SUPPLÉMENTCAHIER SPÉCIAL
« J’AI INVENTÉ LES SUPER-
HÉROS POUR AIDER LES GENS à
oublier leurs soucis. » Un paradoxe.
Lorsqu’en 1963 Stan Lee, le génial
scénariste des Marvel Comics, crée
la série des X-Men – dont le 6e
volet
au cinéma, DaysofFuturePast,sort
mercredi –, il s’inspire des deux an-
goisses américaines les plus fortes:
la peur de l’atome et la
perspective de muta-
tions génétiques. Du
ProfesseurX à Iceberg,
en passant par Cyclope,
ces mutants sont les
allégories flamboyantes
des questions existen-
tielles de l’époque. Quel
est l’avenir de l’homme?
La science le rendra-elle
meilleur ou le conduit-elle à sa
perte? Chez Marvel, les X-Men sont
les nouveaux venus d’une longue
lignée d’humains transformés et
porteurs de super-pouvoirs. Dès
le début des années 1960, les « 4 »
deviennent« Fantastiques »àcause
de rayonnements cosmiques; Hulk
traîne sa carcasse après que son
double, le professeur Banner, a été
bombardé de rayons gamma lors
de l’explosion d’une bombe de sa
fabrication; la piqûre d’une arai-
gnée radioactive transforme Peter
Parker en Spiderman…
Mais les X-Men sont des
super-héros très spé-
ciaux : ils deviennent
des entités hors-normes
naturellement, non par
accident. Ils sont por-
teurs d’un gène mutant
« X », qui leur octroie des
pouvoirs surprenants.
Maîtrise des éléments
(Storm), métabolisme
autorégénérant qui rend
immortel (Wolverine), télépathie
surpuissante (ProfesseurX)… À
leur corps défendant, comme frap-
pés d’une malédiction, les X-Men
sont les cobayes d’une évolution
incontrôlable du génome qui les
condamne à être des parias.
Mais les super-héros relèvent-ils
seulement de la science-fiction?
De récentes études américaine et
canadienne viennent de le démon-
trer: nous sommes tous des X-Men
en devenir. Selon elles, nos parents
nous lèguent jusqu’à soixante
gènes mutants, ce qui entraîne
des changements à long terme de
notre ADN. Notre espèce évolue
donc, mais à un rythme plus lent
que ne le croyaient les scienti-
fiques. À terme, les technologies de
séquençage permettront de mieux
comprendre le fonctionnement
de certaines maladies comme
le cancer. « Le taux de mutation
varie d’une personne à l’autre,
expliquent les chercheurs. Quand
nous saurons déterminer celui de
chacun, nous repérerons les per-
sonnes à risques. » Pour l’heure, les
analystes ont décelé des variations
de gènes qui augurent un risque
accru de migraines. Le mal de tête,
pas vraiment un super-pouvoir…
PASCALMOUNEYRES
AVENIRLesX-Men,dontlesnouvellesaventures,Daysof
FuturePast,sortentensallesdemain,doiventleurspouvoirsà
desmutationsgénétiques.Etsilaréalitérejoignaitlefantasme?
«Les super-héros questionnent
la légitimité de la science»
Thierry Rogel, auteur de Sociologie des super-héros*.
Quelle est la recette d’un super-
héros populaire?
Des super-pouvoirs, un costume
spécifique, l’anonymat, donc
une double identité. Souvent,
il est marqué par un traumatisme
et il présente un talon d’Achille.
Le mutant est né au XXe
siècle
avec le concept d’évolution et
la génétique.
Pourquoi nous fascinent-ils?
Certains diront que leurs
pouvoirs et leur puissance
agissent comme des éléments
compensateurs en période de
crise économique. C’est à mon
avis insuffisant car, si l’apparition
de Superman, Batman et Captain
America entre 1938 et 1940
conforte cette idée, ça n’explique
pas que les personnages les
plus célèbres, tels Spiderman
ou les 4 Fantastiques, soient
apparus durant les glorieuses
années 1960.
Que reflètent-ils de notre société?
Les super-héros constituent
un imaginaire malléable.
À chaque période d’engouement,
nous trouvons un nouveau
type de questionnement: dans
les années 1940, Superman
reflétait sans doute l’énergie
d’une Amérique triomphante
défendant les valeurs de la
liberté, quant à Captain America,
il fut créé contre le régime nazi.
Dans les années 1960, Spiderman
ou les X-Men cherchent à
s’intégrer dans une Amérique
toujours conquérante mais
plus juvénile, fragile et moins
sûre d’elle. Des années 1980
à nos jours, ils sont porteurs
d’interrogations sur les dangers
d’un trop grand pouvoir et sur
la légitimité de la science.
