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GÉOPOLITIQUE ENTREPRISES&N°2
OCTOBRE-DÉCEMBRE
2017
Une question clé pour la
politique économique comme
pour la politique étrangère
Par David Simonnet
L
a question de la nationalité d’une
entreprise semble être dépassée.À en
juger par l’émancipation des grandes
entreprises de leur cadre national d’origine
puisleurautonomisationsurl’espacemondia-
lisé,qu’ils’agissed’emploioud’investissement,
ellesseraientdesacteurséconomiquesetpoli-
tiques apatrides. Or fin janvier 2017 le Dane-
mark décide de nommer un ambassadeur
auprès des Gafa (Google, Apple, Facebook,
Amazon) (1)
qu’il considère comme «de nou-
vellesnationsauxquellesilfautseconfronter»
tandisquecesmêmesGafas’exprimentouver-
tement sur la politique étrangère de Donald
Trump.Paradoxepassionnantd’entreprisesqui
créent un nouveau type de lien diplomatique
et entendent réguler les frontières physiques
alorsqu’elless’ensontaffranchiesfiscalement
(2)
.LesGafademeurentdoncancréesdansune
représentationclassiquedelapuissancemais
poursuivent des buts distincts des nations.
Pourautantlesgrandesentreprisesn’ont-elles
que des intérêts privés?
Dans sa contribution à l’ouvrage collectif
Notre intérêt national, quelle politique étran-
gère pour la France?(3)
, dirigé par Thierry de
MontbrialetThomasGomart,FrédéricMonlouis-
Félicitéinsistesurl’importancedel’intérêtnatio-
nal y compris pour ces grandes entreprises.
L’intérêt national,écrit-il,«recouvre une réalité
pluscomplexe,liéeàlaprospéritédelanation.
Lesgrandesentreprisesetl’Étatytrouventune
zone naturelle de convergence,les unes pour
se développer sur les marchés extérieurs,l’au-
tre pour affermir son influence […] nombre de
questionsglobalesnepeuventtrouveruneréso-
lution que dans la coproduction entre acteurs
publics et privés». Nous avons donc souhaité
l’interroger sur ce thème des relations entre
entreprisesetpolitiqueétrangère,etdelaplace
de cet intérêt national, alors que les citoyens
mêmes salariés demeurent en France culturel-
lement attachés à une logique de subordina-
tion de l’économique au politique (4)
.
Lessalariéset,pluslargement,touteslespar-
ties prenantes des entreprises sont ainsi,plus
quejamais,aucœurd’enjeuxgéopolitiquesqui
nécessitent de réfléchir aux buts et aux consé-
quences des guerres économiques dans les-
quellesilssontdirectement,s’ilssontnomades,
ouindirectement,s’ilssontsédentaires(5)
,enga-
gés.C’est la vocation de cette rubrique Géopo-
litiqueetentreprises.Or nous ne saurions plus
gagner la guerre. Gérard Chaliand, prix
Antéios/Axyntis du livre de géopolitique en
2014 pour son ouvrage Vers un nouvel ordre
mondial(6)
,dansunessaidense,Pourquoiperd-
on la guerre? Un nouvel art occidental (7)
, par-
court l’histoire des conflits en décrivant les
ingrédients des victoires passées pour mieux
éclairerlesdéfaitesprésentes:ilinsistesur«la
méconnaissancechezlesdécideursduterrain
culturel»ainsiquel’«excessiveconfiancedans
lacapacitétechnologiquesàrésoudredespro-
blèmes qui ne sont pas technologiques». Ce
diagnosticpourraitêtreappliquéauxstratégies
d’entreprise et plus largement aux politiques
économiquesmenéesjusqu’alors.Nousavons
doncjointGérardChaliand,quisetrouvaitdans
le Kurdistan irakien,pour mette en perspective
les enjeux de la politique étrangère française
quelesfutursgouvernementsdevrontrelever. w
1. politiken.dk/udland/art5806849/Danmark-far-
som-det-forste-land-i-verden-en-digital-ambassador
2. «Les Gafa», in Les 100 mots de l’entreprise,
PUF, coll. Que Sais-Je?, 2016.
3. Éd. Odile Jacob, 2017.
4. «L’entreprise: une défiance française»,in Sociétal
2017, Eyrolles, 2017.
5. Nous utilisons l’opposition devenue classiques
entre «nomades», attachés à la mondialisation et
se déplaçant à travers la planète pour saisir toutes
les opportunités, et «sédentaires» moins impliqués
dans la mondialisation qui les affecte pourtant.
6. En collaboration avec Michel Jan, Le Seuil, 2013.
7. Éd. Odile Jacob, 2016.
David Simonnet, ici avec Frédéric Monlouis-Félicité, est PDG du groupe industriel Axyntis qu’il a créé en 2007.
