LE CORPS, NOUVELLE FRONTIÈRE DE L’INNOVATION NUMÉRIQUE
Synthèse de l’expédition Fing
SYNTHÈSE
5 INTUITIONS POUR COMPRENDRE
LES PROBLÉMATIQUES À VENIR
LE CORPS AU TRAVAIL :
Il sera demain le terrain privilégié de la mesure de soi. Anticipons
les questions, et les réponses.
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE :
Nous avons besoin d’autres formes d’augmentation, plus ordinaire
que spectaculaire, plus sociale qu’individuelle, et plus empathique
qu’égocentrée.
APPARENCES HYBRIDES :
L’expression et la revendication de soi en ligne nourrissent la
contestation des normes sociales et esthétiques, et la disruption
dans les usages.
NEUROSELF :
L’intelligence de nos systèmes techniques pose nécessairement
des questions à la nôtre. Alors que tout se cognitise, nous allons
avoir besoin d’autonomie cognitive, c’est à dire de hackers et de
citoyens !
SANTÉ DISRUPTIVE :
La disruption dans la santé n’est pas là où elle devrait être. L’inno-
vation non technologique doit aussi y trouver sa place.
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SYNTHÈSE
WorkLab
Le WorkLab est un espace pour mettre
en tension et en discussion la manière
dont la technologie s’intéresse au corps
au travail, et explorer de nouvelles pistes
de solutions, faire éclore projets et expé-
rimentations. Au menu : des conférences
pour apporter différents types d’éclai-
rages sur cette question de la métrique
des corps, des hackathons et makathons
pour prototyper des objets et leurs ap-
plications, des expérimentations pour
mettre à l’épreuve ces prototypes.
L’entreprise expérimentale
Une expérimentation in situ pour anti-
ciper les problèmes que va générer la
démultiplication de dispositifs de mesure
en entreprise, et procéder à de premières
recommandations pour l’innovation et
la régulation. Créer par l’observation et
l’orchestration d’un dialogue continu
autour de la mesure, de ses outils, de
ses critères, de ses usages et partages...
une matière à enseignements et à com-
préhension, avant que leur dissémination
dans le monde du travail réel ne pose elle,
de vrais problèmes sociétaux et organisa-
tionnels.
Mon équipe/Ma famille quantifiée
Innover dans la mesure du « nous » , au
travail ou à la maison. Interroger ce que
serait une équipe de travail – ou une fa-
mille – qui évaluerait leurs interactions en
permanence.
Empathon : Empathie et Hackaton
D’autres formes d’augmentation sont
possibles, basées sur d’autres valeurs que
le libéralisme et la compétition. Prototy-
page de services pour favoriser l’empa-
thie, la résilience, la compréhension de
l’autre, et l’augmentation ordinaire.
HackCognition : 90 augmentations or-
dinaire.
L’avenir de l’augmentation est de prendre
conscience de nos biais cognitifs , et d’en
faire les supports de dialogue, de jeu, de
création, de compréhension de soi et des
autres.
100 projecteurs de soi
Peut-on imaginer des technologies qui
se portent et qui ne soient pas seulement
des enregistreurs, des cap- teurs, mais
aussi des projecteurs de soi ? Quels types
de projecteurs personnels ou sociaux
imaginer ? Que souhaite-t-on afficher
14 PROPOSITIONS DE LABS, DÉMONSTRATEURS,
EXPÉRIMENTATIONS POUR CHANGER L’INNOVATION
SYNTHÈSE
de soi ? Comment ? A l’image du fameux
casque EEG en forme d’oreilles de chats
imaginés par NeuroSky, l’avenir est-il aux
projecteurs de soi ?
Wearable Social Lab
L’enjeu est de sortir le secteur du wea-
rable de l’impasse servicielle dans laquelle
il s’est enfermé. De réinventer les objets
connectés à nos corps, corriger les dé-
fauts de leurs capteurs, leur asymétrie,
leur égocentrisme. D’élargir le champ de
leurs usages, au-delà de la santé, du sport,
du sexe ou de la sécurité, et sortir des lo-
giques de monitoring et de performance,
pour en inventer d’autres. Les capteurs
sont immatures, faisons les grandir.
Hacking social : Zones zéro relou
La question du genre, comme bien des
questions identitaires, cristallise conflits
et crispations. C’est donc une bonne rai-
son pour proposer de s’y intéresser, sans
naïveté. Dans un monde où le corps outil-
lé va devenir le véhicule d’une expressivité
toujours plus diverse et parfois provoca-
trice, comment le numérique pourrait-il
contribuer à une meilleure acceptation et
coexistence des différences ?
SHS Lab
Les Paillasses ont invité les chercheurs
en sciences du vivant à s’ouvrir au public.
Les FabLab, ont convo- qué les sciences
de l’ingénieur à croiser le fer avec le
grand public. Mais les sciences humaines
semblent encore rétives à initier ce type
de croisement avec l’Open Science, la
culture geek et les expérimentations.
Où sont les Paillasses de la sociologie, de
l’économie, de la psychologie, du journa-
lisme... ?
Emotion Lab
Un programme d’expérimentation ouvert
s’intéressant aux émotions, à leur détour-
nement, à leur compréhension. A l’heure
du neuromarketing, de l’informatique
affective, de l’analyse de sentiment, de
l’économie comportementale, un espace
d’expérimentation pour favoriser l’auto-
nomie et la sous-veillance cognitive.
Leurromarketing
En s’inspirant de l’Adblock, une exten-
sion qui bloque les bannières publici-
taires, comment déjouer le mar- keting
auquel nous sommes confrontés, prendre
conscience des manipulations dont nous
sommes l’objet, et imaginer des systèmes
permettant de leurrer le marketing ?
We Are Patients
Un accélérateur de projets d’innovation
sociale pour la médecine. Nouveaux mo-
dèles économiques assu- rantiels, service
pour développer et faire évoluer la rela-
tion patient/médecins, développements
de nouveaux modèles de réponses pour
améliorer l’accès et la qualité des soins et
SYNTHÈSE
leur passage à l’échelle... L’enjeu ici est à
la fois de stimuler l’innovation sociale de
la santé et de la soutenir financièrement,
économiquement et institutionnelle-
ment.
Commission nationale du débat sur la
prospective médicale
Pour répondre à la technologisation de
la médecine et au développement de la
médecine prédictive qui s’annonce, il
devient primordial que la médecine soit
plus à même de comprendre et de parta-
ger l’avenir que son progrès nous adresse.
Montrer le futur et les différents scéna-
rios auxquels nous sommes confrontés
est un moyen de renouer le dialogue
science-société.
Sécurité sociale prédictive
Comment intégrer le préventif et le
prédictif dans notre système de santé
encore aujourd’hui essentiellement cura-
tif ? Comment développer un système
assurantiel équitable et égalitaire mieux
à même de prendre en charge ces ques-
tions ?
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LE CORPS AU TRAVAIL
	 A. Intuition
	 B. Problématique
	 C. Controverses & pistes
Scénario & démonstrateurs
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
	 A. Intuition
	 B. Problématique
	 C. Controverses
Démonstrateurs
	 Notes
APPARENCES HYBRIDES
	 A. Intuition
	 B. Problématique
	 C. Controverses & pistes
Scénarii & démonstrations
	 Notes
NEUROSELF
	 A. Intuition
	 B. Problématique
	 C. Controverses & pistes
D. Scénarii & démonstrations
	 Notes
SANTÉ DISRUPTIVE
	 A. Intuition
	 B. Problématique
	 C. Controverses & pistes
D. Scénarii & démonstrations
	 Notes
SOMMAIRE
LE CORPS
AU TRAVAIL
1
∙
INTUITION
Il sera demain le terrain privilégié de la mesure de soi. Anticipons les
questions, et les réponses.
PISTES
> Worklab
> L’entreprise expérimentale
> Mon équipe / Ma famille quantifiée
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www.internetactu.net/2015/09/10/bodyware-le-corps-au-travail/
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LE CORPS AU TRAVAIL
A. INTUITION
La mesure de soi va se développer dans le
monde professionnel
	 Depuis l’invention du taylo-
risme au moins, le monde professionnel
s’est toujours intéressé à la mesure : il a
toujours été à la recherche d’indicateurs
chiffrés permettant d’optimiser le cycle
de production. Pour cela, il n’hésite pas à
mettre sous surveillance la productivité,
en s’intéressant au corps des employés.
De plus en plus d’applications, d’outils
et de services réfléchissent à introduire,
via des outils numériques, des métriques
d’ordre corporel ou social pour améliorer
la productivité, fluidifier les chaînes de
production, évaluer les compétences et
l’efficacité de chacun et de l’ensemble
des travailleurs.
Bien plus que dans le monde de la santé,
du bien-être et du sport, le monde du tra-
vail est appelé à devenir le premier terrain
d’application des outils de mesure de soi.
Le monde du travail s’annonce comme la
killer app du Quantified Self et de l’ana-
lyse des grandes masses de données (Big
data) que génère l’entreprise. Comme
le soulignait James Wilson pour le Wall
Street Journal, ces outils sont en train de
trouver leurs principales applications pra-
tiques dans le monde de l’entreprise.
Plus que le domaine de la santé où la
scientificité des outils est un prérequis, le
monde du travail est un milieu où l’accep-
tation n’est pas toujours un prérequis, ou
l’obligation et la contrainte de l’autorité
sont des moyens de pression communé-
ment utilisés, ou le manque de scientifi-
cité des outils ne gène pas leur diffusion
: l’important étant de documenter et
mesurer le process (reporting). Le monde
du travail pourrait bien être à l’avenir le
premier espace de mise en surveillance
des corps pour connaître et améliorer
leur état productif.
Infographie de l’historique des objets qui se portent au travail, via la Harvard Business Review.
LE CORPS AU TRAVAIL
4
LE CORPS AU TRAVAIL
B. PROBLÉMATIQUE:
Mesurer toujours plus loin le corps pro-
ductif
	 L’activité des travailleurs est
depuis longtemps mesurée et surveillée.
C’est le principe même du taylorisme
et du fordisme : optimiser la chaîne de
production par le contrôle des corps. A
l’heure du numérique, la surveillance des
employés s’étend (on parle parfois de
“taylorisation” des métiers de service) en
permettant à la fois de mesurer toujours
plus de choses et en affinant toujours
cette mesure.
“Tous les outils semblent maintenant uti-
lisés pour compter, pour chiffrer la pro-
ductivité de chacun. Tous produisent des
indicateurs… et ces indicateurs sont censés
produire eux-mêmes des processus pour
optimiser le travail. La productivité est
désormais sous le contrôle de nos machines
et la boucle de rétroaction qu’elles pro-
duisent (c’est-à-dire l’information que les
machines retournent qui sert d’indicateur
pour renforcer les comportements mesu-
rés) cherche à toujours plus la maximiser”.
Hubert Guillaud, “La démesure est-elle le
seul moyen pour changer d’outil de mesure”,
InternetActu.net, 04/06/2014.
	 Dans les entreprises, l’analyse
des e-mails, des messageries instan-
tanées, des appels téléphoniques, du
moindre clic de souris des employés peut
désormais être mise au service d’une
plus grande efficacité, à l’image de Des-
kTime, un logiciel qui permet de surveiller
l’activité sur écran des employés, selon
les applications qu’ils lancent et utilisent
activement.
La démultiplication des capteurs et leur
intégration à nos outils de travail quoti-
dien (ordinateurs, téléphones, systèmes
de transports…) permettent d’élargir
le spectre des mesures et d’apporter de
nouvelles réponses aux problématiques
du monde du travail à l’image des nou-
velles revendications pour extraire les
corps de l’avachissement des écrans qui
donne naissance à un foisonnement d’ou-
tils et de pratiques pour travailler debout,
en marchant ou en courant sur un tapis
de course… pour évaluer la pénibilité ou la
douleur, à l’image de Kinetic, cette cein-
ture lombaire connectée. Kinetic fournit
à la fois une rétroaction à l’employé (via
une montre connectée) et des don-
nées aux employeurs pour savoir si leurs
ouvriers doivent recevoir une forma-
tion pour mieux manipuler ce qu’on leur
demande de manipuler. Et la boucle de
rétroaction permet également d’aller plus
loin : en collectant les données de tous les
employés, celles-ci devraient également
permettre d’améliorer l’aménagement
des entrepôts estiment ses concepteurs.
Cette mesure n’est pas seulement per-
sonnelle, individuelle, comme le montré
l’exemple précédent : les données du
corps des employés ont des incidences
jusqu’au mode de production lui-même.
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LE CORPS AU TRAVAIL
Ces mesures s’intéressent également
beaucoup aux interactions, à l’image des
badges sociométriques développés par
Sociometrics Solutions qui mesurent les
interactions physiques entre employés et
le volume de leurs échanges oraux pour
optimiser la collaboration ; ou des utili-
sations du Big Data par le département
People Analytics de Google ou par la so-
ciété Evolv pour transformer les critères
du recrutement ou faire évoluer le mana-
gement même de l’entreprise. Le corps
et ses productions sont partout mis sous
surveillance.
« Sociometric Solutions a imaginé un
badge capable de savoir à quel endroit vous
êtes, le nombre de personnes avec qui vous
parlez, comment vous leur parlez. Le badge
ne s’intéresse pas à ce que vous dites, mais
à qui vous le dites et comment vous le dites.
“Qui parle ? Les échanges ont-ils été équi-
tables ou les mêmes personnes ont-elles
mobilisé la parole ? Quels étaient le ton,
la vitesse, la modulation des voix ? Quelle
était la posture des gens ? En repli ou en
avant ? Quel était leur niveau de fatigue,
de stress, d’anxiété ?…” De la même ma-
nière qu’on étudie les réseaux d’entreprises
en transformant l’analyse des échanges de
mails en sonde sociale, pour comprendre
qui communique avec qui et comment l’in-
formation circule en entreprise, l’enjeu est
de comprendre la structure des réseaux en
entreprise afin d’agir dessus, de les optimi-
ser, de les fluidifier.»
Hubert Guillaud, “Productivité : nouveaux
capteurs, nouveaux indicateurs”, Interne-
tActu.net, 06/11/2014.
Les équipes de foot équipent leurs joueurs
de capteurs sous leurs maillots pour
mesurer leur fatigue, leur déplacement,
transformer la stratégie de jeu en temps
réel. Dans les bureaux, les employés sont
équipés de badges qui surveillent leur ni-
veau d’engagement ou de stress…
Chris Dancy, “l’homme le plus connecté
du monde”, estime que c’est aux em-
ployés de prendre en main ces indica-
teurs plutôt que de laisser les entreprises
le faire pour eux.
“Les entreprises ont besoin de nouvelles
mesures pour saisir la productivité des tra-
vailleurs de la connaissance. Même si les
travailleurs rejettent la surveillance orwel-
lienne de leurs employeurs, les travailleurs
individuels seront contraints d’utiliser l’au-
tosuivi pour acquérir un avantage concur-
rentiel sur les autres. Enfin, disposer de ses
métriques permet aussi de pallier à l’asy-
métrie de service, c’est-à-dire le risque que
les recruteurs et employeurs aient accès à
des données auxquelles les employés, eux,
n’auraient pas accès.”
Hubert Guillaud, “L’emploi à l’épreuve
des algorithmes”, InternetActu.net,
03/05/2014.
Chez Citizen, u ne société de technolo
gie mobile de Portland, les employés
de l’entreprise sont désormais invités
à télécharger des données sur ce qu’ils
mangent, leurs activités sportives et leur
sommeil dans le cadre d’une étude visant
à mesurer si la bonne santé les rend plus
heureux et productifs – permettant aux
6
LE CORPS AU TRAVAIL
entreprises qui initient ces politiques de
diminuer le montant des primes de mu-
tuelles et d’assurances qu’elles payent.
Le but ultime est de montrer explicite-
ment aux employés comment ils peuvent
améliorer leur travail en acquérant de
meilleures habitudes personnelles. Le
service baptisé C3PO (pour Citizen Evo-
lutionary Process Organism) collecte des
données de traceurs dont sont équipés les
employés (comme Fitbit ou Runkeeper),
mais également du système de gestion
de projet interne, de Rescue Time, une
application qui mesure les logiciels que
vous utilisez, de Sonos, un système hi-fi
sans fil utilisé dans l’entreprise pour dif-
fuser de la musique et de Happiily, un
système d’enregistrement d’humeur que
les employés sont invités à utiliser. L’idée
est que le système permette bientôt de
savoir si l’écoute de certains types de
musique augmente la productivité, ou de
savoir si les employés qui sont entrés dans
une nouvelle relation amoureuse sont
plus productifs que les célibataires. Le
directeur de l’entreprise envisage même
d’afficher les statistiques de santé des
employés sur le site web de la société !
Beaucoup d’entreprises s’intéressent aux
technologies des bâtiments intelligents
leur permettant de surveiller l’empla-
cement des travailleurs en temps réel…
Tesco, le leader de la grande distribution,
a récemment été l’objet d’une polémique
quant à l’utilisation de brassards électro-
niques pour surveiller la productivité de
ses employés, en donnant une durée pour
accomplir certaines tâches et en établis-
sant un score pour chacun des employés.
Ludification en prime, derrière les cap-
teurs, le taylorisme, la rationalisation de
la production, continue sa carrière dans
le monde professionnel, promettant
de pousser les indicateurs toujours plus
loin, jusque sous la peau de chacun des
employés, repoussant toujours plus loin la
distinction entre vie privée et vie profes-
sionnelle.
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LE CORPS AU TRAVAIL
C. CONTROVERSES ET PISTES
	 Les travaux de l’expédition ont
pointé plusieurs controverses et pistes
d’exploration qu’il nous semble intéres-
sant de relever. C’est là que se situent les
points de difficultés que l’innovation et la
réglementation devront lever à l’avenir.
L’asymétrie de données éminemment
personnelles
Comme souvent avec la technologie, le
problème de l’usage d’indicateurs cor-
porels au travail repose sur l’asymétrie
de leur usage. Il sera difficile de bâtir de
la confiance, du bien-être au travail, des
outils plus efficients si nous n’avons pas
une meilleure compréhension des enjeux
autour des données de la productivité
des corps. Qu’a-t-on le droit de mesu-
rer ? Quel contrôle est mis en place ?
Quel est le degré de liberté des indivi-
dus à accepter ou refuser ces pratiques ?
Quel espace de discussion est-il laissé aux
normes qu’induisent ces indicateurs ? …
»» des protocoles sur la confidentialité
des données ne sont pas clairement
établis : à quelles données la direction
et le management peuvent-ils avoir
accès ? Comment les anonymiser ?
Faut-il nécessairement passer par des
tiers de confiance pour assurer leur
anonymat comme le fait Sociometric
Solutions ? Quelles règles doivent être
mises en place ? Les employés ont-ils
accès à leurs propres données ? Ont-
ils accès à celles des autres employés
? Jusqu’à quelles limites ?… On voit
bien qu’il y a là un enjeu de fond qu’il
faut éclaircir avant que ces métriques
n’envahissent les espaces de travail,
pour mettre en place des règles et des
protocoles clairs.
»» La question n’est pas qu’une ques-
tion de régulation, elle pose aussi celle
de l’asymétrie de l’information. L’em-
ployé doit-il avoir accès aux métriques
qui le surveillent, qui le policent ?
Connaît-il les résultats des mesures
qui le concernent ? A-t-il accès à
celles des autres ? Comment éviter
les tensions, les incompréhensions,
les contestations… il est primordial
d’inviter les développeurs à concevoir
des métriques ouvertes, des tableaux
de bord accessibles aux commandi-
taires et aux employés (sans que ce
soit nécessairement les mêmes d’ail-
leurs). Il y a ici des enjeux de concep-
tion, d’équilibre, de confiance qui se
jouent dans le design des interfaces,
mais aussi des protocoles de commu-
nication qui doivent proposer des prin-
cipes structurants pour les acteurs qui
s’intéressent à ces objets (entreprises,
développeurs, employés…).
Le paradoxe de la surveillance
La seconde limite porte sur ce qu’on
appelle le paradoxe de la surveillance
de la productivité. Mise au service de
la productivité, l’extrême surveillance
se révèle bien souvent décourageante,
démotivante. Par principe, elle casse le
contrat de confiance entre employeurs et
8
LE CORPS AU TRAVAIL
employés et peut se révéler au final beau-
coup moins productive qu’escomptée.
“La quantité de travail est plus impor-
tante que la qualité. Les employés sous
surveillance perçoivent souvent leur condi-
tion de travail comme plus stressante et
sont plus soumis à l’ennui, à l’anxiété, à la
dépression, à la fatigue et la colère que les
autres… La surveillance réduit les perfor-
mances et le sentiment de contrôle person-
nel.” La mesure de la productivité peine à
prendre en compte la mesure d’une perfor-
mance qui ne soit pas uniquement quanti-
tative, mais aussi qualitative.”
Hubert Guillaud, “La démesure est-elle le
seul moyen pour changer d’outil de mesure
? “, Internetactu.net, 04/06/2014.
Quellessontleslimitesàcettesurveillance
panoptique, automatisée et totale? Il est
essentiel de mieux comprendre les limites
de cet outillage pour qu’il ne génère pas
le contraire de ce qu’on en attend, afin
d’établir des normes, des règles, des pro-
cess et des méthodes selon les secteurs
d’activité, les types de travail. Nombre
d’études montrent que les indicateurs
choisis sont souvent défectueux et qu’ils
finissent par produire le contraire de ce
qu’on attend d’eux. Les managers passent
leur temps à mesurer, contrôler et déve-
lopper des indicateurs qui montrent sur-
tout leurs limites :
“Ethan Bernstein montre que la produc-
tivité de travailleurs chinois a augmenté
quand la surveillance s’est relâchée… Dans
certains cas, mettre un simple rideau entre
des travailleurs et leur supérieur a fait aug-
menter la productivité de 10 à 15% ! S’ils
ne sont pas surveillés, les travailleurs ont
recours à leurs méthodes de travail qui sont
toujours plus efficaces que les méthodes
prescrites. La performance a augmenté
non pas tant parce que les travailleurs
étaient cachés de leurs surveillants, mais
parce qu’ils ont pu partager des idées et
les mettre en pratique sans remontrances.
A une époque où la surveillance via les
outils numériques devient omniprésente,
estime Jena McGregor pour le Washington
Post, le risque est fort que la surveillance
soit décourageante. Et au final, beaucoup
moins productive que ne l’espèrent ses
défenseurs.”
Hubert Guillaud, “La démesure est-elle le
seul moyen pour changer d’outil de mesure”,
InternetActu.net, 04/06/2014.
Les données provenant des capteurs per-
sonnels vont venir renforcer l’analyse des
données produites par l’entreprise pour
améliorer et comprendre son manage-
ment. L’enjeu n’est pas tant de dévelop-
per le contrôle que d’extraire de ses acti-
vités mêmes des données permettant de
mieux organiser les équipes, les échanges,
les réunions, les communications… Alors
que la plupart des grandes entreprises
savent parfaitement analyser et prévoir
leurs indicateurs d’affaires (dépenses,
logistique, budgets, résultats…), elles
peinent à extraire du sens sur leurs em-
ployés eux-mêmes, à mieux comprendre
leurs échanges, leurs qualités et défauts…
9
LE CORPS AU TRAVAIL
L’enjeu demain semble plus de dévelop-
per des indicateurs d’humanité, d’empa-
thie, de créativité, de passion, de colla-
boration… que des outils de contrôle. Un
peu à l’image de ce que font ressortir les
badges sociométriques qui s’intéressent
plus à augmenter le volume d’échanges et
de collaboration entre employés qu’à les
surveiller.
