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Le Magazine Littéraire - L'âge de fission

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Le Magazine Littéraire - L'âge de fission - Mai 2011
Dans Le Hêtre et le Bouleau, son précédent livre,
Camille de Toledo tâchait de regarder et de comprendre
« la tristesse européenne ", la nôtre, celle des
enfants d'un siècle brisé dont on ne peut hériter.
, Camille de Toledo désigne Vies p0tentielles comme
un «livre de solitudes" de «vies fissurées ", une galerie d'orphelins,
ceux qui tentent de vivre à l'orée du XXIe siècle.

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Le Magazine Littéraire - L'âge de fission

  1. 1. I I ~I I I I I I I I I I I1 201100 789362 Mensuel T.M.: 78 472 G:: 01 40 47 44 90 L.M.: Ne .,.,...". <.. .. , cu.t.....S ,-. _w"n1le WID.te ~ --. . ...~,- MAI 2011 Lâge de fission de mon imagination", dit-il. Pour cela, il faut récolter les papiers res- Vies pIJtentielles, Camille de Toledo, ed du Seu il, « La librairie tants, les enregistrements, les phrases prononcées, avec comme rêve du XXI siècle », 320 p., 19 €. celui de ressaisir les traces de ce qui lui a été transmis, en dernier Par Vidor Pouchet survivant dune famille dont il ne reste que des souvenirs. Ces vies brisées, la sienne, celles des êtres de papier sortis de son ans Le Hêtre et le Bouleau, son précédent livre, imagination, Camille de Toledo en donne la «genè§e » dans un texte D , Camille de Toledo tâchait de regarder et de com- lyrique qui forme la troisième strate du livre. Dans ces passages écla- prendre « la tristesse européenne ", la nôtre, celle des tés, le livre sapparente à une prière, qui opère par jeux de mots, par enfants dun siècle brisé dont on ne peut hériter. superposition de récits. Rarement, le mélange de banalité ultrarapide, Camille de Toledo désigne Vies p0tentielles comme de hantise mémorielle et dinvention fictionnelle que contient le un «livre de solitudes" de «vies fissurées ", une galerie dorphelins, monde contemporain na été dit avec autant de force et dintelli- ceux qui tentent de vivre à lorée du XXIe siècle. Il décrit les person- gence. I:auteur nous oblige à chercher dans les fictions quil invente nages nés dun monde devenu ce quil y reste de nous, de nos vies en morceaux. Dans une des strates infinies de fictions, de exégè§es, le narrateur formule le rêve de « nous happer dans son vérités indécidables hantées par texte ". Et lon peut multiplier le vertige en découvrant nos reflets lhistoire du xxc siècle. dans les personnages de ce livre: dans ce jeune homme qui regarde Il suffit de feuilleter Vies p0ten- sa vie passer devant ses yeux en se répétant «Je pourrais ", chez cet tielles pour sapercevoir que le homme qui court tout seul en dictant maladivement à son téléphone livre est morcelé, fissuré : sa vie banale, ou dans la terreur de cet enfant dans un train incapable depuis le 0 du titre jusquà ces de sortir retrouver sa mère sur le quai. Dans Vies p0tentielles, Camille pages éclatées où les mots et de Toledo se dédouble en un narrateur, Abraham, traducteur décri- polices se lézardent« comme la vains inconnus. Cest lui peut-être lAbraham Illitch cité en épigraphe patine des églises dItalie ». Il qui écrit ces belles phrases, lesquelles sappliquent si bien au roman ne faut pas sarrêter à cette quelles inaugurent: «Jattends des livres quils aient lintensité dune explosion formelle, ou plutôt il prière. Une prière sans Dieu où il ne reste que lhomme. Et encore. faut essayer de lui faire face Écoutons-la ... Cest la prière dun homme fêlé." 0 pour comprendre lincroyable construction et cohérence de ce livre en morceaux et du monde qu il donne à lire. Le livre est constitué de trois strates de textes: les histoires, les exégèses, et un chant. Les  Camille de Toledo. histoires forment la première strate. Elles peuvent se lire indépendamment comme une série de microfictions mettant en scène des personnages dont les vies hésitent entre la folie et la croyance, fantastiques dans leur extrême banalité. Elles racontent des vies dimposteurs, denfants apha- siques, de pères et de mères denfants inexistants, dune femme qui sinvente une généalogie de déportés juifs - toute une armée ima- ginaire née dun même vertige romanesque. Ces personnages qui sinventent des would-be lives, des historias fa/sas, ce sont les don Quichotte de notre siècle pris dans des labyrinthes borgésiens : des rêveurs orphelins qui, pour survivre dans un monde éclaté, sin- ventent des vies sur des murs décran, élaborent des rêves de pater- nité, marchent avec la hache de lhistoire plantée dans la tête, Kafka avait inventé lhorreur bureaucratique; Camille de Toledo décrit la folie dun enivrant enfer hyperfictionnel. Mais Camille de Toledo sait quexplorer les fictions des autres im- plique de révéler quelques certitudes sur soi. Il accompagne ainsi chacun de ces récits de ce qu il nomme des « exégè§es ", de courts textes où il sarrête sur la raison et la façon dont les personnages lui apparaissent, se servent de lui. Les exégè§es sont les « archives de [son] évitement,,: le lieu où il relie ces fables qui occupent son esprit à sa propre histoire. Il passe ces histoires au crible de ce quil reste de lui, et notamment de trois deuils quil vient de vivre, celui de sa mère, de son père et de son frère suicidé. «Jécris contre le commerce

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