Mon cousin d’Amérique        Il y a encore une atmosphère de ville naufragée lorsqu’on arrive à laNouvelle Orléans. L’oura...
Un d’eux me toise. Je le sens, je presse le pas par instinct. Ils ont comprisque j’ai peur. Ils ricanent. Je ne suis pas d...
Elle dit un mot à copine. Les deux s’arrêtent et me suivent du regard de loin.Jamais je n’ai marché aussi vite…        De ...
Unissez-vous, frères, et combattez avec moi pour la même cause. Déracinez avecmoi larbre de lesclavage.       Votre très h...
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Mon cousin d¹amérique

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Mon cousin d¹amérique

  1. 1. Mon cousin d’Amérique Il y a encore une atmosphère de ville naufragée lorsqu’on arrive à laNouvelle Orléans. L’ouragan Katrina est passé par ici en 2005. On se souvient quel’Amérique était impuissante, prise de court, elle qui est pourtant prompte àdéployer en moins de vingt-quatre heures une armada à des milliers de kilomètresde son territoire afin de traquer ceux qu’elle estime comme les ennemis de sesvaleurs… Plus de 1800 morts et 700 disparus. Sans doute plus. Peut-on faire del’arithmétique devant une catastrophe ? Il y a des morts qui ne souhaitent guèrelaisser de traces. Ni vus ni connus. Pour eux les chiffres banalisent l’ampleur dudésastre. Voir 1800 cadavres flotter dans le courant ou pris dans l’engrenagefatidique de la vase, c’est autre chose… Nous sommes au mois de juin et c’est la canicule. A se demander s’il arriveque le vent passe par ici. Un vieux tram surgi de je ne sais où crache de la fuméenoire sur Canal Street. Et voici deux policiers sur des chevaux. Je me demande ceque pensent ces bêtes de ces hommes de loi campés sur eux. Je me lance dans une rue dont j’ai du mal à trouver le nom. Tout est enréfection. Cette ville sera-t-elle comme New Delhi avec ses travauxinterminables ? Si vous arrivez dans une des grandes villes de l’Inde et qu’il n’y apas de travaux depuis l’aéroport jusqu’à votre hôtel c’est que quelque chose degrave va se passer. Il faut quitter la ville de toute urgence. La Nouvelle Orléansme donne le même sentiment. Pour rien au monde je la quitterai de toute urgence.Rien ne peut arriver de pire que ce qui s’était abattu ici. Quel est le nom de cette artère ? Peu importe, pourvu qu’elle me conduisejusqu’au prochain impasse. Ce sont les impasses qui livrent les secrets d’une ville.Les avenues sont trompeuses. Trop droites et trop fréquentées pour être honnêtes. Des jeunes Noirs sont assis à même le sol. Non, ils ne fument pas de joints– c’est trop facile de pondre un tel cliché ici. Non, ils ne boivent pas non pasd’alcool – ils ont perdu la soif depuis que les eaux avaient tenté d’engloutir laville entière. Alors ils se méfient de tout liquide, fut-il le plus alcoolisé. Ils ne setirent pas dessus les uns les autres. Que font-ils là alors ? Rien, justement. Ilsattendent. Quelque chose pourrait se passer. Ou pas. Ils veillent sur la ville. 1
  2. 2. Un d’eux me toise. Je le sens, je presse le pas par instinct. Ils ont comprisque j’ai peur. Ils ricanent. Je ne suis pas d’ici, ils le savent. J’ai pourtant lacouleur de peau qu’il faut, mais la géographie nous éloigne. Ils sont la descendancede mes ancêtres, ceux-là qui ont fait le voyage par l’Atlantique. Vendus auxenchères. Jambes coupées dans les plantations – comme celles de Oak Valley ou deLaura que je n’ai pas voulu visiter. Une amie qui a visité la plantation de OakValley m’apprend qu’elle a piqué un verre dans cette demeure. J’ai souri. Je lui aidit que les temps ont changé : autrefois c’est le Noir qui était supposé voler desobjets dans la plantation. Maintenant c’est une Blanche qui se livre à cette bassebesogne. Qu’elle se rassure, sa jambe ne sera pas coupée… Oui, je ne suis pas allé visiter ces plantations. Je suis un lâche, je le sais.Le reflet de l’Histoire m’inquiète, revenir sur les lieux de son déroulementm’angoisse. Nous sommes tous des Noirs, ces jeunes et moi, et nous n’avons pourtantrien en commun. La couleur de peau est la dernière escroquerie de ce siècle. Il n’ya pas plus étrangers que deux Noirs qui sont séparés par le mur de l’Histoire. Euxont été vendus, troqués, pesés. Ils ont fait le voyage. Moi je suis resté. J’ai étécolonisé, aliéné, dépossédé de mes dieux. Nous sommes en fait des ennemis, et on nele sait pas. Ou alors on fait semblant de ne pas le savoir. On dit que mes ancêtresont été complices de négriers. Que les chefs de tribus africaines ont aussi tiréprofit de l’esclavage. Donc je suis un traitre à leurs yeux… Un immeuble s’élève au milieu de rien. Les vitres démantibulées. On