Il est nécessaire de réfléchir aussi à la prise
en compte d’indicateurs qui ne soient
pas uniquement quantitatifs et mesurer
leur intégration et leur dialogue avec les
autres indicateurs. Comment faire arti-
culer, coopérer ce que la mesure apporte
à chacun et ce que la mesure apporte à
l’organisation ? Comment allons nous
passer du Byod (Bring your on device)
au Byos (Bring your own sensor) ? Reste
qu’une fois posée que la porosité entre
nos activités personnelles et nos activités
au travail va être croissante et complexe :
il reste à savoir comment va-t-elle s’arti-
culer ?
Le paradoxe de la surveillance soulève les
risques de dérive de la mesure. La mesure
de soi, le succès du QS, du fitness, de la
santé connectée, des outils de partage
dépassent la question de la surveillance
: même si la démultiplication des indica-
teurs et leur intégration dans les corps
mêmes des employés favorisent naturel-
lement une surveillance rendue toujours
plus facile. Nous nous mesurons nous-
mêmes avant tout pour ce que ça nous
apporte. Le paradoxe de la surveillance
connectée ressemble à l’ancien : nous
nous en défions tout en nous y soumet-
tant volontairement parce que son apport
est plus fort que nos réticences. Mais son
apport est complexe. On constate sur-
tout que la facilité à créer des indicateurs
ne produit pas pour autant des indicateurs
pertinents. Les badges sociométriques
notamment montrent combien l’échange
équitable au coeur d’une équipe est un
facteur de productivité plus important
que la surveillance des horaires.
Or nos outils de mesure et nos pratiques
du management sont plus à même de
surveiller l’attention des gens à leur tâche
que leurs capacités d’échanges, comme
le dénonçait l’anthropologue Stefana
Broadbent. L’automatisation implique
des travaux de plus en plus dénués de sens
avec des fonctions limitées, sur lesquels
ont développe un contrôle de plus en plus
fort de l’attention. Le risque est celui de
développer des indicateurs qui mesurent
la réduction du niveau d’implication des
gens plutôt que de mesurer la qualité
de leur environnement de travail pour
étendre cette implication. Le risque est
de développer du stress et de l’angoisse
plus que de promouvoir le bien-être au
travail.
Cette piste nous invite donc à réfléchir
aux indicateurs du travail qui soient en
phase avec les évolutions du monde du
travail telles que les as souligné l’expédi-
tion Digiwork de la Fing. Les métriques
d’un programmeur indépendant, d’un au-
to-entrepreneur, d’un slasher sont-elles
les mêmes ? Comment mesure-t-on les
interactions dans le cadre de l’écosys-
tème ou de l’organisation avec laquelle
je travaille ? Si notre corps est un actif
10
LE CORPS AU TRAVAIL
comme un autre, comment en partage-
t-on la maintenance avec ceux auxquels
je le loue ?…
La mesure du nous
Le travail, plus que la santé, le bien-être
ou le sport, nécessite des mesures col-
lectives et pas seulement individuelles.
Cette thématique est en cela un moyen
de lever ou de se confronter à l’un des ta-
bous de la mesure de soi : la question de la
mesure du “nous”, du collectif… point de
focale oublié des outils de mesure, tou-
jours individuels.
Est-ce que la mesure du nous implique
le développement de nouveaux capteurs,
de nouveaux outils, plus adaptés au col-
lectif qu’à l’individu ? Comment faciliter
l’échange de métriques complexes avec
des équipes elles-mêmes diverses ? Qui
a accès aux métriques de ses collègues ?
Et si ce n’est pas à toutes, auxquelles ?…
En devenant plus intimes, plus sociales,
les nouvelles métriques de la mesure du
travail posent des questions à l’organisa-
tion même du travail : qui les utilise ? Qui
en a le droit ? Comment rétroagissent-
elles sur chacun et sur tous ? Comme
toute donnée devient un actif – cf. le
programme MesInfos de la Fing -, les
modalités de partage et d’accès doivent
être réinterrogées et renégociées. Or
pour l’instant, il existe peu de règles, pro-
tocoles et méthodes sur ces questions…
Elles formeront pourtant certains des
enjeux des entreprises de demain.
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SCÉNARIOS & DÉMONSTRATEURS
Que faire pour lever les controverses et
explorer ces pistes d’innovation ? Nous
proposons trois idées de scénarios et
démonstrateurs pour explorer plus avant
ces thématiques et mettre à jour ces
questions de mesure du travail.
Le WorkLab
Un laboratoire ouvert pour s’intéresser à
la relation capteurs-travail
Comme le CogLab, ce laboratoire d’ex-
ploration des sciences cognitives, héber-
gé par la Paillasse s’intéresse au cerveau,
nous avons besoin d’un espace pour ex-
périmenter les nouveaux capteurs et mé-
triques appliquées au monde du travail et
aux corps au travail. Pourrait-on imaginer
le lancement en 2015 d’un laboratoire
dédié à cette thématique avec des par-
tenaires provenant du monde des entre-
prises, du monde académique et de la
société civile pour expérimenter de nou-
velles métriques et interroger plus avant
l’utilisation de capteurs ? Un espace
d’échange plus ouvert peut-il permettre
d’imaginer des outils comportementaux
mieux adaptés aux problématiques des
salariés comme des employeurs ?
Quelles métriques des échanges sociaux
mettre en place ? Comment développer
des indicateurs puisant dans les échanges
mails d’une entreprise pour catégoriser
les équipes et développer des recom-
mandations de management ? Comment
intégrer de nouveaux types de capteurs
tout en prenant en compte les transfor-
mations mêmes du monde du travail ?
L’enjeu de ce laboratoire ouvert sera aussi
de s’intéresser à de nouveaux capteurs
corporels qui vont modifier l’environne-
ment de travail : exosquelettes, capteurs
électromyographiques, impact du test
génétique en environnement de travail,
comment les signaux du corps vont deve-
nir des moyens de contrôle de son envi-
ronnement de travail (ici aussi), impact
de la mesure du stress…
Le WorkLab est un espace pour mettre
en tension et en discussion la manière
dont la technologie s’intéresse au corps
au travail et explorer de nouvelles pistes
de solutions, faire éclore projets et expé-
rimentations.
Le Work Lab travaillerait dans trois direc-
tions :
»» des conférences avec des cher-
cheurs, des entrepreneurs, des desi-
gners, des artistes pour apporter dif-
férents types d’éclairages sur cette
question de la métrique des corps ;
»» des hackathons et makathons pour
prototyper des objets et leurs applica-
tions ;
»» des expérimentations pour mettre
à l’épreuve ces prototypes construits à
la fois avec des entreprises, des star-
tups, des chercheurs et des utilisa-
teurs.
LE CORPS AU TRAVAIL
12
Inséré dans un dispositif comme celui
des Paillasses, le WorkLab profiterait
des synergies avec d’autres laboratoires
comme le Coglab, consacré au cerveau et
aux sciences cognitives, ou le TextileLab,
consacré au textile connecté.
L’entreprise expérimentale
Une expérimentation pour anticiper sur
les problèmes que va générer la démul-
tiplication de dispositifs de mesure en
entreprise et procéder à de premières
recommandations pour l’innovation et la
régulation
Nous sommes dans un domaine où
l’exploration est à la fois stimulante et
nécessaire. Une PME pourrait-elle se
prêter à une expérimentation de fond
pour une durée limitée sur une batterie
de multiples capteurs pour évaluer les
questions et effets de ces nouveaux outils
au travail?
Cela permettrait d’apprendre des choses
sur les mesures, sur la réaction des em-
ployés et de la direction, d’observer com-
ment redéfinir les questions liées au res-
pect des données personnelles, d’étudier
en profondeur, avec des équipes de cher-
cheurs et de régulateurs, les implications
de ces outils…
Le but : fourbir des recommandations
pour l’usage de ces dispositifs en entre-
prise. L’enjeu ici est de prendre cette
transformation à venir au sérieux et ob-
server ce qu’elle implique pour en tirer
des recommandations pour d’autres. De
créer par l’observation et l’orchestration
d’un dialogue continu autour de la me-
sure, de ses outils, de ses critères, de ses
usages et partages… une matière à ensei-
gnements et à compréhension, avant
que leur dissémination dans le monde
du travail réel ne pose elle, de vrais pro-
blèmes sociétaux et organisationnels.
Comment concevoir des tableaux de
bord adaptés ? Quels types de normes,
contrôles et régulation mettre en place ?
Quelles recommandations, bonnes pra-
tiques, mesures de régulation proposer
aux entreprises et au législateur, comme
nous y invite Olivier Desbiey de la CNIL
? Expérimenter en situation réelle des
dispositifs innovants permet toujours
d’éclaircir les points de difficulté à lever.
Mon équipe quantifiée
Développer des pistes d’innovation sur la
mesure du nous
Cette suggestion sort du cadre du seul
travail pour interroger ce que serait
qu’une équipe de travail – ou une famille
– qui évaluerait leurs interactions en
permanence. Peut-on imaginer un pro-
tocole d’expérimentation qui augmen-
terait l’interaction de données (réelles
ou ressenties) des interactions au sein
d’une équipe de travail ou d’une famille
afin d’en mesurer les apports potentiels
et les limites ? Quelles rétroactions gé-
nérerait une équipe ou une famille qui
échangerait par exemple en permanence
son ressenti d’humeur lors de ses inte-
ractions ? Qui se plierait à des règles de
communication strictement égalitaires
LE CORPS AU TRAVAIL
13
(tout le monde le même temps de parole
ou le même volume d’échange d’e-mail) ?
En quoi, comment, est-ce que ces outils
pourraient améliorer ou dégrader la rela-
tion ? Quelles règles pourrait-on en tirer
pour imaginer de nouveaux systèmes ou
services ?…
LE CORPS AU TRAVAIL
POUR UNE
AUGMENTATION
ORDINAIRE
2
∙∙
INTUITION
Nous avons besoin d’autres formes d’augmentation, plus ordinaire
que spectaculaire, plus sociale qu’individuelle, et plus empathique
qu’égocentrée.
PISTES
> Empathon : Empathie et Hackaton
> HackCognition : 90 augmentations ordinaires.
RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET
http://www.internetactu.net/2015/09/17/bodyware-pour-une-
augmentation-ordinaire/
15
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
A. INTUITION : NOUS N’ÉCHAP-
PERONS PAS À L’AUGMENTATION
	 Noussommestousvictimesd’un
manque de discernement face au progrès
technique. Comme l’explique le chirur-
gien et essayiste Laurent Alexandre, tout
le monde souhaite “moins souffrir, moins
vieillir et moins mourir”. C’est le sens
même du progrès médical : repousser
toujours plus loin les limites de la santé et
de la vie.
Mais, sans y prendre garde, petit à petit,
la médecine a évolué. Nous sommes en-
trés dans un nouveau continuum. Nous
sommes passé du soin, de la réparation de
l’homme à son amélioration, c’est-à-dire
à son “augmentation”. Celle-ci consiste
à améliorer ses capacités et vise avant
tout à augmenter par tous les moyens
possibles son espérance de vie, mais
aussi, pour cela, ses capacités physiques
et intellectuelles. Des lunettes au coeur
artificiel, de la pénicilline à la chimiothé-
rapie, du soin à la modification génétique,
la médecine a franchi sans qu’on puisse
clairement les distinguer, les frontières
séparant la réparation de la modification
de l’humain. La nature du soin a changé
d’échelle, de degrés, dans la transfor-
mation de l’homme, nous conduisant du
cyborg que nous sommes déjà devenus,
au transhumain que nous serons tous
demain.
Pourtant, comme le suggérait déjà Don-
na Harraway dans le Manifeste cyborg,
le corps humain est aussi une concep-
tion culturelle. Et les figures de l’aug-
mentation qu’évoque Pierre Musso dans
Technocorps n’échappent pas à cette
construction culturelle [1]. L’imaginaire
du cyborg, de l’augmentation, du pro-
grès technico-bio-médical, et des valeurs
transhumanistes qu’ils recouvrent est
puissant et de plus en plus prégnant, in-
nervant notre société tout entière.
Pour les écologistes, il va falloir à terme
faire des choix face au progrès. Pour
la médecine, jusqu’à présent, tout ce
qu’on pouvait faire, on le faisait. Demain,
confrontés à une croissance sélective,
il nous faudra certainement renoncer à
certaines formes de progrès et de tech-
nologie, comme le soulignent les mora-
toires impossibles à tenir concernant la
modification génétique ou les débats sur
la procréation assistée ou l’eugénisme.
Nous n’en sommes pas là – hélas, pour
l’impact de nos choix sur le réchauf-
fement climatique et l’économie, tant
mieux pour notre indéfectible envie de
progrès. En attendant de remettre en
cause le progrès, nous estimons que
nous ne nous départirons pas facilement
de son imaginaire. Reste que celui-ci va
devoir apprendre à abandonner sa toute-
puissance et les valeurs politiques qui le
façonnent. L’individualisme qu’il porte en
lui n’est pas soutenable ni souhaitable.
Les valeurs de compétition également. A
la différence de l’homme, le cyborg, pareil
au super héros, semble toujours un être
isolé, comme si sa différence, sa transfor-
mation même l’empêchaient par essence
Dans son exposition, Nanotopia, l’artiste Michael Burton livrait une critique du transhumanisme en
imaginant des augmentations biologiques accompagnant notre évolution, à l’image de ce pied taillé
pour la course et doté de pico pour mieux agripper au sol.
Un exosquelette pour l’augmentation quotidienne, à l’exemple de Keeogo.
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
17
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
de former société… Or, qui ne désire pas
faire société ?
Nous n’échapperons pas à l’augmentation
de l’homme. Elle est déjà en route. Mais
peut-on promouvoir une autre augmen-
tation ? Une “augmentation ordinaire”,
c’est-à-dire des systèmes qui favorisent
la résilience et la compassion plutôt que
la compétition et l’individualisme ? Une
augmentation fondée sur d’autres va-
leurs… C’est tout l’enjeu de cette piste de
travail.
B. PROBLÉMATIQUES
De la production du corps rationnel au
surhumain
	 Le courant transhumaniste sa-
ture l’espace public de ses visions trans-
gressives [2] d’un homme augmenté dans
ses capacités motrices et cérébrales,
grâce aux progrès des sciences et des
techniques. Etre plus performant, plus
intelligent, vivre plus longtemps, s’éman-
ciper des maladies chroniques qui accom-
pagneront l’allongement de la durée de
nos vies, uploader notre cerveau dans
une machine… Voilà quelques-unes des
promesses de ces ingénieurs et entre-
preneurs qui ont annexé le corps humain
pour en faire leur nouveau terrain de jeu
[3]. C’est la saison 2 des NBIC [4], pro-
duite et jouée par de puissants acteurs du
numérique embarqués sous la houlette du
premier d’entre eux, Google, et notam-
ment de ses filiales 23andMe, consacrée
à l’analyse génétique et Calico, dont le
but est de “tuer la mort”. Tous les diri-
geants de la planète se précipitent dans
les shows, conçus pour eux par la Singula-
rity University, généreusement financée
par Google pour entendre le même mes-
sage : nos corps et nos cerveaux sont bien
la nouvelle frontière du 21e siècle.
Le transhumanisme n’est sans doute que
la pointe avancée d’un mouvement plus
ancien qui s’est bâti tout au long du 20e
siècle sur les progrès de la biologie et de
la médecine pour proposer à nos socié-
tés occidentales un modèle prescriptif
dominant : le paradigme médico-sportif.
18
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
Pour la philosophe Isabelle Queval, ce
paradigme dessine en creux un humain
façonné par les sciences et les tech-
niques. La médecine sait désormais ce
qui est bon pour nous, et nous dit, d’une
manière de plus en plus normative, com-
ment vivre, manger, dormir, marcher,
courir, respirer… Cette médicalisation de
nos existences va de pair avec la sportiva-
tion de nos moeurs, qui va bien au-delà
du seul champ du sport pour interroger
notre société de compétition [5]. Une vie
tellement plus longue [6] dans un corps
tellement plus confortable – où plutôt
constamment sous surveillance : c’est
la promesse du modèle médico-sportif.
Pour y parvenir nous sommes entrés dans
un activisme permanent, dans lequel l’in-
dividu est devenu son propre héros, et son
corps un perpétuel chantier, et qui pousse
une majorité d’entre nous à surveiller et
entretenir notre ligne, notre forme et
notre santé.
“Les progrès médicaux des dernières décen-
nies, l’allongement de la durée de vie dans
les pays riches ont engendré une révolution
: la croyance dans la capacité à « produire
» le corps. De la naissance à la vieillesse,
génétique, pharmacologie, chirurgie, dié-
tétique, cosmétologie, sport encouragent
l’idée d’un corps maîtrisable, modifiable,
perfectible à l’infini et objet d’une projec-
tion identitaire. Soigner (se soigner), bien
manger, faire du sport composent ainsi
un paradigme médico-sportif par lequel,
en réponse aux actions de prévention pour
l’hygiène publique, à dimension collective,
s’organise une prise en charge individuelle
et responsabilisée du sujet informé. En
outre, alors que se sont effondrées, dans
la deuxième partie du xxe siècle, les trans-
cendances – politiques et religieuses – qui
structuraient la vie sociale, l’individualisme
de nos sociétés a pour corollaire un maté-
rialisme croissant aux conséquences para-
doxales : centration de l’identité contem-
poraine sur le corps, perception du corps
comme destin (ne pas tomber malade,
repousser la mort), fantasme d’immorta-
lité exprimé par le corps. De la sorte, et
comme illustration de ce phénomène, au
succès médiatique du sport de haut niveau
fait écho une sportivation des mœurs et
des corps : bouger, se sculpter, performer.”
Isabelle
Queval, Le corps aujourd’hui, Folio Essais,
2008.
La fabrique des corps est une fonction
de base de nos sociétés, et chacune se
distingue des autres par ses manières dif-
férentes de l’éduquer et de le mobiliser.
Nous marchons, courons, nageons, utili-
sons nos mains, nos bras, nos pieds, nos
jambes, portons notre tête comme notre
société nous l’a enseigné (Marcel Mauss,
“Les techniques du corps”, 1934). Ces
techniques du corps ont participé avec
d’autres à faire du corps aujourd’hui ce
“marqueur culturel, le tissu d’inscriptions
politiques, scientifiques et techniques
: corps policé, opprimé ou réprimé de
l’ordre social, corps objet de la méde-
cine, corps paré ou sacrifié du rite, corps
bolide du sport, corps marchandisé des
marques” (Quéval, Le corps aujourd’hui).
Le souci de soi contemporain a ceci de
19
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
spécifique qu’il s’inscrit dans l’idée de
la production d’un corps rationnel, sur
lequel se penchent de nombreuses fées,
bonnes ou mauvaises. Le corps rationnel
est un “projet de transformation planifié,
contrôlé soutenu par les connaissances
scientifiques et une idéologie de la santé”
(Quéval, Le corps aujourd’hui).
De la chirurgie esthétique à la mesure de
soi [7], de la diététique au sport en pas-
sant par la méditation ou l’alimentation,
de l’analyse génétique aux innovations
de la santé, tout concourt à la perfor-
mation et à la sportivation de l’existence.
Ces injonctions normatives néo-hygié-
nistes sont déjà en place, avec la com-
plicité active de mon smartphone truffé
de capteurs et d’algorithmes qui évaluent
en permanence mes performances spor-
tives, médicales, diététiques ou cogni-
tives. La rationalisation des productions
de nos corps, leur mise sous surveillance
permanente via des capteurs accumulant
des métriques – quand bien même beau-
coup s’avèrent peu fiables – cherchant à
mesurer la moindre de nos performances,
font plus que mettre nos existences sous
contrôle : elles les façonnent et nous pla-
cent dans une compétition sans fin dont
l’objectif est de dépasser notre condition
humaine.
Les injonctions de cet imaginaire de la
compétition et de la performance sont
très puissantes et façonnent déjà notre
société. Pourtant, elles sont loin d’être
neutres. Elles portent en elles des valeurs
d’individualisme, de concurrence, de
compétition, de surveillance, de contrôle
unilatéral… aux antipodes de la résilience
et de l’altruisme, qui agencent également
notre humanité. En fait, le problème n’est
pas tant l’augmentation en tant que telle
que de savoir ce que l’on augmente. Nous
souhaitons tous nous améliorer, mais
qu’est-ce que l’on souhaite améliorer de
nous ? La plupart des technologies du
surhumain ne souhaitent améliorer que
soi, que pour soi-même. C’est leur faille.
Dans notre imaginaire, le robot incarne
l’idéal de robustesse, de “non-fragilité”
(bien peu “antifragile” [8] en fait) que nos
sociétés aimeraient tant revendiquer. Et
c’est une raison de sa présence croissante
dans notre paysage culturel. Il incarne
aussi l’absence de toute ambivalence, que
la simplification à l’oeuvre ne sait pas évi-
ter. Avec le robot on s’aimerait s’exempter
du ratage originel qu’est l’homme, dû à
l’étourderie d’Epiméthée qui a distribué aux
animaux tous les talents nécessaires à leur
survie, n’en gardant aucun pour l’homme.
Nous sommes des ratés, d’éternels préma-
turés et la technique vise à remédier à la
néotonie dont nous souffrons. Au lieu de
penser comme Roger Caillois que ce ratage
originel est l’indice de la dignité de notre
humanité, nous sommes des êtres offerts à
l’histoire et à la construction volontaire de
soi.
La technologie, et notamment le robot,
dans ses incarnations multiples, endosse
la responsabilité de nous arracher à nous-
mêmes, non pas comme y viserait l’éduca-
tion du genre humain tel qu’on le pensait
au 18e siècle, mais dans une transgression
Un prototype de prothèse de main doté d’une lumière dans sa paume par OpenBionics.
Après l’acceptation de son handicap, certains porteurs de prothèses souhaitent transformer leur
handicap en avantage en la dotant de capacités supplémentaires.
Voir notre article sur la robotique open source.
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
21
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
fauder. Nous sommes nos propres robots
et nous aspirons plus à nous simplifier qu’à
nous complexifier, comme si cela pouvait
aider à mieux nous comprendre. Comme le
souligne Jonathan Crary [12], cet environ-
nement se “réduit à un modèle asocial de
performance machinique – une suspension
de la vie qui masque le coût humain de son
efficacité.
Pour une augmentation ordinaire
Face à cette augmentation “spectacu-
laire” que nous proposent la plupart des
technologies peut-on imaginer une aug-
mentation “ordinaire” ? Une augmen-
tation du quotidien qui nous aide à être
“plus humains” plutôt que surhumains ou
transhumains ? Une augmentation qui li-
bère nos émotions plutôt que notre raison
[13] ? Une augmentation “émotionnelle”
[14] qui favorise la résilience, l’empathie
et l’altruisme plutôt que leur contraire ?
La course à l’augmentation, à la perfor-
mation de soi, ne fonctionne pas si bien.
Elle créé plus de malaise que de bien être,
comme le montre l’explosion des patho-
logies alimentaires à l’heure de l’explosion
des injonctions normatives. Les personnes
appareillées ne sont pas des êtres “hy-
brides”, rappelle fort justement le cher-
cheur en robotique Nathanaël Jarrassé :
la plupart des patients qui doivent porter
une prothèse passent par une longue et
lente appropriation, qui nécessite des
heures d’entraînement pour être pilotées
et la plupart se découragent en cours de
route, quand ils ne se découragent pas
d’avoir si peu de contrôle sur leurs pro-
susceptible de nous faire basculer dans une
autre forme d’humanité : la singularité.
