Groupe, Individu, Sujet

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La plupart des études psychosociologiques et des travaux psychanalytiques sur la psychologie sociale admettent l'existence des groupes et des individus, que leurs rapports soient pensés sur un mode idéologique ou analogique comme dans Totem et tabou par exemple (1). Cette existence, qui paraît aller de soi, nous semble être à préciser, sinon à discuter.

(1) Voici l'hypothèse de Freud : "Il n'a sans doute échappé à personne que nous postulons l'existence d'une âme collective dans laquelle s'accomplissent les mêmes processus que ceux ayant leur siège dans l'âme humaine" (S.Freud 1912, 1970, Payot).

Une phrase critique de Jacques Lacan, écrite à propos de la dissolution de l'École Freudienne, va nous servir de fil conducteur pour commenter les trois termes qui figurent dans notre titre : "Le groupe se définit d’être une unité synchrone dont les éléments sont les individus. Mais un sujet n’est pas un individu".

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Groupe, Individu, Sujet

  1. 1. Cet article, cosigné par Eliane Pons, est paru dans la revue Psychodrameen 1981. En voici le texte : GROUPE, INDIVIDU, SUJET La plupart des études psychosociologiques et des travaux psychanalytiquessur la psychologie sociale admettent lexistence des groupes et des individus, queleurs rapports soient pensés sur un mode idéologique ou analogique comme dansTotem et tabou par exemple (1). Cette existence, qui paraît aller de soi, noussemble être à préciser, sinon à discuter. (1) Voici lhypothèse de Freud : "Il na sans doute échappé à personne que nouspostulons lexistence dune âme collective dans laquelle saccomplissent les mêmesprocessus que ceux ayant leur siège dans lâme humaine" (S.Freud 1912, 1970, Payot). Une phrase critique de Jacques Lacan (2), écrite à propos de la dissolution delÉcole Freudienne, va nous servir de fil conducteur pour commenter les troistermes qui figurent dans notre titre : "Le groupe se définit d’être une unitésynchrone dont les éléments sont les individus. Mais un sujet n’est pas unindividu". (3) (2) Lettre parue dans Le Matin du 10.3.80 - Cest nous qui soulignons. (3) Il ny a pas chez Lacan de "théorie" du groupe. Tout au plus parle-t-il d "effet de groupe constitué"(lettre du 11.1.80 publiée dans Le Monde ). Ce quil dit du groupe sintègre dans une "théorie" plus large,celle du sujet dans son rapport à lobjet "a". Quest-ce donc que cette supposée unité qui semble être le dénominateurcommun au groupe et à lindividu ? Lunité de lindividu est paradoxale. En effet, nous nous le représentons comme une unité composée dun corps etde quelque chose dautre que nous appelle âme, esprit pensée ou encorepsychisme (1er paradoxe). Remarquons aussi que nous employons ladjectifpossessif lorsque nous voulons parler de notre corps ou de notre esprit. Nousdisons, si nous nous posons la question de savoir à qui appartient ce corps, quilest à moi, que ce moi soit celui des philosophes ou celui des premiers analystes. Aux deux termes précédents vient sen ajouter un 3ème qui désigne lepropriétaire (2ème paradoxe).
  2. 2. Ce moi est lui même divisible en plusieurs autre moi (3ème paradoxe). Dansle langage courant la forme pronominale "je me dis que" montre que le moi peutfigurer tantôt en position dobjet tantôt en position de sujet de laction. Ce moiest donc au moins double. Il devient multiple dans la théorie analytique où nouspouvons trouver des moi-tout, des moi clivés, des parties du moi etc. On voit donc apparaître, au fil de ces distinctions, une démultiplication dusoi-disant "individu", analogue à celle dont latome est lobjet. En ce sens, lessciences humaines sont en crise, au même titre que la physique des particules,dans la mesure où les "théoriciens" nont pas encore renoncé à la notionimaginaire dunité. Dire de lindividu quil est à la fois multiple et unique en ledésignant par le pronom personnel ou le nom propre est aussi éminemmentparadoxal. Grâce au nom propre nous affirmons, dans le temps, lidentité dunréel qui change. Le nom propre désigne successivement une virtualité sanssupport réel (lenfant fantasmé), le corps non parlant, puis support de la parole(ce que nous appelons "la personnalité"), le souvenir de ses paroles ou écritsposthumes. Il est létiquette collée sur le "casier judiciaire" qui va recevoirlensemble des dénominations dont "lindividu" ainsi nommé fait lobjet dans savie. Le paradoxe lié à lemploi du nom propre consiste donc à rassembler sous unmême chef la diversité des déterminations que reçoit "lindividu". Quen est-ilalors de "lunité synchrone" dont parle Lacan à propos du groupe ? "Synchrone" signifie