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LES MURS ONT TES OREILLES
Traduction des histoires du tunisien au français + textes bonus
Oeuvre créée par Bochra Triki en 2021 dans le cadre du contre-musée des libertés individuelles et
produites par l’Art Rue, programmée et co-produite par Spielact Festival en 2023
Voix : Ichraq Matar, Amen Nciri, Nedjma Zghidi
Sound Design : Oussema Gaidi
Production : L’Art Rue
INTRODUCTION
“I am an emotional plagiarist, stealing other people's pain, subsuming it into my own until I can't
remember whose it is any more.”
Sarah Kane
3 actrices, 6 personnages, 9 bribes.
Six personnes témoignent de leurs désirs, parfois assumés, parfois pour la première fois.
Des histoires qui se disent à demi-mots, dans la confidence, qui s’exposent aux oreilles qui se tendent et
se taisent devant les regards moralisateurs.
Dans cette pièce, personne ne les regarde et tout le monde les écoute.
Des mots protégées par la voix d’autres.
Comme une matière liquide, leur parole épouse la forme de son réceptacle et de son récepteur.
Elle peut se réinventer sous des formes infinies.
Alors on se l’approprie, la modèle, la hachure.
On la réécrit, on la dénature, on la protège, on la réinterprète et on la sublime peut-être.
Des histoires de désirs multiples, qu’on écoute seul.e, dans un inconfort similaire à celui des personnes
qui partagent leur intime dans ces trous glorieux.
Introduction
Pour que ces voix qu’on n’écoute pas, ces voix qu’on juge, qu'on oublie, transpercent le silence et sa
pesanteur.
Que leurs sons jaillissant d’orifices dénigrés brisent les murs et les emmènent là où leurs rêves les plus
fous veulent bien les emmener.
A tous les autres enregistrements absents, oubliés, effacés, vos voix émaneront de vos gorges profondes
pour atteindre les nuages de ouate.
Pour que vos récits de vie emplissent les esprits de celles et ceux qui veulent bien tendre une oreille
bienveillante.
Cliquez sur les
numéros ou titres
pour afficher la
traduction
1
2
3
4
5
6
7
8
9
1.Safe from harm
2.Déconstruire ses
utopies
3.Comme un
Almodovar version
How High
4.L'esthétique de
l’entrejambe
5.Je ne suis pas
trans ?
6.S’approcher de
l’interdit 1
7. S’approcher de
l’interdit 2
8. Trouver sa
communauté
9.Les règles
implicites
A écouter et lire dans votre propre désordre.
1.Safe from harm
C’était la première fois que je la rencontrais.
Je la connaissais de vue, on se connait toustes de vue. Tunis c’est petit et celleux qui se ressemblent vont
forcément se reconnaître.
La première fois que je l’ai vue de ma vie, elle m’a raconté des bribes de la sienne. On était dans ma
chambre d’hôtel. Instinctivement j’ai laissé la porte ouverte. Peut-être que je voulais qu’elle se sente safe
avec moi, peut-être pour que les autres ne se fassent pas d’idées, peut-être pour enlever toute possibilité de
tension autre que celle de la confidence, parce qu’elle était très belle.
Puis j’ai fermé la porte, pour que son histoire reste entre quatre murs.
Je ne savais rien d’elle, j’ai ouvert l’enregistreur du téléphone, et je lui ai demandé comme j’ai demandé à
plusieurs avant elle : “tu te rappelles de la première fois où tu as ressenti du désir?”
Entre quatre murs, ses mots emplissant l’espace et mon téléphone, elle s’est donnée un droit important et
souvent refoulé : le droit à la folie.
La première que je l’ai vue de ma vie, voici les bribes qu’elle m’a raconté de la sienne.
1.Safe from harm
Il y a un désir que je ressens depuis longtemps et de plus en plus, c’est le désir de me sentir safe. Je ne me
sens pas en sécurité, ni dans ma chambre, ni dans ma maison, ni dans la rue.
Avant, la peur était juste un sentiment. Je m’y étais habituée, j’arrivais à vivre avec. Maintenant des fois je me
prépare pour sortir faire des courses, je bloque devant la porte, je ne peux pas dépasser son seuil. Du coup
je ne sors pas. Je me prive parce que je n’arrive pas à confronter ma peur.
Même quand je suis seule dans ma chambre la porte verrouillée, je n’arrive pas à fuir mes pensées.
J’ai des troubles obsessionnels compulsifs. Et ça évolue de plus en plus.
Avant de sortir de chez moi, je dois éteindre et allumer la lumière plusieurs fois. Ce n’est pas toujours le
même nombre de fois, ça dépend. Pour moi si je ne fais pas ça, il va m’arriver quelque chose d’horrible
dehors. J’ai une peur constante que quelque chose d’horrible m’arrive. Donc je fais tout pour que ça n’arrive
pas.
1.Safe from harm
Mes TOCs prennent plusieurs formes. C’est pas qu’éteindre et allumer les lumières. A chaque fois ils
disparaissent un moment et reviennent sous une forme différente. Une des formes est que (rire nerveux) j’ai
une jambe qui ne m’appartient pas. Ma jambe gauche.
Je suis convaincue qu’elle ne m’appartient pas. Dans ma tête, à un moment de ma vie, cette jambe va se
détacher, elle va quitter mon corps. Je ne sais pas comment, par accident, à cause d’une maladie, je ne sais
pas.
Je suis arrivée à un stade où je suis en attente de ça, et ça me fait peur. Des fois, j'ai peur de moi-même, j’ai
peur de provoquer cette action. Que je la provoque juste pour que je ne sois plus dans l’attente que ça arrive.
L’idée du viol est aussi une peur permanente chez moi. Il n’y a pas un jour qui passe où je ne pense pas que
quelqu’un pourrait surgir de nulle part et me violer. C’est peut-être parce que… non c’est pas peut-être…
c’est parce que je suis une femme.
Et cette peur n’a rien à voir avec la société ou ma famille, ça me concerne moi. Que l’on fasse du mal à mon
corps me fait très peur. Je n’en dors pas la nuit.
1.Safe from harm
Pourtant je n’étais pas du tout comme ça. Quand j’étais ado, quand je me retrouvais dans une embrouille, je
jetais mon sac et je fonçais dedans. Je réfléchissais pas. Même quand je réfléchissais, j’étais consciente de
ce que je faisais et j’en étais convaincue.
Et quand je me retrouvais dans des embrouilles, je m’en prenais plein la gueule dans l’embrouille et puis
chez moi. Des fois j’oubliais ce qui s’était passé et je restais à subir la réaction de ma famille pendant des
semaines.
En même temps, ce désir d’être safe est ce qui fait que je suis activiste dans les cercles féministes et que je
veuille changer les choses. Ça atténue la peur dans la tête.
Et j’ai un désir nouveau, j’en ai un peu honte en vrai. C’est le désir de ne pas être seule. D’avoir quelqu’un à
mes côtés. Quelqu’un qui… je veux me sentir aimée, qu’on me touche et tout. J’en ai honte parce que ça ne
me ressemble pas. D’habitude je refoule mes sentiments. Et là je me rends compte que c’est lié. Le désir
d’être safe et celui d’être aimée. Je sais pas, en te parlant je me rends compte que c’est lié.
Tu vois là maintenant? J’ai peur que notre discussion ne te serve à rien.
