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de Lyon
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École urbaine 	
de Lyon
Introduction
Éditorial
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(https://medium.com/anthropocene2050)
L’École urbaine de Lyon,
pour un débat public informé sur l’Anthropocène
Nous saisissons l’occasion de notre événement annuel « À l’École
de l’Anthropocène », pour lancer le premier numéro de notre magazine :
AAoo
2020. Il s’agit pour nous de continuer à développer des outils et médias
qui nous permettent de toucher le plus large public, à l’intérieur
du monde universitaire comme à l’extérieur. En 2019, l’École urbaine de
Lyon a déjà renforcé son site internet, créé une lettre d’information,
enrichi considérablement son catalogue de podcasts et, en novembre,
ouvert une plate-forme web : Anthropocene2050, destinée à accueillir
des textes scientifiques, des articles de prise de position, des notes
critiques, des vidéos, des images.
				
				 Cette plate-forme se veut multilingue, car
nous postulons que toutes les langues sont des instruments de pensée
d’égale dignité et qualité. Il nous semble que la monoculture
du globisch (l’anglais globalisé) dans les publications est aujourd’hui
une entrave à la créativité scientifique dont nous avons besoin.
De même que nous devons veiller à ce que la biodiversité soit maintenue
et même accrue dans les écosystèmes, la diversité linguistique et
culturelle est une ressource essentielle et la recherche doit contribuer à
son maintien (et au développement des compétences de traduction),
comme elle devrait au demeurant assumer la pluralité des modes
d’expression du savoir. C’est la raison pour laquelle l’École urbaine de
Lyon place au centre de son fonctionnement la volonté de varier
systématiquement les propositions scientifiques.
				 L’édition 2020 de « À l’École de l’Anthropocène »
en sera le parfait témoignage. Nous y programmons des cours publics
(sept seront lancés car nous voulons redonner de la légitimité
à cette forme de transmission qui est aussi une expé­rience de pensée
et une manière unique de la partager avec quiconque le souhaite),
des conférences, des tables-rondes, des séminaires de recherche,
des ateliers pédagogiques innovants, des expérimentations collectives,
des propositions artistiques. Nous multiplions ainsi les plaisirs de
la réflexion et de l’échange argumenté sans exclure l’émotion qu’on peut
ressentir devant les œuvres et les idées ! C’est aussi une occasion
de continuer de faire vivre ce lieu de partages et d’expériences qui est
devenu depuis l’été 2018 et pour quelques mois encore notre siège :
Les Halles du Faubourg, que nous sommes très heureux de mettre
en valeur avec nos partenaires de la Taverne Gutenberg, d’Intermède,
des Ateliers La Mouche et de Frigo&Co.
Géographe,
directeur de l’École urbaine de Lyon
Michel Lussault
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ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
École urbaine 	
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				 Notre visée est bien d’offrir une « école » universitaire
originale, ouverte à tous et à toutes, dans une perspective affirmée
d’université populaire, où la science de la meilleure qualité rencontre
les publics les plus variés qui apportent eux-mêmes leurs contributions
et leurs approches. Le magazine AAoo
2020 se veut l’expression de notre
démarche et ce premier numéro présente quelques-uns des chantiers
que nous avons lancés depuis la création de l’École urbaine de
Lyon, fin 2017. Il propose quatre sections qui recouvrent nos principaux
champs d’activité. On y trouvera des textes repris de nos autres
supports, des articles inédits, des photo­graphies, ainsi qu’une
conversation avec le néolithicien Jean-Paul Demoule.
				 In fine, nous espérons que AAoo
2020, conçu comme une
série de cahiers séparables, coédité avec les Éditions deux-cent-cinq,
rendra compte de notre exigence : l’École urbaine de Lyon entend
contribuer pleinement à la mise en œuvre du débat public informé,
indispensable si nos sociétés veulent être capables d’affronter
les questions redoutables posées par le changement global.
				 Alors que nous nous interrogeons de plus en plus
sur l’habitabilité future de la terre, sur les conditions justes et éthiques
de mise en œuvre des stratégies de réorientations écologiques de
nos cohabitations, il est crucial de faire connaître les réalités
anthropocènes, d’analyser les dynamiques à l’œuvre, notamment
celles liées à l’urbanisation et de mettre en discussion ce qui peut
guider notre action collective.
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Introduction
Expérience du lieu
en 2019 : les Halles
du Faubourg
Photographies :
Adrien Pinon
A1 – A4
L’École urbaine
de Lyon, pour un débat
public informé
sur l’Anthropocène
Michel Lussault
A5 – A7
Formation / 
Recherche / 
Formation
par la recherche / 
Recherche action
Nous devons tenter,
à l’aide de notre
créativité et de notre
sensibilité, de sortir
des institutions
connues afin d’aborder
les multiples
dimensions
de l’Anthropocène
Debora Swistun
B1 – B2
Spécialistes de biologie
moléculaire, désormais,
nous mènerons aussi
une recherche-action
sur l’anthropocène
Mathilde Paris	
Bastien Boussau
B2 – B3
Notre maison brûle,
faisons un doctorat.
Une formation
doctorale
transdisciplinaire,
collective,
professionnelle et
créative
Jérémy Cheval
Lou Herrmann
B2 – B8
Le cycle
de master class
doctorales de l’École
urbaine de Lyon :
Éditorialiser
les sciences à l’ère
anthropocène
Lucas Tiphine
B6 – B7
Publications /
Dissémination
Avant / après la fin
du monde.
Mathieu Potte-
Bonneville
C1 – C4
Bienvenue(?)
dans l’ anthropocène !
Michel Lussault
C5 – C8
Les liens ville-
campagne réinterrogés
à travers les nouvelles
préoccupations
alimentaires urbaines
Claire Delfosse
C9 – C10
Lectures
anthropocènes 2019
C11 – C12
« Dessiner une terre
inconnue »,
une géo-esthétique
de l’ anthropocène
Michel Lussault
C13 – C15
Souffrances spatiales
Lucas Tiphine
C16
Mise en débat public :
les Mercredis
de l’Anthropocène
L’impact
des ressources
naturelles
sur le développement
Mathieu Couttenier
D1
Design,
démarche artistique
et anthropocène
Gwenaëlle Bertrand
Anne Fischer
D2 – D3
Apprendre
à reconnaître
ses limites : un défi
pour l’Humanité
Bruno Charles
Natacha Gondran
D3 – D4
Quelle morale
pour les restes
Nathalie Ortar
Élisabeth Anstett
D5
La microbiologie
urbaine : un champ
d’investigation
en émergence
Benoît Cournoyer
Laurent Moulin
Jean-Yves Toussaint
Rayan Bouchali
Claire Mandon
D6 – D8
À l’École
de l’Anthropocène
Programme 2020
Relation à la création :
Valorisation  /
Dissémination  /
Exposition
9ph / Prix de la Nuit
de la photographie
2018 : Kola
Céline Clanet
E1 – E12
9ph / Prix de la Nuit
de la photographie
2019 : Missing Migrants
Mahaut Lavoine
E13 – E20
Arkadi Zaides,
de Talos à Necropolis
Alfonso Pinto
E21 – E22
Borderline(s)
investigation #1,
une enquête édifiante
sur les limites
du monde
et son effondrement
de Frédéric Ferrer
Alexandra Pech
E22 – E23
Enquêter, enquêter,
mais pour élucider
quel crime ?
Camille
de Toledo
E24 – E25
Le Néolithique, matrice
de l’Anthropocène ?
Jean-Paul Demoule
et Michel Lussault
E25 – E33
Des Milliers d’Ici,
atlas de lieux infinis
Encore Heureux
Architectes
École urbaine
de Lyon
E34 – E38
Machina Vitruva
Jindra Kratochvil
Hervé Rivano
Lou Herrmann
E38 – E40
ISBN978-2-953463-51-4
ÉcoleurbainedeLyon
Prix :10 €
ISBN978-2-919380-30-5
Éditionsdeux-cent-cinq
ISSNencours
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École urbaine 	
de Lyon
Page B1Formation / Recherche /
Formation par la recherche / Recherche action
b
Dans cet entretien, Debora Swistun,
chercheuse à l’Université San Martin de
Buenos Aires (Argentine), actuellement en
résidence scientifique à l’École urbaine de
Lyon grâce à l’aide d’une bourse Saint-Exu-
pery de l’Ambassade de France en Argen-
tine et d’un fellowship international, revient
sur l’école thématique anthropocène que
Julie Le Gall (MCF ENS de Lyon en détache-
ment au CEMCA de Mexico) et elle-même
ont coorganisée en juillet 2019 à Buenos
Aires.	
Dans la continuité des écoles théma-
tiques anthropocènes qui se sont te-
nues à l’ENS de Lyon en 2016 et 2017 sur
le modèle de l’Anthropocène Curriculum
(Haus der Kulturen der Welt, Berlin), Ju-
lie Le Gall (MCF ENS de Lyon en détache-
ment au CEMCA, Mexico) et vous-même
avez coorganisé, avec l’appui de Debo-
rah Mayaud (stagiaire École urbaine
de Lyon) et d’Andrea Sosa (stagiaire
Université San Martin), une semaine de
recherche sur la dimension urbaine de
l’Anthropocène à Buenos Aires. Ce pro-
jet, rendu possible par l’École urbaine
de Lyon, en partenariat avec l’Universi-
té San Martin (Buenos Aires) et l’Insti-
tut français d’Argentine, a notamment
impliqué une dizaine de chercheurs de
l’Université de Lyon qui ont travaillé
sur place avec des homologues de Bue-
nos Aires. À titre personnel, que rete-
nez-vous de cette expérience en termes
scientifiques ?
La première école latino-américaine
sur l’Anthropocène urbain a eu lieu, du 12 au
17 juillet, au sein de ce que nous appelons
le « territoire éducatif » de l’Universidad
Nacional de San Martín [NDT : Université
nationale de San Martín, partido de San
Martín, situé dans la première couronne de
la région métropolitaine de Buenos Aires].
Julie Le Gall et moi-même avons commencé
à penser à cette première école anthropo-
cène latino-américaine, en tant que dispo-
sitif pédagogique expérimental, presque un
an avant sa réalisation. Nous souhaitions,
en effet, compter sur la participation d’un
public très varié : étudiants, chercheurs
issus de différentes disciplines, membres
d’organisations de la société civile, artistes,
leaders originaires des peuples autoch-
tones, enfants, hommes et femmes poli-
tiques, agents territoriaux de la commune
de San Martín, participants d’autres pays
de la sous-région (Chili par exemple).
Face aux prédictions concernant
l’avenir de la vie sur la planète, nous nous
sommes demandé : « Que faire et comment
faire avec l’incertitude ? En ce sens, que
peut nous apprendre l’Amérique latine ? ».
Le défi était de créer des espaces de ren-
contre favorisant l’échange et le dialogue
entre des personnes qui n’ont pas l’ha-
bitude de se rencontrer, car elles appar-
tiennent à des institutions et à des espaces
de production de savoir parfois divergents,
concurrents ou opposés. Si, comme Bruno
Latour le souligne, les institutions doivent
être refondées afin d’aborder les multiples
dimensions de l’Anthropocène, nous devons
alors tenter, au moyen de notre créativité
et de notre sensibilité, de sortir de ces ins-
titutions fermées pour créer/expérimenter
d’autres dispositifs d’apprentissage qui
favorisent la co-construction de savoirs si-
tués pour la prise de décisions.
L’École a démarré de façon classique,
au sens où l’entendent les scientifiques,
avec des conférences, des tables rondes
et des plénières pour aborder les divers
débats que suscite le concept d’Anthropo-
cène, en particulier au sein du bassin de la
rivière Reconquista, un cours d’eau très pol-
lué qui traverse l’agglomération de Buenos
Aires.
Puis, dès la deuxième journée, l’école
est devenue mobile sur le territoire de San
Martin. Les participants ont visité des oc-
cupations informelles de terrains en cours
d’urbanisation et un « bois urbain » qui se
trouve en face de l’université et où sont
menées des expériences de permaculture.
Ils ont rencontré les acteurs d’une coopé-
rative alliant traitement des déchets et
réinsertion sociale, suivi des ateliers ani-
més par des artistes, fait des expériences
avec des matériaux alternatifs, travaillé
les incertitudes vis-à-vis de l’eau au sein
des îles du delta du Tigre et réfléchi à des
propositions de science participative. Tant
les activités menées que les espaces par-
courus ensemble nous ont aidés à repenser
les rapports entre espèces, les formes al-
ternatives possibles pour exister et être au
monde, l’adaptation humaine face aux dé-
sastres environnementaux, les incertitudes
en ce qui concerne l’usage de produits no-
cifs pour l’environnement et leurs effets, le
rôle de l’économie dans l’Anthropocène, les
formes d’extractivisme et la géopolitique
nord-sud, le féminisme et l’écologie poli-
tique, la place des corps et du travail en
lien avec les formes du capitalisme dans les
Suds. Des livrables audiovisuels et une pu-
blication sont en cours de préparation afin
de partager les diverses expériences et les
résultats de l’école.
	
Existe-t-il une tradition de pensée envi-
ronnementale en Argentine ? Et si oui, y
a-t-il des concepts spécifiques formés
dans les langues du pays qui semblent
pertinents pour une théorie plurilingue
de l’Anthropocène ?
Les problèmes environnementaux, que
les organisations d’ouvriers et de femmes
ont rendus visibles à partir des années
quatre-vingt-dix, et que les peuples au-
tochtones subissent depuis le colonialisme
européen, peuvent largement s’envisager
au prisme de concepts mobilisés pour dé-
crire d’autres terrains d’étude, tels que celui
d’accumulation par dépossession, selon la
proposition du géographe David Harvey,
qui vise à penser comme un ensemble coor-
donné les politiques néolibérales de priva-
tisation, de financiarisation, de manipula-
tion des crises (comme le contrôle des taux
d’intérêt) et de redistribution de la richesse
à certaines catégories de population (par
Nous devons tenter,
à l’aide de notre créativité
et de notre sensibilité, de sortir
des institutions connues
afin d’aborder les multiples
dimensions de l’Anthropocène
Entretien avec Debora Swistun Professeure en humanités environnementales à l’Université
nationale d’Avellaneda (Buenos Aires) et à l’Université
nationale de San Martin (Buenos Aires) 
Propos recueillis par Lucas Tiphine,
le 17 septembre 2019
Article pubié sur Anthropocene2050,
le 23 septembre 2019
Photo :
Debora Swistun à l’Aerocene
Festival, Munich, septembre 2019,
Camilla Berggren
©Aerocene Fondation
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de Lyon
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Formation par la recherche / Recherche action
b
exemple par la baisse des impôts pour les
plus aisés). On peut y ajouter les notions
d’injustice environnementale et de racisme
environnemental. Mais les conflits environ-
nementaux latino-américains présentent
aussi une certaine spécificité et leur étude
a permis, en tout cas en ce qui concerne
mon travail, l’émergence de concepts plus
locaux comme la confusion toxique. Nous
avons proposé ce concept avecJavierAuye-
ro dans notre ouvrage Inflamable. Estudio
del sufrimiento ambiental (Editorial Paidós,
BuenosAires, 2008, paru également en tra-
duction anglaise chez Oxford University
Press, 2009) pour décrire de manière syn-
thétique l’expérience de la gestion des pol-
lutions environnementales et des discours
qui cherchent à y donner du sens dans le
quartier de Villa Inflamable (aire urbaine
de Buenos Aires), qui se trouve à immédiate
proximité de l’un des plus grands centres
pétrochimique argentins. La confusion
toxique (confusion toxica) est le résultat du
processus social de production de doutes
et d’incertitudes quant à la multiplicité des
effets des activités industrielles sur l’air, le
sol, l’eau et les corps. C’est un processus de
collaboration non intentionnelle entre les
acteurs du site parmi lesquels les résidents,
les médecins, les enseignants, les avocats,
les employés des compagnies pétrolières,
les fonctionnaires publics, etc.
La plupart des peuples autochtones
parlent d’une histoire cyclique du cosmos,
de la « nuit obscure » [noche oscura] et de la
rébellion des objets qui surviendra si nous
ne changeons pas notre mode actuel de
consommation de ce qui est sur Terre. Le
« bien-vivre » [buen vivir] et/ou « ksumay
kausay » a été bouleversé radicalement
pour tous les êtres vivants. Mais il est aussi
devenu un horizon qui guide les actions de
nombreuses organisations sociales, car
l’empreinte écologique de l’urbanité s’ob-
serve partout, et notamment dans les es-
paces ruraux qui sont connectés aux zones
urbaines.
Justement, quels sont les problèmes et
les études de cas en Argentine qui pour-
raient, selonvous, alimenterune théorie
générale de l’Anthropocène ?
Si l’on se place dans le cadre d’une
approche géopolitique, il est pertinent de
faire référence à plusieurs sujets : les dé-
placements forcés des communautés au-
tochtones devant l’extension du front agri-
cole et minier, les conflits dus à l’utilisation
du glyphosate pour l’agriculture en zone
rurale, le droit à un environnement sain,
qui est défendu dans les actions judiciaires
d’assainissement et de gestion des risques
au sein des bassins urbains et périurbains.
Il faut aussi évoquer les mouvements so-
ciaux qui se forment pour la protection et la
conservation de l’eau contre les industries
minières et les autres industries d’extrac-
tivisme, ou encore, les alternatives et les
résistances qui émergent dans ces mêmes
espaces. Il n’y a donc pas un seul et unique
Anthropocène, mais plutôt une multiplicité
de phénomènes qui suivent les dynamiques
glocales (contraction de global et local)
autour de l’exploitation des ressources na-
turelles et des pratiques d’externalisation
négative des impacts.
Continuerez-vousàtravaillerauseindes
études Anthropocène dans les années à
venir ? Et si oui, dans quelles directions ?
Mes recherches ont commencé il y a
plus de dix ans et portent sur la toxicité et
la gestion des risques technologiques dans
des zones touchées parl’activité pétrolière.
Il est le plus souvent impossible pour les ha-
bitants de ces zones de gagner en justice
pour obtenir l’assainissement du sol sur le-
quel ils vivent ou bien pour imposer un meil-
leur contrôle des émanations polluantes.
Je m’intéresse ainsi à certaines stratégies
d’adaptation alternatives, comme les mou-
vements de hacking d’informations scienti-
fiques et technologiques qui mettent à dis-
position du plus grand nombre des diagnos-
tics environnementaux les plus précis. De-
puis un certain temps, j’observe également
les conceptions alternatives d’organisation
sociale des communautés écologiques lati-
no-américaines et la manière dont cela est
liéautournantdécolonialdanslathéorieso-
ciale. Enfin, j’ai commencé à explorer les in-
terfaces art-science pour communiquer au
moyen d’autres langages les résultats des
recherches dans le domaine des sciences
sociales et de l’anthropocène. Je souhaite
ainsi penser la conception d’autres disposi-
tifs d’apprentissage favorisant un rapport
différent avec ce que nous avons construit
comme idée de nature et la possibilité de
renforcer ces dispositifs dans l’éducation
de premier, deuxième et troisième cycles.
	
“Spécialistes de biologie
moléculaire, désormais,
nous mènerons aussi
une recherche-action sur
l’anthropocène”
Mathilde Paris	 Chercheure en biologie, chargée
de recherches CNRS à l’Institut
de génomique fonctionnelle de Lyon
Chercheur en biologie, chargé
de recherches CNRS au Laboratoire
de biométrie et biologie évolutive
Bastien Boussau
Article écrit en mai 2019 Article pubié
sur Anthropocene2050,
le 30 août 2019
Dans cette tribune, Mathilde Paris et
Bastien Boussau expliquent les raisons de
leur volonté de travailler sur la probléma-
tique du changement global des conditions
de vie. En collaboration avec les services de
restauration collective de l’Université de
Lyon (Crous, Sogeres), une étudiante, dans
le cadre d’un stage financé par l’École ur-
baine de Lyon, va mesurer le bilan CO2 des
plats servis surplusieurs sites du campus et
étudierl’effet de l’affichage de ce bilan surle
choix des usagers.
Nous sommes chercheurs en biologie
et plus particulièrement en évolution, en
génomique comparative et en épigéno­
mique et biologie du développement. Nous
pourrions détailler notre hyperspécialisa-
tion avec davantage de précision encore,
mais il est déjà apparent sans doute que
notre rapprochement avec l’École urbaine
de Lyon ne semble pas, à première vue,
évident. Pourtant, nous ressentons le be-
soin de sortir de notre domaine d’expertise
pour travailler sur des questions liées à la
crise environnementale et à l’épuisement
des ressources.
Jusqu’à récemment, nous étions par-
venus à combinerun haut niveau de confort
personnel, avec une conscience écologique
basée sur une connaissance superficielle
de la magnitude de la crise écologique.
Certes la banquise fondait, mais nous nous
astreignions à n’acheter que rarement des
bouteilles en plastique et prenions le train
pour nos déplacements ; donc nous consi-
dérions que nous faisions notre part. Mais
il y a environ un an, nous avons mieux pris
conscience de l’ampleurdu problème clima-
tique et énergétique par l’entremise de lec-
tures et de podcasts. De nombreux auteurs
prédisent, en effet, que même les sociétés
les plus développées pourraient, dans les
décennies, voire les années qui viennent,
changer au point que les besoins vitaux ne
seraient plus garantis pour la plupart de
leurs membres. Nous avons alors cherché à
évaluer les bases de ces prédictions en pui-
sant dans la littérature scientifique. Nous
en avons retiré la conclusion suivante : le
bon fonctionnement de nos sociétés repose
sur un ensemble de systèmes complexes et
efficaces, mais peu robustes. Ces systèmes
sont de surcroît interconnectés. La crise
Traduction de l’espagnol
(Argentine)
par Natalia D’Aquino
Révision et édition
par Julie Le Gall et Lucas Tiphine
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de Lyon
Page B3Formation / Recherche /
Formation par la recherche / Recherche action
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environnementale et l’épuisement des res-
sources vont mettre, et mettent déjà, ces
systèmes sous pression. Le risque, pour
notre génération et la génération suivante,
est suffisamment grand et probable pour
que l’on cherche à le minimiser.
Ces perspectives sombres sur le futur
nous ont d’autant plus touchés que nous
sommes parents. Notre fille aura en 2050
l’âge que nous avons actuellement (environ
35 ans) : quel monde va-t-on lui léguer ? Les
pays développés, dans leurécrasante majo-
rité, ne tiennent pas leurs engagements pris
lors desAccords de Paris de 2015 (ycompris
la France), engagements qui sont, de toute
façon, insuffisants selon de nombreux ex-
perts, notamment le GIEC. Nous avons donc
décidé de nous engager à notre niveau.
Et là, que faire ? Dans notre vie per-
sonnelle, la tentation de se préparer à
l’inévitable, de manière isolée, est grande,
mais elle n’aurait qu’un impact très limité.
Àla place, nous cherchons, comme de nom-
breux citoyens, à promouvoir une baisse
sociétale de notre empreinte environne-
mentale. Dans notre vie professionnelle,
quels sont nos moyens ? Comme la plupart
des chercheurs, nous dédions la plupart de
notre temps et de notre énergie à un travail
qui nous passionne. Notre hyperspécialité
ne risque pas d’être bien utile pour traiter
du changement global des conditions de
vie terrestre, mais nous faisons le pari que
la méthode scientifique, celle que nous ap-
pliquons au quotidien, pourrait l’être. En
effet, lorsque nous nous intéressons à une
problématique donnée, nous cherchons à
l’étudier en définissant une question pré-
cise ; nous faisons appel à des spécialistes
si la question le nécessite, car notre tra-
vail est fondamentalement collaboratif ;
nous mettons en place un protocole expé-
rimental pour répondre à cette question ;
enfin, nous analysons les résultats avec
autant d’esprit critique que possible. Cette
méthode, nous pouvons l’appliquer afin de
mieux comprendre comment nos sociétés
pourraient changer le moins douloureuse-
ment possible.
Parmi les nombreux freins qui empê­
chent le changement des comportements
individuels permettant de réduire son em-
preinte carbone, nous avons décidé de
nous intéresser à l’aspect psychologique. Si
l’échelle de l’individu est loin d’être la seule
à être pertinente pour enclencher la transi-
tion radicale nécessaire pour atteindre un
mode de vie plus durable, elle reste néan-
moins importante.
Nous proposons donc d’étudier, à
l’échelle du campus de l’Université de Lyon,
le positionnement des individus vis-à-vis
des enjeux environnementaux ainsi que
leurs comportements effectifs. Un tel tra-
vail pourrait permettre de rendre plus effi-
caces les politiques publiques en les person-
nalisant, et pourrait, à terme, contribuer à
identifier les barrières économiques, géo-
graphiques ou logistiques à lever, afin de fa-
voriser les comportements les plus compa-
tibles avec les objectifs des Accords de Pa-
ris. L’Université de Lyon, constituée, a priori,
par une population assez ouverte à la mise
en place de protocoles de recherche, servi-
rait, ainsi, de terrain d’expérimentation afin
de définir les politiques à mettre en œuvre
pour que la métropole de Lyon atteigne ses
objectifs ambitieux, mais nécessaires, de
réduction des gaz à effets de serre.
Nous sommes aujourd’hui dans une
situation d’urgence qui implique des chan-
gements radicaux dans tous les secteurs
d’activité. De nombreuses manifestations,
et des articles de plus en plus fré­quents il-
lustrent qu’une partie croissante de la po-
pulation en prend conscience. Le secteurde
la recherche ne sera pas épargné et devra
lui aussi embrasser des changements radi-
caux : déjà des chercheurs de­mandent à ce
que l’empreinte environnementale de leur
travail soit prise en compte lors de leuréva-
luation. Notre décision de dédier une partie
de notre activité de recherche à la crise
environnementale et énergétique s’inscrit
dans cette dynamique générale.
	
Notre maison brûle,
faisons un doctorat
Une formation doctorale transdisciplinaire, collective,
professionnelle et créative
Jérémy Cheval
Lou Herrmann
Docteur en architecture,
coordinateur du pôle formation
de l’École urbaine de Lyon
Docteure en urbanisme,
chercheure postdoctorale
et chargée de projet
à l’École urbaine de Lyon
12 décembre 2019
Dans ce contexte, l’École urbaine de
Lyon appelle à une croissance : celle des
thèses. Car la thèse est précieuse : elle
propose un temps unique de recherche, de
développement et de production d’idées.
Les doctorats se doivent d’augmenter,
d’évoluer, de s’adapter, d’expérimenter,
de sortir de leur zone de confort, de créer,
pour être à la hauteur des enjeux
anthropocènes.
L’avènement de l’Anthropocène révèle
plus que jamais notre besoin de formation,
de recherche et d’expérimentation. Pour-
tant le nombre de doctorats réduit chaque
année en France1
, le réchauffement clima-
tique continue, la fonte des glaces perdure,
les espèces restent menacées et les dé-
chets s’entassent…
Avec ses doctorant.es, l’École urbaine
de Lyon ambitionne de développer des ex-
périences de recherches en commun, de
tester des projets inattendus, de se trom-
per et de se relever, de construire et parta-
ger des idées surprenantes et riches. Avec
elles, avec eux, elle souhaite faire école pour
tous, tout au long de la vie. Car la science a
un impact fondamental sur nos vies et nos
conceptions de l’univers. Comme Galilée
a pu le dire, les découvertes scientifiques
1	 En France, à la rentrée
2017, 73 508 étudiants sont inscrits
en doctorat.
Le nombre de doctorants est
en baisse continue depuis 2009.
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
École urbaine 	
de Lyon
Page B4Formation / Recherche /
Formation par la recherche / Recherche action
B
son corps doctoral. Cette attention passe
par une vigilance lors de la sélection des
candidat.es à la thèse. Ainsi, si la première
année, 2018, les sciences sociales étaient
largement représentées parmi les docto-
rant.es sélectionné.es, de fait elle a veillé
dans le recrutement de 2019 à rééquilibrer
son équipe en retenant sept candidat.es
dont cinq en sciences dures.5
Au terme de ces deux premières an-
nées de recrutement doctoral, l’École ur-
baine de Lyon est fière de compter parmi
les siens de jeunes chercheuses et cher-
cheurs issu.es d’horizons disciplinaires
extrêmement variés. Ainsi l’Anthropocène
sera appréhendé selon une multiplicité
d’approches : à travers les outils de la bio-
logie et de la micro-biologie avec des thèses
sur la biodiversité (Thomas Boutreux), la
biorémédiation6
en milieu urbain (Marine
Durand) ou encore la diversité bactérienne
desvilles (Rayan Bouchali), à travers les ou-
tils de l’anthropologie avec des travaux sur
l’alimentation (Alexandra Pech), l’histoire et
la gestion des déchets (Yann Brunet, Clé-
ment Dillenseger, Mélissa Manglou), ceux
de la géographie et des études urbaines
via des thèses sur le périurbain (Loriane
Ferreira) et la justice environnementale
(Fabian Lévêque), ceux de la chimie avec
une recherche sur le traitement et la va-
lorisation des déchets plastiques (Nicolas
Osorio-Grimaldos), ou encore les outils de
la physique à travers des thèses sur la mo-
délisation météorologique (Félix Schmitt) et
la résilience des bâtiments au changement
climatique (Adrien Toesca).
rapports entretenus entre les caractéris-
tiques micro-météorologiques des lieux et
les ambiances urbaines et celui de Thomas
Boutreux qui appréhende la biodiversité en
croisant la biologie et la géographie.
Aussi, sans dire que la réalisation d’une
thèse pluridisciplinaire est un travail impos-
sible, admettons tout de même que c’est un
exercice compliqué. Il est difficile — pour
tou.tes et plus encore pour celles et ceux
qui débutent leur carrière de recherche
— de s’extraire des logiques disciplinaires
qui imprègnent le milieu académique. C’est
pour cette raison que la plupart des projets
de thèse restent affiliés à des disciplines
uniques. Pour porter son projet transdis-
ciplinaire, l’École urbaine de Lyon ne peut
donc pas attendre que cette dernière lui
soit directement proposée par les projets
de thèse : elle doit la construire, elle-même,
en son sein. Et c’est sans doute un de ses
apports les plus précieux dans la formation
des doctorant.es, apport complémentaire à
ceux proposés par les écoles doctorales et
les laboratoires.
La pluridisciplinarité — au sens de
la présence de plusieurs disciplines en un
même lieu et un même temps — est un pré-
alable à l’établissement de la transdisci-
plinarité (soit l’interaction entre plusieurs
disciplines dans un projet commun aboutis-
sant à la création d’une nouvelle approche).
L’École urbaine de Lyon porte ainsi une at-
tention minutieuse à diversifier les champs
disciplinaires (sciences humaines et so-
ciales, sciences expérimentales, sciences de
la terre et du vivant) représentés au sein de
2	 Galilée à la fin de
la troisième journée des Discorsi,
cité dans Durbarle, D. (1965).
La méthode scientifique
de Galilée. Revue d’histoire des
sciences, 18-2, 161
3	 Déjà en 1995, Jacques
Hamel appelait à déconstruire
cet appel — difficile à mettre
en œuvre — à l’interdisciplinarité,
« fiction de la recherche ».
4	 À titre d’exemple, il y a
sept écoles doctorales à
l’Université Lumière Lyon 2, dont
les limites sont définies en
fonction des disciplines dont elles
se réclament : l’ED 476 pour
les neurosciences, l’ED 483 pour
les sciences sociales, l’ED 484
pour les lettres, langues et
les arts, l’ED 485 pour l’éducation,
la psychologie, l’information et
la communication, l’ED 486 pour
les sciences économique et
la gestion, l’ED 492 pour le droit
et l’ED 512 pour l’informatique
et les mathématiques.
5	 Au niveau national,
plus de la moitié des doctorats
relèvent des domaines
des sciences dites « dures ».
6	 Processus de dépollution
de l’environnement via des
organismes vivants.
ouvrent d’autres portes vers d’autres « mé-
thode[s], pourvue[s] de résultats nombreux
et remarquables qui, dans les années à ve-
nir, s’imposeront à l’attention des esprits »2
.
C’est en prenant au sérieux le rôle de toutes
les sciences (du silex au sentiment) que
l’École urbaine de Lyon souhaite aborder
les enjeux soulevés par les systèmes com-
plexes des mondes urbains anthropocènes.
Et c’est en accompagnant ses doctorant.es
en cohérence avec les laboratoires qu’elle
déploie une formation doctorale juste :
transdisciplinaire, collective, profession-
nelle et créative.
1
Construire une recherche
doctorale transdisciplinaire
Explorer l’hypothèse de l’urbain an-
thropocène appelle à une convergence dis-
ciplinaire. C’est là l’essence même de l’École
urbaine de Lyon : celle d’affirmer que pour
être à la hauteur des enjeux soulevés par
cette hypothèse, il faut allier les outils, les
méthodes et les concepts de tous, il faut
créer la rencontre transdisciplinaire. En
effet, les questions soulevées par l’Anthro-
pocène — liées aux activités humaines sur
terre — se situent à la croisée des sciences
exactes, des sciences sociales et des scien­
ces expérimentales. En matière d’Anthro-
pocène la transdisciplinarité n’est donc plus
une option, c’est une nécessité, qui tendrait
à défendre une ère post-discipline.
Cette exigence, l’École urbaine de
Lyon l’applique en premier lieu à la forma-
tion doctorale à travers deux aspects prin-
cipaux : la sélection des candidat.es et la
création d’un collectif de doctorant.es ren-
dant tangible la transdisciplinarité.
Recruter tous horizons
Malgré les fortes (et anciennes3
) in-
jonctions à l’interdisciplinarité dans la re-
cherche doctorale, l’exercice de la thèse
demeure aujourd’hui une réalité profondé-
ment ancrée dans une logique de décou-
page disciplinaire. En effet, se lancer en
thèse signifie aussi entrer dans un labora-
toire de recherche et dans une école doc-
torale, deux institutions intrinsèquement
animées par des logiques disciplinaires4
.
Certain.es candidat.es au doctorat
réussissent cependant à faire de l’inter-
disciplinarité un élément fondateur de leur
projet de thèse. L’École est particulière-
ment attentive et à l’affût de ce signal faible.
Elle a notamment retenu en ce sens les pro-
jets de plusieurs candidats : celui de Rayan
Bouchali entre aménagement, urbanisme
et microbiologie, celui de Félix Schmitt, qui
allie physique et génie civil pour étudier les
Rentrée des doctorants,
1er octobre 2019,
jardin des Halles du Faubourg
© École urbaine de Lyon
– Adrien Pinon
ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
École urbaine 	
de Lyon
Page B5
B
Formation / Recherche /
Formation par la recherche / Recherche action
2
Former des professionnels
Outre la transdisciplinarité, la for-
mation doctorale développée par l’École
urbaine de Lyon insiste sur un second as-
pect : la professionnalisation des étudiant.
es. En effet, l’issue d’un doctorat n’est pas
seulement vouée à l’enseignement et la re-
cherche8
. Et la part des doctorant.es dans
les secteurs privés, qui s’élevait déjà à en-
viron 13 % en 2017, augmente encore au-
jourd’hui.
	 En France, le doctorat est entré au
répertoire national de la certification pro-
fessionnelle en février 2019. Cette avancée
considérable permet de favoriser le recru-
tement des docteur.es par les employeurs
des secteurs de la production et des ser-
vices. L’arrêté du 22 février 2019 définit ain-
si de manière officielle les compétences as-
sociées à la formation doctorale. Six pôles,
appelés « blocs de compétences », y sont
inscrits.
Le premier porte sur la capacité
des docteur.es à mobiliser leur expertise
dans différents contextes et à différentes
échelles à travers la conception et l’éla-
boration de leur recherche. Le deuxième
bloc définit les compétences liées à la mise
en œuvre d’une démarche de recherche et
de développement, par les outils et le plan-
ning, mais aussi par la gestion des budgets
et des risques. Le troisième pôle porte sur
la valorisation et la diffusion des savoirs
en respect avec les principes de déonto-
logie, d’éthique, de propriété intellectuelle
et industrielle. Le quatrième bloc précise
les compétences de veilles scientifiques et
technologiques à l’international. Les deux
derniers blocs de compétences, les plus
connus du monde professionnel, portent
sur la formation et la diffusion de la culture
scientifique et sur l’encadrement d’équipes
de recherche — en d’autres termes surl’ap-
titude des docteur.es à former, encadrer et
diffuser les savoirs.
	 Attention, il ne s’agit pas de critères
d’évaluation des doctorant.es, mais bien de
compétences acquises au cours de la for-
mation doctorale. Dans cette perspective,
l’École urbaine de Lyon ambitionne d’appor-
teràsesdoctorant.esencontratdescontri-
butionsnovatricesdanslecadred’échanges
de haut niveau et dans des contextes inter-
nationaux. Elle leur propose, de manière
complémentaire à l’encadrement et aux
formations développées au sein des labo-
ratoires, d’agir en lien avec le monde pro-
fessionnel. Cela passe par son engagement
à accompagner les doctorant.es pour leur
montée en compétences professionnelles.
Sur le plan académique, les docto­
rant.es, considéré.es comme des profes­
sionnel.les de la recherche, sont ainsi invité.
es à participer à des programmes inter-
nationaux tels que le workshop organisé
pétences de diffusion des savoirs. Il s’agit de
temps de travail collectif, relativement
longs (au moins une journée) mais circons-
crits (ne débordant pas du moment en pré-
sentiel), organisés autour de la poursuite
d’un objectif précis et commun à tou.tes.
Pour sa première rencontre, le sémi-
naire avait pour objet : « Faire un journal
en un jour ». Sans entrer dans le contenu
(qui sera explicité un peu plus bas), attar-
dons-nous quelques instants sur les pré-
supposés de ce format. L’idée expérimentée
ici est qu’en sortant les doctorant.es de leur
routine de recherche individuelle et disci-
plinaire, les séminaires leur permettront
de rendre tangible la transdisciplinarité
par la mise en œuvre d’un projet commun,
à la fois un peu étranger et un peu familier.
Étranger, car l’objet ou le thème abordés
se situent en décalage vis-à-vis des atten-
dus académiques qui font leur quotidien
de recherche ; familier, car ce sont eux qui
construisent la matière mise en mouvement
lors de ces séminaires.
	 L’École urbaine de Lyon fait ensuite
le pari que le collectif peut exister par la
création d’un réseau entre les doctorant.
es. À terme, l’objectif est que ce réseau
soit alimenté de manière indépendante
par les étudiant.es eux-mêmes. Mais nous
ne sommes qu’aux premiers jours de cette
histoire. Aussi, et en attendant que monte
le courant, les membres de l’équipe se sont
mis en situation d’imaginer des proposi-
tions dans le sens d’une animation de ce
réseau.
De manière très simple d’abord, en
invitant les doctorant.es à partager une
interface de communication et de tra-
vail : le réseau social Trello. D’autres outils
transversaux sont également en cours de
création, et notamment une bibliographie
transdisciplinaire partagée, qui permettra
de constituer un état de l’art très large sur
l’Anthropocène mis à jour au fil de l’avan-
cement des travaux de thèse et de veille de
l’École.
Sur le fond, cette dynamique d’anima­
tion passe ensuite parl’identification d’axes
de recherche convergents parmi les projets
de thèse, en écho aux autres projets de re-
cherche portés par l’École urbaine de Lyon.
Des « pôles d’intérêt », non préconçus, ont
ainsi émergé a posteriori. Quatre se des-
sinent distinctement : un pôle déchets, un
pôle périurbain, un pôle sol/agriculture/
alimentation et un pôle eau. Convaincue de
la pertinence de ces pôles pour approcher
l’urbain anthropocène, l’École décide de les
prendre au sérieux. L’objectifest désormais
de s’en saisir pour les instituer en véritables
axes de recherche.Àl’avenir, tout sera donc
fait pour donner de l’épaisseur à ces axes,
en favorisant les échanges et les projets
entre les chercheuses et les chercheurs qui
les incarnent, à travers des dispositifs qui
restent encore à inventer. De même, ces
pôles seront amenés à évoluer avec la sé-
lection des futurs candidat.es au doctorat :
soit via le renforcement d’un axe identifié
comme stratégique, soit au contraire via
l’identification d’un point aveugle (les rela-
tions humains non-humains par exemple) à
investir. En la matière, la posture de l’École
sera toujours celle de l’ouverture et de la
souplesse : sensible aux effets de conver-
gence comme au surgissement de l’inat-
tendu.
Sont ainsi amenés à se côtoyer non
seulement ces doctorant.es mais aussi
leurs directrices et directeurs et leurs la-
boratoires respectifs, habituellement très
éloignés les uns des autres, qui sont mis en
réseau grâce à l’École urbaine de Lyon : le
Laboratoire d’écologie des hydrosystèmes
naturels et anthropisés (LEHNA), l’UMR
Écologie microbienne Lyon, l’UMR Envi-
ronnement ville et société (EVS), le labora-
toire Triangle, l’Institut de recherches sur
la catalyse et l’environnement de Lyon (IR-
CELYON) et le Centre for Energy and Ther-
mal Sciences of Lyon (CETHIL).
Édifier un collectif
Importante mais non suffisante, la plu-
ridisciplinarité est une étape vers la trans-
disciplinarité. Cette dernière constitue un
objectif ambitieux, qui ne se décrète pas
mais se fabrique ensemble. En la matière
l’École urbaine de Lyon expérimente. L’hy-
pothèse en cours d’évaluation est que la
transdisciplinarité doctorale passera par
l’élaboration de communs. L’École y tra-
vaille avec assiduité à travers des actions et
des programmesvisant la création d’un col-
lectif de doctorant.es. Par collectif, on en-
tend l’établissement des conditions d’exis-
tence de la rencontre entre les étudiant.es,
du dialogue, du partage et in fine du travail
en commun — nécessairement transdisci-
plinaire auvu de la diversité de leurs profils.
Sont ainsi organisés des temps collectifs
en présentiel, réunissant non seulement
les doctorant.es financé.es par l’École ur-
baine de Lyon, mais aussi les doctorant.es
associé.es7
et d’autres membres de l’École.
Dans cette perspective, une journée de ren-
trée s’est tenue début octobre 2019. À cette
occasion, les doctorant.es, parfois accom-
pagné.es de leurs directrices et directeurs
de recherche, ont présenté leur projet de
thèse. Face à une audience pour partie ex-
térieure à leur champ, contraint.es par une
consigne temporelle stricte (5 minutes d’ex-
posé), ils ont débuté l’année sous le signe de
la traduction, de la diffusion des savoirs et
de la curiosité scientifique.Au-delà de l’inté-
rêt pédagogique de l’exercice, ce fut un mo-
ment important pour le collectif doctorant.
es et l’équipe de l’École, puisqu’il a permis à
tout.es de prendre connaissance concrète-
ment — par les personnes et les sujets — de
cette diversité disciplinaire constitutive.
Un second format de rencontre a été
ex­pé­­rimenté en novembre 2019 : celui des
for­­mations doctorales. Parmi elles, les pre-
mières master class « éditorialiser la sci­
ence », proposées par Lucas Tiphine, visant 
à mettre en situation les doctorant.es sou-
tenu.es par l’École urbaine de Lyon sous la
conduite d’intervenant.es qui se posent,
dans leur pratique professionnelle, la ques-
tion de la médiation scientifique. L’objectif
visé est de permettre aux jeunes chercheu­
ses et chercheurs de développer leurs com-
7	 Il s’agit des doctorant.es
qui sont financé.es par d’autres
institutions, mais dont le travail
intéresse l’École et sont à ce titre
invité.es à participer à la formation
doctorale qu’elle propose
et peuvent trouver dans l’École
un lieu de ressources
et un espace d’expression.
8	 En 2017, 13 % des docteurs
travaillent dans des entreprises.
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École urbaine 	
de Lyon
B
Formation / Recherche /
Formation par la recherche / Recherche action
Page B6
de doctorat est une chance, car il permet
de questionner avec les écoles doctorales
et les universités les critères d’évaluation,
les dossiers attendus et les processus ad-
ministratifs. L’École accompagne cette
première démarche complexe, en partena-
riat avec l’INSA Lyon et l’École doctorale en
sciences humaines et sociales de l’Universi-
té de Lyon. Le premier diplômé de haut ni-
veau dans le domaine de l’aménagement et
de l’urbanisme à Lyon par la voie de la VAE
va rédiger, sur les consignes de l’École, un
mémoire référent composé de deux par-
ties. D’une part, il va devoir rendre compte
d’expériences professionnelles passées, via
les canaux classiques de la diffusion des ré-
sultats de la recherche (articles, chapitres
d’ouvrages, communications…), mais aussi
à travers d’autres supports plus innovants
(documentaires, webdocs, blogs, projets…).
D’autre part, une partie rédigée permettra
d’établir un questionnement fil-rouge des
différentes productions présentées. Elle
proposera ainsi une relecture problémati-
sée des travaux du doctorant.
Par ailleurs, l’École a mis en place de façon
pionnière sur le site Lyon-Saint-Étienne,
un accompagnement de doctorat par la
validation d’acquis d’expériences (VAE). Il
s’agit ici par effet miroir de partir des com-
pétences professionnelles pour valider le
doctorat au niveau universitaire. Cette
démarche, encore trop rare, permet d’ins-
crire le diplôme de doctorat dans le cycle
des formations tout au long de la vie. Bien
qu’il s’agisse d’un des enjeux majeurs de
l’éducation au niveau national, et ce dans
toutes les universités de France, très peu
de doctorats par VAE sont délivrés au-
jourd’hui (une centaine seulement en 2017).
Ce diplôme, né du processus de Bologne, a
été intégré en France en 2002. Il fait encore
l’objet d’un grand nombre de débats et de
défiances, et de fait se développe peu. Or le
caractère expérimental de cette démarche
est au contraire considéré comme une
qualité, que l’École souhaite encourager
et porter. L’aspect innovant et encore libre
(du moins libéré d’un certain formalisme
inhérent aux thèses classiques) de ce type
à Tokyo en 2018, où masterant.es, docto-
rant.es, chercheuses et chercheurs du ré-
seau scientifique de l’École ont participé
ensemble aux échanges scientifiques de
manière horizontale. Dans le même sens,
l’École a mis en place des écoles d’hiver en
été, comme celle organisée à Buenos Aires
en juillet 2019 dans le cadre de la première
école de l’anthropocène enAmérique latine.
Sur le plan professionnel régional, la
formation doctorale de l’École s’appuie
sur sa programmation évènementielle aux
Halles du Faubourg, et notamment la se-
maine « À l’École de l’Anthropocène » orga-
nisée fin janvier et les « Mercredis de l’An-
thropocène », rendez-vous public hebdoma-
daire. Dans le cadre de ces programmes, les
doctorant.es sont ainsi amené.es à animer
des débats ou des émissions radio, à mon-
ter des séminaires et des formations. Ce
faisant, l’objectif est de faire école grâce au
vivierd’activités publiques développées par
l’École urbaine de Lyon.
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École urbaine 	
de Lyon
B
Formation / Recherche /
Formation par la recherche / Recherche action
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comme méthodes d’enquête et comme mo-
dalités de restitution des résultats scienti-
fiques : le passage par l’image, la scène, le
son, etc.
Ouvrir les formats de l’enquête
Dans la formation doctorale à l’École,
la place de l’enquête est primordiale. Elle
permet d’envisager les systèmes com-
plexes issus du terrain. En effet, l’hypo-
thèse portée par l’École est que la diver-
sification des modalités de réalisation de
l’enquête permet d’appréhender de nou-
veaux enjeux et de fait peut conduire à de
nouveaux résultats. Une enquête ouverte
aux médium contemporains d’expression
se rapproche des enquêté.es. L’École at-
tache une grande importance à toutes les
formes d’expression capables d’enregistrer
des phénomènes scientifiques et sensibles.
Ainsi du multimédia à la performance, on
observe une mutation des outils méthodo-
logiques dans la recherche urbaine, qui se
retrouve également chez les doctorant.es
3
Explorer les formats
pour une recherche créative
Les doctorant.es sont également em-
barqué.es au sein de l’École dans une explo-
ration créative des formats d’enquête et
de restitution des résultats de la science.
L’idée est que les modes de formalisation
traditionnels académiques (articles et ex-
posés) ne peuvent pas être les formats ex-
clusifs de la construction et de la diffusion
des savoirs. L’École est ainsi convaincue
que le passage par des formes d’expression
non-traditionnelles, empruntées à l’art et
à d’autres médias est une piste fertile non
seulement pour appréhender les enjeux an-
thropocènes, mais aussi pour développer
une recherche créative et innovante acces-
sible aux publics extérieurs à l’université.
L’ambition est de pousser les doctorant.es
à explorer de nouveaux formats à la fois
Depuis 2019, l’École s’est engagée
sur un profil international pilote, avec son
premier candidat, Jérémie Descamps, fon-
dateur de Sinapolis, bureau d’études et de
recherches pluridisciplinaires autour de
l’urbain, des échanges culturels et de la dif-
fusion des savoirs entre acteurs européens
et chinois. Il vient de déposer son dossier
de recevabilité administrative et devrait
défendre sa thèse sur les enjeux urbains
chinois avant fin 2020. Cette première ex-
périence positive pousse l’École urbaine de
Lyon à poursuivre son programme docto-
ral dans ce sens à travers le recrutement
de nouveaux candidats au doctorat en VAE.
À terme, l’objectif est de dépasser les ca-
drages disciplinaires et de développer les
formations anthropocènes tout au long de
la vie, dans d’autres universités, d’autres
domaines avec des membres du consortium
voire d’autres partenaires.
1	https://www.youtube.com/
watch?v=TZSjEyfP8lA
Le dessin, outil d’enquête.
Esquisse du chantier derrière
les Halles. 25 novembre 2019
© École urbaine de Lyon
– Lou Herrmann
Le cycle de master class
doctorales de l’École
urbaine de Lyon :
Éditorialiser les sciences
à l’ère anthropocène
Docteur en géographie,
chercheur postdoctoral et chargé
de projet à l’École urbaine
de Lyon
Lucas Tiphine
Catherine Jeandel, océanographe au LEGOS de Toulouse et membre
de la commission stratigraphique sur l’Anthropocène, confiait récemment dans
un podcast de l’École urbaine Lyon : « Maintenant on nous écoute un peu plus ! » 1
On peut néanmoins se poser la question, au vu par exemple du décalage
entre les recommandations faites par les scientifiques pour respecter l’engagement
politique pris pendant la COP21 de limiter le réchauffement climatique
et les actions mises en place effectivement, de la valeur de la parole scientifique.
	 C’est dans cette perspective que s’est tenue la première master class
« Éditorialiser les sciences » en novembre 2019 aux Halles du Faubourg pour réfléchir
aux modalités d’intervention des scientifiques dans le débat public.
Des doctorant.es et postdoctorant.es associé.es à l’École se sont réuni.es
pour réaliser collectivement un journal en quelques heures avec Cécile Michaut,
formatrice en vulgarisation scientifique. Le but était d’obtenir en fin de journée
un journal modeste, mais complet, à la manière des journaux révolutionnaires
du début du XXe siècle réalisés très rapidement et avec peu de moyens : reportages,
interviews, titres, textes, images, rubriques, mise en page… Concrètement,
les participant.es ont défini ensemble le public visé, le thème général, la taille
du journal et les rubriques. C’est ainsi qu’est née La Terre en Chantier.
Au sommaire : un édito sur le statut de l’art face à l’urgence, un dossier consacré
au chantier qui a lieu actuellement à proximité immédiate des Halles du Faubourg
(avec un reportage et une analyse), une rubrique « conseils » (alimentation
et logement), un encadré « poésie » et un horoscope anthropocène, l’ensemble
illustré par des croquis d’observation réalisés pendant la journée.
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Page B8Formation / Recherche /
Formation par la recherche / Recherche action
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Enfin, l’École urbaine de Lyon invite et ac-
compagne les doctorant.es à la publication
surson blog d’ « Anthropocene2050 » héber-
gé sur la plateforme Medium. Cet espace
est un support d’édition souple, capable
d’accueillir du texte, comme de l’image, du
son ou de la vidéo. Moins normé que la pu-
blication académique classique, « Anthro-
pocene2050 » est ouvert à des modes d’ex-
pression diversifiés.
Pour l’École la formation doctorale n’est
pas un chantier annexe du programme :
au contraire, elle est au centre de ses ac-
tivités. Car si l’anthropocène est une porte
vers une nouvelle formation doctorale, fon-
der une nouvelle formation doctorale est
une nécessité pour appréhender les enjeux
anthropocènes. En conclusion, le postulat
que pose ici l’École urbaine de Lyon pour-
rait être formulé de la manière suivante :
« Cherchons encore comme éteindre nos
centrales en fusion, faisons un doctorat ».
cialisée dans le journalisme scientifique, un
journal en un jour.
Le dispositif« e-portfolio » a également
été investi par l’École. Il s’agit d’un outil nu-
mérique permettant aux doctorant.es de
mettre en forme les compétences et expé-
riences développées au cours de leur par-
cours doctoral dans une version évolutive,
attractive et surtout diffusable.Àtravers ce
dispositif, l’idée est de les amenerà prendre
conscience de leurs compétences, de les
accompagner dans leur insertion profes-
sionnelle après la thèse, mais aussi pour
l’École d’améliorer et d’adapter ses forma-
tions/activités en prenant en compte leurs
attentes. Le e-portfolio constitue ainsi à la
fois un outil de capitalisation progressive,
de formalisation originale de leurs expé-
riences mais aussi de diffusion de leur tra-
vail par réseau.
L’École a lancé par ailleurs une série
vidéo, dans laquelle elle invite les scienti-
fiques à s’exprimer de manière originale
sur leurs travaux en répondant à la ques-
tion suivante : « Quel objet vous permet de
penser l’Anthropocène ? ». Les doctorant.es
ont été sollicité.es au même titre que l’en-
semble de la communauté de chercheurs et
chercheuses affilié.es à l’École.
que l’École a choisi de soutenir. Alexandra
Pech, par exemple, travaille avec l’artiste
Thierry Boutonnier : elle s’appuie sur le pro-
jet artistique « Selfood inquiry », pour faire
du terrain autour des enjeux de l’alimenta-
tion des jeunes. Loriane Feirrera souhaite
utiliser et intégrer les principes de cap-
tation sonore dans son travail empirique
sur les périphéries urbaines entre Lyon et
Montréal. Clément Dillensegerintègre dans
son protocole de recherche les principes
de recueil d’information multisensoriel en
fournissant à ses enquêté.es des kits com-
prenant des crayons, carnets et appareils
photos jetables, pour récolter des dessins,
images et récits. Ces représentations, en-
core rares dans les travaux académiques,
lui permettent d’appréhender sous un jour
nouveau ses objets d’études. Thomas Bou-
treux souhaite mettre en place des visites
participatives de terrain afin de créer des
données coproduites par l’échange d’infor-
mations citoyennes et la sensibilisation.
Un des objectifs de la formation doctorale
est d’accompagner et d’encourager ces
prises de risque méthodologique, de mettre
l’accent surces outils hors-champs d’explo-
ration empirique et de représentation spa-
tiale et conceptuelle.
Les participant.es à l’école de Bue-
nos Aires ont ainsi pu prendre part à un
workshop de cinq jours mêlant approches
artistiques, spirituelles et scientifiques dans
l’appréhension de cinq études de cas. De
cette façon, le groupe a parexemple décou-
vert de manière originale le territoire de la
Costa Esperenza, quartierinformel au nord
de San Martin qui vit par, pour et avec les
déchets, en confrontant récits d’habitants,
discours des collectivités locales, pratiques
d’un centre de tri de déchets coopératif et
expériences chorégraphiques engageant le
rapport au corps dans le travail. Dans cette
perspective, l’École soutient également une
semaine de formation à la production de
reportages radio pour ses masterant.es et
doctorant.es. De même, elle va recevoir dé-
but 2020 en résidence l’écrivain, essayiste
et plasticien, Camille de Toledo, pour un
travail d’écriture intitulé « Enquêter, enquê-
ter, mais pour élucider quel crime ? », dans
le cadre duquel les doctorant.es sont invité.
es à participer à un atelier autour de cette
question de l’enquête.
Expérimenter de nouveaux formats
de diffusion scientifique
Cet enjeu de la diversité des formats
se joue également autour de la question de
la restitution des résultats de la recherche.
Décidée à l’aborder de manière frontale,
l’École propose à ses doctorant.es financé.
es et associé.es, mais aussi à ses post-doc-
torant.es, une série de programmes. L’idée
n’est pas de leur offrir des formations fer-
mées, clefs en main, mais de les pousser à
s’engager activement dans ces probléma-
tiques via des démarches expérimentales.
La première d’entre elles prend la
forme d’un séminaire intitulé « Éditorialiser
les sciences » (voir encart), évoquée plus
haut. Une première master class s’est ainsi
tenue en novembre 2019 : une douzaine de
chercheuses et chercheurs se sont réunis
pour créer, avec l’aide d’une experte spé-
Plateau radio du 26 janvier 2019,
Halles du Faubourg
© Collectif Item – Bertrand
Gaudillère
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Quatre mots de la fin — quatre : pas un de plus.
/1 /	Slash.
est une barre oblique, le segment d’une
diagonale qui court d’un point situé en bas à
gauche à un autre point, plus haut sur la droite
— une barre ascendante, donc, si l’on s’en tient
au sens de lecture. Le Français l’appelle comme
cela, barre oblique, quand l’anglais dispose d’un
mot plus bref, sifflé-craché comme un geste,
la main qui remonte et le couteau qui brille,
slash, mot que le glob- bish typographique a
donc adopté sans oublier tout à fait qu’employé comme
verbe, ce même mot sifflant-sonore nomme l’acte de fen­
dre, trancher, sabrer — d’un slasher movie, de ses éclabous-
sures rouges, personne ne sort vivant, ni de la fin du
monde d’ailleurs. Le slash n’est pas un nouveau venu par-
mi les signes ; mais son usage contemporain est cepen-
dant récent et la façon dont il s’est invité dans l’ordinaire
de nos échan­ges et de nos textes, jusque dans ce titre
curieux sous lequel je m’in- vite, « avant/après la fin du
monde », mérite d’être in- terrogée. Hegel soutenait que les
idées qui gouvernent le monde s’avancent à pas de co-
lombes ; affligé d’une graphie pénible, je serais tenté de
penser qu’elles se présentent en pattes de mouche,
et qu’à cette aune une époque a la typographie qu’elle
mérite.
Me frappe, le fait que la fortune récente du slash se
soutient de deux utilisations principales. La première, c’est celle
que l’on trouve dans la barre d’adresse de nos navigateurs ou nos
systèmes d’exploitation ; la barre oblique vient y figurer ou y expri-
mer la relation qu’un dossier entretient avec le dossier de rang in-
férieur, indiquant ainsi le chemin à suivre dans une arborescence.
Le slash a, dans ce contexte, une signification à la fois distinctive
et hiérarchique — il sépare, relie, distribue. Or, d’un autre côté,
dans d’autres contextes, nous recourons au slash pour relier des
éléments de même rang, éléments dont nous souhaitons signifier
qu’ils sont liés ensemble par une relation de disjonction — mais
disjonction qui, fait étrange, peut être tantôt exclusive, et tan-
tôt inclusive. Autrement dit, « A/B » peut signifier « soit l’un, soit
l’autre », mais aussi « l’un, ou l’autre, ou les deux », ce qu’on appuie
parfois en écrivant « et/ou ». Il arrive donc ceci à notre langue et
à notre pensée : qu’un même signe y dit l’ordonnancement des
choses dans un emboîtement de niveaux distincts, et la façon dont
elles se présentent ensemble, se bousculent de telle sorte que, re-
nonçant à les sérier, nous les laissons affleurer en même temps
à la surface de l’écriture, battre mollement
l’une contre l’autre comme on étalerait sur un
même marbre des pâtons aux formes incer-
taines, la barre oblique intercalée entre eux
en un vague feuillet ; et ce même signe peut
vouloir dire, alors, qu’on a affaire à une stricte
alternative, c’est l’un ou l’autre, la nuit ou le
jour, la vie ou la mort, l’hiver ou l’été, avant
ou après ; ou que l’alternative s’estompe, de
sorte qu’on ne serait pas surpris ni notre slash
démenti de voir le jour et la nuit se présenter
ensemble, la vie et la mort se mêler, les gelures
de l’hiver se confondre avec le dessèchement
de l’été dans la raideur cassante d’un présent
qu’aucune alternance des saisons, aucun ba-
lancement d’avant en après n’animeraient plus
jamais.
Je voudrais seulement suggérer ceci :
écrire « Avant/après la fin du monde », ce
n’est pas céder à une facilité de présentation,
ou à une forme de paresse quand on aurait
pu assigner plus clairement et distinctement
la relation entre ces deux temps, dire enfin
ce qui se joue le long de cette barre oblique ;
c’est au contraire serrer au plus juste l’expérience dont il s’agit, la
façon dont la pensée et peut-être l’approche de la fin du monde
soumettent l’avant et l’après à la double loi de la séparation et du
mélange, comme l’entaille et l’incertitude des chairs meurtries qui
la corrompt, la trouble, la recouvre ; par exemple, quel signe, mieux
que le slash dans la double valence que je viens de décrire, pourrait
ainsi exprimer à la fois le désir un peu panique de sérier les ques-
tions et l’impuissance à les démêler, ou la nécessité de renoncer à
le faire quand elles se présentent toutes ensemble ? Au terme de
son grand livre Effondrement, sur lequel je reviendrai, Jared Dia-
mond énumère douze problèmes écologiques potentiellement
fatals puis demande : « Quel est le problème environnemental et
démographique le plus important aujourd’hui ? » Et de répondre
en indiquant ce qui lui paraît être, à lui, la plus grave des difficultés :
« Notre tendance erronée à vouloir identifier le problème le plus
important ».
/2 /	Sorite.
Le paradoxe du sorite est connu, sous différentes variantes, de-
puis le ive siècle avant notre ère, où il fut énoncé par Eubulide de
Mégare. Cet argument consiste à demander : combien de grains
de sable faut-il ajouter à un grain de sable pour obtenir un tas de
sable ? (En grec, soros veut dire tas). Car enfin, un grain de sable
avant   après
la fin
du monde
Danslecadredelasoirée
« Avant / aprèslafindumonde »,
Àl’Écoledel’Anthropocène,
26 janvier2019.
C’
Mathieu Potte-Bonneville Philosophe, maître de conférences
à l’Université de Lyon (École normale
supérieure de Lyon) et directeur
du département Culture et création
du Centre Pompidou
Publié sur AOC
[Analyse Opinion Critique],
le 10 février 2019
c
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n’est pas un tas (première prémisse incontestable) ; et ajouter un
grain de sable à ce qui n’est pas un tas ne suffit pas à en faire un
tas (deuxième prémisse incontestable) ; de sorte que vous aurez
beau ajouter, un à un, autant de grains de sable que vous voudrez,
il est logiquement impossible de comprendre comment soudain,
se tient devant vous un tas de sable. C’est la même chose, mais
dans l’autre sens, avec la calvitie : retirer un cheveu ne suffit pas à
passer de l’état de non-chauve à celui de chauve, et pourtant on
dira certainement de celui qui n’a plus qu’un seul cheveu sur la tête
qu’il est chauve. Reste que ce qui apparaît empiriquement comme
un fait, le paradoxe du sorite le répute logiquement incompréhen-
sible. Cet amoncellement, ce crâne, on ne sait pas, on ne voit pas,
on ne comprend pas comment ils ont pu arriver.
Le paradoxe de Wang (du nom de Wang Yang-Ming, philo-
sophe né en 1472 à Yuyao et mort en 1529 dans le Guangji) est une
variante numérique du paradoxe du sorite. On peut l’énoncer ainsi :
	 1 est un petit nombre
	 si n est un petit nombre, alors n+1 est un petit nombre
	 par conséquent tous les entiers naturels sont
		 de petits nombres
	
le 17 novembre dernier ; « Allo Place Beauvau ? C’est pour un signa-
lement — 237 » ; « Allo Place Beauvau ? C’est pour un signalement
— 238 »…). Voyant s’élever ces chiffres, et sans que rien ne change,
je me disais ceci : dans l’Antiquité, les paradoxes servaient à attester
du divorce entre la raison et les sens — leur intérêt philosophique
tenait au scandale qu’ils font naître, dès lors que nos facultés di-
vergent, parce que nous voyons ici le tas mais que nous le jugeons
là impossible ou contradictoire, et qu’il nous faut choisir, nous de-
mander que croire. Qu’ils soient grecs ou chinois, les philosophes
n’avaient pas vu que ces paradoxes peuvent tout aussi bien sceller
une secrète alliance entre la dénégation et la gradation, les dresser
ensemble contre toute obligation d’avoir à effectuer quelque choix
que ce soit. Étrange promesse : pour peu que le tas augmente peu
à peu, nous pourrons continuer à ne pas le voir, quitte à nous y
retrouver jusqu’au cou comme Winnie dans la pièce de Beckett, Oh
les beaux jours, dont le torse seul émerge du sable ; pour peu que le
nombre n des éborgnés ou des exilés s’accroisse petit à petit, nous
pourrons continuer à le réputer petit, repoussant dans chaque cas
à l’extrémité de notre raisonnement, à la bordure de notre œil, le
scandale que nous savons bien, et la gravité de la catastrophe.
Bien entendu, cette convergence terrible où la continuité
de la mesure conspire avec notre manière de n’y déceler aucun
changement notable, aucun saut, cette convergence vaut d’abord
aujourd’hui pour le réchauffement climatique : les hypothèses
à deux degrés, trois, quatre ou cinq degrés ont beau déboucher
sur des transformations cauchemardesques dont il nous est fait
amplement récit, elles ont beau annoncer un monde dépeuplé
d’animaux, où survit un tas d’hommes et nu comme une tête, cela
ne fait rien ; si un degré est un petit nombre, comment deux ne
seraient-ils pas petits encore ?
À ce compte oui, on comprend que l’envie de trancher pal-
pite ; on saisit que si l’idée de la fin du monde insiste quelque part,
c’est davantage dans le miroitement de nos désirs, du côté de nos
fantasmes, plutôt que dans l’horizon de nos choix ou de nos res-
ponsabilités. Qu’est-ce qu’elle attend, la fin du monde ? Qu’est-ce
qu’il fout, l’astéroïde ? Si une part de la pensée politique radicale
s’est aujourd’hui rangée sous la bannière de l’imminence voire
du messianisme (comme Giorgio Agamben relisant Saint-Paul y
puisait cette promesse : « car elle passe, la figure de ce monde »,
ou comme le Comité invisible titrant l’un de ses opus d’un sobre :
Maintenant) ; si dans le même temps la collapsologie mainstream
fait florès en librairie, c’est que la part non-résignée de nous-même
rêverait d’opposer à cet enfoncement la netteté d’une date, à ces
malheurs en pente douce, à ces agonies d’opéra où la diva s’en-
nuie ferme sans cesser de souffrir, la butée d’une barre de mesure,
même oblique ; un trait, une limite, un slash.
(Voici quelque temps, c’était en novembre, je me trouvais
dans la salle de petit-déjeuner déserte d’un hôtel ; surplombant les
serviettes en papier orange, dans le silence des tasses retournées
sur leurs soucoupes, sur un immense écran plasma défilaient par-
mi les carcasses d’abribus noircies les véhicules vert pomme de la
propreté de Paris ; c’était un dimanche matin, au sortir donc de
l’acte ii ou iii des gilets jaunes, et bfm avait choisi d’inscrire au bas
de l’écran, sur le banc-titre, une légende directement empruntée
aux blockbusters post-apocalyptiques, où se lisait surtout l’exulta-
tion d’enfin y être : « Champs-Élysées : le jour d’après »).
/3 /	Malheur.
Le malheur est que le malheur tarde. Le malheur est (pour re-
prendre le titre d’un film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet)
que le malheur vient trop tôt trop tard. Pas toujours, bien sûr : par-
fois, la tempête nous fait l’horreur de sa présence. Dans son beau
livre Chronique des jours tremblants, Yoko Tawada explique qu’au Ja-
pon, les jours qui suivent un tremblement de terre procurent sous
la douleur et l’affairement des rescapés un sentiment de sécurité
relative ; si éprouvantes que soient les répliques, on sait d’un savoir
immémorial qu’elles ne sauraient être aussi dévastatrices que le
séisme initial, répétitions atténuées qui repoussent dans le passé
la grande secousse ; ainsi les souvenirs pénibles ont-ils au moins
ceci d’apaisant qu’ils sont des souvenirs — la tempête est venue. Et
Combien de grains
de sable faut-il
ajouter à un grain de
sable pour obtenir
un tas de sable ? […]
il est logiquement
impossible de
comprendre comment
soudain, se tient
devant vous un tas
de sable.
J’aibeaucouprepenséauparadoxedeWangcesdernièressemaines,
cependant que s’alignaient au long de journées troublées et sem-
blables deux colonnes de chiffres sur ma page Twitter : la première
colonne recensait le nombre d’exilé·e·s repérés en Méditerranée,
les un·e·s noyé·e·s, d’autres condamné·e·s à attendre (longtemps)
qu’on veuille bien les répartir dans divers pays de l’Union euro-
péenne, d’autres encore renvoyé·e·s en Libye selon une pratique
qui peu à peu, petit à petit, paraît devenir accordée et habituelle ;
sur la deuxième colonne s’élevait comme un monument solitaire
la série des signalements dont le journaliste David Dufresne tient
le décompte sur son fil Twitter, signalement renvoyant à des bru-
talités policières tour à tour répertoriées et additionnées (chaque
post de David Dufresne est indexé par un nombre, indiquant qu’il
augmente d’une unité le total des violences documentées depuis
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Cela fait trois jours
qu’il n’a pas mangé
Et il a beau
se répéter depuis
trois jours
Ça ne peut pas durer
Ça dure
de même Épicure et Lucrèce entendaient nous remonter le moral
avec cette pensée que la douleur est facile à supporter, car son
intensité varie en raison inverse de sa durée de sorte que lorsqu’on
a très mal, c’est très vite fini. Tu parles. Le malheur est en effet que
les fins du monde n’obéissent pas aux raisons des philosophes :
les écroulements prennent tout leur temps, transissent le temps
lui-même, on ne bouge plus. Ainsi le réchauffement climatique,
s’il multiplie les phénomènes extrêmes, ressemble pourtant moins
à la brusquerie d’un tremblement de terre qu’à un orage qui sans
craquer indéfiniment s’alourdit, nous laissant avec le genre de
frustration que procurent les éternuements s’ils s’annoncent et ne
veulent pas venir.
Pour le dire autrement, ce que la catastrophe tend à catas-
tropher, c’est la coïncidence à soi de l’événement qui permettrait
de distinguer nettement un avant d’un après : en avance ou en re-
tard sur elle-même, elle déconcerte l’ordre du temps. D’une part,
en aval ou sur sa lancée, la fin n’en finit pas, et l’expérience qu’elle
suscite obéit à la loi de ce que j’ai tenté de nommer ailleurs le
« continuel ». Je n’y insiste pas, là-dessus, Jacques Prévert a écrit
l’essentiel, en quatre vers et à propos de la pauvreté :	
La fin, donc, se survit, et repousse ou retarde par là même toute
possibilité d’envisager un après ; mais symétriquement, la fin an-
ticipe sur elle-même, elle vient de plus loin, de plus haut, de plus
tôt, elle entache l’avant d’une forme de compromission qui lui ôte
toute innocence. Dans l’un des passages les plus frappants du livre
que j’ai déjà cité, Effondrement, Jared Diamond tente de répondre à
la question de l’un de ses étudiants, qui l’avait laissé coi : « Qu’est-ce
que l’habitant de l’île de Pâques qui a coupé le dernier arbre a bien
pu se dire à lui-même ? ». Et voici ce qu’écrit Diamond : « L’amné-
sie du paysage répond en partie à la question de mes étudiants
(...) nous imaginons inconsciemment un changement soudain :
une année, l’île était encore recouverte d’une forêt de palmiers,
parce qu’on y produisait du vin, des fruits et du bois d’œuvre pour
transporter et ériger les statues ; puis voilà que l’année suivante,
il ne restait plus qu’un arbre, qu’un habitant a abattu, incroyable
geste de stupidité autodestructrice. Il est cependant plus probable
que les modifications dans la couverture forestière d’année en
année ont été presque indétectables : une année, quelques arbres
ont été coupés ici ou là, mais de jeunes arbres commençaient à
repousser sur le site de ce jardin abandonné. Seuls les plus vieux
habitants de l’île, s’ils repensaient à leur enfance des décennies
plus tôt, pouvaient voir la différence. Leurs enfants ne pouvaient
pas non plus comprendre les contes de leurs parents, où il était
question d’une grande forêt (...). À l’époque où le dernier palmier
portant des fruits a été coupé, cette espèce avait depuis longtemps
cessé d’avoir une signification économique. Il ne restait à couper
chaque année que de jeunes palmiers de plus en plus petits, ainsi
que d’autres buissons et pousses. Personne n’aurait remarqué la
chute du dernier petit palmier. Le souvenir de la forêt de palmiers
des siècles antérieurs avait succombé à l’amnésie du paysage ». Le
malheur, donc, est que la fin s’éclipse deux fois, dans une affolante
superposition de l’avant et de l’après : une fois parce qu’elle ne finit
pas de finir, une autre fois (à supposer qu’un tel décompte ne soit
pas lui-même compromis, et que cette autre fois ne soit pas la
même) parce que lorsque cela finit de finir, c’était déjà fini, depuis
longtemps et d’aussi loin que l’on s’en souvienne.
Manque, encore, le régime de pensée adéquat à cet entre-temps.
/4 /	Insomnie.
La gravure d’Escher intitulée « Jour et nuit » propose une variation
assez particulière du motif des figures ambiguës, qui fascinait le
graveur néerlandais. Le motif qu’elle présente, celui d’un vol d’oies
sauvages vu en légère contre-plongée et sous lequel défile un semis
de champs cultivés, est affecté d’une double ambiguïté : horizonta-
lement, on passe par degrés insensibles d’un groupe d’oies noires,
tête vers la gauche et séparées par une série de zones claires, à un
groupe d’oies blanches, tête vers la droite et que séparent des ha-
chures sombres. D’autre part, sur l’axe vertical, la gravure permet
de passer sans solution de continuité du vol des oies aux losanges
des champs, comme si leur dénivellation, elles en haut, eux en bas,
différence des plans clairement perceptible dans la partie supé-
rieure de l’image, se dissolvait dans l’aplat à mesure que l’on des-
cend. Aux angles inférieurs, deux villages se font face, dont on ne
saurait décider s’ils se disposent comme deux espaces, deux étapes
sur la route des oiseaux migrateurs, ou comme deux temps, même
église et même hameau, jour et nuit. Sur sa diagonale ascendante,
sa barre oblique, se font signe le village nettement dessiné et l’oie
la plus claire ; le tableau, on le voit, aurait pu s’intituler « jour/nuit »,
tant la géométrie qu’il déploie, cette coexistence possible d’états
qui par ailleurs s’excluent, ce surplomb avalé dans la platitude du
mélange, font écho à la logique que je tentais tout à l’heure de
décrire. Mais m’intéresse surtout la façon l’indication que donne
Escher, la piste qu’il ouvre en intitulant précisément « jour et nuit »
cette scène où l’on ne sait plus distinguer l’avant de l’après, le mou-
vement progressif et celui qui va à rebours, ni le ciel de la terre :
peut-être, suggère-t-il, pour rendre notre pensée adéquate à ce
moment si incertain où les chronologies sont brouillées, il fallait
trouver d’abord à défaire notre vigilance de ce qu’elles doit à l’alter-
nance du jour et de la nuit, du sommeil et de la veille.
Si l’on prend au sérieux le motif de « la fin du monde », on ne
peut manquer de se souvenir que le monde commence par là, sitôt
ciel et terre installés face à face — « Dieu vit que la lumière était
Escher, « Jour et nuit »,
gravure sur bois de fil,
deux planches 36 x 68 cm,
1938
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bonne, et il sépara la lumière des ténèbres/Dieu appela la lumière
jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce
fut le premier jour. » C’est à cette alternance-là, d’abord, que nous
devons de pouvoir distinguer ce qui vient avant et ce qui vient
ensuite, les veilles et leurs lendemains, le grand soir et les petits
matins. Penser « à la fin du monde », alors, en tous les sens de
la préposition, comme on pense à un certain objet mais comme
on s’installe aussi en un certain lieu, ce serait déployer une pen-
sée qui, littéralement, ne soit plus ni matinale ni crépusculaire, ni
d’amont ni d’aval, ni d’avant ni d’après. De cette question, peut-être,
de cette posture ou de cette disposition de la pensée les insom-
niaques savent quelque chose — puisqu’il est tard, qu’il fait nuit et
que je vous amuse des miettes de mes poches, vous me permettrez
de tirer une brève note du journal que je tiens de mes insomnies,
et qui m’est revenue en préparant ce texte.
2 h 08 — Au cours des nuits passées à boire, à s’aimer, à jouer
au tarot ou aux ambassadeurs, vient souvent ce moment où l’un
dit : il est tard, et l’autre corrige en : il est tôt, parce qu’on est déjà
demain et que le souligner ainsi appartient aux plaisanteries ri-
tuelles qui saluent et conjurent le plaisir pris aux transgressions
de l’ordre du jour.
(un des plus beaux films du monde en fit une chanson :
Good morning,
good mo-o-orning, we
spent the whole night
through,
good morning, good
morning, to you
).
Si la nuit blanche réconcilie le très tard et le très tôt, au contraire,
l’inquiétude liée à l’insomnie vient de ce qu’elle les congédie en-
semble, et ne saurait en toute rigueur être dite ni l’un ni l’autre :
deux heures, pour qui s’y éveille, ce n’est ni tôt, ni tard. Raison pour
laquelle l’insomniaque ruminera volontiers la vieillesse, la mort, la
rédemption ou la vengeance : elles, au moins, viennent tôt ou tard,
donnent malgré l’effroi qu’elles inspirent à la nuit l’indication d’une
issue, font repartir le temps en tirant sur son grand côté. 
Relisant ceci, et songeant à nos affaires, je me disais qu’il en va
de la collapsologie comme des ruminations de l’insomniaque : elle
se figure le pire parce qu’au moins, celui-ci redonne une direction
au temps. Et je me disais du coup qu’accueillir, au contraire, cette
expérience dégagée de l’alternative du « tôt ou tard » était l’une des
tâches les plus urgentes de notre temps. Peut-être la fin du monde,
si par là on nomme d’un trait ce qui nous arrive et dont nous ne
voulons pas, a-t-elle besoin de gens qui face à cette aggravation
n’en ferment plus l’œil de la nuit.
A°2020
Coédition
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+ Éditions deux-cent-cinq
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69007 Lyon — France
Éditions deux-cent-cinq®
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Ont collaboré à cette parution
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			W	 Chuan Wang
Conception éditoriale,
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www.bureau205.fr
ISSN
En cours
Janvier 2020
ISBN
Éditions deux-cent-cinq
978–2–919380–30–5
ISBN
École urbaine de Lyon
— Université de Lyon
978–2–953463–51–4
Nos remercions AOC (Analyse
Opinion Critique), Rue89Lyon
et Tous urbains, pour avoir
accepté de republier certains
de leurs textes dans A°2020.
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Éditer « anthropocène »
Éditer, c’est faire des choix,
prendre position, valoriser par
la diffusion, faire acte de
dissémination.
	 Éditer c’est aussi produire
un objet, un format, un volume,
un poids. Penser chaque
paramètre en fonction
du projet. C’est faire exister
le texte, l’image sous une
forme tangible, durable
et transmis­sible. Donner du
sens aux images et aux signes
qui nous entourent pour nous
rendre autonomes et citoyens.
C’est faire œuvre de création
graphique, typo­graphique.
Éditer c’est utiliser du papier
et de l’encre, c’est transporter,
et ce sont tout autant
des personnes : des auteurs,
des éditeurs, des imprimeurs,
des designers graphiques…
des diffuseurs, des libraires,
des bibliothécaires.
À l’heure d’une planète
fragilisée, comment interroger
le processus éditorial ?
En portant une attention aux
hommes avec la recherche
de compétences qualifiées
et certifiées, une attention
aux matériaux — de la forêt
au papier, du végétal à l’encre
—, une attention générale à
l’optimisation des ressources
humaines et matérielles en
privilégiant les circuits courts
afin d’amoindrir les impacts
du transport, en imaginant
une politique éditoriale
inventive afin de limiter les
déchets.
	 Éditer « anthropocène »,
c’est réfléchir simultanément
à tous les aspects du
processus, tenir l’ensemble
des contraintes et assumer les
limites rencontrées. C’est le
pari engagé par l’École urbaine
de Lyon avec les Éditions
deux-cent-cinq. Ce magazine
est déjà la manifestation
de ces choix.
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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de Lyon
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c
Michel Lussault
Photo :
Earth at Night,
Asia and Australia (2016).
NASA Earth Observatory
Géographe, professeur
à l’Université de Lyon
(École normale supérieure
de Lyon) et directeur
de l’École urbaine de Lyon
Qu’est-ce que le Monde, cette réalité globale
— un espace social d’échelle terrestre —
que la mondialisation installe1
 ? Un nouveau
mode de spatialisation des sociétés humaines,
une mutation dans l’ordre de l’habitation
humaine de la planète, c’est pourquoi il est
judicieux d’écrire ce terme avec une majuscule,
pour réserver le mot avec minuscule à ce
qui ressortit du mondain, du social. Et cette
mutation possède une cause majeure, un
vecteur principal : l’urbanisation, tout à la fois
mondialisée et mondialisante, est la principale
force instituante et imaginante du Monde.
Instituante, parce qu’elle arrange de nouvelle
façon les réalités matérielles, humaines et
non humaines et construit les environnements
spatiaux des sociétés. Imaginante, parce
qu’elle installe les idéologies, les savoirs,
les imaginaires et les images
constitutifs de la mondialité.
Bienvenue(?)
dans
l’ an
thro   po
cE   ne ! Article pubié
sur Anthropocene2050,
le 27 octobre 2019
1	 Voir à ce sujet Michel
Lussault, L’avènement du Monde.
Essai sur l’humanisation
de la Terre (Le Seuil, 2013)
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c
	 Urbanisation généralisée
l s’agit d’un phénomène dont on peut appréhender l’ampleur par
quelques données démographiques simples. La population urbanisée a
connu une croissance spectaculaire au xxe siècle, passant de 220 mil-
lions à 2,8 milliards d’habitants — quand la population totale de la terre
progressait de 1,7 à 6,1 milliards. En 1900, 1 humain sur 8 était urbain ; ils
étaient 3 sur 10 en 1950, tandis que se lançait la phase d’urbanisation la
plus puissante. En 2008, pour la première fois depuis que l’être humain
a commencé à imprimer sa marque sur la planète, plus de 50 % de la
population du globe, c’est-à-dire au bas mot entre 3,3 et 3,5 milliards de
personnes, vivaient dans des ensembles urbains. Cette barre franchie, la population urbaine
continue de croître. D’ici à 2030 toutes les régions du globe seront plus urbaines que ru-
rales, et en 2050, 70 % des 9,7 milliards d’habitants escomptés sur terre (selon l’hypothèse
médiane de l’ONU), soit 6,7 milliards, résideront dans un ensemble urbain : l’Asie accueillera
alors plus de 50 % de la population urbaine mondiale et l’Afrique 20 % ! Alors qu’en cent cin-
quante ans (1900–2050), la population mondiale aura été multipliée environ par 6 — ce qui
est déjà considérable —, la population urbaine l’aura été au moins par 30 ! Et l’on voudrait
ne pas considérer cela comme un bouleversement majeur, qui change toutes les conditions
d’existence, individuelles et collectives ?