simultané. En physique la notion de simultanéité sembleperdre son sens depuis la théorie de la relativité. La simultanéité supposelexistence dune vitesse infinie ; or nous savons que la lumière met du tempspour aller dun point à un autre. Autrement dit, il nexiste quune vitesse limitée.Il nous est par conséquent impossible daffirmer la coexistence synchrone,simultanée, dau moins deux points dans lespace. Même linstantanéphotographique ne peut prétendre fixer sur la pellicule une image faite de pointsparfaitement synchrones : le temps dexposition de la pellicule ne peut jamaisêtre nul. La synchronie semble donc difficile à prouver du point de vue dudiscours scientifique. Cest pourtant cette notion imaginaire que nous invoquonspour affirmer lexistence dun tout unifié (fût-il éphémère), rassemblé en unmême lieu, auquel nous attribuons "lêtre". Nous allons montrer à présent à laide dun exemple très approximatifcomment il nous est possible dimaginer cette autre caractéristique de lêtre quonappelle la permanence (4). Supposons que lon photographie un objet "immobile"que lon filme, par la suite, pendant une durée X. Si nous projetons"simultanément" la diapositive (plan fixe) et le film, nos yeux ne font pas ladifférence, du fait de la persistance lumineuse rétinienne. Limage filmée paraîtraaussi fixe que celle de la diapositive. Cependant, un éclairage stroboscopiquepourrait faire apparaître la discontinuité de limage filmée. De même unralentissement du film en révélerait les saccades. Là où nous voyons unecontinuité de limage dans le temps existe en fait un processus de répétitiondimages apparemment identiques. Le simple fait de la répétition nous permetdaffirmer lidentité de limage (ou dun objet, dune parole), etc.
  3. 3. (4) Par permanence nous entendons lunité et la continuité dans le temps. Voyons comment, à laide dun autre exemple, nous sommes obligés, si nousvoulons décrire une scène quelconque, dénumérer dans le temps une série depropriétés. Si dans deux énumérations successives, A1 et A2, nous constatons larépétition de n prédicats X1 et Y1 pour A1, X2 et Y2 pour A2, nous affirmons quilexiste un être A fait de la totalisation de ces propriétés supposées permanentes,appelées dorénavant X et Y. Voyons comment, à laide dun autre exemple, nous sommes obligés, si nousvoulons décrire une scène quelconque, dénumérer dans le temps une série depropriétés. Si dans deux énumérations successives, A1 et A2, nous constatons larépétition de n prédicats, X1 et Y1 pour A1, X2 et Y2 pour A2, nous affirmonsquil existe un être A fait de la totalisation de ces propriétés supposéespermanentes, appelées dorénavant X et Y. Nous pensons que cet être est affecté par des modifications (les propriétésqui ont changé entre A1 et A2) sans que sa nature en soit modifiée. Nousaffirmons que, fondamentalement, cest bien du même "être" quil sagit, A1 etA2 étant deux moments de son histoire. Cette supposition est au principe dumoindre énoncé grammatical. Lorsque nous disons "je vais à la pêche", le "je" enquestion reste inchangé : il est simplement soumis à un changement détat(laction daller à la pêche). Une distinction est faite entre une série de prédicatsnon soumis à laction du temps (désignés par le "je") et des prédicatssusceptibles de changer. "Je" apparaît comme le nom donné à cette série deprédicats "immuables" (le noyau de lêtre), qui sont des signifiants qui serépètent dans le discours du sujet, du fait des identifications. Nous répétons lorsque nous entendons parler "quelquun", des séquences designifiants qui se répètent, pour décréter ensuite quelles forment un tout appelé"personnalité". Cette personnalité est représentée comme la propriété dune"personne" supposée elle -même totale. Nous pouvons repérer là les deuxopérations par lesquelles nous attribuons une identité à ce qui, dans le réel, nena pas. La première consiste à sélectionner et extraire ce qui, dans le discours, serépète, la seconde à substituer la permanence à la répétition. Nous supposons eneffet que ce qui se répète existe entre ses différentes apparitions (cf le Jeu duFort-Da). Ainsi affirmons-nous lidentité de la personne à elle-même. En fait, du point de vue de la logique du signifiant, donc du discoursanalytique, il ne saurait y avoir didentité du signifiant à lui-même, ne serait-ceque parce quil est énoncé dans le temps (5). Un seul signifiant ne peut produireun effet de sens : celui-ci ne peut résulter que dune séquence ordonnée deplusieurs signifiants. (5) La n + unième occurrence dun signifiant est différente des n précédentes (cestseulement ainsi que les signifiants peuvent changer de "sens" au cours de lhistoire deslangues naturelles).