Diplômé de l’Essec (1993), il a poursuivi ses études en histoire (Paris IV), en droit (DEA, Paris XIII) et en
économie (DEA,Paris Dauphine) et enseigne à Paris I Panthéon-Sorbonne la création et la gestion d’entreprise,
après avoir enseigné en classes préparatoires ECS dès 1991.En 2016,il a publié Les 100 mots de l’entreprise
dans la collection «Quesais-je?» aux PUF. Il est membre du jury du prix Anteios du livre de géopolitique.
Les entreprises
et l’intérêt national
2 GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES
©SophieMousset
GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC GÉRARD CHALIAND
Vous concluez plusieurs de vos livres – Pour-
quoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occi-
dental (Odile Jacob,2016) ou encore Vers un
nouvelordredumonde(Seuil,2013)–enévo-
quant tout à la fois la montée des tensions
intérieures en France et notre incapacité à
nous réformer,notamment sur le plan écono-
mique. Pourquoi clore des livres de géopoli-
tique sur ce mode ?
Nous avons longtemps occupé une
placedepremierplansurlascèneinterna-
tionale. Or, depuis près d’un demi-siècle,
nous ne cessons de régresser. À force de
préserver la paix sociale à tout prix et de
fermerlesyeuxsurcertainesévolutionsde
la société française – en particulier la
montéedel’islamismeradical,l’explosion
du trafic de drogue et de la criminalité
dansleszonesdenon-droit-touslesgou-
vernements, de droite comme de gauche,
ont choisi l’immobilisme.
Cette posture n’est pas anodine. Notre
affaiblissementintérieurprogressif aainsi
pourcorollaireinéluctablenotreaffaiblis-
sement sur la scène internationale. La fri-
losité de nos dirigeants et d’une large
partie de notre opinion publique est en
total décalage avec l’évolution violente et
conflictuelle du monde. D’où ma
réflexion sur ce nouvel «art» occidental
de perdre les guerres. On gesticule pour
protégerlesdroitsacquis,maissurlefond,
force est de constater que n’émerge
aucuneprisedeconsciencedel’obligation
de prendre des risques. L’opinion est
noyée sous un flux incessant de nouvelles
hétérogènes et sans cesse mouvantes.
Cetteabsencedemiseenperspective,cette
frilosité généralisée, ce refus du courage,
cette fuite permanente dans le registre
émotionnel sont encore accentués par
l’application tous azimuts du principe de
précaution. Aujourd’hui, Christophe
Colombn’aurait même plus le droit d’ap-
pareiller! Motifs : destination incertaine,
retour improbable…
Vousconsidérezqueleterrorismeestunphé-
nomènedetroisièmeimportance.Pourquoi?
Malgré les carnages qu’ils commettent,
les terroristes ne changent en fait rien à
l’équilibre réel du monde. Ce sont de
grandsperturbateurscertes,maisilssont
faiblessurleplandel’actiongéopolitique.
Qu’est-ce qui a réellement été le plus
importantencetteaubedu XXIe
siècle?La
destruction du World Trade Center ou la
montée en puissance de la Chine? Bien
sûr,l’habileorchestrationdesévénements
par les médias ou les responsables poli-
tiques fausse la donne et délivre une per-
ception biaisée de la marche du monde.
Car l’émergence discrète de la Chine
comme puissance mondiale constitue
une lame de fond dont on ne perçoit pas
forcément ni l’étendue ni les objectifs
stratégiques réels. Bien sûr, il faut éradi-
quer sans faiblesse aucune les terroristes.
Mais les bouleversements que va entraî-
nersurtouslesplansuneChineenpleine
expansion me semblent autrement plus
inquiétants.
De fait, nos dirigeants – de droite
comme de gauche – ne perçoivent le réel
qu’à travers le filtre compassionnel et
médiatique. Nous nous refusons à dési-
gner clairement l’ennemi, alors que lui
nous désigne et nous frappe.
Qu’observe-t-on depuis la chute du
Mur de Berlin ? D’abord qu’il y a eu une
volonté de ramener l’ex-URSS aux sim-
ples frontières de la Russie. On a beau
dépeindre Poutine comme un diable, en
réalité, il a perdu. L’Ukraine en constitue
la preuve avec la perte de 40 millions de
Slaves russophones. Poutine se retrouve
avec 120 millions de Russes sur un terri-
toire immense qui va être peu à peu gri-
gnoté à l’Est par les Chinois et par la
pousséedel’islamismesurlesmarges.Les
États-Unis, avec les néo-conservateurs,
ont cru pouvoir remodeler le grand
Moyen-Orient,accumulantenfaiterreur
Cessons de déchiffrer le monde à
travers le filtre compassionnel et
médiatique.Cessons de faire du
suivisme et désignons clairement
l’ennemi.Pour Gérard Chaliand,
spécialiste des conflits,il faut
réhabiliter le discours de puissance
et faire preuve tant de courage que
de réalisme.Avec pour boussole,
la notion d’intérêt national.Car en
géopolitique,ce sont toujours les
rapports de force qui prévalent.
