille au niveau presque archaïque, je
dirais originaire qui continue à produire des effets.
15
L’École mégarique est une école de philosophie grecque fondée entre les Ve
et IVe
siècles av. J.-C., qui tire
son nom du lieu d'origine de son fondateur, Euclide de Mégare (à ne pas confondre avec Euclide d'Alexandrie).
Ses membres se réclament des enseignements de Socrate. Socrate est un philosophe grec du V siècle av. J.-C..
Il est connu comme l’un des créateurs de la philosophie morale. Socrate n’a laissé aucun écrit, mais sa pensée et
sa réputation se sont transmises par des témoignages indirects. Ses disciples Platon et Xénophon ont notablement
œuvré à maintenir l'image de leur maître, qui est mis en scène dans leurs œuvres respectives. Les philosophes
Démétrios de Phalère, et Maxime de Tyr dans sa Neuvième Dissertation ont écrit que Socrate est mort à l’âge de
70 ans.
9
9
En conclusion…
 Peut-on se fuir soi-même dans la mélancolie ?
Cela reviendrait à vouloir fuir sa vérité, la vérité de ce à quoi le sujet s’est aliéné, ce
qui est fondamentalement perdu et que le sujet ne concède pas de perdre, entendons ici
« l’objet a »16
.
La vérité de ce qu’on est, nous dit Freud, C’est le mélancolique. Ce n'est pas rien, et
c'est aussi une des premières indications, et la structure même du texte nous donnera les
suivantes, qui nous explique que le 13 octobre 1972 à Louvain, Lacan puisse dire : « si j’ai un
jour inventé ce qu’était l’objet petit a, c’est que c’est écrit dans « Trauer und Melancolie -
deuil et mélancolie »Freud 1917.
Pour expliciter la mélancolie, Freud à chaque fois insatisfait, sentant que quelque chose lui
échappe, reprend son tissage par un autre bord, qui tout aussitôt lui échappe.
•Pour le deuil il a à nous dire :
- « Le deuil est régulièrement la réaction à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction
portée en sa place comme patrie, liberté, un idéal. » «Rien de la perte n’est inconscient.»
Pour quelle raison ?-
« c’est la perte réelle, la mort de l'objet ».
16
L’objet a fut développé par le psychanalyste Jacques Lacan à partir de la notion de l'objet
pulsionnel chez Sigmund Freud et de l'objet transitionnel chez Donald Winnicott.
Il reprend de Platon l'idée d'un Agalma, objet représentant l'idée du Bien, et en tire
l'expression d'« objet a ». Cette expression décrit le désir comme phénomène caché à la
conscience, son objet étant un manque à être : il y a là radicalisation de la théorie freudienne
selon laquelle la libido se prête peu à la satisfaction.
Il manque donc toujours quelque chose, et ce « quelque chose » ne peut être symbolisé.
Finalement, l'objet du désir s'identifie à la jouissance, qui se détache du signifiant — cette
empreinte acoustique liée à un concept formant avec lui un mot. L'objectif d'une cure
psychanalytique serait précisément de révéler au sujet cette vérité du manque indéfinissable,
faisant tomber l'aliénation
10
10
•Puis lorsqu’il aborde la mélancolie, que se produit-il ?
- « la perte d’un objet aimé » se transforme en « la perte est de nature plus idéelle. L’objet
n’est peut-être pas réellement mort mais il s’est trouvé perdu en tant qu’objet d’amour » puis
il dit : « on croit devoir maintenir l’hypothèse d’une telle perte mais on ne peut reconnaître
distinctement ce qui fut perdu » ; il assure que « le malade sait vraiment qui il a perdu, tandis
qu’il ne sait pas ce qu’il a en cette personne perdu », il ajoute que « la perte d’objet est retirée
de la conscience » il parle alors de « la perte inconnue de la mélancolie » et constate : -« Par
analogie avec le deuil nous devrions conclure qu’il- le sujet- a souffert d’une perte quant à
l’objet, de ses propres dires ressort une perte quant à son Moi. » pour arriver à la formule :
« la perte d’objet fut transformée en une perte du moi » et que : « la mélancolie dépasse le
cas clair d’une perte par la mort. »
Tous ces glissements sont remarquables. Car nous pourrions alors poser la question : qu’est-
ce que la perte d’un objet qui n’aurait pas de représentation ? Cette perte n’équivaut-elle pas à
sa présence ? Au besoin de l’incarner ?
-Le deuxième caractère auquel il s’attache pour la mélancolie est :
« La régression de l’investissement d’objet au narcissisme, appartient encore à la phase
orale de la libido»
Sa démonstration se fait en trois temps :
- a) Deuil et mélancolie partagent les mêmes traits sauf en ce qui concerne le sentiment de soi,
uniquement atteint dans la mélancolie.
- b) Une partie du moi s’oppose à l'autre, une instance se détache : la conscience morale
- c) C’est une constellation d’états d’âme de révolte (contre l’objet) qui fut ensuite
transformée par un certain processus (en retour) en contrition mélancolique.
- Ce processus s’explique par le fait que la libido levée de l’objet, libre « ne fut pas déplacée
sur un autre objet mais au contraire retirée dans le moi. Là elle ne trouva pas n’importe
quelle utilisation mais servit au contraire à établir une identification du moi avec l’objet
abandonné. L’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi lequel ne pu être jugé alors comme
objet, comme objet quitté, que par une instance particulière. De cette manière la perte d’objet
fut transformée en une perte du moi, le conflit entre le moi et la personne aimée en une
11
11
division (redoublement) (Zwiespalt), entre critique du moi et moi transformé par
identification. ».
Vous voyez que Freud est prêt de nous dire qu’il n’y a plus de Moi, si nous nous référons à ce
que je viens de dire ci-avant, il dit en fait textuellement : « la perte d’objet fut transformée en
une perte du moi ». C’est un processus imaginaire, cette régression narcissique mais quand il
nous précise, s’appuyant sur cet autre texte métapsychologique : ‘’pulsions et destins des
pulsions’’1915, qu’il s’agit du narcissisme originaire, invoquant alors la phase cannibale de
la libido et l’incorporation de l’objet par dévoration, il touche au Réel.
Il ne fera que le compléter ce point de vue, sans lui apporter de controverse.
