Revue La Licorne, Cahiers Shakespeare en devenir 
shakespeare.edel.univ-poitiers.fr 
La Nuit des Rois 
Jean-Michel Rabeux 
Pièce présentée au Théâtre Auditorium de Poitiers, du 25 au 27 janvier 2011. 
Publié en ligne le 16 février 2011 
Par Léonore MONCOND’HUY 
D'après la pièce de William Shakespeare 
Adaptation et mise en scène : Jean-Michel Rabeux 
Avec : Hubertus Biermann, Patrice Botella, Bénédicte Cerutti, Corinne Cicolari, 
Claude Degliame, Georges Edmont, Sébastien Martel, Géraldine Martineau, 
Gilles Ostrovsky, Vimala Pons, Christophe Sauger, Eram Sobhani 
Décors, costumes et maquillages : Pierre-André Weitz 
Chef d'orchestre : Seb Martel 
If music be the food of love, play on 
La réplique ouvrant La Nuit des Rois pourrait avoir été être le fil conducteur de Jean-Michel 
Rabeux dans le travail ayant présidé à son adaptation, tant cette « comédie des amours »1, 
selon ses propres mots, semble y être intimement liée à la musicalité de la pièce. La musique 
rock sous-tend l'ensemble du spectacle, circule librement et apporte une énergie 
communicative à la salle entière, si bien que le résultat évoque souvent un spectacle musical, 
voire un cabaret. De manière générale, on a affaire, avec cette toute nouvelle production de 
Jean-Michel Rabeux2 – créée le 11 janvier 2011 au Théâtre de la Rose des Vents, Scène 
nationale de Villeneuve d’Ascq –, à un spectacle débridé dont l'exubérance, l'énergie, la 
multitude de couleurs peuvent parfois faire penser à un Ostermeier – qui avait, lui aussi, 
adapté certaines pièces de Shakespeare comme Le songe d'une nuit d'été ou Hamlet3. 
Le Duc d’Orsino (Hubertus Biermann) 
et Sir Toby (Claude Degliame) 
© Denis Arlot
De la pièce originale, le metteur en scène a conservé l'intrigue : Viola, désespérée après un 
naufrage ayant été la cause – tout du moins le croit-elle – de la mort de son frère Sébastien, se 
met au service du Duc d'Orisno, se travestissant pour l'occasion en page. Orsino lui confie la 
mission d'aller pour lui faire la cour à Olivia, auprès de qui il soupire mais qui refuse de le 
voir, ce qui contrarie Viola puisqu'elle n'est pas insensible aux charmes du Duc, mais n'est pas 
pour déplaire à Olivia, qui tombe amoureuse de ce page aux traits délicats. Après différentes 
intrigues amoureuses, Sébastien réapparaît et rajoute à la confusion puisque la ressemblance 
avec sa soeur provoque de nombreux quiproquos. Les masques sont finalement levés, et 
Sébastien trouve son bonheur avec Olivia tandis qu'Orsino se console dans les bras de Viola. 
Cette conformité à l'intrigue se voit toutefois contrebalancée par de nombreuses modifications 
du texte original, traduit et adapté par Jean-Michel Rabeux lui-même, souvent selon un 
langage très contemporain, ou ponctué d'expressions et d'interjections actuelles. Le spectacle 
inclut des chansons, très contemporaines également pour la plupart d'entre elles, qui 
s'immiscent entre les scènes. Enfin, le texte est parfois prononcé en anglais : écho avec le 
texte original de Shakespeare ? Nouveau témoignage d'un mélange des genres qui, comme 
nous l'évoquerons plus bas, irrigue tout le spectacle ? Quoiqu'il en soit, c'est ainsi un texte 
original enrichi, retravaillé, que propose Jean-Michel Rabeux, fidèle aux moments-clés de 
l'oeuvre, mais également susceptible de surprendre le spectateur avisé au détour d'une réplique 
ou de scènes attendues. 
