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d e s c o m p o s a n t e s &
d e s
s t r u c t u r e s d e
L A V I L L E
E t u d e d e s a s p e c t s
sé m a n t i q u e s
Xavier Delaval D E S e n U r b a n i s m e e t A m é n a g e m e n t d u T e r r i t o i r e j u i n 2 0 0 2
4
On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que
l’élégance exquise de la pintade est inutile
Jean Giono
5
aisissant le temps (et inclus dedans
l’éternité) pour le ramener et le ramasser
et en faire un point dans l’espace, opérant
ainsi une des plus prodigieuses opérations
métaphysiques que l’on ait jamais vues, ramassant
tout âge ( et dedans quelque éternité), ramassant
toute histoire dans leur propre histoire, faisant des
amassements prodigieux de mémoire, se faisant elles-
mêmes document, monuments prodigieux, (l’histoire
se fait avec des documents) faisant de l’histoire un
extrait (d’histoire), un raccourci formidable, presque,
disons le mot, un manuel faisant de l’histoire une
géographie, par quelle (dé)torsion, quel
détournement réussi faisant du temps (même) un
lieu ; faisant de l’histoire une géographie, une
topographie, un plan ; quelle réussite ; opérant,
réunissant ainsi une des plus incroyables opérations
métaphysiques, indues, que l’on ait jamais pu
imaginer ; réalisant ce prodige, faisant du passé, d’un
immense passé, un présent concentré, un point de
présent, de toute une immense mémoire un point de
mémoire, de toute ligne un point (d’aboutissement),
d’affleurement, et comme un présent durable un
présent de mémoration : les villes, mon ami, les villes
enfin, les villes de reconcentration, les marmoréennes
et les mémoratoires, les lapidaires et les (grandes)
métaphysiciennes, les villes au front couronné de
créneaux, les villes mon ami, et l’âge des villes, de
ces êtres que sont les villes ?(…)
Charles Péguy- 1909- Dialogue de l’histoire et de
l’âme charnelle
P
l
a
n
s
y
m
b
o
l
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q
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l
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Plan symbolique d’une ville indienne
6
7
Introduction
Comme l’oiseau qui erre loin de son nid,
Ainsi est l’homme qui erre loin de son lieu
Proverbes, XVI,20
orsqu’en sortant de la cuisse de Jupiter, les moustachus
d’une époque obscure nous proposèrent le fruit
fascinant et enivrant de la mort de Dieu, ils nous
profanèrent1 du même coup en nous interdisant l’accès à nos plus
hautes facultés spirituelles. Ce qui nous identifiait à Dieu devint
suspect, dépassé, interdit, superstitieux, naïf ou ridicule. Pour
décrire notre comportement humain, on allait désormais étudier les
singes, les rats et les lapins. Nous avons alors dû apprendre à
connaître et à ressembler à nos nouveaux parents. Une nouvelle
cosmogonie de l’évolution se mettait en place. La science officielle
allait s’atteler à composer de nouvelles hypothèses pour expliquer
notre genèse. Désormais il n’y aura plus rien d’autre à espérer que
ce que le pouvoir propose à ses enfants. Puisqu’il est au sommet
de l’évolution et donc de l’intelligence, il a forcément raison.
1 Rendre profane
(…) La réussite de l’élevage dépend du
logement (clapier), de l’hygiène
(renouvellement fréquent des litières,
désinfection des cases) et de la qualité de
l’alimentation (…) Larousse illustré
8
Le golem réinventé
Créés jadis à l’image de Dieu nous devinrent donc un étrange fruit
du hasard, inexpliqué et très compliqué. Afin de mieux nous situer
dans le système de pensées qui se mettait en place, on dût nous
résumer, ne retenir de notre dignité que ce qui ne nuisait pas à la
nouvelle théorie. Le besoin d’intelligibilité du «concept humain »
conduisit bientôt à isoler nos comportements dans des logiques
simples et compréhensibles du type : « l’homme est un animal-
pensant ». Des sciences nouvelles allaient même se mettre un
devoir de fouiner dans notre inconscient, seul rempart où pouvait
encore se retirer nos âmes violées, pour les disséquer sous le
scalpel importun d’aliénés. Dans un même élan généreux, on
détermina aussi tout aussi lapidairement nos aspirations et nos
désirs légitimes, afin de les orienter vers des jouets tout brillants
comme le sexe ou l’argent, objets autrement plus faciles à gérer
que le phénomène religieux par exemple. Ces nouvelles valeurs
conventionnelles seront alors mises en œuvre pour uniformiser
nos sociétés et allécher les autres. Bref, nous devenions un objet
bien équarri, enfin redressé et fidèle image de nos nouveaux
pères. On nous créa alors homme et femme à l’image de
l’homme-type intelligible et « gérable ».
Les monarques absolus
Une fois que l’on eut dressé notre portrait robot conceptualisé, on
put alors enfin nous loger dans des hypothèses sociales faites sur
mesure pour notre plus grand bien, hommes citoyens du futur
souverainement établi.
Cependant, c’était bien une infime partie des facteurs intervenant
dans la société qui furent fichés, catalogués, disséqués, reproduits
en chambre froide, mathématisés en concepts assimilables par les
intelligences démocratiques du moment. Nos besoins
fondamentaux se résumaient très simplement . Le Corbusier en
déterminera quatre : « habiter - travailler - se recréer - circuler ».
Un des marché aux viandes de la mer rouge
9
Cette planification de nos besoins correspond étrangement aux
besoins des gnous, des tamanoirs nains et des fourmis rousses en
oubliant la bactérie du yaourt qui se loge plutôt qu’elle n’habite. A
moins de nous conduire comme eux, la ville faite pour nous, par
des hommes de notre temps, devint vite insipide, désolante,
incompréhensible et tyrannique, car elle fut pensée comme un lieu
de gestion de viandes tièdes ou chaudes, d’hormones, de
susceptibilités, de transports et d’argent mais notre humanité
amoureuse, mystique, spirituelle était négligée voir castrée. Trop
de souvenirs obscurantistes nuirait à la belle lumière de la
modernité.
Nous fûmes donc réduits à nos quatre fonctions primaires. Mais si
l’une faisait défaut, si nous cessions de circuler, de nous recréer
ou de travailler, devait-on être exclu de l’humanité ?... Et si nous
priions, devenait-on un autiste prépubère à rééduquer ? Ces
questions ont eu leur terrible réponse. Le système communiste
répondait par l’affirmative. Le système libéral aussi et les autres
systèmes capitalistes également. L’animal-bien-pensant que nous
devions être ne pouvait sortir de ses balises conceptuelles sans
enrayer tout le système utopique, car l’électron libre est
dangereux. Les banlieues deviendront le dépôt de ces hors-les-
murs. Ces tentatives hégémoniques technico-économiques de
rationalisation de nos sociétés selon un modèle laïque universaliste
aboutiront alors à ce que nous appelons communément, l’ordre
mondial, avec ses pieux organes de gestion humaine comme l’ONU
ou la FAO, sanctifiant des prophètes en les nobellisant et distillant
leurs commandements, et les châtiments planétaires qui
s’abattront sur nos hypothétiques générations futures
(universellement tuées dans l’œuf par le « planning » ) si on ne les
écoute pas.
Ce système universel, basé sur des hypothèses humaines et
sociales, des projections démographiques sur base de sondages
orientés, de rapports d’étude d’organismes indépendants
saucissonnés et cloisonnés en observatoires, laboratoires et
Peuple intelligent, urbaniste, organisé,
travailleur, silencieux, sérieux et efficace, mais
qui pique quand on l’écrase.
10
autres instituts de conceptualisation humaine relative aux
différentes fonctions primaires qui caractérisent des sociétés
modélisées par d’autres labos, observatoires tout aussi
indépendants mais utilisant les mêmes critères (afin d’être
agréés), fonctionne sur la foi, sur la croyance irréfléchie que
l’imagination humaine de quelques-uns doit inventer le futur des
peuples de l’univers.
Tout cela devant être suffisamment résumé et clair pour être
assimilable par les auto-élus qui ont en charge la gestion de notre
vie.
Il va de soi que tout ce bazar est absolument impuissant à rendre
compte de l’ensemble de nos sociétés. A vrai dire, pas une seule
ne s’y reconnaît. Puisque ce système vit dans le futur, il est
utopique. Il est créé ex-nihilo sur la base d’une pensée unique
prêchée sur les ruines de nos mentalités qu’il vient auparavant de
maudire. Des civilisations entières, des peuples, nos gens qui
croient à d’autres valeurs, qui ont d’autres besoins, d’autres
modes de pensées sont alors considérés comme des pauvres
bougres qu’il faut aider à sortir de leur proto-préhistoire pour les
faire entrer dans la lumière de la raison évoluée. Le commerce les
sauvera d’une mort affreuse. Après le fiasco des prévisions sur la
bombe P (population), sur la paix, sur le travail, sur l’équilibre
« J’avais tout prévu…
sauf ce qui allait suivre »
11
social, on a eu droit au scandale des famines organisées, des
guerres alimentées, des quotas humains et autres sucreries…Les
pays du tiers monde ou d’Asie devinrent un laboratoire fertile pour
ces sauveurs de l’humanité.
Les proies sacrificielles
Nous nous sommes donc retrouvés la proie d’un système
impressionnant, universel, dépassant les frontières, allant même
jusqu’à obscurcir et ridiculiser notre passé et nos lois afin de ne
pas souffrir de concurrence dans l’enivrante autorité qui s’arroge
le droit souverain de gérer notre bonheur et celui de l’univers.
Arrachés de nos aspirations spirituelles, nous n’avons donc plus
rien d’autre à faire que de mettre de l’absolu dans nos loisirs et
petits bonheurs proposés en vente libre par les nouveaux
monarques mondiaux. Les puissantes loges de la mondialisation
avec leur conseil des «sages » leurs rameaux d’Olivier et leurs
douze étoiles, n’auront désormais plus qu’à s’occuper d’échanger
nos biens afin qu’ils se répartissent équitablement chez ceux qui
en feront la demande écrite ou qui solliciteront judicieusement les
médias. La World philosophie deviendra le nouvel évangile. Les
mécontents se verront remettre entre les mains de psychologues
assermentés pour qu’ils retrouvent la raison.
Afin de nous garder dans l’illusion de n’avoir pas perdu nos
racines, et devant le refus de certaines de nos grandes villes
européennes de se voir rasées pour leur plus grand bonheur futur,
on décida de classer nos reliques, là où elles se trouvaient. Isolées
du réel par leur ostentation exagérée et cernées d’autoroutes, tout
un chacun put voir ses « racines » exposées, disséminées sur tout
le territoire. Ultime pied de nez à l’histoire ou respect profond de
notre culture ? La sélection des « merveilles du passé » se fait
d’une manière tellement obscure qu’elle fait penser à une vaste
blague.
Chimpanzé cherchant à
communiquer sa vision du monde
par des concepts abstraits.
12
On distilla donc un peu d’écologie et de patrimoine afin de ne pas
trop brusquer nos intelligences «non éclairées ». Cela permettait
d’enjoliver les ardeurs « novatrices » de certains penseurs urbains.
Les interventions se firent plus souples, en douceur, souterraines,
mais bien réelles. Et on obtint le résultat escompté sans trop de
mal. Nos villes furent consacrées en grande pompe à l’économie,
nos travailleurs au commerce touristique et nos habitants, à la
périphérie !
Le chaos adultère
Le bonheur devait donc être là, tout proche, mais on s’est rendu
compte que l’économie n’avait pas besoin de nous mais seulement
de notre valeur marchande que nous devions immoler pour être de
bons citoyens responsables. On exploita donc industriellement nos
corps et ses tranches d’âge pour en extraire l’intelligence, la
beauté, la sagesse, l’argent et le sexe. Car à quoi pouvions-nous
servir d’autre ? Après avoir nié l’existence du bonheur gratuit, il ne
nous restait que celui qui s’achète. On vit nos villes s’orner de
temples bancaires et de tripos mondains, distribués allègrement
selon des lois inconnues, et reliés entre eux par des voies royales ;
nos monts sacrés devinrent enjeux touristiques et nos cultures,
prétexte à la consommation. Nos symboles, notre histoire, notre
religion et tout ce que nous sommes, fut bafoué, pris pour la cause
de tous nos maux et on alla jusqu'à se demander à quoi on
pourrait utiliser nos églises et nos cathédrales, si ce n’est en
carrière d’art illustrant l’obscurantisme des pauvres gens
d’«avant » et de ce à quoi on avait échappé. On fut élevé à glorifier
les nouvelles espérances promises par l’économie de marché. On
nous relia virtuellement entre nous par des rites d’interconnexion
obscure au «village planétaire », on nous rebaptisa dans le stupre
et l’orgie afin qu’on soit « un » pour relever le «défi du futur ».
Dans notre catéchisme économique on peut lire qu’il n’y a pas
d’autres noms sur terre dans le ciel et les enfers par qui l’homme
ne soit sauvé : € !
Mammifères tissant des liens sociaux
selon la culture du milieu
13
La ville est alors devenue un vaste laboratoire-carnaval où plus
rien de cohérent ne devait exister. Puisque toutes les raisons qui
ont poussé nos anciens à urbaniser comme ils l’ont fait sont
perdues, incomprises, ridiculisées ou reléguées dans le camphre
d’un historicisme totalitaire, tout un chacun puise exotiquement
son inspiration dans son petit cerveau et y va de sa petite main
pour rajouter des emplâtres de n’importe quoi, n’importe où, en
rêvant secrètement qu’un jour viendra où leur œuvre sera
reconnue parmi les grandes idées novatrices urbaines de
l’humanité. On ne détruit plus, on crée à côté, on rafistole, on peint
en rouge, on plante du vert, on fait circuler des pingouins dans des
couloirs écologiques, on positionne au mieux les machines à sous
et c’est joli. Disneyland planifié à l’échelle internationale.
Les sentiers stériles
Dans ce décor, planté d’idées nouvelles et de concepts glanés aux
quatre coins du monde, la ville semble vouloir vivre sans nous. Elle
est devenue l’échiquier de groupes financiers internationaux et de
cerveaux mafieux. La lutte violente qui les oppose est faiblement
masquée par le vernis touristique. La ville profanée ne nous parle
plus car nous l’avons niée, méprisée, détruite et pillée. Dans un
sursaut de pitié, on l’a colmatée, on lui a ouvert sa poitrine à coup
d’explosifs pour la faire respirer davantage, on lui a greffé des
organes de singe, sans se soucier de ses structures millénaires, on
y a joué les Prométhées souverains, gentils écolos, sauveurs
masqués, à coup de philosophie, de béton, de plomb et d’emplâtre
de verdure… Mais avec notre propre profanation nous n’avons
plus rien à nous dire. La ville humaine, féconde, civilisatrice que
l’on connaissait jadis, est morte, puisque ce qui faisait sa vie est
profondément nié. Nous aussi ; privés de valeurs stables, de sens
et de culture, nous perdons tout sens critique et acquiesçons nos
nouveaux soudoyeurs. Nous n’avons plus d’enfants, non
seulement parce que notre stérilisation planifiée rend leur
naissance impossible, mais parce que notre intelligence
Caneton suivant son maître
14
« extrêmement avancée » ne trouve plus de raison pour sa propre
existence…
Bref, on est mal Thérèse !
Le sens interdit
C’est à partir de ce constat qu’a germé secrètement ce qui allait
devenir les pages que nous lisons aujourd’hui. Le sens est-il
nécessaire ? Ne l’est-il que pour les faibles d’esprit ? Sommes-
nous des blocs de viande à occuper pour limiter les nuisances, ou
avons-nous une autre finalité ? Est-ce la solution de nous créer
dociles, éduqués avec une pensée unique ; orientée vers une
finalité commerciale pour ne rien gaspiller ? ; de nous sécréter en
nombre restreint pour assurer une occupation à chacun et garantir
le bien-être des végétaux ? Mais pour qui ? Sous quelles sombres
sélections, sous quels quotas ? A ces questions, qu’il était de bon
ton de poser dans les réunions intellectuelles du 19e S, lorsque
l’on s’essayait à repenser la morale humaine, le 20e siècle y a
répondu sans appel :
Oui, nous sommes de la viande. Oui, les villes sont des frigos chics
et les périphéries des poulaillers. Oui le monde est géré par une
gigantesque couveuse bienfaisante, rouge, qui attend nos œufs
pour nourrir le virtuel économique de glabres monarques. Dans
ces conditions, la question du sens n’a pas de sens, car les poules
ne pensent pas à ces choses là. Dès lors, ce mémoire célèbre
l’inutile. Car plutôt que d’étudier les moyens de parvenir à
améliorer le poulailler, nous posons la question du sens du
poulailler. Nous n’y répondrons pas valablement. Etant une poule
issue du poulailler, nous ne savons pas ce qu’il y a dehors car il
n’y a évidemment pas de porte de sortie prévue dans la couveuse.
15
Sous l’écorce, la moelle
Cependant des traces subsistent dans nos villes. Comme si
quelque chose de juste s’y était déroulé autrefois. Comme si une
civilisation avait vécu, créé des hommes et des femmes entiers,
assuré le maintien de leur vie et de leur éternité, dans nos rues,
sur nos places et nos églises… Voilà qu’elles retrouvent un sens.
Anachronique toutefois, mais le sens est-il esclave du temps ? La
place centrale d’une ville, sa Grand-Place, peut-elle se retrouver le
nœud autoroutier d’un zoning industriel sans que tous ses pavés
ne crient vengeance tant que le blasphème ne soit retiré ? Cela
peut arriver, mais cela ne dure jamais longtemps. Le sens retrouve
vite ses droits. Car il existe une logique souterraine à l’implantation
de tous les bâtiments, des structures, des espaces et des
fonctions. Sinon, on créerait des sens et des justifications durables
en implantant des terrains de foot, des zonings, des virtual centers
et des blocs d’habitat selon des critères transpirés par les
intelligences du moment. Or leur sens n’a jamais duré plus
longtemps que la mode qui les a générés. Et on ne sait plus rien
en faire après (ex :Droixhe à Liège).
Ces traces que nous retrouvons dans nos villes, existent comme
des mini-enclaves d’on ne sait trop quoi, mais qui s’apparentent au
vivant. Ces points isolés sont absolument incapables de se
reconnecter entre eux pour recréer une vie car on leur a coupé les
bras et les jambes pour leur greffer sur les moignons juteux, des
touffes de persil et des aquariums qui ne prennent même pas, tant
le rejet est violent. De plus, ils sont cernés de toutes parts par le
chaos urbain, péri-urbain et post-urbain allant jusqu'au domaine
du pré-rural, dépassant le rural pour pointer dans le post-rural.
L’au-delà du post-rural n’étant pas encore défini, le chaos n’y a
pas encore de prise, mais la patience obtient tout.
Dès lors ces traces sont insensées. Elles n’ont de l’intérêt que si
on les frotte, les enjolive avec du fard, des parfums lourds et des
Fruit de la Nigelle de Damas (Nigella
Damascena)
16
onguents pour les prostituer au plus offrant. « Visitez son musée,
son cœur historique, ses promenades, ses vitrines magiques et sa
gastronomie ». A quand des publicités qui parlent de « vivez une
ville « vivante », savourez la joie de ses habitants, rencontrez des
gens heureux, admirez leur savoir-faire, leur bonté et leur
accueil ». Cette publicité ferait rire, on le sait. Nous râlons en
travaillant, nous nous ennuyons en nous reposant, nous nous
saoulons de petits plaisirs parce que c’est notre droit pour mourir
ensuite bien repus en répandant nos cendres aux gémonies dans
les fours crématoires réintroduits, parce que c’est plus digne et
plus hygiénique…La vaste farce dans laquelle on joue est
cependant encore obligatoire. Elle sert encore à planifier notre
territoire et notre espérance.
Une géographie sacrée
Quel est le secret des villes millénaires qui accueillent en leur sein
des dizaines de générations aux objectifs et pensées différents qui
ont toutes un sentiment d’identification et d’appartenance envers
elles ?
C’est à cette question que nous nous attacherons dans ce travail. Il
nous semble qu’il faille d’abord chercher à définir le sens à donner
au sens. Essayons d’abord la notion de sens partagé. Non pas un
sens fabriqué, imposé par une mode, une philosophie ou une
technologie nouvelle, mais un sens ressenti, accueilli, compris,
vécu, sans explications, sans théories ni concepts. Le sens du
ressenti. Le sens de l’identité ; le sens de l’histoire ; le sens de la
ville , de notre place en son sein ; le sens charnel de noces et
d’étreintes qu’on a vécues dans ses rues, ses places et ses
chapelles…Le sens des lumières de ses cours, des vues de ses
toits et de la danse de ses clochers dans le ciel sonore. Le sens de
l’animation de ses quartiers marchands et celui de l’humidité
montante des chaudes journées de terrasses. Le sens du beau
visage des jeunes filles et celui du parfum des fleurs de
chèvrefeuille. Le sens, oui, celui du chant des merles le soir, près
Coupe d’une tige de Pesse d’eau
(Hippuris vulgaris)
17
des sombres jardins publics tandis que le couchant s’illumine dans
le crissement des hirondelles…Le sens de la course des étoiles
au-dessus des nuques de la terre, des sources, des arbres et des
planètes.
Le sens ; le pourquoi du beau, du bien, du gentil, de l’agréable, du
bienfaisant, du vent et de la pluie, de l’ordonné, de l’orienté ; le
pourquoi de la pierre et la brique plutôt que le béton et le plastic,
le pourquoi de la colline plutôt que la plaine, le damier plutôt que
l’organique, la verticale plutôt que l’horizontale… Le pourquoi de
l’espace public, son sens. Le sens de la tour, du beffroi, du
clocher, du boulevard, celui du trottoir et des façades, celui du
parc et de l’étang, de l’usine et du marchand, du palais et de
l’église, de la maison et du jardin…Le sens inné, celui qui coule
dans nos veines et qui respire dans nos poumons…Le sens de
l’Homme profond, entier, libéré de ses interfaces technologiques
qui biaisent sa perception du plus splendide, lumineux, saint et
merveilleux univers qu’il nous fut donné de VIVRE.
Une clé mystique
Lorsque l’on perd le sens des choses naturelles, on en crée
d’autres en s’extasiant du sens merveilleux que ce nouvel objet
donnera à la destinée humaine. Découvre-t-on la voiture et hop le
sens des villes devient autoroutier. Découvre-t-on la poudre de
fusée et hop, l’avenir de l’humanité sera dans l’espace ;
l’ascenseur et hop l’altitude vitrée sera synonyme de bonheur
hygiénique . Découvre-t-on l’ordinateur et hop le monde se réduit
en un village global ; la pilule et hop la stérilisation deviendra
libératrice…Tous ces jouets fascinent car ils ont le parfum de la
nouveauté, de la fraîcheur, de la jeunesse, de la vie, de la liberté
…Et l’univers court derrière, en retournant les mondes et ses lois
pour se créer un tout nouveau terrain de jeu. Et chaque fois que
tout est labouré et que les cendres s’accumulent, on cherche autre
chose, plus brillant, plus neuf…
Splendides digitales qui rient quand on leur parle…
18
Et que se passerait-il si, plutôt que de découvrir des objets qui
déterminent notre futur, on découvrait l’être humain…être
humain ! Quelle merveilleux honneur !
Si c’était nous, la base de départ pour une nouvelle partie… Nous
seuls sommes inépuisables et ne passons pas de mode. Il faudrait
nous connaître alors ; d’une autre façon que nous a connus le
20éme siècle. Non pas à partir de dissection de cadavres, ni
d’études anthropologiques paternalistes et encore moins de
théorisation sociale de nos comportements, car toutes ces
connaissances utiles ont le parfum visqueux de la morgue et du
laboratoire.