Et je voudrai faire résonner à nouveau ce même point lorsqu’il le formule de la façon
suivante : « Ainsi dans la régression au choix d’objet narcissique l’objet a été à vrai dire
supprimé, mais pourtant, celui-ci s’est montré plus puissant que le moi lui-même ». Vous
voyez, l’objet n’est pas présent, mais il est plus fort que tout le reste.
C’est alors qu’il propose, laissant pour le coup complètement tomber la conscience morale
subrepticement introduite, de rendre compte des auto-accusations du mélancolique, comme
troisième caractère, la notion d’ambivalence à partir de laquelle il va accrocher tout ses
derniers développements.
Et pour commencer, dit-il : « Ce conflit d’ambivalence, tantôt d’origine plus réel, tantôt
d’origine constitutive n’est pas à négliger dans les causes de la mélancolie. ».
Je ne détaille pas aujourd’hui la comparaison qu’il fait avec la névrose obsessionnelle, je
retiens le point qui me semble central : « l’objet a fuit dans l’identification narcissique, alors
la haine se manifeste dans cet objet de remplacement, en l’insultant, le rabaissant, le faisant
souffrir, et gagnant à cette souffrance une satisfaction sadique. », il parlera même de
jouissance.
Et c’est ainsi qu’il complète la formule précédente : « Ainsi l’investissement d’amour du
mélancolique pour son objet a subi un double destin, en partie régressé à une identification,
pour l’autre, mais sous l’influence du conflit d’ambivalence, retraduit au stade qui lui est le
plus proche du sadisme ».
Ce qui va lui permettre de parler du suicide chez le mélancolique, le sujet se traite comme un
objet dit-il et de remarquer qu’aussi bien : « dans l’extrême état amoureux le moi sera
12
12
dominé par l’objet, bien que par des voies totalement différentes » pouvant l’amener à mettre
un terme à sa vie .
On touche encore ici le fait que c’est l’objet qui parle dans la mélancolie, mais aussi que « ces
voies différentes » nécessitent pour s’expliciter une topologie, comme l’explicite Lacan dans
sa topologie des nœuds.
Toute la fin de l’article de Freud est vectorisé par la remarque qu’il fait alors, à partir du
travail que fait le deuil, on pourrait parler du travail qui absorbe le mélancolique, mais il
assène une nouvelle fois que : « La compréhension économique du déroulement nous échappe
ici comme là. ».
En venant alors à évoquer la manie il constate qu’il a : « Deux points d'appui, le premier qui
est une impression psychanalytique, l'autre, qui est une expérience économique psychique
commune. ».
Les analystes nous disent c’est : « le même complexe, celui qui a probablement tué fait
succomber –erliegen- le moi dans la mélancolie tandis qu’il l’a dompté ou écarté dans la
manie.»
« Dans la manie le moi est obligé d’avoir surmonté la perte de l’objet, ou le deuil quant à la
perte ou peut-être l’objet lui-même et alors, la somme totale de contre-investissement que la
souffrance douloureuse de la mélancolie avait attirée hors du moi et liée à soi, est devenue
disponible. »
Dans son article « Deuil et Mélancolie » Freud s’arrête devant les faits, mettant en avant le
fait que dans le deuil, à sa fin, pourquoi ne se produit-il pas quelque chose d’analogue à la
manie ?
À la fin de l’article notons qu’il met à l’épreuve plusieurs tentatives pour rendre compte, du
travail du Deuil et de la Mélancolie associé à des instances dans lesquelles il s'opère,
tentatives quasi tragiques, tellement Freud établit, de traverse et de controverses sans trouver
de critères véritablement distinctifs.
Essayons d’y voir clair dans son raisonnement :
-Au début il dit : « pas une seule fois nous n’avons pu dire par quel moyen économique le
deuil réalise sa tâche. », Posons l’hypothèse que dans le deuil la séparation de la libido, de
13
13
l’objet se fait souvenir par souvenir, situation d’attente par situation d’attente jusqu’à la
destruction complète de l’objet et cette lenteur fait que la dépense exigible pour ce faire est à
la fin dissipée.
Constatons au passage l’inexorable de la destruction de l’objet, pour Freud, dans le deuil. Ce
n’est pas rien.
-Ensuite : Freud s’étonne soudain, « mais le point de vue topique ! »dit-il dans la mélancolie
dit-il : « la représentation (de chose) (Ding-) inconsciente de l’objet a été quittée par la
libido. Mais en réalité cette représentation est remplacée par d’innombrables impressions
singulières, par des traces inconscientes de celles–ci et l’exécution du retrait de la libido ne
peut être le processus d’un moment, au contraire, certainement comme dans le deuil un
procès de longue haleine. »
-Lisons à la suite : La mélancolie se complique du conflit d’ambivalence. « Il se noue donc
dans la mélancolie une quantité de combats isolés pour l'objet, dans lesquels luttent entre eux
haine et amour, l’une pour séparer la libido de l'objet, l’autre pour maintenir, face à l'assaut,
cette position de la libido. » et ces combats se passent « dans l'inconscient, dans le royaume
des traces de souvenirs des choses (Sache) »
- Puis : « C'est justement là que se déroulent aussi dans le deuil les tentatives de séparation
mais dans ce dernier il n'y a aucun empêchement à ce que ces processus poursuivent le
chemin normal, par l’inconscient, jusqu'à la conscience. »
-Mais encore : « Ce chemin est barré au travail mélancolique !».
Et finalement on peut dire que Freud conclut en disant, le travail est le même dans les deux
cas mais dans le deuil peut passer au conscient alors qu’il reste inconscient dans la
mélancolie.
Il termine par le tiers exclu, et finalement n’a pas tort si l’on veut bien se rappeler ce que j’ai
dit de la perte : Deuil et Mélancolie ont en commun perte d’objet et ambivalence, ce qui les
distingue est donc le troisième, régression de la libido dans le moi.
Ce texte est bien sûr essentiel, car il fait surgir « l’objet a », et la topologie des nœuds
Lacanien comme nécessaire à notre compréhension. Notons au passage le génie de Freud dans
l’amorce de sa théorie où le traquant dans la conscience et l’inconscient du sujet, il montre
que partout dans son article, il n’arrive pas à le cerner !
