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« Point de vue des femmes sur l’aménagement urbain et droit à la ville pour toutes »
Par Dominique POGGI, Sociologue, chercheure indépendante
Résultats d’une recherche action menée avec des habitantes des quartiers populaires de l’Est du Val
d’Oise
Les résultats de la recherche action présentés sont issus de l’ouvrage : « Droit de Cité pour les
Femmes », Christine BULOT, Dominique POGGI, éditions de l’Atelier, Paris, 2004
En ce qui concerne cette recherche action, l’histoire a commencé dans l’Est du Val d’Oise,
parce que des responsables d’associations constataient que la paupérisation touchait
particulièrement les femmes, leurs conditions se détérioraient et en même temps, ni les décideurs
institutionnels, ni les décideurs politiques ne prenaient en compte cette difficulté. Et puis, ils
n’intégraient pas non plus tous les apports que les femmes pouvaient faire dans ces quartiers parce
qu’après tout, c’était grâce à elles, à travers leur activités bénévoles, que le lien social ne s’était pas
complément délité.
Alors, pour remédier à cette invisibilité tant des besoins que des apports, des associations
ont décidé de mener une recherche action sur quatre communes de l’Est du Val d’Oise : Sarcelles,
Villiers-le-Bel, Gonesse et Garges-lès-Gonesse. L’idée de cette recherche action était de produire des
connaissances sociologiques précises, de mobiliser les femmes, et de rendre la question
incontournable pour les décideurs. Bien sûr, les bases philosophiques de ce type de recherche action,
c’est que les habitantes ont une expertise, une expertise d’usage qui est à mettre sur le même plan
et en coopération, en circularité, avec l’expertise des professionnels, des techniciens et des
politiques.
Dans cette recherche action, trois thèmes avaient été retenus : l’emploi, l’avenir des jeunes
filles et la participation des femmes à la vie locale. L’idée de la mobilité des déplacements ne faisait
pas partie des axes de départ.
Alors, quand les responsables associatifs m’ont contactée et m’ont décrit la richesse du tissu
associatif de ces quartiers, j’ai proposé qu’on mette en place une démarche vraiment participative,
c’est-à-dire qu’au lieu de faire la recherche en tant que professionnels avec des spécialistes, on allait
proposer aux actrices locales elles-mêmes, de faire l’enquête. Alors comment a-t-on procédé sur le
plan méthodologique ? On a fait un appel, dans les quatre communes, il y a eu beaucoup de
réponses, on était assez étonnés des réponses massives et on a très facilement pu constituer une
équipe.
C’était une équipe de professionnelles et d’habitantes. Des professionnelles qui travaillaient,
qui parfois habitaient d’ailleurs dans les communes. Et ces femmes sont devenues les animatrices de
la recherche action. Et on a mis en place quatre principes méthodologiques pour ce processus de
recherche action :
1. la formation (cette équipe a bénéficié d’une formation aux méthodes sociologiques – des
méthodes sociologiques simples, facilement appropriables, mais rigoureuses), et donc ce
2
temps de formation a favorisé aussi la construction de l’équipe, parce que c’est toute une
aventure une recherche action, ça dure des mois, on n’est jamais sûr de ce qui va se passer,
donc c’était important de construire l’équipe ;
2. la démultiplication : pour réaliser le diagnostic local, les animatrices sont allées en binôme
sur le terrain, elles ont réuni des groupes de diagnostic composés de femmes et aussi de
jeunes filles, il y a eu 9 groupes de diagnostic, et chaque groupe s’est réuni trois fois, au total
c’étaient 86 femmes et jeunes filles qui étaient concernées. Et dans ces groupes, les
animatrices se sont mises à l’écoute des personnes. Elles avaient trois thèmes de départ,
certes, mais avant, il y a eu un temps avec une consigne très large « je voudrais que vous
nous parliez de la vie des femmes dans ces quartiers, de votre vie à vous », de façon à avoir
la possibilité d’un espace de parole libre. Et cette méthode permet effectivement de laisser la
place à des thèmes auxquels on n’avait pas pensé, et grand bien nous a pris comme vous
allez voir…
3. la validation : tout au long du processus, les animatrices ont réalisé des compte rendus après
chaque réunion et systématiquement à la réunion suivante, les compte rendus étaient
soumis à validation, pour que les femmes puissent vérifier que leur parole avait été bien
entendue et bien prise en compte, et elles n’ont pas manqué de le faire.
4. ce sont les femmes elles-mêmes qui ont réalisé l’analyse et la synthèse du matériel recueilli,
et cela faisait un gros paquet, bien sûr avec le soutien méthodologique que je pouvais
apporter, mais c’est elles qui l’ont fait, et comme ça elles étaient maîtres d’œuvre.
« Des analyses pointues, pertinentes et transversales »
Et à la fin, puisque dans une recherche action on a toujours une présentation publique des
résultats, ce sont les femmes elles-mêmes qui sont montées en tribune au cours des deux journées
de restitution, et qui ont donné les résultats en laissant une large place aux paroles qu’elles avaient
recueillies dans les entretiens, et ça c’était très important, parce que dès qu’on a lancé le débat, la
salle s'est manifestée, les habitantes se reconnaissaient dans les paroles d’autres habitantes, et ça a
légitimé aussi (leurs discours) auprès des politiques. Le processus a duré sept mois. Et les femmes se
sont transformées au cours de ces sept mois.
Les résultats : ce qui nous a le plus frappé quand on a vu les résultats, c’est à quel point les
femmes ont produit des analyses pointues, pertinentes et transversales.