Au-delà de la seule statistique, l’urbanisation consiste aussi et surtout en un rempla-
cement des modes d’organisation des sociétés, des paysages et des formes de vie qui furent
dominants (la ville préindustrielle, puis industrielle, et la campagne) par de nouveaux mo-
des, paysages et formes de vie : celui de l’« urbain » généralisé. L’économie est nouvelle, les
structures sociales et culturelles connaissent des mutations profondes, les temporalités
sont bouleversées, des logiques inédites d’organisation et de pratiques spatiales s’épanouis-
sent à toutes les échelles, un état de nature spécifique est créé par le mouvement même
d’urbanisation… En quelques générations, Homo sapiens est bel et bien devenu Homo urba-
nus 2
. Un autre Monde s’est installé via l’urbanisation ; il constitue l’état historique contem-
porain, différent de tout ce qui a précédé, de l’écoumène terrestre — l’écoumène étant un
concept essentiel de la géographie, qui désigne l’espace de vie construit et habité par les
êtres humains, à quelque échelle qu’on le considère.
	 Global Change
n lien avec cette mondialisation puissante, le grand public s’est
vu aussi de plus en plus confronté, en quelques années à peine, à l’émer-
gence d’une nouvelle force, qui travaille le Monde en profondeur et le
(re)configure à toutes les échelles — et dérange bien des certitudes et des
habitudes : le changement global. Nous découvrons que nous sommes
entrés dans la période anthropocène, qui est en passe de redistribuer les
cartes. En réalité, l’alerte avait été lancée depuis longtemps, en même
temps que s’enclenchait la phase la plus puissante d’urbanisation globa-
lisante. En 1972, la conférence de Stockholm sur l’environne-
ment s’est en effet conclue par une célèbre déclaration, qui faisait de la ques-
tion écologique une des principales que les pays de l’onu devaient affronter
collectivement. Le fameux rapport de Dennis Meadows, au Club de Rome, The
Limits of Growth, date également de 1972 : c’est une des premières occurrences
des analyses critiques de la surexploitation des ressources et des logiques de
la croissance infinie, qui mèneront ultérieurement, à la diffusion de la pro-
blématique de la décroissance, mais aussi, par exemple, à celle de l’empreinte
écologique excessive due à l’occupation humaine. La conférence de Stockholm
ouvrit la série des « Sommets de la terre » et, depuis lors, les appels à la prise
I
E
Nous découvrons que nous
sommes entrés dans la période
anthropocène, qui est en passe
de redistribuer les cartes.
---------E
---------E
2	 Pour reprendre le titre
d’un livre de Thierry Paquot,
Homo Urbanus. Essai sur l’urba­
nisation du monde et des mœurs,
Paris, Éditions du Felin, 1990,
un des premiers auteurs a avoir
repéré cette mutation globale,
en méditant notamment les
intuitions d’un Henri Lefebvre, qui
publia La révolution urbaine en
1970, mais dans une perspective
intellectuelle très différente.
4	 Timothy Mitchell, Carbon
Democracy. Political Power
in the Age of Oil, Verso, 2011
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c
en compte des effets environnementaux des activités humaines n’ont pas cessé. Le Giec
(Groupement intergouvernemental pour l’évaluation du climat), créé dès 1988, joua un rôle
décisif en cette matière, ainsi que, quoique moins médiatisé, l’igbp (International Geos-
phere-Biosphere Program) créé quant à lui en 1987 et qui a terminé son activité à la fin 2015.
Du coup, on peut même se demander pourquoi il a fallu tant tarder pour que les problèmes
afférents se trouvent enfin au centre des préoccupations de la sphère publique mondiale.
Peut-être parce que l’on a longtemps voulu sous-estimer l’ampleur des bouleverse-
ments liés au Global change et qu’on a peiné à comprendre à quel point il allait nous falloir
modifier nos manières de voir, de penser et d’agir. Désormais, un changement de paradigme
est en cours. Alors que le concept de crise environnementale renvoie à l’idée classique que
les sociétés humaines ont à gérer un incident de parcours momentané, pour lequel on
trouvera nécessairement les parades, celui d’anthropocène a le mérite de souligner l’exis-
tence d’une bifurcation, dont nous sommes en passe de vivre et d’éprouver les premières
conséquences systémiques. Et ce pour une raison simple : « L’humanité, notre propre es-
pèce, est devenue si grande et si active qu’elle rivalise avec quelques-unes des
grandes forces de la Nature dans son impact sur le fonctionnement du système
terre ». Ainsi, « le genre humain est devenu une force géologique globale3
 ». La
planète-terre, en raison des activités humaines, s’est continûment anthropisée,
d’abord à bas bruit, avant que l’anthropisation ne s’accentue et ne prenne un
tour spectaculaire, lié à l’urbanisation, à partir du xixe siècle. Cet anthropocène,
défini comme une nouvelle « époque » géologique, témoignerait de l’influence
directe et prééminente de certaines grandes activités humaines sur le système
biophysique planétaire, en particulier des activités liées à la phase d’urbanisa-
tion massive enclenchée après la Seconde Guerre mondiale.
Le terme « Anthropocène » (dont on peut tracer les origines depuis le
début du xxe siècle) avait été proposé dans les années quatre-vingt et quatre-
vingt-dix, par le biologiste Eugène F. Stoermer et le journaliste Andrew Revkin.
Mais son importance s’affirme à partir de 2000, lorsqu’il est repris et diffusé par
le prix Nobel de chimie Paul Crutzen qui, quant à lui, estime qu’il s’enclenche
à la fin du xviiie siècle ; il fait de la machine à vapeur de James Watt, datant de
1784, l’indice de l’ouverture de l’ère nouvelle. Cette datation ne fait pas l’una-
nimité. Lors du 35e Congrès mondial de géologie organisé à Cape Town, du
27 août au 4 septembre 2016, une commission de travail a suggéré de considé-
rer l’anthropocène comme une nouvelle « époque » (au sein de la « période »
quaternaire de « l’ère » cénozoïque, pour reprendre les termes exacts), avec le
choix de la faire débuter après 1945, notamment en raison de l’apparition des
dépôts de particules nucléaires, mais aussi de l’impact de l’exploitation intense
des phosphates et de l’utilisation des nitrates, tout cela devenant de véritables
marqueurs stratigraphiques. Même si les géologues n’ont pas encore tranché,
un grand nombre de chercheurs penchent aujourd’hui pour identifier ce qu’on nomme une
« grande accélération » post 1945 des phénomènes de Global Change. C’est-à-dire une pé-
riode synchrone de l’enclenchement de la phase contemporaine de l’urbanisation massive.
Des recherches plus récentes promeuvent quant à elle l’idée d’un « Early Anthropo­cene »
débutant dès le néolithique voire à la fin du paléolithique.
	 Toujours-déjà vulnérable
uoi qu’il en soit, une « convergence » vers ce concept encore en
discussion est désormais assumée par un nombre croissant de spécialistes
du monde entier, qu’ils soient issus des sciences expérimentales ou des
sciences humaines et sociales, sans oublier le droit et la philosophie. Dans
la perspective de l’École urbaine de Lyon, l’Anthropocène s’avère d’ailleurs
moins une grille de lecture exclusive qu’un métaproblème qui informe et
questionne aujourd’hui tous les champs de la société, à toutes les échelles.
Comme la question de l’urbanisation généralisée avec lequel il est pro-
fondément lié, il incite à développer une pensée systémique. Insistons
bien sur un point : l’urbain n’est pas qu’un espace où se projetteraient les symptômes d’un
anthropocène qui serait nourri essentiellement par la « carbonisation »4
des activités et
des sociétés. L’urbanisation en tant que processus global et globalisant, qui intègre toutes
Q
Le terme « Anthropocène »
(dont on peut tracer
les origines depuis le début
du xxe siècle) avait été proposé
dans les années quatre-vingt
et quatre-vingt-dix,
par le biologiste Eugène
F. Stoermer et le journaliste
Andrew Revkin.
-E
3	 Will Steffen, Jacques
Grinevald, Paul Crutzen et John
McNeill, “The Anthropocene:
conceptual and historical
perspectives”, Philosophical
Transactions of the Royal Society
A, vol. 369, 2011, p. 842–867
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les dimensions des sociétés, de mise en place du Monde et l’urbain en tant que système
complexe, sont bel et bien les opérateurs de l’entrée historique dans l’anthropocène. Ce
postulat impose de développer une compréhension nouvelle des faits à la fois globaux et
locaux relatifs à l’organisation des espaces mondialisés/urbanisés et à la vie quotidienne
des habitants de la planète.
Nous connaissons donc bel et bien et aurons de plus en plus à connaître un nouvel état
de l’humanisation de la Terre, directement liée à l’urbanisation mondialisante, marqué par
l’impact massif de certaines activités sur le système biophysique planétaire et caractérisé
en particulier :
1.	 par le réchauffement climatique et ses effets multiscalaires ;
2.	 par l’épuisement des ressources non renouvelables et même renouvelables ;
3.	 par une réduction rapide de la biodiversité à l’échelle terrestre ;
4.	 par une modification inédite des métabolismes des systèmes biotiques (sols,
océans, eaux) en raison à la fois des trois premières évolutions et des impacts des activités
humaines en termes de polluants et de diffusion de molécules chimiques de synthèse.
Cette entrée dans l’anthropocène nous fait prendre conscience d’une situation pa-
radoxale : jamais les villes n’ont paru si puissantes et dominantes (songeons à ces mé-
gapoles et métropoles qui constituent des centres mondiaux majeurs et déploient leurs
infrastructures sophistiquées et leurs architectures spectaculaires) et pourtant jamais
elles n’ont semblé si vulnérables. Par vulnérabilité, j’entends l’exposition et la sensibilité à
l’endommagement (qu’il soit d’origine « naturelle », technologique, sociale, économique,
géopolitique…) d’un système spatial quelconque. Il n’existe pas d’exemple, dans l’histoire,
d’implantation humaine qui n’aurait pas été frappé du sceau de la fragilité ; d’ailleurs, cette
même histoire fourmille de cas de sociétés importantes disparues, détruites — même si on
connaît très mal, en général, les causes qui expliquent de tels phénomènes. Durant de nom-
breuses décennies, les enthousiasmes liés à la croissance économique et les certitudes pro-
méthéennes qui accompagnaient le développement des ingénieries de construction et de
maîtrise des espaces habités ont sans doute occulté cette réalité élémentaire. Cependant,
depuis quelques années, la vulnérabilité est redevenue un enjeu cognitif, culturel, politique.
S’impose alors un constat sans appel : les espaces humains en général et urbains en
particulier, du local au global, sont tous et toujours-déjà vulnérables, en raison même de
ce qu’ils sont, et il faut faire avec. Bien sûr, certaines formes contemporaines d’urbanisme
et d’aménagement semblent plus exposées à l’endommagement que d’autres, notamment
celles qui se caractérisent par le rejet de toute sobriété et versent dans la démesure. En ce
sens, il est évident que la mondialisation installe, en même temps que sa propre puissance,
des états de fait qui rendent possible, paradoxalement, la « fin du Monde » : non
pas la fin de l’humanisation de la Terre, mais la fin de cette forme particulière et
historique d’écoumène que le Monde urbanisé représente. Cependant, de plus
pauvres ou rudimentaires installations s’avèrent tout aussi fragiles, de même
que le resteraient celles pourtant plus adaptées aux conditions de l’anthropo-
cène.
On doit assumer cette condition vulnérable, l’affronter sans prétendre la
supprimer et en tirer quelques conséquences en termes de stratégies d’habi-
tation. En effet, la vulnérabilité des systèmes spatiaux urbanisés les met sous
tension en permanence tout en constituant un ingrédient de leurs dynamiques.
Elle est autant constructrice que destructrice ; ce n’est pas tant un fléau dont il
faudrait se prémunir, qu’une caractéristique du système dont on doit s’impré-
gner pour permettre à celui-ci d’évoluer.
Reconnaître la vulnérabilité, c’est admettre la fragilité intrinsèque de l’es-
pace humain, mais aussi chercher les voies de sa plus grande résistance à l’en-
dommagement inéluctable et d’une meilleure capacité d’adaptation ultérieure
à un épisode de crise. L’anthropocène serait alors ce moment réflexif, culturel
et esthétique, où les individus et les sociétés humaines (re)prennent conscience
de leur condition vulnérable, à la fois et intégralement globale et locale, ainsi
que de leur implication directe dans cette vulnérabilité systémique et de la né-
cessité de redéfinir nos façons d’occuper et de ménager la Terre. Mais comment
faire de cette vulnérabilité un vecteur d’action commune, notamment locale ?
Que pourrait être une politique de la Terre urbaine vulnérable, reconnaissant
donc la fragilité de nos espaces de vie, à toutes les échelles, et pouvant néan-
moins garantir son habitabilité pour tous, à travers un soin nouveau apporté à notre envi-
ronnement ? La question est bel et bien devant nous et c’est en ce sens que l’anthropocène
est un défi majeur pour tous les terriens. Il n’en existe sans doute pas de plus important et
nous n’avons plus de temps à perdre.
On doit assumer cette condition
vulnérable, l’affronter
sans prétendre la supprimer et
en tirer quelques conséquences
en termes de stratégies
d’habitation.
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c
laire Delfosse, professeure à l’université
Lumière Lyon 2 et directrice du Laboratoire
d’études rurales, propose dans ce texte une
lecture alternative par rapport aux théories qui
considèrent que le modèle de l’urbain généralisé
est désormais le seul pertinent pour décrire les
territoires français. Elle cherche à montrer com-
ment le maintien de la distinction conceptuelle
entre ville et campagne, peut permettre d’analy-
ser efficacement des logiques d’interdépendance
et d’hybridation entre les espaces qui se développent actuellement
en lien avec les enjeux liés à l’alimentation.
Depuis les années deux mille, la question alimentaire rede-
vient un enjeu sociétal et politique fort. Dans les grandes villes
françaises, notamment, l’alimentation inspire des mouvements
de consommateurs et politiques publiques. Il est question, entre
autres, de la provenance et de la qualité des produits, de la proxi-
mité ou de l’éloignement de la ressource alimentaire et du de-
gré d’autonomie des territoires urbains. L’alimentation des villes
questionne, à nouveaux frais, les liens, avoués ou non, avec les
campagnes proches ou plus éloignées. Tel est le contexte du nou-
veau « pacte » qui engage grandes villes françaises et campagnes
nourricières.
Des liens anciens
oubliés entre villes
et campagnes
nourricières
Au xixe siècle, les villes françaises avaient
toutes des bassins maraîchers et laitiers,
qui leur permettaient d’être approvision-
nées en produits frais, et ce, avant le dé-
veloppement des chemins de fer et des
nouveaux modes de conservation des
denrées. L’approvisionnement alimen-
taire des villes passait, en priorité, par
des marchés de plein vent. Ces marchés
tissaient des liens entre les paysans des
communes rurales proches et les habi-
tants des villes.
À partir des années soixante-soi­
xante-dix, les relations entre l’agriculture
locale et les villes proches ont souvent
été distendues, voire perdues. Le déve-
loppement des grandes surfaces provo-
qua un déclin de l’activité des marchés,
qui se maintinrent, néanmoins, comme
une particularité régionale dans cer-
taines villes, telles Paris et Lyon.
Or, depuis une dizaine d’années, les
marchés alimentaires se développent à
nouveau dans les villes et sont souvent
considérés comme des lieux où il est
possible d’acheter des marchandises de
« qualité », dont on connaît la prove-
nance, surtout s’ils sont vendus directe-
ment par des producteurs. La référence
au local devient une façon de se rassurer sur la qualité des produits.
Cette tendance a conduit à la revalorisation de l’agriculture
périurbaine dans sa fonction productive. Les villes mettent en
œuvre des politiques de préservation des terres cultivées à l’inté-
rieur de leurs intercommunalités, et favorisent l’installation d’agri-
culteurs, dont les produits sont écoulés en circuits courts en ville.
Le « pacte » entre villes et campagnes nourricières comporte,
par ailleurs, un volet gastronomique qui revêt
des enjeux importants. Sur le plan des rela-
tions avec l’extérieur, il s’agit de faire parler de
la ville, d’attirer des touristes internationaux.
Le tourisme gastronomique s’inscrit dans une
dynamique de réseaux mondialisés. La gastro-
nomie participe clairement du rayonnement
culturel des villes.
Il existe également des enjeux internes :
le bien manger étant associé à la qualité de vie,
la gastronomie est un facteur d’attracti­vité ré-
sidentielle et économique. Elle permet, enfin,
d’affirmer le rayonnement de la ville sur les
campagnes environnantes et sur une aire d’in-
fluence régionale.
Des formes d’hybridation
L’attention croissante portée à la qualité alimentaire, par les habi-
tants des villes, les amène à se préoccuper de l’agriculture, voire à
pratiquer celle-ci au sein même du tissu urbain. L’intérêt pour l’ali-
mentation se traduit, aussi, dans un intense mouvement associatif
et d’économie sociale et solidaire, dont les réseaux transcendent
souvent l’urbain et le rural et créent ainsi des formes d’hybridation.
Claire Delfosse Géographe, professeure
à l’Université Lyon 2, directrice
du Laboratoire d’études rurales
DanslecadreduMercredi
del’Anthropocènedu12 juin2019
« Lavillecultivée »avecClaire
DelfosseetAugustinRosenstiehl,
animéparAlexandraPech
Photo :
© Claire Delfosse
C
-----E
Écrit en juin 2019.
Article pubié sur
Anthropocene2050,
le 30 août 2019
Les liens
ville-campagne
réinterrogés
à travers
les nouvelles
préoccupations
alimentaires
urbaines
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de Lyon
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c
Introduits, dans
un premier temps,
en France,
pour maintenir
des espaces verts
dans les villes et créer
du lien social
dans certains
quartiers, les jardins
partagés deviennent
nourriciers.
Les associations et collectivités territoriales tendent à encourager
ces jardins et à en créer de nouveaux. Les campagnes accueillent,
elles aussi, des jardins collectifs, inspirés par les initiatives urbaines,
en lien avec l’arrivée de néoruraux.
Dans le même temps, l’agriculture n’est plus l’apanage des
espaces ruraux : on parle, désormais en France, d’agriculture ur-
baine. On a pu l’entendre, pour l’agriculture pratiquée dans les
espaces périurbains, favorisée depuis quelques années, comme
nous l’avons vu, pour sa fonction nourricière. Mais plus récemment
encore, cette pratique concerne, désormais, les espaces urbains
mêmes, sous différentes formes : sur les sites délaissés, sur les toits,
dans les sous-sols (redécouverte de la culture des champignons
de Paris ; installation d’exploitations agricoles dans les anciens
garages en sous-sol…) ; fermes circulaires ; projets d’immeubles
agricoles ; projets associatifs, comme la ferme pédagogique de la
Croix-Rousse ; production de miel en ville.
Dans ce cadre, les réseaux entre urbain et rural, autour de
l’alimentation, ne cessent de se développer, notamment par le biais
des enjeux de biodiversité domestique : des associations, comme
Semences paysannes, visent à collecter des variétés anciennes,
chez des jardiniers amateurs, afin de les réutiliser parfois pour le
maraîchage. Ces réseaux organisent aussi des trocs de semences
et de graines entre urbains et ruraux. On peut citer également les
vergers conservatoires et de maraude, initiés dans les espaces ru-
raux, mais qui se développent en ville, par le biais de différents
réseaux et associations.
L’alimentation solidaire est également l’objet de réseaux qui,
depuis l’urbain, investissent progressivement les espaces ruraux.
Il est, ainsi, possible de prendre l’exemple du Groupement ré-
gional alimentaire de proximité, coopérative créée à Lyon, qui a
désormais pour ambition de développer, sous forme de scop en
milieu rural, un lieu d’accueil pour des séminaires d’entreprises
et des formations avec de la restauration ouverte au public (en
s’approvisionnant en produits issus de circuits courts de l’agricul-
ture paysanne et bio), et des activités autour de l’événementiel et
l’animation locale.
Enfin, des liens urbain/rural se tissent autour du foncier. Des
associations/fondations, comme Terres de Liens, mobilisent des
capitaux de consommateurs (souvent ruraux) pour acheter des
terrains agricoles et installer de nouveaux cultivateurs dans les es-
paces périurbains, mais aussi dans des campagnes plus éloignées.
Ces formes d’hybridations illustrent, non seulement la dif-
fusion des préoccupations autour de la qualité alimentaire, et les
divers enjeux sociétaux et économiques que revêt celle-ci, mais
aussi les mobilités entre ville et campagne.
Des politiques françaises
qui favorisent ces liens
L’alimentation devient, aujourd’hui, une véritable préoccupation
politique et suscite des stratégies territoriales, dont certaines sont
soutenues par des programmes de l’État et de l’Europe. Ces poli­
tiques renforcent les liens entre urbain et rural, autour de l’ali-
mentation.
Les parcs naturels régionaux (PNR) ont, très vite, pour cer-
tains d’entre eux, travaillé sur l’alimentation, notamment par le
biais de la valorisation des produits de terroir, destinés essentiel-
lement à la consommation de citadins proches et éloignés. Ils ont
également créé des fêtes autour de ces produits, qui sont autant
d’occasions de faire venir les citadins dans les parcs.
Plus récemment, des programmes ont, par exemple, été me-
nés entre les pnr, les chambres d’agriculture et les agglomérations
adhérentes de Terres en villes, une association qui vise à promou-
voir les cultures périurbaines, en lien avec les intercommunalités.
Ainsi, le parc de Brière a contribué à la valorisation de la viande
produite sur son territoire, en faveur des consommateurs de la
métropole de Nantes-Saint-Nazaire.
Depuis la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la
forêt de 2014, le ministère en charge de l’agriculture a mis en place
une procédure dénommée « Projet alimentaire territorial » définie
comme : « Un ensemble d’initiatives territoriales coordonnées dans
une stratégie globale à l’échelle du territoire ». Un tel projet sert à
travailler sur la reterritorialisation de l’alimentation, à rapprocher
les différents acteurs de la chaîne alimentaire « du producteur au
consommateur, en passant notamment par les transformateurs,
les distributeurs ou encore les restaurateurs ». (source : ministère
de l’Agriculture). Au départ, les pat étaient surtout portés par les
intercommunalités des métropoles. Aujourd’hui, ils tendent à se
développer dans les agglomérations des villes moyennes et à se
diffuser également en milieu rural.
Les pat tendent, de plus en plus, à associer urbain et rural.
En effet, les intercommunalités exclusivement rurales ne peuvent
penser leur politique alimentaire, sans les liens avec les villes
proches où se trouvent les grandes zones commerciales en de-
mande de produits locaux. Des métropoles ont également initié
des collaborations avec les territoires ruraux voisins, dans le cadre
de l’élaboration de leur stratégie alimentaire : le Grand Lyon en
constitue un bon exemple. On pourrait citer, en outre, les projets
de la métropole grenobloise avec les PNR voisins.
Les récentes réformes territoriales, la loi notre de décen-
tralisation notamment, favorisent ces liens entre urbain et rural
du point de vue alimentaire. Il est encore trop tôt pour dresser un
bilan, mais l’on peut imaginer que la création de vastes commu-
nautés d’agglomération, associant une ville moyenne et un grand
nombre de communes rurales, va favoriser la territorialisation des
politiques alimentaires à cette échelle.
Entre ville et campagnes nourricières, le « pacte » apparaît
ainsi en cours de renouvellement. Il s’inscrit dans une authentique
dynamique de développement de liens inédits entre ville et cam-
pagne, cette dernière étant encore rarement reconnue comme un
acteur à part entière par la ville, qui préfère des notions indirectes
telles que « local », « proximité », « identité » ou « durabilité ». En
outre, les politiques alimentaires, dédiées aux habitants des cam-
pagnes, restent néanmoins encore trop souvent absentes.
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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de Lyon
c
LECTURES
aNTHRO-
po-
cènes
2019
urbain
François Chiron, Audrey
Muratet, Myr Muratet
Manuel d’écologie
urbaine
Éditions Les presses
du réel, coll. Al Dante,
2019
Ouvrage de deux écolo­
gues et un photographe,
ce manuel propose
un état de l’art
du fonction­nement de
la nature en milieu
urbain. Il souligne les
dimensions sociolo­
giques, urbanisti­ques
et politiques du lien entre
le vivant et la ville.
Richard Sennett
Bâtir et habiter. Pour
une éthique de la ville
Éditions Albin Michel,
2019
Une analyse de la relation
entre la ville — ce lieu
construit — et la manière
dont nous l’habitons.
Ce livre plaide pour une
éthique de la ville qui
concilie justice et mixité
et tient en un mot :
l’ouverture ; à la fois,
celle du bâti et celle des
habitants.
géopolitique
François Gemenne,
Aleksandar Rankovic et
l’Atelier de cartographie
de Sciences Po
Atlas de l’Anthropocène
Presses de Sciences Po,
2019
Un ouvrage qui
multi­plie les points de
vue et mobilise
les sciences sociales et
expérimentales pour
montrer le caractère
systémique des
problèmes environne­
mentaux qui surgissent
de manière éparse.
Il connecte les questions
de réchauffement
climatique, de chute de
la biodiversité ou encore
de pollution avec leurs
conséquences sociales
et politiques.
géographie
Kregg Hetherington
(ed.)
Infrastructure,
Environment, and Life
in the Anthropocene
Duke University Press,
2019
Un ouvrage collectif
qui explore des lieux de
l’Anthropocène, où
les éléments naturels et
construits sont devenus
inextricables (des digues
construites en huîtres,
des rivières souterraines
creusées par des tuyaux
qui fuient, des quartiers
partiellement submergés
par la marée montante
etc.) Ces situations
illustrent le défi de
l’Anthropocène :
il désarçonne notre
compréhension socio-
scientifique de la planète
et interroge notre
manière d’imaginer
l’avenir.
Dir. de la publication :
Pierre Fahys
Reliefs, n° 9 Fleuves,
n° 10 Lacs
Reliefs Éditions,
2019
La revue semestrielle
de géographie dédiée à
la nature, à l’aventure
et à l’exploration a choisi
le thème de l’eau pour
l’année 2019. Elle invite
des auteurs et autrices
issu.es de la recherche,
de la littérature et de
la photographie à nous
raconter les mondes
d’hier et de demain dans
un esprit de curiosité
permanent.
économie
Dominique Bourg
Le marché
contre l’humanité
puf
2019
Un état des lieux de
notre démocratie face à
l’émergence de groupes
transnationaux sur­
puissants et aux enjeux
écologiques. Un appel à
l’écologisation de la
démocratie et à l’unité du
vivant pour sauver
nos libertés politiques, à
commencer par la liberté
de continuer à vivre
sur une planète habitable.
Naomi Klein
Plan B pour la planète.
Le New Deal vert
Éditions Actes Sud,
2019
Une compilation d’écrits
qui propose de s’attaquer
à la racine des problèmes
en reconnaissant le lien
inextricable entre le
dérèglement climatique
et les inégalités sociales
et raciales. Naomi Klein
défend l’adoption d’un
New Deal vert pour éviter
le risque d’une « barbarie
climatique » : il s’agit
d’investir massivement
dans les services publics,
les énergies renouve­
lables et la création
d’emplois climatiques.
numérique
Éric Vidalenc
Pour une écologie
numérique
Éditions Les Petits
Matins,
2019
Une illustration de
l’ambivalence du
numérique : à la fois atout
et frein de la transition
écologique. L’ouvrage
invite à remettre
le numérique à sa place
en prônant la « sobriété
numérique » qui revient
à éliminer le numérique
des espaces où il est
inutile, transformant
ainsi les usages et
les politiques.
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École urbaine 	
de Lyon
Publications / Dissémination Page C12
c
forêt
Gaspard D’Allens
Main basse sur nos forêts
Éditions du Seuil,
coll. Reporterre, 2019
Une enquête sur
l’industrialisation des
forêts en France :
la logique productiviste
qui a ravagé l’agriculture
s’y applique à présent.
L’ouvrage rend également
compte des initiatives
pour inverser la
destruction en cours :
bûcherons, forestiers,
zadistes qui promeuvent
une alternative vivante
pour réconcilier les
humains et les arbres.
Joëlle Zask
Quand la forêt brûle.
Penser la nouvelle
catastrophe écologique
Premier Parallèle,
2019
Bienvenue dans le
Pyrocène ! La philosophe
s’empare de l’objet
« mégafeu » pour penser
la catastrophe
écologique. Symptôme
d’une société malade,
les mégafeux illustrent
l’impasse de notre
rapport à la nature :
une nature à la fois
idéalisée, sanctuarisée et
que l’on veut dominer
jusqu’à la détruire.
décolonialisme
Malcom Ferdinand
Une écologie décoloniale.
Penser l’écologie depuis
le monde caribéen
Éditions du Seuil,
coll. Anthropocène, 2019
Penser l’écologie depuis
le monde caribéen, c’est
penser à partir d’une
région où impérialismes,
esclavagismes et
destructions de paysages
ont écrit l’histoire
violente des relations
entre Européens,
Amérindiens et Africains.
Le philosophe invite à
construire un « habiter
ensemble », pétri de
justice et de rencontres
entre humains mais aussi
avec les non-humains.
humain
/non humain
Romain Bertrand
Le détail du monde.
L’art perdu de la
description de la nature
Éditions du Seuil,
coll. L’Univers historique,
2019
Une enquête à la
recherche d’un lexique
perdu ou comment parler
la langue de la nature.
L’ouvrage ravive cet
« antique savoir des
surfaces » qui mêle
pratiques naturalistes,
arts et littérature pour
dire le paysage, en
prêtant une même
attention à tout ce qui le
compose : humain et
non-humain mais aussi
végétal et minéral.
Philippe Descola
Une écologie
des relations
Cnrs Éditions,
coll. Les grandes voix
de la recherche,
2019
Un texte didactique qui
restitue les grandes
étapes du parcours de
l’anthropologue Philippe
Descola qui, à la lumière
de son expérience en
Amazonie, déconstruit le
clivage occidental entre
nature et culture pour
recomposer une
« écologie des relations »
entre humains et non-
humains.
littérature
Ludovic Debeurme
Epiphania — tome III
Éditions Casterman,
2019
Le 3e et dernier volet
de la bd qui donne
corps à l’hypothèse Gaïa :
la Terre, menacée par
l’espèce humaine,
donne naissance
à ses propres enfants :
les « Epiphanians »,
mi-humains mi-animaux.
Maylis De Kerangal
Kiruna
Éditions La Contre allée,
2019
Une exploration littéraire
dans les profondeurs
techniques, mythiques
et humaines de Kiruna,
en Laponie suédoise, où
se trouve la plus grande
mine de fer du monde.
Kiruna, cette ville
qui va être entièrement
déplacée de quelques
kilomètres avec tous
ses habitants car elle a
commencé à s’effondrer.
Un déplacement avant
l’abandon du filon épuisé.
Matthieu Duperrex
Encres de Frédéric
Malenfer
Voyage en sols incertains.
Enquête dans
les deltas du Rhône
et du Mississippi
Éditions Wildproject,
coll. Tête nue,
2019
Une enquête autour des
paysages contemporains
des deltas du Rhône
et du Mississippi,
ces territoires hybrides
et emblématiques,
aux enjeux écologiques,
historiques, industriels,
sociologiques et
politiques.
Une série de 31 récits
placés sous le signe
d’espèces animales et
végétales où les vivants
s’entrelacent. Il existe
une version numérique
augmentée de photos
et vidéos publiée par
La Marelle.
Nastassja Martin
Croire aux fauves
Éditions Gallimard,
coll. Verticales,
2019
Une rencontre violente
entre une anthropologue,
spécialiste de l’animisme,
et un ours dans les mon-
tagnes du Kamtchatka.
La rencontre, qui aurait
pu être fatale, avec
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de Lyon
c
cette figure centrale des
mythologies locales ouvre
l’autrice à un autre
monde, métamorphose
son regard sur la relation
entre humain et non-
humain.
art
Guillaume Logé
Renaissance sauvage.
L’art de l’Anthropocène
puf,
2019
Un ouvrage politique
et philosophique, mais
également un livre
d’histoire de l’art et
d’histoire des sciences
qui appelle à une
Renaissance sauvage,
une nouvelle alliance du
vivant, du politique et
du cosmique, où
l’humain ne domine
plus le monde.
Cette « perspective
symbiotique » rompt avec
les illusions progressistes
de la géo-ingénierie
et du transhumanisme,
faux-nez d’un renouveau
capitaliste.
bitation (des humains
entre eux et des humains
et des non-humains) est
bel et bien ce que
l’anthropocène met sous
tension. Nous prenons
conscience que nous ne
pourrons pas habiter
sans coup férir à 10 mil­
liards d’individus, en
2050, selon les standards
de vie imposés comme
un horizon insurpassable
par des décennies de
consumérisme prédateur
des ressources.
La chose n’est pas
simple à admettre ; plus
encore les conséquences
de cette affirmation
élémentaire sont redou­
tables à affronter.
Il importe pourtant
d’appréhender différem­
ment notre condition
humaine et terrienne et
à définir de nouvelles
perspectives de vie en
commun, qui ne nous
fasse renoncer ni aux
exigences de justice, ni
aux acquis démocra­
tiques, ni aux désirs
d’assurer une existence
digne à chacun.
Pour cela, il n’y a
peut-être pas de chantier plus crucial que d’en
revenir à un exercice fondamental : comment
« imager » notre expérience habitante et son
« milieu » ? Pour le comprendre, rappelons un fait :
depuis le début de la période « moderne »
occidentale, on (derrière ce on : les scientifiques,
les institutions, les militaires, les voyageurs,
les explorateurs, les artistes…) n’a eu de cesse de
concevoir des images de la terre : à la fois des images
de la planète en tant qu’entité physique et biologique
et des images de l’écoumène, ce mot qui dénote
l’étendue planétaire en tant qu’elle est humanisée,
transformée en espaces géographiques.
La cartographie fut et reste un outil d’une
puissance inégalée afin d’amener le monde stricto
sensu sur une surface de papier. Et par là même de le
contrôler.
Bruno Latour a bien mis en exergue
l’importance de cette activité imageante : « Il n’y a
rien que l’homme soit capable de vraiment dominer :
tout est tout de suite trop grand ou trop petit pour
lui, trop mélangé ou composé de couches succes­
sives qui dissimulent au regard ce qu’il voudrait
observer. Si ! Pourtant, une chose et une seule se
domine du regard : c’est une feuille de papier étalée
sur une table ou punaisée sur un mur. L’histoire des
sciences et des techniques est pour une large part
celle des ruses permettant d’amener le monde sur
cette surface de papier. Alors, oui, l’esprit le domine
et le voit. Rien ne peut se cacher, s’obscurcir, se
dissimuler. » (Bruno Latour).
La cartographie fut et reste
un outil d’une puissance
inégalée afin d’amener
le monde stricto sensu sur
une surface de papier.
Cinq siècles après les voyageurs de
la Renaissance partis cartographier les terra
incognita du Nouveau Monde, Terra Forma propose
de redécouvrir cette Terre que nous croyons si bien
connaître. En nous incitant à « dessiner une terre
inconnue », Alexandra Arènes, Axelle Grégoire et
Frédérique Aït-Touati offrent l’aventure excitante de
la constitution d’une nouvelle imagination créatrice
de l’habitation, et nous rappellent au passage,
la portée subversive de l’esthétique lorsque celle-ci
est tendue vers une visée tout à la fois cognitive
et politique.
En effet, la découverte de l’ampleur de l’impact
croissant des activités humaines sur les systèmes
biophysiques planétaires met en péril ce que nous
pensions connaître et maîtriser. Les valeurs, les
imaginaires, les sciences, la création, bref tout cet
appareil de médiations idéelles mis en place depuis
quelques siècles afin de cadrer l’existence terrestre
humaine cède face aux constats de plus en plus
nombreux du changement global. S’il y a bien un
effondrement qu’on peut déjà observer, c’est celui de
la plupart de nos certitudes.
Il nous (les terriens) revient dès lors d’inventer
de nouvelles manières de penser le monde et notre
cohabitation tant à l’échelle globale qu’à l’échelle
locale et de nouvelles façons d’y agir. Car la coha­
Alexandra Arènes,
Axelle Grégoire
et Frédérique Aït-Touati
Terra Forma
Manuel de cartographies
potentielles
Éditions B42,
2019
« Dessiner
une terre
inconnue »,
une géo-
esthétique
de
l’ anthro-
pocèneMichel Lussault Géographe, professeur
à l’Université de Lyon
(École normale supérieure
de Lyon) et directeur
de l’École urbaine de Lyon
Publié sur AOC
[Analyse Opinion Critique],
le 10 juillet 2019
ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
cÉcole urbaine 	
de Lyon
Publications / Dissémination Page C14
Et par là même de le contrôler (en totalité et
dans ses parties), de le posséder — par exemple en se
mettant au service de la guerre et de la conquête
coloniale.
De nombreux travaux historiques se sont
consacrés à cette question, comme celui, qui reste
une référence, de Christian Jacob, au titre si
explicite : L’empire des cartes. Approche théorique
de la cartographie à travers l’histoire (Paris, Albin
Michel, 1992). Mais depuis quelques décennies cet
empire vacille, car la complexité cumulative des
espaces et des sociétés mis en place par la
mondialisation et l’urbanisation et l’ampleur des
bouleversements liés au changement global
brouillent bel et bien les cartes.
Désormais, la vigueur de la critique de la
cartographie classique est flagrante. Terra Forma,
livre stimulant proposé par Frédérique Aït-Touati
(historienne des sciences), Alexandra Arènes et
Axelle Grégoire (toutes deux architectes), participe
pleinement de ce courant. Il est même un des
exemples les plus radicaux, ambitieux et originaux
qu’on ait eu l’occasion de lire en matière de
processus de déconstruction/reconstruction d’une
raison graphique différente.
En effet, nos trois autrices, à partir du constat
que l’anthropocène est une bifurcation dans
l’histoire de l’humanisation de la planète, qui exige
de ne plus rien tenir pour acquis, choisissent de
retourner toutes les certitudes cartographiques. Elles
prennent le contrepied des habitudes en matière de
visualisation géographique héritées de la modernité
dont sommes encore héritiers. Dressons une petite
liste des moyens de leur salutaire entreprise de
dynamitage.
Là où la cartographie classique promouvait le
regard zénithal et froid, la vision de l’espace vue d’en
haut, elles postulent la nécessité de partir des
actants et de leurs actions au plus près de chacun
d’entre eux, en renonçant dès le départ à toute image
de pensée de surplomb. Leurs cartes sont conçues à
partir du sol arpenté par les entités qui se partagent
la terre, bon gré mal gré.
Là où il s’agissait de délimiter clairement par la
carte des ensembles homogènes séparés par des
frontières dont l’imparable tracé semblait procéder
de lois naturelles de l’espace, elles avancent que ce
sont les mouvements et les « lignes de vie » des
humains et des non-humains qui trament les
nouvelles géographies contemporaines ; ce faisant
elles redonnent sa signification au verbe graphein un
peu oublié dans l’usage ordinaire du mot géographie,
en postulant que chaque activité « grave » une trace,
qui constitue une contribution à une écriture
collective, par l’agir, de notre habitation commune,
qui est ainsi pensable à partir des inscriptions, des
dépôts, qu’elle laisse — de ses archives. Ce livre peut
être lu à l’aune du paradigme de la trace, de la piste,
des signes et de l’indice, même s’il n’a peut-être pas
été conçu explicitement dans ce cadre.
Là où les cartes traditionnelles distinguaient les
grands règnes (animal, végétal, minéral) et surtout
mettaient systématiquement les humains à l’écart
des non-humains, Frédérique Aït-Touati, Alexandra
Arènes et Axelle Grégoire choisissent de saisir
l’entrelacement permanent, à toutes les échelles, du
micro-organisme à la planète, des uns et des autres
et de considérer que cet entrelacs n’est rien d’autre
que l’habitat lui-même, sans cesse remis sur le
métier par les jeux relationnels des entités qui
composent un même monde d’expérience, sans
forcément le vouloir, ni nécessairement l’apprécier.
Terra Forma donne la possibilité de conjuguer
un nouveau verbe : « terraformer », pour dire les
activités conjointes de vivants humains et de non-
humains qui, en relation avec des forces physiques,
façonnent la terre habitée.
Là où la cartographie stabilisait toute chose
dans un perpétuel présent et composait une topo­
graphie statique qu’on pouvait aisément arraisonner,
où tout était à sa juste place, les auteures privilégient
la volonté de montrer les discordances des temps,
les synchronies compliquées, les mélanges de
régimes d’historicité (entre humains et non-
humains, nous ne vivons pas les mêmes temps, sans
même parler des temps des formations géologiques
ou des cycles biophysiques), les reconfigurations
permanentes des agencements des réalités sociales
et spatiales par les actions incessantes et pas spon­
tanément convergentes des vivants.
Si l’on intègre bien ce que ces nouveaux
principes permettent, on peut apprécier à sa juste
valeur le titre du livre. Terra Forma, ne dénote pas
l’idée d’une forme immuable de la terre qu’il suffirait
à la cartographie de consigner pour que l’on puisse
tout en savoir, mais, bien au contraire, donne la
possibilité de conjuguer un nouveau verbe : « terra­
former », pour dire les activités conjointes de vivants
humains et de non-humains qui, en relation avec
des forces physiques, façonnent et agencent
la terre habitée.
L’ouvrage nous fait perdre d’abord totalement le
Nord (celui qui orientait nos cartes, jadis), pour ne
nous offrir ensuite aucune boussole de rechange qui
serait simple d’usage et claire dans ses indications
puisque tout est toujours relatif à une manière
de voir et d’orienter les gestes et leurs traces. Ainsi,
nous voilà condamnés à ne plus pouvoir en croire
nos yeux.
À la tranquille assurance de la cartographie
classique qui nous offrait de baliser la moindre
contrée, de borner la moindre route, d’attribuer son
dû à chaque espace, nos trois autrices substituent
l’aventure d’une nouvelle sémiotique visuelle.
Terra Forma s’avère une performance à la fois
iconoclaste — elle casse les images cartographiques
classiques — et iconodoule — elle admire
et reconnaît le pouvoir de l’image, sa capacité
générative de nouvelles manières d’envisager
l’écoumène. Il faut souligner qu’à l’ère du tout
« digital », cet ouvrage se fonde sur la puissance du
dessin. En effet, tout en reconnaissant l’importance
du bouleversement culturel et scientifique du
développement du mapping numérique, fondé sur la
géolocalisation instantanée et le géoréférencement,
les auteures choisissent de ne pas emprunter cette
voie — appuyée sur le Big Data et les algorithmes et
qui est aujourd’hui prisée par de très nombreux
expérimentateurs (on songe par exemple aux cartes
cinétiques de Carlo Ratti au Senseable City Lab du
Mit). Elles conduisent leur chantier en usant d’outils
Carte de l’espace-temps
© Frédérique Aït-Touati,
Axelle Grégoire
et Alexandra Arènes
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
c Page C15Publications / DisséminationÉcole urbaine 	
de Lyon
élémentaires : des points, des traits, des surfaces,
en noir et blanc, accompagné parfois de bleu. La
nouveauté ne tient pas à la technique mais à l’édifice
théorique, aux développements conceptuels, au
déploiement cohérent d’une visualisation aux parti
pris affirmés. Elles redonnent à la cartographie
une force intellectuelle et un statut de support
d’expériences de pensée.
Ce livre ne s’avère pas
un atlas du monde tel qu’il
se tiendrait indépendamment
de ses observateurs,
mais une série d’images
qui réfléchissent, au double
sens du mot, (à) l’habitation
contemporaine.
Terra Forma ne participe pas d’une démarche
représentationnelle classique : les images imprimées
ne présentent pas à nouveau, en les codant visuel­
lement, une réalité extérieure déjà-là, qui existerait
de façon stable et univoque avant la représentation
et que celle-ci se contenterait d’exposer. Non,
puisque cette réalité stable et univoque n’existe pas,
pas plus que n’existe une représentation qui se
contenterait de ce statut de consignation, puisque
les réalités habitantes sont celles des agencements
pragmatiques entre vivants (sans oublier les
relations entre ces vivants et les objets physiques
non vivants qui sont peut-être un peu estompées
dans cette approche), la carte invente plus qu’elle ne
représente.
C’est en ce sens que ce livre ne s’avère pas
un atlas du monde tel qu’il se tiendrait indépendam­
ment de ses observateurs, mais une série d’images
qui réfléchissent, au double sens du mot, (à)
l’habi­tation contemporaine, qui en stabilisent des
modes possibles. Ce « Manuel de cartographies
potentielles » (le pluriel n’est pas accessoire)
en appelle à des testeurs et à des expérimentateurs
pour ouvrir des suites, fût-ce celles de la réfutation.
Reconnaissons-le : les autrices développent
une formulation tellement idiosyncrasique de leurs
néo-cartographies qu’il est parfois ardu de les suivre.
Cela ne remet rien en question de l’importance de
cette élaboration d’une grammaire (une sémantique
et une syntaxe) qui permet de se lancer dans
ce qui est qualifié de « visualisation spéculative »
destinée à nous repérer sur une terre sans amers ni
repères fixes, mais striée de mouvements et de lignes
changeantes. Frédérique Aït-Touati, Alexandra
Arènes et Axelle Grégoire progressent à partir de
sept « modèles » : Sol, Point de vie, Paysages vivants,
Frontières, Espace-temps, (Res)sources, Mémoire(s).
Ces référentiels permettent de postuler l’importance
des nouvelles manières « d’habiter parmi les
vivants » et soutiennent chacun un effort d’invention
graphique qui rendent compte de leurs logiques.
À chaque fois les autrices partent de principes
élémentaires, puis les utilisent dans une génération
de figures de plus en plus complexes.
L’exposition de ces sept modèles, dont l’ordre
est cohérent, donne le tournis.
On peut être lâché par les soudaines accéléra­
tions de l’ouvrage, déconcerté par un passage
elliptique, décontenancé par des solutions de conti­
nuité entre le texte et les images qui font que le lien
entre les deux n’est pas
toujours évident à
réaliser. Le plus difficile
à comprendre ce n’est en
général pas l’écrit, mais
les images qui, d’abord
opaques, résistent et ne
cèdent qu’à l’issue d’une
longue approche.
Lorsqu’on parvient à
accommoder (au sens de
l’ophtalmologie, c’est-à-
dire à trouver pour soi la
juste distance du regard
pour y voir net), la
richesse de ce qui est
donné à lire et contem­
pler est étonnante.
Terra Forma, en
incitant à « dessiner une
terre inconnue » offre
donc l’aventure excitante
de la constitution d’une
nouvelle imagination
créatrice de l’habitation.
Loin d’être un simple exercice de style, Terra
Forma s’avère une contribution précieuse à une
éthique et une politique de l’écoumène
contemporain émancipées des certitudes modernes.
Ainsi, quand il est question des frontières, l’appel à
les considérer et à les montrer non pas comme des
limites fermes, mais comme des espaces épais,
mouvants et parcourables qui fournissent de
l’énergie aux vivants qui
s’y croisent, qu’on doit habiter pleinement et non
simplement contrôler et franchir, débouche immé­
diatement sur une mise en question des idéologies
liminales qui idéalisent depuis des siècles la
frontière comme un référent insurpassable. Que l’on
décadre la pensée frontalière et visualise ce
décadrage, alors toute la géopolitique standard
« westphalienne » est mise à mal.
De même, en lançant la réflexion par le
modèle : « Sol », et en insistant sur ses profondeurs
et ses complexités dynamiques plutôt qu’en
préférant l’étude des surfaces et de leur apparente
simplicité, on sape la pensée dominante du foncier.
À l’étendue foncière superficielle qu’il faut enclore,
privatiser et dont il faut maximiser le rapport
économique, on oppose l’épaisseur et la plénitude
d’un milieu biotique et abiotique (car le sous-sol est
aussi convoqué) qui « tient » les activités des vivants
et qu’il n’est plus possible de penser comme une
chose qu’on peut/doit systématiquement aliéner.
Dernier exemple, cette cartographie est
construite à partir d’un « nouveau centre configu­
rateur » qui est celui du « point de vie » (modèle ii),
afin de « tenter de représenter le monde à partir
d’un corps animé » (p. 51). Dès lors, une géopolitique
différente s’esquisse, non pas celle des territoires
qui s’opposent, mais des vivants en mouvements qui
ajustent leurs spatialités, comme le montrent les
cartes des pages 83–85. Voilà une autre manière de
concevoir les luttes et les alliances pour les places,
une autre façon possible d’arbitrer les conflits
d’allocation, d’agencement et d’usage des espaces
entre humains et entre humains et non-humains,
à partir de « diplomaties » spécifiques, encore
à concevoir.
Terra Forma, en incitant à « dessiner une terre
inconnue » offre donc l’aventure excitante de la
constitution d’une nouvelle imagination créatrice de
l’habitation, et nous rappelle au passage la portée
subversive de l’esthétique lorsque celle-ci est tendue
vers une visée tout à la fois cognitive et politique.
Carte du sol représentant
les organismes habitants
et les objets hébergés
© Frédérique Aït-Touati,
Axelle Grégoire
et Alexandra Arènes
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
École urbaine 	
de Lyon
Publications / Dissémination Page C16
c
Le projet d’augmentation de la taxe carbone, en partie à
l’origine du mouvement des gilets jaunes, ou bien encore l’interdic-
tion des centres métropolitains aux véhicules les plus polluants en
période de canicule, mettent en lumière de manière particulière-
ment vive les limites actuelles du récit écologique. Celui-ci permet
une opposition trop facile de l’environnement avec le social dans
le débat public. Comment inventer un vocabulaire plus englobant
capable de dépasser cette dichotomie ? Tentative avec le concept
de « souffrances spatiales ».
Il apparaît aujourd’hui essentiel de renouveler la manière
de décrire les controverses qui se nouent autour des politiques
qui entendent orienter l’évolution des modes de vie liée au chan-
gement global des conditions d’existence terrestre. Les concepts
disponibles pour l’analyse rendent en effet trop souvent possible
la mise en scène d’une division artificielle entre groupes d’inté-
rêt. D’un côté, les partisans de « la défense de l’environnement »,
auxquels sont rattachées des notions telles que « protection de la
nature », « réduction de la pollution » ou plus récemment préoccu-
pation pour la « fin du monde ». De l’autre, des individus dépeints
comme encore trop préoccupés par « le social », la « sauvegarde de
l’emploi » ou encore les « fins de mois ». Entre les deux groupes, un
supposé mépris mutuel, les uns, généralement accusés de vouloir
créer pour eux-mêmes des centres urbains purifiés en oubliant l’in-
terdépendance systémique entre les territoires qui rend possible
l’existence des aménités métropolitaines dont ils jouiraient à plein.
Les autres, périurbains, trop en prise avec la survie quotidienne
pour envisager de consentir les efforts jugés comme nécessaires à
la transition énergétique.
65 % des personnes
en dessous du seuil de
pauvreté vivent dans
les grands centres
métropolitains, 16 %
dans le périurbain,
7,7 % dans les petits
centres urbains
et 5,3 % dans le rural.
Bien que ce tableau ait été large-
ment contesté par les chercheurs qui
s’intéressent de près à l’étude fine des
modes de vie (on peut rappeler une
seule donnée : 65 % des personnes en
dessous du seuil de pauvreté vivent dans
les grands centres métropolitains, 16 %
dans le périurbain, 7,7 % dans les petits
centres urbains et 5,3 % dans le rural), ce-
lui-ci reste opérant dans les représenta-
tions des individus et donc dans le débat
public. Comment, alors, puisque l’objec-
tivation des faits ne semble pas suffisante
pour modifier les représentations des in-
dividus et leur manière de problématiser
les controverses, proposer un concept
qui parte de la subjectivité des indivi-
dus, si essentielle dans le système des valeurs contemporaines,
pour mettre en évidence la similitude entre des positionnements
présentés comme a priori antagonistes ? Peut-être en reconnais-
sant que nous sommes entrés dans une période d’expression des
souffrances spatiales. Une souffrance spatiale, dans un vocabulaire
géographique élémentaire, ce serait le sentiment d’un acteur que
les objets à sa disposition pour transformer les environnements en
espaces sont inopérants.
Pourquoi l’utilisation du concept de souffrance ? Mobilisé
jusqu’à présent principalement en médecine et dans les psychothé-
rapies, il articule dans ce cadre dimension physique et dimension
morale. « Je souffre » ne dit pas exactement la même chose que
« j’ai mal ». Dans le premier cas, il existe une atteinte à l’intégrité
du Moi qui n’est pas présente dans la seconde. La souffrance ques-
tionne l’identité dans son ensemble. Elle ouvre par ailleurs à l’in-
tersubjectivité par l’intermédiaire de l’un de ses corollaires, l’em-
pathie, c’est-à-dire la capacité d’autrui à s’imaginer à la place du
sujet souffrant tout en restant soi-même. Cela en fait-il un concept
opérationnel pour le monde social, qui n’est pas seulement fait
de micro-interactions individuelles, mais aussi de macro-unités ?
Concrètement, peut-on dire d’un groupe social ou d’une société
qu’ils souffrent ? Si l’on considère par exemple la manière dont une
grande partie de la vie politique, en tout cas en France, est teintée
par une psychologisation des liens entre les élus et celles et ceux
qui les élisent, il ne semble pas excessif de penser que le pathos est
un registre d’expression privilégié des sociétés contemporaines.
La reconnaissance de la souffrance apparaît alors logiquement
comme un puissant liant du politique.
Qu’apporte ensuite l’introduction du spatial à la souffrance
dans le concept proposé ? L’objectif visé est de nous forcer à penser
comme non séparés des éléments qui le sont en général, le social
d’une part, l’environnement de l’autre. L’espace, entendu comme
une dimension, est ici une bonne ressource en tant qu’il permet de
traverserdemanièreunifiéelasociétécommeuntout.L’espace,c’est
le résultat du processus de transformation des environnements (le
social, l’environnemental) par les acteurs humains et non humains
à l’aide d’objets matériels et immatériels. Or, ce qui caractérise la
période contemporaine, c’est que les environnements croissent
(par exemple le réchauffement climatique) à une vitesse beaucoup
plus grande que les objets qui permettent d’avoir prise sur eux.
Sur certains sujets, on observe même une régression de l’échelle
d’intermédiation des objets sur les environnements, par exemple
avec la remise en question des institutions internationales et du
multilatéralisme. C’est ce que cette discordance produit sur les in-
dividus que le concept de souffrances spatiales essaye de nommer.
SOUFFRaNCES
SPaTiaLESLucas Tiphine Docteur en géographie,
chercheur postdoctoral et chargé
de projet à l’École urbaine
de Lyon
Paru dans Tous urbains,
n° 27-28, septembre 2019
École urbaine 	
de Lyon
Page D1Mise en débat public :
Mercredi de l’Anthropocène
d
L’impact
des ressources
naturelles
sur le développement
 
Comprendre les déterminants des différences
de développement économique entre les pays est
un enjeu majeur de la recherche en sciences écono-
miques.
À ce titre, les différences de dotation en res-
sources naturelles des pays, que cela soit en pétrole,
en gaz ou encore en diamant, ont fait l’objet d’une
attention toute particulière. Jusqu’au milieu des
années deux mille, un consensus scientifique et poli-
tique se dégage autour de l’idée que les ressources
naturelles sont un fardeau pour la croissance écono-
mique et pour un développement économique profi-
table à tous. Richard Auty sera le premier en 1990 à
utiliser le terme de malédiction des ressources natu-
relles.1
L’idée que les ressources naturelles sont intrin-
sèquement associées à des comportements humains
en inadéquation avec la croissance économique n’est
pas récente. Ainsi Harold Hotelling déclarait en 1931 :
« Les grands gaspillages qui résultent de la soudaineté
et de l’imprévisibilité des découvertes en ressources
minières, ont conduit à des ruées sauvages, extrême-
ment onéreuses sur le plan social, pour mettre la main
sur ce précieux bien ».2
Les explications principales qui sont avan-
cées pour expliquer les effets négatifs sur le dévelop-
pement économique sont les suivantes. Tout d’abord,
les ressources naturelles, qui représentent une manne
financière considérable, génèrent des comportements
de captation, de corruption et de luttes de pouvoir
qui déstabilisent l’activité économique. De plus, la
forte volatilité des prix des ressources entraîne des
incertitudes et des risques qui nuisent à la croissance
économique. En outre, l’exportation des ressources
minières entraîne une hausse du taux de change qui
a pour conséquence de détériorer la compétitivité du
secteur manufacturier.
Si ce tableau pessimiste peut en partie
expliquer le faible niveau de développement d’un
pays riche en ressources pétrolières tel que le Nigeria
par exemple, dont le PIB par habitant était de 5 927
dollars en 2017, il peine à justifier la réalité du succès
économique norvégien, autre grand producteur de
pétrole dont le PIB par habitant était de 70 590 dollars
la même année.3
Apparaît dès lors une vision moins
déterministe qui souligne le rôle des institutions et du
politique dans la gestion des ressources. En présence
d’institutions économiques et politiques de qualité,
les ressources naturelles peuvent se révéler être une
chance pour la croissance économique et le dévelop-
pement d’un pays.4
Cette dernière décennie a été marquée par
un accès croissant à des données micro-économiques,
issues d’enquêtes ménages ou de données spatiales
par exemple, qui ont permis aux chercheurs d’aller
plus loin dans la compréhension de l’influence des
ressources naturelles et d’investiguer des mécanismes
que seule la théorie économique avait pu souligner.
Nombreux sont les travaux de recherche qui estiment,
grâce aux outils économétriques, l’impact local de
l’activité minière sur les ménages et les entreprises,
ou les gouvernements. Ainsi, de nombreuses études
indiquent que les ressources naturelles ont eu des
effets positifs sur le développement économique local
à travers l’augmentation des salaires réels, la baisse
du chômage et de la pauvreté, et l’augmentation de
l’activité économique en dehors de la production
minière. En parallèle, de nombreuses études ont mis
en exergue les effets négatifs de l’exploitation des res-
sources naturelles sur la pollution, la santé, la défores-
tation, l’augmentation du clientélisme ou des détour-
nements de fonds publics dans les municipalités où
elles sont exploitées.
L’effet négatif certainement le plus connu
est son rôle dans l’émergence et la persistance des
guerres civiles. Les récits historiques, comme contem-
porains, sur les liens entre les ressources naturelles
et les guerres civiles sont nombreux. Cette relation
est confirmée par la recherche en sciences sociales,
abondante sur la question. À nouveau, l’accessibili-
té à des données micro-économiques riches a permis
une évaluation économétrique rigoureuse du rôle
des ressources. Entre 1997 et 2010, le prix mondial
de nombreuses ressources minières a triplé, créant
ainsi un effet de richesse formidable dans les régions
productrices de ces ressources. Ainsi, une étude
récente5
montre que cette augmentation des prix des
ressources naturelles contribue à expliquer jusqu’à
25 % des conflits locaux en Afrique sur la période.
L’effet, quantitativement important, peut s’expliquer
par différents éléments. L’accroissement de la valeur
des ressources naturelles extraites permet de faciliter
la mise en place d’organisations rebelles, notamment
en relâchant leurs contraintes financières, d’accentuer
les activités de recherche de rentes, d’affaiblir la capa-
cité étatique à travers une détérioration de la qualité
institutionnelle, d’exacerber les griefs des communau-
tés proches de l’activité minière ou encore de réduire
le coût d’opportunité du recrutement de rebelles
en rendant la production plus intensive en capital.
Cependant, les initiatives visant à accroître la trans-
parence et la traçabilité des ressources, promues par
la communauté internationale, ont permis d’atténuer,
modestement, le lien entre ressources et conflits.
Aujourd’hui, le message délivré par la
recherche académique est relativement clair. Les res-
sources naturelles, en l’absence d’une gestion poli-
tique et institutionnelle rigoureuse, transparente et
de long terme, peuvent fortement compromettre la
stabilité politique et économique d’un pays. A contra-
rio, lorsque le contexte institutionnel est favorable,
ces mêmes ressources représentent une manne finan-
cière providentielle à même d’accompagner une crois-
sance pérenne et un développement économique des
régions concernées.
Mathieu Couttenier
Économiste, enseignant-
chercheur à l’Université de Lyon
(École normale supérieure de
Lyon), nominé parmi les meilleurs
jeunes économistes 2019
Ses recherches se situent
à l’intersection entre l’économie
et les sciences politiques,
et elles intègrent les questions
culturelles, institutionnelles
et géographiques. Il se concentre
sur les questions microécono­
miques, en particulier dans le
domaine de l’économie politique
appliquée.
Un article initialement publié
sur Rue89Lyon,
le 10 octobre 2019
DanslecadreduMercredi
del’Anthropocènedu
16 octobre2019:« L’impact
desressourcesnaturelles
surledéveloppement »
avecJérémieChomette
etMathieuCouttenier,
animéparValérieDisdier
Lesressourcesnaturellessont,aveclespopulationset
lesterritoires,l’undestroisenjeuxprincipauxdupouvoir
etconstituent,àcetitre,unesourceimportantededéfis
économiques.Larelationentreressourcesnaturelles
ausenslarge—biologiques,minéraleseténergétiques,
matièrespremièresetproduitsagricoles—
etdéveloppementestundesgrandsparadoxes
delamacro-économiedudéveloppement.
1	 R.Auty Resource-Based
Industrialization: Sowing the Oil
in Eight Developing Countries,
Clarendon Press, Oxford, 1990
2	 H.Hotelling, “The Econo­
mics of Exhaustible Resources”
Journal of Political Economy,
Vol 39, No2, Apr.1931
3	 Chiffres issus du Fonds
Monétaire Internationale pour
l’année 2017
4	 D. Acemoglu, Introduction
to Modern Economic Growth,
2008, Princeton University Press,
page 23
5	 N. Berman, M. Couttenier,
D. Rohner et M. Thoenig,
“This mine is mine! How minerals
fuel conflicts in Africa”, American
Economic Review, 2017, vol. 107,
Issue 6
Mathieu Couttenier
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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de Lyon
Page D2Mise en débat public :
Mercredi de l’Anthropocène
d
“Design,
démarche artistique
et Anthropocène”
Conversation
entre Anne Fischer
et Gwenaëlle Bertrand
Anthropocène
gwenaëlle 	
Le premier à déclarer le temps de l’Anthro-
pocène est le météorologue et chimiste Paul Crutzen.
Selon le chercheur, cette nouvelle ère s’engage dès
1784, année du dépôt du brevet de James Watt pour
la machine à vapeur, une étape décisive de la révo-
lution industrielle et corrélativement de la pollution
atmosphérique. En 2003, la communauté scientifique
accepte la proposition faite de nommer cette période
dédiée exclusivement à l’humain pour reprendre l’éty-
mologie du terme Anthropocène qui vient du grec
ancien anthropos signifiant « être humain » et kainos
signifiant « récent, nouveau ».
Dès lors, ce terme est débattu, réfuté, cer­
tains préfèrent celui de Capitalocène, ou encore de
Plantationocène. La primatologue et philosophe
Donna Haraway, quant à elle, explique que la notion
même d’Anthropocène est problématique car elle
maintient l’humain au centre alors même que la
conscience de cette nouvelle ère géologique devrait
nous amener à sortir d’une conception anthropocen-
trée au profit d’une réflexion sur le “plus-qu’humain”,
“l’autre-qu’humain”, “l’inhumain”. Au terme Anthro-
pocène, elle ajoute celui de Chthulucène 1
, un moment
d’interpénétrations de toutes les entités terrestres.
Industrialisation, design, Anthropocène
anne
Selon Alain Findeli, théoricien du design,
le designer travaille à « l’amélioration ou au moins
au maintien de l’habitabilité du monde ». Pour abor-
der cette notion, il faut penser le monde comme un
écosystème où tout serait interconnecté. Le designer
l’envisage alors comme un projet global qui conduit
inévitablement vers les questions écologiques, écono-
miques et sociales qui découlent du développement
durable.
L’industrialisation, dans son expansion fait
naître l’Anthropocène mais également la profession
de designer. Celui-ci porte une réflexion sur sa pro-
duction pour développer progressivement le senti-
ment d’un besoin matériel accompagné de tendances
changeant au fil des saisons. Le but de cette démarche
étant de répondre à l’augmentation du confort de vie
et du pouvoir d’achat de la population au sortir de la
guerre, mais surtout de faire tourner une production
industrielle rentable par sa quantité.
Hier comme aujourd’hui, le designer porte
une responsabilité vis-à-vis de la société et par consé-
quent sur la planète et son devenir. Il aurait ainsi
la capacité de changer, ou au moins d’influencer le
cours des choses. À partir de ce constat, ma pratique
va radicalement évoluer, je me demande alors, quelle
stratégie adopter pour changer les choses ?
Constamment incité à consommer moins,
à consommer mieux, c’est au consommateur que
reviendrait cette lourde tâche. Mais dans un contexte
inadapté, cette responsabilité se transforme en culpa-
bilité. Certes il est important de revoir notre consom-
mation, de réfléchir à la notion de confort mais il est
primordial de faire évoluer nos façons de produire
et ce que nous produisons. Il est alors important de
prendre en compte cette industrialisation plutôt que
de la dénoncer.
La proximité « design et industrie » est donc
un outil majeur pour envisager cette évolution.
gwenaëlle
Pour ma part, c’est en 2014 que j’ai com-
mencé à réfléchir aux tensions existantes entre le
design et l’Anthropocène. Avec mon associé, Maxime
Favard, on s’intéressait surtout à la notion d’écoso-
phie 2
développée par le psychanalyste et philosophe
Félix Guattari et qui expliquait déjà à la fin des années
quatre-vingt que pour penser l’écologie environne-
mentale, il fallait, en simultané, interroger les éco-
logies mentale et sociale. C’est-à-dire, s’envisager au
monde à travers les relations au vivant, au non vivant,
aux milieux et avec une conscientisation des respon-
sabilités. En d’autres termes, il plaidait pour un huma-
nisme éclairé. La question du design et de l’industriali-
sation devrait, par conséquent, tenir de cette relation.
Faire avec l’existant — Design et démarche
artistique
anne
Face au monde complexe qui accompagne
le concept d’Anthropocène, une réflexion « pluri-
inter-trans-disciplinaire » me semble indispensable
dans la démarche du designer. En sollicitant les mul-
tiples acteurs, qui participent à la compréhension et
à la construction de ce monde par des connaissances
théoriques et techniques, le designer peut envisager
des réponses aux enjeux de notre société. Mais dans la
construction, indéniablement commune, d’un monde
habitable, il est urgent que ces acteurs, dont fait partie
l’industrie, reconnaissent à leur tour l’apport du desi-
gner. Alors que l’essor du « design thinking » témoigne
l’intérêt de cette démarche, l’industrie semble pour-
tant réticente à donner plus de place et d’autonomie
au designer.
C’est peut-être face à cela que mon appro­
che se dirige davantage vers une démarche « artis-
tique », comme un outil permettant de donner forme
à une réflexion et d’envisager d’autres paradigmes.
L’indépendance de l’artiste me permet de construire
mon propre cahier des charges par une compréhen-
sion subjective du contexte, permettant alors une
production cohérente, sans contrainte de forme ou
de résultat.
Mais cette démarche ne perd pas de vue
pour autant la sphère industrielle, bien au contraire.
C’est alors non pas une fonction qui est mise en avant
mais la démarche dans sa globalité. Réflexive, elle se
veut également vectrice d’une évolution des modes de
production afin de construire une société responsable
capable de décider de son devenir.
gwenaëlle
Cette réflexion sur la démarche, abordée
par Anne, me semble aussi primordiale. Lors de
deux workshop (2016 et 2017) menés à l’Université
de Strasbourg, mon associé et moi-même avons
mobilisé les étudiants afin qu’ils réinventent leurs
démarches de design au regard de l’Anthropocène.
DanslecadreduMercredi
del’Anthropocènedu24 avril2019 :
« Design,démarcheartistique
etanthropocène »
avecGwenaëlleBertrand
etAnneFischer,animépar
LoïcSagnard
Anne Fischer
Designer, lauréate du Prix
COAL Art & Environnement 2017
pour son projet “Rising from
its Ashes”.
En 2018, elle fonde
son propre studio de design,
mêlant recherche et production
autour des grands enjeux de
notre société dans une dynamique
de développement durable.
Gwenaëlle Bertrand
Designer, maître de conférences
à l’Université Jean-Monnet – Saint-
Étienne, membre du Laboratoire
CIERC.
Depuis 2014, elle codirige
la ligne Poïétiques du design
aux éditions L’Harmattan.
Dès 2011, en parallèle de ses
activités d’enseignement d’abord
dispensées à l’Université de
Strasbourg et de son doctorat,
elle cofonde le studio de design
Maxwen.
Un article initialement publié
sur Rue89Lyon,
le 22 avril 2019
1	 Donna Haraway, Staying
with the Trouble: Making Kin in the
Chthulucene, Duke University
Press, 2016
2	 Félix Guattari, Les trois
écologies (1989), Gallilé, 2011
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de Lyon
Page D3Mise en débat public :
Mercredi de l’Anthropocène
d
Il nous semble essentiel que les étudiants aient, au
sein de la formation, l’occasion de despécialiser leurs
champs d’action, d’inventer leurs métiers par l’ap-
propriation d’un terrain spécifique mais dépassant le
disciplinaire. Leur apprentissage n’est alors plus une
succession de connaissances, vécue de l’extérieur,
mais des connaissances par l’expérience ce qui leur
permet de fabriquer leur subjectivité.
Déplacer les réalités
gwenaëlle
D’ailleurs, nous avons pu exposer leurs
recherches au Shadok : Fabrique du numérique à
Strasbourg. Nous avions nommé l’exposition Réalités
Déplacées : design à l’ère de l’Anthropocène. Il s’agissait
de sensibiliser le public à l’idée d’une défiance, par le
design, envers l’utopie du progrès productiviste. Cette
délicate ambition témoigne d’une problématique
disciplinaire puisque si l’on considère que le design
résulte de la révolution industrielle et que les desi-
gners participent au processus croissant d’artificiali-
sation de nos environnements, il est alors difficile de
croire que le projet de design puisse déconstruire la
crise de l’excédent que nous traversons. Et pourtant,
c’est parce qu’il y a accumulation des biens et désé-
quilibre des richesses qu’il est nécessaire de repenser
en profondeur les territoires d’intervention du desi-
gner afin qu’il puisse, en toute légitimité, raconter
le monde et participer à l’urgence de repenser nos
manières d’habiter. Des sujets sensibles tels que l’ali-
mentaire, les ressources naturelles, les changements
climatiques, les flux migratoires, les technologies du
quotidien, l’éducation ou encore l’économie du numé-
rique, ont fait l’objet d’analyses critiques pour devenir
ensuite des matières à faire projet, à déplacer les réali-
tés, à impulser de nouveaux imaginaires et à relancer
d’autres communs.
Dans le cadre d’une formation en design
mais plus amplement, dans celui d’une réflexion sur
nos puissances d’agir, il me semble essentiel de sortir
de la pensée coloniale et capitaliste en réinventant de
nouvelles formes de langage et de représentation. Si
l’on souhaite effectivement qu’une éthique de la res-
ponsabilité puisse prospérer, il faut repenser les tech-
niques de pouvoir car comme l’historien et philosophe
Hans Jonas le disait, « ce n’est pas tant ce que nous
faisons que ce à quoi nous renonçons qui est le plus
urgent. » 3
L’attitude dilatoire à laquelle nous sommes
accoutumés est le résultat d’un assentiment opéré
par la maîtrise des systèmes de représentation. Ces
rapports de pouvoir — pensons à la biopolitique de
Michel Foucault — maintiennent, encore aujourd’hui,
une conception binaire du monde : nature/culture,
bien/mal, homme/femme, humain/non-humain, etc.
Il s’agit alors de se saisir des modes de représenta-
tion et de démultiplier les conceptions au point où les
dispositifs de la pensée n’aspirent plus uniquement à
« érotiser notre relation au pouvoir et dérotiser notre
relation à la planète » 4
, problème fondamental d’at-
traction et de répulsion relevé par le philosophe Paul
B. Preciado.
Apprendre
à reconnaître
ses limites :
un défi
pour l’humanité
« Plus vite, plus haut, plus fort », l’homme
n’a de cesse de vouloir repousser ses limites, qu’elles
soient physiques, technologiques, voire psychiques, si
l’on en juge à l’épidémie de burn-out qui sévit actuel-
lement. Mais pour ce faire, il utilise abondamment des
ressources naturelles et rejette dans l’atmosphère, l’hy-
drosphère et les milieux terrestres différentes molé-
cules qui viennent modifier les équilibres naturels.	
	 Ainsi, depuis la révolution industrielle, l’Homme
modifie profondément les conditions qui permet-
taient au « système Terre » de se maintenir dans un
état stable, depuis les 10 000 dernières années —
période que les géologues appellent l’Holocène, et
qui a notamment permis la naissance de l’agriculture.
Pour de nombreux scientifiques, les effets de l’activité
humaine sur la nature sont devenus si importants que
nous atteignons aujourd’hui des « limites planétaires ».
Des limites planétaires à ne pas dépasser
Cette notion de « limites planétaires » vient de célé-
brer ses 10 ans. En effet, c’est en 2009 que le premier
article alertant sur les risques provoqués par le dépas-
sement de certains seuils écologiques planétaires, a
été publié dans la prestigieuse revue Nature. Johan
Rockström et 28 de ses collègues ont ainsi proposé un
cadre pour définir un « espace de fonctionnement sûr »
(SOS – Safe Operating Space, en anglais) que l’humani-
té devrait respecter sous peine de voir les conditions
de vie sur Terre dériver vers de nouveaux états d’équi-
libre probablement bien moins accueillants pour la
vie humaine (Rockstrom et al., 2009). Ce cadre a
depuis été complété et actualisé à l’occasion de plu-
sieurs publications, dont celles de Will Steffen et ses
collègues, en 2015, dans la revue Science (Steffen et
al., 2015). Il fait aujourd’hui l’objet d’une énorme
reconnaissance scientifique, avec plus de 3500 cita-
tions dans divers articles de recherche (Downing
et al., 2019).
Ces auteurs mettent en avant la nécessité
d’avoir une vision systémique du « système Terre »,
les différents processus biophysiques étant interre-
liés les uns avec les autres. Par exemple, la dégrada-
tion de la qualité des sols et des masses d’eau peut
rendre les systèmes plus sensibles aux changements
climatiques. On connaît bien aujourd’hui les modi-
fications des trois systèmes globaux : l’érosion de la
couche d’ozone, le changement climatique et l’aci-
dification des océans. D’autres cycles, plus lents et
moins visibles, régulent la production de la biomasse
et de la biodiversité, contribuant ainsi à la résilience
des systèmes écologiques : les cycles biogéochimiques
de l’azote et du phosphore, le cycle de l’eau douce,
les changements d’utilisation des sols et l’intégrité
génétique et fonctionnelle de la biosphère. Enfin,
deux phénomènes présentent des limites qui ne sont
à ce jour pas quantifiées par la communauté scienti-
fique : la pollution atmosphérique par les aérosols et
Natacha Gondran
Enseignante-chercheuse au sein
du Laboratoire Environnement,
ville, société / composante Mines
Saint-Étienne
Bruno Charles
Vice-président de la Métropole
de Lyon – Développement
durable, biodiversité, trame verte
et politique agricole
Danslecadre
duMercredidel’Anthropocène
du20 novembre2019 :
« Comprendreetéviterlesmenaces
environnementales »
avecBrunoCharlesetnatacha
Gondran,animéparChuanWang
Lesbouleversementsprovoquéspar
lesactivitéshumainespourraientfairesortir
l’humanitédesconditionsfavorables
etrelativementstablesdel’Holocène.
Despistess’offrentànouspourlimiter
lesprocessusàl’œuvre.
Un article initialement publié
sur Rue89Lyon,
le 18 novembre 2019
3	 Hans Jonas, Une éthique
pour la nature (1981-1999),
Flammarion, 2017, p. 166
4	 Paul B. Preciado,
Un appartement sur Uranus,
Grasset, 2019, p. 88
Natacha Gondran, Bruno Charles
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de Lyon
Page D4Mise en débat public :
Mercredi de l’Anthropocène
d
l’introduction d’entités nouvelles (chimiques ou bio-
logiques, par exemple).
Ces sous-systèmes biophysiques réagissent
de façon non-linéaire, parfois brutale, et sont par­
ticulièrement sensibles lorsque l’on s’approche de
certains seuils. Les conséquences du dépassement de
ces seuils risquent alors d’être irréversibles et pour-
raient, dans certains cas, conduire à des changements
environnementaux démesurés.
Plusieurs limites planétaires déjà
dépassées, d’autres sur le point de l’être
Selon Steffen et ses collègues (2015), les limites pla-
nétaires sont déjà dépassées pour le changement cli-
matique, l’érosion de la biodiversité, les cycles bio-
géochimiques de l’azote et du phosphore et le chan-
gement d’utilisation des sols. On s’approche égale-
ment dangereusement des limites en ce qui concerne
l’acidification des océans. À propos du cycle de l’eau
douce, si W. Steffen et ses collègues considèrent que
la limite n’est pas encore atteinte à l’échelle mondiale,
le Ministère de la transition écologique et solidaire
estime que le seuil est déjà franchi au niveau de la
France (CGDD, 2019). Ces dépassements ne pourront
pas se prolonger indéfiniment sans éroder significati-
vement la résilience des principaux composants qui
garantissent le fonctionnement actuel et la stabilité
du système terre. Ces différents processus sont de sur-
croît intimement liés les uns aux autres. Par exemple,
transgresser les limites d’acidification des océans ain-
si que celles des cycles de l’azote et du phosphore
limitera, à terme, la capacité des océans à absorber le
carbone atmosphérique. De même, l’artificialisation
des terres et la déforestation diminuent la capacité
des forêts à séquestrer le carbone, et donc à limiter le
changement climatique, mais elles réduisent aussi la
résilience des systèmes locaux face aux changements
globaux…
Agir au plus vite pour éviter le risque
de modifications profondes des conditions
biophysiques
Les ressources biologiques dont nous dépendons
subissent des transformations rapides et imprévi-
sibles à l’horizon de quelques générations humaines,
qui risquent de provoquer un effondrement des éco-
systèmes et populations biologiques (Barnosky et
al., 2012). Les principaux facteurs à l’origine de ces
impacts planétaires sont la croissance de la popula-
tion mondiale, et surtout celle de la consommation
des ressources qui y est associée, la transformation
et la fragmentation des habitats naturels des ani-
maux, la production et la consommation d’énergie
et le changement climatique. Anticiper ces risques, à
l’échelle planétaire et locale, est devenu crucial pour
assurer l’avenir des écosystèmes et celui des sociétés
humaines qui en dépendent. Cette anticipation néces-
site non seulement des travaux scientifiques, mais
aussi la volonté de la société de prendre en compte
ces risques d’instabilité biologique afin d’établir des
stratégies visant à conforter la pérennité du bien-être
humain (Barnosky et al., 2012).
Pour cela, il faut limiter conjointement la
croissance de la population mondiale et l’utilisation
de ressources par personne. Anthony Barnosky et
ses collègues le disent sans détour : « ces tâches sont
énormes, mais elles sont vitales si le but de la science
et de la société est d’amener la biosphère vers des
conditions souhaitables plutôt que vers des condi-
tions qui nous menacent à notre insu » (Barnosky et
al., 2012).
La question se pose maintenant de rendre
plus opérationnelle cette notion d’« espace de fonc-
tionnement sûr » pour l’humanité, en vue de son
utilisation pour l’aide à la décision publique et pri-
vée (Boutaud, Gondran, 2019). Il faudrait pour cela
introduire dans les modèles et le cadre d’analyse, les
dimensions socio-économiques (les modes de produc-
tion et de consommation) et éthiques (les objectifs
d’équité et de justice) en plus des interactions bio-
géophysiques déjà prises en compte (Häyhä et al.,
2016). Il s’avère en effet que les pays les plus riches
sont majoritairement responsables des pressions éco-
logiques qui sont à l’origine de l’atteinte des limites
planétaires… alors que ce sont aujourd’hui souvent les
pays du Sud, plus pauvres, qui sont majoritairement
victimes des conséquences de ces dégradations.
Le développement urbain au cœur
des déséquilibres
Le dépassement des limites écologiques de la planète
a pour corollaire un événement nouveau dans l’his-
toire de l’humanité : pour la première fois, plus de
la moitié de la population mondiale vit en ville. La
proportion sera de 80 % à la fin du siècle. Les villes
consomment 80 % de l’énergie et émettent 75 % des
émissions de gaz à effet de serre. Et les autres terri-
toires peu à peu asservis par les besoins des urbains.
Conçues comme une victoire de l’esprit,
de la culture sur la nature — un vieux proverbe alle-
mand du Moyen-Âge affirmait que « l’air de la ville
rend libre » — les villes se sont déterritorialisées, ont
perdu leurs ancrages, leurs liens avec leurs territoires
adjacents. Elles sont peu à peu devenues des mégalo-
poles globalisées, uniformisées, insoutenables.
Par exemple, des travaux menés par la
Métropole de Lyon montrent qu’on pourrait produire
la quasi-totalité de la nourriture des habitants de la
métropole dans un cercle de 50 km autour de Lyon.
En réalité, seuls 5 % de notre nourriture provient de ce
périmètre et 95 % de la production agricole est expor-
tée. Et nos déchets organiques sont brûlés dans des
incinérateurs au lieu de réalimenter le sol en azote,
phosphate ou carbone. La situation est la même dans
le domaine de la production énergétique où la produc-
tion locale d’énergie est de 7 % alors que la consom-
mation d’énergies fossiles, pétrole ou gaz représente
les quatre cinquièmes de la consommation.
Une autre étude (Chabanel et Florentin,
2017) a modélisé tous les flux matériels et éner-
gétiques qui traversent la métropole de Lyon. Elle
démontre la fragilité et le manque de résilience de nos
systèmes urbains face aux conséquences de la crise
écologique qui est devant nous.
En s’émancipant des territoires, les pen-
seurs du développement urbain ont ignoré les limites
écologiques, portés par la croyance que la technique
résoudrait tous les problèmes. Nous avons aujourd’hui
acquis une connaissance exacte des causes de la crise
écologique, nous n’avons donc plus l’excuse de l’igno-
rance. Pour réinventer un avenir et apporter des solu-
tions aux crises, nous devons relocaliser l’économie et
la consommation des urbains.
Le diagnostic est posé, et aujourd’hui parta-
gé : le « système Terre » atteint ses limites en termes de
capacités d’absorption des émissions et dégradations
générées par le développement humain et urbain. Ces
limites là ne pourront pas être ignorées sous peine
d’une détérioration profonde des conditions de vie
sur Terre. Cela suppose de réintroduire les limites éco-
logiques locales dans la pensée urbaine.
Le défi qui est posé à l’humanité et à ses
aspirations à d’avantage de bien-être et de libertés
individuelles, est de savoir comment respecter ces
limites qui s’imposent à nous, sans remettre en cause
les fondements éthiques de nos démocraties.