14
14
Pour terminer, je dirai que Lacan dans son séminaire R S I17
, évoque : « le trou dans le Réel
provoqué par une perte véritable, cette sorte de perte intolérable à l’être humain qui provoque
chez lui le Deuil. » il ajoute : « Ces rites par quoi nous satisfaisons à la mémoire du mort,
qu’est-ce ? Si ce n’est l’intervention totale, massive de l’enfer jusqu’au ciel, de tout le jeu du
symbolique ! ».
« L’objet du mélancolique n’est pas l’objet de l’endeuillé. C’est un objet de désir, un petit a »,
nous dit Lacan, « Objet entré dans le champ du désir et qui, de son fait, ou de quelque risque
qu’il a couru dans l’aventure, a disparu, s’est suicidé »18
.
Merci de votre attention.
17LACAN R.S.I 1974-1975 -Séminaire XXII -
17
18
Le Bulletin Freudien n° 53 Mars 2009

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Etrange Etranger

  • 1. 1 1 Le 15 MAI 2017 INTERVENTION de Brigitte JUVIGNY Psychologue Psychanalyste Au Lycée VOLTAIRE à Orléans la Source (45) dans le cadre du colloque « ÉTRANGE ÉTRANGER » Sur Invitation de Laurence LACROIX Professeure Agrégée de Philosophie ------------------------------------------------------ Devient-on étranger à soi-même dans la Mélancolie ? Se fuir soi-même… Le thème de ce colloque portant sur le concept d’étrange étranger, m’a suggéré de vous parler aujourd’hui dans le cadre de mon expérience de Psychologue-Psychanalyste de cette étrange affection qu’est la mélancolie. Je vous invite à cheminer avec moi au travers de mon expérience clinique ressaisie sous une forme théorique du vécu complexe d’étrangeté dans la mélancolie pour le sujet.  L’étranger : L’étranger, du latin extraneus qui vient du dehors, souffre d’ubiquité. Il est celui qui a définitivement abandonné son chez-lui sans pouvoir, pour autant, se revendiquer d’un nouvel habitat. Plus qu’un touriste, mais moins qu’un résident, l’étranger n’a pas de place propre dans la cité. Il se tient à la fois dans le cercle du dedans, vivant bon gré mal gré à l’intérieur de la communauté nationale, tout en étant maintenu au dehors par sa désignation comme autre, comme exilé aux autres à l’Autre et à lui-même, coincé entre dedans et dehors, ceci n’est pas un privilège dont il peut user mais une condamnation à vivre de façon marginale. Le nom « étranger » ne fonctionne qu’en corrélation avec celui de racaille, de barbare ou de rôdeur. En ce sens, l’étranger ne se trouve plus ni en dedans, ni en dehors de la communauté nationale : il en devient la frontière. La désignation de l’étranger comme lieu où se loge la rupture de la conformité avec les normes nationales l’assigne à sa condition tout en délimitant dans un même acte de langage les confins de la nation.
  • 2. 2 2 L’ubiquité de l’étranger n’ouvre pas la perspective radieuse d’une double présence mais le contraint bien plus à une pénible « double absence ».1  La mélancolie cette inquiétante étrangère à soi-même : Le terme mélancolie est emprunté au latin melancholia lui-même transcrit du grec μελαγχολία (melankholía) composé de μέλας (mélas), « noir » et de χολή (khōlé), « la bile ». Le mot signifie donc étymologiquement la bile noire. Ceci renvoie à la théorie des humeurs d'Hippocrate2 selon laquelle le corps contient quatre humeurs qui chacune détermine notre tempérament. Ces quatre humeurs sont le sang, la lymphe, la bile jaune et la bile noire. Le tempérament est donc sanguin lorsque le sang prédomine, lymphatique lorsque c'est la lymphe, bilieux pour la bile jaune et enfin mélancolique pour la bile noire. Et cette bile noire provoquait une tristesse qui était exclusive aux génies. Sophocle utilisait lui l'adjectif « melancholos » pour désigner la toxicité mortelle du sang de l'hydre de Lerne, dont Héraclès3 a trempé ses flèches. La notion de mélancolie est donc très ancienne, une place majeure lui a toujours été donnée au sein des quatre tempéraments. La mélancolie au sens littéraire signifie la tristesse. De nos jours, on réduit la mélancolie à un état dépressif. Or, dans la pensée antique, pour Hippocrate par exemple, la mélancolie avait une autre signification que celle proposée en particulier par la psychanalyse. 1 GUILLAUME LE BLANC Philosophe pour son livre 2010 au Seuil la couleur des idées : « Dedans Dehors la condition de l’étranger ». 2 Hippocrate le Grand ou Hippocrate de Cos, né vers 460 avant. J.-C. dans l’île de Cos et mort vers 370 av. J.-C. à Larissa, est un médecin grec du siècle de Périclès, mais aussi philosophe, considéré traditionnellement comme le « père de la médecine » car il est le plus ancien médecin grec sur lequel les historiens disposent de sources, même si celles-ci sont en grande partie légendaires et apocryphes. Il a fondé l'école de médecine hippocratique qui a révolutionné intellectuellement la médecine en Grèce antique, en instituant cet art comme une discipline distincte des autres disciplines de la connaissance auxquelles elle avait traditionnellement été rattachée, faisant ainsi de la médecine une profession à part entière. 3 Héraclès et l'hydre de Lerne. Hercule ou Héraclès dut ensuite vaincre le monstre à neuf têtes qui vivait dans les marais de Lerne (une hydre, monstre aquatique possédant plusieurs têtes). Mais à chaque fois qu'il coupait une tête du monstre, deux autres repoussaient ! Avec l'aide de son cousin, ils réussirent à éliminer la bête : Hercule coupait les têtes, puis son cousin brûlait les cicatrices afin que les têtes ne repoussent pas. Hercule enterra la dernière tête et trempa ses flèches dans le sang empoisonné de l'hydre.