  4. 4. Peut-on dès lors soutenir que le groupe existe en tant quentité ? Peut-onencore le représenter comme une totalité dotée dun extérieur et dun intérieur ? Nous pensons quil nexiste pas plus de groupe pensé comme totalité quedindividu, si ce nest dans limaginaire. Limaginaire qualifie ici un certain nombrede croyances : croyance en lidentité, lunité, la totalité, la complétude, laconsistance, lêtre ou lessence de quelque chose, cest-à-dire les postulats de laphiosophie et de la psychologie (6). Seul le signifiant "groupe" existe (7). (6) Ces postulats sont dautant plus indiscutés quil paraissent relever du bon sens ou delévidence. La totalité, lunité, ne préexistent pas à lapparition dune parole qui viendrait lesnommer. Cest bien plutôt le fonctionnement de la parole qui fait apparaître cette croyance àlUN totalisant (que Lacan appelle auss "lun-de-sens" pour marquer le caractère imaginairede ce dernier). (7) Signifiant et non pas concept dans la mesure où "concept" renvoie à lidée dce totalité,dunité et de permanence, caractéristiques qui sont celles de limaginaire. "Concept" vientdailleurs de "con-capere", métaphore qui signifie "prendre ensemble". Lexistence de ce signifiant nimplique pas pour autant lexistence dunréférent. Le groupe en tant "quobjet" ne saurait être classé parmi les objetsphysiques. En fait, il ny a pas de réel du groupe, mais une fiction appeléegroupe, qui nest pas plus sujet du discours que ne lest lindividu. De même, il nexiste pas de "théories" du groupe. Les "théories" comme les"techniques" ne sont en fait que du discours. Un acte, une théories voire lesilence présupposent la parole et ne sont par conséquent que des effets dediscours. Ce que nous appelons "théorie" est un discours censuré duquel lesassociations libres qui ont conduit à lécriture du texte ont été effacées. En cesens, la dite "théorie" dont le groupe serait lobjet séloigne de ce que pourraitêtre un discours analytique sur les groupes. Peut-on dailleurs, comme se ledemande J.-A. Miller 1980 (8) dans son commentaire sur la dissolution de lÉcoleFreudienne, tenir un discours analytique sur les groupes ? Il nous semble possibledattribuer plusieurs sens à ce terme :celui dassociation libre ou celui decommentaire. Tenir un discours analytique ce pourrait être, au même titre quelanalysant, associer à propos du groupe. Ce pourrait être aussi faire uncommentaire sur son propre dire, cest-à-dire tenir un discours collectif quiprésenterait un caractère logique (9). Des énoncés pourraient, dans ce cas, serépéter du seul fait de la persistance du réel. Par exemple la proposition E = mC2ne peut quêtre répétée dans la mesure où elle est censée décrire une loi du réelincontestable pour le moment. (8) Intervention citée par Jacques Nobécourt dans son article "La dissolution de lÉcoleFreudienne" paru dans Le Monde du 11 janvier 1980. (9) La question dune répétition qui ne soit pas que névrotique se pose alors. Si la "théorié" nest pas du discours analytique, quest-elle donc ? Du discoursmétaphorique, cest-à-dire du fantasme (10).