Servi par ce texte « rajeuni », le spectacle nous invite à nous joindre à deux heures et demie 
de fête orchestrée par une troupe d'acteurs survoltés. Leur entrée en scène par les escaliers 
latéraux le long des gradins, en saluant en même temps les spectateurs et commentant la 
soirée, brise d'entrée de jeu l'illusion théâtrale qui imposerait une séparation nette entre le 
spectateur et l'acteur, et incite le spectateur à se sentir investi de l'esprit festif qui anime tout le 
spectacle. Cette entrée atypique ainsi que la musique jouée in vivo confirment l'esprit de 
troupe et l'impression d'un cabaret shakespearien déjà évoqué plus haut, d'autant plus que le 
spectacle semble parfois suspendre son cours pour laisser place à des « numéros » musicaux, 
chantés et joués par les acteurs. 
La musique est ainsi omniprésente pendant tout le spectacle, avec une coloration nettement 
rock, qui apparaît sous de multiples facettes : menés par un guitariste qui n'est autre que Seb 
Martel – entre autres, le guitariste du chanteur M –, les acteurs interprètent tour à tour un rock 
plutôt « crooner », à travers une reprise d'Elvis Presley, jusqu'à des adaptations rock assez 
surprenantes de morceaux très contemporains et plutôt pop, comme Toxic de Britney Spears. 
Outre le guitariste dont le seul rôle est de mener la musique, le reste de la troupe est très 
polyvalent : les acteurs se succèdent au chant, à la batterie, à la clarinette... La plupart des 
morceaux sont connus de tous, ce qui encourage une fois de plus l'intégration du spectateur à 
cet esprit collectif que souhaite réaliser le spectacle.
Le fou (George Edmont), Marie (Géraldine 
Martineau) et Curio (Corinne Cicolati) 
© Denis Arlot 
De même, les fréquentes adresses directes au public 
et les répliques réflexives sur la pièce – « il faut encore que la pièce dure un peu... », semble 
ainsi se raisonner Viola –, ainsi que certains traits d'humour se référant directement au 
contexte contemporain – « Casse toi pov' con! » – tendent à compléter cette complicité avec le 
spectateur, complicité nécessitant toutefois d'accepter de fréquents anachronismes, et la 
complaisance humoristique qu'ils pourraient impliquer. 
Car c'est bien dans l'humour du spectacle que cette complicité atteint son point culminant : le 
public rit pendant une grande partie de la pièce, et semble en redemander lors des saluts 
finaux. De manière générale, les effets humoristiques présents dans l'adaptation de Jean- 
Michel Rabeux ne craignent pas les excès : l'humour se fait souvent assez graveleux – avec 
des blagues vulgaires, des chansons paillardes; on fait souvent appel au comique de répétition; 
on grossit à outrance les traits des personnages... L'humour semble également ne pas avoir de 
morale, puisque l'on n'hésite pas à rire du malheur ou de la stupidité de certains personnages, 
ou à tourner en dérision les manifestations de l'amour pour d'autres. La scène très attendue de 
la duperie de Malvolio, incarnation du puritanisme de l'époque de Shakespeare, est à cet égard 
tout à fait représentative : le personnage, servi par un jeu d'acteur très fin, plein d'autodérision 
et d'excès assumé dans le costume, est tourné en ridicule et la mise en scène, d'un comique 
plutôt réussi, ne met aucunement en avant la cruauté de la farce. Les plaisanteries salaces ont 
un succès immédiat auprès du public, qui y est très réactif, mais elles sont aussi ce qui suscite 
le plus de débats à la sortie du spectacle : trop d'humour de ce type dénaturerait l'esprit de 
Shakespeare et constituerait une forme de populisme théâtral, remettant en cause leur 
pertinence dans le spectacle. 