Une charge lucide qui pose
clairement les enjeux extérieurs de
la prochaine élection présidentielle.
Politique étrangère française:
pour un retour au réel
Spécialiste des conflits,Gérard Chaliand est
géopoliticien et historien de la guerre.Universitaire
autant qu’homme de terrain,il a connu,au cours
des quarante dernières années,la plupart des
mouvements insurrectionnels enAsie,enAfrique
et enAmérique latine.
GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES 3
quels liens ils entretiennent avec les isla-
mistes radicaux – en privilégiant une
logique uniquement court-termiste.
Bref, on colmate les brèches sans avoir
une réelle vision d’ensemble. Pire, on ne
s’estmême pas donné la peine d’accorder
les moyens financiers à nos armées pour
relever les défis. Certes, nos forces spé-
ciales sont excellentes, mais peu nom-
breuses.Nosmatérielssontinsuffisantset
à bout de souffle. Alors même que l’État
consomme l’essentiel des ressources éco-
nomiques pour acheter la paix sociale! Il
est grand temps de comprendre que les
TrenteGlorieusessontfinies.Ouvronsles
yeux!D’autantquenousavonsdesatouts
dansnotrejeu.Regardezlesuccèsdenotre
opérationauMali.Quellearméeauraitété
capabled’intervenirainsi,demanièrerus-
tique, rapide, avec cette efficacité? Je
regretteseulementquecetengagementait
étérendu nécessaire à cause de notre poli-
tique proprement aberrante de 2011 en
Libye. Là aussi, sous la pression média-
tique et des influences délétères, nous
avons bouleversé la donne géopolitique
sans penser aux conséquences funestes
que nos frappes allaient générer.
Avant de faire la guerre, il faut savoir ce
que l’on veut faire après.
sur erreur, notamment parce qu’ils
n’avaientpaslaculturepolitiquedeslieux
concernés.Ilsontfavoriséinfinel’éclosion
d’unislammilitant,ombrageux,recroque-
villé sur lui-même.
EtnousautresFrançais?Aveugles,refu-
sant de voir les réalités, nous avons prati-
qué le suivisme derrière les Américains
avecunangélismedéconcertant.Comme
sur le plan intérieur, nous faisons preuve
d’une absence totale de réalisme.
Dressez-vous le même constat en ce qui
concerne les évolutions géoéconomiques ?
Oui, indubitablement. Incohérence,
absence de suivi, réactions parcellaires et
au coup par coup, gestion des dossiers à
courtterme,déficitdevisionstratégique…
toutcequel’onpeutpointernégativement
sur le plan géopolitique se retrouve en
géoéconomie. Notre croissance étant
médiocre,nous en sommes réduits à aller
quêter à l’extérieur à n’importe quel prix,
mêmecontrenotreintérêtgéopolitique.Il
n’est qu’à voir notre soumission aux dik-
tats des monarchies du Golfe pour com-
prendreàquelstadenoussommestombés.
Vendre,c’est bien.Mais pas vendre contre
ses propres intérêts – au Qatar ou à l’Ara-
bie Saoudite par exemple, dont on sait
Quels seraient les axes majeurs que devrait
adopter le prochain président français en
matière de géopolitique ?
Enpriorité,nousdevonsretrouvernotre
indépendance, faire preuve de lucidité et
jaugerlessituationsauregarddenotreinté-
rêt national, dans un cadre européen où
nousrelanceronslacoopérationfranco-alle-
mande,sanstropsepréoccuperdel’avisde
chacun des 27 partenaires… Redonnons
unecohérenceàlapolitiqueeuropéenne.À
cetégard,peut-êtredevons-nousenvisager
une Europe à deux vitesses.Mais une prise
de conscience est nécessaire, notamment
sur le plan militaire. Trop longtemps, les
EuropéenssesontreposéssurlesÉtats-Unis.
Or,comment peut-on prétendre être indé-
pendantquandonnefaitmêmepasl’effort
d’assurer sa propre sécurité? Donc,soyons
pragmatiques. Le monde entier s’arme et
s’entraîne.LesEuropéensnon,restantdans
l’illusion de la paix perpétuelle! Le réveil
risque d’êtredouloureux.