La machine a cessé d’être une simple mé-
taphore. Son perfectionnement est bientôt
apparu comme la trajectoire que l’homme
pourrait espérer pour lui-même. L’ordi-
nateur symbolise l’intelligence parfaite
[9] – même si en vérité, il est “complète-
ment con” – comme si la conscience et le
raisonnement n’étaient pas un privilège
dans un monde de plus en plus automatisé.
Désormais, la machine gagne toujours et le
jeune joueur d’échecs veut plus ressembler
à Watson qu’à Kasparov. Cette fascination
pour l’automatisation naît de notre ratio-
nalité, de notre goût pour la compétition,
l’efficacité, l’action, la rapidité de décision
[10] – sans voir que bien de ces qualités ne
sont possibles que grâce à nos intuitions
[11].
Le robot est un être sans intériorité et nous
aspirons à lui ressembler comme le pense
le psychologue Burrhus Skinner, le fon-
dateur du comportementalisme radical,
mieux vaut s’attacher à ce qui est obser-
vable qu’à notre conscience ou nos sen-
timents. Dans Walden Two, il montre la
portée du comportementalisme appliqué à
la régulation sociale : une réponse par la
simplification programmée à la simplicité
volontaire de Thoreau. Le corps humain,
chassé des usines, soigné par toujours plus
de prothèses, est le seul point faible de la
mécanique sociale que nous mettons en
oeuvre pour nous mouler dans l’architec-
ture sociale que nous ne cessons d’écha-
22
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
thèses [15]. L’essentiel des utilisateurs de
gadgets de santé connectés les délaisse
au bout de quelques semaines. Beau-
coup de jeunes diabétiques par exemple
refusent les applications de suivi trop
directives. Dans l’entraînement sportif
ou la rééducation, nous ne réagissons pas
tous de la même manière à la compéti-
tion et aux injonctions directives inscrites
dans les technologies… Le contrôle de
soi nécessite de la mesure pour résoudre
l’angoisse de notre propre domination.
Or, cette mesure, toujours plus fine et
précise, ne parvient pas à faire s’éloigner
l’anxiété que la mesure et le contrôle de
soi cherchent à combler, au contraire.
La mesure nous projette face à un inat-
teignable modèle idéal de nous-mêmes,
qui ne cesse de nous angoisser à mesure
qu’on cherche à s’en rapprocher.
Derrière le mythe de l’augmentation se
cache la réalité de la diminution. Comme
le rappelle le philosophe Jean-Michel
Besnier [16], il y a un principe de simpli-
fication à l’oeuvre dans toute démarche
scientifique : on schématise les phéno-
mènes, ici les comportements humains,
pour les réduire à l’essentiel de ce qu’une
machine sera capable d’enregistrer et
d’imiter. On modélise l’expression des
émotions les plus communes afin de les
soumettre à des logiciels de reconnais-
sance ou de production gestuelle. Dans
tous les cas on épure l’humain de ses traits
idiosyncrasiques afin qu’ils se trouvent au
mieux pris en charge par la machine, au
risque d’oublier ces traits inassimilables
par elle, qui définissent pourtant sa spé-
cificité.
Même équipés de lunettes, la réalité, est
que, quand on en porte, on voit moins
bien que ceux qui n’en ont pas besoin.
Si beaucoup sont enthousiastes à l’idée
de mieux percevoir le monde à travers
des Google Glass, la réalité est plus une
Google (G)lassitude que celle d’une réa-
lité augmentée – le coup d’arrêt du projet
Google Glass et les critiques véhémentes
qu’il a déclenchées, montrent d’ailleurs
très bien les limites de cette approche de
l’augmentation. Derrière ces désillusions
pointe la critique des valeurs qui accom-
pagnent aujourd’hui la manière dont on
applique la technologie au corps, dont on
code certaines valeurs dans les techno-
logies. L’augmentation est trop souvent
infantilisante [17]. Or, le compteur de pas
ne suffit pas à marcher. Proposer des ou-
tils qui favorisent le développement de la
puissance (pas forcément de la maîtrise,
hélas) ne suffit pas à créer de l’accepta-
tion personnelle comme sociale. Offrir
des objets compagnons qui ne proposent
que mettre le monde en chiffre pour
nous comparer les uns aux autres est une
augmentation qui est plus handicapante
qu’autre chose.
“Les innovations sont presque toujours pré-
sentées sous l’angle rassurant d’un handi-
cap à pallier.”
Alain Damasio, “On a externalisé le corps
humain”, Télérama.
Pourtant, l’imaginaire de l’augmentation
ne disparaîtra pas demain. Nous allons
devoir composer avec lui. Mais nous pou-
vons aussi lui apprendre à nous aider à
23
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
voir le monde autrement, selon d’autres
valeurs. Nous devons dépasser les injonc-
tions sociales compétitives de nos tech-
nologies et qui nourrissent les objets de
puissance que sont devenus nos gadgets.
C’est tout l’enjeu de l’augmentation ordi-
naire que nous appelons de nos voeux.
Augmentation ordinaire : augmenter
notre impuissance
Comment réaliser cette augmentation
ordinaire ? Comment hacker le système
de l’augmentation ?
Pour cela, il faut avoir recours à une
autre perception de l’homme. Il faut viser
d’autres formes d’amélioration : des amé-
liorations qui augmentent nos capacités
sociales plus que nos capacités indivi-
duelles, des améliorations qui favorisent
la résilience, la compassion, l’empathie,
la compréhension d’autrui, plus que des
systèmes qui ne sont que des systèmes
de puissance, de domination, d’affirma-
tion de soi.
Aux confins de l’économie comporte-
mentale et de l’informatique émotion-
nelle, on trouve des pistes de recherche
encore marginales, mais stimulantes, qui
proposent d’autres métriques de soi et
surtout du nous (ce tabou de la mesure).
L’enjeu est plus d’augmenter les sens que
la puissance, de développer un “intros-
quelette” qu’un “exosquelette”. D’élar-
gir son spectre de perception, non pas
pour voir mieux que les autres, mais pour
prendre conscience, jouer, se protéger,
discuter de nos innombrables biais cogni-
tifs. D’ouvrir une nouvelle maîtrise de nos
sens, de nos émotions, de nos intuitions.
De nous permettre d’être irrationnels
plus que rationnels puisque les échecs de
la logique sont des “stratagèmes efficaces
pour favoriser nos relations sociales et dé-
passer les points de vue opposés”, comme
nous l’explique la théorie argumentative
d’Hugo Mercier et Dan Sperber. Ou à
l’inverse de devenir plus rationnel puisque
ces biais cognitifs nous rendent juste-
ment irrationnels. En tout cas, d’avoir
une meilleure perception de ce que nous
ne percevons pas consciemment, pour
décupler nos capacités sociales plutôt que
seulement notre capacité à être un loup
pour l’homme.
Demain les “wearables sociaux”
Les objets qui se portent sont presque
exclusivement des enregistreurs, des cap-
teurs. Les Google Glass ou les oreillettes
de nos téléphones portables portent en
eux un malaise conceptuel diffus explique
Noah Feehan du New York Times Labs :
“ces objets proposent de mauvaises expé-
riences qui se produisent lorsque la tech-
nologie permet à quelqu’un de superposer
son monde sur le monde que nous avons
à partager avec lui, mais sans nous laisser
y participer”. Or pour lui, les objets que
l’on porte devraient suggérer leur propre
utilisation sociale, c’est-à-dire nous per-
mettre d’ajouter des modes d’interaction
avec le monde.
24
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
Pour lui, les objets vestimentaires sociaux
nous permettront demain d’augmen-
ter nos sens (un appareil qui vibre si l’on
parle trop fort), nous connecter à nous-
mêmes (un appareil qui nous rappelle-
rait par exemple ce que nous pensions
la semaine dernière) et nous connecter
aux autres, à l’image de Blush, le badge
qu’il a imaginé, permettant d’écouter les
conversations autour de lui et qui réagit
quand la conversation matche avec notre
profil de recherche en ligne récent. Son
but est d’inclure de manière subtile votre
vie en ligne dans vos interactions réelles
et dévoiler des choses de nous aux autres
plutôt que de seulement nous informer
sur le monde au détriment des autres.
Demain, les correcteurs de nos comporte-
ments. Nous ne sommes pas aussi doués de
raison que nous le pensons, comme nous
l’apprend la psychologie comportemen-
tale. Quand nous prenons des décisions
éthiques, morales, nous ne nous basons
pas tant sur la rationalité que sur nos pas-
sions. Notre disponibilité cognitive elle-
même n’est pas toujours à son optimum,
sans qu’on s’en rende forcément compte.
Or, plus nous sommes fatigués, plus notre
charge mentale est importante, plus nous
avons tendance à prendre des options
simples, à l’image des juges qui procèdent
à des décisions à la chaîne. Pire, nous
avons tendance à éliminer la dissonance
cognitive, c’est-à-dire les idées qui contre-
viennent aux nôtres.
De même, nous savons mal lire et déchif-
frer les émotions de nos interlocuteurs et
notamment les signaux non verbaux que
les corps disent par-devers nous. Or, les
machines, demain, vont nous aider à aug-
menter notre intelligence émotionnelle as-
sure Rosalind Picard, directrice du groupe
de recherche sur l’informatique affective
du MIT.
L’enjeu est notamment de rendre visible
nos schémas et modèles d’interaction pour
déclencher une rétroaction comportemen-
tale, à l’image du Meeting Mediator Sys-
tem développé depuis les badges sociomé-
triques du MIT, permettant de visualiser
qui monopolise la parole lors d’une réunion,
pour mieux la distribuer : une question
essentielle quand on sait l’importance de
l’égalité de prise de parole, premier facteur
prédictif de l’intelligence collective.
Autant de recherches qui suggèrent que
l’enjeu de l’augmentation de l’homme de
demain ne sera pas tant d’augmenter ses
capacités par rapport aux autres, mais de
l’aider à être plus empathique, plus com-
préhensif, plus social. De l’aider à voir et
dépasser ses biais cognitifs. Bref, de dépas-
ser le plafond de verre de la complexité de
nos comportements sociaux, non pas pour
un monde plus performant, mais pour un
monde plus ouvert à la diversité.
Ces technologies de l’empathie, ces
nouvelles formes d’augmentation de nos
facultés psychosociales ne seront pas
magiques pour autant. Elles porteront
elles aussi leur pharmakon, c’est-à-dire
à la fois le remède et son poison comme
25
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
l’explique le philosophe Bernard Stiegler,
à l’image de Crystal Knows, ce correc-
teur comportemental qui vous propose
d’adapter vos propos à la personnalité de
vos correspondants. Un dispositif qui pro-
pose à la fois d’augmenter notre empa-
thie, mais qui développe en même temps
un outil qui offre de nouvelles armes aux
techniques de manipulation.
Certes, l’empathie ouvre la voie à la ma-
nipulation, comme la résilience au défai-
tisme, la compassion à l’indifférence, la
compréhension à l’intolérance… L’enjeu
de l’augmentation ordinaire est de nous
montrer les biais dont nous sommes
les premières victimes et de nous per-
mettre de mieux nous relier aux autres
plus qu’à nous-mêmes, de favoriser notre
caractère irrationnel plus que rationnel
pour mieux prendre en compte toute
notre humaine diversité. Elle se veut
une réponse critique à l’imaginaire et aux
valeurs de l’augmentation, en proposant
une réponse plus ouverte à la complexité
sociale de nos interactions.
C. CONTROVERSE
L’augmentation n’est pas sans contro-
verses, même si, celle-ci semble pro-
fondément acquise dans les imaginaires
: nous sommes (presque) tous prêts à
une intervention technologique dans nos
corps pour vivre plus longtemps. Outre
les questions mises en exergue ci-des-
sus, une autre controverse nous semble
devoir retenir notre attention : celle du
dopage, et avec elle, celle de la modifi-
cation chimique de nos capacités, qui fait
moins consensus que le pacemaker pour
doper nos défaillances cardiaques ou que
l’appareil pour remédier à sa surdité.
Dopage, hormones, neurotransmetteurs
Pour répondre à l’injonction d’une vie
saine, pour parvenir à prendre le contrôle
de son corps, nous sommes de plus en
plus nombreux à avoir recours au dopage,
au risque de soumettre notre corps à
d’autresexcès,guèreplusbénéfiquespour
lui. Pour convenir aux injonctions nor-
matives des mesures (épreuve sportive,
travail, études…) nombreux n’hésitent
plus à avoir recours à la démesure. Pour
être performants : nous devons tous être
dopés ! La compétition sociale et profes-
sionnelle génère la banalisation des pro-
duits dopants. L’exigence de performance
génère ses propres addictions. L’impératif
à être disponible en continu, aligne notre
existence sur celle des choses inanimées
et exige de nos corps mêmes une mise
à disposition continue, même si cela
demande d’absorber services et produits
26
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
chimiques à dose toxique, explique Jona-
than Crary. “Où serait le problème, si de
nouvelles drogues permettaient à des in-
dividus de travailler cent heures d’affilée
? Un temps de sommeil flexible et réduit
n’assurerait-il pas une plus grande liberté
personnelle ?”, ironise le professeur d’es-
thétique, pointant par là même toutes
les ambiguïtés de ces exigences écono-
miques qui impactent désormais le social.
Cette sportivation des moeurs va bien
au-delà du seul champ du sport, même
si c’est surtout ici qu’elle s’exprime. Ce
dopage va bien au-delà de la prise de
produits chimiques. Avec l’intégration
professionnelle d’outils de mesure faisant
du sport “une activité quasi scientifique”,
l’optimisation technique s’apparente par-
fois à des formes de dopage. Aujourd’hui,
les données des capteurs physiologiques
des sportifs leur permettent d’avoir un
retour, une rétroaction sur leur propre
pratique. Mais qu’en sera-t-il quand les
équipes pirateront ou accéderont aux
données de l’équipe adverse ? Un coureur
qui a accès aux données de ses concur-
rents court-il de la même manière ?
Laquestiondudopage,desarégulation,de
sa révélation, et son passage d’un niveau
personnel à un niveau plus social, inter-
équipes ou entre compétiteurs, permet
de dérouler bien des questions autour de
l’augmentation ordinaire dans une socié-
té de la performance. Peut-on être dopé
pour être plus gentil, plus social ou plus
à l’écoute des autres ? comme l’esquisse
notre collègue Rémi Sussan dans ses
livres [18], plutôt que pour faire la guerre,
pour travailler, pour passer des examens…
Quelles drogues, quels neurotransmet-
teurs, quelles hormones vont-ils nous
aider à être plus intelligents ? A devenir
plus empathiques ou plus compréhensifs
? Il y a là un champ de recherche et de
débats de société à venir qui synthétise
toutes les problématiques de l’augmenta-
tion, et ce alors que l’usage des drogues
rencontre un rejet social, un tabou, bien
plus marqué que l’augmentation techno-
logique, devenue, elle, à bien des égards,
on ne peu plus banale, comme le rap-
pellent les lunettes que nous portons sur
notre nez. Cette différence d’acceptation
sociale est un bon révélateur des tensions
autour des questions de l’augmentation
et permettrait d’interroger ce sujet d’une
manière plus conflictuelle que sous le seul
angle technologique, qui déclenche beau-
coup moins de discussion ou d’opposition.
27
DÉMONSTRATEURS
Il nous semble essentiel aujourd’hui
d’élargir les connaissances partagées sur
le fonctionnement du cerveau et de la
psychologie sociale, seul à même de ré-
véler d’autres formes “d’augmentation”
que compétitives. D’où des propositions
de démonstrateurs, de suite de l’expédi-
tion Bodyware, très exploratoires, pour
révéler des formes d’augmentation ordi-
naires.
Empathon : Empathie augmentée
Des systèmes d’augmentation pour
favoriser l’empathie plutôt que la com-
pétition
La plupart des outils numériques du
Quantified Self proposent des outils de
mesure de soi permettant de se mesu-
rer soi-même pour mieux se comparer
aux autres. L’essentiel de ceux-ci repose
sur la performance de soi et la compé-
tition, à l’image de l’enregistrement de
ses performances sportives. Rares sont
les applications qui nous invitent, via nos
données, à mieux comprendre le monde,
à mieux comprendre les autres.
Peut-on imaginer 20 prototypes rési-
lients, qui favorisent la compréhension de
l’autre plutôt que la compétition, qui per-
mettent de surmonter les aléas de la vie,
plutôt que de les dominer ? A l’image de
l’application 20 day stranger, imaginée
par le Media Lab Playful Systems et le
Dalaï Lama Center for Ethics and Trans-
formative values, qui propose de vivre
l’expérience d’un étranger en échangeant
les données de son téléphone mobile avec
celle d’un inconnu vivant à l’autre bout du
monde, pour voir si l’expérience de l’autre
nous rapproche et nous fait devenir plus
compréhensif.
Stimuler le développement de proto-
types reposant sur une conception de
l’homme plus altruiste permettrait de
faire émerger l’idée que d’autres formes
d’augmentation sont possibles, basées
sur d’autres valeurs de société que le
libéralisme et la compétition. Permet-
tant d’étendre le spectre de ce qu’on en-
tend et comprend de l’augmentation et
d’offrir une réponse au relatif échec des
dispositifs qui prônent la différenciation
des individus, comme les Google Glass.
Peut-on améliorer et développer Blush
et d’autres dispositifs de ce type ? Mieux
recenser ceux qui existent ? Travailler à
améliorer leur appropriation ?… Tel pour-
rait être l’enjeu d’un Empathon (Empa-
thie et Hackathon), un évènement pour
favoriser la naissance de dispositifs d’aug-
mentation ordinaire.
HackCognition : 90 augmentations
ordinaires. L’avenir de l’augmentation
est de prendre conscience de nos biais
cognitifs
Si, comme nous l’avançons, l’un des ave-
nirs de l’augmentation est de prendre
conscience de nos biais cognitifs, alors
proposons de nous atteler à ceux-ci.
Sur la Wikipédia anglophone on trouve
une liste de plus de 90 biais cognitifs,
sociaux et de mémorisation. Lançons un
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
28
programme pour imaginer des projets
permettant de relever chacun d’entre
eux, d’en jouer, afin de permettre aux
gens d’être plus conscients des biais qui
les façonnent. Plutôt qu’ils soient des
moyens de domination et de manipula-
tion (à l’image des techniques marketing
qui savent se jouer d’eux sans que nous
en soyons toujours conscients), trouvons
des moyens pour nous aider à en prendre
conscience. Faisons-en des supports de
dialogue, de jeu, de création, de compré-
hension de soi et des autres…
L’idée est de stimuler via un hackthon
géant des projets s’adressant à chacun
de nos biais pour esquisser des solu-
tions technologiques permettant de les
contourner, de les dépasser, de les révé-
ler, d’en prendre conscience…
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
29
NOTES
1. Pierre Musso distingue 3 figures de l’augmentation : le cyber guerrier, qui du pacema-
ker aux jambes composites d’Oscar Pistorius, nous emmène de l’homme d’aujourd’hui
au surhumain de demain ; le modèle Frankenstein, notre double machinique huma-
noïde de l’homme ; le cyborg, qui mixe les 2 premiers dans une hybridation homme-
machine. Voir Musso (Pierre) in Munier (Brigitte), dir., Technocorps : la sociologie du
corps à l’épreuve des nouvelles technologies, François Bourrin, 2014.
2. La question de la transgression consistant à transformer l’homme en cyborg est
elle-même en débat. Pour Laurent Alexandre cette question n’en est pas vraiment une
puisqu’elle semble massivement acceptée par la population. Tout le monde est prêt à
avoir recours à un coeur artificiel pour prolonger son existence : “Le transhumanisme,
n’est pas un fascisme technologique : l’opinion est déjà conquise. Elle ne souhaite pas
la discussion. “Y’a-t-il eu une seule discussion en France de savoir si mettre un coeur
électronique était une bonne chose ou une transgression inacceptable”, même si elle
sauve plein de vies ?”
3. La question transhumaniste est plus complexe que la façon dont nous la synthé-
tisons. Tous ne sont pas convaincus de l’enjeu que représente le téléchargement de
son esprit dans une machine. Nombre d’entre eux se penchent également avec beau-
coup d’intérêt sur la question de l’amélioration morale par exemple – voir les travaux
de James Hughes… Nombre d’entre eux défendent aussi des questions et concepts de
“liberté morphologique” ou de “liberté cognitive” revendiquant ainsi le droit à rester
sourd si on le souhaite ou à demeurer autiste.
4. NBIC, acronyme pour Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences
cognitives.
5. Voir Crary (Johnathan), 24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil, Zones, 2014.
Duret (Pascal), Sociologie de la compétition, Armand Collin, 2009. Bersini (Henri),
Haro sur la compétition, PUF, 2010.
6. L’allongement de la durée de la vie est encore d’actualité, malgré son ralentissement
voire sa possible régression annoncée pour demain dans la plupart des pays occidentaux.
Mais avant cette régression, c’est l’allongement de durée de vie en bonne santé qui
régresse avec la montée des maladies chroniques.
7. Guillaud (Hubert), De la mesure à la démesure de soi, Publie.net, 2012 et http://
fr.slideshare.net/HubertGuillaud/de-la-mesure-la-dmesure et http://www.internetac-
tu.net/tag/quantifiedself/.
8. Taleb (Nassim Nicholas), Antifragile : les bienfaits du désordre, Les Belles Lettres,
2013.
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
30
9. Von Neumann (John), L’ordinateur et le cerveau, Flammarion, 1999.
10. A l’inverse du robot, si nous savons très bien percevoir et agir, notre difficulté est
de savoir décider. Tout l’inverse du robot qui sait décider, mais a du mal à percevoir et à
agir : http://www.internetactu.net/2015/07/10/linternet-des-objets-est-il-lavenir-de-
la-robotique/.
11. Lehrer (Jonah) Faire le bon choix : comment notre cerveau prend des décisions,
Robert Laffont, 2010.
12. Crary (Jonathan), 24/7 : le capitalisme à l’assaut du sommeil, Zones, La Découverte,
2013.
13. Kahneman (Daniel), Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Flam-
marion 2011.
14. Pour faire référence à “l’informatique émotionnelle” ce champ de recherche au
croisement de l’informatique et de l’économie comportementale qui vise à permettre
aux machines de comprendre nos émotions et à interagir émotionnellement avec nous:
http://www.internetactu.net/2011/09/15/augmenter-notre-intelligence-emotion-
nelle/.
15. http://www.bbc.com/future/story/20140107-how-i-became-a-cyborg et http://
www.internetactu.net/2011/07/13/ce-que-les-patients-changent-a-la-sante/.
16. Besnier (Jean-Michel), Demain les post-humains : le futur a-t-il encore besoin de
nous ?, Fayard, 2012.
17. C’est l’un des enseignements du programme “Plus longue la vie” de la Fing : http://
archives.fing.org/pluslonguelavie.net – voir Brugière (Amandine) et Rivière (Carole-
Anne), Bien vieillir grâce au numérique : autonomie, qualité de vie, lien social, Fyp
éditions, 2010.
18. Sussan (Rémi), Frontière grise, François Bourrin éditeur, 2013. Optimiser son cer-
veau, FYP, 2009.
POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
APPARENCES
HYBRIDES
3
∙∙∙
INTUITION
L’expression et la revendication de soi en ligne nourrissent la contes-
tation des normes sociales et esthétiques, et la disruption dans les
usages.
PISTES
> 100 projecteurs de soi
> Wearable Social Lab
> Hacking social : Zone zéro relou
RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET
http://www.internetactu.net/2015/09/25/bodyware-apparences-
hybrides/
32
APPARENCES HYBRIDES
A. INTUITION
Apparences hybrides, territoire de dé-
tournement
Le corps est un outil qui permet à la fois
de jouer de son apparence, de son identité
et de son appartenance. Il permet autant
l’affirmation de soi – dire aux autres qui
je suis, se projeter vers l’extérieur -, que
la construction de soi : il est la charpente
de son identité permettant de se projeter
vers l’intérieur de soi. En cela, il est à la
fois un vecteur esthétique et politique.
Dans ce domaine des apparences, qui
va de la beauté à l’émotion, des normes
sociales à l’individualisme, du maquillage
aux textiles connectés en passant par le
bodyhacking… nous sommes confron-
tés à des usages, des innovations, des
détournements non structurés, qui sont
d’abord et avant tout le fait des usa-
gers. Ce sont eux qui réinventent avec
la matière numérique leurs projections
et constructions identitaires. Le numé-
rique permet de renforcer l’affirmation
ou la disparition de son identité, de son
apparence, de ses appartenances et de
ses engagements. Le débordement du
numérique dans et sur le corps permet à
la construction identitaire et normative
de trouver de nouvelles ressources pour
se projeter et s’affirmer. Comme le sou-
ligne le psychiatre et psychanalyste Serge
Tisseron [1] : “la culture numérique, avec
la possibilité de démultiplier les identités
sur Internet, s’accompagne de la convic-
tion qu’elle est une fiction tributaire des
interactions entre les différents membres
d’un groupe à un moment donné. Chacun
devient multi-identitaire. Une nouvelle
normalité s’impose dont la plasticité est
la valeur ajoutée, tandis que l’ancienne
norme du “moi fort intégré” fait courir le
risque d’un défaut d’adaptabilité”.
A l’heure où les capteurs et les projec-
teurs de soi s’apprêtent à se démultiplier
(voir Bodyware : pour une augmentation
ordinaire), une partie des utilisateurs vont
vouloir de plus en plus utiliser le numé-
rique pour projeter leurs identités, affir-
mer ce qu’ils sont ou voudraient être ou
ce qu’ils sont de l’autre côté des écrans
ou le masquer par des projections obfus-
catrices. La dichotomie entre ce que nous
sommes d’un côté de l’écran et de l’autre
est en tout cas appelée à se transformer
avec l’internet des objets, les textiles in-
telligents, les capteurs corporels…
33
APPARENCES HYBRIDES
B. PROBLÉMATIQUE
je me projette donc je suis
Avec le web 2.0, les internautes ont pris
le contrôle de leur identité en ligne. De
Facebook à Twitter, d’Instagram à Vine,
ils affirment en ligne leurs appartenances.
A l’heure des capteurs connectés et de la
réalité augmentée, cette réappropriation
de soi rebondit dans le réel, et le corps en
est l’un des terrains de jeux. Nos identités
en ligne rejaillissent hors ligne à travers
nos apparences, et les images que nous
renvoyons. Le jeu identitaire permis par
le numérique continue et se prolonge
dans le “vrai” monde. Jouer de son image,
incarner ses revendications permet d’in-
carner le langage, de l’enrichir autrement.
L’enjeu n’est pas tant de contrôler ce que
je ressens ou de mesurer ce que je suis,
comme le propose le Quantified Self, que
de contrôler ce que je montre de moi et
d’en jouer, en ligne bien sûr, mais aussi
dans le réel.
La biométrie ne s’intéresse qu’à la dimen-
sion identitaire du corps, le réduisant
à un ensemble de signes, apparents ou
internes, que l’on peut soumettre à ana-
lyse, reconnaissance et validation. Voix,
pupilles, forme du visage, démarche,
empreintes digitales ou autres spécifici-
tés physiques ou comportementales sont
captées et décryptées par des dispositifs
numériques élaborés, mais pas toujours
très fiables… Elle pousse toujours plus
loin notre identification, notre recon-
naissance par les systèmes techniques
permettant de payer avec notre visage,
d’être évalués sur notre apparence…
posant la question lancinante de la confi-
dentialité biométrique.
Finalement, est-ce que la biométrie ne
caricature pas, en la confinant dans une
relation homme-machine asymétrique,
une fonction essentielle du corps, qui
est de produire continuellement du sens,
aussi bien en émission qu’en réception,
et d’inscrire activement le sujet dans un
espace social et culturel donné ? Comme
le souligne le sociologue David Le Bre-
ton, “à l’intérieur d’une même commu-
nauté sociale, toutes les manifestations
corporelles d’un acteur sont virtuelle-
ment signifiantes aux yeux des autres”.
Anthropologues et sociologues étudient
depuis longtemps les rituels et codes qui
régissent dans toute société, première ou
contemporaine, les mises en scène de nos
corps, l’acquisition de nos gestes, de nos
étiquettes corporelles, l’expression de nos
sentiments, de nos émotions, qui n’ont
rien de naturel, mais sont enracinées dans
des normes collectives implicites.
Plus qu’une lointaine informatique émo-
tionnelle où les machines apprennent à
lire nos émotions et s’adaptent en consé-
quence, le numérique est un moyen de
rendre nos émotions plus expressives, de
les revendiquer, de les amplifier, de les
donner à voir notamment pour qu’elles
produisent du jeu social. Le but n’est pas
tant de capter que d’émettre. De parta-
ger, de diffuser, d’exprimer, d’amplifier
pour mieux se faire comprendre ou mieux
s’exprimer. Mais également de cher-
cher à brouiller, à détourner, à subvertir
cette lecture émotionnelle qui s’annonce,
34
APPARENCES HYBRIDES
comme pour contourner la reconnais-
sance faciale, faire mentir son capteur
de stress ou le détecteur cardiaque qui va
permettre demain à sa voiture de démar-
rer… Le numérique est un moyen pour
renforcer la relation entre les humains
tout en brouillant sa lecture pour mieux la
renouveler, mieux la détourner, la pirater
ou la sublimer.
L’émotion forme une sorte de langage
venu du corps, tant vers soi (en réaction
à un événement par exemple) que vers
les autres (une émotion se transmet, elle
en provoque d’autres par contagion ou
réaction) – mais c’est un langage qu’on
ne comprend pas toujours très bien. Les
signaux de soi que l’on a déversés sur
l’internet (textes, images…) sont des
marqueurs sociaux, comme l’explore le
spécialiste de l’image, André Gunthert
[2]. Ces projections de soi, ces reflets
que l’on propose de soi, se déversent sur
soi et rejaillissent en ligne ou IRL comme
autant de nouveaux signaux physiolo-
giques, émotionnels ou normatifs sur soi.
Partager son statut émotionnel ou les
signaux qui marquent son appartenance
est un moyen de partage, social, tribal,
communautaire…
Mon corps m’appartient
L’internet est devenu un lieu de revendi-
cation et d’expression de soi, à l’image
des innombrables forums qui invitent les
gens à partager (anonymement ou pas)
une part de leur apparence, de leur res-
senti, comme Mon Corps m’appartient.
Ces forums de réappropriation de soi
sont autant d’espaces d’interrogations
des normes sociales et de la normalité. A
l’image du Large Labia Project, de Our
Breasts, de Don’t Shave qui invitent les
femmes – des sites et projets équivalents
existent pour les hommes comme le Penis
Art Gallery – à montrer leur diversité et à
la revendiquer. Comme l’explique très bien
le sociologue Antonio Casilli – ces formes
de revendications ne sont pas nouvelles, ni
radicales et demeurent très limitées dans
leur impact. Reste qu’en cherchant de la
visibilité sur l’internet, elles cherchent aussi
à atteindre une visibilité au-delà d’internet
et notamment IRL, à l’image, dans un tout
autre genre, des Cosplayers, qui font du
déguisement un art de vivre. Au croisement
de la mode, de la pub, du DIY, l’internet
démocratise ainsi les modes et les vogues,
facilitant leur dissémination en ligne et
hors ligne, à l’image du Nail Art, l’art de
décorer ses ongles, qui devient signe d’ap-
partenance, de reconnaissance entre celles
qui le pratiquent et qui, comme le montre
le travail des designers Kristina Ortega et
Jenny Roednhouse, s’incarne et se renou-
velle dans des formes plus technologiques,
au croisement du bodyhacking et de l’éco-
nomie comportementale.
Signalons que les hommes ne sont pas
épargnés par ces nouveaux phénomènes
de mode qui s’encouragent en ligne de
tendances qui reflètent le réel : allant des
concours de barbes extravagantes pour
hyper hipsters à la mode des entrepreneurs
de la Vallée qui, sur le modèle de Steve Jobs
ou Mark Zuckerberg, adoptent une garde-
robe unique pour ne pas épuiser leur cer-
Dans le Cosplay ou dans l’avatar qui me représente dans un jeu, qui suis-je vraiment ?
Le blog collaboratif, Mon corps m’appartient.
APPARENCES HYBRIDES
36
APPARENCES HYBRIDES
veau à faire des choix inutiles… Une ma-
nière d’affirmer que la nouvelle coolitude
est dans la maîtrise de l’uniformité, plutôt
que dans la différence. “A l’heure de la
surveillance de masse, l’uniformité devient
le camouflage ultime. La normalité est la
nouvelle liberté…”
Cette nouvelle manière de se partager,
de se revendiquer, est à l’intersection du
brouillage de tous les champs relatifs au
corps qui fondaient l’intuition originelle
du groupe de travail Bodyware : beauté,
identité, performance, santé, bien-être…
Elle est l’expression même du brouillage
des frontières entre la revendication à
la différence et celle de la plus normale
normalité.
BodyHacking
Le bodyhacking [2] est la transformation
volontaire de son corps par les technologies
pour modifier son apparence, améliorer ses
caractéristiques, développer de nouveaux
sens ou augmenter ses capacités. Ce cou-
rant, cette communauté de pirates d’eux-
mêmes que l’on retrouve par exemple sur
BioHack ou BME, vise à renouveler et
développer les modifications corporelles,
des plus classiques (tatouages, chirurgie
esthétique, appareillage…) aux plus futu-
ristes (implants d’aimants au bout de ses
doigts pour ressentir les vibrations élec-
tromagnétiques de son environnement…
et demain peut-être, amputations volon-
taires pour se doter de la capacité à courir
d’Oscar Pistorius).
Ces technologies ne s’implantent pas que
dans le corps d’ailleurs, mais également se
portent à l’image des tatouages connec-
tés, des textiles et appareils qui se portent
connectés, des textiles haptiques, des
lunettes et autres gadgets technologiques
conçus pour nous doter de nouveaux super
pouvoirs… L’enjeu est autant de se trans-
former que de se doter de nouveaux sens,
de transformer toujours plus avant notre
corps en interface…
Pour le sociologue Philippe Liotard, ces bo-
dyhackers se caractérisent par une volonté
de détourner leur identité, leur apparence,
leur corporalité de “son parcours biolo-
gique et social prédéfini”.
Plus qu’une augmentation des capacités
physiques, sensorielles, intellectuelles
des humains tels que nous le présente
le mythe du transhumanisme, ces libres
associations entre corps et technolo-
gie nourrissent l’expressivité du corps et
stimulent, chez les artistes, chez les usa-
gers, la conception de nouveaux objets
et de nouveaux services au croisement
de l’affirmation de soi, de l’affirmation
communautaire et de l’esthétique. Avec
le numérique, l’identité, l’appartenance,
la quête des apparences s’apparentent
au jeu, invitant l’usager à devenir l’avatar
de lui-même à grand coup de cosplay, de
transformation de soi, et à utiliser le nu-
mérique pour affirmer ses appartenances
et les revendiquer dans le réel.
37
APPARENCES HYBRIDES
C. CONTROVERSES ET PISTES
Ce territoire à explorer n’est pas simple,
car, en jouant à la fois des représentations
et des revendications, il interroge les
normes sociales et est, par nature, émi-
nemment conflictuel et politique – deux
conditions qui rendent toujours l’inno-
vation plus difficile, mais foisonnante et
multiple. C’est pourquoi aujourd’hui, il
est surtout exploré par des microcommu-
nautés de militants, d’artistes, d’usagers
ou parfois de scientifiques. Il n’en reste
pas moins que nous avons l’intuition qu’il
s’y joue quelque chose d’important et de
révélateur par lequel les tensions vont
continuer de s’exprimer.
Normes, identités, discriminations : un
territoire de conflits
Dans un monde en crise, l’identité est
une balise. Mais cette balise n’est pas la
même pour tous. Pour certains elle est un
rempart, pour d’autres une frontière, une
limite à dépasser. Elle pose la question du
rapport à la norme, au canon, à la nor-
malité, qu’elle soit seulement esthétique,
médicale ou sociale. En cela, elle implique
une dimension morale. Elle est au coeur
du conflit entre ceux qui exaltent la di-
versité et ceux qui revendiquent l’appar-
tenance ou la ressemblance.
Sur l’internet, les corps s’exposent et se
cachent à la fois. Des groupes s’agrègent
pour contester les canons esthétiques
imposés. A l’inverse, les canons ne se sont
peut-être jamais autant répandus. On est
ici dans une tension entre conservateurs
et explorateurs. Une tension entre alié-
nation et libération autour des normes,
des genres, du social. Le numérique joue
un rôle complexe qui rend compte de la
complexité de nos rapports à soi-même
et aux autres. Il facilite et floute, il orga-
nise le social et crée du chaos.
Les pistes qu’explorent militants et ar-
tistes peuvent déranger, à l’image du
bodyhacking. L’expression de la diversité
est ambiguë. Elle explore ce qui se niche
dans les tensions de la société, à l’image
des 52 nuances de genre que propose Fa-
cebook à ses utilisateurs ou des multiples
polémiques sur les censures automatisées
par des algorithmes d’images de corps. La
diversité de ces formes expressives hésite
entre le jeu et la revendication politique,
mettant sans cesse en tension normes
sociales et culturelles.
Cette question des apparences ne
s’arrête pas à la surface de ce que nous
sommes, mais mène jusqu’aux questions
sociales et politiques les plus vives : har-
cèlement, discrimination, communauta-
risme, racisme… Sur toutes ces questions,
le numérique agit comme un révélateur. Il
ajoute une couche de complexité en dé-
multipliant l’expressivité et en la radica-
lisant. Comme le rappelait le sociologue
Antonio Casilli en évoquant les trolls :
“Le trolling ne doit pas être considéré
comme une aberration de la sociabilité
sur l’internet, mais comme l’une de ses
facettes”. En fait, la radicalité des Trolls
est une réponse aux blocages des formes
d’expression publiques, qu’elles soient en
ligne ou pas. On s’énerve pour affirmer
38
APPARENCES HYBRIDES
son propos, pour le faire exister, pour se
faire entendre des autres. “L’existence
même des trolls montre que l’espace pu-
blic est largement un concept fantasma-
tique”, insiste avec raison le sociologue.
Les Trolls (réels comme virtuels) risquent
surtout de se développer à mesure que
le dialogue démocratique se ferme ou se
recompose.. ” Le numérique agit comme
le révélateur des tensions que traverse
notre société. Plus que réparer, pirater ou
résoudre les problèmes, le solutionnisme
technologique, les rend bien souvent
plus vifs encore, les perpétue, plus qu’il
ne les change. La question de savoir si le
numérique favorise ou non la polarisation
n’est pourtant pas tranchée [4]. Le risque
néanmoins est de renvoyer les problèmes
sociaux à des questions de comporte-
ments individuels à régler ou punir. Il est
aussi d’accuser le numérique de tous les
maux, quand il n’est qu’un symptôme,
même s’il participe à transformer et faire
évoluer ces questions. Il est enfin de ren-
voyer à la société des réponses simplistes
ne permettant de rétablir ni l’équité, ni
l’égalité.
Dans le foisonnement de réponses à ces
questions de société que le numérique
va être sommé d’apporter, les conflits
ne vont pas cesser de s’exacerber, parce
que les réponses technologiques seront
à l’image de notre société : complexes et
controversées. Le harcèlement, la discri-
mination ou le racisme ne s’arrêteront pas
avec un bouton sur lequel appuyer depuis
nos smartphones. Et ce type de boutons
et les multiples réponses que la techno-
logie apportera auront plutôt tendance
à démultiplier et complexifier les pro-
blèmes qu’à les résoudre.
Apparences : entre injonctions et réalités
Nous sommes sur une planète obèse qui
sacralise la minceur, ironise le sociologue
Gilles Lipovetsky, qui pointe dans son
dernier livre, De la légèreté l’essor massif
et mondial de l’industrie et des pratiques
du fitness. En 2008, près de 15 millions
de français, un tiers de la population
adulte s’adonnait chez soi ou en salle au
fitness, à la musculation, à la remise en
forme. Une pratique plus développée
chez les femmes que chez les hommes, et
même si la motivation principale reste la
conservation de la bonne santé, 6 prati-
quants sur 10 mettent en avant le désir
de garder la ligne, de se muscler et de
perdre du poids. Comme le souligne la
philosophe Isabelle Quéval [5], “dans un
paysage corporel où dominent des valeurs
comme la minceur, la tonicité, la jeunesse
des traits, la bonne santé, l’apparence
n’est plus un leurre, élaboré pour masquer
le vrai corps, mais le résultat d’un travail
sur soi qui combine sport, diététique,
médecine et technologies”.
Se soigner, bien manger et faire du sport
sonnent pour un grand nombre d’indi-
vidus comme un impératif catégorique,
auquel ils se soumettent d’autant plus
volontiers qu’ils ont le sentiment d’exer-
cer leur liberté en s’engageant de la sorte.
Le corps n’est plus vécu comme un des-
tin, une fatalité, mais à l’opposé comme
un horizon et un projet. Soigner, nourrir,
entretenir et développer son corps sont
Le #curvy sur Instagram.
APPARENCES HYBRIDES
40
APPARENCES HYBRIDES
autant d’objectifs à atteindre pour se sen-
tir en forme.
Et pourtant jamais l’obésité n’a touché
autant de personnes : selon l’Organisa-
tion mondiale de la santé, 1,9 milliard de
personnes dans le monde – soit 1 adulte
sur 3 – souffrent de surpoids, (IMC entre
25 et 30) ou d’obésité (IMC supérieur à
30). Aux Etats-Unis, où les pratiques de
fitness sont massivement répandues, le
nombre d’enfants américains en surpoids
a doublé en 20 ans. En France, le nombre
d’adultes en surpoids a triplé entre 1992
et 2009. Un paradoxe que pointe Gilles
Lipovetsky en observant que “plus l’indi-
vidu hypermoderne se rêve léger, plus il
montre d’excès pondéral”, ce qui expri-
merait un “narcissisme négatif, insatis-
fait, toujours en lutte contre lui-même”.
L’obésité est une maladie, déclarée cause
mondiale par l’OMS ; ses causes sont
également socio-économiques, puisque
(dans les pays développés) les pauvres
sont plus souvent obèses que les riches ; et
son caractère pathologique disqualifie es-
thétiquement l’apparence des personnes
qui en souffrent aux yeux du plus grand
nombre, même si, bien sûr, la contesta-
tion du statut canonique de la minceur ne
cesse de prendre de l’ampleur.
Le numérique est omniprésent dans cette
fabrique de l’apparence, autant pour
accompagner le mince dans l’entretien
de son corps, que l’obèse dans la perte
de son poids, ou le contestataire dans sa
rébellion. La sculpture permanente de
soi qu’exige le culte de la minceur, et la
culpabilisation du surpoids, constituent
pour les acteurs du numérique deux vec-
teurs dynamiques de diffusion de leur
offre dans l’univers du fitness : du coa-
ching sportif, alimentaire, psychologique,
des accessoires connectés pour toutes
les pratiques, des plateformes de partage
de données, de mesures, de vidéos, des
réseaux sociaux pour partager ses joies
et ses peines, ses défaites et ses victoires.
Tout ce qui est nécessaire pour perdre du
poids ou ne pas en gagner. De son côté, la
contestation du pesant canon esthétique
de la minceur a su trouver dans l’internet
les outils, les relais et les communautés
pour faire avancer ses thèses, et ouvrir
d’autres perspectives.
Cette question est bien sûr un terrain
particulièrement fécond de l’affronte-
ment entre injonctions et réalités nor-
matives et identitaires. Qu’est-ce qu’être
gros ? Qu’est-ce qu’être maigre ? Com-
ment la démultiplication des conversa-
tions démultiplie la trame de ces ques-
tions, les renouvelle ou les fait disparaître
? Si le corps incarnait autrefois le destin
de la personne, il est devenu aujourd’hui
“une proposition toujours à affiner et à
reprendre”, explique le sociologue David
Le Breton [6]. Des millions d’individus se
font chaque jour les bricoleurs inventifs
de leurs apparences, tandis que le marke-
ting distille savamment une honte diffuse
d’être soi à laquelle répond une industrie
du façonnement et de l’embellissement
de soi, qui a connu en quelques années un
essor considérable. Si les femmes consti-
tuent la première cible de cette indus-
trie, qui les soumet à “un impératif de
séduction qui pose leur valeur sociale sur
le registre de l’apparence et d’un modèle
41
APPARENCES HYBRIDES
restrictif de la séduction”, elles sont aussi
les plus nombreuses à se rebeller. Il suffit
de jeter un oeil aux 2 millions de photos
du #curvy sur Instagram pour apprécier
les capacités nouvelles de riposte dont
disposent les internautes pour remettre
la minceur à sa place.
Le grand clash de la question du genre
La question du genre a irrigué cette expé-
dition, notamment par les polémiques et
les critiques nourries et documentées sur
le sexisme du monde de l’informatique
[7]. Elle a généré nombre d’interrogations
et de critiques, notamment sur la manière
même dont sont conçues et appliquées
au corps les technologies numériques,
de l’Apple Health, au casque de réalité
augmenté Oculus Rift, en passant par les
accusations de masculinisme des montres
connectées.
Les polémiques autour du genre nour-
rissent la conversation sociale, réinterro-
geant notre manière de faire société : la
conception de nos espaces publics réels,
comme virtuels, l’enseignement, la place
des femmes en entreprise et même la
manière dont nos représentations gen-
rées impactent nos biais cognitifs…
Loin de proposer de résoudre cette épi-
neuse question, l’intuition nous suggère
qu’il serait important de s’intéresser aux
déterminants sociaux de la mesure de
soi et des technologies. Les nouvelles
conquêtes sociales passent toujours par
des phases de contestation, d’opposition
et de tensions. L’appropriation du numé-
rique par le corps a des conséquences
sociales et politiques directes, auxquelles
le numérique doit s’intéresser. Le carac-
tère très conflictuel et émotionnel de ces
questions ne peut être laissé de côté sous
prétexte de son caractère explosif. Au
contraire. Il nous montre que, parce que
cette question est sensible, parce qu’elle
nous touche tous, parce qu’elle ques-
tionne notre manière de faire société,
elle est un terrain de travail extrêmement
crucial sur lequel nous devons apporter de
nouvelles réponses. En tout cas, soyons
sûrs que l’appropriation de ces questions
sous des formes numériques va apporter
de nouvelles questions, de nouveaux dé-
bats et de nouvelles controverses.
