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ERROR-
MANCY
KIM
CASCONE« A CALL FOR A MULTI-DIMENSIONAL, INTEGRAL APPROACH
TO THE ARTISTIC USE OF FAILURE IN THE ARTS. »
[IN T0P0L0G1ES, AN EXHIBITION BY THE ART OF FAILURE COLLECTIVE
JULY – SEPTEMBER 2011, ESPACE MULTIMEDIA GANTNER, BOUROGNE, FRANCE]
[...] sonder l’avenir en étudiant les mouvements de
l’air, les vents, la brise, l’arc-en-ciel, les halos, les
nuées et les brouillards, les images que forment les
nuages et les apparitions qui se manifestent dans
l’air.
Henry Cornelius Agrippa1
Pour l’esprit moderne, un «glitch» est un phé-
nomène indésirable, une interruption passagère
dans le comportement attendu d’un système.
En un bref instant, cette défaillance transforme
la relation de l’usager au système. Elle instille
le doute, indique que le système est instable,
corrompu, peu fiable. Voilà en tout cas la vision
prédominante du rationalisme contemporain,
d’une conscience modelée par la vie au sein
d’une société technologique et mécaniste. Nous
avons été conditionnés par des espèces de trai-
tements de choc à paniquer quand les choses
ne se déroulent pas comme prévu. Une fois
habitués aux excentricités d’un système donné,
nous réagissons à tout évènement intrusif en
appliquant une série de tactiques d’auto-dé-
pannage, dans l’espoir que l’une d’entre elles
résoudra le problème. Au début de l’histoire du
numérique, quand la science de la correction
d’erreurs en était encore à ses débuts, certains
artistes ont découvert que les glitchs avaient le
pouvoir de produire des objets extraordinaires.
Comme la technique du cut-up, ils créaient de
nouvelles juxtapositions qui semblaient surgies
de nulle part, comme invoquées par un coup de
dés. Le hasard est toutefois un maître cruel, qui
aime se faire désirer. Au lieu d’attendre que ces
fameuses défaillances se produisent, des «créa-
teurs de contenu» les ont méticuleusement
répertoriées et reproduites, afin de les rendre
disponibles en tant que préréglages, plug-ins
et morceaux disponibles dans les banques de
son. Dès lors, de faux glitchs pouvaient être ob-
tenus à tout moment, en appuyant simplement
sur un bouton. Le résultat de cette facilité de
reproduction, c’est que le glitch a proliféré en
tant que signifiant prisé du dysfonctionnement
technologique, servant à évoquer un avenir
contre-utopique où le contrôle sur les machines
aurait dérapé. Il a l’avantage supplémentaire de
conférer à celui qui l’utilise un certain prestige
technique, celui du cyber artiste travaillant aux
limites de la technologie. Mis à l’honneur aussi
bien dans des publicités pour du parfum que
dans les remixes électroniques à la mode, le
glitch a été affadi, neutralisé, privé de son effica-
cité. Aujourd’hui, c’est un «tag de genre» parmi
les autres dans iTunes.
Inversement, certains artistes l’utilisent non
comme artefact mais comme médium per-
mettant la divination. Ayant constaté que le
glitch utilise le système de manière parasitaire,
comme un canal pour nous transmettre une
connaissance inattendue, ils utilisent le glitch
comme un instrument divinatoire.
ERREUROMANCIER
Quand on découpe le présent, l’avenir s’en
échappe.
Brion Gysin/William S. Burroughs2
Pour la pensée médiévale, les instruments de
divination constituaient un médium à travers
lequel transitaient les prophéties, les présages
et les bénédictions ; ce n’étaient pas les instru-
ments eux-mêmes qui produisaient ces mes-
sages. La divination était alors un moyen de
percevoir un monde au-delà du monde naturel,
invisible aux yeux de la plupart, et considéré
comme vivant, intelligent. Pour l’esprit médié-
val, l’univers n’était pas mû par des forces mé-
caniques, mais par une triangulation subtile de
«métaux, nébuleuses et constellations3
». La
surface luisante d’un miroir d’obsidienne, la
flamme mouvante d’une lampe dans une pièce
obscurcie, l’intérieur brumeux d’une boule de
cristal – tous ces objets servaient de récepteurs,
capables de transmettre des bribes de sagesse
issues d’une réalité atemporelle, non spa-
tiale, non manifeste: le mundus imaginalis, ou
monde imaginal4
. Entre les mains de certains
artistes, le glitch permet d’ouvrir une faille spa-
tio-temporelle qui réorganise momentanément
l’espace psychique du spectateur et permet à
l’artiste d’établir un lien direct avec le monde
imaginal.