Aux côtés du matériel, le relationnel et le lien social
Il y avait trois thèmes : l’emploi, la place des femmes dans la vie locale, et l’avenir des jeunes
filles. Mais les femmes ont tout de suite élargi le champ. Pour elles, parler de l’emploi, c’est
inévitablement parler : des transports, des modes de garde , c’est parler de l’aménagement urbain,
c’est parler de la non-valorisation, de la non-reconnaissance économique du travail domestique, c’est
parler des rapports hommes-femmes, c’est parler de la question des violences, de religion, tradition,
modernité. En fait les femmes analysent les situations au grand angle, elles ne fragmentent pas la
réalité, elles ne spécialisent pas les domaines. Donc, parler de l’emploi sans parler des transports et
des modes de garde, c’est impossible pour les femmes, c'est un non sens.
3
Alors, des thèmes ont donc émergé spontanément. D’abord, l’aménagement urbain. Elles ont
dit, et répété, que l’aménagement urbain ne prenait pas en compte les besoins et les réalités
quotidiennes des femmes. Citation : « On voit que l’urbanisme a été pensé par des hommes. Ne
serait-ce que sur les trottoirs, on ne pense pas aux poussettes… peut-être que s’il y avait un peu plus
de femmes… » Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’en même temps qu’elles parlaient de la structure
de l’aménagement urbain, les femmes parlaient tout de suite du relationnel. En parlant de la ville,
elles parlent du lien social. Elles disaient : « les relations de voisinage, en ce moment, çà se dégrade,
et finalement c’est une source d’isolement et de peur, çà génère un sentiment de mal-être pour les
femmes seules en particulier ». Et donc en même temps qu’elles disaient : « il faudrait qu’on prenne
en compte, dans l’aménagement urbain, les besoins des femmes » (faire attention aux poussettes
etc., et bien d’autres choses), elles disaient aussi : « il faut qu’on crée de nouveaux espaces de
dialogue et d’échange, pour qu’on se rencontre et qu’on crée des liens » et ça c’est quelque chose
qui me paraît vraiment important, tout le temps le lien entre la structure, le matériel, le dur, et puis
le relationnel et le lien social.
A propos des transports publics, le diagnostic montre à quel point, dans ces régions de l’Est
du Val d’Oise, les transports sont complètement inadaptés et constituent de réels freins. Pourtant
les femmes ont dit « on a vraiment envie de se déplacer, on en a besoin (…) pour des tâches
quotidiennes, pour le travail, pour la recherche d’emploi, pour suivre une formation, et aussi pour
avoir une vie sociale et citoyenne, pour participer à des associations, pour aller voir des amis, pour
sortir le soir etc. Or, ce qu’elles ont décrit, ce sont tous les freins qu’elles rencontrent. Les quartiers
sont éloignés les uns des autres et sont mal reliés. Les banlieues sont très mal reliées. Se déplacer à
pied, pour les femmes de l’Est du Val d’Oise, ça relève parfois du tour de force, surtout si elles sont
accompagnées des enfants, ce qui est la réalité quotidienne de la plupart d’entre elles. Elles disent :
« Circuler avec une poussette, c’est difficile. Les voitures se garent sur les trottoirs. On est obligées
de les contourner en descendant sur la rue. Quand je suis avec une poussette et deux autres enfants
qui se tiennent de chaque côté, mais c’est dangereux, on descend du trottoir, les voitures arrivent
très vite ». « Et puis il y a aussi des arbres en plein milieu des trottoirs avec des racines qui dépassent,
moi j’ai cassé trois poussettes ».
Côté transport collectifs, le nombre des bus et les horaires sont inadaptés. Les temps de
trajet sont particulièrement longs, et les liaisons inter-quartiers impraticables. Et que dire des liaisons
entre les communes, entre Villiers-le-Bel et d’autres communes, il y avait une femme qui habitait à
l’hôpital de Garges, elle habitait à Sarcelles, et bien pour aller de l’un à l’autre il fallait qu’elle prenne
trois bus pour aller travailler, et cela prenait deux heures, et c’est à dix kilomètres, mais les liaisons
sont mal faites. Et puis, ce qu’elles ont dit aussi, c’est que, outre l’inadéquation des horaires, dès qu’il
fait nuit, le manque d’éclairage les met mal à l’aise. Elles ont peur d’attendre le bus longtemps quand
il fait nuit, disaient-elles. Et puis aussi : « quand on se déplace, il y a des endroits où c’est très mal
éclairé dans la rue, c’est même pas éclairé du tout, on ne se sent pas bien. »
Un groupe d’expertes
Elles ont parlé aussi de l’aménagement et du mobilier urbain lié au transport, par exemple,
les abribus, et aussi, dans les gares, les systèmes d’escalators. Exemple, l’une dit : « à la gare de
Garges-Sarcelles, l’escalator ne fonctionne que dans un sens, alors qu’il n’y a pas non plus
d’ascenceur, donc avec une poussette… Les abris aussi sont mal conçus, je me suis trouvée plusieurs
4
fois à attendre le bus et j’avais l’impression d’être perdue dans la nature. Il y a une borne qui indique
un arrêt de bus mais il n’y a pas d’abri, c’est à même la route. On voit les voitures défiler à grande
vitesse, avec les enfants c’est un problème. » Bref, elles étaient vraiment dans le concret, dans le
pragmatique. Et tout ça pour elles, cela complique considérablement l’accès aux services, aux
crèches, souvent éloignées du domicile, (comme c'est le cas en zone rurale, ) au lieu de travail, au
lieu de formation. Le manque ou l’inadaptation des moyens de transport, c’est un frein majeur à
l’emploi dans les banlieues et un frein majeur à la citoyenneté, également. Et, bien sûr, c’est un
handicap dans toutes les démarches qu’il y a à faire au quotidien. Résultat : les femmes ont décrit
une sorte d’enfermement dans le quartier, elles se sentent assignées à rester dans ce quartier. Cela
dit, au delà des analyses critiques, les femmes ont formulé des propositions très concrètes, elles ont
dit : « il faut revoir les plans de déplacement urbains ». Elles ont parlé de mise en place de modes de
garde, en particulier à horaires décalés, parce qu’il y a beaucoup de ces femmes qui pourraient
travailler à Roissy, mais comme femme de ménage, entre 5 heures et 7 heures du matin, il leur
faudrait avoir des halte garderies, des crèches à horaires décalés. Elles ont parlé aussi, comme en
zone rurale, du développement et de l’organisation du covoiturage. Elles ont invoqué la création de
modes de transport souples, l’une disait (elle était d’origine antillaise) « mais aux Antilles, il existe
des taxis collectifs, si on pouvait imaginer des modes de transport à taille humaine ». Après, quelques
fois, elles ont fait preuve d’humour en disant « moi, ce que je pense, c’est qu’on devrait organiser
des stages pour les conducteurs de bus, stages poussette, il faudrait leur demander de monter et de
descendre d’un bus bondé en moins de trente secondes ». Car pour les femmes c' est difficile, étant
donné que les conducteurs sont pressés. Elles ont essayé d’aller au niveau le plus concret possible.