diraitles restes d’un décor d’un mauvais western. Mais je suis à la Nouvelle Orléans.L’immeuble me regarde. Je le regarde aussi. Il semble bouger à mon passage. Est-ce moi qui le dépasse ou c’est lui qui se déplace ? Je m’arrête, il s’arrête. Est-ilpossible d’être sous l’emprise d’un mirage hors du désert ? Je n’ai jamais vécu dansun désert. Je ne l’ai jamais traversé non plus. Je suis de la forêt, la forêt dense ettropicale. Pluies diluviennes, ciels orageux, petite saison sèche, la graine qui poussemême sur les tôles des maisons en planches ou en bambous, et c’est tout. Je continue mon chemin. Deux filles sont à moitié dévêtues sur Canal Street.Il n’y a pourtant pas de mer à vue d’œil. La mer est loin d’ici. Ou alors ces deux-làportent en elles une mer dans leurs rêveries. Et cette mer là est la plus profondeet la plus dangereuse. L’une des filles a un bébé. Je les suis, toujours par instinct.Je regarde trop leur derrière. Je me dis que la mère du bébé est plus mince quel’autre dont le poids obstrue même son cou. J’entends presque sa respiration àquelques mètres derrière. C’est comme un ronflement. Parfois ça s’arrête, commeun moteur qui cale ou une voiture dont on n’a pas passer convenablement lesvitesses. Puis ça reprend avec plus d’ardeur. Pourquoi ose-t-elle se mettre à nueainsi dans une grande avenue ? Cette question ne quitte plus mon esprit. A-t-elle ludans mes pensées ? Elle se retourne, me jette un œil bovin. Je change de direction. 2
  3. 3. Elle dit un mot à copine. Les deux s’arrêtent et me suivent du regard de loin.Jamais je n’ai marché aussi vite… De l’herbe qui pousse sur le macadam – du jamais vu. Cette végétationrachitique doit certainement se nourrir du crachat de vieilles automobiles. Elle esttoute noire avec des feuilles frappées de petites véroles. Plus rien n’étonne ici : làoù est passé un ouragan tout est possible. Je rentre à l’hôtel Renaissance, il n’est plus qu’à trois cents mètres. Il mesuffit donc de traverser Canal Street, de longer Carondelet Street puis de tournerà droite à Common Street. Je laisse passer un vieux train. Une seule rame avec àpeine cinq passagers. Ils me regardent tous. C’est sans doute mon chapeau. Jel’enlève, ils rigolent… Sur le trottoir, devant un immeuble de Carondelet Street, un afro-américainm’arrête. Je ne l’avais pas remarqué, il était caché dans des couvertures, la têtehors des couvertures telle une tortue dans sa carapace. La canicule n’est pas sonaffaire tant que ce n’est pas le feu de l’Enfer qui le brûle. C’est un clochard. Je n’ai pas encore parlé, mais il prétend que j’ai unaccent. Je présume donc que nous avons un accent même lorsque nous observons lesilence. – Tu es de quel coin ? Je lui dis que je viens du Congo. Au moment où je tente de rajouter unepetite précision sur l’existence de deux Congo, le type se relève d’un bond dekangourou et me coupe : – Je ne suis pas con, je le sais, il y a d’un coté les Belges et de l’autre lesFrançais. Donc toi tu es Français ! Il m’apprend qu’il n’est pas descendant d’Africains. Il semble y tenir. Il se ditdescendant « direct » de ces créoles qui débarquèrent ici après la révolution de1802 en Haïti et qui travaillèrent dans les différentes plantations des Etats du sudde l’Amérique. Comme je semble dubitatif, il sort une image de ses couvertures etme la tend. Je l’observe. – Tu peux me dire qui est cette personne ? Je regarde de nouveau. J’ai chez moi une toile qui représente ce personnage.Elle est peinte par Duval-Carrié, un artiste haïtien qui vit à Miami. Je ne peux pasme tromper. – C’est Toussaint Louverture, je fais. Ses yeux brillent, il se redresse, le menton bien haut, affecte l’allure d’unhaut gradé de l’armée, racle la gorge et prend une voix solennelle et récite : « Frères et amis. Je suis Toussaint Louverture ; mon nom sest peut-être faitconnaître jusquà vous. Jai entrepris la vengeance de ma race. Je veux que laliberté et légalité règnent à Saint-Domingue. Je travaille à les faire exister. 3