Si nous cherchions à découvrir ce qui nous donne la certitude
d’être utiles, extraordinairement utiles, impérativement utiles aux
autres et aux mondes par la joie d’être ce que l’on est. On
s’emploierait alors avec gravité à redécouvrir ce qui nous fait être
humains, ce qui fait soudain notre bonheur, au croisement d’une
route, ce qui nous enchante lorsque l’on se dirige vers telle
direction, ce qui nous élève quand on se rend vers telle activité, ce
qui donne envie de voler bien haut et d’applaudir, de prier,
d’exploser de joie, de rire et de faire du bien…Voilà des activités
bien naturelles que nous partageons depuis des millénaires avec
nos prédécesseurs dans la vie et qui nous sont autant utiles que le
zoning de virtual-loisirs implanté judicieusement sur des axes
prépondérants en rentabilisant au maximum l’équation énergie-
temps-bénéfice.
Ces paroles pouet-pouet-bateau nous les disons de bon cœur, en
sachant que ces rêves de fillettes ne vont pas faire frémir la
cuirasse des lobotomisateurs de cités, et offrent peu de justesse
dans les enjeux des villes contemporaines. Peu importe, nous
plaidons pour le sens, à notre petite échelle, dans la limite de nos
connaissances et de nos questionnements. Et à ce titre nous ne
sommes pas isolés. Car tôt ou tard, les quelques pelés qui
n’auront pas été mis hors circuit par les «réseaux mondiaux »
19
devront se rendre à l’évidence : la « dé-sens-sification » de toutes
activités, l’automatisation orientée des besoins , l’image hystérique
des villes sans destinations humaines, sans autres raisons que de
servir l’économie et organisées pour asséner la vitesse, l’urgence,
le dépassement, la violence, la gloire et la dépression à ses
citoyens ; ces villes-univers, arènes obligatoires où la moindre
faiblesse devient prétexte de mort pour la guillotine des
évolutionnistes pour qui la « sélection naturelle » est un « outil
d’excellence » ; tout ce vacarme, cette montée du chaos planifié, ne
peut être de près ou de loin la solution au bonheur…
Le bonheur, relique de l’obscurantisme ?
Le bonheur. Ce mot, devenu débile à force de l’avoir servi à toutes
les sauces au moindre vagissement monnayé de nos prostituées
sacrées télévisées, est bien ce qui nous manque le plus dans nos
vies d’extra-terrestres. Il n’est d’ailleurs plus du tout mentionné
dans les critères qui vont déterminer l’évolution des villes. Car
cette évolution, générée par l’urbanisme moderne, cette
machinerie qui s’orne du nom de science et qui règne sur le mon
dentier, ne peut pas«scientifiquement », sous peine de perdre toute
crédibilité, l’introduire dans ses calculs… Sa justification est tout
aussi impossible car le bonheur est difficilement « modélisable » et
incroyablement fuyant. Bref, il est une source de problèmes et la
ville n’a pas besoin d’un problème supplémentaire… A moins, à
moins de faire croire que le bonheur s’achète. Dès lors, il devient
un chiffre et peut alors être introduit dans les modèles urbains…
Les banques et les centres commerciaux deviendront des sources
de bonheur, de joie, de paix, et d’amour…
Nous autres, humains…
Le bonheur est simplement ce qui est humain et qui nous fait
humains, de la plus haute manière. Il ne vient pas des relations
avec des objets brillants que l’on multiplierait jusqu’à plus soif mais
avec des personnes, ces êtres de lumière…. Il suffit alors d’être
Blade Runner, film culte de Ridley Scott qui semble être le
modèle à suivre : la planification totale du passé, du présent et de
l’avenir, de l’espace, des besoins et des gens selon le seul critère
encore valable de l’harmonie entre l’homme devenu enfin
machine et ses machines…
20
représentés dans la ville, d’avoir des ambassadeurs bien humains
qui iraient parler aux routes, aux plans, au béton, aux tunnels, aux
bureaux et aux banques pour expliquer qui nous sommes, notre
taille, nos mensurations physiques, spirituelles et amoureuses, nos
besoins d’espace, d’étoiles, de parfums, de forêts et de champs,
d’imprévus, de rencontre, d’extases, de prières et d’adoration,
d’amitiés, de gratuité, de musique et d’harmonie des formes et des
gens, d’histoire, de culture et de religion (de religere : relier à) ;
qu’on y ait une petite place, lisible, orientée, mystique, naturelle,
reliée aux temps et aux espaces et dont notre merveilleuse
histoire, sainte, sacrée, ininterrompue depuis les étoiles et les
vents de là-haut, serait notre plus belle couronne.
Car c’est bien de cela dont il s’agit. Qu’est-ce que l’homme ? Quels
sont nos besoins ? Nous avons vu que le XXème siècle y a répondu
à sa manière. Comment l’ont fait les autres siècles ? Quelle était
leur vision de notre finalité et quels moyens ont-ils mis en œuvre
pour organiser des villes cohérentes qui font vibrer notre âme
aujourd’hui ?
Quelque chose d’insaisissable…
D’aucuns diront que c’est le terrorisme religieux qui a orienté les
structures de la ville d’autrefois et que la cohérence des villes
n’était que le reflet d’une tyrannie étendue aux corps et aux
esprits. Les moyens employés par les anciens n’auraient donc
aucune pertinence dans le système politique dans lequel nous
sommes immergés. D’autres au contraire, prétendront que la
vision de l’homme y était plus vaste et en harmonie avec le monde
et les territoires intérieurs des habitants car la religion servait de
lien, et que de ce fait, la ville ne pouvait être que plus humaine,
puisqu’elle garantissait à l’homme l’accès à la connaissance du
« visible et de l’invisible », par l’utilisation de ses plus hautes
facultés artistiques, spirituelles et amoureuses.
Ville de Damas dans la cosmographie de
Ptolémée XVème siècle.
21
Ces dispositions intellectuelles paraissent bien éloignées de celles
d’un moderne. Il est clair que la ville d’aujourd’hui n’est pas faite
pour les gens du passé. Ce qui est moins clair, c’est que ces villes
du passé conviennent très bien aux gens d’aujourd’hui, vacanciers,
fortunés hommes d’affaires, pensionnés et autres maîtres du
monde. Cette curieuse « nostalgie », que l’on surprend chez la
plupart des gens vivant dans des villes modernes, pour les villes
traditionnelles mérite réflexion ; comme si elles répondaient à
quelque chose que la modernité ne peut, ou ne veut offrir, parce
qu’elle n’en soupçonne même pas l’existence.
Un collage multicolore
On a alors l’impression que la ville moderne est un mal nécessaire,
que tout le monde regrette, mais dont personne ne pourrait se
passer. On ne cherche même pas à la guérir ni à chercher la cause
de la plaie. On la crée malade, pour qu’on puisse la remplacer
sans remords dans l’après-midi, parce qu’un nouveau plan de
mobilité écologique veut y faire circuler des blaireaux et des
renards (nouvellement crées par insémination). Les villes,
d’œuvres collectives, deviennent alors des produits, juxtaposés les
uns aux autres, au gré des fantaisies financières et politiques de
quelques-uns. L’espace, désormais coupé du temps pour agir sans
contraintes historiques, reçoit ses formes sauvages par collages
successifs, sans autres relations entre elles que celle que la
pensée peut former après coup, pour justifier cette soudaine
« évolution-des-mentalités ». Cette technique correspond bien à la
nouvelle morale politique. On crée des lois sur des situations de
fait pour « accompagner » les dérives, et on supprime celles qui
prévenaient les dérives, en houspillant au passage les méchants
législateurs d’antan, et se félicitant des merveilleuses avancées de
la liberté.
22
L’église productiviste de la fin des jours
L’écrasante responsabilité qu’ont les politiques dans ce joyeux jeu
atemporel de divin planificateur ne serait pas si grave si c’était le
résultat d’une incompétence. Or c’est bel et bien volontariste. Ce
chaos a des règles et fonctionne selon des principes
philosophiques du type « la raison ou le chaos ». La raison étant
bien souvent la projection de ses propres désirs, vérifiés par
sondages. Le mythe productiviste à encore son clergé, ses lois,
ses églises et ses routes processionnelles. Elles étreignent le
territoire afin de l’échanger d’un point à un autre en un temps
record. On crée des infrastructures coûtant des milliards pour
gagner 15 minutes (quand la saison des migrations des crapauds
ne rend pas les rails glissants)…C’est donc bien une logique
planifiée qui est en route. Une logique sournoise, capable de faire
augmenter d’une manière vertigineuse, chez ses propres gens, les
suicides, les haines, les dépressions, les dérivatifs de toutes
sortes, et de faire fuir ses habitants le plus longtemps possible et
le plus loin de ses propres villes idéales, organisées par ses
experts ès humanité, scientifiques de tous poils et grands
sondeurs savants 1
Ce mythe productiviste attend l’arrivée de l’homme nouveau, libéré,
auto proclamé maître de son destin. Ce mythe est intéressant en
soi car il permet de constater que l’homme même athée,
fonctionne sur des raisonnements mythologiques ou religieux. Mais
il est navrant dans les faits. Car cet homme nouveau qui est-il ? Le
gros ventru milliardaire assis sur ses banques ou le rigolo qui fait
péter des pizzerias et des écoles ? La logique individualiste a ses
limites ; l’organiser à l’échelle mondiale est une des plus
dangereuses tentatives mortifères que l’on ait imaginé jusqu’à
1 Cependant, nos savants répondront que c’est évidemment le bien-être qui pousse les citoyens responsables à s’évader, à s’accomplir par
l’exploration de domaines jadis interdits, et à trouver dans les dérivatifs, les suicides et autres, une sorte d’affirmation de soi, un acte fort pour sacrer
une existence librement choisie, etc…
Train de rainettes
23
présent. L’amour de soi jusqu’à la haine de l’autre est rentable
(avant d’être tué) mais est-il moral ?
Il est vrai que ce mot de « morale » est devenu horrible à nos
chastes oreilles. La propagande libertine y voit un ennemi de la
liberté. C’est pourtant ce qui supplée à notre absence génétique
de garde-fou, afin de vivre au mieux dans la société des hommes.
Bergson définissait deux types de morales : la morale « fermée »
qui produit des impératifs sociaux, contraint l’individu à des
automatismes et l’écrase ; et la morale « ouverte » qui s’incarne
dans des individualités supérieures et en fait des exemples.
L’absence de sens conduit à la première. La seconde ne peut
exister sans sens, car pourquoi suivre un exemple s’il n’y a pas un
but derrière ? Le sens est précisément le chemin qui relie le but à
l’action.
Sens et cohérences
On sent bien ici qu’il est nécessaire de définir au mieux ce qui
relève du domaine du sens et ses applications dans la vie et la ville
et ce qui relève de la cohérence urbaine. Le sens répond à un
besoin profond, dépassant la taille de la collectivité locale pour
plonger dans la question de l’identité vis-à-vis des autres, du
monde, de l’histoire et de sa finalité. Le Larousse le définit comme
étant la faculté de connaître d’une manière intuitive, d’apprécier.
C’est aussi la raison d’être, la signification d’une chose.
La cohérence ne réclame pas nécessairement de sens. Elle se
justifie par elle-même. Elle est liée à la vie sociale et agit en tant
que système d’organisation. Cette organisation peut puiser sa
cohérence dans sa logique de localisation, d’implantation,
d’optimisation fonctionnelle. Cette cohérence fonctionnelle peut
être associée à la cohérence physique pour se construire une
représentation de l’espace, identique à une « carte mentale » en
associant des repères qui situent des fonctions au sein du
territoire urbanisé. Il existe aussi une cohérence environnementale
24
qui organise les compatibilités structurelles et fonctionnelles
(échange, ensoleillement, énergie) afin de ne pas bousculer des
équilibres. Toutes ces cohérences sont impératives dans le
repérage que nous faisons du territoire dans lequel on « vit ». Elles
sont aussi garantes d’une saine gestion de l’espace. Sans elles,
c’est le flou, l’inorganisation, la planification du n’importe quoi, du
chaos, du néant…
Il existe encore une cohérence, c’est la cohérence sémantique.
C’est cette cohérence qui permet de faire le lien entre le passé et
le présent, entre les structures et les implantations nouvelles, et le
tissu nouveau. Cette cohérence garantit une « suite », une
continuité à l’organisme de la ville, une transmission d’espace au
temps. Elle vise les questions d’identité des groupes sociaux, de
leurs rapports entre eux, de leur finalité et des expressions
structurelles et formelles que le tout peut composer1.
Le sens est précisément ce qui harmonise les cohérences ; ce qui
les orientent dans une logique claire et lisible. Or le sens ne peut
être fabriqué, imposé. Il se fait connaître intuitivement. Il doit donc
posséder un langage, un vocabulaire qui soit compris sans
explications. Impossible dira-t-on ! Tout ce que nous sommes,
nous le sommes par acquis ! Or nous avons une base, un socle
commun que Jung appelait inconscient collectif. Cet inconscient
nous fait rejeter les structures illisibles et nous fait rechercher
celles qui sont sensées, qui entrent en harmonie avec nos
« structures intérieures ». Ce fait avait fasciné Platon et les
Pytagoriciens qui émirent l’hypothèse que notre âme se composait
de structures géométriques parfaites. Celles-ci vibraient avec celles
du cosmos mais se déchiraient lorsque le milieu, des bâtiments,
des musiques, des sculptures, des œuvres disharmonieuses
émettaient leurs énergies géométriques destructrices. La
cohérence entre les figures célestes et celles que l’homme créait
1 M. Collette
L’homme et les cieux
25
se devaient de correspondre. C’était de la plus haute importance,
l’œuvre « capitale ».
Contenu du travail
Nous avons vu que nos villes d’aujourd’hui sont organisées afin
que ni cohérences, ni sens ne viennent distraire les habitants dans
leurs tâches inutiles. Or nos villes présentent encore dans
l’implantation des composantes religieuses ou temporelles, des
schémas très clairs de « référence » à des mystères que leurs rues
et leurs places ont célébrés des millénaires durant. Ces structures
multitemporelles ont orienté le développement des cités que l’on
connaît aujourd’hui. Nous pensons aux tracés quadrangulaires
Romains, aux boulevards périphériques de nos cités médiévales, à
la texture calligraphique des villes islamiques ou aux
impressionnantes reliances mystiques qui règnent entre des
édifices de culte, des villes ou des régions édéniques. Cependant,
on ne sait plus pourquoi. A l’époque ou hasard et nécessité est
martelé dans la jointure souple du cerveau des petits jeunes, on
croit que églises, enceintes, rues et places sont jetés
spontanément au hasard du développement anarchique d’un
passé ténébreux. D’autant plus si on louche sur la mentalité
profondément religieuse de nos anciens avec nos yeux
désenchantés et repus de films-bateaux véhiculant des idéologies
commerciales.
Nous allons alors faire une visite chez nos amis d’autres temps et
d’autres espaces, pour discerner un peu ces cohérences qui
offrent de la ville, une lecture claire, logique, en parfaite harmonie
avec les territoires imaginaires de ses habitants. Nous verrons
qu’elles peuvent se faire structure, volume, chemin, écriture, danse
ou chant….Elles ont toutes un point commun, elles sont
génératrices de sens. La cité est alors un tout parfaitement lisible
dans ses moindres détails. S’y promener devient un phénomène
familier car elle est l’image de notre propre fonctionnement. Nous
tacherons de soulever dans ces villes, la robe qui les recouvre
26
d’une texture physique, pour accéder à la vision des forces qui en
ont assuré le développement des centaines d’années durant. Nous
avons cru nécessaire de situer notre travail dans un contexte
historique assez large. La simple période moderne aurait put offrir
des exemples suffisants et nous en donnerons quelques-uns, mais
cependant les villes qui composent notre environnement
d’aujourd’hui viennent bien souvent de plus loin, de ces régions du
temps que nos historiens qualifient d’obscures et de sauvages,
dégoulinant de barbaries et d’ignorance mais que notre cœur ne
peut s’empêcher d’embrasser en souriant.
L’objectif de ce mémoire sera donc de susciter une réflexion quant
à la pertinence de donner du sens aux structures que l’on met en
place, aux implantations, aux fonctions, bref, à toute création
humaine, pour encadrer d’harmonie, de paix et de justesse, les
gens qui nous font confiance dans notre rôle de créateur
d’espaces humains. Car si nous sommes humains, pourquoi se
priver de la joie de « fonder » des événements, des structures , des
espaces avec toute la cohérence requise, pour les faire chanter
avec le passé, la mémoire, les hommes et la Vie ?
Plan du travail
Nous répartirons notre propos en trois chapitres. Identité
/Expression /Actualisation. Le premier nous introduira dans une
réflexion quant à notre identité profonde d’« êtres » créateurs,
avec les implications spirituelles et les possibilités de lectures
sémantiques qu’elles offrent à nos belles intelligences citoyennes.
Le second nous permettra de redécouvrir certains principes
indispensables à la bonne marche vivante des villes et nous
permettra d’explorer le réel pour en condenser les forces
créatrices. Le troisième nous portera à confronter la réalité
d’aujourd’hui et l’aspect symbolique du territoire humain, pour en
dégager les possibles lumières. Nous n’avons pas pu résister à
l’envie de parsemer ce texte, de référence avec notre cité fétiche,
Liège la belle, celle dont l’identité est plus forte dans le cœur que
dans la pierre…
27
28
Chapitre 1 : Identité
« Ce n’est pas l’intelligence qui parvient à saisir la vie,
c’est l’intuition ou sympathie par laquelle on se transporte
à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a
d’unique et par conséquent d’inexprimable. »
Bergson
« Malheur à l’homme qui ne voit dans la Loi que de simples
écrits et des paroles ordinaires ! Les récits de la Loi sont
les vêtements de la Loi. Malheur à qui prend ce vêtement
pour la Loi elle-même. Les simples ne prennent garde
qu’au vêtement. Les instruits font attention au corps qui
l’enveloppe. Les sages voient la Loi elle-même… »
Zohar
Introduction
lus on remonte dans notre histoire humaine, plus on est
confronté à des récits de combats entre les fils du ciel et
de la terre. Ces récits, qualifiés de « mythe » par nos
historiens, nous racontent tous la même histoire. C’est un peu
comme si nous faisions partie des familiers des êtres de mystère
qui séjournaient dans les domaines de l’au-delà, puis, après un
terrible événement, nous nous sommes retrouvés errant sur la
surface des choses, où nous tentons de retrouver nos géographies
disparues, nos villes oubliées, nos habitudes d’enfant-dieu, frères
de sang d’anges et de démons … nous tentons alors
désespérément de retrouver le ciel, en le fixant, l’organisant, et en
29
nous en servant comme aide-mémoire pour ne pas oublier ses
jardins, ses îles et ses parfums. Dès lors notre architecture aura
une autre échelle, notre urbanisme une autre fonctionnalité, et son
implantation, une autre destination…Nous reproduirons les
étoiles, tracerons des voies aux esprits, créerons des montagnes
pour y immoler nos plus belles jeunesses, nous nous fortifierons
par des murs magiques aux épaisseurs fantastiques, aisément
franchissables aux hommes mais épouvantables et opaques aux
légions de démons. Nos temples auront l’échelle des anges et des
dieux, terribles et redoutables comme les régions de pure lumière.
Nous ne pourrons y accéder que si nous sommes redevenus
lumière par rite et sacrifice… Toute une architecture inédite
s’implantera sur des points particuliers à la surface du globe,
comme pour tenter de fabriquer un monde inconnu et
profondément hors-naturel1 et cependant bien présent dans notre
inconscient collectif.
Des huttes en pagaille pour nos corps, des temples en pierre et
des routes pour nos esprits. Aucune civilisation n’aura de sens et
n’aurait pu voir le jour sans cette prise de conscience.
L’importance capitale de garder des traces de l’enseignement des
dieux et des voies qui mènent à garder sa vie sauve lors du
passage de la mort pour les futurs vivants du monde s’est traduite
dans l’Urbanisme et l’Ecriture.
Les commandements des religions seront autant de clefs ouvrant
les portes célestes pour ceux qui les pratiquent. Il sera donc de la
responsabilité inouïe du « prêtre » de garder, d’enseigner et de
perpétuer ces cartes aux trésors . Les cités religieuses d’Angkor
Vat, de Borobudur, de Lhassa, de Téotihuacan en sont des
exemples parlants. Elles sont l’image, la représentation fidèle de la
cité mère et immortelle que retrouveront les fidèles après la
purification que permet leur séjour terrestre. Ces villes ne feront
1 Par hors-naturel nous ne voulons pas dire extra-terrestre, car l’espace et les planètes sont aussi le monde physique de la nature. Nous parlons du
monde sacré, intimement lié au profane mais cependant distinct par la frontière des « sens souillés » ou non purifiés qui empêchent de le saisir
directement. Les morts , les dieux ou les ancêtres se chargent de nous en tracer les contours…
30
cependant pas l’objet de notre discours. Il ne pourrait être
pertinent d’ici et aujourd’hui. Nous les citons tout au plus pour ne
pas perdre de vue qu’elles restent un témoignage vivant de notre
impressionnante finalité.
Pagan et Lhassa
31
Aujourd’hui…
Selon la douce cosmogonie moderne, la civilisation et les religions
ne sont pas d’origine divine ou extérieure, mais résultent d’une
mutation biologique, survenue par hasard, qui permit le passage à
la position debout avec les changements capitaux qu’elle entraîne.
Elle ne s’est produite que pour l’homme. Le crâne devint
progressivement sphérique, plus gros, et s’équilibra à partir du
trou occipital, ce qui permit un nouveau développement cérébral et
guttural. Ne servant plus à la locomotion, la main se modifia : le
pouce devint opposable aux autres doigts. L’utilisation de l’outil se
chargea de complexifier nos connexions neuronales1. Nous
commençâmes alors à penser, parler, fabriquer, prier. Le facteur
culturel prit alors le pas sur le facteur naturel. L’Urbanisme naquit
alors pour pallier aux carences hygiéniques et sanitaires que
l’entassement des cabanes engendrait. L’Ecriture quant à elle
débuta lors de comptages de troupeaux et de recensements
humains. Elle se développa, se précisa par la suite, pour arriver
aux romans photos d’aujourd’hui.
Quelle que soit la qualité du sourire que nous procure la lecture de
ces mythes anciens et moderne, chaque société se crée des
origines et se compose une histoire pour coller avec l’idéologie
que le pouvoir désire mettre en place. Ce cadre idéologique sert
ensuite de repère pour gérer les esprits et orienter les
intelligences. Pour pouvoir être vécues, ces sociétés doivent alors
s’incarner dans un cadre physique structurel, qui en permette les
différentes activités sur le territoire, tout en préservant l’idéologie
en place. Elles doivent aussi établir des formes qui ne se
rapportent pas à l’individu mais à la collectivité, afin de composer
un corps reconnaissable, identifiable par chaque habitant. Ce corps
possède une expression propre, particulière à chaque « terre » qui
l’a vu naître.
1 L’outil aurait donc existé avant l’intelligence qui permet de le fabriquer ! !
Futurs penseurs urbains et écrivains ?
32
Si cette structure est dépourvue de sens, de signification profonde,
alors elle n’est pas utilisée à bon escient et devient un « outil »
impropre à qui que ce soit. On y vit, on y loge, mais d’une manière
qui rappelle celle des lapins et des vers à soie. Un sentiment
d ’«errance » imposée, de situation de « survie » sur une terre
ingrate et étrangère nous envahit, et nous dispose à toutes les
sortes de déviances tribales et territoriales.
Nous postulons donc avec vigueur que l’on réinvestisse le champs
abandonné des territoires intérieurs de l’homme, afin de les
réintroduire dans les terres vidées et saccagées du monde. Mais
cela ne va pas sans se poser de sérieuses questions quant à la
pertinence du réensemencement symbolique. Et si le symbole et
l’image qui en est l’expression étaient des débilités rassurantes
pour esprits immatures ? ou bien au contraire, s’ils étaient le
chaînon manquant qui nous relierait à Nous-Mêmes ?