Alors par la suite, ce groupe de femmes, après avoir présenté les résultats, est devenu une
espèce de groupe-ressource, de groupes d’expertes. Il fallait les voir, avec la carte des quatre
communes, et des réseaux de bus, en disant : « cet arrêt-là, cela ne va pas du tout, il faut le changer,
cet horaire-là, cela ne va pas du tout ». Exemple : il y avait un bus qui s’arrêtait en bas d’une rue
particulièrement pentue, les femmes qui habitaient en haut de la rue devaient remonter la rue avec
des poussettes, des gamins…Elles ont dit : « pourquoi est-ce qu’on ne met pas un arrêt de bus en
haut ? », elles ont proposé des modifications des horaires, elles sont allées dans d’autres villes d’Ile-
de-France voir comment d’autres groupes s’étaient organisés, ce que d’autres groupes avaient créé
comme solution alternative, et elles ont réfléchi aussi à des moyens de faire financer des permis de
conduire (…) et puis elles sont devenues un groupe référent, c’est-à-dire que les maires, par exemple,
quand ils devaient négocier avec le STIF (Syndicat des Transports en Ile-de-France) , s’appuyaient sur
l’expertise des habitantes, cela leur donnait une légitimité.
« Il est tard, rentre chez toi ! »
Je voudrais dire aussi quelques mots sur un autre thème qui a émergé spontanément dans
cette recherche action, qui n’était pas prévu au départ, c’est la question des violences dans les
espaces publics, en particulier envers les jeunes filles et les jeunes femmes. Ce qui a été décrit, c’est
que l’accès à la ville, aux rues, au dehors, était, non pas interdit mais fortement contrôlé et soumis à
conditions. D’abord, les jeunes filles disaient, « souvent on est retenues à la maison parce qu’il faut
s’occuper des enfants, faire les tâches ménagères ». Et surtout, elles sont confrontées – elles peuvent
quand même sortir, en tout cas pendant la journée – à toutes sortes d’interdits : interdits
vestimentaires, façon de se maquiller et d’autres choses. Et puis bien souvent, elles peuvent sortir
dans la journée, mais la nuit, elles subissent des remarques.
5
« Les trois quarts des agressions se sont produites dans un lieu très fréquenté »
L’une disait : « des fois, je suis dehors, il fait nuit, je croise un garçon, je le connais à peine, il
me dit à peine bonjour et il me dit « allez, il fait nuit, il se fait tard, rentre chez toi ! Alors c’est
embêtant parce qu’en hiver il fait nuit à cinq heures » Elles décrivent comme ça toute une série
d’interdits, et on était assez étonnés quand on a découvert ça parce que le mouvement « Ni putes ni
soumises » n’avait pas encore émergé et on était assez surprises d’avoir ces récits. On a vu ensuite
qu’il y avait d’autres études qui aboutissaient au même résultat, par exemple la sociologue Hélène
Orain parle d’un espace public dominé par les garçons et décrit toutes les stratégies de
contournement que les femmes, jeunes femmes, jeunes filles doivent faire pour éviter de passer,
dans certaines rues, devant certains cafés, à certaines places, devant certaines centres sociaux, où les
garçons sont là, agglutinés, et les interrogent : « pourquoi t’es là ? ».
Caroline Vaissière dit que le poids des jugements qui sont portés par les groupes de garçons
sur les jeunes filles et les jeunes femmes, aboutit à une partition sexuée de l’espace très étanche. Et
puis une enquête qui a été faite en Seine-Saint-Denis1
, montre qu’il y a un réel harcèlement sexiste
de certains groupes de garçons sur certaines jeunes filles et jeunes femmes, et ça les soumet à des
contraintes, ça les oblige à des stratégies d’évitement, ça les oblige à se vêtir différemment de la
manière dont elles aimeraient se vêtir, ça les empêche de fréquenter certains endroits et de sortir à
certaines heures.
Pour autant, il ne faudrait pas penser que ces interdits ne concernent que les jeunes filles et
les jeunes femmes des quartiers en difficulté. On observe la même chose dans les centres ville. Et là
je voudrais juste donner quelques éléments de l’enquête ENVEFF (France : Enquête Nationale sur les
Violences envers les Femmes), qui a donné beaucoup d’information sur les violences conjugales,
mais aussi sur les violences dans les espaces publics.
Cette enquête menée auprès de 7.000 femmes entre 20 et 59 ans, a révélé qu’une femme
sur cinq, 19% exactement, avait subi au moins une violence dans l’espace public au cours des douze
derniers mois. Et dans un tiers des cas ces violences étaient répétées au cours de l’année. Plus
surprenant encore et contrairement aux idées reçues, les agressions n’arrivent pas majoritairement
dans des lieux déserts, où les femmes seraient seules la nuit, pas du tout. Les trois quarts des
agressions se sont produites dans un lieu qui était très fréquenté, et les deux tiers ont eu lieu le
matin et dans la journée. Les espaces en publics en question, ce sont la rue, les transports en
commun, les grands magasins, les clubs de sport, les restaurants, la plage, les jardins publics etc.