ERREUROMANCIE:
LA DIVINATION
PAR LE GLITCH
Ce lien est un outil puissant à disposition des
artistes, permettant la création de nouveaux
palimpsestes, permutations, combinaisons et
résidus.
COORDONNÉES POURRIES
C’est aujourd’hui le territoire dont les bribes pour-
rissent lentement sur l’étendue de la carte.
Jean Baudrillard5
En plus de servir d’outils de divination, ca-
pables d’entrouvrir des portes vers le monde
imaginal, les glitchs peuvent aussi s’accumuler
comme des points de données et jouer le rôle
de coordonnées cartographiques. Ainsi le glitch
peut-il devenir tour à tour point de donnée ac-
cidentel, mot de passe malformé, tag brisé,
hiéroglyphe encrypté. Chaque glitch successif
participe à mieux définir le précédent, en fai-
sant progressivement la netteté sur un espace
d’abord flou. Un amas de glitchs peut dessiner
un contour, délimiter une zone, tracer un itiné-
raire à travers un espace inexploré. Cet espace
et un «espace potentiel» à n-dimensions, et les
glitchs peuvent être utilisés pour le parcourir, à
la recherche de motifs inattendus et de juxtapo-
sitions fortuites, afin de dévoiler un contenu su-
bliminal. Lorsqu’on travaille avec les nouveaux
médias, il est bien trop facile d’accumuler des
disques durs entiers de fichiers son, de ses-
sions sur des stations de travail numériques, de
photographies et de vidéos issues d’appareils
numériques, d’expérimentations sur Photos-
hop, de dessins sur Illustrator, et ainsi de suite.
Dossiers et sous-dossiers regorgent de versions
successives, de révisions, d’esquisses, d’expé-
riences abandonnées. Puisqu’il ne s’agit que de
données numériques, il est possible modéliser
ce contenu sous forme d’espace physique ou
de reliefs. Le parcours de ces données par les
glitchs peut nous permettre de dévoiler une es-
sence ou une texture cachée dans les données
– tout comme le sourcier parcourt la terre de sa
baguette à la recherche de poches d’eau souter-
raines. Travailler avec des glitchs peut permettre
de se frayer un chemin à travers ce terrain, d’en
tracer les contours, de formuler une stratégie
oblique. Au lieu de partir d’une idée préétablie
du glitch en tant qu’effet sonore ou visuel, les
artistes devraient faire appel à des outils6
qui
leur permettent d’invoquer des glitchs en ou-
vrant leur processus de recherche à la probabi-
lité, sans aucune intention a priori. Autrement
dit, des outils qui se comporteraient comme le
Yi-King de John Cage ou les Stratégies obliques
de Brian Eno, plutôt que comme les effets dé-
terministes et reproductibles que fabriquent
les créateurs de contenu. En effet, en utilisant
ce type d’outils pour explorer l’espace des pos-
sibles, il est important de garder à l’esprit que
l’artiste ne fait alors que travailler sur le plan
mécaniste ou matériel.
Pour qu’une œuvre d’art déploie une force maxi-
male, elle doit se développer sur trois niveaux:
mental, inconscient et matériel. Le développe-
ment d’un seul de ces niveaux au détriment
des autres aboutit à une œuvre incomplète, in-
capable de tirer pleinement parti du pouvoir à
disposition de l’artiste. Utilisés simultanément,
en revanche, ils constituent un moyen puissant
de canaliser l’énergie créative ou d’invoquer des
symboles.
KIM CASCONE
1 Henri-Corneille Agrippa, La Magie naturelle,
Berg International, 1982.
2 William S. Burroughs, Breakthrough in the
Grey Room, Sub Rosa, SUB 33005-8, CD.
3 Rainer Maria Rilke, « Lettre à Witold von
Hulewicz du 13 novembre 1925 », Œuvres, VIII,
Seuil, 1976.