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de Lyon
Page D5Mise en débat public :
Mercredi de l’Anthropocène
d
Quelle morale
pour les restes
1
a compréhension des cadres normatifs qui sous-tendent les
diverses manipulations de restes et de déchets est décisive. En effet, le
déchet est souvent appréhendé à partir de systèmes qui assignent une
valence positive ou négative au fait de se défaire ou, au contraire, de
conserver des matériaux ou des matières devenus inutiles. Et même
si le travail de Mary Douglas n’a jamais véritablement porté sur les
déchets2
, il n’en reste pas moins que les notions de pureté / impureté ou celle de
pollution qu’elle a contribué à mettre sur le devant de la scène anthropologique
sont souvent intrinsèquement associées aux matières détritiques et contribuent
à poser l’analyse des pratiques de recyclage et de récupération dans le champ
de la morale. Ainsi, à l’heure de l’émergence de pratiques de « consommation
collaborative » qui prônent le partage des ressources utilisables, ou à celle de la
réinvention d’une « économie circulaire » qui vise à offrir un nouvel usage à des
artefacts devenus inutiles en éliminant l’idée même de déchet, le fait de jeter, de
se séparer d’un bien, se laisse parfois assimiler à une faute, là où, à l’inverse, les
pratiques de conservation et de réparation des objets déchus ou abîmés, parce
qu’elles emblématisent un futur « soutenable » et souhaitable, sont encouragées,
applaudies et considérées comme vertueuses.
orsque Gay Hawkins publia en 2006 The Ethics of Waste,
il s’agissait précisément pour elle de mettre en lumière
la dimension éthique qui sous-tendait la promotion des
pratiques de recyclage, afin d’en saisir leurs enjeux pro-
prement politiques. Dans le prolongement de cette œuvre
pionnière, divers questionnements ont progressivement
vu le jour dans le champ des sciences sociales – anthropologie, études cultu-
relles, écologie politique, sociologie, géographie. Ces travaux viennent interroger
les jeux de caractérisation morale qui irriguent des gestes aussi banals et routi-
niers que ceux de la mise au rebut, ou encore que ceux du tri des déchets. Ces
recherches soulignent notamment la façon dont, en quelques années, certains
discours environnementalistes et certaines politiques publiques ont pu participer
à une culpabilisation des jeteurs tout en contribuant à renforcer le principe de
disqualification des objets délaissés.
ême si elle a récemment été reformulée de façon singulière, la ques-
tion des économies morales n’est pas neuve en sciences sociales
dans la mesure où elle renvoie à l’étude des diverses prescriptions,
injonctions et interdictions sur lesquelles repose l’intégralité de
la vie sociale, qui fut entamée par nombre de sociologues, de phi-
losophes, d’anthropologues ou de politistes dès le XIXe siècle. Le
regain d’intérêt qu’a connu cette thématique, au sein de l’anthropologie sociale
anglo-saxonne notamment, incite à interroger à nouveaux frais l’ensemble des
pratiques et des représentations liées aux matières détritiques, afin de mieux com-
prendre les logiques qui les sous-tendent. Aborder les questions de recyclage et
de récupération des déchets par le biais des économies morales permet, en effet,
d’interroger à la fois les contextes (leurs dimensions historiques ou culturelles), les
acteurs (leur rôle et leur capacité à s’approprier ou à transformer les contraintes)
et les agendas sur lesquels reposent les injonctions (leurs dimensions religieuses,
idéologiques voire ségrégationnistes). Cet angle d’approche présente aussi l’inté-
rêt d’expliciter les systèmes normatifs, faits de prescriptions et de prohibitions
parfois sous-entendues, et à ce titre de rendre visibles et lisibles les logiques sous-
jacentes de l’action individuelle et collective.
Nathalie Ortar
Ethnologue, directrice
de recherche à l’École
nationale des travaux publics
de l’État – Laboratoire
Aménagement Économie
Transports
Élisabeth Anstett
Ethnologue, directrice de
recherche au CNRS, UMR 7168
DanslecadreduMercredi
del’Anthropocènedu23 octobre
2019:« Unesecondeviepour
lesobjetsetlesmatériaux
usagés »avecJoanneBoachon
etNathalieOrtar,animépar
ClémentDillenseger
Lescriseséconomiques,lesconséquences
delasurexploitationdesressourcesnaturelles,
etl’émergenced’uneconscience
environnementaleontpartoutfavorisé
l’apparitiondepratiquesderécupération
etderéutilisationd’objetsetdematériaux
usagés.
L
L
Nathalie Ortar, Élisabeth Anstett
Un article initialement publié
sur Rue89Lyon,
le 21 octobre 2019
1	 Le texte est extrait de
l’ouvrage Ortar Nathalie et Anstett
Elisabeth (dir.), 2017, Jeux
de pouvoir dans nos poubelles.
Économies morales et politiques
du recyclage au tournant
du XIXe siècle, Paris, Pétra.
2	 De la Souillure. Essai sur
les notions de pollution et de
tabou, paru initialement en anglais
en 1966
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Mercredi de l’Anthropocène
d
Benoît Cournoyer
Directeur de recherche
au sein du Laboratoire Écologie
Microbienne – Université Lyon 1 /
VetAgro Sup
Laurent Moulin
Directeur de recherche au
Laboratoire Eau Environnement
et Systèmes urbains – École
des Ponts Paris Tech / Université
Paris-Est Créteil / AgroParis
Tech
Jean-Yves Toussaint
Professeur à l’INSA de Lyon,
directeur de l’UMR Environnement
Ville Société, membre des comités
de pilotage du LabEX IMU
et de l’École urbaine de Lyon
Rayan Bouchali
Doctorant en microbiologie
urbaine à l'Université
Claude-Bernard Lyon 1  / 
École urbaine de Lyon
Claire Mandon
Doctorante en géographie,
urbanisme et aménagement,
UMR 5600 EVS/INSA Lyon
La microbiologie urbaine :
un champ d’investigation
en émergence
Benoît Cournoyer
Laurent Moulin
Jean-Yves Toussaint
Rayan Bouchali
Claire Mandon
Sur plusieurs continents,
les prédictions suggèrent une
augmentation de 50 à 100 % de
la population urbaine donnant
une estimation mondiale
de 5 milliards d’humains localisés
dans les agglomérations pour
2030. En ce qui concerne plus
spécifiquement la microbiologie,
les villes favorisent, en raison
de la densité et de la diversité
d’humains et de non-humains
qui les caractérisent, les inter­­-
actions et les mises en contact
propices à la dissémination
des micro-organismes dont
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Page D7Mise en débat public :
Mercredi de l’Anthropocène
d
des formes pathogènes, et
ce dans le contexte plus général
du changement global.
Le développement du domaine
de la microbiologie urbaine
apparaît, dans cette perspective,
significatif et ce texte vise
à en expliquer brièvement
les fondements.
Fig. 1.
Les facteurs clés
du changement global
en relation avec
les maladies infectieuses
DanslecadreduMercredi
del’Anthropocènedu13novembre
2019:« Formesurbaines
etbactéries »avecBenoît
CournoyeretLaurentMoulin,
animéparRayanBouchali
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Maladies
infectieusesUrbanisation
Pratiques
industrielles
Pratiques
agricoles
et sylvicultures
Accroissement
des
inégalités
sociales
Pratiques
touristiques
et migrations
Pratiques
de
consommation
Pratiques
hygiéniques
et de
propreté
Échanges
commerciaux
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Mercredi de l’Anthropocène
d
Complexité des relations entre
environnement urbain et microbiologie
Les activités urbaines (trafic automobile,
activités industrielles, bâti, usages d’une multitude
d’objets dans la vie quotidienne, pollutions et impacts
liés aux animaux domestiques, commensaux, sau-
vages) exercent une pression importante sur le cycle
de l’eau, sur l’air ainsi que sur les sols urbains. Elles
contribuent à l’émergence d’environnements origi-
naux offrant de nouvelles opportunités au dévelop-
pement microbien. Par ailleurs, les êtres vivants qui
participent à l’urbanisation constituent des vecteurs/
hôtes importants pour de nombreux micro-orga-
nismes dont l’évolution est d’autant plus rapide que
les échanges et forçages environnementaux augmen-
tent (en nombre et en distance) et se mondialisent.
Ces transformations induites par l’urbanisation ont
ainsi des effets sur les microbiomes (i. e. totalité des
composantes microbiennes d’un système structuré
par les contraintes du milieu et les complémentari-
tés métaboliques). Elles peuvent produire des oppor-
tunités de développement pour des espèces bacté-
riennes exogènes aux systèmes initiaux e. g. bactéries
pathogènes opportunistes de l’Homme, zoonnoses
ou microorganismes pouvant dégrader les hydrocar-
bures. La figure 1 illustre quelques relations entre des
paramètres clés de l’Anthropocène et l’écologie des
maladies infectieuses.
Études scientifiques pionnières dans
l’émergence du domaine de la microbiologie
urbaine
Le domaine scientifique dédié à l’étude de
la microbiologie urbaine est en forte expansion. Il a
fait l’objet de plusieurs articles scientifiques significa-
tifs dans les revues à fort facteur d’impact e. g. Bahcall
(2015. Nature Reviews Genetics 16: 194–195) mais éga-
lement dans la presse grand public. Plusieurs projets
de recherche ont été lancés depuis quelques années
pour référencer les micro-organismes présents dans
les villes occidentales, et leur dangerosité (Ehrenberg,
2015. Nature 522:399-400). Nous pouvons citer les
travaux sur les fèces de rongeurs (Rattus norvegicus)
qui ont permis d’observer des émissions importantes
d’Escherichia coli producteurs de shiga-toxines, Clos-
tridium difficile, et Salmonella enterica, mais égale-
ment de Bartonella spp. et Leptospira interrogans, en
ville (Firth et al. 2014. m Bio 5, e01933-14). En 2015,
une étude états-unienne s’est attelée à faire l’inven-
taire des ADN bactériens présents dans le métro de
New York (Afshinnekoo et al. 2015. Cell Systems
1:72-87). Ce travail a eu un impact médiatique impor-
tant dans la mesure où la présence d’ADN bactériens
appartenant à des groupes hautement pathogènes
comme Yersinia pestis (agent de la peste bubonique)
ou Bacillus anthracis (maladie du charbon) a été mise
en évidence, et ce même si des réserves importantes
concernant la méthodologie utilisée ont pu être
exprimées. L’équipe de B. Cournoyer de l’UMR LEM
a montré quant à elle une relation significative entre
la présence de contaminants chimiques comme les
HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) et la
diversité des microbiomes de dépôts urbains (Marti
et al. 2017. Sc. Reports. 7: 13219). Des espèces patho-
gènes (opportunistes) comme Pseudomonas aerugino-
sa et Aeromonas caviae ont été retrouvées dans ces
dépôts (Bernardin-Souibgui et al., 2018. Env. Sc. Poll.
Res. 25: 24860–24881). L’équipe de L. Moulin (Eau
de Paris) a observé que la quantité de virus humains
présents au sein des cours d’eau d’Ile de France était
relié à l’état sanitaire de la population (Prévost et al
2015, 2016). D’autres travaux de la même équipe se
sont également attachés à décrire le « microbiote »
global d’un réseau d’eau potable, et plus spécifique-
ment de la diversité microbienne intra-amibienne
(Delafont et al 2014. Env. Sc. Technol. 48: 11872-
11882). Ces organismes unicellulaires eukaryotes se
nourrissent de bactéries mais abritent également des
formes bactériennes résistantes à la phagocytose. Les
amibes participent ainsi dans notre environnement
à la propagation de micro-organismes qui peuvent
impacter la santé (légionnelles, mycobacteries etc..).
Les dispositifs de gestion des eaux en ville (systèmes
d’infiltration, réseau d’eau potable et d’eaux usées)
constituent donc des exemples de biomes fabriqués
par l’Homme, et offrant des opportunités de dévelop-
pement pour les micro-organismes.
Perspectives
Il n’y a pas, à ce jour, de publications signi-
ficatives confrontant les regards entre les domaines de
la sociologie urbaine, de l’écologie microbienne, et de
l’évolution des génomes bactériens. L’École urbaine
de Lyon, le Labex Intelligences des mondes urbains,
l’ANSES via son programme « Environnement – Santé
– Travail », l’Agence nationale de la Recherche fran-
çaise et le CNRS via la « Mission pour les initiatives
transverses et interdisciplinaires » soutiennent les ini-
tiatives de recherche permettant de rapprocher ces
différents domaines pour mieux répondre aux ques-
tionnements concernant l’incidence de la ville sur
l’écologie et l’évolution des micro-organismes dont
les problématiques d’épidémiologie et d’expologie.
Cette approche multidisciplinaire pourrait permettre
d’expliquer les relations entre structure des micro-
biotes, et typologies urbaines des zones industrielles,
commerciales ou résidentielles. Cette mise en rela-
tion pourrait permettre par ailleurs d’informer et de
documenter sur les dangers d’expositions aux formes
pathogènes ou de leur dérive génétique (émergence
de nouvelles lignées suite à des gains de fonction
comme la résistance aux antibiotiques ou biocides).
Ces nouvelles connaissances pourraient en outre per-
mettre de repenser certaines modalités de fonction-
nement liées à la gestion de l’eau, des déchets, de la
propreté urbaine, des activités de loisirs (baignade
urbaines…) ou des espaces verts. Enfin, ce type de
documentation pourrait participer à renouveler la
conception et la fabrication des objets mobilisés dans
la vie quotidienne urbaine. Cette discipline est appe-
lée à devenir un axe important de l’écologie urbaine.
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kola
9ph / Prix de la Nuit de la photographie 2018
« Frontières »
Céline Clanet
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MURMANSK
Roslyakovo, Mishukovo
Lovozero
Krasnoshchelye
Ostrovnoj
Kola
Shonguy
Liinakham
ari
Zapolyarny
ZaozyorskAra
Bay
Vidiajevo
Polyarny
Nikel
Kovdor
Kirovsk
Apatity
Olenegorsk
Monchegorsk
Severomorsk
FINLAND
NORWAY
Teriberka
Dalniye Zelentsy
Chalmny Varre
KOLA PENINSULA
The Russian Lapland
Closed military city “ЗАТО” or base
Reindeer herding area
Industrial or mining area
Commercial fishing or port area
Car road
Impassable road
RUSSIA
R U S S I A
0 50 100
km
Rybachiy Pen
insula
Barents Sea
White Sea
Arctic Circle
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e
Ces photographies sont leCes photographies sont le
résultat de 5 ans d’explorationrésultat de 5 ans d’exploration
de la péninsule de Kola, ausside la péninsule de Kola, aussi
appelée Oblast de Mourmanskappelée Oblast de Mourmansk
ou Laponie russe; un territoireou Laponie russe; un territoire
arctique situé à l’extrêmearctique situé à l’extrême
nord-ouest de la Russie,nord-ouest de la Russie,
entouré par la mer Blanche etentouré par la mer Blanche et
la mer de Barents.la mer de Barents.
Kola est une terre âpre,Kola est une terre âpre,
où les habitants doiventoù les habitants doivent
s’accommoder d’un hiver sanss’accommoder d’un hiver sans
soleil de deux mois, et d’unesoleil de deux mois, et d’une
année entière sous climatannée entière sous climat
arctique.arctique.
Kola est une promesseKola est une promesse
ancienne, une utopie duancienne, une utopie du
Grand Nord: des Sámi se sontGrand Nord: des Sámi se sont
installés ici il y a desinstallés ici il y a des
milliers d’années, pour vivremilliers d’années, pour vivre
en nomades parmi leurs rennes,en nomades parmi leurs rennes,
et tentent aujourd’hui deet tentent aujourd’hui de
maintenir cette identité.maintenir cette identité.
D’autres peuples vinrent ici,D’autres peuples vinrent ici,
de toutes parts de Russie,de toutes parts de Russie,
pour construire leur destinéepour construire leur destinée
et domestiquer l’Arctiqueet domestiquer l’Arctique
russe.russe.
Kola est un territoireKola est un territoire
secret qui abrita, durant l’èresecret qui abrita, durant l’ère
soviétique, la plus grandesoviétique, la plus grande
concentration d’installationsconcentration d’installations
militaires et d’armes nuclé­militaires et d’armes nuclé­
aires au monde; c’est encoreaires au monde; c’est encore
aujourd’hui la base deaujourd’hui la base de
la “Flotte du Nord”, ainsila “Flotte du Nord”, ainsi
que de plusieurs villes ferméesque de plusieurs villes fermées
militaires et interdites.militaires et interdites.
Kola est un lieu stra­Kola est un lieu stra­
tégique, capital pour la Russietégique, capital pour la Russie
et ses alliés durant les deuxet ses alliés durant les deux
guerres mondiales du XXeguerres mondiales du XXe
siècle. Cette position a faitsiècle. Cette position a fait
de Mourmansk — dernière villede Mourmansk — dernière ville
créée par l’Empire Russe —créée par l’Empire Russe —
la plus grande ville de toutla plus grande ville de tout
l’Arctique.l’Arctique.
Kola est une terreKola est une terre
fragmentée, partagée entre desfragmentée, partagée entre des
industries minières lourdes,industries minières lourdes,
des activités militairesdes activités militaires
secrètes et l’élevage du rennesecrètes et l’élevage du renne
par un peuple indigène; le toutpar un peuple indigène; le tout
séparé par des frontièresséparé par des frontières
invisibles.invisibles.
Partiellement inacces­sible,Partiellement inacces­sible,
dû au manque d’infra­structures,dû au manque d’infra­structures,
aux interdictions militairesaux interdictions militaires
ou à la barrière de la langue,ou à la barrière de la langue,
la Péninsule secrète m’ala Péninsule secrète m’a
néanmoins concédé ces images.néanmoins concédé ces images.
Je me suis enfoncée dansJe me suis enfoncée dans
les paysages de ce lieu obscur,les paysages de ce lieu obscur,
comme un pied dans une neigecomme un pied dans une neige
mystérieuse dont la profondeurmystérieuse dont la profondeur
serait inconnue.serait inconnue.
Céline Clanet (1977),
diplômée de l’École nationale
supérieure de photographie
d’Arles, travaille depuis 2005
sur l’Arctique continental
européen, son territoire
et ses populations.
Sa série “Máze” a remporté
plusieurs prix, dont le
Critical Mass Book Award (USA).
“Kola”, travail sur la Laponie
russe soutenu par le Centre
national des arts plastiques,
a été publié aux éditions Loco
et est sa sixième monographie.
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Relation à la création :
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mıssıng
mıgrants9ph / Prix de la Nuit de la photographie 2019
« Un monde hors de ses gonds :
quelles représentations ? »
Mahaut Lavoine
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de Lyon
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L’Europe ferme les yeux làL’Europe ferme les yeux là
où il n’y a rien à voir. Depuisoù il n’y a rien à voir. Depuis
le début de l’année 2019, jele début de l’année 2019, je
me suis intéressée aux naufragesme suis intéressée aux naufrages
de bateaux de migrants encorede bateaux de migrants encore
récurrents en mer Méditerranée.récurrents en mer Méditerranée.
Afin de construire ce travailAfin de construire ce travail
documentaire, j’ai récoltédocumentaire, j’ai récolté
des données sur le sitedes données sur le site
missingmigrants.iom.int. Gérémissingmigrants.iom.int. Géré
par l’Organisation internatio­par l’Organisation internatio­
nale des migrations, il proposenale des migrations, il propose
de télécharger en open sourcede télécharger en open source
l’intégralité des informationsl’intégralité des informations
relatives aux accidentsrelatives aux accidents
ayant eu lieu sur les routesayant eu lieu sur les routes
migratoires à travers le monde.migratoires à travers le monde.
Ainsi, les données communiquéesAinsi, les données communiquées
par cette organisation sontpar cette organisation sont
le point de départ de monle point de départ de mon
travail. Je les traite, les trietravail. Je les traite, les trie
et les retransmets sous formeet les retransmets sous forme
de cartels. Chaque lieu estde cartels. Chaque lieu est
documenté avec ses coordonnéesdocumenté avec ses coordonnées
géographiques, le nombre degéographiques, le nombre de
personnes mortes, disparues etpersonnes mortes, disparues et
survivantes. À ces informationssurvivantes. À ces informations
se joignent les sources quise joignent les sources qui
communiquent et relayentcommuniquent et relayent
l’information. À partir de cesl’information. À partir de ces
données, j’utilise des imagesdonnées, j’utilise des images
satellites pour retrouversatellites pour retrouver
les lieux où tout s’est passé.les lieux où tout s’est passé.
Née en 1989, Mahaut LavoineNée en 1989, Mahaut Lavoine
obtient en 2015 un diplômeobtient en 2015 un diplôme
national d’expression plastiquenational d’expression plastique
(DNSEP) au sein de l’École(DNSEP) au sein de l’École
supérieure d’art et de designsupérieure d’art et de design
(ESAD) de Valenciennes.(ESAD) de Valenciennes.
Au travers d’une pratiqueAu travers d’une pratique
pluridisciplinaire, ellepluridisciplinaire, elle
développe son travail autourdéveloppe son travail autour
des limites du paysagedes limites du paysage
et de sa représentation.et de sa représentation.
Depuis 2013, elle s’intéresseDepuis 2013, elle s’intéresse
tout particulièrement auxtout particulièrement aux
migrations qu’elle questionnemigrations qu’elle questionne
au travers de différentsau travers de différents
projets. Son travail estprojets. Son travail est
notamment analysé par Philippenotamment analysé par Philippe
Bazin dans le livreBazin dans le livre PourPour
une photographie documentaireune photographie documentaire
critiquecritique, publié en 2017., publié en 2017.
Ces systèmes de captation sontCes systèmes de captation sont
utilisés par les météorologuesutilisés par les météorologues
et les analystes de terrain,et les analystes de terrain,
pour évaluer et capter entrepour évaluer et capter entre
autres l’évolution de notreautres l’évolution de notre
environnement. Cet outilenvironnement. Cet outil
objectif me permet de chercherobjectif me permet de chercher
une image, un endroit, de cadrerune image, un endroit, de cadrer
et de capturer, tel unet de capturer, tel un
photographe avec son appareilphotographe avec son appareil
photographique en main. L’imagephotographique en main. L’image
est donc préexistante au gesteest donc préexistante au geste
de l’artiste et est cataloguéede l’artiste et est cataloguée
dans une base de donnéesdans une base de données
qui reprend toutes les vues dequi reprend toutes les vues de
la même zone sur plusieurs mois,la même zone sur plusieurs mois,
plusieurs années. Les latitudesplusieurs années. Les latitudes
et longitudes récoltéeset longitudes récoltées
me permettent de faire surgirme permettent de faire surgir
les informations et de créer monles informations et de créer mon
image. Ces coordonnées géogra­image. Ces coordonnées géogra­
phiques mènent notre regardphiques mènent notre regard
au-dessus de l’eau paisible, desau-dessus de l’eau paisible, des
nuages se dessinent et certainesnuages se dessinent et certaines
zones côtières s’esquissent.zones côtières s’esquissent.
Ces données nous emmènent versCes données nous emmènent vers
des zones où rien ne se passe,des zones où rien ne se passe,
où l’image dévoile par sonoù l’image dévoile par son
abstraction l’invisibilité deabstraction l’invisibilité de
la situation.la situation.
Lefestival9ph–Photographieetimage
contemporaineestnéd’uneréflexionautour
delaphotographieduréel,prochedelavie,
oùl’imageditedocumentaireraconteune
histoire,celledureprésenté,desidéologies,
descultures,denotrecontemporanéité.
Fortdel’organisationdedeuxéditions,
Frontièresen2018etLemondehorsdeses
gonds,quellereprésentation ?En2019,
lefestivalaxepleinementsaréflexionautourde
laphotographie,etdansunsenspluslarge,
del’imagecontemporaine.
	Àtraversdiversesmanifestations
surleterritoiredelamétropoleLyonnaise
(expositions,rencontres,conférences,tables
rondes…)amateursetprofessionnels
sontamenésàéchangeretàquestionner
lepotentieldelaphotographie,àenidentifier
leslimitesetlesorientationsfutures.
Fondéen2002parGillesVerneret,lefestival
LyonSeptembredelaphotographiedevient,
en2018,9ph–Photographieetimage
contemporainesousladirectiondeLaraBalais,
AmandineMohamed-DelaporteetAnna
Tomczak.Ellesontdepuisétérejointespar
MaïtéMarraetEmmanuelleCoqueray.
Depuis2018,enpartenariatavecl’Écoleurbaine
deLyonetlagalerieduBleuduciel,leprix
delaNuitdelaphotographierécompense
unouunelauréatepourlaqualitéde
sontravail,sapertinenceplastiqueetsaforce
d’engagement,enluiproposantunevisibilité
etunaccompagnement.
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Page E21École urbaine 	
de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
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Originaire de Biélorussie,Originaire de Biélorussie,
émigré en Israël et ensuite enémigré en Israël et ensuite en
France, le chorégraphe ArkadiFrance, le chorégraphe Arkadi
Zaides travaille à plusieursZaides travaille à plusieurs
reprises le thème de lareprises le thème de la
migration au travers différentsmigration au travers différents
points de vue.points de vue.
En septembre 2018, dans le cadreEn septembre 2018, dans le cadre
de sa collaboration avec l’Écolede sa collaboration avec l’École
urbaine de Lyon, le spectacle-urbaine de Lyon, le spectacle-
performanceperformance TalosTalos a été présentéa été présenté
au Théâtre Kantor de l’Écoleau Théâtre Kantor de l’École
normale supérieure de Lyon.normale supérieure de Lyon.
Le choix artistique est précis:Le choix artistique est précis:
une approche minimaliste àune approche minimaliste à
l’efficacité bouleversante, sansl’efficacité bouleversante, sans
soubresauts, sans musiques…soubresauts, sans musiques…
rien qui puisse renforcerrien qui puisse renforcer
les nombreux clichés à proposles nombreux clichés à propos
de la performance comme genrede la performance comme genre
visant à automatiser le contrôlevisant à automatiser le contrôle
des frontières. Derrière lui,des frontières. Derrière lui,
un écran, avec des points bleus,un écran, avec des points bleus,
des points noirs et des lignes…des points noirs et des lignes…
Une sémiologie minimaliste, dontUne sémiologie minimaliste, dont
le grand mérite est celui dele grand mérite est celui de
mettre en exergue l’essentielmettre en exergue l’essentiel
d’une frontière: une ligned’une frontière: une ligne
imaginaire et des êtresimaginaire et des êtres
sensibles et conscients qui sesensibles et conscients qui se
trouvent de part et d’autre. Latrouvent de part et d’autre. La
frontière est une question defrontière est une question de
mouvement. Il y a ceux quimouvement. Il y a ceux qui
cherchent à passer la ligne etcherchent à passer la ligne et
ceux dont le but est d’empêcherceux dont le but est d’empêcher
ce passage.ce passage.
Les points sur l’écranLes points sur l’écran
commencent alors à bouger… Lescommencent alors à bouger… Les
bleus avancent, se rassemblentbleus avancent, se rassemblent
et s’éparpillent. Les noirset s’éparpillent. Les noirs
s’organisent pour les contrer.s’organisent pour les contrer.
C’est une question d’espace. LesC’est une question d’espace. Les
points bleus cherchent lapoints bleus cherchent la
brèche. Les points noirsbrèche. Les points noirs
essayent de la combler. L’effetessayent de la combler. L’effet
analogique de cette animationanalogique de cette animation
est immédiat: dans un premierest immédiat: dans un premier
temps, nous avons l’impressiontemps, nous avons l’impression
de nous trouver face à unede nous trouver face à une
représentation schématique d’unereprésentation schématique d’une
manifestation publique. Lesmanifestation publique. Les
points noirs se déploient etpoints noirs se déploient et
s’organisent comme dans uns’organisent comme dans un
peloton de policiers… il ne leurpeloton de policiers… il ne leur
manque que le bouclier. Lesmanque que le bouclier. Les
bleus s’éparpillent, s’enfuient,bleus s’éparpillent, s’enfuient,
avancent et reculent. Ilsavancent et reculent. Ils
cherchent la brèche, la trouée,cherchent la brèche, la trouée,
le passage. Ensuite, des vidéosle passage. Ensuite, des vidéos
aériennes viennent s’ajouteraériennes viennent s’ajouter
révélant alors toute larévélant alors toute la
profondeur réaliste de cetteprofondeur réaliste de cette
représentation: un champ, desreprésentation: un champ, des
policiers, une grille etpoliciers, une grille et
derrière celle-ci, des dizainesderrière celle-ci, des dizaines
d’hommes, de femmes etd’hommes, de femmes et
d’enfants… des points bleus… quid’enfants… des points bleus… qui
cherchent une brèche, unecherchent une brèche, une
trouée, un passage au-delà detrouée, un passage au-delà de
la ligne.la ligne.
Et si les points noirsEt si les points noirs
n’étaient plus des hommes?n’étaient plus des hommes?
Derrière l’uniforme il y a unDerrière l’uniforme il y a un
individu, une histoire, desindividu, une histoire, des
ordres, des choix à faire…ordres, des choix à faire… TalosTalos
propose de les remplacer avecpropose de les remplacer avec
un système de robots, deun système de robots, de
machines anthropomorphisées etmachines anthropomorphisées et
programmées pour “neutraliser”programmées pour “neutraliser”
toute forme de mouvement nontoute forme de mouvement non
désiré. Le mot “neutraliser”désiré. Le mot “neutraliser”
reste alors volontairement flou.reste alors volontairement flou.
Les robots tireront-ils sur lesLes robots tireront-ils sur les
points bleus? Les étourdiront-points bleus? Les étourdiront-
ils avec des flashs? Lesils avec des flashs? Les
effraieront-ils avec des bruitseffraieront-ils avec des bruits
insupportables à écouter?insupportables à écouter? TalosTalos
“neutralise” le mouvement et“neutralise” le mouvement et
c’est tout. C’est tout ce quic’est tout. C’est tout ce qui
compte. Plus d’ordres donc, pluscompte. Plus d’ordres donc, plus
d’uniformes, plus d’individus.d’uniformes, plus d’individus.
La chaîne de commandement qui,La chaîne de commandement qui,
du sommet politique va jusqu’àdu sommet politique va jusqu’à
la plus petite roue indivi­duellela plus petite roue indivi­duelle
de l’engrenage, est substituéede l’engrenage, est substituée
par la programmation numérique,par la programmation numérique,
par un codage préétabli quipar un codage préétabli qui
répond à toute forme possiblerépond à toute forme possible
artistique. Loin des humani­artistique. Loin des humani­
tarismes et de toute forme detarismes et de toute forme de
rhétorique similaire, lerhétorique similaire, le
spectacle d’Arkaidi Zaides estspectacle d’Arkaidi Zaides est
une pure réflexion théorique,une pure réflexion théorique,
une pensée par images, parune pensée par images, par
paroles et par gestes.paroles et par gestes.
Le spectateur se trouveLe spectateur se trouve
face à un homme qui dans unface à un homme qui dans un
anglais essentiel, linéaire etanglais essentiel, linéaire et
particulièrement clair àparticulièrement clair à
comprendre, décrit un projetcomprendre, décrit un projet
soutenu par l’Union européennesoutenu par l’Union européenne
arkadıarkadı
zaıdeszaıdes dede
talos àtalos à
necronecro
polıspolıs
Alfonso Pinto Docteur en géographie,
chercheur postdoctoral
et chargé de projet
à l’École urbaine de Lyon
Écrit en septembre 2018
Article pubié sur Anthropocene2050,
le 13 novembre 2019,
augmenté le 1er décembre 2019
Avec l’École urbaine de Lyon,
en 2018, Arkadi Zaides
réalise la résidence “Talos”,
en 2019–2020 “Necropolis”
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École urbaine 	
de Lyon
Page E22Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
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Comment encore parler de
réchauffement climatique, de
perte de biodiversité ou de
crise migratoire quand les
chiffres alarmants présentés par
les rapports scientifiques
semblent échouer à nous
atteindre?
d’action d’une manièred’action d’une manière
prédéterminée et avec uneprédéterminée et avec une
efficacité mécanique sansefficacité mécanique sans
défaillances.défaillances.
Bienvenue à l’époque deBienvenue à l’époque de
TalosTalos. Bienvenue dans une. Bienvenue dans une
réalité qui s’inspire desréalité qui s’inspire des
dystopies littéraires etdystopies littéraires et
cinématographiques les pluscinématographiques les plus
sombres. Les points bleus,sombres. Les points bleus,
alors, ne sont plus unealors, ne sont plus une
métaphore, un artefact narratifmétaphore, un artefact narratif
visant à rendre compréhensiblevisant à rendre compréhensible
la complexité. Aux yeuxla complexité. Aux yeux
numériques denumériques de TalosTalos nous sommesnous sommes
tous des points,tous des points, homineshomines
infimiinfimi. C’est la couleur de. C’est la couleur de
ceux-ci pour l’algorithme quiceux-ci pour l’algorithme qui
fera alors la différence.fera alors la différence.
Les résultats de cetteLes résultats de cette
différence? Une ville desdifférence? Une ville des
morts? C’est peut-être dansmorts? C’est peut-être dans
cette perspective, qu’un ancette perspective, qu’un an
après, Arkadi Zaides s’apprêteaprès, Arkadi Zaides s’apprête
à présenter le nouveau chapitreà présenter le nouveau chapitre
de sa réflexion. Les pointsde sa réflexion. Les points
cette fois seront peut-êtrecette fois seront peut-être
substitués par une liste. Unesubstitués par une liste. Une
liste de corps qui ne possèdentliste de corps qui ne possèdent
pas de nom. Ces morts sontpas de nom. Ces morts sont
susceptibles alors de faire unesusceptibles alors de faire une
ville à part entière, la villeville à part entière, la ville
des morts justement…des morts justement…
NecropolisNecropolis. Coproduit par. Coproduit par
l’École urbaine de Lyon, lal’École urbaine de Lyon, la
nouvelle performance d’Arkadinouvelle performance d’Arkadi
Zaides se veut peut-être encoreZaides se veut peut-être encore
plus tragique. L’artiste seplus tragique. L’artiste se
propose cette fois de mettre enpropose cette fois de mettre en
scène une liste de 34361 corpsscène une liste de 34361 corps
non identifiés de personnes quinon identifiés de personnes qui
sont morts en cherchant àsont morts en cherchant à
atteindre l’Europe. Cette listeatteindre l’Europe. Cette liste
a fait l’objet de plusieursa fait l’objet de plusieurs
procédures de médecine légaleprocédures de médecine légale
que Zaides se propose deque Zaides se propose de
synthétiser au travers de sonsynthétiser au travers de son
langage axé sur l’interactionlangage axé sur l’interaction
entre performance individuelleentre performance individuelle
et supports numériques. On peutet supports numériques. On peut
sans doute s’attendre à unesans doute s’attendre à une
approche minimaliste, dansapproche minimaliste, dans
laquelle la dispositionlaquelle la disposition
scénique s’oriente vers lascénique s’oriente vers la
réflexion et la compréhensionréflexion et la compréhension
d’un phénomène. Commentd’un phénomène. Comment
présenter au public une listeprésenter au public une liste
d’environ 30000 corps sans nom?d’environ 30000 corps sans nom?
Comment rendre accessibles lesComment rendre accessibles les
procédures mises en place parprocédures mises en place par
la médecine légale afinla médecine légale afin
d’identifier un si grand nombred’identifier un si grand nombre
d’individus? Nous le sauronsd’individus? Nous le saurons
bientôt. L’espoir est toujoursbientôt. L’espoir est toujours
que l’artiste puisse reproduireque l’artiste puisse reproduire
encore une fois un produitencore une fois un produit
permettant une réflexion lucidepermettant une réflexion lucide
mais néanmoins profondémentmais néanmoins profondément
humaine, sans toutefois tomberhumaine, sans toutefois tomber
dans le piège, de plus en plusdans le piège, de plus en plus
récurrent, de l’humanitarismerécurrent, de l’humanitarisme
stérile et purement émotionnel.stérile et purement émotionnel.
borderborder
lınelıness
ınvesınves
tıgatıontıgatıon
Une enquête édifiante sur les limites
du monde et son effondrement
de Frédéric Ferrer
Alexandra Pech Doctorante à l’École normale
supérieure de Lyon
financée par une bourse
de doctorat de l’École urbaine
de Lyon.
Écrit en janvier 2019
Article pubié sur
Anthropocene2050,
le 3 novembre 2019
Photo :
Bordeline(s) Investigation #1
de Frédéric Ferrer
© Mathilde Delahaye
La compagnie Vertical détour,
sous la direction du géographesous la direction du géographe
et metteur en scène Frédéricet metteur en scène Frédéric
Ferrer, propose un objet hybrideFerrer, propose un objet hybride
pour explorer les boulever­pour explorer les boulever­
sements globaux actuels.sements globaux actuels.
Borderline(s) Investigation #1Borderline(s) Investigation #1,,
à la fois conférence et pièceà la fois conférence et pièce
de théâtre, se présente commede théâtre, se présente comme
un colloque scientifiqueun colloque scientifique
extravagant traitant de fron­extravagant traitant de fron­
tologie, science — fictive —tologie, science — fictive —
des frontières et des limitesdes frontières et des limites
de notre monde: limites dede notre monde: limites de
la croissance économique, desla croissance économique, des
ressources, des espacesressources, des espaces
habitables…habitables…
Sur le modèle deSur le modèle de
l’“Atlas de l’Anthropocène”l’“Atlas de l’Anthropocène”
qu’il a initié en 2008, Frédéricqu’il a initié en 2008, Frédéric
Ferrer entame un nouveau cycleFerrer entame un nouveau cycle
de conférences théâtrales avecde conférences théâtrales avec
Borderline(s) Investigation #1Borderline(s) Investigation #1..
Au cours de ce colloque fictif,Au cours de ce colloque fictif,
les exposés s’enchaînent à unles exposés s’enchaînent à un
rythme frénétique, évoquant dansrythme frénétique, évoquant dans
un pêle-mêle poétique desun pêle-mêle poétique des
situations aussi diverses quesituations aussi diverses que
cocasses: la fin de lacocasses: la fin de la
civilisation viking, une étrangecivilisation viking, une étrange
frontière entre la Russie et lafrontière entre la Russie et la
ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
Page E23École urbaine 	
de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
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Finlande qui ne peut se franchirFinlande qui ne peut se franchir
qu’à vélo, l’effondrement d’unqu’à vélo, l’effondrement d’un
pont entre le fleuve qui séparepont entre le fleuve qui sépare
la Guyane et le Brésil… Au furla Guyane et le Brésil… Au fur
et à mesure que la conférenceet à mesure que la conférence
avance, la situation devient deavance, la situation devient de
plus en plus loufoque, pour neplus en plus loufoque, pour ne
pas dire absurde. À l’effon­pas dire absurde. À l’effon­
drement de notre civilisationdrement de notre civilisation
répond l’effondrement desrépond l’effondrement des
infrastructures de la pièce:infrastructures de la pièce:
lustre et table chutent sous lelustre et table chutent sous le
regard indifférent desregard indifférent des
intervenant.e.s…intervenant.e.s…
Frédéric Ferrer et sesFrédéric Ferrer et ses
comédiens offrent ici un regardcomédiens offrent ici un regard
satirique sur le monde univer­satirique sur le monde univer­
sitaire en singeant les tics desitaire en singeant les tics de
langage des scientifiques etlangage des scientifiques et
leur passion (parfois obsession­leur passion (parfois obsession­
nelle) pour les détails.nelle) pour les détails.
Pourtant, même si les exposésPourtant, même si les exposés
paraissent d’une scientificitéparaissent d’une scientificité
douteuse, tous les faitsdouteuse, tous les faits
mentionnés sont le fruit d’unmentionnés sont le fruit d’un
travail d’enquêtes menées surtravail d’enquêtes menées sur
le terrain par les acteurs etle terrain par les acteurs et
les actrices. Cette démarche deles actrices. Cette démarche de
création artistique qui s’appuiecréation artistique qui s’appuie
sur des récits situés géographi­sur des récits situés géographi­
quement témoigne d’une volontéquement témoigne d’une volonté
de toucher les spectateursde toucher les spectateurs
au plus près.au plus près.
AvecAvec Borderline(s)Borderline(s)
Investigation #1Investigation #1, la troupe, la troupe
Vertical Détour nous offre laVertical Détour nous offre la
possibilité de mieux appréhenderpossibilité de mieux appréhender
l’effondrement en nous donnantl’effondrement en nous donnant
à voir et à entendre desà voir et à entendre des
situations chaotiques concrètes.situations chaotiques concrètes.
Car c’est bien cette questionCar c’est bien cette question
qui sous-tend la pièce dequi sous-tend la pièce de
Frédéric Ferrer, comment parlerFrédéric Ferrer, comment parler
au public de phénomènes qui nousau public de phénomènes qui nous
dépassent tous très largement?dépassent tous très largement?
enquêterenquêter
enquêterenquêter
maıs pourmaıs pour
élucıderélucıder
quelquel
crıme ?crıme ?
En 2020, Camille de Toledo
réalise la résidence “Enquêter,
enquêter, mais pour élucider
quel crime?” avec l’École
urbaine de Lyon, European Lab
Forum et la Fête du livre
de Bron.
Là où je vis, il y a des petitsLà où je vis, il y a des petits
pavés dorés dans les trottoirspavés dorés dans les trottoirs
avec des noms gravés dessus. Ilsavec des noms gravés dessus. Ils
ont été posés pour se souveniront été posés pour se souvenir
de personnes qui ont porté cesde personnes qui ont porté ces
noms. Ce sont pour moi comme denoms. Ce sont pour moi comme de
minuscules trous noirs qu’onminuscules trous noirs qu’on
enjambe, qu’on tente de ne pasenjambe, qu’on tente de ne pas
piétiner, qui font signe verspiétiner, qui font signe vers
des vies disparues, des viesdes vies disparues, des vies
détruites. On vit avec ça, ondétruites. On vit avec ça, on
est cerné par ça: de laest cerné par ça: de la
disparition. Ces petits carrésdisparition. Ces petits carrés
dorés s’appellent desdorés s’appellent des
stolpersteinestolpersteine, littéralement,, littéralement,
desdes trébuchées-pierrestrébuchées-pierres, des, des
pierres-où-on-trébuchepierres-où-on-trébuche. Ils sont. Ils sont
enfoncés devant chaque immeuble;enfoncés devant chaque immeuble;
ils sont comme les piècesils sont comme les pièces
manquantes d’un puzzle.manquantes d’un puzzle.
Mettons, maintenant, que leMettons, maintenant, que le
puzzle dont ils marquent lespuzzle dont ils marquent les
manques s’appelle Monde ou Réel.manques s’appelle Monde ou Réel.
Mettons que tout ce qui entoureMettons que tout ce qui entoure
ces petits pavés soit une carte,ces petits pavés soit une carte,
une gigantesque carte des vies.une gigantesque carte des vies.
Et voyons cette carte comme unEt voyons cette carte comme un
puzzle. Je marche sur cettepuzzle. Je marche sur cette
carte, dans ce puzzle, et lacarte, dans ce puzzle, et la
plupart des pièces sont làplupart des pièces sont là
autour de moi. Je vois le cielautour de moi. Je vois le ciel
au-dessus de ma tête, lesau-dessus de ma tête, les
façades des immeubles, desfaçades des immeubles, des
silhouettes de gens qui viventsilhouettes de gens qui vivent
et des voitures. Le puzzleet des voitures. Le puzzle
paraît complet. Mais si jeparaît complet. Mais si je
commence à regarder de pluscommence à regarder de plus
près, je découvre qu’il y a,près, je découvre qu’il y a,
chaque fois que j’enjambe un ouchaque fois que j’enjambe un ou
plusieursplusieurs stolpersteinestolpersteine, du, du
manquant.manquant.
Le puzzle dans lequel je visLe puzzle dans lequel je vis
n’est pas complet.n’est pas complet.
Il y a les manques que cesIl y a les manques que ces
stolpersteinestolpersteine commémorent.commémorent.
Il y a le manque de ce qui estIl y a le manque de ce qui est
détruit.détruit.
Photo :
Stolpersteine, Berlin, Arthur
Kroner, 2009
Camille de Toledo Berlin, 9 décembre 2019Écrivain, essayiste, plasticien*
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de Lyon
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À l’image de ma ville où desÀ l’image de ma ville où des
pièces manquantes sont rappeléespièces manquantes sont rappelées
à la vue du promeneur, nousà la vue du promeneur, nous
vivons toutes et tous, au débutvivons toutes et tous, au début
du XXIe siècle, dans dudu XXIe siècle, dans du
manquantmanquant, après des destruc­, après des destruc­
tions, des crimes, des désastrestions, des crimes, des désastres
de grande envergure. Nousde grande envergure. Nous
pouvons nommer les causes de cespouvons nommer les causes de ces
destructions, de ces crimes, dedestructions, de ces crimes, de
ces désastres. Nous pouvonsces désastres. Nous pouvons
dire: c’est la faute àdire: c’est la faute à
l’Histoire, à la Technique, àl’Histoire, à la Technique, à
l’Économie politique, aul’Économie politique, au
Pouvoir, à l’Occident. Dans maPouvoir, à l’Occident. Dans ma
ville, pour expliquer que tantville, pour expliquer que tant
de vies aient disparu, nousde vies aient disparu, nous
pouvons écrire: nazisme. Et danspouvons écrire: nazisme. Et dans
un autre contexte, celui deun autre contexte, celui de
notre début de siècle, où tantnotre début de siècle, où tant
de formes de vie animales etde formes de vie animales et
végétales sont détruites, nousvégétales sont détruites, nous
pouvons écrire: anthropocène.pouvons écrire: anthropocène.
Quelque que soit le lieu versQuelque que soit le lieu vers
lequel nous nous tournons, nouslequel nous nous tournons, nous
sommes cernés par lesommes cernés par le manquantmanquant..
Nous avançons dans un puzzle oùNous avançons dans un puzzle où
des pièces ont disparu etdes pièces ont disparu et
continuent de disparaître. Celacontinuent de disparaître. Cela
provoque naturellement desprovoque naturellement des
interrogations qui prennent lainterrogations qui prennent la
forme d’uneforme d’une enquête générale surenquête générale sur
les causes de la disparition,les causes de la disparition,
de la destructionde la destruction..
Comment ce qui disparaîtComment ce qui disparaît
disparaît?disparaît?
Quelle est donc cetteQuelle est donc cette scène descène de
crimecrime dans laquelle nous vivons?dans laquelle nous vivons?
Voilà deux questions parmi unVoilà deux questions parmi un
très grand nombre que nous noustrès grand nombre que nous nous
posons.posons.
Aujourd’hui, nous pourrionsAujourd’hui, nous pourrions
étendre le principe qui veutétendre le principe qui veut
que, dans ma ville, les absencesque, dans ma ville, les absences
sont incarnées par des pavéssont incarnées par des pavés
dorés gravés enfoncés dans lesdorés gravés enfoncés dans les
trottoirs. On pourrait proposertrottoirs. On pourrait proposer
desdes stolpersteinestolpersteine pour l’Afriquepour l’Afrique
et les vies emportées paret les vies emportées par
l’esclavage. On pourrait sel’esclavage. On pourrait se
demander comment mettre desdemander comment mettre des
stolpersteinestolpersteine partout où il ypartout où il y
eut des vies indiennes, où elleseut des vies indiennes, où elles
furent détruites. On pourraitfurent détruites. On pourrait
lancer deslancer des stolpersteinestolpersteine dansdans
la Méditerranée. On pourraitla Méditerranée. On pourrait
réfléchir à planter desréfléchir à planter des
stolpersteinestolpersteine chaque fois qu’unchaque fois qu’un
arbre est déraciné, chaque foisarbre est déraciné, chaque fois
qu’une abeille meurt. On feraitqu’une abeille meurt. On ferait
bien de le faire. Mais si onbien de le faire. Mais si on
insérait uninsérait un stolpersteinestolpersteine chaquechaque
fois qu’une existence, unfois qu’une existence, un
existant, un étant sont emportésexistant, un étant sont emportés
par la machine humaine, à quoipar la machine humaine, à quoi
ressemblerait le Monde?ressemblerait le Monde?
Vraisemblablement, nousVraisemblablement, nous
marcherions dans unmarcherions dans un patchworkpatchwork
dede pièces manquantespièces manquantes; un; un
patchworkpatchwork qui recouvrirait toutequi recouvrirait toute
la surface de la Terre.la surface de la Terre.
Si je repense aux explorateursSi je repense aux explorateurs
qui pensaient découvrir lesqui pensaient découvrir les
Indes, je vois combien notreIndes, je vois combien notre
situation a changé. Au XVe etsituation a changé. Au XVe et
XVIe siècle, on partait pour,XVIe siècle, on partait pour,
disait-on,disait-on, découvrirdécouvrir. On avait. On avait
aperçu des terres au loin,aperçu des terres au loin,
au-delà des détroits. La natureau-delà des détroits. La nature
dudu manquantmanquant était toute autre.était toute autre.
Les cartes étaient des puzzlesLes cartes étaient des puzzles
qu’il fallait compléter au nomqu’il fallait compléter au nom
de ce qui est.de ce qui est.
Aujourd’hui, la tâche estAujourd’hui, la tâche est
inverse. Nous devons établir lesinverse. Nous devons établir les
cartes de ce qui n’est plus.cartes de ce qui n’est plus.
Les destructions du XXe siècleLes destructions du XXe siècle
ont créé un précédent à partiront créé un précédent à partir
duquel nos esprits se sontduquel nos esprits se sont
massivement tournés vers lemassivement tournés vers le
manquantmanquant, vers le, vers le détruitdétruit. Ce. Ce
paradigme indiciaire qui, selonparadigme indiciaire qui, selon
les vues de Carlo Ginzburg, estles vues de Carlo Ginzburg, est
apparu à la fin du XIXe siècleapparu à la fin du XIXe siècle
dans les enquêtes de Freuddans les enquêtes de Freud
– sur l’inconscient – de Morelli– sur l’inconscient – de Morelli
– sur les œuvres d’art –– sur les œuvres d’art –
de Sherlock Holmes – sur lesde Sherlock Holmes – sur les
crimes – a changé d’échelle.crimes – a changé d’échelle.
Il faut désormais reconstituerIl faut désormais reconstituer
les circonstances de crimesles circonstances de crimes
colossaux.colossaux.
Hier, les génocides.Hier, les génocides.
Aujourd’hui, dans leur sillonAujourd’hui, dans leur sillon
encore vif, les écocides.encore vif, les écocides.
LesLes pièces manquantespièces manquantes nene
relèvent plus d’une exo-relèvent plus d’une exo-
découverte, d’un en-dehors.découverte, d’un en-dehors.
Elles sont au cœur de nos vies,Elles sont au cœur de nos vies,
comme lescomme les stolpersteinestolpersteine. Nous. Nous
cherchons des traces, des restescherchons des traces, des restes
pour comprendre ce qui a été etpour comprendre ce qui a été et
ce qui n’est plus; pour cernerce qui n’est plus; pour cerner
comment la vie nous quitte,comment la vie nous quitte,
comment elle disparaît.comment elle disparaît.
Nous enquêtons à rebours desNous enquêtons à rebours des
récits enchantés de l’avancéerécits enchantés de l’avancée
humaine. Et la seule bonnehumaine. Et la seule bonne
nouvelle, sans doute, c’est quenouvelle, sans doute, c’est que
nous sommes de plus en plusnous sommes de plus en plus
nombreux.nombreux.
Jean-Paul Demoule
Archéologue et préhistorien,
professeur émérite de proto­
histoire européenne à l’Université
de Paris I (Panthéon-Sorbonne)
et membre honoraire de l’Institut
universitaire de France.
Ses travaux portent sur la néoli­
thisation de l’Europe ainsi que sur
les sociétés de l’âge du Fer,
sur l’histoire de l’archéologie et
son rôle social, ou encore sur
ses constructions idéologiques et,
à ce titre, sur le « problème indo-
européen ». Il a mené des fouilles
dans le cadre du programme
de sauvetage régional de la vallée
de l’Aisne, ainsi qu’en Grèce
et en Bulgarie. Il s’est particulière­
ment intéressé aux problèmes
de l’archéologie de sauvetage et a
participé à l’élaboration de la loi
française sur l’archéologie préven­
tive et à la création de l’Institut
national de recherches archéo­
logiques préventives (Inrap),
qu’il a présidé de 2001 à 2008.
Ses derniers livres :
Jean-Paul Demoule, Les dix
millénaires oubliés qui ont fait
l’histoire. Quand on inventa
l’agriculture, la guerre
et les chefs, Éditions Fayard, 2017
Jean-Paul Demoule (dir.),
Dominique Garcia (dir.) et Alain
Schnapp (dir.), Une histoire
des civilisations : comment
l’archéologie bouleverse
nos connaissances, Éditions
La Découverte, 2018
Jean-Paul Demoule, Trésors,
les petites et les grandes
découvertes qui font
l’archéologie, Éditions
Flammarion, 2019
Jean-Paul Demoule, Aux origines,
l’archéologie. Une science
au cœur des grands débats
de notre temps, Éditions
La Découverte, 2020
Michel Lussault
Géographe, professeur
à l’Université de Lyon (École
normale supérieure de Lyon),
membre du laboratoire de
recherche Environnement, Villes,
Sociétés (UMR 5600 CNRS/
Université de Lyon) et du Labex
IMU (Laboratoire d’excellence
Intelligence des mondes urbains)
de l’Université de Lyon.
Dans son travail, il analyse les
modalités de l’habitation humaine
des espaces terrestres, à toutes
les échelles et en se fondant
sur l’idée que l’urbain mondialisé
anthropocène constitue le nouvel
habitat de référence pour chacun
et pour tous. Afin de pouvoir
amplifier de telles recherches qui
exigent une véritable interdisci­
plinarité, il a créé en 2017 l’École
urbaine de Lyon, qu’il dirige.
L’objectif visé par l’École urbaine
de Lyon (qui est un institut de
convergences reconnu et financé
par le secrétariat général
aux investissements d’avenir) ne
se limite pas au seul champ
scientifique et pédagogique,
puisqu’il s’agit aussi d’accompa­
gner les mutations sociales,
écologiques et économiques que
connaissent déjà et connaîtront
de plus en plus les sociétés et
les territoires à l’échelle
planétaire.
Ses derniers livres :
Michel Lussault, Hyper-lieux.
Les nouvelles géographies
de la mondialisation,
Collection La couleur des idées,
Éditions Le Seuil, 2017
Michel Lussault, Francine Fort,
Michel Jacques, Fabienne
Brugères, Guillaume le Blanc
(eds.), Constellation.s. Inhabiting
the World, Éditions Actes Sud,
2017
Yann Calberac, Olivier Lazzarotti,
Jacques Lévy, Michel Lussault
(dir.), Carte d’identités. L’espace
au singulier, Éditions Hermann,
2019
*Camille de Toledo est
l’auteur de deux romans parus
aux Éditions Verticales,
et de plusieurs essais mêlant
les écritures et les genres dont
Visiter le Flurkistan (PUF 2008)
et Le Hêtre ou le bouleau
(Seuil, 2009).
En 2011, la parution de son roman
en fragments, Vies potentielles
(Seuil) est un tournant
biographique et littéraire qui se
poursuivra avec des livres comme
Oublier, trahir puis Disparaître.
Depuis son départ pour Berlin,
Camille de Toledo œuvre à
« une extension du domaine de
l’écriture » par des narrations
matérielles, plastiques, reliant tous
les langages : visuels, sonores
et vidéo.
ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
Page E25École urbaine 	
de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
e
le néole néo
lıthıquelıthıque
matrıce dematrıce de
llanthroanthro
pocène ?pocène ?
Interview croisée
de Jean-Paul Demoule
et Michel Lussault
par Valérie Disdier,
le 28 novembre 2019
V. D.  Au regard des crises,Au regard des crises,
dans leur diversité, qui nousdans leur diversité, qui nous
traversent, et qui marquent lestraversent, et qui marquent les
limites de la prise de pouvoirlimites de la prise de pouvoir
des humains sur la nature,des humains sur la nature,
le rapport homme/nature s’estle rapport homme/nature s’est
modifié dans le temps.modifié dans le temps.
S’agissait-il de dominer laS’agissait-il de dominer la
nature pour l’exploiter, voirenature pour l’exploiter, voire
pour survivre? Ou est-ce lepour survivre? Ou est-ce le
fait d’agir sur la nature qui afait d’agir sur la nature qui a
entraîné sa domestication?entraîné sa domestication?
J.-P. D. C’est un vaste débatC’est un vaste débat
qui dure depuis longtemps.qui dure depuis longtemps.
D’un côté, on a une explicationD’un côté, on a une explication
purement matérielle: l’agri­purement matérielle: l’agri­
culture est censée apporter desculture est censée apporter des
ressources mieux sécurisées.ressources mieux sécurisées.
Mais parfois on a défendu l’idéeMais parfois on a défendu l’idée
inverse: il a d’abord falluinverse: il a d’abord fallu
avoir l’idée de la dominationavoir l’idée de la domination
sur la nature pour l’acter,sur la nature pour l’acter,
puisque les chasseurs-cueilleurspuisque les chasseurs-cueilleurs
se perçoivent plutôt comme unese perçoivent plutôt comme une
espèce animale parmi d’autres,espèce animale parmi d’autres,
c’est d’ailleurs la raisonc’est d’ailleurs la raison
pour laquelle ils représententpour laquelle ils représentent
essentiellement des animaux dansessentiellement des animaux dans
les grottes. Ils se sententles grottes. Ils se sentent
immergés dans la nature et ilsimmergés dans la nature et ils
ne tuent pas n’importe commentne tuent pas n’importe comment
(on demande aux esprits des(on demande aux esprits des
animaux l’autorisation de tuer,animaux l’autorisation de tuer,
on les remercie, etc.) Et doncon les remercie, etc.) Et donc
ce changement de regard, évoquéce changement de regard, évoqué
dans un célèbre mais un peudans un célèbre mais un peu
oublié roman de l’écrivainoublié roman de l’écrivain
VercorsVercors Les animaux dénaturésLes animaux dénaturés
qui date de 1952, pose laqui date de 1952, pose la
question de comment définirquestion de comment définir
l’homme et il le définit commel’homme et il le définit comme
un animal dénaturé c’est-à-direun animal dénaturé c’est-à-dire
qui s’est abstrait de la nature.qui s’est abstrait de la nature.
Ce fut repris en philosophie parCe fut repris en philosophie par
René Girard avec l’idée que ceRené Girard avec l’idée que ce
serait d’abord les sacrificesserait d’abord les sacrifices
d’animaux dans un cadred’animaux dans un cadre
religieux qui auraient conduitreligieux qui auraient conduit
à la domestication des animaux,à la domestication des animaux,
mais sans argumentation parti­mais sans argumentation parti­
culière. Ce fut repris plusculière. Ce fut repris plus
sérieusement par l’archéologuesérieusement par l’archéologue
lyonnais Jacques Cauvin avec lelyonnais Jacques Cauvin avec le
livrelivre Naissance des divinités,Naissance des divinités,
naissance de l’agriculturenaissance de l’agriculture..
Il était philosophe de formationIl était philosophe de formation
et avait beaucoup fouillé enet avait beaucoup fouillé en
Syrie, il dirigeait une des UMRSyrie, il dirigeait une des UMR
d’archéologie de la Maison ded’archéologie de la Maison de
l’Orient et de la Méditerranée.l’Orient et de la Méditerranée.
Il supposait qu’il y auraitIl supposait qu’il y aurait
eu d’abord une “révolution deseu d’abord une “révolution des
symboles”, donc un nouveausymboles”, donc un nouveau
rapport à la nature, qui auraitrapport à la nature, qui aurait
ensuite entraîné la domestica­ensuite entraîné la domestica­
tion des animaux, cette volontétion des animaux, cette volonté
de dominer la nature. Il ade dominer la nature. Il a
été assez critiqué pour cetteété assez critiqué pour cette
hypothèse vue comme une sortehypothèse vue comme une sorte
de révélation venue de nullede révélation venue de nulle
part. Je pense pour ma partpart. Je pense pour ma part
qu’il a fallu plusieurs facteursqu’il a fallu plusieurs facteurs
à la fois, c’est-à-dire autantà la fois, c’est-à-dire autant
de conditions de possibilités:de conditions de possibilités:
être dans l’actuel inter­être dans l’actuel inter­
glaciaire, les 100000 ansglaciaire, les 100000 ans
précédents nous étions dansprécédents nous étions dans
une glaciation; être dans desune glaciation; être dans des
milieux favorables avec desmilieux favorables avec des
animaux domesticables; être dansanimaux domesticables; être dans
une abondance relative quiune abondance relative qui
nécessitait quelques efforts;nécessitait quelques efforts;
maîtriser les techniques demaîtriser les techniques de
stockage, de soin des animaux;stockage, de soin des animaux;
et avoir un nouveau rapport deet avoir un nouveau rapport de
domination, un nouveau rapportdomination, un nouveau rapport
à la nature.à la nature.
Brouillard, raffinerie
ISAB NORD – Melilli (SR)
© Alfonso Pinto,
novembre 2019
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
École urbaine 	
de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
Page E26
e
M. L. J’aime beaucoup cetteJ’aime beaucoup cette
explication multi-factorielle,explication multi-factorielle,
car il faut se méfier des déter­car il faut se méfier des déter­
minations simples. Mais n’y a-t-minations simples. Mais n’y a-t-
il pas fallu aussi une évolutionil pas fallu aussi une évolution
particulière des structuresparticulière des structures
sociales et des rapports desociales et des rapports de
pouvoir qui peuvent exister aupouvoir qui peuvent exister au
sein d’un groupe? Cela rentre-sein d’un groupe? Cela rentre-
t-il en ligne de compte pourt-il en ligne de compte pour
expliquer des émergencesexpliquer des émergences
situées? Les néoli­thiciens sont-situées? Les néoli­thiciens sont-
ils en mesure de le cerner ouils en mesure de le cerner ou
est-ce en dehors de leurs champsest-ce en dehors de leurs champs
de possibilité en l’absence dede possibilité en l’absence de
traces de cette évolutiontraces de cette évolution
éventuelle de ces structureséventuelle de ces structures
sociales sauf quand elles ontsociales sauf quand elles ont
vraiment changé avecvraiment changé avec
l’apparition de peuplementsl’apparition de peuplements
de natures différentes, plusde natures différentes, plus
importants?importants?
J.-P. D. Pendant longtemps onPendant longtemps on
considérait qu’au Proche-Orientconsidérait qu’au Proche-Orient
— la région que l’on connaît le— la région que l’on connaît le
mieux — les chasseurs-cueilleursmieux — les chasseurs-cueilleurs
vivaient au sein de petitsvivaient au sein de petits
groupes d’une trentaine de per­groupes d’une trentaine de per­
sonnes, dans des agglomérationssonnes, dans des agglomérations
assez simples d’une dizaine,assez simples d’une dizaine,
d’une quinzaine de petitesd’une quinzaine de petites
constructions circulaires deconstructions circulaires de
2-3 mètres de diamètre, et qui2-3 mètres de diamètre, et qui
d’abord se sédentarisent dansd’abord se sédentarisent dans
un milieu relativement favo­un milieu relativement favo­
rable. Ces groupes, réunis parrable. Ces groupes, réunis par
les archéologues sous le termeles archéologues sous le terme
de Natoufien, du nom d’un coursde Natoufien, du nom d’un cours
d’eau en Israël, passent ensuited’eau en Israël, passent ensuite
à la domestication progressiveà la domestication progressive
des animaux et des plantes. Maisdes animaux et des plantes. Mais
on a trouvé récemment, il y aon a trouvé récemment, il y a
une vingtaine d’années, desune vingtaine d’années, des
phénomènes culturels plusphénomènes culturels plus
complexes avec le célèbre sitecomplexes avec le célèbre site
Göbekli Tepe dans le sud deGöbekli Tepe dans le sud de
la Turquie, près de la frontièrela Turquie, près de la frontière
syrienne à côté de la villesyrienne à côté de la ville
de Urfa, où les chasseurs-de Urfa, où les chasseurs-
cueilleurs ont élevé, en mêmecueilleurs ont élevé, en même
temps qu’ils basculent verstemps qu’ils basculent vers
l’agriculture et l’élevage, cel’agriculture et l’élevage, ce
qui parfois est considéréqui parfois est considéré
comme les premiers temples decomme les premiers temples de
l’humanité (pas les premiersl’humanité (pas les premiers
sanctuaires puisque les grottessanctuaires puisque les grottes
peintes étaient déjà des sanctu­peintes étaient déjà des sanctu­
aires). Ces temples étaientaires). Ces temples étaient
des constructions circulairesdes constructions circulaires
d’une vingtaine de mètres ded’une vingtaine de mètres de
diamètre en pierres sèches avecdiamètre en pierres sèches avec
de grandes dalles insérées,de grandes dalles insérées,
comportant des bas-reliefscomportant des bas-reliefs
d’animaux sauvages. Une ving­d’animaux sauvages. Une ving­
taine de ces structures ont ététaine de ces structures ont été
reconnues, quatre ou cinq ontreconnues, quatre ou cinq ont
été fouillées, et elles donnentété fouillées, et elles donnent
une idée d’une organisationune idée d’une organisation
sociale que l’on maîtrise encoresociale que l’on maîtrise encore
mal, mais qui semble bien plusmal, mais qui semble bien plus
complexe, plus proche de lieuxcomplexe, plus proche de lieux
de rassemblement de plusieursde rassemblement de plusieurs
communautés pour des cérémoniescommunautés pour des cérémonies
et d’une organisation sous-et d’une organisation sous-
jacente politique plus complexejacente politique plus complexe
vers –9500/–9000. C’est ce quivers –9500/–9000. C’est ce qui
me semble le approchant de lame semble le approchant de la
question de la structure socialequestion de la structure sociale
comme facteur de renversementcomme facteur de renversement
du rapport homme/nature. Sachantdu rapport homme/nature. Sachant
qu’il y a eu dans le monde sixqu’il y a eu dans le monde six
ou sept foyers indépendantsou sept foyers indépendants
d’invention de l’agriculture etd’invention de l’agriculture et
de l’élevage entre –10000 etde l’élevage entre –10000 et
–5000, nous avons peu d’exemples–5000, nous avons peu d’exemples
pour identifier clairementpour identifier clairement
quelles étaient les structuresquelles étaient les structures
sociales: rien en Europe, et ilsociales: rien en Europe, et il
y a eu principalement le Proche-y a eu principalement le Proche-
Orient, la Chine du nord surOrient, la Chine du nord sur
le Fleuve Jaune, la Chine du sudle Fleuve Jaune, la Chine du sud
avec le Yangtsé, les Andes etavec le Yangtsé, les Andes et
le Mexique, la Nouvelle-Guinée,le Mexique, la Nouvelle-Guinée,
peut-être l’Afrique.peut-être l’Afrique.
M. L. En sachant que l’onEn sachant que l’on
a, j’imagine, des hypothèses quia, j’imagine, des hypothèses qui
peuvent être tout à fait discu­peuvent être tout à fait discu­
t­ées, mais qui laissent pensert­ées, mais qui laissent penser
que nous n’avons pas forcémentque nous n’avons pas forcément
une loi générale d’évolution quiune loi générale d’évolution qui
s’appliquerait de même manières’appliquerait de même manière
à tous les sites? On a aujour­à tous les sites? On a aujour­
d’hui une ouverture à uned’hui une ouverture à une
pluralité de systèmes explica­pluralité de systèmes explica­
tifs site par site?tifs site par site?
J.-P. D. La vision a en effetLa vision a en effet
changé, comme sur l’évolutionchangé, comme sur l’évolution
humaine: on a abandonné l’idéehumaine: on a abandonné l’idée
de la file indienne directe quide la file indienne directe qui
part du singe jusqu’à l’homme.part du singe jusqu’à l’homme.
Pour les sociétés, on est de laPour les sociétés, on est de la
même manière dans un buissonne­même manière dans un buissonne­
ment permanent avec différentesment permanent avec différentes
formes, on n’est plus dansformes, on n’est plus dans
Cannes à sucre megaraises,
raffinerie Sonatrach, Melilli (SR)
© Alfonso Pinto, juillet 2019
ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
Page E27
e
l’évolutionnisme simple que l’onl’évolutionnisme simple que l’on
pouvait avoir au XIXe siècle àpouvait avoir au XIXe siècle à
la suite dela suite de Ancient SocietyAncient Society
(1877) de Lewis H. Morgan, qui(1877) de Lewis H. Morgan, qui
a été repris par Friedricha été repris par Friedrich
Engels avecEngels avec L’Origine de laL’Origine de la
famille, de la propriété privéefamille, de la propriété privée
et de l’Étatet de l’État (1884) et par tous(1884) et par tous
les grands romans évolution­les grands romans évolution­
nistes fin du XIXe siècle/débutnistes fin du XIXe siècle/début
XXe siècle. Nous avons mainte­XXe siècle. Nous avons mainte­
nant du matériel archéologique,nant du matériel archéologique,
et des contre-exemples: suret des contre-exemples: sur
l’archipel japonais lesl’archipel japonais les
chasseurs-cueilleurs ont obsti­chasseurs-cueilleurs ont obsti­
nément continué à chasser et ànément continué à chasser et à
cueillir jusqu’aux dernierscueillir jusqu’aux derniers
siècles avant notre ère,siècles avant notre ère,
alors que sur le continent onalors que sur le continent on
inventait l’agriculture etinventait l’agriculture et
l’élevage vers –8000. Il estl’élevage vers –8000. Il est
vrai que leurs écosystèmes,vrai que leurs écosystèmes,
notamment en ressourcesnotamment en ressources
aquatiques, y étaient parti­aquatiques, y étaient parti­
culièrement favorables. Il y aculièrement favorables. Il y a
d’autres contre-exemples avecd’autres contre-exemples avec
des chasseurs-cueilleurs quides chasseurs-cueilleurs qui
pratiquent une horticulturepratiquent une horticulture
simplement d’appoint ou quisimplement d’appoint ou qui
domestiquent des animaux pourdomestiquent des animaux pour
la compagnie comme l’avaitla compagnie comme l’avait
observé Philippe Descola enobservé Philippe Descola en
Amazonie chez les Jivaro achuar.Amazonie chez les Jivaro achuar.
Alors oui nous avons un nombreAlors oui nous avons un nombre
de modèles beaucoup plus variéde modèles beaucoup plus varié
et plus complexe qu’avant.et plus complexe qu’avant.
M. L. En revanche pourEn revanche pour
l’Anthropocène, on identifie desl’Anthropocène, on identifie des
vecteurs globaux de forçagevecteurs globaux de forçage
des systèmes biophysiques quides systèmes biophysiques qui
sont constatables dans toutessont constatables dans toutes
les sociétés de façon synchroneles sociétés de façon synchrone
ou peu s’en faut, avec mêmeou peu s’en faut, avec même
une sorte d’accélération récenteune sorte d’accélération récente
du synchronisme. Dans les annéesdu synchronisme. Dans les années
cinquante, c’était encore limitécinquante, c’était encore limité
aux pays dits développés puisaux pays dits développés puis
aujourd’hui on a l’impressionaujourd’hui on a l’impression
que dans tous les pays touchésque dans tous les pays touchés
par le mouvement d’urbanisationpar le mouvement d’urbanisation
et de mondialisation, on aet de mondialisation, on a
les mêmes vecteurs de changementles mêmes vecteurs de changement
global qui sont en action auglobal qui sont en action au
même moment, même si bien sûrmême moment, même si bien sûr
leurs effets locaux ou régionauxleurs effets locaux ou régionaux
sont spécifiques. Comme sisont spécifiques. Comme si
finalement, par rapport aufinalement, par rapport au
Néolithique, nous étions dansNéolithique, nous étions dans
un moment où nous prenonsun moment où nous prenons
conscience chaque jour un peuconscience chaque jour un peu
plus concrètement de la puis­plus concrètement de la puis­
sance de la globalisation liéesance de la globalisation liée
à la mondialisation/urbanisationà la mondialisation/urbanisation
de la planète, comme si nous nede la planète, comme si nous ne
pouvions plus échapper à despouvions plus échapper à des
forces convergentes qui sontforces convergentes qui sont
omniprésentes partout. Etomniprésentes partout. Et
pourtant, comme en écho lointainpourtant, comme en écho lointain
à ces groupes de chasseurs-à ces groupes de chasseurs-
cueilleurs que vous venez d’évo­cueilleurs que vous venez d’évo­
quer et qui restent en dehors,quer et qui restent en dehors,
ou à côté, du néolithique, jeou à côté, du néolithique, je
suis frappé de voir aujourd’huisuis frappé de voir aujourd’hui
cette problématique redevenircette problématique redevenir
importante avec des personnesimportante avec des personnes
qui se demandent comment fairequi se demandent comment faire
un pas de côté, se mettre àun pas de côté, se mettre à
distance du processus de mon­distance du processus de mon­
dialisation et trouver leursdialisation et trouver leurs
propres rythmes et leurs proprespropres rythmes et leurs propres
orientations en matière d’habi­orientations en matière d’habi­
tation . C’est assez troublant.tation . C’est assez troublant.
V. D. Comment est-on passéComment est-on passé
de l’exploitation de la naturede l’exploitation de la nature
par l’homme, dans un fairepar l’homme, dans un faire
avec, à la surexploitation, laavec, à la surexploitation, la
surconsommation? Et concernantsurconsommation? Et concernant
l’Anthropocène, on voit lesl’Anthropocène, on voit les
alertes au sens des mises enalertes au sens des mises en
garde, et parallèlement surgitgarde, et parallèlement surgit
le re-questionnement du rapportle re-questionnement du rapport
homme/nature, où la naturehomme/nature, où la nature
devrait retrouver une placedevrait retrouver une place
équitable, respectable dans sonéquitable, respectable dans son
rapport à l’homme.rapport à l’homme.
M. L. Et j’ajouterai:Et j’ajouterai:
a-t-on des exemples de surex­a-t-on des exemples de surex­
ploitation dès le Néolithique?ploitation dès le Néolithique?
J.-P. D. Oui, car l’agricultureOui, car l’agriculture
étant essentiellement céréalièreétant essentiellement céréalière
— blé et orge au Proche-Orient— blé et orge au Proche-Orient
et en Europe, riz et milletet en Europe, riz et millet
en Chine, maïs aux Amériques,en Chine, maïs aux Amériques,
sorgo en Afrique —, il fautsorgo en Afrique —, il faut
déboiser massivement par le feu,déboiser massivement par le feu,
la hache, et donc les paysagesla hache, et donc les paysages
commencent à se transformer.commencent à se transformer.
Par exemple, les paysages dePar exemple, les paysages de
garrigue ou de maquis méditer­garrigue ou de maquis méditer­
ranéens sont directementranéens sont directement
une conséquence du Néolithique,une conséquence du Néolithique,
ce ne sont pas les paysagesce ne sont pas les paysages
naturels de l’Europe qui étaitnaturels de l’Europe qui était
alors recouverte de forêts.alors recouverte de forêts.
Et nous constatons aussi qu’ilEt nous constatons aussi qu’il
y a une agriculture itinérantey a une agriculture itinérante
qui suggère des phénomènesqui suggère des phénomènes
d’épuisement des sols, du moinsd’épuisement des sols, du moins
avec les techniques tradition­avec les techniques tradition­
nelles d’une part, et éventuel­nelles d’une part, et éventuel­
lement d’envahissement parlement d’envahissement par
les mauvaises herbes. On serales mauvaises herbes. On sera
contraint sans arrêt jusqu’à noscontraint sans arrêt jusqu’à nos
jours d’être dans une coursejours d’être dans une course
permanente au progrès technique:permanente au progrès technique:
on va inventer l’araireon va inventer l’araire
— la charrue primitive à partir— la charrue primitive à partir
du quatrième millénaire —,du quatrième millénaire —,
la roue, la traction animalela roue, la traction animale
pour pouvoir exploiter des solspour pouvoir exploiter des sols
plus difficiles à travailler,plus difficiles à travailler,
puisqu’au début, au moins pourpuisqu’au début, au moins pour
l’Europe, on se concentraitl’Europe, on se concentrait
sur les sols les plus légers,sur les sols les plus légers,
en Europe centrale sur les lœss,en Europe centrale sur les lœss,
et puis on va conquérir deset puis on va conquérir des
zones de moins en moins favora­zones de moins en moins favora­
bles, des zones de montagne,bles, des zones de montagne,
d’où les fameux palafittes, cesd’où les fameux palafittes, ces
maisons sur pilotis qui étaientmaisons sur pilotis qui étaient
des zones refuge. Donc oui,des zones refuge. Donc oui,
on peut constater ces problèmeson peut constater ces problèmes
de surexploitation à partirde surexploitation à partir
du Néolithique, c’est pourquoidu Néolithique, c’est pourquoi
je fais partie de ceux quije fais partie de ceux qui
feraient commencer l’Anthro­feraient commencer l’Anthro­
pocène au Néolithique.pocène au Néolithique.
M. L. C’est l’argumentC’est l’argument
de William F. Ruddiman en faveurde William F. Ruddiman en faveur
de l’hypothèse dite dude l’hypothèse dite du “Early“Early
Anthropocene”Anthropocene”, qui est de dire,, qui est de dire,
Élevage toxique, usine chimique
SASOL - Augusta (SR)
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de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
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e
M. L. C’est-à-dire desC’est-à-dire des
agricultures qui auraient épuiséagricultures qui auraient épuisé
un milieu mais qui auraientun milieu mais qui auraient
aussi été capables de composeraussi été capables de composer
avec des ressources?avec des ressources?
J.-P. D. Tout à fait, ils sontTout à fait, ils sont
obligés de se déplacer puisqueobligés de se déplacer puisque
le milieu est épuisé, ilsle milieu est épuisé, ils
reviendront après un certainreviendront après un certain
nombre de dizaines d’années,nombre de dizaines d’années,
la régénération aura eu le tempsla régénération aura eu le temps
de se faire. C’est une formede se faire. C’est une forme
d’assolement à une autred’assolement à une autre
échelle.échelle.
M. L. Et de ce point de vueEt de ce point de vue
là, l’exemple du palmier estlà, l’exemple du palmier est
intéressant. Cela me permetintéressant. Cela me permet
d’évoquer la proposition desd’évoquer la proposition des
anthropologues Anna Tsinganthropologues Anna Tsing
et Donna Harraway de préféreret Donna Harraway de préférer
le mot de Plantatiocène à celuile mot de Plantatiocène à celui
d’Anthropocène. Et cela pourd’Anthropocène. Et cela pour
poser l’idée que tout commençaitposer l’idée que tout commençait
vraiment avec la systématisationvraiment avec la systématisation
de l’économie de plantationde l’économie de plantation
l’agriculture itinérante surl’agriculture itinérante sur
brûlis: on arrive à un endroit,brûlis: on arrive à un endroit,
on retire tous les arbres saufon retire tous les arbres sauf
les palmiers à huile venusles palmiers à huile venus
naturellement, puis on senaturellement, puis on se
déplace, on recommence, puis ondéplace, on recommence, puis on
revient, et l’on va à nouveaurevient, et l’on va à nouveau
brûler, déboiser sauf lesbrûler, déboiser sauf les
palmiers à huile, et c’est ainsipalmiers à huile, et c’est ainsi
que l’on obtient des forêtsque l’on obtient des forêts
entières d’une espèce donnéeentières d’une espèce donnée
sans avoir jamais rien planté.sans avoir jamais rien planté.
Le débat persiste. Par exempleLe débat persiste. Par exemple
au Japon, les Jomon se sontau Japon, les Jomon se sont
passés de l’agriculture, maispassés de l’agriculture, mais
nous avons des analyses généti­nous avons des analyses généti­
ques des marronniers etques des marronniers et
des chênes qui montrent unedes chênes qui montrent une
variété génétique extrêmementvariété génétique extrêmement
restreinte, ce qui pourraitrestreinte, ce qui pourrait
faire penser à une formefaire penser à une forme
de sylviculture un peu passivede sylviculture un peu passive
du même genre, c’est-à-dire quedu même genre, c’est-à-dire que
l’on aurait favorisé les marron­l’on aurait favorisé les marron­
niers et les chênes en éliminantniers et les chênes en éliminant
tous les autres arbres.tous les autres arbres.
schématiquement, que lesschématiquement, que les
défrichements et les brûlisdéfrichements et les brûlis
provoquent déjà des interactionsprovoquent déjà des interactions
systémiques locales, quisystémiques locales, qui
vont avoir une influence survont avoir une influence sur
l’ensemble du système-Terre enl’ensemble du système-Terre en
provoquant une atténuation duprovoquant une atténuation du
refroidissement. Pour revenir àrefroidissement. Pour revenir à
la question du feu, diriez-vousla question du feu, diriez-vous
que, dans une certaine mesure,que, dans une certaine mesure,
les agricultures itinérantes surles agricultures itinérantes sur
abattis-brûlis, que l’on observeabattis-brûlis, que l’on observe
encore çà-et-là, sont des témoi­encore çà-et-là, sont des témoi­
gnages, des survivances, desgnages, des survivances, des
formes d’agricultures les plusformes d’agricultures les plus
anciennes?anciennes?
J.-P. D. C’est en tout casC’est en tout cas
une réponse à ce problème deune réponse à ce problème de
l’épuisement des sols, etl’épuisement des sols, et
nous avons des débats sur leurnous avons des débats sur leur
existence dans le Néolithiqueexistence dans le Néolithique
européen. Nous avons pu, aveceuropéen. Nous avons pu, avec
l’exemple du palmier à huile,l’exemple du palmier à huile,
avoir des forêts complètes sansavoir des forêts complètes sans
qu’en ait été planté aucun,qu’en ait été planté aucun,
mais uniquement par l’effet demais uniquement par l’effet de
OCÉAN
ATLANTIQUE
M
E
R
BALTIQUE
MER DU NORD
MER NOIRE
MER
CASPIENNE
MER MÉDITERRANÉE
Caramany
Vallée
des Merveilles
Chalain
Dachstein
Bylany
Budakalasz
Vallée de l'Ötz
Val Camonica
Kovačevo
Mnajdra
(Malte)
Karanovo
Azmak
Cernavoda
Varna
Gavrinis
Cuiry-les-Chaudardes
Aubevoye
Beaurieux Bazoches
Cueva de l'Or
Los Millares
CHASSEURS-CUEILLEURS
SÉDENTAIRES AVEC POTERIE
CHASSEURS-CUEILLEURS
SÉDENTAIRES AVEC POTERIE
NÉOLITHIQUE
BALKANIQUE
–6500
NÉOLITHIQUE
DES STEPPES
–5500
NÉOLITHIQUE
LE PLUS ANCIEN
–9500
NÉOLITHIQUE
ANATOLIEN
–7000
–4500
–5500
–5600
–6000
RUBANÉ
–5500
Sites néolithiques
Sites chalcolitiques
Néolithique proche-oriental
Courant de néolithisation balkanique
Courant de néolithisation méditerranéen
Courant de néolithisation rubané
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qu’il y ait d’abord eu séden­qu’il y ait d’abord eu séden­
tarité: les chasseurs-cueilleurstarité: les chasseurs-cueilleurs
se sont d’abord sédentarisésse sont d’abord sédentarisés
car le milieu était relativementcar le milieu était relativement
riche de savanes arborées avecriche de savanes arborées avec
des gazelles, des moutons,des gazelles, des moutons,
des bœufs, des porcs et desdes bœufs, des porcs et des
graminées sauvages… et la loigraminées sauvages… et la loi
du moindre effort fait qu’ilsdu moindre effort fait qu’ils
commencent à se sédentariser.commencent à se sédentariser.