Bref, nous nous voyons obligés de nous intéresser de près à cette
terre féconde et universelle et de reconsidérer techniquement la
pensée traditionnelle, magique ou instinctive. Car si de
nombreuses études sur la psychologie des profondeurs et des
abysses universaux nous mettent devant les yeux des mécanismes
symboliques récurrents, nous sommes encore loin de les avoir
acceptés et intégrés dans l’application de la vie de tous les jours.
33
1. Images et symboles
« Les images sont par leur structure même multivalentes.
Si l’esprit utilise les Images pour saisir la réalité ultime des
choses, c’est justement parce que cette réalité se
manifeste d’une manière contradictoire, et par conséquent
ne saurait être exprimée en concepts. C’est donc l’image
comme telle, en tant que faisceau de significations, qui est
vraie, et pas une seule de ses significations ou un seul de
ses nombreux plans de référence. Traduire une image
dans une terminologie concrète, en la réduisant à un seul
de ses plans de référence, c’est pis que la mutiler, c’est
l’anéantir, l’annuler comme instrument de connaissance. »
Mircéa Eliade in Images et symbole, Gallimard, p 18
« C’est ainsi que les architectures anciennes étaient pleines
de significations cosmiques et de représentations
symboliques, tandis que nos constructions contemporaines
dans leur majorité sont si pauvres de sens et ne tendent
plus qu’a exprimer les seules fonctions pour lesquelles
elles ont été conçues sans plus qu’aucune ambition sacrée
n’anime ses constructeurs. Elles rejoignent ainsi
l’impitoyable justesse et l’inhumaine insignifiance des faits
naturels. »
Etienne de Berthier
« L’harmonie invisible vaut mieux que celle qui est visible »
Héraclite
a) Un besoin fondamental ?
fin de bien cerner le but de notre discours, nous devons
nous demander ce que représente le symbole ou l’image
symbolique dans notre vie de tous les jours. S ‘oppose-t-
elle à notre représentation scientifique du monde, la complète-t-
elle ? Car ce que nous recherchons dans ce travail, c’est de
débusquer le « sens » des choses du quotidien et des grands jours,
L’arbre de Vie, l’Yggdrasil dans une représentation de
la mythologie germano-nordique.
34
afin de leur donner un cadre dans la ville. La vérité scientifique a-t-
elle un sens ? si oui lequel, sinon celui d’être scientifique, le cercle
est clos. Le sens doit donc être recherché ailleurs.
Qu’y a-t-il de logique à placer le bureau du directeur en haut d’un
immeuble, alors que c’est l’endroit le plus défavorable (sécurité,
accès, contacts,…).Pourquoi vouloir à tout prix créer une cité
financière en verre, alors que c’est le matériau de l’insécurité et de
la fragilité ? Pourquoi regroupe-t-on les banques côte à côte au
centre des villes en laissant le reste quasi inservi. Pourquoi les
cités verticales de logements entrent fréquemment en ébullition
alors que les cités horizontales s’embourgeoises de plus en plus ?
Que nous apportent le vent, l’eau la terre et le feu ? Si ces
questions nous effleurent c’est que nous sommes pétris, et bien
plus que la farine dans le levain, de réflexions symboliques qui
alimentent et gèrent notre quotidien.
Notre désacralisation ininterrompue depuis un siècle a altéré le
contenu de notre vie spirituelle, mais n’a pas brisé les matrices de
notre imagination : « tout un déchet mythologique survit dans des
zones mal contrôlées. » le mythe du paradis perdu survit dans les
vacances que l’on se paie bien loin, le mythe de l’homme parfait, la
nostalgie de l’unité primordiale, le désir d’abolir les opposés, le
mythe du mystère de la Femme et de l’Amour, du trésor enfui etc.
Tout cela se retrouve partout mais o combien sécularisé, dégradé
et maquillé (pornographie, lotto, drogue, cinéma…) car on les
subit de l’intérieur sans en connaître le sens. Tout au plus a-t-on
quelques idées toutes faites sur le sens de la vie, la réalité ultime,
alimenté par quelques réminiscences livresques ou scolaires et une
bonne dose de préjugés de cafetiers d’ordres divers (religieux,
moral, social, esthétique, etc.) Rassuré de connaître à fond tout le
sujet, on s’en va heureux de savoir qu’on a dépassé tout ça.
Cependant, « la pensée symbolique est consubstantielle à l’être
humain : elle précède le langage et la raison discursive. Les
images, les symboles, les mythes ne sont pas des créations
35
irresponsables de la psyché ; ils répondent à une nécessité et
remplissent une fonction : mettre à nu les plus secrètes modalités
de l’être. Par suite, leur étude nous permet de mieux connaître
l’homme, l’ »homme tout court », celui qui n’a pas encore composé
avec les conditions de l’histoire. »1
Ces conditions de l’histoire sont les modes, les nouvelles
philosophies ou mentalités, composées à la hâte pour avaliser des
lois, vendre des produits ou se faire élire. Ces leurres nous font
progressivement entrer dans un monde de rêves, virtuel, utopique,
progressiste et eugéniste, détaché de toute référence historique
ou sociale, et libre de toute contrainte humaine, morale ou
religieuse.
Connaître les mythes, les symboles et les histoires saintes n’est
donc pas une perte de temps. Ils peuvent être du plus haut intérêt,
puisqu’ils nous parlent de notre fonctionnement interne, de notre
moi profond, celui là même qui est victime du génocide moderne.
b) Vocabulaire
Entre les ailes de la poule féconde
« Comme tu le sais, Liège, doucement soulevée à l’ouest
par des coteaux que ne surplombe aucune éminence,
soulevée aussi par les deux collines de Publémont qui, sur
son échine sans hardiesse, abrite quatre communautés
régulières, cette ville, dis-je, souplement dessinée par
cette double colline, recueille ainsi sous ses ailes,
réchauffe et nourrit ses enfants, comme une poule qui
protège ses poussins, et elle les conduit, les éduque et les
1 Mircéa Eliade in images et symboles, Ed. Gallimard
36
instruit dans tout ce qui concerne la vie civile et les
mœurs, et elle ne souffre pas qu’il manque quelque chose
qui puisse assurer la richesse ou modérer la disette.
Contribue aussi, avec charme, à la sécurité du site et à son
enrichissement, par son cours sans brusquerie, la Meuse
aux deux branches, sans conteste le fleuve le plus
remarquable de notre Belgique. Ses flots généreux
procurent en abondance des poissons tant aux citadins
qu’aux habitants du pays ; la Meuse se prête au trafic des
marchandises les plus variées et on peut l’utiliser pour
toutes sortes de commodités…Nos faubourgs possèdent
aussi, de tous côtés, des jardins de légumes à l’odeur
agréable et des forêts d’arbres rougeoyant légèrement.
Mais quant à nos vignes, Bacchus, étendant les ceps vers
d’autres régions plus fertiles pour lui et répandant
seulement quelques plants, n’y a pas mis la dernière
main. »1
Dans toutes les cultures du monde, nous avons souvent associé
les animaux et leur caractère avec des concepts difficilement
traduisibles en langage verbal. Le zodiaque universellement utilisé
en est un exemple. Lorsque notre ami Gozechin nous parle de
Liège, comme d’une poule, nous ne pensons pas à dire que cette
vision simpliste et ancienne ne correspond pas à notre façon de
voir le monde. On comprend très bien ce qu’il a voulu exprimer.
L’image de la poule ouvre une variété insoupçonnée de
significations, d’impressions, venant soutenir et colorer d’une
manière exquise la subtilité de sa pensée. De la même manière,
lorsque notre Seigneur nous dit qu’il nous aime à la façon d’une
poule qui protège ses poussins sous ses ailes, on ne l’imagine pas
avec une crête en poussant des cots-cots puérils, mais on imagine
un dévouement, une attention, une bienveillance toute remplie du
doux duvet maternel.
1 Gozechin, chancelier de l’évêque de Liège Théoduin, écolâtre de la cathédrale, directeur de l’école de Mayence écrivant à son élève Walcher.
A
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A peine est-il sorti de l’œuf que le poussin se
précipite en faisant « cui-cui » contre le corps
chaud de sa mère la poule : là il peut se sécher
et se reposer en sécurité.
37
Le bestiaire de l’alphabet intérieur
Ce mode d’expression, nous l’utilisions sur toute la planète avant
l’apparition de la fragmentation des connaissances. Le langage
analogique a en effet cette incroyable faculté d’exprimer une idée
avec l’expérience vécue de l’auditeur. Il suffit simplement de laisser
parler l’image avec toutes ses significations et les impressions que
l’on a pour qu’en découle petit à petit une richesse extraordinaire.
Cette tradition nous est néanmoins restée sous la forme de la
poésie, que personne aujourd’hui ne soupçonne d’être un
enfantillage d’une époque pré-freudienne et superstitieuse. Sans
connaître les mœurs du gibier africain, on est séduit lorsqu’une
demoiselle apparaît comme une gracieuse gazelle.
La religion fut un merveilleux terreau pour l’analogie, car les
mystères de la nature profonde de l’homme et de l’univers visible
et invisible ne pouvaient, sans devenir une rhétorique rebutante,
être accessibles que par elle. En Egypte, nous représentions le
dieu Amon sous la forme d’un bélier, premier des animaux du
zodiaque, celui qui ouvre la voie et montre le chemin. Depuis le
Golgotha, le Fils de Dieu est un agneau égorgé, victime sacrificielle,
qui conceptualise à merveille le Mystère de la Rédemption.
L’Adoration de l’Agneau Mystique n’est donc pas une forme
d’animisme égyptien ou de chamanisme visant à incorporer l’esprit
de l’animal, mais un hommage sensible et poétique à l’Etre qui s’y
identifie. R.A Schwaller de Lubicz nous rend bien l’idée lorsqu’il
dit :
« La forme passagère, illusoire quant à la valeur que nous
lui accordons, ne l’est pas en tant qu’incarnation d’un
Principe Abstrait ou d’une possibilité de fonction. »
Nous touchons là, la vision du monde des cultures non-laïques.
Une vision profondément poétique, où les fonctions de Dieu, de
l’homme et de la nature sont conceptualisées en autant de choses,
de personnes et d’attributs que le ciel est peuplé d’anges et de
L
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s
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L’agneau, les brebis, le bélier sont des
images récurrentes des religions ou Dieu est
un dieu de Lumière.
38
démons. Le zodiaque, les animaux mythologiques ou les éléments,
sont des clés de représentations de systèmes plus complexes que
la poésie et l’analogie rendent palpables sinon compréhensibles.1
De cette manière, rien, dans le ciel et la terre, n’est gratuit,
dépourvu de sens. Tout est lisible. L’apprentissage est ici la vie de
tout un chacun. Dès lors, on n’est plus obligé de masquer les
étoiles, d’ignorer la course des planètes, du soleil et de la lune, de
jeter aux oubliettes la nature sauvage, le silence et la nuit, et de
refuser l’existence de ce que l’on ne veut ou de ce qu’on ne peut
pas connaître ou qui ne nous intéresse pas, pour nous croire chez
nous, car, par l’analogie, l’univers entier, la cité et la vie,
deviennent notre propre expérience mystique, et nous situent dans
un monde orienté sur nos propres schémas de pensée qui
s’expliquent avec bienveillance.
« Tu trouveras plus dans les forêts que dans les livres ; les
arbres et les rochers t’enseigneront des choses qu’aucun
maître ne te dira. »
Saint Bernard de Clairvaux
Ainsi, en Orient, nous cherchons à avoir la tortue noire au Nord et
le phénix rouge au Sud ; le tigre blanc à l’Ouest et le dragon d’azur
à l’Est. Indous, nous veillons à ce que la tête du Vastu-Purusha
reste bien fixée au Nord-Est, et en Amérique centrale, c’est à
l’endroit où l’aigle dévorera le serpent que nous bâtirons notre
cité. Celtes, nous nous implantons sur les lieux fréquentés par la
wouïvre, car elle unit les forces souterraines aux grands courants
célestes. Chrétiens, c’est la géographie du jardin d’Eden et la
Jérusalem céleste décrite par l’Aigle de Patmos qui font nos délices
et notre modèle de cité. Guerriers, c’est le soleil rouge et son œil
aux multiples rayons qui galvanise notre âme et notre espace,
tandis que Colonisateur, c’est l’ordre et la sécurité du damier-filet
qui nous sert à ancrer notre pays dans les ténèbres des régions
1 C’est aujourd’hui les mathématiques qui jouent ce rôle. Elles postulent le big-bang, déterminent les plis d’un drap mouillé, et s’enveloppent de sons
pour jouer les harmonies des sphères…Malheureusement leur langage obscur est peu accessible et le sens est bien peu présent…
Ce mandala du
vastu-purusha
permet de « caler »
le tracé directeur
des constructions
sur l’empreinte
sacrée…
39
barbares. Mercure, Saint-Michel ou le Sacré-Coeur occuperont les
collines du Nord et Vénus, Isis et Notre-Dame seront près des
eaux. Le soleil se lèvera dans l’axe de la voie du décumanus
maximus, pour trôner dans celle du cardo. Ainsi fixée
géographiquement et théologiquement, notre cité terrestre pourra
être mère.
Le tigre blanc et le dragon d’azur sont des concepts représentant les polarités Yin et Yang.
Le bâtisseur repérera dans l’environnement naturel, les formes du relief qui manifestent cet
équilibre dynamique.
Selon la prophétie du dieu Huitzilopochtli, les
aztèques nomades devaient cesser leurs migrations
et fonder une ville à l’endroit où ils verraient un aigle
posé sur un cactus dévorant un serpent. Mexico fut
bâtie à cet endroit, au milieu d’un marécage.
40
c) Science et conscience
« Ce qui est bas est comme ce qui est haut et ce qui est
haut est comme ce qui est bas, pour faire les miracles
d’une seule chose. »
Hermès Trismégiste
« Le soleil a la largeur d’un pied d’homme »
Protagoras (env. 450 av. J.C)
« Dans les chapitres qui viennent, je rencontrerai l’hostilité
des physiciens, parce que j’ai déduit les propriétés
naturelles des planètes des réalités immatérielles et de
figures mathématiques ; maintenant je vais même oser
rechercher l’origine des cercles à partir de la simple
imagination de certaines intersections. Aux physiciens je ne
veux faire que cette brève réponse : puisque Dieu, le
créateur, est esprit et fait ce qu’il veut, rien n’empêche
qu’il n’ait regard à des réalités sans matières où qui
n’existent que dans l’imagination pour répartir les
puissances et tracer les cercles. »
Johannes Kepler in Le secret du monde, chapitre XI
De l’autre coté de l’erreur…
Peut-être sommes-nous un peu surpris de parler de zodiaque,
d’âme et d’éléments à une époque où les universités européennes
auraient dut célébrer l’abolition de ces hérésies. Cependant, force
est de constater que cette vision est encore bien vivante dans nos
sociétés qui voient le monde avec leur cœur et leurs yeux. Les
outils qui déterminent notre vision moderne du monde, ont acquis
une certaine crédibilité parce que rien d’humain ne venait troubler
les mesures. Serait-ce parce que l’homme est l’erreur ,que sa
vision naturelle à moins de valeur que celle de l’outil (artificielle) ?
Faut-il que notre vision naturelle se moule sur celle de l’outil pour
41
voir le monde réel tel que l’outil le voit ? Ou bien le réel n’est-il
accessible que par l’homme et serait invisible à l’outil? Bref, toutes
ces questions que l’on ne se pose pas sont nécessaires pour
situer la « vérité » dans son contexte historique, car elle n’existe
pas indépendamment d’un langage pour la décrire1. Nous
revenons au vieux débat qui opposerait foi et raison. Ce n’est pas
le lieu d’en débattre ici, tout au plus en cernerons-nous la
pertinence.
Ce dualisme foi/raison vient de l’hypothèse philosophique posée à
l’époque par les rationalistes qui déclaraient que toutes les
qualités et perceptions sensorielles (son, couleur, chaleur, etc.) se
situent dans le sujet, et qu’en dehors de ce sujet, rien de
correspondant n’existe. En d’autres termes, ce postulat indique
qu’il existerait une réalité physique indépendante des perceptions
sensibles, qu’il faut chercher au moyen de concepts comme les
mathématiques, les outils, et autres instruments neutres…Cette
réalité scientifique serait la seule crédible, la seule véritable, la
seule objective.
Or comme le dit Rudolph Steiner dans un article « Goethe et
l’illusionnisme scientifique », « (…)cela n’est pas une pensée
logiquement conduite, et c’est en cela qu’on est devant une demi-vérité.
On trace une frontière en plein milieu de ce qui est perceptible par les
sens et on déclare qu’une partie est objective et l’autre subjective. » Car
il est bien clair que les outils ne donnent de réponses que dans le
monde sensible car c’est le seul monde où nous y avons des
perceptions, où nous existons. Ce qui est déclaré subjectif est bien
souvent ce que l’on ne parvient pas à modéliser en termes d’outil
et d’équation. Mais cette inaptitude à cerner cette région du
monde perceptible n’est pas une preuve de non-existence.
1 et la langue n’est pas plus à même de décrire la vérité qu’elle ne l’est pour décrire l’Amour ou la Joie, notions religieuses pour les religions du Verbe
(Jésus, le Verbe de Dieu dit en effet : Je suis La Vérité et La Vie)
42
L’épreuve des preuves
Quoiqu’il en soit, toute mesure est muette. Il faut l’interpréter. Les
théories du Big Bang par exemple, sont vérifiées par des
interprétations de chiffres, de formules, de traces, mais ne sont
pas des « preuves » de vérité dans le sens judiciaire du terme. Les
divergences d’interprétation de mêmes phénomènes, vues sous
l’angle quantique ou relativiste ne sont toujours pas réglées, même
si chaque théorie fonctionne admirablement dans des échelles de
grandeur qui leur conviennent. La grande théorie unificatrice n’est
pas encore au point. Les preuves, on les recherche toujours après,
afin de prouver la validité de la théorie postulée auparavant par
intuition. Dès lors, notre vision moderne du monde reste valable
sous réserve d’être discréditée lorsque des moyens techniques
plus avancés par le financement de projets scientifiques orientés
par les politiques du savoir prouveront le contraire. C’est pourquoi
la foi d’un Einstein, d’un Kepler, etc ne troublait en rien leur
recherche scientifique. La foi et l’intuition, vérifiées dans le temps
par la science étaient à la base de leurs découvertes fulgurantes.
« Le plus beau sentiment qu’on puisse éprouver est le
sens du Mystère. C’est la source de tout art véritable, de
toute vraie science. Celui qui n’a jamais connu cette
émotion, qui ne possède pas le don d’émerveillement, ni
de ravissement, autant vaudrait qu’il fût mort : ses yeux
sont fermés »
Albert EINSTEIN
Nous voulons dire par là que la séparation des deux « lectures » du
monde n’est pas nécessairement gage d’une plus grande vérité.
La joie de la connaissance pure ne peut être maintenue dans des
domaines dits « porteurs ». Elle est débordante, jeune, vierge,
nouvelle, friponne et se faufile là où la bienséance raisonnée,
raisonnable, n’oserait y mettre le scalpel. Les recherches et
expériences effectuées pendant des millénaires par des
brahmanes, bouddhistes, chrétiens, prêtres shinto, musulmans ou
juifs pour cerner plus correctement les territoires de l’âme, de
43
l’esprit et de la matière, sont passées sous silence par nos
brontosaures mécaniques, ainsi que l’immense domaine des
« révélations » qui ont mené les civilisations à nous construire tels
que nous sommes, là où nous sommes.
Le trèfle stratégique
Afin d’établir cette hégémonie de la vérité, nous avons scindé la
Science -dans sa forme initiale (histoire naturelle) dans laquelle
nous observions et notions toutes les manifestations naturelles du
monde- en trois domaines plus ou moins distincts : la biologie, la
chimie et la physique. Puis, on conçut une méthodologie consistant
à décomposer entièrement un objet ou phénomène, à en étudier
les éléments constitutifs séparément, puis à réunifier ces éléments
pour comprendre l’objet. Cette stratégie est typiquement
occidentale (européenne). Disséquer les morts pour comprendre
les vivants. Il va de soi que cette vivisection de la réalité ne permet
pas d’aborder les fonctions supérieures de l’homme vivant ou de la
nature « joyeuse ». En isoler une partie, fausse toute la perception.
Tout au plus perçoit-on notre corps comme une machine très
complexe, que l’on peut soigner en agissant sur les parties
défaillantes, comme un jeu de mécanique biologique de causes à
effets.
Mais cette méthode ne permet pas d’effleurer les questions comme
l’accumulation et l’intégration de l’expérience, le fonctionnement de
l’intuition, l’émotion artistique ou les facultés dites paranormales,
et autres manifestations « inexpliquées »…Les sciences
traditionnelles chinoises ou africaines fondées sur le vivant, ont
des mécanismes très peu connus des occidentaux, car ils
n’apparaissent pas sur les cadavres de singes ou les souris de
labo.
Les nadis, canaux énergétiques de l’homme et
de son atmosphère (aura) où circule le prana
d’après la « science » ancienne de l’Inde.
44
L’idée de l’esprit
C’est pourtant bien cette réalité totale qui nous intéresse, la réalité
pensée, vécue par le seul fait que nous, hommes, sommes
hommes et de surcroît vivants. En effet, chaque perception du
monde n’existe pas en tant qu’observation neutre. Notre esprit lui
imprime une signification qu’il tente de rattacher à d’autres
observations pour créer des liens et « organiser » les informations
en une idée cohérente qui serait précisément celle de l'objet.
« (…) Si nous observons une chose, la forme que nos
sens nous révèlent est illusoire parce qu’elle est relative à
nos perceptions imparfaites ; mais quant à la forme
causale ou Idée de la chose, cette forme est en soi-même
une réalité. »
Her-Bak disciple »R.A .Schwaller de Lubicz
L’esprit cherche partout à dépasser la succession des faits
telle que la simple observation la lui propose, pour accéder
jusqu’à l’Idée des choses. La science commence
précisément là où commence la pensée.
Rudolph Steiner
Les observations indépendantes ne le sont donc pas. Elles seraient
tout au plus un maillon se situant dans un processus d’explication
du monde, selon le mode de pensée sur lequel se structure
l’expérience. L’approche moderne et l’approche traditionnelle ne
sont différentes que dans l’identité de l’observateur. A la question
moderne : « Comment est le monde objectif, dégagé de toute
subjectivité et superstition ? » , l’Ancien pose: « Quel rapport lie à
moi-même le monde sensible qui m’apparaît ici ? Qu’est-il vis-à-vis
de moi ? ». C’est ce « moi » qui différencie les deux approches. Non
pas un moi fabriqué, imaginé, utopique, démiurge, qui se
supposerait en dehors du monde des perceptions, en observateur
indépendant, mais moi, ici, vivant dans cette nature qui me
construit et qui coule dans mes veines. Cette question revient à
dire :
45
« Comment puis-je exprimer sous forme d’idée ce
que je vois sous forme de nature ? » 1
C’est cette question qui est à la base de toute pensée
traditionnelle sur tout le globe jusqu'à ces dernières années. C’est
la question de base de tout « artiste » sincère, le sens de son
œuvre, depuis Lascaux jusqu'à Brancusi, en passant par Le Greco,
Beatus de Libiena, Pythagore, Kepler ou un vase esquimau. C’est
le principe même de notre humanité, la source du bonheur vrai, le
rôle majeur que nous attribuent les traditions, à savoir : rendre à
Dieu, par toutes nos facultés, la louange de ses œuvres.