Elles n’auront peut-être pas le caractère
de solutionnisme facile qu’on pourrait
en attendre. Dans l’exercice de design-
fiction réalisé fin 2013 avec les élèves et
enseignants du département Design de
l’ENS Cachan [8], la question du genre
s’est ainsi invitée de manière troublante
et inattendue. Le projet “Rétrospective
XY” qui mettait en scène les évolutions de
la question du genre entre 2013 et 2113,
transgressait joyeusement les limites,
frontières et tabous du sujet, pour imagi-
ner des usages disruptifs des technologies
numériques et biologiques, comme un
patch cognitif d’exploration de son iden-
tité sexuelle ou une expérience immersive
dans un autre genre, qui ouvraient des
perspectives aussi stimulantes qu’inquié-
tantes. A croire que les digital natives
ne semblent pas aussi effrayés que leurs
aînés de ces innovations à venir.
42
SCÉNARIOS ET DÉMONSTRATEURS
Nous en sommes à un stade où le recueil
d’exemples, de controverses nous incite
à garder un oeil très affûtés sur ces su-
jets. La question des apparences paraît
encore très exploratoire d’autant plus
que les questions qu’elle recouvre sont
très actuelles et conflictuelles. Les outils
numériques vont-ils augmenter l’inten-
sité des tensions ou peuvent-ils les apai-
ser ?
100 projecteurs de soi
100 projets pour augmenter les appa-
rences et aider à projeter nos identités
sur le monde.
Les “wearables”, ces objets connectés que
l’on porte sur soi, à l’image des fameuses
Google Glass sont presque exclusivement
des enregistreurs de soi ou du monde.
Or, la plupart de ces capteurs portent
en eux-mêmes un malaise conceptuel
diffus. L’angoisse que nous ressentons
quand nous croisons quelqu’un avec des
Google Glass ou une personne qui parle à
son oreillette… est dû au fait que “ces ob-
jets proposent de mauvaises expériences
qui se produisent lorsque la technologie
permet à quelqu’un de superposer son
monde sur le monde que nous avons à
partager avec lui, mais sans nous laisser y
participer”. Les objets connectés que l’on
porte sont lus par les autres de la même
manière que les autres objets que nous
portons : parfum, vêtements, etc. Et la
raison pour laquelle nous les portons est
d’abord de rendre visible, lisible, ce que le
fait de les porter exprime.
Pour le designer Noah Feehan du New
York Times, les objets que l’on porte de-
vraient être avant tout des objets qui sug-
gèrent leur propre utilisation sociale. Ils
devraient nous permettre d’ajouter des
modes d’interaction plutôt que de seu-
lement enregistrer le monde. Les objets
vestimentaires sociaux sont encore rares,
mais ils vont nous permettre d’améliorer
nos capacités d’écoute et d’interaction.
Pour Feehan, ils permettront à l’avenir
de nous doter de 3 principaux nouveaux
sens : ceux qui relèvent de la prothèse,
c’est-à-dire de l’augmentation de nos
sens (un appareil qui vibre si on parle trop
fort) ; ceux qui relèvent de connexions
profondes (un appareil qui nous rappelle
à nous-mêmes… c’est-à-dire qui nous
confronterait par exemple à ce que nous
pensions la semaine dernière) ; et ceux
qui relèvent de la radiesthésie ou de la
divination (qui permettent de trouver des
affinités entre soi et les autres ou entre
soi et les lieux où l’on se trouve). Plutôt
que des capteurs de soi, il est tant d’ima-
giner des “projecteurs de soi”, à l’image
du prototype Blush, développé par le
designer. Un petit badge qui écoute les
conversations autour de lui et s’allume
lorsque la conversation touche des su-
jets qui matchent avec votre profil de
recherche en ligne récent. Son but est
d’inclure de manière subtile votre vie en
ligne dans vos interactions réelles.
Sur ce modèle, peut-on imaginer des
technologies qui se portent qui ne soient
pas seulement des enregistreurs, des cap-
teurs, mais aussi des projecteurs ? Qu’ils
APPARENCES HYBRIDES
43
ne soient pas des dispositifs invisibles,
égocentriques, mais visibles, proéminent
et plus sociaux, comme le proposait Da-
vid Banks…
Quels types de projecteurs personnels
ou sociaux imaginer ? Que souhaite-t-on
afficher de soi ? Comment ? A l’image du
fameux casque EEG en forme d’oreilles
de chats imaginés par NeuroSky, l’avenir
est-il aux projecteurs de soi ?
Pour avancer ce sujet, nous avons besoin
d’idéation, c’est-à-dire d’un cycle d’ate-
liers créatifs. Il faudrait travailler avec
certaines communautés, tribus, minori-
tés, marginaux… [9] très affirmées pour
comprendre comment elles se projettent
et comment le numérique les aide ou
pourrait les aider à se projeter plus avant,
à porter autrement leurs revendications.
Animer des ateliers d’idéation avec des
communautés très marquées pour com-
prendre leurs codes, la manière dont elles
se projettent dans la réalité et en ligne et
comment elles peuvent être amené à ce
projeter demain via des objets connectés.
Nous ne disons pas que la projection de
soi va tout résoudre, au contraire, elle va
poser de nouveaux défis sociaux. Mais il
semble néanmoins intéressant d’imagi-
ner ce que pourraient être 100 proto-
types de projecteurs de soi…
Wearable Social Lab
Dépasser l’impasse servicielle du wea-
rable
Le constat de départ, c’est le stade en-
core très expérimental, aussi bien dans
les entreprises que du côté des artistes
et designers, des innovations dans le do-
maine des tissus connectés. Ce sont au-
jourd’hui des marchés spécifiques, dans
le médical, dans le sport, dans la défense
et la sécurité, dans le sexe, dans l’art.
Hormis les perspectives esquissées par le
projet Jacquard de Google, les tissus nu-
mériques ne semblent concerner que les
corps malades ou les corps en très bonne
santé, oubliant tous les autres. Elargir le
spectre des usages des tissus numériques
serait la première mission du Wearable
Social Lab.
Par ailleurs, le corps, le vêtement, et le
numérique sont également des langages,
dont les combinaisons qu’autorise le tissu
connecté n’ont jusqu’à présent qu’émer-
gé avec peine. Avec le mixage du corps,
du tissu et du numérique se produit une
“créolisation” [10]” de la construction et
de l’expression de soi, autant identitaire
qu’esthétique, qui doivent être explorée
par le Wearable Social Lab, à l’image des
textiles sociaux qu’invente le MIT ou de
l’impression 3D textile du projet Electro-
loom.
Comme le corps, le vêtement est pris
dans un système de significations, so-
ciales, culturelles, politiques, dont il est le
signifiant. Quelles nouvelles formes d’ex-
APPARENCES HYBRIDES
44
pression de soi sont concevables dès lors
qu’on combine ces langages et qu’on les
noue sur un tissu numérique posé sur un
corps – ou l’emballant ? Quelles interac-
tions nouvelles crée-t-on en concevant
des vêtements, des accessoires comme
des projecteurs de soi ? De quelles
marges de manoeuvre supplémentaires
je dispose pour modifier mon apparence,
m’embellir ou m’enlaidir ? Quels sont les
usages ordinaires, en dehors du sport, de
la maladie, du danger, des tissus numé-
riques ?…
Ce sont toutes ces pistes que devrait
explorer un Social Wearable Lab. En pra-
tiquant l’innovation ouverte, et en asso-
ciant petits et gros acteurs, publics et
privés, pour une exploration commune
des usages et applications des tissus nu-
mériques, dont les enjeux dépassent le
seul secteur de la mode. L’enjeu est d’ex-
traire le secteur du wearable de l’impasse
servicielle dans laquelle il s’est enfermé.
Il faut réinventer les objets connectés à
nos corps, corriger les défauts de leurs
capteurs, leur asymétrie, leur égocen-
trisme, ou leurs imprécisions, explo-
rer, comprendre, hacker les calculs des
algorithmes qu’ils embarquent, élargir
le champ de leurs usages, au-delà de la
santé, du sport, du sexe ou de la sécurité,
sortir des logiques de monitoring et de
performance, pour en inventer d’autres,
esthétiques, émotionnelles, relation-
nelles.
Les capteurs sont immatures, faisons les
grandir !
Hacking social : Zones zéro relou
Adresser les tensions d’aujourd’hui.
Comme on l’a dit, la question du genre,
comme bien des questions identitaires,
cristallise conflits et crispations. C’est
donc une bonne raison pour proposer de
s’y intéresser, sans naïveté. L’enjeu n’est
pas tant de trouver des solutions tech-
nologiques, que de réinterroger par les
technologies nos pratiques sociales, en
étant convaincu par avance que les tech-
nologies ne vont pas apporter des solu-
tions, mais vont nous permettre de mieux
pointer la complexité de ces questions.
En quoi la technologie pourrait-elle enfin
participer à réduire le plafond de verre
auquel se confrontent les femmes plutôt
que de participer à l’augmenter ?
On voit bien que sur ces questions de
genre, le réseau n’a cessé de se faire
l’écho des polémiques et des conflits. De
l’écho du documentaire de Sofie Peeters
sur le harcèlement de rue, aux recueils de
témoignages via des cartographies, des
sites dédiés, applications, ou l’excellent
Projet Crocodiles – sans compter les in-
nombrables témoignages en ligne sur les
blogs ou twitter qui s’agrègent en hastags
dédiés comme #harcellementderue ou
#payetonuterus et bien sûr aux nouvelles
formes de collectifs et de campagne… la
fabrique du genre devient un problème
urbain qui interroge sa fabrique, la ma-
nière dont les autres se projettent, et
comment les autres perçoivent ces pro-
jections. Notre quotidien étant devenu
numérique, c’est assez naturellement que
APPARENCES HYBRIDES
45
qu’elles subissent et les hommes à mieux
se comporter ?… La réponse n’est certes
pas simple, mais le sujet est suffisamment
passionnel pour donner naissance à des
ateliers de créativité nourris et riches !
Prendre un sujet difficile, forcément
conflictuel, permet d’adresser l’un des
enjeux qui fonde ce territoire : Dans un
monde où le corps outillé va devenir le
véhicule d’une expressivité toujours plus
diverse et parfois provocatrice – y com-
pris en jouant sur le genre à des niveaux
encore inconnus – comment le numé-
rique pourrait-il contribuer à une meil-
leure acceptation et coexistence des
différences, ainsi qu’à une protection de
ceux qui se montrent “différents” vis-à-
vis de ceux chez qui ces différences pro-
voqueront des réactions violentes ?
celui-ci est devenu un réceptacle de ces
questions, cherchant à la fois, souvent
maladroitement, à les résoudre ou à leur
donner de la visibilité. Le numérique est
devenu parmi d’autres pour faire surgir
ces questions, leur donner de l’ampleur
ou tenter de les réduire. Et les perspec-
tives de projection de soi que nous es-
quissons peuvent ici trouver bien de leurs
limites…
Le numérique peut-il être une réponse ?
A quoi ? Comment ? Peut-il participer à
la prise de conscience ? Peut-il aider au
développement de “zones zéro relou” ou
à créer leur pendant numérique ? Pour-
rait-on exclure les téléphones mascu-
lins d’une zone comme les systèmes de
péages urbains excluent certains types
de véhicules ? Les capteurs de nos télé-
phones nous demanderont-ils de moins
parler que les femmes dans ce type de
zones ? Devrons-nous désactiver nos
signes d’appartenance numérique dans
ces zones ? Nos statuts Tinder ou nos
statuts relationnels sur Facebook chan-
geront-ils quand nous passerons dans
certains quartiers ? …
A nouveau, questionner des problèmes
difficiles développe plus d’ambiguïtés que
des solutions. Le numérique, peut-il aider
à rappeler les normes sociales en vigueur
plutôt que favoriser l’escalade entre les
genres ? Comment peut-il aider à favo-
riser des réactions adaptées des gens té-
moins de scènes de harcèlements de rues
? Comment peut-il encourager les gens
à s’y opposer ? Peut-il aider les femmes
à savoir mieux répondre aux incivilités
APPARENCES HYBRIDES
46
NOTES
1. Tisseron (Serge) Le jour où mon robot m’aimera : vers l’empathie artificielle, Albin
Michel, 2015 et L’intimité surexposée, Ramsay, 2001.
2. Gunthert (André), L’image partagée, la photographie numérique, Textuel, 2015. Voir
également son excellent carnet de recherche http://imagesociale.fr.
3. Fiévet (Cyril), Bodyhacking, FYP éditions, 2012 et Guillaud (Hubert), InternetActu.
net, 13/07/2012.
4. La question de la polarisation n’est pas tranchée et les études pour l’instant sont
encore assez contradictoires : http://www.internetactu.net/2014/09/10/les-reseaux-
sociaux-polarisent-ils-ou-elargissent-ils-le-debat-public/ et http://alireailleurs.tumblr.
com/post/118678285923/qui-de-moi-ou-de-lalgorithme-filtre-les-posts-de. http://
alireailleurs.tumblr.com/post/83074879860/les-big-data-sont-elles-racistes-the-
bold : “Quand nous traduisons nos clichés culturels et nos stéréotypes dans des bases
de données nous introduisons de la subjectivité dans une discipline qui s’efforce d’être
objective. Lorsque nous imprégnons nos données avec des préjugés, nous les projetons
dans nos observations ultérieures”. Nos modèles prédictifs risquent surtout de renfor-
cer la polarisation de notre société. Et Cecilia Esther Rabess de souligner que le pro-
filage racial n’est pas le seul problème. Que dire des gens que les Big Data n’arrivent pas
à classer ? Ceux pour qui l’empreinte des données est trop petite ou inexistante, ceux
qui n’ont ni smartphone, ni internet, ni Facebook. “Les personnes déjà marginalisées
par la société continueront d’être marginalisées par les modèles qui les ignorent. Pen-
dant l’ouragan Sandy, les secours ont pu tirer parti de tweets en temps réel pour venir
en aide et déployer des ressources là où les gens les appelaient… Mais les plus touchés
étaient ceux qui ne pouvaient twitter… Les données ne doivent pas nous donner une
excuse pour renforcer nos stéréotypes, mais devraient plutôt nous offrir les moyens de
les dépasser…”
5. Quéval (Isabelle), Le corps aujourd’hui, Folio, 2008.
6. Le Breton (David), La sociologie du corps, PUF, 2012.
7. Voir notamment : http://www.internetactu.net/2014/03/18/ce-que-linternet-na-
pas-reussi-34-distribuer-lautorite,
http://www.internetactu.net/2014/11/25/la-culture-geek-doit-elle-mourir/, http://
www.internetactu.net/2014/11/19/comment-les-medias-sociaux-se-sont-re-
tournes-contre-les-femmes/, http://alireailleurs.tumblr.com/post/85799102707/
internet-est-il-intrinsequement-sexiste-the ou http://alireailleurs.tumblr.com/
post/105590715866/quand-les-biais-se-retournent-contre-nous-new…
APPARENCES HYBRIDES
47
8. Voir le document de restitution de cet atelier : http://fing.org/IMG/pdf/restitu-
tionWSVFinal1.pdf ainsi que son compte-rendu et les projets des élèves présentés par
Strabic.fr.
9. La difficulté à caractériser ce qui fait groupe, les appartenances multiples desquelles
l’on se revendique ou dans lesquelles on est caractérisé par d’autres est d’ailleurs, en soi,
une difficulté dans notre sujet. Groupes, communautés, modes, minorités, styles de vie,
tribus… Ce qui distingue les hipsters des amateurs de Metal, les fans de techno des Cos-
player, les geeks des femens ou des multiples communautés LGBT… forment autant de
frontières floues qui regardent parfois plus du côté du marketing, de la tendançologie
que de la sociologie.
10. Pour faire référence au concept d’Edouard Glissant : http://www.edouardglissant.
fr/creolisation.html.
APPARENCES HYBRIDES
NEUROSELF
4
∙∙∙∙
INTUITION
L’intelligence de nos systèmes techniques pose nécessairement des
questions à la nôtre. Alors que tout se cognitise, nous allons avoir
besoin d’autonomie cognitive, c’est à dire de hackers et de citoyens !
PISTES
> SHS Lab
> Emotion Lab
> Leurromarketing
RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET
http://www.internetactu.net/2015/10/09/bodyware-neuroself/
NEUROSELF
49
A. INTUITION
notre cerveau est à nous !
Le double paradigme du cerveau, celui
de sa compréhension et de sa réplication
(via le développement des intelligences
artificielles) est aujourd’hui un territoire
de recherche dévolu aux spécialistes. Il y
manque un élément essentiel : les hac-
kers et les citoyens !
Les sciences cognitives et l’intelligence
artificielle sont deux domaines de re-
cherche pointus, peu ouverts au grand
public, alors que leurs conséquences
pour les citoyens sont sans communes
mesures.
Est-il raisonnable de laisser la neuroé-
conomie au neuroéconomistes, le neu-
romarketing aux neuromarketers, la
neuroergonomie aux neuroergonomes,
la neuroscience aux neuroscientifiques,
l’économie comportementale aux éco-
nomistes comportementaux, ou le déve-
loppement des intelligences artificielles
aux seuls spécialistes de l’IA, alors que se
multiplient les applications issues de ces
recherches dans nos vies quotidiennes ?
Ne faut-il pas au contraire agir pour une
plus grande diffusion de ces connais-
sances auprès de publics profanes afin
qu’ils puissent prendre leur distance par
rapport à la manière dont elles sont uti-
lisées aujourd’hui, et disposer des res-
sources pour y porter un regard critique ?
B. PROBLÉMATIQUE
le cerveau, entre réplication et compré-
hension
“Le cerveau est l’objet le plus complexe
de l’univers connu, et c’est de sa com-
préhension que dépendra l’avenir de nos
technologies futures et singulièrement
l’intelligence artificielle et la robotique”
écrivait Rémi Sussan à l’issue d’un atelier
Bodyware avec les chercheurs de l’Inria
à Bordeaux. Des experts en cognition,
modélisation et neurosciences nous ont
donné ce jour-là un saisissant aperçu de
leurs recherches, qui combinent mathé-
matique, médecine, sciences cognitives
et numériques pour développer des mo-
dèles computationnels de notre fonction-
nement cérébral, comme l’apprentissage,
la décision ou la perception de notre envi-
ronnement, dans la perspective de déve-
lopper des agents autonomes, robotiques
ou logiciels, qui soient physiologiquement
crédibles. Une parfaite illustration de
ce double paradigme de la compréhen-
sion du cerveau et de sa réplication, qui
oriente le développement de l’informa-
tique depuis ses origines.
Des premiers supercalculateurs conçus
pendant la Seconde Guerre mondiale
jusqu’aux objets connectés, de l’archi-
tecture de Von Neumann, première
description bio-inspirée de ce que pou-
vait être un ordinateur, formulée à la fin
des années 50 et toujours en vigueur
aujourd’hui, à l’utilisation des réseaux de
neurones et du machine learning pour
faire fonctionner Deepface, le puissant
NEUROSELF
50
algorithme de reconnaissance faciale des
photos postées sur Facebook, le cerveau
et l’ordinateur ont fonctionné dans un jeu
de miroir permanent, l’exploration de l’un
inspirant et accélérant celle de l’autre,
dans les deux sens [1].
C’est l’autre enseignement de cet
échange avec les chercheurs de l’Inria,
l’interdisciplinarité qui structure leurs tra-
vaux, et les dialogues, parfois de sourds,
que ces praticiens tissent à l’intersection
de leurs disciplines respectives. Pour ne
prendre que l’exemple de l’équipe du
projet Mnémosyne de l’Inria, les neu-
rosciences mobilisent des ressources
du coté de la biologie, de la médecine,
des sciences cognitives, des sciences
numériques et des technologies, tout en
constituant elles-mêmes un des champs
des sciences cognitives, qui regroupent
de leur coté la linguistique, la psychologie,
la philosophie, l’anthropologie et l’infor-
matique. La compréhension de cet objet
si complexe qu’est notre cerveau néces-
site de le regarder sous tous ces angles,
de mobiliser toutes les ressources dispo-
nibles, de l’explorer à toutes les échelles,
de celle du synapse et du neurone à celle
des grandes aires fonctionnelles déjà
découvertes, et sur tout le spectre de ses
usages : raisonnement, mémoire, per-
ception, apprentissage, décision, émo-
tion. Ce faisant, les sciences cognitives
brouillent les frontières entre sciences
dures et sciences molles, sciences de la
vie et sciences humaines, non sans créer
de polémiques.
Frank Ramus, du Département d’études
cognitives de l’Ecole Normale Supé-
rieure, parle à propos des neurosciences
d’un double effet de fascination et de
répulsion. Une fascination bien réelle,
alimentée par un flux incessant de don-
nées et de magnifiques images de notre
cerveau, abondamment diffusées dans
les médias, et une répulsion, de la part de
leurs collègues des sciences humaines qui
pointent les risques de réductionnisme
de cette approche déterministe qui ne
produirait qu’une vision incomplète de
l’homme, et des perspectives inquié-
tantes pour le devenir de nos sociétés.
Pour Franck Ramus nous n’en sommes
pas là, tant s’en faut, les neurosciences ne
sont pas plus réductionnistes que la biolo-
gie ou l’économie, il n’y a pas plus de sens
à vouloir décrire l’être humain en termes
exclusivement moléculaires qu’écono-
miques. Les neurosciences sont simple-
ment comme les autres sciences, elles
pensent que les phénomènes qu’elles
étudient ont des causes, sans prétendre
tout réduire à celles-ci.
Au-delà de ces débats entre scientifiques,
nous sommes confrontés aujourd’hui à un
usage critiquable des connaissances issues
du croisement de ces deux univers de
recherche, sciences cognitives et intel-
ligence artificielle, par des organisations,
publiques et privées, qui s’approprient
des connaissances sur la compréhension
de nos mécanismes cognitifs, biologiques
ou émotionnels pour en faire des usages
qui n’éclairent pas forcément les gens,
mais semblent surtout chercher à les
NEUROSELF
51
manipuler. Le marketing a su tirer depuis
longtemps les bénéfices de recherches
menées par des psychologues et des éco-
nomistes pour mieux comprendre nos
comportements, nos prises de décision,
et les biais cognitifs qui nous orientent
à notre insu, par exemple lorsque nous
privilégions sans le savoir les produits se
situant au centre des rayons du super-
marché. Capter l’attention du consom-
mateur, déclencher les bons stimuli sen-
soriels, influencer ses choix, constituent
aujourd’hui le B.a.-ba des futurs marke-
ters, aidés en cela par les multiples études
réalisées par les départements de psycho-
logie et d’économie comportementales
qui ont essaimé partout dans le monde
développé.
De son coté Facebook a récemment
créé la polémique après avoir lancé, sans
avertir les 700 000 membres concernés
du réseau social, une étude sur la conta-
gion émotionnelle, en “manipulant” leurs
flux d’actualité, certains affichant plus
d’informations positives, d’autres moins,
afin de mieux comprendre l’incidence de
ces variations sur le comportement des
utilisateurs. S’abritant derrière ses condi-
tions d’utilisations, acceptées par tous ses
membres, pour expliquer le fait de n’avoir
pas prévenu ceux qui étaient concernés,
Facebook n’est donc pas dans l’illégalité,
même si le doute subsiste sur la légitimité
de sa décision, et que se pose désormais
la question de mettre en place pour ce
genre d’expériences un système d’opt-in/
opt-out.