Et à chaque fois que l’agri­Et à chaque fois que l’agri­
culture apparaît, en Chine, auxculture apparaît, en Chine, aux
Amériques, au Proche-OrientAmériques, au Proche-Orient
— ainsi qu’en Europe par dif­— ainsi qu’en Europe par dif­
fusion à partir du Proche-Orientfusion à partir du Proche-Orient
puisqu’il faudra bien écoulerpuisqu’il faudra bien écouler
le surplus démographique —,le surplus démographique —,
agriculture et sédentarité sontagriculture et sédentarité sont
complètement liées, même s’ilcomplètement liées, même s’il
peut y avoir une agriculturepeut y avoir une agriculture
itinérante, mais qui va itinéreritinérante, mais qui va itinérer
à chaque fois au bout d’uneà chaque fois au bout d’une
génération sans doute, et nongénération sans doute, et non
pas tous les ans.pas tous les ans.
M. L. C’est-à-dire que laC’est-à-dire que la
sédentarité, c’est la fixationsédentarité, c’est la fixation
relativement longue de l’habitatrelativement longue de l’habitat
et du finage, et de temps àet du finage, et de temps à
autre on peut être amené àautre on peut être amené à
bouger si cet espace n’est plusbouger si cet espace n’est plus
suffisamment productif ou sisuffisamment productif ou si
la charge démographique devientla charge démographique devient
trop importante. Donc très tôttrop importante. Donc très tôt
la mobilité, la migration,la mobilité, la migration,
est une manière de soulagerest une manière de soulager
la charge démographique.la charge démographique.
J.-P. D. Ce que l’on observeCe que l’on observe
au Proche-Orient et en Europeau Proche-Orient et en Europe
où l’agriculture sédentaireoù l’agriculture sédentaire
commence vers –9500, ce sont,commence vers –9500, ce sont,
aux alentours de –7000, desaux alentours de –7000, des
agglomérations de plus en plusagglomérations de plus en plus
vastes, voire de plusieursvastes, voire de plusieurs
milliers d’habitants. Et puismilliers d’habitants. Et puis
il y a eu un clash vers –7000,il y a eu un clash vers –7000,
et une partie de la populationet une partie de la population
va quitter le Levant (Syrie,va quitter le Levant (Syrie,
Israël, Palestine, nord deIsraël, Palestine, nord de
l’Égypte, sud de la Turquie)l’Égypte, sud de la Turquie)
et migrer soit vers le nord paret migrer soit vers le nord par
Steffen, pour signaler cetteSteffen, pour signaler cette
rupture contemporaine post-1950rupture contemporaine post-1950
où l’on est entré dans une phaseoù l’on est entré dans une phase
systématique de surexploitationsystématique de surexploitation
du milieu, en raison desdu milieu, en raison des
exigences liées à l’urbanisa­exigences liées à l’urbanisa­
tion; on pourrait même dire quetion; on pourrait même dire que
la surexploitation devient lala surexploitation devient la
règle standard, la surexploita­règle standard, la surexploita­
tion est le système dont ontion est le système dont on
ne peut plus sortir aujourd’hui.ne peut plus sortir aujourd’hui.
J.-P. D. Entre parenthèses,Entre parenthèses,
le terme de Capitalocène ne m’ale terme de Capitalocène ne m’a
jamais paru totalement convain­jamais paru totalement convain­
cant car les économies ditescant car les économies dites
socialistes étaient aussisocialistes étaient aussi
ravageuses que le capitalismeravageuses que le capitalisme
sur la nature. Mais effective­sur la nature. Mais effective­
ment, à partir de l’agriculturement, à partir de l’agriculture
sédentaire, la démographiesédentaire, la démographie
décolle car on a pu observer quedécolle car on a pu observer que
les chasseuses-cueilleuses ontles chasseuses-cueilleuses ont
un enfant tous les 3-4 ans,un enfant tous les 3-4 ans,
alors que les agricultrices desalors que les agricultrices des
sociétés traditionnelles ontsociétés traditionnelles ont
un enfant tous les ans, même siun enfant tous les ans, même si
une partie mourra en bas âge.une partie mourra en bas âge.
Et cette démographie galopante,Et cette démographie galopante,
et toujours pas maîtrisée,et toujours pas maîtrisée,
oblige à une course à la produc­oblige à une course à la produc­
tivité, à laquelle s’ajoutenttivité, à laquelle s’ajoutent
ses effets secondaires: lases effets secondaires: la
violence, les inégalités, etc.violence, les inégalités, etc.
Alors oui, dès la sédentarisa­Alors oui, dès la sédentarisa­
tion de l’agriculture, lation de l’agriculture, la
surexploitation s’impose. Onsurexploitation s’impose. On
s’en est aperçu très récemments’en est aperçu très récemment
et cela continue à être trèset cela continue à être très
discuté.discuté.
M. L. À partir de quandÀ partir de quand
voit-on apparaître dans cesvoit-on apparaître dans ces
différents foyers de sédentari­différents foyers de sédentari­
sation, dont certains sont dessation, dont certains sont des
foyers diffusifs, une sédentari­foyers diffusifs, une sédentari­
sation systématique?sation systématique?
J.-P. D. Dès qu’il y aDès qu’il y a
l’agriculture. Au Proche-Orientl’agriculture. Au Proche-Orient
où nous avons des chronologiesoù nous avons des chronologies
assez bien établies, il sembleassez bien établies, il semble
à l’époque moderne (notammentà l’époque moderne (notamment
la plantation de canne, fondéela plantation de canne, fondée
sur l’esclavage). Ce qui estsur l’esclavage). Ce qui est
très troublant, dans ce passagetrès troublant, dans ce passage
historique préparé par deshistorique préparé par des
évolutions de très longuesévolutions de très longues
durées, c’est ce moment d’inten­durées, c’est ce moment d’inten­
sification dans des pratiquessification dans des pratiques
agricoles où l’on passe à laagricoles où l’on passe à la
création d’un objet productifcréation d’un objet productif
tout à fait nouveau qu’est latout à fait nouveau qu’est la
plantation, dont on sait qu’elleplantation, dont on sait qu’elle
est au fondement d’une bonneest au fondement d’une bonne
partie de la prospérité despartie de la prospérité des
économies capitalistes: laéconomies capitalistes: la
plantation de canne donc, maisplantation de canne donc, mais
aussi la plantation de coton,aussi la plantation de coton,
(esclavagistes toutes les deux),(esclavagistes toutes les deux),
la plantation de café, lala plantation de café, la
plantation de tous les arbresplantation de tous les arbres
de rente que l’on a développé,de rente que l’on a développé,
etc. Même si je ne suis paretc. Même si je ne suis par
convaincu par le terme Planta­convaincu par le terme Planta­
tiocène, je trouve que cettetiocène, je trouve que cette
insistance sur l’économie deinsistance sur l’économie de
plantation est très intéressanteplantation est très intéressante
et importante car c’estet importante car c’est
un objet social, géographiqueun objet social, géographique
économique et politique quiéconomique et politique qui
n’est pas un objet industrieln’est pas un objet industriel
stricto sensu mais qui est issustricto sensu mais qui est issu
de la longue et lente histoirede la longue et lente histoire
de la relation de l’être humainde la relation de l’être humain
avec l’agriculture et de fabri­avec l’agriculture et de fabri­
cation de milieux radicalementcation de milieux radicalement
nouveaux par l’agriculture.nouveaux par l’agriculture.
L’apparition du système deL’apparition du système de
plantation est une bifurcation,plantation est une bifurcation,
c’est-à-dire un moment oùc’est-à-dire un moment où
plus rien ne se passe commeplus rien ne se passe comme
auparavant. Et cela nous amèneauparavant. Et cela nous amène
à rappeler l’importance pourà rappeler l’importance pour
qui s’intéresse à l’Anthropocènequi s’intéresse à l’Anthropocène
de cette idée de bifurcation.de cette idée de bifurcation.
Il y a eu sans doute plusieursIl y a eu sans doute plusieurs
moments où des changementsmoments où des changements
furent si lourds que rien nefurent si lourds que rien ne
pouvait plus fonctionner commepouvait plus fonctionner comme
auparavant. C’est ainsi qu’ilauparavant. C’est ainsi qu’il
faut comprendre le conceptfaut comprendre le concept
de “grande accélération” proposéde “grande accélération” proposé
par des chercheurs comme Willpar des chercheurs comme Will
Carte de diffusion
du Néolithique en Europe
© Inrap
Été à Priolo, Marina di Priolo (SR)
sur le fond raffinerie ISAB SUD
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ans, on l’imagine sous la formeans, on l’imagine sous la forme
d’un agrandissement territoriald’un agrandissement territorial
à chaque génération et non pasà chaque génération et non pas
comme une sortie en masse.comme une sortie en masse.
Les déplacements ont pris desLes déplacements ont pris des
dizaines de milliers d’années àdizaines de milliers d’années à
chaque fois. Mais il est vraichaque fois. Mais il est vrai
que les Erectus puis plus encoreque les Erectus puis plus encore
les Sapiens vont occuper toutesles Sapiens vont occuper toutes
les niches écologiques possi­les niches écologiques possi­
bles, même les plus improbables:bles, même les plus improbables:
pourquoi sortir d’Afrique pourpourquoi sortir d’Afrique pour
passer le détroit de Béring etpasser le détroit de Béring et
redescendre en Amérique du Sudredescendre en Amérique du Sud
pour retrouver un environnementpour retrouver un environnement
voisin! On a affaire effecti­voisin! On a affaire effecti­
vement à une espèce qui se metvement à une espèce qui se met
à bouger beaucoup mais qui néan­à bouger beaucoup mais qui néan­
moins, pour ne parler que desmoins, pour ne parler que des
chasseurs-cueilleurs, se séden­chasseurs-cueilleurs, se séden­
tarise lorsque c’est possible:tarise lorsque c’est possible:
on a des exemples au Japon,on a des exemples au Japon,
en Sibérie, en Serbie le longen Sibérie, en Serbie le long
du Danube, en Ukraine le longdu Danube, en Ukraine le long
des grands fleuves, aux endroitsdes grands fleuves, aux endroits
où les ressources notammentoù les ressources notamment
aquatiques sont constantes, maisaquatiques sont constantes, mais
cela reste minoritaire, lescela reste minoritaire, les
autres sont obligés de bougerautres sont obligés de bouger
en fonction des ressources sai­en fonction des ressources sai­
sonnières. Et ce qui est nouveausonnières. Et ce qui est nouveau
est notre position par rapportest notre position par rapport
à cette évolution historique:à cette évolution historique:
de la Renaissance aux Trentede la Renaissance aux Trente
Glori­euses, nous étions dans uneGlori­euses, nous étions dans une
marche triomphale, et maintenantmarche triomphale, et maintenant
avec les maladies nouvelles ,avec les maladies nouvelles ,
les dangers du nucléaire, lesles dangers du nucléaire, les
conflits qui se poursuiventconflits qui se poursuivent
au-delà d’une guerre mondiale,au-delà d’une guerre mondiale,
la pollution, etc., nous avonsla pollution, etc., nous avons
de grands doutes. Si l’on estde grands doutes. Si l’on est
optimiste, on se dit que Sapiensoptimiste, on se dit que Sapiens
s’est toujours adapté à toutess’est toujours adapté à toutes
sortes de situations, et si celasortes de situations, et si cela
tourne mal une partie au moinstourne mal une partie au moins
de l’humanité finira un jour parde l’humanité finira un jour par
s’en sortir!s’en sortir!
M. L. J’ai le sentimentJ’ai le sentiment
que l’on a pris conscience trèsque l’on a pris conscience très
tardivement du caractère finitardivement du caractère fini
penser que le Néolithique fixepenser que le Néolithique fixe
la trame des géographies pourla trame des géographies pour
quelques milliers d’années. Ilquelques milliers d’années. Il
va falloir très longtemps avantva falloir très longtemps avant
que fondamentalement cela neque fondamentalement cela ne
change. C’est peut-être ça lachange. C’est peut-être ça la
réalité de la révolution indus­réalité de la révolution indus­
trielle et plus encore de latrielle et plus encore de la
phase de grande accélération:phase de grande accélération:
on assiste à des bouleversementson assiste à des bouleversements
très rapides des patternstrès rapides des patterns
d’habitat, qui avaient été fixésd’habitat, qui avaient été fixés
dès le Néolithique et quidès le Néolithique et qui
avaient été juste retouchés enavaient été juste retouchés en
quelque sorte. Et cela montrequelque sorte. Et cela montre
aussi que l’on ne peut pasaussi que l’on ne peut pas
penser la sédentarité indépen­penser la sédentarité indépen­
damment de la mobilité et réci­damment de la mobilité et réci­
proquement. En fait l’histoireproquement. En fait l’histoire
de l’habitation humaine dede l’habitation humaine de
la planète, c’est l’histoire dela planète, c’est l’histoire de
la tension entre mouvement etla tension entre mouvement et
arrêt, entre sédentarisationarrêt, entre sédentarisation
et endogénéité et “gestion” deset endogénéité et “gestion” des
tensions via la mobilité. Il esttensions via la mobilité. Il est
très intéressant de voir quetrès intéressant de voir que
cela se met en place dès lecela se met en place dès le
Néolithique. C’est en quelqueNéolithique. C’est en quelque
sorte une matrice encore valablesorte une matrice encore valable
aujour­d’hui où nous sommes plusaujour­d’hui où nous sommes plus
que jamais confrontés à cetteque jamais confrontés à cette
question majeure de la tensionquestion majeure de la tension
qui croit entre les localisés,qui croit entre les localisés,
les territorialisés, les ancrésles territorialisés, les ancrés
et ceux qui sont de nouveauxet ceux qui sont de nouveaux
arrivants ou tout simplement desarrivants ou tout simplement des
passants — et ils sont et serontpassants — et ils sont et seront
de plus en plus nombreux.de plus en plus nombreux.
J.-P. D. Chez les espècesChez les espèces
animales, il y a effectivementanimales, il y a effectivement
des espèces migratrices — lesdes espèces migratrices — les
oiseaux, les baleines, lesoiseaux, les baleines, les
rennes, etc. — en fonction desrennes, etc. — en fonction des
fluctuations saisonnières, maisfluctuations saisonnières, mais
les primates, les grands singesles primates, les grands singes
ont plutôt tendance à ne pasont plutôt tendance à ne pas
bouger. Le fait que les humainsbouger. Le fait que les humains
soient sortis d’Afrique, d’abordsoient sortis d’Afrique, d’abord
les Erectus il y a environles Erectus il y a environ
2 millions d’années, puis les2 millions d’années, puis les
Sapiens il y a à peu près 150000Sapiens il y a à peu près 150000
le Caucase, soit vers l’estle Caucase, soit vers l’est
en occupant toute la Mésopotamieen occupant toute la Mésopotamie
(Irak), soit vers l’ouest en(Irak), soit vers l’ouest en
passant en Europe. Aux alentourspassant en Europe. Aux alentours
de –4500, ils arrivent contrede –4500, ils arrivent contre
l’Atlantique et ils ne pourrontl’Atlantique et ils ne pourront
pas aller plus loin jusqu’àpas aller plus loin jusqu’à
Christophe Colomb, l’itinéranceChristophe Colomb, l’itinérance
s’arrête et l’on voit apparaîtres’arrête et l’on voit apparaître
les premiers phénomènes deles premiers phénomènes de
violence un peu organisés: lesviolence un peu organisés: les
villages s’entourent devillages s’entourent de
fortifications, s’installent surfortifications, s’installent sur
des hauteurs car les territoiresdes hauteurs car les territoires
se fixent définitivement.se fixent définitivement.
Et dans les endroits les plusEt dans les endroits les plus
sensibles, là où on ne peutsensibles, là où on ne peut
aller plus loin, apparaissentaller plus loin, apparaissent
les dolmens, qui sont à la foisles dolmens, qui sont à la fois
des tombes de prestige pour lesdes tombes de prestige pour les
personnes les plus importantespersonnes les plus importantes
et des marqueurs territoriauxet des marqueurs territoriaux
qui manifestent l’ancragequi manifestent l’ancrage
d’une communauté sur un terroird’une communauté sur un terroir
désormais limité. Et c’estdésormais limité. Et c’est
en effet le problème que nousen effet le problème que nous
connaissons aujourd’hui avecconnaissons aujourd’hui avec
l’émigration: nous sommes beau­l’émigration: nous sommes beau­
coup, et contrairement aucoup, et contrairement au
XIXe siècle où nous avionsXIXe siècle où nous avions
encoreencore
les territoires améri­cains oules territoires améri­cains ou
australiens à coloni­ser, lorsqueaustraliens à coloni­ser, lorsque
des gens continuent à bouger,des gens continuent à bouger,
cela devient beaucoup pluscela devient beaucoup plus
compliqué.compliqué.
V. D. Si l’on observeSi l’on observe
le temps long, peut-on dire quele temps long, peut-on dire que
la mobilité et l’émigration sontla mobilité et l’émigration sont
intrinsèques à l’homme etintrinsèques à l’homme et
à beaucoup d’autres espèces età beaucoup d’autres espèces et
qu’ainsi la sédentarité est unqu’ainsi la sédentarité est un
épisode de l’histoire humaine?épisode de l’histoire humaine?
Pour le dire autrement est-cePour le dire autrement est-ce
que la fixation humaine depuisque la fixation humaine depuis
le Néolithique que vous évoquezle Néolithique que vous évoquez
n’est peut-être qu’un momentn’est peut-être qu’un moment
de l’histoire?de l’histoire?
M. L. Je pense que celaJe pense que cela
montre à quel point on pourraitmontre à quel point on pourrait
Photo aérienne de la fouille
de Kovacevo, Bulgarie,
–6200 av. n. è.
© Marion Lichardus-Itten,
Université de Paris I
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J.-P. D. Ce que l’on a puCe que l’on a pu
modéliser, c’est la transitionmodéliser, c’est la transition
démographique du Néolithiquedémographique du Néolithique
que l’on doit au travail deque l’on doit au travail de
l’anthro­pologue disparu récem­l’anthro­pologue disparu récem­
ment Jean-Pierre Bocquet-Appel:ment Jean-Pierre Bocquet-Appel:
dans chaque région où ledans chaque région où le
Néolithique est apparu, il aNéolithique est apparu, il a
modélisé la courbe démogra­modélisé la courbe démogra­
phique. On y voit une premièrephique. On y voit une première
montée puis un fléchissement,montée puis un fléchissement,
car comme le montre James C.car comme le montre James C.
Scott, le Néolithique n’a pasScott, le Néolithique n’a pas
que des avantages, commeque des avantages, comme
notamment la diffusion denotamment la diffusion de
maladies venues des animaux,maladies venues des animaux,
etc. Ce que l’on voit aussi, quietc. Ce que l’on voit aussi, qui
pourrait expliquer cet optimismepourrait expliquer cet optimisme
quand au contrôle démographique,quand au contrôle démographique,
au moins en Occident, c’estau moins en Occident, c’est
l’arrivée progressive dul’arrivée progressive du
contrôle des naissances à partircontrôle des naissances à partir
du XVIIIe siècle, que l’ondu XVIIIe siècle, que l’on
imaginait s’étendre au mondeimaginait s’étendre au monde
entier à l’image des émigréesentier à l’image des émigrées
de deuxième et troisième généra­de deuxième et troisième généra­
tion, dont le taux de féconditétion, dont le taux de fécondité
rejoint celui des natives.rejoint celui des natives.
V. D. Nous allons maintenantNous allons maintenant
poursuivre avec la questionpoursuivre avec la question
du rapport individu/collectif,du rapport individu/collectif,
et voir avec vous à quel momentet voir avec vous à quel moment
elle émerge. Existe-t-il unelle émerge. Existe-t-il un
homme néolithique qui pourraithomme néolithique qui pourrait
être considéré comme un indi­être considéré comme un indi­
vidu? Existaient-ils des groupesvidu? Existaient-ils des groupes
socialement organisés?socialement organisés?
mais comme l’Inde a fini parmais comme l’Inde a fini par
s’adapter, on s’est dit que ces’adapter, on s’est dit que ce
n’était pas si grave que ça! Etn’était pas si grave que ça! Et
on s’est aperçu récemment queon s’est aperçu récemment que
ce n’est plus le problème desce n’est plus le problème des
pays dits sous-développés, maispays dits sous-développés, mais
celui de tout le monde global.celui de tout le monde global.
M. L. À ce propos, il meÀ ce propos, il me
semble me rappeler qu’Alfredsemble me rappeler qu’Alfred
Sauvy, qui a été un très grandSauvy, qui a été un très grand
personnage de l’histoire intel­personnage de l’histoire intel­
lectuelle française, avaitlectuelle française, avait
conçu le concept de tiers-mondeconçu le concept de tiers-monde
à partir d’une vision du déve­à partir d’une vision du déve­
lop­­pement , assez pessimistelop­­pement , assez pessimiste
d’ailleurs, très liée à lad’ailleurs, très liée à la
réflexion sur la charge démogra­réflexion sur la charge démogra­
phique. Et on a l’impression quephique. Et on a l’impression que
la question de la démographiela question de la démographie
pendant quelques décennies apendant quelques décennies a
été complètement occultée, commeété complètement occultée, comme
si encore une fois une périodesi encore une fois une période
eupho­rique de croyance eneupho­rique de croyance en
la ca­pacité de produire toujoursla ca­pacité de produire toujours
plus de richesses aurait suffiplus de richesses aurait suffi
à tenir le rythme d’une crois­à tenir le rythme d’une crois­
sance démographique qui estsance démographique qui est
moins forte que ce qui avait étémoins forte que ce qui avait été
prévu dans les années cinquante,prévu dans les années cinquante,
mais qui reste très forte. Etmais qui reste très forte. Et
justement dans la période Néoli­justement dans la période Néoli­
thique, à quel moment apparais­thique, à quel moment apparais­
sent dans les traces, dans lessent dans les traces, dans les
pièces collectées, ou plus tardpièces collectées, ou plus tard
lorsque l’écriture se généra­lorsque l’écriture se généra­
lise, les considérations sur lalise, les considérations sur la
charge démographique — si ellescharge démographique — si elles
apparaissent?apparaissent?
du système planétaire, alorsdu système planétaire, alors
même que les alertes étaientmême que les alertes étaient
lancées depuis longtemps sur leslancées depuis longtemps sur les
capacités de la Terre à suppor­capacités de la Terre à suppor­
ter le désir de croissance dester le désir de croissance des
hommes. En tant que simplehommes. En tant que simple
terrien, nous avons longtempsterrien, nous avons longtemps
été incrédules devant leété incrédules devant le
caractère fini et épuisable decaractère fini et épuisable de
la ressource terrestre.la ressource terrestre.
J.-P. D. Cette question s’étaitCette question s’était
pourtant posée au Néo­lithique àpourtant posée au Néo­lithique à
petite échelle, puisque lors­petite échelle, puisque lors­
qu’on avait épuisé les capacitésqu’on avait épuisé les capacités
du portage d’une micro-région,du portage d’une micro-région,
d’un terroir, une partie desd’un terroir, une partie des
humains devaient aller plushumains devaient aller plus
loin. Donc théori­quement nousloin. Donc théori­quement nous
avions cette expérience, et nousavions cette expérience, et nous
l’avons fait ensuite en grandl’avons fait ensuite en grand
avec la coloni­sation européenneavec la coloni­sation européenne
des Amériques et de l’Australie;des Amériques et de l’Australie;
mais nous n’imaginions pas quemais nous n’imaginions pas que
lorsque tout serait rempli, nouslorsque tout serait rempli, nous
ne pourrions pas aller plusne pourrions pas aller plus
loin. Et c’est étonnant, carloin. Et c’est étonnant, car
lorsque j’étais étudiant danslorsque j’étais étudiant dans
les années soixante, j’avais lules années soixante, j’avais lu
le livre de Louis-Joseph Lebretle livre de Louis-Joseph Lebret
Suicide ou survie de l’Occident?Suicide ou survie de l’Occident?
(Coll. Économie humaine, Les(Coll. Économie humaine, Les
Éditions ouvrières, 1958) quiÉditions ouvrières, 1958) qui
disait déjà que tout allait maldisait déjà que tout allait mal
finir, non pas du fait definir, non pas du fait de
l’épuisement des ressources, carl’épuisement des ressources, car
ce n’était pas encore présent,ce n’était pas encore présent,
mais de celui de la faminemais de celui de la famine
galopante en Afrique et en Inde;galopante en Afrique et en Inde;
Vases peints de Kovacevo,
Bulgarie, –6200 av. n. è.
© Marion Lichardus-Itten,
Université de Paris I
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
École urbaine 	
de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
Page E32
e
l’Anthropocènel’Anthropocène stricto sensustricto sensu,,
même s’il peut avoir des racinesmême s’il peut avoir des racines
dans le Néolithique, serait liéedans le Néolithique, serait liée
à un bouleversement anthropo­à un bouleversement anthropo­
logique, qui serait celui delogique, qui serait celui de
l’apparition de l’individu commel’apparition de l’individu comme
acteur majeur de l’Histoire.acteur majeur de l’Histoire.
J.-P. D. Tout à fait. AprèsTout à fait. Après
il y a des débats, notammentil y a des débats, notamment
par rapport à l’émergencepar rapport à l’émergence
des dif­férents types succes­sifsdes dif­férents types succes­sifs
de religions: un mondede religions: un monde
enchanté avec toutes sortesenchanté avec toutes sortes
de créatures surnaturelles chezde créatures surnaturelles chez
les chasseurs-cueilleurs etles chasseurs-cueilleurs et
les agriculteurs traditionnels;les agriculteurs traditionnels;
dans les sociétés de plus endans les sociétés de plus en
plus hiérarchisées, un panthéonplus hiérarchisées, un panthéon
lui-même très hiérarchisé;lui-même très hiérarchisé;
quand apparaît la notionquand apparaît la notion
d’empire universel à la fin dud’empire universel à la fin du
premier millénaire avant notrepremier millénaire avant notre
ère émergent les différentsère émergent les différents
types de monothéismes avectypes de monothéismes avec
homologie entre le souverainhomologie entre le souverain
ayant vocation à dirigerayant vocation à diriger
le monde entier, à régner surle monde entier, à régner sur
l’univers entier, et un dieul’univers entier, et un dieu
unique, ce qui pour les sociétésunique, ce qui pour les sociétés
polythéistes traditionnellespolythéistes traditionnelles
n’avait aucun sens, chaque popu­n’avait aucun sens, chaque popu­
lation, chaque cité-État, ayantlation, chaque cité-État, ayant
ses dieux. Tout ce mouve­mentses dieux. Tout ce mouve­ment
pourrait participer à l’appari­pourrait participer à l’appari­
tion de l’individualisme.tion de l’individualisme.
M. L. Il y a aussi quelqueIl y a aussi quelque
chose qui change dans le statutchose qui change dans le statut
il importe d’être toujours dansil importe d’être toujours dans
l’ordre de la surabondance).l’ordre de la surabondance).
J.-P. D. Nous n’avonsNous n’avons
évidemment pas d’observationévidemment pas d’observation
directe. Ce que nous pouvonsdirecte. Ce que nous pouvons
dire: dans les sociétésdire: dans les sociétés
comparables à celles ducomparables à celles du
Néolithique étudiées par lesNéolithique étudiées par les
ethnologues, les anthropologuesethnologues, les anthropologues
sociaux, le collectif primesociaux, le collectif prime
effectivement sur l’individu,effectivement sur l’individu,
il y a peu de place pour uneil y a peu de place pour une
individualité en tant que telle.individualité en tant que telle.
Ce que l’on peut dire aussiCe que l’on peut dire aussi
d’une autre manière, c’est qued’une autre manière, c’est que
nous avons des périodes aunous avons des périodes au
Néolithique où les personnesNéolithique où les personnes
sont enterrées chacune dans leursont enterrées chacune dans leur
tombe, et des périodes de tombestombe, et des périodes de tombes
collectives — des espacescollectives — des espaces
funéraires où les corps sontfunéraires où les corps sont
ajoutés au fur et à mesure sansajoutés au fur et à mesure sans
qu’ils soient clairementqu’ils soient clairement
individualisés —. On a desindividualisés —. On a des
mouvements très réguliers de cemouvements très réguliers de ce
type dans un sens ou dans untype dans un sens ou dans un
autre qui peuvent êtreautre qui peuvent être
interprétés de différentesinterprétés de différentes
manières, aussi j’auraismanières, aussi j’aurais
tendance à penser que la notiontendance à penser que la notion
d’individu est relativementd’individu est relativement
récente.récente.
M. L. Ce qui tracerait uneCe qui tracerait une
petite ligne de frontièrepetite ligne de frontière
perméable entre le Néolithiqueperméable entre le Néolithique
et ses poursuites, seset ses poursuites, ses
rémanences. Et l’entrée dansrémanences. Et l’entrée dans
M. L. Précisons que, selonPrécisons que, selon
moi, ce que Norbert Elias avaitmoi, ce que Norbert Elias avait
appelé le processus de civili­appelé le processus de civili­
sation, l’apparition desation, l’apparition de
l’individu comme force socialel’individu comme force sociale
majeure, est sans doute trèsmajeure, est sans doute très
important dans l’arrivée deimportant dans l’arrivée de
l’Anthropocène. L’Anthropocènel’Anthropocène. L’Anthropocène
pourrait être considéré commepourrait être considéré comme
une sorte “d’enfant naturel” deune sorte “d’enfant naturel” de
l’individualisation des soci­l’individualisation des soci­
étés, c’est-à-dire des sociétésétés, c’est-à-dire des sociétés
où l’action et le désir desoù l’action et le désir des
individus ne connaissent plusindividus ne connaissent plus
de limite. Et le passagede limite. Et le passage
au consumérisme comme valeurau consumérisme comme valeur
cardinale a accentué cecardinale a accentué ce
processus; il s’agit pourprocessus; il s’agit pour
le consommateur d’être rassasié,le consommateur d’être rassasié,
de ne plus avoir d’entrave à sade ne plus avoir d’entrave à sa
volonté de consommation, c’estvolonté de consommation, c’est
ce que Patrick Pharo appellece que Patrick Pharo appelle
le “capitalisme addictif”, etle “capitalisme addictif”, et
cela ne compte pas peu danscela ne compte pas peu dans
l’emballement des prélèvementsl’emballement des prélèvements
de ressources, des émissions dede ressources, des émissions de
gaz à effet de serre, desgaz à effet de serre, des
polluants, de la dégradation despolluants, de la dégradation des
milieux. Bref tout ce qui estmilieux. Bref tout ce qui est
indispensable à la produc­tionindispensable à la produc­tion
d’objets, de denrées et ded’objets, de denrées et de
services nécessaires pourservices nécessaires pour
satisfaire l’appétit consumé­satisfaire l’appétit consumé­
riste d’un nombre croissant deriste d’un nombre croissant de
terriens (appétit qui estterriens (appétit qui est
d’ailleurs le plus manifested’ailleurs le plus manifeste
dans, logiquement, le domainedans, logiquement, le domaine
alimentaire, où, au sens strict,alimentaire, où, au sens strict,
Maison reconstituée sur le site
de Cuiry, Aisne, –4900 av. n. è.
© Anick Coudart, CNRS
ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
Page E33
e
individus au lieu; pour moiindividus au lieu; pour moi
la géographie c’est une formela géographie c’est une forme
d’anthropologie politique desd’anthropologie politique des
lieux, de la vie humaine aveclieux, de la vie humaine avec
les lieux. Et ce qui m’a amenéles lieux. Et ce qui m’a amené
à réfléchir à l’urbanisationà réfléchir à l’urbanisation
comme objet d’étude, est toutcomme objet d’étude, est tout
simplement le constat quesimplement le constat que
l’urbanisation bouleverse lel’urbanisation bouleverse le
rapport des individus aux lieux,rapport des individus aux lieux,
c’est une fabrique de localitésc’est une fabrique de localités
complètement nouvelle. Peu àcomplètement nouvelle. Peu à
peu, j’en suis venu à m’intéres­peu, j’en suis venu à m’intéres­
ser à l’Anthropocène, carser à l’Anthropocène, car
j’ai pu mesurer à quel point cej’ai pu mesurer à quel point ce
bouleversement de l’urbanisationbouleversement de l’urbanisation
généralisée du Monde provoquaitgénéralisée du Monde provoquait
des effets de forcage puissantdes effets de forcage puissant
des systèmes biophysiquesdes systèmes biophysiques
à toutes les échelles en mêmeà toutes les échelles en même
temps. C’est ce qui m’a amenétemps. C’est ce qui m’a amené
à proposer l’hypothèse deà proposer l’hypothèse de
l’Antrhopocène urbain etl’Antrhopocène urbain et
de définir un cadre scientifiquede définir un cadre scientifique
qui nous permette d’observer,qui nous permette d’observer,
en raison même de la puissanceen raison même de la puissance
de l’urbanisation, de nouvellesde l’urbanisation, de nouvelles
compositions locales et globalescompositions locales et globales
des réalités sociales, humainesdes réalités sociales, humaines
et non humaines. L’anthropocèneet non humaines. L’anthropocène
redistribue toutes les cartes,redistribue toutes les cartes,
celles des savoirs y compriscelles des savoirs y compris
et j’aime ces situations où l’onet j’aime ces situations où l’on
doit de faire preuve de créati­doit de faire preuve de créati­
vité scientifique. D’ailleurs,vité scientifique. D’ailleurs,
je pense que les néolithiciensje pense que les néolithiciens
et les géographes ont en communet les géographes ont en commun
d’embrasser des disciplines quid’embrasser des disciplines qui
font légèrement un pas de côtéfont légèrement un pas de côté
par rapport aux académismes,par rapport aux académismes,
ce qui parfois nous a joué desce qui parfois nous a joué des
tours mais nous a laissé aussitours mais nous a laissé aussi
un immense espace de liberté.un immense espace de liberté.
J.-P. D. C’est vrai,C’est vrai,
l’innovation provient toujoursl’innovation provient toujours
des marges!des marges!
Jean-Paul Demoule et Michel
Lussault, en tant qu’experts
scientifiques, travaillent
à une exposition sur les liens
entre Néolithique et Anthro­
pocène, qui ouvrira au musée
des Confluences en octobre 2020.
à l’apparition des inégalitésà l’apparition des inégalités
sociales, ce qui résonnait avecsociales, ce qui résonnait avec
mon militantisme de l’époque aumon militantisme de l’époque au
sein de l’Union des Étudiantssein de l’Union des Étudiants
Communistes. Je m’intéressaisCommunistes. Je m’intéressais
également au fait qu’il y avaitégalement au fait qu’il y avait
les “vraies” civilisationsles “vraies” civilisations
— la Grèce, l’Orient et Rome —,— la Grèce, l’Orient et Rome —,
et régulièrement il y avait leset régulièrement il y avait les
incursions de “barbares venusincursions de “barbares venus
du Nord” dont on ne savait pasdu Nord” dont on ne savait pas
grand-chose. Et c’est de cettegrand-chose. Et c’est de cette
manière que je suis arrivé aumanière que je suis arrivé au
Néolithique. Je n’ai finalementNéolithique. Je n’ai finalement
pas fait l’École d’Athènes, jepas fait l’École d’Athènes, je
suis entré à l’Université où lessuis entré à l’Université où les
recrutements à l’époque étaientrecrutements à l’époque étaient
relativement faciles, je suisrelativement faciles, je suis
allé en Tchécoslovaquie oùallé en Tchécoslovaquie où
travaillait un des archéologuestravaillait un des archéologues
néolithiciens les plus novateursnéolithiciens les plus novateurs
des années soixante, Bohumildes années soixante, Bohumil
Soudsky. Ensuite, au début desSoudsky. Ensuite, au début des
années soixante-dix, nous avonsannées soixante-dix, nous avons
monté un département de Proto­monté un département de Proto­
histoire — Néolithique, âge duhistoire — Néolithique, âge du
Bronze, âge du fer — à l’Univer­Bronze, âge du fer — à l’Univer­
sité de Paris I, et nous avonssité de Paris I, et nous avons
organisé des fouilles dans leorganisé des fouilles dans le
bassin parisien, et plus j’aibassin parisien, et plus j’ai
avancé, plus ma conviction s’estavancé, plus ma conviction s’est
renforcée sur le fait que lerenforcée sur le fait que le
Néolithique était la principaleNéolithique était la principale
révolution dans l’histoirerévolution dans l’histoire
humaine, la révolution indus­humaine, la révolution indus­
trielle n’en étant que latrielle n’en étant que la
lointaine conséquence. Aprèslointaine conséquence. Après
avoir fouillé en France, je suisavoir fouillé en France, je suis
allé dans les Balkans, porteallé dans les Balkans, porte
d’entrée européenne de l’agri­d’entrée européenne de l’agri­
culture apparue au Proche-culture apparue au Proche-
Orient.Orient.
M. L. Si j’avais pu,Si j’avais pu,
j’aurais peut-être fini néoli­j’aurais peut-être fini néoli­
thicien! Mais dans mon univer­thicien! Mais dans mon univer­
sité de Tours, là où je fis messité de Tours, là où je fis mes
études à partir de 1977, il yétudes à partir de 1977, il y
avait encore très peu d’ensei­avait encore très peu d’ensei­
gnement d’archéologie aisémentgnement d’archéologie aisément
accessible. Pourtant, en France,accessible. Pourtant, en France,
c’est à Tours que fut inventéc’est à Tours que fut inventé
l’archéologie urbaine devenuel’archéologie urbaine devenue
plus tard l’archéologieplus tard l’archéologie
préventive. Cela posé, le choixpréventive. Cela posé, le choix
de la géographie n’est pasde la géographie n’est pas
un choix par défaut. Je suisun choix par défaut. Je suis
géographe car j’ai toujoursgéographe car j’ai toujours
été fasciné par la relation desété fasciné par la relation des
de l’individu comme acteurde l’individu comme acteur
économique, et ce n’est pas paréconomique, et ce n’est pas par
hasard que Karl Marx ait écrithasard que Karl Marx ait écrit
ce qu’il a écrit au moment oùce qu’il a écrit au moment où
il l’a écrit. Il y a quelqueil l’a écrit. Il y a quelque
chose en rapport avec cettechose en rapport avec cette
relation entre la réussite derelation entre la réussite de
soi et la capacité de réussirsoi et la capacité de réussir
économiquement; cela nouséconomiquement; cela nous
renvoie évidemment aux fameuxrenvoie évidemment aux fameux
travaux de Max Weber, “L’éthiquetravaux de Max Weber, “L’éthique
protestante et l’esprit duprotestante et l’esprit du
capitalisme” (1904 et 1905).capitalisme” (1904 et 1905).
Il y a des choses qui ont étéIl y a des choses qui ont été
critiquées comme étant tropcritiquées comme étant trop
généralisantes mais il y a aussigénéralisantes mais il y a aussi
des sortes d’intuition dedes sortes d’intuition de
modèles d’évolution culturellemodèles d’évolution culturelle
qui sont assez saisissants.qui sont assez saisissants.
J.-P. D. Dans le bouddhisme,Dans le bouddhisme,
si un malheur arrive, c’est quesi un malheur arrive, c’est que
dans une vie antérieure vousdans une vie antérieure vous
avez mal agi. J’étais au Japonavez mal agi. J’étais au Japon
au moment de Fukushima, uneau moment de Fukushima, une
grande solidarité globale étaitgrande solidarité globale était
peu présente car le malheur estpeu présente car le malheur est
considéré comme mérité, ce quiconsidéré comme mérité, ce qui
d’une manière étrange rejointd’une manière étrange rejoint
l’idéologie du néo-libéralisme:l’idéologie du néo-libéralisme:
les pauvres ont ce qu’il mérite.les pauvres ont ce qu’il mérite.
V. D. Une dernière questionUne dernière question
un peu plus personnelle:un peu plus personnelle:
Jean-Paul Demoule, vous êtesJean-Paul Demoule, vous êtes
archéologue et préhistorien,archéologue et préhistorien,
qu’est ce qui vous a conduitqu’est ce qui vous a conduit
au Néolithique? Michel Lussault,au Néolithique? Michel Lussault,
vous êtes géographe, pourquoivous êtes géographe, pourquoi
l’Anthropocène?l’Anthropocène?
J.-P. D. Enfant, vers 7–8 ans,Enfant, vers 7–8 ans,
je voulais être archéologue,je voulais être archéologue,
et l’on m’avait expliqué queet l’on m’avait expliqué que
la vraie archéologie c’étaitla vraie archéologie c’était
la Grèce, et donc j’ai suivi lela Grèce, et donc j’ai suivi le
parcours normal: je suis entréparcours normal: je suis entré
à l’École normale et j’aià l’École normale et j’ai
commencé à préparer l’Écolecommencé à préparer l’École
d’Athènes. Et ce fut un cauche­d’Athènes. Et ce fut un cauche­
mar intellectuel, car l’ensei­mar intellectuel, car l’ensei­
gnement était uniquement tournégnement était uniquement tourné
vers l’Histoire de l’Art,vers l’Histoire de l’Art,
les temples, les statues, etc.les temples, les statues, etc.
Parallèlement j’avais lu leParallèlement j’avais lu le
livre de Vere Gordon Childe, unlivre de Vere Gordon Childe, un
grand archéologue australien degrand archéologue australien de
l’entre-deux-guerres, marxistel’entre-deux-guerres, marxiste
par ailleurs, qui s’intéressaitpar ailleurs, qui s’intéressait
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e
desdes
mıllıersmıllıers
ddıcııcı  atlas atlas
de lıeuxde lıeux
ınfınısınfınısEncore Heureux Architectes
École urbaine de Lyon
Des Milliers d’Ici,
atlas de lieux infinis
Exposition
du 8 novembre au 29 décembre 2019
Halles du Faubourg
10, impasse des Chalets
69007 Lyon — France
Commissariat, scénographie
et production
Encore Heureux Architectes
École urbaine de Lyon
– Université de Lyon
Encore Heureux Architectes
Julien Choppin, Nicola Delon,
Sébastien Eymard, Sonia Vu,
Ben Hoyle,
avec les contributions de
Geoffrey Airiau, Lucie Bergouhnioux,
Mélanie Bouissière, Justine Braun,
Olivier Caudal, Clémentine Thenot,
Margot Cordier, Cédric Daniel,
Manon Dol, Eda Doyduk, Clément Gy,
Léa Hobson, Goulven Jaffrès,
Maïane Jerafi, Guillaume Jouin-Trémeur,
Romain Léal, Luc Lecorvaisier,
Hugo Leprince, Kasi Lesniewska,
Morgan Moinet, Lola Paprocki,
Nicolas Passemier, Bérénice Prévôt,
Anaïs Quintero, Agathe Sicard,
Inès Winkler
École urbaine de Lyon
– Université de Lyon
Michel Lussault, Valérie Disdier,
Céline De Mil, avec les contributions de
Jérémy Cheval, Nicolas Daccache,
Anne Guinot, Lou Herrmann,
Maylis Mazoyer, Adrien Pinon,
Loïc Sagnard, Alice Sender, Isabelle Vio
Cartographie
Laboratoire LIRIS, UMR 5 205 CNRS
Gilles Gesquière, Thomas Leysens
Film
Lieux infinis, une aventure Vénitienne
Ronan Letourneur et Nicola Delon
(d’après des images de
Karolina Blaszyk et Adrien Basch)
40’
Vidéo
Ronan Letourneur
Photographies
Cyrus Cornut
Design graphique
deValence
Matériaux de réemploi
Minéka
Impressions
AGG Print
Montage
La Taverne Gutenberg, Sacha Moyal
LesLes lieux infinislieux infinis sont des lieuxsont des lieux
pionniers qui explorent etpionniers qui explorent et
expérimentent des processusexpérimentent des processus
collectifs pour habiter le mondecollectifs pour habiter le monde
et construire des communs. Dixet construire des communs. Dix
d’entre eux ont été présentésd’entre eux ont été présentés
par Encore Heureux Architectespar Encore Heureux Architectes
au Pavillon français de laau Pavillon français de la
Biennale d’architecture deBiennale d’architecture de
Venise 2018, et parallèlementVenise 2018, et parallèlement
les visiteurs ont contribué àles visiteurs ont contribué à
fabriquer une cartographiefabriquer une cartographie
élargie de ces lieux infinis:élargie de ces lieux infinis:
8318 fiches ont été renseignées!8318 fiches ont été renseignées!
L’expositionL’exposition Des Milliers d’Ici,Des Milliers d’Ici,
atlas de lieux infinisatlas de lieux infinis s’attaches’attache
à restituer et documenter ceà restituer et documenter ce
nouveau paysage mondial de lieuxnouveau paysage mondial de lieux
infinis.infinis.
Vue de l’exposition
aux Halles du Faubourg
© École urbaine de Lyon
– Adrien Pinon
ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
Page E35
e
Une exposition peut en cacher
une autre
Lieux infinis fut lefut le
titre que nous avons donné àtitre que nous avons donné à
l’exposition du pavillonl’exposition du pavillon
Français, dans le cadre de laFrançais, dans le cadre de la
seizième édition de la Biennaleseizième édition de la Biennale
internationale d’architectureinternationale d’architecture
de Venise,de Venise, Freespace, qui a eu, qui a eu
lieu du 26 mai au 25 novembrelieu du 26 mai au 25 novembre
2018.2018.
En écho au thèmeEn écho au thème
général, nous avons souhaitégénéral, nous avons souhaité
présenter dix lieux pionniersprésenter dix lieux pionniers
en France, qui selon nous,en France, qui selon nous,
explorent et expérimentent desexplorent et expérimentent des
processus collectifs pourprocessus collectifs pour
habiter le monde et construirehabiter le monde et construire
des communs: L’hôtel Pasteur àdes communs: L’hôtel Pasteur à
Rennes, le Centquatre et lesRennes, le Centquatre et les
Grands Voisins à Paris, le TriGrands Voisins à Paris, le Tri
postal à Avignon, le 6B à Saint-postal à Avignon, le 6B à Saint-
Denis, la Convention à Auch, laDenis, la Convention à Auch, la
Friche Belle de Mai à Marseille,Friche Belle de Mai à Marseille,
les Ateliers Médicis à Clichy-les Ateliers Médicis à Clichy-
sous-bois-Montfermeil, la Fermesous-bois-Montfermeil, la Ferme
du bonheur à Nanterre et ladu bonheur à Nanterre et la
Grande Halle à Colombelles.Grande Halle à Colombelles.
Cette sélection subjec­Cette sélection subjec­
tive ne cherchait pas à érigertive ne cherchait pas à ériger
des modèles mais à révélerdes modèles mais à révéler
plutôt des signaux faibles pourplutôt des signaux faibles pour
ouvrir des perspectives protéi­ouvrir des perspectives protéi­
formes et subversives. Nousformes et subversives. Nous
voulions montrer des lieuxvoulions montrer des lieux
ouverts, possibles, non‑finis,ouverts, possibles, non‑finis,
qui instaurent des espaces dequi instaurent des espaces de
liberté où se cherchent desliberté où se cherchent des
alternatives.alternatives.
Pour dresser le portraitPour dresser le portrait
de ces lieux inclassables, il ade ces lieux inclassables, il a
fallu déployer plusieurs strata­fallu déployer plusieurs strata­
gèmes. Nous avons recueilligèmes. Nous avons recueilli
les mots et dessiné les visagesles mots et dessiné les visages
de ceux qui les font naîtrede ceux qui les font naître
et vivre. Nous avons reconstituéet vivre. Nous avons reconstitué
leurs espaces en construisantleurs espaces en construisant
des maquettes où l’on projetaitdes maquettes où l’on projetait
les films des nombreusesles films des nombreuses
activités qui coexistent. Nousactivités qui coexistent. Nous
avons accumulé une sélectionavons accumulé une sélection
choisie d’objets emblématiqueschoisie d’objets emblématiques
de chacun des lieux, dans unde chacun des lieux, dans un
grand cabinet de curiosité, avecgrand cabinet de curiosité, avec
l’espoir de capter la diversitél’espoir de capter la diversité
et l’intensité de la vie quiet l’intensité de la vie qui
s’y invente.s’y invente.
Enfin, nous avonsEnfin, nous avons
sollicité les visiteurs de l’ex­sollicité les visiteurs de l’ex­
position pour nous aider àposition pour nous aider à
élargir notre propre sélectionélargir notre propre sélection
et agrandir cette liste deet agrandir cette liste de
lieux infinis. Il semblait donclieux infinis. Il semblait donc
nécessaire d’en donner unenécessaire d’en donner une
définition pour orienter etdéfinition pour orienter et
aider les contributeurs. Maisaider les contributeurs. Mais
cette tentative de clarificationcette tentative de clarification
s’est soldée plutôt par l’envies’est soldée plutôt par l’envie
d’ouvrir le sens en juxtaposantd’ouvrir le sens en juxtaposant
des phrases plutôt que de ledes phrases plutôt que de le
circonscrire en quelques motscirconscrire en quelques mots
choisis. Il en résulta une suitechoisis. Il en résulta une suite
de neuf critères, comme autantde neuf critères, comme autant
de caractéristiques communes etde caractéristiques communes et
d’états d’esprit propres à cesd’états d’esprit propres à ces
espèces d’espaces:espèces d’espaces:
– un lieu qui réveille;– un lieu qui réveille;
– un délaissé;– un délaissé;
Mur de l’exposition où chaque
contributeur venait ajouter
sa fiche © Cyrus Cornut
Venise, exposition Lieux Infinis,
le pavillon français
© Cyrus Cornut
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
École urbaine 	
de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
Page E36
e
qu’on se retrouverait avec cesqu’on se retrouverait avec ces
8318 feuillets anonymes, des8318 feuillets anonymes, des
dizaines accrochés chaque jourdizaines accrochés chaque jour
sur les panneaux prévus à cetsur les panneaux prévus à cet
effet, ramassés en uneeffet, ramassés en une
cueillette régulière, puiscueillette régulière, puis
rassemblés en liasse parrassemblés en liasse par
des élastiques et des ficelles,des élastiques et des ficelles,
le tout enfermé dans une banalele tout enfermé dans une banale
valise à roulettes et ramenévalise à roulettes et ramené
in finein fine à Paris. Avec désormaisà Paris. Avec désormais
une question embarrassanteune question embarrassante
en tête: que faire de ce colisen tête: que faire de ce colis
encombrant, assez lourd et àencombrant, assez lourd et à
l’utilité non flagrante?l’utilité non flagrante?
Le plus simple eût étéLe plus simple eût été
sans doute de l’oublier quelquesans doute de l’oublier quelque
part et de n’en plus parler, depart et de n’en plus parler, de
laisser ce moment vénitienlaisser ce moment vénitien
devenir souvenir qu’on raconte­devenir souvenir qu’on raconte­
rait, ému, tant il avait étérait, ému, tant il avait été
riche en travail et intense enriche en travail et intense en
émotions. Mais pouvait-onémotions. Mais pouvait-on
accepter que ces six mois de laaccepter que ces six mois de la
biennale demeurassent sansbiennale demeurassent sans
suite, justement parce qu’ilssuite, justement parce qu’ils
furent si fertiles et forts?furent si fertiles et forts?
Surtout, pouvait-on, éthique­Surtout, pouvait-on, éthique­
ment, ne faire aucun cas desment, ne faire aucun cas des
individus qui prirent le tempsindividus qui prirent le temps
de remplir les fiches, montrantde remplir les fiches, montrant
ainsi qu’ils voulaient partagerainsi qu’ils voulaient partager
quelque chose avec les autresquelque chose avec les autres
visiteurs et entrer en inter­visiteurs et entrer en inter­
action, dans une sorte deaction, dans une sorte de
dialogue à distance, avec lesdialogue à distance, avec les
concepteurs? Mais que voulaient-concepteurs? Mais que voulaient-
ils partager au juste et pourils partager au juste et pour
dire quoi? Devenait dès lorsdire quoi? Devenait dès lors
l’interrogation lancinante.l’interrogation lancinante.
Peu à peu, s’est imposéePeu à peu, s’est imposée
la seule manière d’en avoir lela seule manière d’en avoir le
cœur net: transformer le contenucœur net: transformer le contenu
inconnu et incertain de ceinconnu et incertain de ce
bagage en archive. Oui, unebagage en archive. Oui, une
véritable archive, comme si nousvéritable archive, comme si nous
étions des historiens (certesétions des historiens (certes
des spécialistes d’un passé pasdes spécialistes d’un passé pas
encore tout à fait passéencore tout à fait passé
puisqu’on s’employait à envi­puisqu’on s’employait à envi­
De la valise à l’archive
8318! 8318 fiches! 83188318! 8318 fiches! 8318
exemplaires de ces rectanglesexemplaires de ces rectangles
de papier (15 ˣ 10,5 cm) mis àde papier (15 ˣ 10,5 cm) mis à
disposition des visiteurs quidisposition des visiteurs qui
sortaient de l’exposition et sursortaient de l’exposition et sur
lesquels ils étaient incités àlesquels ils étaient incités à
écrire, tout simplement, lesécrire, tout simplement, les
caractéristiques élémentairescaractéristiques élémentaires
d’un cas qui leur paraissaientd’un cas qui leur paraissaient
pouvoir rentrer dans cettepouvoir rentrer dans cette
famille desfamille des lieux infinislieux infinis..
8318 suggestions, donc,8318 suggestions, donc,
furent collectées, fruits d’unefurent collectées, fruits d’une
décision libre de chaquedécision libre de chaque
spectateur, car il n’existaitspectateur, car il n’existait
pas de consigne plus claire quepas de consigne plus claire que
cela et surtout pas d’obli­cela et surtout pas d’obli­
gation; il s’agissait justegation; il s’agissait juste
d’une incitation pour touted’une incitation pour toute
personne le voulant bien, àpersonne le voulant bien, à
faire écho, ou rebond ou contre-faire écho, ou rebond ou contre-
pied, à ce qu’elle venait depied, à ce qu’elle venait de
voir. Au début, une sorte de jeuvoir. Au début, une sorte de jeu
imaginé sans trop y songer, niimaginé sans trop y songer, ni
croire que la sollicitationcroire que la sollicitation
serait entendue à tel pointserait entendue à tel point
– un lieu inspirant– un lieu inspirant
mais non reproductible;mais non reproductible;
– un lieu d’accueil, de refuge,– un lieu d’accueil, de refuge,
de solidarité;de solidarité;
– un lieu de travail, de vie,– un lieu de travail, de vie,
de fêtes;de fêtes;
– un lieu qui explore– un lieu qui explore
des gouvernances collectives;des gouvernances collectives;
– un lieu qui cultive– un lieu qui cultive
l’inattendu;l’inattendu;
– un lieu sans obligation– un lieu sans obligation
de consommer;de consommer;
– un lieu avec de la hauteur– un lieu avec de la hauteur
sous plafond;sous plafond;
– un lieu fragile et puissant– un lieu fragile et puissant
à la fois.à la fois.
Ce principe d’expression libre,Ce principe d’expression libre,
comme un appel à manifestationcomme un appel à manifestation
d’intérêt pour ce sujet ad’intérêt pour ce sujet a
fonctionné au-delà de nosfonctionné au-delà de nos
espérances, jusqu’à tapisserespérances, jusqu’à tapisser
entièrement l’une des salles deentièrement l’une des salles de
l’exposition. Et comme certainsl’exposition. Et comme certains
lieux, l’exposition n’avaitlieux, l’exposition n’avait
alors plus de fin.alors plus de fin.
Vue de l’exposition
aux Halles du Faubourg
© École urbaine de Lyon
– Adrien Pinon
Une des fiches renseignée
par un visiteur © École urbaine
de Lyon – Adrien Pinon
Valise transportant les 8318
fiches de Venise à Lyon
© École urbaine de Lyon
– Adrien Pinon
ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
École urbaine 	
de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
Page E37
e
1830 Marine Stadium
Stade de marine construit spécialement
pour les courses de bateaux à moteur
États-Unis,Miami,Floride
3501 Rickenbacker Causeway
Vue de l’exposition
aux Halles du Faubourg
© École urbaine de Lyon
– Adrien Pinon
sager la suite de l’événementsager la suite de l’événement
qui demeurait dans sa fraîcheur)qui demeurait dans sa fraîcheur)
découvrant dans le recoin d’undécouvrant dans le recoin d’un
grenier un matériau brut, degrenier un matériau brut, de
première main, jamais vu nipremière main, jamais vu ni
analysé.analysé.
Nous avons inventé uneNous avons inventé une
source scientifique en consi­source scientifique en consi­
dérant ces dépôts non commedérant ces dépôts non comme
des épiphénomènes mais comme desdes épiphénomènes mais comme des
traces additives — pour repren­traces additives — pour repren­
dre les mots de Tim Ingold —,dre les mots de Tim Ingold —,
éloquente et importante, procé­éloquente et importante, procé­
dant d’un geste, d’un acte:dant d’un geste, d’un acte:
celui d’un visiteur mu par lacelui d’un visiteur mu par la
volonté de témoigner de ce quivolonté de témoigner de ce qui
pour lui pouvait être tenu pourpour lui pouvait être tenu pour
unun lieu infinilieu infini et offrant uneet offrant une
addition à un ensemble en coursaddition à un ensemble en cours
de constitution.de constitution.
Chaque fiche fut doncChaque fiche fut donc
radicalement prise au sérieuxradicalement prise au sérieux
afin de la traiter d’abord commeafin de la traiter d’abord comme
une totalité signifiante, sansune totalité signifiante, sans
négliger qu’elle tait autantnégliger qu’elle tait autant
qu’elle montre, pour ensuitequ’elle montre, pour ensuite
la mettre en tension et enla mettre en tension et en
relation avec toutes les autresrelation avec toutes les autres
— car dans une archive, chaque— car dans une archive, chaque
item fait sens en lui-même,item fait sens en lui-même,
en partage avec les autres,en partage avec les autres,
en connexion avec ce quien connexion avec ce qui
le dépasse, c’est-à-dire sesle dépasse, c’est-à-dire ses
conditions de possibilité, etconditions de possibilité, et
en raison d’un schéma interpré­en raison d’un schéma interpré­
tatif. Dès le début de cetatif. Dès le début de ce
travail minutieux, nous avonstravail minutieux, nous avons
constaté et la quasi-absenceconstaté et la quasi-absence
de suggestions purement fantai­de suggestions purement fantai­
sistes et la variété dessistes et la variété des
propositions faites par lespropositions faites par les
visiteurs, qui ouvrent desvisiteurs, qui ouvrent des
champs que l’exposition n’arpen­champs que l’exposition n’arpen­
tait pas.tait pas.
D’où le choix de mettreD’où le choix de mettre
en place une enquête indiciaire,en place une enquête indiciaire,
qui part de la trace pourqui part de la trace pour
remonter, autant que faire seremonter, autant que faire se
peut, à ce qui la fonde etpeut, à ce qui la fonde et
l’autorise. Pour cela, puisqu’onl’autorise. Pour cela, puisqu’on
ne pouvait accéder aux déposantsne pouvait accéder aux déposants
pour leur demander leurspour leur demander leurs
raisons, il fallait au moinsraisons, il fallait au moins
tenter de reconstituer unetenter de reconstituer une
logique de sens qui expliquaitlogique de sens qui expliquait
qu’une personne ait accroché unequ’une personne ait accroché une
fiche avec tel lieu spécifiquefiche avec tel lieu spécifique
qui lui semblait participer duqui lui semblait participer du
genre commun desgenre commun des lieux infinislieux infinis..
Il a fallu pour cela “docu­Il a fallu pour cela “docu­
menter” chaque lieu suggéré,menter” chaque lieu suggéré,
retrouver ses coordonnéesretrouver ses coordonnées
topographiques, comprendre sontopographiques, comprendre son
histoire, sa morphologie et seshistoire, sa morphologie et ses
fonctions. On décida égalementfonctions. On décida également
de lui attribuer une imagede lui attribuer une image
photographique, de lui tirer lephotographique, de lui tirer le
portrait en quelque sorte, etportrait en quelque sorte, et
ainsi d’augmenter la trace enainsi d’augmenter la trace en
choisissant un visuel, enchoisissant un visuel, en
fonction de nos cadresfonction de nos cadres
d’analyse.d’analyse.
Très vite, des régula­Très vite, des régula­
rités apparurent et des attrac­rités apparurent et des attrac­
teurs s’imposèrent, permettantteurs s’imposèrent, permettant
de classer la collection parde classer la collection par
indexation et de concevoir uneindexation et de concevoir une
iconographie inspirée à la foisiconographie inspirée à la fois
des principes de l’atlas géogra­des principes de l’atlas géogra­
phique et de ceux de l’Atlasphique et de ceux de l’Atlas
mnémosyne d’Aby Warburg au sensmnémosyne d’Aby Warburg au sens
où nous avons voulu jouer suroù nous avons voulu jouer sur
la fertilité des rapprochements,la fertilité des rapprochements,
des apparie­ments, des relationsdes apparie­ments, des relations
que la mise en parallèle etque la mise en parallèle et
en série des images permet caren série des images permet car
elle installe une opérationelle installe une opération
sémiotique toujours puissantesémiotique toujours puissante
et surpre­nante: placer deset surpre­nante: placer des
formes en regard les unes desformes en regard les unes des
autres, même lorsqu’ellesautres, même lorsqu’elles
expriment des réalités trèsexpriment des réalités très
différentes, autorise de compa­différentes, autorise de compa­
rer l’incom­parable et de mieuxrer l’incom­parable et de mieux
comprendre un ensemble icono­comprendre un ensemble icono­
graphique complexe.graphique complexe.
L’expositionL’exposition DesDes
Milliers d’IciMilliers d’Ici met en scène lemet en scène le
résultat de nos investigations.résultat de nos investigations.
Nous ne cherchons pas àNous ne cherchons pas à
conclure, mais à poursuivre leconclure, mais à poursuivre le
chantier ouvert à Venise parchantier ouvert à Venise par
cette activité de laboratoire,cette activité de laboratoire,
afin de le partager, de leafin de le partager, de le
mettre en discussion et aussimettre en discussion et aussi
de vous appeler, chers visi­de vous appeler, chers visi­
teurs, à continuer à enrichirteurs, à continuer à enrichir
l’archive; une archive ouverte,l’archive; une archive ouverte,
donc, tout comme l’œuvredonc, tout comme l’œuvre
d’interprétation qu’elle lance.d’interprétation qu’elle lance.
Des Milliers d’Ici,
un panorama de nos attachements
Avec ces 8318 fichesAvec ces 8318 fiches
anonymes, nous n’avons que desanonymes, nous n’avons que des
conjectures. Est-ce uneconjectures. Est-ce une
contribution fidèle au proposcontribution fidèle au propos
de l’exposition? Ou bien est-cede l’exposition? Ou bien est-ce
une interprétation libre desune interprétation libre des
motsmots LieuLieu etet InfiniInfini entendusentendus
séparément?séparément?
Littéralement, l’expres­Littéralement, l’expres­
sionsion Lieux infinisLieux infinis oppose l’icioppose l’ici
et l’ailleurs, dans le paradoxeet l’ailleurs, dans le paradoxe
d’un endroit situé qui a lad’un endroit situé qui a la
capacité de nous emmenercapacité de nous emmener
au-delà. Comme titre d’expo­au-delà. Comme titre d’expo­
sition,sition, Lieux infinisLieux infinis évoquaitévoquait
des espaces à l’intérieurdes espaces à l’intérieur
desquels tous les possiblesdesquels tous les possibles
pouvaient se réinventer dans lepouvaient se réinventer dans le
temps au gré des apports detemps au gré des apports de
leurs “habitants”. La majoritéleurs “habitants”. La majorité
des contributeurs y a vu toutdes contributeurs y a vu tout
autre chose. Beaucoup ontautre chose. Beaucoup ont
exploré d’autres rivages:exploré d’autres rivages:
la beauté naturelle, la tracela beauté naturelle, la trace
historique ou la fiction,historique ou la fiction,
jusqu’aux extrêmes des expres­jusqu’aux extrêmes des expres­
sions personnelles qui ontsions personnelles qui ont
proposé leur propre chambre ouproposé leur propre chambre ou
notre univers tout entier.notre univers tout entier.
Certains ont vu laCertains ont vu la
nature (13%) spectaculairementnature (13%) spectaculairement
belle, exempte de tracesbelle, exempte de traces
habitées. Des montagnes auxhabitées. Des montagnes aux
parcs classés “naturels”, desparcs classés “naturels”, des
forêts aux déserts. Mais de laforêts aux déserts. Mais de la
plus vive à la plus glacée,plus vive à la plus glacée,
0448 SassoCaveoso
Habitat troglodytique occupé depuis le
paléolithique jusqu’à nos jours, site entré
au patrimoine mondial de l’unesco en 1993
Italie,Matera
Piazza S. Pietro Caveoso
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École urbaine 	
de Lyon
Page E38Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
e
machınamachına
vıtruvavıtruva
Hervé Rivano
Lou Herrmann
Jindra Kratochvil Écrivain, vidéaste et plasticien.
Il a publié en septembre 2019
aux Éditions Le Clos Jouve
Toutes mes pensées ne sont pas
des flèches
Atelier de fabrication
de Machina Vitruva
© Jindra Kratochvil
13 décembre 2019
Professeur à l’INSA de Lyon,
il dirige l’équipe commune Inria/
INSA Lyon Agora du Laboratoire
CITI et est membre du comité
de pilotage de l’École urbaine
de Lyon
Docteure en urbanisme,
chercheure postdoctorale
et chargée de projet
à l’École urbaine de Lyon
c’est à la nature liquide quec’est à la nature liquide que
revient la palme: océans, mers,revient la palme: océans, mers,
plages, cascades, îles, lacs etplages, cascades, îles, lacs et
rivières occupent le devant derivières occupent le devant de
la scène. On devine une décla­la scène. On devine une décla­
ration d’amour pour la biosphèreration d’amour pour la biosphère
qui n’est pas si surprenante,qui n’est pas si surprenante,
à l’heure de la prise deà l’heure de la prise de
conscience grandissante de laconscience grandissante de la
beauté fragile de notre planète.beauté fragile de notre planète.
Certains ont vu desCertains ont vu des
ruines (6%) et du patrimoineruines (6%) et du patrimoine
(14%), qui sont nos restes édi­(14%), qui sont nos restes édi­
fiés. C’est l’image d’un passéfiés. C’est l’image d’un passé
abandonné ou délaissé, préservéabandonné ou délaissé, préservé
ou magnifié. on peut y lireou magnifié. on peut y lire
la fierté et l’attachement à cesla fierté et l’attachement à ces
symboles de l’inventivité etsymboles de l’inventivité et
de la créativité des bâtisseurs.de la créativité des bâtisseurs.
Mais se glisse une tristesseMais se glisse une tristesse
aussi, face à des mondes englou­aussi, face à des mondes englou­
tis — des sites antiques auxtis — des sites antiques aux
cathédrales industrielles —,cathédrales industrielles —,
et quantité de sites cultuelset quantité de sites cultuels
européens délaissés faute deeuropéens délaissés faute de
candidats. On découvre aussicandidats. On découvre aussi
l’existence d’un gisementl’existence d’un gisement
potentiel d’espaces à réactiver,potentiel d’espaces à réactiver,
sans pour autant rajouter àsans pour autant rajouter à
l’empreinte constructivel’empreinte constructive
existante.existante.
Beaucoup ont vu lesBeaucoup ont vu les
lieux de la quotidienneté: deslieux de la quotidienneté: des
ensembles de territoires habitésensembles de territoires habités
(26%) et les activités qui y(26%) et les activités qui y
sont nées (28%). De la rue ausont nées (28%). De la rue au
quartier, du village à la villequartier, du village à la ville
dans toutes ses échelles, cesdans toutes ses échelles, ces
densités habitées sont cellesdensités habitées sont celles
où on travaille, on s’éduque,où on travaille, on s’éduque,
on commerce, et, depuis peu, queon commerce, et, depuis peu, que
l’on visite et où l’on s’amuse.l’on visite et où l’on s’amuse.
Dans cet urbain géné­ralisé,Dans cet urbain géné­ralisé,
nombre de réponses ont plébi­nombre de réponses ont plébi­
scité l’espace public, comme unescité l’espace public, comme une
figure spatiale symbo­liquefigure spatiale symbo­lique
primordiale.primordiale.
Et bien entendu, deEt bien entendu, de
nombreuses propositions ontnombreuses propositions ont
contribué à enrichir l’atlas decontribué à enrichir l’atlas de
nouveauxnouveaux lieux infinislieux infinis (13%),(13%),
en résonance avec l’expositionen résonance avec l’exposition
éponyme. Des friches, deséponyme. Des friches, des
squats, des initiatives localessquats, des initiatives locales
et citoyennes, des “labs”, deset citoyennes, des “labs”, des
jardins partagés, des occu­pa­jardins partagés, des occu­pa­
tions d’espaces publics.tions d’espaces publics.
Des expériences temporaires ouDes expériences temporaires ou
pé­rennes, institutionnaliséespé­rennes, institutionnalisées
ou plus en marge, mais quiou plus en marge, mais qui
réinventent toutes des dyna­mi­réinventent toutes des dyna­mi­
ques collectives.ques collectives.
Par dessus-tout, àPar dessus-tout, à
l’heure du virtuel et de lal’heure du virtuel et de la
grande toile, ces projets nousgrande toile, ces projets nous
parlent de l’importance du lieu,parlent de l’importance du lieu,
et de nos divers attachementset de nos divers attachements
à son endroit. Nous pensonsà son endroit. Nous pensons
que cesque ces Milliers d’IciMilliers d’Ici disentdisent
quelque chose de notre mondequelque chose de notre monde
urbanisé et des vies que nous yurbanisé et des vies que nous y
inscrivons — toujours-déjàinscrivons — toujours-déjà
des vies avec les lieux, quides vies avec les lieux, qui
s’affirment bel et bien commes’affirment bel et bien comme
des prises essentielles dedes prises essentielles de
la co-habita­tion humaine.la co-habita­tion humaine.
C’est probablement dans la nuitC’est probablement dans la nuit
du 7 au 8 décembre 1492 quedu 7 au 8 décembre 1492 que
Léonard fait le rêve mysté­rieuxLéonard fait le rêve mysté­rieux
dont on trouve le récit dansdont on trouve le récit dans
une lettre adressée à la mêmeune lettre adressée à la même
période à son ami Jorgepériode à son ami Jorge
Luis Borges:Luis Borges: “[...] Mes yeux“[...] Mes yeux
finissant tant bien que mal parfinissant tant bien que mal par
s’habituer à l’obscurité,s’habituer à l’obscurité,
je m’aperçois que je me trouveje m’aperçois que je me trouve
alors au milieu de ce quialors au milieu de ce qui
ressemble à une cour intérieureressemble à une cour intérieure
d’un ensemble de bâtimentsd’un ensemble de bâtiments
industriels désaffectés.industriels désaffectés.
Toutes sortes de matériaux deToutes sortes de matériaux de
construction y sont entreposésconstruction y sont entreposés
de partout, on devine des tasde partout, on devine des tas
de bois, des poutres et desde bois, des poutres et des
tasseaux, des traverses entasseaux, des traverses en
acier, des cordes, des rouesacier, des cordes, des roues
dentées, ainsi que d’innom­dentées, ainsi que d’innom­
brables structures inachevéesbrables structures inachevées
et laissées à l’abandon. N’ayantet laissées à l’abandon. N’ayant
aucune intention de séjourneraucune intention de séjourner
plus longtemps dans ce lieuplus longtemps dans ce lieu
insolite, je commence à chercherinsolite, je commence à chercher
mon chemin de sortie. Lorsque,mon chemin de sortie. Lorsque,
soudain, un bruit étrangesoudain, un bruit étrange
parvient à mon conduit auditif.parvient à mon conduit auditif.
Un petit grincement, subtil etUn petit grincement, subtil et
lointain qui, au milieu de celointain qui, au milieu de ce
lieu inhabité, m’apparaîtlieu inhabité, m’apparaît
immédiatement comme un signe deimmédiatement comme un signe de
vie. Ou du moins comme une sortevie. Ou du moins comme une sorte
de présence qui chercherait àde présence qui chercherait à
attirer mon attention.attirer mon attention.
Naturellement, ma curiosité neNaturellement, ma curiosité ne
me laisse pas de répit et jeme laisse pas de répit et je
décide d’enquêter à propos dedécide d’enquêter à propos de
ce phénomène.ce phénomène.
Je découvre alors qu’un petitJe découvre alors qu’un petit
passage donne accès à unepassage donne accès à une
seconde cour, plus petite, telleseconde cour, plus petite, telle
une alcôve secrète de la courune alcôve secrète de la cour
principale. Et là, aussitôtprincipale. Et là, aussitôt
entré dans cet espace restreintentré dans cet espace restreint
mais relativement dégagé, mesmais relativement dégagé, mes
yeux distinguent quelques objetsyeux distinguent quelques objets
brillants comme suspendus aubrillants comme suspendus au
milieu de l’obscurité, desmilieu de l’obscurité, des
sortes de cristaux ou de polyè­sortes de cristaux ou de polyè­
dres complexes de la taille d’undres complexes de la taille d’un
poing, disposés et animés depoing, disposés et animés de
manière à former une doublemanière à former une double
onde sinusoïdale en perpétuelleonde sinusoïdale en perpétuelle
ondulation. Ça alors! m’exclamé-ondulation. Ça alors! m’exclamé-
je, stupéfait, et osant à peineje, stupéfait, et osant à peine
m’avancer de quelques pas pourm’avancer de quelques pas pour
ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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de Lyon
Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
Page E39
e
le vivant. Pour matérialiserle vivant. Pour matérialiser
ces courbes, nous avons utiliséces courbes, nous avons utilisé
des mobiles suspendus mis endes mobiles suspendus mis en
mouvement par la mécanique demouvement par la mécanique de
la machine. Ce faisant, onla machine. Ce faisant, on
retrouvait, sans l’avoir réel­retrouvait, sans l’avoir réel­
lement cherché, la double naturelement cherché, la double nature
de la lumière, composantede la lumière, composante
essentielle du projet, à la foisessentielle du projet, à la fois
ondulatoire, les sinusoïdes,ondulatoire, les sinusoïdes,
et corpusculaire, les poids.et corpusculaire, les poids.
Il restait à imaginerIl restait à imaginer
la mécanique de la machinela mécanique de la machine
et à trouver la façon de faireet à trouver la façon de faire
évoluer nos sinusoïdesévoluer nos sinusoïdes
en opposition de phase. Celaen opposition de phase. Cela
nécessitait de coupler lesnécessitait de coupler les
mouvements: faire en sorte quemouvements: faire en sorte que
lorsque le poids d’une courbelorsque le poids d’une courbe
descend, son homologue dansdescend, son homologue dans
l’autre courbe monte. C’est lel’autre courbe monte. C’est le
rôle des disques décentrésrôle des disques décentrés
autour de l’axe. Les mobilesautour de l’axe. Les mobiles
sont suspendus par des fils quisont suspendus par des fils qui
passent sur la tranche despassent sur la tranche des
disques. Lorsque le disque estdisques. Lorsque le disque est
décentré vers l’avant, ildécentré vers l’avant, il
rallonge le chemin que doitrallonge le chemin que doit
parcourir le fil et, ainsi,parcourir le fil et, ainsi,
force le mobile avant à monter.force le mobile avant à monter.
À l’inverse, le mobile arrièreÀ l’inverse, le mobile arrière
est libéré et peut donc des­est libéré et peut donc des­
cendre. Ce principe mécaniquecendre. Ce principe mécanique
classique fut probablementclassique fut probablement
utilisé par Léonard de Vinciutilisé par Léonard de Vinci
dans ses propres machines.dans ses propres machines.
Il permet de transformerIl permet de transformer
un mouve­ment circulaire en unun mouve­ment circulaire en un
mouvement vertical.mouvement vertical.
Le mouvement de chaqueLe mouvement de chaque
paire de mobile étant là, c’estpaire de mobile étant là, c’est
l’agencement de ces disquesl’agencement de ces disques
décentrés en une spirale autourdécentrés en une spirale autour
d’un axe commun qui donned’un axe commun qui donne
la structure sinusoïdale. Cetla structure sinusoïdale. Cet
agencement a été consciencieu­agencement a été consciencieu­
sement calculé avec un décalagesement calculé avec un décalage
angulaire régulier, qui permet,angulaire régulier, qui permet,
à l’échelle de la machine,à l’échelle de la machine,
d’avoir une période complèted’avoir une période complète
matérialisée par les poids.matérialisée par les poids.
De même, le nombre de poids (etDe même, le nombre de poids (et
donc de disques) a été calculédonc de disques) a été calculé
de façon à produire un effetde façon à produire un effet
visuel proche d’une courbevisuel proche d’une courbe
continue.continue.
Nous avons choisi deNous avons choisi de
matérialiser l’hommage à Léonardmatérialiser l’hommage à Léonard
de Vinci et d’insister sur lade Vinci et d’insister sur la
dimension anthropocène de notredimension anthropocène de notre
œuvre en inscrivant notreœuvre en inscrivant notre
machine dans une structuremachine dans une structure
métallique reprenant le cadremétallique reprenant le cadre
du dessin de “l’Homme dedu dessin de “l’Homme de
Vitruve”.Vitruve”.
La mise en lumière de la ma­chineLa mise en lumière de la ma­chine
est d’une grande sobriété pourest d’une grande sobriété pour
sublimer sa dimension oniriquesublimer sa dimension onirique
et donner une impression deet donner une impression de
particules évoluant dansparticules évoluant dans
l’espace, surplom­bées plus quel’espace, surplom­bées plus que
guidées par la forme massive,guidées par la forme massive,
squelet­tique et animale de lasquelet­tique et animale de la
spirale de disques. Les mobilesspirale de disques. Les mobiles
ont été conçus pour donner deont été conçus pour donner de
la texture lors de leur mise enla texture lors de leur mise en
lumière: polyèdres irréguliers,lumière: polyèdres irréguliers,
étudier le mystère. Car j’aiétudier le mystère. Car j’ai
bel et bien l’impression àbel et bien l’impression à
ce moment d’être piégé par unce moment d’être piégé par un
esprit malin qui me joue desesprit malin qui me joue des
tours et s’amuse comme un enfanttours et s’amuse comme un enfant
de l’insuffisance de ma raison.de l’insuffisance de ma raison.
Une lutte s’engage en moi,Une lutte s’engage en moi,
c’est évident. Une partie dec’est évident. Une partie de
mon esprit cherche clairement àmon esprit cherche clairement à
élucider le phénomène. Elleélucider le phénomène. Elle
discerne la mécanique à l’œuvre:discerne la mécanique à l’œuvre:
un axe rotatif horizontalun axe rotatif horizontal
mettant en mouvement une sériemettant en mouvement une série
de disques disposés en spirale,de disques disposés en spirale,
et entraînant ainsi des filset entraînant ainsi des fils
tendus entre la structuretendus entre la structure
porteuse et les polyèdres. Uneporteuse et les polyèdres. Une
ingénieuse illusion optique!ingénieuse illusion optique!
Tandis qu’une autre partie deTandis qu’une autre partie de
mon esprit ne cesse de plongermon esprit ne cesse de plonger
dans la contemplation de ce mêmedans la contemplation de ce même
mouvement ondulatoire afinmouvement ondulatoire afin
d’en extraire des images et desd’en extraire des images et des
sensations les plus inattendues.sensations les plus inattendues.
Est-ce un animal qui se balanceEst-ce un animal qui se balance
ainsi sous mes yeux? Ou un êtreainsi sous mes yeux? Ou un être
hybride dont la véritable naturehybride dont la véritable nature
n’a pas encore été révélée àn’a pas encore été révélée à
ce jour? Impossible de trancher.ce jour? Impossible de trancher.
Machine ou animal, l’un ouMachine ou animal, l’un ou
l’autre, ou peut-être les deuxl’autre, ou peut-être les deux
à la fois… L’esprit malin a bienà la fois… L’esprit malin a bien
fait son travail. Il a même prisfait son travail. Il a même pris
le soin d’inscrire cet hybridele soin d’inscrire cet hybride
dans le cercle et dans le carrédans le cercle et dans le carré
de mon Homme de Vitruve! Quellede mon Homme de Vitruve! Quelle
audace! Est-ce pour me signifieraudace! Est-ce pour me signifier
gentiment que l’homme ne seraitgentiment que l’homme ne serait
finalement pas le centre definalement pas le centre de
l’Univers? Bien, bien…l’Univers? Bien, bien…
du calme, Léonard, me dis-je.du calme, Léonard, me dis-je.
Tout ceci n’est peut-être qu’unTout ceci n’est peut-être qu’un
rêve. Nous prenons pour vivantrêve. Nous prenons pour vivant
tout ce qui nous semble doué detout ce qui nous semble doué de
mouvement propre. Et rêver ainsimouvement propre. Et rêver ainsi
du mouvement, n’est-ce pas endu mouvement, n’est-ce pas en
fin de compte une belle manièrefin de compte une belle manière
de se sentir vivant?”de se sentir vivant?”  
******
À l’origine de Machina Vitruva,À l’origine de Machina Vitruva,
une démarche imaginée par leune démarche imaginée par le
département Lumière de l’ENSATTdépartement Lumière de l’ENSATT
et portée par l’Univer­sité deet portée par l’Univer­sité de
Lyon: contribuer à la créationLyon: contribuer à la création
d’un ensemble d’installationsd’un ensemble d’installations
lumineuses inspirées par l’œuvrelumineuses inspirées par l’œuvre
et l’univers de Léonard deet l’univers de Léonard de
Vinci.Vinci.
Pour participer à cettePour participer à cette
aventure, l’École urbaine deaventure, l’École urbaine de
Lyon a rassemblé une équipeLyon a rassemblé une équipe
à son image: pluridisciplinaire,à son image: pluridisciplinaire,
hybride, multiculturelle, enhybride, multiculturelle, en
lien avec la société. Dans cettelien avec la société. Dans cette
formation s’affirme une grandeformation s’affirme une grande
pluralité de points de vue etpluralité de points de vue et
d’envies; de cette diversitéd’envies; de cette diversité
émerge une dynamique collectiveémerge une dynamique collective
forte, écho à la phrase que n’aforte, écho à la phrase que n’a
jamais vraiment écrite Antoinejamais vraiment écrite Antoine
de Saint-Exupéry: “Si tude Saint-Exupéry: “Si tu
diffères de moi, mon frère, loindiffères de moi, mon frère, loin
de me léser, tu m’enrichis”.de me léser, tu m’enrichis”.
L’équipe s’est réunieL’équipe s’est réunie
pour la première fois devant lepour la première fois devant le
schéma d’une machine conçue parschéma d’une machine conçue par
Léonard de Vinci pour illustrerLéonard de Vinci pour illustrer
l’impossibilité du mouvementl’impossibilité du mouvement
perpétuel: une roue augmentéeperpétuel: une roue augmentée
d’un système de poids et ded’un système de poids et de
bascules. Il fallait donc partirbascules. Il fallait donc partir
d’une impossibilité pour ima­d’une impossibilité pour ima­
giner un possible… Un oxymoreginer un possible… Un oxymore
en guise de défi.en guise de défi.