4 Le monde imaginal est défini comme un
monde médian entre l’état de veille conscient
et la dimension cachée de la nature. Il constitue
un intermédiaire transcendantal qui permet de
faire le lien entre notre monde intérieur et celui
qui nous entoure.
5 Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation,
Galilée, 1981.
6 Des environnements de programmation
tels que Max/MSP ou Pure Data, ainsi que
certaines applications web utilisant Flash,
peuvent scanner un disque dur à la recherche
d’un format de fichier particulier (par exemple
.wav ou .jpeg) afin de soumettre ces fichiers à
des protocoles déterminés par le hasard.
[...] divine by airy impressions, by the blowing of
the winds, by rainbows, by circles round about
the moon and stars, by mists and clouds, and by
imagination in clouds and visions in the air. Henry
Cornelius Agrippa1
To the modern mind, a glitch is an unwanted
artifact, a momentary interruption of expected
behavior produced by a faulty system. In an ins-
tant it changes the user’s relationship with that
system. A glitch instills suspicion, indicating the
system is unreliable, corrupted, not to be trus-
ted. This is the view most commonly held today
by the mental-rational mind, a consciousness
formed by living in a mechanistic technolo-
gical society. We have been trained via a form
of shock treatment to panic when things go
wrong. After learning the quirks of a system
we come to react to these intrusive events by
recalling a bullet-list of troubleshooting tips,
throwing them at the problem in hopes that one
will fix it. Early in the history of digital media,
when the science of error correction was in its
infancy, artists discovered that glitches could
oftentimes produce wondrous artifacts. And
that, much like the technique of the “Cut-up,”
formed new juxtapositions that seemingly came
from nowhere. As if invoked or summoned with
a toss of dice. But chance is a harsh mistress
who only makes an appearance when she feels
like it - so rather than wait for glitches to occur,
content creators painstakingly collected and for-
ged imitation glitches – making them available
as presets, plug-ins, and clips in media libraries.
Faux glitches could now be made to occur at any
time merely by pressing a button. As a result of
its ease of reproduction, glitch proliferated as a
fashionable signifier of technological dysfunc-
tion, invoking a dystopian future where machine
control has gone awry. It has the added benefit
of casting the user as a technical sophisticate, a
cyber-artist working at the outer limits of tech-
nology. Through its overuse in everything from
perfume commercials on television to trendy
electronica remixes glitch has been detoothed,
neutered, rendered ineffective as an effect.
Glitch has become a genre tag in iTunes.
Conversely, some artists use glitch not as an ar-
tifact but as a medium for conjuring or divining.
Knowing that a glitch parasitically uses a system
as a conduit for the delivery of unexpected wis-
dom, they use glitch as a device for divination.
ERRORMANCER
When you cut into the present the future leaks out.
Brion Gysin/William S. Burroughs2
To the medieval mind a divination device acted
as a medium through which prophesies, omens
and blessings arrived, it did not produce these
messages on its own. Divination was a way to
see into a realm beyond the natural world, one
that was hidden to most people and considered
alive and intelligent. The medieval mind didn’t
view the universe as operating by mechanical
forces, but by a subtle triangulation of «metals,
nebulae and stars3
».The shiny surface of a jet
shewstone, the dim flicker of lamp flame in a
darkened room, the fogged interior of a crys-
tal sphere – these devices acted like a receiver,
carrying bits of wisdom from an a-temporal,
non-spatial, non-manifest reality: the supernal
realm or mundus imaginalis4
. In the hands of
the right artist, a glitch can form a brief rupture
in the space-time continuum, shuffling the psy-
chic space of the observer, allowing the artist to
establish a direct link with the supernal realm.
This link serves as a powerful tool for any artist
allowing for the creation of new permutations,
combinations, residues and palimpsests.
ROTTED COORDINATES
Today it is the territory whose shreds slowly rot
across the extent of the map.
Jean Baudrillard5
A glitch can do more than act as a divination
device, momentarily opening a portal to the su-
pernal realm – glitches can be accumulated as
data points, serving as coordinates on a map.
Glitches can serve as accidental data points,
ERRORMANCY:
GLITCH AS
DIVINATION
malformed keywords, broken tags, encrypted
hieroglyphics. Each successive glitch helps to
further define the previous one by steadily shar-
pening a blurred focus. A cluster of glitches can
form an outline, define an area, trace a route
through uncharted space. This space is an n-di-
mensional «potential space» and glitches can
be used to navigate this space, seeking unexpec-
ted patterns, chance juxtapositions, and unvei-
ling subliminal content. It is all too easy while
working with new media tools to fill multiple
hard drives with sound files, digital audio works-
tation sessions, photos and video from digital
cameras, Photoshop experiments, Illustrator
drawings, etc. Folders inside folders of versions,
revisions, studies and discarded experiments.
Because it is just data we can model this content
as a physical terrain or space. Navigating this
space with glitches can help one discover an es-
sence, a grain hidden in the data – much like a
divining rod is used to seek out pockets of water
underground. Working with glitches can forge a
path through this terrain, outline an approach,
formulate an oblique strategy. Rather than use
a canned two dimensional idea of what a glitch
looks or sounds like, artists should use tools6
that allow them to invoke glitches by opening
the process of discovery to probability – without
intent. In other words, these tools behave like
Cage’s I-Ching or Eno’s Oblique Strategy rather
than a deterministic, repeatable effect as crafted
by content creators. When using these tools to
navigate possibility space it is important to re-
member that the artist is only working on the
mechanistic or physical level.
In order for any artwork to operate at full po-
tency it has to be developed on three levels:
the mental, the unconscious and the physical.
The use of any one of these without the others
renders the artwork incomplete and unable to
make use of the full power available to the artist.
Used together they can act as a powerful crea-
tive conduit or conjurer of symbols.
KIM CASCONE
1 Agrippa,HenryCornelius.The Philosophy of
Natural Magic. Calgary: Theophania Publishing.
2011.
2 Burroughs, William S. & Gysin, Brion. The
Third Mind. New York: Seaver Books. 1978.
3 Rilke, Rainer Maria. Duino Elegies. New York:
W.W.Norton & Co.
4 The supernal realm is defined as an
intermediate realm between our conscious
waking state and the hidden world of nature.
It acts like a transcendental layer forming a
continuum between our inner with the outer
world.
5 Baudrillard, Jean. Simulacra and Simulation.
Ann Arbor: University of Michigan Press, 1994.
6 Programing environments such as Max/
MSP and Pd or Flash based web applications
can scan for a particular format of files on a
hard drive (i.e. wavs or jpegs for example) and
subject them to chance procedures.

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ERRORMANCY by Kim Cascone

  • 1. ERROR- MANCY KIM CASCONE« A CALL FOR A MULTI-DIMENSIONAL, INTEGRAL APPROACH TO THE ARTISTIC USE OF FAILURE IN THE ARTS. » [IN T0P0L0G1ES, AN EXHIBITION BY THE ART OF FAILURE COLLECTIVE JULY – SEPTEMBER 2011, ESPACE MULTIMEDIA GANTNER, BOUROGNE, FRANCE]
  • 2. [...] sonder l’avenir en étudiant les mouvements de l’air, les vents, la brise, l’arc-en-ciel, les halos, les nuées et les brouillards, les images que forment les nuages et les apparitions qui se manifestent dans l’air. Henry Cornelius Agrippa1 Pour l’esprit moderne, un «glitch» est un phé- nomène indésirable, une interruption passagère dans le comportement attendu d’un système. En un bref instant, cette défaillance transforme la relation de l’usager au système. Elle instille le doute, indique que le système est instable, corrompu, peu fiable. Voilà en tout cas la vision prédominante du rationalisme contemporain, d’une conscience modelée par la vie au sein d’une société technologique et mécaniste. Nous avons été conditionnés par des espèces de trai- tements de choc à paniquer quand les choses ne se déroulent pas comme prévu. Une fois habitués aux excentricités d’un système donné, nous réagissons à tout évènement intrusif en appliquant une série de tactiques d’auto-dé- pannage, dans l’espoir que l’une d’entre elles résoudra le problème. Au début de l’histoire du numérique, quand la science de la correction d’erreurs en était encore à ses débuts, certains artistes ont découvert que les glitchs avaient le pouvoir de produire des objets extraordinaires. Comme la technique du cut-up, ils