  • 3. 3 3 En effet, elle était considérée comme une source de génie et de folie qui provoquait une tristesse non pas réduite comme dans nos sociétés actuelles à une simple pathologie, mais encore à un dégoût de la vie. La mélancolie dans le sens antique permettait de vivre le deuil, de se dépasser ou encore de trouver un sens à la vie, en d'autres termes, c'est un passage en temps de crise qui n'aboutissait pas toujours à un résultat négatif ; c'est là que la mélancolie prétend dépasser ces états de tristesses. La psychanalyse compare actuellement la mélancolie à une névrose narcissique, je développerai ce point plus avant dans mon exposé.  Une inquiétante étrangère de par son inquiétante étrangeté- Sigmund Freud4 : Ce domaine de la mélancolie, selon Freud5 , est « lié à l’effrayant, à ce qui suscite l’angoisse et l’épouvante. » Nous ne pouvons donc pas être surpris que Freud s’y intéresse, lui qui s’est spécialisé dans l’étude de toutes les formes d’angoisse et de souffrance psychique. Selon Freud deux voies s’ouvrent à cette recherche d’inquiétante étrangeté dans la mélancolie : « Quelle signification l’évolution de la langue a déposé dans le mot allemand unheimlich », imparfaitement traduit par inquiétante étrangeté ? - C’est le fait de compiler tout ce qui, dans les personnes et les choses, dans les impressions sensorielles, les expériences vécues et les situations, ce qui éveille en nous le sentiment de l’inquiétante étrangeté infèrant le caractère voilé de celui-ci à partir d’un élément commun à tous les cas. Freud en conclut que les deux voies conduisent au même résultat : l’inquiétante étrangeté est « une variété particulière de l’effrayant, qui remonte au depuis longtemps connu, au depuis longtemps familier. » « Heimlich - secret, clandestin, est donc un mot qui évolue en direction d’une ambivalence, jusqu’à ce qu’il finisse par coïncider avec son contraire unheimlich, macabre, inquiétant. Freud voit ainsi l’origine de l’inquiétante étrangeté dans le familier. Pour sa démonstration, Freud6 utilise les Contes d’Hoffmann et en particulier l’Homme au sable. La mère du jeune Nathanaël avait l’habitude d’envoyer les enfants au lit en leur annonçant que l’homme au sable allait arriver pour leur jeter du sable dans les yeux s’ils ne dormaient pas. Les yeux jaillissent alors de la tête des enfants et le méchant homme les ramasse pour « en repaître ses propres enfants » au clair de la 4 Sigmund Freud, né Sigismund Schlomo Freud le 6 mai 1856 à Freiberg et mort le 23 septembre 1939 à Londres, est un neurologue autrichien, fondateur de la psychanalyse. 5 1919 FREUD Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique L’inquiétante Etrangeté. 6 1919 Freud « L’Inquiétante étrangeté », L'inquiétante étrangeté Das Unheimlich est un concept freudien Pour Freud, l’angoisse de perdre ses yeux est une angoisse infantile effroyable, elle constitue souvent, dans l’inconscient, un substitut à l’angoisse de castration. Ainsi met-il en évidence un trouble infantile pour expliquer la genèse du sentiment d’inquiétante étrangeté.
  • 4. 4 4 lune. L’histoire, après divers rebondissements, se termine de façon macabre pour le jeune Nathanaël, puisque en proie à un délire psychique progressif, il sombre dans la schizophrénie. Il évoque aussi le motif du double, à la suite d’O. Rank, pour caractériser le thème qu’il souhaite élucider. Cet objet, initialement « assurance contre la disparition du moi », devient également un motif d’angoisse, comme le montrent diverses œuvres littéraires, à l’exemple du Double « Aventures de M. Goliadkine » de Dostoïevski7 . Il met en lumière le phénomène de la « répétition du même », qui recèle un pouvoir important générateur de l’inquiétante étrangeté. Freud procède ainsi à une revue des thèmes habituels utilisés par les auteurs d’œuvres d’angoisse et qui ont très souvent pour fondement un traumatisme subi par des individus au cours de leur petite enfance. Tous ces développements permettent à Freud d’avancer la conclusion que « tout affect qui s’attache à un mouvement émotionnel, de quelque nature qu’il soit, est transformé par le refoulement en angoisse. » De là provient l’idée du « retour du refoulé » comme l’un des principaux facteurs d’angoisse et c’est ce processus dans sa globalité qui cause l’inquiétante étrangeté. Freud rappelle encore le caractère inquiétant de la disparition de la frontière entre phénomènes jugés habituellement fantastiques et réalité.  La mélancolie culture de la pulsion de mort : La pulsion de mort8 est un concept à la fois assez large puisqu’il est à la croisée de plusieurs orientations, très controversé par les psychanalystes eux-mêmes. Chez Freud, c’est un concept tout à fait frontière entre instinct et pulsion. Il est intéressant de le retrouver déplié par Lacan9 , notamment dans la question du désir de l’analyste comme désir plus fort que n’est le désir sexuel. Il ne dit plus pulsion de mort mais désir de la mort qui vient prendre la place de ce concept, place ou plutôt fonction que Lacan attribue dès lors à l’analyste dans la controverse qui, à l’époque, l’opposait aux autres, à propos du contre-transfert. C’est en fait pour 7 Le roman traite de la lutte intérieure du personnage principal, que Dostoïevski nomme « notre héros», Jacob Pétrovitch Goliadkine, ce dernier nom étant traduisible grossièrement par « nu » ou « insignifiant ». Le narrateur dépeint un fonctionnaire pétersbourgeois dont la vie est bouleversée par l’apparition soudaine d’un double de lui- même. Celui-ci tente de détruire la réputation de Goliadkine et clame sa position à la fois dans sa vie publique dans la bureaucratie russe et également dans l’environnement social de Goliadkine. Le double est généralement appelé « le jeune - Junior», alors que Goliadkine (l’original) est appelé « l’aîné ». La stupéfaction de Goliadkine résulte du fait que personne dans son entourage n’est particulièrement choqué par le fait qu’un double en tout point identique à lui arrive dans sa vie. L’entourage n’y voit qu’un homme avec qui il aurait « une certaine ressemblance ». 8 S.FREUD : « Pulsions et destin des pulsions » 1915 9 Jacques Lacan, né le 13 avril 1901 à Paris 3ᵉ et mort le 9 septembre 1981 à Paris 6ᵉ, est un psychiatre et psychanalyste français. Après des études de médecine, il s'oriente vers la psychiatrie et passe sa thèse de doctorat en 1932. Relecteur de l’œuvre de S.Freud, il s’en ressaisit dans son œuvre sous la forme d’écrits et de séminaires.