2. Déconstruire ses utopies
Cet enregistrement a été fait avant même que le projet des murs ont tes oreilles ne germe. Je l’ai fait dans la
cuisine de mon amie, pendant qu’on buvait des bières et qu’on coupait des légumes. On avait l’habitude de
s’enregistrer. On pensait que nos discussions étaient belles et qu’elles valaient la peine d’être gardées
quelque part. Quand l’idée de l’installation a commencé à prendre forme, je me suis rappelée de cet
enregistrement. Je l’ai réécouté, puis j’ai appelé mon amie pour lui demander si je pouvais l’utiliser pour une
expo. Elle m’a dit oui, mais
m’a demandé de ne pas mettre sa voix. Elle m’a expliqué pourquoi, et la raison était simple : “juste au cas où
ma mère vient voir l’expo”.
J’ai aimé la possibilité que sa mère vienne voir l’expo.
2. Déconstruire ses utopies
J’ai eu cette révélation, qu’à un certain moment de ma vie, j’ai fait du travail de sexe. Je ne l’avais pas
nommé comme ça sur le coup, je ne l’avais peut-être pas conscientisé. Je l’ai nommé après.
J’arrive à visualiser les putes de Abdallah Guech.* J’ai vécu dans un faubourg, je connais les putes de mon
quartier. J’avais une certaine perception d’elles, et je ne m’y étais jamais identifiée. Quand soudain, je me
rends compte que dans ma “carrière”, j’ai baisé pour du fric. J’ai pas forcément annoncé que j’allais baiser
pour telle somme, mais j’ai baisé parce que j’avais un but à atteindre.
Le premier choc c’est de se dire, en fait, je suis une pute. Merde, je suis une pute. Ça m'a fait l’effet d’une
secousse, ça m’a plaqué au sol. Et il y a la surenchère, c’est pas seulement que je suis une pute, mais je
suis pute à deux sous.
On m’a appris que tout est matériel dans nos vies. Tout se calcule selon la strate dans laquelle tu te
retrouves, à quelle catégorie sociale tu appartiens.
La claque que tu te prends en comprenant que t’as fait du travail du sexe, Il te faut du temps ma chérie pour
la dépasser (rire) il te faut beaucoup de temps.
*En tunisie, les maisons closes sont étatiques et les travailleuses du sexe sont employées du ministère de l’intérieur. La maison
close la plus connue est celle de la médina de Tunis, Abdallah Guech. C’est la dernière maison close étatique qui a fermé ses portes
en 2020.
2. Déconstruire ses utopies
Pour l'assumer réellement. Défendre les putes et être théoriquement pro travail du sexe, c'est un confort
intellectuel. Mais se dire que c'est moi dont il s'agit, même si ça ne s'est passé qu'une seule fois, c'est autre
chose.
C'est beau et ça fait peur en même temps. C'est beau parce que (silence)...
Les meilleures choses que j'ai appris sur moi même sont celles que je croyais ne jamais assumer, celles qui
sont les pires au regard de la société.
J'ai grandi dans une utopie, celle que m'ont vendu mes parents dans une société donnée, où tout était
catégorisé en bien ou mal, en voici comment tu dois être. C'était une utopie.
Et là tu réalises que ce que tu es réellement, ce que tu as fait dans ta vie du moins, va totalement à l'encontre
de ton utopie d'enfant.
Il te faut du temps pour la déconstruire cette utopie.
(Silence)
Tu veux connaître mon tarif ?
3.Comme un Almodovar version How High
Texte d’Amen, la comédienne qui a repris cette histoire :
“Je l’ai reconnu. Quand j’ai lu le texte la première fois, je l’ai reconnu sans même entendre sa voix. C’est une
amie à moi. Tunis c’est petit et celleux qui se ressemblent vont forcément se reconnaitre. Tunis c’est encore
plus petit depuis que la plupart de nos ami.es sont parti.es.
Je l’ai reconnue et je me suis reconnue en elle.”
3.Comme un Almodovar version How High
La première fois que j’avais senti son odeur, ça m’avait dégoûté. Les potes fumaient à côté de moi, moi je
buvais et l’odeur me donnait la nausée. Puis j’ai commencé à fumer moi aussi. Au début je ne ressentais pas
grand chose, c’est qu’après deux mois que je me suis rendue compte que j’étais pas en train d’avaler la
fumée (rire).
Une fois on était dans le studio d’un pote du lycée, c’était notre seul pote qui avait un studio indépendant à
l’époque. J’ai fumé quelques taffes, et je sais pas comment mais cette fois ça avait marché, c’était vraiment
pas exprès. Et là j’avais compris le système. Et depuis ce moment j’étais mal barrée (rire). C’était comme
cette scène de Vicky Christina Barcelona, comme une semi-remorque qui a fracassé ma vie et l’histoire
d’amour a commencé.
Je me rappelle encore de la sensation. Je flottais vraiment.
Tous mes sens se sont synchronisés avec la musique. On écoutait du trip hop à ce moment-là. J’ai
déconnecté de ce qui m’entourait, d’ailleurs ça m’a causé des problèmes après, ça m’arrive encore de
déconnecter à des moments où je ne devrais pas.
3.Comme un Almodovar version How High
A l’époque, on se posait ensemble, chacun.e écroulé.es dans le sofa, à écouter de la musique, à plaisanter
et rigoler. Ma relation avec la fumette était cool à ce moment-là. J’étais seule, mais pas seule à la fois.
En plus, la weed me fait un effet super aphrodisiaque. Quand je désire quelqu’un, que j’ai envie de lui et que
je suis défoncée, les sensations, les idées qui me traversent, tout ce qui m’entoure devient comme dans les
films romantiques, avec les scènes au ralenti et tout. Les idées qui me venaient étaient incroyables, les trips
que je me faisais…
Je tripais tellement avec que je ne pouvais plus rester sans. C’est comme si je vivais deux vies en même
temps. Il y avait la vie de tous les jours que je faisais machinalement, et l’autre vie, celle où je suis défoncée.
Et c’est fou comme je deviens bavarde! Je plains les gens que j’ai retenus à des soirées pendant des heures
à leur parler de mangas.
Puis à un moment j’ai commencé à fumer seule, et ça m’a pas vraiment aidé. A partir de cet instant je ne
voulais fumer que seule. Et je fumais partout, même dans des lieux où normalement je ne devais pas fumer.*
C’était pas par provocation, c’est juste que je réfléchissais pas.
* En Tunisie, fumer est passible d’un an de prison et d’une amende de mille dinars.
3.Comme un Almodovar version How High
Ça m'a inhibé sur plein de choses. Je voulais aller au plus profond, encore plus profond, je creusais tellement
que…
Du coup mes relations avec les autres sont devenues toxiques. Mutuellement toxiques. J’ai passé 15 ans à
fumer, maintenant ça fait 3 ans que j’ai arrêté. J’ai découvert une nouvelle personnalité, que je ne
connaissais pas. Elle n’avait pas trouvé comment exister vu que j’avais commencé à fumer au lycée. J’ai
découvert que j’étais quelqu’un d’optimiste ! Cynique, toujours, mais cynique optimiste. Le désir que j’avais
pour la weed était un désir qui me consumait.
Maintenant ça m’arrive de fumer quelques fois. C’est comme cet ex qui t’as brisé, mais avec qui t’as vécu
aussi de belles choses, donc des fois t’as encore envie de te le taper.