L'humour est une composante essentielle du « mélange des genres » dont on fait souvent du 
théâtre shakespearien le symbole. Dans la pièce originale, et dans le spectacle, cela est assorti 
d'un aspect carnavalesque, à travers une subversion des ordres traditionnels et une hybridité 
des comédiens eux-mêmes : de la très talentueuse Vimala Pons interprétant la Viola 
hermaphrodite, à Curio et Sir Toby joués par des femmes, en passant par le Capitaine, 
personnage noir joué par un homme blanc maquillé, les limites de l'acteur sont explorées, tout 
en faisant écho aux conditions de représentation de l'époque élisabéthaine, durant lesquelles le 
« cross dressing » et l'inversion des sexes étaient très prisés – voire imposés par l'interdiction 
pour des femmes de se produire sur scène. La convention se voit ici détournée par le metteur
en scène, puisque certains rôles masculins sont au contraire interprétés par des femmes. De 
même, la subversion de l'ordre se retrouve dans la place accordée au fou, qui semble souvent 
être le seul à comprendre le fin mot de l'intrigue, contrairement aux Maîtres, dupes du jeu de 
l'amour. Enfin, on note aussi une ambigüité certaine dans la relation entre plusieurs 
personnages, en particulier entre Viola et Sébastien, à propos de laquelle Jean-Michel Rabeux 
pourrait avoir dépassé les interprétations premières de Shakespeare : la scène inaugurale 
figurant la séparation entre Sébastien et Viola a ainsi une forte connotation sexuelle, pouvant 
impliquer un forme de « mélange des genres » dans les relations fraternelles. Si le metteur en 
scène reste fidèle à l'ambiguïté homo-érotique présente tout au long du texte, cette scène 
inaugurale entraîne toutefois une certaine confusion auprès du spectateur quant aux relations 
entre les personnages, d'autant plus s'il n'a pas lu la pièce. 
On a donc affaire à un spectacle aux résonances résolument contemporaines, qui n'est 
toutefois pas exempt d'allusions à certains éléments du théâtre élisabéthain. Venant s'ajouter 
aux caractéristiques du texte reprises voire rehaussées par Jean-Michel Rabeux, comme le 
mélange des genres, la présence de personnages emblématiques, comme le fou, on trouve des 
éléments d'architecture scénique, comme l'avancée d'une partie de la scène surélevée dans le 
public, pouvant rappeler la « protruding scene » de l'espace scénique élisabéthain, et une 
volonté de gommer la frontière entre scène et public caractéristique de la période. Ainsi Jean- 
Michel Rabeux écrit-il : 
Quel décor pour une pièce écrite à l'évidence pour une scène vide et entourée par le public ? 
Si ce n'était les contraintes techniques d'un lieu à l'autre, je choisirais cette solution, une scène 
entourée aux trois-quarts de spectateurs : que le public soit son propre décor, qu’il se voit, 
voyant. Bon, on ne peut pas. Il faut du frontal. Mais on va ruser, on va rapprocher les acteurs 
des spectateurs, autrement qu’en les faisant jouer au milieu d’eux. C’est la surprise du chef4. 
S'il fait un certain nombre d'entorses à la lettre du texte de Shakespeare, Jean-Michel Rabeux 
se veut malgré tout fidèle à l'esprit du « Grand Will », comme il aime à l'appeler, et souhaite 
par le spectacle recréer l'ambiance de communion débridée, vivante, et comique entre les 
spectateurs et les acteurs, ambiance qui passait pour être celle des comédies de Shakespeare à 
l'époque élisabéthaine. 
Notes 
1 Jean-Michel Rabeux, « Note d’intention », programme du TAP (Théâtre & Auditorium de 
Poitiers, Scène Nationale). A propos du spectacle, voir également : 
http://www.rabeux.fr/spectacle_cette-saison_2/La-Nuit-des-rois. 
2 Jean-Michel Rabeux est un metteur en scène et dramaturge français. Avec sa 
« Compagnie », il crée régulièrement des spectacles en partenariat avec la Scène Nationale de 
Villeneuve d'Ascq et la MC93 de Bobigny, dont le dernier en date est La Barbe-bleue (janvier 
2010). La Nuit des Rois n'est pas sa première adaptation de Shakespeare, puisqu'il avait monté 
Le songe d'une nuit d'été en 2007, à la MC93 de Bobigny. 
