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Rotary_ethique_professionnelle_jessica_farvet
Ethique professionnelle et différences culturelles :
Un standard de normes et de valeurs est-il possible ?
Jessica Farvet
Mars 2014
2
Les différences culturelles ont de nombreux impacts sur la perception de l’éthique dans chaque pays.
Les divergences en matière de valeurs et d’intérêts entrainent des comportements variés. L’enjeu de cet
essai est de voir s’il est nécessaire, et s’il serait possible sous certaines conditions, comme Peter Ulrich
l’a suggéré, de fixer des normes internationales en matière d’éthique. Cet essai est davantage axé
comme une proposition de pistes de réflexion accessibles à chacun, puisque la perception de ce qui est
« éthique » et de ce qui ne l’est pas est assez subjective.
Cet essai a pour but d’exposer différents dilemmes éthiques auxquels un manager international peut
être confronté. Une courte introduction sur la mondialisation, et ses implications au niveau culturel,
mènera à une illustration de ces dilemmes éthiques au travers d’exemples : les conditions de travail
dans les pays en voie de développement (principalement en Chine où sont manufacturés beaucoup de
produits à forte valeur ajoutée, pour Samsung et Apple par exemple), le problème de la santé public
dans le succès commercial de Heart Attack Grill, l’impact de la culture sur la corruption, et les
divergences culturelles en matière de management avec le cas d’Olympus au Japon. La dernière partie
exposera quelques moyens déjà mis en œuvre pour permettre une régulation éthique internationale,
ainsi que leurs limites.
Références :
Juliette ARNIAL, MATISSE (2007) « Les normes éthiques comme biens publics : la question du
développement économique », disponible sur http://hal.inria.fr/docs/00/19/64/18/PDF/R05073.pdf
Alain ANQUETIL (2012) « La force des différences culturelles dans l’affaire Olympus », disponible sur
http://sites.essca.fr/blog/ethique/billets/la-force-des-differences-culturelles-dans-l_affaire-olympus-
884.htm
Béchir BRAHMI (2012) « L’éthique universelle dans un contexte interculturel : mythe ou réalité ? »,
disponible sur www.crsdd.uqam.ca/Pages/uni103.aspx
Thomas SCHAFFNER (2005) « Pour une politique fondée sur l’éthique », disponible sur www.horizons-
et-debats.ch/34/34_21.htm
Ahmed SELEIM et Nick BONTIS (2009) « The relationship between culture and corruption : a cross-
national study », disponible sur
www.business.mcmaster.ca/mktg/nbontis/ic/publications/seleimbontisjic10-1.pdf
Michel EBRAN et Cédric MORIN (2007) « L’éthique n’est pas à la mode », Que Choisir n°453
3
Même si le concept de mondialisation est souvent associé au concept d’homogénéisation des cultures, il
s’avère que la diversité culturelle est toujours un sujet d’actualité. Dans le monde de l’entreprise,
l’éthique des affaires est censée indiquer comment les managers doivent se comporter au sein de
l’entreprise et avec le monde qui les entoure. L’éthique est la doctrine d’un art particulier de choisir de
vivre en accord avec des valeurs personnelles et des moyens d’accès à cette fin. Une nouvelle question
émerge alors : comment les gestionnaires peuvent-il fixer des normes et valeurs communes aux
différente cultures, dans l’optique de promouvoir une éthique professionnelle interculturelle ?
Selon McLuhan (1962), le monde a été transformé en un « village global », par les technologies
électriques et la mondialisation. Ce « village » serait caractérisé par un mouvement instantané
d’information d’un point à un autre, créant ainsi une communauté culturellement unifiée. Le terme de
« village global » a été abandonné par McLuhan lui-même dans ses dernières publications,
reconnaissant que l’uniformité et la tranquillité n’étaient pas des propriétés propres à la communauté en
question. Ainsi, les différences culturelles s’avèrent toujours très marquées.
Le terme de « culture » est utilisé dans deux sens figuratifs distincts. Le premier est celui de
« civilisation », comprenant une éducation, des manières, un art, un savoir-faire et des produits distincts.
Le second est un dérivé de l’anthropologie sociale, avec la façon dont les gens pensent, agissent, ainsi
que ce qu’ils ressentent. Geert Hofstede (1980-2001) définit cela comme « la programmation collective
de l'esprit distinguant les membres d'un groupe ou d’une catégorie des personnes d’un ou d’une autre ».