4. L'esthétique de l’entrejambe
Quand j’avais entamé ce projet, je voulais avoir l’expérience d’une personne intersexe. Je me suis rappelée
d’une personne que je suivais sur les réseaux qui parlait de son expérience. J’ai ouvert mon messenger pour
lui écrire, j’ai vu qu’ielle m’avait écrit en 2019 et voulait qu’on se rencontre, parce qu’à cette époque j’étais
activiste, enfin, dans l’image publique d’activiste. Je ne lui avais pas répondu en 2019, du coup je ne lui ai
pas écrit en 2021, j’avais honte de ne pas lui avoir répondu. Quelques jours avant l’expo, je le vois par
hasard dans un événement, et j’affronte ma honte en lui parlant. Et ielle m’a raconté son histoire.
4. L'esthétique de l’entrejambe
Je suis né Mohamed Amine, mon genre était masculin. Maintenant je m'appelle Emna et mon genre est
féminin, et je n'ai choisi aucun des deux.
Je suis né.e avec un “organe génital en croissance non aboutie”. Quand je suis né.e, ils ont regardé ce que
j'avais entre les jambes, ils n'ont pas vu ce qu'ils considèrent être un vagin donc automatiquement ils m'ont
catégorisé garçon.
Quand tu nais intersexe en Tunisie, tu n'es reconnu par personne et encore moins par l'état, jusqu'à ce qu'il
décide ce qu'il voudrait que tu sois.
En 2018, j'étais chez mes parents et je cherchais un papier dont j'avais besoin, je suis tombé sur deux
papiers que je n'avais jamais vus avant. Le premier était un certificat de changement de nom qui date de
2001, de Mohamed Amine à Emna, et un papier du chirurgien en 1998 où il "suggère" à mes parents de
m'identifier en fille. C'est ce papier qui a été utilisé au tribunal pour changer mon nom.
C'était le choc pour moi.
4. L'esthétique de l’entrejambe
J'ai commencé à relier les événements, je me suis rappelé que pendant les deux premières années d'école,
je portais un tablier rose, j'avais les cheveux longs en queue de cheval, tout en m'appelant Mohamed Amine.
Je me rappelle que j'allais souvent à l'hôpital d'enfant. Une fois j'y avais passé plusieurs jours d'affilée. Ma
sœur m'a raconté plus tard que le médecin leur a dit que je devais faire une opération pour que quand je
serais grand.e, je pourrais me marier et avoir des enfants. Mes parents n'étaient pas informés, donc ils ont
automatiquement dit oui. J’ai compris plus tard que l'opération était esthétique. Il n'y avait aucun risque qui
pesait sur moi et qui demandait une intervention urgente, je n'étais ni en danger de mort ni même malade.
J'avais six ans, et j'avais subi une opération esthétique pour que mon entrejambe puisse ressembler à
l'image stéréotypée d'un vagin.
5. Je ne suis pas trans ?
Quand j'ai commencé à faire mes propres recherches, j'ai rencontré une activiste queer tunisienne. Je lui ai
raconté mon histoire, je lui ai montré des photos des papiers trouvés. Quand elle les a lu, elle m'a dit : "en
fait, tu es intersexe". J'ai répondu : "ça veut dire quoi ? Je ne suis pas trans?"
"Non, tu es intersexe."
Être trans était pour moi quelque chose de très difficile à assumer. Quand j'ai compris que je n'étais pas
forcément ça, ça m'a rassuré, et j'ai commencé à comprendre ce que voulait dire être intersexe. C'est comme
ça que j'ai commencé à rencontrer la "communauté" et à discuter avec elleux. J'ai aussi connu en ligne des
activistes intersexes du monde entier, ils m'envoyaient des documentaires que je comprenais grâce aux
sous-titres et on en discutait après.
Je ne sais pas si je suis un garçon ou une fille. Je pense que je m'identifie dans le genre masculin un peu
plus. C'est plus confortable pour moi. La vie de femme me semble très compliquée. Ca implique des codes
que je ne peux pas endosser. Je vis en garçon et j’essaye de cohabiter avec mon corps. Je m’habille de
manière androgyne, je ne me maquille pas du tout, je ne me baigne pas parce que je ne trouve jamais quoi
porter à la plage.J'aimerais vivre comme tout le monde, comme n'importe quel citoyen lambda. Déjà trouver
un travail. Je me fais toujours recaler.
Parce que je ressemble à un mec, parce que j'ai une barbe, parce que… je ne suis pas belle.
6. S’approcher de l’interdit 1
On s’est rencontrées dans un bar pour faire l’interview. La musique était forte et j’avais peur de ne rien
entendre de l’enregistrement. J’avais peur qu’on boive trop et qu’on sorte complètement du sujet. On a trop
bu, mais on est restées dans le sujet et on en a parlé pendant des heures. Je la connais surtout à travers ses
statuts, où elle parle sans aucune autocensure. Quand je l’ai rencontré pour de vrai, je me suis retrouvée
face à une femme timide, qui parle doucement, qui cherche ses mots.
La plupart des interviews que j’ai faites, je les ai faites avec l’enregistreur du téléphone. Pourtant j’avais
toujours un zoom sur moi. J’ai enregistré avec mon téléphone dans un bar où la musique tapait fort pour
abimer l’enregistrement. Et enlever toute éventualité que je puisse utiliser sa voix.
Maintenant les interviews ne sont plus dans mon téléphone. Où sont-ils? Ont-ils été effacés? Sont-ils stockés
ailleurs? Sont-ils en train de se balader ensemble quelque part dans le cloud à vivre leur vie avec les milliers
d’autres témoignages anonymes? Qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter sur moi? Que pensent les
enregistrements que j’ai faits et stockés sans jamais utiliser?
6. S’approcher de l’interdit 1
La première fois que j’ai ressenti du désir envers quelqu’un, j’étais ado. C’était un désir très fort, mais qui ne
devait pas exister. Je ne devais pas franchir la ligne rouge qui était devant mes yeux chaque jour. Bien sûr,
l’interdit augmentait le désir, je prenais du plaisir à le subir. Puis j’ai grandi et j’ai orienté mon désir vers
d’autres. Les dix dernières années, j’ai couché avec plus d’une cinquantaine d’hommes. Et quelques
femmes. Certain.es je les voyais pendant des années, on devenait ami.es, d’autres je les reconnais à peine
quand je les revois dans un bar. Et dans tout ça, j’ai aimé deux hommes. Et bien sûr les deux que j’ai aimé
sont mariés. Peut-être que je suis restée dans la recherche de cette sensation que tu ressens, quand tu
t’approches de quelque chose qui t’es interdite.
Enfin je ne sais pas si je les ai vraiment aimés. Je ne sais pas s’il y a une définition claire de comment on est
supposé aimer. Des fois y a des gens avec qui j’ai baisé mais c’était pas… y avait pas… c’était nul quoi (rire).
Mais c’était accessoire devant l’échange qu’on a vécu avant.
Je peux vivre des moments d’amours dispersés entre plusieurs corps et plusieurs cerveaux. Pour moi, quand
tu désires quelqu’un, le sexe c’est juste une forme de fusion parmi d’autres. T’as envie de faire entrer la
personne en toi complètement.
Et des fois je baise juste pour que mon corps ressente quelque chose. Je n’ai envie ni d’orgasme ni de
tendresse, je veux juste que mon corps soit bousculé.