En tant qu’équipe de l’ÉcoleEn tant qu’équipe de l’École
urbaine de Lyon, nous avons tenuurbaine de Lyon, nous avons tenu
à penser l’Anthropocène dansà penser l’Anthropocène dans
notre travail, à mettrenotre travail, à mettre
l’humain, voire le vivant enl’humain, voire le vivant en
général, au cœur de la machine,général, au cœur de la machine,
du système. Cette volontédu système. Cette volonté
faisait revenir, de manièrefaisait revenir, de manière
incessante, la double héliceincessante, la double hélice
de l’ADN dans nos élucubrations.de l’ADN dans nos élucubrations.
Finalement, cette inspirationFinalement, cette inspiration
s’est traduite par le dessin des’est traduite par le dessin de
deux courbes sinusoïdalesdeux courbes sinusoïdales
évoluant en opposition de phaseévoluant en opposition de phase
(l’une monte quand l’autre(l’une monte quand l’autre
descend). De cette façon, sedescend). De cette façon, se
croisaient la périodicité,croisaient la périodicité,
inhérente aux sinusoïdes, etinhérente aux sinusoïdes, et
Détail de Machina Vitruva
© Jindra Kratochvil
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
École urbaine 	
de Lyon
Page E40Relation à la création :
Valorisation / Dissémination / Exposition
e
le temps d’accrocher cesle temps d’accrocher ces
contrastes. Puis vient l’inter­contrastes. Puis vient l’inter­
rogation, la curiosité face aurogation, la curiosité face au
mécanisme à la fois massif etmécanisme à la fois massif et
occulté par les jeux d’ombresocculté par les jeux d’ombres
et de lumière, l’envie deet de lumière, l’envie de
comprendre peut-être “commentcomprendre peut-être “comment
ça marche?”. Et alors que,ça marche?”. Et alors que,
de l’œuvre de départ de Léonardde l’œuvre de départ de Léonard
de Vinci, nous pensions n’avoirde Vinci, nous pensions n’avoir
gardé que le mouvement rotatifgardé que le mouvement rotatif
et la notion de périodicité,et la notion de périodicité,
nous avons découvert, dansnous avons découvert, dans
les interprétations du public,les interprétations du public,
que l’illusion du mouvementque l’illusion du mouvement
perpétuel était restée à notreperpétuel était restée à notre
insu. La persistance de cetteinsu. La persistance de cette
croyance, pourtant déjà réfutéecroyance, pourtant déjà réfutée
au XVe siècle par Léonardau XVe siècle par Léonard
de Vinci lui-même, s’affirmaitde Vinci lui-même, s’affirmait
avec force dans la lectureavec force dans la lecture
de l’œuvre. Elle nourrit sansde l’œuvre. Elle nourrit sans
doute une sorte de fantasmedoute une sorte de fantasme
collectif: celui d’une énergiecollectif: celui d’une énergie
infinie, auto-alimentée, solu­infinie, auto-alimentée, solu­
tion allégorique aux angoissestion allégorique aux angoisses
anthropocènes, ou à l’envieanthropocènes, ou à l’envie
de rêver que cette machine,de rêver que cette machine,
tellement animale, est réel­tellement animale, est réel­
lement vivante.lement vivante.
Nous étions ravis deNous étions ravis de
voir se succéder des regardsvoir se succéder des regards
perdus, des sourires lumineux,perdus, des sourires lumineux,
et des sourcils froncés avantet des sourcils froncés avant
d’être interrogés par lesd’être interrogés par les
spectateurs les plus curieux.spectateurs les plus curieux.
ils provoquent des réflexionsils provoquent des réflexions
multiples et jouent avec lamultiples et jouent avec la
lumière sous différents angles.lumière sous différents angles.
Ils sont en bois teinté deIls sont en bois teinté de
chrome pour combiner l’aspectchrome pour combiner l’aspect
organique des veines du bois etorganique des veines du bois et
les reflets lumineux. Chaqueles reflets lumineux. Chaque
mobile a une face noir mat afinmobile a une face noir mat afin
de renforcer les contrastes,de renforcer les contrastes,
bloquer aléatoirement le chemi­bloquer aléatoirement le chemi­
nement de la lumière et gardernement de la lumière et garder
un mélange de zones d’ombreun mélange de zones d’ombre
et de zones lumineuses.et de zones lumineuses.
Le projet a été guidéLe projet a été guidé
par une volonté constante, etpar une volonté constante, et
très anthropocène, d’utilisertrès anthropocène, d’utiliser
le plus possible de matériauxle plus possible de matériaux
ou d’éléments récupérés etou d’éléments récupérés et
réutilisés. Le métal vient d’unréutilisés. Le métal vient d’un
chantier, la transmission quichantier, la transmission qui
entraîne l’axe des disquesentraîne l’axe des disques
est une roue de vélo, uneest une roue de vélo, une
chambre à air sert de courroiechambre à air sert de courroie
guidée par l’entremise deguidée par l’entremise de
plateaux de disques durs, etc.plateaux de disques durs, etc.
Même le moteur qui donne vie àMême le moteur qui donne vie à
la machine est… la perceusela machine est… la perceuse
que nous utilisions lors deque nous utilisions lors de
la construction! la construction! 
De cette démarcheDe cette démarche
ressortent plusieurs effets deressortent plusieurs effets de
contrastes très intéressants,contrastes très intéressants,
entre bois neuf et métal réuti­entre bois neuf et métal réuti­
lisé, sombre et clair, matlisé, sombre et clair, mat
et brillant, archaïsme d’uneet brillant, archaïsme d’une
roue et haute technologie.roue et haute technologie.
Le mouvement, volontairementLe mouvement, volontairement
très lent, presque hypnotique,très lent, presque hypnotique,
laisse au regard, danslaisse au regard, dans
un premier temps contemplatif,un premier temps contemplatif,
Les rêveries lumineuses
de Léonard
Projet initié et porté parProjet initié et porté par
l’Université de Lyonl’Université de Lyon
Direction artistique:Direction artistique:
Tom Huet, Christine Richier,Tom Huet, Christine Richier,
Julie Lola Lanteri, FrédérickJulie Lola Lanteri, Frédérick
Borritzu et l’École nationaleBorritzu et l’École nationale
supérieure des arts et techniquessupérieure des arts et techniques
du théâtre (ENSATT)du théâtre (ENSATT)
Équipe de l’École urbaine de Lyon:Équipe de l’École urbaine de Lyon:
Jindra Kratochvil, Hervé Rivano,Jindra Kratochvil, Hervé Rivano,
Paul Banse, Martín Barrientos,Paul Banse, Martín Barrientos,
Aziliz Edy, Julie Etienne,Aziliz Edy, Julie Etienne,
Pierre François, Oana Iova,Pierre François, Oana Iova,
Océane Lutzius, Hang le Moine,Océane Lutzius, Hang le Moine,
Fabrice Valois.Fabrice Valois.
Machina Vitruva
© Jindra Kratochvil
L’Homme de Vitruve
Dessin de Léonard de Vinci,
vers 1490
École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue

Eul editions205-ao2020

  • 1.
    Page A1 École urbaine de Lyon 16.01.19 14.01.19 22.01.19 07.02.19 08.02.19 15.02.19 21.02.19 25.02.19 22.01.19 Janv. Fév. éditions .FR 13.01.19 École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
  • 2.
    Page A2 a 03.03.19 18.03.19 04.04.19 10.04.1918.04.19 25.04.19 01.05.19 02.05.19 10.05.19 10.05.19 17.05.19 30.04.19 25.03.19 06.03.19 12.03.19 Mars Avril Mai ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
  • 3.
    École urbaine deLyon Introduction Éditorial Page A3 a (https://medium.com/anthropocene2050) L’École urbaine de Lyon, pour un débat public informé sur l’Anthropocène Nous saisissons l’occasion de notre événement annuel « À l’École de l’Anthropocène », pour lancer le premier numéro de notre magazine : AAoo 2020. Il s’agit pour nous de continuer à développer des outils et médias qui nous permettent de toucher le plus large public, à l’intérieur du monde universitaire comme à l’extérieur. En 2019, l’École urbaine de Lyon a déjà renforcé son site internet, créé une lettre d’information, enrichi considérablement son catalogue de podcasts et, en novembre, ouvert une plate-forme web : Anthropocene2050, destinée à accueillir des textes scientifiques, des articles de prise de position, des notes critiques, des vidéos, des images. Cette plate-forme se veut multilingue, car nous postulons que toutes les langues sont des instruments de pensée d’égale dignité et qualité. Il nous semble que la monoculture du globisch (l’anglais globalisé) dans les publications est aujourd’hui une entrave à la créativité scientifique dont nous avons besoin. De même que nous devons veiller à ce que la biodiversité soit maintenue et même accrue dans les écosystèmes, la diversité linguistique et culturelle est une ressource essentielle et la recherche doit contribuer à son maintien (et au développement des compétences de traduction), comme elle devrait au demeurant assumer la pluralité des modes d’expression du savoir. C’est la raison pour laquelle l’École urbaine de Lyon place au centre de son fonctionnement la volonté de varier systématiquement les propositions scientifiques. L’édition 2020 de « À l’École de l’Anthropocène » en sera le parfait témoignage. Nous y programmons des cours publics (sept seront lancés car nous voulons redonner de la légitimité à cette forme de transmission qui est aussi une expé­rience de pensée et une manière unique de la partager avec quiconque le souhaite), des conférences, des tables-rondes, des séminaires de recherche, des ateliers pédagogiques innovants, des expérimentations collectives, des propositions artistiques. Nous multiplions ainsi les plaisirs de la réflexion et de l’échange argumenté sans exclure l’émotion qu’on peut ressentir devant les œuvres et les idées ! C’est aussi une occasion de continuer de faire vivre ce lieu de partages et d’expériences qui est devenu depuis l’été 2018 et pour quelques mois encore notre siège : Les Halles du Faubourg, que nous sommes très heureux de mettre en valeur avec nos partenaires de la Taverne Gutenberg, d’Intermède, des Ateliers La Mouche et de Frigo&Co. Géographe, directeur de l’École urbaine de Lyon Michel Lussault École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
  • 4.
    ÉcoleÉcole urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page A4Introduction a 18.07.19 Notre visée est bien d’offrir une « école » universitaire originale, ouverte à tous et à toutes, dans une perspective affirmée d’université populaire, où la science de la meilleure qualité rencontre les publics les plus variés qui apportent eux-mêmes leurs contributions et leurs approches. Le magazine AAoo 2020 se veut l’expression de notre démarche et ce premier numéro présente quelques-uns des chantiers que nous avons lancés depuis la création de l’École urbaine de Lyon, fin 2017. Il propose quatre sections qui recouvrent nos principaux champs d’activité. On y trouvera des textes repris de nos autres supports, des articles inédits, des photo­graphies, ainsi qu’une conversation avec le néolithicien Jean-Paul Demoule. In fine, nous espérons que AAoo 2020, conçu comme une série de cahiers séparables, coédité avec les Éditions deux-cent-cinq, rendra compte de notre exigence : l’École urbaine de Lyon entend contribuer pleinement à la mise en œuvre du débat public informé, indispensable si nos sociétés veulent être capables d’affronter les questions redoutables posées par le changement global. Alors que nous nous interrogeons de plus en plus sur l’habitabilité future de la terre, sur les conditions justes et éthiques de mise en œuvre des stratégies de réorientations écologiques de nos cohabitations, il est crucial de faire connaître les réalités anthropocènes, d’analyser les dynamiques à l’œuvre, notamment celles liées à l’urbanisation et de mettre en discussion ce qui peut guider notre action collective.
  • 5.
    École urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue Page A5 07.06.19 21.06.19 02.07.19 06.08.19 16.08.19 08.08.19 15.08.19 26.07.19 17.07.19 17.07.19 27.06.19 19.06.19 19.06.19 Juin Juil. Août
  • 6.
    Page A6 Nov. Oct. 19.09.19 01.10.19 29.10.19 06.11.19 07.11.19 20.11.19 31.10.19 21.10.1928.10.19 25.09.19 12.09.1904.09.19 13.09.19 Sept. 16.08.19 ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
  • 7.
    Page A7IntroductionÉcole urbaine de Lyon a Nov. Déc. 24.11.19 25.11.19 28.11.19 09.12.19 09.12.19 25.11.19 24.11.19 École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
  • 8.
    École urbaine deLyon Introduction Page A8 a Introduction Expérience du lieu en 2019 : les Halles du Faubourg Photographies : Adrien Pinon A1 – A4 L’École urbaine de Lyon, pour un débat public informé sur l’Anthropocène Michel Lussault A5 – A7 Formation /  Recherche /  Formation par la recherche /  Recherche action Nous devons tenter, à l’aide de notre créativité et de notre sensibilité, de sortir des institutions connues afin d’aborder les multiples dimensions de l’Anthropocène Debora Swistun B1 – B2 Spécialistes de biologie moléculaire, désormais, nous mènerons aussi une recherche-action sur l’anthropocène Mathilde Paris Bastien Boussau B2 – B3 Notre maison brûle, faisons un doctorat. Une formation doctorale transdisciplinaire, collective, professionnelle et créative Jérémy Cheval Lou Herrmann B2 – B8 Le cycle de master class doctorales de l’École urbaine de Lyon : Éditorialiser les sciences à l’ère anthropocène Lucas Tiphine B6 – B7 Publications / Dissémination Avant / après la fin du monde. Mathieu Potte- Bonneville C1 – C4 Bienvenue(?) dans l’ anthropocène ! Michel Lussault C5 – C8 Les liens ville- campagne réinterrogés à travers les nouvelles préoccupations alimentaires urbaines Claire Delfosse C9 – C10 Lectures anthropocènes 2019 C11 – C12 « Dessiner une terre inconnue », une géo-esthétique de l’ anthropocène Michel Lussault C13 – C15 Souffrances spatiales Lucas Tiphine C16 Mise en débat public : les Mercredis de l’Anthropocène L’impact des ressources naturelles sur le développement Mathieu Couttenier D1 Design, démarche artistique et anthropocène Gwenaëlle Bertrand Anne Fischer D2 – D3 Apprendre à reconnaître ses limites : un défi pour l’Humanité Bruno Charles Natacha Gondran D3 – D4 Quelle morale pour les restes Nathalie Ortar Élisabeth Anstett D5 La microbiologie urbaine : un champ d’investigation en émergence Benoît Cournoyer Laurent Moulin Jean-Yves Toussaint Rayan Bouchali Claire Mandon D6 – D8 À l’École de l’Anthropocène Programme 2020 Relation à la création : Valorisation  / Dissémination  / Exposition 9ph / Prix de la Nuit de la photographie 2018 : Kola Céline Clanet E1 – E12 9ph / Prix de la Nuit de la photographie 2019 : Missing Migrants Mahaut Lavoine E13 – E20 Arkadi Zaides, de Talos à Necropolis Alfonso Pinto E21 – E22 Borderline(s) investigation #1, une enquête édifiante sur les limites du monde et son effondrement de Frédéric Ferrer Alexandra Pech E22 – E23 Enquêter, enquêter, mais pour élucider quel crime ? Camille de Toledo E24 – E25 Le Néolithique, matrice de l’Anthropocène ? Jean-Paul Demoule et Michel Lussault E25 – E33 Des Milliers d’Ici, atlas de lieux infinis Encore Heureux Architectes École urbaine de Lyon E34 – E38 Machina Vitruva Jindra Kratochvil Hervé Rivano Lou Herrmann E38 – E40 ISBN978-2-953463-51-4 ÉcoleurbainedeLyon Prix :10 € ISBN978-2-919380-30-5 Éditionsdeux-cent-cinq ISSNencours École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
  • 9.
    École urbaine deLyon Page B1Formation / Recherche / Formation par la recherche / Recherche action b Dans cet entretien, Debora Swistun, chercheuse à l’Université San Martin de Buenos Aires (Argentine), actuellement en résidence scientifique à l’École urbaine de Lyon grâce à l’aide d’une bourse Saint-Exu- pery de l’Ambassade de France en Argen- tine et d’un fellowship international, revient sur l’école thématique anthropocène que Julie Le Gall (MCF ENS de Lyon en détache- ment au CEMCA de Mexico) et elle-même ont coorganisée en juillet 2019 à Buenos Aires. Dans la continuité des écoles théma- tiques anthropocènes qui se sont te- nues à l’ENS de Lyon en 2016 et 2017 sur le modèle de l’Anthropocène Curriculum (Haus der Kulturen der Welt, Berlin), Ju- lie Le Gall (MCF ENS de Lyon en détache- ment au CEMCA, Mexico) et vous-même avez coorganisé, avec l’appui de Debo- rah Mayaud (stagiaire École urbaine de Lyon) et d’Andrea Sosa (stagiaire Université San Martin), une semaine de recherche sur la dimension urbaine de l’Anthropocène à Buenos Aires. Ce pro- jet, rendu possible par l’École urbaine de Lyon, en partenariat avec l’Universi- té San Martin (Buenos Aires) et l’Insti- tut français d’Argentine, a notamment impliqué une dizaine de chercheurs de l’Université de Lyon qui ont travaillé sur place avec des homologues de Bue- nos Aires. À titre personnel, que rete- nez-vous de cette expérience en termes scientifiques ? La première école latino-américaine sur l’Anthropocène urbain a eu lieu, du 12 au 17 juillet, au sein de ce que nous appelons le « territoire éducatif » de l’Universidad Nacional de San Martín [NDT : Université nationale de San Martín, partido de San Martín, situé dans la première couronne de la région métropolitaine de Buenos Aires]. Julie Le Gall et moi-même avons commencé à penser à cette première école anthropo- cène latino-américaine, en tant que dispo- sitif pédagogique expérimental, presque un an avant sa réalisation. Nous souhaitions, en effet, compter sur la participation d’un public très varié : étudiants, chercheurs issus de différentes disciplines, membres d’organisations de la société civile, artistes, leaders originaires des peuples autoch- tones, enfants, hommes et femmes poli- tiques, agents territoriaux de la commune de San Martín, participants d’autres pays de la sous-région (Chili par exemple). Face aux prédictions concernant l’avenir de la vie sur la planète, nous nous sommes demandé : « Que faire et comment faire avec l’incertitude ? En ce sens, que peut nous apprendre l’Amérique latine ? ». Le défi était de créer des espaces de ren- contre favorisant l’échange et le dialogue entre des personnes qui n’ont pas l’ha- bitude de se rencontrer, car elles appar- tiennent à des institutions et à des espaces de production de savoir parfois divergents, concurrents ou opposés. Si, comme Bruno Latour le souligne, les institutions doivent être refondées afin d’aborder les multiples dimensions de l’Anthropocène, nous devons alors tenter, au moyen de notre créativité et de notre sensibilité, de sortir de ces ins- titutions fermées pour créer/expérimenter d’autres dispositifs d’apprentissage qui favorisent la co-construction de savoirs si- tués pour la prise de décisions. L’École a démarré de façon classique, au sens où l’entendent les scientifiques, avec des conférences, des tables rondes et des plénières pour aborder les divers débats que suscite le concept d’Anthropo- cène, en particulier au sein du bassin de la rivière Reconquista, un cours d’eau très pol- lué qui traverse l’agglomération de Buenos Aires. Puis, dès la deuxième journée, l’école est devenue mobile sur le territoire de San Martin. Les participants ont visité des oc- cupations informelles de terrains en cours d’urbanisation et un « bois urbain » qui se trouve en face de l’université et où sont menées des expériences de permaculture. Ils ont rencontré les acteurs d’une coopé- rative alliant traitement des déchets et réinsertion sociale, suivi des ateliers ani- més par des artistes, fait des expériences avec des matériaux alternatifs, travaillé les incertitudes vis-à-vis de l’eau au sein des îles du delta du Tigre et réfléchi à des propositions de science participative. Tant les activités menées que les espaces par- courus ensemble nous ont aidés à repenser les rapports entre espèces, les formes al- ternatives possibles pour exister et être au monde, l’adaptation humaine face aux dé- sastres environnementaux, les incertitudes en ce qui concerne l’usage de produits no- cifs pour l’environnement et leurs effets, le rôle de l’économie dans l’Anthropocène, les formes d’extractivisme et la géopolitique nord-sud, le féminisme et l’écologie poli- tique, la place des corps et du travail en lien avec les formes du capitalisme dans les Suds. Des livrables audiovisuels et une pu- blication sont en cours de préparation afin de partager les diverses expériences et les résultats de l’école. Existe-t-il une tradition de pensée envi- ronnementale en Argentine ? Et si oui, y a-t-il des concepts spécifiques formés dans les langues du pays qui semblent pertinents pour une théorie plurilingue de l’Anthropocène ? Les problèmes environnementaux, que les organisations d’ouvriers et de femmes ont rendus visibles à partir des années quatre-vingt-dix, et que les peuples au- tochtones subissent depuis le colonialisme européen, peuvent largement s’envisager au prisme de concepts mobilisés pour dé- crire d’autres terrains d’étude, tels que celui d’accumulation par dépossession, selon la proposition du géographe David Harvey, qui vise à penser comme un ensemble coor- donné les politiques néolibérales de priva- tisation, de financiarisation, de manipula- tion des crises (comme le contrôle des taux d’intérêt) et de redistribution de la richesse à certaines catégories de population (par Nous devons tenter, à l’aide de notre créativité et de notre sensibilité, de sortir des institutions connues afin d’aborder les multiples dimensions de l’Anthropocène Entretien avec Debora Swistun Professeure en humanités environnementales à l’Université nationale d’Avellaneda (Buenos Aires) et à l’Université nationale de San Martin (Buenos Aires)  Propos recueillis par Lucas Tiphine, le 17 septembre 2019 Article pubié sur Anthropocene2050, le 23 septembre 2019 Photo : Debora Swistun à l’Aerocene Festival, Munich, septembre 2019, Camilla Berggren ©Aerocene Fondation École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page B2Formation / Recherche / Formation par la recherche / Recherche action b exemple par la baisse des impôts pour les plus aisés). On peut y ajouter les notions d’injustice environnementale et de racisme environnemental. Mais les conflits environ- nementaux latino-américains présentent aussi une certaine spécificité et leur étude a permis, en tout cas en ce qui concerne mon travail, l’émergence de concepts plus locaux comme la confusion toxique. Nous avons proposé ce concept avecJavierAuye- ro dans notre ouvrage Inflamable. Estudio del sufrimiento ambiental (Editorial Paidós, BuenosAires, 2008, paru également en tra- duction anglaise chez Oxford University Press, 2009) pour décrire de manière syn- thétique l’expérience de la gestion des pol- lutions environnementales et des discours qui cherchent à y donner du sens dans le quartier de Villa Inflamable (aire urbaine de Buenos Aires), qui se trouve à immédiate proximité de l’un des plus grands centres pétrochimique argentins. La confusion toxique (confusion toxica) est le résultat du processus social de production de doutes et d’incertitudes quant à la multiplicité des effets des activités industrielles sur l’air, le sol, l’eau et les corps. C’est un processus de collaboration non intentionnelle entre les acteurs du site parmi lesquels les résidents, les médecins, les enseignants, les avocats, les employés des compagnies pétrolières, les fonctionnaires publics, etc. La plupart des peuples autochtones parlent d’une histoire cyclique du cosmos, de la « nuit obscure » [noche oscura] et de la rébellion des objets qui surviendra si nous ne changeons pas notre mode actuel de consommation de ce qui est sur Terre. Le « bien-vivre » [buen vivir] et/ou « ksumay kausay » a été bouleversé radicalement pour tous les êtres vivants. Mais il est aussi devenu un horizon qui guide les actions de nombreuses organisations sociales, car l’empreinte écologique de l’urbanité s’ob- serve partout, et notamment dans les es- paces ruraux qui sont connectés aux zones urbaines. Justement, quels sont les problèmes et les études de cas en Argentine qui pour- raient, selonvous, alimenterune théorie générale de l’Anthropocène ? Si l’on se place dans le cadre d’une approche géopolitique, il est pertinent de faire référence à plusieurs sujets : les dé- placements forcés des communautés au- tochtones devant l’extension du front agri- cole et minier, les conflits dus à l’utilisation du glyphosate pour l’agriculture en zone rurale, le droit à un environnement sain, qui est défendu dans les actions judiciaires d’assainissement et de gestion des risques au sein des bassins urbains et périurbains. Il faut aussi évoquer les mouvements so- ciaux qui se forment pour la protection et la conservation de l’eau contre les industries minières et les autres industries d’extrac- tivisme, ou encore, les alternatives et les résistances qui émergent dans ces mêmes espaces. Il n’y a donc pas un seul et unique Anthropocène, mais plutôt une multiplicité de phénomènes qui suivent les dynamiques glocales (contraction de global et local) autour de l’exploitation des ressources na- turelles et des pratiques d’externalisation négative des impacts. Continuerez-vousàtravaillerauseindes études Anthropocène dans les années à venir ? Et si oui, dans quelles directions ? Mes recherches ont commencé il y a plus de dix ans et portent sur la toxicité et la gestion des risques technologiques dans des zones touchées parl’activité pétrolière. Il est le plus souvent impossible pour les ha- bitants de ces zones de gagner en justice pour obtenir l’assainissement du sol sur le- quel ils vivent ou bien pour imposer un meil- leur contrôle des émanations polluantes. Je m’intéresse ainsi à certaines stratégies d’adaptation alternatives, comme les mou- vements de hacking d’informations scienti- fiques et technologiques qui mettent à dis- position du plus grand nombre des diagnos- tics environnementaux les plus précis. De- puis un certain temps, j’observe également les conceptions alternatives d’organisation sociale des communautés écologiques lati- no-américaines et la manière dont cela est liéautournantdécolonialdanslathéorieso- ciale. Enfin, j’ai commencé à explorer les in- terfaces art-science pour communiquer au moyen d’autres langages les résultats des recherches dans le domaine des sciences sociales et de l’anthropocène. Je souhaite ainsi penser la conception d’autres disposi- tifs d’apprentissage favorisant un rapport différent avec ce que nous avons construit comme idée de nature et la possibilité de renforcer ces dispositifs dans l’éducation de premier, deuxième et troisième cycles. “Spécialistes de biologie moléculaire, désormais, nous mènerons aussi une recherche-action sur l’anthropocène” Mathilde Paris Chercheure en biologie, chargée de recherches CNRS à l’Institut de génomique fonctionnelle de Lyon Chercheur en biologie, chargé de recherches CNRS au Laboratoire de biométrie et biologie évolutive Bastien Boussau Article écrit en mai 2019 Article pubié sur Anthropocene2050, le 30 août 2019 Dans cette tribune, Mathilde Paris et Bastien Boussau expliquent les raisons de leur volonté de travailler sur la probléma- tique du changement global des conditions de vie. En collaboration avec les services de restauration collective de l’Université de Lyon (Crous, Sogeres), une étudiante, dans le cadre d’un stage financé par l’École ur- baine de Lyon, va mesurer le bilan CO2 des plats servis surplusieurs sites du campus et étudierl’effet de l’affichage de ce bilan surle choix des usagers. Nous sommes chercheurs en biologie et plus particulièrement en évolution, en génomique comparative et en épigéno­ mique et biologie du développement. Nous pourrions détailler notre hyperspécialisa- tion avec davantage de précision encore, mais il est déjà apparent sans doute que notre rapprochement avec l’École urbaine de Lyon ne semble pas, à première vue, évident. Pourtant, nous ressentons le be- soin de sortir de notre domaine d’expertise pour travailler sur des questions liées à la crise environnementale et à l’épuisement des ressources. Jusqu’à récemment, nous étions par- venus à combinerun haut niveau de confort personnel, avec une conscience écologique basée sur une connaissance superficielle de la magnitude de la crise écologique. Certes la banquise fondait, mais nous nous astreignions à n’acheter que rarement des bouteilles en plastique et prenions le train pour nos déplacements ; donc nous consi- dérions que nous faisions notre part. Mais il y a environ un an, nous avons mieux pris conscience de l’ampleurdu problème clima- tique et énergétique par l’entremise de lec- tures et de podcasts. De nombreux auteurs prédisent, en effet, que même les sociétés les plus développées pourraient, dans les décennies, voire les années qui viennent, changer au point que les besoins vitaux ne seraient plus garantis pour la plupart de leurs membres. Nous avons alors cherché à évaluer les bases de ces prédictions en pui- sant dans la littérature scientifique. Nous en avons retiré la conclusion suivante : le bon fonctionnement de nos sociétés repose sur un ensemble de systèmes complexes et efficaces, mais peu robustes. Ces systèmes sont de surcroît interconnectés. La crise Traduction de l’espagnol (Argentine) par Natalia D’Aquino Révision et édition par Julie Le Gall et Lucas Tiphine ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page B3Formation / Recherche / Formation par la recherche / Recherche action b environnementale et l’épuisement des res- sources vont mettre, et mettent déjà, ces systèmes sous pression. Le risque, pour notre génération et la génération suivante, est suffisamment grand et probable pour que l’on cherche à le minimiser. Ces perspectives sombres sur le futur nous ont d’autant plus touchés que nous sommes parents. Notre fille aura en 2050 l’âge que nous avons actuellement (environ 35 ans) : quel monde va-t-on lui léguer ? Les pays développés, dans leurécrasante majo- rité, ne tiennent pas leurs engagements pris lors desAccords de Paris de 2015 (ycompris la France), engagements qui sont, de toute façon, insuffisants selon de nombreux ex- perts, notamment le GIEC. Nous avons donc décidé de nous engager à notre niveau. Et là, que faire ? Dans notre vie per- sonnelle, la tentation de se préparer à l’inévitable, de manière isolée, est grande, mais elle n’aurait qu’un impact très limité. Àla place, nous cherchons, comme de nom- breux citoyens, à promouvoir une baisse sociétale de notre empreinte environne- mentale. Dans notre vie professionnelle, quels sont nos moyens ? Comme la plupart des chercheurs, nous dédions la plupart de notre temps et de notre énergie à un travail qui nous passionne. Notre hyperspécialité ne risque pas d’être bien utile pour traiter du changement global des conditions de vie terrestre, mais nous faisons le pari que la méthode scientifique, celle que nous ap- pliquons au quotidien, pourrait l’être. En effet, lorsque nous nous intéressons à une problématique donnée, nous cherchons à l’étudier en définissant une question pré- cise ; nous faisons appel à des spécialistes si la question le nécessite, car notre tra- vail est fondamentalement collaboratif ; nous mettons en place un protocole expé- rimental pour répondre à cette question ; enfin, nous analysons les résultats avec autant d’esprit critique que possible. Cette méthode, nous pouvons l’appliquer afin de mieux comprendre comment nos sociétés pourraient changer le moins douloureuse- ment possible. Parmi les nombreux freins qui empê­ chent le changement des comportements individuels permettant de réduire son em- preinte carbone, nous avons décidé de nous intéresser à l’aspect psychologique. Si l’échelle de l’individu est loin d’être la seule à être pertinente pour enclencher la transi- tion radicale nécessaire pour atteindre un mode de vie plus durable, elle reste néan- moins importante. Nous proposons donc d’étudier, à l’échelle du campus de l’Université de Lyon, le positionnement des individus vis-à-vis des enjeux environnementaux ainsi que leurs comportements effectifs. Un tel tra- vail pourrait permettre de rendre plus effi- caces les politiques publiques en les person- nalisant, et pourrait, à terme, contribuer à identifier les barrières économiques, géo- graphiques ou logistiques à lever, afin de fa- voriser les comportements les plus compa- tibles avec les objectifs des Accords de Pa- ris. L’Université de Lyon, constituée, a priori, par une population assez ouverte à la mise en place de protocoles de recherche, servi- rait, ainsi, de terrain d’expérimentation afin de définir les politiques à mettre en œuvre pour que la métropole de Lyon atteigne ses objectifs ambitieux, mais nécessaires, de réduction des gaz à effets de serre. Nous sommes aujourd’hui dans une situation d’urgence qui implique des chan- gements radicaux dans tous les secteurs d’activité. De nombreuses manifestations, et des articles de plus en plus fré­quents il- lustrent qu’une partie croissante de la po- pulation en prend conscience. Le secteurde la recherche ne sera pas épargné et devra lui aussi embrasser des changements radi- caux : déjà des chercheurs de­mandent à ce que l’empreinte environnementale de leur travail soit prise en compte lors de leuréva- luation. Notre décision de dédier une partie de notre activité de recherche à la crise environnementale et énergétique s’inscrit dans cette dynamique générale. Notre maison brûle, faisons un doctorat Une formation doctorale transdisciplinaire, collective, professionnelle et créative Jérémy Cheval Lou Herrmann Docteur en architecture, coordinateur du pôle formation de l’École urbaine de Lyon Docteure en urbanisme, chercheure postdoctorale et chargée de projet à l’École urbaine de Lyon 12 décembre 2019 Dans ce contexte, l’École urbaine de Lyon appelle à une croissance : celle des thèses. Car la thèse est précieuse : elle propose un temps unique de recherche, de développement et de production d’idées. Les doctorats se doivent d’augmenter, d’évoluer, de s’adapter, d’expérimenter, de sortir de leur zone de confort, de créer, pour être à la hauteur des enjeux anthropocènes. L’avènement de l’Anthropocène révèle plus que jamais notre besoin de formation, de recherche et d’expérimentation. Pour- tant le nombre de doctorats réduit chaque année en France1 , le réchauffement clima- tique continue, la fonte des glaces perdure, les espèces restent menacées et les dé- chets s’entassent… Avec ses doctorant.es, l’École urbaine de Lyon ambitionne de développer des ex- périences de recherches en commun, de tester des projets inattendus, de se trom- per et de se relever, de construire et parta- ger des idées surprenantes et riches. Avec elles, avec eux, elle souhaite faire école pour tous, tout au long de la vie. Car la science a un impact fondamental sur nos vies et nos conceptions de l’univers. Comme Galilée a pu le dire, les découvertes scientifiques 1 En France, à la rentrée 2017, 73 508 étudiants sont inscrits en doctorat. Le nombre de doctorants est en baisse continue depuis 2009. École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page B4Formation / Recherche / Formation par la recherche / Recherche action B son corps doctoral. Cette attention passe par une vigilance lors de la sélection des candidat.es à la thèse. Ainsi, si la première année, 2018, les sciences sociales étaient largement représentées parmi les docto- rant.es sélectionné.es, de fait elle a veillé dans le recrutement de 2019 à rééquilibrer son équipe en retenant sept candidat.es dont cinq en sciences dures.5 Au terme de ces deux premières an- nées de recrutement doctoral, l’École ur- baine de Lyon est fière de compter parmi les siens de jeunes chercheuses et cher- cheurs issu.es d’horizons disciplinaires extrêmement variés. Ainsi l’Anthropocène sera appréhendé selon une multiplicité d’approches : à travers les outils de la bio- logie et de la micro-biologie avec des thèses sur la biodiversité (Thomas Boutreux), la biorémédiation6 en milieu urbain (Marine Durand) ou encore la diversité bactérienne desvilles (Rayan Bouchali), à travers les ou- tils de l’anthropologie avec des travaux sur l’alimentation (Alexandra Pech), l’histoire et la gestion des déchets (Yann Brunet, Clé- ment Dillenseger, Mélissa Manglou), ceux de la géographie et des études urbaines via des thèses sur le périurbain (Loriane Ferreira) et la justice environnementale (Fabian Lévêque), ceux de la chimie avec une recherche sur le traitement et la va- lorisation des déchets plastiques (Nicolas Osorio-Grimaldos), ou encore les outils de la physique à travers des thèses sur la mo- délisation météorologique (Félix Schmitt) et la résilience des bâtiments au changement climatique (Adrien Toesca). rapports entretenus entre les caractéris- tiques micro-météorologiques des lieux et les ambiances urbaines et celui de Thomas Boutreux qui appréhende la biodiversité en croisant la biologie et la géographie. Aussi, sans dire que la réalisation d’une thèse pluridisciplinaire est un travail impos- sible, admettons tout de même que c’est un exercice compliqué. Il est difficile — pour tou.tes et plus encore pour celles et ceux qui débutent leur carrière de recherche — de s’extraire des logiques disciplinaires qui imprègnent le milieu académique. C’est pour cette raison que la plupart des projets de thèse restent affiliés à des disciplines uniques. Pour porter son projet transdis- ciplinaire, l’École urbaine de Lyon ne peut donc pas attendre que cette dernière lui soit directement proposée par les projets de thèse : elle doit la construire, elle-même, en son sein. Et c’est sans doute un de ses apports les plus précieux dans la formation des doctorant.es, apport complémentaire à ceux proposés par les écoles doctorales et les laboratoires. La pluridisciplinarité — au sens de la présence de plusieurs disciplines en un même lieu et un même temps — est un pré- alable à l’établissement de la transdisci- plinarité (soit l’interaction entre plusieurs disciplines dans un projet commun aboutis- sant à la création d’une nouvelle approche). L’École urbaine de Lyon porte ainsi une at- tention minutieuse à diversifier les champs disciplinaires (sciences humaines et so- ciales, sciences expérimentales, sciences de la terre et du vivant) représentés au sein de 2 Galilée à la fin de la troisième journée des Discorsi, cité dans Durbarle, D. (1965). La méthode scientifique de Galilée. Revue d’histoire des sciences, 18-2, 161 3 Déjà en 1995, Jacques Hamel appelait à déconstruire cet appel — difficile à mettre en œuvre — à l’interdisciplinarité, « fiction de la recherche ». 4 À titre d’exemple, il y a sept écoles doctorales à l’Université Lumière Lyon 2, dont les limites sont définies en fonction des disciplines dont elles se réclament : l’ED 476 pour les neurosciences, l’ED 483 pour les sciences sociales, l’ED 484 pour les lettres, langues et les arts, l’ED 485 pour l’éducation, la psychologie, l’information et la communication, l’ED 486 pour les sciences économique et la gestion, l’ED 492 pour le droit et l’ED 512 pour l’informatique et les mathématiques. 5 Au niveau national, plus de la moitié des doctorats relèvent des domaines des sciences dites « dures ». 6 Processus de dépollution de l’environnement via des organismes vivants. ouvrent d’autres portes vers d’autres « mé- thode[s], pourvue[s] de résultats nombreux et remarquables qui, dans les années à ve- nir, s’imposeront à l’attention des esprits »2 . C’est en prenant au sérieux le rôle de toutes les sciences (du silex au sentiment) que l’École urbaine de Lyon souhaite aborder les enjeux soulevés par les systèmes com- plexes des mondes urbains anthropocènes. Et c’est en accompagnant ses doctorant.es en cohérence avec les laboratoires qu’elle déploie une formation doctorale juste : transdisciplinaire, collective, profession- nelle et créative. 1 Construire une recherche doctorale transdisciplinaire Explorer l’hypothèse de l’urbain an- thropocène appelle à une convergence dis- ciplinaire. C’est là l’essence même de l’École urbaine de Lyon : celle d’affirmer que pour être à la hauteur des enjeux soulevés par cette hypothèse, il faut allier les outils, les méthodes et les concepts de tous, il faut créer la rencontre transdisciplinaire. En effet, les questions soulevées par l’Anthro- pocène — liées aux activités humaines sur terre — se situent à la croisée des sciences exactes, des sciences sociales et des scien­ ces expérimentales. En matière d’Anthro- pocène la transdisciplinarité n’est donc plus une option, c’est une nécessité, qui tendrait à défendre une ère post-discipline. Cette exigence, l’École urbaine de Lyon l’applique en premier lieu à la forma- tion doctorale à travers deux aspects prin- cipaux : la sélection des candidat.es et la création d’un collectif de doctorant.es ren- dant tangible la transdisciplinarité. Recruter tous horizons Malgré les fortes (et anciennes3 ) in- jonctions à l’interdisciplinarité dans la re- cherche doctorale, l’exercice de la thèse demeure aujourd’hui une réalité profondé- ment ancrée dans une logique de décou- page disciplinaire. En effet, se lancer en thèse signifie aussi entrer dans un labora- toire de recherche et dans une école doc- torale, deux institutions intrinsèquement animées par des logiques disciplinaires4 . Certain.es candidat.es au doctorat réussissent cependant à faire de l’inter- disciplinarité un élément fondateur de leur projet de thèse. L’École est particulière- ment attentive et à l’affût de ce signal faible. Elle a notamment retenu en ce sens les pro- jets de plusieurs candidats : celui de Rayan Bouchali entre aménagement, urbanisme et microbiologie, celui de Félix Schmitt, qui allie physique et génie civil pour étudier les Rentrée des doctorants, 1er octobre 2019, jardin des Halles du Faubourg © École urbaine de Lyon – Adrien Pinon ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page B5 B Formation / Recherche / Formation par la recherche / Recherche action 2 Former des professionnels Outre la transdisciplinarité, la for- mation doctorale développée par l’École urbaine de Lyon insiste sur un second as- pect : la professionnalisation des étudiant. es. En effet, l’issue d’un doctorat n’est pas seulement vouée à l’enseignement et la re- cherche8 . Et la part des doctorant.es dans les secteurs privés, qui s’élevait déjà à en- viron 13 % en 2017, augmente encore au- jourd’hui. En France, le doctorat est entré au répertoire national de la certification pro- fessionnelle en février 2019. Cette avancée considérable permet de favoriser le recru- tement des docteur.es par les employeurs des secteurs de la production et des ser- vices. L’arrêté du 22 février 2019 définit ain- si de manière officielle les compétences as- sociées à la formation doctorale. Six pôles, appelés « blocs de compétences », y sont inscrits. Le premier porte sur la capacité des docteur.es à mobiliser leur expertise dans différents contextes et à différentes échelles à travers la conception et l’éla- boration de leur recherche. Le deuxième bloc définit les compétences liées à la mise en œuvre d’une démarche de recherche et de développement, par les outils et le plan- ning, mais aussi par la gestion des budgets et des risques. Le troisième pôle porte sur la valorisation et la diffusion des savoirs en respect avec les principes de déonto- logie, d’éthique, de propriété intellectuelle et industrielle. Le quatrième bloc précise les compétences de veilles scientifiques et technologiques à l’international. Les deux derniers blocs de compétences, les plus connus du monde professionnel, portent sur la formation et la diffusion de la culture scientifique et sur l’encadrement d’équipes de recherche — en d’autres termes surl’ap- titude des docteur.es à former, encadrer et diffuser les savoirs. Attention, il ne s’agit pas de critères d’évaluation des doctorant.es, mais bien de compétences acquises au cours de la for- mation doctorale. Dans cette perspective, l’École urbaine de Lyon ambitionne d’appor- teràsesdoctorant.esencontratdescontri- butionsnovatricesdanslecadred’échanges de haut niveau et dans des contextes inter- nationaux. Elle leur propose, de manière complémentaire à l’encadrement et aux formations développées au sein des labo- ratoires, d’agir en lien avec le monde pro- fessionnel. Cela passe par son engagement à accompagner les doctorant.es pour leur montée en compétences professionnelles. Sur le plan académique, les docto­ rant.es, considéré.es comme des profes­ sionnel.les de la recherche, sont ainsi invité. es à participer à des programmes inter- nationaux tels que le workshop organisé pétences de diffusion des savoirs. Il s’agit de temps de travail collectif, relativement longs (au moins une journée) mais circons- crits (ne débordant pas du moment en pré- sentiel), organisés autour de la poursuite d’un objectif précis et commun à tou.tes. Pour sa première rencontre, le sémi- naire avait pour objet : « Faire un journal en un jour ». Sans entrer dans le contenu (qui sera explicité un peu plus bas), attar- dons-nous quelques instants sur les pré- supposés de ce format. L’idée expérimentée ici est qu’en sortant les doctorant.es de leur routine de recherche individuelle et disci- plinaire, les séminaires leur permettront de rendre tangible la transdisciplinarité par la mise en œuvre d’un projet commun, à la fois un peu étranger et un peu familier. Étranger, car l’objet ou le thème abordés se situent en décalage vis-à-vis des atten- dus académiques qui font leur quotidien de recherche ; familier, car ce sont eux qui construisent la matière mise en mouvement lors de ces séminaires. L’École urbaine de Lyon fait ensuite le pari que le collectif peut exister par la création d’un réseau entre les doctorant. es. À terme, l’objectif est que ce réseau soit alimenté de manière indépendante par les étudiant.es eux-mêmes. Mais nous ne sommes qu’aux premiers jours de cette histoire. Aussi, et en attendant que monte le courant, les membres de l’équipe se sont mis en situation d’imaginer des proposi- tions dans le sens d’une animation de ce réseau. De manière très simple d’abord, en invitant les doctorant.es à partager une interface de communication et de tra- vail : le réseau social Trello. D’autres outils transversaux sont également en cours de création, et notamment une bibliographie transdisciplinaire partagée, qui permettra de constituer un état de l’art très large sur l’Anthropocène mis à jour au fil de l’avan- cement des travaux de thèse et de veille de l’École. Sur le fond, cette dynamique d’anima­ tion passe ensuite parl’identification d’axes de recherche convergents parmi les projets de thèse, en écho aux autres projets de re- cherche portés par l’École urbaine de Lyon. Des « pôles d’intérêt », non préconçus, ont ainsi émergé a posteriori. Quatre se des- sinent distinctement : un pôle déchets, un pôle périurbain, un pôle sol/agriculture/ alimentation et un pôle eau. Convaincue de la pertinence de ces pôles pour approcher l’urbain anthropocène, l’École décide de les prendre au sérieux. L’objectifest désormais de s’en saisir pour les instituer en véritables axes de recherche.Àl’avenir, tout sera donc fait pour donner de l’épaisseur à ces axes, en favorisant les échanges et les projets entre les chercheuses et les chercheurs qui les incarnent, à travers des dispositifs qui restent encore à inventer. De même, ces pôles seront amenés à évoluer avec la sé- lection des futurs candidat.es au doctorat : soit via le renforcement d’un axe identifié comme stratégique, soit au contraire via l’identification d’un point aveugle (les rela- tions humains non-humains par exemple) à investir. En la matière, la posture de l’École sera toujours celle de l’ouverture et de la souplesse : sensible aux effets de conver- gence comme au surgissement de l’inat- tendu. Sont ainsi amenés à se côtoyer non seulement ces doctorant.es mais aussi leurs directrices et directeurs et leurs la- boratoires respectifs, habituellement très éloignés les uns des autres, qui sont mis en réseau grâce à l’École urbaine de Lyon : le Laboratoire d’écologie des hydrosystèmes naturels et anthropisés (LEHNA), l’UMR Écologie microbienne Lyon, l’UMR Envi- ronnement ville et société (EVS), le labora- toire Triangle, l’Institut de recherches sur la catalyse et l’environnement de Lyon (IR- CELYON) et le Centre for Energy and Ther- mal Sciences of Lyon (CETHIL). Édifier un collectif Importante mais non suffisante, la plu- ridisciplinarité est une étape vers la trans- disciplinarité. Cette dernière constitue un objectif ambitieux, qui ne se décrète pas mais se fabrique ensemble. En la matière l’École urbaine de Lyon expérimente. L’hy- pothèse en cours d’évaluation est que la transdisciplinarité doctorale passera par l’élaboration de communs. L’École y tra- vaille avec assiduité à travers des actions et des programmesvisant la création d’un col- lectif de doctorant.es. Par collectif, on en- tend l’établissement des conditions d’exis- tence de la rencontre entre les étudiant.es, du dialogue, du partage et in fine du travail en commun — nécessairement transdisci- plinaire auvu de la diversité de leurs profils. Sont ainsi organisés des temps collectifs en présentiel, réunissant non seulement les doctorant.es financé.es par l’École ur- baine de Lyon, mais aussi les doctorant.es associé.es7 et d’autres membres de l’École. Dans cette perspective, une journée de ren- trée s’est tenue début octobre 2019. À cette occasion, les doctorant.es, parfois accom- pagné.es de leurs directrices et directeurs de recherche, ont présenté leur projet de thèse. Face à une audience pour partie ex- térieure à leur champ, contraint.es par une consigne temporelle stricte (5 minutes d’ex- posé), ils ont débuté l’année sous le signe de la traduction, de la diffusion des savoirs et de la curiosité scientifique.Au-delà de l’inté- rêt pédagogique de l’exercice, ce fut un mo- ment important pour le collectif doctorant. es et l’équipe de l’École, puisqu’il a permis à tout.es de prendre connaissance concrète- ment — par les personnes et les sujets — de cette diversité disciplinaire constitutive. Un second format de rencontre a été ex­pé­­rimenté en novembre 2019 : celui des for­­mations doctorales. Parmi elles, les pre- mières master class « éditorialiser la sci­ ence », proposées par Lucas Tiphine, visant  à mettre en situation les doctorant.es sou- tenu.es par l’École urbaine de Lyon sous la conduite d’intervenant.es qui se posent, dans leur pratique professionnelle, la ques- tion de la médiation scientifique. L’objectif visé est de permettre aux jeunes chercheu­ ses et chercheurs de développer leurs com- 7 Il s’agit des doctorant.es qui sont financé.es par d’autres institutions, mais dont le travail intéresse l’École et sont à ce titre invité.es à participer à la formation doctorale qu’elle propose et peuvent trouver dans l’École un lieu de ressources et un espace d’expression. 8 En 2017, 13 % des docteurs travaillent dans des entreprises. École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon B Formation / Recherche / Formation par la recherche / Recherche action Page B6 de doctorat est une chance, car il permet de questionner avec les écoles doctorales et les universités les critères d’évaluation, les dossiers attendus et les processus ad- ministratifs. L’École accompagne cette première démarche complexe, en partena- riat avec l’INSA Lyon et l’École doctorale en sciences humaines et sociales de l’Universi- té de Lyon. Le premier diplômé de haut ni- veau dans le domaine de l’aménagement et de l’urbanisme à Lyon par la voie de la VAE va rédiger, sur les consignes de l’École, un mémoire référent composé de deux par- ties. D’une part, il va devoir rendre compte d’expériences professionnelles passées, via les canaux classiques de la diffusion des ré- sultats de la recherche (articles, chapitres d’ouvrages, communications…), mais aussi à travers d’autres supports plus innovants (documentaires, webdocs, blogs, projets…). D’autre part, une partie rédigée permettra d’établir un questionnement fil-rouge des différentes productions présentées. Elle proposera ainsi une relecture problémati- sée des travaux du doctorant. Par ailleurs, l’École a mis en place de façon pionnière sur le site Lyon-Saint-Étienne, un accompagnement de doctorat par la validation d’acquis d’expériences (VAE). Il s’agit ici par effet miroir de partir des com- pétences professionnelles pour valider le doctorat au niveau universitaire. Cette démarche, encore trop rare, permet d’ins- crire le diplôme de doctorat dans le cycle des formations tout au long de la vie. Bien qu’il s’agisse d’un des enjeux majeurs de l’éducation au niveau national, et ce dans toutes les universités de France, très peu de doctorats par VAE sont délivrés au- jourd’hui (une centaine seulement en 2017). Ce diplôme, né du processus de Bologne, a été intégré en France en 2002. Il fait encore l’objet d’un grand nombre de débats et de défiances, et de fait se développe peu. Or le caractère expérimental de cette démarche est au contraire considéré comme une qualité, que l’École souhaite encourager et porter. L’aspect innovant et encore libre (du moins libéré d’un certain formalisme inhérent aux thèses classiques) de ce type à Tokyo en 2018, où masterant.es, docto- rant.es, chercheuses et chercheurs du ré- seau scientifique de l’École ont participé ensemble aux échanges scientifiques de manière horizontale. Dans le même sens, l’École a mis en place des écoles d’hiver en été, comme celle organisée à Buenos Aires en juillet 2019 dans le cadre de la première école de l’anthropocène enAmérique latine. Sur le plan professionnel régional, la formation doctorale de l’École s’appuie sur sa programmation évènementielle aux Halles du Faubourg, et notamment la se- maine « À l’École de l’Anthropocène » orga- nisée fin janvier et les « Mercredis de l’An- thropocène », rendez-vous public hebdoma- daire. Dans le cadre de ces programmes, les doctorant.es sont ainsi amené.es à animer des débats ou des émissions radio, à mon- ter des séminaires et des formations. Ce faisant, l’objectif est de faire école grâce au vivierd’activités publiques développées par l’École urbaine de Lyon. ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon B Formation / Recherche / Formation par la recherche / Recherche action Page B7 comme méthodes d’enquête et comme mo- dalités de restitution des résultats scienti- fiques : le passage par l’image, la scène, le son, etc. Ouvrir les formats de l’enquête Dans la formation doctorale à l’École, la place de l’enquête est primordiale. Elle permet d’envisager les systèmes com- plexes issus du terrain. En effet, l’hypo- thèse portée par l’École est que la diver- sification des modalités de réalisation de l’enquête permet d’appréhender de nou- veaux enjeux et de fait peut conduire à de nouveaux résultats. Une enquête ouverte aux médium contemporains d’expression se rapproche des enquêté.es. L’École at- tache une grande importance à toutes les formes d’expression capables d’enregistrer des phénomènes scientifiques et sensibles. Ainsi du multimédia à la performance, on observe une mutation des outils méthodo- logiques dans la recherche urbaine, qui se retrouve également chez les doctorant.es 3 Explorer les formats pour une recherche créative Les doctorant.es sont également em- barqué.es au sein de l’École dans une explo- ration créative des formats d’enquête et de restitution des résultats de la science. L’idée est que les modes de formalisation traditionnels académiques (articles et ex- posés) ne peuvent pas être les formats ex- clusifs de la construction et de la diffusion des savoirs. L’École est ainsi convaincue que le passage par des formes d’expression non-traditionnelles, empruntées à l’art et à d’autres médias est une piste fertile non seulement pour appréhender les enjeux an- thropocènes, mais aussi pour développer une recherche créative et innovante acces- sible aux publics extérieurs à l’université. L’ambition est de pousser les doctorant.es à explorer de nouveaux formats à la fois Depuis 2019, l’École s’est engagée sur un profil international pilote, avec son premier candidat, Jérémie Descamps, fon- dateur de Sinapolis, bureau d’études et de recherches pluridisciplinaires autour de l’urbain, des échanges culturels et de la dif- fusion des savoirs entre acteurs européens et chinois. Il vient de déposer son dossier de recevabilité administrative et devrait défendre sa thèse sur les enjeux urbains chinois avant fin 2020. Cette première ex- périence positive pousse l’École urbaine de Lyon à poursuivre son programme docto- ral dans ce sens à travers le recrutement de nouveaux candidats au doctorat en VAE. À terme, l’objectif est de dépasser les ca- drages disciplinaires et de développer les formations anthropocènes tout au long de la vie, dans d’autres universités, d’autres domaines avec des membres du consortium voire d’autres partenaires. 1 https://www.youtube.com/ watch?v=TZSjEyfP8lA Le dessin, outil d’enquête. Esquisse du chantier derrière les Halles. 25 novembre 2019 © École urbaine de Lyon – Lou Herrmann Le cycle de master class doctorales de l’École urbaine de Lyon : Éditorialiser les sciences à l’ère anthropocène Docteur en géographie, chercheur postdoctoral et chargé de projet à l’École urbaine de Lyon Lucas Tiphine Catherine Jeandel, océanographe au LEGOS de Toulouse et membre de la commission stratigraphique sur l’Anthropocène, confiait récemment dans un podcast de l’École urbaine Lyon : « Maintenant on nous écoute un peu plus ! » 1 On peut néanmoins se poser la question, au vu par exemple du décalage entre les recommandations faites par les scientifiques pour respecter l’engagement politique pris pendant la COP21 de limiter le réchauffement climatique et les actions mises en place effectivement, de la valeur de la parole scientifique. C’est dans cette perspective que s’est tenue la première master class « Éditorialiser les sciences » en novembre 2019 aux Halles du Faubourg pour réfléchir aux modalités d’intervention des scientifiques dans le débat public. Des doctorant.es et postdoctorant.es associé.es à l’École se sont réuni.es pour réaliser collectivement un journal en quelques heures avec Cécile Michaut, formatrice en vulgarisation scientifique. Le but était d’obtenir en fin de journée un journal modeste, mais complet, à la manière des journaux révolutionnaires du début du XXe siècle réalisés très rapidement et avec peu de moyens : reportages, interviews, titres, textes, images, rubriques, mise en page… Concrètement, les participant.es ont défini ensemble le public visé, le thème général, la taille du journal et les rubriques. C’est ainsi qu’est née La Terre en Chantier. Au sommaire : un édito sur le statut de l’art face à l’urgence, un dossier consacré au chantier qui a lieu actuellement à proximité immédiate des Halles du Faubourg (avec un reportage et une analyse), une rubrique « conseils » (alimentation et logement), un encadré « poésie » et un horoscope anthropocène, l’ensemble illustré par des croquis d’observation réalisés pendant la journée. École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page B8Formation / Recherche / Formation par la recherche / Recherche action B Enfin, l’École urbaine de Lyon invite et ac- compagne les doctorant.es à la publication surson blog d’ « Anthropocene2050 » héber- gé sur la plateforme Medium. Cet espace est un support d’édition souple, capable d’accueillir du texte, comme de l’image, du son ou de la vidéo. Moins normé que la pu- blication académique classique, « Anthro- pocene2050 » est ouvert à des modes d’ex- pression diversifiés. Pour l’École la formation doctorale n’est pas un chantier annexe du programme : au contraire, elle est au centre de ses ac- tivités. Car si l’anthropocène est une porte vers une nouvelle formation doctorale, fon- der une nouvelle formation doctorale est une nécessité pour appréhender les enjeux anthropocènes. En conclusion, le postulat que pose ici l’École urbaine de Lyon pour- rait être formulé de la manière suivante : « Cherchons encore comme éteindre nos centrales en fusion, faisons un doctorat ». cialisée dans le journalisme scientifique, un journal en un jour. Le dispositif« e-portfolio » a également été investi par l’École. Il s’agit d’un outil nu- mérique permettant aux doctorant.es de mettre en forme les compétences et expé- riences développées au cours de leur par- cours doctoral dans une version évolutive, attractive et surtout diffusable.Àtravers ce dispositif, l’idée est de les amenerà prendre conscience de leurs compétences, de les accompagner dans leur insertion profes- sionnelle après la thèse, mais aussi pour l’École d’améliorer et d’adapter ses forma- tions/activités en prenant en compte leurs attentes. Le e-portfolio constitue ainsi à la fois un outil de capitalisation progressive, de formalisation originale de leurs expé- riences mais aussi de diffusion de leur tra- vail par réseau. L’École a lancé par ailleurs une série vidéo, dans laquelle elle invite les scienti- fiques à s’exprimer de manière originale sur leurs travaux en répondant à la ques- tion suivante : « Quel objet vous permet de penser l’Anthropocène ? ». Les doctorant.es ont été sollicité.es au même titre que l’en- semble de la communauté de chercheurs et chercheuses affilié.es à l’École. que l’École a choisi de soutenir. Alexandra Pech, par exemple, travaille avec l’artiste Thierry Boutonnier : elle s’appuie sur le pro- jet artistique « Selfood inquiry », pour faire du terrain autour des enjeux de l’alimenta- tion des jeunes. Loriane Feirrera souhaite utiliser et intégrer les principes de cap- tation sonore dans son travail empirique sur les périphéries urbaines entre Lyon et Montréal. Clément Dillensegerintègre dans son protocole de recherche les principes de recueil d’information multisensoriel en fournissant à ses enquêté.es des kits com- prenant des crayons, carnets et appareils photos jetables, pour récolter des dessins, images et récits. Ces représentations, en- core rares dans les travaux académiques, lui permettent d’appréhender sous un jour nouveau ses objets d’études. Thomas Bou- treux souhaite mettre en place des visites participatives de terrain afin de créer des données coproduites par l’échange d’infor- mations citoyennes et la sensibilisation. Un des objectifs de la formation doctorale est d’accompagner et d’encourager ces prises de risque méthodologique, de mettre l’accent surces outils hors-champs d’explo- ration empirique et de représentation spa- tiale et conceptuelle. Les participant.es à l’école de Bue- nos Aires ont ainsi pu prendre part à un workshop de cinq jours mêlant approches artistiques, spirituelles et scientifiques dans l’appréhension de cinq études de cas. De cette façon, le groupe a parexemple décou- vert de manière originale le territoire de la Costa Esperenza, quartierinformel au nord de San Martin qui vit par, pour et avec les déchets, en confrontant récits d’habitants, discours des collectivités locales, pratiques d’un centre de tri de déchets coopératif et expériences chorégraphiques engageant le rapport au corps dans le travail. Dans cette perspective, l’École soutient également une semaine de formation à la production de reportages radio pour ses masterant.es et doctorant.es. De même, elle va recevoir dé- but 2020 en résidence l’écrivain, essayiste et plasticien, Camille de Toledo, pour un travail d’écriture intitulé « Enquêter, enquê- ter, mais pour élucider quel crime ? », dans le cadre duquel les doctorant.es sont invité. es à participer à un atelier autour de cette question de l’enquête. Expérimenter de nouveaux formats de diffusion scientifique Cet enjeu de la diversité des formats se joue également autour de la question de la restitution des résultats de la recherche. Décidée à l’aborder de manière frontale, l’École propose à ses doctorant.es financé. es et associé.es, mais aussi à ses post-doc- torant.es, une série de programmes. L’idée n’est pas de leur offrir des formations fer- mées, clefs en main, mais de les pousser à s’engager activement dans ces probléma- tiques via des démarches expérimentales. La première d’entre elles prend la forme d’un séminaire intitulé « Éditorialiser les sciences » (voir encart), évoquée plus haut. Une première master class s’est ainsi tenue en novembre 2019 : une douzaine de chercheuses et chercheurs se sont réunis pour créer, avec l’aide d’une experte spé- Plateau radio du 26 janvier 2019, Halles du Faubourg © Collectif Item – Bertrand Gaudillère École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page C1Publications / Dissémination Quatre mots de la fin — quatre : pas un de plus. /1 / Slash. est une barre oblique, le segment d’une diagonale qui court d’un point situé en bas à gauche à un autre point, plus haut sur la droite — une barre ascendante, donc, si l’on s’en tient au sens de lecture. Le Français l’appelle comme cela, barre oblique, quand l’anglais dispose d’un mot plus bref, sifflé-craché comme un geste, la main qui remonte et le couteau qui brille, slash, mot que le glob- bish typographique a donc adopté sans oublier tout à fait qu’employé comme verbe, ce même mot sifflant-sonore nomme l’acte de fen­ dre, trancher, sabrer — d’un slasher movie, de ses éclabous- sures rouges, personne ne sort vivant, ni de la fin du monde d’ailleurs. Le slash n’est pas un nouveau venu par- mi les signes ; mais son usage contemporain est cepen- dant récent et la façon dont il s’est invité dans l’ordinaire de nos échan­ges et de nos textes, jusque dans ce titre curieux sous lequel je m’in- vite, « avant/après la fin du monde », mérite d’être in- terrogée. Hegel soutenait que les idées qui gouvernent le monde s’avancent à pas de co- lombes ; affligé d’une graphie pénible, je serais tenté de penser qu’elles se présentent en pattes de mouche, et qu’à cette aune une époque a la typographie qu’elle mérite. Me frappe, le fait que la fortune récente du slash se soutient de deux utilisations principales. La première, c’est celle que l’on trouve dans la barre d’adresse de nos navigateurs ou nos systèmes d’exploitation ; la barre oblique vient y figurer ou y expri- mer la relation qu’un dossier entretient avec le dossier de rang in- férieur, indiquant ainsi le chemin à suivre dans une arborescence. Le slash a, dans ce contexte, une signification à la fois distinctive et hiérarchique — il sépare, relie, distribue. Or, d’un autre côté, dans d’autres contextes, nous recourons au slash pour relier des éléments de même rang, éléments dont nous souhaitons signifier qu’ils sont liés ensemble par une relation de disjonction — mais disjonction qui, fait étrange, peut être tantôt exclusive, et tan- tôt inclusive. Autrement dit, « A/B » peut signifier « soit l’un, soit l’autre », mais aussi « l’un, ou l’autre, ou les deux », ce qu’on appuie parfois en écrivant « et/ou ». Il arrive donc ceci à notre langue et à notre pensée : qu’un même signe y dit l’ordonnancement des choses dans un emboîtement de niveaux distincts, et la façon dont elles se présentent ensemble, se bousculent de telle sorte que, re- nonçant à les sérier, nous les laissons affleurer en même temps à la surface de l’écriture, battre mollement l’une contre l’autre comme on étalerait sur un même marbre des pâtons aux formes incer- taines, la barre oblique intercalée entre eux en un vague feuillet ; et ce même signe peut vouloir dire, alors, qu’on a affaire à une stricte alternative, c’est l’un ou l’autre, la nuit ou le jour, la vie ou la mort, l’hiver ou l’été, avant ou après ; ou que l’alternative s’estompe, de sorte qu’on ne serait pas surpris ni notre slash démenti de voir le jour et la nuit se présenter ensemble, la vie et la mort se mêler, les gelures de l’hiver se confondre avec le dessèchement de l’été dans la raideur cassante d’un présent qu’aucune alternance des saisons, aucun ba- lancement d’avant en après n’animeraient plus jamais. Je voudrais seulement suggérer ceci : écrire « Avant/après la fin du monde », ce n’est pas céder à une facilité de présentation, ou à une forme de paresse quand on aurait pu assigner plus clairement et distinctement la relation entre ces deux temps, dire enfin ce qui se joue le long de cette barre oblique ; c’est au contraire serrer au plus juste l’expérience dont il s’agit, la façon dont la pensée et peut-être l’approche de la fin du monde soumettent l’avant et l’après à la double loi de la séparation et du mélange, comme l’entaille et l’incertitude des chairs meurtries qui la corrompt, la trouble, la recouvre ; par exemple, quel signe, mieux que le slash dans la double valence que je viens de décrire, pourrait ainsi exprimer à la fois le désir un peu panique de sérier les ques- tions et l’impuissance à les démêler, ou la nécessité de renoncer à le faire quand elles se présentent toutes ensemble ? Au terme de son grand livre Effondrement, sur lequel je reviendrai, Jared Dia- mond énumère douze problèmes écologiques potentiellement fatals puis demande : « Quel est le problème environnemental et démographique le plus important aujourd’hui ? » Et de répondre en indiquant ce qui lui paraît être, à lui, la plus grave des difficultés : « Notre tendance erronée à vouloir identifier le problème le plus important ». /2 / Sorite. Le paradoxe du sorite est connu, sous différentes variantes, de- puis le ive siècle avant notre ère, où il fut énoncé par Eubulide de Mégare. Cet argument consiste à demander : combien de grains de sable faut-il ajouter à un grain de sable pour obtenir un tas de sable ? (En grec, soros veut dire tas). Car enfin, un grain de sable avant   après la fin du monde Danslecadredelasoirée « Avant / aprèslafindumonde », Àl’Écoledel’Anthropocène, 26 janvier2019. C’ Mathieu Potte-Bonneville Philosophe, maître de conférences à l’Université de Lyon (École normale supérieure de Lyon) et directeur du département Culture et création du Centre Pompidou Publié sur AOC [Analyse Opinion Critique], le 10 février 2019 c
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    ÉcoleÉcole urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page C2Publications / Dissémination c n’est pas un tas (première prémisse incontestable) ; et ajouter un grain de sable à ce qui n’est pas un tas ne suffit pas à en faire un tas (deuxième prémisse incontestable) ; de sorte que vous aurez beau ajouter, un à un, autant de grains de sable que vous voudrez, il est logiquement impossible de comprendre comment soudain, se tient devant vous un tas de sable. C’est la même chose, mais dans l’autre sens, avec la calvitie : retirer un cheveu ne suffit pas à passer de l’état de non-chauve à celui de chauve, et pourtant on dira certainement de celui qui n’a plus qu’un seul cheveu sur la tête qu’il est chauve. Reste que ce qui apparaît empiriquement comme un fait, le paradoxe du sorite le répute logiquement incompréhen- sible. Cet amoncellement, ce crâne, on ne sait pas, on ne voit pas, on ne comprend pas comment ils ont pu arriver. Le paradoxe de Wang (du nom de Wang Yang-Ming, philo- sophe né en 1472 à Yuyao et mort en 1529 dans le Guangji) est une variante numérique du paradoxe du sorite. On peut l’énoncer ainsi : 1 est un petit nombre si n est un petit nombre, alors n+1 est un petit nombre par conséquent tous les entiers naturels sont de petits nombres le 17 novembre dernier ; « Allo Place Beauvau ? C’est pour un signa- lement — 237 » ; « Allo Place Beauvau ? C’est pour un signalement — 238 »…). Voyant s’élever ces chiffres, et sans que rien ne change, je me disais ceci : dans l’Antiquité, les paradoxes servaient à attester du divorce entre la raison et les sens — leur intérêt philosophique tenait au scandale qu’ils font naître, dès lors que nos facultés di- vergent, parce que nous voyons ici le tas mais que nous le jugeons là impossible ou contradictoire, et qu’il nous faut choisir, nous de- mander que croire. Qu’ils soient grecs ou chinois, les philosophes n’avaient pas vu que ces paradoxes peuvent tout aussi bien sceller une secrète alliance entre la dénégation et la gradation, les dresser ensemble contre toute obligation d’avoir à effectuer quelque choix que ce soit. Étrange promesse : pour peu que le tas augmente peu à peu, nous pourrons continuer à ne pas le voir, quitte à nous y retrouver jusqu’au cou comme Winnie dans la pièce de Beckett, Oh les beaux jours, dont le torse seul émerge du sable ; pour peu que le nombre n des éborgnés ou des exilés s’accroisse petit à petit, nous pourrons continuer à le réputer petit, repoussant dans chaque cas à l’extrémité de notre raisonnement, à la bordure de notre œil, le scandale que nous savons bien, et la gravité de la catastrophe. Bien entendu, cette convergence terrible où la continuité de la mesure conspire avec notre manière de n’y déceler aucun changement notable, aucun saut, cette convergence vaut d’abord aujourd’hui pour le réchauffement climatique : les hypothèses à deux degrés, trois, quatre ou cinq degrés ont beau déboucher sur des transformations cauchemardesques dont il nous est fait amplement récit, elles ont beau annoncer un monde dépeuplé d’animaux, où survit un tas d’hommes et nu comme une tête, cela ne fait rien ; si un degré est un petit nombre, comment deux ne seraient-ils pas petits encore ? À ce compte oui, on comprend que l’envie de trancher pal- pite ; on saisit que si l’idée de la fin du monde insiste quelque part, c’est davantage dans le miroitement de nos désirs, du côté de nos fantasmes, plutôt que dans l’horizon de nos choix ou de nos res- ponsabilités. Qu’est-ce qu’elle attend, la fin du monde ? Qu’est-ce qu’il fout, l’astéroïde ? Si une part de la pensée politique radicale s’est aujourd’hui rangée sous la bannière de l’imminence voire du messianisme (comme Giorgio Agamben relisant Saint-Paul y puisait cette promesse : « car elle passe, la figure de ce monde », ou comme le Comité invisible titrant l’un de ses opus d’un sobre : Maintenant) ; si dans le même temps la collapsologie mainstream fait florès en librairie, c’est que la part non-résignée de nous-même rêverait d’opposer à cet enfoncement la netteté d’une date, à ces malheurs en pente douce, à ces agonies d’opéra où la diva s’en- nuie ferme sans cesser de souffrir, la butée d’une barre de mesure, même oblique ; un trait, une limite, un slash. (Voici quelque temps, c’était en novembre, je me trouvais dans la salle de petit-déjeuner déserte d’un hôtel ; surplombant les serviettes en papier orange, dans le silence des tasses retournées sur leurs soucoupes, sur un immense écran plasma défilaient par- mi les carcasses d’abribus noircies les véhicules vert pomme de la propreté de Paris ; c’était un dimanche matin, au sortir donc de l’acte ii ou iii des gilets jaunes, et bfm avait choisi d’inscrire au bas de l’écran, sur le banc-titre, une légende directement empruntée aux blockbusters post-apocalyptiques, où se lisait surtout l’exulta- tion d’enfin y être : « Champs-Élysées : le jour d’après »). /3 / Malheur. Le malheur est que le malheur tarde. Le malheur est (pour re- prendre le titre d’un film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet) que le malheur vient trop tôt trop tard. Pas toujours, bien sûr : par- fois, la tempête nous fait l’horreur de sa présence. Dans son beau livre Chronique des jours tremblants, Yoko Tawada explique qu’au Ja- pon, les jours qui suivent un tremblement de terre procurent sous la douleur et l’affairement des rescapés un sentiment de sécurité relative ; si éprouvantes que soient les répliques, on sait d’un savoir immémorial qu’elles ne sauraient être aussi dévastatrices que le séisme initial, répétitions atténuées qui repoussent dans le passé la grande secousse ; ainsi les souvenirs pénibles ont-ils au moins ceci d’apaisant qu’ils sont des souvenirs — la tempête est venue. Et Combien de grains de sable faut-il ajouter à un grain de sable pour obtenir un tas de sable ? […] il est logiquement impossible de comprendre comment soudain, se tient devant vous un tas de sable. J’aibeaucouprepenséauparadoxedeWangcesdernièressemaines, cependant que s’alignaient au long de journées troublées et sem- blables deux colonnes de chiffres sur ma page Twitter : la première colonne recensait le nombre d’exilé·e·s repérés en Méditerranée, les un·e·s noyé·e·s, d’autres condamné·e·s à attendre (longtemps) qu’on veuille bien les répartir dans divers pays de l’Union euro- péenne, d’autres encore renvoyé·e·s en Libye selon une pratique qui peu à peu, petit à petit, paraît devenir accordée et habituelle ; sur la deuxième colonne s’élevait comme un monument solitaire la série des signalements dont le journaliste David Dufresne tient le décompte sur son fil Twitter, signalement renvoyant à des bru- talités policières tour à tour répertoriées et additionnées (chaque post de David Dufresne est indexé par un nombre, indiquant qu’il augmente d’une unité le total des violences documentées depuis
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    École urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page C3Publications / Dissémination c Cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé Et il a beau se répéter depuis trois jours Ça ne peut pas durer Ça dure de même Épicure et Lucrèce entendaient nous remonter le moral avec cette pensée que la douleur est facile à supporter, car son intensité varie en raison inverse de sa durée de sorte que lorsqu’on a très mal, c’est très vite fini. Tu parles. Le malheur est en effet que les fins du monde n’obéissent pas aux raisons des philosophes : les écroulements prennent tout leur temps, transissent le temps lui-même, on ne bouge plus. Ainsi le réchauffement climatique, s’il multiplie les phénomènes extrêmes, ressemble pourtant moins à la brusquerie d’un tremblement de terre qu’à un orage qui sans craquer indéfiniment s’alourdit, nous laissant avec le genre de frustration que procurent les éternuements s’ils s’annoncent et ne veulent pas venir. Pour le dire autrement, ce que la catastrophe tend à catas- tropher, c’est la coïncidence à soi de l’événement qui permettrait de distinguer nettement un avant d’un après : en avance ou en re- tard sur elle-même, elle déconcerte l’ordre du temps. D’une part, en aval ou sur sa lancée, la fin n’en finit pas, et l’expérience qu’elle suscite obéit à la loi de ce que j’ai tenté de nommer ailleurs le « continuel ». Je n’y insiste pas, là-dessus, Jacques Prévert a écrit l’essentiel, en quatre vers et à propos de la pauvreté : La fin, donc, se survit, et repousse ou retarde par là même toute possibilité d’envisager un après ; mais symétriquement, la fin an- ticipe sur elle-même, elle vient de plus loin, de plus haut, de plus tôt, elle entache l’avant d’une forme de compromission qui lui ôte toute innocence. Dans l’un des passages les plus frappants du livre que j’ai déjà cité, Effondrement, Jared Diamond tente de répondre à la question de l’un de ses étudiants, qui l’avait laissé coi : « Qu’est-ce que l’habitant de l’île de Pâques qui a coupé le dernier arbre a bien pu se dire à lui-même ? ». Et voici ce qu’écrit Diamond : « L’amné- sie du paysage répond en partie à la question de mes étudiants (...) nous imaginons inconsciemment un changement soudain : une année, l’île était encore recouverte d’une forêt de palmiers, parce qu’on y produisait du vin, des fruits et du bois d’œuvre pour transporter et ériger les statues ; puis voilà que l’année suivante, il ne restait plus qu’un arbre, qu’un habitant a abattu, incroyable geste de stupidité autodestructrice. Il est cependant plus probable que les modifications dans la couverture forestière d’année en année ont été presque indétectables : une année, quelques arbres ont été coupés ici ou là, mais de jeunes arbres commençaient à repousser sur le site de ce jardin abandonné. Seuls les plus vieux habitants de l’île, s’ils repensaient à leur enfance des décennies plus tôt, pouvaient voir la différence. Leurs enfants ne pouvaient pas non plus comprendre les contes de leurs parents, où il était question d’une grande forêt (...). À l’époque où le dernier palmier portant des fruits a été coupé, cette espèce avait depuis longtemps cessé d’avoir une signification économique. Il ne restait à couper chaque année que de jeunes palmiers de plus en plus petits, ainsi que d’autres buissons et pousses. Personne n’aurait remarqué la chute du dernier petit palmier. Le souvenir de la forêt de palmiers des siècles antérieurs avait succombé à l’amnésie du paysage ». Le malheur, donc, est que la fin s’éclipse deux fois, dans une affolante superposition de l’avant et de l’après : une fois parce qu’elle ne finit pas de finir, une autre fois (à supposer qu’un tel décompte ne soit pas lui-même compromis, et que cette autre fois ne soit pas la même) parce que lorsque cela finit de finir, c’était déjà fini, depuis longtemps et d’aussi loin que l’on s’en souvienne. Manque, encore, le régime de pensée adéquat à cet entre-temps. /4 / Insomnie. La gravure d’Escher intitulée « Jour et nuit » propose une variation assez particulière du motif des figures ambiguës, qui fascinait le graveur néerlandais. Le motif qu’elle présente, celui d’un vol d’oies sauvages vu en légère contre-plongée et sous lequel défile un semis de champs cultivés, est affecté d’une double ambiguïté : horizonta- lement, on passe par degrés insensibles d’un groupe d’oies noires, tête vers la gauche et séparées par une série de zones claires, à un groupe d’oies blanches, tête vers la droite et que séparent des ha- chures sombres. D’autre part, sur l’axe vertical, la gravure permet de passer sans solution de continuité du vol des oies aux losanges des champs, comme si leur dénivellation, elles en haut, eux en bas, différence des plans clairement perceptible dans la partie supé- rieure de l’image, se dissolvait dans l’aplat à mesure que l’on des- cend. Aux angles inférieurs, deux villages se font face, dont on ne saurait décider s’ils se disposent comme deux espaces, deux étapes sur la route des oiseaux migrateurs, ou comme deux temps, même église et même hameau, jour et nuit. Sur sa diagonale ascendante, sa barre oblique, se font signe le village nettement dessiné et l’oie la plus claire ; le tableau, on le voit, aurait pu s’intituler « jour/nuit », tant la géométrie qu’il déploie, cette coexistence possible d’états qui par ailleurs s’excluent, ce surplomb avalé dans la platitude du mélange, font écho à la logique que je tentais tout à l’heure de décrire. Mais m’intéresse surtout la façon l’indication que donne Escher, la piste qu’il ouvre en intitulant précisément « jour et nuit » cette scène où l’on ne sait plus distinguer l’avant de l’après, le mou- vement progressif et celui qui va à rebours, ni le ciel de la terre : peut-être, suggère-t-il, pour rendre notre pensée adéquate à ce moment si incertain où les chronologies sont brouillées, il fallait trouver d’abord à défaire notre vigilance de ce qu’elles doit à l’alter- nance du jour et de la nuit, du sommeil et de la veille. Si l’on prend au sérieux le motif de « la fin du monde », on ne peut manquer de se souvenir que le monde commence par là, sitôt ciel et terre installés face à face — « Dieu vit que la lumière était Escher, « Jour et nuit », gravure sur bois de fil, deux planches 36 x 68 cm, 1938
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    ÉcoleÉcole urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue Page C4École urbaine de Lyon Publications / Dissémination c bonne, et il sépara la lumière des ténèbres/Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le premier jour. » C’est à cette alternance-là, d’abord, que nous devons de pouvoir distinguer ce qui vient avant et ce qui vient ensuite, les veilles et leurs lendemains, le grand soir et les petits matins. Penser « à la fin du monde », alors, en tous les sens de la préposition, comme on pense à un certain objet mais comme on s’installe aussi en un certain lieu, ce serait déployer une pen- sée qui, littéralement, ne soit plus ni matinale ni crépusculaire, ni d’amont ni d’aval, ni d’avant ni d’après. De cette question, peut-être, de cette posture ou de cette disposition de la pensée les insom- niaques savent quelque chose — puisqu’il est tard, qu’il fait nuit et que je vous amuse des miettes de mes poches, vous me permettrez de tirer une brève note du journal que je tiens de mes insomnies, et qui m’est revenue en préparant ce texte. 2 h 08 — Au cours des nuits passées à boire, à s’aimer, à jouer au tarot ou aux ambassadeurs, vient souvent ce moment où l’un dit : il est tard, et l’autre corrige en : il est tôt, parce qu’on est déjà demain et que le souligner ainsi appartient aux plaisanteries ri- tuelles qui saluent et conjurent le plaisir pris aux transgressions de l’ordre du jour. (un des plus beaux films du monde en fit une chanson : Good morning, good mo-o-orning, we spent the whole night through, good morning, good morning, to you ). Si la nuit blanche réconcilie le très tard et le très tôt, au contraire, l’inquiétude liée à l’insomnie vient de ce qu’elle les congédie en- semble, et ne saurait en toute rigueur être dite ni l’un ni l’autre : deux heures, pour qui s’y éveille, ce n’est ni tôt, ni tard. Raison pour laquelle l’insomniaque ruminera volontiers la vieillesse, la mort, la rédemption ou la vengeance : elles, au moins, viennent tôt ou tard, donnent malgré l’effroi qu’elles inspirent à la nuit l’indication d’une issue, font repartir le temps en tirant sur son grand côté.  Relisant ceci, et songeant à nos affaires, je me disais qu’il en va de la collapsologie comme des ruminations de l’insomniaque : elle se figure le pire parce qu’au moins, celui-ci redonne une direction au temps. Et je me disais du coup qu’accueillir, au contraire, cette expérience dégagée de l’alternative du « tôt ou tard » était l’une des tâches les plus urgentes de notre temps. Peut-être la fin du monde, si par là on nomme d’un trait ce qui nous arrive et dont nous ne voulons pas, a-t-elle besoin de gens qui face à cette aggravation n’en ferment plus l’œil de la nuit. A°2020 Coédition École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq École urbaine de Lyon – Université de Lyon 92, rue Pasteur 69007 Lyon — France Éditions deux-cent-cinq® 24, rue Commandant-Faurax 69006 Lyon — France www.editions205.fr Directeur de la publication Michel Lussault Directrice éditoriale Valérie Disdier Ont collaboré à cette parution A Élisabeth Anstett, B Gwenaëlle Bertrand, Rayan Bouchali, Bastien Boussau, C Bruno Charles, Jérémy Cheval, Céline Clanet, Benoît Cournoyer, Mathieu Couttenier, D Claire Delfosse, Jean-Paul Demoule, Clément Dillenseger, Valérie Disdier, Cédric Duroux, E Encore Heureux Architectes, F Anne Fischer, G Bérénice Gagne, Natacha Gondran, Anne Guinot, H Lou Herrmann, K Jindra Kratochvil, L Mahaut Lavoine, Michel Lussault, M Claire Mandon, Nancy Moreno, Laurent Moulin, O Nathalie Ortar, P Mathilde Paris, Alexandra Pech, Adrien Pinon, Alfonso Pinto, Mathieu Potte-Bonneville, R Hervé Rivano, S Loïc Sagnard, Alice Sender, Debora Swistun, T Lucas Tiphine, Camille de Toledo, Jean-Yves Toussaint, W Chuan Wang Conception éditoriale, design graphique et réalisation Bureau 205® www.bureau205.fr ISSN En cours Janvier 2020 ISBN Éditions deux-cent-cinq 978–2–919380–30–5 ISBN École urbaine de Lyon — Université de Lyon 978–2–953463–51–4 Nos remercions AOC (Analyse Opinion Critique), Rue89Lyon et Tous urbains, pour avoir accepté de republier certains de leurs textes dans A°2020. Diffusion/Distribution Éditions deux-cent-cinq Impression Imprimerie Chirat, Saint-Just-la-Pendue (42) Imprimé sur des papiers en stock et restant de précédents travaux d'impression pour limiter l'impact écologique de ce support : – Soporset Premium 135 g et 90 g (Inapa). Certifié 100 % PEFC™. Écolabel Fleur européenne. Certification alimentaire ISEGA – Nautilus Classic 120g (Antalis) 100% fibres recyclées, Ange Bleu, écolabel européen, FSC Recycled. À 100% à partir de vieux papiers désencrés. Exempt de chlore ou de composés chlorés. – Magno Gloss 115 g (Sappi). ECF, FSC® Mix (FSC-C014955), PEFC™ Typographies Les textes ont été composés exclusivement avec des caractères typographiques distribués par 205TF® — www.205.tf — : – Beretta Sans – Bouclard (proch. disponible) – Cosimo – Heliuum (proch. disponible) – Helvetius – Maax Raw – Petit Serif – Plaak – Robin – Salmanazar – Yorick Éditer « anthropocène » Éditer, c’est faire des choix, prendre position, valoriser par la diffusion, faire acte de dissémination. Éditer c’est aussi produire un objet, un format, un volume, un poids. Penser chaque paramètre en fonction du projet. C’est faire exister le texte, l’image sous une forme tangible, durable et transmis­sible. Donner du sens aux images et aux signes qui nous entourent pour nous rendre autonomes et citoyens. C’est faire œuvre de création graphique, typo­graphique. Éditer c’est utiliser du papier et de l’encre, c’est transporter, et ce sont tout autant des personnes : des auteurs, des éditeurs, des imprimeurs, des designers graphiques… des diffuseurs, des libraires, des bibliothécaires. À l’heure d’une planète fragilisée, comment interroger le processus éditorial ? En portant une attention aux hommes avec la recherche de compétences qualifiées et certifiées, une attention aux matériaux — de la forêt au papier, du végétal à l’encre —, une attention générale à l’optimisation des ressources humaines et matérielles en privilégiant les circuits courts afin d’amoindrir les impacts du transport, en imaginant une politique éditoriale inventive afin de limiter les déchets. Éditer « anthropocène », c’est réfléchir simultanément à tous les aspects du processus, tenir l’ensemble des contraintes et assumer les limites rencontrées. C’est le pari engagé par l’École urbaine de Lyon avec les Éditions deux-cent-cinq. Ce magazine est déjà la manifestation de ces choix.