A rebours de ces pratiques opaques, la
discussion virale et mondiale qui a occupé
en février dernier pendant deux jours les
internautes pour trancher sur la couleur,
blanc et or ou bleu et noir, d’une photo
de robe postée sur Instagram, leur a fait
prendre conscience de leurs biais biolo-
giques (avec l’âge notre rétine est moins
sensible à la couleur bleue), mais aussi
contextuels (comme l’éclairage), qui
peuvent faire varier la perception d’un
même objet par des sujets différents.
Or, derrière ces univers scientifiques se
dissimulent d’importants progrès dans la
compréhension des mécanismes et des
biais cognitifs, physiologiques, psycholo-
giques ou émotionnels (qu’ils soient rela-
tifs à l’apprentissage, aux motivations, à la
décision, à l’émotion…). La compréhen-
sion de ces phénomènes est complexe,
exigeante, pointue… Mais en même
temps que progressent les connaissances
sur ces mécanismes, émerge une de-
mande, une pression sur le numérique qui
va permettre de mieux capter, interpré-
ter, révéler, bidouiller, hacker ces signaux
non verbaux et dont le décodage s’invite
dans les communications entre les indivi-
dus médiés par les technologies. L’enjeu
n’est pas seulement que les machines
comprennent mieux nos émotions, notre
biologie et nos biais comportementaux,
mais que la société et que chacun d’entre
nous en soit également plus conscients et
plus maîtres.
NEUROSELF
NEUROSELF
53
C. CONTROVERSES ET PISTES
En brossant – toujours trop rapidement
– les conséquences des avancées de la
réplication et de la compréhension du
cerveau, nous pouvons tenter d’esquisser
quelques questions difficiles.
L’intelligence artificielle nous augmente-
t-elle vraiment ?
L’intelligence artificielle va-t-elle nous
détruire ? C’est l’alerte qu’ont voulu lan-
cer au mois de juillet dernier plus d’un
millier de personnalités, en majorité des
chercheurs en robotique et intelligence
artificielle (IA), qui réclamaient l’interdic-
tion des armes autonomes “capables de
sélectionner et de combattre des cibles
sans intervention humaine”. Parmi les
signataires figuraient Bill Gates, cofonda-
teur de Microsoft et philanthrope actif,
Elon Musk, serial entrepreneur high-tech
avec Tesla ou SpaceX, l’astrophysicien
Stephan Hawking, ou le linguiste Noam
Chomsky. Même si les signataires de la
lettre prenaient soin de distinguer le bon
grain de l’ivraie, les usages “civils” de l’IA
restants à leurs yeux bénéfiques pour
l’humanité, seuls les usages militaires
devant être mieux contrôlés, l’écho mé-
diatique retentissant de leur démarche,
avec une couverture parfois sensationna-
liste et caricaturale du sujet, s’est révélée
contre-productive, certains journalistes
n’hésitant pas à noyer le bébé avec l’eau
du bain.
Et si cette controverse en cachait une
autre ? Pour le chercheur de l’Inria Fré-
déric Alexandre, interrogé par le men-
suel Pour la science, on nous alerte sur
un problème qui n’est pas nouveau. On
élabore depuis longtemps des systèmes
de raisonnement dont la complexité est
bien supérieure à l’intelligence humaine.
L’exemple récurrent sur ce sujet, c’est
bien sur celui de la finance et du trading
haute fréquence, qui délègue à des algo-
rithmes informatiques, bien plus rapides
et puissants que l’intelligence humaine, la
responsabilité de choix et d’arbitrages qui
se font à des échelles de temps inacces-
sibles au commun des mortels, avec des
conséquences qui peuvent être parfois
démesurées dans des situations de crise,
comme celle de 2008. L’argument de la
puissance de calcul qui croit régulière-
ment, la fameuse loi de Moore, reprise
par de nombreux relais médiatiques, ne
tient pas une seconde aux yeux de Jérôme
Pesenti, le chercheur français respon-
sable chez IBM de la R&D de Watson,
son supercalculateur : “Aujourd’hui, nous
sommes capables d’atteindre une puis-
sance de calcul équivalente à quelques
millions de neurones et quelques mil-
liards de connexions neuronales. L’hu-
main compte 100 milliards de neurones
et 100 trillions de connexions. Nous en
sommes donc très loin”. La vraie question
à se poser, rappelle Frédéric Alexandre,
est moins celle de la puissance combina-
toire et mathématique dont disposent ces
applications, que la nature des valeurs qui
a guidé les concepteurs de telles applica-
tions.
NEUROSELF
Présentation du prototype de philtre d’amour imaginé par les étudiants du CRI dans le cadre d’un des
ateliers de l’expédition Bodyware.
Page d’accueil du service Personality Insights de Watson.
NEUROSELF
Présentation du prototype de philtre d’amour imaginé par les étudiants du CRI dans le cadre d’un des
ateliers de l’expédition Bodyware.
Page d’accueil du service Personality Insights de Watson.
NEUROSELF
56
Quelles sont en effet les valeurs qui
guident les grands acteurs du numérique,
quand ils font usages de technologies
issues des recherches en intelligence arti-
ficielle ? C’est l’IA “canal historique” qui
“a permis de concevoir de très nombreux
algorithmes que l’on retrouve aujourd’hui
dans un très grand nombre d’applications
grand public”, pour reprendre la formule
de Nicolas Rougier, autre chercheur de
l’Inria. Car l’intelligence artificielle a été
et reste un champ de recherche extrê-
mement fécond, d’où sont sorties des
technologies aussi variées que la recon-
naissance de la parole, les algorithmes
pour la génétique, la fouille de données, la
vision par ordinateur, les réseaux de neu-
rones artificiels, ou le machine learning,
qui sont utilisés effectivement par les
GAFA, NATU et les kyrielles de startups
qui les accompagnent pour façonner le
web d’aujourd’hui et de demain.
Pour un observateur avisé des transfor-
mations numériques comme Kevin Kelly,
nous entrons dans un “moment” cogni-
tif qui ne fait que commencer. “Tout ce
qu’autrefois nous avons électrifié, nous
allons désormais le cognitiser”, écrit-
il. Pour lui : “Les business modèles des
prochaines 10 000 startups sont facile
à prédire : prendre X et y ajouter de
l’intelligence artificielle”. Pour Laurent
Alexandre, Google est le leader mondial
des neurotechnologies. Il est déjà une
neuroprothèse. L’intelligence des ma-
chines ne va pas se développer en dehors
de nous, elle est appelée à devenir inva-
sive, systémique.
Cette profusion d’intelligence, cette mul-
tiplication d’”agents autonomes” (Google
Now, Siri…), toujours plus compétents,
auxquels travaillent les spécialistes de
l’intelligence artificielle, semblent sur-
tout réduire toujours un peu plus notre
autonomie. Leur autonomie se construit-
elle au détriment de la nôtre ? Après la
mémoire, le calcul, la communication…
vont-ils externaliser demain nos compé-
tences sociales et cognitives, comme s’en
inquiète Nicholas Carr dans son dernier
livre [2] ? Quelles compétences nous
laisseront-ils et pourrons-nous encore
les cultiver, comme le résume Dominique
Cardon [3]: “Dans les activités com-
plexes, les habiletés manuelles ont été
transférées vers les machines. Les pilotes
d’avion ne conduisent plus vraiment les
avions, mais les surveillent. Les archi-
tectes ne font plus de dessins à la main,
mais modélisent directement en 3D. Les
algorithmes de détection visuelle sont
en train d’apprendre à lire les radiogra-
phies et les IRM que valideront ensuite
les médecins. Face à ces grands systèmes
techniques qui capturent nos habiletés, il
est de plus en plus nécessaire d’apprendre
à ne pas désapprendre.”
Face à cette perspective, les utilisateurs
ne peuvent être passifs. Ils doivent com-
prendre ce dont ils sont l’objet et com-
ment répondre : à l’heure de l’informa-
tique émotionnelle, du développement
de l’économie comportementale, les
utilisateurs ont besoin de médiation pour
comprendre les tentatives de manipula-
tion qui les menacent. La sous-veillance
cognitive est un territoire à inventer.
NEUROSELF
57
Aujourd’hui, si la compréhension de nos
mécanismes cognitifs passe par les ma-
chines, force est de constater qu’il n’y a
pas de connaissance sans corps, comme
le souligne le paradigme de la cognition
incarnée. Les machines et les robots
mettent en miroir nos corps et nos cer-
veaux entre nous et la machine et nous
adressent des nouvelles questions sur
le fonctionnement de nos cerveaux. Ils
ouvrent un territoire de recherche sur la
réintroduction de la corporalité.
«“Nous sommes confrontés à un faisceau
de questions qui montrent que nos outils
numériques doivent penser leur corpo-
ralité. Nous avons besoin d’appareils de
lecture, de systèmes cartographiques élec-
troniques, d’ordinateurs qui réintroduisent
de la corporalité… c’est-à-dire capables de
compenser l’absence de physicalité de nos
outils numériques. C’est en tout cas là, un
enjeu de conception de demain. Nos outils
numériques doivent apprendre à mieux
mobiliser notre corps.”
Hubert Guillaud, “Numérique : la représen-
tation spatiale en question”, InternetActu.
net, 06/10/2014
Et la complexité de cette question risque
d’aller croissante, notamment avec le
croisement des recherches sur la biologie,
permettant demain de créer des capteurs
ou diffuseurs de phéromones, permet-
tant à nos machines de comprendre ce
que l’autre va ressentir ou de lui faire
ressentir des choses par la manipulation,
à l’image du philtre d’amour biologique
imaginé lors d’un de nos ateliers avec les
étudiants du CRI. Même chose au niveau
du croisement des données génétiques
avec d’autres types de données à l’image
de Singldout, un site de rencontre qui
propose de croiser les préférences com-
portementales avec des informations
génétiques.
Et la complexité de cette question risque
d’aller croissante, notamment avec le
croisement des recherches sur la biologie,
permettant demain de créer des capteurs
ou diffuseurs de phéromones, permet-
tant à nos machines de comprendre ce
que l’autre va ressentir ou de lui faire
ressentir des choses par la manipulation,
à l’image du philtre d’amour biologique
imaginé lors d’un de nos ateliers avec les
étudiants du CRI. Même chose au niveau
du croisement des données génétiques
avec d’autres types de données à l’image
de Singldout, un site de rencontre qui
propose de croiser les préférences com-
portementales avec des informations
génétiques.
que leurs modélisations vont se généra-
liser.
De la compréhension de l’intelligence à
l’autonomie cognitive
Comme le montre les plus récents pro-
grammes de recherche sur le cerveau,
les théories sur sa compréhension ne
sont pas partagées. Le projet américain
BRAIN (Brain Research through Ad-
vancing Innovative Neurotechnologies)
vise à comprendre le cerveau dans son
ensemble, et notamment le fonctionne-
NEUROSELF
58
ment de tous ses neurones. Le défi pour
ce projet sera de “cartographier les cir-
cuits du cerveau, mesurer les fluctuations
d’activité chimique et électronique se
produisant dans ces circuits ; et à com-
prendre comment leur interaction donne
naissance à nos capacités uniques tant
dans les domaines cognitifs et compor-
tementaux.” Le projet européen, Human
Brain Project, lui, se propose de bâtir une
simulation informatique du cerveau hu-
main, en fonction des connaissances que
nous avons déjà acquises. Deux approches
différentes donc, mais qui mobilisent
chacune des moyens considérables pour
faire avancer les travaux des laboratoires
et chercheurs directement impliqués, et
au-delà ceux de toutes les communautés
concernées. Il est trop tôt pour le dire,
mais les concepteurs de ces deux grands
projets aimeraient sans aucun doute
réussir pour la recherche sur le cerveau ce
que la cartographie du génome humain a
réussi à faire pour la biologie.
En attendant que ces résultats soient dis-
ponibles, il faut faire avec les définitions
existantes, qui sont fort nombreuses et
l’objet de débats entre spécialistes de
chaque branche concernée. On peut
néanmoins, comme le suggère Frédé-
ric Alexandre, mettre l’accent sur deux
caractères importants de ce qu’on appelle
l’intelligence. En premier lieu l’intelli-
gence formelle, qui mobilise des traite-
ments logiques, combinatoires, mathé-
matiques, rationnels, et qui nous permet
par exemple de procéder à des déductions
ou d’inférer une chose d’une autre. En
second lieu l’intelligence émotionnelle,
incarnée dans un corps situé dans un
environnement, avec lequel elle interagit
de multiples manières. Pour beaucoup de
chercheurs, ces deux aspects, logique et
émotionnel, de l’intelligence sont forte-
ment imbriqués, une thèse confirmée par
de nombreuses études qui confortent ce
paradigme de la cognition incarnée et qui
oriente de nombreux travaux aujourd’hui.
Ces deux faces émotionnelle et ration-
nelle de notre intelligence [6] sont éga-
lement présentes dans les travaux de
l’économie et de la psychologie compor-
tementale, notamment ceux de Daniel
Kahneman, prix Nobel d’économie, qui a
popularisé la distinction entre deux sys-
tèmes de pensée, le “système 1 rapide,
instinctif et émotionnel et le “système
2 plus lent, plus réfléchi et plus logique,
notamment pour expliquer le comporte-
ment souvent irrationnel de l’homo œco-
nomicus dans ses choix [7].
Dans ce cadre, que signifie alors “hacker
le cerveau” ? Quelle part de notre intel-
ligence veut-on transformer ? Quelles
données veut-on recueillir ? Pour quoi
faire ? Quand on cherche à faire un ré-
gime, on cherche des moyens pour agir
sur son poids en suivant des méthodes
pour tenter de le faire baisser. Mais quand
on cherche à agir sur le cerveau, sur quoi
cherche-t-on à agir ? L’intelligence ? La
mémoire ? La créativité ? L’imagination ?
Le système 1 ? Le système 2 ?…
Comment mesure-t-on les effets ? Est-
ce que favoriser la mémoire a un impact
sur la créativité et inversement ? Que si-
NEUROSELF
Page d’accueil du Coglab.
NEUROSELF
Page d’accueil du Coglab.
NEUROSELF
61
gnifie augmenter l’intelligence ? Quelles
données doit-on recueillir ? Sur quels
facteurs doit-on agir ? Est-ce que ce
sont les bons ? On sait que les fonctions
mentales peuvent être contradictoires…
Par exemple, vaut-il mieux favoriser le
repos du cerveau ou sa concentration ?
Si on prend un produit comme la ritaline,
qui favorise la concentration, mais réduit
la créativité, aura-t-on pour autant une
meilleure capacité à résoudre un pro-
blème, quand on sait que ceux-ci sont
souvent résolus quand le cerveau est au
repos ? Vaut-il mieux travailler par cycles
de 2 heures ou de 6 heures ?… Le rêve
lucide peut-il augmenter l’apprentissage
et la prise de décision ?… La méditation
rend-elle le cerveau plus actif et quels
sont ses effets ?… La liste des questions
à adresser serait ainsi sans fin. Quand on
s’intéresse aux applications pratiques des
sciences cognitives, la réponse “personne
ne sait vraiment” est bien celle qui revient
le plus souvent comme le souligne Rémi
Sussan [8].
Dans le flot de théories et d’expérimen-
tations qui les remettent sans cesse en
cause, ces questions n’ont pas vraiment
de réponse. Elles permettent le dévelop-
pement d’un flot (d’un flow) de théories,
de méthodes, de logiciels et d’applica-
tions de santé et bien-être dans le flou du
développement personnel [9] (applica-
tion pour la méditation, jeux pour exercer
sa mémoire, outils de stimulation trans-
craniens, produits chimiques ou naturels
à ingérer… comme le thé…
Dans ces controverses sur le hacking de
soi, les questions de normes sociales et
éthiques sont fortes. Il faut aussi prendre
la mesure du caractère hautement incer-
tain de toutes ces formes d’auto-expéri-
mentations qui viennent du Quantified-
Self, tout comme de bien des recherches,
qui ne prennent leur valeur que par des
démonstrations répétées, comme l’ex-
plique très bien Normand Baillargeon en
démontant, à la suite des travaux du spé-
cialiste de l’éducation, John Hattie, bien
des idées reçues sur la cognition et l’ap-
prentissage [10]. Nous sommes dans un
domaine où l’effet placebo, la méthode
Coué et les facteurs culturels prédo-
minent, comme l’explique notre collègue
Rémi Sussan dans Frontières grises.
Pourtant, comme le répètent les neuros-
cientifiques, notre évolution est néan-
moins le fruit du piratage constant de
notre cerveau [11]. Reste que mieux com-
prendre ses réactions pour mieux com-
prendre son fonctionnement et améliorer
le monde, mieux décoder les techniques
de persuasion du marketing, de l’argu-
mentation ou de l’économie comporte-
mentale… demeurent des moyens à notre
portée pour tenter de comprendre le
monde et agir sur lui. Si les écueils sont
nombreux, l’usage de technologies pour
mieux comprendre notre fonctionne-
ment cérébral et comportemental va se
développer à mesure que la technologie
le permettant va se répandre (même si
beaucoup utilisent des techniques encore
simples à l’image des outils de mesure
des associations implicites ou d’eye trac-
NEUROSELF
62
king, permettant de mesurer vos réac-
tions à des stimulis et apprendre de vos
biais culturels). Si les limites de ces outils
doivent être autant de garde-fous, si le
secteur est
très spéculatif, ce n’est pas pour autant
qu’il ne faut pas s’intéresser à ces nou-
veaux développements, comme le pro-
pose le CogLab incubé à la Paillasse.
Nous avons besoin d’un plus grand inté-
rêt encore pour ces questions et d’une
plus large distribution des expérimenta-
tions. Le développement de nos capacités
cérébrales passe par le développement de
nos cerveaux à tous, pas seulement par le
développement de systèmes techniques.
Nous sommes les premiers moteurs de
notre propre augmentation cognitive, du
piratage de notre propre cerveau. C’est
à chacun d’entre nous d’en prendre soin
et c’est d’abord à nous tous de le pirater,
plutôt que de le laisser se faire pirater par
d’autres.
NEUROSELF
63
SCÉNARIOS ET DÉMONSTRATEURS
Que faire pour explorer ces contro-
verses ? Continuer à faire comme nous
avons toujours fait : pirater notre cer-
veau ! Et démultiplier les formes d’expé-
rimentations pour associer toujours plus
de monde à la compréhension de soi.
SHSLab
Pour des Paillasses des sciences hu-
maines
A l’heure des labs et des processus
d’expérimentation ouverts (hackathons,
barcamps, “mix”, tiers-lieux, fablabs,
infolabs…) qui se développent dans de
nombreux champs pour faire se croiser
citoyens chercheurs et innovateurs…
Force est de constater que les sciences
humaines semblent en retard dans ce
domaine. Les Paillasses ont invité les
chercheurs en sciences dures à s’ou-
vrir au public. Les FabLab, ont convo-
qué les sciences de l’ingénieur à croi-
ser le fer avec le grand public. Mais les
sciences humaines, les sciences “molles”,
semblent encore relativement rétives à
initier ce type de croisement. Où sont les
Paillasses de la sociologie, de l’économie,
de la psychologie, du journalisme… ?
Pourtant, ces formes et formats nou-
veaux se révèlent souvent stimulants
pour incuber des projets, décloisonner
les questions disciplinaires, ouvrir ses
enjeux à un public plus large et inventer
de nouvelles formes de sciences, pour
lire, écrire, enquêter, restituer, commu-
niquer, débattre, enseigner, vulgariser…
faire de la recherche d’autres manières.
Une paillasse SHS devrait favoriser la
fertilisation croisée entre toutes les dis-
ciplines concernées. Ces croisements
existent déjà bien sûr. Frédéric Lordon,
économiste contrariant et philosophe
contrarié, en donne un exemple éclai-
rant [12]. Il hacke Spinoza, pour innover
dans ses analyses, en lui empruntant les
concepts de désir, la force motrice prin-
cipale du comportement individuel, c’est
l’énergie du désir, et celui d’affects, qui
décident de l’orientation de cette éner-
gie, et font se mouvoir les individus dans
telle ou telle direction. En posant un
cadre méthodologique hybride qui mixe
théorie de la régulation, l’école écono-
mique à laquelle appartient Lordon, et la
géométrie des passions telle que Spinoza
l’a conçue dans l’Ethique, il fabrique une
grille d’analyse, ce qu’il désigne comme
un structuralisme des passions, pour
décrire et comprendre autrement les dy-
namiques sociales à l’oeuvre aujourd’hui,
celles des individus entre eux et celles des
individus avec les institutions. Ce n’est
pas le lieu ici pour détailler plus en pro-
fondeur ses analyses, mais cet exemple
illustre la fertilité d’une approche décloi-
sonnée de tous les champs des sciences
sociales, et donne des idées pour une
prochaine programmation d’une Paillasse
SHS, qui, à l’instar de celles existants
dans le champ de la biologie, serait aussi
une plateforme de laboratoires connexes
partageant principes et méthodes : open
science, culture geek, expérimentations…
NEUROSELF
64
Emotion Lab
Les émotions, clef d’entrée sur le fonc-
tionnement de notre cerveau
Par exemple toutes les questions que
nous avons traité auparavant, sur la na-
ture des émotions, le monitoring dont
elles sont l’objet, le neuromarketing et la
neuroéconomie, mais aussi celles traitées
autour de la question des apparences ou
de la santé disruptive, trouveraient dans
un dialogue avec les thèses de Frédéric
Lordon, mais aussi d’autres en prove-
nance d’autres champs un éclairage sup-
plémentaire à même de faire émerger des
perspectives nouvelles. Produire toutes
ces frictions intellectuelles autour de la
question des émotions serait une pre-
mière mission d’un Emotion Lab au sein
de la Paillasse SHS.
La Paillasse de Paris accueille déjà un Co-
gLab, “un programme d’exploration des
sciences cognitives au croisement de l’art
numérique, de l’intelligence artificielle
et de l’open science”. Un laboratoire
d’expérimentation citoyenne autour du
cerveau, pour que professionnels, inno-
vateurs et grand public se rencontrent.
Une initiative qui mériterait de recevoir
plus de partenaires pour en démultiplier
les projets et leur impact.
C’est sur ce modèle (ou celui du Bac-
kyard Brains), qu’il nous semble inté-
ressant d’imaginer un Emotion Lab. Un
programme d’expérimentation ouvert
s’intéressant aux émotions, à leur dé-
tournement, à leur compréhension, qui
pourrait être plus accessible au grand
public. A l’heure du neuromarketing, de
l’informatique affective, de l’analyse de
sentiment, de l’économie comportemen-
tale… un espace d’expérimentation pour-
rait être un moyen pour favoriser l’auto-
nomie et la sous-veillance cognitive que
nous appelons de nos voeux dans notre
analyse. L’émotion est un enjeu moins
impressionnant que la cognition et qui
nous confronte à des formes de manipu-
lation auxquelles nous avons trop souvent
du mal à répondre.
Aider les gens à monter en compétence
sur ces questions, accompagner des
projets visant à décrypter les émotions,
leur langage, favoriser des partenariats
ouverts et divers, nous semble un enjeu
fort pour développer des réponses inno-
vantes, qui viennent autant des sciences
cognitives, que du marketing, de la psy-
chologie, de la sociologie ou de l’écono-
mie.