Il nous incombe ainsi de réhabiliter au
plus tôt le discours de puissance. Ne per-
donspasdevuequelaseulefaçondedéfen-
dre nos valeurs, c’est de détenir la
puissance, accompagnée d’une authen-
tiquevolontépolitiquequipermettedeles
faire respecter. w
Aujourd’hui, Christophe Colomb n’aurait même plus le droit d’appareiller! Motifs: destination incertaine, retour improbable…
4 GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES
Groupe Axyntis - 45 rue de Pommard - 75012 Paris
www.axyntis.com - Tél : +33 (0)1 44 06 77 00
géopolitique.entreprises@axyntis.com
EXPLORE LE CHAMP DES RAPPORTS
ENTRE LA GÉOPOLITIQUE ET LES ENTREPRISES
Aussi, très clairement, une question se
pose: l’Europe va-t-elle saisir cette chance
du retour du risque géopolitique pour
reconsidérerenfinsonprojetdansunepers-
pective de puissance? Face à la puissance
de la Chine, des États-Unis et de la Russie,
c’est la seule ligne qu’elle puisse adopter
pour fédérer des États qui seuls ne pèsent
rienoupeu.Prenonsl’exemplequedonne
Hervé Juvin de l’extraordinaire puissance
dontsedotentlesÉtats-Unisgrâceàl’extra-
territorialité du droit.Que faire si nous ne
sommespasunis?Oui,laluciditéobligede
reconnaîtrequ’ilexisteunrisquesérieuxde
refragmentation du monde,bloc par bloc,
fondé sur des critères juridiques,culturels,
religieux…
Quelspourraientêtrelespointsfortsdeladiplo-
matieéconomiqueduprochainprésident?
Avanttout,cessonsdefairepreuvedenaï-
veté.Notrediscourssurlesvaleursestcertes
nécessaireetancrédansnotrehistoire.Mais
cette posture est aujourd’hui insuffisante.
Repensernotrepolitiqueétrangèredefaçon
réaliste implique de prendre en compte
prioritairement notre intérêt national. Ce
quiexiged’agirsurtroisleviers :lesvaleurs,
les intérêts, les alliances. Les définir correc-
tement sous-entend dans le même temps,
d’une part que nous soyons capables de
désignernosennemis,aupremierrangdes-
quelsleterrorismeislamique,etd’autrepart
de penser des recompositions stratégiques.
EnayantdebonnesrelationsaveclaRussie
et l’Afrique,l’ensemble Europe/États-Unis
seraitàmêmedefairependantàlavolonté
de puissance globale de la Chine. Il me
sembleaussiqu’ilyaurgenceàreconstruire
le pôle transatlantique. Ni l’élection de
Donald Trump, ni le Brexit, ni la vague
populisteenEuropenenousyincitent,mais
c’est pourtant laseule voie pour peser. w
GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC MONLOUIS-FÉLICITÉ
Comment les entreprises perçoivent-elles le
retourdurisquegéopolitique?
Nous sommes aujourd’hui rattrapés par
l’impenségéopolitiquequifrappenosÉtats-
nations. Depuis la chute du Mur de Berlin,
ilsvivaientavecl’illusionquel’èredelapaix
éternelle était arrivée. La thèse de Francis
Fukuyama sur la fin de l’histoire est ainsi
venue se fracasser sur les réalités du monde.
Biensûr,l’attaqueviolentedesTwin-Towers
en septembre 2001 fut un choc. Mais l’Eu-
rope se croyait peu ou prou à l’abri.Jusqu’à
cequ’ellesoitelleaussitouchéeunedécennie
plustardàLondresetàMadrid,puisàParis.
Comme l’a souligné Thomas Gomart –
aujourd’huidirecteurdel’IFRI,Institutfran-
çaisdesrelationsinternationales–dansune
récenteanalyse(LeRetourdurisquegéopoli-
tique, IFRI-Institut de l’entreprise, février
2016), trois zones de tension géopolitique
nous rappellent à l’ordre: la Chine, les
États-Unis et la Russie, chaque secteur se
rattachantplusparticulièrementàunethé-
matique précise.PourlaChine,laquestion
des routes maritimes et surtout le devenir
de sa propre volonté de puissance.Pour les
États-Unis,la question de l’extra-territoria-
litédudroitetdunumérique.PourlaRussie,
les questions énergétiques. Donc, de facto,
les entreprises – surtout les grandes – opé-
rantsurceszonessetrouventprisesdansdes
nassesd’intérêtimpliquantdesÉtats.Cequi
fait qu’elles ne peuvent rester neutres.
L’entreprise devient dès lors – qu’elle le
veuille ou non – un acteur politique. En ce
sens,illuiestimpossibled’ignorerlanotion
d’intérêtnational.Carcettenotiond’intérêt
nationaln’estpasl’apanagedesseulsmondes
militaire ou diplomatique. Elle est au
contraire globale,et oblige ainsi les grandes
entreprises à appréhender lucidement la
questiondelagestiondurisquegéopolitique.
LeBrexitetl’électiondeDonaldTrumpaccélè-
rent-ilsceprocessus?
Indéniablement.L’entreprise,quelquesoit
le territoire où elle est née est concernée dès
lors que le protectionnisme ressurgit. Bien
sûr, les entreprises sont habituées à gérer la
complexité… mais quand les règles sont à
peu près stables et dans une zone de relatif
confort.Orlà,onévoluedanslecourtterme.
Pour Frédéric Monlouis-Félicité le retour du risque géopolitique sur
la scène internationale doit nous inciter à penser l’Europe dans une
perspective de puissance, en agissant sur ces trois leviers majeurs
que sont nos valeurs, nos intérêts et nos alliances.