Le terme de « catégorie » peut aussi bien faire référence à une nation, qu’à une religion, une région, une
ethnicité, un genre, une organisation ou une profession. Selon les travaux d’Hofstede, c’est le second
sens qui va prévaloir, dont une définition plus simple serait « les règles non écrites du jeu social ». Ainsi,
la diversité culturelle va expliquer la diversité des normes et des valeurs.
Qu’elle soit au niveau national ou au niveau organisationnel, la culture va créer de réels challenges pour
les gestionnaires actuels : comment s’adapter à cette mosaïque de backgrounds et d’idéologies ?
Comment adapter son entreprise aux pressions économiques et écologiques qui peuvent être
culturellement très différentes, mais qui auront toujours un impact sur la croissance et le rendement de
l’entreprise ? Une standardisation de l’éthique et la diversité culturelle sont-elles compatibles ?
L’impact de la culture sur l’éthique et les pratiques managériales est un sujet qui reste d’actualité.
L’affaire Olympus, fin 2011, a soulevé une fois encore la question de l’argument culturel dans l’éthique
des affaires. Le directeur général d’Olympus, Michael Woodford, a été évincé après avoir fait part au
conseil d’administration de ses suspicions de fraude financière, alors même qu’il évoluait dans
l’entreprise depuis 30 ans. La raison invoquée pour ce congé anticipé était une « méthode de travail
inappropriée ». Pour cet exemple, nous choisirons d’omettre l’aspect frauduleux de la situation, pour
nous concentrer sur les questions culturelles.
4
Selon le président d’Olympus, Tsuyoshi Kikukawa, Woodford aurait fait preuve de normes et d’habitudes
managériales propres à la culture occidentale et incompatibles avec la culture japonaise qui fait la fierté
d’Olympus. Bien qu’étant probablement un prétexte commode, cet aspect de l’affaire mérite d’être
approfondi. Woodford ne réussira pas à obtenir le soutien des créanciers et investisseurs japonais de la
firme : ceux-ci ont montré un soutien tacite et amical pour les dirigeants japonais de la firme. Il
commentera cette situation en déclarant que le Japon possède une des cultures les plus impénétrables
au monde, avec une forte résistance au changement. Le président d’Olympus, lui, déclarera qu’il
attendait beaucoup de Woodford, des choses qu’un manager japonais n’aurait probablement pas réussi
à faire, mais que Woodford n’était pas en accord avec la culture japonaise et leur style de management.
Le principal choc entre ces deux cultures semble venir de la dimension collectiviste de la culture
japonaise, et individualiste de la culture occidentale.
Ainsi, bien que ces individus puissent être condamnables pour les fraudes qu’ils sont supposés avoir
commises, peut-on les accabler pour avoir congédier un manager avec 30 ans d’expérience dans la
même entreprise, lorsque des forces aussi puissantes que la culture sont en action ? Mais d’un autre
côté, ce manque d’ouverture au changement, alors même que c’était le but soi-disant recherché, n’est-il
pas condamnable ? Est-il juste de reprocher à un manager d’être resté fidèle à sa culture, lorsque celui-
ci avait été promu en connaissance de cause ? Peut-on congédier un manager sur la base d’une culture
divergente, alors même que celui-ci faisait partie de l’entreprise depuis 30 ans ? L’éthique ne veut-elle
pas qu’un manager agisse en accord avec ses valeurs, en prenant la responsabilité de ses choix ? Une
entreprise évoluant dans un contexte international peut-elle encore se montrer aussi fermée face aux
autres cultures ? L’appréciation et l’application de l’éthique dans les affaires semblent bien dépendre de
la culture considérée.
Un sujet concernant l’éthique dans les affaires internationales est le « commerce éthique ». Il a pour but
de garantir aux consommateurs des produits ayant respecté les droits de l’homme au travail. En 2012 et
2013, Apple et Samsung défrayaient la chronique, accusés de « fair washing », une pratique consistant
à invoquer des engagements éthiques à des fins purement marketing. En effet, ils auraient fait appel à
des sous-traitants chinois faisant travailler des enfants, rémunérés 0,70$ de l’heure. Pourquoi ces
enfants travaillent-ils ? Vraisemblablement, selon certaines associations, parce que leurs parents n’ont
pas les moyens de les envoyer à l’école. Alors, comment empêcher de telles dérives ? En augmentant
le salaire des parents, pour leur permettre de financer l’éducation de leurs enfants. Mais augmenter ces
salaires revient à augmenter le coût de la main d’œuvre locale, rendant le pays moins attractifs pour les
entreprises étrangères, et risquant de freiner d’autant son développement économique. Il en va de
même pour l’utilisation de certains produits, tels que l’hexane pour le nettoyage des écrans de
téléphones (dont le cas a été rapporté dans l’émission radiophonique This American Life) : ce produit
s’évapore plus vite que les autres nettoyeurs d’écrans, permettant à la chaine de production d’aller plus
vite, mais c’est aussi un neurotoxique. Cependant, si on interdit l’utilisation de tels produits, les coûts de
production vont augmenter.