C’est cet angle de vue qui nous permettra de comprendre la
pensée des anciens et leurs œuvres, leur villes, leur vie, leurs rites
et leurs sociétés, bref leur identité et la nôtre aussi, profondément
nôtre puisque nous en sommes issus…et que depuis lors,
contrairement aux dires des « animateurs » publics, nous
1 Rudolph Steiner .
La tradition Hindoue nous lègue un patrimoine
d’équilibre et d’harmonie qui s’exprime par la
danse, l’architecture, la musique …
46
fonctionnons toujours de la même manière….Et nous verrons que
cette vision du monde n’est pas contradictoire avec la vérité de
l’outil. Elle la complète. Car c’est l’homme qui est derrière et qui en
dirige l’interprétation selon ce qu’il désire en découvrir et selon le
point de vue posé par l'expérience1. Ces visions expriment
simplement deux choses différentes : le monde réduit à une
neutralité indépendante de la pensée de l’observateur, et le monde
conscientisé par toutes les puissances de l’observateur. Supprimer
l’un pour croire l’autre n’a pas de sens car le langage et le
vocabulaire est différent.
C’est donc une merveilleuse occasion de montrer que l’homme a la
faculté de connaître autrement que par de la froide théorie. C’est
un hommage à la sensibilité et à l’intelligence du cœur : une vraie
connaissance de l’homme en somme.
d) Sacré et profane
L’astronome et le fleuriste
La ville et le monde sont donc des lieux complexes où s’échangent
plusieurs réalités. Or, chacun voit le monde selon son module
propre. Les jeunes enfants circulent dans une réalité joyeuse,
généreuse, nouvelle, où le temps se déroule lentement dans des
espaces géants. Les plus âgés se reposent dans une réalité calme,
sereine, complexe car faite du mélange du passé et du présent, où
le temps trop court s’accommode d’espaces rétrécis. L’astronome
vivra dans un monde plus grand que le boucher. Celui-ci vivra un
monde plus âpre, rouge et plus puissant que celui du
fleuriste…L’homme religieux vivra une histoire sainte qui se
déploiera dans le grand ballet de l’histoire de Dieu. Ses espaces
1 Une particule de lumière est soit de nature ondulatoire (sans masse) ou de nature corpusculaire (avec masse, mais nulle, sinon la nature
ondulatoire ne serait plus) selon la manière dont on règle les instruments. La lumière possède ses deux états. C’est une profonde impossibilité
naturelle pourtant, soit on est soit on n’ est pas. Pourtant on nous dit que ça est et que ça n’est pas en même temps, les expériences le prouvent. Ce
qui nous montre la totale relativité de la moindre particule de matière…
47
seront étendus sur plusieurs « niveaux », dans un temps immanent
et transcendant. On comprend alors que si le boucher, l’astronome
et le fleuriste sont religieux, leur monde fusionne l’un dans l’autre
pour se tendre vers une même finalité. La ville doit pouvoir
intégrer ces dimensions dans sa « représentation » physique, afin
que chacun, selon son évolution puisse s’y retrouver.
Le sacré et le profane
Nous sommes ici confrontés à deux « qualités» de réalité. Le
profane (objectif par convention) et le sacré (objectif par
révélation). Dans la vision globale qu’avaient nos anciens et nos
contemporains religieux et qui tient compte de ces deux aspects,
les conventions sont utilisées pour fixer l’écho subjectif que nous
renvoient nos sens pour créer une communauté qui voit les choses
avec les mêmes yeux. Elles s’adressent principalement au monde
physique et à sa morale « domestique », laïque. Les révélations
quant à elles, fixent ce que les conventions du moment ne peuvent
encore, ou plus, percevoir. Elles tiennent lieu de support à la
réalité vraie, sacrée, indépendante des interfaces et des
explications produites par les intelligences du moment pour décrire
la réalité. Il convient donc absolument que la ville possède cet
ancrage si elle veut durer. Si elle se fonde uniquement sur des
conventions, elle ne résistera pas à leur transformation, leur
évolution, leur libéralisation, qui apparaissent à chaque demi-
génération. Des villes jetables en quelque sorte, à moins qu’elles
ne collent aux changements de vision du monde et s’emballent
alors dans une spirale inouïe de mutations et de transformations
toujours plus complexes, fines, générales, hurlantes, abrutissantes
et obligatoires pour «survivre » toujours sur la brèche, sur la plus
fine gouttelette d’écume de la vague, toujours à la recherche de
l’ultime équilibre qu’elles ont déjà perdu, persuadées d’être
immortelles, mais déjà vaincues par la pesanteur de leurs plâtres.
C’est pourquoi nos anciens, afin d’éviter l’écueil qui consiste à
calquer la ville sur une nouvelle technologie ou philosophie,
48
mettaient un point d’honneur à la fonder pour l’éternité. Dès lors,
la ville se bâtira à partir d’une enclave sacrée, vraie, identifiable à
nos plus hautes aspirations et désirs, selon un modèle divin,
indépendante d’une quelconque transpiration géniale mais
toujours réductrice. Ce modèle divin sera recherché dans les
oracles et les lois qui régissent le ciel et la terre. L’application de
ces lois dans la fondation des villes est donc évidente, puisque la
ville est l’imago mundi, le référent, l’antichambre du ciel, le
marchepied des anges et le parvis épicé des belles forêts de
lumière…
49
2. Survie et fondations
« Les grands monuments(…) portent la mémoire d’un
peuple au delà de sa propre existence et le font vivre
contemporain des générations qui viennent s’établir dans
ses champs abandonnés. »
Chateaubriand
« Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des
nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec
nous. Mais il fallait que fût démontré que tous n’étaient
pas des nôtres. »
1 ép. Jean II, 19
Ville et Cité
our les anciens, la cité était l’association religieuse et
politique des familles et des tribus, tandis que la ville était le
lieu de réunion, le sanctuaire de cette association. La
collectivité prenait forme et existait par l’acte de fondation de la
ville. Mais auparavant, il fallait constituer la cité. « Une fois que les
familles, les phratries et les tribus étaient convenues de s’unir et d’avoir
un même culte, aussitôt on fondait la ville pour être le sanctuaire de ce
culte commun. 1»
Aujourd’hui, le fonctionnalisme urbain, pour avoir nié la perception
symbolique, subjective et sensible de la ville, se voit dans
l’impossibilité de faire naître un sentiment de citoyenneté. Depuis
l’ère industrielle, les collectivités se sont hérissées l’une contre
l’autre. Les classes sociales qui cohabitaient dans les mêmes rues,
se voient séparées et regroupées dans des quartiers créés sur
mesure, près du travail. La symbolique ignorée de cette relégation
hors des murs de la ville, et la méconnaissance des liens
psychologiques qui unissent les lieux et les individus vont
1 Fustel de Coulange 1864
50
évidemment faire naître dans les classes défavorisées, un
sentiment d’exclusion et de rejet, qui sera ensuite suivi dans les
faits par une spirale descendante dans la pauvreté et la misère. De
la lutte des classes à l’exploitation grossière, à l’exclusion, on
arrive aujourd’hui au concept de « culpabilité d’exister » . On
propose ainsi aux personnes nuisibles (vieillards, malades, enfants
non désirés) un aller simple pour la tombe ou l’égout, si possible
avec consentement écrit d’une personne de confiance. Bref, dans
cette « civilisation » où l’ensemble des êtres humains n’a plus
aucune nécessité ni valeur, on voit apparaître dans les villes des
réflexes de survie, de guerre, de clans sauvages, où la
déshérence, la perte d’identité, les valeurs et les mœurs
commerciales associées au nihilisme ambiant préparent une
révolution sans précédent.
Ce processus incessant de symbolisation du territoire que nous
faisions continuellement par le passé n’a pas été remplacé ni
réutilisé dans nos villes modernes. Le prétexte de nous libérer des
contraintes « intérieures » a été avancé mais on ne libère pas
quelqu’un en lui arrachant le membre attaché, on lui donne une
clé. La forme et l’esprit des villes ont évidemment suivi le
mouvement dans une sorte d’agrandissement viral ou microbien,
par taches, zones, qui se relient et se multiplient au gré des
bonnes fonctions et affaires pour alimenter l’ensemble en
parasitant les interstices. On est alors obligé de rechercher son
identité en se mesurant aux autres, aux plus faibles, que l’on exclut
ensuite par une série de mesures en consacrant le territoire
conquis en pied-à-terre pour fortunés. On se rend compte que
c’est évidemment le devoir des politiques, d’organiser un corps où
pourrait s’incarner la collectivité, où chacun aurait sa place dans
l’harmonie, mais le débat actuel sacrifie la vision à l’urgence, le
long terme au court terme. Il retient l’incendie social pour ne pas
qu’il se répande…
Or c’est une vision d’ensemble, ce grand projet mobilisateur, ce
souffle d’air neuf, pur, purifié 7 fois, pour respirer vers le haut, le
L’architecture d’Internet se développe aussi sur un modèle de
réseau tentaculaire, avançant et se complexifiant
inexorablement selon une logique de connexions entre des
pôles d’informations et de services.
51
bon, le bien, le généreux, qui galvanise et donne envie d’avancer
dans une civilisation.
Fondations
Le besoin symbolique extrêmement puissant, de donner un sens,
une orientation sémantique ou symbolique à un lieu afin de le
rendre « humain » et y construire une histoire, est notre manière à
nous de « marquer » le territoire, en y laissant la marque de notre
Esprit…Ce processus s’effectuait par le rituel de fondation (ou de
refondation quand la ville préexistait) ou par structuration
sémantique en recréant des structures reliant des référants
universels (eau, montagne, île, terre) tout en les dotant d’une
signification sensible (colosse de Rhodes (gardien de la ville),
statue de la liberté,…).
C’est pourquoi une ville peut être fondée plusieurs fois. Les
structures existantes seront utilisées sous d’autres symboles et
garderont leurs fonctions originelles. On parlera de pérennité des
lieux sacrés par exemple 1 . Ainsi en 642, Amr ibn-el-As, général
du deuxième successeur du Prophète, Omar, fonde Le Caire à
l’emplacement d’une ville fortifiée existant depuis au moins 5000
ans et lui donne un nouveau nom. Et lorsque la dynastie des
Fatimides y prend le pouvoir en 969, elle fonde El-Kahira, la
victorieuse (francisée Le Caire). Le nouveau conquérant, Djouhar,
voulut en faire une ville digne de rivaliser avec Bagdad. L’instant
précis de la pose de la première pierre devait correspondre à
l’heure de l’ascension de la planète Mars, dont le nom arabe El-
Kaher signifie le vainqueur. (« Les monuments du Caire » par Prisse
d’Avennes).
1 quels que soit leur époque ou leur « religion », certains lieux présentent des qualités singulières qui attirent des cultes parfois fort différents sur des
millénaires. Les temples d’Isis-Isthar deviendront temples de Vénus sous les Romains et cathédrales Notre-Dame sous les chrétiens, toujours sur des
sites ou l’eau est présente ; Les monts recevants les temples de Mercure le messager, ou de Jupiter (Iovis) deviendront des lieux de Saint-Michel (
MK’L signifiant ‘qui est comme Dieu’), ou du sacré Coeur le médiateur (Paris)…, c’est donc moins une question d’imposition de pouvoir qu’une
question de justesse symbolique de l’implantation sacrée qui réclame certaines lois afin de fonctionner au mieux et d’assurer les puissances et les
forces que son utilité réclame, bref d’assumer sa fonction, son rôle de « porte du ciel » de bétyle, de beth-el (‘porte du ciel’ en hébreux).
52
A
E
C
D
B
On peut également dire de Rome
qu’elle fut fondée une deuxième fois
par le martyr de Saint-Pierre et de
son peuple au Colisée. L’implantation
discrète des premières églises
chrétiennes révèle une structure pluri-
cruciforme dont le centre est le grand
abattoir chrétien.
La Rome Chrétienne, avec le plan cruciforme
des basiliques centré sur le colisée. En A, St.
Salvatore (St-Jean de Latran) ; B, St Pierre ; C,
St Pudenziana ; D, Ste-Marie Majeure ; E, St-
Paul…sources Enrico Guidoni
53
Sainte Geneviève, qui écarta par ses prières la menace des Huns
d’Attila fut la fondatrice du Paris « capitale de la fille aînée de
l’Eglise ». Les révolutionnaires la refondèrent en la consacrant aux
déesses Raison et Liberté, par l’aspersion rituelle du sang royal et
des autres victimes propitiatoires de la guillotine, le long de l’axe
Royal. (quatre stations: Place du Carrousel, Concorde, Bastille,
Place des Nations (ancienne Place du Trône renversé)).
« Le premier échafaud parisien fut dressé sur la place du Carrousel : il fait 33 victimes, et puis on le transporte place de la Révolution,
ancienne place Louis XV, face aux Tuileries et là, on guillotine 1120 personnes en 13 mois, parmi lesquelles le Roi, la Reine et Madame
Elisabeth. Cependant Robespierre, tout-puissant en juin 1794, décide de célébrer la Fête de l’Etre suprême (…). La guillotine ne peut
rester sur le passage du cortège, ce jour de fête ! On la démonte et plusieurs ouvriers grattent pendant trois jours le sang séché et sablent
la place. (…)On remonte la guillotine sur la place de l’ancienne Bastille et les victimes se succèdent ; mais la chaleur est torride, l’odeur
infecte, et les gens du quartier se plaignent avec tant de véhémence que la sinistre machine est démontée de nouveau pour la transporter
place du Trône renversé(…) N.Destremeau in « un jardin historique à Paris », Picpus
Concorde
Nations
Carrousel
Bastille
54
Mexico fut fondée sur l’ancienne Venise américaine de
Ténochtitlan, par Cortés. Horrifié par les croûtes de sang humain
qui composaient les autels de sacrifices aztèques, il fit raser le
centre religieux dont les pierres servirent à composer le socle
(Zocalo) de la place du marché, parvis de la cathédrale Notre-
Dame. Le palais de Moctezuma devint le Palais national…
Toulouse existait dans l’Antiquité, sous le nom de Tolos (du grec
rond, cercle). La présence de croix solaires () dans la région
toulousaine en serait l’expression symbolique. Il est vrai que cette
cité fut particulièrement liée aux cultes solaires et au Dieu de
lumière. Qu’il s’agisse du culte de Belen (celtique), d’Apollon
(Romain), des Cathares ou des Rose+Croix, son sol en fut
marqué. Cette « Rome cathare » possède une structure figurant le
zodiaque (présent dans tous les cultes de la lumière). Elle fut en
effet divisée en 12 quartiers, placés sous la direction de 12
capitouls (Caput Tholi, chefs), dont la croix toulousaine (croix à 12
perles) est assez significative.
55
Byzance devint par décision politique capitale de l’Empire.
Constantin fonde à coté de l’ancienne ville, une nouvelle « Rome »,
inaugurée le 11 mai 330. Cette nouvelle ville de Constantinople
reprend les références symboliques et les divisions administratives
de l’ancienne capitale occidentale (la voie royale, la division en 14
régions, le centre politico-religieux sur l’ancienne acropole, etc.).
Elle fut refondée en Istanbul (« la ville » ) par les musulmans, le 29
mai 1453.
Constantinople au XVème siécle
56
Jérusalem a le privilège d’avoir une structure permettant
l’identification de trois peuples aux trois religions. Une ville du nom
de Rushalimum existait à cet emplacement depuis au moins le
XIXème siècle av. J.C comme en témoigne les textes égyptiens. Plus
tard, on retrouve « Urusalim » dans les comptes rendus de
tribunaux du pharaon Akhénaton et de sa femme, Nefertiti. Ensuite
ce fut la Salem du mystérieux Melchisedech, puis la Jébus des
jébuséens que David repris pour en faire le siège de son autorité.
La Ichtbus-Salem hébraïque abrita l’Arche d’alliance, siège de la
shékinah (la « présence » de YHWH) puis accueillit le temple unique
de la religion juive, celui de Salomon, dicté par Dieu, dont le mur
des lamentations reste un vestige sacré. La Hiérosolyma
chrétienne, dote la ville d’une nouvelle lecture, tout en prolongeant
la tradition juive, c’est celle de la via dolorosa du Christ. La ville a
un jardin sacré, celui des Oliviers ; une montagne sainte, le
Golgotha ; et un temple, le St-Sépulcre. La El Kods musulmane se
profile dès 636, par
l’entrée dans la ville de
Omar Premier qui
consacra l’esplanade du
Temple. Le Rocher
sacré sur lequel se
déroula le sacrifice
d’Isaac, fut orné par
une coupole d’or. La
coupole du Rocher
consacre également
l’endroit où reposera le
trône de Dieu lors du
Jugement dernier. C’est
à cet endroit que
s’éleva le prophète
Mahomet et c’est sous
cette pierre que
sourdent les quatres
fleuves du Paradis.
Jérusalem pivot du monde et carrefour des continents
Gravure allemande du XVIème siécle
57
La cité de Vishnou, Varanàsi (Bénarès), qui possédait une
géographie correspondant à la représentation des « mystères »
Hindous (forme de croissant, rive gauche sacrée, fleuve issu des
montagnes, etc.) devint aussi cité sainte bouddhiste (Bouddha y
prononça le sermon qui devait mettre en route la « roue de la loi »)
par la mise en place de petites « corrections » symboliques (réseau
de stuppas, marquant des points de passage du Bouddha, formant
une grille de routes Saintes à travers la ville, etc.) pour resituer la
ville dans un contexte symbolique, culturel, et idéologique
cohérent.
Hindous aux ablutions
58
Lors des conquêtes musulmanes,
les villes de Méditerranée de
tradition gréco-romaine, furent
entièrement remaniées, et
« modernisées » vigoureusement.
Comment en effet un mode de
pensée bien défini, cohérent
pouvait-il s’intégrer dans un
vêtement inadapté ? C’est bien la
conception théorique abstraite de
la « ville idéale » des conquérants
qui fut appliquée sur la réalité
urbaine existante. Ce processus
de remaniement extrêmement
rapide suivait des règles simples :
la destruction des grands axes
rectilignes, l’occupation privée des
bâtiments publics et une volonté
de retrouver des rapports
physiques entre la ville et le
territoire. Non pas faire de la ville
une image, mais une écriture. Un
grand tableau calligraphié ou
s’entremêlent les arabesques et
les lettres pour la plus grande
gloire d’Allah. Tout l’urbanisme
islamique en découle.
En haut, plan de Séville, on reconnaît
l’urbanisation islamique à la texture en crochet
des impasses et des ruelles, un peu comme de
la percolation du vide dans du plein.
En bas, plan de Tolède au XVIème siècle relevé
par Le Greco
59
A l’inverse, lors de la « reconquête », l’extraordinaire complexité de
reconcentration, étouffante pour un chrétien, à été « signée » pour
l’aérer un peu…
La ville de Palerme en 1777,
avec les traces du tissu
d’origine islamique et la
grande croix des rues du
XVIème siècle.
60
Nous voyons donc que chaque « société » inscrit sur le territoire
où elle est amenée à vivre sa dignité d’être humain, une image très
nette de sa propre identité. Cette image peut donc être établie sur
base de réseaux, de dessins, de symboles qui relient les terres à
vivre, à nos territoires communs, ces terres où plane le grand
souffle puissant qui respire dans chaque poitrine, cette terre
merveilleuses pétrie de symboles et d’Esprit.
Opus Médico-Chymicum, d’après J.D. MYLIUS, 1618
61
62
Chapitre 2 : Expression
« Je suis l’espace où je suis »
Noel Arnaud
« Parler des lieux, c’est parler des états de l’être »
R.A .Schwaller de Lubicz
« Accepter le mystère c’est écarter l’ignorance, c’est
connaître la connaissance et sa limite exacte. »
Lanza del Vasto, Principes et Préceptes du retour à l’évidence,250
Introduction
près nous être plongés dans l’épaisseur épicée du
temps et de l’espace pour goûter la saveur oubliée de
ce qui fait notre dignité d’être humain, et après avoir
survolé de haut les genèses de quelques villes historiques, nous
voilà prêts pour considérer les divers moyens ou outils dont notre
belle humanité de lumière s’est servie pour « composer »
symboliquement. Ces outils sont en étroite harmonie avec le trésor
le plus magnifique qui soit : la vision de l’univers depuis les
territoires de l’âme de chaque peuple. Nous visiterons la Chine,
l’Inde, l’Afrique et l’Amérique, l’Europe et le Moyen-Orient, pour
nous rendre compte que ces différentes approches possèdent des
reliances étroites, comme si elles s’organisaient sur une charpente
universelle.
63
Ce point ne va pas prétendre donner des formules, des techniques
pour « urbaniser », ni des prototypes idéaux à calquer
utopiquement. On utilise les formules quand on ne comprend pas
ce que l’on fait. Nous voulons simplement ici montrer la richesse
extraordinaire des moyens mis en œuvre par les traditions pour
déployer les espaces, les temps et les villes. Et peut-être y
trouverons-nous cette petite lampe qui éclaire un ailleurs que l’on
aurait jeté avec l’eau du bain…
Entrer dans la résonance
L ‘« image » utilisée pour incarner la société urbaine doit être
culturellement compréhensible pour les personnes concernées.
Nous comprendrons que la référence ultime soit nous-mêmes. Un
« nous-mêmes » complexe, complet, débordant. Car c’est toute
notre identité, notre âme, nos forces, notre expression de la
réalité, notre langue, écriture, musique et toutes nos plus hautes
facultés qui nous font « être » au sein du monde dans lequel nous
sommes amenés à manifester notre identité de peuple historique.
Nous sommes pour ainsi dire le dictionnaire, et la « construction »
du monde, de la ville, de la maison, suivra « nos» lois, celles que
l’on aura découvertes en cherchant notre relation avec notre
finalité…C’est pourquoi les villes anciennes entrent en résonance
avec nous, comme si ces villes saintes, sacrées par rituel et
consacrées, sanctifiaient à leur tour…
Tout ce que nous sommes transpire dans l’expression que l’on
donne à nos fonctions. C’est pourquoi les anciens pouvaient dire :
« la forme humaine est la forme type, ramassant en elle
toutes les formes et la perfection de toute chose »
Zohar, III, 141,b.(commentaire de la Torah)
Ce n’est pas de l’anthropocentrisme comme pourrait le supposer
un moderne, car comment pourrions-nous « connaître », sans
nous ? La description du monde passe par le verbe, le mot,
« Le monde » est la
dernière des arcanes
majeurs du jeu de
Tarot
64
l’écriture, le dessin, l’algèbre, la musique, la danse…Tous ces
« concepts » ne sont pas neutres mais sont étroitement reliés à
notre propre fonctionnement mental, celui qui émerge de la terre
qui nous a vus naître et dont la rosée est la culture1. Notre
perception du monde sera orientée par le langage nécessaire à le
décrire. Nous nous retrouvons ainsi dans le rôle de module,
d’étalon pour cerner l’univers.