Dans les zones à risques, les entreprises
sont des acteurs politiques
Frédéric Monlouis-Félicité est délégué général de
l’Institut de l’entreprise. Il a auparavant été cadre
dans les services financiers (GE Capital) puis chez
un grand éditeur de logiciels européen. Il a débuté
son parcours professionnel en tant qu’officier. Il
est diplômé en relations internationales de l’École
spéciale militaire de Saint-Cyr, titulaire d’un MBA
de l’INSEAD et ancien auditeur de l’Institut des
hautes études de la Défense nationale (IHEDN).

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Géopolitique & entreprises n°2

  • 1. GÉOPOLITIQUE ENTREPRISES&N°2 OCTOBRE-DÉCEMBRE 2017 Une question clé pour la politique économique comme pour la politique étrangère Par David Simonnet L a question de la nationalité d’une entreprise semble être dépassée.À en juger par l’émancipation des grandes entreprises de leur cadre national d’origine puisleurautonomisationsurl’espacemondia- lisé,qu’ils’agissed’emploioud’investissement, ellesseraientdesacteurséconomiquesetpoli- tiques apatrides. Or fin janvier 2017 le Dane- mark décide de nommer un ambassadeur auprès des Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) (1) qu’il considère comme «de nou- vellesnationsauxquellesilfautseconfronter» tandisquecesmêmesGafas’exprimentouver- tement sur la politique étrangère de Donald Trump.Paradoxepassionnantd’entreprisesqui créent un nouveau type de lien diplomatique et entendent réguler les frontières physiques alorsqu’elless’ensontaffranchiesfiscalement (2) .LesGafademeurentdoncancréesdansune représentationclassiquedelapuissancemais poursuivent des buts distincts des nations. Pourautantlesgrandesentreprisesn’ont-elles que des intérêts privés? Dans sa contribution à l’ouvrage collectif Notre intérêt national, quelle politique étran- gère pour la France?(3) , dirigé par Thierry de MontbrialetThomasGomart,FrédéricMonlouis- Félicitéinsistesurl’importancedel’intérêtnatio- nal y compris pour ces grandes entreprises. L’intérêt national,écrit-il,«recouvre une réalité pluscomplexe,liéeàlaprospéritédelanation. Lesgrandesentreprisesetl’Étatytrouventune zone naturelle de convergence,les unes pour se développer sur les marchés extérieurs,l’au- tre pour affermir son influence […] nombre de questionsglobalesnepeuventtrouveruneréso- lution que dans la coproduction entre acteurs publics et privés». Nous avons donc souhaité l’interroger sur ce thème des relations entre entreprisesetpolitiqueétrangère,etdelaplace de cet intérêt national, alors que les citoyens mêmes salariés demeurent en France culturel- lement attachés à une logique de subordina- tion de l’économique au politique (4) . Lessalariéset,pluslargement,touteslespar- ties prenantes des entreprises sont ainsi,plus quejamais,aucœurd’enjeuxgéopolitiquesqui nécessitent de réfléchir aux buts et aux consé- quences des guerres économiques dans les- quellesilssontdirectement,s’ilssontnomades, ouindirectement,s’ilssontsédentaires(5) ,enga- gés.C’est la vocation de cette rubrique Géopo- litiqueetentreprises.Or nous ne saurions plus gagner la guerre. Gérard Chaliand, prix Antéios/Axyntis du livre de géopolitique en 2014 pour son ouvrage Vers un nouvel ordre mondial(6) ,dansunessaidense,Pourquoiperd- on la guerre? Un nouvel art occidental (7) , par- court l’histoire des conflits en décrivant les ingrédients des victoires passées pour mieux éclairerlesdéfaitesprésentes:ilinsistesur«la méconnaissancechezlesdécideursduterrain culturel»ainsiquel’«excessiveconfiancedans lacapacitétechnologiquesàrésoudredespro- blèmes qui ne sont pas technologiques». Ce diagnosticpourraitêtreappliquéauxstratégies d’entreprise et plus largement aux politiques économiquesmenéesjusqu’alors.Nousavons doncjointGérardChaliand,quisetrouvaitdans le Kurdistan irakien,pour mette en perspective les enjeux de la politique étrangère française quelesfutursgouvernementsdevrontrelever. w 1. politiken.dk/udland/art5806849/Danmark-far- som-det-forste-land-i-verden-en-digital-ambassador 2. «Les Gafa», in Les 100 mots de l’entreprise, PUF, coll. Que Sais-Je?, 2016. 3. Éd. Odile Jacob, 2017. 4. «L’entreprise: une défiance française»,in Sociétal 2017, Eyrolles, 2017. 5. Nous utilisons l’opposition devenue classiques entre «nomades», attachés à la mondialisation et se déplaçant à travers la planète pour saisir toutes les opportunités, et «sédentaires» moins impliqués dans la mondialisation qui les affecte pourtant. 6. En collaboration avec Michel Jan, Le Seuil, 2013. 7. Éd. Odile Jacob, 2016. David Simonnet, ici avec Frédéric Monlouis-Félicité, est PDG du groupe industriel Axyntis qu’il a créé en 2007. Diplômé de l’Essec (1993), il a poursuivi ses études en histoire (Paris IV), en droit (DEA, Paris XIII) et en économie (DEA,Paris Dauphine) et enseigne à Paris I Panthéon-Sorbonne la création et la gestion d’entreprise, après avoir enseigné en classes préparatoires ECS dès 1991.En 2016,il a publié Les 100 mots de l’entreprise dans la collection «Quesais-je?» aux PUF. Il est membre du jury du prix Anteios du livre de géopolitique. Les entreprises et l’intérêt national