  • 5. 5 5 apporter une critique définitive à cette notion qu’il va utiliser et déployer cette notion de désir de la mort. Si, pour Freud, la pulsion est un concept fondamental, pour Lacan, assurément, le désir d’analyste l’est tout autant. Il va en faire un point d’appui dynamique et positif. La pulsion de mort mène à envisager une certaine efficacité dans l’appareil psychique dans la mesure où elle serait de nature à introduire de la différence, là où l’organisation narcissique a tendance à produire une espèce d’effet de collage qui trouble le tableau. Il est intéressant de repérer qu’en 1925 Freud, outre la dimension destructrice de la pulsion de mort, nous donnait déjà accès à une dimension fondamentalement différente en faisant apparaître « le caractère positif voire créatif d’une pulsion de mort dont le rôle serait un moyen dans l’établissement de la réalité humaine. Il me paraît là important de rapprocher pulsion de mort et Malaise dans la culture »10 . Dans le texte de Freud en 1925, la Verneinung, la dénégation, il précise le fait que l’enfant constitue le monde de ses objets par la mise en jeu d’un rite et il indique là une orientation clinique. Cette tendance psychique à la mort, sous la forme originelle que lui donne le sevrage, se révèle, nous indique ensuite Lacan, dans des suicides très spéciaux qu’il qualifie de suicides non violents. Il fait clairement allusion ici à ce qu’il appelle la grève de la faim dans l’anorexie mentale, l’empoisonnement lent dans certaines toxicomanies par la bouche qu’il qualifie d’ailleurs de « régime de famine de névrose gastrique », formulation tout à fait bienvenue comme un processus placé essentiellement sous l’empire de la pulsion de mort. Il est clair que Lacan préfère qualifier cela désir de la mort. C’est dans Les complexes familiaux, texte en 1938, on retrouve quelque chose qu’il qualifie de « malaise du sevrage humain comme source même du désir de la mort ». À cette occasion, Lacan dégage cette pulsion de toute idée d’instinct, la constance de la poussée interdisant toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique. Elle constituerait un « Toujours », dans Les complexes familiaux, Lacan souligne aussi les connexions entre la mère et la mort. C’est dans ce texte qu’il introduit cette dimension très importante. Faut-il voir, par exemple dans l’assimilation de la mère à la mère patrie, une raison des catastrophes guerrières que le 20ème siècle nous a apportées ? Faut-il entendre que la tendance à la mort est vécue par l’homme comme objet d’un appétit ? Faut-il enfin voir dans ces guerres fratricides toujours actuelles cette possibilité de renouveler inlassablement l’exclusion d’un objet, ce que Lacan appelle « ce moment dialectique où le sujet assume par ses premiers actes le jeu de la reproduction de ce malaise même et par là le sublime et le surmonte »11 . 10 1930 FREUD « Le Malaise dans la Culture ». 11 Analyse Freudienne Presse cairn infos n°5 2002.
  • 6. 6 6 En tout cas, l’image du frère non sevré comme l’appelle Lacan, serait-elle cette espèce d’infidèle, d’étranger qu’il faudrait éradiquer, éliminer de la surface du monde, puisque là encore Lacan nous fait remarquer que c’est ce frère non sevré qui attire une agression spéciale : elle répète dans le sujet l’imago de la situation maternelle et, avec elle, le désir de la mort. Il est frappant de voir que le tableau de la névrose traumatique est, selon Freud, un tableau qui se rapproche de celui de l’hystérie par des symptômes moteurs mais le dépasse par ce qu’il appelle des signes très prononcés de souffrance subjective évoquant l’hypocondrie ou la mélancolie, pure culture de la pulsion de mort. Si nous soutenons avec Freud que l’angoisse de mort est un analogon de l’angoisse de castration, nous saisissons bien en quoi l’absence de signification phallique éclaire la culture de la pulsion de mort dans la mélancolie. Il y a chez le mélancolique une fascination de l’authentique. Ce terme de fascination de l’authentique s’est retrouvé lors de l’exposition de Von Haagens12 qui s’est tenu en 2013 à Bruxelles sur les corps plastinés. Il s’agit d’un anatomopathologiste qui a fait grand marché, au sens propre et figuré du terme, d’une exposition itinérante qui est déjà allée au Japon et en Allemagne, et qui y a connu un succès considérable. Il a trouvé une nouvelle méthode de conservation des corps qui les garde quasi intacts. Cette exposition consiste à montrer, avec l’alibi du progrès de la science, de vrais cadavres, ce qui attire les foules qui vont y voir de vrais morts. La notice publicitaire qui a été envoyée à tous les médecins de Belgique comportait cette expression la fascination de l’authentique. Ceci illustre le recours à la pulsion de mort et de la façon dont peut venir s’engouffrer ce retour au minéral d’une manière figée, immuable. Lacan quant à lui est très freudien dans ses considérations sur la mort, proche du Freud qui souligne que l’accumulation des morts de la guerre nous prive de notre vœu d’attribuer à la mère, à la mort, une cause fortuite. Ce rapprochement entre la mère et la mort est central chez Freud lorsqu’il qualifie ce qui est étranger et hostile de la femme. C’est un point très important. « Mélancolie ce qui est étranger et hostile à la Femme : Inhibition logique du déni ». Je prends pour exemple et cite ci-dessus M.C Lambotte psychanalyste, professeure de psychopathologie à l’université Paris XIII, directrice de programme au Collège international de philosophie. Elle parle de la mélancolie comme d’une névrose narcissique, dans son livre « anatomie de la mélancolie» en 2007. 12 Gunther von Hagens, né Gunther Liebchen le 10 janvier 1945 à Skalmierzyce, est un anatomiste allemand, inventeur de la plastination, une technique visant à conserver des corps ou des parties d'êtres décédés. Il est à l'origine de Body Worlds (Körperwelten en allemand), une exposition sur des corps ou des parties de corps humains qui ont été plastinés
