27NOVEMBRE2020
E L L E .FR66
ELLEMAG / SANTÉ
vraiment (encore) le gouffre de la dépression, mais une sensibilité
décuplée qui donne à chaque ressenti l’écho d’une sirène hurlante:
« On constate actuellement un phénomène d’intensification et de
contagiondesémotionsassezclassiquechezl’êtrehumain,confirme
le psychiatre Nicolas Franck, chef de pôle en centre hospitalier et
auteur de “Covid-19 et détresse psychologique. 2020, l’odyssée du
confinement” (éd. Odile Jacob). C’est le même type de phénomène
quel’onavaitparexempleobservéauXVIIe
siècle,lorsquelesparois-
siens de Saint-Médard étaient entrés collectivement en transe après
l’évocationd’unmiracle.Aujourd’hui,c’estuneautreformedeconta-
gion émotionnelle, avec la transmission des idées sombres et des
peurs:lesgenssetirentmutuellementverslebas,tandisquenoussubis-
sons le traumatisme d’une crise qui dure et s’est renforcée avec un
nouveauconfinement.Iln’yaqu’àvoircommel’élandesolidaritédu
printempsadisparu:beaucoupontdéjàbientropdemalàseprojeter
dansleurpropreviepouravoirlemoindreenthousiasme.»Finilesova-
tionsauxbalconsetautresskypéro,zoombarsettéléfêtesdesdébuts,
place à l’unique covidéprime, alors
que le marasme économique s’est
ajouté à la crise sanitaire. « Je suis
entourée de gens K.-O., en souf-
france matérielle et psychologique,
parcequejesuisdansunmilieuoùils
ne peuvent même plus exercer leur
travail,confieJulie-Anne,metteureen
scène.Depuispresqueunan,onleur
dit qu’ils ne sont pas essentiels à la
société, et le monde de l’art et de
l’événementielestàterre.Maisilyen
a beaucoup d’autres. Face à cela,
difficilederessentirlamoindrejoieou
légèreté,mêmequandj’aiunebonne
nouvelle professionnelle. J’ai la
chance d’avoir encore du travail,
mais ça ne m’empêche pas de me
sentir épuisée. Parfois, je ne trouve
même plus les mots, comme si mon
corps avait déjà encaissé tellement
de peur, de stress, de colère et de
tristessequ’ils’étaitvidé…»
Un bon indicateur du niveau stratosphérique de vulné-
rabilité collective en cette fin 2020 ?Même«LeMonde»n’est
pluslemême…Lequotidien,surtoutconnupoursesanalysespolitiques
etsesenquêtesaulongcours,vientdelancer«LeFilgood»,unenews-
letter pour « partager des petites lumières dans la grisaille de la
période,desbonnesnouvelles,desprogrès,dessourires,desplaisirs».
Desinfosdoudous,aussiréconfortantesqu’unevieillepelucherâpée
àforced’avoirétémalaxéepourserassurer…C’estqu’aprèsdixmois
depandémie,nousnesommespasloind’êtreretournésaustadenour-
risson,gouvernésparunmaelströmd’affectsdemoinsenmoinssous
contrôle. «Une mauvaise nouvelle de plus et je m’effondre», résume
Sophie,quisetientdésormaisloindetout:Twitter,BFM,etmêmeson
Smartphone, «au cas où quelqu’un appellerait pour se plaindre, ou
pire, râler encore, alors que je n’ai plus la capacité de supporter la
moindreconversationnégative.Alorsjemerepliedansmabulle,parce
qu’autourdemoi,lesgenssemodifienttrop.J’ainotammentunecopine
trèscalme,bourgeoiseaisée,quiaviréantimasqueconspirationniste
révolutionnaire.Avant,jepensaisquetoutétaittoujourspossibledans
leup.Maintenantjem’attendstoujoursàunenouvelleencorepire…»
Chloé, elle, a récemment fondu en larmes au milieu d’un Monoprix
en découvrant « les bougies d’anniversaire et les boules de Noël
condamnéesderrièredesbarrièresdesparadrap,commedansune
scène de crime. J’avais l’impression d’avoir atterri dans un film de
science-fiction où fêter son anniversaire et le réveillon de Noël était
devenucriminel,etmesnerfsontlégèrementflanché».Annenonplus
nes’estpasreconnuequand,aprèsavoirbinge-watchétouslesépi-
sodes de la série réconfort «Emily in Paris», projetée dans une capi-
taledecartepostale«oùleseulproblèmedel’héroïne,c’estdesavoir
siellepourracoucheravecsonvoisindudessous»,ellealévitédans
soncanapé,«avecl’impressiond’avoirprisdouzeXanaxd’uncoup».