L’Emotion Lab permettrait d’interroger
le rôle des dispositifs existants de capta-
tion et d’analyse de nos émotions, sous la
forme d’objets connectés ou d’applica-
tions, pour mieux nous les approprier, en
comprendre leurs limites et en imaginer
de nouveaux, comme la piste des “100
projecteurs de soi” formulée dans Appa-
rences hybrides. A l’heure de la montée
du dressage de nos comportements par
les technologies couplées à l’économie
comportementale, les réponses et dé-
tournements initiés par les gens seront
les meilleurs moyens d’apprendre de
NEUROSELF
65
leurs limites et de permettre à chacun de
reconquérir son autonomie cognitive.
Leurromarketing
10 adblocks pour le neuromarketing
Une autre mission de cette Paillasse SHS
serait d’innover dans les formats de vul-
garisation des connaissances produites
par les différentes disciplines qui relèvent
des sciences humaines et sociales, et
dans les formats événementiels qui per-
mettent de mixer publics profanes et
spécialistes d’un sujet.
Par exemple un workshop associant
chercheurs en économie et marketing,
sciences cognitives, designers et déve-
loppeurs, pour imaginer comment nous
défaire dans le monde réel de l’invasion
publicitaire qui joue de nos biais cogni-
tifs pour nous pousser à consommer.
En s’inspirant de l’Adblock, qui est une
extension qui permet de bloquer et ré-
duire au silence, sur le web, les bannières
publicitaires, comment déjouer le mar-
keting auquel nous sommes confrontés,
en prendre conscience et imaginer des
systèmes permettant de leurrer le mar-
keting ? Pourrait-on initier des projets
pour répondre ou nous faire prendre
conscience des manipulations dont nous
sommes l’objet ? Tel pourrait être l’enjeu
d’un atelier de prototypage de projets
pour nous aider à reconquérir notre auto-
nomie cognitive.
NEUROSELF
66
NOTES
1. Voir notamment Draaisma (Douwe), Une histoire de la mémoire, Bibliothèque des
savoirs, Flammarion, 2010, qui détaille les différentes métaphores avec lesquelles nous
avons abordé, dans le temps, la mémoire. Ou comment la machine a servi à penser la
mémoire et comment la structure du cerveau a servi de modèle aux machines.
2. Carr (Nicholas), The Glass Cage : automation and us, W. W. Norton & Company,
2014. Voir également http://www.internetactu.net/2015/03/30/technologie-avons-
nous-raison-detre-critiques/.
3. Cardon (Dominique), A quoi rêvent les algorithmes, nos vies à l’heure des big data,
“La République des idées”, Seuil, 2015.
4. Sur la critique de ces modèles de compréhension psychologique, voir “Vers des tech-
nologies de l’empathie ?”, ainsi que les articles qui interrogent les modèles de traite-
ment des profils, comme le test de personnalité Myers-Briggs, – notamment ici, ou
des articles critiques sur le modèle des Big Five comme ceux de Saulsman, Lisa M, and
Andrew C Page, “The five-factor model and personality disorder empirical literature
: A meta-analytic review”, Clinical Psychology Review 23.8 (2004), 1055-1085 et
McCrae, Robert R, and Oliver P John, “An introduction to the fivefactor model and its
applications”, Journal of personality 60.2 (1992), 175-215.
5. Cardon (Dominique), A quoi rêvent les algorithmes, nos vies à l’heure des big data,
“La République des idées”, Seuil, 2015.
6. Attention, Gardner parle de nombreux autres types d’intelligence. Pour Kahneman
lui-même, le système 1 ne se confond pas exclusivement avec “l’émotionnel”, mais se
caractérise plus par sa rapidité, son caractère instinctif, habituel, intégré… Enfin, les
dualités cognitives sont nombreuses et ne se recoupent pas les unes les autres : intel-
lect/émotion, système 1/système 2, cerveau gauche/cerveau droit, limbique/néocortex/
reptilien, mode concentré/mode diffus…
7. Kahneman (Daniel), Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Flam-
marion, 2012.
8. Sussan (Rémi), Frontières grises, François Bourin Editeur, 2013.
9. Marquis (Nicolas), Du bien-être au marché du malaise, la société du développement
personnel, “Partage du savoir”, PUF, 2014.
NEUROSELF
67
10. Baillargeon (Normand), Légendes pédagogiques : l’autodéfense intellectuelle en
éducation, Les éditions Poètes de brousse, 2013.
11. Comme l’explique notamment les travaux de Stanislas Dehaene. Voir également
: http://www.internetactu.net/2013/02/28/les-nouvelles-technos-ne-detruisent-pas-
le-cerveau-elles-sy-adaptent/, http://www.internetactu.net/2013/01/29/enfants-et-
ecrans-psychologie-et-cognition/ et http://www.internetactu.net/2013/01/04/notre-
cerveau-a-lheure-des-nouvelles-lectures/.
12. Lordon (Frédéric), La société des affects : pour un structuralisme des passions,
“L’ordre philosophique”, Seuil, 2013.
SANTÉ
DISRUPTIVE
5
∙∙∙∙∙
INTUITION
La disruption dans la santé n’est pas là où elle devrait être. L’inno-
vation non technologique doit aussi y trouver sa place.
PISTES
> We are patients
> Commission Nationale du Débat sur la Prospective Médicale
> Sécurité Sociale Prédictive
RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET
http://www.internetactu.net/2015/10/01/bodyware-sante-disrup-
tive/
SANTÉ DISRUPTIVE
69
A. INTUITION
Où se situe l’innovation ?
L’innovation dans le domaine de la santé
est surtout une innovation “officielle”,
industrielle, provenant des grands équi-
pementiers, des grands acteurs de la
pharmacie, de la recherche et de la mé-
decine, épaulées plutôt que challengées
par d’innombrables startups pilotées par
des médecins et des chercheurs en mé-
decine, en pharmacie, en biologie…
Quand on parle de santé, on parle d’un
système de santé très organisé et institu-
tionnalisé. Un secteur où l’innovation se
porte très bien. Où les soins ne cessent
de se technologiser, de se spécialiser, de
se complexifier.
Mais ce système a ses limites que la crise
économique, le vieillissement de la popu-
lation, le développement des maladies
chroniques et l’augmentation des coûts
de santé avivent : son modèle social, sa
prise en charge. L’innovation dans la santé
semble ne pas être là où elle devrait être
: s’intéressant plus à améliorer la santé
que son modèle économique, que son
système. Or, aujourd’hui, c’est bien plus
l’innovation dans le système de la santé
qui est en berne que l’innovation de san-
té. Les systèmes de santé sont partout en
crise, confrontés à leurs lourdeurs, à des
problèmes de financement, de déficit,
d’explosion des coûts… La technologi-
sation agissant partout comme un effet
rebond…
Conséquence : le modèle de prise en
charge s’étiole, passant de prise en charge
totale à des prises en charge de plus en
plus partielles et de plus en plus lourdes
financièrement. Le risque, bien connu,
est de nous laisser, nous usagers, face à un
système qui s’écroule ou à une médecine
à plusieurs niveaux, qui peine à aider cha-
cun à avoir accès aux soins les plus simples
comme les coûteux, les plus chroniques
comme les plus critiques…
Dans l’univers de la santé, la “disruption”
ne semble pas être là où elle devrait.
Pourtant, le monde de la santé ne cesse
de se transformer : comme partout ail-
leurs, l’optimisation et la logicielisation [1]
sont en passe de le transformer en usine.
Le patient est de plus en plus invité à se
rendre dans des usines médicales, où les
process sont repensés en termes indus-
triels, mais qui reste en bute avec des
métiers et des pratiques qui, elles n’ont
pas forcément évolué en regard de cette
transformation.
Si l’e-santé permet de dresser des dia-
gnostics à distance, le soin, lui, peine à se
déporter, malgré les appels au développe-
ment de la médecine à domicile. L’hôpital
cherche à accueillir de moins en moins de
public. Le système veut soigner les gens
chez eux, mais sans parvenir réellement à
s’organiser pour cela… Le soin à domicile
coûte cher. Et à mesure que la médecine
se spécialise et se complexifie, de nom-
breux traitements n’y ont pas leur place.
Chimio et rayons contraignent de plus
SANTÉ DISRUPTIVE
70
en plus de patients de faire des dizaines
de kilomètres chaque jour pour recevoir
leurs traitements. Contrairement au dia-
gnostic qui peut-être de plus en plus dis-
tant, le soin, lui, peine à se déplacer.
Face à ces transformations, l’enjeu de-
meure de mettre à jour le système de
santé, non pas pour le libéraliser, comme
on nous le présente si facilement, mais
pour permettre que le système de soin
très égalitaire, “seule alternative crédible
à l’américanisation de la médecine mon-
diale” [2], tout comme notre système de
protection sociale, perdure et s’améliore.
B. PROBLÉMATIQUE
médecine curative, préventive, prédic-
tive, la fin des frontières
A mesure que la médecine se développe,
les questions de santé envahissent des
champs qui n’en relevaient pas. La méde-
cine critique a fait place à la médecine
curative, elle-même s’apprêtant à faire
place à la médecine prédictive et préven-
tive (alors même qu’il devient de plus en
plus difficile de tracer les frontières de
chacune). Et à mesure qu’elle se déplace,
elle devient de moins en moins collective
et publique, et de plus en plus individua-
lisée et privée. En France, soulignait Oli-
vier Desbiey de la Cnil, “sur 100 euros
dépensés en matière de santé, 97 euros
sont utilisés de manière curative, et seu-
lement 3 euros pour la prévention”.
Ce qui relève de la médecine se déplace
également. Ce qui tenait du dévelop-
pement personnel, du bien-être, com-
mence à concerner la médecine. Les
injonctions normatives (souvent contra-
dictoires, à l’image des 10 000 pas que
nous sommes sommés de faire quotidien-
nement ou de l’injonction à manger 5
fruits et légumes par jour alors que leurs
qualités nutritionnelles se dégradent)
qui évoluent encore selon des modes
montrant la difficulté à définir la “bonne
santé”) ne cessent de nous être adressées
[3], alors que la mesure de leur impact sur
la santé est encore incertaine et dont les
méthodes de régimes et d’alimentation,
comme les pratiques d’hygiènes et spor-
tives contradictoires ne sont que le reflet.
SANTÉ DISRUPTIVE
71
Reste que cette “prévention” qui ne fait
pas toujours consensus scientifique n’est
ni prise en charge ni financée et semble
une friche où prolifèrent aujourd’hui les
acteurs privés, entre médecine, fitness,
développement personnel et médecines
alternatives… Elle semble demeurer une
affaire personnelle, comme si le système
de soin, déjà sous perfusion, ne pouvait
ni ne devait s’en préoccuper. Comme si
les économies que pourrait générer la
prévention n’étaient finalement pas rece-
vables.
L’acteur public devra-t-il prendre en
charge la prévention, quand le finance-
ment des soins est déjà si lourd ? Com-
ment ? Entre un système conçu pour soi-
gner et un autre conçu pour éviter de se
soigner, nous sommes confrontés à deux
systèmes différents par essence et dont
les enjeux se parlent peu. Comment faire
cohabiter le système de soin organisé
pour soigner les malades et le système
normatif/prédictif/préventif/… qui vise à
éviter d’être malade qui s’annonce ?
“Nous sommes dans un brouillage entre
médecine et santé, entre soin et prévention.
La montée des questions de développement
personnel et de bien-être vient perturber la
médecine, en apportant en contrepoint du
modèle social du soin la question de l’auto-
nomie individuelle.”
Hubert Guillaud, “Applications de santé
(2/3) : bienvenue dans la jungle, Interne-
tActu.net, 27/01/2015
La question de la médecine prédictive
vient constituer un autre brouillage alors
que la statistique médicale ne cesse de
s’affiner, de se personnaliser, prenant
en compte via le Big Data, de plus en
plus de critères, et des critères de plus
en plus personnels (analyse génomique
par exemple). Prévention et prédiction
se confondent à leur tour appelant des
cohortes d’âges ou de patients ayant reçu
tels traitements ou présentant telles dis-
positions à subir des batteries d’examens
préventifs parce qu’ils entrent dans une
population statistique à risque. C’est ainsi
tout le champ de ce qui relève de la mé-
decine qui se brouille sous nos yeux et qui
transforme notre rapport à la maladie et
à la santé.
En Occident au moins, on ne meurt
presque plus de maladies infectieuses.
On meurt de polypathologies, de mala-
dies systémiques, chroniques (diabètes,
cancers, maladies vasculaires, dégénéra-
tives…). Ces affections de longues durées
(ALD) transforment notre système de
soin : l’enjeu n’est plus tant de soigner les
maladies que de vivre en “relative bonne
santé” avec ses maladies, avec son diabète
ou son cancer. Confrontée à des malades
chroniques, la médecine doit donc de plus
en plus s’occuper de malades “bien por-
tants”.
A l’inverse, la mesure permanente et les
objets connectés nous invitent à vivre en
malade avec notre bonne santé : la sur-
veillance conduit au stress, se mesurer en
permanence, c’est s’inquiéter en perma-
nence.
SANTÉ DISRUPTIVE
72
Cette double injonction transforme
notre rapport à la maladie et à la santé. La
santé est désormais un capital qu’il faut
entretenir, rappelle Isabelle Queval dans
Le corps aujourd’hui. Mais quels sont les
acteurs de la bonne santé et qu’est-ce
que la bonne santé ? Faut-il laisser ces
questions aux tenants du développement
personnel ? Qui sont les opérateurs de
bien-être, quand les injonctions norma-
tives ne cessent de se modifier ?… Les
injonctions au régime, au sport, à la nutri-
tion semblent appartenir à autant de cha-
pelles et de modes qui referment chaque
jour un peu plus sur chacun d’entre nous
le panoptisme sanitaire et normatif… qui
va du moralisme, au paternalisme, à l’hy-
giénisme jusqu’au Buen Vivir d’une “santé
décroissante” [4].
La médecine demeure mal à l’aise avec
ces nouvelles questions, elle est là pour
soigner plus que pour prévenir. Comment
intégrer ces nouvelles injonctions, ces
perspectives, ces nouveaux enjeux tech-
nologiques qui vont la transformer en
profondeur ?
C. CONTROVERSES ET PISTES
Les travaux de l’expédition ont pointé
plusieurs controverses et pistes d’explo-
ration qu’il nous semble intéressant de
relever. C’est là que se situent les points
de difficultés que l’innovation et la régle-
mentation devront lever à l’avenir.
A quoi la santé connectée est-elle une
réponse ?
La médecine soigne la maladie, mais ne
connaît pas le bien-être. Si la calculabi-
lité du corps s’est développée, avec force
données, celles-ci se révèlent toujours in-
complètes. L’humain n’est pas réductible
à sa mesure. Nous développons tous des
grosseurs, des polypes, des excroissances,
des tumeurs. Qu’elles soient bénignes ou
malignes (cancéreuses), cela ne signifie
pas pour autant qu’on va développer un
cancer. Or, voir et mesurer le corps d’une
manière toujours plus précise ne permet
pas forcément d’être catégorique. On re-
père des tumeurs de plus en plus petites
que l’on soigne de plus en plus tôt, et de
plus en plus souvent “trop tôt”. Quand on
cherche une maladie, on finit toujours par
la trouver. Le développement de la pré-
vention, de la mesure en continu, produit
plus d’angoisse que de soins. Faudra-t-il
imaginer une limite à la mise sous sur-
veillance en continu des corps, des flux,
des taux, des analyses ?
Les médecins le répètent pourtant : l’ana-
lyse en continu n’est pas utile dans la très
grande majorité des cas. Or il se produit
avec la santé ce qu’il se produit avec les
SANTÉ DISRUPTIVE
73
individus dans leurs relations au travail :
les outils de la médecine ne sont pas ceux
du citoyen, comme le smartphone qu’ils
ont rapporté de chez eux n’est pas l’outil
sécurisé du réseau de l’entreprise. Ce
Byod (bring your own device), introduit
dans la médecine, apporte avec lui le fan-
tasme du temps réel, de la donnée conti-
nue, même imprécise, même inutile. Les
patients n’ont pas besoin de tableaux de
bord monitorant leur santé en temps réel.
Fitbit ou Withings ne vont pas transfor-
mer la médecine : connaître son poids en
permanence ou le nombre de pas que l’on
fait à toute heure du jour ne va pas aider à
développer une meilleure médecine.
Cela n’empêche pas la médecine de ne
cesser de s’informatiser. Comme toute
industrie, elle repose déjà sur une infor-
matisation forte, dotée de data monu-
mentales que les hommes ne peuvent
plus analyser par eux-mêmes. Tous nos
parcours de soins sont tracés, enregistrés,
conservés. Quand on arrive à l’hôpital,
on nous remet des étiquettes de codes-
barres, pour montrer qu’on intègre un
système. Le système de soin est aussi une
usine qui se robotise, s’optimise, s’ana-
lyse, dans une tension permanente entre
la médecine et sa gestion. L’informatique
est le lieu où s’exprime cette tension
entre le système de santé et les soins,
entre la comptabilité de votre parcours
de santé et les soins dont vous avez béné-
ficié. L’informatique est le réceptacle de
cette ambivalence entre le médical et
l’économique, entre le scientifique et le
social. Et c’est l’ensemble de ces ambiva-
lences qui créent de la confusion.
Le monitoring permanent que propose la
santé connectée promet de mieux gérer
les maladies chroniques. Mais ce dis-
cours solutionniste et performatif tient
pour l’instant beaucoup du discours, sans
évaluer l’angoisse postmoderne que la
mesure continue de soi et ses désenchan-
tements génèrent. La surmesure génère
surtout du surdiagnostic.
La libéralisation de la médecine ne pas-
sera pas par un utilisateur plus autonome
et plus isolé, chargé de se surveiller lui-
même pour mieux maîtriser les coûts de
santé qui l’accablent… La surveillance
continue, le monitoring permanent de
notre état de santé n’est ni souhaitable
ni gérable. Elle est la plupart du temps
contreproductive. Elle génère de la sur-
médication et du surdiagnostic. Si nous
sommes constamment monitorés, nous
serons constamment malades.
Les ingénieurs qui conçoivent ces sys-
tèmes semblent oublier que les données
ne font pas tout. Qu’elles ne mesurent
et enregistrent que certaines valeurs.
Qu’un bilan ophtalmique peut se révéler
très bon et ne pas voir que la circulation
veineuse ne se fait pas bien. De même,
la généralisation de la mammographie
semble avoir surtout eu pour incidence
le surdiagnostic et la mutilation en masse
plus que la réduction de la mortalité [5], à
l’image d’Angelina Jolie [6]. Les systèmes
de détection automatisés et généralisés
s’avèrent bien souvent inefficaces pour
les cas plus complexes. Les données ne
SANTÉ DISRUPTIVE
74
font pas tout rappellent bien des méde-
cins, soulignant par là le rôle central de
la discussion, de l’examen et de la palpa-
tion. Les bilans, les taux, les mesures sont
certes utiles pour confirmer ou dénoncer
un diagnostic. Mais ils peuvent être faci-
lement faussés par des critères non pris
en compte.
La précision des outils de mesure ne cesse
pourtant de s’améliorer, déportant à
chaque progrès ce qu’ils ne mesurent pas
un peu plus loin du regard du médecin, à
l’image de Skinvision [7], cette applica-
tion de détection de mélanomes qui se dit
aussi forte qu’un dermatologue. Quand
bien même cela finirait par être le cas (à
l’heure des machines apprenantes, les al-
gorithmes ne vont cesser de s’améliorer),
c’est oublier que nous sommes beaucoup
moins indulgents pour les erreurs des
machines que pour les erreurs humaines,
certainement parce qu’un diagnostic, un
jugement, sans discussion, justification
ou compassion, n’est humainement pas
acceptable.
La question de la fiabilité des capteurs,
de leur précision, de leur certification
devient un vrai enjeu, à l’heure où ils se
développent partout et qui est démulti-
pliée par l’ensemble des dispositifs maté-
riels et logiciels, indépendants les uns des
autres et qui ont chacun leurs spécificités
et capacités.
“La plupart des microcapteurs n’inspirent
que méfiance aux spécialistes, qui utilisent
eux des capteurs plus puissants, plus précis
et des modélisations ad hoc, qui reposent
sur la qualité du matériel, sur la rigueur
des protocoles d’usage et des protocoles
scientifique, sur des échantillonnages, sur
le rétrocalcul pour vérifier voire corriger les
calculs effectués.
La précision est un idéal inatteignable qui
recule à mesure qu’on s’en approche. La
réponse des scientifiques à cette imper-
fection essentielle de toute mesure, c’est
la mesure de la mesure (la métrologie),
l’accumulation des mesures, des modèles,
et la mesure de leurs variations. Derrière
toute mesure se dissimulent des modèles,
des représentations. Dont l’enjeu n’est pas
tant de mesurer, que de mesurer des écarts
par rapport à des modèles.
Ces protocoles sont loin de l’empowerment
et de l’émancipation que prônent les pro-
moteurs des applications, qui souvent pro-
posent d’améliorer le modèle en marchant,
avec les utilisateurs. Enfin, si les modèles
existent pour mesurer la maladie, ils sont
bien plus fragiles à mesurer le bien-être,
c’est-à-dire les variations de la norme elle-
même…
La précision des mesures n’est pas agnos-
tique aux usages. Et ces questions viennent
en concurrence avec celles des utilisateurs
qui cherchent des outils simples, capables
de leur apporter le plus d’information pour
un coût minimum, peu sensible finalement
à ces questions de fiabilité qu’ils pensent
acquises ou suffisantes, mais confus eux-
mêmes entre leurs demandes, leurs besoins
SANTÉ DISRUPTIVE
75
et leurs espoirs. Et que la complexité de
l’offre ne vient pas éclairer, notamment
parce sous couvert de simplicité, elle n’est
pas suffisamment claire sur ses possibilités
et ses limites.”
Hubert Guillaud, “Applications de santé
(1/3) : que captent les capteurs, Interne-
tActu.net, 22/01/2015.
Les outils de santé connectés demeurent
pour l’instant des outils pour les gens
en bonne santé cherchant à repousser
toujours plus l’entrée dans la maladie
chronique à laquelle nul n’échappera.
Pourtant, si l’espérance de vie progresse
encore, l’espérance de vie en bonne san-
té, elle, diminue [8]. L’avenir des objets
de santé connectés est certainement de
s’adapter à un public de gens qui ne sont
pas bien portant, à dépasser le stade du
jouet, à chercher à améliorer sans cesse,
via de nouvelles technologies, la préci-
sion des mesures. Encore faudra-t-il que
ses promoteurs démontrent que la sur-
veillance continue d’indicateurs de santé
peut-être utile à la chaîne du soin, ce qui
pour l’instant, dans la plupart des cas, est
loin d’être le cas. La surveillance conti-
nue n’est qu’une mauvaise réponse à nos
angoisses.
Les promesses et limites de la Watsonisa-
tion de la santé
Nous ne sommes pas tous égaux devant
les maladies : mieux identifier les popu-
lations à risque et les facteurs de risques
repose sur une meilleure compréhension
et un meilleur traitement des données.
C’est tout l’enjeu de l’analyse massive
de données de santé telle que le pro-
pose (parmi d’autres), Watson d’IBM,
l’emblème des machines apprenantes, qui
promettent de pousser l’informatisation
de la médecine à un niveau de complexité
d’analyse nouveau : celle qui n’est plus
accessible à l’être humain, comme le tra-
ding à haute fréquence créé des échanges
qui ne sont plus accessibles à l’homme.