  • 2. 2 GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES ©SophieMousset GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC GÉRARD CHALIAND Vous concluez plusieurs de vos livres – Pour- quoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occi- dental (Odile Jacob,2016) ou encore Vers un nouvelordredumonde(Seuil,2013)–enévo- quant tout à la fois la montée des tensions intérieures en France et notre incapacité à nous réformer,notamment sur le plan écono- mique. Pourquoi clore des livres de géopoli- tique sur ce mode ? Nous avons longtemps occupé une placedepremierplansurlascèneinterna- tionale. Or, depuis près d’un demi-siècle, nous ne cessons de régresser. À force de préserver la paix sociale à tout prix et de fermerlesyeuxsurcertainesévolutionsde la société française – en particulier la montéedel’islamismeradical,l’explosion du trafic de drogue et de la criminalité dansleszonesdenon-droit-touslesgou- vernements, de droite comme de gauche, ont choisi l’immobilisme. Cette posture n’est pas anodine. Notre affaiblissementintérieurprogressif aainsi pourcorollaireinéluctablenotreaffaiblis- sement sur la scène internationale. La fri- losité de nos dirigeants et d’une large partie de notre opinion publique est en total décalage avec l’évolution violente et conflictuelle du monde. D’où ma réflexion sur ce nouvel «art» occidental de perdre les guerres. On gesticule pour protégerlesdroitsacquis,maissurlefond, force est de constater que n’émerge aucuneprisedeconsciencedel’obligation de prendre des risques. L’opinion est noyée sous un flux incessant de nouvelles hétérogènes et sans cesse mouvantes. Cetteabsencedemiseenperspective,cette frilosité généralisée, ce refus du courage, cette fuite permanente dans le registre émotionnel sont encore accentués par l’application tous azimuts du principe de précaution. Aujourd’hui, Christophe Colombn’aurait même plus le droit d’ap- pareiller! Motifs : destination incertaine, retour improbable… Vousconsidérezqueleterrorismeestunphé- nomènedetroisièmeimportance.Pourquoi? Malgré les carnages qu’ils commettent, les terroristes ne changent en fait rien à l’équilibre réel du monde. Ce sont de grandsperturbateurscertes,maisilssont faiblessurleplandel’actiongéopolitique. Qu’est-ce qui a réellement été le plus importantencetteaubedu XXIe siècle?La destruction du World Trade Center ou la montée en puissance de la Chine? Bien sûr,l’habileorchestrationdesévénements par les médias ou les responsables poli- tiques fausse la donne et délivre une per- ception biaisée de la marche du monde. Car l’émergence discrète de la Chine comme puissance mondiale constitue une lame de fond dont on ne perçoit pas forcément ni l’étendue ni les objectifs stratégiques réels. Bien sûr, il faut éradi- quer sans faiblesse aucune les terroristes. Mais les bouleversements que va entraî- nersurtouslesplansuneChineenpleine expansion me semblent autrement plus inquiétants. De fait, nos dirigeants – de droite comme de gauche – ne perçoivent le réel qu’à travers le filtre compassionnel et médiatique. Nous nous refusons à dési- gner clairement l’ennemi, alors que lui nous désigne et nous frappe. Qu’observe-t-on depuis la chute du Mur de Berlin ? D’abord qu’il y a eu une volonté de ramener l’ex-URSS aux sim- ples frontières de la Russie. On a beau dépeindre Poutine comme un diable, en réalité, il a perdu. L’Ukraine en constitue la preuve avec la perte de 40 millions de Slaves russophones. Poutine se retrouve avec 120 millions de Russes sur un terri- toire immense qui va être peu à peu gri- gnoté à l’Est par les Chinois et par la pousséedel’islamismesurlesmarges.Les États-Unis, avec les néo-conservateurs, ont cru pouvoir remodeler le grand Moyen-Orient,accumulantenfaiterreur Cessons de déchiffrer le monde à travers le filtre compassionnel et médiatique.Cessons de faire du suivisme et désignons clairement l’ennemi.Pour Gérard Chaliand, spécialiste des conflits,il faut réhabiliter le discours de puissance et faire preuve tant de courage que de réalisme.Avec pour boussole, la notion d’intérêt national.Car en géopolitique,ce sont toujours les rapports de force qui prévalent. Une charge lucide qui pose clairement les enjeux extérieurs de la prochaine élection présidentielle. Politique étrangère française: pour un retour au réel Spécialiste des conflits,Gérard Chaliand est géopoliticien et historien de la guerre.Universitaire autant qu’homme de terrain,il a connu,au cours des quarante dernières années,la plupart des mouvements insurrectionnels enAsie,enAfrique et enAmérique latine.