« Lever les freins relationnels liés aux interactions dans la ville »
Je pense que par rapport à cette question des violences, l’analyse qui a été faite par l’ENVEFF
est très intéressante à comparer avec le travail de Marylène Lieber, qui a fait sa thèse sur le soi-
disant sentiment d’insécurité des femmes dans les espaces publics – je dis « soi-disant » parce qu’il
n’est pas naturel, il est fabriqué – et sa thèse a donné lieu à un bouquin qui s’appelle « Genre,
1
Enquête sur les comportements sexistes et les violences envers les jeunes filles en Seine-Saint-Denis",
réalisée à la demande du Conseil Général de Seine Saint Denis
6
Violence et Espace public – la vulnérabilité des femmes en question » et elle montre que dans tous
les milieux sociaux les femmes peinent à vivre leur droit à la ville, c’est-à-dire que la plupart des
femmes ont recours à des stratégies de protection, d’évitement quand elles savent qu’elles vont
devoir par exemple rentrer tard le soir, elles essayent différentes stratégies, elles ne s’habillent pas
n’importe comment, elles ne passent pas n’importe où, elles essayent de se faire accompagner ou
elles prennent un taxi si elles ont les moyens etc.
Alors ce que je pense c’est que, évidemment pour faciliter la mobilité des femmes et le droit
des femmes à la ville, il y a des freins structurels, on en a beaucoup parlé, et ces freins structurels, on
doit les lever : l’aménagement urbain, les transports, inventer… (…) Ca c’est utile. Mais je me
demande si ça suffit, et je n’en suis pas sûre. Je pense que des réponses qui n’intégreraient que des
améliorations matérielles, si inventives soient-elles, ne suffiraient pas à redonner aux femmes le
droit à la ville. Je pense que la lutte contre les violences dans les espaces publics doit être prise en
compte. On pourra discuter de la manière de le faire. Mais pour permettre une réelle liberté de
circulation, une mobilité équitable pour toutes les femmes, il est important de lever les freins
relationnels et liés aux interactions dans la ville, des interactions qui sont souvent dures à vivre pour
les femmes, et qu’elles vivent comme menaçantes, et parfois à juste titre. Et c’est tout le but des
marches exploratoires pour la tranquilité des femmes. Moi, j’ai eu la chance de pouvoir former des
équipes à l’animation de marches exploratoires en Ile-de-France et autour, ’idée des marches
exploratoires, c’est ces groupes de femmes qui vont se balader dans un quartier, en ayant défini un
itinéraire, et qui disent « voilà ce qui se passe ici, voilà ce qui se passe là », et pendant ce temps on
prend des notes. Le but des marches exploratoires, c’est de réduire les inégalités entre hommes et
femmes dans la manière d’occuper l’espace, et dans la manière d’avoir accès à la ville.
Elles concernent bien sûr les aménagements urbains, mais elles concernent aussi les rapports
sociaux entre hommes et femmes, c’est-à-dire qu’on se pose des questions telles que « qu’est-ce qui
se passe ici, qui est là, où, à quelle heure, que font les femmes à tel endroit, y a-t-il des femmes, n’y
en a-t-il pas, n’y a-t-il que des hommes, pourquoi n’y a-t-il que des femmes, qu’est-ce qui se
passe ? ». Et donc, l’objectif aussi des marches exploratoires, outre d’améliorer l’aménagement
urbain, les éclairages, la beauté des lieux, etc., c’est que les femmes repèrent les comportements
sexistes qui restreignent leur liberté de circuler et qui les empêchent d’utiliser les espaces publics en
tant que femme, en tant que citoyenne, en tant que travailleuse, en tant qu’habitante. Alors, je
voudrais faire part d’un effet qu’on a observé quand on a fait les marches exploratoires, c’est que
l’exercice lui-même, le fait de partir en groupe et de circuler, a contribué à la réappropriation de
l’espace public par les femmes qui faisaient les marches. Elles ont pris conscience en faisant les
marches, que là, elles n’allaient jamais seules dans tel espace. Et à la fin, elles disaient : « mais
comment se fait-il qu’on ait laissé aller les choses en arriver là, qu’on ne se soit pas rendu compte
plus tôt que, devant ce café, on ne passe jamais, qu’on fait un grand détour… Comment se fait-il que
…etc. » Et puis, un autre type d’effet des marches exploratoires, c’est que, à partir des constats et
des analyses qui sont faits, qui sont notés, des propositions sont formulées et sont présentées aux
décideurs, et il y a tout un travail de suivi à faire pour voir comment les choses peuvent avancer.
Pour finir Je voudrais donner un exemple de propositions qui visent à diminuer l’exclusion
des femmes, mais qui, en même temps, améliorent la qualité de vie et la sécurité de tous et toutes
dans les quartiers concernés. En décloisonnant l’espace urbain, c’est l’ensemble des habitants et des
habitantes qui en profitent. Par exemple, quand on a fait les marches exploratoires à Montreuil, on a
7
observé qu’il y avait un square qui était squatté par trois hommes, pas par des jeunes mais par des
adultes alcoolisés. Et qui se comportaient de manière telle que le square était déserté, et pas
seulement par les femmes, par tout le monde. Et puis, a contrario, il y avait un square, pas très loin,
qui avait été conçu en concertation avec les habitants, pensé par les habitant/es, la municipalité et
les services et bien ce square était accessible à tout le monde, c’est-à-dire que les femmes avaient
pensé aux enfants, aux personnes âgées, aux personnes handicapées… On retrouve ainsi un peu
cette même chose – évidemment c’est les femmes qui s’occupent des enfants, des personnes âgées
et souvent des personnes handicapées avec lesquelles elles vivent – donc quand les femmes font des
propositions concrètes et transversales, bien souvent ce sont des propositions qui sont inclusives, et
qui profitent à l’ensemble des habitants et des habitantes.