Juliette se dit pour sa part que «devenir alcoolique pourrait être une
solution.Biensûr,jemeretiens,cen’estpaslemomentdesombreret
jeboisd’ailleurstrèspeu,maiscetteseuleidéemeréconforte».Toutes
tellement,tellementàfleurdepeau…
Selon une enquête du Comité international de la Croix-
Rouge (CICR) réalisée début octobre dans sept pays, 51% de la
population confirme que la pandémie a des «effets négatifs» sur sa
santé mentale. Une véritable fatigue pandémique s’est installée, qui
provoque cet effet de larsen émotionnel nous rendant si éruptifs. Pas
UNE VAGUE
À L’ÂME ?ANGOISSE, DÉPRIME… LA CRISE SANITAIRE NOUS AURAIT-ELLE
TOUS RENDUS HYPERSENSIBLES ? MOINS CONTRÔLABLES,
NOS AFFECTS SERAIENT AUSSI PLUS CONTAGIEUX. ENQUÊTE SUR
CE LARSEN ÉMOTIONNEL ET LES MOYENS D’Y FAIRE FACE.
PARJULIE RAMBAL ILLUSTRATIONASIA PIETRZYK
LES ÉMOTIONS
NÉGATIVES SONT
TOUJOURS PLUS
CONTAGIEUSES
QUE LES POSITIVES
PARCE QU’ELLES
S’ANCRENT PLUS
FACILEMENT
DANS LE CERVEAU.
C HRISTO PH E HA AG,
C H ERC H EU R EN
PSYC HO LO GI E S O CIALE
E L L E .FR 67
Christophe Haag, chercheur en psychologie sociale et auteur de
« La Contagion émotionnelle » (éd. Albin Michel), préfère le terme
de « hum émotionnel » à celui de larsen pour désigner la sinistrose
ambiante. Le hum ? Un bourdonnement, en anglais. « C’est ce son
qu’on entend ici et là, interprété par les catastrophistes comme les
trompettes de l’Apocalypse, détaille-t-il. Il s’agit d’un trop-plein
d’émotions négatives, qui était déjà présent en 2019 quand on
s’inquiétaitdeseffetsdudérèglementclimatique.En2020,cebour-
donnement s’est amplifié alors que nous traversons une crise sani-
taire, mais aussi psychologique, dans une société de confort et de
servicesquinenousapashabituésàdetelsdysfonctionnements.Et
il nous met en surrégime émotionnel, dans un état d’angoisse qui se
prolonge,avectoujoursplusdedifficultésàactiverlesressortsdela
résilience. Les affects les plus partagés sont de l’ordre de la colère,
delafrustration,delalassitude,alorsquelesémotionsnégativessont
toujourspluscontagieusesquelespositivesparcequ’elless’ancrent
plusfacilementdanslecerveau»,note-t-il.Etpuisunandedistancia-
tionsociale,avecinterdictiondeprendrequiconquedanssesbras,
n’arrange rien, rappelle Bernard Andrieu, philosophe et auteur de
« Sentir son corps vivant » (éd. Vrin) : « Combien de personnes nou-
vellesavons-nousrencontréesdepuisneufmois?Orlacommunion
corporelle est fondamentale car elle permet de faire émerger des
émotions positives telles que le désir, la joie, l’extase. En temps
normal, nous organisons toute notre existence pour essayer de les
atteindre.Maisdenouveauempêchésdenousdéplacer,oumême
derecevoirdesproches,noussubissonsunétatdemanquesensoriel
quifaitquebeaucoupressententencoreplusfortementlesémotions,
commeunéchofantôme.Noussommesmêmearrivésàuntelpoint
d’isolement que l’on finit par aller rogner dans nos souvenirs pour
continuer à nourrir nos rêves. Ce no man’s land sensoriel incite à la
nostalgie et à la mélancolie.» Sophie survit d’ailleurs en consultant
frénétiquement un compte Facebook baptisé « J’aime les teckels »,
qui lui rappelle le chien de son enfance : « Même moi je me suis
métamorphosée. Jamaisjen’auraisfaitçaen2019!»Cloénes’inté-
resse qu’à l’actualité de l’évolution du vaccin anticovid, sa lueur
d’espoir:«2021,jelesensbien!»Unebonnestratégie,selonChris-
tophe Haag: « Dès qu’on se projette sur sa reconstruction, ou celle
desautres,onestdansuneformed’espoirquidonnedel’énergieet
permet de renverser le trop-plein d’émotions négatives et de se
remettreenmouvement,affirme-t-il.L’intelligenceémotionnelle,c’est
aussi mesurer les conséquences que celles-ci ont sur soi, mais aussi
sur autrui. Et savoir partager des petites joies, ou de simples rires,
aveclesautres.SelonleprixNobeldelapaixDesmondTutu,onest
touscapablesdeproduiredespetitsbiens.»Chiche? n

Vague a l'Ame

  • 1.