  • 3. GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES 3 quels liens ils entretiennent avec les isla- mistes radicaux – en privilégiant une logique uniquement court-termiste. Bref, on colmate les brèches sans avoir une réelle vision d’ensemble. Pire, on ne s’estmême pas donné la peine d’accorder les moyens financiers à nos armées pour relever les défis. Certes, nos forces spé- ciales sont excellentes, mais peu nom- breuses.Nosmatérielssontinsuffisantset à bout de souffle. Alors même que l’État consomme l’essentiel des ressources éco- nomiques pour acheter la paix sociale! Il est grand temps de comprendre que les TrenteGlorieusessontfinies.Ouvronsles yeux!D’autantquenousavonsdesatouts dansnotrejeu.Regardezlesuccèsdenotre opérationauMali.Quellearméeauraitété capabled’intervenirainsi,demanièrerus- tique, rapide, avec cette efficacité? Je regretteseulementquecetengagementait étérendu nécessaire à cause de notre poli- tique proprement aberrante de 2011 en Libye. Là aussi, sous la pression média- tique et des influences délétères, nous avons bouleversé la donne géopolitique sans penser aux conséquences funestes que nos frappes allaient générer. Avant de faire la guerre, il faut savoir ce que l’on veut faire après. sur erreur, notamment parce qu’ils n’avaientpaslaculturepolitiquedeslieux concernés.Ilsontfavoriséinfinel’éclosion d’unislammilitant,ombrageux,recroque- villé sur lui-même. EtnousautresFrançais?Aveugles,refu- sant de voir les réalités, nous avons prati- qué le suivisme derrière les Américains avecunangélismedéconcertant.Comme sur le plan intérieur, nous faisons preuve d’une absence totale de réalisme. Dressez-vous le même constat en ce qui concerne les évolutions géoéconomiques ? Oui, indubitablement. Incohérence, absence de suivi, réactions parcellaires et au coup par coup, gestion des dossiers à courtterme,déficitdevisionstratégique… toutcequel’onpeutpointernégativement sur le plan géopolitique se retrouve en géoéconomie. Notre croissance étant médiocre,nous en sommes réduits à aller quêter à l’extérieur à n’importe quel prix, mêmecontrenotreintérêtgéopolitique.Il n’est qu’à voir notre soumission aux dik- tats des monarchies du Golfe pour com- prendreàquelstadenoussommestombés. Vendre,c’est bien.Mais pas vendre contre ses propres intérêts – au Qatar ou à l’Ara- bie Saoudite par exemple, dont on sait Quels seraient les axes majeurs que devrait adopter le prochain président français en matière de géopolitique ? Enpriorité,nousdevonsretrouvernotre indépendance, faire preuve de lucidité et jaugerlessituationsauregarddenotreinté- rêt national, dans un cadre européen où nousrelanceronslacoopérationfranco-alle- mande,sanstropsepréoccuperdel’avisde chacun des 27 partenaires… Redonnons unecohérenceàlapolitiqueeuropéenne.À cetégard,peut-êtredevons-nousenvisager une Europe à deux vitesses.Mais une prise de conscience est nécessaire, notamment sur le plan militaire. Trop longtemps, les EuropéenssesontreposéssurlesÉtats-Unis. Or,comment peut-on prétendre être indé- pendantquandonnefaitmêmepasl’effort d’assurer sa propre sécurité? Donc,soyons pragmatiques. Le monde entier s’arme et s’entraîne.LesEuropéensnon,restantdans l’illusion de la paix perpétuelle! Le réveil risque d’êtredouloureux. Il nous incombe ainsi de réhabiliter au plus tôt le discours de puissance. Ne per- donspasdevuequelaseulefaçondedéfen- dre nos valeurs, c’est de détenir la puissance, accompagnée d’une authen- tiquevolontépolitiquequipermettedeles faire respecter. w Aujourd’hui, Christophe Colomb n’aurait même plus le droit d’appareiller! Motifs: destination incertaine, retour improbable…
  • 4. 4 GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES Groupe Axyntis - 45 rue de Pommard - 75012 Paris www.axyntis.com - Tél : +33 (0)1 44 06 77 00 géopolitique.entreprises@axyntis.com EXPLORE LE CHAMP DES RAPPORTS ENTRE LA GÉOPOLITIQUE ET LES ENTREPRISES Aussi, très clairement, une question se pose: l’Europe va-t-elle saisir cette chance du retour du risque géopolitique pour reconsidérerenfinsonprojetdansunepers- pective de puissance? Face à la puissance de la Chine, des États-Unis et de la Russie, c’est la seule ligne qu’elle puisse adopter pour fédérer des États qui seuls ne pèsent rienoupeu.Prenonsl’exemplequedonne Hervé Juvin de