5
Proscrire de telles pratiques n’est donc pas forcément dans l’intérêt du gouvernement local, pour qui
l’attitude responsable est de favoriser le développement du pays, et donc ignorer ce genre de pratiques.
Mais cette attitude, ne freine-t-elle pas aussi le développement économique du pays ? Car quel intérêt à
investir dans des machines pour automatiser les processus, quand la main d’œuvre coûte si peu cher ?
Les valeurs des pays « développés », où les droits des travailleurs ont été acquis au cours des années,
semblent entrer en conflit avec celles des pays en voie de développement, qui cherchent à compenser
leur retard économique, mais pas seulement : elles entrent aussi en conflit avec d’autres valeurs
« occidentales », entre autres la volonté d’acquérir un produit à moindre coût. Ce cas de la Chine n’est
pas isolé : en effet au Pakistan, le salaire horaire est de 17 centimes d’euro et la semaine de travail est
de 80 heures. De plus, le travail des enfants y est toujours possible.
Prenons comme exemple l’usine Foxconn basée dans la ville de Shenzhen en Chine. Cette usine fournit
des composants informatiques à des entreprises mondialement connues, comme Microsoft, Groupe
Samsung, Amazon, LG Group, HTC, Apple, Lenovo, Motorola, Nokia ou encore Dell. Cette entreprise
est souvent montrée du doigts en ce qui concerne les conditions de travail dans ses usines :
dépassement du temps maximum légal de travail, salaires fixés au minimum légal, travail des enfants,
cas d’évanouissement et de suicides… En 2011, Foxconn était évaluée comme l’entreprise enregistrant
le plus haut taux de suicide et de décès par accident au monde. Cependant, ces tristes records étaient
excusés par les autorités chinoises qui qualifiaient Foxconn d’ « entreprise révolutionnaire, symbole des
progrès futurs, exemple de productivité », et réalisant un produit connu de par le monde : l’iPhone
d’Apple. En 2010, la société a décidé d’engager des psychologues pour faire face à la vague de
suicides, et d’augmenter les salaires à deux reprises. Les heures supplémentaires se feront sur la base
du volontariat. À la suite de quoi, en 2011, l’entreprise annonce sa volonté de remplacer ses travailleurs
par 1 million de machines. Le pays en sort-il gagnant ? Suite à la pression sur les questions éthiques de
la part des pays industrialisés, les conditions de travail ont certes été améliorées, mais le nombre
d’employés a été réduit.
Les valeurs divergent aussi pour ce qui touche à l’écologie : emploi de pesticides, culture intensive,
recours aux dissolvants aromatiques, aux métaux lourds, aux produits chimiques chlorés pour la
fabrication de vêtements… Tant de pratiques bannies dans les pays « développés », soucieux de la
santé publique, de l’avenir des ressources et de la planète, mais autorisées dans beaucoup de pays en
voie de développement, dont le seul but est d’accroitre leur productivité pour accélérer leur
développement économique. On peut voir ici un contraste entre une vision à court terme, et une vision à
long terme.
Un autre point qui peut être abordé concerne les attentes éthiques des consommateurs par rapport à la
responsabilité environnementale. Si en Chine, les attentes éthiques concernent le développement du
pays, le sacrifice des normes environnementales au profit du développement économique est très mal
perçu dans nos cultures occidentales.
6
Une autre question intéressante est celle de la corruption, qui n’est ni égale, ni perçue également dans
les différents pays. Seleim et Bontis (2009) ont cherché à démontrer que certaines caractéristiques de la
culture semblent impacter, généralement, la corruption. Ces caractéristiques sont divisée en deux
groupes pour chaque dimension culturelle : les valeurs (les convictions personnelles), et les pratiques
(les faits observables en entreprise). Selon leurs conclusions, les éléments qui défavorisent la corruption
sont des pratiques indiquant un faible degré d’acceptation de l’incertitude, des pratiques axées sur le
long terme, un degré de collectivisme institutionnel élevé, des pratiques orientées vers l’humain, et des
pratiques orientées vers la performance. À l’opposé, certains éléments sembleraient favoriser la
corruption, comme des valeurs reflétant une faible acceptation de l’incertitude, des valeurs orientées
vers le long terme, une distance hiérarchique élevée, et une forte égalité entre les sexes.