  • 7. 7 7 Freud évoque en 1917, dans « Deuil et mélancolie », le fait que le sujet mélancolique se trouve écrasé par une sorte d’objet d’amour qu’il a complètement intériorisé. Et la question du surmoi reste comme ça exigeante parce qu’elle touche aussi l’objet intériorisé. M.C Lambotte13 , psychanalyste dans une interview précise que l’on métaphorise très aisément la mélancolie et pourquoi ? Parce que le discours même du sujet mélancolique est un discours pseudo-philosophique qui nous atteint beaucoup. Nous aussi nous pouvons dire à certains moments de la vie, « qu’il n’y a pas de sens, qu’il n’y a pas de vérité dernière… » et verser dans la mélancolie. « Oui, mais nous ne versons pas dans la mélancolie ! Nous continuons tout de même ! »dit- elle. Et si le philosophe pose les mêmes questions, en quelque sorte que tout un chacun , il en écrit, lui, des ouvrages. Or, pour le mélancolique, ce discours c’est le symptôme même. C’est-à-dire qu’il verse dans une inhibition, dans un négativisme généralisé dont nous parlions tout à l’heure. Et c’est bien différent, avec à la limite un même discours. Donc, tout ce qu’on peut lire en littérature et même en philosophie, nous apprend beaucoup sur la mélancolie mais entendons bien qu’il s’agit d’une métaphore fictionnelle. Voici une illustration de tout ceci dans cette lettre de Gustave Flaubert à Louise Collet entre le 6 et 8 août 1846. Gustave Flaubert14 qui se plaint à loisir des affres de la création, des problèmes qu’il a avec la Bovary, qui nous parle ici d’un autre aspect de cette mélancolie. « Je suis brisé, étourdi, comme après une longue orgie. Je m’ennuie à mourir. J’ai un vide inouï dans le cœur. Moi si calme naguère, si fier de ma sérénité et qui travaillais du matin au soir avec une apprêté soutenue, je ne puis ni lire, ni penser, ni écrire. Ton amour m’a rendu triste. Je n’ai pas reçu du ciel une organisation facétieuse, personne plus que moi n’a le sentiment de la misère de la vie. Je ne crois à rien, pas même à moi, ce qui est rare. Je fais de l’art parce que ça m’amuse mais je n’ai aucune foi dans le beau, pas plus que dans le reste. Aussi l’endroit de ta lettre, pauvre âme, où tu me parles de patriotisme m’aurait bien fait rire si j’étais dans une disposition plus gaie. Tu vas croire que je suis dur. Je voudrais l’être. Tous 13 Marie-Claude LAMBOTTE Professeur à l’université Paris XIII- Directrice de programme au Collège International de Philosophie. - 2012 « Le Discours mélancolique ». De la phénoménologie à la métapsychologie, éd. Erès. (3E édition) 14 Gustave Flaubert est un écrivain français né à Rouen le 12 décembre 1821 et mort à Croisset, lieu-dit de la commune de Canteleu, le 8 mai 1880. Prosateur de premier plan de la seconde moitié du XIX siècle, Gustave Flaubert a marqué la littérature universelle par la profondeur de ses analyses psychologiques, son souci de réalisme, son regard lucide sur les comportements des individus et de la société, et par la force de son style dans de grands romans comme Madame Bovary, Salammbô, L'Éducation sentimentale, ou le recueil de nouvelles Trois contes.
  • 8. 8 8 ceux qui m’abordent s’en trouveraient mieux et moi aussi dont le cœur a été mangé comme l’est à l’automne l’herbe des prés par tous les montons qui ont passé dessus. Tu n’as pas voulu me croire quand je t’ai dit que j’étais vieux, hélas ! Oui car tout sentiment qui arrive dans mon âme s’y tourne en aigreur comme le vin que l’on met dans les vases qui ont trop servis. Si tu savais toutes les forces internes qui m’ont épuisé, toutes les folies qui m’ont passé par la tête, tout ce que j’ai essayé et expérimenté en fait de sentiments et de passions, tu verrais que je ne suis pas si jeune. Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demande d’où vient ma réserve à ajouter pour toujours. Pourquoi ? C’est que je devine l’avenir, moi. C’est que sans cesse, l’antithèse se dresse devant mes yeux. Je n’ai jamais vu un enfant sans penser qu’il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d’une femme nue me fait rêver son squelette, c’est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent tristes et que les spectacles tristes m’affectent peu. Je pleure trop en dedans pour verser des larmes en dehors. » Ces lignes sont une référence aux archétypes, aux représentations, d’une magnifique image d’acédiaque – acedia ancêtre de la mélancolie, maladie du moine Évagre le Pontique (346- 399) moine du IVe siècle vivant dans le désert d'Égypte, premier systématicien de la pensée ascétique chrétienne. Le Pontique- mer noire- qui peut conduire au suicide- avec cet homme dont le cœur a été mangé comme l’est à l’automne l’herbe des prés rasée par tous les moutons... • La fonction catastrophique du destin dans la mélancolie, ou se fuir soi-même : Le discours du mélancolique est différent de celui du dépressif, c’est est un appel au destin, à la fatalité, « je suis né sous la mauvaise étoile », et pour le mélancolique ce qui est là tout à fait étonnant, c’est que son discours ressortirait plus qu’à la logique aristotélicienne, dont nous bénéficions, il ressortirait beaucoup plus à la logique des Mégariques15 , c’est-à-dire qu’il n’y a plus de propositions futurs, de futuro il n’y a plus de probabilités. Une fois que les choses sont arrivées, elles ne pouvaient pas prêter à interrogation avant. Elles étaient déjà vraies ou fausses avant. A ce moment-là les jeux sont faits. Tout est joué. Il n’y a plus rien à faire pour le sujet mélancolique. Marie-Claude Lambotte définit et insiste pour dire que les états de mélancolisassions, ce par quoi nous sommes séduits par la mélancolie, le côté existentiel des choses, prête évidemment à la création, mais la maladie, c’est-à-dire la structure même mélancolique, l’organisation mélancolique, qui encore une fois est en question, ne prête pas nécessairement à la création et qu’elle ressort là aussi de quelque chose de tout à fait originaire, de l’ordre même du spéculaire, donc de l’image, on pourrait dire identitaire ce qui n’est pas tout à fait un terme psychanalytique, mais une image identitaire qui défaille au niveau presque archaïque, je dirais originaire qui continue à produire des effets. 15 L’École mégarique est une école de philosophie grecque fondée entre les Ve et IVe siècles av. J.-C., qui tire son nom du lieu d'origine de son fondateur, Euclide de Mégare (à ne pas confondre avec Euclide d'Alexandrie). Ses membres se réclament des enseignements de Socrate. Socrate est un philosophe grec du V siècle av. J.-C.. Il est connu comme l’un des créateurs de la philosophie morale. Socrate n’a laissé aucun écrit, mais sa pensée et sa réputation se sont transmises par des témoignages indirects. Ses disciples Platon et Xénophon ont notablement œuvré à maintenir l'image de leur maître, qui est mis en scène dans leurs œuvres respectives. Les philosophes Démétrios de Phalère, et Maxime de Tyr dans sa Neuvième Dissertation ont écrit que Socrate est mort à l’âge de 70 ans.