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  • 1. 1 « Point de vue des femmes sur l’aménagement urbain et droit à la ville pour toutes » Par Dominique POGGI, Sociologue, chercheure indépendante Résultats d’une recherche action menée avec des habitantes des quartiers populaires de l’Est du Val d’Oise Les résultats de la recherche action présentés sont issus de l’ouvrage : « Droit de Cité pour les Femmes », Christine BULOT, Dominique POGGI, éditions de l’Atelier, Paris, 2004 En ce qui concerne cette recherche action, l’histoire a commencé dans l’Est du Val d’Oise, parce que des responsables d’associations constataient que la paupérisation touchait particulièrement les femmes, leurs conditions se détérioraient et en même temps, ni les décideurs institutionnels, ni les décideurs politiques ne prenaient en compte cette difficulté. Et puis, ils n’intégraient pas non plus tous les apports que les femmes pouvaient faire dans ces quartiers parce qu’après tout, c’était grâce à elles, à travers leur activités bénévoles, que le lien social ne s’était pas complément délité. Alors, pour remédier à cette invisibilité tant des besoins que des apports, des associations ont décidé de mener une recherche action sur quatre communes de l’Est du Val d’Oise : Sarcelles, Villiers-le-Bel, Gonesse et Garges-lès-Gonesse. L’idée de cette recherche action était de produire des connaissances sociologiques précises, de mobiliser les femmes, et de rendre la question incontournable pour les décideurs. Bien sûr, les bases philosophiques de ce type de recherche action, c’est que les habitantes ont une expertise, une expertise d’usage qui est à mettre sur le même plan et en coopération, en circularité, avec l’expertise des professionnels, des techniciens et des politiques. Dans cette recherche action, trois thèmes avaient été retenus : l’emploi, l’avenir des jeunes filles et la participation des femmes à la vie locale. L’idée de la mobilité des déplacements ne faisait pas partie des axes de départ. Alors, quand les responsables associatifs m’ont contactée et m’ont décrit la richesse du tissu associatif de ces quartiers, j’ai proposé qu’on mette en place une démarche vraiment participative, c’est-à-dire qu’au lieu de faire la recherche en tant que professionnels avec des spécialistes, on allait proposer aux actrices locales elles-mêmes, de faire l’enquête. Alors comment a-t-on procédé sur le plan méthodologique ? On a fait un appel, dans les quatre communes, il y a eu beaucoup de réponses, on était assez étonnés des réponses massives et on a très facilement pu constituer une équipe. C’était une équipe de professionnelles et d’habitantes. Des professionnelles qui travaillaient, qui parfois habitaient d’ailleurs dans les communes. Et ces femmes sont devenues les animatrices de la recherche action. Et on a mis en place quatre principes méthodologiques pour ce processus de recherche action : 1. la formation (cette équipe a bénéficié d’une formation aux méthodes sociologiques – des méthodes sociologiques simples, facilement appropriables, mais rigoureuses), et donc ce
  • 2. 2 temps de formation a favorisé aussi la construction de l’équipe, parce que c’est toute une aventure une recherche action, ça dure des mois, on n’est jamais sûr de ce qui va se passer, donc c’était important de construire l’équipe ; 2. la démultiplication : pour réaliser le diagnostic local, les animatrices sont allées en binôme sur le terrain, elles ont réuni des groupes de diagnostic composés de femmes et aussi de jeunes filles, il y a eu 9 groupes de diagnostic, et chaque groupe s’est réuni trois fois, au total c’étaient 86 femmes et jeunes filles qui étaient concernées. Et dans ces groupes, les animatrices se sont mises à l’écoute des personnes. Elles avaient trois thèmes de départ, certes, mais avant, il y a eu un temps avec une consigne très large « je voudrais que vous nous parliez de la vie des femmes dans ces quartiers, de votre vie à vous », de façon à avoir la possibilité d’un espace de parole libre. Et cette méthode permet effectivement de laisser la place à des thèmes auxquels on n’avait pas pensé, et grand bien nous a pris comme vous allez voir… 3. la validation : tout au long du processus, les animatrices ont réalisé des compte rendus après chaque réunion et systématiquement à la réunion suivante, les compte rendus étaient soumis à validation, pour que les femmes puissent vérifier que leur parole avait été bien entendue et bien prise en compte, et elles n’ont pas manqué de le faire. 4. ce sont les femmes elles-mêmes qui ont réalisé l’analyse et la synthèse du matériel recueilli, et cela faisait un gros paquet, bien sûr avec le soutien méthodologique que je pouvais apporter, mais c’est elles qui l’ont fait, et comme ça elles étaient maîtres d’œuvre. « Des analyses pointues, pertinentes et transversales » Et à la fin, puisque dans une recherche action on a toujours une présentation publique des résultats, ce sont les femmes elles-mêmes qui sont montées en tribune au cours des deux journées de restitution, et qui ont donné les résultats en laissant une large place aux paroles qu’elles avaient recueillies dans les entretiens, et ça c’était très important, parce que dès qu’on a lancé le débat, la salle s'est manifestée, les habitantes se reconnaissaient dans les paroles d’autres habitantes, et ça a légitimé aussi (leurs discours) auprès des politiques. Le processus a duré sept mois. Et les femmes se sont transformées au cours de ces sept mois. Les résultats : ce qui nous a le plus frappé quand on a vu les résultats, c’est à quel point les femmes ont produit des analyses pointues, pertinentes et transversales. Aux côtés du matériel, le relationnel et le lien social Il y avait trois thèmes : l’emploi, la place des femmes dans la vie locale, et l’avenir des jeunes filles. Mais les femmes ont tout de suite élargi le champ. Pour elles, parler de l’emploi, c’est inévitablement parler : des transports, des modes de garde , c’est parler de l’aménagement urbain, c’est parler de la non-valorisation, de la non-reconnaissance économique du travail domestique, c’est parler des rapports hommes-femmes, c’est parler de la question des violences, de religion, tradition, modernité. En fait les femmes analysent les situations au grand angle, elles ne fragmentent pas la réalité, elles ne spécialisent pas les domaines. Donc, parler de l’emploi sans parler des transports et des modes de garde, c’est impossible pour les femmes, c'est un non sens.