3 Thomas Ostermeier a créé Le songe d'une nuit d'été à la Schaubühne de Berlin en 2006, et 
Hamlet au festival d'Avignon en 2008. 
4 Jean-Michel Rabeux, Dossier pédagogique du spectacle La Nuit des Rois. 
Léonore MONCOND’HUY (2011).

La_Nuit_des_rois_LaLicorne_2011

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    Revue La Licorne,Cahiers Shakespeare en devenir shakespeare.edel.univ-poitiers.fr La Nuit des Rois Jean-Michel Rabeux Pièce présentée au Théâtre Auditorium de Poitiers, du 25 au 27 janvier 2011. Publié en ligne le 16 février 2011 Par Léonore MONCOND’HUY D'après la pièce de William Shakespeare Adaptation et mise en scène : Jean-Michel Rabeux Avec : Hubertus Biermann, Patrice Botella, Bénédicte Cerutti, Corinne Cicolari, Claude Degliame, Georges Edmont, Sébastien Martel, Géraldine Martineau, Gilles Ostrovsky, Vimala Pons, Christophe Sauger, Eram Sobhani Décors, costumes et maquillages : Pierre-André Weitz Chef d'orchestre : Seb Martel If music be the food of love, play on La réplique ouvrant La Nuit des Rois pourrait avoir été être le fil conducteur de Jean-Michel Rabeux dans le travail ayant présidé à son adaptation, tant cette « comédie des amours »1, selon ses propres mots, semble y être intimement liée à la musicalité de la pièce. La musique rock sous-tend l'ensemble du spectacle, circule librement et apporte une énergie communicative à la salle entière, si bien que le résultat évoque souvent un spectacle musical, voire un cabaret. De manière générale, on a affaire, avec cette toute nouvelle production de Jean-Michel Rabeux2 – créée le 11 janvier 2011 au Théâtre de la Rose des Vents, Scène nationale de Villeneuve d’Ascq –, à un spectacle débridé dont l'exubérance, l'énergie, la multitude de couleurs peuvent parfois faire penser à un Ostermeier – qui avait, lui aussi, adapté certaines pièces de Shakespeare comme Le songe d'une nuit d'été ou Hamlet3. Le Duc d’Orsino (Hubertus Biermann) et Sir Toby (Claude Degliame) © Denis Arlot
  • 2.
    De la pièceoriginale, le metteur en scène a conservé l'intrigue : Viola, désespérée après un naufrage ayant été la cause – tout du moins le croit-elle – de la mort de son frère Sébastien, se met au service du Duc d'Orisno, se travestissant pour l'occasion en page. Orsino lui confie la mission d'aller pour lui faire la cour à Olivia, auprès de qui il soupire mais qui refuse de le voir, ce qui contrarie Viola puisqu'elle n'est pas insensible aux charmes du Duc, mais n'est pas pour déplaire à Olivia, qui tombe amoureuse de ce page aux traits délicats. Après différentes intrigues amoureuses, Sébastien réapparaît et rajoute à la confusion puisque la ressemblance avec sa soeur provoque de nombreux quiproquos. Les masques sont finalement levés, et Sébastien trouve son bonheur avec Olivia tandis qu'Orsino se console dans les bras de Viola. Cette conformité à l'intrigue se voit toutefois contrebalancée par de nombreuses modifications du texte original, traduit et adapté par Jean-Michel Rabeux lui-même, souvent selon un langage très contemporain, ou ponctué d'expressions et d'interjections actuelles. Le spectacle inclut des chansons, très contemporaines également pour la plupart d'entre elles, qui s'immiscent entre les scènes. Enfin, le texte est parfois prononcé en anglais : écho avec le texte original de Shakespeare ? Nouveau témoignage d'un mélange des genres qui, comme nous l'évoquerons plus bas, irrigue tout le spectacle ? Quoiqu'il en soit, c'est ainsi un texte original enrichi, retravaillé, que propose Jean-Michel Rabeux, fidèle aux moments-clés de l'oeuvre, mais également susceptible de surprendre le spectateur avisé au détour d'une réplique ou de scènes attendues. Servi par ce texte « rajeuni », le spectacle nous invite à nous joindre à deux heures et demie de fête orchestrée par une troupe d'acteurs survoltés. Leur entrée en scène par les escaliers latéraux le long des gradins, en saluant en même temps les spectateurs et commentant la soirée, brise d'entrée de jeu l'illusion théâtrale qui imposerait une séparation nette entre le spectateur et