6. S’approcher de l’interdit 2
Au début, quand j’ai commencé à parler sur les réseaux de mes relations sexuelles, je ne me suis pas trop
posée de questions, si ça allait me poser des problèmes ou pas. J’écrivais sur mes plans culs, parce que
plein de choses me faisaient rire ou me faisaient réfléchir. D’autres fois j’écris parce que c’est important pour
moi de mettre à nu l’hypocrisie de certains types de mecs, qui avant la baise te fait tout le discours féministe,
et te bassine avec la libération sexuelle, et puis pendant l’acte sort une quantité folle de violence et
d’égoisme et t’es là à te demander : est-ce que c’est la même personne du bar? Ou bien il veut vivre ce qu’il
a regardé dans les pornos, ou il est obsédé par la performance.
Donc je parle sur mon profil de mes expériences parce que j’ai envie d’en parler. Même si ça se répercute
sur mes relations amoureuses et professionnelles. J’ai eu des remarques au boulot sur mes statuts. C’est
que pour la baise que ça me sert (rire).
7. S’approcher de l’interdit 2
Au début, quand j’ai commencé à parler sur les réseaux de mes relations sexuelles, je ne me suis pas trop
posée de questions, si ça allait me poser des problèmes ou pas. J’écrivais sur mes plans culs, parce que
plein de choses me faisaient rire ou me faisaient réfléchir. D’autres fois j’écris parce que c’est important pour
moi de mettre à nu l’hypocrisie de certains types de mecs, qui avant la baise te fait tout le discours féministe,
et te bassine avec la libération sexuelle, et puis pendant l’acte sort une quantité folle de violence et
d’égoisme et t’es là à te demander : est-ce que c’est la même personne du bar? Ou bien il veut vivre ce qu’il
a regardé dans les pornos, ou il est obsédé par la performance.
Donc je parle sur mon profil de mes expériences parce que j’ai envie d’en parler. Même si ça se répercute
sur mes relations amoureuses et professionnelles. J’ai eu des remarques au boulot sur mes statuts. C’est
que pour la baise que ça me sert (rire).
8. Trouver sa communauté
On se ressemble beaucoup lui et moi. On s’asseoit pareil, on sourit pareil, on se tait pareil. On ne parle pas
beaucoup. On se connait depuis deux ans sans vraiment se connaître, mais en même temps on se connaît
lui et moi.
Je l’ai enregistré lui et une amie à nous en même temps. Son enregistrement à elle, comme plusieurs autres,
est resté stocké sans se transformer. Il a rejoint les autres, les enregistrements invisibles. Ceux qu’on n’utilise
pas, ceux qu’on efface, ceux qu’on a pas enregistré et dont leurs mots ne se sont propagés que dans nos
êtres.
8. Trouver sa communauté
La religion.
Dans ce que ça représente comme échappatoire, comme…
Quand j'étais au collège, on a eu un gros problème familial, un problème entre ma mère et ses frères. On
s'est retrouvés dans une situation de merde. Ma mère s'est tournée vers la religion. Elle s'est enfouie dans la
religion. J'avais vu de mes propres yeux les problèmes qu'elle subissait, et comment elle y faisait face à
travers la religion, donc pour moi c'était ça, si tu te retrouves dans la merde tu as dieu comme refuge. Où
plutôt la religion.
Quand j'ai su que j'étais gay, j'ai aussi compris que je n'avais aucune communauté vers laquelle me diriger,
du coup je me suis tournée vers la communauté religieuse.
Je suis allé prier à la mosquée, j'ai connu des gens là-bas. J'ai commencé à étudier dans l'école coranique et
je m'y suis fait des amis. Je me suis retrouvée dans une bulle sociale, lié à d’autres par des rituels communs,
des choses qu'on faisait ensemble : on lisait le coran qu'on récitait les uns aux autres, on priait, on assistait
aux "khotba" du cheikh.
8. Trouver sa communauté
Est-ce que j'étais sur le droit chemin ou pas ? Est-ce que j'étais normal ou non? Dans le courant salafiste,
j'avais trouvé des réponses très simples à mes questionnements : ces obstacles internes qu'on rencontre ne
sont que des défis créés par dieu, que tu peux relever et vivre une vie normale, pour accéder au repos
éternel. Ça devenait plus simple pour moi. Ça m'a donné un semblant de paix.
Sauf que ça n'a pas duré, cet "obstacle interne" évoluait de plus en plus.
Mes questionnements devenaient plus présents, mon désir sexuel grandissait également, je ne pouvais plus
le repousser dans un coin. Je ne pouvais plus le cacher, l'oublier et aller prier et réciter le coran aux
camarades avant la prière de l'aube. Ça ne suffisait plus. La religion m'avait donné un semblant de paix
intérieure, mais elle ne me suffisait plus.
9. Les règles implicites
Il y a une euphorie, quand tu appartiens à la communauté de l'islam, quand tu es debout avec des centaines
d'autres, des milliers parfois dans une même mosquée, que tu vois ça de tes propres yeux, ce n'est pas
abstrait. Quand tout le monde se met à genoux, posent leur front sur le sol, disent "allah akbar" en même
temps, quand vous écoutez les mêmes histoires et que vous avez les mêmes repères, c'est des moments
euphoriques.
Tu sens que tu fonds dans la foule. Tu fonds dans une foule qui a voué son existence à dieu. Et tu ressens
une joie intense de faire partie de cette communauté.
On était synchro comme une horloge, on se réveillait et se couchait en même temps, on se tournait vers le
même point.
Au lycée, je me suis retrouvé exclu de mes camarades parce que je faisais partie de cette communauté,
parce que j'étais salafiste. J'avais ce désir d'être ami avec eux, ces ados qui vivaient leurs jeunesses de
manière très normale, qui avaient des amourettes, qui sortaient, commençaient à faire la fête et à goûter à
l'alcool. Je justifiais le fait de ne pas appartenir à leur communauté par le fait que j'appartenais à une autre
dont le modèle de vie était en opposition. Ils buvaient, ne priaient pas, flirtaient.. c'était mieux de ne pas être
avec eux. Je suis même sauvé parce que je ne suis pas avec eux.
9. Les règles implicites
Mais au fond je voulais être avec eux, je voulais avoir des ami.es. Je voulais… je voulais avoir une vie simple
comme la leur. Une vie où je ne complique pas tout dans ma tête, où je ne me pose pas mille questions
existentielles. Mais je ne me donnais pas le droit de vivre cette vie simple. Parce qu'elle était pêchée. Aussi
parce que si j'allais dans cette direction, j'allais perdre les personnes qui m'ont accueilli, mes frères, ceux
avec qui je prie et ceux qui demandent de mes nouvelles. En même temps, je ne pouvais pas me sentir
totalement proche de ces frères parce que je ne leur disais pas la vérité. Je leur cachais que… que j'étais
"techa" et que j'aimais les hommes.
Je ne pouvais pas être proche de mes camarades de lycée non plus parce que j'étais avec les autres.
Ces innombrables codes qui s'imposaient à moi commençaient à se superposer jusqu'à devenir source de
pression.
Quand tu es religieux, tu dois organiser ta journée autour des rituels, tu dois avoir une certaine apparence, tu
ne dois pas faire certaines choses, tu dois penser d'une certaine manière.
Et il y a aussi les règles implicites, celles dont personne ne parle. Personne ne vient te dire de ne pas être
gay. Parce que c'est une évidence. Ça ne devrait même pas exister. Alors que j'y pensais tout le temps.
