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Yves avec sa bonhommie et son œil pétillant : « Tu as e...
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Ma vie en vin

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Extrait du nouveau livre de Pierre Perret.
Il évoque ici pêle-mêle la découverte du vin dans son enfance, ses souvenirs de bouteilles dégustées avec Lino Ventura, Jean Carmet, Michel Audiard, Charles Aznavour, Bernard Pivot, Michel Simon ou Serge Gainsbourg.
Sortie prévu le 20 octobre 2016 aux éditions Le Cherche Midi
© pierreperret.fr

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Ma vie en vin

  1. 1. 1
  2. 2. 2 T out le monde connaît la passion de Pierre Perret pour le vin. Du petit vin du matin qui accompagne les parties de pêche au grand cru exceptionnel, il nous offre pour la première fois le récit de ce long compagnonnage à travers des souvenirs plus réjouissants les uns que les autres.Il évoque ici pêle-mêle la découverte du vin dans son enfance, ses souvenirs de bouteilles dégustées avec Lino Ventura, Jean Carmet, Michel Audiard, Charles Aznavour, Bernard Pivot, Michel Simon ou Serge Gainsbourg. Les grands noms du vin et de la gastronomie sont aussi présents à travers des évocations aussi amicales que gourmandes. De la difficulté de trouver un tire-bouchon dans l’île de Java au commerce de grands crus français dans une modeste épicerie chinoise de New York, les anecdotes hautes en couleurs y abondent, dans le style inimitable de l’auteur. À consommer sans modération. Pierre Perret, auteur compositeur et chanteur populaire, signe avec Ma Vie en vin son neuvième livre au cherche midi.
  3. 3. 3 Il y a plus de philosophie Dans une bouteille de vin Que dans tous les livres Pasteur
  4. 4. 4 J e suis né en 1934. Une très bonne année pour le vin. Durant le long parcours initiatique sur le vin de l’octogénaire que je suis devenu, aucune bouteille dégustée de cette année-là ne m’a jamais déçu. Du grand graves Haut-Brion au ­pomerol Château Petit Village, en passant par de beaucoup plus modestes crus de cette généreuse année, tous les ­flacons embou- teillés en 1934 ne m’ont laissé au palais que sensation unique et inoubliable. Il semblerait que toutes les richesses du bordeaux s’y soient donné rendez-vous. La soie caressante qui glisse dou- cement sur votre langue rebondit en petites gorgées d’une joue à l’autre, à l’intérieur du palais. Les arômes éclatent, se fondent en un bouquet d’épices complexe, de fleurs sauvages, de senteurs de sous-bois, de vanille, de champignon, de truffe et que sais-je encore… On n’a guère envie d’avaler cette gorgée divine pour ne pas abréger un tel instant unique, un tel précieux moment d’éternité. C’est le seul cas dans une vie, me semble-t-il, où la conviction profonde d’un athée est menacée d’être sérieusement ébranlée. « Est-ce que Dieu lui-même ne serait pas venu faire du tobog­ gan sur ma langue et de la varappe à l’intérieur de mes parois buccales ? » Lecteur néophyte, bienvenue au pays du vin. Tu ne seras assurément plus le même au terme de ta lecture ! PRÊT EN BULLES
  5. 5. 5
  6. 6. 6 T out le « petit vin », papa le ramenait des fermes avoi- sinantes par bonbonnes ou par barriques… Pour les clients du café du Pont, il achetait en ces temps de guerre sans trop marchander les quantités que chaque fermier voulait bien lui octroyer. Les récoltes n’étaient jamais bien conséquentes. Petits propriétaires, les paysans – chez lesquels par la suite j’irais vendanger en septembre – ne gardaient pour leur consommation personnelle qu’une ou deux barriques tout au plus chaque année et vendaient le reste. Méfiants géné- ralement, ils ne le faisaient qu’avec des acheteurs de confiance. Papa était de ceux-là. N’ayant alors que sept ou huit ans, je le suivais déjà et il m’emmenait partout avec lui quand il partait à la campagne acheter son vin. À La Villedieu, il était délicieux mais un peu cher pour nos clients dont les fins de mois étaient si diffi- ciles, surtout les vingt-cinq derniers jours, ainsi qu’ils le disaient en riant au comptoir… Papa se faisait aider au café par Laurent – le commis –, le fils de notre voisin, l’Espagnol Manuel Munôz. Il avait embauché Laurent dès l’âge de quatorze ans, après la communale. C’était La pipette de MONSIEUR BEDOUCH