  • 9. 9 9 En conclusion…  Peut-on se fuir soi-même dans la mélancolie ? Cela reviendrait à vouloir fuir sa vérité, la vérité de ce à quoi le sujet s’est aliéné, ce qui est fondamentalement perdu et que le sujet ne concède pas de perdre, entendons ici « l’objet a »16 . La vérité de ce qu’on est, nous dit Freud, C’est le mélancolique. Ce n'est pas rien, et c'est aussi une des premières indications, et la structure même du texte nous donnera les suivantes, qui nous explique que le 13 octobre 1972 à Louvain, Lacan puisse dire : « si j’ai un jour inventé ce qu’était l’objet petit a, c’est que c’est écrit dans « Trauer und Melancolie - deuil et mélancolie »Freud 1917. Pour expliciter la mélancolie, Freud à chaque fois insatisfait, sentant que quelque chose lui échappe, reprend son tissage par un autre bord, qui tout aussitôt lui échappe. •Pour le deuil il a à nous dire : - « Le deuil est régulièrement la réaction à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction portée en sa place comme patrie, liberté, un idéal. » «Rien de la perte n’est inconscient.» Pour quelle raison ?- « c’est la perte réelle, la mort de l'objet ». 16 L’objet a fut développé par le psychanalyste Jacques Lacan à partir de la notion de l'objet pulsionnel chez Sigmund Freud et de l'objet transitionnel chez Donald Winnicott. Il reprend de Platon l'idée d'un Agalma, objet représentant l'idée du Bien, et en tire l'expression d'« objet a ». Cette expression décrit le désir comme phénomène caché à la conscience, son objet étant un manque à être : il y a là radicalisation de la théorie freudienne selon laquelle la libido se prête peu à la satisfaction. Il manque donc toujours quelque chose, et ce « quelque chose » ne peut être symbolisé. Finalement, l'objet du désir s'identifie à la jouissance, qui se détache du signifiant — cette empreinte acoustique liée à un concept formant avec lui un mot. L'objectif d'une cure psychanalytique serait précisément de révéler au sujet cette vérité du manque indéfinissable, faisant tomber l'aliénation
  • 10. 10 10 •Puis lorsqu’il aborde la mélancolie, que se produit-il ? - « la perte d’un objet aimé » se transforme en « la perte est de nature plus idéelle. L’objet n’est peut-être pas réellement mort mais il s’est trouvé perdu en tant qu’objet d’amour » puis il dit : « on croit devoir maintenir l’hypothèse d’une telle perte mais on ne peut reconnaître distinctement ce qui fut perdu » ; il assure que « le malade sait vraiment qui il a perdu, tandis qu’il ne sait pas ce qu’il a en cette personne perdu », il ajoute que « la perte d’objet est retirée de la conscience » il parle alors de « la perte inconnue de la mélancolie » et constate : -« Par analogie avec le deuil nous devrions conclure qu’il- le sujet- a souffert d’une perte quant à l’objet, de ses propres dires ressort une perte quant à son Moi. » pour arriver à la formule : « la perte d’objet fut transformée en une perte du moi » et que : « la mélancolie dépasse le cas clair d’une perte par la mort. » Tous ces glissements sont remarquables. Car nous pourrions alors poser la question : qu’est- ce que la perte d’un objet qui n’aurait pas de représentation ? Cette perte n’équivaut-elle pas à sa présence ? Au besoin de l’incarner ? -Le deuxième caractère auquel il s’attache pour la mélancolie est : « La régression de l’investissement d’objet au narcissisme, appartient encore à la phase orale de la libido» Sa démonstration se fait en trois temps : - a) Deuil et mélancolie partagent les mêmes traits sauf en ce qui concerne le sentiment de soi, uniquement atteint dans la mélancolie. - b) Une partie du moi s’oppose à l'autre, une instance se détache : la conscience morale - c) C’est une constellation d’états d’âme de révolte (contre l’objet) qui fut ensuite transformée par un certain processus (en retour) en contrition mélancolique. - Ce processus s’explique par le fait que la libido levée de l’objet, libre « ne fut pas déplacée sur un autre objet mais au contraire retirée dans le moi. Là elle ne trouva pas n’importe quelle utilisation mais servit au contraire à établir une identification du moi avec l’objet abandonné. L’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi lequel ne pu être jugé alors comme objet, comme objet quitté, que par une instance particulière. De cette manière la perte d’objet fut transformée en une perte du moi, le conflit entre le moi et la personne aimée en une
  • 11. 11 11 division (redoublement) (Zwiespalt), entre critique du moi et moi transformé par identification. ». Vous voyez que Freud est prêt de nous dire qu’il n’y a plus de Moi, si nous nous référons à ce que je viens de dire ci-avant, il dit en fait textuellement : « la perte d’objet fut transformée en une perte du moi ». C’est un processus imaginaire, cette régression narcissique mais quand il nous précise, s’appuyant sur cet autre texte métapsychologique : ‘’pulsions et destins des pulsions’’1915, qu’il s’agit du narcissisme originaire, invoquant alors la phase cannibale de la libido et l’incorporation de l’objet par dévoration, il touche au Réel. Il ne fera que le compléter ce point de vue, sans lui apporter de controverse. Et je voudrai faire résonner à nouveau ce même point lorsqu’il le formule de la façon suivante : « Ainsi dans la régression au choix d’objet narcissique l’objet a été à vrai dire supprimé, mais pourtant, celui-ci s’est montré plus puissant que le moi lui-même ». Vous voyez, l’objet n’est pas présent, mais il est plus fort que tout le reste. C’est alors qu’il propose, laissant pour le coup complètement tomber la conscience morale subrepticement introduite, de rendre compte des auto-accusations du mélancolique, comme troisième caractère, la notion d’ambivalence à partir de laquelle il va accrocher tout ses derniers développements. Et pour commencer, dit-il : « Ce conflit d’ambivalence, tantôt d’origine plus réel, tantôt d’origine constitutive n’est pas à négliger dans les causes de la mélancolie. ». Je ne détaille pas aujourd’hui la comparaison qu’il fait avec la névrose obsessionnelle, je retiens le point qui me semble central : « l’objet a fuit dans l’identification narcissique, alors la haine se manifeste dans cet objet de remplacement, en l’insultant, le rabaissant, le faisant souffrir, et gagnant à cette souffrance une satisfaction sadique. », il parlera même de jouissance. Et c’est ainsi qu’il complète la formule précédente : « Ainsi l’investissement d’amour du mélancolique pour son objet a subi un double destin, en partie régressé à une identification, pour l’autre, mais sous l’influence du conflit d’ambivalence, retraduit au stade qui lui est le plus proche du sadisme ». Ce qui va lui permettre de parler du suicide chez le mélancolique, le sujet se traite comme un objet dit-il et de remarquer qu’aussi bien : « dans l’extrême état amoureux le moi sera