créaient de nouvelles juxtapositions qui semblaient surgies de nulle part, comme invoquées par un coup de dés. Le hasard est toutefois un maître cruel, qui aime se faire désirer. Au lieu d’attendre que ces fameuses défaillances se produisent, des «créa- teurs de contenu» les ont méticuleusement répertoriées et reproduites, afin de les rendre disponibles en tant que préréglages, plug-ins et morceaux disponibles dans les banques de son. Dès lors, de faux glitchs pouvaient être ob- tenus à tout moment, en appuyant simplement sur un bouton. Le résultat de cette facilité de reproduction, c’est que le glitch a proliféré en tant que signifiant prisé du dysfonctionnement technologique, servant à évoquer un avenir contre-utopique où le contrôle sur les machines aurait dérapé. Il a l’avantage supplémentaire de conférer à celui qui l’utilise un certain prestige technique, celui du cyber artiste travaillant aux limites de la technologie. Mis à l’honneur aussi bien dans des publicités pour du parfum que dans les remixes électroniques à la mode, le glitch a été affadi, neutralisé, privé de son effica- cité. Aujourd’hui, c’est un «tag de genre» parmi les autres dans iTunes. Inversement, certains artistes l’utilisent non comme artefact mais comme médium per- mettant la divination. Ayant constaté que le glitch utilise le système de manière parasitaire, comme un canal pour nous transmettre une connaissance inattendue, ils utilisent le glitch comme un instrument divinatoire. ERREUROMANCIER Quand on découpe le présent, l’avenir s’en échappe. Brion Gysin/William S. Burroughs2 Pour la pensée médiévale, les instruments de divination constituaient un médium à travers lequel transitaient les prophéties, les présages et les bénédictions ; ce n’étaient pas les instru- ments eux-mêmes qui produisaient ces mes- sages. La divination était alors un moyen de percevoir un monde au-delà du monde naturel, invisible aux yeux de la plupart, et considéré comme vivant, intelligent. Pour l’esprit médié- val, l’univers n’était pas mû par des forces mé- caniques, mais par une triangulation subtile de «métaux, nébuleuses et constellations3 ». La surface luisante d’un miroir d’obsidienne, la flamme mouvante d’une lampe dans une pièce obscurcie, l’intérieur brumeux d’une boule de cristal – tous ces objets servaient de récepteurs, capables de transmettre des bribes de sagesse issues d’une réalité atemporelle, non spa- tiale, non manifeste: le mundus imaginalis, ou monde imaginal4 . Entre les mains de certains artistes, le glitch permet d’ouvrir une faille spa- tio-temporelle qui réorganise momentanément l’espace psychique du spectateur et permet à l’artiste d’établir un lien direct avec le monde imaginal. ERREUROMANCIE: LA DIVINATION PAR LE GLITCH
  • 3. Ce lien est un outil puissant à disposition des artistes, permettant la création de nouveaux palimpsestes, permutations, combinaisons et résidus. COORDONNÉES POURRIES C’est aujourd’hui le territoire dont les bribes pour- rissent lentement sur l’étendue de la carte. Jean Baudrillard5 En plus de servir d’outils de divination, ca- pables d’entrouvrir des portes vers le monde imaginal, les glitchs peuvent aussi s’accumuler comme des points de données et jouer le rôle de coordonnées cartographiques. Ainsi le glitch peut-il devenir tour à tour point de donnée ac- cidentel, mot de passe malformé, tag brisé, hiéroglyphe encrypté. Chaque glitch successif participe à mieux définir le précédent, en fai- sant progressivement la netteté sur un espace d’abord flou. Un amas de glitchs peut dessiner un contour, délimiter une zone, tracer un itiné- raire à travers un espace inexploré. Cet espace et un «espace potentiel» à n-dimensions, et les glitchs peuvent être utilisés pour le parcourir, à la recherche de motifs inattendus et de juxtapo- sitions fortuites, afin de dévoiler un contenu su- bliminal. Lorsqu’on travaille avec les nouveaux médias, il est bien trop facile d’accumuler des disques durs entiers de fichiers son, de ses- sions sur des stations de travail numériques, de photographies et de vidéos issues d’appareils numériques, d’expérimentations sur Photos- hop, de dessins sur Illustrator, et ainsi de suite. Dossiers et sous-dossiers regorgent de versions successives, de révisions, d’esquisses, d’expé- riences abandonnées. Puisqu’il ne s’agit que de données numériques, il est possible modéliser ce contenu sous forme d’espace physique ou de reliefs. Le parcours de ces données par les glitchs peut nous permettre de dévoiler une es- sence ou une texture cachée dans les données – tout comme le sourcier parcourt la terre de sa baguette à la recherche de poches d’eau souter- raines. Travailler avec des glitchs peut permettre de se frayer un chemin à travers ce terrain, d’en tracer les contours, de formuler une stratégie oblique. Au lieu de partir d’une idée préétablie du glitch en tant qu’effet sonore ou visuel, les artistes devraient faire appel à des outils6 qui leur permettent d’invoquer des glitchs en ou- vrant leur processus de recherche à la probabi- lité, sans aucune intention a priori. Autrement dit, des outils qui se comporteraient comme le Yi-King de John Cage ou les Stratégies obliques de Brian Eno, plutôt que comme les effets dé- terministes et reproductibles que fabriquent les créateurs de contenu. En effet, en utilisant ce type d’outils pour explorer l’espace des pos- sibles, il est important de garder à l’esprit que l’artiste ne fait alors que travailler sur le plan mécaniste ou matériel. Pour qu’une œuvre d’art déploie une force maxi- male, elle doit se développer sur trois niveaux: mental, inconscient et matériel. Le développe- ment d’un seul de ces niveaux au détriment des autres aboutit à une œuvre incomplète, in- capable de tirer pleinement parti du pouvoir à disposition de l’artiste. Utilisés simultanément, en revanche, ils constituent un moyen puissant de canaliser l’énergie créative ou d’invoquer des symboles. KIM CASCONE 1 Henri-Corneille Agrippa, La Magie naturelle, Berg International, 1982. 2 William S. Burroughs, Breakthrough in the Grey Room, Sub Rosa, SUB 33005-8, CD. 3 Rainer Maria Rilke, « Lettre à Witold von Hulewicz du 13 novembre 1925 », Œuvres, VIII, Seuil, 1976. 4 Le monde imaginal est défini comme un monde médian entre l’état de veille conscient et la dimension cachée de la nature. Il constitue un intermédiaire transcendantal qui permet de faire le lien entre notre monde intérieur et celui qui nous entoure. 5 Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, Galilée, 1981. 6 Des environnements de programmation tels que Max/MSP ou Pure Data, ainsi que certaines applications web utilisant Flash, peuvent scanner un disque dur à la recherche d’un format de fichier particulier (par exemple .wav ou .jpeg) afin de soumettre ces fichiers à des protocoles déterminés par le hasard.
  • 4. [...] divine by airy impressions, by the blowing of the winds, by rainbows, by circles round about the moon and stars, by mists and clouds, and by imagination in clouds and visions in the air. Henry Cornelius Agrippa1 To the modern mind, a glitch is an unwanted artifact, a momentary interruption of expected behavior produced by a faulty system. In an ins- tant it changes the user’s relationship with that system. A glitch instills suspicion, indicating the system is unreliable, corrupted, not to be trus- ted. This is the view most commonly held today by the mental-rational mind, a consciousness formed by living in a mechanistic technolo- gical society. We have been trained via a form of shock treatment to panic when things go wrong. After learning the quirks of a system we come to react to these intrusive events by recalling a bullet-list of troubleshooting tips, throwing them at the problem in hopes that one will fix it. Early in the history of digital media, when the science of error correction was in its infancy, artists discovered that glitches could oftentimes produce wondrous artifacts. And that, much like the technique of the “Cut-up,” formed new juxtapositions that seemingly came from nowhere. As if invoked or summoned with a toss of dice. But chance is a harsh mistress who only makes an appearance when she feels like it - so rather than wait for glitches to occur, content creators painstakingly collected and for- ged imitation glitches – making them available as presets, plug-ins, and clips in media libraries. Faux glitches could now be made to occur at any time merely by pressing a button. As a result of its ease of reproduction, glitch proliferated as a fashionable signifier of technological dysfunc- tion, invoking a dystopian future where machine control has gone awry. It has the added benefit of casting the user as a technical sophisticate, a cyber-artist working at the outer limits of tech- nology. Through its overuse in everything from perfume commercials on television to trendy electronica remixes glitch has been detoothed, neutered, rendered ineffective as an effect. Glitch has become a genre tag in iTunes. Conversely, some artists use glitch not as an ar- tifact but as a medium for conjuring or