l'acteur, et incite le spectateur à se sentir investi de l'esprit festif qui anime tout le spectacle. Cette entrée atypique ainsi que la musique jouée in vivo confirment l'esprit de troupe et l'impression d'un cabaret shakespearien déjà évoqué plus haut, d'autant plus que le spectacle semble parfois suspendre son cours pour laisser place à des « numéros » musicaux, chantés et joués par les acteurs. La musique est ainsi omniprésente pendant tout le spectacle, avec une coloration nettement rock, qui apparaît sous de multiples facettes : menés par un guitariste qui n'est autre que Seb Martel – entre autres, le guitariste du chanteur M –, les acteurs interprètent tour à tour un rock plutôt « crooner », à travers une reprise d'Elvis Presley, jusqu'à des adaptations rock assez surprenantes de morceaux très contemporains et plutôt pop, comme Toxic de Britney Spears. Outre le guitariste dont le seul rôle est de mener la musique, le reste de la troupe est très polyvalent : les acteurs se succèdent au chant, à la batterie, à la clarinette... La plupart des morceaux sont connus de tous, ce qui encourage une fois de plus l'intégration du spectateur à cet esprit collectif que souhaite réaliser le spectacle.
  • 3.
    Le fou (GeorgeEdmont), Marie (Géraldine Martineau) et Curio (Corinne Cicolati) © Denis Arlot De même, les fréquentes adresses directes au public et les répliques réflexives sur la pièce – « il faut encore que la pièce dure un peu... », semble ainsi se raisonner Viola –, ainsi que certains traits d'humour se référant directement au contexte contemporain – « Casse toi pov' con! » – tendent à compléter cette complicité avec le spectateur, complicité nécessitant toutefois d'accepter de fréquents anachronismes, et la complaisance humoristique qu'ils pourraient impliquer. Car c'est bien dans l'humour du spectacle que cette complicité atteint son point culminant : le public rit pendant une grande partie de la pièce, et semble en redemander lors des saluts finaux. De manière générale, les effets humoristiques présents dans l'adaptation de Jean- Michel Rabeux ne craignent pas les excès : l'humour se fait souvent assez graveleux – avec des blagues vulgaires, des chansons paillardes; on fait souvent appel au comique de répétition; on grossit à outrance les traits des personnages... L'humour semble également ne pas avoir de morale, puisque l'on n'hésite pas à rire du malheur ou de la stupidité de certains personnages, ou à tourner en dérision les manifestations de l'amour pour d'autres. La scène très attendue de la duperie de Malvolio, incarnation du puritanisme de l'époque de Shakespeare, est à cet égard tout à fait représentative : le personnage, servi par un jeu d'acteur très fin, plein d'autodérision et d'excès assumé dans le costume, est tourné en ridicule et la mise en scène, d'un comique plutôt réussi, ne met aucunement en avant la cruauté de la farce. Les plaisanteries salaces ont un succès immédiat auprès du public, qui y est très réactif, mais elles sont aussi ce qui suscite le plus de débats à la sortie du spectacle : trop d'humour de ce type dénaturerait l'esprit de Shakespeare et constituerait une forme de populisme théâtral, remettant en cause leur pertinence dans le spectacle. L'humour est une composante essentielle du « mélange des genres » dont on fait souvent du théâtre shakespearien le symbole. Dans la pièce originale, et dans le spectacle, cela est assorti d'un aspect carnavalesque, à travers une subversion des ordres traditionnels et une hybridité des comédiens eux-mêmes : de la très talentueuse Vimala Pons interprétant la Viola hermaphrodite, à Curio et Sir Toby joués par des femmes, en passant par le Capitaine, personnage noir joué par un homme blanc maquillé, les limites de l'acteur sont explorées, tout en faisant écho aux conditions de représentation de l'époque élisabéthaine, durant lesquelles le « cross dressing » et l'inversion des sexes étaient très prisés – voire imposés par l'interdiction pour des femmes de se produire sur scène. La convention se voit ici détournée par le metteur
  • 4.