* ‘Techa” est le terme choisi par la communauté en Tunisie pour désigner les personnes LGBTQI+. Comme le mot queer, il s’agissait au début d’une insulte
qui a été réappropriée

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  • 1. LES MURS ONT TES OREILLES Traduction des histoires du tunisien au français + textes bonus Oeuvre créée par Bochra Triki en 2021 dans le cadre du contre-musée des libertés individuelles et produites par l’Art Rue, programmée et co-produite par Spielact Festival en 2023 Voix : Ichraq Matar, Amen Nciri, Nedjma Zghidi Sound Design : Oussema Gaidi Production : L’Art Rue
  • 2. INTRODUCTION “I am an emotional plagiarist, stealing other people's pain, subsuming it into my own until I can't remember whose it is any more.” Sarah Kane 3 actrices, 6 personnages, 9 bribes. Six personnes témoignent de leurs désirs, parfois assumés, parfois pour la première fois. Des histoires qui se disent à demi-mots, dans la confidence, qui s’exposent aux oreilles qui se tendent et se taisent devant les regards moralisateurs. Dans cette pièce, personne ne les regarde et tout le monde les écoute. Des mots protégées par la voix d’autres. Comme une matière liquide, leur parole épouse la forme de son réceptacle et de son récepteur. Elle peut se réinventer sous des formes infinies. Alors on se l’approprie, la modèle, la hachure. On la réécrit, on la dénature, on la protège, on la réinterprète et on la sublime peut-être. Des histoires de désirs multiples, qu’on écoute seul.e, dans un inconfort similaire à celui des personnes qui partagent leur intime dans ces trous glorieux.
  • 3. Introduction Pour que ces voix qu’on n’écoute pas, ces voix qu’on juge, qu'on oublie, transpercent le silence et sa pesanteur. Que leurs sons jaillissant d’orifices dénigrés brisent les murs et les emmènent là où leurs rêves les plus fous veulent bien les emmener. A tous les autres enregistrements absents, oubliés, effacés, vos voix émaneront de vos gorges profondes pour atteindre les nuages de ouate. Pour que vos récits de vie emplissent les esprits de celles et ceux qui veulent bien tendre une oreille bienveillante.
  • 4. Cliquez sur les numéros ou titres pour afficher la traduction 1 2 3 4 5 6 7 8 9 1.Safe from harm 2.Déconstruire ses utopies 3.Comme un Almodovar version How High 4.L'esthétique de l’entrejambe 5.Je ne suis pas trans ? 6.S’approcher de l’interdit 1 7. S’approcher de l’interdit 2 8. Trouver sa communauté 9.Les règles implicites A écouter et lire dans votre propre désordre.
  • 5. 1.Safe from harm C’était la première fois que je la rencontrais. Je la connaissais de vue, on se connait toustes de vue. Tunis c’est petit et celleux qui se ressemblent vont forcément se reconnaître. La première fois que je l’ai vue de ma vie, elle m’a raconté des bribes de la sienne. On était dans ma chambre d’hôtel. Instinctivement j’ai laissé la porte ouverte. Peut-être que je voulais qu’elle se sente safe avec moi, peut-être pour que les autres ne se fassent pas d’idées, peut-être pour enlever toute possibilité de tension autre que celle de la confidence, parce qu’elle était très belle. Puis j’ai fermé la porte, pour que son histoire reste entre quatre murs. Je ne savais rien d’elle, j’ai ouvert l’enregistreur du téléphone, et je lui ai demandé comme j’ai demandé à plusieurs avant elle : “tu te rappelles de la première fois où tu as ressenti du désir?” Entre quatre murs, ses mots emplissant l’espace et mon téléphone, elle s’est donnée un droit important et souvent refoulé : le droit à la folie. La première que je l’ai vue de ma vie, voici les bribes qu’elle m’a raconté de la sienne.
  • 6. 1.Safe from harm Il y a un désir que je ressens depuis longtemps et de plus en plus, c’est le désir de me sentir safe. Je ne me sens pas en sécurité, ni dans ma chambre, ni dans ma maison, ni dans la rue. Avant, la peur était juste un sentiment. Je m’y étais habituée, j’arrivais à vivre avec. Maintenant des fois je me prépare pour sortir faire des courses, je bloque devant la porte, je ne peux pas dépasser son seuil. Du coup je ne sors pas. Je me prive parce que je n’arrive pas à confronter ma peur. Même quand je suis seule dans ma chambre la porte verrouillée, je n’arrive pas à fuir mes pensées. J’ai des troubles obsessionnels compulsifs. Et ça évolue de plus en plus. Avant de sortir de chez moi, je dois éteindre et allumer la lumière plusieurs fois. Ce n’est pas toujours le même nombre de fois, ça dépend. Pour moi si je ne fais pas ça, il va m’arriver quelque chose d’horrible dehors. J’ai une peur constante que quelque chose d’horrible m’arrive. Donc je fais tout pour que ça n’arrive pas.
  • 7. 1.Safe from harm Mes TOCs prennent plusieurs formes. C’est pas qu’éteindre et allumer les lumières. A chaque fois ils disparaissent un moment et reviennent sous une forme différente. Une des formes est que (rire nerveux) j’ai une jambe qui ne m’appartient pas. Ma jambe gauche. Je suis convaincue qu’elle ne m’appartient pas. Dans ma tête, à un moment de ma vie, cette jambe va se détacher, elle va quitter mon corps. Je ne sais pas comment, par accident, à cause d’une maladie, je ne sais pas. Je suis arrivée à un stade où je suis en attente de ça, et ça me fait peur. Des fois, j'ai peur de moi-même, j’ai peur de provoquer cette action. Que je la provoque juste pour que je ne sois plus dans l’attente que ça arrive. L’idée du viol est aussi une peur permanente chez moi. Il n’y a pas un jour qui passe où je ne pense pas que quelqu’un pourrait surgir de nulle part et me violer. C’est peut-être parce que… non c’est pas peut-être… c’est parce que je suis une femme. Et cette peur n’a rien à voir avec la société ou ma famille, ça me concerne moi. Que l’on fasse du mal à mon corps me fait très peur. Je n’en dors pas la nuit.
  • 8. 1.Safe from harm Pourtant je n’étais pas du tout comme ça. Quand j’étais ado, quand je me retrouvais dans une embrouille, je jetais mon sac et je fonçais dedans. Je réfléchissais pas. Même quand je réfléchissais, j’étais consciente de ce que je faisais et j’en étais convaincue. Et quand je me retrouvais dans des embrouilles, je m’en prenais plein la gueule dans l’embrouille et puis chez moi. Des fois j’oubliais ce qui s’était passé et je restais à subir la réaction de ma famille pendant des semaines. En même temps, ce désir d’être safe est ce qui fait que je suis activiste dans les cercles féministes et que je veuille changer les choses. Ça atténue la peur dans la tête. Et j’ai un désir nouveau, j’en ai un peu honte en vrai. C’est le désir de ne pas être seule. D’avoir quelqu’un à mes côtés. Quelqu’un qui… je veux me sentir aimée, qu’on me touche et tout. J’en ai honte parce que ça ne me ressemble pas. D’habitude je refoule mes sentiments. Et là je me rends compte que c’est lié. Le désir d’être safe et celui d’être aimée. Je sais pas, en te parlant je me rends compte que c’est lié. Tu vois là maintenant? J’ai peur que notre discussion ne te serve à rien.