  • 3. 3 Alors, des thèmes ont donc émergé spontanément. D’abord, l’aménagement urbain. Elles ont dit, et répété, que l’aménagement urbain ne prenait pas en compte les besoins et les réalités quotidiennes des femmes. Citation : « On voit que l’urbanisme a été pensé par des hommes. Ne serait-ce que sur les trottoirs, on ne pense pas aux poussettes… peut-être que s’il y avait un peu plus de femmes… » Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’en même temps qu’elles parlaient de la structure de l’aménagement urbain, les femmes parlaient tout de suite du relationnel. En parlant de la ville, elles parlent du lien social. Elles disaient : « les relations de voisinage, en ce moment, çà se dégrade, et finalement c’est une source d’isolement et de peur, çà génère un sentiment de mal-être pour les femmes seules en particulier ». Et donc en même temps qu’elles disaient : « il faudrait qu’on prenne en compte, dans l’aménagement urbain, les besoins des femmes » (faire attention aux poussettes etc., et bien d’autres choses), elles disaient aussi : « il faut qu’on crée de nouveaux espaces de dialogue et d’échange, pour qu’on se rencontre et qu’on crée des liens » et ça c’est quelque chose qui me paraît vraiment important, tout le temps le lien entre la structure, le matériel, le dur, et puis le relationnel et le lien social. A propos des transports publics, le diagnostic montre à quel point, dans ces régions de l’Est du Val d’Oise, les transports sont complètement inadaptés et constituent de réels freins. Pourtant les femmes ont dit « on a vraiment envie de se déplacer, on en a besoin (…) pour des tâches quotidiennes, pour le travail, pour la recherche d’emploi, pour suivre une formation, et aussi pour avoir une vie sociale et citoyenne, pour participer à des associations, pour aller voir des amis, pour sortir le soir etc. Or, ce qu’elles ont décrit, ce sont tous les freins qu’elles rencontrent. Les quartiers sont éloignés les uns des autres et sont mal reliés. Les banlieues sont très mal reliées. Se déplacer à pied, pour les femmes de l’Est du Val d’Oise, ça relève parfois du tour de force, surtout si elles sont accompagnées des enfants, ce qui est la réalité quotidienne de la plupart d’entre elles. Elles disent : « Circuler avec une poussette, c’est difficile. Les voitures se garent sur les trottoirs. On est obligées de les contourner en descendant sur la rue. Quand je suis avec une poussette et deux autres enfants qui se tiennent de chaque côté, mais c’est dangereux, on descend du trottoir, les voitures arrivent très vite ». « Et puis il y a aussi des arbres en plein milieu des trottoirs avec des racines qui dépassent, moi j’ai cassé trois poussettes ». Côté transport collectifs, le nombre des bus et les horaires sont inadaptés. Les temps de trajet sont particulièrement longs, et les liaisons inter-quartiers impraticables. Et que dire des liaisons entre les communes, entre Villiers-le-Bel et d’autres communes, il y avait une femme qui habitait à l’hôpital de Garges, elle habitait à Sarcelles, et bien pour aller de l’un à l’autre il fallait qu’elle prenne trois bus pour aller travailler, et cela prenait deux heures, et c’est à dix kilomètres, mais les liaisons sont mal faites. Et puis, ce qu’elles ont dit aussi, c’est que, outre l’inadéquation des horaires, dès qu’il fait nuit, le manque d’éclairage les met mal à l’aise. Elles ont peur d’attendre le bus longtemps quand il fait nuit, disaient-elles. Et puis aussi : « quand on se déplace, il y a des endroits où c’est très mal éclairé dans la rue, c’est même pas éclairé du tout, on ne se sent pas bien. » Un groupe d’expertes Elles ont parlé aussi de l’aménagement et du mobilier urbain lié au transport, par exemple, les abribus, et aussi, dans les gares, les systèmes d’escalators. Exemple, l’une dit : « à la gare de Garges-Sarcelles, l’escalator ne fonctionne que dans un sens, alors qu’il n’y a pas non plus d’ascenceur, donc avec une poussette… Les abris aussi sont mal conçus, je me suis trouvée plusieurs
  • 4. 4 fois à attendre le bus et j’avais l’impression d’être perdue dans la nature. Il y a une borne qui indique un arrêt de bus mais il n’y a pas d’abri, c’est à même la route. On voit les voitures défiler à grande vitesse, avec les enfants c’est un problème. » Bref, elles étaient vraiment dans le concret, dans le pragmatique. Et tout ça pour elles, cela complique considérablement l’accès aux services, aux crèches, souvent éloignées du domicile, (comme c'est le cas en zone rurale, ) au lieu de travail, au lieu de formation. Le manque ou l’inadaptation des moyens de transport, c’est un frein majeur à l’emploi dans les banlieues et un frein majeur à la citoyenneté, également. Et, bien sûr, c’est un handicap dans toutes les démarches qu’il y a à faire au quotidien. Résultat : les femmes ont décrit une sorte d’enfermement dans le quartier, elles se sentent assignées à rester dans ce quartier. Cela dit, au delà des analyses critiques, les femmes ont formulé des propositions très concrètes, elles ont dit : « il faut revoir les plans de déplacement urbains ». Elles ont parlé de mise en place de modes de garde, en particulier à horaires décalés, parce qu’il y a beaucoup de ces femmes qui pourraient travailler à Roissy, mais comme femme de ménage, entre 5 heures et 7 heures du matin, il leur faudrait avoir des halte garderies, des crèches à horaires décalés. Elles ont parlé aussi, comme en zone rurale, du développement et de l’organisation du covoiturage. Elles ont invoqué la création de modes de transport souples, l’une disait (elle était d’origine antillaise) « mais aux Antilles, il existe des taxis