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    École urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page C5Publications / Dissémination c Michel Lussault Photo : Earth at Night, Asia and Australia (2016). NASA Earth Observatory Géographe, professeur à l’Université de Lyon (École normale supérieure de Lyon) et directeur de l’École urbaine de Lyon Qu’est-ce que le Monde, cette réalité globale — un espace social d’échelle terrestre — que la mondialisation installe1  ? Un nouveau mode de spatialisation des sociétés humaines, une mutation dans l’ordre de l’habitation humaine de la planète, c’est pourquoi il est judicieux d’écrire ce terme avec une majuscule, pour réserver le mot avec minuscule à ce qui ressortit du mondain, du social. Et cette mutation possède une cause majeure, un vecteur principal : l’urbanisation, tout à la fois mondialisée et mondialisante, est la principale force instituante et imaginante du Monde. Instituante, parce qu’elle arrange de nouvelle façon les réalités matérielles, humaines et non humaines et construit les environnements spatiaux des sociétés. Imaginante, parce qu’elle installe les idéologies, les savoirs, les imaginaires et les images constitutifs de la mondialité. Bienvenue(?) dans l’ an thro   po cE   ne ! Article pubié sur Anthropocene2050, le 27 octobre 2019 1 Voir à ce sujet Michel Lussault, L’avènement du Monde. Essai sur l’humanisation de la Terre (Le Seuil, 2013)
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    ÉcoleÉcole urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page C6Publications / Dissémination c Urbanisation généralisée l s’agit d’un phénomène dont on peut appréhender l’ampleur par quelques données démographiques simples. La population urbanisée a connu une croissance spectaculaire au xxe siècle, passant de 220 mil- lions à 2,8 milliards d’habitants — quand la population totale de la terre progressait de 1,7 à 6,1 milliards. En 1900, 1 humain sur 8 était urbain ; ils étaient 3 sur 10 en 1950, tandis que se lançait la phase d’urbanisation la plus puissante. En 2008, pour la première fois depuis que l’être humain a commencé à imprimer sa marque sur la planète, plus de 50 % de la population du globe, c’est-à-dire au bas mot entre 3,3 et 3,5 milliards de personnes, vivaient dans des ensembles urbains. Cette barre franchie, la population urbaine continue de croître. D’ici à 2030 toutes les régions du globe seront plus urbaines que ru- rales, et en 2050, 70 % des 9,7 milliards d’habitants escomptés sur terre (selon l’hypothèse médiane de l’ONU), soit 6,7 milliards, résideront dans un ensemble urbain : l’Asie accueillera alors plus de 50 % de la population urbaine mondiale et l’Afrique 20 % ! Alors qu’en cent cin- quante ans (1900–2050), la population mondiale aura été multipliée environ par 6 — ce qui est déjà considérable —, la population urbaine l’aura été au moins par 30 ! Et l’on voudrait ne pas considérer cela comme un bouleversement majeur, qui change toutes les conditions d’existence, individuelles et collectives ? Au-delà de la seule statistique, l’urbanisation consiste aussi et surtout en un rempla- cement des modes d’organisation des sociétés, des paysages et des formes de vie qui furent dominants (la ville préindustrielle, puis industrielle, et la campagne) par de nouveaux mo- des, paysages et formes de vie : celui de l’« urbain » généralisé. L’économie est nouvelle, les structures sociales et culturelles connaissent des mutations profondes, les temporalités sont bouleversées, des logiques inédites d’organisation et de pratiques spatiales s’épanouis- sent à toutes les échelles, un état de nature spécifique est créé par le mouvement même d’urbanisation… En quelques générations, Homo sapiens est bel et bien devenu Homo urba- nus 2 . Un autre Monde s’est installé via l’urbanisation ; il constitue l’état historique contem- porain, différent de tout ce qui a précédé, de l’écoumène terrestre — l’écoumène étant un concept essentiel de la géographie, qui désigne l’espace de vie construit et habité par les êtres humains, à quelque échelle qu’on le considère. Global Change n lien avec cette mondialisation puissante, le grand public s’est vu aussi de plus en plus confronté, en quelques années à peine, à l’émer- gence d’une nouvelle force, qui travaille le Monde en profondeur et le (re)configure à toutes les échelles — et dérange bien des certitudes et des habitudes : le changement global. Nous découvrons que nous sommes entrés dans la période anthropocène, qui est en passe de redistribuer les cartes. En réalité, l’alerte avait été lancée depuis longtemps, en même temps que s’enclenchait la phase la plus puissante d’urbanisation globa- lisante. En 1972, la conférence de Stockholm sur l’environne- ment s’est en effet conclue par une célèbre déclaration, qui faisait de la ques- tion écologique une des principales que les pays de l’onu devaient affronter collectivement. Le fameux rapport de Dennis Meadows, au Club de Rome, The Limits of Growth, date également de 1972 : c’est une des premières occurrences des analyses critiques de la surexploitation des ressources et des logiques de la croissance infinie, qui mèneront ultérieurement, à la diffusion de la pro- blématique de la décroissance, mais aussi, par exemple, à celle de l’empreinte écologique excessive due à l’occupation humaine. La conférence de Stockholm ouvrit la série des « Sommets de la terre » et, depuis lors, les appels à la prise I E Nous découvrons que nous sommes entrés dans la période anthropocène, qui est en passe de redistribuer les cartes. ---------E ---------E 2 Pour reprendre le titre d’un livre de Thierry Paquot, Homo Urbanus. Essai sur l’urba­ nisation du monde et des mœurs, Paris, Éditions du Felin, 1990, un des premiers auteurs a avoir repéré cette mutation globale, en méditant notamment les intuitions d’un Henri Lefebvre, qui publia La révolution urbaine en 1970, mais dans une perspective intellectuelle très différente.
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    4 Timothy Mitchell,Carbon Democracy. Political Power in the Age of Oil, Verso, 2011 École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page C7Publications / Dissémination c en compte des effets environnementaux des activités humaines n’ont pas cessé. Le Giec (Groupement intergouvernemental pour l’évaluation du climat), créé dès 1988, joua un rôle décisif en cette matière, ainsi que, quoique moins médiatisé, l’igbp (International Geos- phere-Biosphere Program) créé quant à lui en 1987 et qui a terminé son activité à la fin 2015. Du coup, on peut même se demander pourquoi il a fallu tant tarder pour que les problèmes afférents se trouvent enfin au centre des préoccupations de la sphère publique mondiale. Peut-être parce que l’on a longtemps voulu sous-estimer l’ampleur des bouleverse- ments liés au Global change et qu’on a peiné à comprendre à quel point il allait nous falloir modifier nos manières de voir, de penser et d’agir. Désormais, un changement de paradigme est en cours. Alors que le concept de crise environnementale renvoie à l’idée classique que les sociétés humaines ont à gérer un incident de parcours momentané, pour lequel on trouvera nécessairement les parades, celui d’anthropocène a le mérite de souligner l’exis- tence d’une bifurcation, dont nous sommes en passe de vivre et d’éprouver les premières conséquences systémiques. Et ce pour une raison simple : « L’humanité, notre propre es- pèce, est devenue si grande et si active qu’elle rivalise avec quelques-unes des grandes forces de la Nature dans son impact sur le fonctionnement du système terre ». Ainsi, « le genre humain est devenu une force géologique globale3  ». La planète-terre, en raison des activités humaines, s’est continûment anthropisée, d’abord à bas bruit, avant que l’anthropisation ne s’accentue et ne prenne un tour spectaculaire, lié à l’urbanisation, à partir du xixe siècle. Cet anthropocène, défini comme une nouvelle « époque » géologique, témoignerait de l’influence directe et prééminente de certaines grandes activités humaines sur le système biophysique planétaire, en particulier des activités liées à la phase d’urbanisa- tion massive enclenchée après la Seconde Guerre mondiale. Le terme « Anthropocène » (dont on peut tracer les origines depuis le début du xxe siècle) avait été proposé dans les années quatre-vingt et quatre- vingt-dix, par le biologiste Eugène F. Stoermer et le journaliste Andrew Revkin. Mais son importance s’affirme à partir de 2000, lorsqu’il est repris et diffusé par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen qui, quant à lui, estime qu’il s’enclenche à la fin du xviiie siècle ; il fait de la machine à vapeur de James Watt, datant de 1784, l’indice de l’ouverture de l’ère nouvelle. Cette datation ne fait pas l’una- nimité. Lors du 35e Congrès mondial de géologie organisé à Cape Town, du 27 août au 4 septembre 2016, une commission de travail a suggéré de considé- rer l’anthropocène comme une nouvelle « époque » (au sein de la « période » quaternaire de « l’ère » cénozoïque, pour reprendre les termes exacts), avec le choix de la faire débuter après 1945, notamment en raison de l’apparition des dépôts de particules nucléaires, mais aussi de l’impact de l’exploitation intense des phosphates et de l’utilisation des nitrates, tout cela devenant de véritables marqueurs stratigraphiques. Même si les géologues n’ont pas encore tranché, un grand nombre de chercheurs penchent aujourd’hui pour identifier ce qu’on nomme une « grande accélération » post 1945 des phénomènes de Global Change. C’est-à-dire une pé- riode synchrone de l’enclenchement de la phase contemporaine de l’urbanisation massive. Des recherches plus récentes promeuvent quant à elle l’idée d’un « Early Anthropo­cene » débutant dès le néolithique voire à la fin du paléolithique. Toujours-déjà vulnérable uoi qu’il en soit, une « convergence » vers ce concept encore en discussion est désormais assumée par un nombre croissant de spécialistes du monde entier, qu’ils soient issus des sciences expérimentales ou des sciences humaines et sociales, sans oublier le droit et la philosophie. Dans la perspective de l’École urbaine de Lyon, l’Anthropocène s’avère d’ailleurs moins une grille de lecture exclusive qu’un métaproblème qui informe et questionne aujourd’hui tous les champs de la société, à toutes les échelles. Comme la question de l’urbanisation généralisée avec lequel il est pro- fondément lié, il incite à développer une pensée systémique. Insistons bien sur un point : l’urbain n’est pas qu’un espace où se projetteraient les symptômes d’un anthropocène qui serait nourri essentiellement par la « carbonisation »4 des activités et des sociétés. L’urbanisation en tant que processus global et globalisant, qui intègre toutes Q Le terme « Anthropocène » (dont on peut tracer les origines depuis le début du xxe siècle) avait été proposé dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, par le biologiste Eugène F. Stoermer et le journaliste Andrew Revkin. -E 3 Will Steffen, Jacques Grinevald, Paul Crutzen et John McNeill, “The Anthropocene: conceptual and historical perspectives”, Philosophical Transactions of the Royal Society A, vol. 369, 2011, p. 842–867
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    ÉcoleÉcole urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page C8Publications / Dissémination c les dimensions des sociétés, de mise en place du Monde et l’urbain en tant que système complexe, sont bel et bien les opérateurs de l’entrée historique dans l’anthropocène. Ce postulat impose de développer une compréhension nouvelle des faits à la fois globaux et locaux relatifs à l’organisation des espaces mondialisés/urbanisés et à la vie quotidienne des habitants de la planète. Nous connaissons donc bel et bien et aurons de plus en plus à connaître un nouvel état de l’humanisation de la Terre, directement liée à l’urbanisation mondialisante, marqué par l’impact massif de certaines activités sur le système biophysique planétaire et caractérisé en particulier : 1. par le réchauffement climatique et ses effets multiscalaires ; 2. par l’épuisement des ressources non renouvelables et même renouvelables ; 3. par une réduction rapide de la biodiversité à l’échelle terrestre ; 4. par une modification inédite des métabolismes des systèmes biotiques (sols, océans, eaux) en raison à la fois des trois premières évolutions et des impacts des activités humaines en termes de polluants et de diffusion de molécules chimiques de synthèse. Cette entrée dans l’anthropocène nous fait prendre conscience d’une situation pa- radoxale : jamais les villes n’ont paru si puissantes et dominantes (songeons à ces mé- gapoles et métropoles qui constituent des centres mondiaux majeurs et déploient leurs infrastructures sophistiquées et leurs architectures spectaculaires) et pourtant jamais elles n’ont semblé si vulnérables. Par vulnérabilité, j’entends l’exposition et la sensibilité à l’endommagement (qu’il soit d’origine « naturelle », technologique, sociale, économique, géopolitique…) d’un système spatial quelconque. Il n’existe pas d’exemple, dans l’histoire, d’implantation humaine qui n’aurait pas été frappé du sceau de la fragilité ; d’ailleurs, cette même histoire fourmille de cas de sociétés importantes disparues, détruites — même si on connaît très mal, en général, les causes qui expliquent de tels phénomènes. Durant de nom- breuses décennies, les enthousiasmes liés à la croissance économique et les certitudes pro- méthéennes qui accompagnaient le développement des ingénieries de construction et de maîtrise des espaces habités ont sans doute occulté cette réalité élémentaire. Cependant, depuis quelques années, la vulnérabilité est redevenue un enjeu cognitif, culturel, politique. S’impose alors un constat sans appel : les espaces humains en général et urbains en particulier, du local au global, sont tous et toujours-déjà vulnérables, en raison même de ce qu’ils sont, et il faut faire avec. Bien sûr, certaines formes contemporaines d’urbanisme et d’aménagement semblent plus exposées à l’endommagement que d’autres, notamment celles qui se caractérisent par le rejet de toute sobriété et versent dans la démesure. En ce sens, il est évident que la mondialisation installe, en même temps que sa propre puissance, des états de fait qui rendent possible, paradoxalement, la « fin du Monde » : non pas la fin de l’humanisation de la Terre, mais la fin de cette forme particulière et historique d’écoumène que le Monde urbanisé représente. Cependant, de plus pauvres ou rudimentaires installations s’avèrent tout aussi fragiles, de même que le resteraient celles pourtant plus adaptées aux conditions de l’anthropo- cène. On doit assumer cette condition vulnérable, l’affronter sans prétendre la supprimer et en tirer quelques conséquences en termes de stratégies d’habi- tation. En effet, la vulnérabilité des systèmes spatiaux urbanisés les met sous tension en permanence tout en constituant un ingrédient de leurs dynamiques. Elle est autant constructrice que destructrice ; ce n’est pas tant un fléau dont il faudrait se prémunir, qu’une caractéristique du système dont on doit s’impré- gner pour permettre à celui-ci d’évoluer. Reconnaître la vulnérabilité, c’est admettre la fragilité intrinsèque de l’es- pace humain, mais aussi chercher les voies de sa plus grande résistance à l’en- dommagement inéluctable et d’une meilleure capacité d’adaptation ultérieure à un épisode de crise. L’anthropocène serait alors ce moment réflexif, culturel et esthétique, où les individus et les sociétés humaines (re)prennent conscience de leur condition vulnérable, à la fois et intégralement globale et locale, ainsi que de leur implication directe dans cette vulnérabilité systémique et de la né- cessité de redéfinir nos façons d’occuper et de ménager la Terre. Mais comment faire de cette vulnérabilité un vecteur d’action commune, notamment locale ? Que pourrait être une politique de la Terre urbaine vulnérable, reconnaissant donc la fragilité de nos espaces de vie, à toutes les échelles, et pouvant néan- moins garantir son habitabilité pour tous, à travers un soin nouveau apporté à notre envi- ronnement ? La question est bel et bien devant nous et c’est en ce sens que l’anthropocène est un défi majeur pour tous les terriens. Il n’en existe sans doute pas de plus important et nous n’avons plus de temps à perdre. On doit assumer cette condition vulnérable, l’affronter sans prétendre la supprimer et en tirer quelques conséquences en termes de stratégies d’habitation.
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    École urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page C9Publications / Dissémination c laire Delfosse, professeure à l’université Lumière Lyon 2 et directrice du Laboratoire d’études rurales, propose dans ce texte une lecture alternative par rapport aux théories qui considèrent que le modèle de l’urbain généralisé est désormais le seul pertinent pour décrire les territoires français. Elle cherche à montrer com- ment le maintien de la distinction conceptuelle entre ville et campagne, peut permettre d’analy- ser efficacement des logiques d’interdépendance et d’hybridation entre les espaces qui se développent actuellement en lien avec les enjeux liés à l’alimentation. Depuis les années deux mille, la question alimentaire rede- vient un enjeu sociétal et politique fort. Dans les grandes villes françaises, notamment, l’alimentation inspire des mouvements de consommateurs et politiques publiques. Il est question, entre autres, de la provenance et de la qualité des produits, de la proxi- mité ou de l’éloignement de la ressource alimentaire et du de- gré d’autonomie des territoires urbains. L’alimentation des villes questionne, à nouveaux frais, les liens, avoués ou non, avec les campagnes proches ou plus éloignées. Tel est le contexte du nou- veau « pacte » qui engage grandes villes françaises et campagnes nourricières. Des liens anciens oubliés entre villes et campagnes nourricières Au xixe siècle, les villes françaises avaient toutes des bassins maraîchers et laitiers, qui leur permettaient d’être approvision- nées en produits frais, et ce, avant le dé- veloppement des chemins de fer et des nouveaux modes de conservation des denrées. L’approvisionnement alimen- taire des villes passait, en priorité, par des marchés de plein vent. Ces marchés tissaient des liens entre les paysans des communes rurales proches et les habi- tants des villes. À partir des années soixante-soi­ xante-dix, les relations entre l’agriculture locale et les villes proches ont souvent été distendues, voire perdues. Le déve- loppement des grandes surfaces provo- qua un déclin de l’activité des marchés, qui se maintinrent, néanmoins, comme une particularité régionale dans cer- taines villes, telles Paris et Lyon. Or, depuis une dizaine d’années, les marchés alimentaires se développent à nouveau dans les villes et sont souvent considérés comme des lieux où il est possible d’acheter des marchandises de « qualité », dont on connaît la prove- nance, surtout s’ils sont vendus directe- ment par des producteurs. La référence au local devient une façon de se rassurer sur la qualité des produits. Cette tendance a conduit à la revalorisation de l’agriculture périurbaine dans sa fonction productive. Les villes mettent en œuvre des politiques de préservation des terres cultivées à l’inté- rieur de leurs intercommunalités, et favorisent l’installation d’agri- culteurs, dont les produits sont écoulés en circuits courts en ville. Le « pacte » entre villes et campagnes nourricières comporte, par ailleurs, un volet gastronomique qui revêt des enjeux importants. Sur le plan des rela- tions avec l’extérieur, il s’agit de faire parler de la ville, d’attirer des touristes internationaux. Le tourisme gastronomique s’inscrit dans une dynamique de réseaux mondialisés. La gastro- nomie participe clairement du rayonnement culturel des villes. Il existe également des enjeux internes : le bien manger étant associé à la qualité de vie, la gastronomie est un facteur d’attracti­vité ré- sidentielle et économique. Elle permet, enfin, d’affirmer le rayonnement de la ville sur les campagnes environnantes et sur une aire d’in- fluence régionale. Des formes d’hybridation L’attention croissante portée à la qualité alimentaire, par les habi- tants des villes, les amène à se préoccuper de l’agriculture, voire à pratiquer celle-ci au sein même du tissu urbain. L’intérêt pour l’ali- mentation se traduit, aussi, dans un intense mouvement associatif et d’économie sociale et solidaire, dont les réseaux transcendent souvent l’urbain et le rural et créent ainsi des formes d’hybridation. Claire Delfosse Géographe, professeure à l’Université Lyon 2, directrice du Laboratoire d’études rurales DanslecadreduMercredi del’Anthropocènedu12 juin2019 « Lavillecultivée »avecClaire DelfosseetAugustinRosenstiehl, animéparAlexandraPech Photo : © Claire Delfosse C -----E Écrit en juin 2019. Article pubié sur Anthropocene2050, le 30 août 2019 Les liens ville-campagne réinterrogés à travers les nouvelles préoccupations alimentaires urbaines
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    ÉcoleÉcole urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Page C10Publications / Dissémination c Introduits, dans un premier temps, en France, pour maintenir des espaces verts dans les villes et créer du lien social dans certains quartiers, les jardins partagés deviennent nourriciers. Les associations et collectivités territoriales tendent à encourager ces jardins et à en créer de nouveaux. Les campagnes accueillent, elles aussi, des jardins collectifs, inspirés par les initiatives urbaines, en lien avec l’arrivée de néoruraux. Dans le même temps, l’agriculture n’est plus l’apanage des espaces ruraux : on parle, désormais en France, d’agriculture ur- baine. On a pu l’entendre, pour l’agriculture pratiquée dans les espaces périurbains, favorisée depuis quelques années, comme nous l’avons vu, pour sa fonction nourricière. Mais plus récemment encore, cette pratique concerne, désormais, les espaces urbains mêmes, sous différentes formes : sur les sites délaissés, sur les toits, dans les sous-sols (redécouverte de la culture des champignons de Paris ; installation d’exploitations agricoles dans les anciens garages en sous-sol…) ; fermes circulaires ; projets d’immeubles agricoles ; projets associatifs, comme la ferme pédagogique de la Croix-Rousse ; production de miel en ville. Dans ce cadre, les réseaux entre urbain et rural, autour de l’alimentation, ne cessent de se développer, notamment par le biais des enjeux de biodiversité domestique : des associations, comme Semences paysannes, visent à collecter des variétés anciennes, chez des jardiniers amateurs, afin de les réutiliser parfois pour le maraîchage. Ces réseaux organisent aussi des trocs de semences et de graines entre urbains et ruraux. On peut citer également les vergers conservatoires et de maraude, initiés dans les espaces ru- raux, mais qui se développent en ville, par le biais de différents réseaux et associations. L’alimentation solidaire est également l’objet de réseaux qui, depuis l’urbain, investissent progressivement les espaces ruraux. Il est, ainsi, possible de prendre l’exemple du Groupement ré- gional alimentaire de proximité, coopérative créée à Lyon, qui a désormais pour ambition de développer, sous forme de scop en milieu rural, un lieu d’accueil pour des séminaires d’entreprises et des formations avec de la restauration ouverte au public (en s’approvisionnant en produits issus de circuits courts de l’agricul- ture paysanne et bio), et des activités autour de l’événementiel et l’animation locale. Enfin, des liens urbain/rural se tissent autour du foncier. Des associations/fondations, comme Terres de Liens, mobilisent des capitaux de consommateurs (souvent ruraux) pour acheter des terrains agricoles et installer de nouveaux cultivateurs dans les es- paces périurbains, mais aussi dans des campagnes plus éloignées. Ces formes d’hybridations illustrent, non seulement la dif- fusion des préoccupations autour de la qualité alimentaire, et les divers enjeux sociétaux et économiques que revêt celle-ci, mais aussi les mobilités entre ville et campagne. Des politiques françaises qui favorisent ces liens L’alimentation devient, aujourd’hui, une véritable préoccupation politique et suscite des stratégies territoriales, dont certaines sont soutenues par des programmes de l’État et de l’Europe. Ces poli­ tiques renforcent les liens entre urbain et rural, autour de l’ali- mentation. Les parcs naturels régionaux (PNR) ont, très vite, pour cer- tains d’entre eux, travaillé sur l’alimentation, notamment par le biais de la valorisation des produits de terroir, destinés essentiel- lement à la consommation de citadins proches et éloignés. Ils ont également créé des fêtes autour de ces produits, qui sont autant d’occasions de faire venir les citadins dans les parcs. Plus récemment, des programmes ont, par exemple, été me- nés entre les pnr, les chambres d’agriculture et les agglomérations adhérentes de Terres en villes, une association qui vise à promou- voir les cultures périurbaines, en lien avec les intercommunalités. Ainsi, le parc de Brière a contribué à la valorisation de la viande produite sur son territoire, en faveur des consommateurs de la métropole de Nantes-Saint-Nazaire. Depuis la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt de 2014, le ministère en charge de l’agriculture a mis en place une procédure dénommée « Projet alimentaire territorial » définie comme : « Un ensemble d’initiatives territoriales coordonnées dans une stratégie globale à l’échelle du territoire ». Un tel projet sert à travailler sur la reterritorialisation de l’alimentation, à rapprocher les différents acteurs de la chaîne alimentaire « du producteur au consommateur, en passant notamment par les transformateurs, les distributeurs ou encore les restaurateurs ». (source : ministère de l’Agriculture). Au départ, les pat étaient surtout portés par les intercommunalités des métropoles. Aujourd’hui, ils tendent à se développer dans les agglomérations des villes moyennes et à se diffuser également en milieu rural. Les pat tendent, de plus en plus, à associer urbain et rural. En effet, les intercommunalités exclusivement rurales ne peuvent penser leur politique alimentaire, sans les liens avec les villes proches où se trouvent les grandes zones commerciales en de- mande de produits locaux. Des métropoles ont également initié des collaborations avec les territoires ruraux voisins, dans le cadre de l’élaboration de leur stratégie alimentaire : le Grand Lyon en constitue un bon exemple. On pourrait citer, en outre, les projets de la métropole grenobloise avec les PNR voisins. Les récentes réformes territoriales, la loi notre de décen- tralisation notamment, favorisent ces liens entre urbain et rural du point de vue alimentaire. Il est encore trop tôt pour dresser un bilan, mais l’on peut imaginer que la création de vastes commu- nautés d’agglomération, associant une ville moyenne et un grand nombre de communes rurales, va favoriser la territorialisation des politiques alimentaires à cette échelle. Entre ville et campagnes nourricières, le « pacte » apparaît ainsi en cours de renouvellement. Il s’inscrit dans une authentique dynamique de développement de liens inédits entre ville et cam- pagne, cette dernière étant encore rarement reconnue comme un acteur à part entière par la ville, qui préfère des notions indirectes telles que « local », « proximité », « identité » ou « durabilité ». En outre, les politiques alimentaires, dédiées aux habitants des cam- pagnes, restent néanmoins encore trop souvent absentes.
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    École urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue Page C11Publications / DisséminationÉcole urbaine de Lyon c LECTURES aNTHRO- po- cènes 2019 urbain François Chiron, Audrey Muratet, Myr Muratet Manuel d’écologie urbaine Éditions Les presses du réel, coll. Al Dante, 2019 Ouvrage de deux écolo­ gues et un photographe, ce manuel propose un état de l’art du fonction­nement de la nature en milieu urbain. Il souligne les dimensions sociolo­ giques, urbanisti­ques et politiques du lien entre le vivant et la ville. Richard Sennett Bâtir et habiter. Pour une éthique de la ville Éditions Albin Michel, 2019 Une analyse de la relation entre la ville — ce lieu construit — et la manière dont nous l’habitons. Ce livre plaide pour une éthique de la ville qui concilie justice et mixité et tient en un mot : l’ouverture ; à la fois, celle du bâti et celle des habitants. géopolitique François Gemenne, Aleksandar Rankovic et l’Atelier de cartographie de Sciences Po Atlas de l’Anthropocène Presses de Sciences Po, 2019 Un ouvrage qui multi­plie les points de vue et mobilise les sciences sociales et expérimentales pour montrer le caractère systémique des problèmes environne­ mentaux qui surgissent de manière éparse. Il connecte les questions de réchauffement climatique, de chute de la biodiversité ou encore de pollution avec leurs conséquences sociales et politiques. géographie Kregg Hetherington (ed.) Infrastructure, Environment, and Life in the Anthropocene Duke University Press, 2019 Un ouvrage collectif qui explore des lieux de l’Anthropocène, où les éléments naturels et construits sont devenus inextricables (des digues construites en huîtres, des rivières souterraines creusées par des tuyaux qui fuient, des quartiers partiellement submergés par la marée montante etc.) Ces situations illustrent le défi de l’Anthropocène : il désarçonne notre compréhension socio- scientifique de la planète et interroge notre manière d’imaginer l’avenir. Dir. de la publication : Pierre Fahys Reliefs, n° 9 Fleuves, n° 10 Lacs Reliefs Éditions, 2019 La revue semestrielle de géographie dédiée à la nature, à l’aventure et à l’exploration a choisi le thème de l’eau pour l’année 2019. Elle invite des auteurs et autrices issu.es de la recherche, de la littérature et de la photographie à nous raconter les mondes d’hier et de demain dans un esprit de curiosité permanent. économie Dominique Bourg Le marché contre l’humanité puf 2019 Un état des lieux de notre démocratie face à l’émergence de groupes transnationaux sur­ puissants et aux enjeux écologiques. Un appel à l’écologisation de la démocratie et à l’unité du vivant pour sauver nos libertés politiques, à commencer par la liberté de continuer à vivre sur une planète habitable. Naomi Klein Plan B pour la planète. Le New Deal vert Éditions Actes Sud, 2019 Une compilation d’écrits qui propose de s’attaquer à la racine des problèmes en reconnaissant le lien inextricable entre le dérèglement climatique et les inégalités sociales et raciales. Naomi Klein défend l’adoption d’un New Deal vert pour éviter le risque d’une « barbarie climatique » : il s’agit d’investir massivement dans les services publics, les énergies renouve­ lables et la création d’emplois climatiques. numérique Éric Vidalenc Pour une écologie numérique Éditions Les Petits Matins, 2019 Une illustration de l’ambivalence du numérique : à la fois atout et frein de la transition écologique. L’ouvrage invite à remettre le numérique à sa place en prônant la « sobriété numérique » qui revient à éliminer le numérique des espaces où il est inutile, transformant ainsi les usages et les politiques.
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    ÉcoleÉcole urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Publications / Dissémination Page C12 c forêt Gaspard D’Allens Main basse sur nos forêts Éditions du Seuil, coll. Reporterre, 2019 Une enquête sur l’industrialisation des forêts en France : la logique productiviste qui a ravagé l’agriculture s’y applique à présent. L’ouvrage rend également compte des initiatives pour inverser la destruction en cours : bûcherons, forestiers, zadistes qui promeuvent une alternative vivante pour réconcilier les humains et les arbres. Joëlle Zask Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique Premier Parallèle, 2019 Bienvenue dans le Pyrocène ! La philosophe s’empare de l’objet « mégafeu » pour penser la catastrophe écologique. Symptôme d’une société malade, les mégafeux illustrent l’impasse de notre rapport à la nature : une nature à la fois idéalisée, sanctuarisée et que l’on veut dominer jusqu’à la détruire. décolonialisme Malcom Ferdinand Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen Éditions du Seuil, coll. Anthropocène, 2019 Penser l’écologie depuis le monde caribéen, c’est penser à partir d’une région où impérialismes, esclavagismes et destructions de paysages ont écrit l’histoire violente des relations entre Européens, Amérindiens et Africains. Le philosophe invite à construire un « habiter ensemble », pétri de justice et de rencontres entre humains mais aussi avec les non-humains. humain /non humain Romain Bertrand Le détail du monde. L’art perdu de la description de la nature Éditions du Seuil, coll. L’Univers historique, 2019 Une enquête à la recherche d’un lexique perdu ou comment parler la langue de la nature. L’ouvrage ravive cet « antique savoir des surfaces » qui mêle pratiques naturalistes, arts et littérature pour dire le paysage, en prêtant une même attention à tout ce qui le compose : humain et non-humain mais aussi végétal et minéral. Philippe Descola Une écologie des relations Cnrs Éditions, coll. Les grandes voix de la recherche, 2019 Un texte didactique qui restitue les grandes étapes du parcours de l’anthropologue Philippe Descola qui, à la lumière de son expérience en Amazonie, déconstruit le clivage occidental entre nature et culture pour recomposer une « écologie des relations » entre humains et non- humains. littérature Ludovic Debeurme Epiphania — tome III Éditions Casterman, 2019 Le 3e et dernier volet de la bd qui donne corps à l’hypothèse Gaïa : la Terre, menacée par l’espèce humaine, donne naissance à ses propres enfants : les « Epiphanians », mi-humains mi-animaux. Maylis De Kerangal Kiruna Éditions La Contre allée, 2019 Une exploration littéraire dans les profondeurs techniques, mythiques et humaines de Kiruna, en Laponie suédoise, où se trouve la plus grande mine de fer du monde. Kiruna, cette ville qui va être entièrement déplacée de quelques kilomètres avec tous ses habitants car elle a commencé à s’effondrer. Un déplacement avant l’abandon du filon épuisé. Matthieu Duperrex Encres de Frédéric Malenfer Voyage en sols incertains. Enquête dans les deltas du Rhône et du Mississippi Éditions Wildproject, coll. Tête nue, 2019 Une enquête autour des paysages contemporains des deltas du Rhône et du Mississippi, ces territoires hybrides et emblématiques, aux enjeux écologiques, historiques, industriels, sociologiques et politiques. Une série de 31 récits placés sous le signe d’espèces animales et végétales où les vivants s’entrelacent. Il existe une version numérique augmentée de photos et vidéos publiée par La Marelle. Nastassja Martin Croire aux fauves Éditions Gallimard, coll. Verticales, 2019 Une rencontre violente entre une anthropologue, spécialiste de l’animisme, et un ours dans les mon- tagnes du Kamtchatka. La rencontre, qui aurait pu être fatale, avec
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    École urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue Page C13Publications / DisséminationÉcole urbaine de Lyon c cette figure centrale des mythologies locales ouvre l’autrice à un autre monde, métamorphose son regard sur la relation entre humain et non- humain. art Guillaume Logé Renaissance sauvage. L’art de l’Anthropocène puf, 2019 Un ouvrage politique et philosophique, mais également un livre d’histoire de l’art et d’histoire des sciences qui appelle à une Renaissance sauvage, une nouvelle alliance du vivant, du politique et du cosmique, où l’humain ne domine plus le monde. Cette « perspective symbiotique » rompt avec les illusions progressistes de la géo-ingénierie et du transhumanisme, faux-nez d’un renouveau capitaliste. bitation (des humains entre eux et des humains et des non-humains) est bel et bien ce que l’anthropocène met sous tension. Nous prenons conscience que nous ne pourrons pas habiter sans coup férir à 10 mil­ liards d’individus, en 2050, selon les standards de vie imposés comme un horizon insurpassable par des décennies de consumérisme prédateur des ressources. La chose n’est pas simple à admettre ; plus encore les conséquences de cette affirmation élémentaire sont redou­ tables à affronter. Il importe pourtant d’appréhender différem­ ment notre condition humaine et terrienne et à définir de nouvelles perspectives de vie en commun, qui ne nous fasse renoncer ni aux exigences de justice, ni aux acquis démocra­ tiques, ni aux désirs d’assurer une existence digne à chacun. Pour cela, il n’y a peut-être pas de chantier plus crucial que d’en revenir à un exercice fondamental : comment « imager » notre expérience habitante et son « milieu » ? Pour le comprendre, rappelons un fait : depuis le début de la période « moderne » occidentale, on (derrière ce on : les scientifiques, les institutions, les militaires, les voyageurs, les explorateurs, les artistes…) n’a eu de cesse de concevoir des images de la terre : à la fois des images de la planète en tant qu’entité physique et biologique et des images de l’écoumène, ce mot qui dénote l’étendue planétaire en tant qu’elle est humanisée, transformée en espaces géographiques. La cartographie fut et reste un outil d’une puissance inégalée afin d’amener le monde stricto sensu sur une surface de papier. Et par là même de le contrôler. Bruno Latour a bien mis en exergue l’importance de cette activité imageante : « Il n’y a rien que l’homme soit capable de vraiment dominer : tout est tout de suite trop grand ou trop petit pour lui, trop mélangé ou composé de couches succes­ sives qui dissimulent au regard ce qu’il voudrait observer. Si ! Pourtant, une chose et une seule se domine du regard : c’est une feuille de papier étalée sur une table ou punaisée sur un mur. L’histoire des sciences et des techniques est pour une large part celle des ruses permettant d’amener le monde sur cette surface de papier. Alors, oui, l’esprit le domine et le voit. Rien ne peut se cacher, s’obscurcir, se dissimuler. » (Bruno Latour). La cartographie fut et reste un outil d’une puissance inégalée afin d’amener le monde stricto sensu sur une surface de papier. Cinq siècles après les voyageurs de la Renaissance partis cartographier les terra incognita du Nouveau Monde, Terra Forma propose de redécouvrir cette Terre que nous croyons si bien connaître. En nous incitant à « dessiner une terre inconnue », Alexandra Arènes, Axelle Grégoire et Frédérique Aït-Touati offrent l’aventure excitante de la constitution d’une nouvelle imagination créatrice de l’habitation, et nous rappellent au passage, la portée subversive de l’esthétique lorsque celle-ci est tendue vers une visée tout à la fois cognitive et politique. En effet, la découverte de l’ampleur de l’impact croissant des activités humaines sur les systèmes biophysiques planétaires met en péril ce que nous pensions connaître et maîtriser. Les valeurs, les imaginaires, les sciences, la création, bref tout cet appareil de médiations idéelles mis en place depuis quelques siècles afin de cadrer l’existence terrestre humaine cède face aux constats de plus en plus nombreux du changement global. S’il y a bien un effondrement qu’on peut déjà observer, c’est celui de la plupart de nos certitudes. Il nous (les terriens) revient dès lors d’inventer de nouvelles manières de penser le monde et notre cohabitation tant à l’échelle globale qu’à l’échelle locale et de nouvelles façons d’y agir. Car la coha­ Alexandra Arènes, Axelle Grégoire et Frédérique Aït-Touati Terra Forma Manuel de cartographies potentielles Éditions B42, 2019 « Dessiner une terre inconnue », une géo- esthétique de l’ anthro- pocèneMichel Lussault Géographe, professeur à l’Université de Lyon (École normale supérieure de Lyon) et directeur de l’École urbaine de Lyon Publié sur AOC [Analyse Opinion Critique], le 10 juillet 2019
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    ÉcoleÉcole urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue cÉcole urbaine de Lyon Publications / Dissémination Page C14 Et par là même de le contrôler (en totalité et dans ses parties), de le posséder — par exemple en se mettant au service de la guerre et de la conquête coloniale. De nombreux travaux historiques se sont consacrés à cette question, comme celui, qui reste une référence, de Christian Jacob, au titre si explicite : L’empire des cartes. Approche théorique de la cartographie à travers l’histoire (Paris, Albin Michel, 1992). Mais depuis quelques décennies cet empire vacille, car la complexité cumulative des espaces et des sociétés mis en place par la mondialisation et l’urbanisation et l’ampleur des bouleversements liés au changement global brouillent bel et bien les cartes. Désormais, la vigueur de la critique de la cartographie classique est flagrante. Terra Forma, livre stimulant proposé par Frédérique Aït-Touati (historienne des sciences), Alexandra Arènes et Axelle Grégoire (toutes deux architectes), participe pleinement de ce courant. Il est même un des exemples les plus radicaux, ambitieux et originaux qu’on ait eu l’occasion de lire en matière de processus de déconstruction/reconstruction d’une raison graphique différente. En effet, nos trois autrices, à partir du constat que l’anthropocène est une bifurcation dans l’histoire de l’humanisation de la planète, qui exige de ne plus rien tenir pour acquis, choisissent de retourner toutes les certitudes cartographiques. Elles prennent le contrepied des habitudes en matière de visualisation géographique héritées de la modernité dont sommes encore héritiers. Dressons une petite liste des moyens de leur salutaire entreprise de dynamitage. Là où la cartographie classique promouvait le regard zénithal et froid, la vision de l’espace vue d’en haut, elles postulent la nécessité de partir des actants et de leurs actions au plus près de chacun d’entre eux, en renonçant dès le départ à toute image de pensée de surplomb. Leurs cartes sont conçues à partir du sol arpenté par les entités qui se partagent la terre, bon gré mal gré. Là où il s’agissait de délimiter clairement par la carte des ensembles homogènes séparés par des frontières dont l’imparable tracé semblait procéder de lois naturelles de l’espace, elles avancent que ce sont les mouvements et les « lignes de vie » des humains et des non-humains qui trament les nouvelles géographies contemporaines ; ce faisant elles redonnent sa signification au verbe graphein un peu oublié dans l’usage ordinaire du mot géographie, en postulant que chaque activité « grave » une trace, qui constitue une contribution à une écriture collective, par l’agir, de notre habitation commune, qui est ainsi pensable à partir des inscriptions, des dépôts, qu’elle laisse — de ses archives. Ce livre peut être lu à l’aune du paradigme de la trace, de la piste, des signes et de l’indice, même s’il n’a peut-être pas été conçu explicitement dans ce cadre. Là où les cartes traditionnelles distinguaient les grands règnes (animal, végétal, minéral) et surtout mettaient systématiquement les humains à l’écart des non-humains, Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire choisissent de saisir l’entrelacement permanent, à toutes les échelles, du micro-organisme à la planète, des uns et des autres et de considérer que cet entrelacs n’est rien d’autre que l’habitat lui-même, sans cesse remis sur le métier par les jeux relationnels des entités qui composent un même monde d’expérience, sans forcément le vouloir, ni nécessairement l’apprécier. Terra Forma donne la possibilité de conjuguer un nouveau verbe : « terraformer », pour dire les activités conjointes de vivants humains et de non- humains qui, en relation avec des forces physiques, façonnent la terre habitée. Là où la cartographie stabilisait toute chose dans un perpétuel présent et composait une topo­ graphie statique qu’on pouvait aisément arraisonner, où tout était à sa juste place, les auteures privilégient la volonté de montrer les discordances des temps, les synchronies compliquées, les mélanges de régimes d’historicité (entre humains et non- humains, nous ne vivons pas les mêmes temps, sans même parler des temps des formations géologiques ou des cycles biophysiques), les reconfigurations permanentes des agencements des réalités sociales et spatiales par les actions incessantes et pas spon­ tanément convergentes des vivants. Si l’on intègre bien ce que ces nouveaux principes permettent, on peut apprécier à sa juste valeur le titre du livre. Terra Forma, ne dénote pas l’idée d’une forme immuable de la terre qu’il suffirait à la cartographie de consigner pour que l’on puisse tout en savoir, mais, bien au contraire, donne la possibilité de conjuguer un nouveau verbe : « terra­ former », pour dire les activités conjointes de vivants humains et de non-humains qui, en relation avec des forces physiques, façonnent et agencent la terre habitée. L’ouvrage nous fait perdre d’abord totalement le Nord (celui qui orientait nos cartes, jadis), pour ne nous offrir ensuite aucune boussole de rechange qui serait simple d’usage et claire dans ses indications puisque tout est toujours relatif à une manière de voir et d’orienter les gestes et leurs traces. Ainsi, nous voilà condamnés à ne plus pouvoir en croire nos yeux. À la tranquille assurance de la cartographie classique qui nous offrait de baliser la moindre contrée, de borner la moindre route, d’attribuer son dû à chaque espace, nos trois autrices substituent l’aventure d’une nouvelle sémiotique visuelle. Terra Forma s’avère une performance à la fois iconoclaste — elle casse les images cartographiques classiques — et iconodoule — elle admire et reconnaît le pouvoir de l’image, sa capacité générative de nouvelles manières d’envisager l’écoumène. Il faut souligner qu’à l’ère du tout « digital », cet ouvrage se fonde sur la puissance du dessin. En effet, tout en reconnaissant l’importance du bouleversement culturel et scientifique du développement du mapping numérique, fondé sur la géolocalisation instantanée et le géoréférencement, les auteures choisissent de ne pas emprunter cette voie — appuyée sur le Big Data et les algorithmes et qui est aujourd’hui prisée par de très nombreux expérimentateurs (on songe par exemple aux cartes cinétiques de Carlo Ratti au Senseable City Lab du Mit). Elles conduisent leur chantier en usant d’outils Carte de l’espace-temps © Frédérique Aït-Touati, Axelle Grégoire et Alexandra Arènes
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    École urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue c Page C15Publications / DisséminationÉcole urbaine de Lyon élémentaires : des points, des traits, des surfaces, en noir et blanc, accompagné parfois de bleu. La nouveauté ne tient pas à la technique mais à l’édifice théorique, aux développements conceptuels, au déploiement cohérent d’une visualisation aux parti pris affirmés. Elles redonnent à la cartographie une force intellectuelle et un statut de support d’expériences de pensée. Ce livre ne s’avère pas un atlas du monde tel qu’il se tiendrait indépendamment de ses observateurs, mais une série d’images qui réfléchissent, au double sens du mot, (à) l’habitation contemporaine. Terra Forma ne participe pas d’une démarche représentationnelle classique : les images imprimées ne présentent pas à nouveau, en les codant visuel­ lement, une réalité extérieure déjà-là, qui existerait de façon stable et univoque avant la représentation et que celle-ci se contenterait d’exposer. Non, puisque cette réalité stable et univoque n’existe pas, pas plus que n’existe une représentation qui se contenterait de ce statut de consignation, puisque les réalités habitantes sont celles des agencements pragmatiques entre vivants (sans oublier les relations entre ces vivants et les objets physiques non vivants qui sont peut-être un peu estompées dans cette approche), la carte invente plus qu’elle ne représente. C’est en ce sens que ce livre ne s’avère pas un atlas du monde tel qu’il se tiendrait indépendam­ ment de ses observateurs, mais une série d’images qui réfléchissent, au double sens du mot, (à) l’habi­tation contemporaine, qui en stabilisent des modes possibles. Ce « Manuel de cartographies potentielles » (le pluriel n’est pas accessoire) en appelle à des testeurs et à des expérimentateurs pour ouvrir des suites, fût-ce celles de la réfutation. Reconnaissons-le : les autrices développent une formulation tellement idiosyncrasique de leurs néo-cartographies qu’il est parfois ardu de les suivre. Cela ne remet rien en question de l’importance de cette élaboration d’une grammaire (une sémantique et une syntaxe) qui permet de se lancer dans ce qui est qualifié de « visualisation spéculative » destinée à nous repérer sur une terre sans amers ni repères fixes, mais striée de mouvements et de lignes changeantes. Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire progressent à partir de sept « modèles » : Sol, Point de vie, Paysages vivants, Frontières, Espace-temps, (Res)sources, Mémoire(s). Ces référentiels permettent de postuler l’importance des nouvelles manières « d’habiter parmi les vivants » et soutiennent chacun un effort d’invention graphique qui rendent compte de leurs logiques. À chaque fois les autrices partent de principes élémentaires, puis les utilisent dans une génération de figures de plus en plus complexes. L’exposition de ces sept modèles, dont l’ordre est cohérent, donne le tournis. On peut être lâché par les soudaines accéléra­ tions de l’ouvrage, déconcerté par un passage elliptique, décontenancé par des solutions de conti­ nuité entre le texte et les images qui font que le lien entre les deux n’est pas toujours évident à réaliser. Le plus difficile à comprendre ce n’est en général pas l’écrit, mais les images qui, d’abord opaques, résistent et ne cèdent qu’à l’issue d’une longue approche. Lorsqu’on parvient à accommoder (au sens de l’ophtalmologie, c’est-à- dire à trouver pour soi la juste distance du regard pour y voir net), la richesse de ce qui est donné à lire et contem­ pler est étonnante. Terra Forma, en incitant à « dessiner une terre inconnue » offre donc l’aventure excitante de la constitution d’une nouvelle imagination créatrice de l’habitation. Loin d’être un simple exercice de style, Terra Forma s’avère une contribution précieuse à une éthique et une politique de l’écoumène contemporain émancipées des certitudes modernes. Ainsi, quand il est question des frontières, l’appel à les considérer et à les montrer non pas comme des limites fermes, mais comme des espaces épais, mouvants et parcourables qui fournissent de l’énergie aux vivants qui s’y croisent, qu’on doit habiter pleinement et non simplement contrôler et franchir, débouche immé­ diatement sur une mise en question des idéologies liminales qui idéalisent depuis des siècles la frontière comme un référent insurpassable. Que l’on décadre la pensée frontalière et visualise ce décadrage, alors toute la géopolitique standard « westphalienne » est mise à mal. De même, en lançant la réflexion par le modèle : « Sol », et en insistant sur ses profondeurs et ses complexités dynamiques plutôt qu’en préférant l’étude des surfaces et de leur apparente simplicité, on sape la pensée dominante du foncier. À l’étendue foncière superficielle qu’il faut enclore, privatiser et dont il faut maximiser le rapport économique, on oppose l’épaisseur et la plénitude d’un milieu biotique et abiotique (car le sous-sol est aussi convoqué) qui « tient » les activités des vivants et qu’il n’est plus possible de penser comme une chose qu’on peut/doit systématiquement aliéner. Dernier exemple, cette cartographie est construite à partir d’un « nouveau centre configu­ rateur » qui est celui du « point de vie » (modèle ii), afin de « tenter de représenter le monde à partir d’un corps animé » (p. 51). Dès lors, une géopolitique différente s’esquisse, non pas celle des territoires qui s’opposent, mais des vivants en mouvements qui ajustent leurs spatialités, comme le montrent les cartes des pages 83–85. Voilà une autre manière de concevoir les luttes et les alliances pour les places, une autre façon possible d’arbitrer les conflits d’allocation, d’agencement et d’usage des espaces entre humains et entre humains et non-humains, à partir de « diplomaties » spécifiques, encore à concevoir. Terra Forma, en incitant à « dessiner une terre inconnue » offre donc l’aventure excitante de la constitution d’une nouvelle imagination créatrice de l’habitation, et nous rappelle au passage la portée subversive de l’esthétique lorsque celle-ci est tendue vers une visée tout à la fois cognitive et politique. Carte du sol représentant les organismes habitants et les objets hébergés © Frédérique Aït-Touati, Axelle Grégoire et Alexandra Arènes
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    École urbaine deLyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue École urbaine de Lyon Publications / Dissémination Page C16 c Le projet d’augmentation de la taxe carbone, en partie à l’origine du mouvement des gilets jaunes, ou bien encore l’interdic- tion des centres métropolitains aux véhicules les plus polluants en période de canicule, mettent en lumière de manière particulière- ment vive les limites actuelles du récit écologique. Celui-ci permet une opposition trop facile de l’environnement avec le social dans le débat public. Comment inventer un vocabulaire plus englobant capable de dépasser cette dichotomie ? Tentative avec le concept de « souffrances spatiales ». Il apparaît aujourd’hui essentiel de renouveler la manière de décrire les controverses qui se nouent autour des politiques qui entendent orienter l’évolution des modes de vie liée au chan- gement global des conditions d’existence terrestre. Les concepts disponibles pour l’analyse rendent en effet trop souvent possible la mise en scène d’une division artificielle entre groupes d’inté- rêt. D’un côté, les partisans de « la défense de l’environnement », auxquels sont rattachées des notions telles que « protection de la nature », « réduction de la pollution » ou plus récemment préoccu- pation pour la « fin du monde ». De l’autre, des individus dépeints comme encore trop préoccupés par « le social », la « sauvegarde de l’emploi » ou encore les « fins de mois ». Entre les deux groupes, un supposé mépris mutuel, les uns, généralement accusés de vouloir créer pour eux-mêmes des centres urbains purifiés en oubliant l’in- terdépendance systémique entre les territoires qui rend possible l’existence des aménités métropolitaines dont ils jouiraient à plein. Les autres, périurbains, trop en prise avec la survie quotidienne pour envisager de consentir les efforts jugés comme nécessaires à la transition énergétique. 65 % des personnes en dessous du seuil de pauvreté vivent dans les grands centres métropolitains, 16 % dans le périurbain, 7,7 % dans les petits centres urbains et 5,3 % dans le rural. Bien que ce tableau ait été large- ment contesté par les chercheurs qui s’intéressent de près à l’étude fine des modes de vie (on peut rappeler une seule donnée : 65 % des personnes en dessous du seuil de pauvreté vivent dans les grands centres métropolitains, 16 % dans le périurbain, 7,7 % dans les petits centres urbains et 5,3 % dans le rural), ce- lui-ci reste opérant dans les représenta- tions des individus et donc dans le débat public. Comment, alors, puisque l’objec- tivation des faits ne semble pas suffisante pour modifier les représentations des in- dividus et leur manière de problématiser les controverses, proposer un concept qui parte de la subjectivité des indivi- dus, si essentielle dans le système des valeurs contemporaines, pour mettre en évidence la similitude entre des positionnements présentés comme a priori antagonistes ? Peut-être en reconnais- sant que nous sommes entrés dans une période d’expression des souffrances spatiales. Une souffrance spatiale, dans un vocabulaire géographique élémentaire, ce serait le sentiment d’un acteur que les objets à sa disposition pour transformer les environnements en espaces sont inopérants. Pourquoi l’utilisation du concept de souffrance ? Mobilisé jusqu’à présent principalement en médecine et dans les psychothé- rapies, il articule dans ce cadre dimension physique et dimension morale. « Je souffre » ne dit pas exactement la même chose que « j’ai mal ». Dans le premier cas, il existe une atteinte à l’intégrité du Moi qui n’est pas présente dans la seconde. La souffrance ques- tionne l’identité dans son ensemble. Elle ouvre par ailleurs à l’in- tersubjectivité par l’intermédiaire de l’un de ses corollaires, l’em- pathie, c’est-à-dire la capacité d’autrui à s’imaginer à la place du sujet souffrant tout en restant soi-même. Cela en fait-il un concept opérationnel pour le monde social, qui n’est pas seulement fait de micro-interactions individuelles, mais aussi de macro-unités ? Concrètement, peut-on dire d’un groupe social ou d’une société qu’ils souffrent ? Si l’on considère par exemple la manière dont une grande partie de la vie politique, en tout cas en France, est teintée par une psychologisation des liens entre les élus et celles et ceux qui les élisent, il ne semble pas excessif de penser que le pathos est un registre d’expression privilégié des sociétés contemporaines. La reconnaissance de la souffrance apparaît alors logiquement comme un puissant liant du politique. Qu’apporte ensuite l’introduction du spatial à la souffrance dans le concept proposé ? L’objectif visé est de nous forcer à penser comme non séparés des éléments qui le sont en général, le social d’une part, l’environnement de l’autre. L’espace, entendu comme une dimension, est ici une bonne ressource en tant qu’il permet de traverserdemanièreunifiéelasociétécommeuntout.L’espace,c’est le résultat du processus de transformation des environnements (le social, l’environnemental) par les acteurs humains et non humains à l’aide d’objets matériels et immatériels. Or, ce qui caractérise la période contemporaine, c’est que les environnements croissent (par exemple le réchauffement climatique) à une vitesse beaucoup plus grande que les objets qui permettent d’avoir prise sur eux. Sur certains sujets, on observe même une régression de l’échelle d’intermédiation des objets sur les environnements, par exemple avec la remise en question des institutions internationales et du multilatéralisme. C’est ce que cette discordance produit sur les in- dividus que le concept de souffrances spatiales essaye de nommer. SOUFFRaNCES SPaTiaLESLucas Tiphine Docteur en géographie, chercheur postdoctoral et chargé de projet à l’École urbaine de Lyon Paru dans Tous urbains, n° 27-28, septembre 2019
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    École urbaine deLyon Page D1Mise en débat public : Mercredi de l’Anthropocène d L’impact des ressources naturelles sur le développement   Comprendre les déterminants des différences de développement économique entre les pays est un enjeu majeur de la recherche en sciences écono- miques. À ce titre, les différences de dotation en res- sources naturelles des pays, que cela soit en pétrole, en gaz ou encore en diamant, ont fait l’objet d’une attention toute particulière. Jusqu’au milieu des années deux mille, un consensus scientifique et poli- tique se dégage autour de l’idée que les ressources naturelles sont un fardeau pour la croissance écono- mique et pour un développement économique profi- table à tous. Richard Auty sera le premier en 1990 à utiliser le terme de malédiction des ressources natu- relles.1 L’idée que les ressources naturelles sont intrin- sèquement associées à des comportements humains en inadéquation avec la croissance économique n’est pas récente. Ainsi Harold Hotelling déclarait en 1931 : « Les grands gaspillages qui résultent de la soudaineté et de l’imprévisibilité des découvertes en ressources minières, ont conduit à des ruées sauvages, extrême- ment onéreuses sur le plan social, pour mettre la main sur ce précieux bien ».2 Les explications principales qui sont avan- cées pour expliquer les effets négatifs sur le dévelop- pement économique sont les suivantes. Tout d’abord, les ressources naturelles, qui représentent une manne financière considérable, génèrent des comportements de captation, de corruption et de luttes de pouvoir qui déstabilisent l’activité économique. De plus, la forte volatilité des prix des ressources entraîne des incertitudes et des risques qui nuisent à la croissance économique. En outre, l’exportation des ressources minières entraîne une hausse du taux de change qui a pour conséquence de détériorer la compétitivité du secteur manufacturier. Si ce tableau pessimiste peut en partie expliquer le faible niveau de développement d’un pays riche en ressources pétrolières tel que le Nigeria par exemple, dont le PIB par habitant était de 5 927 dollars en 2017, il peine à justifier la réalité du succès économique norvégien, autre grand producteur de pétrole dont le PIB par habitant était de 70 590 dollars la même année.3 Apparaît dès lors une vision moins déterministe qui souligne le rôle des institutions et du politique dans la gestion des ressources. En présence d’institutions économiques et politiques de qualité, les ressources naturelles peuvent se révéler être une chance pour la croissance économique et le dévelop- pement d’un pays.4 Cette dernière décennie a été marquée par un accès croissant à des données micro-économiques, issues d’enquêtes ménages ou de données spatiales par exemple, qui ont permis aux chercheurs d’aller plus loin dans la compréhension de l’influence des ressources naturelles et d’investiguer des mécanismes que seule la théorie économique avait pu souligner. Nombreux sont les travaux de recherche qui estiment, grâce aux outils économétriques, l’impact local de l’activité minière sur les ménages et les entreprises, ou les gouvernements. Ainsi, de nombreuses études indiquent que les ressources naturelles ont eu des effets positifs sur le développement économique local à travers l’augmentation des salaires réels, la baisse du chômage et de la pauvreté, et l’augmentation de l’activité économique en dehors de la production minière. En parallèle, de nombreuses études ont mis en exergue les effets négatifs de l’exploitation des res- sources naturelles sur la pollution, la santé, la défores- tation, l’augmentation du clientélisme ou des détour- nements de fonds publics dans les municipalités où elles sont exploitées. L’effet négatif certainement le plus connu est son rôle dans l’émergence et la persistance des guerres civiles. Les récits historiques, comme contem- porains, sur les liens entre les ressources naturelles et les guerres civiles sont nombreux. Cette relation est confirmée par la recherche en sciences sociales, abondante sur la question. À nouveau, l’accessibili- té à des données micro-économiques riches a permis une évaluation économétrique rigoureuse du rôle des ressources. Entre 1997 et 2010, le prix mondial de nombreuses ressources minières a triplé, créant ainsi un effet de richesse formidable dans les régions productrices de ces ressources. Ainsi, une étude récente5 montre que cette augmentation des prix des ressources naturelles contribue à expliquer jusqu’à 25 % des conflits locaux en Afrique sur la période. L’effet, quantitativement important, peut s’expliquer par différents éléments. L’accroissement de la valeur des ressources naturelles extraites permet de faciliter la mise en place d’organisations rebelles, notamment en relâchant leurs contraintes financières, d’accentuer les activités de recherche de rentes, d’affaiblir la capa- cité étatique à travers une détérioration de la qualité institutionnelle, d’exacerber les griefs des communau- tés proches de l’activité minière ou encore de réduire le coût d’opportunité du recrutement de rebelles en rendant la production plus intensive en capital. Cependant, les initiatives visant à accroître la trans- parence et la traçabilité des ressources, promues par la communauté internationale, ont permis d’atténuer, modestement, le lien entre ressources et conflits. Aujourd’hui, le message délivré par la recherche académique est relativement clair. Les res- sources naturelles, en l’absence d’une gestion poli- tique et institutionnelle rigoureuse, transparente et de long terme, peuvent fortement compromettre la stabilité politique et économique d’un pays. A contra- rio, lorsque le contexte institutionnel est favorable, ces mêmes ressources représentent une manne finan- cière providentielle à même d’accompagner une crois- sance pérenne et un développement économique des régions concernées. Mathieu Couttenier Économiste, enseignant- chercheur à l’Université de Lyon (École normale supérieure de Lyon), nominé parmi les meilleurs jeunes économistes 2019 Ses recherches se situent à l’intersection entre l’économie et les sciences politiques, et elles intègrent les questions culturelles, institutionnelles et géographiques. Il se concentre sur les questions microécono­ miques, en particulier dans le domaine de l’économie politique appliquée. Un article initialement publié sur Rue89Lyon, le 10 octobre 2019 DanslecadreduMercredi del’Anthropocènedu 16 octobre2019:« L’impact desressourcesnaturelles surledéveloppement » avecJérémieChomette etMathieuCouttenier, animéparValérieDisdier Lesressourcesnaturellessont,aveclespopulationset lesterritoires,l’undestroisenjeuxprincipauxdupouvoir etconstituent,àcetitre,unesourceimportantededéfis économiques.Larelationentreressourcesnaturelles ausenslarge—biologiques,minéraleseténergétiques, matièrespremièresetproduitsagricoles— etdéveloppementestundesgrandsparadoxes delamacro-économiedudéveloppement. 1 R.Auty Resource-Based Industrialization: Sowing the Oil in Eight Developing Countries, Clarendon Press, Oxford, 1990 2 H.Hotelling, “The Econo­ mics of Exhaustible Resources” Journal of Political Economy, Vol 39, No2, Apr.1931 3 Chiffres issus du Fonds Monétaire Internationale pour l’année 2017 4 D. Acemoglu, Introduction to Modern Economic Growth, 2008, Princeton University Press, page 23 5 N. Berman, M. Couttenier, D. Rohner et M. Thoenig, “This mine is mine! How minerals fuel conflicts in Africa”, American Economic Review, 2017, vol. 107, Issue 6 Mathieu Couttenier École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page D2Mise en débat public : Mercredi de l’Anthropocène d “Design, démarche artistique et Anthropocène” Conversation entre Anne Fischer et Gwenaëlle Bertrand Anthropocène gwenaëlle Le premier à déclarer le temps de l’Anthro- pocène est le météorologue et chimiste Paul Crutzen. Selon le chercheur, cette nouvelle ère s’engage dès 1784, année du dépôt du brevet de James Watt pour la machine à vapeur, une étape décisive de la révo- lution industrielle et corrélativement de la pollution atmosphérique. En 2003, la communauté scientifique accepte la proposition faite de nommer cette période dédiée exclusivement à l’humain pour reprendre l’éty- mologie du terme Anthropocène qui vient du grec ancien anthropos signifiant « être humain » et kainos signifiant « récent, nouveau ». Dès lors, ce terme est débattu, réfuté, cer­ tains préfèrent celui de Capitalocène, ou encore de Plantationocène. La primatologue et philosophe Donna Haraway, quant à elle, explique que la notion même d’Anthropocène est problématique car elle maintient l’humain au centre alors même que la conscience de cette nouvelle ère géologique devrait nous amener à sortir d’une conception anthropocen- trée au profit d’une réflexion sur le “plus-qu’humain”, “l’autre-qu’humain”, “l’inhumain”. Au terme Anthro- pocène, elle ajoute celui de Chthulucène 1 , un moment d’interpénétrations de toutes les entités terrestres. Industrialisation, design, Anthropocène anne Selon Alain Findeli, théoricien du design, le designer travaille à « l’amélioration ou au moins au maintien de l’habitabilité du monde ». Pour abor- der cette notion, il faut penser le monde comme un écosystème où tout serait interconnecté. Le designer l’envisage alors comme un projet global qui conduit inévitablement vers les questions écologiques, écono- miques et sociales qui découlent du développement durable. L’industrialisation, dans son expansion fait naître l’Anthropocène mais également la profession de designer. Celui-ci porte une réflexion sur sa pro- duction pour développer progressivement le senti- ment d’un besoin matériel accompagné de tendances changeant au fil des saisons. Le but de cette démarche étant de répondre à l’augmentation du confort de vie et du pouvoir d’achat de la population au sortir de la guerre, mais surtout de faire tourner une production industrielle rentable par sa quantité. Hier comme aujourd’hui, le designer porte une responsabilité vis-à-vis de la société et par consé- quent sur la planète et son devenir. Il aurait ainsi la capacité de changer, ou au moins d’influencer le cours des choses. À partir de ce constat, ma pratique va radicalement évoluer, je me demande alors, quelle stratégie adopter pour changer les choses ? Constamment incité à consommer moins, à consommer mieux, c’est au consommateur que reviendrait cette lourde tâche. Mais dans un contexte inadapté, cette responsabilité se transforme en culpa- bilité. Certes il est important de revoir notre consom- mation, de réfléchir à la notion de confort mais il est primordial de faire évoluer nos façons de produire et ce que nous produisons. Il est alors important de prendre en compte cette industrialisation plutôt que de la dénoncer. La proximité « design et industrie » est donc un outil majeur pour envisager cette évolution. gwenaëlle Pour ma part, c’est en 2014 que j’ai com- mencé à réfléchir aux tensions existantes entre le design et l’Anthropocène. Avec mon associé, Maxime Favard, on s’intéressait surtout à la notion d’écoso- phie 2 développée par le psychanalyste et philosophe Félix Guattari et qui expliquait déjà à la fin des années quatre-vingt que pour penser l’écologie environne- mentale, il fallait, en simultané, interroger les éco- logies mentale et sociale. C’est-à-dire, s’envisager au monde à travers les relations au vivant, au non vivant, aux milieux et avec une conscientisation des respon- sabilités. En d’autres termes, il plaidait pour un huma- nisme éclairé. La question du design et de l’industriali- sation devrait, par conséquent, tenir de cette relation. Faire avec l’existant — Design et démarche artistique anne Face au monde complexe qui accompagne le concept d’Anthropocène, une réflexion « pluri- inter-trans-disciplinaire » me semble indispensable dans la démarche du designer. En sollicitant les mul- tiples acteurs, qui participent à la compréhension et à la construction de ce monde par des connaissances théoriques et techniques, le designer peut envisager des réponses aux enjeux de notre société. Mais dans la construction, indéniablement commune, d’un monde habitable, il est urgent que ces acteurs, dont fait partie l’industrie, reconnaissent à leur tour l’apport du desi- gner. Alors que l’essor du « design thinking » témoigne l’intérêt de cette démarche, l’industrie semble pour- tant réticente à donner plus de place et d’autonomie au designer. C’est peut-être face à cela que mon appro­ che se dirige davantage vers une démarche « artis- tique », comme un outil permettant de donner forme à une réflexion et d’envisager d’autres paradigmes. L’indépendance de l’artiste me permet de construire mon propre cahier des charges par une compréhen- sion subjective du contexte, permettant alors une production cohérente, sans contrainte de forme ou de résultat. Mais cette démarche ne perd pas de vue pour autant la sphère industrielle, bien au contraire. C’est alors non pas une fonction qui est mise en avant mais la démarche dans sa globalité. Réflexive, elle se veut également vectrice d’une évolution des modes de production afin de construire une société responsable capable de décider de son devenir. gwenaëlle Cette réflexion sur la démarche, abordée par Anne, me semble aussi primordiale. Lors de deux workshop (2016 et 2017) menés à l’Université de Strasbourg, mon associé et moi-même avons mobilisé les étudiants afin qu’ils réinventent leurs démarches de design au regard de l’Anthropocène. DanslecadreduMercredi del’Anthropocènedu24 avril2019 : « Design,démarcheartistique etanthropocène » avecGwenaëlleBertrand etAnneFischer,animépar LoïcSagnard Anne Fischer Designer, lauréate du Prix COAL Art & Environnement 2017 pour son projet “Rising from its Ashes”. En 2018, elle fonde son propre studio de design, mêlant recherche et production autour des grands enjeux de notre société dans une dynamique de développement durable. Gwenaëlle Bertrand Designer, maître de conférences à l’Université Jean-Monnet – Saint- Étienne, membre du Laboratoire CIERC. Depuis 2014, elle codirige la ligne Poïétiques du design aux éditions L’Harmattan. Dès 2011, en parallèle de ses activités d’enseignement d’abord dispensées à l’Université de Strasbourg et de son doctorat, elle cofonde le studio de design Maxwen. Un article initialement publié sur Rue89Lyon, le 22 avril 2019 1 Donna Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Duke University Press, 2016 2 Félix Guattari, Les trois écologies (1989), Gallilé, 2011 ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page D3Mise en débat public : Mercredi de l’Anthropocène d Il nous semble essentiel que les étudiants aient, au sein de la formation, l’occasion de despécialiser leurs champs d’action, d’inventer leurs métiers par l’ap- propriation d’un terrain spécifique mais dépassant le disciplinaire. Leur apprentissage n’est alors plus une succession de connaissances, vécue de l’extérieur, mais des connaissances par l’expérience ce qui leur permet de fabriquer leur subjectivité. Déplacer les réalités gwenaëlle D’ailleurs, nous avons pu exposer leurs recherches au Shadok : Fabrique du numérique à Strasbourg. Nous avions nommé l’exposition Réalités Déplacées : design à l’ère de l’Anthropocène. Il s’agissait de sensibiliser le public à l’idée d’une défiance, par le design, envers l’utopie du progrès productiviste. Cette délicate ambition témoigne d’une problématique disciplinaire puisque si l’on considère que le design résulte de la révolution industrielle et que les desi- gners participent au processus croissant d’artificiali- sation de nos environnements, il est alors difficile de croire que le projet de design puisse déconstruire la crise de l’excédent que nous traversons. Et pourtant, c’est parce qu’il y a accumulation des biens et désé- quilibre des richesses qu’il est nécessaire de repenser en profondeur les territoires d’intervention du desi- gner afin qu’il puisse, en toute légitimité, raconter le monde et participer à l’urgence de repenser nos manières d’habiter. Des sujets sensibles tels que l’ali- mentaire, les ressources naturelles, les changements climatiques, les flux migratoires, les technologies du quotidien, l’éducation ou encore l’économie du numé- rique, ont fait l’objet d’analyses critiques pour devenir ensuite des matières à faire projet, à déplacer les réali- tés, à impulser de nouveaux imaginaires et à relancer d’autres communs. Dans le cadre d’une formation en design mais plus amplement, dans celui d’une réflexion sur nos puissances d’agir, il me semble essentiel de sortir de la pensée coloniale et capitaliste en réinventant de nouvelles formes de langage et de représentation. Si l’on souhaite effectivement qu’une éthique de la res- ponsabilité puisse prospérer, il faut repenser les tech- niques de pouvoir car comme l’historien et philosophe Hans Jonas le disait, « ce n’est pas tant ce que nous faisons que ce à quoi nous renonçons qui est le plus urgent. » 3 L’attitude dilatoire à laquelle nous sommes accoutumés est le résultat d’un assentiment opéré par la maîtrise des systèmes de représentation. Ces rapports de pouvoir — pensons à la biopolitique de Michel Foucault — maintiennent, encore aujourd’hui, une conception binaire du monde : nature/culture, bien/mal, homme/femme, humain/non-humain, etc. Il s’agit alors de se saisir des modes de représenta- tion et de démultiplier les conceptions au point où les dispositifs de la pensée n’aspirent plus uniquement à « érotiser notre relation au pouvoir et dérotiser notre relation à la planète » 4 , problème fondamental d’at- traction et de répulsion relevé par le philosophe Paul B. Preciado. Apprendre à reconnaître ses limites : un défi pour l’humanité « Plus vite, plus haut, plus fort », l’homme n’a de cesse de vouloir repousser ses limites, qu’elles soient physiques, technologiques, voire psychiques, si l’on en juge à l’épidémie de burn-out qui sévit actuel- lement. Mais pour ce faire, il utilise abondamment des ressources naturelles et rejette dans l’atmosphère, l’hy- drosphère et les milieux terrestres différentes molé- cules qui viennent modifier les équilibres naturels. Ainsi, depuis la révolution industrielle, l’Homme modifie profondément les conditions qui permet- taient au « système Terre » de se maintenir dans un état stable, depuis les 10 000 dernières années — période que les géologues appellent l’Holocène, et qui a notamment permis la naissance de l’agriculture. Pour de nombreux scientifiques, les effets de l’activité humaine sur la nature sont devenus si importants que nous atteignons aujourd’hui des « limites planétaires ». Des limites planétaires à ne pas dépasser Cette notion de « limites planétaires » vient de célé- brer ses 10 ans. En effet, c’est en 2009 que le premier article alertant sur les risques provoqués par le dépas- sement de certains seuils écologiques planétaires, a été publié dans la prestigieuse revue Nature. Johan Rockström et 28 de ses collègues ont ainsi proposé un cadre pour définir un « espace de fonctionnement sûr » (SOS – Safe Operating Space, en anglais) que l’humani- té devrait respecter sous peine de voir les conditions de vie sur Terre dériver vers de nouveaux états d’équi- libre probablement bien moins accueillants pour la vie humaine (Rockstrom et al., 2009). Ce cadre a depuis été complété et actualisé à l’occasion de plu- sieurs publications, dont celles de Will Steffen et ses collègues, en 2015, dans la revue Science (Steffen et al., 2015). Il fait aujourd’hui l’objet d’une énorme reconnaissance scientifique, avec plus de 3500 cita- tions dans divers articles de recherche (Downing et al., 2019). Ces auteurs mettent en avant la nécessité d’avoir une vision systémique du « système Terre », les différents processus biophysiques étant interre- liés les uns avec les autres. Par exemple, la dégrada- tion de la qualité des sols et des masses d’eau peut rendre les systèmes plus sensibles aux changements climatiques. On connaît bien aujourd’hui les modi- fications des trois systèmes globaux : l’érosion de la couche d’ozone, le changement climatique et l’aci- dification des océans. D’autres cycles, plus lents et moins visibles, régulent la production de la biomasse et de la biodiversité, contribuant ainsi à la résilience des systèmes écologiques : les cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, le cycle de l’eau douce, les changements d’utilisation des sols et l’intégrité génétique et fonctionnelle de la biosphère. Enfin, deux phénomènes présentent des limites qui ne sont à ce jour pas quantifiées par la communauté scienti- fique : la pollution atmosphérique par les aérosols et Natacha Gondran Enseignante-chercheuse au sein du Laboratoire Environnement, ville, société / composante Mines Saint-Étienne Bruno Charles Vice-président de la Métropole de Lyon – Développement durable, biodiversité, trame verte et politique agricole Danslecadre duMercredidel’Anthropocène du20 novembre2019 : « Comprendreetéviterlesmenaces environnementales » avecBrunoCharlesetnatacha Gondran,animéparChuanWang Lesbouleversementsprovoquéspar lesactivitéshumainespourraientfairesortir l’humanitédesconditionsfavorables etrelativementstablesdel’Holocène. Despistess’offrentànouspourlimiter lesprocessusàl’œuvre. Un article initialement publié sur Rue89Lyon, le 18 novembre 2019 3 Hans Jonas, Une éthique pour la nature (1981-1999), Flammarion, 2017, p. 166 4 Paul B. Preciado, Un appartement sur Uranus, Grasset, 2019, p. 88 Natacha Gondran, Bruno Charles École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page D4Mise en débat public : Mercredi de l’Anthropocène d l’introduction d’entités nouvelles (chimiques ou bio- logiques, par exemple). Ces sous-systèmes biophysiques réagissent de façon non-linéaire, parfois brutale, et sont par­ ticulièrement sensibles lorsque l’on s’approche de certains seuils. Les conséquences du dépassement de ces seuils risquent alors d’être irréversibles et pour- raient, dans certains cas, conduire à des changements environnementaux démesurés. Plusieurs limites planétaires déjà dépassées, d’autres sur le point de l’être Selon Steffen et ses collègues (2015), les limites pla- nétaires sont déjà dépassées pour le changement cli- matique, l’érosion de la biodiversité, les cycles bio- géochimiques de l’azote et du phosphore et le chan- gement d’utilisation des sols. On s’approche égale- ment dangereusement des limites en ce qui concerne l’acidification des océans. À propos du cycle de l’eau douce, si W. Steffen et ses collègues considèrent que la limite n’est pas encore atteinte à l’échelle mondiale, le Ministère de la transition écologique et solidaire estime que le seuil est déjà franchi au niveau de la France (CGDD, 2019). Ces dépassements ne pourront pas se prolonger indéfiniment sans éroder significati- vement la résilience des principaux composants qui garantissent le fonctionnement actuel et la stabilité du système terre. Ces différents processus sont de sur- croît intimement liés les uns aux autres. Par exemple, transgresser les limites d’acidification des océans ain- si que celles des cycles de l’azote et du phosphore limitera, à terme, la capacité des océans à absorber le carbone atmosphérique. De même, l’artificialisation des terres et la déforestation diminuent la capacité des forêts à séquestrer le carbone, et donc à limiter le changement climatique, mais elles réduisent aussi la résilience des systèmes locaux face aux changements globaux… Agir au plus vite pour éviter le risque de modifications profondes des conditions biophysiques Les ressources biologiques dont nous dépendons subissent des transformations rapides et imprévi- sibles à l’horizon de quelques générations humaines, qui risquent de provoquer un effondrement des éco- systèmes et populations biologiques (Barnosky et al., 2012). Les principaux facteurs à l’origine de ces impacts planétaires sont la croissance de la popula- tion mondiale, et surtout celle de la consommation des ressources qui y est associée, la transformation et la fragmentation des habitats naturels des ani- maux, la production et la consommation d’énergie et le changement climatique. Anticiper ces risques, à l’échelle planétaire et locale, est devenu crucial pour assurer l’avenir des écosystèmes et celui des sociétés humaines qui en dépendent. Cette anticipation néces- site non seulement des travaux scientifiques, mais aussi la volonté de la société de prendre en compte ces risques d’instabilité biologique afin d’établir des stratégies visant à conforter la pérennité du bien-être humain (Barnosky et al., 2012). Pour cela, il faut limiter conjointement la croissance de la population mondiale et l’utilisation de ressources par personne. Anthony Barnosky et ses collègues le disent sans détour : « ces tâches sont énormes, mais elles sont vitales si le but de la science et de la société est d’amener la biosphère vers des conditions souhaitables plutôt que vers des condi- tions qui nous menacent à notre insu » (Barnosky et al., 2012). La question se pose maintenant de rendre plus opérationnelle cette notion d’« espace de fonc- tionnement sûr » pour l’humanité, en vue de son utilisation pour l’aide à la décision publique et pri- vée (Boutaud, Gondran, 2019). Il faudrait pour cela introduire dans les modèles et le cadre d’analyse, les dimensions socio-économiques (les modes de produc- tion et de consommation) et éthiques (les objectifs d’équité et de justice) en plus des interactions bio- géophysiques déjà prises en compte (Häyhä et al., 2016). Il s’avère en effet que les pays les plus riches sont majoritairement responsables des pressions éco- logiques qui sont à l’origine de l’atteinte des limites planétaires… alors que ce sont aujourd’hui souvent les pays du Sud, plus pauvres, qui sont majoritairement victimes des conséquences de ces dégradations. Le développement urbain au cœur des déséquilibres Le dépassement des limites écologiques de la planète a pour corollaire un événement nouveau dans l’his- toire de l’humanité : pour la première fois, plus de la moitié de la population mondiale vit en ville. La proportion sera de 80 % à la fin du siècle. Les villes consomment 80 % de l’énergie et émettent 75 % des émissions de gaz à effet de serre. Et les autres terri- toires peu à peu asservis par les besoins des urbains. Conçues comme une victoire de l’esprit, de la culture sur la nature — un vieux proverbe alle- mand du Moyen-Âge affirmait que « l’air de la ville rend libre » — les villes se sont déterritorialisées, ont perdu leurs ancrages, leurs liens avec leurs territoires adjacents. Elles sont peu à peu devenues des mégalo- poles globalisées, uniformisées, insoutenables. Par exemple, des travaux menés par la Métropole de Lyon montrent qu’on pourrait produire la quasi-totalité de la nourriture des habitants de la métropole dans un cercle de 50 km autour de Lyon. En réalité, seuls 5 % de notre nourriture provient de ce périmètre et 95 % de la production agricole est expor- tée. Et nos déchets organiques sont brûlés dans des incinérateurs au lieu de réalimenter le sol en azote, phosphate ou carbone. La situation est la même dans le domaine de la production énergétique où la produc- tion locale d’énergie est de 7 % alors que la consom- mation d’énergies fossiles, pétrole ou gaz représente les quatre cinquièmes de la consommation. Une autre étude (Chabanel et Florentin, 2017) a modélisé tous les flux matériels et éner- gétiques qui traversent la métropole de Lyon. Elle démontre la fragilité et le manque de résilience de nos systèmes urbains face aux conséquences de la crise écologique qui est devant nous. En s’émancipant des territoires, les pen- seurs du développement urbain ont ignoré les limites écologiques, portés par la croyance que la technique résoudrait tous les problèmes. Nous avons aujourd’hui acquis une connaissance exacte des causes de la crise écologique, nous n’avons donc plus l’excuse de l’igno- rance. Pour réinventer un avenir et apporter des solu- tions aux crises, nous devons relocaliser l’économie et la consommation des urbains. Le diagnostic est posé, et aujourd’hui parta- gé : le « système Terre » atteint ses limites en termes de capacités d’absorption des émissions et dégradations générées par le développement humain et urbain. Ces limites là ne pourront pas être ignorées sous peine d’une détérioration profonde des conditions de vie sur Terre. Cela suppose de réintroduire les limites éco- logiques locales dans la pensée urbaine. Le défi qui est posé à l’humanité et à ses aspirations à d’avantage de bien-être et de libertés individuelles, est de savoir comment respecter ces limites qui s’imposent à nous, sans remettre en cause les fondements éthiques de nos démocraties. ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page D5Mise en débat public : Mercredi de l’Anthropocène d Quelle morale pour les restes 1 a compréhension des cadres normatifs qui sous-tendent les diverses manipulations de restes et de déchets est décisive. En effet, le déchet est souvent appréhendé à partir de systèmes qui assignent une valence positive ou négative au fait de se défaire ou, au contraire, de conserver des matériaux ou des matières devenus inutiles. Et même si le travail de Mary Douglas n’a jamais véritablement porté sur les déchets2 , il n’en reste pas moins que les notions de pureté / impureté ou celle de pollution qu’elle a contribué à mettre sur le devant de la scène anthropologique sont souvent intrinsèquement associées aux matières détritiques et contribuent à poser l’analyse des pratiques de recyclage et de récupération dans le champ de la morale. Ainsi, à l’heure de l’émergence de pratiques de « consommation collaborative » qui prônent le partage des ressources utilisables, ou à celle de la réinvention d’une « économie circulaire » qui vise à offrir un nouvel usage à des artefacts devenus inutiles en éliminant l’idée même de déchet, le fait de jeter, de se séparer d’un bien, se laisse parfois assimiler à une faute, là où, à l’inverse, les pratiques de conservation et de réparation des objets déchus ou abîmés, parce qu’elles emblématisent un futur « soutenable » et souhaitable, sont encouragées, applaudies et considérées comme vertueuses. orsque Gay Hawkins publia en 2006 The Ethics of Waste, il s’agissait précisément pour elle de mettre en lumière la dimension éthique qui sous-tendait la promotion des pratiques de recyclage, afin d’en saisir leurs enjeux pro- prement politiques. Dans le prolongement de cette œuvre pionnière, divers questionnements ont progressivement vu le jour dans le champ des sciences sociales – anthropologie, études cultu- relles, écologie politique, sociologie, géographie. Ces travaux viennent interroger les jeux de caractérisation morale qui irriguent des gestes aussi banals et routi- niers que ceux de la mise au rebut, ou encore que ceux du tri des déchets. Ces recherches soulignent notamment la façon dont, en quelques années, certains discours environnementalistes et certaines politiques publiques ont pu participer à une culpabilisation des jeteurs tout en contribuant à renforcer le principe de disqualification des objets délaissés. ême si elle a récemment été reformulée de façon singulière, la ques- tion des économies morales n’est pas neuve en sciences sociales dans la mesure où elle renvoie à l’étude des diverses prescriptions, injonctions et interdictions sur lesquelles repose l’intégralité de la vie sociale, qui fut entamée par nombre de sociologues, de phi- losophes, d’anthropologues ou de politistes dès le XIXe siècle. Le regain d’intérêt qu’a connu cette thématique, au sein de l’anthropologie sociale anglo-saxonne notamment, incite à interroger à nouveaux frais l’ensemble des pratiques et des représentations liées aux matières détritiques, afin de mieux com- prendre les logiques qui les sous-tendent. Aborder les questions de recyclage et de récupération des déchets par le biais des économies morales permet, en effet, d’interroger à la fois les contextes (leurs dimensions historiques ou culturelles), les acteurs (leur rôle et leur capacité à s’approprier ou à transformer les contraintes) et les agendas sur lesquels reposent les injonctions (leurs dimensions religieuses, idéologiques voire ségrégationnistes). Cet angle d’approche présente aussi l’inté- rêt d’expliciter les systèmes normatifs, faits de prescriptions et de prohibitions parfois sous-entendues, et à ce titre de rendre visibles et lisibles les logiques sous- jacentes de l’action individuelle et collective. Nathalie Ortar Ethnologue, directrice de recherche à l’École nationale des travaux publics de l’État – Laboratoire Aménagement Économie Transports Élisabeth Anstett Ethnologue, directrice de recherche au CNRS, UMR 7168 DanslecadreduMercredi del’Anthropocènedu23 octobre 2019:« Unesecondeviepour lesobjetsetlesmatériaux usagés »avecJoanneBoachon etNathalieOrtar,animépar ClémentDillenseger Lescriseséconomiques,lesconséquences delasurexploitationdesressourcesnaturelles, etl’émergenced’uneconscience environnementaleontpartoutfavorisé l’apparitiondepratiquesderécupération etderéutilisationd’objetsetdematériaux usagés. L L Nathalie Ortar, Élisabeth Anstett Un article initialement publié sur Rue89Lyon, le 21 octobre 2019 1 Le texte est extrait de l’ouvrage Ortar Nathalie et Anstett Elisabeth (dir.), 2017, Jeux de pouvoir dans nos poubelles. Économies morales et politiques du recyclage au tournant du XIXe siècle, Paris, Pétra. 2 De la Souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou, paru initialement en anglais en 1966 École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page D6Mise en débat public : Mercredi de l’Anthropocène d Benoît Cournoyer Directeur de recherche au sein du Laboratoire Écologie Microbienne – Université Lyon 1 / VetAgro Sup Laurent Moulin Directeur de recherche au Laboratoire Eau Environnement et Systèmes urbains – École des Ponts Paris Tech / Université Paris-Est Créteil / AgroParis Tech Jean-Yves Toussaint Professeur à l’INSA de Lyon, directeur de l’UMR Environnement Ville Société, membre des comités de pilotage du LabEX IMU et de l’École urbaine de Lyon Rayan Bouchali Doctorant en microbiologie urbaine à l'Université Claude-Bernard Lyon 1  /  École urbaine de Lyon Claire Mandon Doctorante en géographie, urbanisme et aménagement, UMR 5600 EVS/INSA Lyon La microbiologie urbaine : un champ d’investigation en émergence Benoît Cournoyer Laurent Moulin Jean-Yves Toussaint Rayan Bouchali Claire Mandon Sur plusieurs continents, les prédictions suggèrent une augmentation de 50 à 100 % de la population urbaine donnant une estimation mondiale de 5 milliards d’humains localisés dans les agglomérations pour 2030. En ce qui concerne plus spécifiquement la microbiologie, les villes favorisent, en raison de la densité et de la diversité d’humains et de non-humains qui les caractérisent, les inter­­- actions et les mises en contact propices à la dissémination des micro-organismes dont ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page D7Mise en débat public : Mercredi de l’Anthropocène d des formes pathogènes, et ce dans le contexte plus général du changement global. Le développement du domaine de la microbiologie urbaine apparaît, dans cette perspective, significatif et ce texte vise à en expliquer brièvement les fondements. Fig. 1. Les facteurs clés du changement global en relation avec les maladies infectieuses DanslecadreduMercredi del’Anthropocènedu13novembre 2019:« Formesurbaines etbactéries »avecBenoît CournoyeretLaurentMoulin, animéparRayanBouchali École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue Maladies infectieusesUrbanisation Pratiques industrielles Pratiques agricoles et sylvicultures Accroissement des inégalités sociales Pratiques touristiques et migrations Pratiques de consommation Pratiques hygiéniques et de propreté Échanges commerciaux