  • 9. 2. Déconstruire ses utopies Cet enregistrement a été fait avant même que le projet des murs ont tes oreilles ne germe. Je l’ai fait dans la cuisine de mon amie, pendant qu’on buvait des bières et qu’on coupait des légumes. On avait l’habitude de s’enregistrer. On pensait que nos discussions étaient belles et qu’elles valaient la peine d’être gardées quelque part. Quand l’idée de l’installation a commencé à prendre forme, je me suis rappelée de cet enregistrement. Je l’ai réécouté, puis j’ai appelé mon amie pour lui demander si je pouvais l’utiliser pour une expo. Elle m’a dit oui, mais m’a demandé de ne pas mettre sa voix. Elle m’a expliqué pourquoi, et la raison était simple : “juste au cas où ma mère vient voir l’expo”. J’ai aimé la possibilité que sa mère vienne voir l’expo.
  • 10. 2. Déconstruire ses utopies J’ai eu cette révélation, qu’à un certain moment de ma vie, j’ai fait du travail de sexe. Je ne l’avais pas nommé comme ça sur le coup, je ne l’avais peut-être pas conscientisé. Je l’ai nommé après. J’arrive à visualiser les putes de Abdallah Guech.* J’ai vécu dans un faubourg, je connais les putes de mon quartier. J’avais une certaine perception d’elles, et je ne m’y étais jamais identifiée. Quand soudain, je me rends compte que dans ma “carrière”, j’ai baisé pour du fric. J’ai pas forcément annoncé que j’allais baiser pour telle somme, mais j’ai baisé parce que j’avais un but à atteindre. Le premier choc c’est de se dire, en fait, je suis une pute. Merde, je suis une pute. Ça m'a fait l’effet d’une secousse, ça m’a plaqué au sol. Et il y a la surenchère, c’est pas seulement que je suis une pute, mais je suis pute à deux sous. On m’a appris que tout est matériel dans nos vies. Tout se calcule selon la strate dans laquelle tu te retrouves, à quelle catégorie sociale tu appartiens. La claque que tu te prends en comprenant que t’as fait du travail du sexe, Il te faut du temps ma chérie pour la dépasser (rire) il te faut beaucoup de temps. *En tunisie, les maisons closes sont étatiques et les travailleuses du sexe sont employées du ministère de l’intérieur. La maison close la plus connue est celle de la médina de Tunis, Abdallah Guech. C’est la dernière maison close étatique qui a fermé ses portes en 2020.
  • 11. 2. Déconstruire ses utopies Pour l'assumer réellement. Défendre les putes et être théoriquement pro travail du sexe, c'est un confort intellectuel. Mais se dire que c'est moi dont il s'agit, même si ça ne s'est passé qu'une seule fois, c'est autre chose. C'est beau et ça fait peur en même temps. C'est beau parce que (silence)... Les meilleures choses que j'ai appris sur moi même sont celles que je croyais ne jamais assumer, celles qui sont les pires au regard de la société. J'ai grandi dans une utopie, celle que m'ont vendu mes parents dans une société donnée, où tout était catégorisé en bien ou mal, en voici comment tu dois être. C'était une utopie. Et là tu réalises que ce que tu es réellement, ce que tu as fait dans ta vie du moins, va totalement à l'encontre de ton utopie d'enfant. Il te faut du temps pour la déconstruire cette utopie. (Silence) Tu veux connaître mon tarif ?
  • 12. 3.Comme un Almodovar version How High Texte d’Amen, la comédienne qui a repris cette histoire : “Je l’ai reconnu. Quand j’ai lu le texte la première fois, je l’ai reconnu sans même entendre sa voix. C’est une amie à moi. Tunis c’est petit et celleux qui se ressemblent vont forcément se reconnaitre. Tunis c’est encore plus petit depuis que la plupart de nos ami.es sont parti.es. Je l’ai reconnue et je me suis reconnue en elle.”
  • 13. 3.Comme un Almodovar version How High La première fois que j’avais senti son odeur, ça m’avait dégoûté. Les potes fumaient à côté de moi, moi je buvais et l’odeur me donnait la nausée. Puis j’ai commencé à fumer moi aussi. Au début je ne ressentais pas grand chose, c’est qu’après deux mois que je me suis rendue compte que j’étais pas en train d’avaler la fumée (rire). Une fois on était dans le studio d’un pote du lycée, c’était notre seul pote qui avait un studio indépendant à l’époque. J’ai fumé quelques taffes, et je sais pas comment mais cette fois ça avait marché, c’était vraiment pas exprès. Et là j’avais compris le système. Et depuis ce moment j’étais mal barrée (rire). C’était comme cette scène de Vicky Christina Barcelona, comme une semi-remorque qui a fracassé ma vie et l’histoire d’amour a commencé. Je me rappelle encore de la sensation. Je flottais vraiment. Tous mes sens se sont synchronisés avec la musique. On écoutait du trip hop à ce moment-là. J’ai déconnecté de ce qui m’entourait, d’ailleurs ça m’a causé des problèmes après, ça m’arrive encore de déconnecter à des moments où je ne devrais pas.
  • 14. 3.Comme un Almodovar version How High A l’époque, on se posait ensemble, chacun.e écroulé.es dans le sofa, à écouter de la musique, à plaisanter et rigoler. Ma relation avec la fumette était cool à ce moment-là. J’étais seule, mais pas seule à la fois. En plus, la weed me fait un effet super aphrodisiaque. Quand je désire quelqu’un, que j’ai envie de lui et que je suis défoncée, les sensations, les idées qui me traversent, tout ce qui m’entoure devient comme dans les films romantiques, avec les scènes au ralenti et tout. Les idées qui me venaient étaient incroyables, les trips que je me faisais… Je tripais tellement avec que je ne pouvais plus rester sans. C’est comme si je vivais deux vies en même temps. Il y avait la vie de tous les jours que je faisais machinalement, et l’autre vie, celle où je suis défoncée. Et c’est fou comme je deviens bavarde! Je plains les gens que j’ai retenus à des soirées pendant des heures à leur parler de mangas. Puis à un moment j’ai commencé à fumer seule, et ça m’a pas vraiment aidé. A partir de cet instant je ne voulais fumer que seule. Et je fumais partout, même dans des lieux où normalement je ne devais pas fumer.* C’était pas par provocation, c’est juste que je réfléchissais pas. * En Tunisie, fumer est passible d’un an de prison et d’une amende de mille dinars.
  • 15. 3.Comme un Almodovar version How High Ça m'a inhibé sur plein de choses. Je voulais aller au plus profond, encore plus profond, je creusais tellement que… Du coup mes relations avec les autres sont devenues toxiques. Mutuellement toxiques. J’ai passé 15 ans à fumer, maintenant ça fait 3 ans que j’ai arrêté. J’ai découvert une nouvelle personnalité, que je ne connaissais pas. Elle n’avait pas trouvé comment exister vu que j’avais commencé à fumer au lycée. J’ai découvert que j’étais quelqu’un d’optimiste ! Cynique, toujours, mais cynique optimiste. Le désir que j’avais pour la weed était un désir qui me consumait. Maintenant ça m’arrive de fumer quelques fois. C’est comme cet ex qui t’as brisé, mais avec qui t’as vécu aussi de belles choses, donc des fois t’as encore envie de te le taper.