Ces conclusions visent à permettre aux entreprises de lutter efficacement contre la corruption, en
implémentant des pratiques qui permettent de faire face aux prédispositions culturelles. Elles permettent
aussi de mettre en lumière l’impact de la culture sur la corruption. Dans de telles circonstances, il est
légitime de se demander si des normes permettant de limiter les pots de vin pourraient être fixées au
niveau international, puisque ces pratiques semblent dépendre de la culture même d’une population.
La confrontation entre des valeurs divergentes ou incompatibles est un sujet récurent dans les affaires.
Comment établir des normes lorsque dans certains pays, le droit de disposer de son corps comme on le
souhaite est un principe phare, et dans d’autres, la santé publique est de mise ? Le cas de Heart Attack
Grill, un restaurant de hamburgers situé à Las Vegas aux Etats-Unis, est extrêmement parlant.
L’enseigne propose des menus volontairement riches en calories, en affirmant qu’ils augmentent de
façon exponentielle les risques d’accidents cardiovasculaires ; c’est d’ailleurs leur principal axe de
communication et de différentiation. Les clients de plus de 160kg peuvent même manger gratuitement
s’ils acceptent de se peser avant et après chaque hamburger, de façon à mesurer le poids pris avec
chaque consommation.
Dans un pays où la liberté individuelle passe souvent avant les questions de santé publique, cette
enseigne rencontre un franc succès, et son innovation et succès économique sont même reconnus.
Cependant, dans un pays tel que la France, ce concept serait très mal perçu, car il ne serait pas en
accord avec les standards éthiques locaux. L’éthique serait donc propre à la culture.
Pour sa part, McDonald’s a fait le choix d’orienter ses menus français vers un équilibre alimentaire plus
sain et une meilleure traçabilité, en particulier pour les menus à destination des enfants. Ainsi,
l’enseigne américaine s’adapte peu à peu à la culture et aux attentes locales.
De nombreuses autres divergences culturelles, qui ne sont pas abordées ici, peuvent poser problème en
matière d’éthique professionnelle, comme la parité homme/femme, la place de la femme et de la famille
dans l’entreprise, ou encore les questions de religion (jours non travaillés, heures de prière). Est alors
ressenti le besoin de fixer des normes éthiques. Mais une éthique locale peut-elle être suffisante ?
7
Pour Peter Ulrich, éthicien de l’économie saint-gallois, les normes éthiques ne doivent pas être
appliquées uniquement aux économies individuelles mais également à l’économie mondiale. Selon lui,
les marchés mondiaux ont besoin d’un organisme de régulation non seulement de la politique de
concurrence globale, mais aussi de la « politique vitale » qui vise à défendre les intérêts des
consommateurs.
Le GATT, signé en 1947 par 23 pays pour harmoniser les politiques douanières des pays signataires,
n’imposait que des dispositions peu contraignantes lors des échanges de biens en terme de
spécifications éthiques. Avec la création de l’OMC en 1995, une attention croissante a été portée à
l’éthique internationale et sa normalisation, le but des normes éthiques étant d’établir un compromis
entre un état de la technique, les contraintes économiques et la recherche d’une attitude responsable.
Néanmoins, selon Ulrich, l’OMC serait trop portée sur la promotion du libre-échange pour que la
politique vitale soit défendue efficacement. Il conviendrait donc, selon lui, de créer un nouvel organisme
chargé de promouvoir l’éthique dans les affaires au niveau mondial.
Pour ce faire, il s’est avéré nécessaire de mettre à la disposition des managers des normes et outils
qu’ils puissent utiliser dans un contexte international, dont les normes ISO. Néanmoins, ces normes
peuvent elles-mêmes nécessiter des adaptations locales ; dans ce cas, comment normaliser l’éthique, si
les obligations légales diffèrent ?
Il semble donc difficile de répondre à la question de la fixation de normes éthiques internationales –et,
surtout, interculturelles. Le but de cet essai était de souligner quelques aspects de l’éthique qui peuvent
rencontrer des perceptions différentes au niveau international, souvent à cause de divergence d’intérêt,
mais aussi parfois de par des valeurs plus profondes et propres à chaque culture. Bien que le besoin de
fixer des standards en matière d’éthique professionnelle puisse paraître évidente, la définition des
standards en question reste compliquée. Une question qui en découle, est celle de l’application de ces
standards : un gouvernement aura-t-il envie de faire respecter des règles avec lesquelles il n’est pas
d’accord ?