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    École urbaine deLyon Page D8Mise en débat public : Mercredi de l’Anthropocène d Complexité des relations entre environnement urbain et microbiologie Les activités urbaines (trafic automobile, activités industrielles, bâti, usages d’une multitude d’objets dans la vie quotidienne, pollutions et impacts liés aux animaux domestiques, commensaux, sau- vages) exercent une pression importante sur le cycle de l’eau, sur l’air ainsi que sur les sols urbains. Elles contribuent à l’émergence d’environnements origi- naux offrant de nouvelles opportunités au dévelop- pement microbien. Par ailleurs, les êtres vivants qui participent à l’urbanisation constituent des vecteurs/ hôtes importants pour de nombreux micro-orga- nismes dont l’évolution est d’autant plus rapide que les échanges et forçages environnementaux augmen- tent (en nombre et en distance) et se mondialisent. Ces transformations induites par l’urbanisation ont ainsi des effets sur les microbiomes (i. e. totalité des composantes microbiennes d’un système structuré par les contraintes du milieu et les complémentari- tés métaboliques). Elles peuvent produire des oppor- tunités de développement pour des espèces bacté- riennes exogènes aux systèmes initiaux e. g. bactéries pathogènes opportunistes de l’Homme, zoonnoses ou microorganismes pouvant dégrader les hydrocar- bures. La figure 1 illustre quelques relations entre des paramètres clés de l’Anthropocène et l’écologie des maladies infectieuses. Études scientifiques pionnières dans l’émergence du domaine de la microbiologie urbaine Le domaine scientifique dédié à l’étude de la microbiologie urbaine est en forte expansion. Il a fait l’objet de plusieurs articles scientifiques significa- tifs dans les revues à fort facteur d’impact e. g. Bahcall (2015. Nature Reviews Genetics 16: 194–195) mais éga- lement dans la presse grand public. Plusieurs projets de recherche ont été lancés depuis quelques années pour référencer les micro-organismes présents dans les villes occidentales, et leur dangerosité (Ehrenberg, 2015. Nature 522:399-400). Nous pouvons citer les travaux sur les fèces de rongeurs (Rattus norvegicus) qui ont permis d’observer des émissions importantes d’Escherichia coli producteurs de shiga-toxines, Clos- tridium difficile, et Salmonella enterica, mais égale- ment de Bartonella spp. et Leptospira interrogans, en ville (Firth et al. 2014. m Bio 5, e01933-14). En 2015, une étude états-unienne s’est attelée à faire l’inven- taire des ADN bactériens présents dans le métro de New York (Afshinnekoo et al. 2015. Cell Systems 1:72-87). Ce travail a eu un impact médiatique impor- tant dans la mesure où la présence d’ADN bactériens appartenant à des groupes hautement pathogènes comme Yersinia pestis (agent de la peste bubonique) ou Bacillus anthracis (maladie du charbon) a été mise en évidence, et ce même si des réserves importantes concernant la méthodologie utilisée ont pu être exprimées. L’équipe de B. Cournoyer de l’UMR LEM a montré quant à elle une relation significative entre la présence de contaminants chimiques comme les HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) et la diversité des microbiomes de dépôts urbains (Marti et al. 2017. Sc. Reports. 7: 13219). Des espèces patho- gènes (opportunistes) comme Pseudomonas aerugino- sa et Aeromonas caviae ont été retrouvées dans ces dépôts (Bernardin-Souibgui et al., 2018. Env. Sc. Poll. Res. 25: 24860–24881). L’équipe de L. Moulin (Eau de Paris) a observé que la quantité de virus humains présents au sein des cours d’eau d’Ile de France était relié à l’état sanitaire de la population (Prévost et al 2015, 2016). D’autres travaux de la même équipe se sont également attachés à décrire le « microbiote » global d’un réseau d’eau potable, et plus spécifique- ment de la diversité microbienne intra-amibienne (Delafont et al 2014. Env. Sc. Technol. 48: 11872- 11882). Ces organismes unicellulaires eukaryotes se nourrissent de bactéries mais abritent également des formes bactériennes résistantes à la phagocytose. Les amibes participent ainsi dans notre environnement à la propagation de micro-organismes qui peuvent impacter la santé (légionnelles, mycobacteries etc..). Les dispositifs de gestion des eaux en ville (systèmes d’infiltration, réseau d’eau potable et d’eaux usées) constituent donc des exemples de biomes fabriqués par l’Homme, et offrant des opportunités de dévelop- pement pour les micro-organismes. Perspectives Il n’y a pas, à ce jour, de publications signi- ficatives confrontant les regards entre les domaines de la sociologie urbaine, de l’écologie microbienne, et de l’évolution des génomes bactériens. L’École urbaine de Lyon, le Labex Intelligences des mondes urbains, l’ANSES via son programme « Environnement – Santé – Travail », l’Agence nationale de la Recherche fran- çaise et le CNRS via la « Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires » soutiennent les ini- tiatives de recherche permettant de rapprocher ces différents domaines pour mieux répondre aux ques- tionnements concernant l’incidence de la ville sur l’écologie et l’évolution des micro-organismes dont les problématiques d’épidémiologie et d’expologie. Cette approche multidisciplinaire pourrait permettre d’expliquer les relations entre structure des micro- biotes, et typologies urbaines des zones industrielles, commerciales ou résidentielles. Cette mise en rela- tion pourrait permettre par ailleurs d’informer et de documenter sur les dangers d’expositions aux formes pathogènes ou de leur dérive génétique (émergence de nouvelles lignées suite à des gains de fonction comme la résistance aux antibiotiques ou biocides). Ces nouvelles connaissances pourraient en outre per- mettre de repenser certaines modalités de fonction- nement liées à la gestion de l’eau, des déchets, de la propreté urbaine, des activités de loisirs (baignade urbaines…) ou des espaces verts. Enfin, ce type de documentation pourrait participer à renouveler la conception et la fabrication des objets mobilisés dans la vie quotidienne urbaine. Cette discipline est appe- lée à devenir un axe important de l’écologie urbaine. École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    Page E1École urbaine de Lyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e kola 9ph / Prix de la Nuit de la photographie 2018 « Frontières » Céline Clanet École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page E2Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page E10Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e MURMANSK Roslyakovo, Mishukovo Lovozero Krasnoshchelye Ostrovnoj Kola Shonguy Liinakham ari Zapolyarny ZaozyorskAra Bay Vidiajevo Polyarny Nikel Kovdor Kirovsk Apatity Olenegorsk Monchegorsk Severomorsk FINLAND NORWAY Teriberka Dalniye Zelentsy Chalmny Varre KOLA PENINSULA The Russian Lapland Closed military city “ЗАТО” or base Reindeer herding area Industrial or mining area Commercial fishing or port area Car road Impassable road RUSSIA R U S S I A 0 50 100 km Rybachiy Pen insula Barents Sea White Sea Arctic Circle ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    Page E11École urbaine de Lyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page E12Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e Ces photographies sont leCes photographies sont le résultat de 5 ans d’explorationrésultat de 5 ans d’exploration de la péninsule de Kola, ausside la péninsule de Kola, aussi appelée Oblast de Mourmanskappelée Oblast de Mourmansk ou Laponie russe; un territoireou Laponie russe; un territoire arctique situé à l’extrêmearctique situé à l’extrême nord-ouest de la Russie,nord-ouest de la Russie, entouré par la mer Blanche etentouré par la mer Blanche et la mer de Barents.la mer de Barents. Kola est une terre âpre,Kola est une terre âpre, où les habitants doiventoù les habitants doivent s’accommoder d’un hiver sanss’accommoder d’un hiver sans soleil de deux mois, et d’unesoleil de deux mois, et d’une année entière sous climatannée entière sous climat arctique.arctique. Kola est une promesseKola est une promesse ancienne, une utopie duancienne, une utopie du Grand Nord: des Sámi se sontGrand Nord: des Sámi se sont installés ici il y a desinstallés ici il y a des milliers d’années, pour vivremilliers d’années, pour vivre en nomades parmi leurs rennes,en nomades parmi leurs rennes, et tentent aujourd’hui deet tentent aujourd’hui de maintenir cette identité.maintenir cette identité. D’autres peuples vinrent ici,D’autres peuples vinrent ici, de toutes parts de Russie,de toutes parts de Russie, pour construire leur destinéepour construire leur destinée et domestiquer l’Arctiqueet domestiquer l’Arctique russe.russe. Kola est un territoireKola est un territoire secret qui abrita, durant l’èresecret qui abrita, durant l’ère soviétique, la plus grandesoviétique, la plus grande concentration d’installationsconcentration d’installations militaires et d’armes nuclé­militaires et d’armes nuclé­ aires au monde; c’est encoreaires au monde; c’est encore aujourd’hui la base deaujourd’hui la base de la “Flotte du Nord”, ainsila “Flotte du Nord”, ainsi que de plusieurs villes ferméesque de plusieurs villes fermées militaires et interdites.militaires et interdites. Kola est un lieu stra­Kola est un lieu stra­ tégique, capital pour la Russietégique, capital pour la Russie et ses alliés durant les deuxet ses alliés durant les deux guerres mondiales du XXeguerres mondiales du XXe siècle. Cette position a faitsiècle. Cette position a fait de Mourmansk — dernière villede Mourmansk — dernière ville créée par l’Empire Russe —créée par l’Empire Russe — la plus grande ville de toutla plus grande ville de tout l’Arctique.l’Arctique. Kola est une terreKola est une terre fragmentée, partagée entre desfragmentée, partagée entre des industries minières lourdes,industries minières lourdes, des activités militairesdes activités militaires secrètes et l’élevage du rennesecrètes et l’élevage du renne par un peuple indigène; le toutpar un peuple indigène; le tout séparé par des frontièresséparé par des frontières invisibles.invisibles. Partiellement inacces­sible,Partiellement inacces­sible, dû au manque d’infra­structures,dû au manque d’infra­structures, aux interdictions militairesaux interdictions militaires ou à la barrière de la langue,ou à la barrière de la langue, la Péninsule secrète m’ala Péninsule secrète m’a néanmoins concédé ces images.néanmoins concédé ces images. Je me suis enfoncée dansJe me suis enfoncée dans les paysages de ce lieu obscur,les paysages de ce lieu obscur, comme un pied dans une neigecomme un pied dans une neige mystérieuse dont la profondeurmystérieuse dont la profondeur serait inconnue.serait inconnue. Céline Clanet (1977), diplômée de l’École nationale supérieure de photographie d’Arles, travaille depuis 2005 sur l’Arctique continental européen, son territoire et ses populations. Sa série “Máze” a remporté plusieurs prix, dont le Critical Mass Book Award (USA). “Kola”, travail sur la Laponie russe soutenu par le Centre national des arts plastiques, a été publié aux éditions Loco et est sa sixième monographie. École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    Page E13École urbaine de Lyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e mıssıng mıgrants9ph / Prix de la Nuit de la photographie 2019 « Un monde hors de ses gonds : quelles représentations ? » Mahaut Lavoine École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page E14Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page E20Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e L’Europe ferme les yeux làL’Europe ferme les yeux là où il n’y a rien à voir. Depuisoù il n’y a rien à voir. Depuis le début de l’année 2019, jele début de l’année 2019, je me suis intéressée aux naufragesme suis intéressée aux naufrages de bateaux de migrants encorede bateaux de migrants encore récurrents en mer Méditerranée.récurrents en mer Méditerranée. Afin de construire ce travailAfin de construire ce travail documentaire, j’ai récoltédocumentaire, j’ai récolté des données sur le sitedes données sur le site missingmigrants.iom.int. Gérémissingmigrants.iom.int. Géré par l’Organisation internatio­par l’Organisation internatio­ nale des migrations, il proposenale des migrations, il propose de télécharger en open sourcede télécharger en open source l’intégralité des informationsl’intégralité des informations relatives aux accidentsrelatives aux accidents ayant eu lieu sur les routesayant eu lieu sur les routes migratoires à travers le monde.migratoires à travers le monde. Ainsi, les données communiquéesAinsi, les données communiquées par cette organisation sontpar cette organisation sont le point de départ de monle point de départ de mon travail. Je les traite, les trietravail. Je les traite, les trie et les retransmets sous formeet les retransmets sous forme de cartels. Chaque lieu estde cartels. Chaque lieu est documenté avec ses coordonnéesdocumenté avec ses coordonnées géographiques, le nombre degéographiques, le nombre de personnes mortes, disparues etpersonnes mortes, disparues et survivantes. À ces informationssurvivantes. À ces informations se joignent les sources quise joignent les sources qui communiquent et relayentcommuniquent et relayent l’information. À partir de cesl’information. À partir de ces données, j’utilise des imagesdonnées, j’utilise des images satellites pour retrouversatellites pour retrouver les lieux où tout s’est passé.les lieux où tout s’est passé. Née en 1989, Mahaut LavoineNée en 1989, Mahaut Lavoine obtient en 2015 un diplômeobtient en 2015 un diplôme national d’expression plastiquenational d’expression plastique (DNSEP) au sein de l’École(DNSEP) au sein de l’École supérieure d’art et de designsupérieure d’art et de design (ESAD) de Valenciennes.(ESAD) de Valenciennes. Au travers d’une pratiqueAu travers d’une pratique pluridisciplinaire, ellepluridisciplinaire, elle développe son travail autourdéveloppe son travail autour des limites du paysagedes limites du paysage et de sa représentation.et de sa représentation. Depuis 2013, elle s’intéresseDepuis 2013, elle s’intéresse tout particulièrement auxtout particulièrement aux migrations qu’elle questionnemigrations qu’elle questionne au travers de différentsau travers de différents projets. Son travail estprojets. Son travail est notamment analysé par Philippenotamment analysé par Philippe Bazin dans le livreBazin dans le livre PourPour une photographie documentaireune photographie documentaire critiquecritique, publié en 2017., publié en 2017. Ces systèmes de captation sontCes systèmes de captation sont utilisés par les météorologuesutilisés par les météorologues et les analystes de terrain,et les analystes de terrain, pour évaluer et capter entrepour évaluer et capter entre autres l’évolution de notreautres l’évolution de notre environnement. Cet outilenvironnement. Cet outil objectif me permet de chercherobjectif me permet de chercher une image, un endroit, de cadrerune image, un endroit, de cadrer et de capturer, tel unet de capturer, tel un photographe avec son appareilphotographe avec son appareil photographique en main. L’imagephotographique en main. L’image est donc préexistante au gesteest donc préexistante au geste de l’artiste et est cataloguéede l’artiste et est cataloguée dans une base de donnéesdans une base de données qui reprend toutes les vues dequi reprend toutes les vues de la même zone sur plusieurs mois,la même zone sur plusieurs mois, plusieurs années. Les latitudesplusieurs années. Les latitudes et longitudes récoltéeset longitudes récoltées me permettent de faire surgirme permettent de faire surgir les informations et de créer monles informations et de créer mon image. Ces coordonnées géogra­image. Ces coordonnées géogra­ phiques mènent notre regardphiques mènent notre regard au-dessus de l’eau paisible, desau-dessus de l’eau paisible, des nuages se dessinent et certainesnuages se dessinent et certaines zones côtières s’esquissent.zones côtières s’esquissent. Ces données nous emmènent versCes données nous emmènent vers des zones où rien ne se passe,des zones où rien ne se passe, où l’image dévoile par sonoù l’image dévoile par son abstraction l’invisibilité deabstraction l’invisibilité de la situation.la situation. Lefestival9ph–Photographieetimage contemporaineestnéd’uneréflexionautour delaphotographieduréel,prochedelavie, oùl’imageditedocumentaireraconteune histoire,celledureprésenté,desidéologies, descultures,denotrecontemporanéité. Fortdel’organisationdedeuxéditions, Frontièresen2018etLemondehorsdeses gonds,quellereprésentation ?En2019, lefestivalaxepleinementsaréflexionautourde laphotographie,etdansunsenspluslarge, del’imagecontemporaine. Àtraversdiversesmanifestations surleterritoiredelamétropoleLyonnaise (expositions,rencontres,conférences,tables rondes…)amateursetprofessionnels sontamenésàéchangeretàquestionner lepotentieldelaphotographie,àenidentifier leslimitesetlesorientationsfutures. Fondéen2002parGillesVerneret,lefestival LyonSeptembredelaphotographiedevient, en2018,9ph–Photographieetimage contemporainesousladirectiondeLaraBalais, AmandineMohamed-DelaporteetAnna Tomczak.Ellesontdepuisétérejointespar MaïtéMarraetEmmanuelleCoqueray. Depuis2018,enpartenariatavecl’Écoleurbaine deLyonetlagalerieduBleuduciel,leprix delaNuitdelaphotographierécompense unouunelauréatepourlaqualitéde sontravail,sapertinenceplastiqueetsaforce d’engagement,enluiproposantunevisibilité etunaccompagnement. École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    Page E21École urbaine de Lyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e Originaire de Biélorussie,Originaire de Biélorussie, émigré en Israël et ensuite enémigré en Israël et ensuite en France, le chorégraphe ArkadiFrance, le chorégraphe Arkadi Zaides travaille à plusieursZaides travaille à plusieurs reprises le thème de lareprises le thème de la migration au travers différentsmigration au travers différents points de vue.points de vue. En septembre 2018, dans le cadreEn septembre 2018, dans le cadre de sa collaboration avec l’Écolede sa collaboration avec l’École urbaine de Lyon, le spectacle-urbaine de Lyon, le spectacle- performanceperformance TalosTalos a été présentéa été présenté au Théâtre Kantor de l’Écoleau Théâtre Kantor de l’École normale supérieure de Lyon.normale supérieure de Lyon. Le choix artistique est précis:Le choix artistique est précis: une approche minimaliste àune approche minimaliste à l’efficacité bouleversante, sansl’efficacité bouleversante, sans soubresauts, sans musiques…soubresauts, sans musiques… rien qui puisse renforcerrien qui puisse renforcer les nombreux clichés à proposles nombreux clichés à propos de la performance comme genrede la performance comme genre visant à automatiser le contrôlevisant à automatiser le contrôle des frontières. Derrière lui,des frontières. Derrière lui, un écran, avec des points bleus,un écran, avec des points bleus, des points noirs et des lignes…des points noirs et des lignes… Une sémiologie minimaliste, dontUne sémiologie minimaliste, dont le grand mérite est celui dele grand mérite est celui de mettre en exergue l’essentielmettre en exergue l’essentiel d’une frontière: une ligned’une frontière: une ligne imaginaire et des êtresimaginaire et des êtres sensibles et conscients qui sesensibles et conscients qui se trouvent de part et d’autre. Latrouvent de part et d’autre. La frontière est une question defrontière est une question de mouvement. Il y a ceux quimouvement. Il y a ceux qui cherchent à passer la ligne etcherchent à passer la ligne et ceux dont le but est d’empêcherceux dont le but est d’empêcher ce passage.ce passage. Les points sur l’écranLes points sur l’écran commencent alors à bouger… Lescommencent alors à bouger… Les bleus avancent, se rassemblentbleus avancent, se rassemblent et s’éparpillent. Les noirset s’éparpillent. Les noirs s’organisent pour les contrer.s’organisent pour les contrer. C’est une question d’espace. LesC’est une question d’espace. Les points bleus cherchent lapoints bleus cherchent la brèche. Les points noirsbrèche. Les points noirs essayent de la combler. L’effetessayent de la combler. L’effet analogique de cette animationanalogique de cette animation est immédiat: dans un premierest immédiat: dans un premier temps, nous avons l’impressiontemps, nous avons l’impression de nous trouver face à unede nous trouver face à une représentation schématique d’unereprésentation schématique d’une manifestation publique. Lesmanifestation publique. Les points noirs se déploient etpoints noirs se déploient et s’organisent comme dans uns’organisent comme dans un peloton de policiers… il ne leurpeloton de policiers… il ne leur manque que le bouclier. Lesmanque que le bouclier. Les bleus s’éparpillent, s’enfuient,bleus s’éparpillent, s’enfuient, avancent et reculent. Ilsavancent et reculent. Ils cherchent la brèche, la trouée,cherchent la brèche, la trouée, le passage. Ensuite, des vidéosle passage. Ensuite, des vidéos aériennes viennent s’ajouteraériennes viennent s’ajouter révélant alors toute larévélant alors toute la profondeur réaliste de cetteprofondeur réaliste de cette représentation: un champ, desreprésentation: un champ, des policiers, une grille etpoliciers, une grille et derrière celle-ci, des dizainesderrière celle-ci, des dizaines d’hommes, de femmes etd’hommes, de femmes et d’enfants… des points bleus… quid’enfants… des points bleus… qui cherchent une brèche, unecherchent une brèche, une trouée, un passage au-delà detrouée, un passage au-delà de la ligne.la ligne. Et si les points noirsEt si les points noirs n’étaient plus des hommes?n’étaient plus des hommes? Derrière l’uniforme il y a unDerrière l’uniforme il y a un individu, une histoire, desindividu, une histoire, des ordres, des choix à faire…ordres, des choix à faire… TalosTalos propose de les remplacer avecpropose de les remplacer avec un système de robots, deun système de robots, de machines anthropomorphisées etmachines anthropomorphisées et programmées pour “neutraliser”programmées pour “neutraliser” toute forme de mouvement nontoute forme de mouvement non désiré. Le mot “neutraliser”désiré. Le mot “neutraliser” reste alors volontairement flou.reste alors volontairement flou. Les robots tireront-ils sur lesLes robots tireront-ils sur les points bleus? Les étourdiront-points bleus? Les étourdiront- ils avec des flashs? Lesils avec des flashs? Les effraieront-ils avec des bruitseffraieront-ils avec des bruits insupportables à écouter?insupportables à écouter? TalosTalos “neutralise” le mouvement et“neutralise” le mouvement et c’est tout. C’est tout ce quic’est tout. C’est tout ce qui compte. Plus d’ordres donc, pluscompte. Plus d’ordres donc, plus d’uniformes, plus d’individus.d’uniformes, plus d’individus. La chaîne de commandement qui,La chaîne de commandement qui, du sommet politique va jusqu’àdu sommet politique va jusqu’à la plus petite roue indivi­duellela plus petite roue indivi­duelle de l’engrenage, est substituéede l’engrenage, est substituée par la programmation numérique,par la programmation numérique, par un codage préétabli quipar un codage préétabli qui répond à toute forme possiblerépond à toute forme possible artistique. Loin des humani­artistique. Loin des humani­ tarismes et de toute forme detarismes et de toute forme de rhétorique similaire, lerhétorique similaire, le spectacle d’Arkaidi Zaides estspectacle d’Arkaidi Zaides est une pure réflexion théorique,une pure réflexion théorique, une pensée par images, parune pensée par images, par paroles et par gestes.paroles et par gestes. Le spectateur se trouveLe spectateur se trouve face à un homme qui dans unface à un homme qui dans un anglais essentiel, linéaire etanglais essentiel, linéaire et particulièrement clair àparticulièrement clair à comprendre, décrit un projetcomprendre, décrit un projet soutenu par l’Union européennesoutenu par l’Union européenne arkadıarkadı zaıdeszaıdes dede talos àtalos à necronecro polıspolıs Alfonso Pinto Docteur en géographie, chercheur postdoctoral et chargé de projet à l’École urbaine de Lyon Écrit en septembre 2018 Article pubié sur Anthropocene2050, le 13 novembre 2019, augmenté le 1er décembre 2019 Avec l’École urbaine de Lyon, en 2018, Arkadi Zaides réalise la résidence “Talos”, en 2019–2020 “Necropolis” École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page E22Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e Comment encore parler de réchauffement climatique, de perte de biodiversité ou de crise migratoire quand les chiffres alarmants présentés par les rapports scientifiques semblent échouer à nous atteindre? d’action d’une manièred’action d’une manière prédéterminée et avec uneprédéterminée et avec une efficacité mécanique sansefficacité mécanique sans défaillances.défaillances. Bienvenue à l’époque deBienvenue à l’époque de TalosTalos. Bienvenue dans une. Bienvenue dans une réalité qui s’inspire desréalité qui s’inspire des dystopies littéraires etdystopies littéraires et cinématographiques les pluscinématographiques les plus sombres. Les points bleus,sombres. Les points bleus, alors, ne sont plus unealors, ne sont plus une métaphore, un artefact narratifmétaphore, un artefact narratif visant à rendre compréhensiblevisant à rendre compréhensible la complexité. Aux yeuxla complexité. Aux yeux numériques denumériques de TalosTalos nous sommesnous sommes tous des points,tous des points, homineshomines infimiinfimi. C’est la couleur de. C’est la couleur de ceux-ci pour l’algorithme quiceux-ci pour l’algorithme qui fera alors la différence.fera alors la différence. Les résultats de cetteLes résultats de cette différence? Une ville desdifférence? Une ville des morts? C’est peut-être dansmorts? C’est peut-être dans cette perspective, qu’un ancette perspective, qu’un an après, Arkadi Zaides s’apprêteaprès, Arkadi Zaides s’apprête à présenter le nouveau chapitreà présenter le nouveau chapitre de sa réflexion. Les pointsde sa réflexion. Les points cette fois seront peut-êtrecette fois seront peut-être substitués par une liste. Unesubstitués par une liste. Une liste de corps qui ne possèdentliste de corps qui ne possèdent pas de nom. Ces morts sontpas de nom. Ces morts sont susceptibles alors de faire unesusceptibles alors de faire une ville à part entière, la villeville à part entière, la ville des morts justement…des morts justement… NecropolisNecropolis. Coproduit par. Coproduit par l’École urbaine de Lyon, lal’École urbaine de Lyon, la nouvelle performance d’Arkadinouvelle performance d’Arkadi Zaides se veut peut-être encoreZaides se veut peut-être encore plus tragique. L’artiste seplus tragique. L’artiste se propose cette fois de mettre enpropose cette fois de mettre en scène une liste de 34361 corpsscène une liste de 34361 corps non identifiés de personnes quinon identifiés de personnes qui sont morts en cherchant àsont morts en cherchant à atteindre l’Europe. Cette listeatteindre l’Europe. Cette liste a fait l’objet de plusieursa fait l’objet de plusieurs procédures de médecine légaleprocédures de médecine légale que Zaides se propose deque Zaides se propose de synthétiser au travers de sonsynthétiser au travers de son langage axé sur l’interactionlangage axé sur l’interaction entre performance individuelleentre performance individuelle et supports numériques. On peutet supports numériques. On peut sans doute s’attendre à unesans doute s’attendre à une approche minimaliste, dansapproche minimaliste, dans laquelle la dispositionlaquelle la disposition scénique s’oriente vers lascénique s’oriente vers la réflexion et la compréhensionréflexion et la compréhension d’un phénomène. Commentd’un phénomène. Comment présenter au public une listeprésenter au public une liste d’environ 30000 corps sans nom?d’environ 30000 corps sans nom? Comment rendre accessibles lesComment rendre accessibles les procédures mises en place parprocédures mises en place par la médecine légale afinla médecine légale afin d’identifier un si grand nombred’identifier un si grand nombre d’individus? Nous le sauronsd’individus? Nous le saurons bientôt. L’espoir est toujoursbientôt. L’espoir est toujours que l’artiste puisse reproduireque l’artiste puisse reproduire encore une fois un produitencore une fois un produit permettant une réflexion lucidepermettant une réflexion lucide mais néanmoins profondémentmais néanmoins profondément humaine, sans toutefois tomberhumaine, sans toutefois tomber dans le piège, de plus en plusdans le piège, de plus en plus récurrent, de l’humanitarismerécurrent, de l’humanitarisme stérile et purement émotionnel.stérile et purement émotionnel. borderborder lınelıness ınvesınves tıgatıontıgatıon Une enquête édifiante sur les limites du monde et son effondrement de Frédéric Ferrer Alexandra Pech Doctorante à l’École normale supérieure de Lyon financée par une bourse de doctorat de l’École urbaine de Lyon. Écrit en janvier 2019 Article pubié sur Anthropocene2050, le 3 novembre 2019 Photo : Bordeline(s) Investigation #1 de Frédéric Ferrer © Mathilde Delahaye La compagnie Vertical détour, sous la direction du géographesous la direction du géographe et metteur en scène Frédéricet metteur en scène Frédéric Ferrer, propose un objet hybrideFerrer, propose un objet hybride pour explorer les boulever­pour explorer les boulever­ sements globaux actuels.sements globaux actuels. Borderline(s) Investigation #1Borderline(s) Investigation #1,, à la fois conférence et pièceà la fois conférence et pièce de théâtre, se présente commede théâtre, se présente comme un colloque scientifiqueun colloque scientifique extravagant traitant de fron­extravagant traitant de fron­ tologie, science — fictive —tologie, science — fictive — des frontières et des limitesdes frontières et des limites de notre monde: limites dede notre monde: limites de la croissance économique, desla croissance économique, des ressources, des espacesressources, des espaces habitables…habitables… Sur le modèle deSur le modèle de l’“Atlas de l’Anthropocène”l’“Atlas de l’Anthropocène” qu’il a initié en 2008, Frédéricqu’il a initié en 2008, Frédéric Ferrer entame un nouveau cycleFerrer entame un nouveau cycle de conférences théâtrales avecde conférences théâtrales avec Borderline(s) Investigation #1Borderline(s) Investigation #1.. Au cours de ce colloque fictif,Au cours de ce colloque fictif, les exposés s’enchaînent à unles exposés s’enchaînent à un rythme frénétique, évoquant dansrythme frénétique, évoquant dans un pêle-mêle poétique desun pêle-mêle poétique des situations aussi diverses quesituations aussi diverses que cocasses: la fin de lacocasses: la fin de la civilisation viking, une étrangecivilisation viking, une étrange frontière entre la Russie et lafrontière entre la Russie et la ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    Page E23École urbaine de Lyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e Finlande qui ne peut se franchirFinlande qui ne peut se franchir qu’à vélo, l’effondrement d’unqu’à vélo, l’effondrement d’un pont entre le fleuve qui séparepont entre le fleuve qui sépare la Guyane et le Brésil… Au furla Guyane et le Brésil… Au fur et à mesure que la conférenceet à mesure que la conférence avance, la situation devient deavance, la situation devient de plus en plus loufoque, pour neplus en plus loufoque, pour ne pas dire absurde. À l’effon­pas dire absurde. À l’effon­ drement de notre civilisationdrement de notre civilisation répond l’effondrement desrépond l’effondrement des infrastructures de la pièce:infrastructures de la pièce: lustre et table chutent sous lelustre et table chutent sous le regard indifférent desregard indifférent des intervenant.e.s…intervenant.e.s… Frédéric Ferrer et sesFrédéric Ferrer et ses comédiens offrent ici un regardcomédiens offrent ici un regard satirique sur le monde univer­satirique sur le monde univer­ sitaire en singeant les tics desitaire en singeant les tics de langage des scientifiques etlangage des scientifiques et leur passion (parfois obsession­leur passion (parfois obsession­ nelle) pour les détails.nelle) pour les détails. Pourtant, même si les exposésPourtant, même si les exposés paraissent d’une scientificitéparaissent d’une scientificité douteuse, tous les faitsdouteuse, tous les faits mentionnés sont le fruit d’unmentionnés sont le fruit d’un travail d’enquêtes menées surtravail d’enquêtes menées sur le terrain par les acteurs etle terrain par les acteurs et les actrices. Cette démarche deles actrices. Cette démarche de création artistique qui s’appuiecréation artistique qui s’appuie sur des récits situés géographi­sur des récits situés géographi­ quement témoigne d’une volontéquement témoigne d’une volonté de toucher les spectateursde toucher les spectateurs au plus près.au plus près. AvecAvec Borderline(s)Borderline(s) Investigation #1Investigation #1, la troupe, la troupe Vertical Détour nous offre laVertical Détour nous offre la possibilité de mieux appréhenderpossibilité de mieux appréhender l’effondrement en nous donnantl’effondrement en nous donnant à voir et à entendre desà voir et à entendre des situations chaotiques concrètes.situations chaotiques concrètes. Car c’est bien cette questionCar c’est bien cette question qui sous-tend la pièce dequi sous-tend la pièce de Frédéric Ferrer, comment parlerFrédéric Ferrer, comment parler au public de phénomènes qui nousau public de phénomènes qui nous dépassent tous très largement?dépassent tous très largement? enquêterenquêter enquêterenquêter maıs pourmaıs pour élucıderélucıder quelquel crıme ?crıme ? En 2020, Camille de Toledo réalise la résidence “Enquêter, enquêter, mais pour élucider quel crime?” avec l’École urbaine de Lyon, European Lab Forum et la Fête du livre de Bron. Là où je vis, il y a des petitsLà où je vis, il y a des petits pavés dorés dans les trottoirspavés dorés dans les trottoirs avec des noms gravés dessus. Ilsavec des noms gravés dessus. Ils ont été posés pour se souveniront été posés pour se souvenir de personnes qui ont porté cesde personnes qui ont porté ces noms. Ce sont pour moi comme denoms. Ce sont pour moi comme de minuscules trous noirs qu’onminuscules trous noirs qu’on enjambe, qu’on tente de ne pasenjambe, qu’on tente de ne pas piétiner, qui font signe verspiétiner, qui font signe vers des vies disparues, des viesdes vies disparues, des vies détruites. On vit avec ça, ondétruites. On vit avec ça, on est cerné par ça: de laest cerné par ça: de la disparition. Ces petits carrésdisparition. Ces petits carrés dorés s’appellent desdorés s’appellent des stolpersteinestolpersteine, littéralement,, littéralement, desdes trébuchées-pierrestrébuchées-pierres, des, des pierres-où-on-trébuchepierres-où-on-trébuche. Ils sont. Ils sont enfoncés devant chaque immeuble;enfoncés devant chaque immeuble; ils sont comme les piècesils sont comme les pièces manquantes d’un puzzle.manquantes d’un puzzle. Mettons, maintenant, que leMettons, maintenant, que le puzzle dont ils marquent lespuzzle dont ils marquent les manques s’appelle Monde ou Réel.manques s’appelle Monde ou Réel. Mettons que tout ce qui entoureMettons que tout ce qui entoure ces petits pavés soit une carte,ces petits pavés soit une carte, une gigantesque carte des vies.une gigantesque carte des vies. Et voyons cette carte comme unEt voyons cette carte comme un puzzle. Je marche sur cettepuzzle. Je marche sur cette carte, dans ce puzzle, et lacarte, dans ce puzzle, et la plupart des pièces sont làplupart des pièces sont là autour de moi. Je vois le cielautour de moi. Je vois le ciel au-dessus de ma tête, lesau-dessus de ma tête, les façades des immeubles, desfaçades des immeubles, des silhouettes de gens qui viventsilhouettes de gens qui vivent et des voitures. Le puzzleet des voitures. Le puzzle paraît complet. Mais si jeparaît complet. Mais si je commence à regarder de pluscommence à regarder de plus près, je découvre qu’il y a,près, je découvre qu’il y a, chaque fois que j’enjambe un ouchaque fois que j’enjambe un ou plusieursplusieurs stolpersteinestolpersteine, du, du manquant.manquant. Le puzzle dans lequel je visLe puzzle dans lequel je vis n’est pas complet.n’est pas complet. Il y a les manques que cesIl y a les manques que ces stolpersteinestolpersteine commémorent.commémorent. Il y a le manque de ce qui estIl y a le manque de ce qui est détruit.détruit. Photo : Stolpersteine, Berlin, Arthur Kroner, 2009 Camille de Toledo Berlin, 9 décembre 2019Écrivain, essayiste, plasticien* École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page E24Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e À l’image de ma ville où desÀ l’image de ma ville où des pièces manquantes sont rappeléespièces manquantes sont rappelées à la vue du promeneur, nousà la vue du promeneur, nous vivons toutes et tous, au débutvivons toutes et tous, au début du XXIe siècle, dans dudu XXIe siècle, dans du manquantmanquant, après des destruc­, après des destruc­ tions, des crimes, des désastrestions, des crimes, des désastres de grande envergure. Nousde grande envergure. Nous pouvons nommer les causes de cespouvons nommer les causes de ces destructions, de ces crimes, dedestructions, de ces crimes, de ces désastres. Nous pouvonsces désastres. Nous pouvons dire: c’est la faute àdire: c’est la faute à l’Histoire, à la Technique, àl’Histoire, à la Technique, à l’Économie politique, aul’Économie politique, au Pouvoir, à l’Occident. Dans maPouvoir, à l’Occident. Dans ma ville, pour expliquer que tantville, pour expliquer que tant de vies aient disparu, nousde vies aient disparu, nous pouvons écrire: nazisme. Et danspouvons écrire: nazisme. Et dans un autre contexte, celui deun autre contexte, celui de notre début de siècle, où tantnotre début de siècle, où tant de formes de vie animales etde formes de vie animales et végétales sont détruites, nousvégétales sont détruites, nous pouvons écrire: anthropocène.pouvons écrire: anthropocène. Quelque que soit le lieu versQuelque que soit le lieu vers lequel nous nous tournons, nouslequel nous nous tournons, nous sommes cernés par lesommes cernés par le manquantmanquant.. Nous avançons dans un puzzle oùNous avançons dans un puzzle où des pièces ont disparu etdes pièces ont disparu et continuent de disparaître. Celacontinuent de disparaître. Cela provoque naturellement desprovoque naturellement des interrogations qui prennent lainterrogations qui prennent la forme d’uneforme d’une enquête générale surenquête générale sur les causes de la disparition,les causes de la disparition, de la destructionde la destruction.. Comment ce qui disparaîtComment ce qui disparaît disparaît?disparaît? Quelle est donc cetteQuelle est donc cette scène descène de crimecrime dans laquelle nous vivons?dans laquelle nous vivons? Voilà deux questions parmi unVoilà deux questions parmi un très grand nombre que nous noustrès grand nombre que nous nous posons.posons. Aujourd’hui, nous pourrionsAujourd’hui, nous pourrions étendre le principe qui veutétendre le principe qui veut que, dans ma ville, les absencesque, dans ma ville, les absences sont incarnées par des pavéssont incarnées par des pavés dorés gravés enfoncés dans lesdorés gravés enfoncés dans les trottoirs. On pourrait proposertrottoirs. On pourrait proposer desdes stolpersteinestolpersteine pour l’Afriquepour l’Afrique et les vies emportées paret les vies emportées par l’esclavage. On pourrait sel’esclavage. On pourrait se demander comment mettre desdemander comment mettre des stolpersteinestolpersteine partout où il ypartout où il y eut des vies indiennes, où elleseut des vies indiennes, où elles furent détruites. On pourraitfurent détruites. On pourrait lancer deslancer des stolpersteinestolpersteine dansdans la Méditerranée. On pourraitla Méditerranée. On pourrait réfléchir à planter desréfléchir à planter des stolpersteinestolpersteine chaque fois qu’unchaque fois qu’un arbre est déraciné, chaque foisarbre est déraciné, chaque fois qu’une abeille meurt. On feraitqu’une abeille meurt. On ferait bien de le faire. Mais si onbien de le faire. Mais si on insérait uninsérait un stolpersteinestolpersteine chaquechaque fois qu’une existence, unfois qu’une existence, un existant, un étant sont emportésexistant, un étant sont emportés par la machine humaine, à quoipar la machine humaine, à quoi ressemblerait le Monde?ressemblerait le Monde? Vraisemblablement, nousVraisemblablement, nous marcherions dans unmarcherions dans un patchworkpatchwork dede pièces manquantespièces manquantes; un; un patchworkpatchwork qui recouvrirait toutequi recouvrirait toute la surface de la Terre.la surface de la Terre. Si je repense aux explorateursSi je repense aux explorateurs qui pensaient découvrir lesqui pensaient découvrir les Indes, je vois combien notreIndes, je vois combien notre situation a changé. Au XVe etsituation a changé. Au XVe et XVIe siècle, on partait pour,XVIe siècle, on partait pour, disait-on,disait-on, découvrirdécouvrir. On avait. On avait aperçu des terres au loin,aperçu des terres au loin, au-delà des détroits. La natureau-delà des détroits. La nature dudu manquantmanquant était toute autre.était toute autre. Les cartes étaient des puzzlesLes cartes étaient des puzzles qu’il fallait compléter au nomqu’il fallait compléter au nom de ce qui est.de ce qui est. Aujourd’hui, la tâche estAujourd’hui, la tâche est inverse. Nous devons établir lesinverse. Nous devons établir les cartes de ce qui n’est plus.cartes de ce qui n’est plus. Les destructions du XXe siècleLes destructions du XXe siècle ont créé un précédent à partiront créé un précédent à partir duquel nos esprits se sontduquel nos esprits se sont massivement tournés vers lemassivement tournés vers le manquantmanquant, vers le, vers le détruitdétruit. Ce. Ce paradigme indiciaire qui, selonparadigme indiciaire qui, selon les vues de Carlo Ginzburg, estles vues de Carlo Ginzburg, est apparu à la fin du XIXe siècleapparu à la fin du XIXe siècle dans les enquêtes de Freuddans les enquêtes de Freud – sur l’inconscient – de Morelli– sur l’inconscient – de Morelli – sur les œuvres d’art –– sur les œuvres d’art – de Sherlock Holmes – sur lesde Sherlock Holmes – sur les crimes – a changé d’échelle.crimes – a changé d’échelle. Il faut désormais reconstituerIl faut désormais reconstituer les circonstances de crimesles circonstances de crimes colossaux.colossaux. Hier, les génocides.Hier, les génocides. Aujourd’hui, dans leur sillonAujourd’hui, dans leur sillon encore vif, les écocides.encore vif, les écocides. LesLes pièces manquantespièces manquantes nene relèvent plus d’une exo-relèvent plus d’une exo- découverte, d’un en-dehors.découverte, d’un en-dehors. Elles sont au cœur de nos vies,Elles sont au cœur de nos vies, comme lescomme les stolpersteinestolpersteine. Nous. Nous cherchons des traces, des restescherchons des traces, des restes pour comprendre ce qui a été etpour comprendre ce qui a été et ce qui n’est plus; pour cernerce qui n’est plus; pour cerner comment la vie nous quitte,comment la vie nous quitte, comment elle disparaît.comment elle disparaît. Nous enquêtons à rebours desNous enquêtons à rebours des récits enchantés de l’avancéerécits enchantés de l’avancée humaine. Et la seule bonnehumaine. Et la seule bonne nouvelle, sans doute, c’est quenouvelle, sans doute, c’est que nous sommes de plus en plusnous sommes de plus en plus nombreux.nombreux. Jean-Paul Demoule Archéologue et préhistorien, professeur émérite de proto­ histoire européenne à l’Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne) et membre honoraire de l’Institut universitaire de France. Ses travaux portent sur la néoli­ thisation de l’Europe ainsi que sur les sociétés de l’âge du Fer, sur l’histoire de l’archéologie et son rôle social, ou encore sur ses constructions idéologiques et, à ce titre, sur le « problème indo- européen ». Il a mené des fouilles dans le cadre du programme de sauvetage régional de la vallée de l’Aisne, ainsi qu’en Grèce et en Bulgarie. Il s’est particulière­ ment intéressé aux problèmes de l’archéologie de sauvetage et a participé à l’élaboration de la loi française sur l’archéologie préven­ tive et à la création de l’Institut national de recherches archéo­ logiques préventives (Inrap), qu’il a présidé de 2001 à 2008. Ses derniers livres : Jean-Paul Demoule, Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’histoire. Quand on inventa l’agriculture, la guerre et les chefs, Éditions Fayard, 2017 Jean-Paul Demoule (dir.), Dominique Garcia (dir.) et Alain Schnapp (dir.), Une histoire des civilisations : comment l’archéologie bouleverse nos connaissances, Éditions La Découverte, 2018 Jean-Paul Demoule, Trésors, les petites et les grandes découvertes qui font l’archéologie, Éditions Flammarion, 2019 Jean-Paul Demoule, Aux origines, l’archéologie. Une science au cœur des grands débats de notre temps, Éditions La Découverte, 2020 Michel Lussault Géographe, professeur à l’Université de Lyon (École normale supérieure de Lyon), membre du laboratoire de recherche Environnement, Villes, Sociétés (UMR 5600 CNRS/ Université de Lyon) et du Labex IMU (Laboratoire d’excellence Intelligence des mondes urbains) de l’Université de Lyon. Dans son travail, il analyse les modalités de l’habitation humaine des espaces terrestres, à toutes les échelles et en se fondant sur l’idée que l’urbain mondialisé anthropocène constitue le nouvel habitat de référence pour chacun et pour tous. Afin de pouvoir amplifier de telles recherches qui exigent une véritable interdisci­ plinarité, il a créé en 2017 l’École urbaine de Lyon, qu’il dirige. L’objectif visé par l’École urbaine de Lyon (qui est un institut de convergences reconnu et financé par le secrétariat général aux investissements d’avenir) ne se limite pas au seul champ scientifique et pédagogique, puisqu’il s’agit aussi d’accompa­ gner les mutations sociales, écologiques et économiques que connaissent déjà et connaîtront de plus en plus les sociétés et les territoires à l’échelle planétaire. Ses derniers livres : Michel Lussault, Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, Collection La couleur des idées, Éditions Le Seuil, 2017 Michel Lussault, Francine Fort, Michel Jacques, Fabienne Brugères, Guillaume le Blanc (eds.), Constellation.s. Inhabiting the World, Éditions Actes Sud, 2017 Yann Calberac, Olivier Lazzarotti, Jacques Lévy, Michel Lussault (dir.), Carte d’identités. L’espace au singulier, Éditions Hermann, 2019 *Camille de Toledo est l’auteur de deux romans parus aux Éditions Verticales, et de plusieurs essais mêlant les écritures et les genres dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008) et Le Hêtre ou le bouleau (Seuil, 2009). En 2011, la parution de son roman en fragments, Vies potentielles (Seuil) est un tournant biographique et littéraire qui se poursuivra avec des livres comme Oublier, trahir puis Disparaître. Depuis son départ pour Berlin, Camille de Toledo œuvre à « une extension du domaine de l’écriture » par des narrations matérielles, plastiques, reliant tous les langages : visuels, sonores et vidéo. ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    Page E25École urbaine de Lyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e le néole néo lıthıquelıthıque matrıce dematrıce de llanthroanthro pocène ?pocène ? Interview croisée de Jean-Paul Demoule et Michel Lussault par Valérie Disdier, le 28 novembre 2019 V. D.  Au regard des crises,Au regard des crises, dans leur diversité, qui nousdans leur diversité, qui nous traversent, et qui marquent lestraversent, et qui marquent les limites de la prise de pouvoirlimites de la prise de pouvoir des humains sur la nature,des humains sur la nature, le rapport homme/nature s’estle rapport homme/nature s’est modifié dans le temps.modifié dans le temps. S’agissait-il de dominer laS’agissait-il de dominer la nature pour l’exploiter, voirenature pour l’exploiter, voire pour survivre? Ou est-ce lepour survivre? Ou est-ce le fait d’agir sur la nature qui afait d’agir sur la nature qui a entraîné sa domestication?entraîné sa domestication? J.-P. D. C’est un vaste débatC’est un vaste débat qui dure depuis longtemps.qui dure depuis longtemps. D’un côté, on a une explicationD’un côté, on a une explication purement matérielle: l’agri­purement matérielle: l’agri­ culture est censée apporter desculture est censée apporter des ressources mieux sécurisées.ressources mieux sécurisées. Mais parfois on a défendu l’idéeMais parfois on a défendu l’idée inverse: il a d’abord falluinverse: il a d’abord fallu avoir l’idée de la dominationavoir l’idée de la domination sur la nature pour l’acter,sur la nature pour l’acter, puisque les chasseurs-cueilleurspuisque les chasseurs-cueilleurs se perçoivent plutôt comme unese perçoivent plutôt comme une espèce animale parmi d’autres,espèce animale parmi d’autres, c’est d’ailleurs la raisonc’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils représententpour laquelle ils représentent essentiellement des animaux dansessentiellement des animaux dans les grottes. Ils se sententles grottes. Ils se sentent immergés dans la nature et ilsimmergés dans la nature et ils ne tuent pas n’importe commentne tuent pas n’importe comment (on demande aux esprits des(on demande aux esprits des animaux l’autorisation de tuer,animaux l’autorisation de tuer, on les remercie, etc.) Et doncon les remercie, etc.) Et donc ce changement de regard, évoquéce changement de regard, évoqué dans un célèbre mais un peudans un célèbre mais un peu oublié roman de l’écrivainoublié roman de l’écrivain VercorsVercors Les animaux dénaturésLes animaux dénaturés qui date de 1952, pose laqui date de 1952, pose la question de comment définirquestion de comment définir l’homme et il le définit commel’homme et il le définit comme un animal dénaturé c’est-à-direun animal dénaturé c’est-à-dire qui s’est abstrait de la nature.qui s’est abstrait de la nature. Ce fut repris en philosophie parCe fut repris en philosophie par René Girard avec l’idée que ceRené Girard avec l’idée que ce serait d’abord les sacrificesserait d’abord les sacrifices d’animaux dans un cadred’animaux dans un cadre religieux qui auraient conduitreligieux qui auraient conduit à la domestication des animaux,à la domestication des animaux, mais sans argumentation parti­mais sans argumentation parti­ culière. Ce fut repris plusculière. Ce fut repris plus sérieusement par l’archéologuesérieusement par l’archéologue lyonnais Jacques Cauvin avec lelyonnais Jacques Cauvin avec le livrelivre Naissance des divinités,Naissance des divinités, naissance de l’agriculturenaissance de l’agriculture.. Il était philosophe de formationIl était philosophe de formation et avait beaucoup fouillé enet avait beaucoup fouillé en Syrie, il dirigeait une des UMRSyrie, il dirigeait une des UMR d’archéologie de la Maison ded’archéologie de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée.l’Orient et de la Méditerranée. Il supposait qu’il y auraitIl supposait qu’il y aurait eu d’abord une “révolution deseu d’abord une “révolution des symboles”, donc un nouveausymboles”, donc un nouveau rapport à la nature, qui auraitrapport à la nature, qui aurait ensuite entraîné la domestica­ensuite entraîné la domestica­ tion des animaux, cette volontétion des animaux, cette volonté de dominer la nature. Il ade dominer la nature. Il a été assez critiqué pour cetteété assez critiqué pour cette hypothèse vue comme une sortehypothèse vue comme une sorte de révélation venue de nullede révélation venue de nulle part. Je pense pour ma partpart. Je pense pour ma part qu’il a fallu plusieurs facteursqu’il a fallu plusieurs facteurs à la fois, c’est-à-dire autantà la fois, c’est-à-dire autant de conditions de possibilités:de conditions de possibilités: être dans l’actuel inter­être dans l’actuel inter­ glaciaire, les 100000 ansglaciaire, les 100000 ans précédents nous étions dansprécédents nous étions dans une glaciation; être dans desune glaciation; être dans des milieux favorables avec desmilieux favorables avec des animaux domesticables; être dansanimaux domesticables; être dans une abondance relative quiune abondance relative qui nécessitait quelques efforts;nécessitait quelques efforts; maîtriser les techniques demaîtriser les techniques de stockage, de soin des animaux;stockage, de soin des animaux; et avoir un nouveau rapport deet avoir un nouveau rapport de domination, un nouveau rapportdomination, un nouveau rapport à la nature.à la nature. Brouillard, raffinerie ISAB NORD – Melilli (SR) © Alfonso Pinto, novembre 2019 École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E26 e M. L. J’aime beaucoup cetteJ’aime beaucoup cette explication multi-factorielle,explication multi-factorielle, car il faut se méfier des déter­car il faut se méfier des déter­ minations simples. Mais n’y a-t-minations simples. Mais n’y a-t- il pas fallu aussi une évolutionil pas fallu aussi une évolution particulière des structuresparticulière des structures sociales et des rapports desociales et des rapports de pouvoir qui peuvent exister aupouvoir qui peuvent exister au sein d’un groupe? Cela rentre-sein d’un groupe? Cela rentre- t-il en ligne de compte pourt-il en ligne de compte pour expliquer des émergencesexpliquer des émergences situées? Les néoli­thiciens sont-situées? Les néoli­thiciens sont- ils en mesure de le cerner ouils en mesure de le cerner ou est-ce en dehors de leurs champsest-ce en dehors de leurs champs de possibilité en l’absence dede possibilité en l’absence de traces de cette évolutiontraces de cette évolution éventuelle de ces structureséventuelle de ces structures sociales sauf quand elles ontsociales sauf quand elles ont vraiment changé avecvraiment changé avec l’apparition de peuplementsl’apparition de peuplements de natures différentes, plusde natures différentes, plus importants?importants? J.-P. D. Pendant longtemps onPendant longtemps on considérait qu’au Proche-Orientconsidérait qu’au Proche-Orient — la région que l’on connaît le— la région que l’on connaît le mieux — les chasseurs-cueilleursmieux — les chasseurs-cueilleurs vivaient au sein de petitsvivaient au sein de petits groupes d’une trentaine de per­groupes d’une trentaine de per­ sonnes, dans des agglomérationssonnes, dans des agglomérations assez simples d’une dizaine,assez simples d’une dizaine, d’une quinzaine de petitesd’une quinzaine de petites constructions circulaires deconstructions circulaires de 2-3 mètres de diamètre, et qui2-3 mètres de diamètre, et qui d’abord se sédentarisent dansd’abord se sédentarisent dans un milieu relativement favo­un milieu relativement favo­ rable. Ces groupes, réunis parrable. Ces groupes, réunis par les archéologues sous le termeles archéologues sous le terme de Natoufien, du nom d’un coursde Natoufien, du nom d’un cours d’eau en Israël, passent ensuited’eau en Israël, passent ensuite à la domestication progressiveà la domestication progressive des animaux et des plantes. Maisdes animaux et des plantes. Mais on a trouvé récemment, il y aon a trouvé récemment, il y a une vingtaine d’années, desune vingtaine d’années, des phénomènes culturels plusphénomènes culturels plus complexes avec le célèbre sitecomplexes avec le célèbre site Göbekli Tepe dans le sud deGöbekli Tepe dans le sud de la Turquie, près de la frontièrela Turquie, près de la frontière syrienne à côté de la villesyrienne à côté de la ville de Urfa, où les chasseurs-de Urfa, où les chasseurs- cueilleurs ont élevé, en mêmecueilleurs ont élevé, en même temps qu’ils basculent verstemps qu’ils basculent vers l’agriculture et l’élevage, cel’agriculture et l’élevage, ce qui parfois est considéréqui parfois est considéré comme les premiers temples decomme les premiers temples de l’humanité (pas les premiersl’humanité (pas les premiers sanctuaires puisque les grottessanctuaires puisque les grottes peintes étaient déjà des sanctu­peintes étaient déjà des sanctu­ aires). Ces temples étaientaires). Ces temples étaient des constructions circulairesdes constructions circulaires d’une vingtaine de mètres ded’une vingtaine de mètres de diamètre en pierres sèches avecdiamètre en pierres sèches avec de grandes dalles insérées,de grandes dalles insérées, comportant des bas-reliefscomportant des bas-reliefs d’animaux sauvages. Une ving­d’animaux sauvages. Une ving­ taine de ces structures ont ététaine de ces structures ont été reconnues, quatre ou cinq ontreconnues, quatre ou cinq ont été fouillées, et elles donnentété fouillées, et elles donnent une idée d’une organisationune idée d’une organisation sociale que l’on maîtrise encoresociale que l’on maîtrise encore mal, mais qui semble bien plusmal, mais qui semble bien plus complexe, plus proche de lieuxcomplexe, plus proche de lieux de rassemblement de plusieursde rassemblement de plusieurs communautés pour des cérémoniescommunautés pour des cérémonies et d’une organisation sous-et d’une organisation sous- jacente politique plus complexejacente politique plus complexe vers –9500/–9000. C’est ce quivers –9500/–9000. C’est ce qui me semble le approchant de lame semble le approchant de la question de la structure socialequestion de la structure sociale comme facteur de renversementcomme facteur de renversement du rapport homme/nature. Sachantdu rapport homme/nature. Sachant qu’il y a eu dans le monde sixqu’il y a eu dans le monde six ou sept foyers indépendantsou sept foyers indépendants d’invention de l’agriculture etd’invention de l’agriculture et de l’élevage entre –10000 etde l’élevage entre –10000 et –5000, nous avons peu d’exemples–5000, nous avons peu d’exemples pour identifier clairementpour identifier clairement quelles étaient les structuresquelles étaient les structures sociales: rien en Europe, et ilsociales: rien en Europe, et il y a eu principalement le Proche-y a eu principalement le Proche- Orient, la Chine du nord surOrient, la Chine du nord sur le Fleuve Jaune, la Chine du sudle Fleuve Jaune, la Chine du sud avec le Yangtsé, les Andes etavec le Yangtsé, les Andes et le Mexique, la Nouvelle-Guinée,le Mexique, la Nouvelle-Guinée, peut-être l’Afrique.peut-être l’Afrique. M. L. En sachant que l’onEn sachant que l’on a, j’imagine, des hypothèses quia, j’imagine, des hypothèses qui peuvent être tout à fait discu­peuvent être tout à fait discu­ t­ées, mais qui laissent pensert­ées, mais qui laissent penser que nous n’avons pas forcémentque nous n’avons pas forcément une loi générale d’évolution quiune loi générale d’évolution qui s’appliquerait de même manières’appliquerait de même manière à tous les sites? On a aujour­à tous les sites? On a aujour­ d’hui une ouverture à uned’hui une ouverture à une pluralité de systèmes explica­pluralité de systèmes explica­ tifs site par site?tifs site par site? J.-P. D. La vision a en effetLa vision a en effet changé, comme sur l’évolutionchangé, comme sur l’évolution humaine: on a abandonné l’idéehumaine: on a abandonné l’idée de la file indienne directe quide la file indienne directe qui part du singe jusqu’à l’homme.part du singe jusqu’à l’homme. Pour les sociétés, on est de laPour les sociétés, on est de la même manière dans un buissonne­même manière dans un buissonne­ ment permanent avec différentesment permanent avec différentes formes, on n’est plus dansformes, on n’est plus dans Cannes à sucre megaraises, raffinerie Sonatrach, Melilli (SR) © Alfonso Pinto, juillet 2019 ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E27 e l’évolutionnisme simple que l’onl’évolutionnisme simple que l’on pouvait avoir au XIXe siècle àpouvait avoir au XIXe siècle à la suite dela suite de Ancient SocietyAncient Society (1877) de Lewis H. Morgan, qui(1877) de Lewis H. Morgan, qui a été repris par Friedricha été repris par Friedrich Engels avecEngels avec L’Origine de laL’Origine de la famille, de la propriété privéefamille, de la propriété privée et de l’Étatet de l’État (1884) et par tous(1884) et par tous les grands romans évolution­les grands romans évolution­ nistes fin du XIXe siècle/débutnistes fin du XIXe siècle/début XXe siècle. Nous avons mainte­XXe siècle. Nous avons mainte­ nant du matériel archéologique,nant du matériel archéologique, et des contre-exemples: suret des contre-exemples: sur l’archipel japonais lesl’archipel japonais les chasseurs-cueilleurs ont obsti­chasseurs-cueilleurs ont obsti­ nément continué à chasser et ànément continué à chasser et à cueillir jusqu’aux dernierscueillir jusqu’aux derniers siècles avant notre ère,siècles avant notre ère, alors que sur le continent onalors que sur le continent on inventait l’agriculture etinventait l’agriculture et l’élevage vers –8000. Il estl’élevage vers –8000. Il est vrai que leurs écosystèmes,vrai que leurs écosystèmes, notamment en ressourcesnotamment en ressources aquatiques, y étaient parti­aquatiques, y étaient parti­ culièrement favorables. Il y aculièrement favorables. Il y a d’autres contre-exemples avecd’autres contre-exemples avec des chasseurs-cueilleurs quides chasseurs-cueilleurs qui pratiquent une horticulturepratiquent une horticulture simplement d’appoint ou quisimplement d’appoint ou qui domestiquent des animaux pourdomestiquent des animaux pour la compagnie comme l’avaitla compagnie comme l’avait observé Philippe Descola enobservé Philippe Descola en Amazonie chez les Jivaro achuar.Amazonie chez les Jivaro achuar. Alors oui nous avons un nombreAlors oui nous avons un nombre de modèles beaucoup plus variéde modèles beaucoup plus varié et plus complexe qu’avant.et plus complexe qu’avant. M. L. En revanche pourEn revanche pour l’Anthropocène, on identifie desl’Anthropocène, on identifie des vecteurs globaux de forçagevecteurs globaux de forçage des systèmes biophysiques quides systèmes biophysiques qui sont constatables dans toutessont constatables dans toutes les sociétés de façon synchroneles sociétés de façon synchrone ou peu s’en faut, avec mêmeou peu s’en faut, avec même une sorte d’accélération récenteune sorte d’accélération récente du synchronisme. Dans les annéesdu synchronisme. Dans les années cinquante, c’était encore limitécinquante, c’était encore limité aux pays dits développés puisaux pays dits développés puis aujourd’hui on a l’impressionaujourd’hui on a l’impression que dans tous les pays touchésque dans tous les pays touchés par le mouvement d’urbanisationpar le mouvement d’urbanisation et de mondialisation, on aet de mondialisation, on a les mêmes vecteurs de changementles mêmes vecteurs de changement global qui sont en action auglobal qui sont en action au même moment, même si bien sûrmême moment, même si bien sûr leurs effets locaux ou régionauxleurs effets locaux ou régionaux sont spécifiques. Comme sisont spécifiques. Comme si finalement, par rapport aufinalement, par rapport au Néolithique, nous étions dansNéolithique, nous étions dans un moment où nous prenonsun moment où nous prenons conscience chaque jour un peuconscience chaque jour un peu plus concrètement de la puis­plus concrètement de la puis­ sance de la globalisation liéesance de la globalisation liée à la mondialisation/urbanisationà la mondialisation/urbanisation de la planète, comme si nous nede la planète, comme si nous ne pouvions plus échapper à despouvions plus échapper à des forces convergentes qui sontforces convergentes qui sont omniprésentes partout. Etomniprésentes partout. Et pourtant, comme en écho lointainpourtant, comme en écho lointain à ces groupes de chasseurs-à ces groupes de chasseurs- cueilleurs que vous venez d’évo­cueilleurs que vous venez d’évo­ quer et qui restent en dehors,quer et qui restent en dehors, ou à côté, du néolithique, jeou à côté, du néolithique, je suis frappé de voir aujourd’huisuis frappé de voir aujourd’hui cette problématique redevenircette problématique redevenir importante avec des personnesimportante avec des personnes qui se demandent comment fairequi se demandent comment faire un pas de côté, se mettre àun pas de côté, se mettre à distance du processus de mon­distance du processus de mon­ dialisation et trouver leursdialisation et trouver leurs propres rythmes et leurs proprespropres rythmes et leurs propres orientations en matière d’habi­orientations en matière d’habi­ tation . C’est assez troublant.tation . C’est assez troublant. V. D. Comment est-on passéComment est-on passé de l’exploitation de la naturede l’exploitation de la nature par l’homme, dans un fairepar l’homme, dans un faire avec, à la surexploitation, laavec, à la surexploitation, la surconsommation? Et concernantsurconsommation? Et concernant l’Anthropocène, on voit lesl’Anthropocène, on voit les alertes au sens des mises enalertes au sens des mises en garde, et parallèlement surgitgarde, et parallèlement surgit le re-questionnement du rapportle re-questionnement du rapport homme/nature, où la naturehomme/nature, où la nature devrait retrouver une placedevrait retrouver une place équitable, respectable dans sonéquitable, respectable dans son rapport à l’homme.rapport à l’homme. M. L. Et j’ajouterai:Et j’ajouterai: a-t-on des exemples de surex­a-t-on des exemples de surex­ ploitation dès le Néolithique?ploitation dès le Néolithique? J.-P. D. Oui, car l’agricultureOui, car l’agriculture étant essentiellement céréalièreétant essentiellement céréalière — blé et orge au Proche-Orient— blé et orge au Proche-Orient et en Europe, riz et milletet en Europe, riz et millet en Chine, maïs aux Amériques,en Chine, maïs aux Amériques, sorgo en Afrique —, il fautsorgo en Afrique —, il faut déboiser massivement par le feu,déboiser massivement par le feu, la hache, et donc les paysagesla hache, et donc les paysages commencent à se transformer.commencent à se transformer. Par exemple, les paysages dePar exemple, les paysages de garrigue ou de maquis méditer­garrigue ou de maquis méditer­ ranéens sont directementranéens sont directement une conséquence du Néolithique,une conséquence du Néolithique, ce ne sont pas les paysagesce ne sont pas les paysages naturels de l’Europe qui étaitnaturels de l’Europe qui était alors recouverte de forêts.alors recouverte de forêts. Et nous constatons aussi qu’ilEt nous constatons aussi qu’il y a une agriculture itinérantey a une agriculture itinérante qui suggère des phénomènesqui suggère des phénomènes d’épuisement des sols, du moinsd’épuisement des sols, du moins avec les techniques tradition­avec les techniques tradition­ nelles d’une part, et éventuel­nelles d’une part, et éventuel­ lement d’envahissement parlement d’envahissement par les mauvaises herbes. On serales mauvaises herbes. On sera contraint sans arrêt jusqu’à noscontraint sans arrêt jusqu’à nos jours d’être dans une coursejours d’être dans une course permanente au progrès technique:permanente au progrès technique: on va inventer l’araireon va inventer l’araire — la charrue primitive à partir— la charrue primitive à partir du quatrième millénaire —,du quatrième millénaire —, la roue, la traction animalela roue, la traction animale pour pouvoir exploiter des solspour pouvoir exploiter des sols plus difficiles à travailler,plus difficiles à travailler, puisqu’au début, au moins pourpuisqu’au début, au moins pour l’Europe, on se concentraitl’Europe, on se concentrait sur les sols les plus légers,sur les sols les plus légers, en Europe centrale sur les lœss,en Europe centrale sur les lœss, et puis on va conquérir deset puis on va conquérir des zones de moins en moins favora­zones de moins en moins favora­ bles, des zones de montagne,bles, des zones de montagne, d’où les fameux palafittes, cesd’où les fameux palafittes, ces maisons sur pilotis qui étaientmaisons sur pilotis qui étaient des zones refuge. Donc oui,des zones refuge. Donc oui, on peut constater ces problèmeson peut constater ces problèmes de surexploitation à partirde surexploitation à partir du Néolithique, c’est pourquoidu Néolithique, c’est pourquoi je fais partie de ceux quije fais partie de ceux qui feraient commencer l’Anthro­feraient commencer l’Anthro­ pocène au Néolithique.pocène au Néolithique. M. L. C’est l’argumentC’est l’argument de William F. Ruddiman en faveurde William F. Ruddiman en faveur de l’hypothèse dite dude l’hypothèse dite du “Early“Early Anthropocene”Anthropocene”, qui est de dire,, qui est de dire, Élevage toxique, usine chimique SASOL - Augusta (SR) © Alfonso Pinto, septembre 2019 École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E28 e M. L. C’est-à-dire desC’est-à-dire des agricultures qui auraient épuiséagricultures qui auraient épuisé un milieu mais qui auraientun milieu mais qui auraient aussi été capables de composeraussi été capables de composer avec des ressources?avec des ressources? J.-P. D. Tout à fait, ils sontTout à fait, ils sont obligés de se déplacer puisqueobligés de se déplacer puisque le milieu est épuisé, ilsle milieu est épuisé, ils reviendront après un certainreviendront après un certain nombre de dizaines d’années,nombre de dizaines d’années, la régénération aura eu le tempsla régénération aura eu le temps de se faire. C’est une formede se faire. C’est une forme d’assolement à une autred’assolement à une autre échelle.échelle. M. L. Et de ce point de vueEt de ce point de vue là, l’exemple du palmier estlà, l’exemple du palmier est intéressant. Cela me permetintéressant. Cela me permet d’évoquer la proposition desd’évoquer la proposition des anthropologues Anna Tsinganthropologues Anna Tsing et Donna Harraway de préféreret Donna Harraway de préférer le mot de Plantatiocène à celuile mot de Plantatiocène à celui d’Anthropocène. Et cela pourd’Anthropocène. Et cela pour poser l’idée que tout commençaitposer l’idée que tout commençait vraiment avec la systématisationvraiment avec la systématisation de l’économie de plantationde l’économie de plantation l’agriculture itinérante surl’agriculture itinérante sur brûlis: on arrive à un endroit,brûlis: on arrive à un endroit, on retire tous les arbres saufon retire tous les arbres sauf les palmiers à huile venusles palmiers à huile venus naturellement, puis on senaturellement, puis on se déplace, on recommence, puis ondéplace, on recommence, puis on revient, et l’on va à nouveaurevient, et l’on va à nouveau brûler, déboiser sauf lesbrûler, déboiser sauf les palmiers à huile, et c’est ainsipalmiers à huile, et c’est ainsi que l’on obtient des forêtsque l’on obtient des forêts entières d’une espèce donnéeentières d’une espèce donnée sans avoir jamais rien planté.sans avoir jamais rien planté. Le débat persiste. Par exempleLe débat persiste. Par exemple au Japon, les Jomon se sontau Japon, les Jomon se sont passés de l’agriculture, maispassés de l’agriculture, mais nous avons des analyses généti­nous avons des analyses généti­ ques des marronniers etques des marronniers et des chênes qui montrent unedes chênes qui montrent une variété génétique extrêmementvariété génétique extrêmement restreinte, ce qui pourraitrestreinte, ce qui pourrait faire penser à une formefaire penser à une forme de sylviculture un peu passivede sylviculture un peu passive du même genre, c’est-à-dire quedu même genre, c’est-à-dire que l’on aurait favorisé les marron­l’on aurait favorisé les marron­ niers et les chênes en éliminantniers et les chênes en éliminant tous les autres arbres.tous les autres arbres. schématiquement, que lesschématiquement, que les défrichements et les brûlisdéfrichements et les brûlis provoquent déjà des interactionsprovoquent déjà des interactions systémiques locales, quisystémiques locales, qui vont avoir une influence survont avoir une influence sur l’ensemble du système-Terre enl’ensemble du système-Terre en provoquant une atténuation duprovoquant une atténuation du refroidissement. Pour revenir àrefroidissement. Pour revenir à la question du feu, diriez-vousla question du feu, diriez-vous que, dans une certaine mesure,que, dans une certaine mesure, les agricultures itinérantes surles agricultures itinérantes sur abattis-brûlis, que l’on observeabattis-brûlis, que l’on observe encore çà-et-là, sont des témoi­encore çà-et-là, sont des témoi­ gnages, des survivances, desgnages, des survivances, des formes d’agricultures les plusformes d’agricultures les plus anciennes?anciennes? J.-P. D. C’est en tout casC’est en tout cas une réponse à ce problème deune réponse à ce problème de l’épuisement des sols, etl’épuisement des sols, et nous avons des débats sur leurnous avons des débats sur leur existence dans le Néolithiqueexistence dans le Néolithique européen. Nous avons pu, aveceuropéen. Nous avons pu, avec l’exemple du palmier à huile,l’exemple du palmier à huile, avoir des forêts complètes sansavoir des forêts complètes sans qu’en ait été planté aucun,qu’en ait été planté aucun, mais uniquement par l’effet demais uniquement par l’effet de OCÉAN ATLANTIQUE M E R BALTIQUE MER DU NORD MER NOIRE MER CASPIENNE MER MÉDITERRANÉE Caramany Vallée des Merveilles Chalain Dachstein Bylany Budakalasz Vallée de l'Ötz Val Camonica Kovačevo Mnajdra (Malte) Karanovo Azmak Cernavoda Varna Gavrinis Cuiry-les-Chaudardes Aubevoye Beaurieux Bazoches Cueva de l'Or Los Millares CHASSEURS-CUEILLEURS SÉDENTAIRES AVEC POTERIE CHASSEURS-CUEILLEURS SÉDENTAIRES AVEC POTERIE NÉOLITHIQUE BALKANIQUE –6500 NÉOLITHIQUE DES STEPPES –5500 NÉOLITHIQUE LE PLUS ANCIEN –9500 NÉOLITHIQUE ANATOLIEN –7000 –4500 –5500 –5600 –6000 RUBANÉ –5500 Sites néolithiques Sites chalcolitiques Néolithique proche-oriental Courant de néolithisation balkanique Courant de néolithisation méditerranéen Courant de néolithisation rubané ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E29 e qu’il y ait d’abord eu séden­qu’il y ait d’abord eu séden­ tarité: les chasseurs-cueilleurstarité: les chasseurs-cueilleurs se sont d’abord sédentarisésse sont d’abord sédentarisés car le milieu était relativementcar le milieu était relativement riche de savanes arborées avecriche de savanes arborées avec des gazelles, des moutons,des gazelles, des moutons, des bœufs, des porcs et desdes bœufs, des porcs et des graminées sauvages… et la loigraminées sauvages… et la loi du moindre effort fait qu’ilsdu moindre effort fait qu’ils commencent à se sédentariser.commencent à se sédentariser. Et à chaque fois que l’agri­Et à chaque fois que l’agri­ culture apparaît, en Chine, auxculture apparaît, en Chine, aux Amériques, au Proche-OrientAmériques, au Proche-Orient — ainsi qu’en Europe par dif­— ainsi qu’en Europe par dif­ fusion à partir du Proche-Orientfusion à partir du Proche-Orient puisqu’il faudra bien écoulerpuisqu’il faudra bien écouler le surplus démographique —,le surplus démographique —, agriculture et sédentarité sontagriculture et sédentarité sont complètement liées, même s’ilcomplètement liées, même s’il peut y avoir une agriculturepeut y avoir une agriculture itinérante, mais qui va itinéreritinérante, mais qui va itinérer à chaque fois au bout d’uneà chaque fois au bout d’une génération sans doute, et nongénération sans doute, et non pas tous les ans.pas tous les ans. M. L. C’est-à-dire que laC’est-à-dire que la sédentarité, c’est la fixationsédentarité, c’est la fixation relativement longue de l’habitatrelativement longue de l’habitat et du finage, et de temps àet du finage, et de temps à autre on peut être amené àautre on peut être amené à bouger si cet espace n’est plusbouger si cet espace n’est plus suffisamment productif ou sisuffisamment productif ou si la charge démographique devientla charge démographique devient trop importante. Donc très tôttrop importante. Donc très tôt la mobilité, la migration,la mobilité, la migration, est une manière de soulagerest une manière de soulager la charge démographique.la charge démographique. J.