  4. 4. Unissez-vous, frères, et combattez avec moi pour la même cause. Déracinez avecmoi larbre de lesclavage. Votre très humble et très obéissant serviteur, Toussaint Louverture, Généraldes armées du roi, pour le bien public. » Je le regarde, il baisse les yeux, cherche un chiffon dans ses couvertures etessuie ses larmes. – C’est mon défunt père m’a appris ce discours, lui-même il l’a appris de sonpère… je suis un descendant direct de Toussaint Louverture ! Reprenant son souffle, il me demande une cigarette, puis une pièce demonnaie. – Je n’ai que des euros, je suis arrivé hier d’Europe. Il me somme d’aller faire le change et me désigne la banque à deux blocsde Carondelet Street. – Je vais t’attendre dehors pendant que tu fais le change, fait-il d’un airrésolu. Ce qu’il faut à cet homme c’est plus qu’une pièce ou un billet de banque. Il aperdu le sens des rêves. Ses songes tournent en rond, et parfois, sinon le plussouvent, ils empruntent la direction opposée du futur. Le sens giratoire des rêves.Oui, c’est cela. Lui donner des euros ? C’est ce que je fais. Mais il les rejette sèchement. – Je ne connais pas cette monnaie. La seule monnaie qui compte à mes yeuxc’est celle sur laquelle on a gravé la tête de Washington, le reste c’est de lamonnaie de singe ! Je lui fais savoir que l’euro est plus fort que le dollar. Il est surpris : – Tu mens ! Ne me mens pas, je suis plus vieux que toi ! Le dollar c’est ledollar, un point c’est tout ! A quoi bon vouloir lui fourguer mes euros ? Il me faut trouver undistributeur automatique, repartir vers Canal Street. Je lui dis donc que jereviendrai dans 5 minutes lui donner un billet. – Je ne te crois pas, frère. Est-ce que tu vois mes cheveux blancs, hein ? Jesuis quand même un descendant direct de Toussaint Louverture ! Je connais lajalousie des hommes, leur félonie et leur hypocrisie. Est-ce que c’est pas Dessalinequi a dénoncé Toussaint Louverture au Français qui l’ont emprisonné, hein ? Monancêtre a attendu seul dans une cellule, personne n’est venu. Et il est mort, mort,tu m’entends, il est mort ! Donc a mon âge je ne supporte plus les menteurs. Lavie c’est ça, le mensonge, le mensonge et le mensonge. Tu veux me rouler, c’est ça,hein ? Je sais que tu ne reviendras pas dans cinq minutes. Ceux qui disent ça nereviennent jamais. Ma vie c’est cela. Des gens comme toi, des Noirs comme toi quime disent qu’ils reviendront et qui ne sont jamais revenus. Qu’un Blanc me disequ’il reviendra et qu’il ne revienne pas, je m’en fous. Mais pas un Noir, non, non et 4
  5. 5. non. Tu ne reviendras pas, je mets ma main au feu. Si je reste sur ce trottoir c’estparce que j’attends encore ceux qui m’ont dit qu’ils reviendront. Et ça fait desdécennies que ça dure. Je mourrai comme mon ancêtre, dans la solitude de macellule. Je ne sais plus quel train emprunter pour arriver jusqu’à la gare de lavie. Alors ne me mens pas, frère noir, passe ton chemin et va vivre ton opulence del’autre côté de Bourbon Street où tous les touristes viennent laisser cours à leursvices. Y a des Blanches chaudes qui n’attendent que de nègres comme toi. Et quandtu pisseras dans le sexe de l’une d’elle, pense à moi parce que ça fait longtempsquand même que je n’ai pas tiré un coup et j’en ai marre de me branler dans mescouvertures. Maintenant, laisse-moi tranquille ! » Comment dire à ce type que ma vie aussi est faite de départs, des gens quim’ont promis qu’ils seront là, qu’ils reviendront me voir et qui ne sont jamaisrevenus ? Je pense à mon cousin Bertin Miyalou. Je l’aimais tant. Il était monfrère, mon complice. Il s’est donné la mort quelques jours après mon départ pourla France, à la fin des années quatre-vingts. Nous vivions dans le même studio, àBrazzaville, au quartier Plateau de 15 ans. Il n’a jamais supporté que je parte pourl’Europe. En partant je lui avais ôté la vie. Il m’accompagna à l’aéroport. Ilattendit jusqu’à ce que l’avion quitte le ciel de Brazzaville. Deux jours plus tard ila regagné la capitale économique, Pointe-Noire pour vivre avec ma mère. Puis, unmatin il s’est levé et a regardé vers le ciel. Une myriade de corbeaux migrait versle cimetière Mongo-Kamba. C’était l’heure qu’il attendait. Il faut toujours mouriravant que le soleil ne soit au zénith, dit-on dans notre tribu. Bertin Miyalou acherché la corde la plus sûre et s’est orienté vers un manguier, au bout de notreparcelle. Et c’était la première fois que quelqu’un se pendait dans ma famille… C’est étrange comme ce type ressemble à mon cousin. Et si tous les pendusressuscitaient en Louisiane ? Il est vraiment le portrait tout craché de Bertin. Même regard sombre.Même coupe de cheveu. Même corpulence. Et cette couleur de peau très noire. Etsi c’était lui ? Alors je rebrousse chemin vers Canal Street. Je déniche un distributeur debillets. Je ne sais plus combien j’ai retiré. Je reviens vers le type et je lui dis : « Voilà, c’est pour toi, Bertin ». Le type regarde les billets avec méfiance. Il est étonné que je sois revenu.Je vois des larmes qui roulent sur ses joues. Sa lèvre inférieure tremblote. Il empoche vite le billets et murmure : « Merci, merci frère noir » Je marche, je marche. Je l’entends demander : « Mais c’est qui Bertin,hein ??? » J’étais déjà loin… 5
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