Ainsi, la nécessité de créer un nouvel organisme, chargé de promouvoir et défendre cette éthique
professionnelle au niveau international, et bénéficiant des moyens nécessaires à une telle mission,
semble nécessaire.

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  • 2. Ethique professionnelle et différences culturelles : Un standard de normes et de valeurs est-il possible ? Jessica Farvet Mars 2014
  • 3. 2 Les différences culturelles ont de nombreux impacts sur la perception de l’éthique dans chaque pays. Les divergences en matière de valeurs et d’intérêts entrainent des comportements variés. L’enjeu de cet essai est de voir s’il est nécessaire, et s’il serait possible sous certaines conditions, comme Peter Ulrich l’a suggéré, de fixer des normes internationales en matière d’éthique. Cet essai est davantage axé comme une proposition de pistes de réflexion accessibles à chacun, puisque la perception de ce qui est « éthique » et de ce qui ne l’est pas est assez subjective. Cet essai a pour but d’exposer différents dilemmes éthiques auxquels un manager international peut être confronté. Une courte introduction sur la mondialisation, et ses implications au niveau culturel, mènera à une illustration de ces dilemmes éthiques au travers d’exemples : les conditions de travail dans les pays en voie de développement (principalement en Chine où sont manufacturés beaucoup de produits à forte valeur ajoutée, pour Samsung et Apple par exemple), le problème de la santé public dans le succès commercial de Heart Attack Grill, l’impact de la culture sur la corruption, et les divergences culturelles en matière de management avec le cas d’Olympus au Japon. La dernière partie exposera quelques moyens déjà mis en œuvre pour permettre une régulation éthique internationale, ainsi que leurs limites. Références : Juliette ARNIAL, MATISSE (2007) « Les normes éthiques comme biens publics : la question du développement économique », disponible sur http://hal.inria.fr/docs/00/19/64/18/PDF/R05073.pdf Alain ANQUETIL (2012) « La force des différences culturelles dans l’affaire Olympus », disponible sur http://sites.essca.fr/blog/ethique/billets/la-force-des-differences-culturelles-dans-l_affaire-olympus- 884.htm Béchir BRAHMI (2012) « L’éthique universelle dans un contexte interculturel : mythe ou réalité ? », disponible sur www.crsdd.uqam.ca/Pages/uni103.aspx Thomas SCHAFFNER (2005) « Pour une politique fondée sur l’éthique », disponible sur www.horizons- et-debats.ch/34/34_21.htm Ahmed SELEIM et Nick BONTIS (2009) « The relationship between culture and corruption : a cross- national study », disponible sur www.business.mcmaster.ca/mktg/nbontis/ic/publications/seleimbontisjic10-1.pdf Michel EBRAN et Cédric MORIN (2007) « L’éthique n’est pas à la mode », Que Choisir n°453
  • 4. 3 Même si le concept de mondialisation est souvent associé au concept d’homogénéisation des cultures, il s’avère que la diversité culturelle est toujours un sujet d’actualité. Dans le monde de l’entreprise, l’éthique des affaires est censée indiquer comment les managers doivent se comporter au sein de l’entreprise et avec le monde qui les entoure. L’éthique est la doctrine d’un art particulier de choisir de vivre en accord avec des valeurs personnelles et des moyens d’accès à cette fin. Une nouvelle question émerge alors : comment les gestionnaires peuvent-il fixer des normes et valeurs communes aux différente cultures, dans l’optique de promouvoir une éthique professionnelle interculturelle ? Selon McLuhan (1962), le monde a été transformé en un « village global », par les technologies électriques et la mondialisation. Ce « village » serait caractérisé par un mouvement instantané d’information d’un point à un autre, créant ainsi une communauté culturellement unifiée. Le terme de « village global » a été abandonné par McLuhan lui-même dans ses dernières publications, reconnaissant que l’uniformité et la tranquillité n’étaient pas des propriétés propres à la communauté en question. Ainsi, les différences culturelles s’avèrent toujours très marquées. Le terme de « culture » est utilisé dans deux sens figuratifs distincts. Le premier est celui de « civilisation », comprenant une éducation, des manières, un art, un savoir-faire et des produits distincts. Le second est un dérivé de l’anthropologie sociale, avec la façon dont les gens pensent, agissent, ainsi que ce qu’ils ressentent. Geert Hofstede (1980-2001) définit cela comme « la programmation collective de l'esprit distinguant les membres d'un groupe ou d’une catégorie des personnes d’un ou d’une autre ». Le terme de « catégorie » peut aussi bien faire référence à une nation, qu’à une religion, une région, une ethnicité, un genre, une organisation ou une profession. Selon les travaux d’Hofstede, c’est le second sens qui va prévaloir, dont une définition plus simple serait « les