l’extraordinaire puissance dontsedotentlesÉtats-Unisgrâceàl’extra- territorialité du droit.Que faire si nous ne sommespasunis?Oui,laluciditéobligede reconnaîtrequ’ilexisteunrisquesérieuxde refragmentation du monde,bloc par bloc, fondé sur des critères juridiques,culturels, religieux… Quelspourraientêtrelespointsfortsdeladiplo- matieéconomiqueduprochainprésident? Avanttout,cessonsdefairepreuvedenaï- veté.Notrediscourssurlesvaleursestcertes nécessaireetancrédansnotrehistoire.Mais cette posture est aujourd’hui insuffisante. Repensernotrepolitiqueétrangèredefaçon réaliste implique de prendre en compte prioritairement notre intérêt national. Ce quiexiged’agirsurtroisleviers :lesvaleurs, les intérêts, les alliances. Les définir correc- tement sous-entend dans le même temps, d’une part que nous soyons capables de désignernosennemis,aupremierrangdes- quelsleterrorismeislamique,etd’autrepart de penser des recompositions stratégiques. EnayantdebonnesrelationsaveclaRussie et l’Afrique,l’ensemble Europe/États-Unis seraitàmêmedefairependantàlavolonté de puissance globale de la Chine. Il me sembleaussiqu’ilyaurgenceàreconstruire le pôle transatlantique. Ni l’élection de Donald Trump, ni le Brexit, ni la vague populisteenEuropenenousyincitent,mais c’est pourtant laseule voie pour peser. w GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC MONLOUIS-FÉLICITÉ Comment les entreprises perçoivent-elles le retourdurisquegéopolitique? Nous sommes aujourd’hui rattrapés par l’impenségéopolitiquequifrappenosÉtats- nations. Depuis la chute du Mur de Berlin, ilsvivaientavecl’illusionquel’èredelapaix éternelle était arrivée. La thèse de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire est ainsi venue se fracasser sur les réalités du monde. Biensûr,l’attaqueviolentedesTwin-Towers en septembre 2001 fut un choc. Mais l’Eu- rope se croyait peu ou prou à l’abri.Jusqu’à cequ’ellesoitelleaussitouchéeunedécennie plustardàLondresetàMadrid,puisàParis. Comme l’a souligné Thomas Gomart – aujourd’huidirecteurdel’IFRI,Institutfran- çaisdesrelationsinternationales–dansune récenteanalyse(LeRetourdurisquegéopoli- tique, IFRI-Institut de l’entreprise, février 2016), trois zones de tension géopolitique nous rappellent à l’ordre: la Chine, les États-Unis et la Russie, chaque secteur se rattachantplusparticulièrementàunethé- matique précise.PourlaChine,laquestion des routes maritimes et surtout le devenir de sa propre volonté de puissance.Pour les États-Unis,la question de l’extra-territoria- litédudroitetdunumérique.PourlaRussie, les questions énergétiques. Donc, de facto, les entreprises – surtout les grandes – opé- rantsurceszonessetrouventprisesdansdes nassesd’intérêtimpliquantdesÉtats.Cequi fait qu’elles ne peuvent rester neutres. L’entreprise devient dès lors – qu’elle le veuille ou non – un acteur politique. En ce sens,illuiestimpossibled’ignorerlanotion d’intérêtnational.Carcettenotiond’intérêt nationaln’estpasl’apanagedesseulsmondes militaire ou diplomatique. Elle est au contraire globale,et oblige ainsi les grandes entreprises à appréhender lucidement la questiondelagestiondurisquegéopolitique. LeBrexitetl’électiondeDonaldTrumpaccélè- rent-ilsceprocessus? Indéniablement.L’entreprise,quelquesoit le territoire où elle est née est concernée dès lors que le protectionnisme ressurgit. Bien sûr, les entreprises sont habituées à gérer la complexité… mais quand les règles sont à peu près stables et dans une zone de relatif confort.Orlà,onévoluedanslecourtterme. Pour Frédéric Monlouis-Félicité le retour du risque géopolitique sur la scène internationale doit nous inciter à penser l’Europe dans une perspective de puissance, en agissant sur ces trois leviers majeurs que sont nos valeurs, nos intérêts et nos alliances. Dans les zones à risques, les entreprises sont des acteurs politiques Frédéric Monlouis-Félicité est délégué général de l’Institut de l’entreprise. Il a auparavant été cadre dans les services financiers (GE Capital) puis chez un grand éditeur de logiciels européen. Il a débuté son parcours professionnel en tant qu’officier. Il est diplômé en relations internationales de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, titulaire d’un MBA de l’INSEAD et ancien auditeur de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN).