EMANUELSWEDENBORG    LE LIVRE   DES REVES            (Dromboken)      Journal des annees 1743-1744presente et traduit du s...
LE LIVRE DES REVES
De Regis Boyer                  aux editions Berg InternationalLe monde du double, « La magie chez les anciens Scandinaves...
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20                          R. BOYER humains. Quand jecris « entend », je veux dire au sens propre aussi bien : les esprit...
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40                             E. SWEDENBORG    logea, le palais Meijerfeldt 9 , les eglises St Nicolai, St la­    cobi - ...
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Swedenborg

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  1. 1. EMANUELSWEDENBORG LE LIVRE DES REVES (Dromboken) Journal des annees 1743-1744presente et traduit du suedois par Regis Boyer L AUTRE RIVE SERG INTERNATIONAL
  2. 2. LE LIVRE DES REVES
  3. 3. De Regis Boyer aux editions Berg InternationalLe monde du double, « La magie chez les anciens Scandinaves », 1986.La saga de Hervor et du roi Heidrekr (traduil de Iislandais ancien), 1988. © 1985 Berg International Editeurs 129, boulevard Saint-Michel, 75005 Paris ISBN 2-900269-37-7 2< edition, septembre 1993
  4. 4. EMANUELSWEDENBORG LE LIVRE DES REVES (Dromboken) Journal des annees 1743-1744presente et traduit du suedois par Regis Boyer LAUTRE RIVE BERG INTERNATIONAL
  5. 5. Ubi caritas et amor : LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG Comme son nom lindique, Emanuel Swedenborg est Sue-dois, et comme chacun sait, il a redige en latin une reuvreconsiderable qui fait de lui Iun des grands mystiques deIEurope moderne. Voila pour lessentiel et oimporte sil nesappelle pas vraiment Swedenborg, nimporte sil a composeau moins autant de travaux scientifiques que de mystiques.Ajoutez Seraphitus·Seraphita que Balzac, vaut-illa peine de lerappeler, a emprunte au grand Suedois (mais Oil? comment?pourquoi? allez donc savoir !) et le tour de la question est fait.o impenetrables, inexpugnables, imperissables brumes duNord! Parce que Ioccasion mest ici offerte de proposer une traduc-tion fran<;:aise dun des textes les plus curieux que Suedois aitjamais ecrit, je voudrais exploiter la circonstance et donnerquelques precisions afin, egaJement, de presenter dun peu presce Livre des Reves si inattendu. Apres tout, il est exact queSwedenborg est un des grands mystiques et des grands geniesscientifiques quait connu Iage classique mais sa figure eton·nante et originale merite mieux, reellement, que ce genre decaracterisation hative. Je me propose donc de reprendre sabiographie avec quelque detail: on va voir quelle fournit uncomplement precieux a la lecture du journal des annees 1743-1744 quest Le Livre des Reves. * ** Le 29 janvier 1688 nait a Stockholm Emanuel Swedberg,second fils de Jesper Swedberg (1653·1735) qui est alorsaumonier du regiment royal de Charles XI et sera eveque
  6. 6. 8 R. BOYER(lutherien, bien entendu) de Skara. La famille est originaire de Dalecarlie. Le petit Emanuel va perdre sa mere en 1696, a [agede huit ans, donc. En 1699, il a commence des etudes quil terminera brillam­ment dix ans apres, a Uppsala : en 1709, il est docteur en« philosophie » mais en verite, cest principalement aux scien­ces naturelles quil sest interesse, ainsi qua la musique ou sesprogres sont si rapides quil lui arrive parfois de remplacerlorganiste de la celebre cathedrale dUppsala, En 1709, il abien pu aussi rencontrer Iamour en la charmante petite per­sonne de rune des filles du savant Pothem (surnomme lAr­chimede du Nord) mais it ny a vraisemblablement pas lieudoutrer limportance dune petite idylle qui dut etre banale etque Martin Lamm a sagement ramenee a ses veritables pro­portions. En fait, Swedenborg etait fait pour les livres, lesrecherches et la meditation: il restera celibataire toute sa vie,ce qui ne signifie nullement, on le verra bien a la lecture du Livre des Reves. quil soit parvenu a etouffer les appels de lanature en lui! It se peut quil ait renonce a la petite Polhemparce quil ne setait pas senti assez aime. Probable aussi queIauteur de tant de pages immortelles sur lamour dames napu consentir a incarner ses splendides theories! I1 y avait enlui, on aura Ioccasion de le dire et redire ici, un pelerin delAbsolu qui, de toute maniere, naurait pu se contenter dunsimple amour terrestre. Toujours est-il que, Iannee suivante (1710), il sembarquepour lAngleterre OU it passera presque quatre ans, etudiant lesmathematiques, la musique et les sciences natureJles toutensemble, suivant les cours de Newton, frequentant Halley,bref, sinteressant de tout pres a lastronomie egalement. Tout en voyageant, du reste, pour parfaire son education:il visite les Flandres et la Hollande, l Allemagne et la Francedont la langue lui est familiere au point demailler son suedoisde fa<;:on hautement divertissante (on rencontre a chaque pagedans Le Livre des Reves detourdissants decalques commeaboutera. approbation, campagne. porterad for sexen que jenhesiterai pas a rendre par « parte sur le sexe », hideusa.experiencen et des verbes : inaugurera. prosternera, passera.puri/iera, resolvera. contemplera. adressera. etc" on voit quecest une affaire de suffixes). A Paris, dailleurs, il fera la
  7. 7. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 9connaissance de lastronome La Hire et de Ialgebriste Vari­gnon. Des 1710, il sessaie aux belles-Iettres et publie, a Greifswald,en Pomeranie, un recueil de fables en vers latins imitesdOvide : La Muse du Nord. En 1714, cet esprit ordonne et systematique se revele telquen lui-meme, par un catalogue quil a dresse a Iintentionde son oncle Benzelius, futur archeveque dUppsala; cest laliste complete des inventions quil avoue avoir elaborees depuisquil existe : une machine a vapeur, une machine volante doteedailes fixes et propulsee par une helice, nouveaute remar­quable, donc, dans ce do maine, un appareil sous-marin, unfusil a air comprime, un modele decluse dun type nouveau etune penduile a eau destinee a representer le mouvement desplanetes. Toute sa vie, dailleurs, il sera passionne de ce genrede choses et cest peut-etre la queclate, de fayon plus evidenteque partout ailleurs, son genie. En fait, parfait representant du siecle des Lumihes, surtoutsil faut en croire son pere disant qua cette epoque, le jeunehomme (il na pas trente ans, il mourra plus quoctogenaire)connait une dizaine de langues dont quelques orientales,auxquelles il ajoutera plus tard lhebreu et larameen. 11 convient sans doute de marquer ici un temps darret pourjeter un coup dreil sur letat de la reflexion et de la science enSuede au debut du XVlll e siecle. Pour elle comme pour unebonne partie de lEurope, cest Iavenement de lAge desLumieres, mais dans un contexte different de ce que nousavons pu connaitre en France. Le siecle precedent avait ete marque par Iabsolutisme royalet les guerres meurtrieres, « lere de la grande puissance»(slOrmaktstiden), illustree par Gustav-Adolf et Charles XII.Sur le plan intellectuel, la toute-puissance de la scholastiquemedievale (en theologie, en metaphysique, en logique) dont laprestigieuse universite dUppsala etait restee le sanctuairesourcilleux ne setait pas dementie. En fait, le pays accusait unretard si sensible que, par exemple, il aura fallu attendre 1658,avec I Herkules de Georg Stiernhielm pour que se repandentenfin dans le Nord les ideaux de notre Renaissance. Non que des ferments novateurs, venus de France en der­nihe instance, naient pas lentement, et sans consecration
  8. 8. 10 R. SOYERofficielle, fait leur chemin, mais cest, dune part, dans unclimat dhostilite et de malveillance entretenu par les tenantsdune tradition lutherienne ferocement figee sur des assisespoussiereuses, dautre part, et ce point ne doit jamais echappera qui veut comprendre Swedenborg, par Iintermediaire demaitres a penser qui sont avant tout des Hollandais - sil sagitdes theories nouvelles - et des lutheriens allemands, en ce quiconcerne les tenants de la tradition. Je veux dire que la lentemontee du cartesianisme en Suede, car cest bien de cela quilest question, ne se fera, au positif, qua travers Iecran hol­landais, les refutations passant, elles, par le chenal allemand. En sorte quil est tres malaise de degager une reelle specificitesuedoise au moment Oll le tout jeune Swedenborg fait sesetudes, meme si, par contrecoup, ses reactions et prises depositions trouvent une originalite qui leur vient de la distanceaccusee a Iegard dune pensee assez patinee pour avoir perdules asperites de la nouveaute. Ajoutons une precision impor­tante : si cest une absurdite que de dire que la Suede najamaisconnu de grand philosophe, il reste vrai que ces esprits sedefient comme par nature des trop grandes abstractions et que,pour donner un exemple clair, lutilitarisme venu dAngleterre,dont le succes ira croissant ail cours du XVllI e siecle, seduiratoujours les esprits du Nord plus que la metaphysique pure. Autrement dit, pour citer Jean-Franyois Battail a qui lesnotations que voici doivent beaucoup I, la periode 1660-1690,qui marque lavenement d« une conception moderne de lascience et de lunivers » (comprenons : du cartesianisme) enSuede est capitale pour nous puisquelle est responsable de lafuture pensee de Swedenborg. Or il aura fallu effectivementtrente ans de disputes souvent violentes, conclus par unedecision royale en 1689, pour que les theories de Iauteur desPrincipes ebranlent « la puissance de lorthodoxie lutherienne,pilier de IEtat ». 11 est significatif aussi que la querelle, centreecomme il se doit autour de lUniversite dUppsala, puis autourde celle de Lund tout recemment creee, sen prenne a Pufen­dorf plutot qua Descartes. Laristotelisme reste valeur etabliea Uppsala, meme si Paracelse nourrit un solide courant de I. « Essai sur le cartesianisme suedois » dans Nouvelles de la Repub/ique desLellres. Napoli, 1982 : 2, pp. 25-71.
  9. 9. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 1,1pensee dans la premiere moitie du XVll e siecle, meme si Ramus(Pierre de la Ramee, liconoclaste franl;ais qui, apres sa con-version au protestantisme, trouvera tant dechos en pays lu-theriens) sinfiltre insidieusement dans plus dun ouvrageauto rise comme ceux du chancelier Johan Skytte ou de leve-que Laurentius Paulinus Gothus. Comme le dit fort bienJ.-F. Battail, « les cartesiens suedois ne sont pas persecutespour leur tiedeur ou leur manque de foi - ils sont dailleursaussi bons chretiens que quiconque - mais bien parce queleurs schemas de pensee et leur langage mettent en perilledifice conceptuel consacre par IEglise et par lEtat » 2. Comprenons que Iinterpretation litterale du texte de laBible, qui reste de rigueur, ne saccommode simplement pasdes theories nouvelles et, notamment, de la pratique, dailleursmal comprise, du dubito cartesien. Aussi est-ce en Hollandeque vont se former le plus iUustre promoteur du cartesianismeen Suede, Petrus Hoffvenius, et le plus fracassant des revolu-tionnaires de Iesprit quait, peut-etre, jamais connu ce pays,cet Olof Rudbeck dont les ouvrages philologiques, « histori-ques » et scientifiques nont pas encore cesse de passionner lacritique: ils vont a Leyde, suivre les cours danatomie de J. vanHome, les lel;ons de medecine appliquee de J.A. van derLinden, de botanique de A. Vorstius, habitude que ne renierapas Swedenborg. Linne de meme passera a Harderwijk poury etre fait docteur. On remarquera dailleurs ce trait qui ne se dementirajamais :cest toujours a partir de la pratique de sciences exactes, delexperimentation que se formera la pensee en Suede et dansles pays intellectuellement apparentes. Ainsi, Stenius, le pre-mier probablement a avoir diffuse les conceptions mecanistesdans le milieu medical suedois, aurait tenu son savoir deFranl;ois Durietz qui etait medecin de la reine Christine lors-que celle-ci invita Descartes a Stockholm. Cest Stenius quiforma cl son tour Olof Rudbeck, lequel decouvrit, en 1653, lesvaisseaux lymphatiques dans sa Nova exercitatio anatomica,exhibens ductus hepaticos aquosos. Des lors, le mouvement est lance. Sans maventurer dans lemenu detail, que suit patiemment Jean-Franl;ois Battail, de 2. Art. cit. p. 38.
  10. 10. 12 R. SOYERquerelles envenimees dans un milieu en effervescence par lesinevitables questions de personnes et dautorites, je souligneraiseulement que, derriere les adaptations dans des theses reten­tissantes appliquees a des recherches empiriques que nousdirions aujourdhui ponctuelles, ce sont les grands principescartesiens - mecanisme, negation des causes finales, douteconstructif, these de Iinfinite du monde - qui se font plus oumoins ouvertement jour, et que l Eglise lutherienne reagitbrutalement parce quelle y voit menacee, entre autres, sadoctrine de la consubstantiation. 11 sagit bien, comme Iecritlun des meilleurs historiens suedois actuels de la question,R. Lindborg J du conflit des « formes substantielles contre lavision mecaniste du monde », ou, pour citer encore J.-F. Bat­tail, de« la crainte des theologiens devant Iutilisation possibledu cartesianisme contre la religion evangelique »4. Apres Hoffvenius, deja mentionne, qui donne un manuelcartesien de physique, Synopsis physica. en 1678, le nom a citerest celui de Nils Celsius - qui nest pas le physicien cite plusloin, mais un astronome - qui pretend se degager de lautoritede la Bible pour aller sans prejuge a la recherche de la verite. Puis, apres 1680, la lutte change dame, les cartesiens sentantle terrain saffermir progressivement sous leurs pas. Le physi­cien Drossander et le mathematicien Bilberg prennent le relais.Et dailleurs, les raisons profondes du debat ne sont plus lesmemes non plus: le con flit didees, eventuellement sous-tendupar une reflexion dordre religieux, tend a se politiser. Cestmaintenant « le probleme de la fonction de Iuniversite dansla societe» (J.-F. Battail) qui se pose, a un moment oll lasociete traditionneIle evolue sous la poussee de Iideologiefran9aise (les «philosophes» et les encyclopedistes). LaSuede va passer au despotisme eclaire avec Gustav HI, labourgeoisie amorce, ici aussi, une montee que va traduire unepolitique d~s partis inconnue jusqualors. En dautres termes,I Eglise d Etat en tant quinstitution perd peu a peu la suprema­tie queIle exer9ait sans conteste depuis pres de deux siecles.Que peut-elle encore pour stigmatiser toute Iiber/as philoso­ 3. Descartes i Uppsala. Slriderna om nya filosofen 1663-1689. Uppsala,1965. 4. Art. cit. p. 51.
  11. 11. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 13phandi comme Iicentia philosophandi? Partout ailleurs, enEurope, le mouvement est identique : il revient a une mise enquestion de lautorite subie sans examen. Cest pourquoi P. LagerlOf dans sa Rijlexion sur la philoso­phie et son bon usage ( 1687) entend separer absolument scienceet theologie. II faudra conserver en memoire ces debatsdecoles, un peu derisoires a nos yeux aujourdhui et du resterapidement depasses, pour apprecier a leur veritable valeur lesefforts de Swedenborg qui, precisement, toutes theories am­biantes assimilees, reviendront a une tentative de synthese desdeux tendances au prix dun admirable transfert ideologiqueet methodologique, les principes de lune etant appliques alillustration de Iautre et, mutatis mutandis, lesprit de celle-citendant a vivifier la secheresse de celle-Ia. Que Samuel Pufendorf lui-meme intervienne directementpour dHendre les cartesiens suedois, en i1688, en particulier enapportant les corrections necessaires sur la veritable nature dudoute cartesien, que la dHaite caracterisee des theologiens so itevitee de justesse, au demeurant en des termes ambigus, parune resolution royale rendue publique en 1689, cela ne changenen au fond du probleme, qui apparait resolu. A quoi bonassimiler cartesianisme a critique philosophique de la Bible?Aux yeux dun voltairien ou dun lecteur de Bayle sans parlerde I Encyclopedie. ces debats sont caducs au tournant duXVlll e siecle. On entre, comme je le suggerais il y a un instant,dans Iage de leclectisme et J.-F. Battail evoque avec raison lecartesianisant allemand Sturm combinant dans sa Philosophicaeclectica ( 1686) Aristote et Descartes en une « physica concilia­trix ». Andreas Rydelius (1671-1738), dont Swedenborg liraIreuvre impressionnante, est un penseur chretien, moraliste etanthropologue, qui, parti dun dualisme fondamental en reli­gion et en ethique, entre surtout en guerre contre les « abso­lutistes », materialistes purs comme Hobbes ou spiritualistesimpenitents a la Leibniz. Cest que le cartesianisme, comme on la deja laisse enten­dre, a trouve en Suede a la fois une terre delection commenaturelle et un esprit dapplication immediat. Jai dit que laspeculation pure, degagee de tout support materiel, netait pasvraiment familiere aces esprits. En dautres termes, que letechnique, au meilleur sens du terme (du grec tekhne : art,
  12. 12. 14 R. BQYERmetier) cOlncidait mieux cl Ieur idiosyncrasie que tout ce quepeut porter de connotations le prefixe meta-. Sans deprecia­tion puisque nos exces dhyperintellectualisme le demontrantassez, la tautologie desesperante ou la logomachie no usmenacent. 11 est remarquable, en ce sens, que les courantsdidees nouvelles qui acquierent ainsi droit de cite a partir dela fin du XVll e siecle partent toujours de Iobservation du reelet debouchent sur la recherche experimentale qui va connaitre,au XVlll e siecle, en Suede, un essor admirable. 11 nest pas depenseur parmi ceux que jai nommes qui nait ete aussi, sinondabord, experimentateur, voire, comme Swedenborg, inven­teur ou fabricant de machines. Pour suivre encore J.-F. Battail,« ce nest pas le cogito qui les interesse, cest la physica meca­niste, chacun la pratiquant dans son domaine propre » 5.11 notepourtant, apres avoir rendu un dernier hommage a Descarteset au (( pouvoir integrateur » de sa pensee, (( apte a expliquerune multitude de faits cl Iaide de quelques principes simples »que cest (( le Descartes des Principes plus que celui des Medita­tions qui en a ete Iinstigateur » 6. Et voila, par la, le debat relance. Car on a suffisamment ecritde platitudes sur le (( mysticisme» scandinave pour quiJimporte de le situer dun peu plus pres, surtout dans laperspective oil no us sommes ici. Maintien contre vents etmarees de lactualite scientifique et historique dune visionmedievale du monde, rigueur sans nuances du dogmatisme delEglise etablie, attachement systematique a la litteralite destextes, on est surpris de constater tant de raideur quand onconnait lesprit daventure, la soif devasion, le besoin delailleurs et de lautrement qui pousserent les Germains danstoutes les directions des quils apparurent sur la scene deIHistoire et, tout specialement, les Scandinaves dun bout alautre du monde connu : on nevoque habituellement que lesprestigieux Vikings a cet egard, sans savoir quils ne sont quela manifestation particulierement glorieuse a nos yeux, puis­quelle aura concerne directement notre histoire, dun mouve­ment qui, a intervalles reguliers et jusquau debut de notrepropre siecle inclusivement, les jette hors de leurs frontieres 5. Art. cit. p. 69. 6. Art. cit. p. 71.
  13. 13. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 15pour tenter (eur chance autre part. Ces esprits-Ia peuvent-ils seplier indefiniment a une regie contraignante? Or je viens de dire la maniere de diktat qui sopposa un tiersde siecle durant a Iirruption de ce que Ion est en droit de tenirpour la pointe du modernisme a lepoque. Cela ne pouvait allersans exutoire ou plutot sans contrepartie. 11 faut donc savoirque la meme periode assiste, dans le Nord, a une fmpression­nante montee de mouvements mystiques ou, en somme, Iametenue en lisiere sur le terrain de la speculation officielle, peuttrouver Ievasion et laventure indispensables. La encore, Swe­denborg sinscrira dans le droit fiI dune attitude partagee parnombre de ses compatriotes. Le pietisme, la purete tout evange­lique des Freres Moraves (ou hernhutisme) trouveront enScandinavie, apres IAllemagne, un terrain extemement favo­rable. Magistere de IEglise officielle que nul ne doit remettre enquestion et ces tendances iconoclastes venues de France via laHollande : temps de malaise ou dinsecurite spirituelle que cesames volontiers introverties et taciturnes de Nordiques viventcertainement plus lourdement quelles ne le feraient sousdautres latitudes. En face, les echappees toujours aleatoires,toujours contestables et le plus souvent indicibles ou incompri­ses vers la mystique. Tel est le climat. Et Ion va voir que le plusgrand merite, peut-etre, de Swedenborg, est davoir assumeintegralement ce parcours, mais avec la marque propre de songenie de synthese et la chaleur de son creur de feu. Cest par les sciences quil se fait connaitre en fondant, en1716, la premiere revue scientifique suedoise qui ait existe, leDaedalus Hyperboreus( 1716-1718). Parallelement, Charles XIIlui donne le poste dassesseur extraordinaire au College Royaldes Mines : il doit assister Chr. Polhem dans ses activitesindustrielles et techniques. Il est a pied dceuvre pour exercerson esprit dinvention, dont it donne une parfaite illustrationen 1718 en imaginant un moyen de faire passer plus de soixantekilometres de terre ferme a deux galeres, une corvette et cinqchaloupes lors du siege de Fredrikshald, ce qui permettra deprendre Iarmee norvegienne a rebours. n publie du reste : il dedie, en 1719, a la reine UlrikaEleonora, un memoire sur La hauteur de Ieau et laforce dufluxet du reflux dans le monde dautrefois, preuves tides de Suede.
  14. 14. 16 R. BOYER qui est un traite de geologie destine a demontrer, chosesveridiques dailleurs, quil fut un temps Oil la Suede etaitcompletement immergee et qua Iheure Oil ecrit Swedenborg, la cote orientale du pays monte toujours. 1721 : nous arrivons desormais aux grands ouvrages. Voici, publie a Amsterdam, le Prodromus principiorum rerum natura­ lium qui expose les principes de la chimie et de la physiquetandis que les resultats de diverses experiences ressortissant aces disciplines font Iobjet des Miscellanea observata publieesa Leipzig. En tant quassesseur au College des Mines, il vaegalement visiter les mines de la Saxe et du Harz et la reine Ulrika Eleonora est si satisfaite de ses prestations scientifiquesquelle lui confere, chose rare, la noblesse hereditaire, cepourquoi il modifiera son nom de Swedberg en Swedenborg(meme sens). II siege maintenant de droit a la Diete et it y feradhonnetes rapports. 1722 : il ecrit et publie. Sur la monnaie, sur le commerce, surIeconomie suedoise. Rien de ce qui est humain ne le laisseindifferent, il applique a toutes choses son rationalisme eclaireet son inlassable curiosite. 11 devient assesseur ordinaire auCollege Royal des Mines en 1724, membre de la celebre Societedes Sciences dUppsa~a en 1729 : curieusement, it refuse lachaire de mathematiques pures it IUniversite, pourtant celebre,de cette derniere viUe. Intellectuellement, cest un cartesien de stricte observance,celui qui ecrit dans le Prodromus : « On constate ce fait assezetrange que toutes les proprietes de la matiere sont fondees surdes principes mathematiques et mecaniques ». Mais sa richessedimagination, sa finesse de sensibilite peut-etre aussi, leportent it outrepasser parfois les bornes que fixerait sa raisonet cela lui vaut dentrevoir, avec une confondante prescience,force theories ultra-modernes comme celle de Iatome, celle deIorigine du systeme solaire, it partir des nebuleuses, et dessystemes planetaires it partir du soleil, la theorie ondulatoirede la lumiere, la theorie cinetique de la chaleur, etc. Ce nest pas pour autant quit perd le sens de lequiIibre etde la mesure qui le definissent si bien : au vrai, il fait un peupenser it Bach, it Kant, it ces esprits superieurs dont la vie estimpeccablement dominee, reglee et feconde. Il se partage entrela recherche, la publication et le voyage: cest ainsi quil est
  15. 15. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 17a Leipzig en 1733 pour faire imprimer ses Opera philosophica et mineralia qui paraitront lannee dapres, en meme temps quede tres grandes reuvres : le Prodromus de infinito et causa finali creationis deque mechanismo animae et corporis, qui traite debiologie surtout, les Principia rerum naturalium 011 se trouventrassemblees ses theories cosmologiques et des opuscula minorasur Iinfini, sur le mecanisme de lame et du corps. On devineque le point de depart du systeme de pensee est purementmaterialiste, au sens quavait le mot a Iage classique : Iuniverssest edifie a partir de principes mathematiques, tout estconstitue de particules materielles. Les choses vont evoluer sensiblement a dater de ce mo­ment-la. Cest sans doute a partir de 1736 quil commence aconnaitre parfois Ietat auquel il donne le nom de deliquium :il sagit de legers vertiges compliques deblouissement et debesoins irrepressibles de dormir qui, si Ion y cede, sont alorssui vis de sensations de proprete et de liberte extremes. Lesspecialistes veulent voir la le stade initial dune schizophreniedont Ievolution atteindrait son point de crise aigue en 1743-1745 pour sapaiser ensuite. Cest a ce moment-la quil seserait mis a noter, sans doute parce quil les trouvait bienetranges, ses reves dans lesquels il voulait voir des signes.Malheureusement, ses notes des annees 1736 a 1740 sontperdues et il faut le deplorer car elles devaient, sans aucundoute, constituer une introduction magistrale au Livre desReves qui nen est, en somme, que la continuation. II se met en disponibiJite en 1736 et voyage de nouveau :Allemagne, Hollande, France, Italie quil decrira dans Itine­raria, livre de ses peregrinations, acheve debut 1739. Parait a Londres, en 1740-1741, ce qui est peut-etre Iouvragemajeur, Oeconomia Regni animalis, un traite danatomie quivoudrait, a partir dobservations medicales, faire tout decoulerdu cortex cerebral : la serait le siege de toutes les fonctionspsychiques, la se localiseraient les centres sensoriels et mo­teurs, le tout etant automatiquement contr61e par la moelleepiniere. II y a quelque chose de neuf dans I Oeconomia. quidetonne nettement sur les propos anterieurs de cet ap6tre deIharmonie preetablie. On lit en effet, non sans stupeur, apropos de Iastronomie, quelle « est excellente, mais il fautquelle seleve a penetrer la vie pour avoir sa pleine valeur, et
  16. 16. 18 R. BOYER non quelle reste la dans les globes et les espaces ». Citation importante : il y aurait donc maintenant, pour notre penseur, quelque chose de decevant ou dinacheve dans le mecanisme materialiste? Qui. Et lon peut dire quavec le me me esprit de systeme, le meme radicalisme intellectuel, Swedenborg va maintenant appliquer sa meditation a une vue inverse des choses. Et si lesprit etait ce qui compte le plus? Si cetait lui qui anime tout, y compris la matiere? Nous serions tenus alors de voir lunivers, et lhomme comme des emanations de la lumiere divine. Et cest certainement ainsi que Swedenborg, qui rentre a Stockholm en 1741, pour frequenter lAcademie Royale des Sciences oil il vient detre elu, sur proposition de Linne, devient theosophe. Theosophe : un mot que jaimerais bien, pour la circonstance uniquement, bien entendu, rendre par: qui va a Dieu par la force de la science. Un peu par la force des choses aussi, par consequent, comme dirait Claudel. Mais surtout : un homme auquel la science a donne le gout de Iinfini, de labsolu, et qui sen va a Dieu en raison meme decette conviction. Ce tournant est capital, et non moins pour no us qui allonslire Le Livre des Reves puisque linteret majeur, sans doute, decette reuvre est justement de manifester sans ambiguHe cechangement radical dorientation. Cest dans Le Livre des Revesquest consignee, en style quasi pascalien la grande illumina­tion de 1743, celle precisement qui va donner son sens definitifa sa vie et dont il parle en ces termes a son ami anglais leOr Hartley : « Le Seigneur se revela a moi, son serviteur en lan 1743, et mouvrit les yeux sur le monde spirituel. 11 me pretaalors et jusqua ce jour (Swedenborg ecrit ceci en 1745) lepouvoir de communiquer avec les esprits et les anges. Des lors,je fis publier les divers arcanes qui mont ete manifestes etreveles. En outre, sur dautres sujets importants pour le salutet la sagesse des hommes... » Car enfin, il est tout de meme peubanal que cet esprit hautement scientifique, ci-devant « mate­rialiste » se desinteresse tout a coup des sciences dites exactespour passer dans les rangs de la theosophie et de la religion;que cet inventeur de machines et cet observateur du reel nesinteresse plus qua lame et a la mystique, au monde invisibledu spirituei Oll, a vrai dire, il va sefforcer dintroduire quelquesysteme.
  17. 17. LITINERAJRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 19 Cest aux choses de tesprit quit applique maintenant soncelebre esprit de methode, a elles quil consacre ses puissancesdobservation systematique et de meditation. Une traditionquelque peu entachee de legende voudrait quun soir de 1745,dans une auberge de Londres, une vision du Christ soit venuele confirmer dans ce quil prendra aussit6t pour sa mission:avec le me me zele et la meme application quil a deployes pourdepeindre Iunivers sensible, il lui faut maintenant explorer etdecrire le monde supra-sensible, le surnaturel, etre le prophetedu Seigneur, se faire, si jose dire, scientifiquement, ration­nellement visionnaire. Des Le Livre des Reves. il est clair queSwedenborg se veut, sans doute obscurement dabord, investide cette mission. Un des interets de ce « journal» estjustementde montrer par quel biais, il sentraine a commercer avec lesesprits et Iinvisible : par le moyen de ces reves quil note, assezexpressement, pour ne rien laisser perdre de son energiespirituelle. un procede que les Surrealistes ne lui reproche­raient pas. Linflechissement radical de la vie se traduit presque aussit6tdans Ireuvre puisque voici, des 1745, Iextraordinaire De Cultuet Amore Dei qui est un commentaire assez saisissant, memepour un esprit blase du xx e siecle, des premiers chapitres de laGenese. Y alternent avec une surprenante virtuosite les visionsles plus absconses et les explications dune c1arte limpide. Etla methode est au point, qui sattache a representer Iineffableselon ies principes dont rauteur sest autrefois inspire pouranalyser le reel. En somme, pour nous autres hommes dudernier quart du xx e siecle, rien la qui, au fond, soit de naturea desar90nner. le viens de parler de Surrealisme, les composan­tes proprement (etymologiquement) « poetiques» de cetteattitude nont rien qui puisse etonner et nous en savons assezaujourdhui pour ne plus trop connaitre Iirreel davec le reel,a supposer que ces nobles vocables conservent un contenuontologique solide; visible-invisible, naturel-surnaturel, cesont categories floues, pour parler par euphemisme. Ce qui estinteressant, cest ce mouvement dapproche de run par desmoyens pris a Iautre, en quelque sorte, cette abolition desdifferences (des distances) par confusion deliberee des signes. Car maintenant, Swedenborg tient commerce regulier avecles esprits : il entend leur langue aussi c1airement que celle des
  18. 18. 20 R. BOYER humains. Quand jecris « entend », je veux dire au sens propre aussi bien : les esprits parlent au cerveau lequel, par des chenaux internes, transmet leurs voix aux organes de Iou"ie. Mais il faut prendre garde, et Le Livre des Reves avec ses monstres ou ses malveillants en donne autant dapproxima­ tions, aux esprits mauvais qui « nourrissent une haine infernale des hommes et ne desirent rien davantage que de les corrompre dans leur corps et dans leur ame ». Nempeche, les frontieressabolisseot et cest si vrai quen 1747, Swedenborg demis­sionne de sa charge dassesseur, sans doute pour se mettre tout entier aux ecoutes : il a suffisamment de fortune personnellepour vivre et se consacrer sans reserves cl sa vocation, cl sesvisions quil sattache maintenant a transcrire, puis a mettre enordre et enfin cl exposer selon un systeme coherent quisous-tend tous ses ecrits, surtout theologiques. Le Seigneur« dans sa bonte a ouvert mon intelligence de fa<;on quellepuisse voir le ciel et lenfer, et savoir quelle est leur nature ».Ce seront donc les Arcana coelestia (8 vol. 1749-1756) consti­tues en grande partie dinterpretations alIegoriques, des ma­nuels comme L Apocalypse revelee, Le Dernier Jugement, LaNouvelle Jerusalem ( 1758) et La Sagesse angelique ( De divinoamore et de divina sapientia, 1763). On notera un point tresimportant : no us ne sommes pas ici en pleine litteraturemystique au sens disons habituel du terme, mais dans desouvrages qui, pour etre un peu monotones parfois, nen sontpas moins dune lecture facile, voire agreable : cest queSwedenborg entendait edifier une histoire naturelle du mondesurnaturel, strictement identique dans son principe a celle quilavait ecrite autrefois de notre univers visible. Le theme fonda­mental, en effet, qui anime et « aimante» la pensee dans lemoindre de ses details, est que les deux mondes, le naturel etle spirituel, se correspondent etroitement. Il Ia dit dans Decoelo et de inferno ( 1758) : « Correspondance de toutes leschoses du ciel avec toutes celles de Ihomme. » En outre, appate quil avait ete des sa jeunesse par larecherche en tant que telle, la recherche en profondeur et clpartir de faits dexperience, personnelle si possible, ce qui faitque les sciences naturelles et la technique, la metallurgie,Iastronomie pratique, la geologie et les mathematiques appli­quees Iavaient attire de preference parce quil esperait y faire
  19. 19. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 21des decouvertes sensationnelles, il devait en venir ace domaineessentiel des choses de lesprit, de la surnature 00 les faitsdexperience se rencontrent a tout propos et de deux fa90ns,sur deux plans successifs : par [introspection, a letat de veille,par le reve, a letat endormi. 11 y avait la, en soi, matiere a recherche appliquee et, eventuellement, a decouvertes car onentre en relations avec Iinvisible par le reve et la vision, certes, mais aussi par Iintelligence de lEcriture; les uns et les autres peuvent livrer ce « sens cache de la Parole» grace auquel sefait « la liaison entre le Seigneur et Ihomme ». 11 a trouve sa voie. 11 ne bouge plus guere de chez lui, aStockholm, 00 il travaille constamment a noter, a organiser sesvisions, se couchant a sept heures, dinant de pain de fromenttrempe dans du lait, ne soupant jamais, prenant plusieurs fois par jour des tasses de cafe tres sucre quil prepare lui-meme.Ce nest pas quil sombre dans la bizarrerie ou la misanthro­ pie : il sort volontiers, peut se montrer galant avec les dames,a de la conversation et ne perdra jamais une veritable passion pour la musique. Et Ion ne peut quetre impressionne par leserieux de ses visions: ceux qui viennent le voir et Iinterrogerdans le dessein de le ridiculiser en sont dordinaire pour leursfrais, quand ils ne sont pas ebranles, et le fait est que, le 19 juillet 1759, il voit, de G6teborg, un incendie qui a lieu aStockholm! Au demeurant, il est maintenant celebre dans toute IEu­rope : en 1766, par exemple, Kant publie les Songes dunvisionnaire expliques par les Songes de la metaphysique 7. Et 1768voit la publication de son reuvre la plus celebre probablement,De amore conjugiali (dans la traduction de Le Boys des Guays :Les Delices de la sagesse par [amour conjugal) qui est celle quiimpressionnera Balzac et qui contient celles des idees deSwedenborg qui feront long feu: la vie conjugale se prolongeau-dela de Iexistence terrestre, les correspondances invisible­visible qui dictent et justifient toutes choses etablissent desrelations ange-etre humain qui developpent tout un systeme de« doubles» dont lunion, la reunion tend eperdument a serealiser, etc. Toutefois, le succes meme de Swedenborg va finir par lui 7. Cr. E. Kant, Reves dun visionnaire, [raduit et presente par F. Courtes,Paris, 1967,
  20. 20. 22 R. BOYERporter ombrage. Le 22 mars 1769, lEglise officielle de Suedele declare heretique : il a, en effet, annonce la fin de lEgliseactuelle et lavenement dune Eglise nouvelle fondee sur sesrevelations, a lui, Swedenborg. Cela naItere ni ses certitudesni sa tranquillite dame. 11 voyage. II est en 1771 a Amsterdampour surveiller Iimpression de son dernier grand ouvrage : Lavraie Religion chretienne. contenant la theologie universelle de/Eglise nouvelle predite par le Seigneur dans le livre de Daniel(Vera christiana religio). Puis il se rend en Angleterre Oil ilrencontre le chef des methodistes, John Wesley, auquel ilpredit le jour de sa propre mort: le 29 mars 1772. Cest bienen effet ce jour-la, a Londres, deux mois apres avoir vu Wesley,quil rend Iesprit. Seront publies a titre posthume I Adversaria in Libros VeterisTestamenti et ce Diarium spirituale (publie en anglais de 1883a 1902) Oil se trouvent rassembles tous les materiaux visionnai­res qui faisaient le fond de sa predication, tandis que seconstituait assez rapidement apres sa mort une eglise sweden­borgienne toujours bien vivante aujourdhui et dont les assisessont formees, pour lessentiel, des enseignements de celui quia ete surnommme le Christophe Colomb du monde de Iesprit. * ** Proposer quelques clefs pour penetrer dans Le Livre desReves est chose extremement malaisee. 11 va de soi que cesnotations, sou vent breves, prises a la diable, quand elles sontintelligibles, en un style quasi telegraphique herisse dabre·viations, de termes soulignes, de points de suspension (touscaracteres que jai respectes dans mon essai de traduction)netaient certainement pas toujours plus claires pour leurauteur que pour nous. Jajouterai que ce texte, naturellement,pourrait constituer un document de travail de premier ordrepour la psychanalyse. Et la tentation est forte de sy engager!Cest pourtant ce a quoi, deliberement, je me refuserai ici. Parincompetence, sans aucun doute, mais aussi parce que, dunepart, je tends a me mefier des explications qui nexpliquent rien- car nous sommes ici, pour tout le monde a commencer parlauteur, dans le domaine de lineffable quil faut cependant
  21. 21. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 23essayer a tout prix de transcrire - ; dautre part, cet espriteminemment rationnel suggere lui-meme des principes dorga­ nisation et presque une methode delucidation qui se passentassez bien de grilles de decryptement; en dernier lieu, on vasefforcer de le montrer, quelques idees-forces tres simples, tres nettes dans une perspective religieuse bien connue animent une pensee qui nest ni esoterique, ni meme, sauf exceptions,vraiment inaccessible a lentendement ordinaire. Cela dit, je ne pretends pas nier que Swedenborg Iui-meme,tant sont subtiles les analyses quil propose parfois, ne puissepasser pour un bon psychanalyste avant la lettre. Pour neprendre quun exemple, son interpretation des petits oiseaux(8-9 aout) quil faut plumer durgence, et qui renverraient a sesrecherches sur les canaux de Malpighi, ne tombe pas sous lesens, cest le moins quon puisse en dire. Et le chien noiratrequi embrasse ecrivain et qui figure lorgueil qui le flattetemoignerait eventuellement dune subtile faculte de deductionsur des bases non expressement ni immediatement rationnelles(8-9 avril). Lunivers mental dabimes, de monstres et defemmes consentantes ou provocantes Oil no us allons penetrerne devrait pas etonner un bon psychiatre, non plus que 10mni­presence de leau ou de divers liquides, un fidele bachelardien,sans parier du principe meme de ce « journal» : la volonte detranscrire et, daventure, dinterpreter des reves. Jajouterai quele theme si frequent des pieds, lumineux ou sales, auxquelsrenvoient tant de songes, souvent par des rebondissementsabsolument inattendus sinon absurdes ( « Je vis un gamin quisenfuyait avec une de mes chemises etje courais apres lui. Doitetre que je ne me suis pas lave les pieds » 22-23 juillet) plongepeut-etre de tres lointaines racines dans un immense incons­cient bien scandinave; des gravures rupestres de lage dubronze nordique au beau dieu vane Njordr que choisit depou­ser la deesse Skadi uniquement parce quelle a vu ses pieds, enpassant par le role majeur que jouent dans ce folklore lesplantes des pieds des affreux trolls, cette partie du corps atoujours joue, en Scandinavie, un role important de theophane. Mais encore une fois, je prefere ne pas marreter a cet aspectdes choses. Je voudrais essayer simplement daller a lhommelui-meme qui consigna ces visions, reves ou extases et denreconstituer la trame, levolution, le sens peut-etre a partir de
  22. 22. 24 R. SOYER sa personne meme telle que nous la connaissons et par ce « journal» et par le reste de son reuvre. Or ce que nous pouvons deduire de la frequentation des ecrits de Swedenborg, cest que ce fut un esprit superieur passionne de sciences mathematiques, double dun bon vivant de commerce agreable, qui con nut en effet une crise capitale - celle, exactement, que tente de retracer ce carnet de notes ­ au terme de laquelle il appliqua a la religion chretienne une reflexion scientifique qUavaient formee des decennies dob­ servations experimentales et dintenses meditations. Cest donc a partir de ces quelques evidences simples que je voudrais revisiter une reuvre qui a, en definitive, le grand merite de proposer, en termes et en images fulgurants, une magnifique vision mystique dont lactualite demeure. Bien quil sagisse, en effet, de haute mystique et de visions obscures pour celui-la meme qui en est hante, lhomme de science nabdique jamais et sa premiere reaction, il faudrait direson premier reflexe, est dessayer dorganiser, de systematiser, dinterpreter rationnellement. Une curiosite intellectuelle pre­side, avant tout, a son attitude devant tant de manifestationsetranges, cette curiosite meme qui, deja, en fait un voyageur intelligent soucieux avant tout dexpliquer les remarquables machineries que, par rencontre, il decouvre dans ses deplace­ ments : moulins, fortifications et cette pendule dont les ai­guilles ont ete, a diverses reprises, frappees par la foudre a uneheure dite. Appliquee a tant de reves etranges, cette propension aurationnel, qui ne se rend ni ne soffusque jamais, pourraparaitre emouvante a Iamateur moderne de psychologie desprofondeurs, dans sa naivete meme : elfe nen existe pas moins,et imperieusement. Rarissimes sont les constats dechecs dutype : «ce que cela signifie, je ne sais!». De la vient evi­demment que lon pourra se sentir de~u, apres tant de decen­nies de freudisme, jungisme ou adlerisme, par la facilite tropgrande de tant delucidations rationnelles de ces reves, encoreque Ion ne puisse leur refuser, en regie generale, le merite dequelque coherence. Une volonte parfois amusante mais tou­jours touch ante (et reellement edifiante!) preside a cetteapplication a transposer comme spontanement les reves lesplus oses, les plus colores, les plus incongrus parfois en realites
  23. 23. L"ITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 25bien intellectuelles : jai reve ceci parce que javais fait celahier, rencontre Untel avant-hier, ecrit tel chapitre la veil le,ref1echi a telle proposition toute la semaine, etc. Un homme quise refuse demblee au mystere sans examen, qui nadmetIirruption du supra-humain que contraint et force, qui nedesespere pas delucider le plus obscur, pour qui lon sent quele « un jour, vous verrez le ciel ouvert » nest pas lettre morte.Sans doute avons-nous renonce aujourdhui a ce cartesianismeimpenitent. 11 nen demeure pas moins que cette volonte estadmirable, la saurions-nous vaine, et quelle fait de Sweden­borg un parfait enfant de son temps. Japprecie, en particulier,cette deteinte perpetuelle, a son sens, du travail a letat de veillesur les etats de pensee dans le sommei!. On y lit implicitementce qui seraun jour un des grands postulats de la psychologie :la permanence de Iactivite mentale a travers les etats successifsde notre conscience et ce nest pas la le moindre des traits quirendent son journal si mod erne. Et lingeniosite ne lui manquepas a cet egard : on se laisserait volontiers emporter par lalimpidite de telle transposition comme celle qui no us estproposee pOUf le 16 septembre, a propos de la femme enceinte,ou la conception de Ienfant a venir est assimilee a celle delreuvre que Swedenborg peine a composer a la meme epoque, Au demeurant, ce parti pris nest pas toujours gratuit ni vain.Alain, par exemple, aurait apprecie ce sens de la liaison entrephysiologique et mental qui nous vaut tel developpement, pourle 12-13 avril, sur les incidences de la respiration (inspirationinvolontaire, expiration volontaire) sur le fonctionnement dela pensee, et iJ y a, un peu partout dans ces notes, une recherchede syncretisme dans Iobservation du complexe : obsession dusexe - recherche scientifique - quete de la verite, que nossexologues actuels ne sauraient desavouer. On en dira le ressortprofond et commun, par la suite: sans que cela soit expres­sement consigne, il semble clair tout de meme que Swedenborgle ressentait bien comme te!. 11 naurait pas avoue, sans cela,Iapparente aberration quil voyait dans la frequence des ima­ges erotiques au cours de ses reves, lui qui setonnait de navoirpour ainsi dire plus de desirs sexuels a letat de veille. Aprestout, il a cinquante-sept ans lorsquil entreprend de rediger sonLivre des Reves! Mais on se gardera de pousser au systeme : il y a comme
  24. 24. 26 R. BOYER une saine reaction thomiste au terme de cette entreprise, quien dit a la fois la grandeur et les limites - conscientes Iuneet les autres. Cet esprit pour qui science, intelligence et raisonne sont pas de vains mots ne pousse ni la na"ivete ni Ioutre­cuidance au-dela de limites sensees. Cest~a-dire quil sait fortbien que si Ientendement doit tenir cl honneur de sappliquera aller le plus loin possible dans Iinterpretation des chosessacrees, il lui convient aussi de savoir de science sure que cepropos ne peut outrepasser certaine frontiere inevitable etqUau-dela commence a proprement parler le domaine de lafoi. 11 note le 6-7 avril, au debut de la consignation de sa gran<;ierevelation, quau-dela de cette limite, la «foi forte» (denstarka troen) se trouve comme ernpechee par les intrusionsintempestives de son entendement (mitt jdrstcmd). Et iJ suffit.Ce nest pas un philistin ni un diafoirus, tant sen faut. Lagrandeur de Ihomme (tout court, et de Ihomme Swedenborgen particulier) est de tenter de comprendre. A ce titre, il ny aaucun reproche a faire au grand Suedois. Car homme, bien vivant, bon vivant, il Iest, souverainementet Iune des surprises que reserve incontestablement au lecteurson Livre des Reves est de nous reveler ce regard gourmand detoutes bonnes choses qui sexcuse davoir trop curerat pellicu­lam (30 avril-I er mai), sextasie d ejacuier « en mervei lie » (enfran~ais dans le texte) ou apprecie en connaisseur cetoxliiggvin. une decoction locale deau de source, de primevere,de levure et de citron. Avec cela, une attention amoureuse auxbeautes de la nature printaniere en fleur, aux campagnesallemandes, a la delicate porcelaine fine, aux habits de luxe,aux chambres bien nattees, rien a voir avec Iaustere mathe­maticien, astronome ou anatomiste que Ion courrait risquedimaginer sur la nomenclature de ses ecrits en latin. Pas detrace de fausse pudeur dans Iinteret porte aux biens de cemonde, la satisfaction beate que procurent certaines constata­tions comme de savoir, Dieu merci, que son revenu est suffisantpour le mettre a Iabri du besoin. Dailleurs, liards, carolins,argent, or tintent et trebuchent dune page a Iautre, foin deIascetisme, de la haire et de la discipline. Je tiens ce point pouressentiel, si Ion veut apporter quelque credit aux vues ethereesqui, simultanement, abondent dans ces notes. On na pasmanque de voir en leur auteur un maniaque, un schizophrene,
  25. 25. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 27un faible desprit. Certains des contemporains de Swedenborg,y compris lil1ustre Carl Gustaf Tessin ont, immanquablementdirai-je, donne dans ce travers si banal des que 10n se trouveconfronte in vivo au genie: « Je ne sais si je dois dire heureuxou malheureux un faible desprit (svagsint) qui se delecte dansses imaginations ». Voila qui est dit. Mais quand bien memeIetat de contention extreme OU le mettaient ses ravissementsmentaux (quit appelait, on le sait, de/iquium) pouvait friserIanomalie parfois, rien, absolument rien nautorise a penserque Iauteur du Livre des Reves appartenait au monde desmalades. Esprit superieur, ce nest point esprit teratologique etpour le reste, on vient de le suggerer, non seulement la viecourante nest pas absente, tant sen faut, de ses preoccupa­tions, mais encore une cohesion evidente regne dans cetensemble de visions, quil reste a deceler en ses principes,certes, mais qui ne temoigne aucunement dun psychismederange. Je dirai meme davantage : ces notations dextases, de ra­vissements nevoquent guere les effusions dune TheresedAvila ou dun Jean de la Croix, ces Espagnols hyperpassion­nes et, cela soit dit sans depreciation, monomanes. En rev an­che, revelation pour revelation, il faut penser a une autreSuedoise, Brigitte de Vadstena qui, elle non plus, ne troquajamais le grain de la realite contre la paille des mots. Naturesscandinaves que 10n calomnie gravement en les disant dese­quilibrees, utopiques ou echevelees, natures, au contraire,etroitement accordees au rythme des saisons et aux beautes deschoses, en tout cas peu portees a Ihyperbole et au galimatias :si elles sont tentees de sevader de lorbe trop bien inscrite dece monde, cest a leur corps defendant et sans jamais la perdrede vue tout a fait. Jaurais a dire les marques que, malgre tout,le puritanisme ambiant laissera dans Iesprit de Swedenborg.11 convient tout aussi justement de noter quil disparait sou ventpour laisser se manifester a loisir une sensualite bien eveillee,bien satisfaite, comme impudique, celle qui sattarde sur ses« jouissances nocturnes » et confesse sans fausse honte davoirete « toute sa vie » porte sur le sexe. Decidement, tant pis, nousnavons pas affaire a un saint glabre et emacie pour pietainquisitoriales. Et cest merveille car, de la sorte, ce quaprecisement a dire le mystique, Iesprit religieux auquel il nous
  26. 26. 28 R. SOYER faut venir a present prend un poids autrement considerable. Car mystique, et mystique visionnaire. il le fut, no us lavons sous les yeux, vivant, dindubitable fayon. Bien que les dis­ tinctions de vocabulaire aient, finalement, assez peu dimpor­ tance ici, il convient tout de me me de signaler que Le Livre des Reves ne justifie pas entierement son titre. Sans doute les­ sentiel en est-il constitue de notations de reves a proprement parler, mais il y est question tout autant de visions ou detats apparentes sur la nature desquels il est difficile de se prononcer (il y a, par exemple, cette mention frequente : « comme dans une vision », « comme en vision », qui autorise pas mal dinterpretations) et, bien souvent, on est en droit de se demander de quel phenomene precisement il sagit en telle ou telle circonstance ; le fameux passage (6-7 avril) qui commence par un triple NB en gros caracteres et que lon cite si souvent, quoique ce soit rarement dans une traduction litterale commecelle que lon propose ici, peut laisser perplexe. 11 est difficileen tout cas de savoir OU tracer la delimitation entre purement reve et concretement vecu : « je joignis les mains et priai, etalors une main savancya qui pressa fortement les miennes ». 11 lui arrive de preciser « en reve », « dans une vision» (ensuedois ou en latin) mais la meme, il passe avec une deroutantefacilite dun etat a un autre sans prendre la peine de specifiersil y a soudain eu changement, en sorte que, pour lessentiel,il semble bien que nous soyons beaucoup plus souvent dansun univers visionnaire que dans un monde reellement onirique. En fin de compte interviennent ces moments quil ditlui-meme de « ravissement » et dont il donnera une descriptionplus tard : « Lhomme est place dans un etat intermediaireentre veille et sommeil. Pendant ce temps, il ne sait quunechose: cest quil est bien eveille. Dans cet etat, rai clairementvu et entendu des esprits et des anges ; meme, je les ai touches,chose et range, mais comme si mon corps ny avait pas vraimenteu de part. En ce qui concerne le second point, a savoir leravissement du corps loin de lesprit et en un autre lieu, jaiexperimente cela a deux ou trois reprises. Jai vu ce que cestet comment cela se produit. Je nen donnerai quun exemple :jallais par les rues dune ville et par les champs et, en memetemps, je mentretenais avec les esprits ; tout ce que je savais,cest que jetais eveille et je voyais toutes choses autour de moi
  27. 27. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 29comme a Iordinaire; mais apres avoir marche ainsi pendantplusieurs heures, je maperyus soudain - et mes yeux de chairle virent aussi - que jetais en un lieu tout different. » On voitque nous nous trouvons bien, de toute maniere, dans un etatde choses Oil les categories spatio-temporelles se diluent et qui,a nen pas douter, renvoie a des experiences bien connues dumysticisme. Alors, no us navons plus affaire a de veritablesreves, mais bien a quelque chose de superieur Oil Ihomme estvraiment « ravi » (voir 1-2 juillet et lendemain) : sortes detatscataleptiques, eventuellement levitation et autres phenomenesapparentes. La vraisemblance, par absence visible de complaisance,precherait en faveur de Iauthenticite de ce temoignage :Swedenborg, clairement, ne se corn plait pas aces exercices, ilevite soigneusement les outrances, se penche sur ses propresetats avec Ietonnement ou Iesprit dexamen quil a appris chezDescartes ou ses disciples, se refuse a tout pathos ou delayage.Au demeurant, meme si Ion est en droit de refuser la plupartdes interpretations trop faciles ou immediates quil propose deses propres songes, on ne peut leur denier une maniere delogique generale, sans parler de bonne foi. Dautant quilevoque souvent ses douleurs physiques ou troubles physiologi­ques si frequemment associes a ses etats seconds : transes,sueurs froides, tremblements (voyez 5-6 avril ou, encore unefois, 6-7 a vril )., Les alternances froid - grande chaleur,transpirations - frissons que ce clinicien avise caracteriseensuite dun reil froid sont assez connues pour etre typiques deces etats. On ira meme plus loin: il lui arrive frequemment de noterla deteinte (peut-on parler de transvasement?) qui setablitentre des etats physiques ou physiotogiques et des etats des­prit; il y a la quelque chose de fort troublant. Ainsi, pour le8-9 octobre, it consigne dabord quelques visions ou revesparticulierement beaux et delicieux, puis remarque que lelendemain, cest-a-dire au reveil, son corps est devenu si« clairvoyant» (klarsynt) que ses yeux nont plus le moindremal a lire les tout petits caracteres dimprimerie de la Bible. ledecele la comme une illustration quasi inconsciente de cet etatquil faudrait dire de transfusion entre reel et surnaturel, etatqui, on le sait, sous le nom de correspondances, est un des