règles non écrites du jeu social ». Ainsi, la diversité culturelle va expliquer la diversité des normes et des valeurs. Qu’elle soit au niveau national ou au niveau organisationnel, la culture va créer de réels challenges pour les gestionnaires actuels : comment s’adapter à cette mosaïque de backgrounds et d’idéologies ? Comment adapter son entreprise aux pressions économiques et écologiques qui peuvent être culturellement très différentes, mais qui auront toujours un impact sur la croissance et le rendement de l’entreprise ? Une standardisation de l’éthique et la diversité culturelle sont-elles compatibles ? L’impact de la culture sur l’éthique et les pratiques managériales est un sujet qui reste d’actualité. L’affaire Olympus, fin 2011, a soulevé une fois encore la question de l’argument culturel dans l’éthique des affaires. Le directeur général d’Olympus, Michael Woodford, a été évincé après avoir fait part au conseil d’administration de ses suspicions de fraude financière, alors même qu’il évoluait dans l’entreprise depuis 30 ans. La raison invoquée pour ce congé anticipé était une « méthode de travail inappropriée ». Pour cet exemple, nous choisirons d’omettre l’aspect frauduleux de la situation, pour nous concentrer sur les questions culturelles.
  • 5. 4 Selon le président d’Olympus, Tsuyoshi Kikukawa, Woodford aurait fait preuve de normes et d’habitudes managériales propres à la culture occidentale et incompatibles avec la culture japonaise qui fait la fierté d’Olympus. Bien qu’étant probablement un prétexte commode, cet aspect de l’affaire mérite d’être approfondi. Woodford ne réussira pas à obtenir le soutien des créanciers et investisseurs japonais de la firme : ceux-ci ont montré un soutien tacite et amical pour les dirigeants japonais de la firme. Il commentera cette situation en déclarant que le Japon possède une des cultures les plus impénétrables au monde, avec une forte résistance au changement. Le président d’Olympus, lui, déclarera qu’il attendait beaucoup de Woodford, des choses qu’un manager japonais n’aurait probablement pas réussi à faire, mais que Woodford n’était pas en accord avec la culture japonaise et leur style de management. Le principal choc entre ces deux cultures semble venir de la dimension collectiviste de la culture japonaise, et individualiste de la culture occidentale. Ainsi, bien que ces individus puissent être condamnables pour les fraudes qu’ils sont supposés avoir commises, peut-on les accabler pour avoir congédier un manager avec 30 ans d’expérience dans la même entreprise, lorsque des forces aussi puissantes que la culture sont en action ? Mais d’un autre côté, ce manque d’ouverture au changement, alors même que c’était le but soi-disant recherché, n’est-il pas condamnable ? Est-il juste de reprocher à un manager d’être resté fidèle à sa culture, lorsque celui- ci avait été promu en connaissance de cause ? Peut-on congédier un manager sur la base d’une culture divergente, alors même que celui-ci faisait partie de l’entreprise depuis 30 ans ? L’éthique ne veut-elle pas qu’un manager agisse en accord avec ses valeurs, en prenant la responsabilité de ses choix ? Une entreprise évoluant dans un contexte international peut-elle encore se montrer aussi fermée face aux autres cultures ? L’appréciation et l’application de l’éthique dans les affaires semblent bien dépendre de la culture considérée. Un sujet concernant l’éthique dans les affaires internationales est le « commerce éthique ». Il a pour but de garantir aux consommateurs des produits ayant respecté les droits de l’homme au travail. En 2012 et 2013, Apple et Samsung défrayaient la chronique, accusés de « fair washing », une pratique consistant à invoquer des engagements éthiques à des fins purement marketing. En effet, ils auraient fait appel à des sous-traitants chinois faisant travailler des enfants, rémunérés 0,70$ de l’heure. Pourquoi ces enfants travaillent-ils ? Vraisemblablement, selon certaines associations, parce que leurs parents n’ont pas les moyens de les envoyer à l’école. Alors, comment empêcher de telles dérives ? En augmentant le salaire des parents, pour leur permettre de financer l’éducation de leurs enfants. Mais augmenter ces salaires revient à augmenter le coût de la main d’œuvre locale, rendant le pays moins attractifs pour les entreprises étrangères, et risquant de freiner d’autant son développement économique. Il en va de même pour l’utilisation de certains produits, tels que l’hexane pour le nettoyage des écrans de téléphones (dont le cas a été rapporté dans l’émission radiophonique This American Life) : ce produit s’évapore plus vite que les autres nettoyeurs d’écrans, permettant à la chaine de production d’aller plus vite, mais c’est aussi un neurotoxique. Cependant, si on interdit l’utilisation de tels produits, les coûts de production vont augmenter.
  • 6. 5 Proscrire de telles pratiques n’est donc pas forcément dans l’intérêt du gouvernement local, pour qui l’attitude responsable est de favoriser le développement du pays, et donc ignorer ce genre de pratiques. Mais cette attitude, ne freine-t-elle pas aussi le développement économique du pays ? Car quel intérêt à investir dans des machines pour automatiser les processus, quand la main d’œuvre coûte si peu cher ? Les valeurs des pays « développés », où les droits des travailleurs ont été acquis au cours des années, semblent entrer en conflit avec celles des pays en voie de développement, qui cherchent à compenser leur retard économique, mais pas seulement : elles entrent aussi en conflit avec d’autres valeurs « occidentales », entre autres la volonté d’acquérir un produit à moindre coût. Ce cas de la Chine n’est pas isolé : en effet au Pakistan, le salaire horaire est de 17 centimes d’euro et la semaine de travail est de 80 heures. De plus, le travail des enfants y est toujours possible. Prenons comme exemple l’usine Foxconn basée dans la ville de Shenzhen en Chine. Cette usine fournit des composants informatiques à des entreprises mondialement connues, comme Microsoft, Groupe Samsung, Amazon, LG Group, HTC, Apple, Lenovo, Motorola, Nokia ou encore Dell. Cette entreprise est souvent montrée du doigts en ce qui concerne les conditions de travail dans ses usines : dépassement du temps maximum légal de travail, salaires fixés au minimum légal, travail des enfants, cas d’évanouissement et de suicides… En 2011, Foxconn était évaluée comme l’entreprise enregistrant le plus haut taux de suicide et de décès par accident au monde. Cependant, ces tristes records étaient excusés par les autorités chinoises qui qualifiaient Foxconn d’ « entreprise révolutionnaire, symbole des progrès futurs, exemple de productivité », et réalisant un produit connu de par le monde : l’iPhone d’Apple. En 2010, la société a décidé d’engager des psychologues pour faire face à la vague de suicides, et d’augmenter les salaires à deux reprises. Les heures supplémentaires se feront sur la base du volontariat. À la suite de quoi, en 2011, l’entreprise annonce sa volonté de remplacer ses travailleurs par 1 million de machines. Le pays en sort-il gagnant ? Suite à la pression sur les questions éthiques de la part des pays industrialisés, les conditions de travail ont certes été améliorées, mais le nombre d’employés a été réduit. Les valeurs divergent aussi pour ce qui touche à l’écologie : emploi de pesticides, culture intensive, recours aux dissolvants aromatiques, aux métaux lourds, aux produits chimiques chlorés pour la fabrication de vêtements… Tant de pratiques bannies dans les pays « développés », soucieux de la santé publique, de l’avenir des ressources et de la planète, mais autorisées dans beaucoup de pays en voie de développement, dont le seul but est d’accroitre leur productivité pour accélérer leur développement économique. On peut voir ici un contraste entre une vision à court terme, et une vision à long terme. Un autre point qui peut être abordé concerne les attentes éthiques des consommateurs par rapport à la responsabilité environnementale. Si en Chine, les attentes éthiques concernent le développement du pays, le sacrifice des normes environnementales au profit du développement économique est très mal perçu dans nos cultures occidentales.