  • 16. 4. L'esthétique de l’entrejambe Quand j’avais entamé ce projet, je voulais avoir l’expérience d’une personne intersexe. Je me suis rappelée d’une personne que je suivais sur les réseaux qui parlait de son expérience. J’ai ouvert mon messenger pour lui écrire, j’ai vu qu’ielle m’avait écrit en 2019 et voulait qu’on se rencontre, parce qu’à cette époque j’étais activiste, enfin, dans l’image publique d’activiste. Je ne lui avais pas répondu en 2019, du coup je ne lui ai pas écrit en 2021, j’avais honte de ne pas lui avoir répondu. Quelques jours avant l’expo, je le vois par hasard dans un événement, et j’affronte ma honte en lui parlant. Et ielle m’a raconté son histoire.
  • 17. 4. L'esthétique de l’entrejambe Je suis né Mohamed Amine, mon genre était masculin. Maintenant je m'appelle Emna et mon genre est féminin, et je n'ai choisi aucun des deux. Je suis né.e avec un “organe génital en croissance non aboutie”. Quand je suis né.e, ils ont regardé ce que j'avais entre les jambes, ils n'ont pas vu ce qu'ils considèrent être un vagin donc automatiquement ils m'ont catégorisé garçon. Quand tu nais intersexe en Tunisie, tu n'es reconnu par personne et encore moins par l'état, jusqu'à ce qu'il décide ce qu'il voudrait que tu sois. En 2018, j'étais chez mes parents et je cherchais un papier dont j'avais besoin, je suis tombé sur deux papiers que je n'avais jamais vus avant. Le premier était un certificat de changement de nom qui date de 2001, de Mohamed Amine à Emna, et un papier du chirurgien en 1998 où il "suggère" à mes parents de m'identifier en fille. C'est ce papier qui a été utilisé au tribunal pour changer mon nom. C'était le choc pour moi.
  • 18. 4. L'esthétique de l’entrejambe J'ai commencé à relier les événements, je me suis rappelé que pendant les deux premières années d'école, je portais un tablier rose, j'avais les cheveux longs en queue de cheval, tout en m'appelant Mohamed Amine. Je me rappelle que j'allais souvent à l'hôpital d'enfant. Une fois j'y avais passé plusieurs jours d'affilée. Ma sœur m'a raconté plus tard que le médecin leur a dit que je devais faire une opération pour que quand je serais grand.e, je pourrais me marier et avoir des enfants. Mes parents n'étaient pas informés, donc ils ont automatiquement dit oui. J’ai compris plus tard que l'opération était esthétique. Il n'y avait aucun risque qui pesait sur moi et qui demandait une intervention urgente, je n'étais ni en danger de mort ni même malade. J'avais six ans, et j'avais subi une opération esthétique pour que mon entrejambe puisse ressembler à l'image stéréotypée d'un vagin.
  • 19. 5. Je ne suis pas trans ? Quand j'ai commencé à faire mes propres recherches, j'ai rencontré une activiste queer tunisienne. Je lui ai raconté mon histoire, je lui ai montré des photos des papiers trouvés. Quand elle les a lu, elle m'a dit : "en fait, tu es intersexe". J'ai répondu : "ça veut dire quoi ? Je ne suis pas trans?" "Non, tu es intersexe." Être trans était pour moi quelque chose de très difficile à assumer. Quand j'ai compris que je n'étais pas forcément ça, ça m'a rassuré, et j'ai commencé à comprendre ce que voulait dire être intersexe. C'est comme ça que j'ai commencé à rencontrer la "communauté" et à discuter avec elleux. J'ai aussi connu en ligne des activistes intersexes du monde entier, ils m'envoyaient des documentaires que je comprenais grâce aux sous-titres et on en discutait après. Je ne sais pas si je suis un garçon ou une fille. Je pense que je m'identifie dans le genre masculin un peu plus. C'est plus confortable pour moi. La vie de femme me semble très compliquée. Ca implique des codes que je ne peux pas endosser. Je vis en garçon et j’essaye de cohabiter avec mon corps. Je m’habille de manière androgyne, je ne me maquille pas du tout, je ne me baigne pas parce que je ne trouve jamais quoi porter à la plage.J'aimerais vivre comme tout le monde, comme n'importe quel citoyen lambda. Déjà trouver un travail. Je me fais toujours recaler. Parce que je ressemble à un mec, parce que j'ai une barbe, parce que… je ne suis pas belle.
  • 20. 6. S’approcher de l’interdit 1 On s’est rencontrées dans un bar pour faire l’interview. La musique était forte et j’avais peur de ne rien entendre de l’enregistrement. J’avais peur qu’on boive trop et qu’on sorte complètement du sujet. On a trop bu, mais on est restées dans le sujet et on en a parlé pendant des heures. Je la connais surtout à travers ses statuts, où elle parle sans aucune autocensure. Quand je l’ai rencontré pour de vrai, je me suis retrouvée face à une femme timide, qui parle doucement, qui cherche ses mots. La plupart des interviews que j’ai faites, je les ai faites avec l’enregistreur du téléphone. Pourtant j’avais toujours un zoom sur moi. J’ai enregistré avec mon téléphone dans un bar où la musique tapait fort pour abimer l’enregistrement. Et enlever toute éventualité que je puisse utiliser sa voix. Maintenant les interviews ne sont plus dans mon téléphone. Où sont-ils? Ont-ils été effacés? Sont-ils stockés ailleurs? Sont-ils en train de se balader ensemble quelque part dans le cloud à vivre leur vie avec les milliers d’autres témoignages anonymes? Qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter sur moi? Que pensent les enregistrements que j’ai faits et stockés sans jamais utiliser?
  • 21. 6. S’approcher de l’interdit 1 La première fois que j’ai ressenti du désir envers quelqu’un, j’étais ado. C’était un désir très fort, mais qui ne devait pas exister. Je ne devais pas franchir la ligne rouge qui était devant mes yeux chaque jour. Bien sûr, l’interdit augmentait le désir, je prenais du plaisir à le subir. Puis j’ai grandi et j’ai orienté mon désir vers d’autres. Les dix dernières années, j’ai couché avec plus d’une cinquantaine d’hommes. Et quelques femmes. Certain.es je les voyais pendant des années, on devenait ami.es, d’autres je les reconnais à peine quand je les revois dans un bar. Et dans tout ça, j’ai aimé deux hommes. Et bien sûr les deux que j’ai aimé sont mariés. Peut-être que je suis restée dans la recherche de cette sensation que tu ressens, quand tu t’approches de quelque chose qui t’es interdite. Enfin je ne sais pas si je les ai vraiment aimés. Je ne sais pas s’il y a une définition claire de comment on est supposé aimer. Des fois y a des gens avec qui j’ai baisé mais c’était pas… y avait pas… c’était nul quoi (rire). Mais c’était accessoire devant l’échange qu’on a vécu avant. Je peux vivre des moments d’amours dispersés entre plusieurs corps et plusieurs cerveaux. Pour moi, quand tu désires quelqu’un, le sexe c’est juste une forme de fusion parmi d’autres. T’as envie de faire entrer la personne en toi complètement. Et des fois je baise juste pour que mon corps ressente quelque chose. Je n’ai envie ni d’orgasme ni de tendresse, je veux juste que mon corps soit bousculé.