PROPOS RECUEILLIS
PAR ANNE-FLORE GASPAR-LOLLIOT
*Éditions Hermann
Mutations génétiques,
de la fiction à la réalité

XMEN_140520_A_LP

  • 1.
    SUPPLÉMENTCAHIER SPÉCIAL « J’AIINVENTÉ LES SUPER- HÉROS POUR AIDER LES GENS à oublier leurs soucis. » Un paradoxe. Lorsqu’en 1963 Stan Lee, le génial scénariste des Marvel Comics, crée la série des X-Men – dont le 6e volet au cinéma, DaysofFuturePast,sort mercredi –, il s’inspire des deux an- goisses américaines les plus fortes: la peur de l’atome et la perspective de muta- tions génétiques. Du ProfesseurX à Iceberg, en passant par Cyclope, ces mutants sont les allégories flamboyantes des questions existen- tielles de l’époque. Quel est l’avenir de l’homme? La science le rendra-elle meilleur ou le conduit-elle à sa perte? Chez Marvel, les X-Men sont les nouveaux venus d’une longue lignée d’humains transformés et porteurs de super-pouvoirs. Dès le début des années 1960, les « 4 » deviennent« Fantastiques »àcause de rayonnements cosmiques; Hulk traîne sa carcasse après que son double, le professeur Banner, a été bombardé de rayons gamma lors de l’explosion d’une bombe de sa fabrication; la piqûre d’une arai- gnée radioactive transforme Peter Parker en Spiderman… Mais les X-Men sont des super-héros très spé- ciaux : ils deviennent des entités hors-normes naturellement, non par accident. Ils sont por- teurs d’un gène mutant « X », qui leur octroie des pouvoirs surprenants. Maîtrise des éléments (Storm), métabolisme autorégénérant qui rend immortel (Wolverine), télépathie surpuissante (ProfesseurX)… À leur corps défendant, comme frap- pés d’une malédiction, les X-Men sont les cobayes d’une évolution incontrôlable du génome qui les condamne à être des parias. Mais les super-héros relèvent-ils seulement de la science-fiction? De récentes études américaine et canadienne viennent de le démon- trer: nous sommes tous des X-Men en devenir. Selon elles, nos parents nous lèguent jusqu’à soixante gènes mutants, ce qui entraîne des changements à long terme de notre ADN. Notre espèce évolue donc, mais à un rythme plus lent que ne le croyaient les scienti- fiques. À terme, les technologies de séquençage permettront de mieux comprendre le fonctionnement de certaines maladies comme le cancer. « Le taux de mutation varie d’une personne à l’autre, expliquent les chercheurs. Quand nous saurons déterminer celui de chacun, nous repérerons les per- sonnes à risques. » Pour l’heure, les analystes ont décelé des variations de gènes qui augurent un risque accru de migraines. Le mal de tête, pas vraiment un super-pouvoir… PASCALMOUNEYRES AVENIRLesX-Men,dontlesnouvellesaventures,Daysof FuturePast,sortentensallesdemain,doiventleurspouvoirsà desmutationsgénétiques.Etsilaréalitérejoignaitlefantasme? «Les super-héros questionnent la légitimité de la science» Thierry Rogel, auteur de Sociologie des super-héros*. Quelle est la recette d’un super- héros populaire? Des super-pouvoirs, un costume spécifique, l’anonymat, donc une double identité. Souvent, il est marqué par un traumatisme et il présente un talon d’Achille. Le mutant est né au XXe siècle avec le concept d’évolution et la génétique. Pourquoi nous fascinent-ils? Certains diront que leurs pouvoirs et leur puissance agissent comme des éléments compensateurs en période de crise économique. C’est à mon avis insuffisant car, si l’apparition de Superman, Batman et Captain America entre 1938 et 1940 conforte cette idée, ça n’explique pas que les personnages les plus célèbres, tels Spiderman ou les 4 Fantastiques, soient apparus durant les glorieuses années 1960. Que reflètent-ils de notre société? Les super-héros constituent un imaginaire malléable. À chaque période d’engouement, nous trouvons un nouveau type de questionnement: dans les années 1940, Superman reflétait sans doute l’énergie d’une Amérique triomphante défendant les valeurs de la liberté, quant à Captain America, il fut créé contre le régime nazi. Dans les années 1960, Spiderman ou les X-Men cherchent à s’intégrer dans une Amérique toujours conquérante mais plus juvénile, fragile et moins sûre d’elle. Des années 1980 à nos jours, ils sont porteurs d’interrogations sur les dangers d’un trop grand pouvoir et sur la légitimité de la science. PROPOS RECUEILLIS PAR ANNE-FLORE GASPAR-LOLLIOT *Éditions Hermann Mutations génétiques, de la fiction à la réalité