    27NOVEMBRE2020 E L LE .FR66 ELLEMAG / SANTÉ vraiment (encore) le gouffre de la dépression, mais une sensibilité décuplée qui donne à chaque ressenti l’écho d’une sirène hurlante: « On constate actuellement un phénomène d’intensification et de contagiondesémotionsassezclassiquechezl’êtrehumain,confirme le psychiatre Nicolas Franck, chef de pôle en centre hospitalier et auteur de “Covid-19 et détresse psychologique. 2020, l’odyssée du confinement” (éd. Odile Jacob). C’est le même type de phénomène quel’onavaitparexempleobservéauXVIIe siècle,lorsquelesparois- siens de Saint-Médard étaient entrés collectivement en transe après l’évocationd’unmiracle.Aujourd’hui,c’estuneautreformedeconta- gion émotionnelle, avec la transmission des idées sombres et des peurs:lesgenssetirentmutuellementverslebas,tandisquenoussubis- sons le traumatisme d’une crise qui dure et s’est renforcée avec un nouveauconfinement.Iln’yaqu’àvoircommel’élandesolidaritédu printempsadisparu:beaucoupontdéjàbientropdemalàseprojeter dansleurpropreviepouravoirlemoindreenthousiasme.»Finilesova- tionsauxbalconsetautresskypéro,zoombarsettéléfêtesdesdébuts, place à l’unique covidéprime, alors que le marasme économique s’est ajouté à la crise sanitaire. « Je suis entourée de gens K.-O., en souf- france matérielle et psychologique, parcequejesuisdansunmilieuoùils ne peuvent même plus exercer leur travail,confieJulie-Anne,metteureen scène.Depuispresqueunan,onleur dit qu’ils ne sont pas essentiels à la société, et le monde de l’art et de l’événementielestàterre.Maisilyen a beaucoup d’autres. Face à cela, difficilederessentirlamoindrejoieou légèreté,mêmequandj’aiunebonne nouvelle professionnelle. J’ai la chance d’avoir encore du travail, mais ça ne m’empêche pas de me sentir épuisée. Parfois, je ne trouve même plus les mots, comme si mon corps avait déjà encaissé tellement de peur, de stress, de colère et de tristessequ’ils’étaitvidé…» Un bon indicateur du niveau stratosphérique de vulné- rabilité collective en cette fin 2020 ?Même«LeMonde»n’est pluslemême…Lequotidien,surtoutconnupoursesanalysespolitiques etsesenquêtesaulongcours,vientdelancer«LeFilgood»,unenews- letter pour « partager des petites lumières dans la grisaille de la période,desbonnesnouvelles,desprogrès,dessourires,desplaisirs». Desinfosdoudous,aussiréconfortantesqu’unevieillepelucherâpée àforced’avoirétémalaxéepourserassurer…C’estqu’aprèsdixmois depandémie,nousnesommespasloind’êtreretournésaustadenour- risson,gouvernésparunmaelströmd’affectsdemoinsenmoinssous contrôle. «Une mauvaise nouvelle de plus et je m’effondre», résume Sophie,quisetientdésormaisloindetout:Twitter,BFM,etmêmeson Smartphone, «au cas où quelqu’un appellerait pour se plaindre, ou pire, râler encore, alors que je n’ai plus la capacité de supporter la moindreconversationnégative.Alorsjemerepliedansmabulle,parce qu’autourdemoi,lesgenssemodifienttrop.J’ainotammentunecopine trèscalme,bourgeoiseaisée,quiaviréantimasqueconspirationniste révolutionnaire.Avant,jepensaisquetoutétaittoujourspossibledans leup.Maintenantjem’attendstoujoursàunenouvelleencorepire…» Chloé, elle, a récemment fondu en larmes au milieu d’un Monoprix en découvrant « les bougies d’anniversaire et les boules de Noël condamnéesderrièredesbarrièresdesparadrap,commedansune scène de crime. J’avais l’impression d’avoir atterri dans un film de science-fiction où fêter son anniversaire et le réveillon de Noël était devenucriminel,etmesnerfsontlégèrementflanché».Annenonplus nes’estpasreconnuequand,aprèsavoirbinge-watchétouslesépi- sodes de la série réconfort «Emily in Paris», projetée dans une capi- taledecartepostale«oùleseulproblèmedel’héroïne,c’estdesavoir siellepourracoucheravecsonvoisindudessous»,ellealévitédans soncanapé,«avecl’impressiond’avoirprisdouzeXanaxd’uncoup». Juliette se dit pour sa part