  • 7. 6 Une autre question intéressante est celle de la corruption, qui n’est ni égale, ni perçue également dans les différents pays. Seleim et Bontis (2009) ont cherché à démontrer que certaines caractéristiques de la culture semblent impacter, généralement, la corruption. Ces caractéristiques sont divisée en deux groupes pour chaque dimension culturelle : les valeurs (les convictions personnelles), et les pratiques (les faits observables en entreprise). Selon leurs conclusions, les éléments qui défavorisent la corruption sont des pratiques indiquant un faible degré d’acceptation de l’incertitude, des pratiques axées sur le long terme, un degré de collectivisme institutionnel élevé, des pratiques orientées vers l’humain, et des pratiques orientées vers la performance. À l’opposé, certains éléments sembleraient favoriser la corruption, comme des valeurs reflétant une faible acceptation de l’incertitude, des valeurs orientées vers le long terme, une distance hiérarchique élevée, et une forte égalité entre les sexes. Ces conclusions visent à permettre aux entreprises de lutter efficacement contre la corruption, en implémentant des pratiques qui permettent de faire face aux prédispositions culturelles. Elles permettent aussi de mettre en lumière l’impact de la culture sur la corruption. Dans de telles circonstances, il est légitime de se demander si des normes permettant de limiter les pots de vin pourraient être fixées au niveau international, puisque ces pratiques semblent dépendre de la culture même d’une population. La confrontation entre des valeurs divergentes ou incompatibles est un sujet récurent dans les affaires. Comment établir des normes lorsque dans certains pays, le droit de disposer de son corps comme on le souhaite est un principe phare, et dans d’autres, la santé publique est de mise ? Le cas de Heart Attack Grill, un restaurant de hamburgers situé à Las Vegas aux Etats-Unis, est extrêmement parlant. L’enseigne propose des menus volontairement riches en calories, en affirmant qu’ils augmentent de façon exponentielle les risques d’accidents cardiovasculaires ; c’est d’ailleurs leur principal axe de communication et de différentiation. Les clients de plus de 160kg peuvent même manger gratuitement s’ils acceptent de se peser avant et après chaque hamburger, de façon à mesurer le poids pris avec chaque consommation. Dans un pays où la liberté individuelle passe souvent avant les questions de santé publique, cette enseigne rencontre un franc succès, et son innovation et succès économique sont même reconnus. Cependant, dans un pays tel que la France, ce concept serait très mal perçu, car il ne serait pas en accord avec les standards éthiques locaux. L’éthique serait donc propre à la culture. Pour sa part, McDonald’s a fait le choix d’orienter ses menus français vers un équilibre alimentaire plus sain et une meilleure traçabilité, en particulier pour les menus à destination des enfants. Ainsi, l’enseigne américaine s’adapte peu à peu à la culture et aux attentes locales. De nombreuses autres divergences culturelles, qui ne sont pas abordées ici, peuvent poser problème en matière d’éthique professionnelle, comme la parité homme/femme, la place de la femme et de la famille dans l’entreprise, ou encore les questions de religion (jours non travaillés, heures de prière). Est alors ressenti le besoin de fixer des normes éthiques. Mais une éthique locale peut-elle être suffisante ?
  • 8. 7 Pour Peter Ulrich, éthicien de l’économie saint-gallois, les normes éthiques ne doivent pas être appliquées uniquement aux économies individuelles mais également à l’économie mondiale. Selon lui, les marchés mondiaux ont besoin d’un organisme de régulation non seulement de la politique de concurrence globale, mais aussi de la « politique vitale » qui vise à défendre les intérêts des consommateurs. Le GATT, signé en 1947 par 23 pays pour harmoniser les politiques douanières des pays signataires, n’imposait que des dispositions peu contraignantes lors des échanges de biens en terme de spécifications éthiques. Avec la création de l’OMC en 1995, une attention croissante a été portée à l’éthique internationale et sa normalisation, le but des normes éthiques étant d’établir un compromis entre un état de la technique, les contraintes économiques et la recherche d’une attitude responsable. Néanmoins, selon Ulrich, l’OMC serait trop portée sur la promotion du libre-échange pour que la politique vitale soit défendue efficacement. Il conviendrait donc, selon lui, de créer un nouvel organisme chargé de promouvoir l’éthique dans les affaires au niveau mondial. Pour ce faire, il s’est avéré nécessaire de mettre à la disposition des managers des normes et outils qu’ils puissent utiliser dans un contexte international, dont les normes ISO. Néanmoins, ces normes peuvent elles-mêmes nécessiter des adaptations locales ; dans ce cas, comment normaliser l’éthique, si les obligations légales diffèrent ? Il semble donc difficile de répondre à la question de la fixation de normes éthiques internationales –et, surtout, interculturelles. Le but de cet essai était de souligner quelques aspects de l’éthique qui peuvent rencontrer des perceptions différentes au niveau international, souvent à cause de divergence d’intérêt, mais aussi parfois de par des valeurs plus profondes et propres à chaque culture. Bien que le besoin de fixer des standards en matière d’éthique professionnelle puisse paraître évidente, la définition des standards en question reste compliquée. Une question qui en découle, est celle de l’application de ces standards : un gouvernement aura-t-il envie de faire respecter des règles avec lesquelles il n’est pas d’accord ? Ainsi, la nécessité de créer un nouvel organisme, chargé de promouvoir et défendre cette éthique professionnelle au niveau international, et bénéficiant des moyens nécessaires à une telle mission, semble nécessaire.