Le microcosme humain
Depuis notre création, nous avons pu remarquer que notre tête est
en haut, que les bras entourent le cœur et que les évacuations
sont dissimulées derrière de souples collines. Les fluides digestifs
sont plus bas que la tête et le cœur, et trouvent leur repos vers le
bas. Lorsque notre corps est debout, il présente son dos à notre
arrière et notre visage devant. Il est naturellement orienté. Lorsque
nous regardons vers le sud, on plisse les yeux, on relève la tête et
on étire les bras. Vers le nord, on ouvre les yeux, on courbe le dos
et on resserre les bras. Lorsque le soleil est à l’Est, on a une
journée à accomplir. Le cœur accélère, la tête prépare la journée
et les jambes quittent la famille. Quand il passe à l’Ouest, le cœur
ralentit, la tête repasse les événements de la journée et les jambes
nous reconduisent dans notre famille. Bref, toutes ces choses que
nous faisons et que nous ressentons tous, ont une influence
capitale sur notre localisation dans nos lieux de vie. Le
recensement de tous ces phénomènes et les actions qu’ils
préparent sont répertoriés depuis des millénaires sous divers
codes. Nos amis Indiens ont renfermé ce trésor dans les traités du
Vaastu Shastra. Nos amis Orientaux l’ont codifié en termes Feng-
1 Le chant vu par un allemand a un caractère dramatique car le mot est sombre et grave : « lied ». En Italie, le chant sera plus joyeux, léger, comme
« canzone », etc. Chaque lettre (ou chaque chiffre) par son aspect figuratif ( écrit) , par le type de « déformation » du visage pour la citer (parler), ou
par le type de résonance que sa prononciation propage chez celui qui la nomme, correspond dans notre inconscient à un archétype majeur. On
chante les voyelles et on articule les consonnes. Trois A dans les noms cataracte, catafalque, ont souvent valeur explosive ou dramatique, et même
dans les noms de personnes Arafat. L’initiale Al comprend le L de la Limite, Latitude, Longitude, Largeur, et se trouve associé à l’infini, au sacré
bénéfique, magique par l’ouverture (de la bouche) du A ,comme Alliance, Allah, Algèbre, Alchimie, Alpes, Alléluia,…Chaque culture verrait donc le
monde comme elle le prononce ou l’écrit…
Idéogramme de Feng-
shui, vent et eau
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Etude des aspects sémantiques des composantes et des structures de la ville

  • 1. 3 d e s c o m p o s a n t e s & d e s s t r u c t u r e s d e L A V I L L E E t u d e d e s a s p e c t s sé m a n t i q u e s Xavier Delaval D E S e n U r b a n i s m e e t A m é n a g e m e n t d u T e r r i t o i r e j u i n 2 0 0 2
  • 2. 4 On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance exquise de la pintade est inutile Jean Giono
  • 3. 5 aisissant le temps (et inclus dedans l’éternité) pour le ramener et le ramasser et en faire un point dans l’espace, opérant ainsi une des plus prodigieuses opérations métaphysiques que l’on ait jamais vues, ramassant tout âge ( et dedans quelque éternité), ramassant toute histoire dans leur propre histoire, faisant des amassements prodigieux de mémoire, se faisant elles- mêmes document, monuments prodigieux, (l’histoire se fait avec des documents) faisant de l’histoire un extrait (d’histoire), un raccourci formidable, presque, disons le mot, un manuel faisant de l’histoire une géographie, par quelle (dé)torsion, quel détournement réussi faisant du temps (même) un lieu ; faisant de l’histoire une géographie, une topographie, un plan ; quelle réussite ; opérant, réunissant ainsi une des plus incroyables opérations métaphysiques, indues, que l’on ait jamais pu imaginer ; réalisant ce prodige, faisant du passé, d’un immense passé, un présent concentré, un point de présent, de toute une immense mémoire un point de mémoire, de toute ligne un point (d’aboutissement), d’affleurement, et comme un présent durable un présent de mémoration : les villes, mon ami, les villes enfin, les villes de reconcentration, les marmoréennes et les mémoratoires, les lapidaires et les (grandes) métaphysiciennes, les villes au front couronné de créneaux, les villes mon ami, et l’âge des villes, de ces êtres que sont les villes ?(…) Charles Péguy- 1909- Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle P l a n s y m b o l i q u e d ’ u n e v i l l e i n d i e n n e Plan symbolique d’une ville indienne
  • 4. 6
  • 5. 7 Introduction Comme l’oiseau qui erre loin de son nid, Ainsi est l’homme qui erre loin de son lieu Proverbes, XVI,20 orsqu’en sortant de la cuisse de Jupiter, les moustachus d’une époque obscure nous proposèrent le fruit fascinant et enivrant de la mort de Dieu, ils nous profanèrent1 du même coup en nous interdisant l’accès à nos plus hautes facultés spirituelles. Ce qui nous identifiait à Dieu devint suspect, dépassé, interdit, superstitieux, naïf ou ridicule. Pour décrire notre comportement humain, on allait désormais étudier les singes, les rats et les lapins. Nous avons alors dû apprendre à connaître et à ressembler à nos nouveaux parents. Une nouvelle cosmogonie de l’évolution se mettait en place. La science officielle allait s’atteler à composer de nouvelles hypothèses pour expliquer notre genèse. Désormais il n’y aura plus rien d’autre à espérer que ce que le pouvoir propose à ses enfants. Puisqu’il est au sommet de l’évolution et donc de l’intelligence, il a forcément raison. 1 Rendre profane (…) La réussite de l’élevage dépend du logement (clapier), de l’hygiène (renouvellement fréquent des litières, désinfection des cases) et de la qualité de l’alimentation (…) Larousse illustré
  • 6. 8 Le golem réinventé Créés jadis à l’image de Dieu nous devinrent donc un étrange fruit du hasard, inexpliqué et très compliqué. Afin de mieux nous situer dans le système de pensées qui se mettait en place, on dût nous résumer, ne retenir de notre dignité que ce qui ne nuisait pas à la nouvelle théorie. Le besoin d’intelligibilité du «concept humain » conduisit bientôt à isoler nos comportements dans des logiques simples et compréhensibles du type : « l’homme est un animal- pensant ». Des sciences nouvelles allaient même se mettre un devoir de fouiner dans notre inconscient, seul rempart où pouvait encore se retirer nos âmes violées, pour les disséquer sous le scalpel importun d’aliénés. Dans un même élan généreux, on détermina aussi tout aussi lapidairement nos aspirations et nos désirs légitimes, afin de les orienter vers des jouets tout brillants comme le sexe ou l’argent, objets autrement plus faciles à gérer que le phénomène religieux par exemple. Ces nouvelles valeurs conventionnelles seront alors mises en œuvre pour uniformiser nos sociétés et allécher les autres. Bref, nous devenions un objet bien équarri, enfin redressé et fidèle image de nos nouveaux pères. On nous créa alors homme et femme à l’image de l’homme-type intelligible et « gérable ». Les monarques absolus Une fois que l’on eut dressé notre portrait robot conceptualisé, on put alors enfin nous loger dans des hypothèses sociales faites sur mesure pour notre plus grand bien, hommes citoyens du futur souverainement établi. Cependant, c’était bien une infime partie des facteurs intervenant dans la société qui furent fichés, catalogués, disséqués, reproduits en chambre froide, mathématisés en concepts assimilables par les intelligences démocratiques du moment. Nos besoins fondamentaux se résumaient très simplement . Le Corbusier en déterminera quatre : « habiter - travailler - se recréer - circuler ». Un des marché aux viandes de la mer rouge
  • 7. 9 Cette planification de nos besoins correspond étrangement aux besoins des gnous, des tamanoirs nains et des fourmis rousses en oubliant la bactérie du yaourt qui se loge plutôt qu’elle n’habite. A moins de nous conduire comme eux, la ville faite pour nous, par des hommes de notre temps, devint vite insipide, désolante, incompréhensible et tyrannique, car elle fut pensée comme un lieu de gestion de viandes tièdes ou chaudes, d’hormones, de susceptibilités, de transports et d’argent mais notre humanité amoureuse, mystique, spirituelle était négligée voir castrée. Trop de souvenirs obscurantistes nuirait à la belle lumière de la modernité. Nous fûmes donc réduits à nos quatre fonctions primaires. Mais si l’une faisait défaut, si nous cessions de circuler, de nous recréer ou de travailler, devait-on être exclu de l’humanité ?... Et si nous priions, devenait-on un autiste prépubère à rééduquer ? Ces questions ont eu leur terrible réponse. Le système communiste répondait par l’affirmative. Le système libéral aussi et les autres systèmes capitalistes également. L’animal-bien-pensant que nous devions être ne pouvait sortir de ses balises conceptuelles sans enrayer tout le système utopique, car l’électron libre est dangereux. Les banlieues deviendront le dépôt de ces hors-les- murs. Ces tentatives hégémoniques technico-économiques de rationalisation de nos sociétés selon un modèle laïque universaliste aboutiront alors à ce que nous appelons communément, l’ordre mondial, avec ses pieux organes de gestion humaine comme l’ONU ou la FAO, sanctifiant des prophètes en les nobellisant et distillant leurs commandements, et les châtiments planétaires qui s’abattront sur nos hypothétiques générations futures (universellement tuées dans l’œuf par le « planning » ) si on ne les écoute pas. Ce système universel, basé sur des hypothèses humaines et sociales, des projections démographiques sur base de sondages orientés, de rapports d’étude d’organismes indépendants saucissonnés et cloisonnés en observatoires, laboratoires et Peuple intelligent, urbaniste, organisé, travailleur, silencieux, sérieux et efficace, mais qui pique quand on l’écrase.
  • 8. 10 autres instituts de conceptualisation humaine relative aux différentes fonctions primaires qui caractérisent des sociétés modélisées par d’autres labos, observatoires tout aussi indépendants mais utilisant les mêmes critères (afin d’être agréés), fonctionne sur la foi, sur la croyance irréfléchie que l’imagination humaine de quelques-uns doit inventer le futur des peuples de l’univers. Tout cela devant être suffisamment résumé et clair pour être assimilable par les auto-élus qui ont en charge la gestion de notre vie. Il va de soi que tout ce bazar est absolument impuissant à rendre compte de l’ensemble de nos sociétés. A vrai dire, pas une seule ne s’y reconnaît. Puisque ce système vit dans le futur, il est utopique. Il est créé ex-nihilo sur la base d’une pensée unique prêchée sur les ruines de nos mentalités qu’il vient auparavant de maudire. Des civilisations entières, des peuples, nos gens qui croient à d’autres valeurs, qui ont d’autres besoins, d’autres modes de pensées sont alors considérés comme des pauvres bougres qu’il faut aider à sortir de leur proto-préhistoire pour les faire entrer dans la lumière de la raison évoluée. Le commerce les sauvera d’une mort affreuse. Après le fiasco des prévisions sur la bombe P (population), sur la paix, sur le travail, sur l’équilibre « J’avais tout prévu… sauf ce qui allait suivre »
  • 9. 11 social, on a eu droit au scandale des famines organisées, des guerres alimentées, des quotas humains et autres sucreries…Les pays du tiers monde ou d’Asie devinrent un laboratoire fertile pour ces sauveurs de l’humanité. Les proies sacrificielles Nous nous sommes donc retrouvés la proie d’un système impressionnant, universel, dépassant les frontières, allant même jusqu’à obscurcir et ridiculiser notre passé et nos lois afin de ne pas souffrir de concurrence dans l’enivrante autorité qui s’arroge le droit souverain de gérer notre bonheur et celui de l’univers. Arrachés de nos aspirations spirituelles, nous n’avons donc plus rien d’autre à faire que de mettre de l’absolu dans nos loisirs et petits bonheurs proposés en vente libre par les nouveaux monarques mondiaux. Les puissantes loges de la mondialisation avec leur conseil des «sages » leurs rameaux d’Olivier et leurs douze étoiles, n’auront désormais plus qu’à s’occuper d’échanger nos biens afin qu’ils se répartissent équitablement chez ceux qui en feront la demande écrite ou qui solliciteront judicieusement les médias. La World philosophie deviendra le nouvel évangile. Les mécontents se verront remettre entre les mains de psychologues assermentés pour qu’ils retrouvent la raison. Afin de nous garder dans l’illusion de n’avoir pas perdu nos racines, et devant le refus de certaines de nos grandes villes européennes de se voir rasées pour leur plus grand bonheur futur, on décida de classer nos reliques, là où elles se trouvaient. Isolées du réel par leur ostentation exagérée et cernées d’autoroutes, tout un chacun put voir ses « racines » exposées, disséminées sur tout le territoire. Ultime pied de nez à l’histoire ou respect profond de notre culture ? La sélection des « merveilles du passé » se fait d’une manière tellement obscure qu’elle fait penser à une vaste blague. Chimpanzé cherchant à communiquer sa vision du monde par des concepts abstraits.
  • 10. 12 On distilla donc un peu d’écologie et de patrimoine afin de ne pas trop brusquer nos intelligences «non éclairées ». Cela permettait d’enjoliver les ardeurs « novatrices » de certains penseurs urbains. Les interventions se firent plus souples, en douceur, souterraines, mais bien réelles. Et on obtint le résultat escompté sans trop de mal. Nos villes furent consacrées en grande pompe à l’économie, nos travailleurs au commerce touristique et nos habitants, à la périphérie ! Le chaos adultère Le bonheur devait donc être là, tout proche, mais on s’est rendu compte que l’économie n’avait pas besoin de nous mais seulement de notre valeur marchande que nous devions immoler pour être de bons citoyens responsables. On exploita donc industriellement nos corps et ses tranches d’âge pour en extraire l’intelligence, la beauté, la sagesse, l’argent et le sexe. Car à quoi pouvions-nous servir d’autre ? Après avoir nié l’existence du bonheur gratuit, il ne nous restait que celui qui s’achète. On vit nos villes s’orner de temples bancaires et de tripos mondains, distribués allègrement selon des lois inconnues, et reliés entre eux par des voies royales ; nos monts sacrés devinrent enjeux touristiques et nos cultures, prétexte à la consommation. Nos symboles, notre histoire, notre religion et tout ce que nous sommes, fut bafoué, pris pour la cause de tous nos maux et on alla jusqu'à se demander à quoi on pourrait utiliser nos églises et nos cathédrales, si ce n’est en carrière d’art illustrant l’obscurantisme des pauvres gens d’«avant » et de ce à quoi on avait échappé. On fut élevé à glorifier les nouvelles espérances promises par l’économie de marché. On nous relia virtuellement entre nous par des rites d’interconnexion obscure au «village planétaire », on nous rebaptisa dans le stupre et l’orgie afin qu’on soit « un » pour relever le «défi du futur ». Dans notre catéchisme économique on peut lire qu’il n’y a pas d’autres noms sur terre dans le ciel et les enfers par qui l’homme ne soit sauvé : € ! Mammifères tissant des liens sociaux selon la culture du milieu
  • 11. 13 La ville est alors devenue un vaste laboratoire-carnaval où plus rien de cohérent ne devait exister. Puisque toutes les raisons qui ont poussé nos anciens à urbaniser comme ils l’ont fait sont perdues, incomprises, ridiculisées ou reléguées dans le camphre d’un historicisme totalitaire, tout un chacun puise exotiquement son inspiration dans son petit cerveau et y va de sa petite main pour rajouter des emplâtres de n’importe quoi, n’importe où, en rêvant secrètement qu’un jour viendra où leur œuvre sera reconnue parmi les grandes idées novatrices urbaines de l’humanité. On ne détruit plus, on crée à côté, on rafistole, on peint en rouge, on plante du vert, on fait circuler des pingouins dans des couloirs écologiques, on positionne au mieux les machines à sous et c’est joli. Disneyland planifié à l’échelle internationale. Les sentiers stériles Dans ce décor, planté d’idées nouvelles et de concepts glanés aux quatre coins du monde, la ville semble vouloir vivre sans nous. Elle est devenue l’échiquier de groupes financiers internationaux et de cerveaux mafieux. La lutte violente qui les oppose est faiblement masquée par le vernis touristique. La ville profanée ne nous parle plus car nous l’avons niée, méprisée, détruite et pillée. Dans un sursaut de pitié, on l’a colmatée, on lui a ouvert sa poitrine à coup d’explosifs pour la faire respirer davantage, on lui a greffé des organes de singe, sans se soucier de ses structures millénaires, on y a joué les Prométhées souverains, gentils écolos, sauveurs masqués, à coup de philosophie, de béton, de plomb et d’emplâtre de verdure… Mais avec notre propre profanation nous n’avons plus rien à nous dire. La ville humaine, féconde, civilisatrice que l’on connaissait jadis, est morte, puisque ce qui faisait sa vie est profondément nié. Nous aussi ; privés de valeurs stables, de sens et de culture, nous perdons tout sens critique et acquiesçons nos nouveaux soudoyeurs. Nous n’avons plus d’enfants, non seulement parce que notre stérilisation planifiée rend leur naissance impossible, mais parce que notre intelligence Caneton suivant son maître
  • 12. 14 « extrêmement avancée » ne trouve plus de raison pour sa propre existence… Bref, on est mal Thérèse ! Le sens interdit C’est à partir de ce constat qu’a germé secrètement ce qui allait devenir les pages que nous lisons aujourd’hui. Le sens est-il nécessaire ? Ne l’est-il que pour les faibles d’esprit ? Sommes- nous des blocs de viande à occuper pour limiter les nuisances, ou avons-nous une autre finalité ? Est-ce la solution de nous créer dociles, éduqués avec une pensée unique ; orientée vers une finalité commerciale pour ne rien gaspiller ? ; de nous sécréter en nombre restreint pour assurer une occupation à chacun et garantir le bien-être des végétaux ? Mais pour qui ? Sous quelles sombres sélections, sous quels quotas ? A ces questions, qu’il était de bon ton de poser dans les réunions intellectuelles du 19e S, lorsque l’on s’essayait à repenser la morale humaine, le 20e siècle y a répondu sans appel : Oui, nous sommes de la viande. Oui, les villes sont des frigos chics et les périphéries des poulaillers. Oui le monde est géré par une gigantesque couveuse bienfaisante, rouge, qui attend nos œufs pour nourrir le virtuel économique de glabres monarques. Dans ces conditions, la question du sens n’a pas de sens, car les poules ne pensent pas à ces choses là. Dès lors, ce mémoire célèbre l’inutile. Car plutôt que d’étudier les moyens de parvenir à améliorer le poulailler, nous posons la question du sens du poulailler. Nous n’y répondrons pas valablement. Etant une poule issue du poulailler, nous ne savons pas ce qu’il y a dehors car il n’y a évidemment pas de porte de sortie prévue dans la couveuse.