divining. Knowing that a glitch parasitically uses a system as a conduit for the delivery of unexpected wis- dom, they use glitch as a device for divination. ERRORMANCER When you cut into the present the future leaks out. Brion Gysin/William S. Burroughs2 To the medieval mind a divination device acted as a medium through which prophesies, omens and blessings arrived, it did not produce these messages on its own. Divination was a way to see into a realm beyond the natural world, one that was hidden to most people and considered alive and intelligent. The medieval mind didn’t view the universe as operating by mechanical forces, but by a subtle triangulation of «metals, nebulae and stars3 ».The shiny surface of a jet shewstone, the dim flicker of lamp flame in a darkened room, the fogged interior of a crys- tal sphere – these devices acted like a receiver, carrying bits of wisdom from an a-temporal, non-spatial, non-manifest reality: the supernal realm or mundus imaginalis4 . In the hands of the right artist, a glitch can form a brief rupture in the space-time continuum, shuffling the psy- chic space of the observer, allowing the artist to establish a direct link with the supernal realm. This link serves as a powerful tool for any artist allowing for the creation of new permutations, combinations, residues and palimpsests. ROTTED COORDINATES Today it is the territory whose shreds slowly rot across the extent of the map. Jean Baudrillard5 A glitch can do more than act as a divination device, momentarily opening a portal to the su- pernal realm – glitches can be accumulated as data points, serving as coordinates on a map. Glitches can serve as accidental data points, ERRORMANCY: GLITCH AS DIVINATION
  • 5. malformed keywords, broken tags, encrypted hieroglyphics. Each successive glitch helps to further define the previous one by steadily shar- pening a blurred focus. A cluster of glitches can form an outline, define an area, trace a route through uncharted space. This space is an n-di- mensional «potential space» and glitches can be used to navigate this space, seeking unexpec- ted patterns, chance juxtapositions, and unvei- ling subliminal content. It is all too easy while working with new media tools to fill multiple hard drives with sound files, digital audio works- tation sessions, photos and video from digital cameras, Photoshop experiments, Illustrator drawings, etc. Folders inside folders of versions, revisions, studies and discarded experiments. Because it is just data we can model this content as a physical terrain or space. Navigating this space with glitches can help one discover an es- sence, a grain hidden in the data – much like a divining rod is used to seek out pockets of water underground. Working with glitches can forge a path through this terrain, outline an approach, formulate an oblique strategy. Rather than use a canned two dimensional idea of what a glitch looks or sounds like, artists should use tools6 that allow them to invoke glitches by opening the process of discovery to probability – without intent. In other words, these tools behave like Cage’s I-Ching or Eno’s Oblique Strategy rather than a deterministic, repeatable effect as crafted by content creators. When using these tools to navigate possibility space it is important to re- member that the artist is only working on the mechanistic or physical level. In order for any artwork to operate at full po- tency it has to be developed on three levels: the mental, the unconscious and the physical. The use of any one of these without the others renders the artwork incomplete and unable to make use of the full power available to the artist. Used together they can act as a powerful crea- tive conduit or conjurer of symbols. KIM CASCONE 1 Agrippa,HenryCornelius.The Philosophy of Natural Magic. Calgary: Theophania Publishing. 2011. 2 Burroughs, William S. & Gysin, Brion. The Third Mind. New York: Seaver Books. 1978. 3 Rilke, Rainer Maria. Duino Elegies. New York: W.W.Norton & Co. 4 The supernal realm is defined as an intermediate realm between our conscious waking state and the hidden world of nature. It acts like a transcendental layer forming a continuum between our inner with the outer world. 5 Baudrillard, Jean. Simulacra and Simulation. Ann Arbor: University of Michigan Press, 1994. 6 Programing environments such as Max/ MSP and Pd or Flash based web applications can scan for a particular format of files on a hard drive (i.e. wavs or jpegs for example) and subject them to chance procedures.