  28. 28. 30 R. SaYERdogmes de son systeme. Pour le reste, tout dit assez que no usevoluons bien dans un univers onirique : couleurs violentes etnon naturelles, jaune et rouge surtout; profusion de gouffreset dabimes dans lesquels la chute ou bien parait imminente oubien ne cesse detre redoutee, cette peur maladive du gouffrequi, encore une fois et en contexte assez semblable, renverraita Pascal; frequence des manifestations de monstres en tousgenres avec tout de meme une predominance marquee du chien(dans une grande variete, il y en a qui parlent, qui embrassent,qui mordent aussi, bien entendu) mais, remarquons-Ie bien,sans le fatras habituel de creatures soit teratologiques soitobligees du genre (crapauds, viperes, basilics, etc. le ne trouvequ une seule veritable mention de dragon) ; et, en tout etat decause, sans quil soit loisible de setendre sur ce sujet id, toutIappareil ordinaire et bien connu des sensations bizarres, defisaux lois naturelles et ambiance mentale caracteristiques dureve. le ne veux, au total, quinsister sur la nature non malsaine,non fabriquee (a des degres divers) de ces visions, reves ouapparitions. Rien qui denote quelque espece de complaisance,encore une fois. Au contraire : setalent sans pudeur, chez cethomme bien de la terre, une jouissance ingenue du sommeil,un aveu franc de ses delices, de la delectation quil prend aavouer sans vergogne quil a merveilleusement dormi onzeheures daffilee ou davantage. Sans parler du retour si frequentde la satisfaction quil tire de son sommeil « surnaturel ». Onne saurait dire que ce mystique soit tourmente, quil appre­hende la nuit porteuse de songes : ce qui me ramene, une foisde plus, a Iequilibre, il faudrait presque parler de tlegme, decette nature qui, etant sujette a de tels tracas, nen tire pas plusdangoisses ! En revanche, a qui voudrait trouver ,la quelque relent de ceque le Moyen Age appelait tristitia et quil comptait du resteau nombre des peches capitaux, quelque illustration pourmystique bien:pensante en mal de voie purgative, il fautconseiller de lire lentement et de mediter les notes du 5-6 avril :tout y est en place pour deffroyables visions cauchemardes­ques dans la crainte et le tremblement, le bizarre ou le patholo­gique. Et puis nous debouchons sur de « merveilleux » mou­vements et enfin sur Iextase bienheureuse et la delectation
  29. 29. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 31dans la c1arte transfiguree, « car tout etait celeste; clair pourmoi a ce moment-la; » et de parler de « vie », de «splen­deur », de « delice »» pour conclure sur 1« extase celeste »». Tout cela pour mettre en valeur et ce qui me parait etreIevidente sincerite de ce temoignage et donc, par consequent,la qualite des revelations bouLeversantes dont il fait part: onremarquera que ce «journal »» qui couvre plus dune annee(21-7-1743 a fin octobre 1744, si Ion ne tient pas compte dela toute derniere entree qui serait de mai 1745) se concentre enrealite sur le mois davril 1744 et sur quinze jours du moisdoctobre de la me me an nee, soient les deux moments capitauxde ces revelations. Et alors, on sent dans le style telegraphique,les ellipses, les abreviations, les notations a Iemporte-piece quidecouragent Iinterpretation qui1 ny a rien la de refait ni desurfait. Rien danormal non plus. Decidement, etant donneto us les presupposes quimpliquent les visions de Swedenborg,tout Iunivers mental dans lequel iI evolue depuis qui1 existeet qui1 pense, on se sent fonde a faire credit a cet homme,quelque ethere que soit son mysticisme, quelque obscures quesoient (que ne peuvent pas ne pas etre) ses revelations. Car, cest la que je veux en venir, nimportent les conclusionsde la psychologie des profondeurs ou la mal veil lance de quientend se defier forcement des abstracteurs de quintessencequels qui1s soient, il faut imperieusement se demander pour­quoi Swedenborg a entendu consigner ainsi, systematique­ment, ses reves et ses visions, sans la moindre intention de leurdonner une quelconque publicite (ce qui, bien entendu, nex­c1ut pas qui1 ait pu sen servir pour la redaction de ses travauxulterieurs). Que ce soit par simple curiosite ne peut apporterune reponse satisfaisante. Force nous est de retomber sur uneconclusion assez evidente qui, par contrecoup, relance Iinten~tdu Livre des Reves : il y a eu revelations, certes, revelationscapitales et bouleversantes. Et de quel ordre? Dordre reli­gieux. Le Livre des Reves, quon le juge dans son epoque ouquon le lise independamment des temps et des lieux, apporteun temoignage, dont je viens de dire Ihonnetete, sur uneexperience profondement, essentiellement religieuse dont lemeilleur reste eminemment actueI. II est interessant de constater en effet que tous ces reves,toutes ces visions re<yoivent systematiquement, a de tres rares
  30. 30. 32 R. BOYERexceptions pres, une interpretation religieuse, chretienne, pres­que jamais autre, ou encore, que ce soit a peu pres reguliere­ment une vue moraliste (moraliste, pas moralisatrice) desbizarreries apparentes qui hantent son sommeil, quil no uspropose. Une sorte de tropisme, de penchant irresistible finittoujours par ramener la pensee consciente vers ce pole et il estbien vrai de dire que Le Livre des Reves est finalement [reuvredun homme absolument passionne de religion chrelienne. dansune acception de celle-ci que nous sommes en droit de direfondamentale. Car elle est au creur meme dune dialectique ou dunmouvement bien caracteristiques de Swedenborg. Resumons­les dune phrase : it sagit de passer de Iamour propre aIAmour ideal (celui du Christ) avec Iaide de la grace. Ainsi,tout est dit. Demarche finalement bien familiere - faut-il, unefois de plus, invoquer Pascal? - qui fait triompher la foi deIentendement, apres aveu dimpuissance de ce dernier (maisnon sans un essai honnete de Iexercer) par le moyen de lagrace. Nous sommes en territoire connu mais assurement untemoignage comme celui-ci prend un poids tout particulier,justement parce quil est mieux garanti que dautres de ne pasverser dans Iilluminisme ou le fanatisme tout en etant unepreuve patente et vivante des impuissances de tout gnosticisme.Et quelle attitude est, au sens exact de Iadjectif, plus edifianteque celle-Ia, plus urgente aussi, aujourdhui plus que jamaispeut-etre : aller jusquau bout des possibilites du rationnel, enmesurer Iechec et alors attendre de la grace quelle vous aidea prendre conscience de lAmour infini et de ses ressources! A vrai dire, un peu de psychologie aurait suffi a nous mettresur la voie, car linsistance apportee a broder sur des themesmilitaires ou martiaux, la constance des preoccupations sexuel­les ou amoureuses constituent bien autant de transferts ou derelais! Il y a inconstestablement du militiant, du proselyte chezce fils deveque et Ion ne saurait et re surpris, en definitive, delorientation quont fini par avoir ses reflexions. Mais reprenons le mouvement de cette dialectique, un peuparce qui1 est exemplaire, beaucoup parce quil permet aise­ment de faire litiere des accusations malintentionnees porteescontre Swedenborg et deja evoquees ici. Au point de depart,donc, seleve la conscience de Iobstacle a toute veritable
  31. 31. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 33 montee, cet amour-propre, cet orgueil contre lesquels nous le voyons vituperer page apres page: « jai neglige Ihumilite, qui est le fondement de tout ». Jajouterai un autre obstacle qui nest pas absolument conscient, lui, de Swedenborg, mais qui me parait fort impor­ tant aussi : il provient du puritanisme dont la notion, non seulement nest jamais perdue, ne serait-ce que de fa<;:on diffuse, pour ces natures-la, mais encore doit rester bien eveillee chez nous qui nous interessons a elles. On trouvera maintes traces, dont certaines sans equivoque, de puritanismechez Swedenborg : dans Iobsession de Iimpurete par exemple,(voyez le 2, du 24-25 mars avec la presence, comme obligee,par contraste, du linge bien blanc oppose a « la vermine » ), oudans le sens bien janseniste de ce qui est delicieux etant permisalors quil etait execrable tant qui1 etait defendu. Voyez le9-10 avril, la confession que rien negale la joie de Ihommechaste « quand il se trouve dans Iamour veritable et in ipso acluavec son epouse legitime ». On sent comment, par oppositionsurtout, cette joie saccroit de la conscience des remords, enIoccurrence absents (et tout est la!) que vaudrait a cettephrase le remplacement de nimporte lequel des termes clefs(joie, homme chaste, amour veritable, epouse legitime). Puri­tanisme encore, Iobsession de la mise negligee, du linge sale,de Iapparence exterieure susceptible de ne pas sacrifier auxnormes en vigueur, bref, la vo[onte de sauver la face ou, pourmieux dire encore, de ne pas preter le flanc a la critique, de nepas encourir le jugement defavorable dautrui qui est le pireopprobre : quy a-t-il de plus insupportable que de se voir« vetu assez communement » (24-25 mars)? Et le psychologueaura releve sans peine to us ces appartements mal balayes, maltenus, mal arranges, ces gens mal mis qui peuplent les reves etles visions de Swedenborg. Obsede de purete, de proprete :obsede dangelisme, de rage de perfection, Oll le rejoindronttant dautres grands Scandinaves, au premier rang desquelsIbsen, Strindberg, Kierkegaard, Lagerkvist, les plus glorieux,donc! Comment rendre compte autrement de cette brutaledichotomie, si surprenante chez un esprit de cette envergure,au demeurant visionnaire, entre esprit et matiere, ame et corps.le trouve deconcertant que ce grand cerveau, non seulementnai jamais eu lidee dabolir des frontieres que tout tendait a
  32. 32. 34 R. BOYER lui faire apparaitre sous un jour derisoire, mais encore de les postuler irrefragables puisque, en somme, tout son systeme de correspondances sarticule autour de ces antinomies. Une image deux fois reprise dans deux reves differents et bien separes dans le temps, me parait typique de cette menta­ lite : cest ce vagin arme de dents, ce vagin qui mord. Se satisfera-t-on ici dune banale interpretation psychologique? Dans le meme ordre didees, mais sous un autre angle, que pensera-t-on du « dans les choses spirituelles, je suis un ca­ davre puant» (15-16 avril)? Tout ce qui est excessif est insignifiant, disait, je crois, Talleyrand. En verite, il faut que ce puritanisme ait pousse de bien profondes racines pour quun homme comme Swedenborg, dont je me suis tant piu a Iouer les qualites dequilibre et de mesure, ait ainsi verse dans de telles outrances. Mais en un autre sens, cest la la condition sine qua non qui permet une indispensable regene!ation. Trop de lucidite rationnelle ne peut quentrainer ou le desespoir le plus noir ou la certitude bien rationnelle ue la solution ne pe.ut etre rationnelle et des lors samorce le mouvement de catharsis qui est SI caracteristique de tous ces hyperpassionnes que sont les genies mystiques, et dont les principales propositions sont trop connues pour que je fasse autre chose que les rappeler tres succinctement : grossiere, « sale », imparfaite, la vie terrestre nest en fait quunepreparation au monde des esprits car cest ( la seulement, ue seront defU1itivement acccomplies nos desti­ nees individuelles ; et comme tous les « esprits » ne sont que des etres umains morts, il faut quit y ait eu transfiguration lors de ce passage dun monde a un autre; ainsi : lorsquil « meurt », Ihomme est transporte dans un etat spirituel; sil fut bon ici-bas, le voici devenu ange ; sil fut mauvais, cest la conscience implacable de sa mechancete qui le precipitera de lui-meme en enfer car Dieu nest juge de personne, la creature) humaine est seule arbitre de son propre sort; il sensuit que seule une considerable difference de degre separe le monde des esprits du notre, non de nature : la matiere attend detre spiritualisee car les « esprits » ont des corps, des vetements, des demeures, etc. comme nous. Tout est dans ce travail de subli­ misation. Mais cela ne peut se faire de soi-meme. La grace est indis­ pensable et japprecie que ce point paraisse dune telle evi­