que «devenir alcoolique pourrait être une solution.Biensûr,jemeretiens,cen’estpaslemomentdesombreret jeboisd’ailleurstrèspeu,maiscetteseuleidéemeréconforte».Toutes tellement,tellementàfleurdepeau… Selon une enquête du Comité international de la Croix- Rouge (CICR) réalisée début octobre dans sept pays, 51% de la population confirme que la pandémie a des «effets négatifs» sur sa santé mentale. Une véritable fatigue pandémique s’est installée, qui provoque cet effet de larsen émotionnel nous rendant si éruptifs. Pas UNE VAGUE À L’ÂME ?ANGOISSE, DÉPRIME… LA CRISE SANITAIRE NOUS AURAIT-ELLE TOUS RENDUS HYPERSENSIBLES ? MOINS CONTRÔLABLES, NOS AFFECTS SERAIENT AUSSI PLUS CONTAGIEUX. ENQUÊTE SUR CE LARSEN ÉMOTIONNEL ET LES MOYENS D’Y FAIRE FACE. PARJULIE RAMBAL ILLUSTRATIONASIA PIETRZYK LES ÉMOTIONS NÉGATIVES SONT TOUJOURS PLUS CONTAGIEUSES QUE LES POSITIVES PARCE QU’ELLES S’ANCRENT PLUS FACILEMENT DANS LE CERVEAU. C HRISTO PH E HA AG, C H ERC H EU R EN PSYC HO LO GI E S O CIALE
  • 2.
    E L LE .FR 67 Christophe Haag, chercheur en psychologie sociale et auteur de « La Contagion émotionnelle » (éd. Albin Michel), préfère le terme de « hum émotionnel » à celui de larsen pour désigner la sinistrose ambiante. Le hum ? Un bourdonnement, en anglais. « C’est ce son qu’on entend ici et là, interprété par les catastrophistes comme les trompettes de l’Apocalypse, détaille-t-il. Il s’agit d’un trop-plein d’émotions négatives, qui était déjà présent en 2019 quand on s’inquiétaitdeseffetsdudérèglementclimatique.En2020,cebour- donnement s’est amplifié alors que nous traversons une crise sani- taire, mais aussi psychologique, dans une société de confort et de servicesquinenousapashabituésàdetelsdysfonctionnements.Et il nous met en surrégime émotionnel, dans un état d’angoisse qui se prolonge,avectoujoursplusdedifficultésàactiverlesressortsdela résilience. Les affects les plus partagés sont de l’ordre de la colère, delafrustration,delalassitude,alorsquelesémotionsnégativessont toujourspluscontagieusesquelespositivesparcequ’elless’ancrent plusfacilementdanslecerveau»,note-t-il.Etpuisunandedistancia- tionsociale,avecinterdictiondeprendrequiconquedanssesbras, n’arrange rien, rappelle Bernard Andrieu, philosophe et auteur de « Sentir son corps vivant » (éd. Vrin) : « Combien de personnes nou- vellesavons-nousrencontréesdepuisneufmois?Orlacommunion corporelle est fondamentale car elle permet de faire émerger des émotions positives telles que le désir, la joie, l’extase. En temps normal, nous organisons toute notre existence pour essayer de les atteindre.Maisdenouveauempêchésdenousdéplacer,oumême derecevoirdesproches,noussubissonsunétatdemanquesensoriel quifaitquebeaucoupressententencoreplusfortementlesémotions, commeunéchofantôme.Noussommesmêmearrivésàuntelpoint d’isolement que l’on finit par aller rogner dans nos souvenirs pour continuer à nourrir nos rêves. Ce no man’s land sensoriel incite à la nostalgie et à la mélancolie.» Sophie survit d’ailleurs en consultant frénétiquement un compte Facebook baptisé « J’aime les teckels », qui lui rappelle le chien de son enfance : « Même moi je me suis métamorphosée. Jamaisjen’auraisfaitçaen2019!»Cloénes’inté- resse qu’à l’actualité de l’évolution du vaccin anticovid, sa lueur d’espoir:«2021,jelesensbien!»Unebonnestratégie,selonChris- tophe Haag: « Dès qu’on se projette sur sa reconstruction, ou celle desautres,onestdansuneformed’espoirquidonnedel’énergieet permet de renverser le trop-plein d’émotions négatives et de se remettreenmouvement,affirme-t-il.L’intelligenceémotionnelle,c’est aussi mesurer les conséquences que celles-ci ont sur soi, mais aussi sur autrui. Et savoir partager des petites joies, ou de simples rires, aveclesautres.SelonleprixNobeldelapaixDesmondTutu,onest touscapablesdeproduiredespetitsbiens.»Chiche? n