  • 22. 6. S’approcher de l’interdit 2 Au début, quand j’ai commencé à parler sur les réseaux de mes relations sexuelles, je ne me suis pas trop posée de questions, si ça allait me poser des problèmes ou pas. J’écrivais sur mes plans culs, parce que plein de choses me faisaient rire ou me faisaient réfléchir. D’autres fois j’écris parce que c’est important pour moi de mettre à nu l’hypocrisie de certains types de mecs, qui avant la baise te fait tout le discours féministe, et te bassine avec la libération sexuelle, et puis pendant l’acte sort une quantité folle de violence et d’égoisme et t’es là à te demander : est-ce que c’est la même personne du bar? Ou bien il veut vivre ce qu’il a regardé dans les pornos, ou il est obsédé par la performance. Donc je parle sur mon profil de mes expériences parce que j’ai envie d’en parler. Même si ça se répercute sur mes relations amoureuses et professionnelles. J’ai eu des remarques au boulot sur mes statuts. C’est que pour la baise que ça me sert (rire).
  • 23. 7. S’approcher de l’interdit 2 Au début, quand j’ai commencé à parler sur les réseaux de mes relations sexuelles, je ne me suis pas trop posée de questions, si ça allait me poser des problèmes ou pas. J’écrivais sur mes plans culs, parce que plein de choses me faisaient rire ou me faisaient réfléchir. D’autres fois j’écris parce que c’est important pour moi de mettre à nu l’hypocrisie de certains types de mecs, qui avant la baise te fait tout le discours féministe, et te bassine avec la libération sexuelle, et puis pendant l’acte sort une quantité folle de violence et d’égoisme et t’es là à te demander : est-ce que c’est la même personne du bar? Ou bien il veut vivre ce qu’il a regardé dans les pornos, ou il est obsédé par la performance. Donc je parle sur mon profil de mes expériences parce que j’ai envie d’en parler. Même si ça se répercute sur mes relations amoureuses et professionnelles. J’ai eu des remarques au boulot sur mes statuts. C’est que pour la baise que ça me sert (rire).
  • 24. 8. Trouver sa communauté On se ressemble beaucoup lui et moi. On s’asseoit pareil, on sourit pareil, on se tait pareil. On ne parle pas beaucoup. On se connait depuis deux ans sans vraiment se connaître, mais en même temps on se connaît lui et moi. Je l’ai enregistré lui et une amie à nous en même temps. Son enregistrement à elle, comme plusieurs autres, est resté stocké sans se transformer. Il a rejoint les autres, les enregistrements invisibles. Ceux qu’on n’utilise pas, ceux qu’on efface, ceux qu’on a pas enregistré et dont leurs mots ne se sont propagés que dans nos êtres.
  • 25. 8. Trouver sa communauté La religion. Dans ce que ça représente comme échappatoire, comme… Quand j'étais au collège, on a eu un gros problème familial, un problème entre ma mère et ses frères. On s'est retrouvés dans une situation de merde. Ma mère s'est tournée vers la religion. Elle s'est enfouie dans la religion. J'avais vu de mes propres yeux les problèmes qu'elle subissait, et comment elle y faisait face à travers la religion, donc pour moi c'était ça, si tu te retrouves dans la merde tu as dieu comme refuge. Où plutôt la religion. Quand j'ai su que j'étais gay, j'ai aussi compris que je n'avais aucune communauté vers laquelle me diriger, du coup je me suis tournée vers la communauté religieuse. Je suis allé prier à la mosquée, j'ai connu des gens là-bas. J'ai commencé à étudier dans l'école coranique et je m'y suis fait des amis. Je me suis retrouvée dans une bulle sociale, lié à d’autres par des rituels communs, des choses qu'on faisait ensemble : on lisait le coran qu'on récitait les uns aux autres, on priait, on assistait aux "khotba" du cheikh.
  • 26. 8. Trouver sa communauté Est-ce que j'étais sur le droit chemin ou pas ? Est-ce que j'étais normal ou non? Dans le courant salafiste, j'avais trouvé des réponses très simples à mes questionnements : ces obstacles internes qu'on rencontre ne sont que des défis créés par dieu, que tu peux relever et vivre une vie normale, pour accéder au repos éternel. Ça devenait plus simple pour moi. Ça m'a donné un semblant de paix. Sauf que ça n'a pas duré, cet "obstacle interne" évoluait de plus en plus. Mes questionnements devenaient plus présents, mon désir sexuel grandissait également, je ne pouvais plus le repousser dans un coin. Je ne pouvais plus le cacher, l'oublier et aller prier et réciter le coran aux camarades avant la prière de l'aube. Ça ne suffisait plus. La religion m'avait donné un semblant de paix intérieure, mais elle ne me suffisait plus.
  • 27. 9. Les règles implicites Il y a une euphorie, quand tu appartiens à la communauté de l'islam, quand tu es debout avec des centaines d'autres, des milliers parfois dans une même mosquée, que tu vois ça de tes propres yeux, ce n'est pas abstrait. Quand tout le monde se met à genoux, posent leur front sur le sol, disent "allah akbar" en même temps, quand vous écoutez les mêmes histoires et que vous avez les mêmes repères, c'est des moments euphoriques. Tu sens que tu fonds dans la foule. Tu fonds dans une foule qui a voué son existence à dieu. Et tu ressens une joie intense de faire partie de cette communauté. On était synchro comme une horloge, on se réveillait et se couchait en même temps, on se tournait vers le même point. Au lycée, je me suis retrouvé exclu de mes camarades parce que je faisais partie de cette communauté, parce que j'étais salafiste. J'avais ce désir d'être ami avec eux, ces ados qui vivaient leurs jeunesses de manière très normale, qui avaient des amourettes, qui sortaient, commençaient à faire la fête et à goûter à l'alcool. Je justifiais le fait de ne pas appartenir à leur communauté par le fait que j'appartenais à une autre dont le modèle de vie était en opposition. Ils buvaient, ne priaient pas, flirtaient.. c'était mieux de ne pas être avec eux. Je suis même sauvé parce que je ne suis pas avec eux.
  • 28. 9. Les règles implicites Mais au fond je voulais être avec eux, je voulais avoir des ami.es. Je voulais… je voulais avoir une vie simple comme la leur. Une vie où je ne complique pas tout dans ma tête, où je ne me pose pas mille questions existentielles. Mais je ne me donnais pas le droit de vivre cette vie simple. Parce qu'elle était pêchée. Aussi parce que si j'allais dans cette direction, j'allais perdre les personnes qui m'ont accueilli, mes frères, ceux avec qui je prie et ceux qui demandent de mes nouvelles. En même temps, je ne pouvais pas me sentir totalement proche de ces frères parce que je ne leur disais pas la vérité. Je leur cachais que… que j'étais "techa" et que j'aimais les hommes. Je ne pouvais pas être proche de mes camarades de lycée non plus parce que j'étais avec les autres. Ces innombrables codes qui s'imposaient à moi commençaient à se superposer jusqu'à devenir source de pression. Quand tu es religieux, tu dois organiser ta journée autour des rituels, tu dois avoir une certaine apparence, tu ne dois pas faire certaines choses, tu dois penser d'une certaine manière. Et il y a aussi les règles implicites, celles dont personne ne parle. Personne ne vient te dire de ne pas être gay. Parce que c'est une évidence. Ça ne devrait même pas exister. Alors que j'y pensais tout le temps. * ‘Techa” est le terme choisi par la communauté en Tunisie pour désigner les personnes LGBTQI+. Comme le mot queer, il s’agissait au début d’une insulte qui a été réappropriée