  33. 33. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 35 dence it Swedenborg que cest it peine sil eprouve k besoin de le detailler, de lexpliquer, En revanche, presque tout lesprit de son reuvre est dans une citation comme celle-ci (7-8 avril) : (la seule chose it faire est de se remettre humblement it la grace de notre Seigneur, de concevoir sa propre indignite et de( remercier humblement Oieu de sa grace », 11 peut appeler cela Providence, nimporte : le moteur de lo-ute la retlexion est dans upe indefectible confiance en Oieu. Ailleurs, referencesera faite DEsprlt Saint : cest toujours la meme chose, que dailleurs on voit transparaitre de mieux en mieux au fur et it mesure que progresse Le Livre des Reves - le sentiment( croissant de netre quun « instrument» aux mains de Oieu. ­ En verite, on pourrait aisement prendre cela pour une abdication, un constat dechec et dimpuissance avec reverse­ ment consequentiel dans Iilluminisme, le fatras, la bigoterie, que sais-je? Noublions pas que les annees 1743-1744 011 sont consignees les notes du Livre des Reves sont les annees deci­ sives 011 va sarreter la carriere scientifique pour faire place it Ireuvre mystique. La « crise » qui est rapportee ici est capitale, ne serait-ce que parce quelle decide de toute une destinee: Or cette crise, je viens de le dire, vient aussi dun constat de faillite : la raison, la science rationnelle sont impuissantes it donner le chiffre de la condition humaine. Mais, il faut y insister, nulle resignation, nulle deploration dans ces pages. Au contraire : une allegresse, une serenite et pour tout dire une passion nouvelle. 0011 la recusation ferme du souP<r0n qui meftleurait quelques lignes plus ha ut : non, Swedenborg, nabdique strictement rien en sen remettant it la grace, ou it la Providence, ou it IEsprit Saint. Car il a trouve (au pis, il a eu lintuition) beaucoup plus et mieux que ce que pourrait donner tout raisonnement, toute decouverte logique : il a trouve Iamour, il a eu le sentiment de Iamour de Oieu et cela suffit pour que sa vie en soit completement bouleversee. Celui qui confie (le 3-4 avril, avec un NB significatif) : « Fus pris dun sanglot parce que je nai pas aime » decouvre tout it coup quil suffit detre it Oieu et non pas a soi-meme, et il va desormais le repeter de mille fa<rons. Cela risquera meme de verser dans les exces bien connus dun certain mysticisme, cet exces damour-passion qui se fait desir de martyre, par exem­
  34. 34. 36 R. BOYERpie. Il ne developpera pas, Dieu merci, ce theme mais ilconvient dimaginer ce savant, habitue des doctes societes etdes entretiens que nous dirions hautement techniques, mainte­nant saisi de ces ardeurs ! Je ne sais si la conscience brutale de ce passage radical, ladecouverte bouleversante dun amour absolu nest pas, enderniere analyse, responsable de lerotisme marque de tant deces reves, voire meme de la tendance etrange a linversion :comment justifier tous ces hommes deguises en femmes, Oil jeverrais volontiers une premiere approximation de ce qui seraun jour son ideal mystique, cet androgyne a la fois ne delointaines racines pai"ennes (Fjorgynn-Fjorgyn, Njordr-Ner­thus, Freyr-Freyja) et assure de trouver de tels prolonge­ments (Almqvist, Strindberg) dans la litterature suedoisemod erne. Oui, Swedenborg a decouvert, a entretenu lAmour Parfaitet cest cela la raison detre, a la fois incitateur et, proprement,message du Livre des Reves. Mieux encore: cet Amour, et cestla lessentiel de la revelation du 4-5 avril, il a decouvert quilnexistait pas a letat abstrait, mais qu~il setait incarne en unePersonne, celle du Christ, « car cest Christus seul, en qui toutedivinite est parfaite, quil faut adorer [...]. Cest lui le tout­puissant et Iunique mediateur ». (7-8 avril). It y a quelquechose de profondement actuel dans cette fayon de voir et, pourne prendre quun exemple, je trouve remarquable de constaterlexistence de la meme attitude chez la Suedoise Brigitt~T,IQgjg, le Bernanos suedois, a lheure actuelle. Swedenborg nenvisageait evidemment pas la publicationdes notes du Lives des Reves. Cela va de soi, mais il eut ete biendommage que ce texte rut perdu. Apres tout, peu ban ale et,comme je lai deja dit, exemplaire est cette experience: le geniemathematique qui decouvre un jour que (Amour est plus quetout, qui se voit oblige par ses reves memes et ses visions denconvenir, jusqua Iobsession, et qui sappliquera desormaisavec une conscience semblable a celle quil apportait a Ietudedes etoiles, a proposer une sorte de progression rationnelle quifera passer de notre etat a celui de pur esprit, ce genie-la abeaucoup a nous apprendre. II est au cceur meme dunedemarche qui est celle exactement du modernisme et qui
  35. 35. LITINERAIRE SPIRITUEL DE SWEDENBORG 37decouvre, apres les extases faciles et courtes de Ientendementet leur inevitable contrepartie, les affres et les moues de meprisde Iabsurde, que seul compte Iabsolu de Iamour divino Ubicaritas et amor, Deus ibi est! Regis Boyer
  36. 36. rnit- 1--1 Le 21 juille l743: je quittai Stockholm, arrivai le 27 a Ystad apres etre passe par les villes de T~Hje I, Nykoping, Norrkoping, Linkoping, Granna, Jonkoping, Rencontre a Ystad la comtesse de la Gardie 2 avec ses deux demoisel- les et deux comtes, le comte Fersen 3, le major Lantings- hausen 4, maltre Klingenberg 5, Le 31 arriverent le general Stentlycht 6 avec son fils et le capitaine Scheckta 7,L A cause du vent contraire, nous ne mimes pas a la voile avant le 5 aout, nous etions dans la suite du general Stentlycht. Le 6, nous entrames dans Stralsund, le 7 de bonne heure, dans la ville ; le meme jour, la comtesse et le general sen allerent.3 A Stralsund je visitai de nouveau les fortifications depu,is la Badentore 8 jusquaux portes Franken, Triebsee et Knieper, ainsi que les maisons Oll le roi Charles XII I. Talje : Sodertalje. Swedenborg traverse la Suede depuis Stockholm jusquau sud de la Scanie, a Ystad, en longeant le lac Vatter. 2. La comtesse de la Gardie (1695-1745), femme - veuve au moment oll Swedenborg ecrit, dun des hommes politiques les plus importants de Suede a Iepoque, Magnus Julius de la Gardie. Elle residait a Paris apres la mort de son mari. Les « deux demoiselles » sont ses dames de compagnie. 3. I1 sagit du celebre Axel von Fersen, aime de Marie-Antoinette ( 1719-1794), qui etait alors officier franlj:ais; il sera ensuite membre du Conseil et president de la Diete en Suede. 4. Jakob Albrekt von Lantingshausen ( 1688-1769), baron, lieutenant-gene- ral en 1757, gouverneur general en 1759. En 1743, it etait au service de la France depuis une vingtaine dannees. 5. Carl Klingenberg (mort en 1757) etait un intellectuel uppsalien, con nu pour avoir ete Iun des inspirateurs et am is de Madame NordenOycht, la « Muse du Nord ». 6. Johan StenOycht ( 1682-1758) a la fois colonel suedois et lieutenant- general franlj:ais. Avait conspire contre le royaume de Suede, avait ete banni puis, apres amnistie, etait revenu en Suede en 1742. 7. Scheckta, Borje Philip ( 1699-1770), mousquetaire de la Garde Royale en 1717, officier detat-major en 1743. 8. Badentore, Frankentore, etc. : noms des portes de la ville fortifiee de Stralsund.
  37. 37. 40 E. SWEDENBORG logea, le palais Meijerfeldt 9 , les eglises St Nicolai, St la­ cobi - qui fut demolie lors du siege 9biS - Ste Maria. Rendis une visite au colonel et gouverneur Schwerin 10, au surintendant Loper, au maitre des postes Criwitz. Dans Ieglise St Nicolai, on montre une pendule sur laquelle la foudre est tom bee en 1670, 1683, 1688, a 6 heures precises, sur Iaiguille. Visite ensuite le nouvel ouvrage a Iexterieur de la Kniepertor : rencontre Carl lesper Benzelius 11. Visite les ouvrages hydrauJiques qui alimentent la ville, consistent en tuyaux doubles 12.4- Le 9 aout, jai quitte Stralsund et traverse Damgarten ; dans le Mecklembourgeois passe Rimnitz jusqua Ros­ tock, oll se visitent 8 eglises, 5 grandes et 3 petites, un cloitre de femmes pour 8 personnes, mais etaient en liberte.5" ~ De la, jallai jusqua Weimar, Oll il Yavait 6 eglises, les meilleures sont Ste Maria et St Georges. Parti de la le 11, en cours de route on visite Gadebusch oll a eu lieu la bataille 13 entre les Suedois et les Danois ; ensuite jusqua Ratzeburg qui est entouree dun mare­ cage, passe en consequence sur un long pont.c; Le 12 arrivai a Hambourg, loge a Keiserhof oll residait aussi la comtesse de la Gardie: rencontre le baron Hamilton 14, Reuterholm IS, Triewald 16, Konig 17, lasses­ 9. La residence du gouverneur general suedois Johan August Meijerfeldt (1664-1749). 9. [I sagit du siege de Stralsund par les Prussiens et les Danois en 1715 : la vi lie, reduite aux abois. se rendit le 22 decembre. 10. Claus Filip von Schwerin ( 1689-1748). baron, colonel de la garnison de Stralsund en 1737, commandant de la place en 1743. 11. (117114-1793), neveu de Swedenborg, professeur a lUniversite de Lund en 1750, eveque de Strangnas (pres de Stockholm) en 1776. 12. On saitlinteret que manifesta toujours Swedenborg pour la mecanique. 13. Le 20 decembre 1712 : elle marque la fin de la puissance suedoise aux XVII-XVIII siecles. 14. Carl Fredrik Hamilton ( 1705-1753), marechal de Cour. 15. Nils Esbjornsson Reuterholm (1676-1756), baron, gouverneur des provinces du Narke et du Varmland en ,1739. 16. Marten Triewald ( 1691-1747), ingenieur et constructeur de fortifica­ tions. Un des fondateurs de IAcademie des Sciences de Suede oll Swedenborg sera elu, sur proposition de Linne, en 1740.
  38. 38. LE L1YRE DES RE-YES 41 seur Awerman, He presente au prince Augustus, frere de son Altesse Royale, qui parlait suedois, puis par le grand marechal du palais Lesch, a Son Altesse Royale Adolf Fredrik 18; ai remis mon abrege 19, ce qui va en etre imprime, ainsi que certaines recensions du precedent. :f - Le 17 je quittai Hambourg, me rendis a Buxtehude en traversant le fleuve ou pendant un mille on voit la plus charmante campagne que jaie vue en Allemagne, traverse un jardin ininterrompu de pommiers, poiriers, pruniers, noyers, chataigniers ainsi que des tilleuls et des ormes. iJ Le 18 a Breme, ou il y a de bons remparts et des faubourgs dont le meilleur est Neustadt ; pres du pont qui y mene il y a 11 moulins a eau les uns a cote des autres. Visite IHotel de Ville sur la place ainsi que le Gross Roland 20 qui est Iembleme dune viUe libre, puis Ieglise St Nicolai et la cathedrale; me rendis a Ihospice, il sy trouve aussi quelques statues.:1 - Le 20, de Breme a Leer, par Oldenburg qui est un comte appartenant au roi de Danemark 21 ; bons remparts avec de Ieau en abondance autour. Traverse egalement Neu­ schants; pres de Leer, il y a une redoute que Ion appelle Leerort, elle appartient a la Hollande. De la a Groningen, qui est une gran de vi lie, elle est au prince dOrange. A Leeuwarden, on voit le palais qui lui est reserve, a lui et a sa mere, que Ion appelle palais de la princesse, de meme que IHotel de Ville et autres; on arriva la en trekschuit 22. lODe Groningen, on a le choix entre deux routes, cest-a-dire jusqua Harlingen et jusqua Lemmer; on se 17. Johan Fredrik Konig (1690-1747), maitre des postes et agent diplo­ matique de Suede a Hambourg. 18. I1 venait detre designe pour la succession du trone, le 23 juin de celle annee-la. 19. Cest Iabrege du Regnum animale. 20. Statue celebre au debut du xv· siecle en signe de la liberte et de la franchise de la ville de Breme. 21. Appartint en effet au Danemark de 1667 a 1773. 22. Sorte de barcasse a fond pial, ulilisee sur les canaux de Hollande, et halee par des chevaux.