  • 12. 12 12 dominé par l’objet, bien que par des voies totalement différentes » pouvant l’amener à mettre un terme à sa vie . On touche encore ici le fait que c’est l’objet qui parle dans la mélancolie, mais aussi que « ces voies différentes » nécessitent pour s’expliciter une topologie, comme l’explicite Lacan dans sa topologie des nœuds. Toute la fin de l’article de Freud est vectorisé par la remarque qu’il fait alors, à partir du travail que fait le deuil, on pourrait parler du travail qui absorbe le mélancolique, mais il assène une nouvelle fois que : « La compréhension économique du déroulement nous échappe ici comme là. ». En venant alors à évoquer la manie il constate qu’il a : « Deux points d'appui, le premier qui est une impression psychanalytique, l'autre, qui est une expérience économique psychique commune. ». Les analystes nous disent c’est : « le même complexe, celui qui a probablement tué fait succomber –erliegen- le moi dans la mélancolie tandis qu’il l’a dompté ou écarté dans la manie.» « Dans la manie le moi est obligé d’avoir surmonté la perte de l’objet, ou le deuil quant à la perte ou peut-être l’objet lui-même et alors, la somme totale de contre-investissement que la souffrance douloureuse de la mélancolie avait attirée hors du moi et liée à soi, est devenue disponible. » Dans son article « Deuil et Mélancolie » Freud s’arrête devant les faits, mettant en avant le fait que dans le deuil, à sa fin, pourquoi ne se produit-il pas quelque chose d’analogue à la manie ? À la fin de l’article notons qu’il met à l’épreuve plusieurs tentatives pour rendre compte, du travail du Deuil et de la Mélancolie associé à des instances dans lesquelles il s'opère, tentatives quasi tragiques, tellement Freud établit, de traverse et de controverses sans trouver de critères véritablement distinctifs. Essayons d’y voir clair dans son raisonnement : -Au début il dit : « pas une seule fois nous n’avons pu dire par quel moyen économique le deuil réalise sa tâche. », Posons l’hypothèse que dans le deuil la séparation de la libido, de
  • 13. 13 13 l’objet se fait souvenir par souvenir, situation d’attente par situation d’attente jusqu’à la destruction complète de l’objet et cette lenteur fait que la dépense exigible pour ce faire est à la fin dissipée. Constatons au passage l’inexorable de la destruction de l’objet, pour Freud, dans le deuil. Ce n’est pas rien. -Ensuite : Freud s’étonne soudain, « mais le point de vue topique ! »dit-il dans la mélancolie dit-il : « la représentation (de chose) (Ding-) inconsciente de l’objet a été quittée par la libido. Mais en réalité cette représentation est remplacée par d’innombrables impressions singulières, par des traces inconscientes de celles–ci et l’exécution du retrait de la libido ne peut être le processus d’un moment, au contraire, certainement comme dans le deuil un procès de longue haleine. » -Lisons à la suite : La mélancolie se complique du conflit d’ambivalence. « Il se noue donc dans la mélancolie une quantité de combats isolés pour l'objet, dans lesquels luttent entre eux haine et amour, l’une pour séparer la libido de l'objet, l’autre pour maintenir, face à l'assaut, cette position de la libido. » et ces combats se passent « dans l'inconscient, dans le royaume des traces de souvenirs des choses (Sache) » - Puis : « C'est justement là que se déroulent aussi dans le deuil les tentatives de séparation mais dans ce dernier il n'y a aucun empêchement à ce que ces processus poursuivent le chemin normal, par l’inconscient, jusqu'à la conscience. » -Mais encore : « Ce chemin est barré au travail mélancolique !». Et finalement on peut dire que Freud conclut en disant, le travail est le même dans les deux cas mais dans le deuil peut passer au conscient alors qu’il reste inconscient dans la mélancolie. Il termine par le tiers exclu, et finalement n’a pas tort si l’on veut bien se rappeler ce que j’ai dit de la perte : Deuil et Mélancolie ont en commun perte d’objet et ambivalence, ce qui les distingue est donc le troisième, régression de la libido dans le moi. Ce texte est bien sûr essentiel, car il fait surgir « l’objet a », et la topologie des nœuds Lacanien comme nécessaire à notre compréhension. Notons au passage le génie de Freud dans l’amorce de sa théorie où le traquant dans la conscience et l’inconscient du sujet, il montre que partout dans son article, il n’arrive pas à le cerner !
  • 14. 14 14 Pour terminer, je dirai que Lacan dans son séminaire R S I17 , évoque : « le trou dans le Réel provoqué par une perte véritable, cette sorte de perte intolérable à l’être humain qui provoque chez lui le Deuil. » il ajoute : « Ces rites par quoi nous satisfaisons à la mémoire du mort, qu’est-ce ? Si ce n’est l’intervention totale, massive de l’enfer jusqu’au ciel, de tout le jeu du symbolique ! ». « L’objet du mélancolique n’est pas l’objet de l’endeuillé. C’est un objet de désir, un petit a », nous dit Lacan, « Objet entré dans le champ du désir et qui, de son fait, ou de quelque risque qu’il a couru dans l’aventure, a disparu, s’est suicidé »18 . Merci de votre attention. 17LACAN R.S.I 1974-1975 -Séminaire XXII - 17 18 Le Bulletin Freudien n° 53 Mars 2009