  7. 7. 7 comme un frère, pour moi. Avant de partir, ils chargeaient les barriques vides en les faisant rouler sur des bastaings jusque sur le plateau de la camionnette. Nous partions alors vers les villages de Saint-Sardos, de Lafitte ou de Garganvillar, situés chacun à dix ou quinze kilomètres de Castelsarrasin. Adorant – déjà – la pêche, papa me proposait de me déposer à « la marnière » du village pour y pêcher une friture de gardons durant une heure ou deux, le temps de charger ses barriques sur la camionnette aidé de monsieur Bedouch, le sympathique propriétaire de la métairie. Mais je préférais l’accompagner visiter le chai sombre et frais. Cet endroit au sol en terre battue était obscur et plein de coins et de recoins. Il avait à mes yeux un aspect mystérieux qui m’attirait et m’effrayait à la fois. D’immenses toiles d’arai- gnées pochaient entre les poutres de bois vermoulu passées à la chaux. Les mouches prisonnières semblaient faire la sieste dans un hamac de soie. L’odeur qui flottait était indéfinissable. Cela fleurait d’abord le soufre. Dans la barrique vide, après qu’elle eut été nettoyée et rincée entre deux récoltes, on suspendait au bout d’un fil de fer d’étroites tablettes jaunes, longues, plates et rigides par le trou supérieur que l’on fermait d’une bonde. Le vin blanc surtout était très soufré ! Trop, parfois, ce qui, lors d’une dégus- tation, donnait au palais une impression de saveur âcre et vous faisait d’insupportables picotements dans les narines. Est-ce pour cela que bien plus tard, durant longtemps, à l’âge adulte, je n’ai guère apprécié le vin blanc… Dès notre arrivée à la ferme, j’avais les oreilles, les narines et l’œil aux aguets. Des milles sensations émanant de ce chai magique, nulle ne m’échappait. Invisibles, flottaient des particules odorantes de blé (le grenier était au-dessus), des fragrances de moût de raisin ou de vinaigre dont le tonneau trônait au fond du chai. Parfois, un nid de souris me faisait sursauter, ce qui amusait beaucoup madame Bedouch, qui nous accompagnait souvent. « Viens, Pierrot, me disait-elle, nous allons ramasser les œufs dans la grange. Tu les rapporteras à maman. Elle te fera des gâteaux. » Dans la paille, des poules pondaient, d’autres couvaient… comment savoir ?... Sans la moindre hésitation, en saisissant une par les deux ailes, madame Bedouch la soulevait au-dessus de son
  8. 8. 8 nid : s’il n’y avait qu’un œuf, c’est qu’elle venait de le pondre, s’il y en avait une dizaine, c’est que dame poulette était en train de couver. « Pardon, madame… disait alors madame Bedouch en la reposant délicatement sur ses œufs. Allez, fais ton travail ! » Mes premiers émerveillements !... Dans ce chai fascinant, le cortège évoluait lentement. Je suivais papa qui, lui, était précédé de monsieur Bedouch armé pour la circonstance d’une transparente pipette de verre. Ôtant la bonde d’une barrique dont il s’était assuré en cognant sa façade d’un index replié qu’elle était encore bien pleine, il y plongeait la pipette qu’à bout de bras il ressortait pleine en nous la faisant admirer. « Vous avez vu cette couleur ?... Il fera pas loin de dix degrés à l’arrivée, vous savez, Maurice…Vous voulez le goûter ?... » À l’évidence, il était impossible à papa de répondre non, puisque nous étions venus pour cela. Purgeant un bon tiers de la pipette dans un verre transparent, nous pouvions alors admirer le rubis chatoyant de ce jeune homme prometteur qu’on appelait déjà le vin nouveau. Papa en absorbait une gorgée qu’il faisait aller-venir en un court gargouillis musical dans son palais, avant de le cracher dans le décalitre tendu par monsieur Bedouch. Ce dernier, attentif à la moindre expression de son hôte durant la dégustation, ne pouvait s’empêcher devant le silence de papa – trop long à son goût ! – de dire : – Alors ?... – Alors, alors… répondait-il, Eh bien, je le trouve encore meil- leur que celui de l’année dernière… Le doute et la perplexité qui émanaient du visage de monsieur Bedouch n’entamaient pas le jugement de papa. – Vous croyez ?... Pourtant, le dernier… – Mais oui !... Je vous assure, monsieur Bedouch, je suis per- suadé que dans trois ou quatre mois vous aurez là l’une de vos toutes meilleures cuvées… Si vous pouvez m’en garder deux ou trois barriques, je suis preneur. Les yeux de monsieur Bedouch pétillaient alors de bonheur et de fierté. « Eh bien, concluait le vigneron, nous le goûterons mieux l’hiver venu… ou même avant, à l’automne, avec les pre- mières châtaignes… » Le soir, comme d’habitude, j’allais retrouver le lit de bois
  9. 9. 9 d’une chambrette où dormait jadis la grand-mère. Je m’en- fouissais entre les draps rêches, disparaissant sous l’énorme édredon de plumes. Terrassé par les émotions de la journée, je tentais pourtant désespérément de lutter contre le sommeil qui m’envahissait car j’adorais ces veillées. Deux ou trois voisins des Bedouch, assis auprès de l’âtre tout en dégustant les châtaignes grillées, venaient y tester Lou bi nouvel (le vin nouveau). Il faut s’en remplir le gosier, le faire « ballotter » un peu dans le palais et bien le « mâcher » avant de l’avaler, disait l’ami Robert Moncouet, le plus proche des voisins vignerons. Et joignant l’acte à la parole, il en avalait une grande gorgée lui imprimant deux belles mous- taches violettes. Il déclarait alors avec un certain respect : « Aquel Pitchou bi,es pla coumo cal ! » (Ce petit vin est bien comme il faut !) La sentence était gouleyante pour monsieur Bedouch.