  39. 39. 42 E. SWEDENBORG rend a Harlingen en trekschuit, a Lemmer en voiture;AA mais on prit la route de Harlingen par Leeuwarden. (ji) /l1",",- De Harlingen, qui est une grande ville... 2-=J.--_ _=--o=#" AL... I. De·i~.jeunesse et de la famille gustavienne. ..,rU-V-",,-- (2;. De Venise et du beau palais. d-L 3. De Suede, sur les blancs nuages du ciel. 4. De Leipzig, sur celui qui etait dans Ieau bouillante. 5. Sur celui qui degringola avec la chaine dans labime. 6. Sur le roi, qui fit des dons si precieux dans une chaumiere. 7. Sur le valet qui voulait que je men aille. 8. Sur mes jouissances nocturnes. - Metonnai de ne rien avoir de reste a faire pour mon propre honneur, en sorte que je men ressentis ; de ne plus etre porte sur le sexe, comme je Iai ete toute ma vie. 9. Comment je fus in exstasibus vigilibus 24 presque tout le temps. -13 - 10. Comment je mopposai a Iesprit et comme jappreciais alors ce que javais ecrit, pour decouvrir ensuite que ce navait ete que folies, sans ame ni suite; et quil doit en etre de meme pour une quantite de choses que jai ecrites, puisque, dans la mesure oll jai neglige la force de Iesprit, car toutes les fautes sont miennes propres, mais les veritates ne sont pas mlennes. 23. La suite manque. 11 semble que quatre feuilles aient ete arrachees du manuscrit. La suite de la relation du voyage de Swedenborg na pas dli etre de nature a donner lieu a commentaire. 11 sest rendu a La Haye ou il est reste jusquau Ier mai 1744, mis a part une excursion a Leyde et a Amsterdam du 23 au 25 avril 1744. Lenumeration chiffree qui suit, a donne lieu a com­ mentaires differents. 11 semble que Swedenborg ait dabord voulu (numeros I a 7 inclus) noter brievement ses reves etranges" entreprise a laquelle il aura renonce quand il se sera decide a noter en detail les reves en question. Les numeros 8 a I1 indus, en revanche, paraissent vouloir consigner les modifi­ cations curieuses que Swedenborg ressent dans ses dispositions physiques et psychiques. Certaines de ces indications sont notees de faYon obscure et difficile a interpreter. 24. En etat dextase, bien queveille.
  40. 40. LE LIVRE DES REVES 43 Qui, je me mettais parfois en etat dimpatience et javais, me semblait-il, des exigences quand les cho­ ses nallaient pas aussi facilement que je le voulais, puisque je ne faisais rien pour Iamour de moi; je voyais davantage mon indignite et remerciais pour la grace.l~ - 11. Comment je decouvrais que depuis que jetais arrive a La Haye, mes penchants et Iamour-propre que jai pour mon travail etaient passes, chose dont je memerveillais tout seu!. Comment mon penchant pour les femmes, qui avait ete ma passion principale, cessa si rapidement. Comment, tout le temps, pendant les nuits, jai eu le meilleur sommeil, plus que necessaire. Comment mes extases, avant et apres le sommeil ; mes pensees claires sur ces choses. IS Comment je mopposai a fa force de IEsprit Saint, et ce qui arriva ensuite ; comment je vis des spectres hideux. inanimes, affreusement enchevetres, et quel­ que chose qui bougeait dans tout cela, avec une bete qui m attaqua, et pas lenfant. /b Me semblait etre etendu sur une montagne, en dessous de laquelle il y avait un abime ; il y avait des saillies la OU jetais etendu, je voulais me rei ever en me tenant a une saillie, sans appui pour le pied, il y avait un abime en dessous. Signifie que je voulais me sauver de labime tout seul, ce qui netait pas reali­ sable. q.. ~ Comment une femme se coucha a mon cote, comme si je veillais ; je voulais savoir qui elle etait, elle parlait doucement mais elle dit quelle etait vierge, alors que moi, je sentais mauvais ; qui etait, je crois bien, mon ange gardien, car alors commen9a la tentation.
  41. 41. 44 E. SWEDENBORG18 I. Me tenais tout pres dune machine qui etait mue par une roue, dont les rayons senchevetraient a moi de plus en plus et me soulevaient sans que je puisse mechapper. Me reveillai. Ou bien que je resterai encore plus dans lembarras, ou bien que cela concernait pulmones in utero I, sujet sur lequeJ jecrivis aussitot apres; ou bien lun et lautre. f 1 2. Jetais dans un jardin qui avait beaucoup de plan­ ches, belles, dont je souhaitais posseder une, mais je cherchais sil se trouvait la quelque chemin pour se promener, chose quiI me semblait bien voir aussi, et jen envisageai un autre, Il y avait quelquun qui ramassait une quantite de betes invisibles et les tuait, il disait que cetaient des punaises que quelquun avait lclchees et jetees id et qui les infestaient. le ne les voyais pas, sinon une autre petite vermine que je laissai tomber sur un Jinge blanc tout pres dune femme: cetait limpurete quil faut extirper de moi ..20 3. Descendais un grand escalier, cl la fin il y avait une echelle, completement ballante et risquee, tout en bas il y avait un trou qui senfonyait dans un tres profond abime; cetait difficile de passer de lautre cote sans tomber dans ce trou. De lautre cote, il y avait des personnes, je leur tendais la main pour traverser. Me I. On notera dabord que les notations de reves a proprement parler commencent a ce chapitre. La disposition 24-25 (dans le manuscrit 24 x 25) signilie evidemment nuit du 24 au 25. Le principe de Swedenborg est de noter dabord son reve puis den proposer une interpretation plausible, :l ses yeux. 11 prendra par la suite lhabitude de souligner Iinterpretation. Ou, comme cest deja le cas ici, daccoler a la relation du reve une phrase qui commence par « Signilie » ou « signiliait ». ee nest toutefois pas toujours le cas. Ainsi, ici, il faut, pour ne pas commeltre dc ..reur, intercaler un « signilie » entre « Me reveiJlai» et « Ou bien que je resterai ... » Pl4lmones in utero : les poumons dans Iuterus (la matrice). Swedenborg traite du developpement du fa:tus dans le sein maternel, dans son Regnum Animale (imprime a Amster­ dam en 1744-1745) : cest de cela quil doit sagir ici.
  42. 42. LE LIVRE DES REVES 45 reveillai. Cest le danger dans lequel je suis de tomber dans Iabime, si je ne rec;:ois pas de secours. :t1... - 4. Parlais a notre pretendant au tr6ne 2 en Suede, qui etait transforme en femme, assez familiere aussi ; ensuite, avec Carl Broocman) pour lui dire quil devait prendre garde a lui, et qui repondait quelque chose; avec Erland 8roman pour dire que jetais revenu ici. Ne sais pas ce que cela signifie, sil ne sagit pas de ce qui suit.~~ ~ 5. Entrais dans une chambre magnifique et parlais a une femme qui etait Grande Maitresse de la Cour ; elle voulait me raconter quelque chose. Alors, la reine entra et passa dans un autre cabinet, semblait etre celle-la meme que representait notre pretendant au tr6ne. le sortis parce que jetais vetu assez communement, etant arrive de voyage, dun long et vieux surtout sans chapeau ni perruque; je m etonnais q u elle daignat me venir cher­ cher; elle racontait quil y avait quelquun qui avait donne a sa maitresse tous les joyaux, mais il les avait recuperes de telle sorte quelle avait appris quil ne lui avait pas donne le plus beau : alors, elle avait jete les2-~ - joyaux.Elle me pria de rentrer, mais je mexcusai detre si negligemment vetu, nayant pas de perruque, il fallait dabord que jallasse chez moi. Elle dit que cela navait pas dimportance. Concerne ce que je devrais ecrire alors, et commencer I Epilogum de la seconde partie 5, celle a laquelle je voulais ajouter un prologue, mais ce netait pas necessaire; comme aussi cela sest passe. Ce quelle racontait sur les joyaux, ce sont les veritates qui se reve­ lent a vous mais qui sont reprises du fait quelle se so it offensee de ne pas avoir eu tout. le vis ensuite les joyaux dans ses mains, et un gros rubis au milieu. 2. Donc le prince Adolf Fredrik. voir chapitre precedent, note 18. 3. 1709·1761. Imprimeur bien connu a I"epoque, instal le a Norrkoping. et auteur dune enorme compilation geographique sur la province dOstergot. land. 4. 1704-1757, marechal de la Cour. Un des esprits les plus corrompus de son temps, encourageait activement les frivoliles du roi Fredrik I. 5. Soit un epilogue a la seconde partie du Regnum animate.
  43. 43. 46 E. SWEDENBORG 25-26:tit- - 11 me semblait prendre une clef, entrai, le gardien exmina quel genre de clefs javais ; les lui montrai toutes, si je devais en avoir deux, mais je pensais que Hesselius I en avait une autre. le fus mis aux arrets, on me surveilla, beaucoup de gens vinrent a moi en voiture, je considerai navoir rien fait de mal, me rappelant pourtant que Ion verrait dun mauvais reil comment iI avait pu se faire que jeusse pris cette clef. Me reveillai. Beaucoup dinterpre­ tations : que jai pris la clef de Ianatomie, Iautre, celle quavait Hesselius, etait pour la medecine ; comme aussi que la clef des pu/mones est I arteria pu/monaris, et de la sorte, la clef de tout motum corporis ou spiritualiter 2.2..5" - le reclamai un medicament pour ma maladie, on me donna une quantite de guenilles pour payer, jen pris la moitie et choisis dans Iautre moitie, mais rendis toutes les guenilles ; iI dit quil voulait personnellement mache­ ter ce qui pourrait amener une guerison. Cetaient les pensees de mon corps qui etaient des guenilles, cest delles qui netaient bonnes a rien que je voulais me guerir.26 Sortis ensuite et vis beaucoup dimages noires, une de ces images noires me fut jetee, je vis quelle ne pouvait pas sadapter a la base. Cetait que la ratio naturalis ne pouvait pas sadapter a la spirituali. je crois J • Le 30-31. ~+ - Vis une quantite de femmes, il y en avait une qui ecrivait une lettre ; la pris, mais ne sais ou elle passa. La 1. Johan Hesselius ( 1687-1752), docteur en medecine, assesseur au Col­ legium medicum; membre de lAcademie des Sciences. 2. Pulmones : poumons; arteria pulmonaris : artere pulmonaire; motum corporis: mouvement du corps; spiritualiter : le spirituel. 3. Ratio naturalis : raison naturelle par opposition a la raison spirituelle, spiritualis.
  44. 44. LE L1VRE DES REVES 47 femme etait assise et un homme jaune la frappait dans le dos, elle eut voulu etre rossee davantage, mais cetait assez. Concerne, je crois bien, ce que jecris et ai ecrit, notre philosophie.-Z9 -- Vis une femme dune extreme beaute comme a une fenetre Oil un enfant posait des roses; me prit par la main et me conduisit. Signifie ce que jecris et ma souffrance, qui devraient me conduire, je crois bien.29 Vis une procession dhommes qui etait magnifique. si bellement paree que je nai rien vu de plus beau, mais disparut bient6t. Cetait, je crois bien, [experience qui est a present en pleine Ooraison. Avril, 1-2. 1+4-30 - Chevauchais dans lorage; entrai dans toutes les pie- ces, cuisine et ailleurs a la recherche de quelquun, mais ne trouvai pas; les pieces etaient mal balayees. Enfin je fus conduit dans Iorage dans une salle Oil je re<;:us deux beaux pains, et alors je le retrouvai ; il y avait pas mal de gens, et la salle etait balayee. Signifie la Sainte Table. Le roi Charles etait assis dans une piece sombre et disait quelque chose, mais assez indistinctement, de- manda ensuite a quelquun qui se trouvait a table sil navait pas compris ce quil demandait, celui-ci repondit que si. Ensuite, il ferma violemment les fenetres et je )aidai a arranger les rideaux ; puis je montai a cheval, ne pris pas le chemin que je pensais, mais par monts et par vaux, chevauchant grand train; maccompagnait toute une voituree, je ne pouvais men debarrasser, pourtant, le cheval se fatiguait sous cette charge et voulut lapporter chez quelquun ; il entra, et le cheval devint comme une bete rouge sang que Ion a abattue, et resta couche. Signifie que jai eu tout ce que je voulais pour mon instruction et que je prends peut-etre un mauvais chemin; le chargement, cetait le travail qui me reste et qui

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