  • 13. 15 Sous l’écorce, la moelle Cependant des traces subsistent dans nos villes. Comme si quelque chose de juste s’y était déroulé autrefois. Comme si une civilisation avait vécu, créé des hommes et des femmes entiers, assuré le maintien de leur vie et de leur éternité, dans nos rues, sur nos places et nos églises… Voilà qu’elles retrouvent un sens. Anachronique toutefois, mais le sens est-il esclave du temps ? La place centrale d’une ville, sa Grand-Place, peut-elle se retrouver le nœud autoroutier d’un zoning industriel sans que tous ses pavés ne crient vengeance tant que le blasphème ne soit retiré ? Cela peut arriver, mais cela ne dure jamais longtemps. Le sens retrouve vite ses droits. Car il existe une logique souterraine à l’implantation de tous les bâtiments, des structures, des espaces et des fonctions. Sinon, on créerait des sens et des justifications durables en implantant des terrains de foot, des zonings, des virtual centers et des blocs d’habitat selon des critères transpirés par les intelligences du moment. Or leur sens n’a jamais duré plus longtemps que la mode qui les a générés. Et on ne sait plus rien en faire après (ex :Droixhe à Liège). Ces traces que nous retrouvons dans nos villes, existent comme des mini-enclaves d’on ne sait trop quoi, mais qui s’apparentent au vivant. Ces points isolés sont absolument incapables de se reconnecter entre eux pour recréer une vie car on leur a coupé les bras et les jambes pour leur greffer sur les moignons juteux, des touffes de persil et des aquariums qui ne prennent même pas, tant le rejet est violent. De plus, ils sont cernés de toutes parts par le chaos urbain, péri-urbain et post-urbain allant jusqu'au domaine du pré-rural, dépassant le rural pour pointer dans le post-rural. L’au-delà du post-rural n’étant pas encore défini, le chaos n’y a pas encore de prise, mais la patience obtient tout. Dès lors ces traces sont insensées. Elles n’ont de l’intérêt que si on les frotte, les enjolive avec du fard, des parfums lourds et des Fruit de la Nigelle de Damas (Nigella Damascena)
  • 14. 16 onguents pour les prostituer au plus offrant. « Visitez son musée, son cœur historique, ses promenades, ses vitrines magiques et sa gastronomie ». A quand des publicités qui parlent de « vivez une ville « vivante », savourez la joie de ses habitants, rencontrez des gens heureux, admirez leur savoir-faire, leur bonté et leur accueil ». Cette publicité ferait rire, on le sait. Nous râlons en travaillant, nous nous ennuyons en nous reposant, nous nous saoulons de petits plaisirs parce que c’est notre droit pour mourir ensuite bien repus en répandant nos cendres aux gémonies dans les fours crématoires réintroduits, parce que c’est plus digne et plus hygiénique…La vaste farce dans laquelle on joue est cependant encore obligatoire. Elle sert encore à planifier notre territoire et notre espérance. Une géographie sacrée Quel est le secret des villes millénaires qui accueillent en leur sein des dizaines de générations aux objectifs et pensées différents qui ont toutes un sentiment d’identification et d’appartenance envers elles ? C’est à cette question que nous nous attacherons dans ce travail. Il nous semble qu’il faille d’abord chercher à définir le sens à donner au sens. Essayons d’abord la notion de sens partagé. Non pas un sens fabriqué, imposé par une mode, une philosophie ou une technologie nouvelle, mais un sens ressenti, accueilli, compris, vécu, sans explications, sans théories ni concepts. Le sens du ressenti. Le sens de l’identité ; le sens de l’histoire ; le sens de la ville , de notre place en son sein ; le sens charnel de noces et d’étreintes qu’on a vécues dans ses rues, ses places et ses chapelles…Le sens des lumières de ses cours, des vues de ses toits et de la danse de ses clochers dans le ciel sonore. Le sens de l’animation de ses quartiers marchands et celui de l’humidité montante des chaudes journées de terrasses. Le sens du beau visage des jeunes filles et celui du parfum des fleurs de chèvrefeuille. Le sens, oui, celui du chant des merles le soir, près Coupe d’une tige de Pesse d’eau (Hippuris vulgaris)
  • 15. 17 des sombres jardins publics tandis que le couchant s’illumine dans le crissement des hirondelles…Le sens de la course des étoiles au-dessus des nuques de la terre, des sources, des arbres et des planètes. Le sens ; le pourquoi du beau, du bien, du gentil, de l’agréable, du bienfaisant, du vent et de la pluie, de l’ordonné, de l’orienté ; le pourquoi de la pierre et la brique plutôt que le béton et le plastic, le pourquoi de la colline plutôt que la plaine, le damier plutôt que l’organique, la verticale plutôt que l’horizontale… Le pourquoi de l’espace public, son sens. Le sens de la tour, du beffroi, du clocher, du boulevard, celui du trottoir et des façades, celui du parc et de l’étang, de l’usine et du marchand, du palais et de l’église, de la maison et du jardin…Le sens inné, celui qui coule dans nos veines et qui respire dans nos poumons…Le sens de l’Homme profond, entier, libéré de ses interfaces technologiques qui biaisent sa perception du plus splendide, lumineux, saint et merveilleux univers qu’il nous fut donné de VIVRE. Une clé mystique Lorsque l’on perd le sens des choses naturelles, on en crée d’autres en s’extasiant du sens merveilleux que ce nouvel objet donnera à la destinée humaine. Découvre-t-on la voiture et hop le sens des villes devient autoroutier. Découvre-t-on la poudre de fusée et hop, l’avenir de l’humanité sera dans l’espace ; l’ascenseur et hop l’altitude vitrée sera synonyme de bonheur hygiénique . Découvre-t-on l’ordinateur et hop le monde se réduit en un village global ; la pilule et hop la stérilisation deviendra libératrice…Tous ces jouets fascinent car ils ont le parfum de la nouveauté, de la fraîcheur, de la jeunesse, de la vie, de la liberté …Et l’univers court derrière, en retournant les mondes et ses lois pour se créer un tout nouveau terrain de jeu. Et chaque fois que tout est labouré et que les cendres s’accumulent, on cherche autre chose, plus brillant, plus neuf… Splendides digitales qui rient quand on leur parle…
  • 16. 18 Et que se passerait-il si, plutôt que de découvrir des objets qui déterminent notre futur, on découvrait l’être humain…être humain ! Quelle merveilleux honneur ! Si c’était nous, la base de départ pour une nouvelle partie… Nous seuls sommes inépuisables et ne passons pas de mode. Il faudrait nous connaître alors ; d’une autre façon que nous a connus le 20éme siècle. Non pas à partir de dissection de cadavres, ni d’études anthropologiques paternalistes et encore moins de théorisation sociale de nos comportements, car toutes ces connaissances utiles ont le parfum visqueux de la morgue et du laboratoire. Si nous cherchions à découvrir ce qui nous donne la certitude d’être utiles, extraordinairement utiles, impérativement utiles aux autres et aux mondes par la joie d’être ce que l’on est. On s’emploierait alors avec gravité à redécouvrir ce qui nous fait être humains, ce qui fait soudain notre bonheur, au croisement d’une route, ce qui nous enchante lorsque l’on se dirige vers telle direction, ce qui nous élève quand on se rend vers telle activité, ce qui donne envie de voler bien haut et d’applaudir, de prier, d’exploser de joie, de rire et de faire du bien…Voilà des activités bien naturelles que nous partageons depuis des millénaires avec nos prédécesseurs dans la vie et qui nous sont autant utiles que le zoning de virtual-loisirs implanté judicieusement sur des axes prépondérants en rentabilisant au maximum l’équation énergie- temps-bénéfice. Ces paroles pouet-pouet-bateau nous les disons de bon cœur, en sachant que ces rêves de fillettes ne vont pas faire frémir la cuirasse des lobotomisateurs de cités, et offrent peu de justesse dans les enjeux des villes contemporaines. Peu importe, nous plaidons pour le sens, à notre petite échelle, dans la limite de nos connaissances et de nos questionnements. Et à ce titre nous ne sommes pas isolés. Car tôt ou tard, les quelques pelés qui n’auront pas été mis hors circuit par les «réseaux mondiaux »
  • 17. 19 devront se rendre à l’évidence : la « dé-sens-sification » de toutes activités, l’automatisation orientée des besoins , l’image hystérique des villes sans destinations humaines, sans autres raisons que de servir l’économie et organisées pour asséner la vitesse, l’urgence, le dépassement, la violence, la gloire et la dépression à ses citoyens ; ces villes-univers, arènes obligatoires où la moindre faiblesse devient prétexte de mort pour la guillotine des évolutionnistes pour qui la « sélection naturelle » est un « outil d’excellence » ; tout ce vacarme, cette montée du chaos planifié, ne peut être de près ou de loin la solution au bonheur… Le bonheur, relique de l’obscurantisme ? Le bonheur. Ce mot, devenu débile à force de l’avoir servi à toutes les sauces au moindre vagissement monnayé de nos prostituées sacrées télévisées, est bien ce qui nous manque le plus dans nos vies d’extra-terrestres. Il n’est d’ailleurs plus du tout mentionné dans les critères qui vont déterminer l’évolution des villes. Car cette évolution, générée par l’urbanisme moderne, cette machinerie qui s’orne du nom de science et qui règne sur le mon dentier, ne peut pas«scientifiquement », sous peine de perdre toute crédibilité, l’introduire dans ses calculs… Sa justification est tout aussi impossible car le bonheur est difficilement « modélisable » et incroyablement fuyant. Bref, il est une source de problèmes et la ville n’a pas besoin d’un problème supplémentaire… A moins, à moins de faire croire que le bonheur s’achète. Dès lors, il devient un chiffre et peut alors être introduit dans les modèles urbains… Les banques et les centres commerciaux deviendront des sources de bonheur, de joie, de paix, et d’amour… Nous autres, humains… Le bonheur est simplement ce qui est humain et qui nous fait humains, de la plus haute manière. Il ne vient pas des relations avec des objets brillants que l’on multiplierait jusqu’à plus soif mais avec des personnes, ces êtres de lumière…. Il suffit alors d’être Blade Runner, film culte de Ridley Scott qui semble être le modèle à suivre : la planification totale du passé, du présent et de l’avenir, de l’espace, des besoins et des gens selon le seul critère encore valable de l’harmonie entre l’homme devenu enfin machine et ses machines…
  • 18. 20 représentés dans la ville, d’avoir des ambassadeurs bien humains qui iraient parler aux routes, aux plans, au béton, aux tunnels, aux bureaux et aux banques pour expliquer qui nous sommes, notre taille, nos mensurations physiques, spirituelles et amoureuses, nos besoins d’espace, d’étoiles, de parfums, de forêts et de champs, d’imprévus, de rencontre, d’extases, de prières et d’adoration, d’amitiés, de gratuité, de musique et d’harmonie des formes et des gens, d’histoire, de culture et de religion (de religere : relier à) ; qu’on y ait une petite place, lisible, orientée, mystique, naturelle, reliée aux temps et aux espaces et dont notre merveilleuse histoire, sainte, sacrée, ininterrompue depuis les étoiles et les vents de là-haut, serait notre plus belle couronne. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Qu’est-ce que l’homme ? Quels sont nos besoins ? Nous avons vu que le XXème siècle y a répondu à sa manière. Comment l’ont fait les autres siècles ? Quelle était leur vision de notre finalité et quels moyens ont-ils mis en œuvre pour organiser des villes cohérentes qui font vibrer notre âme aujourd’hui ? Quelque chose d’insaisissable… D’aucuns diront que c’est le terrorisme religieux qui a orienté les structures de la ville d’autrefois et que la cohérence des villes n’était que le reflet d’une tyrannie étendue aux corps et aux esprits. Les moyens employés par les anciens n’auraient donc aucune pertinence dans le système politique dans lequel nous sommes immergés. D’autres au contraire, prétendront que la vision de l’homme y était plus vaste et en harmonie avec le monde et les territoires intérieurs des habitants car la religion servait de lien, et que de ce fait, la ville ne pouvait être que plus humaine, puisqu’elle garantissait à l’homme l’accès à la connaissance du « visible et de l’invisible », par l’utilisation de ses plus hautes facultés artistiques, spirituelles et amoureuses. Ville de Damas dans la cosmographie de Ptolémée XVème siècle.
  • 19. 21 Ces dispositions intellectuelles paraissent bien éloignées de celles d’un moderne. Il est clair que la ville d’aujourd’hui n’est pas faite pour les gens du passé. Ce qui est moins clair, c’est que ces villes du passé conviennent très bien aux gens d’aujourd’hui, vacanciers, fortunés hommes d’affaires, pensionnés et autres maîtres du monde. Cette curieuse « nostalgie », que l’on surprend chez la plupart des gens vivant dans des villes modernes, pour les villes traditionnelles mérite réflexion ; comme si elles répondaient à quelque chose que la modernité ne peut, ou ne veut offrir, parce qu’elle n’en soupçonne même pas l’existence. Un collage multicolore On a alors l’impression que la ville moderne est un mal nécessaire, que tout le monde regrette, mais dont personne ne pourrait se passer. On ne cherche même pas à la guérir ni à chercher la cause de la plaie. On la crée malade, pour qu’on puisse la remplacer sans remords dans l’après-midi, parce qu’un nouveau plan de mobilité écologique veut y faire circuler des blaireaux et des renards (nouvellement crées par insémination). Les villes, d’œuvres collectives, deviennent alors des produits, juxtaposés les uns aux autres, au gré des fantaisies financières et politiques de quelques-uns. L’espace, désormais coupé du temps pour agir sans contraintes historiques, reçoit ses formes sauvages par collages successifs, sans autres relations entre elles que celle que la pensée peut former après coup, pour justifier cette soudaine « évolution-des-mentalités ». Cette technique correspond bien à la nouvelle morale politique. On crée des lois sur des situations de fait pour « accompagner » les dérives, et on supprime celles qui prévenaient les dérives, en houspillant au passage les méchants législateurs d’antan, et se félicitant des merveilleuses avancées de la liberté.
  • 20. 22 L’église productiviste de la fin des jours L’écrasante responsabilité qu’ont les politiques dans ce joyeux jeu atemporel de divin planificateur ne serait pas si grave si c’était le résultat d’une incompétence. Or c’est bel et bien volontariste. Ce chaos a des règles et fonctionne selon des principes philosophiques du type « la raison ou le chaos ». La raison étant bien souvent la projection de ses propres désirs, vérifiés par sondages. Le mythe productiviste à encore son clergé, ses lois, ses églises et ses routes processionnelles. Elles étreignent le territoire afin de l’échanger d’un point à un autre en un temps record. On crée des infrastructures coûtant des milliards pour gagner 15 minutes (quand la saison des migrations des crapauds ne rend pas les rails glissants)…C’est donc bien une logique planifiée qui est en route. Une logique sournoise, capable de faire augmenter d’une manière vertigineuse, chez ses propres gens, les suicides, les haines, les dépressions, les dérivatifs de toutes sortes, et de faire fuir ses habitants le plus longtemps possible et le plus loin de ses propres villes idéales, organisées par ses experts ès humanité, scientifiques de tous poils et grands sondeurs savants 1 Ce mythe productiviste attend l’arrivée de l’homme nouveau, libéré, auto proclamé maître de son destin. Ce mythe est intéressant en soi car il permet de constater que l’homme même athée, fonctionne sur des raisonnements mythologiques ou religieux. Mais il est navrant dans les faits. Car cet homme nouveau qui est-il ? Le gros ventru milliardaire assis sur ses banques ou le rigolo qui fait péter des pizzerias et des écoles ? La logique individualiste a ses limites ; l’organiser à l’échelle mondiale est une des plus dangereuses tentatives mortifères que l’on ait imaginé jusqu’à 1 Cependant, nos savants répondront que c’est évidemment le bien-être qui pousse les citoyens responsables à s’évader, à s’accomplir par l’exploration de domaines jadis interdits, et à trouver dans les dérivatifs, les suicides et autres, une sorte d’affirmation de soi, un acte fort pour sacrer une existence librement choisie, etc… Train de rainettes
  • 21. 23 présent. L’amour de soi jusqu’à la haine de l’autre est rentable (avant d’être tué) mais est-il moral ? Il est vrai que ce mot de « morale » est devenu horrible à nos chastes oreilles. La propagande libertine y voit un ennemi de la liberté. C’est pourtant ce qui supplée à notre absence génétique de garde-fou, afin de vivre au mieux dans la société des hommes. Bergson définissait deux types de morales : la morale « fermée » qui produit des impératifs sociaux, contraint l’individu à des automatismes et l’écrase ; et la morale « ouverte » qui s’incarne dans des individualités supérieures et en fait des exemples. L’absence de sens conduit à la première. La seconde ne peut exister sans sens, car pourquoi suivre un exemple s’il n’y a pas un but derrière ? Le sens est précisément le chemin qui relie le but à l’action. Sens et cohérences On sent bien ici qu’il est nécessaire de définir au mieux ce qui relève du domaine du sens et ses applications dans la vie et la ville et ce qui relève de la cohérence urbaine. Le sens répond à un besoin profond, dépassant la taille de la collectivité locale pour plonger dans la question de l’identité vis-à-vis des autres, du monde, de l’histoire et de sa finalité. Le Larousse le définit comme étant la faculté de connaître d’une manière intuitive, d’apprécier. C’est aussi la raison d’être, la signification d’une chose. La cohérence ne réclame pas nécessairement de sens. Elle se justifie par elle-même. Elle est liée à la vie sociale et agit en tant que système d’organisation. Cette organisation peut puiser sa cohérence dans sa logique de localisation, d’implantation, d’optimisation fonctionnelle. Cette cohérence fonctionnelle peut être associée à la cohérence physique pour se construire une représentation de l’espace, identique à une « carte mentale » en associant des repères qui situent des fonctions au sein du territoire urbanisé. Il existe aussi une cohérence environnementale
  • 22. 24 qui organise les compatibilités structurelles et fonctionnelles (échange, ensoleillement, énergie) afin de ne pas bousculer des équilibres. Toutes ces cohérences sont impératives dans le repérage que nous faisons du territoire dans lequel on « vit ». Elles sont aussi garantes d’une saine gestion de l’espace. Sans elles, c’est le flou, l’inorganisation, la planification du n’importe quoi, du chaos, du néant… Il existe encore une cohérence, c’est la cohérence sémantique. C’est cette cohérence qui permet de faire le lien entre le passé et le présent, entre les structures et les implantations nouvelles, et le tissu nouveau. Cette cohérence garantit une « suite », une continuité à l’organisme de la ville, une transmission d’espace au temps. Elle vise les questions d’identité des groupes sociaux, de leurs rapports entre eux, de leur finalité et des expressions structurelles et formelles que le tout peut composer1. Le sens est précisément ce qui harmonise les cohérences ; ce qui les orientent dans une logique claire et lisible. Or le sens ne peut être fabriqué, imposé. Il se fait connaître intuitivement. Il doit donc posséder un langage, un vocabulaire qui soit compris sans explications. Impossible dira-t-on ! Tout ce que nous sommes, nous le sommes par acquis ! Or nous avons une base, un socle commun que Jung appelait inconscient collectif. Cet inconscient nous fait rejeter les structures illisibles et nous fait rechercher celles qui sont sensées, qui entrent en harmonie avec nos « structures intérieures ». Ce fait avait fasciné Platon et les Pytagoriciens qui émirent l’hypothèse que notre âme se composait de structures géométriques parfaites. Celles-ci vibraient avec celles du cosmos mais se déchiraient lorsque le milieu, des bâtiments, des musiques, des sculptures, des œuvres disharmonieuses émettaient leurs énergies géométriques destructrices. La cohérence entre les figures célestes et celles que l’homme créait 1 M. Collette L’homme et les cieux
  • 23. 25 se devaient de correspondre. C’était de la plus haute importance, l’œuvre « capitale ». Contenu du travail Nous avons vu que nos villes d’aujourd’hui sont organisées afin que ni cohérences, ni sens ne viennent distraire les habitants dans leurs tâches inutiles. Or nos villes présentent encore dans l’implantation des composantes religieuses ou temporelles, des schémas très clairs de « référence » à des mystères que leurs rues et leurs places ont célébrés des millénaires durant. Ces structures multitemporelles ont orienté le développement des cités que l’on connaît aujourd’hui. Nous pensons aux tracés quadrangulaires Romains, aux boulevards périphériques de nos cités médiévales, à la texture calligraphique des villes islamiques ou aux impressionnantes reliances mystiques qui règnent entre des édifices de culte, des villes ou des régions édéniques. Cependant, on ne sait plus pourquoi. A l’époque ou hasard et nécessité est martelé dans la jointure souple du cerveau des petits jeunes, on croit que églises, enceintes, rues et places sont jetés spontanément au hasard du développement anarchique d’un passé ténébreux. D’autant plus si on louche sur la mentalité profondément religieuse de nos anciens avec nos yeux désenchantés et repus de films-bateaux véhiculant des idéologies commerciales. Nous allons alors faire une visite chez nos amis d’autres temps et d’autres espaces, pour discerner un peu ces cohérences qui offrent de la ville, une lecture claire, logique, en parfaite harmonie avec les territoires imaginaires de ses habitants. Nous verrons qu’elles peuvent se faire structure, volume, chemin, écriture, danse ou chant….Elles ont toutes un point commun, elles sont génératrices de sens. La cité est alors un tout parfaitement lisible dans ses moindres détails. S’y promener devient un phénomène familier car elle est l’image de notre propre fonctionnement. Nous tacherons de soulever dans ces villes, la robe qui les recouvre
  • 24. 26 d’une texture physique, pour accéder à la vision des forces qui en ont assuré le développement des centaines d’années durant. Nous avons cru nécessaire de situer notre travail dans un contexte historique assez large. La simple période moderne aurait put offrir des exemples suffisants et nous en donnerons quelques-uns, mais cependant les villes qui composent notre environnement d’aujourd’hui viennent bien souvent de plus loin, de ces régions du temps que nos historiens qualifient d’obscures et de sauvages, dégoulinant de barbaries et d’ignorance mais que notre cœur ne peut s’empêcher d’embrasser en souriant. L’objectif de ce mémoire sera donc de susciter une réflexion quant à la pertinence de donner du sens aux structures que l’on met en place, aux implantations, aux fonctions, bref, à toute création humaine, pour encadrer d’harmonie, de paix et de justesse, les gens qui nous font confiance dans notre rôle de créateur d’espaces humains. Car si nous sommes humains, pourquoi se priver de la joie de « fonder » des événements, des structures , des espaces avec toute la cohérence requise, pour les faire chanter avec le passé, la mémoire, les hommes et la Vie ? Plan du travail Nous répartirons notre propos en trois chapitres. Identité /Expression /Actualisation. Le premier nous introduira dans une réflexion quant à notre identité profonde d’« êtres » créateurs, avec les implications spirituelles et les possibilités de lectures sémantiques qu’elles offrent à nos belles intelligences citoyennes. Le second nous permettra de redécouvrir certains principes indispensables à la bonne marche vivante des villes et nous permettra d’explorer le réel pour en condenser les forces créatrices. Le troisième nous portera à confronter la réalité d’aujourd’hui et l’aspect symbolique du territoire humain, pour en dégager les possibles lumières. Nous n’avons pas pu résister à l’envie de parsemer ce texte, de référence avec notre cité fétiche, Liège la belle, celle dont l’identité est plus forte dans le cœur que dans la pierre…
  • 25. 27
  • 26. 28 Chapitre 1 : Identité « Ce n’est pas l’intelligence qui parvient à saisir la vie, c’est l’intuition ou sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable. » Bergson « Malheur à l’homme qui ne voit dans la Loi que de simples écrits et des paroles ordinaires ! Les récits de la Loi sont les vêtements de la Loi. Malheur à qui prend ce vêtement pour la Loi elle-même. Les simples ne prennent garde qu’au vêtement. Les instruits font attention au corps qui l’enveloppe. Les sages voient la Loi elle-même… » Zohar Introduction lus on remonte dans notre histoire humaine, plus on est confronté à des récits de combats entre les fils du ciel et de la terre. Ces récits, qualifiés de « mythe » par nos historiens, nous racontent tous la même histoire. C’est un peu comme si nous faisions partie des familiers des êtres de mystère qui séjournaient dans les domaines de l’au-delà, puis, après un terrible événement, nous nous sommes retrouvés errant sur la surface des choses, où nous tentons de retrouver nos géographies disparues, nos villes oubliées, nos habitudes d’enfant-dieu, frères de sang d’anges et de démons … nous tentons alors désespérément de retrouver le ciel, en le fixant, l’organisant, et en
  • 27. 29 nous en servant comme aide-mémoire pour ne pas oublier ses jardins, ses îles et ses parfums. Dès lors notre architecture aura une autre échelle, notre urbanisme une autre fonctionnalité, et son implantation, une autre destination…Nous reproduirons les étoiles, tracerons des voies aux esprits, créerons des montagnes pour y immoler nos plus belles jeunesses, nous nous fortifierons par des murs magiques aux épaisseurs fantastiques, aisément franchissables aux hommes mais épouvantables et opaques aux légions de démons. Nos temples auront l’échelle des anges et des dieux, terribles et redoutables comme les régions de pure lumière. Nous ne pourrons y accéder que si nous sommes redevenus lumière par rite et sacrifice… Toute une architecture inédite s’implantera sur des points particuliers à la surface du globe, comme pour tenter de fabriquer un monde inconnu et profondément hors-naturel1 et cependant bien présent dans notre inconscient collectif. Des huttes en pagaille pour nos corps, des temples en pierre et des routes pour nos esprits. Aucune civilisation n’aura de sens et n’aurait pu voir le jour sans cette prise de conscience. L’importance capitale de garder des traces de l’enseignement des dieux et des voies qui mènent à garder sa vie sauve lors du passage de la mort pour les futurs vivants du monde s’est traduite dans l’Urbanisme et l’Ecriture. Les commandements des religions seront autant de clefs ouvrant les portes célestes pour ceux qui les pratiquent. Il sera donc de la responsabilité inouïe du « prêtre » de garder, d’enseigner et de perpétuer ces cartes aux trésors . Les cités religieuses d’Angkor Vat, de Borobudur, de Lhassa, de Téotihuacan en sont des exemples parlants. Elles sont l’image, la représentation fidèle de la cité mère et immortelle que retrouveront les fidèles après la purification que permet leur séjour terrestre. Ces villes ne feront 1 Par hors-naturel nous ne voulons pas dire extra-terrestre, car l’espace et les planètes sont aussi le monde physique de la nature. Nous parlons du monde sacré, intimement lié au profane mais cependant distinct par la frontière des « sens souillés » ou non purifiés qui empêchent de le saisir directement. Les morts , les dieux ou les ancêtres se chargent de nous en tracer les contours…
  • 28. 30 cependant pas l’objet de notre discours. Il ne pourrait être pertinent d’ici et aujourd’hui. Nous les citons tout au plus pour ne pas perdre de vue qu’elles restent un témoignage vivant de notre impressionnante finalité. Pagan et Lhassa
  • 29. 31 Aujourd’hui… Selon la douce cosmogonie moderne, la civilisation et les religions ne sont pas d’origine divine ou extérieure, mais résultent d’une mutation biologique, survenue par hasard, qui permit le passage à la position debout avec les changements capitaux qu’elle entraîne. Elle ne s’est produite que pour l’homme. Le crâne devint progressivement sphérique, plus gros, et s’équilibra à partir du trou occipital, ce qui permit un nouveau développement cérébral et guttural. Ne servant plus à la locomotion, la main se modifia : le pouce devint opposable aux autres doigts. L’utilisation de l’outil se chargea de complexifier nos connexions neuronales1. Nous commençâmes alors à penser, parler, fabriquer, prier. Le facteur culturel prit alors le pas sur le facteur naturel. L’Urbanisme naquit alors pour pallier aux carences hygiéniques et sanitaires que l’entassement des cabanes engendrait. L’Ecriture quant à elle débuta lors de comptages de troupeaux et de recensements humains. Elle se développa, se précisa par la suite, pour arriver aux romans photos d’aujourd’hui. Quelle que soit la qualité du sourire que nous procure la lecture de ces mythes anciens et moderne, chaque société se crée des origines et se compose une histoire pour coller avec l’idéologie que le pouvoir désire mettre en place. Ce cadre idéologique sert ensuite de repère pour gérer les esprits et orienter les intelligences. Pour pouvoir être vécues, ces sociétés doivent alors s’incarner dans un cadre physique structurel, qui en permette les différentes activités sur le territoire, tout en préservant l’idéologie en place. Elles doivent aussi établir des formes qui ne se rapportent pas à l’individu mais à la collectivité, afin de composer un corps reconnaissable, identifiable par chaque habitant. Ce corps possède une expression propre, particulière à chaque « terre » qui l’a vu naître. 1 L’outil aurait donc existé avant l’intelligence qui permet de le fabriquer ! ! Futurs penseurs urbains et écrivains ?
  • 30. 32 Si cette structure est dépourvue de sens, de signification profonde, alors elle n’est pas utilisée à bon escient et devient un « outil » impropre à qui que ce soit. On y vit, on y loge, mais d’une manière qui rappelle celle des lapins et des vers à soie. Un sentiment d ’«errance » imposée, de situation de « survie » sur une terre ingrate et étrangère nous envahit, et nous dispose à toutes les sortes de déviances tribales et territoriales. Nous postulons donc avec vigueur que l’on réinvestisse le champs abandonné des territoires intérieurs de l’homme, afin de les réintroduire dans les terres vidées et saccagées du monde. Mais cela ne va pas sans se poser de sérieuses questions quant à la pertinence du réensemencement symbolique. Et si le symbole et l’image qui en est l’expression étaient des débilités rassurantes pour esprits immatures ? ou bien au contraire, s’ils étaient le chaînon manquant qui nous relierait à Nous-Mêmes ? Bref, nous nous voyons obligés de nous intéresser de près à cette terre féconde et universelle et de reconsidérer techniquement la pensée traditionnelle, magique ou instinctive. Car si de nombreuses études sur la psychologie des profondeurs et des abysses universaux nous mettent devant les yeux des mécanismes symboliques récurrents, nous sommes encore loin de les avoir acceptés et intégrés dans l’application de la vie de tous les jours.