  5. 5. (10) Le discours de lanalyste est en continuité avec celui de lanalysant quil a été.Comme il est très difficile de définir les critères de fin dune analyse, il est probable quenombre "dhypothèses théoriques" proposées par un analyste donné sont de nature aussifantasmatiques que celles quil se formulait, en tant quanalysant, sur le sens et le but de sonanalyse. Précisons ici ce que nous entendons par fantasme et discours métaphorique. On peut distinguer, dans ce qui sentend ou se lit lorsquun sujet parle ouécrit, ce qui est grammatical de ce qui ne lest pas. Lagrammatical concerne non seulement les rêves en temps que rébus, leslapsus, les mots desprit, mais aussi plus généralement les associations parassonance. Linconscient fonctionne sur ce mode-là. Le grammatical comporte dune part des énoncés revendiqués par le sujet, le"je" (cest là le fonctionnement imaginaire), dautre part des énoncés associatifsoù le "je" napparaît pas. Cest ce que nous appellerons fantasme. " Le fantasme est un montage grammatical où sordonne suivant diversrenversements le destin de la pulsion, de telle sorte quil ny a plus moyen defaire fonctionner le "je" dans sa relation au monde quà le faire passer par cettestructure grammaticale" (Scilicet 1970, 2-3, p.241). Il consiste dans la mise enrelation dun sujet et dun objet par des métaphores évoquant le fonctionnementdune pulsion. Par exemple, dans lanalyse du rêve de la monographie botanique, Freud secompare à un "Bücherwurm, cest-à-dire à un "ver de livre" (ce que lon traduiten français par lexpression "rat de bibliothèque"). Examinons en quoi lénoncé"un ver dévore un livre" est fantasmatique au sens où nous venons de le définir.Le ver représente Freud (S.Freud, 1900, 1971, p.155), le livre sa mère, la"chose" à laquelle son père tenait le plus. "Dévore" est une métaphore orale quiindique le type de relation que le sujet entretient avec lobjet. On constate, en entendant un sujet parler, que certaines métaphoresreviennent dune manière répétitive. Cest à ces séries métaphoriques que nousdonnons le nom de discours. En ce sens, on ne peut pas dire quil existe une"théorie" freudienne du groupe, mais seulement un discours signé Freud danslequel nous pouvons retrouver toutes les séries métaphoriques qui caractérisentle discours de lhystérique, de lobsessionnel et du Maître. Prenons par exemplece que Freud dit de la psychologie collective. Son discours est métaphorique dansla mesure où il reprend, dans la critique quil fait des théories de Le Bon et MacDougall, les métaphores que ces auteurs emploient, mais aussi parce quil rendcompte des phénomènes collectifs à laide de sa métapsychologie. En décrivantcomme objets unifiés et distincts, non seulement lindividu, le groupe et la foule(quil représente comme autant de sphères concentriques emboîtées les unesdans les autres), mais aussi des objets de taille intermédiaire comme la dyade et
  6. 6. la famille, Freud peut ensuite fantasmer sur ces objets, cest-à-dire en parlermétaphoriquement. Néanmoins, son discours nest pas seulementfantasmatique. Il est u moment dans lénonciation du discours analytique."Linsignifiant", en effet, est digne de son intérêt (11), et les associations quil faità propos des métaphores choisies font apparaître celles-ci comme dessurvivances (12). Par exemple lindividu, pour Freud, nest plus doté duneconscience souveraine ; il nest plus un, mais divisé. Derrière lindividu se profilele sujet de linconscient tel que J. Lacan le définit notamment dans les chapitresIII et IV du Livre XI. (11) Bien que dans Psychologie collective et analyse du moi (1921) Freud travaille sansses propres associations ni celles de ses patients . (12) En appliquant au groupe ou à la foule des découvertes faites avec ses patients,Freud ne fait quapliquer à ce que nous appelons "subjectivité" des découvertes concernantla subjectivité. Il ne sest pas formulé que lindividu et le groupe sont les deux modes souslesquels on simagine localiser la subjectivité. La notion de sujet (13) pourrait rendre caduque la classique opposition delindividu et du groupe, ainsi que les distinctions faites entre la famille, le groupeélargi et la société. Lhistoire des sciences nest-elle pas marquée par la faillitedes dichotomies ? (14) Cette notion reste cependant ambiguë dans la mesure oùle terme de sujet continue à désigner des individus biologiques. Cest pourquoinous préférons employer le terme de subjectivité, qui nimplique pas lidée dunindividu comptable. Subjectivité ne désigne pas ici le contraire dobjectivité, ou cequon oppose au rationnel dans le jugement par exemple, ni lineffable, mais desséquences de signifiants qui se répètent dune façon non aléatoire. Pour nous lasubjectivité peut se décrire en termes de discours qui ne renverraient ni à uncorps, ni à une localisation. Rappelons que nous entendons par discours desséries métaphoriques fictives, qualifiant lobjet du désir de la mère, que le sujetrépète, et qui sont susceptibles dêtre modifiées par lanalyse. Cest pourquoinous devrions aussi interroger la façon dont les rapports de "lindividu" au"groupe" sont imaginés dans le discours. Mais ce thème pourrait à lui seul fairelobjet dune autre étude. (13) Lacan : "je me distingue du langage de lêtre (...) cet être, on ne fait que le supposerà certains mots, individu par exemple, ou substance. Pour moi, ce nest quun fait de dit (...).Cest là que jarrive au sens du mot sujet dans le discours analytique. Ce qui parle sans lesavoir me fait je, sujet du verbe (...). Le je nest pas un être, cest un supposé à ce qui parle"(Lacan 1975, p. 107, 108, 109). (14) Par exemple la notion de longueur donde rend vaine la distinction qui était établieentre loptique et létude d’autres rayonnements comme domaines séparés de la physique.De même lopposition entre espace et temps, matière et énergie disparaît au profit dautresfaçons décrire le réel. . Éliane Pons et Jean-Jacques Pinto

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