    en scène, puisquecertains rôles masculins sont au contraire interprétés par des femmes. De même, la subversion de l'ordre se retrouve dans la place accordée au fou, qui semble souvent être le seul à comprendre le fin mot de l'intrigue, contrairement aux Maîtres, dupes du jeu de l'amour. Enfin, on note aussi une ambigüité certaine dans la relation entre plusieurs personnages, en particulier entre Viola et Sébastien, à propos de laquelle Jean-Michel Rabeux pourrait avoir dépassé les interprétations premières de Shakespeare : la scène inaugurale figurant la séparation entre Sébastien et Viola a ainsi une forte connotation sexuelle, pouvant impliquer un forme de « mélange des genres » dans les relations fraternelles. Si le metteur en scène reste fidèle à l'ambiguïté homo-érotique présente tout au long du texte, cette scène inaugurale entraîne toutefois une certaine confusion auprès du spectateur quant aux relations entre les personnages, d'autant plus s'il n'a pas lu la pièce. On a donc affaire à un spectacle aux résonances résolument contemporaines, qui n'est toutefois pas exempt d'allusions à certains éléments du théâtre élisabéthain. Venant s'ajouter aux caractéristiques du texte reprises voire rehaussées par Jean-Michel Rabeux, comme le mélange des genres, la présence de personnages emblématiques, comme le fou, on trouve des éléments d'architecture scénique, comme l'avancée d'une partie de la scène surélevée dans le public, pouvant rappeler la « protruding scene » de l'espace scénique élisabéthain, et une volonté de gommer la frontière entre scène et public caractéristique de la période. Ainsi Jean- Michel Rabeux écrit-il : Quel décor pour une pièce écrite à l'évidence pour une scène vide et entourée par le public ? Si ce n'était les contraintes techniques d'un lieu à l'autre, je choisirais cette solution, une scène entourée aux trois-quarts de spectateurs : que le public soit son propre décor, qu’il se voit, voyant. Bon, on ne peut pas. Il faut du frontal. Mais on va ruser, on va rapprocher les acteurs des spectateurs, autrement qu’en les faisant jouer au milieu d’eux. C’est la surprise du chef4. S'il fait un certain nombre d'entorses à la lettre du texte de Shakespeare, Jean-Michel Rabeux se veut malgré tout fidèle à l'esprit du « Grand Will », comme il aime à l'appeler, et souhaite par le spectacle recréer l'ambiance de communion débridée, vivante, et comique entre les spectateurs et les acteurs, ambiance qui passait pour être celle des comédies de Shakespeare à l'époque élisabéthaine. Notes 1 Jean-Michel Rabeux, « Note d’intention », programme du TAP (Théâtre & Auditorium de Poitiers, Scène Nationale). A propos du spectacle, voir également : http://www.rabeux.fr/spectacle_cette-saison_2/La-Nuit-des-rois. 2 Jean-Michel Rabeux est un metteur en scène et dramaturge français. Avec sa « Compagnie », il crée régulièrement des spectacles en partenariat avec la Scène Nationale de Villeneuve d'Ascq et la MC93 de Bobigny, dont le dernier en date est La Barbe-bleue (janvier 2010). La Nuit des Rois n'est pas sa première adaptation de Shakespeare, puisqu'il avait monté Le songe d'une nuit d'été en 2007, à la MC93 de Bobigny. 3 Thomas Ostermeier a créé Le songe d'une nuit d'été à la Schaubühne de Berlin en 2006, et Hamlet au festival d'Avignon en 2008. 4 Jean-Michel Rabeux, Dossier pédagogique du spectacle La Nuit des Rois. Léonore MONCOND’HUY (2011).