collectifs, si on pouvait imaginer des modes de transport à taille humaine ». Après, quelques fois, elles ont fait preuve d’humour en disant « moi, ce que je pense, c’est qu’on devrait organiser des stages pour les conducteurs de bus, stages poussette, il faudrait leur demander de monter et de descendre d’un bus bondé en moins de trente secondes ». Car pour les femmes c' est difficile, étant donné que les conducteurs sont pressés. Elles ont essayé d’aller au niveau le plus concret possible. Alors par la suite, ce groupe de femmes, après avoir présenté les résultats, est devenu une espèce de groupe-ressource, de groupes d’expertes. Il fallait les voir, avec la carte des quatre communes, et des réseaux de bus, en disant : « cet arrêt-là, cela ne va pas du tout, il faut le changer, cet horaire-là, cela ne va pas du tout ». Exemple : il y avait un bus qui s’arrêtait en bas d’une rue particulièrement pentue, les femmes qui habitaient en haut de la rue devaient remonter la rue avec des poussettes, des gamins…Elles ont dit : « pourquoi est-ce qu’on ne met pas un arrêt de bus en haut ? », elles ont proposé des modifications des horaires, elles sont allées dans d’autres villes d’Ile- de-France voir comment d’autres groupes s’étaient organisés, ce que d’autres groupes avaient créé comme solution alternative, et elles ont réfléchi aussi à des moyens de faire financer des permis de conduire (…) et puis elles sont devenues un groupe référent, c’est-à-dire que les maires, par exemple, quand ils devaient négocier avec le STIF (Syndicat des Transports en Ile-de-France) , s’appuyaient sur l’expertise des habitantes, cela leur donnait une légitimité. « Il est tard, rentre chez toi ! » Je voudrais dire aussi quelques mots sur un autre thème qui a émergé spontanément dans cette recherche action, qui n’était pas prévu au départ, c’est la question des violences dans les espaces publics, en particulier envers les jeunes filles et les jeunes femmes. Ce qui a été décrit, c’est que l’accès à la ville, aux rues, au dehors, était, non pas interdit mais fortement contrôlé et soumis à conditions. D’abord, les jeunes filles disaient, « souvent on est retenues à la maison parce qu’il faut s’occuper des enfants, faire les tâches ménagères ». Et surtout, elles sont confrontées – elles peuvent quand même sortir, en tout cas pendant la journée – à toutes sortes d’interdits : interdits vestimentaires, façon de se maquiller et d’autres choses. Et puis bien souvent, elles peuvent sortir dans la journée, mais la nuit, elles subissent des remarques.
  • 5. 5 « Les trois quarts des agressions se sont produites dans un lieu très fréquenté » L’une disait : « des fois, je suis dehors, il fait nuit, je croise un garçon, je le connais à peine, il me dit à peine bonjour et il me dit « allez, il fait nuit, il se fait tard, rentre chez toi ! Alors c’est embêtant parce qu’en hiver il fait nuit à cinq heures » Elles décrivent comme ça toute une série d’interdits, et on était assez étonnés quand on a découvert ça parce que le mouvement « Ni putes ni soumises » n’avait pas encore émergé et on était assez surprises d’avoir ces récits. On a vu ensuite qu’il y avait d’autres études qui aboutissaient au même résultat, par exemple la sociologue Hélène Orain parle d’un espace public dominé par les garçons et décrit toutes les stratégies de contournement que les femmes, jeunes femmes, jeunes filles doivent faire pour éviter de passer, dans certaines rues, devant certains cafés, à certaines places, devant certaines centres sociaux, où les garçons sont là, agglutinés, et les interrogent : « pourquoi t’es là ? ». Caroline Vaissière dit que le poids des jugements qui sont portés par les groupes de garçons sur les jeunes filles et les jeunes femmes, aboutit à une partition sexuée de l’espace très étanche. Et puis une enquête qui a été faite en Seine-Saint-Denis1 , montre qu’il y a un réel harcèlement sexiste de certains groupes de garçons sur certaines jeunes filles et jeunes femmes, et ça les soumet à des contraintes, ça les oblige à des stratégies d’évitement, ça les oblige à se vêtir différemment de la manière dont elles aimeraient se vêtir, ça les empêche de fréquenter certains endroits et de sortir à certaines heures. Pour autant, il ne faudrait pas penser que ces interdits ne concernent que les jeunes filles et les jeunes femmes des quartiers en difficulté. On observe la même chose dans les centres ville. Et là je voudrais juste donner quelques éléments de l’enquête ENVEFF (France : Enquête Nationale sur les Violences envers les Femmes), qui a donné beaucoup d’information sur les violences conjugales, mais aussi sur les violences dans les espaces publics. Cette enquête menée auprès de 7.000 femmes entre 20 et 59 ans, a révélé qu’une femme sur cinq, 19% exactement, avait subi au moins une violence dans l’espace public au cours des douze derniers mois. Et dans un tiers des cas ces violences étaient répétées au cours de l’année. Plus surprenant encore et contrairement aux idées reçues, les agressions n’arrivent pas majoritairement dans des lieux déserts, où les femmes seraient seules la nuit, pas du tout. Les trois quarts des agressions se sont produites dans un lieu qui était très fréquenté, et les deux tiers ont eu lieu le matin et dans la journée. Les espaces en publics en question, ce sont la rue, les transports en commun, les grands magasins, les clubs de sport, les restaurants, la plage, les jardins publics etc. « Lever les freins relationnels liés aux interactions dans la ville » Je pense que par rapport à cette question des violences, l’analyse qui a été faite par l’ENVEFF est très intéressante à comparer avec le travail de Marylène Lieber, qui a fait sa thèse sur le soi- disant sentiment d’insécurité des femmes dans les espaces publics – je dis « soi-disant » parce qu’il n’est pas naturel, il est fabriqué – et sa thèse a donné lieu à un bouquin qui s’appelle « Genre, 1 Enquête sur les comportements sexistes et les violences envers les jeunes filles en Seine-Saint-Denis", réalisée à la demande du Conseil Général de Seine Saint Denis