  • 31. 33 1. Images et symboles « Les images sont par leur structure même multivalentes. Si l’esprit utilise les Images pour saisir la réalité ultime des choses, c’est justement parce que cette réalité se manifeste d’une manière contradictoire, et par conséquent ne saurait être exprimée en concepts. C’est donc l’image comme telle, en tant que faisceau de significations, qui est vraie, et pas une seule de ses significations ou un seul de ses nombreux plans de référence. Traduire une image dans une terminologie concrète, en la réduisant à un seul de ses plans de référence, c’est pis que la mutiler, c’est l’anéantir, l’annuler comme instrument de connaissance. » Mircéa Eliade in Images et symbole, Gallimard, p 18 « C’est ainsi que les architectures anciennes étaient pleines de significations cosmiques et de représentations symboliques, tandis que nos constructions contemporaines dans leur majorité sont si pauvres de sens et ne tendent plus qu’a exprimer les seules fonctions pour lesquelles elles ont été conçues sans plus qu’aucune ambition sacrée n’anime ses constructeurs. Elles rejoignent ainsi l’impitoyable justesse et l’inhumaine insignifiance des faits naturels. » Etienne de Berthier « L’harmonie invisible vaut mieux que celle qui est visible » Héraclite a) Un besoin fondamental ? fin de bien cerner le but de notre discours, nous devons nous demander ce que représente le symbole ou l’image symbolique dans notre vie de tous les jours. S ‘oppose-t- elle à notre représentation scientifique du monde, la complète-t- elle ? Car ce que nous recherchons dans ce travail, c’est de débusquer le « sens » des choses du quotidien et des grands jours, L’arbre de Vie, l’Yggdrasil dans une représentation de la mythologie germano-nordique.
  • 32. 34 afin de leur donner un cadre dans la ville. La vérité scientifique a-t- elle un sens ? si oui lequel, sinon celui d’être scientifique, le cercle est clos. Le sens doit donc être recherché ailleurs. Qu’y a-t-il de logique à placer le bureau du directeur en haut d’un immeuble, alors que c’est l’endroit le plus défavorable (sécurité, accès, contacts,…).Pourquoi vouloir à tout prix créer une cité financière en verre, alors que c’est le matériau de l’insécurité et de la fragilité ? Pourquoi regroupe-t-on les banques côte à côte au centre des villes en laissant le reste quasi inservi. Pourquoi les cités verticales de logements entrent fréquemment en ébullition alors que les cités horizontales s’embourgeoises de plus en plus ? Que nous apportent le vent, l’eau la terre et le feu ? Si ces questions nous effleurent c’est que nous sommes pétris, et bien plus que la farine dans le levain, de réflexions symboliques qui alimentent et gèrent notre quotidien. Notre désacralisation ininterrompue depuis un siècle a altéré le contenu de notre vie spirituelle, mais n’a pas brisé les matrices de notre imagination : « tout un déchet mythologique survit dans des zones mal contrôlées. » le mythe du paradis perdu survit dans les vacances que l’on se paie bien loin, le mythe de l’homme parfait, la nostalgie de l’unité primordiale, le désir d’abolir les opposés, le mythe du mystère de la Femme et de l’Amour, du trésor enfui etc. Tout cela se retrouve partout mais o combien sécularisé, dégradé et maquillé (pornographie, lotto, drogue, cinéma…) car on les subit de l’intérieur sans en connaître le sens. Tout au plus a-t-on quelques idées toutes faites sur le sens de la vie, la réalité ultime, alimenté par quelques réminiscences livresques ou scolaires et une bonne dose de préjugés de cafetiers d’ordres divers (religieux, moral, social, esthétique, etc.) Rassuré de connaître à fond tout le sujet, on s’en va heureux de savoir qu’on a dépassé tout ça. Cependant, « la pensée symbolique est consubstantielle à l’être humain : elle précède le langage et la raison discursive. Les images, les symboles, les mythes ne sont pas des créations
  • 33. 35 irresponsables de la psyché ; ils répondent à une nécessité et remplissent une fonction : mettre à nu les plus secrètes modalités de l’être. Par suite, leur étude nous permet de mieux connaître l’homme, l’ »homme tout court », celui qui n’a pas encore composé avec les conditions de l’histoire. »1 Ces conditions de l’histoire sont les modes, les nouvelles philosophies ou mentalités, composées à la hâte pour avaliser des lois, vendre des produits ou se faire élire. Ces leurres nous font progressivement entrer dans un monde de rêves, virtuel, utopique, progressiste et eugéniste, détaché de toute référence historique ou sociale, et libre de toute contrainte humaine, morale ou religieuse. Connaître les mythes, les symboles et les histoires saintes n’est donc pas une perte de temps. Ils peuvent être du plus haut intérêt, puisqu’ils nous parlent de notre fonctionnement interne, de notre moi profond, celui là même qui est victime du génocide moderne. b) Vocabulaire Entre les ailes de la poule féconde « Comme tu le sais, Liège, doucement soulevée à l’ouest par des coteaux que ne surplombe aucune éminence, soulevée aussi par les deux collines de Publémont qui, sur son échine sans hardiesse, abrite quatre communautés régulières, cette ville, dis-je, souplement dessinée par cette double colline, recueille ainsi sous ses ailes, réchauffe et nourrit ses enfants, comme une poule qui protège ses poussins, et elle les conduit, les éduque et les 1 Mircéa Eliade in images et symboles, Ed. Gallimard
  • 34. 36 instruit dans tout ce qui concerne la vie civile et les mœurs, et elle ne souffre pas qu’il manque quelque chose qui puisse assurer la richesse ou modérer la disette. Contribue aussi, avec charme, à la sécurité du site et à son enrichissement, par son cours sans brusquerie, la Meuse aux deux branches, sans conteste le fleuve le plus remarquable de notre Belgique. Ses flots généreux procurent en abondance des poissons tant aux citadins qu’aux habitants du pays ; la Meuse se prête au trafic des marchandises les plus variées et on peut l’utiliser pour toutes sortes de commodités…Nos faubourgs possèdent aussi, de tous côtés, des jardins de légumes à l’odeur agréable et des forêts d’arbres rougeoyant légèrement. Mais quant à nos vignes, Bacchus, étendant les ceps vers d’autres régions plus fertiles pour lui et répandant seulement quelques plants, n’y a pas mis la dernière main. »1 Dans toutes les cultures du monde, nous avons souvent associé les animaux et leur caractère avec des concepts difficilement traduisibles en langage verbal. Le zodiaque universellement utilisé en est un exemple. Lorsque notre ami Gozechin nous parle de Liège, comme d’une poule, nous ne pensons pas à dire que cette vision simpliste et ancienne ne correspond pas à notre façon de voir le monde. On comprend très bien ce qu’il a voulu exprimer. L’image de la poule ouvre une variété insoupçonnée de significations, d’impressions, venant soutenir et colorer d’une manière exquise la subtilité de sa pensée. De la même manière, lorsque notre Seigneur nous dit qu’il nous aime à la façon d’une poule qui protège ses poussins sous ses ailes, on ne l’imagine pas avec une crête en poussant des cots-cots puérils, mais on imagine un dévouement, une attention, une bienveillance toute remplie du doux duvet maternel. 1 Gozechin, chancelier de l’évêque de Liège Théoduin, écolâtre de la cathédrale, directeur de l’école de Mayence écrivant à son élève Walcher. A p e i n e e s t - i l s o r t i d e l ’ œ u f q u e l e p o u s s i A peine est-il sorti de l’œuf que le poussin se précipite en faisant « cui-cui » contre le corps chaud de sa mère la poule : là il peut se sécher et se reposer en sécurité.
  • 35. 37 Le bestiaire de l’alphabet intérieur Ce mode d’expression, nous l’utilisions sur toute la planète avant l’apparition de la fragmentation des connaissances. Le langage analogique a en effet cette incroyable faculté d’exprimer une idée avec l’expérience vécue de l’auditeur. Il suffit simplement de laisser parler l’image avec toutes ses significations et les impressions que l’on a pour qu’en découle petit à petit une richesse extraordinaire. Cette tradition nous est néanmoins restée sous la forme de la poésie, que personne aujourd’hui ne soupçonne d’être un enfantillage d’une époque pré-freudienne et superstitieuse. Sans connaître les mœurs du gibier africain, on est séduit lorsqu’une demoiselle apparaît comme une gracieuse gazelle. La religion fut un merveilleux terreau pour l’analogie, car les mystères de la nature profonde de l’homme et de l’univers visible et invisible ne pouvaient, sans devenir une rhétorique rebutante, être accessibles que par elle. En Egypte, nous représentions le dieu Amon sous la forme d’un bélier, premier des animaux du zodiaque, celui qui ouvre la voie et montre le chemin. Depuis le Golgotha, le Fils de Dieu est un agneau égorgé, victime sacrificielle, qui conceptualise à merveille le Mystère de la Rédemption. L’Adoration de l’Agneau Mystique n’est donc pas une forme d’animisme égyptien ou de chamanisme visant à incorporer l’esprit de l’animal, mais un hommage sensible et poétique à l’Etre qui s’y identifie. R.A Schwaller de Lubicz nous rend bien l’idée lorsqu’il dit : « La forme passagère, illusoire quant à la valeur que nous lui accordons, ne l’est pas en tant qu’incarnation d’un Principe Abstrait ou d’une possibilité de fonction. » Nous touchons là, la vision du monde des cultures non-laïques. Une vision profondément poétique, où les fonctions de Dieu, de l’homme et de la nature sont conceptualisées en autant de choses, de personnes et d’attributs que le ciel est peuplé d’anges et de L ’ a g n e a u , l e s b r e b i s , l e b é l i e r s o n t d e s L’agneau, les brebis, le bélier sont des images récurrentes des religions ou Dieu est un dieu de Lumière.
  • 36. 38 démons. Le zodiaque, les animaux mythologiques ou les éléments, sont des clés de représentations de systèmes plus complexes que la poésie et l’analogie rendent palpables sinon compréhensibles.1 De cette manière, rien, dans le ciel et la terre, n’est gratuit, dépourvu de sens. Tout est lisible. L’apprentissage est ici la vie de tout un chacun. Dès lors, on n’est plus obligé de masquer les étoiles, d’ignorer la course des planètes, du soleil et de la lune, de jeter aux oubliettes la nature sauvage, le silence et la nuit, et de refuser l’existence de ce que l’on ne veut ou de ce qu’on ne peut pas connaître ou qui ne nous intéresse pas, pour nous croire chez nous, car, par l’analogie, l’univers entier, la cité et la vie, deviennent notre propre expérience mystique, et nous situent dans un monde orienté sur nos propres schémas de pensée qui s’expliquent avec bienveillance. « Tu trouveras plus dans les forêts que dans les livres ; les arbres et les rochers t’enseigneront des choses qu’aucun maître ne te dira. » Saint Bernard de Clairvaux Ainsi, en Orient, nous cherchons à avoir la tortue noire au Nord et le phénix rouge au Sud ; le tigre blanc à l’Ouest et le dragon d’azur à l’Est. Indous, nous veillons à ce que la tête du Vastu-Purusha reste bien fixée au Nord-Est, et en Amérique centrale, c’est à l’endroit où l’aigle dévorera le serpent que nous bâtirons notre cité. Celtes, nous nous implantons sur les lieux fréquentés par la wouïvre, car elle unit les forces souterraines aux grands courants célestes. Chrétiens, c’est la géographie du jardin d’Eden et la Jérusalem céleste décrite par l’Aigle de Patmos qui font nos délices et notre modèle de cité. Guerriers, c’est le soleil rouge et son œil aux multiples rayons qui galvanise notre âme et notre espace, tandis que Colonisateur, c’est l’ordre et la sécurité du damier-filet qui nous sert à ancrer notre pays dans les ténèbres des régions 1 C’est aujourd’hui les mathématiques qui jouent ce rôle. Elles postulent le big-bang, déterminent les plis d’un drap mouillé, et s’enveloppent de sons pour jouer les harmonies des sphères…Malheureusement leur langage obscur est peu accessible et le sens est bien peu présent… Ce mandala du vastu-purusha permet de « caler » le tracé directeur des constructions sur l’empreinte sacrée…
  • 37. 39 barbares. Mercure, Saint-Michel ou le Sacré-Coeur occuperont les collines du Nord et Vénus, Isis et Notre-Dame seront près des eaux. Le soleil se lèvera dans l’axe de la voie du décumanus maximus, pour trôner dans celle du cardo. Ainsi fixée géographiquement et théologiquement, notre cité terrestre pourra être mère. Le tigre blanc et le dragon d’azur sont des concepts représentant les polarités Yin et Yang. Le bâtisseur repérera dans l’environnement naturel, les formes du relief qui manifestent cet équilibre dynamique. Selon la prophétie du dieu Huitzilopochtli, les aztèques nomades devaient cesser leurs migrations et fonder une ville à l’endroit où ils verraient un aigle posé sur un cactus dévorant un serpent. Mexico fut bâtie à cet endroit, au milieu d’un marécage.
  • 38. 40 c) Science et conscience « Ce qui est bas est comme ce qui est haut et ce qui est haut est comme ce qui est bas, pour faire les miracles d’une seule chose. » Hermès Trismégiste « Le soleil a la largeur d’un pied d’homme » Protagoras (env. 450 av. J.C) « Dans les chapitres qui viennent, je rencontrerai l’hostilité des physiciens, parce que j’ai déduit les propriétés naturelles des planètes des réalités immatérielles et de figures mathématiques ; maintenant je vais même oser rechercher l’origine des cercles à partir de la simple imagination de certaines intersections. Aux physiciens je ne veux faire que cette brève réponse : puisque Dieu, le créateur, est esprit et fait ce qu’il veut, rien n’empêche qu’il n’ait regard à des réalités sans matières où qui n’existent que dans l’imagination pour répartir les puissances et tracer les cercles. » Johannes Kepler in Le secret du monde, chapitre XI De l’autre coté de l’erreur… Peut-être sommes-nous un peu surpris de parler de zodiaque, d’âme et d’éléments à une époque où les universités européennes auraient dut célébrer l’abolition de ces hérésies. Cependant, force est de constater que cette vision est encore bien vivante dans nos sociétés qui voient le monde avec leur cœur et leurs yeux. Les outils qui déterminent notre vision moderne du monde, ont acquis une certaine crédibilité parce que rien d’humain ne venait troubler les mesures. Serait-ce parce que l’homme est l’erreur ,que sa vision naturelle à moins de valeur que celle de l’outil (artificielle) ? Faut-il que notre vision naturelle se moule sur celle de l’outil pour
  • 39. 41 voir le monde réel tel que l’outil le voit ? Ou bien le réel n’est-il accessible que par l’homme et serait invisible à l’outil? Bref, toutes ces questions que l’on ne se pose pas sont nécessaires pour situer la « vérité » dans son contexte historique, car elle n’existe pas indépendamment d’un langage pour la décrire1. Nous revenons au vieux débat qui opposerait foi et raison. Ce n’est pas le lieu d’en débattre ici, tout au plus en cernerons-nous la pertinence. Ce dualisme foi/raison vient de l’hypothèse philosophique posée à l’époque par les rationalistes qui déclaraient que toutes les qualités et perceptions sensorielles (son, couleur, chaleur, etc.) se situent dans le sujet, et qu’en dehors de ce sujet, rien de correspondant n’existe. En d’autres termes, ce postulat indique qu’il existerait une réalité physique indépendante des perceptions sensibles, qu’il faut chercher au moyen de concepts comme les mathématiques, les outils, et autres instruments neutres…Cette réalité scientifique serait la seule crédible, la seule véritable, la seule objective. Or comme le dit Rudolph Steiner dans un article « Goethe et l’illusionnisme scientifique », « (…)cela n’est pas une pensée logiquement conduite, et c’est en cela qu’on est devant une demi-vérité. On trace une frontière en plein milieu de ce qui est perceptible par les sens et on déclare qu’une partie est objective et l’autre subjective. » Car il est bien clair que les outils ne donnent de réponses que dans le monde sensible car c’est le seul monde où nous y avons des perceptions, où nous existons. Ce qui est déclaré subjectif est bien souvent ce que l’on ne parvient pas à modéliser en termes d’outil et d’équation. Mais cette inaptitude à cerner cette région du monde perceptible n’est pas une preuve de non-existence. 1 et la langue n’est pas plus à même de décrire la vérité qu’elle ne l’est pour décrire l’Amour ou la Joie, notions religieuses pour les religions du Verbe (Jésus, le Verbe de Dieu dit en effet : Je suis La Vérité et La Vie)
  • 40. 42 L’épreuve des preuves Quoiqu’il en soit, toute mesure est muette. Il faut l’interpréter. Les théories du Big Bang par exemple, sont vérifiées par des interprétations de chiffres, de formules, de traces, mais ne sont pas des « preuves » de vérité dans le sens judiciaire du terme. Les divergences d’interprétation de mêmes phénomènes, vues sous l’angle quantique ou relativiste ne sont toujours pas réglées, même si chaque théorie fonctionne admirablement dans des échelles de grandeur qui leur conviennent. La grande théorie unificatrice n’est pas encore au point. Les preuves, on les recherche toujours après, afin de prouver la validité de la théorie postulée auparavant par intuition. Dès lors, notre vision moderne du monde reste valable sous réserve d’être discréditée lorsque des moyens techniques plus avancés par le financement de projets scientifiques orientés par les politiques du savoir prouveront le contraire. C’est pourquoi la foi d’un Einstein, d’un Kepler, etc ne troublait en rien leur recherche scientifique. La foi et l’intuition, vérifiées dans le temps par la science étaient à la base de leurs découvertes fulgurantes. « Le plus beau sentiment qu’on puisse éprouver est le sens du Mystère. C’est la source de tout art véritable, de toute vraie science. Celui qui n’a jamais connu cette émotion, qui ne possède pas le don d’émerveillement, ni de ravissement, autant vaudrait qu’il fût mort : ses yeux sont fermés » Albert EINSTEIN Nous voulons dire par là que la séparation des deux « lectures » du monde n’est pas nécessairement gage d’une plus grande vérité. La joie de la connaissance pure ne peut être maintenue dans des domaines dits « porteurs ». Elle est débordante, jeune, vierge, nouvelle, friponne et se faufile là où la bienséance raisonnée, raisonnable, n’oserait y mettre le scalpel. Les recherches et expériences effectuées pendant des millénaires par des brahmanes, bouddhistes, chrétiens, prêtres shinto, musulmans ou juifs pour cerner plus correctement les territoires de l’âme, de
  • 41. 43 l’esprit et de la matière, sont passées sous silence par nos brontosaures mécaniques, ainsi que l’immense domaine des « révélations » qui ont mené les civilisations à nous construire tels que nous sommes, là où nous sommes. Le trèfle stratégique Afin d’établir cette hégémonie de la vérité, nous avons scindé la Science -dans sa forme initiale (histoire naturelle) dans laquelle nous observions et notions toutes les manifestations naturelles du monde- en trois domaines plus ou moins distincts : la biologie, la chimie et la physique. Puis, on conçut une méthodologie consistant à décomposer entièrement un objet ou phénomène, à en étudier les éléments constitutifs séparément, puis à réunifier ces éléments pour comprendre l’objet. Cette stratégie est typiquement occidentale (européenne). Disséquer les morts pour comprendre les vivants. Il va de soi que cette vivisection de la réalité ne permet pas d’aborder les fonctions supérieures de l’homme vivant ou de la nature « joyeuse ». En isoler une partie, fausse toute la perception. Tout au plus perçoit-on notre corps comme une machine très complexe, que l’on peut soigner en agissant sur les parties défaillantes, comme un jeu de mécanique biologique de causes à effets. Mais cette méthode ne permet pas d’effleurer les questions comme l’accumulation et l’intégration de l’expérience, le fonctionnement de l’intuition, l’émotion artistique ou les facultés dites paranormales, et autres manifestations « inexpliquées »…Les sciences traditionnelles chinoises ou africaines fondées sur le vivant, ont des mécanismes très peu connus des occidentaux, car ils n’apparaissent pas sur les cadavres de singes ou les souris de labo. Les nadis, canaux énergétiques de l’homme et de son atmosphère (aura) où circule le prana d’après la « science » ancienne de l’Inde.