  10. 10. 10
  11. 11. 11 U n peu plus de deux ans plus tard, après ma « libéra- tion de la caserne », je me retrouvai un beau matin chez Eddie Barclay lui-même : je venais de signer dans sa firme mon premier contrat de disque et d’édition pho- nographique. C’était un grand amateur de bordeaux. Il ne buvait que des bons vins car il avait eu – bien avant moi – la chance et les moyens de se les offrir. Lui aussi fils de bistrotier, mais auvergnat, il n’avait dégusté dans sa jeunesse que des vins sans doute ressemblant à ceux que j’avais connus à la campagne dans les fermes, avant de découvrir les grands. Sans la développer vraiment, je l’ai déjà fait dans un autre ouvrage, je ne puis occulter ici ma première « escalade œnolo- gique » chez Barclay. J’y ai enfin découvert, ce jour-là, les grands crus ! Après le Bollinger brut avec lequel nous trinquâmes au contrat, c’est un somptueux Château d’Yquem qui suivit pour noblement escorter le foie gras ! C’est enfin un sublime Ducru-Beaucaillou qui couronna cet étonnant et somptueux déjeuner. J’en avais connu de fort délicieux jusque-là, mais jamais aucun qui lui ressemblât. Et surtout, surtout, ce qui fut EDDIE BARCLAY premier disque premiers grands crus
  12. 12. 12 une étonnante révélation pour moi, c’est que mon palais n’avait jamais connu de tels sommets, je n’avais jamais dégusté des vins d’une telle noblesse. Je demandai à Eddie si pareil cru faisait par- tie des plus grands noms des châteaux bordelais. Il me répondit par l’affirmative mais ajouta tout de même : « À présent que tu vas faire partie de la maison, tu auras l’occasion d’en découvrir bien d’autres... » Il ne pouvait plus douter une seconde à partir de cet instant que j’allais signer, avec lui, ce contrat inespéré pour moi avant de repartir. C’est ce que nous fîmes ! Nous célébrâmes l’événement quelques jours plus tard au fameux restaurant Aux Îles Marquises, rue de la Gaîté, non loin du mythique théâtre Bobino. J’avais alors une naïve fascina- tion pour le fronton éblouissant de cet endroit, que je jugeais évidemment inaccessible pour moi ! Bobino, j’y avais souvent accompagné Georges (Brassens). Nous allions fréquemment après le spectacle boire un verre à la brasserie d’en face, La Belle Polonaise, surnommée « La Bellepo ».Yves, mon meilleur copain d’alors que j’avais invité au dîner, me dit, suivant mon regard vers le fronton : – Tu ne saurais tarder à t’y produire à ton tour, souviens-toi de ce que je te dis !... – Tu plaisantes… lui avais-je répondu, nous sommes loin du compte !... J’ignorais que je n’en étais pourtant pas si loin. Nous étions donc quatre bons amis en ces belles Îles Marquises, et nous dégustâmes tous les quatre les mêmes plats ainsi que les mêmes crus – pour ces derniers, j’avais choisi un meursault blanc jeune. Il escortait une douzaine d’huîtres plates de Cancale gratinées. Le mariage était absolument divin. Un jeune monthélie rouge de quatre ans nous parut idéal pour rafraîchir cet odorant et tendre civet de marcassin. Sa marinade, nous expliqua le chef lui-même, avait été faite avec le même cru, mais de plus de dix ans d’âge. Les murmures de félicité gustative en disaient long sur notre jubilation. À l’issue de ce moment pour moi rare jusqu’alors – du moins dans la haute qualité et le raffinement –, j’espérais bien que mon avenir gastronomique et œnologique… ressemblerait un peu à
  13. 13. 13 cela. Ce ne fut pas tout de suite le cas, mais… comme le disait Yves avec sa bonhommie et son œil pétillant : « Tu as encore tout le temps devant toi ! » J’avais vingt-trois ans.

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