-P. D. Ce que l’on observeCe que l’on observe au Proche-Orient et en Europeau Proche-Orient et en Europe où l’agriculture sédentaireoù l’agriculture sédentaire commence vers –9500, ce sont,commence vers –9500, ce sont, aux alentours de –7000, desaux alentours de –7000, des agglomérations de plus en plusagglomérations de plus en plus vastes, voire de plusieursvastes, voire de plusieurs milliers d’habitants. Et puismilliers d’habitants. Et puis il y a eu un clash vers –7000,il y a eu un clash vers –7000, et une partie de la populationet une partie de la population va quitter le Levant (Syrie,va quitter le Levant (Syrie, Israël, Palestine, nord deIsraël, Palestine, nord de l’Égypte, sud de la Turquie)l’Égypte, sud de la Turquie) et migrer soit vers le nord paret migrer soit vers le nord par Steffen, pour signaler cetteSteffen, pour signaler cette rupture contemporaine post-1950rupture contemporaine post-1950 où l’on est entré dans une phaseoù l’on est entré dans une phase systématique de surexploitationsystématique de surexploitation du milieu, en raison desdu milieu, en raison des exigences liées à l’urbanisa­exigences liées à l’urbanisa­ tion; on pourrait même dire quetion; on pourrait même dire que la surexploitation devient lala surexploitation devient la règle standard, la surexploita­règle standard, la surexploita­ tion est le système dont ontion est le système dont on ne peut plus sortir aujourd’hui.ne peut plus sortir aujourd’hui. J.-P. D. Entre parenthèses,Entre parenthèses, le terme de Capitalocène ne m’ale terme de Capitalocène ne m’a jamais paru totalement convain­jamais paru totalement convain­ cant car les économies ditescant car les économies dites socialistes étaient aussisocialistes étaient aussi ravageuses que le capitalismeravageuses que le capitalisme sur la nature. Mais effective­sur la nature. Mais effective­ ment, à partir de l’agriculturement, à partir de l’agriculture sédentaire, la démographiesédentaire, la démographie décolle car on a pu observer quedécolle car on a pu observer que les chasseuses-cueilleuses ontles chasseuses-cueilleuses ont un enfant tous les 3-4 ans,un enfant tous les 3-4 ans, alors que les agricultrices desalors que les agricultrices des sociétés traditionnelles ontsociétés traditionnelles ont un enfant tous les ans, même siun enfant tous les ans, même si une partie mourra en bas âge.une partie mourra en bas âge. Et cette démographie galopante,Et cette démographie galopante, et toujours pas maîtrisée,et toujours pas maîtrisée, oblige à une course à la produc­oblige à une course à la produc­ tivité, à laquelle s’ajoutenttivité, à laquelle s’ajoutent ses effets secondaires: lases effets secondaires: la violence, les inégalités, etc.violence, les inégalités, etc. Alors oui, dès la sédentarisa­Alors oui, dès la sédentarisa­ tion de l’agriculture, lation de l’agriculture, la surexploitation s’impose. Onsurexploitation s’impose. On s’en est aperçu très récemments’en est aperçu très récemment et cela continue à être trèset cela continue à être très discuté.discuté. M. L. À partir de quandÀ partir de quand voit-on apparaître dans cesvoit-on apparaître dans ces différents foyers de sédentari­différents foyers de sédentari­ sation, dont certains sont dessation, dont certains sont des foyers diffusifs, une sédentari­foyers diffusifs, une sédentari­ sation systématique?sation systématique? J.-P. D. Dès qu’il y aDès qu’il y a l’agriculture. Au Proche-Orientl’agriculture. Au Proche-Orient où nous avons des chronologiesoù nous avons des chronologies assez bien établies, il sembleassez bien établies, il semble à l’époque moderne (notammentà l’époque moderne (notamment la plantation de canne, fondéela plantation de canne, fondée sur l’esclavage). Ce qui estsur l’esclavage). Ce qui est très troublant, dans ce passagetrès troublant, dans ce passage historique préparé par deshistorique préparé par des évolutions de très longuesévolutions de très longues durées, c’est ce moment d’inten­durées, c’est ce moment d’inten­ sification dans des pratiquessification dans des pratiques agricoles où l’on passe à laagricoles où l’on passe à la création d’un objet productifcréation d’un objet productif tout à fait nouveau qu’est latout à fait nouveau qu’est la plantation, dont on sait qu’elleplantation, dont on sait qu’elle est au fondement d’une bonneest au fondement d’une bonne partie de la prospérité despartie de la prospérité des économies capitalistes: laéconomies capitalistes: la plantation de canne donc, maisplantation de canne donc, mais aussi la plantation de coton,aussi la plantation de coton, (esclavagistes toutes les deux),(esclavagistes toutes les deux), la plantation de café, lala plantation de café, la plantation de tous les arbresplantation de tous les arbres de rente que l’on a développé,de rente que l’on a développé, etc. Même si je ne suis paretc. Même si je ne suis par convaincu par le terme Planta­convaincu par le terme Planta­ tiocène, je trouve que cettetiocène, je trouve que cette insistance sur l’économie deinsistance sur l’économie de plantation est très intéressanteplantation est très intéressante et importante car c’estet importante car c’est un objet social, géographiqueun objet social, géographique économique et politique quiéconomique et politique qui n’est pas un objet industrieln’est pas un objet industriel stricto sensu mais qui est issustricto sensu mais qui est issu de la longue et lente histoirede la longue et lente histoire de la relation de l’être humainde la relation de l’être humain avec l’agriculture et de fabri­avec l’agriculture et de fabri­ cation de milieux radicalementcation de milieux radicalement nouveaux par l’agriculture.nouveaux par l’agriculture. L’apparition du système deL’apparition du système de plantation est une bifurcation,plantation est une bifurcation, c’est-à-dire un moment oùc’est-à-dire un moment où plus rien ne se passe commeplus rien ne se passe comme auparavant. Et cela nous amèneauparavant. Et cela nous amène à rappeler l’importance pourà rappeler l’importance pour qui s’intéresse à l’Anthropocènequi s’intéresse à l’Anthropocène de cette idée de bifurcation.de cette idée de bifurcation. Il y a eu sans doute plusieursIl y a eu sans doute plusieurs moments où des changementsmoments où des changements furent si lourds que rien nefurent si lourds que rien ne pouvait plus fonctionner commepouvait plus fonctionner comme auparavant. C’est ainsi qu’ilauparavant. C’est ainsi qu’il faut comprendre le conceptfaut comprendre le concept de “grande accélération” proposéde “grande accélération” proposé par des chercheurs comme Willpar des chercheurs comme Will Carte de diffusion du Néolithique en Europe © Inrap Été à Priolo, Marina di Priolo (SR) sur le fond raffinerie ISAB SUD © Alfonso Pinto, septembre 2019 École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E30 e ans, on l’imagine sous la formeans, on l’imagine sous la forme d’un agrandissement territoriald’un agrandissement territorial à chaque génération et non pasà chaque génération et non pas comme une sortie en masse.comme une sortie en masse. Les déplacements ont pris desLes déplacements ont pris des dizaines de milliers d’années àdizaines de milliers d’années à chaque fois. Mais il est vraichaque fois. Mais il est vrai que les Erectus puis plus encoreque les Erectus puis plus encore les Sapiens vont occuper toutesles Sapiens vont occuper toutes les niches écologiques possi­les niches écologiques possi­ bles, même les plus improbables:bles, même les plus improbables: pourquoi sortir d’Afrique pourpourquoi sortir d’Afrique pour passer le détroit de Béring etpasser le détroit de Béring et redescendre en Amérique du Sudredescendre en Amérique du Sud pour retrouver un environnementpour retrouver un environnement voisin! On a affaire effecti­voisin! On a affaire effecti­ vement à une espèce qui se metvement à une espèce qui se met à bouger beaucoup mais qui néan­à bouger beaucoup mais qui néan­ moins, pour ne parler que desmoins, pour ne parler que des chasseurs-cueilleurs, se séden­chasseurs-cueilleurs, se séden­ tarise lorsque c’est possible:tarise lorsque c’est possible: on a des exemples au Japon,on a des exemples au Japon, en Sibérie, en Serbie le longen Sibérie, en Serbie le long du Danube, en Ukraine le longdu Danube, en Ukraine le long des grands fleuves, aux endroitsdes grands fleuves, aux endroits où les ressources notammentoù les ressources notamment aquatiques sont constantes, maisaquatiques sont constantes, mais cela reste minoritaire, lescela reste minoritaire, les autres sont obligés de bougerautres sont obligés de bouger en fonction des ressources sai­en fonction des ressources sai­ sonnières. Et ce qui est nouveausonnières. Et ce qui est nouveau est notre position par rapportest notre position par rapport à cette évolution historique:à cette évolution historique: de la Renaissance aux Trentede la Renaissance aux Trente Glori­euses, nous étions dans uneGlori­euses, nous étions dans une marche triomphale, et maintenantmarche triomphale, et maintenant avec les maladies nouvelles ,avec les maladies nouvelles , les dangers du nucléaire, lesles dangers du nucléaire, les conflits qui se poursuiventconflits qui se poursuivent au-delà d’une guerre mondiale,au-delà d’une guerre mondiale, la pollution, etc., nous avonsla pollution, etc., nous avons de grands doutes. Si l’on estde grands doutes. Si l’on est optimiste, on se dit que Sapiensoptimiste, on se dit que Sapiens s’est toujours adapté à toutess’est toujours adapté à toutes sortes de situations, et si celasortes de situations, et si cela tourne mal une partie au moinstourne mal une partie au moins de l’humanité finira un jour parde l’humanité finira un jour par s’en sortir!s’en sortir! M. L. J’ai le sentimentJ’ai le sentiment que l’on a pris conscience trèsque l’on a pris conscience très tardivement du caractère finitardivement du caractère fini penser que le Néolithique fixepenser que le Néolithique fixe la trame des géographies pourla trame des géographies pour quelques milliers d’années. Ilquelques milliers d’années. Il va falloir très longtemps avantva falloir très longtemps avant que fondamentalement cela neque fondamentalement cela ne change. C’est peut-être ça lachange. C’est peut-être ça la réalité de la révolution indus­réalité de la révolution indus­ trielle et plus encore de latrielle et plus encore de la phase de grande accélération:phase de grande accélération: on assiste à des bouleversementson assiste à des bouleversements très rapides des patternstrès rapides des patterns d’habitat, qui avaient été fixésd’habitat, qui avaient été fixés dès le Néolithique et quidès le Néolithique et qui avaient été juste retouchés enavaient été juste retouchés en quelque sorte. Et cela montrequelque sorte. Et cela montre aussi que l’on ne peut pasaussi que l’on ne peut pas penser la sédentarité indépen­penser la sédentarité indépen­ damment de la mobilité et réci­damment de la mobilité et réci­ proquement. En fait l’histoireproquement. En fait l’histoire de l’habitation humaine dede l’habitation humaine de la planète, c’est l’histoire dela planète, c’est l’histoire de la tension entre mouvement etla tension entre mouvement et arrêt, entre sédentarisationarrêt, entre sédentarisation et endogénéité et “gestion” deset endogénéité et “gestion” des tensions via la mobilité. Il esttensions via la mobilité. Il est très intéressant de voir quetrès intéressant de voir que cela se met en place dès lecela se met en place dès le Néolithique. C’est en quelqueNéolithique. C’est en quelque sorte une matrice encore valablesorte une matrice encore valable aujour­d’hui où nous sommes plusaujour­d’hui où nous sommes plus que jamais confrontés à cetteque jamais confrontés à cette question majeure de la tensionquestion majeure de la tension qui croit entre les localisés,qui croit entre les localisés, les territorialisés, les ancrésles territorialisés, les ancrés et ceux qui sont de nouveauxet ceux qui sont de nouveaux arrivants ou tout simplement desarrivants ou tout simplement des passants — et ils sont et serontpassants — et ils sont et seront de plus en plus nombreux.de plus en plus nombreux. J.-P. D. Chez les espècesChez les espèces animales, il y a effectivementanimales, il y a effectivement des espèces migratrices — lesdes espèces migratrices — les oiseaux, les baleines, lesoiseaux, les baleines, les rennes, etc. — en fonction desrennes, etc. — en fonction des fluctuations saisonnières, maisfluctuations saisonnières, mais les primates, les grands singesles primates, les grands singes ont plutôt tendance à ne pasont plutôt tendance à ne pas bouger. Le fait que les humainsbouger. Le fait que les humains soient sortis d’Afrique, d’abordsoient sortis d’Afrique, d’abord les Erectus il y a environles Erectus il y a environ 2 millions d’années, puis les2 millions d’années, puis les Sapiens il y a à peu près 150000Sapiens il y a à peu près 150000 le Caucase, soit vers l’estle Caucase, soit vers l’est en occupant toute la Mésopotamieen occupant toute la Mésopotamie (Irak), soit vers l’ouest en(Irak), soit vers l’ouest en passant en Europe. Aux alentourspassant en Europe. Aux alentours de –4500, ils arrivent contrede –4500, ils arrivent contre l’Atlantique et ils ne pourrontl’Atlantique et ils ne pourront pas aller plus loin jusqu’àpas aller plus loin jusqu’à Christophe Colomb, l’itinéranceChristophe Colomb, l’itinérance s’arrête et l’on voit apparaîtres’arrête et l’on voit apparaître les premiers phénomènes deles premiers phénomènes de violence un peu organisés: lesviolence un peu organisés: les villages s’entourent devillages s’entourent de fortifications, s’installent surfortifications, s’installent sur des hauteurs car les territoiresdes hauteurs car les territoires se fixent définitivement.se fixent définitivement. Et dans les endroits les plusEt dans les endroits les plus sensibles, là où on ne peutsensibles, là où on ne peut aller plus loin, apparaissentaller plus loin, apparaissent les dolmens, qui sont à la foisles dolmens, qui sont à la fois des tombes de prestige pour lesdes tombes de prestige pour les personnes les plus importantespersonnes les plus importantes et des marqueurs territoriauxet des marqueurs territoriaux qui manifestent l’ancragequi manifestent l’ancrage d’une communauté sur un terroird’une communauté sur un terroir désormais limité. Et c’estdésormais limité. Et c’est en effet le problème que nousen effet le problème que nous connaissons aujourd’hui avecconnaissons aujourd’hui avec l’émigration: nous sommes beau­l’émigration: nous sommes beau­ coup, et contrairement aucoup, et contrairement au XIXe siècle où nous avionsXIXe siècle où nous avions encoreencore les territoires améri­cains oules territoires améri­cains ou australiens à coloni­ser, lorsqueaustraliens à coloni­ser, lorsque des gens continuent à bouger,des gens continuent à bouger, cela devient beaucoup pluscela devient beaucoup plus compliqué.compliqué. V. D. Si l’on observeSi l’on observe le temps long, peut-on dire quele temps long, peut-on dire que la mobilité et l’émigration sontla mobilité et l’émigration sont intrinsèques à l’homme etintrinsèques à l’homme et à beaucoup d’autres espèces età beaucoup d’autres espèces et qu’ainsi la sédentarité est unqu’ainsi la sédentarité est un épisode de l’histoire humaine?épisode de l’histoire humaine? Pour le dire autrement est-cePour le dire autrement est-ce que la fixation humaine depuisque la fixation humaine depuis le Néolithique que vous évoquezle Néolithique que vous évoquez n’est peut-être qu’un momentn’est peut-être qu’un moment de l’histoire?de l’histoire? M. L. Je pense que celaJe pense que cela montre à quel point on pourraitmontre à quel point on pourrait Photo aérienne de la fouille de Kovacevo, Bulgarie, –6200 av. n. è. © Marion Lichardus-Itten, Université de Paris I ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E31 e J.-P. D. Ce que l’on a puCe que l’on a pu modéliser, c’est la transitionmodéliser, c’est la transition démographique du Néolithiquedémographique du Néolithique que l’on doit au travail deque l’on doit au travail de l’anthro­pologue disparu récem­l’anthro­pologue disparu récem­ ment Jean-Pierre Bocquet-Appel:ment Jean-Pierre Bocquet-Appel: dans chaque région où ledans chaque région où le Néolithique est apparu, il aNéolithique est apparu, il a modélisé la courbe démogra­modélisé la courbe démogra­ phique. On y voit une premièrephique. On y voit une première montée puis un fléchissement,montée puis un fléchissement, car comme le montre James C.car comme le montre James C. Scott, le Néolithique n’a pasScott, le Néolithique n’a pas que des avantages, commeque des avantages, comme notamment la diffusion denotamment la diffusion de maladies venues des animaux,maladies venues des animaux, etc. Ce que l’on voit aussi, quietc. Ce que l’on voit aussi, qui pourrait expliquer cet optimismepourrait expliquer cet optimisme quand au contrôle démographique,quand au contrôle démographique, au moins en Occident, c’estau moins en Occident, c’est l’arrivée progressive dul’arrivée progressive du contrôle des naissances à partircontrôle des naissances à partir du XVIIIe siècle, que l’ondu XVIIIe siècle, que l’on imaginait s’étendre au mondeimaginait s’étendre au monde entier à l’image des émigréesentier à l’image des émigrées de deuxième et troisième généra­de deuxième et troisième généra­ tion, dont le taux de féconditétion, dont le taux de fécondité rejoint celui des natives.rejoint celui des natives. V. D. Nous allons maintenantNous allons maintenant poursuivre avec la questionpoursuivre avec la question du rapport individu/collectif,du rapport individu/collectif, et voir avec vous à quel momentet voir avec vous à quel moment elle émerge. Existe-t-il unelle émerge. Existe-t-il un homme néolithique qui pourraithomme néolithique qui pourrait être considéré comme un indi­être considéré comme un indi­ vidu? Existaient-ils des groupesvidu? Existaient-ils des groupes socialement organisés?socialement organisés? mais comme l’Inde a fini parmais comme l’Inde a fini par s’adapter, on s’est dit que ces’adapter, on s’est dit que ce n’était pas si grave que ça! Etn’était pas si grave que ça! Et on s’est aperçu récemment queon s’est aperçu récemment que ce n’est plus le problème desce n’est plus le problème des pays dits sous-développés, maispays dits sous-développés, mais celui de tout le monde global.celui de tout le monde global. M. L. À ce propos, il meÀ ce propos, il me semble me rappeler qu’Alfredsemble me rappeler qu’Alfred Sauvy, qui a été un très grandSauvy, qui a été un très grand personnage de l’histoire intel­personnage de l’histoire intel­ lectuelle française, avaitlectuelle française, avait conçu le concept de tiers-mondeconçu le concept de tiers-monde à partir d’une vision du déve­à partir d’une vision du déve­ lop­­pement , assez pessimistelop­­pement , assez pessimiste d’ailleurs, très liée à lad’ailleurs, très liée à la réflexion sur la charge démogra­réflexion sur la charge démogra­ phique. Et on a l’impression quephique. Et on a l’impression que la question de la démographiela question de la démographie pendant quelques décennies apendant quelques décennies a été complètement occultée, commeété complètement occultée, comme si encore une fois une périodesi encore une fois une période eupho­rique de croyance eneupho­rique de croyance en la ca­pacité de produire toujoursla ca­pacité de produire toujours plus de richesses aurait suffiplus de richesses aurait suffi à tenir le rythme d’une crois­à tenir le rythme d’une crois­ sance démographique qui estsance démographique qui est moins forte que ce qui avait étémoins forte que ce qui avait été prévu dans les années cinquante,prévu dans les années cinquante, mais qui reste très forte. Etmais qui reste très forte. Et justement dans la période Néoli­justement dans la période Néoli­ thique, à quel moment apparais­thique, à quel moment apparais­ sent dans les traces, dans lessent dans les traces, dans les pièces collectées, ou plus tardpièces collectées, ou plus tard lorsque l’écriture se généra­lorsque l’écriture se généra­ lise, les considérations sur lalise, les considérations sur la charge démographique — si ellescharge démographique — si elles apparaissent?apparaissent? du système planétaire, alorsdu système planétaire, alors même que les alertes étaientmême que les alertes étaient lancées depuis longtemps sur leslancées depuis longtemps sur les capacités de la Terre à suppor­capacités de la Terre à suppor­ ter le désir de croissance dester le désir de croissance des hommes. En tant que simplehommes. En tant que simple terrien, nous avons longtempsterrien, nous avons longtemps été incrédules devant leété incrédules devant le caractère fini et épuisable decaractère fini et épuisable de la ressource terrestre.la ressource terrestre. J.-P. D. Cette question s’étaitCette question s’était pourtant posée au Néo­lithique àpourtant posée au Néo­lithique à petite échelle, puisque lors­petite échelle, puisque lors­ qu’on avait épuisé les capacitésqu’on avait épuisé les capacités du portage d’une micro-région,du portage d’une micro-région, d’un terroir, une partie desd’un terroir, une partie des humains devaient aller plushumains devaient aller plus loin. Donc théori­quement nousloin. Donc théori­quement nous avions cette expérience, et nousavions cette expérience, et nous l’avons fait ensuite en grandl’avons fait ensuite en grand avec la coloni­sation européenneavec la coloni­sation européenne des Amériques et de l’Australie;des Amériques et de l’Australie; mais nous n’imaginions pas quemais nous n’imaginions pas que lorsque tout serait rempli, nouslorsque tout serait rempli, nous ne pourrions pas aller plusne pourrions pas aller plus loin. Et c’est étonnant, carloin. Et c’est étonnant, car lorsque j’étais étudiant danslorsque j’étais étudiant dans les années soixante, j’avais lules années soixante, j’avais lu le livre de Louis-Joseph Lebretle livre de Louis-Joseph Lebret Suicide ou survie de l’Occident?Suicide ou survie de l’Occident? (Coll. Économie humaine, Les(Coll. Économie humaine, Les Éditions ouvrières, 1958) quiÉditions ouvrières, 1958) qui disait déjà que tout allait maldisait déjà que tout allait mal finir, non pas du fait definir, non pas du fait de l’épuisement des ressources, carl’épuisement des ressources, car ce n’était pas encore présent,ce n’était pas encore présent, mais de celui de la faminemais de celui de la famine galopante en Afrique et en Inde;galopante en Afrique et en Inde; Vases peints de Kovacevo, Bulgarie, –6200 av. n. è. © Marion Lichardus-Itten, Université de Paris I École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E32 e l’Anthropocènel’Anthropocène stricto sensustricto sensu,, même s’il peut avoir des racinesmême s’il peut avoir des racines dans le Néolithique, serait liéedans le Néolithique, serait liée à un bouleversement anthropo­à un bouleversement anthropo­ logique, qui serait celui delogique, qui serait celui de l’apparition de l’individu commel’apparition de l’individu comme acteur majeur de l’Histoire.acteur majeur de l’Histoire. J.-P. D. Tout à fait. AprèsTout à fait. Après il y a des débats, notammentil y a des débats, notamment par rapport à l’émergencepar rapport à l’émergence des dif­férents types succes­sifsdes dif­férents types succes­sifs de religions: un mondede religions: un monde enchanté avec toutes sortesenchanté avec toutes sortes de créatures surnaturelles chezde créatures surnaturelles chez les chasseurs-cueilleurs etles chasseurs-cueilleurs et les agriculteurs traditionnels;les agriculteurs traditionnels; dans les sociétés de plus endans les sociétés de plus en plus hiérarchisées, un panthéonplus hiérarchisées, un panthéon lui-même très hiérarchisé;lui-même très hiérarchisé; quand apparaît la notionquand apparaît la notion d’empire universel à la fin dud’empire universel à la fin du premier millénaire avant notrepremier millénaire avant notre ère émergent les différentsère émergent les différents types de monothéismes avectypes de monothéismes avec homologie entre le souverainhomologie entre le souverain ayant vocation à dirigerayant vocation à diriger le monde entier, à régner surle monde entier, à régner sur l’univers entier, et un dieul’univers entier, et un dieu unique, ce qui pour les sociétésunique, ce qui pour les sociétés polythéistes traditionnellespolythéistes traditionnelles n’avait aucun sens, chaque popu­n’avait aucun sens, chaque popu­ lation, chaque cité-État, ayantlation, chaque cité-État, ayant ses dieux. Tout ce mouve­mentses dieux. Tout ce mouve­ment pourrait participer à l’appari­pourrait participer à l’appari­ tion de l’individualisme.tion de l’individualisme. M. L. Il y a aussi quelqueIl y a aussi quelque chose qui change dans le statutchose qui change dans le statut il importe d’être toujours dansil importe d’être toujours dans l’ordre de la surabondance).l’ordre de la surabondance). J.-P. D. Nous n’avonsNous n’avons évidemment pas d’observationévidemment pas d’observation directe. Ce que nous pouvonsdirecte. Ce que nous pouvons dire: dans les sociétésdire: dans les sociétés comparables à celles ducomparables à celles du Néolithique étudiées par lesNéolithique étudiées par les ethnologues, les anthropologuesethnologues, les anthropologues sociaux, le collectif primesociaux, le collectif prime effectivement sur l’individu,effectivement sur l’individu, il y a peu de place pour uneil y a peu de place pour une individualité en tant que telle.individualité en tant que telle. Ce que l’on peut dire aussiCe que l’on peut dire aussi d’une autre manière, c’est qued’une autre manière, c’est que nous avons des périodes aunous avons des périodes au Néolithique où les personnesNéolithique où les personnes sont enterrées chacune dans leursont enterrées chacune dans leur tombe, et des périodes de tombestombe, et des périodes de tombes collectives — des espacescollectives — des espaces funéraires où les corps sontfunéraires où les corps sont ajoutés au fur et à mesure sansajoutés au fur et à mesure sans qu’ils soient clairementqu’ils soient clairement individualisés —. On a desindividualisés —. On a des mouvements très réguliers de cemouvements très réguliers de ce type dans un sens ou dans untype dans un sens ou dans un autre qui peuvent êtreautre qui peuvent être interprétés de différentesinterprétés de différentes manières, aussi j’auraismanières, aussi j’aurais tendance à penser que la notiontendance à penser que la notion d’individu est relativementd’individu est relativement récente.récente. M. L. Ce qui tracerait uneCe qui tracerait une petite ligne de frontièrepetite ligne de frontière perméable entre le Néolithiqueperméable entre le Néolithique et ses poursuites, seset ses poursuites, ses rémanences. Et l’entrée dansrémanences. Et l’entrée dans M. L. Précisons que, selonPrécisons que, selon moi, ce que Norbert Elias avaitmoi, ce que Norbert Elias avait appelé le processus de civili­appelé le processus de civili­ sation, l’apparition desation, l’apparition de l’individu comme force socialel’individu comme force sociale majeure, est sans doute trèsmajeure, est sans doute très important dans l’arrivée deimportant dans l’arrivée de l’Anthropocène. L’Anthropocènel’Anthropocène. L’Anthropocène pourrait être considéré commepourrait être considéré comme une sorte “d’enfant naturel” deune sorte “d’enfant naturel” de l’individualisation des soci­l’individualisation des soci­ étés, c’est-à-dire des sociétésétés, c’est-à-dire des sociétés où l’action et le désir desoù l’action et le désir des individus ne connaissent plusindividus ne connaissent plus de limite. Et le passagede limite. Et le passage au consumérisme comme valeurau consumérisme comme valeur cardinale a accentué cecardinale a accentué ce processus; il s’agit pourprocessus; il s’agit pour le consommateur d’être rassasié,le consommateur d’être rassasié, de ne plus avoir d’entrave à sade ne plus avoir d’entrave à sa volonté de consommation, c’estvolonté de consommation, c’est ce que Patrick Pharo appellece que Patrick Pharo appelle le “capitalisme addictif”, etle “capitalisme addictif”, et cela ne compte pas peu danscela ne compte pas peu dans l’emballement des prélèvementsl’emballement des prélèvements de ressources, des émissions dede ressources, des émissions de gaz à effet de serre, desgaz à effet de serre, des polluants, de la dégradation despolluants, de la dégradation des milieux. Bref tout ce qui estmilieux. Bref tout ce qui est indispensable à la produc­tionindispensable à la produc­tion d’objets, de denrées et ded’objets, de denrées et de services nécessaires pourservices nécessaires pour satisfaire l’appétit consumé­satisfaire l’appétit consumé­ riste d’un nombre croissant deriste d’un nombre croissant de terriens (appétit qui estterriens (appétit qui est d’ailleurs le plus manifested’ailleurs le plus manifeste dans, logiquement, le domainedans, logiquement, le domaine alimentaire, où, au sens strict,alimentaire, où, au sens strict, Maison reconstituée sur le site de Cuiry, Aisne, –4900 av. n. è. © Anick Coudart, CNRS ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E33 e individus au lieu; pour moiindividus au lieu; pour moi la géographie c’est une formela géographie c’est une forme d’anthropologie politique desd’anthropologie politique des lieux, de la vie humaine aveclieux, de la vie humaine avec les lieux. Et ce qui m’a amenéles lieux. Et ce qui m’a amené à réfléchir à l’urbanisationà réfléchir à l’urbanisation comme objet d’étude, est toutcomme objet d’étude, est tout simplement le constat quesimplement le constat que l’urbanisation bouleverse lel’urbanisation bouleverse le rapport des individus aux lieux,rapport des individus aux lieux, c’est une fabrique de localitésc’est une fabrique de localités complètement nouvelle. Peu àcomplètement nouvelle. Peu à peu, j’en suis venu à m’intéres­peu, j’en suis venu à m’intéres­ ser à l’Anthropocène, carser à l’Anthropocène, car j’ai pu mesurer à quel point cej’ai pu mesurer à quel point ce bouleversement de l’urbanisationbouleversement de l’urbanisation généralisée du Monde provoquaitgénéralisée du Monde provoquait des effets de forcage puissantdes effets de forcage puissant des systèmes biophysiquesdes systèmes biophysiques à toutes les échelles en mêmeà toutes les échelles en même temps. C’est ce qui m’a amenétemps. C’est ce qui m’a amené à proposer l’hypothèse deà proposer l’hypothèse de l’Antrhopocène urbain etl’Antrhopocène urbain et de définir un cadre scientifiquede définir un cadre scientifique qui nous permette d’observer,qui nous permette d’observer, en raison même de la puissanceen raison même de la puissance de l’urbanisation, de nouvellesde l’urbanisation, de nouvelles compositions locales et globalescompositions locales et globales des réalités sociales, humainesdes réalités sociales, humaines et non humaines. L’anthropocèneet non humaines. L’anthropocène redistribue toutes les cartes,redistribue toutes les cartes, celles des savoirs y compriscelles des savoirs y compris et j’aime ces situations où l’onet j’aime ces situations où l’on doit de faire preuve de créati­doit de faire preuve de créati­ vité scientifique. D’ailleurs,vité scientifique. D’ailleurs, je pense que les néolithiciensje pense que les néolithiciens et les géographes ont en communet les géographes ont en commun d’embrasser des disciplines quid’embrasser des disciplines qui font légèrement un pas de côtéfont légèrement un pas de côté par rapport aux académismes,par rapport aux académismes, ce qui parfois nous a joué desce qui parfois nous a joué des tours mais nous a laissé aussitours mais nous a laissé aussi un immense espace de liberté.un immense espace de liberté. J.-P. D. C’est vrai,C’est vrai, l’innovation provient toujoursl’innovation provient toujours des marges!des marges! Jean-Paul Demoule et Michel Lussault, en tant qu’experts scientifiques, travaillent à une exposition sur les liens entre Néolithique et Anthro­ pocène, qui ouvrira au musée des Confluences en octobre 2020. à l’apparition des inégalitésà l’apparition des inégalités sociales, ce qui résonnait avecsociales, ce qui résonnait avec mon militantisme de l’époque aumon militantisme de l’époque au sein de l’Union des Étudiantssein de l’Union des Étudiants Communistes. Je m’intéressaisCommunistes. Je m’intéressais également au fait qu’il y avaitégalement au fait qu’il y avait les “vraies” civilisationsles “vraies” civilisations — la Grèce, l’Orient et Rome —,— la Grèce, l’Orient et Rome —, et régulièrement il y avait leset régulièrement il y avait les incursions de “barbares venusincursions de “barbares venus du Nord” dont on ne savait pasdu Nord” dont on ne savait pas grand-chose. Et c’est de cettegrand-chose. Et c’est de cette manière que je suis arrivé aumanière que je suis arrivé au Néolithique. Je n’ai finalementNéolithique. Je n’ai finalement pas fait l’École d’Athènes, jepas fait l’École d’Athènes, je suis entré à l’Université où lessuis entré à l’Université où les recrutements à l’époque étaientrecrutements à l’époque étaient relativement faciles, je suisrelativement faciles, je suis allé en Tchécoslovaquie oùallé en Tchécoslovaquie où travaillait un des archéologuestravaillait un des archéologues néolithiciens les plus novateursnéolithiciens les plus novateurs des années soixante, Bohumildes années soixante, Bohumil Soudsky. Ensuite, au début desSoudsky. Ensuite, au début des années soixante-dix, nous avonsannées soixante-dix, nous avons monté un département de Proto­monté un département de Proto­ histoire — Néolithique, âge duhistoire — Néolithique, âge du Bronze, âge du fer — à l’Univer­Bronze, âge du fer — à l’Univer­ sité de Paris I, et nous avonssité de Paris I, et nous avons organisé des fouilles dans leorganisé des fouilles dans le bassin parisien, et plus j’aibassin parisien, et plus j’ai avancé, plus ma conviction s’estavancé, plus ma conviction s’est renforcée sur le fait que lerenforcée sur le fait que le Néolithique était la principaleNéolithique était la principale révolution dans l’histoirerévolution dans l’histoire humaine, la révolution indus­humaine, la révolution indus­ trielle n’en étant que latrielle n’en étant que la lointaine conséquence. Aprèslointaine conséquence. Après avoir fouillé en France, je suisavoir fouillé en France, je suis allé dans les Balkans, porteallé dans les Balkans, porte d’entrée européenne de l’agri­d’entrée européenne de l’agri­ culture apparue au Proche-culture apparue au Proche- Orient.Orient. M. L. Si j’avais pu,Si j’avais pu, j’aurais peut-être fini néoli­j’aurais peut-être fini néoli­ thicien! Mais dans mon univer­thicien! Mais dans mon univer­ sité de Tours, là où je fis messité de Tours, là où je fis mes études à partir de 1977, il yétudes à partir de 1977, il y avait encore très peu d’ensei­avait encore très peu d’ensei­ gnement d’archéologie aisémentgnement d’archéologie aisément accessible. Pourtant, en France,accessible. Pourtant, en France, c’est à Tours que fut inventéc’est à Tours que fut inventé l’archéologie urbaine devenuel’archéologie urbaine devenue plus tard l’archéologieplus tard l’archéologie préventive. Cela posé, le choixpréventive. Cela posé, le choix de la géographie n’est pasde la géographie n’est pas un choix par défaut. Je suisun choix par défaut. Je suis géographe car j’ai toujoursgéographe car j’ai toujours été fasciné par la relation desété fasciné par la relation des de l’individu comme acteurde l’individu comme acteur économique, et ce n’est pas paréconomique, et ce n’est pas par hasard que Karl Marx ait écrithasard que Karl Marx ait écrit ce qu’il a écrit au moment oùce qu’il a écrit au moment où il l’a écrit. Il y a quelqueil l’a écrit. Il y a quelque chose en rapport avec cettechose en rapport avec cette relation entre la réussite derelation entre la réussite de soi et la capacité de réussirsoi et la capacité de réussir économiquement; cela nouséconomiquement; cela nous renvoie évidemment aux fameuxrenvoie évidemment aux fameux travaux de Max Weber, “L’éthiquetravaux de Max Weber, “L’éthique protestante et l’esprit duprotestante et l’esprit du capitalisme” (1904 et 1905).capitalisme” (1904 et 1905). Il y a des choses qui ont étéIl y a des choses qui ont été critiquées comme étant tropcritiquées comme étant trop généralisantes mais il y a aussigénéralisantes mais il y a aussi des sortes d’intuition dedes sortes d’intuition de modèles d’évolution culturellemodèles d’évolution culturelle qui sont assez saisissants.qui sont assez saisissants. J.-P. D. Dans le bouddhisme,Dans le bouddhisme, si un malheur arrive, c’est quesi un malheur arrive, c’est que dans une vie antérieure vousdans une vie antérieure vous avez mal agi. J’étais au Japonavez mal agi. J’étais au Japon au moment de Fukushima, uneau moment de Fukushima, une grande solidarité globale étaitgrande solidarité globale était peu présente car le malheur estpeu présente car le malheur est considéré comme mérité, ce quiconsidéré comme mérité, ce qui d’une manière étrange rejointd’une manière étrange rejoint l’idéologie du néo-libéralisme:l’idéologie du néo-libéralisme: les pauvres ont ce qu’il mérite.les pauvres ont ce qu’il mérite. V. D. Une dernière questionUne dernière question un peu plus personnelle:un peu plus personnelle: Jean-Paul Demoule, vous êtesJean-Paul Demoule, vous êtes archéologue et préhistorien,archéologue et préhistorien, qu’est ce qui vous a conduitqu’est ce qui vous a conduit au Néolithique? Michel Lussault,au Néolithique? Michel Lussault, vous êtes géographe, pourquoivous êtes géographe, pourquoi l’Anthropocène?l’Anthropocène? J.-P. D. Enfant, vers 7–8 ans,Enfant, vers 7–8 ans, je voulais être archéologue,je voulais être archéologue, et l’on m’avait expliqué queet l’on m’avait expliqué que la vraie archéologie c’étaitla vraie archéologie c’était la Grèce, et donc j’ai suivi lela Grèce, et donc j’ai suivi le parcours normal: je suis entréparcours normal: je suis entré à l’École normale et j’aià l’École normale et j’ai commencé à préparer l’Écolecommencé à préparer l’École d’Athènes. Et ce fut un cauche­d’Athènes. Et ce fut un cauche­ mar intellectuel, car l’ensei­mar intellectuel, car l’ensei­ gnement était uniquement tournégnement était uniquement tourné vers l’Histoire de l’Art,vers l’Histoire de l’Art, les temples, les statues, etc.les temples, les statues, etc. Parallèlement j’avais lu leParallèlement j’avais lu le livre de Vere Gordon Childe, unlivre de Vere Gordon Childe, un grand archéologue australien degrand archéologue australien de l’entre-deux-guerres, marxistel’entre-deux-guerres, marxiste par ailleurs, qui s’intéressaitpar ailleurs, qui s’intéressait École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E34 e desdes mıllıersmıllıers ddıcııcı  atlas atlas de lıeuxde lıeux ınfınısınfınısEncore Heureux Architectes École urbaine de Lyon Des Milliers d’Ici, atlas de lieux infinis Exposition du 8 novembre au 29 décembre 2019 Halles du Faubourg 10, impasse des Chalets 69007 Lyon — France Commissariat, scénographie et production Encore Heureux Architectes École urbaine de Lyon – Université de Lyon Encore Heureux Architectes Julien Choppin, Nicola Delon, Sébastien Eymard, Sonia Vu, Ben Hoyle, avec les contributions de Geoffrey Airiau, Lucie Bergouhnioux, Mélanie Bouissière, Justine Braun, Olivier Caudal, Clémentine Thenot, Margot Cordier, Cédric Daniel, Manon Dol, Eda Doyduk, Clément Gy, Léa Hobson, Goulven Jaffrès, Maïane Jerafi, Guillaume Jouin-Trémeur, Romain Léal, Luc Lecorvaisier, Hugo Leprince, Kasi Lesniewska, Morgan Moinet, Lola Paprocki, Nicolas Passemier, Bérénice Prévôt, Anaïs Quintero, Agathe Sicard, Inès Winkler École urbaine de Lyon – Université de Lyon Michel Lussault, Valérie Disdier, Céline De Mil, avec les contributions de Jérémy Cheval, Nicolas Daccache, Anne Guinot, Lou Herrmann, Maylis Mazoyer, Adrien Pinon, Loïc Sagnard, Alice Sender, Isabelle Vio Cartographie Laboratoire LIRIS, UMR 5 205 CNRS Gilles Gesquière, Thomas Leysens Film Lieux infinis, une aventure Vénitienne Ronan Letourneur et Nicola Delon (d’après des images de Karolina Blaszyk et Adrien Basch) 40’ Vidéo Ronan Letourneur Photographies Cyrus Cornut Design graphique deValence Matériaux de réemploi Minéka Impressions AGG Print Montage La Taverne Gutenberg, Sacha Moyal LesLes lieux infinislieux infinis sont des lieuxsont des lieux pionniers qui explorent etpionniers qui explorent et expérimentent des processusexpérimentent des processus collectifs pour habiter le mondecollectifs pour habiter le monde et construire des communs. Dixet construire des communs. Dix d’entre eux ont été présentésd’entre eux ont été présentés par Encore Heureux Architectespar Encore Heureux Architectes au Pavillon français de laau Pavillon français de la Biennale d’architecture deBiennale d’architecture de Venise 2018, et parallèlementVenise 2018, et parallèlement les visiteurs ont contribué àles visiteurs ont contribué à fabriquer une cartographiefabriquer une cartographie élargie de ces lieux infinis:élargie de ces lieux infinis: 8318 fiches ont été renseignées!8318 fiches ont été renseignées! L’expositionL’exposition Des Milliers d’Ici,Des Milliers d’Ici, atlas de lieux infinisatlas de lieux infinis s’attaches’attache à restituer et documenter ceà restituer et documenter ce nouveau paysage mondial de lieuxnouveau paysage mondial de lieux infinis.infinis. Vue de l’exposition aux Halles du Faubourg © École urbaine de Lyon – Adrien Pinon ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E35 e Une exposition peut en cacher une autre Lieux infinis fut lefut le titre que nous avons donné àtitre que nous avons donné à l’exposition du pavillonl’exposition du pavillon Français, dans le cadre de laFrançais, dans le cadre de la seizième édition de la Biennaleseizième édition de la Biennale internationale d’architectureinternationale d’architecture de Venise,de Venise, Freespace, qui a eu, qui a eu lieu du 26 mai au 25 novembrelieu du 26 mai au 25 novembre 2018.2018. En écho au thèmeEn écho au thème général, nous avons souhaitégénéral, nous avons souhaité présenter dix lieux pionniersprésenter dix lieux pionniers en France, qui selon nous,en France, qui selon nous, explorent et expérimentent desexplorent et expérimentent des processus collectifs pourprocessus collectifs pour habiter le monde et construirehabiter le monde et construire des communs: L’hôtel Pasteur àdes communs: L’hôtel Pasteur à Rennes, le Centquatre et lesRennes, le Centquatre et les Grands Voisins à Paris, le TriGrands Voisins à Paris, le Tri postal à Avignon, le 6B à Saint-postal à Avignon, le 6B à Saint- Denis, la Convention à Auch, laDenis, la Convention à Auch, la Friche Belle de Mai à Marseille,Friche Belle de Mai à Marseille, les Ateliers Médicis à Clichy-les Ateliers Médicis à Clichy- sous-bois-Montfermeil, la Fermesous-bois-Montfermeil, la Ferme du bonheur à Nanterre et ladu bonheur à Nanterre et la Grande Halle à Colombelles.Grande Halle à Colombelles. Cette sélection subjec­Cette sélection subjec­ tive ne cherchait pas à érigertive ne cherchait pas à ériger des modèles mais à révélerdes modèles mais à révéler plutôt des signaux faibles pourplutôt des signaux faibles pour ouvrir des perspectives protéi­ouvrir des perspectives protéi­ formes et subversives. Nousformes et subversives. Nous voulions montrer des lieuxvoulions montrer des lieux ouverts, possibles, non‑finis,ouverts, possibles, non‑finis, qui instaurent des espaces dequi instaurent des espaces de liberté où se cherchent desliberté où se cherchent des alternatives.alternatives. Pour dresser le portraitPour dresser le portrait de ces lieux inclassables, il ade ces lieux inclassables, il a fallu déployer plusieurs strata­fallu déployer plusieurs strata­ gèmes. Nous avons recueilligèmes. Nous avons recueilli les mots et dessiné les visagesles mots et dessiné les visages de ceux qui les font naîtrede ceux qui les font naître et vivre. Nous avons reconstituéet vivre. Nous avons reconstitué leurs espaces en construisantleurs espaces en construisant des maquettes où l’on projetaitdes maquettes où l’on projetait les films des nombreusesles films des nombreuses activités qui coexistent. Nousactivités qui coexistent. Nous avons accumulé une sélectionavons accumulé une sélection choisie d’objets emblématiqueschoisie d’objets emblématiques de chacun des lieux, dans unde chacun des lieux, dans un grand cabinet de curiosité, avecgrand cabinet de curiosité, avec l’espoir de capter la diversitél’espoir de capter la diversité et l’intensité de la vie quiet l’intensité de la vie qui s’y invente.s’y invente. Enfin, nous avonsEnfin, nous avons sollicité les visiteurs de l’ex­sollicité les visiteurs de l’ex­ position pour nous aider àposition pour nous aider à élargir notre propre sélectionélargir notre propre sélection et agrandir cette liste deet agrandir cette liste de lieux infinis. Il semblait donclieux infinis. Il semblait donc nécessaire d’en donner unenécessaire d’en donner une définition pour orienter etdéfinition pour orienter et aider les contributeurs. Maisaider les contributeurs. Mais cette tentative de clarificationcette tentative de clarification s’est soldée plutôt par l’envies’est soldée plutôt par l’envie d’ouvrir le sens en juxtaposantd’ouvrir le sens en juxtaposant des phrases plutôt que de ledes phrases plutôt que de le circonscrire en quelques motscirconscrire en quelques mots choisis. Il en résulta une suitechoisis. Il en résulta une suite de neuf critères, comme autantde neuf critères, comme autant de caractéristiques communes etde caractéristiques communes et d’états d’esprit propres à cesd’états d’esprit propres à ces espèces d’espaces:espèces d’espaces: – un lieu qui réveille;– un lieu qui réveille; – un délaissé;– un délaissé; Mur de l’exposition où chaque contributeur venait ajouter sa fiche © Cyrus Cornut Venise, exposition Lieux Infinis, le pavillon français © Cyrus Cornut École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E36 e qu’on se retrouverait avec cesqu’on se retrouverait avec ces 8318 feuillets anonymes, des8318 feuillets anonymes, des dizaines accrochés chaque jourdizaines accrochés chaque jour sur les panneaux prévus à cetsur les panneaux prévus à cet effet, ramassés en uneeffet, ramassés en une cueillette régulière, puiscueillette régulière, puis rassemblés en liasse parrassemblés en liasse par des élastiques et des ficelles,des élastiques et des ficelles, le tout enfermé dans une banalele tout enfermé dans une banale valise à roulettes et ramenévalise à roulettes et ramené in finein fine à Paris. Avec désormaisà Paris. Avec désormais une question embarrassanteune question embarrassante en tête: que faire de ce colisen tête: que faire de ce colis encombrant, assez lourd et àencombrant, assez lourd et à l’utilité non flagrante?l’utilité non flagrante? Le plus simple eût étéLe plus simple eût été sans doute de l’oublier quelquesans doute de l’oublier quelque part et de n’en plus parler, depart et de n’en plus parler, de laisser ce moment vénitienlaisser ce moment vénitien devenir souvenir qu’on raconte­devenir souvenir qu’on raconte­ rait, ému, tant il avait étérait, ému, tant il avait été riche en travail et intense enriche en travail et intense en émotions. Mais pouvait-onémotions. Mais pouvait-on accepter que ces six mois de laaccepter que ces six mois de la biennale demeurassent sansbiennale demeurassent sans suite, justement parce qu’ilssuite, justement parce qu’ils furent si fertiles et forts?furent si fertiles et forts? Surtout, pouvait-on, éthique­Surtout, pouvait-on, éthique­ ment, ne faire aucun cas desment, ne faire aucun cas des individus qui prirent le tempsindividus qui prirent le temps de remplir les fiches, montrantde remplir les fiches, montrant ainsi qu’ils voulaient partagerainsi qu’ils voulaient partager quelque chose avec les autresquelque chose avec les autres visiteurs et entrer en inter­visiteurs et entrer en inter­ action, dans une sorte deaction, dans une sorte de dialogue à distance, avec lesdialogue à distance, avec les concepteurs? Mais que voulaient-concepteurs? Mais que voulaient- ils partager au juste et pourils partager au juste et pour dire quoi? Devenait dès lorsdire quoi? Devenait dès lors l’interrogation lancinante.l’interrogation lancinante. Peu à peu, s’est imposéePeu à peu, s’est imposée la seule manière d’en avoir lela seule manière d’en avoir le cœur net: transformer le contenucœur net: transformer le contenu inconnu et incertain de ceinconnu et incertain de ce bagage en archive. Oui, unebagage en archive. Oui, une véritable archive, comme si nousvéritable archive, comme si nous étions des historiens (certesétions des historiens (certes des spécialistes d’un passé pasdes spécialistes d’un passé pas encore tout à fait passéencore tout à fait passé puisqu’on s’employait à envi­puisqu’on s’employait à envi­ De la valise à l’archive 8318! 8318 fiches! 83188318! 8318 fiches! 8318 exemplaires de ces rectanglesexemplaires de ces rectangles de papier (15 ˣ 10,5 cm) mis àde papier (15 ˣ 10,5 cm) mis à disposition des visiteurs quidisposition des visiteurs qui sortaient de l’exposition et sursortaient de l’exposition et sur lesquels ils étaient incités àlesquels ils étaient incités à écrire, tout simplement, lesécrire, tout simplement, les caractéristiques élémentairescaractéristiques élémentaires d’un cas qui leur paraissaientd’un cas qui leur paraissaient pouvoir rentrer dans cettepouvoir rentrer dans cette famille desfamille des lieux infinislieux infinis.. 8318 suggestions, donc,8318 suggestions, donc, furent collectées, fruits d’unefurent collectées, fruits d’une décision libre de chaquedécision libre de chaque spectateur, car il n’existaitspectateur, car il n’existait pas de consigne plus claire quepas de consigne plus claire que cela et surtout pas d’obli­cela et surtout pas d’obli­ gation; il s’agissait justegation; il s’agissait juste d’une incitation pour touted’une incitation pour toute personne le voulant bien, àpersonne le voulant bien, à faire écho, ou rebond ou contre-faire écho, ou rebond ou contre- pied, à ce qu’elle venait depied, à ce qu’elle venait de voir. Au début, une sorte de jeuvoir. Au début, une sorte de jeu imaginé sans trop y songer, niimaginé sans trop y songer, ni croire que la sollicitationcroire que la sollicitation serait entendue à tel pointserait entendue à tel point – un lieu inspirant– un lieu inspirant mais non reproductible;mais non reproductible; – un lieu d’accueil, de refuge,– un lieu d’accueil, de refuge, de solidarité;de solidarité; – un lieu de travail, de vie,– un lieu de travail, de vie, de fêtes;de fêtes; – un lieu qui explore– un lieu qui explore des gouvernances collectives;des gouvernances collectives; – un lieu qui cultive– un lieu qui cultive l’inattendu;l’inattendu; – un lieu sans obligation– un lieu sans obligation de consommer;de consommer; – un lieu avec de la hauteur– un lieu avec de la hauteur sous plafond;sous plafond; – un lieu fragile et puissant– un lieu fragile et puissant à la fois.à la fois. Ce principe d’expression libre,Ce principe d’expression libre, comme un appel à manifestationcomme un appel à manifestation d’intérêt pour ce sujet ad’intérêt pour ce sujet a fonctionné au-delà de nosfonctionné au-delà de nos espérances, jusqu’à tapisserespérances, jusqu’à tapisser entièrement l’une des salles deentièrement l’une des salles de l’exposition. Et comme certainsl’exposition. Et comme certains lieux, l’exposition n’avaitlieux, l’exposition n’avait alors plus de fin.alors plus de fin. Vue de l’exposition aux Halles du Faubourg © École urbaine de Lyon – Adrien Pinon Une des fiches renseignée par un visiteur © École urbaine de Lyon – Adrien Pinon Valise transportant les 8318 fiches de Venise à Lyon © École urbaine de Lyon – Adrien Pinon ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E37 e 1830 Marine Stadium Stade de marine construit spécialement pour les courses de bateaux à moteur États-Unis,Miami,Floride 3501 Rickenbacker Causeway Vue de l’exposition aux Halles du Faubourg © École urbaine de Lyon – Adrien Pinon sager la suite de l’événementsager la suite de l’événement qui demeurait dans sa fraîcheur)qui demeurait dans sa fraîcheur) découvrant dans le recoin d’undécouvrant dans le recoin d’un grenier un matériau brut, degrenier un matériau brut, de première main, jamais vu nipremière main, jamais vu ni analysé.analysé. Nous avons inventé uneNous avons inventé une source scientifique en consi­source scientifique en consi­ dérant ces dépôts non commedérant ces dépôts non comme des épiphénomènes mais comme desdes épiphénomènes mais comme des traces additives — pour repren­traces additives — pour repren­ dre les mots de Tim Ingold —,dre les mots de Tim Ingold —, éloquente et importante, procé­éloquente et importante, procé­ dant d’un geste, d’un acte:dant d’un geste, d’un acte: celui d’un visiteur mu par lacelui d’un visiteur mu par la volonté de témoigner de ce quivolonté de témoigner de ce qui pour lui pouvait être tenu pourpour lui pouvait être tenu pour unun lieu infinilieu infini et offrant uneet offrant une addition à un ensemble en coursaddition à un ensemble en cours de constitution.de constitution. Chaque fiche fut doncChaque fiche fut donc radicalement prise au sérieuxradicalement prise au sérieux afin de la traiter d’abord commeafin de la traiter d’abord comme une totalité signifiante, sansune totalité signifiante, sans négliger qu’elle tait autantnégliger qu’elle tait autant qu’elle montre, pour ensuitequ’elle montre, pour ensuite la mettre en tension et enla mettre en tension et en relation avec toutes les autresrelation avec toutes les autres — car dans une archive, chaque— car dans une archive, chaque item fait sens en lui-même,item fait sens en lui-même, en partage avec les autres,en partage avec les autres, en connexion avec ce quien connexion avec ce qui le dépasse, c’est-à-dire sesle dépasse, c’est-à-dire ses conditions de possibilité, etconditions de possibilité, et en raison d’un schéma interpré­en raison d’un schéma interpré­ tatif. Dès le début de cetatif. Dès le début de ce travail minutieux, nous avonstravail minutieux, nous avons constaté et la quasi-absenceconstaté et la quasi-absence de suggestions purement fantai­de suggestions purement fantai­ sistes et la variété dessistes et la variété des propositions faites par lespropositions faites par les visiteurs, qui ouvrent desvisiteurs, qui ouvrent des champs que l’exposition n’arpen­champs que l’exposition n’arpen­ tait pas.tait pas. D’où le choix de mettreD’où le choix de mettre en place une enquête indiciaire,en place une enquête indiciaire, qui part de la trace pourqui part de la trace pour remonter, autant que faire seremonter, autant que faire se peut, à ce qui la fonde etpeut, à ce qui la fonde et l’autorise. Pour cela, puisqu’onl’autorise. Pour cela, puisqu’on ne pouvait accéder aux déposantsne pouvait accéder aux déposants pour leur demander leurspour leur demander leurs raisons, il fallait au moinsraisons, il fallait au moins tenter de reconstituer unetenter de reconstituer une logique de sens qui expliquaitlogique de sens qui expliquait qu’une personne ait accroché unequ’une personne ait accroché une fiche avec tel lieu spécifiquefiche avec tel lieu spécifique qui lui semblait participer duqui lui semblait participer du genre commun desgenre commun des lieux infinislieux infinis.. Il a fallu pour cela “docu­Il a fallu pour cela “docu­ menter” chaque lieu suggéré,menter” chaque lieu suggéré, retrouver ses coordonnéesretrouver ses coordonnées topographiques, comprendre sontopographiques, comprendre son histoire, sa morphologie et seshistoire, sa morphologie et ses fonctions. On décida égalementfonctions. On décida également de lui attribuer une imagede lui attribuer une image photographique, de lui tirer lephotographique, de lui tirer le portrait en quelque sorte, etportrait en quelque sorte, et ainsi d’augmenter la trace enainsi d’augmenter la trace en choisissant un visuel, enchoisissant un visuel, en fonction de nos cadresfonction de nos cadres d’analyse.d’analyse. Très vite, des régula­Très vite, des régula­ rités apparurent et des attrac­rités apparurent et des attrac­ teurs s’imposèrent, permettantteurs s’imposèrent, permettant de classer la collection parde classer la collection par indexation et de concevoir uneindexation et de concevoir une iconographie inspirée à la foisiconographie inspirée à la fois des principes de l’atlas géogra­des principes de l’atlas géogra­ phique et de ceux de l’Atlasphique et de ceux de l’Atlas mnémosyne d’Aby Warburg au sensmnémosyne d’Aby Warburg au sens où nous avons voulu jouer suroù nous avons voulu jouer sur la fertilité des rapprochements,la fertilité des rapprochements, des apparie­ments, des relationsdes apparie­ments, des relations que la mise en parallèle etque la mise en parallèle et en série des images permet caren série des images permet car elle installe une opérationelle installe une opération sémiotique toujours puissantesémiotique toujours puissante et surpre­nante: placer deset surpre­nante: placer des formes en regard les unes desformes en regard les unes des autres, même lorsqu’ellesautres, même lorsqu’elles expriment des réalités trèsexpriment des réalités très différentes, autorise de compa­différentes, autorise de compa­ rer l’incom­parable et de mieuxrer l’incom­parable et de mieux comprendre un ensemble icono­comprendre un ensemble icono­ graphique complexe.graphique complexe. L’expositionL’exposition DesDes Milliers d’IciMilliers d’Ici met en scène lemet en scène le résultat de nos investigations.résultat de nos investigations. Nous ne cherchons pas àNous ne cherchons pas à conclure, mais à poursuivre leconclure, mais à poursuivre le chantier ouvert à Venise parchantier ouvert à Venise par cette activité de laboratoire,cette activité de laboratoire, afin de le partager, de leafin de le partager, de le mettre en discussion et aussimettre en discussion et aussi de vous appeler, chers visi­de vous appeler, chers visi­ teurs, à continuer à enrichirteurs, à continuer à enrichir l’archive; une archive ouverte,l’archive; une archive ouverte, donc, tout comme l’œuvredonc, tout comme l’œuvre d’interprétation qu’elle lance.d’interprétation qu’elle lance. Des Milliers d’Ici, un panorama de nos attachements Avec ces 8318 fichesAvec ces 8318 fiches anonymes, nous n’avons que desanonymes, nous n’avons que des conjectures. Est-ce uneconjectures. Est-ce une contribution fidèle au proposcontribution fidèle au propos de l’exposition? Ou bien est-cede l’exposition? Ou bien est-ce une interprétation libre desune interprétation libre des motsmots LieuLieu etet InfiniInfini entendusentendus séparément?séparément? Littéralement, l’expres­Littéralement, l’expres­ sionsion Lieux infinisLieux infinis oppose l’icioppose l’ici et l’ailleurs, dans le paradoxeet l’ailleurs, dans le paradoxe d’un endroit situé qui a lad’un endroit situé qui a la capacité de nous emmenercapacité de nous emmener au-delà. Comme titre d’expo­au-delà. Comme titre d’expo­ sition,sition, Lieux infinisLieux infinis évoquaitévoquait des espaces à l’intérieurdes espaces à l’intérieur desquels tous les possiblesdesquels tous les possibles pouvaient se réinventer dans lepouvaient se réinventer dans le temps au gré des apports detemps au gré des apports de leurs “habitants”. La majoritéleurs “habitants”. La majorité des contributeurs y a vu toutdes contributeurs y a vu tout autre chose. Beaucoup ontautre chose. Beaucoup ont exploré d’autres rivages:exploré d’autres rivages: la beauté naturelle, la tracela beauté naturelle, la trace historique ou la fiction,historique ou la fiction, jusqu’aux extrêmes des expres­jusqu’aux extrêmes des expres­ sions personnelles qui ontsions personnelles qui ont proposé leur propre chambre ouproposé leur propre chambre ou notre univers tout entier.notre univers tout entier. Certains ont vu laCertains ont vu la nature (13%) spectaculairementnature (13%) spectaculairement belle, exempte de tracesbelle, exempte de traces habitées. Des montagnes auxhabitées. Des montagnes aux parcs classés “naturels”, desparcs classés “naturels”, des forêts aux déserts. Mais de laforêts aux déserts. Mais de la plus vive à la plus glacée,plus vive à la plus glacée, 0448 SassoCaveoso Habitat troglodytique occupé depuis le paléolithique jusqu’à nos jours, site entré au patrimoine mondial de l’unesco en 1993 Italie,Matera Piazza S. Pietro Caveoso École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page E38Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e machınamachına vıtruvavıtruva Hervé Rivano Lou Herrmann Jindra Kratochvil Écrivain, vidéaste et plasticien. Il a publié en septembre 2019 aux Éditions Le Clos Jouve Toutes mes pensées ne sont pas des flèches Atelier de fabrication de Machina Vitruva © Jindra Kratochvil 13 décembre 2019 Professeur à l’INSA de Lyon, il dirige l’équipe commune Inria/ INSA Lyon Agora du Laboratoire CITI et est membre du comité de pilotage de l’École urbaine de Lyon Docteure en urbanisme, chercheure postdoctorale et chargée de projet à l’École urbaine de Lyon c’est à la nature liquide quec’est à la nature liquide que revient la palme: océans, mers,revient la palme: océans, mers, plages, cascades, îles, lacs etplages, cascades, îles, lacs et rivières occupent le devant derivières occupent le devant de la scène. On devine une décla­la scène. On devine une décla­ ration d’amour pour la biosphèreration d’amour pour la biosphère qui n’est pas si surprenante,qui n’est pas si surprenante, à l’heure de la prise deà l’heure de la prise de conscience grandissante de laconscience grandissante de la beauté fragile de notre planète.beauté fragile de notre planète. Certains ont vu desCertains ont vu des ruines (6%) et du patrimoineruines (6%) et du patrimoine (14%), qui sont nos restes édi­(14%), qui sont nos restes édi­ fiés. C’est l’image d’un passéfiés. C’est l’image d’un passé abandonné ou délaissé, préservéabandonné ou délaissé, préservé ou magnifié. on peut y lireou magnifié. on peut y lire la fierté et l’attachement à cesla fierté et l’attachement à ces symboles de l’inventivité etsymboles de l’inventivité et de la créativité des bâtisseurs.de la créativité des bâtisseurs. Mais se glisse une tristesseMais se glisse une tristesse aussi, face à des mondes englou­aussi, face à des mondes englou­ tis — des sites antiques auxtis — des sites antiques aux cathédrales industrielles —,cathédrales industrielles —, et quantité de sites cultuelset quantité de sites cultuels européens délaissés faute deeuropéens délaissés faute de candidats. On découvre aussicandidats. On découvre aussi l’existence d’un gisementl’existence d’un gisement potentiel d’espaces à réactiver,potentiel d’espaces à réactiver, sans pour autant rajouter àsans pour autant rajouter à l’empreinte constructivel’empreinte constructive existante.existante. Beaucoup ont vu lesBeaucoup ont vu les lieux de la quotidienneté: deslieux de la quotidienneté: des ensembles de territoires habitésensembles de territoires habités (26%) et les activités qui y(26%) et les activités qui y sont nées (28%). De la rue ausont nées (28%). De la rue au quartier, du village à la villequartier, du village à la ville dans toutes ses échelles, cesdans toutes ses échelles, ces densités habitées sont cellesdensités habitées sont celles où on travaille, on s’éduque,où on travaille, on s’éduque, on commerce, et, depuis peu, queon commerce, et, depuis peu, que l’on visite et où l’on s’amuse.l’on visite et où l’on s’amuse. Dans cet urbain géné­ralisé,Dans cet urbain géné­ralisé, nombre de réponses ont plébi­nombre de réponses ont plébi­ scité l’espace public, comme unescité l’espace public, comme une figure spatiale symbo­liquefigure spatiale symbo­lique primordiale.primordiale. Et bien entendu, deEt bien entendu, de nombreuses propositions ontnombreuses propositions ont contribué à enrichir l’atlas decontribué à enrichir l’atlas de nouveauxnouveaux lieux infinislieux infinis (13%),(13%), en résonance avec l’expositionen résonance avec l’exposition éponyme. Des friches, deséponyme. Des friches, des squats, des initiatives localessquats, des initiatives locales et citoyennes, des “labs”, deset citoyennes, des “labs”, des jardins partagés, des occu­pa­jardins partagés, des occu­pa­ tions d’espaces publics.tions d’espaces publics. Des expériences temporaires ouDes expériences temporaires ou pé­rennes, institutionnaliséespé­rennes, institutionnalisées ou plus en marge, mais quiou plus en marge, mais qui réinventent toutes des dyna­mi­réinventent toutes des dyna­mi­ ques collectives.ques collectives. Par dessus-tout, àPar dessus-tout, à l’heure du virtuel et de lal’heure du virtuel et de la grande toile, ces projets nousgrande toile, ces projets nous parlent de l’importance du lieu,parlent de l’importance du lieu, et de nos divers attachementset de nos divers attachements à son endroit. Nous pensonsà son endroit. Nous pensons que cesque ces Milliers d’IciMilliers d’Ici disentdisent quelque chose de notre mondequelque chose de notre monde urbanisé et des vies que nous yurbanisé et des vies que nous y inscrivons — toujours-déjàinscrivons — toujours-déjà des vies avec les lieux, quides vies avec les lieux, qui s’affirment bel et bien commes’affirment bel et bien comme des prises essentielles dedes prises essentielles de la co-habita­tion humaine.la co-habita­tion humaine. C’est probablement dans la nuitC’est probablement dans la nuit du 7 au 8 décembre 1492 quedu 7 au 8 décembre 1492 que Léonard fait le rêve mysté­rieuxLéonard fait le rêve mysté­rieux dont on trouve le récit dansdont on trouve le récit dans une lettre adressée à la mêmeune lettre adressée à la même période à son ami Jorgepériode à son ami Jorge Luis Borges:Luis Borges: “[...] Mes yeux“[...] Mes yeux finissant tant bien que mal parfinissant tant bien que mal par s’habituer à l’obscurité,s’habituer à l’obscurité, je m’aperçois que je me trouveje m’aperçois que je me trouve alors au milieu de ce quialors au milieu de ce qui ressemble à une cour intérieureressemble à une cour intérieure d’un ensemble de bâtimentsd’un ensemble de bâtiments industriels désaffectés.industriels désaffectés. Toutes sortes de matériaux deToutes sortes de matériaux de construction y sont entreposésconstruction y sont entreposés de partout, on devine des tasde partout, on devine des tas de bois, des poutres et desde bois, des poutres et des tasseaux, des traverses entasseaux, des traverses en acier, des cordes, des rouesacier, des cordes, des roues dentées, ainsi que d’innom­dentées, ainsi que d’innom­ brables structures inachevéesbrables structures inachevées et laissées à l’abandon. N’ayantet laissées à l’abandon. N’ayant aucune intention de séjourneraucune intention de séjourner plus longtemps dans ce lieuplus longtemps dans ce lieu insolite, je commence à chercherinsolite, je commence à chercher mon chemin de sortie. Lorsque,mon chemin de sortie. Lorsque, soudain, un bruit étrangesoudain, un bruit étrange parvient à mon conduit auditif.parvient à mon conduit auditif. Un petit grincement, subtil etUn petit grincement, subtil et lointain qui, au milieu de celointain qui, au milieu de ce lieu inhabité, m’apparaîtlieu inhabité, m’apparaît immédiatement comme un signe deimmédiatement comme un signe de vie. Ou du moins comme une sortevie. Ou du moins comme une sorte de présence qui chercherait àde présence qui chercherait à attirer mon attention.attirer mon attention. Naturellement, ma curiosité neNaturellement, ma curiosité ne me laisse pas de répit et jeme laisse pas de répit et je décide d’enquêter à propos dedécide d’enquêter à propos de ce phénomène.ce phénomène. Je découvre alors qu’un petitJe découvre alors qu’un petit passage donne accès à unepassage donne accès à une seconde cour, plus petite, telleseconde cour, plus petite, telle une alcôve secrète de la courune alcôve secrète de la cour principale. Et là, aussitôtprincipale. Et là, aussitôt entré dans cet espace restreintentré dans cet espace restreint mais relativement dégagé, mesmais relativement dégagé, mes yeux distinguent quelques objetsyeux distinguent quelques objets brillants comme suspendus aubrillants comme suspendus au milieu de l’obscurité, desmilieu de l’obscurité, des sortes de cristaux ou de polyè­sortes de cristaux ou de polyè­ dres complexes de la taille d’undres complexes de la taille d’un poing, disposés et animés depoing, disposés et animés de manière à former une doublemanière à former une double onde sinusoïdale en perpétuelleonde sinusoïdale en perpétuelle ondulation. Ça alors! m’exclamé-ondulation. Ça alors! m’exclamé- je, stupéfait, et osant à peineje, stupéfait, et osant à peine m’avancer de quelques pas pourm’avancer de quelques pas pour ÉcoleÉcole urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition Page E39 e le vivant. Pour matérialiserle vivant. Pour matérialiser ces courbes, nous avons utiliséces courbes, nous avons utilisé des mobiles suspendus mis endes mobiles suspendus mis en mouvement par la mécanique demouvement par la mécanique de la machine. Ce faisant, onla machine. Ce faisant, on retrouvait, sans l’avoir réel­retrouvait, sans l’avoir réel­ lement cherché, la double naturelement cherché, la double nature de la lumière, composantede la lumière, composante essentielle du projet, à la foisessentielle du projet, à la fois ondulatoire, les sinusoïdes,ondulatoire, les sinusoïdes, et corpusculaire, les poids.et corpusculaire, les poids. Il restait à imaginerIl restait à imaginer la mécanique de la machinela mécanique de la machine et à trouver la façon de faireet à trouver la façon de faire évoluer nos sinusoïdesévoluer nos sinusoïdes en opposition de phase. Celaen opposition de phase. Cela nécessitait de coupler lesnécessitait de coupler les mouvements: faire en sorte quemouvements: faire en sorte que lorsque le poids d’une courbelorsque le poids d’une courbe descend, son homologue dansdescend, son homologue dans l’autre courbe monte. C’est lel’autre courbe monte. C’est le rôle des disques décentrésrôle des disques décentrés autour de l’axe. Les mobilesautour de l’axe. Les mobiles sont suspendus par des fils quisont suspendus par des fils qui passent sur la tranche despassent sur la tranche des disques. Lorsque le disque estdisques. Lorsque le disque est décentré vers l’avant, ildécentré vers l’avant, il rallonge le chemin que doitrallonge le chemin que doit parcourir le fil et, ainsi,parcourir le fil et, ainsi, force le mobile avant à monter.force le mobile avant à monter. À l’inverse, le mobile arrièreÀ l’inverse, le mobile arrière est libéré et peut donc des­est libéré et peut donc des­ cendre. Ce principe mécaniquecendre. Ce principe mécanique classique fut probablementclassique fut probablement utilisé par Léonard de Vinciutilisé par Léonard de Vinci dans ses propres machines.dans ses propres machines. Il permet de transformerIl permet de transformer un mouve­ment circulaire en unun mouve­ment circulaire en un mouvement vertical.mouvement vertical. Le mouvement de chaqueLe mouvement de chaque paire de mobile étant là, c’estpaire de mobile étant là, c’est l’agencement de ces disquesl’agencement de ces disques décentrés en une spirale autourdécentrés en une spirale autour d’un axe commun qui donned’un axe commun qui donne la structure sinusoïdale. Cetla structure sinusoïdale. Cet agencement a été consciencieu­agencement a été consciencieu­ sement calculé avec un décalagesement calculé avec un décalage angulaire régulier, qui permet,angulaire régulier, qui permet, à l’échelle de la machine,à l’échelle de la machine, d’avoir une période complèted’avoir une période complète matérialisée par les poids.matérialisée par les poids. De même, le nombre de poids (etDe même, le nombre de poids (et donc de disques) a été calculédonc de disques) a été calculé de façon à produire un effetde façon à produire un effet visuel proche d’une courbevisuel proche d’une courbe continue.continue. Nous avons choisi deNous avons choisi de matérialiser l’hommage à Léonardmatérialiser l’hommage à Léonard de Vinci et d’insister sur lade Vinci et d’insister sur la dimension anthropocène de notredimension anthropocène de notre œuvre en inscrivant notreœuvre en inscrivant notre machine dans une structuremachine dans une structure métallique reprenant le cadremétallique reprenant le cadre du dessin de “l’Homme dedu dessin de “l’Homme de Vitruve”.Vitruve”. La mise en lumière de la ma­chineLa mise en lumière de la ma­chine est d’une grande sobriété pourest d’une grande sobriété pour sublimer sa dimension oniriquesublimer sa dimension onirique et donner une impression deet donner une impression de particules évoluant dansparticules évoluant dans l’espace, surplom­bées plus quel’espace, surplom­bées plus que guidées par la forme massive,guidées par la forme massive, squelet­tique et animale de lasquelet­tique et animale de la spirale de disques. Les mobilesspirale de disques. Les mobiles ont été conçus pour donner deont été conçus pour donner de la texture lors de leur mise enla texture lors de leur mise en lumière: polyèdres irréguliers,lumière: polyèdres irréguliers, étudier le mystère. Car j’aiétudier le mystère. Car j’ai bel et bien l’impression àbel et bien l’impression à ce moment d’être piégé par unce moment d’être piégé par un esprit malin qui me joue desesprit malin qui me joue des tours et s’amuse comme un enfanttours et s’amuse comme un enfant de l’insuffisance de ma raison.de l’insuffisance de ma raison. Une lutte s’engage en moi,Une lutte s’engage en moi, c’est évident. Une partie dec’est évident. Une partie de mon esprit cherche clairement àmon esprit cherche clairement à élucider le phénomène. Elleélucider le phénomène. Elle discerne la mécanique à l’œuvre:discerne la mécanique à l’œuvre: un axe rotatif horizontalun axe rotatif horizontal mettant en mouvement une sériemettant en mouvement une série de disques disposés en spirale,de disques disposés en spirale, et entraînant ainsi des filset entraînant ainsi des fils tendus entre la structuretendus entre la structure porteuse et les polyèdres. Uneporteuse et les polyèdres. Une ingénieuse illusion optique!ingénieuse illusion optique! Tandis qu’une autre partie deTandis qu’une autre partie de mon esprit ne cesse de plongermon esprit ne cesse de plonger dans la contemplation de ce mêmedans la contemplation de ce même mouvement ondulatoire afinmouvement ondulatoire afin d’en extraire des images et desd’en extraire des images et des sensations les plus inattendues.sensations les plus inattendues. Est-ce un animal qui se balanceEst-ce un animal qui se balance ainsi sous mes yeux? Ou un êtreainsi sous mes yeux? Ou un être hybride dont la véritable naturehybride dont la véritable nature n’a pas encore été révélée àn’a pas encore été révélée à ce jour? Impossible de trancher.ce jour? Impossible de trancher. Machine ou animal, l’un ouMachine ou animal, l’un ou l’autre, ou peut-être les deuxl’autre, ou peut-être les deux à la fois… L’esprit malin a bienà la fois… L’esprit malin a bien fait son travail. Il a même prisfait son travail. Il a même pris le soin d’inscrire cet hybridele soin d’inscrire cet hybride dans le cercle et dans le carrédans le cercle et dans le carré de mon Homme de Vitruve! Quellede mon Homme de Vitruve! Quelle audace! Est-ce pour me signifieraudace! Est-ce pour me signifier gentiment que l’homme ne seraitgentiment que l’homme ne serait finalement pas le centre definalement pas le centre de l’Univers? Bien, bien…l’Univers? Bien, bien… du calme, Léonard, me dis-je.du calme, Léonard, me dis-je. Tout ceci n’est peut-être qu’unTout ceci n’est peut-être qu’un rêve. Nous prenons pour vivantrêve. Nous prenons pour vivant tout ce qui nous semble doué detout ce qui nous semble doué de mouvement propre. Et rêver ainsimouvement propre. Et rêver ainsi du mouvement, n’est-ce pas endu mouvement, n’est-ce pas en fin de compte une belle manièrefin de compte une belle manière de se sentir vivant?”de se sentir vivant?”   ****** À l’origine de Machina Vitruva,À l’origine de Machina Vitruva, une démarche imaginée par leune démarche imaginée par le département Lumière de l’ENSATTdépartement Lumière de l’ENSATT et portée par l’Univer­sité deet portée par l’Univer­sité de Lyon: contribuer à la créationLyon: contribuer à la création d’un ensemble d’installationsd’un ensemble d’installations lumineuses inspirées par l’œuvrelumineuses inspirées par l’œuvre et l’univers de Léonard deet l’univers de Léonard de Vinci.Vinci. Pour participer à cettePour participer à cette aventure, l’École urbaine deaventure, l’École urbaine de Lyon a rassemblé une équipeLyon a rassemblé une équipe à son image: pluridisciplinaire,à son image: pluridisciplinaire, hybride, multiculturelle, enhybride, multiculturelle, en lien avec la société. Dans cettelien avec la société. Dans cette formation s’affirme une grandeformation s’affirme une grande pluralité de points de vue etpluralité de points de vue et d’envies; de cette diversitéd’envies; de cette diversité émerge une dynamique collectiveémerge une dynamique collective forte, écho à la phrase que n’aforte, écho à la phrase que n’a jamais vraiment écrite Antoinejamais vraiment écrite Antoine de Saint-Exupéry: “Si tude Saint-Exupéry: “Si tu diffères de moi, mon frère, loindiffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis”.de me léser, tu m’enrichis”. L’équipe s’est réunieL’équipe s’est réunie pour la première fois devant lepour la première fois devant le schéma d’une machine conçue parschéma d’une machine conçue par Léonard de Vinci pour illustrerLéonard de Vinci pour illustrer l’impossibilité du mouvementl’impossibilité du mouvement perpétuel: une roue augmentéeperpétuel: une roue augmentée d’un système de poids et ded’un système de poids et de bascules. Il fallait donc partirbascules. Il fallait donc partir d’une impossibilité pour ima­d’une impossibilité pour ima­ giner un possible… Un oxymoreginer un possible… Un oxymore en guise de défi.en guise de défi. En tant qu’équipe de l’ÉcoleEn tant qu’équipe de l’École urbaine de Lyon, nous avons tenuurbaine de Lyon, nous avons tenu à penser l’Anthropocène dansà penser l’Anthropocène dans notre travail, à mettrenotre travail, à mettre l’humain, voire le vivant enl’humain, voire le vivant en général, au cœur de la machine,général, au cœur de la machine, du système. Cette volontédu système. Cette volonté faisait revenir, de manièrefaisait revenir, de manière incessante, la double héliceincessante, la double hélice de l’ADN dans nos élucubrations.de l’ADN dans nos élucubrations. Finalement, cette inspirationFinalement, cette inspiration s’est traduite par le dessin des’est traduite par le dessin de deux courbes sinusoïdalesdeux courbes sinusoïdales évoluant en opposition de phaseévoluant en opposition de phase (l’une monte quand l’autre(l’une monte quand l’autre descend). De cette façon, sedescend). De cette façon, se croisaient la périodicité,croisaient la périodicité, inhérente aux sinusoïdes, etinhérente aux sinusoïdes, et Détail de Machina Vitruva © Jindra Kratochvil École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue
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    École urbaine deLyon Page E40Relation à la création : Valorisation / Dissémination / Exposition e le temps d’accrocher cesle temps d’accrocher ces contrastes. Puis vient l’inter­contrastes. Puis vient l’inter­ rogation, la curiosité face aurogation, la curiosité face au mécanisme à la fois massif etmécanisme à la fois massif et occulté par les jeux d’ombresocculté par les jeux d’ombres et de lumière, l’envie deet de lumière, l’envie de comprendre peut-être “commentcomprendre peut-être “comment ça marche?”. Et alors que,ça marche?”. Et alors que, de l’œuvre de départ de Léonardde l’œuvre de départ de Léonard de Vinci, nous pensions n’avoirde Vinci, nous pensions n’avoir gardé que le mouvement rotatifgardé que le mouvement rotatif et la notion de périodicité,et la notion de périodicité, nous avons découvert, dansnous avons découvert, dans les interprétations du public,les interprétations du public, que l’illusion du mouvementque l’illusion du mouvement perpétuel était restée à notreperpétuel était restée à notre insu. La persistance de cetteinsu. La persistance de cette croyance, pourtant déjà réfutéecroyance, pourtant déjà réfutée au XVe siècle par Léonardau XVe siècle par Léonard de Vinci lui-même, s’affirmaitde Vinci lui-même, s’affirmait avec force dans la lectureavec force dans la lecture de l’œuvre. Elle nourrit sansde l’œuvre. Elle nourrit sans doute une sorte de fantasmedoute une sorte de fantasme collectif: celui d’une énergiecollectif: celui d’une énergie infinie, auto-alimentée, solu­infinie, auto-alimentée, solu­ tion allégorique aux angoissestion allégorique aux angoisses anthropocènes, ou à l’envieanthropocènes, ou à l’envie de rêver que cette machine,de rêver que cette machine, tellement animale, est réel­tellement animale, est réel­ lement vivante.lement vivante. Nous étions ravis deNous étions ravis de voir se succéder des regardsvoir se succéder des regards perdus, des sourires lumineux,perdus, des sourires lumineux, et des sourcils froncés avantet des sourcils froncés avant d’être interrogés par lesd’être interrogés par les spectateurs les plus curieux.spectateurs les plus curieux. ils provoquent des réflexionsils provoquent des réflexions multiples et jouent avec lamultiples et jouent avec la lumière sous différents angles.lumière sous différents angles. Ils sont en bois teinté deIls sont en bois teinté de chrome pour combiner l’aspectchrome pour combiner l’aspect organique des veines du bois etorganique des veines du bois et les reflets lumineux. Chaqueles reflets lumineux. Chaque mobile a une face noir mat afinmobile a une face noir mat afin de renforcer les contrastes,de renforcer les contrastes, bloquer aléatoirement le chemi­bloquer aléatoirement le chemi­ nement de la lumière et gardernement de la lumière et garder un mélange de zones d’ombreun mélange de zones d’ombre et de zones lumineuses.et de zones lumineuses. Le projet a été guidéLe projet a été guidé par une volonté constante, etpar une volonté constante, et très anthropocène, d’utilisertrès anthropocène, d’utiliser le plus possible de matériauxle plus possible de matériaux ou d’éléments récupérés etou d’éléments récupérés et réutilisés. Le métal vient d’unréutilisés. Le métal vient d’un chantier, la transmission quichantier, la transmission qui entraîne l’axe des disquesentraîne l’axe des disques est une roue de vélo, uneest une roue de vélo, une chambre à air sert de courroiechambre à air sert de courroie guidée par l’entremise deguidée par l’entremise de plateaux de disques durs, etc.plateaux de disques durs, etc. Même le moteur qui donne vie àMême le moteur qui donne vie à la machine est… la perceusela machine est… la perceuse que nous utilisions lors deque nous utilisions lors de la construction! la construction!  De cette démarcheDe cette démarche ressortent plusieurs effets deressortent plusieurs effets de contrastes très intéressants,contrastes très intéressants, entre bois neuf et métal réuti­entre bois neuf et métal réuti­ lisé, sombre et clair, matlisé, sombre et clair, mat et brillant, archaïsme d’uneet brillant, archaïsme d’une roue et haute technologie.roue et haute technologie. Le mouvement, volontairementLe mouvement, volontairement très lent, presque hypnotique,très lent, presque hypnotique, laisse au regard, danslaisse au regard, dans un premier temps contemplatif,un premier temps contemplatif, Les rêveries lumineuses de Léonard Projet initié et porté parProjet initié et porté par l’Université de Lyonl’Université de Lyon Direction artistique:Direction artistique: Tom Huet, Christine Richier,Tom Huet, Christine Richier, Julie Lola Lanteri, FrédérickJulie Lola Lanteri, Frédérick Borritzu et l’École nationaleBorritzu et l’École nationale supérieure des arts et techniquessupérieure des arts et techniques du théâtre (ENSATT)du théâtre (ENSATT) Équipe de l’École urbaine de Lyon:Équipe de l’École urbaine de Lyon: Jindra Kratochvil, Hervé Rivano,Jindra Kratochvil, Hervé Rivano, Paul Banse, Martín Barrientos,Paul Banse, Martín Barrientos, Aziliz Edy, Julie Etienne,Aziliz Edy, Julie Etienne, Pierre François, Oana Iova,Pierre François, Oana Iova, Océane Lutzius, Hang le Moine,Océane Lutzius, Hang le Moine, Fabrice Valois.Fabrice Valois. Machina Vitruva © Jindra Kratochvil L’Homme de Vitruve Dessin de Léonard de Vinci, vers 1490 École urbaine de Lyon + Éditions deux-cent-cinq / Version numérique : diffusion libre, ne peut être vendue