  • 42. 44 L’idée de l’esprit C’est pourtant bien cette réalité totale qui nous intéresse, la réalité pensée, vécue par le seul fait que nous, hommes, sommes hommes et de surcroît vivants. En effet, chaque perception du monde n’existe pas en tant qu’observation neutre. Notre esprit lui imprime une signification qu’il tente de rattacher à d’autres observations pour créer des liens et « organiser » les informations en une idée cohérente qui serait précisément celle de l'objet. « (…) Si nous observons une chose, la forme que nos sens nous révèlent est illusoire parce qu’elle est relative à nos perceptions imparfaites ; mais quant à la forme causale ou Idée de la chose, cette forme est en soi-même une réalité. » Her-Bak disciple »R.A .Schwaller de Lubicz L’esprit cherche partout à dépasser la succession des faits telle que la simple observation la lui propose, pour accéder jusqu’à l’Idée des choses. La science commence précisément là où commence la pensée. Rudolph Steiner Les observations indépendantes ne le sont donc pas. Elles seraient tout au plus un maillon se situant dans un processus d’explication du monde, selon le mode de pensée sur lequel se structure l’expérience. L’approche moderne et l’approche traditionnelle ne sont différentes que dans l’identité de l’observateur. A la question moderne : « Comment est le monde objectif, dégagé de toute subjectivité et superstition ? » , l’Ancien pose: « Quel rapport lie à moi-même le monde sensible qui m’apparaît ici ? Qu’est-il vis-à-vis de moi ? ». C’est ce « moi » qui différencie les deux approches. Non pas un moi fabriqué, imaginé, utopique, démiurge, qui se supposerait en dehors du monde des perceptions, en observateur indépendant, mais moi, ici, vivant dans cette nature qui me construit et qui coule dans mes veines. Cette question revient à dire :
  • 43. 45 « Comment puis-je exprimer sous forme d’idée ce que je vois sous forme de nature ? » 1 C’est cette question qui est à la base de toute pensée traditionnelle sur tout le globe jusqu'à ces dernières années. C’est la question de base de tout « artiste » sincère, le sens de son œuvre, depuis Lascaux jusqu'à Brancusi, en passant par Le Greco, Beatus de Libiena, Pythagore, Kepler ou un vase esquimau. C’est le principe même de notre humanité, la source du bonheur vrai, le rôle majeur que nous attribuent les traditions, à savoir : rendre à Dieu, par toutes nos facultés, la louange de ses œuvres. C’est cet angle de vue qui nous permettra de comprendre la pensée des anciens et leurs œuvres, leur villes, leur vie, leurs rites et leurs sociétés, bref leur identité et la nôtre aussi, profondément nôtre puisque nous en sommes issus…et que depuis lors, contrairement aux dires des « animateurs » publics, nous 1 Rudolph Steiner . La tradition Hindoue nous lègue un patrimoine d’équilibre et d’harmonie qui s’exprime par la danse, l’architecture, la musique …
  • 44. 46 fonctionnons toujours de la même manière….Et nous verrons que cette vision du monde n’est pas contradictoire avec la vérité de l’outil. Elle la complète. Car c’est l’homme qui est derrière et qui en dirige l’interprétation selon ce qu’il désire en découvrir et selon le point de vue posé par l'expérience1. Ces visions expriment simplement deux choses différentes : le monde réduit à une neutralité indépendante de la pensée de l’observateur, et le monde conscientisé par toutes les puissances de l’observateur. Supprimer l’un pour croire l’autre n’a pas de sens car le langage et le vocabulaire est différent. C’est donc une merveilleuse occasion de montrer que l’homme a la faculté de connaître autrement que par de la froide théorie. C’est un hommage à la sensibilité et à l’intelligence du cœur : une vraie connaissance de l’homme en somme. d) Sacré et profane L’astronome et le fleuriste La ville et le monde sont donc des lieux complexes où s’échangent plusieurs réalités. Or, chacun voit le monde selon son module propre. Les jeunes enfants circulent dans une réalité joyeuse, généreuse, nouvelle, où le temps se déroule lentement dans des espaces géants. Les plus âgés se reposent dans une réalité calme, sereine, complexe car faite du mélange du passé et du présent, où le temps trop court s’accommode d’espaces rétrécis. L’astronome vivra dans un monde plus grand que le boucher. Celui-ci vivra un monde plus âpre, rouge et plus puissant que celui du fleuriste…L’homme religieux vivra une histoire sainte qui se déploiera dans le grand ballet de l’histoire de Dieu. Ses espaces 1 Une particule de lumière est soit de nature ondulatoire (sans masse) ou de nature corpusculaire (avec masse, mais nulle, sinon la nature ondulatoire ne serait plus) selon la manière dont on règle les instruments. La lumière possède ses deux états. C’est une profonde impossibilité naturelle pourtant, soit on est soit on n’ est pas. Pourtant on nous dit que ça est et que ça n’est pas en même temps, les expériences le prouvent. Ce qui nous montre la totale relativité de la moindre particule de matière…
  • 45. 47 seront étendus sur plusieurs « niveaux », dans un temps immanent et transcendant. On comprend alors que si le boucher, l’astronome et le fleuriste sont religieux, leur monde fusionne l’un dans l’autre pour se tendre vers une même finalité. La ville doit pouvoir intégrer ces dimensions dans sa « représentation » physique, afin que chacun, selon son évolution puisse s’y retrouver. Le sacré et le profane Nous sommes ici confrontés à deux « qualités» de réalité. Le profane (objectif par convention) et le sacré (objectif par révélation). Dans la vision globale qu’avaient nos anciens et nos contemporains religieux et qui tient compte de ces deux aspects, les conventions sont utilisées pour fixer l’écho subjectif que nous renvoient nos sens pour créer une communauté qui voit les choses avec les mêmes yeux. Elles s’adressent principalement au monde physique et à sa morale « domestique », laïque. Les révélations quant à elles, fixent ce que les conventions du moment ne peuvent encore, ou plus, percevoir. Elles tiennent lieu de support à la réalité vraie, sacrée, indépendante des interfaces et des explications produites par les intelligences du moment pour décrire la réalité. Il convient donc absolument que la ville possède cet ancrage si elle veut durer. Si elle se fonde uniquement sur des conventions, elle ne résistera pas à leur transformation, leur évolution, leur libéralisation, qui apparaissent à chaque demi- génération. Des villes jetables en quelque sorte, à moins qu’elles ne collent aux changements de vision du monde et s’emballent alors dans une spirale inouïe de mutations et de transformations toujours plus complexes, fines, générales, hurlantes, abrutissantes et obligatoires pour «survivre » toujours sur la brèche, sur la plus fine gouttelette d’écume de la vague, toujours à la recherche de l’ultime équilibre qu’elles ont déjà perdu, persuadées d’être immortelles, mais déjà vaincues par la pesanteur de leurs plâtres. C’est pourquoi nos anciens, afin d’éviter l’écueil qui consiste à calquer la ville sur une nouvelle technologie ou philosophie,
  • 46. 48 mettaient un point d’honneur à la fonder pour l’éternité. Dès lors, la ville se bâtira à partir d’une enclave sacrée, vraie, identifiable à nos plus hautes aspirations et désirs, selon un modèle divin, indépendante d’une quelconque transpiration géniale mais toujours réductrice. Ce modèle divin sera recherché dans les oracles et les lois qui régissent le ciel et la terre. L’application de ces lois dans la fondation des villes est donc évidente, puisque la ville est l’imago mundi, le référent, l’antichambre du ciel, le marchepied des anges et le parvis épicé des belles forêts de lumière…
  • 47. 49 2. Survie et fondations « Les grands monuments(…) portent la mémoire d’un peuple au delà de sa propre existence et le font vivre contemporain des générations qui viennent s’établir dans ses champs abandonnés. » Chateaubriand « Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Mais il fallait que fût démontré que tous n’étaient pas des nôtres. » 1 ép. Jean II, 19 Ville et Cité our les anciens, la cité était l’association religieuse et politique des familles et des tribus, tandis que la ville était le lieu de réunion, le sanctuaire de cette association. La collectivité prenait forme et existait par l’acte de fondation de la ville. Mais auparavant, il fallait constituer la cité. « Une fois que les familles, les phratries et les tribus étaient convenues de s’unir et d’avoir un même culte, aussitôt on fondait la ville pour être le sanctuaire de ce culte commun. 1» Aujourd’hui, le fonctionnalisme urbain, pour avoir nié la perception symbolique, subjective et sensible de la ville, se voit dans l’impossibilité de faire naître un sentiment de citoyenneté. Depuis l’ère industrielle, les collectivités se sont hérissées l’une contre l’autre. Les classes sociales qui cohabitaient dans les mêmes rues, se voient séparées et regroupées dans des quartiers créés sur mesure, près du travail. La symbolique ignorée de cette relégation hors des murs de la ville, et la méconnaissance des liens psychologiques qui unissent les lieux et les individus vont 1 Fustel de Coulange 1864
  • 48. 50 évidemment faire naître dans les classes défavorisées, un sentiment d’exclusion et de rejet, qui sera ensuite suivi dans les faits par une spirale descendante dans la pauvreté et la misère. De la lutte des classes à l’exploitation grossière, à l’exclusion, on arrive aujourd’hui au concept de « culpabilité d’exister » . On propose ainsi aux personnes nuisibles (vieillards, malades, enfants non désirés) un aller simple pour la tombe ou l’égout, si possible avec consentement écrit d’une personne de confiance. Bref, dans cette « civilisation » où l’ensemble des êtres humains n’a plus aucune nécessité ni valeur, on voit apparaître dans les villes des réflexes de survie, de guerre, de clans sauvages, où la déshérence, la perte d’identité, les valeurs et les mœurs commerciales associées au nihilisme ambiant préparent une révolution sans précédent. Ce processus incessant de symbolisation du territoire que nous faisions continuellement par le passé n’a pas été remplacé ni réutilisé dans nos villes modernes. Le prétexte de nous libérer des contraintes « intérieures » a été avancé mais on ne libère pas quelqu’un en lui arrachant le membre attaché, on lui donne une clé. La forme et l’esprit des villes ont évidemment suivi le mouvement dans une sorte d’agrandissement viral ou microbien, par taches, zones, qui se relient et se multiplient au gré des bonnes fonctions et affaires pour alimenter l’ensemble en parasitant les interstices. On est alors obligé de rechercher son identité en se mesurant aux autres, aux plus faibles, que l’on exclut ensuite par une série de mesures en consacrant le territoire conquis en pied-à-terre pour fortunés. On se rend compte que c’est évidemment le devoir des politiques, d’organiser un corps où pourrait s’incarner la collectivité, où chacun aurait sa place dans l’harmonie, mais le débat actuel sacrifie la vision à l’urgence, le long terme au court terme. Il retient l’incendie social pour ne pas qu’il se répande… Or c’est une vision d’ensemble, ce grand projet mobilisateur, ce souffle d’air neuf, pur, purifié 7 fois, pour respirer vers le haut, le L’architecture d’Internet se développe aussi sur un modèle de réseau tentaculaire, avançant et se complexifiant inexorablement selon une logique de connexions entre des pôles d’informations et de services.
  • 49. 51 bon, le bien, le généreux, qui galvanise et donne envie d’avancer dans une civilisation. Fondations Le besoin symbolique extrêmement puissant, de donner un sens, une orientation sémantique ou symbolique à un lieu afin de le rendre « humain » et y construire une histoire, est notre manière à nous de « marquer » le territoire, en y laissant la marque de notre Esprit…Ce processus s’effectuait par le rituel de fondation (ou de refondation quand la ville préexistait) ou par structuration sémantique en recréant des structures reliant des référants universels (eau, montagne, île, terre) tout en les dotant d’une signification sensible (colosse de Rhodes (gardien de la ville), statue de la liberté,…). C’est pourquoi une ville peut être fondée plusieurs fois. Les structures existantes seront utilisées sous d’autres symboles et garderont leurs fonctions originelles. On parlera de pérennité des lieux sacrés par exemple 1 . Ainsi en 642, Amr ibn-el-As, général du deuxième successeur du Prophète, Omar, fonde Le Caire à l’emplacement d’une ville fortifiée existant depuis au moins 5000 ans et lui donne un nouveau nom. Et lorsque la dynastie des Fatimides y prend le pouvoir en 969, elle fonde El-Kahira, la victorieuse (francisée Le Caire). Le nouveau conquérant, Djouhar, voulut en faire une ville digne de rivaliser avec Bagdad. L’instant précis de la pose de la première pierre devait correspondre à l’heure de l’ascension de la planète Mars, dont le nom arabe El- Kaher signifie le vainqueur. (« Les monuments du Caire » par Prisse d’Avennes). 1 quels que soit leur époque ou leur « religion », certains lieux présentent des qualités singulières qui attirent des cultes parfois fort différents sur des millénaires. Les temples d’Isis-Isthar deviendront temples de Vénus sous les Romains et cathédrales Notre-Dame sous les chrétiens, toujours sur des sites ou l’eau est présente ; Les monts recevants les temples de Mercure le messager, ou de Jupiter (Iovis) deviendront des lieux de Saint-Michel ( MK’L signifiant ‘qui est comme Dieu’), ou du sacré Coeur le médiateur (Paris)…, c’est donc moins une question d’imposition de pouvoir qu’une question de justesse symbolique de l’implantation sacrée qui réclame certaines lois afin de fonctionner au mieux et d’assurer les puissances et les forces que son utilité réclame, bref d’assumer sa fonction, son rôle de « porte du ciel » de bétyle, de beth-el (‘porte du ciel’ en hébreux).
  • 50. 52 A E C D B On peut également dire de Rome qu’elle fut fondée une deuxième fois par le martyr de Saint-Pierre et de son peuple au Colisée. L’implantation discrète des premières églises chrétiennes révèle une structure pluri- cruciforme dont le centre est le grand abattoir chrétien. La Rome Chrétienne, avec le plan cruciforme des basiliques centré sur le colisée. En A, St. Salvatore (St-Jean de Latran) ; B, St Pierre ; C, St Pudenziana ; D, Ste-Marie Majeure ; E, St- Paul…sources Enrico Guidoni
  • 51. 53 Sainte Geneviève, qui écarta par ses prières la menace des Huns d’Attila fut la fondatrice du Paris « capitale de la fille aînée de l’Eglise ». Les révolutionnaires la refondèrent en la consacrant aux déesses Raison et Liberté, par l’aspersion rituelle du sang royal et des autres victimes propitiatoires de la guillotine, le long de l’axe Royal. (quatre stations: Place du Carrousel, Concorde, Bastille, Place des Nations (ancienne Place du Trône renversé)). « Le premier échafaud parisien fut dressé sur la place du Carrousel : il fait 33 victimes, et puis on le transporte place de la Révolution, ancienne place Louis XV, face aux Tuileries et là, on guillotine 1120 personnes en 13 mois, parmi lesquelles le Roi, la Reine et Madame Elisabeth. Cependant Robespierre, tout-puissant en juin 1794, décide de célébrer la Fête de l’Etre suprême (…). La guillotine ne peut rester sur le passage du cortège, ce jour de fête ! On la démonte et plusieurs ouvriers grattent pendant trois jours le sang séché et sablent la place. (…)On remonte la guillotine sur la place de l’ancienne Bastille et les victimes se succèdent ; mais la chaleur est torride, l’odeur infecte, et les gens du quartier se plaignent avec tant de véhémence que la sinistre machine est démontée de nouveau pour la transporter place du Trône renversé(…) N.Destremeau in « un jardin historique à Paris », Picpus Concorde Nations Carrousel Bastille
  • 52. 54 Mexico fut fondée sur l’ancienne Venise américaine de Ténochtitlan, par Cortés. Horrifié par les croûtes de sang humain qui composaient les autels de sacrifices aztèques, il fit raser le centre religieux dont les pierres servirent à composer le socle (Zocalo) de la place du marché, parvis de la cathédrale Notre- Dame. Le palais de Moctezuma devint le Palais national… Toulouse existait dans l’Antiquité, sous le nom de Tolos (du grec rond, cercle). La présence de croix solaires () dans la région toulousaine en serait l’expression symbolique. Il est vrai que cette cité fut particulièrement liée aux cultes solaires et au Dieu de lumière. Qu’il s’agisse du culte de Belen (celtique), d’Apollon (Romain), des Cathares ou des Rose+Croix, son sol en fut marqué. Cette « Rome cathare » possède une structure figurant le zodiaque (présent dans tous les cultes de la lumière). Elle fut en effet divisée en 12 quartiers, placés sous la direction de 12 capitouls (Caput Tholi, chefs), dont la croix toulousaine (croix à 12 perles) est assez significative.
  • 53. 55 Byzance devint par décision politique capitale de l’Empire. Constantin fonde à coté de l’ancienne ville, une nouvelle « Rome », inaugurée le 11 mai 330. Cette nouvelle ville de Constantinople reprend les références symboliques et les divisions administratives de l’ancienne capitale occidentale (la voie royale, la division en 14 régions, le centre politico-religieux sur l’ancienne acropole, etc.). Elle fut refondée en Istanbul (« la ville » ) par les musulmans, le 29 mai 1453. Constantinople au XVème siécle
  • 54. 56 Jérusalem a le privilège d’avoir une structure permettant l’identification de trois peuples aux trois religions. Une ville du nom de Rushalimum existait à cet emplacement depuis au moins le XIXème siècle av. J.C comme en témoigne les textes égyptiens. Plus tard, on retrouve « Urusalim » dans les comptes rendus de tribunaux du pharaon Akhénaton et de sa femme, Nefertiti. Ensuite ce fut la Salem du mystérieux Melchisedech, puis la Jébus des jébuséens que David repris pour en faire le siège de son autorité. La Ichtbus-Salem hébraïque abrita l’Arche d’alliance, siège de la shékinah (la « présence » de YHWH) puis accueillit le temple unique de la religion juive, celui de Salomon, dicté par Dieu, dont le mur des lamentations reste un vestige sacré. La Hiérosolyma chrétienne, dote la ville d’une nouvelle lecture, tout en prolongeant la tradition juive, c’est celle de la via dolorosa du Christ. La ville a un jardin sacré, celui des Oliviers ; une montagne sainte, le Golgotha ; et un temple, le St-Sépulcre. La El Kods musulmane se profile dès 636, par l’entrée dans la ville de Omar Premier qui consacra l’esplanade du Temple. Le Rocher sacré sur lequel se déroula le sacrifice d’Isaac, fut orné par une coupole d’or. La coupole du Rocher consacre également l’endroit où reposera le trône de Dieu lors du Jugement dernier. C’est à cet endroit que s’éleva le prophète Mahomet et c’est sous cette pierre que sourdent les quatres fleuves du Paradis. Jérusalem pivot du monde et carrefour des continents Gravure allemande du XVIème siécle
  • 55. 57 La cité de Vishnou, Varanàsi (Bénarès), qui possédait une géographie correspondant à la représentation des « mystères » Hindous (forme de croissant, rive gauche sacrée, fleuve issu des montagnes, etc.) devint aussi cité sainte bouddhiste (Bouddha y prononça le sermon qui devait mettre en route la « roue de la loi ») par la mise en place de petites « corrections » symboliques (réseau de stuppas, marquant des points de passage du Bouddha, formant une grille de routes Saintes à travers la ville, etc.) pour resituer la ville dans un contexte symbolique, culturel, et idéologique cohérent. Hindous aux ablutions
  • 56. 58 Lors des conquêtes musulmanes, les villes de Méditerranée de tradition gréco-romaine, furent entièrement remaniées, et « modernisées » vigoureusement. Comment en effet un mode de pensée bien défini, cohérent pouvait-il s’intégrer dans un vêtement inadapté ? C’est bien la conception théorique abstraite de la « ville idéale » des conquérants qui fut appliquée sur la réalité urbaine existante. Ce processus de remaniement extrêmement rapide suivait des règles simples : la destruction des grands axes rectilignes, l’occupation privée des bâtiments publics et une volonté de retrouver des rapports physiques entre la ville et le territoire. Non pas faire de la ville une image, mais une écriture. Un grand tableau calligraphié ou s’entremêlent les arabesques et les lettres pour la plus grande gloire d’Allah. Tout l’urbanisme islamique en découle. En haut, plan de Séville, on reconnaît l’urbanisation islamique à la texture en crochet des impasses et des ruelles, un peu comme de la percolation du vide dans du plein. En bas, plan de Tolède au XVIème siècle relevé par Le Greco
  • 57. 59 A l’inverse, lors de la « reconquête », l’extraordinaire complexité de reconcentration, étouffante pour un chrétien, à été « signée » pour l’aérer un peu… La ville de Palerme en 1777, avec les traces du tissu d’origine islamique et la grande croix des rues du XVIème siècle.
  • 58. 60 Nous voyons donc que chaque « société » inscrit sur le territoire où elle est amenée à vivre sa dignité d’être humain, une image très nette de sa propre identité. Cette image peut donc être établie sur base de réseaux, de dessins, de symboles qui relient les terres à vivre, à nos territoires communs, ces terres où plane le grand souffle puissant qui respire dans chaque poitrine, cette terre merveilleuses pétrie de symboles et d’Esprit. Opus Médico-Chymicum, d’après J.D. MYLIUS, 1618
  • 59. 61
  • 60. 62 Chapitre 2 : Expression « Je suis l’espace où je suis » Noel Arnaud « Parler des lieux, c’est parler des états de l’être » R.A .Schwaller de Lubicz « Accepter le mystère c’est écarter l’ignorance, c’est connaître la connaissance et sa limite exacte. » Lanza del Vasto, Principes et Préceptes du retour à l’évidence,250 Introduction près nous être plongés dans l’épaisseur épicée du temps et de l’espace pour goûter la saveur oubliée de ce qui fait notre dignité d’être humain, et après avoir survolé de haut les genèses de quelques villes historiques, nous voilà prêts pour considérer les divers moyens ou outils dont notre belle humanité de lumière s’est servie pour « composer » symboliquement. Ces outils sont en étroite harmonie avec le trésor le plus magnifique qui soit : la vision de l’univers depuis les territoires de l’âme de chaque peuple. Nous visiterons la Chine, l’Inde, l’Afrique et l’Amérique, l’Europe et le Moyen-Orient, pour nous rendre compte que ces différentes approches possèdent des reliances étroites, comme si elles s’organisaient sur une charpente universelle.
  • 61. 63 Ce point ne va pas prétendre donner des formules, des techniques pour « urbaniser », ni des prototypes idéaux à calquer utopiquement. On utilise les formules quand on ne comprend pas ce que l’on fait. Nous voulons simplement ici montrer la richesse extraordinaire des moyens mis en œuvre par les traditions pour déployer les espaces, les temps et les villes. Et peut-être y trouverons-nous cette petite lampe qui éclaire un ailleurs que l’on aurait jeté avec l’eau du bain… Entrer dans la résonance L ‘« image » utilisée pour incarner la société urbaine doit être culturellement compréhensible pour les personnes concernées. Nous comprendrons que la référence ultime soit nous-mêmes. Un « nous-mêmes » complexe, complet, débordant. Car c’est toute notre identité, notre âme, nos forces, notre expression de la réalité, notre langue, écriture, musique et toutes nos plus hautes facultés qui nous font « être » au sein du monde dans lequel nous sommes amenés à manifester notre identité de peuple historique. Nous sommes pour ainsi dire le dictionnaire, et la « construction » du monde, de la ville, de la maison, suivra « nos» lois, celles que l’on aura découvertes en cherchant notre relation avec notre finalité…C’est pourquoi les villes anciennes entrent en résonance avec nous, comme si ces villes saintes, sacrées par rituel et consacrées, sanctifiaient à leur tour… Tout ce que nous sommes transpire dans l’expression que l’on donne à nos fonctions. C’est pourquoi les anciens pouvaient dire : « la forme humaine est la forme type, ramassant en elle toutes les formes et la perfection de toute chose » Zohar, III, 141,b.(commentaire de la Torah) Ce n’est pas de l’anthropocentrisme comme pourrait le supposer un moderne, car comment pourrions-nous « connaître », sans nous ? La description du monde passe par le verbe, le mot, « Le monde » est la dernière des arcanes majeurs du jeu de Tarot
  • 62. 64 l’écriture, le dessin, l’algèbre, la musique, la danse…Tous ces « concepts » ne sont pas neutres mais sont étroitement reliés à notre propre fonctionnement mental, celui qui émerge de la terre qui nous a vus naître et dont la rosée est la culture1. Notre perception du monde sera orientée par le langage nécessaire à le décrire. Nous nous retrouvons ainsi dans le rôle de module, d’étalon pour cerner l’univers. Le microcosme humain Depuis notre création, nous avons pu remarquer que notre tête est en haut, que les bras entourent le cœur et que les évacuations sont dissimulées derrière de souples collines. Les fluides digestifs sont plus bas que la tête et le cœur, et trouvent leur repos vers le bas. Lorsque notre corps est debout, il présente son dos à notre arrière et notre visage devant. Il est naturellement orienté. Lorsque nous regardons vers le sud, on plisse les yeux, on relève la tête et on étire les bras. Vers le nord, on ouvre les yeux, on courbe le dos et on resserre les bras. Lorsque le soleil est à l’Est, on a une journée à accomplir. Le cœur accélère, la tête prépare la journée et les jambes quittent la famille. Quand il passe à l’Ouest, le cœur ralentit, la tête repasse les événements de la journée et les jambes nous reconduisent dans notre famille. Bref, toutes ces choses que nous faisons et que nous ressentons tous, ont une influence capitale sur notre localisation dans nos lieux de vie. Le recensement de tous ces phénomènes et les actions qu’ils préparent sont répertoriés depuis des millénaires sous divers codes. Nos amis Indiens ont renfermé ce trésor dans les traités du Vaastu Shastra. Nos amis Orientaux l’ont codifié en termes Feng- 1 Le chant vu par un allemand a un caractère dramatique car le mot est sombre et grave : « lied ». En Italie, le chant sera plus joyeux, léger, comme « canzone », etc. Chaque lettre (ou chaque chiffre) par son aspect figuratif ( écrit) , par le type de « déformation » du visage pour la citer (parler), ou par le type de résonance que sa prononciation propage chez celui qui la nomme, correspond dans notre inconscient à un archétype majeur. On chante les voyelles et on articule les consonnes. Trois A dans les noms cataracte, catafalque, ont souvent valeur explosive ou dramatique, et même dans les noms de personnes Arafat. L’initiale Al comprend le L de la Limite, Latitude, Longitude, Largeur, et se trouve associé à l’infini, au sacré bénéfique, magique par l’ouverture (de la bouche) du A ,comme Alliance, Allah, Algèbre, Alchimie, Alpes, Alléluia,…Chaque culture verrait donc le monde comme elle le prononce ou l’écrit… Idéogramme de Feng- shui, vent et eau