  • 6. 6 Violence et Espace public – la vulnérabilité des femmes en question » et elle montre que dans tous les milieux sociaux les femmes peinent à vivre leur droit à la ville, c’est-à-dire que la plupart des femmes ont recours à des stratégies de protection, d’évitement quand elles savent qu’elles vont devoir par exemple rentrer tard le soir, elles essayent différentes stratégies, elles ne s’habillent pas n’importe comment, elles ne passent pas n’importe où, elles essayent de se faire accompagner ou elles prennent un taxi si elles ont les moyens etc. Alors ce que je pense c’est que, évidemment pour faciliter la mobilité des femmes et le droit des femmes à la ville, il y a des freins structurels, on en a beaucoup parlé, et ces freins structurels, on doit les lever : l’aménagement urbain, les transports, inventer… (…) Ca c’est utile. Mais je me demande si ça suffit, et je n’en suis pas sûre. Je pense que des réponses qui n’intégreraient que des améliorations matérielles, si inventives soient-elles, ne suffiraient pas à redonner aux femmes le droit à la ville. Je pense que la lutte contre les violences dans les espaces publics doit être prise en compte. On pourra discuter de la manière de le faire. Mais pour permettre une réelle liberté de circulation, une mobilité équitable pour toutes les femmes, il est important de lever les freins relationnels et liés aux interactions dans la ville, des interactions qui sont souvent dures à vivre pour les femmes, et qu’elles vivent comme menaçantes, et parfois à juste titre. Et c’est tout le but des marches exploratoires pour la tranquilité des femmes. Moi, j’ai eu la chance de pouvoir former des équipes à l’animation de marches exploratoires en Ile-de-France et autour, ’idée des marches exploratoires, c’est ces groupes de femmes qui vont se balader dans un quartier, en ayant défini un itinéraire, et qui disent « voilà ce qui se passe ici, voilà ce qui se passe là », et pendant ce temps on prend des notes. Le but des marches exploratoires, c’est de réduire les inégalités entre hommes et femmes dans la manière d’occuper l’espace, et dans la manière d’avoir accès à la ville. Elles concernent bien sûr les aménagements urbains, mais elles concernent aussi les rapports sociaux entre hommes et femmes, c’est-à-dire qu’on se pose des questions telles que « qu’est-ce qui se passe ici, qui est là, où, à quelle heure, que font les femmes à tel endroit, y a-t-il des femmes, n’y en a-t-il pas, n’y a-t-il que des hommes, pourquoi n’y a-t-il que des femmes, qu’est-ce qui se passe ? ». Et donc, l’objectif aussi des marches exploratoires, outre d’améliorer l’aménagement urbain, les éclairages, la beauté des lieux, etc., c’est que les femmes repèrent les comportements sexistes qui restreignent leur liberté de circuler et qui les empêchent d’utiliser les espaces publics en tant que femme, en tant que citoyenne, en tant que travailleuse, en tant qu’habitante. Alors, je voudrais faire part d’un effet qu’on a observé quand on a fait les marches exploratoires, c’est que l’exercice lui-même, le fait de partir en groupe et de circuler, a contribué à la réappropriation de l’espace public par les femmes qui faisaient les marches. Elles ont pris conscience en faisant les marches, que là, elles n’allaient jamais seules dans tel espace. Et à la fin, elles disaient : « mais comment se fait-il qu’on ait laissé aller les choses en arriver là, qu’on ne se soit pas rendu compte plus tôt que, devant ce café, on ne passe jamais, qu’on fait un grand détour… Comment se fait-il que …etc. » Et puis, un autre type d’effet des marches exploratoires, c’est que, à partir des constats et des analyses qui sont faits, qui sont notés, des propositions sont formulées et sont présentées aux décideurs, et il y a tout un travail de suivi à faire pour voir comment les choses peuvent avancer. Pour finir Je voudrais donner un exemple de propositions qui visent à diminuer l’exclusion des femmes, mais qui, en même temps, améliorent la qualité de vie et la sécurité de tous et toutes dans les quartiers concernés. En décloisonnant l’espace urbain, c’est l’ensemble des habitants et des habitantes qui en profitent. Par exemple, quand on a fait les marches exploratoires à Montreuil, on a
  • 7. 7 observé qu’il y avait un square qui était squatté par trois hommes, pas par des jeunes mais par des adultes alcoolisés. Et qui se comportaient de manière telle que le square était déserté, et pas seulement par les femmes, par tout le monde. Et puis, a contrario, il y avait un square, pas très loin, qui avait été conçu en concertation avec les habitants, pensé par les habitant/es, la municipalité et les services et bien ce square était accessible à tout le monde, c’est-à-dire que les femmes avaient pensé aux enfants, aux personnes âgées, aux personnes handicapées… On retrouve ainsi un peu cette même chose – évidemment c’est les femmes qui s’occupent des enfants, des personnes âgées et souvent des personnes handicapées avec lesquelles elles vivent – donc quand les femmes font des propositions concrètes et transversales, bien souvent ce sont des propositions qui sont inclusives, et qui profitent à l’ensemble des habitants et des habitantes.