Les connaissances, l’information, les don-
nées deviennent si nombreuses et dans
un nombre si divers de champs que leurs
analyses ne sont plus maîtrisables par des
hommes. Les médecins ont désormais
besoin de l’assistance de machines. Voici
l’heure de la santé pilotée par les don-
nées (data driven health) ou la watsoni-
sation de la médecine, qui nous promet
que Watson deviendra notre docteur –
même si, fort heureusement son patron
s’en défend : la machine ne servant qu’à
chercher à améliorer sans cesse la prise
de décision humaine…
Fouille et sélection de données, diagnos-
tic assisté, optimisation des traitements
comme des urgences… Le potentiel de
Watson à faire parler des données hétéro-
gènes semble sans limites. Le traitement
des données va concerner autant l’opti-
misation et la rationalisation du process
opérationnel, comme le montre la gestion
des urgences à Chicago, la recherche de
corrélations pour les symptômes et leurs
traitements, et s’appliquer autant à la re-
cherche fondamentale, qu’à la médecine
du quotidien.
SANTÉ DISRUPTIVE
76
Faire parler les données, trouver sens
dans leur masse, dans leur contradiction
comme dans leur cohésion… Watson
illustre bien l’enjeu de l’accès aux don-
nées de santé. Un enjeu qui ne sera pas
si trivial à lever, tant l’accès est fort jus-
tement réglementé (les données de santé
sont parmi les données personnelles les
plus sensibles qui soient) et cadenassé par
la propriété intellectuelle et la vigilance
réglementaire. Pour que la watsonisation
de la santé soit possible, il sera nécessaire
de s’attaquer à la question de l’accès aux
données et mieux borner la propriété
intellectuelle par des exceptions de
recherche, d’analyse… Mais la perspec-
tive d’une science plus ouverte n’est pas
nécessairement le scénario d’avenir qui se
dessine, hélas.
Le développement d’une médecine pré-
dictive toujours plus précise pose enfin
des questions éthiques et des questions
de société qui sont loin d’être levées.
Comment le développement de la mé-
decine prédictive et de l’optimisation
algorithmique de son organisation pren-
dront-elles place dans le corps social ?
Comment réguler cette watsonisation
qui, si on pousse son principe à son maxi-
mum, sera un jour, peut-être, capable de
prédire la date de décès de chacun ? La
perspective froide des résultats du Big
Data a de quoi faire frémir si elle n’est pas
rééquilibrée en faveur de la société et des
gens. Quelles contreparties et garanties
apporterons-nous à la société en réponse
au nécessaire besoin de préservation de
notre libre arbitre ?
La watsonisation de la médecine pose
enfin une autre question : celle de mieux
comprendre l’avenir de la médecine.
Comme nous y invitait le chirurgien
Laurent Alexandre dans une tribune au
Monde, ces perspectives nécessitent
que la médecine s’intéresse à son avenir.
La médecine doit s’intéresser à la pros-
pective, parce qu’en regardant demain,
on peut éclairer les choix d’aujourd’hui.
Le futur trace des routes claires sur les
choix à prendre qui permettent d’orienter
l’action publique plutôt que faire des lois
toujours en retard sur les évolutions de la
société. L’impact du séquençage ADN
que prend le chirurgien en exemple, ce
diagnostic génomique que nous allons
pouvoir faire bien avant la naissance, va
poser des questions éthiques majeures
auxquelles il sera plus simple de répondre
si nous comprenons mieux l’évolution
à venir de la médecine, plutôt que de
devoir réagir à chacun de ses progrès,
toujours plus rapides… C’est également
le cas de toutes les percées qui s’annon-
cent dans l’analyse des données et dans
nombre d’autres domaines. Plus que
jamais, la médecine doit se préparer à
toutes les formes de disruption qu’elle
va connaître… Pour cela, elle doit tenter
de dresser la carte des évolutions à venir,
de regarder à long terme, comme nous
y invitait Laurent Alexandre. Une pers-
pective qui, malgré les inexactitudes, est
certainement plus accessible que jamais,
et qui permettra de mieux répondre aux
défis de société que ces évolutions vont
poser.
SANTÉ DISRUPTIVE
77
Limites de la technologisation médicale
Sous l’effet de la robotisation, de l’infor-
matisation, de la mise en réseau et de
l’optimisation comptable, la médecine,
comme tous les pans de la société, s’in-
dustrialise. Mais, comme partout ailleurs,
cela ne se fait pas sans tensions.
Sur son blog, le professeur en entrepre-
neuriat et innovation, Philippe Silberzhan
relatait une anecdote qui illustrait très
bien les changements à l’oeuvre : celle
d’une visite chez un ophtalmologiste,
montrant combien celle-ci a changé en
quelques années grâce à l’automatisation
des tâches et le recours à des machines
que font fonctionner d’autres personnes
que le médecin. Passons sur l’analyse
très libérale qu’il en dresse nous invitant
à supprimer le médecin au profit de seuls
techniciens – que les commentateurs
recadrent en soulignant l’importance
du travail de ce dernier, même libéré de
certaines tâches d’analyses – pour en
conserver l’illustration des transforma-
tions en cours, montrant l’évolution des
pratiques et des métiers à mesure que
l’industrialisation révolutionne la manière
même d’être médecin. Demain, lors d’un
rendez-vous chez le médecin, devrons-
nous choisir entre le voir ou ne voir que
ses assistants selon le problème qui nous
y amène ?
Dans un autre billet, remarquable, sur
l’évolution des tests de grossesse, Sil-
berzhan montre combien l’innovation
technologique a pour but d’encapsuler la
connaissance des experts sous une forme
utilisable par des non-experts :
“Avec le test individuel, des millions de
tests peuvent être faits sans interven-
tion de l’expert (on apporte la solution au
‘problème’): une condition qui nécessitait
une expertise humaine très importante et
très chère, un médecin, un technicien de
laboratoire et toute une batterie de tech-
nologies, est désormais traitée par un petit
objet coûtant trois euros que la patiente
peut utiliser seule.
Les conséquences sociales sont donc réelles
: pour un domaine donné, l’expert est
de moins en moins nécessaire au fur et à
mesure que l’on franchit les étapes de ce
processus. En médecine, ce qui nécessitait
l’intervention d’un spécialiste est peu à peu
pris en charge par un médecin généraliste,
puis par une infirmière, puis par l’individu
lui-même. On a donc une démocratisation
progressive…”
Cette vision de croire que la technolo-
gie remplace l’expert et le rende inutile
semble oublier que l’expert ou l’outil qui
le remplace n’est pas qu’un outil d’ana-
lyse, mais il est aussi à la base d’une rela-
tion. Or, celle-ci ne peut pas être rempla-
cée par la mesure.
Si la technologie effectivement permet
d’optimiser le processus et de rendre la
médecine toujours plus accessible, l’auto-
matisation totale du processus demeure
une illusion. Même à la fin d’un test
ophtalmique ou après un test de gros-
sesse, nous avons tous besoin de voir un
humain, quelqu’un qui a une vue surplom-
SANTÉ DISRUPTIVE
78
bante et générale, qui remet du sens à la
relation, du contexte à ce qui nous arrive.
Le technicien ne peut remplacer le pra-
ticien en tout, ni l’ingénieur, le généra-
liste. L’analyse des données ne suffit pas
et n’est pas une fin en soi. Reste que la
question de l’évolution des compétences,
leur transfert dans le dédale des compé-
tences médicales ne peut pas se résoudre
par des blocages autour des attributs des
fonctions de chacun, mais bien par leur
évolution constante.
En fait, face à la démultiplication d’inno-
vation technologique, la médecine souffre
d’un manque d’innovation sociale, comme
le montre très bien les chroniques de
Martin Winckler pointant les manques et
lacunes d’humanités des relations méde-
cins-patients à l’image du rapport entre
les gynécologues et leurs patientes qui
s’est révélée avec la diffusion du hastag
#payetonuterus [9]. La relation patients/
médecin demeure le maillon faible d’une
innovation trop technologique et trop
rationaliste. Si le processus de production
de médecine peut effectivement toujours
être amélioré, industrialisé et rationalisé
(“optimisé, smartisé, logicielisé…”), il né-
cessite en retour de s’ouvrir et de s’huma-
niser (d’être plus transparent, capacitant,
distribué, collaboratif… en travaillant les
questions de socialisation, d’entraide et
de care). La santé, n’est pas qu’un pro-
cessus technique [10], c’est aussi une
manière de vivre, de se socialiser, de créer
de la relation et de la connaissance… Dans
la transformation organisationnelle que la
technologie perturbe, il est plus que né-
cessaire de rétablir du liant humain. Face
au développement technique, la méde-
cine et les médecins doivent aussi appor-
ter des réponses qui se situent au niveau
de la relation qu’ils établissent avec les
patients.
Préserver le modèle en développant l’in-
novation sociale
Notre système de santé repose égale-
ment sur un modèle économique fragilisé
par l’explosion des coûts. Tous les sys-
tèmes de soins publics sont en crise, et
ce, alors que l’augmentation de la tech-
nicité des traitements fait que leurs coûts
ne peuvent être pris en charge que par un
système organisé. Face à la seule option
de la privatisation et de la libéralisation,
que l’innovation numérique tend à ren-
forcer, fort est de constater qu’il y a peu
d’innovation dans le modèle économique.
L’amélioration de la prise en charge et de
son modèle économique devient pour-
tant une réponse à apporter. Comment
améliorer la prise en charge dentaire
par exemple à laquelle de plus en plus de
Français renoncent du fait de son coût ?
Là encore, l’innovation médicale a besoin
d’innovation sociale pour répondre à ces
défis et inventer de nouvelles structures
de soins et d’entraide que la rationalisa-
tion ne sait pas imaginer. Tout l’argent de
l’innovation médicale va à la technologie
qui renforce l’asymétrie de la médecine au
détriment du patient. La transformation
de la relation patient/médecin introduite
par le numérique via les réseaux de pa-
tients (comme Doctissimo ou PatientsLi-
SANTÉ DISRUPTIVE
79
keMe)n’aétéqu’uneétapequines’estpas
développée faute d’argent, d’innovation
et de soutien. L’enjeu du financement,
de la gouvernance et du développement
des initiatives alternatives n’est pas à la
hauteur de l’innovation technologique. Le
niveau de développement d’alternatives
à l’hospitalisation à domicile, aux mai-
sons de retraite, aux Ehpad et hôpitaux
pour accueillir les personnes âgées, qui
sont toutes des réponses très coûteuses
au vieillissement de la population souffre
d’un manque chronique d’investissement.
Où sont les réponses pour développer de
nouvelles formes de vie communautaire,
de cohabitation, de colocation – intergé-
nérationnelles ou pas -, de communau-
tés ou d’utopies d’habitats groupés… Les
initiatives demeurent très ponctuelles,
avec des investissements limités des pou-
voirs publics, des partenaires sociaux, des
investisseurs… Sans parvenir à passer à
l’échelle, sans réussir à favoriser tou-
jours une grande diversité de réponses.
Hormis les territoires ruraux qui ont été
forcés d’innover, les réponses aux défis de
santé souffrent d’un manque de réponses
sociales, certainement par manque d’en-
couragement du corps médical comme
de la puissance publique.
Défendre notre modèle de santé, l’égalité
et la qualité d’accès aux soins nécessite
une innovation qui ne soit pas que tech-
nologique. Elle nécessite un choc d’inves-
tissement social et public, une innovation
qui soit d’ordre économique et social.
Pour rétablir l’équilibre de la surenchère
technologique qui mine notre système
par les coûts qu’il génère, il faut dévelop-
per d’autres formes d’innovation capables
de répondre à la demande d’autonomi-
sation, de capacitation, “d’empouvoire-
ment” que formulent les individus, qui est
plus une demande d’une nouvelle rela-
tion, plus symétrique, avec la médecine.
La révolution de l’Open
La médecine est un territoire de bre-
vets, de propriété intellectuelle et de
surveillance réglementaire. Mais on voit
se développer de plus en plus des ap-
proches alternatives, invitant à faire de
la recherche autrement, à développer
des dispositifs toujours plus accessibles
: low techs, ouverts, réplicables, libres
de droits… A l’image de la recette du gel
hydro-alcoolique qui a été libéré [11], du
projet d’échographie open source low
cost EchoPen incubé à la Paillasse ou
du projet de prothèse Bionico (pour ne
prendre que ceux-ci parmi des milliers
d’autres)…
L’enjeu est autant de développer l’acces-
sibilité de la médecine et pas seulement la
performance, que de trouver de nouvelles
formes de garanties et de validation pour
les dispositifs ouverts (qui garantira de la
qualité du médicament que j’imprimerai
sur mon imprimante 3D ?).
Cette nouvelle forme de médecine
“geek” qui innerve la culture scientifique,
ouverte, libre, inclusive qui vise à copro-
duire autrement des systèmes de soins
demeure pour l’instant souvent margi-
nale, malgré son caractère éminemment
SANTÉ DISRUPTIVE
80
stimulant. Comment accompagner ces
outils, ces modèles, pour les faire passer
à l’échelle, pour les labelliser, les soutenir,
les développer…?
Il y a là un enjeu primordial que nous vou-
lions mentionner à défaut de le dévelop-
per plus avant.
SANTÉ DISRUPTIVE
EchoPen, le projet d’écho-stéthoscopie open source et à bas coût.
SANTÉ DISRUPTIVE
82
SCÉNARIOS ET DÉMONSTRATEURS
Que faire pour lever ces controverses et
explorer des pistes d’innovation ? Sans
vouloir être exhaustif, nous proposons
3 démonstrateurs/expérimentations
permettant de s’attaquer d’une manière
plus systématique à ces questions, en-
courager et libérer les initiatives..
Sociale Médecine : We are patients
Un accélérateur de projets d’innovation
sociale pour la médecine
L’innovation sociale est aujourd’hui la
branche oubliée de la médecine. Pour-
tant, pour répondre à la technologisation,
à l’explosion des coûts de santé, la mé-
decine doit aussi et d’abord inventer de
nouvelles réponses dans le champ écono-
mique, social et relationnel. Il est néces-
saire de pousser des formes d’innovation
“nouvelle génération” comme nous le
proposions dans le référentiel publié avec
la Banque publique d’investissement qui
ne soit pas tant technique que sociale
pour améliorer l’accès et la qualité des
soins. L’enjeu ici est à la fois de stimuler
l’innovation sociale de la santé et de la
soutenir financièrement, économique-
ment et institutionnellement.
Nouveaux modèles économiques assu-
rantiels, service pour développer et faire
évoluer la relation patient/médecins, dé-
veloppements de nouveaux modèles de
réponses pour améliorer l’accès et la qua-
lité des soins et leur passage à l’échelle…
L’enjeu est de lancer une réflexion sur
un accélérateur de projets d’innovation
sociale pour la médecine, de stimuler des
projets, de soutenir et récompenser pour
améliorer leur financement, leur déve-
loppement et leur passage à l’échelle.
CNDPM : Commission nationale du
débat sur la prospective médicale
Mieux comprendre les évolutions à venir
de la médecine pour aider la société dans
les choix auxquels elle va être confrontée
Pour répondre à la technologisation de
la médecine et au développement de la
médecine prédictive qui s’annonce, il
devient primordial que la médecine soit
plus à même de comprendre et de parta-
ger l’avenir que son progrès nous adresse.
En éclairant les progrès qu’elle est appe-
lée à connaître, la médecine peut per-
mettre à l’action publique et au régula-
teur de mieux éclairer les choix à faire.
Les découvertes médicales à venir posent
les problèmes éthiques de demain.
Plutôt que de tenter de répondre aux
enjeux éthiques passés et proposer des
lois souvent en retard sur les évolutions
de la société, il semble plus que néces-
saire d’éclairer les choix des évolutions
à venir de la médecine. Montrer le futur
et les différents scénarios auxquels nous
sommes confrontés est un moyen de
renouer le dialogue science-société.
Que ce soit sous la forme d’un groupe de
travail pour dresser la cartographie des
évolutions futures de la médecine ou sous
la forme d’un organisme plus pérenne,
plus que jamais, la médecine doit se pré-
SANTÉ DISRUPTIVE
83
parer et nous préparer à toutes les formes
de disruption qu’elle va connaître… Pour
cela, elle doit dresser la carte des évolu-
tions à venir [12], car ces évolutions vont
transformer la nature des réponses que
la société doit apporter à ses évolutions.
Une perspective qui est certainement
plus accessible que jamais, et qui per-
mettra de mieux répondre aux défis de
société que ces évolutions vont poser.
PredSecu : la Sécurité sociale prédictive
Comment intégrer le préventif et le pré-
dictif dans le système de santé ?
Le système de santé ne sait prendre en
charge ni la prévention ni la prédiction.
Comment développer un système assu-
rantiel équitable et égalitaire mieux à
même de prendre en charge ces ques-
tions. Peut-on inviter un premier groupe
de travail à s’intéresser à ces questions
pour échafauder des pistes de réponses
d’ordres économiques, sociales, budgé-
taires ?…
SANTÉ DISRUPTIVE
84
NOTES
1. Deux des 7 leviers que le numérique active pour transformer le monde. Cf. “Tran-
sitions : les 7 leviers de la révolution numérique”, InternetActu.net, 29/04/2015 :
http://www.internetactu.net/2015/04/29/transitions-les-7-leviers-de-la-revolution-
numerique/ et Fing, Transitions, Questions numériques 2015, cahier d’enjeux et de
prospective, Fing, 2015.
2. Selon l’économiste de la santé, Jean de Kervasdoué. Le système de santé français
a été caractérisé selon l’étude “Rapport sur la Santé dans le Monde 2000 – Pour un
système de santé plus performant” de l’Organisation mondiale de la santé en 2000
comme le plus performant en termes de dispensation et d’organisation des soins de
santé : http://www.who.int/whr/2000/media_centre/press_release/fr/.
3. Pour le sociologue Claude Grignon, les comportements normatifs demeurent liés
à des visions de la société, elles-mêmes liées à des prises de position idéologiques et
politiques… En distinguant norme impérative et norme indicative, le sociologue pose
la question de la norme, du normal et de la normalité… et insiste sur l’arbitraire des
normes dans le domaine du bien-être et de la santé. Voir notamment : “Une sociologie
des normes diététiques est-elle possible ?”, La Vie des idées, 27/01/2015 : http://www.
laviedesidees.fr/Une-sociologie-des-normes-dietetiques-est-elle-possible.html.
4. Notamment : Acoasta (Alberto), Le Buen Vivir, Utopia, 2014 et Ariès (Paul), La
simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, La découverte, 2011.
5. Voir notamment l’étude longitudinale sur 16 millions d’Américaines : http://archinte.
jamanetwork.com/article.aspx?articleid=2363025; le site d’information Cancer Rose
et les propos critiques de plusieurs médecins comme Marc Zaffran/Martin Winckler :
https://www.facebook.com/marc.zaffran/posts/10153421413653150.
6. La double mastectomie préventive d’Angelina Jolie est effectivement un cas d’école
de la transformation de l’information médicale comme le souligne le Dr Gayle Sulik
puisque la décision de la célèbre actrice a été prise sur un taux de risque…Voir éga-
lement :http://www.internetactu.net/2013/12/10/la-genomique-personnelle-dans-la-
tourmente-12-23andme-contre-lamerique/.
7. Voir notamment : http://www.ibtimes.co.uk/skin-cancer-detection-app-skinvision-
now-accurate-dermatologist-1501804 . L’outil de détection et d’analyse des méla-
nomes par l’image n’est pourtant pas plus “parfait” qu’un dermatologue humain, mais il
permet de créer un historique de l’évolution de ses grains de beautés.
8. Voir notamment : https://fr.wikipedia.org/wiki/Esp%C3%A9rance_de_vie_en_
bonne_sant%C3%A9 et http://www.franceculture.fr/emission-science-publique-pour-
quoi-l%E2%80%99esperance-de-vie-en-bonne-sante-diminue-t-elle-2013-05-31.
SANTÉ DISRUPTIVE
85
9. Voir par exemple : http://madame.lefigaro.fr/societe/payetonuterus-revelateur-
des-miseres-gynecologiques-211114-82745, http://ecoledessoignants.blogspot.
ca/2014/11/pourquoi-tant-de-gynecologues.html et http://www.metronews.fr/blog/
ovidie/2015/09/29/pour-en-finir-avec-la-maltraitance-gynecologique/.
10. L’échec des projets très technologiques de Dossier médical personnel ou l’approche
top-down de la Silver économie peuvent certainement être également analysées sous
cet angle des limites de la technologisation médicale…
11. Voir Thierry Crouzet, Le geste qui sauve, 2014 : http://tcrouzet.com/le-geste-qui-
sauve/.
12. De nombreux groupes de travail produisent régulièrement des scénarios et carto-
graphies de prospective autour des évolutions de la médecine, à l’image de celles pro-
duites par l’Institut pour le futur américain – http://www.iftf.org/our-work/health-self/
health-horizons/healthcare-2020/ – ou l’Institut des futurs alternatifs – http://www.
altfutures.org/publichealth2030 …
En partenariat avec
Avec le soutien des grands partenaires de la Fing
Une expédition de la Fing
Document réalisé par
Thierry Marcou & Hubert Guillaud
tmarcou@fing.org
http://www.fing.org
http://www.internetactu.net
Conception & réalisation graphique :
Justine Coubard-Millot - Mathieu Drouet
j.coubardmillot@gmail.com - mdrouet@fing.org

Bodyware : Synthèse finale de l'expédition

  • 1.
    LE CORPS, NOUVELLEFRONTIÈRE DE L’INNOVATION NUMÉRIQUE Synthèse de l’expédition Fing
  • 2.
    SYNTHÈSE 5 INTUITIONS POUR COMPRENDRE LESPROBLÉMATIQUES À VENIR LE CORPS AU TRAVAIL : Il sera demain le terrain privilégié de la mesure de soi. Anticipons les questions, et les réponses. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE : Nous avons besoin d’autres formes d’augmentation, plus ordinaire que spectaculaire, plus sociale qu’individuelle, et plus empathique qu’égocentrée. APPARENCES HYBRIDES : L’expression et la revendication de soi en ligne nourrissent la contestation des normes sociales et esthétiques, et la disruption dans les usages. NEUROSELF : L’intelligence de nos systèmes techniques pose nécessairement des questions à la nôtre. Alors que tout se cognitise, nous allons avoir besoin d’autonomie cognitive, c’est à dire de hackers et de citoyens ! SANTÉ DISRUPTIVE : La disruption dans la santé n’est pas là où elle devrait être. L’inno- vation non technologique doit aussi y trouver sa place. 1 2 3 4 5
  • 3.
    SYNTHÈSE WorkLab Le WorkLab estun espace pour mettre en tension et en discussion la manière dont la technologie s’intéresse au corps au travail, et explorer de nouvelles pistes de solutions, faire éclore projets et expé- rimentations. Au menu : des conférences pour apporter différents types d’éclai- rages sur cette question de la métrique des corps, des hackathons et makathons pour prototyper des objets et leurs ap- plications, des expérimentations pour mettre à l’épreuve ces prototypes. L’entreprise expérimentale Une expérimentation in situ pour anti- ciper les problèmes que va générer la démultiplication de dispositifs de mesure en entreprise, et procéder à de premières recommandations pour l’innovation et la régulation. Créer par l’observation et l’orchestration d’un dialogue continu autour de la mesure, de ses outils, de ses critères, de ses usages et partages... une matière à enseignements et à com- préhension, avant que leur dissémination dans le monde du travail réel ne pose elle, de vrais problèmes sociétaux et organisa- tionnels. Mon équipe/Ma famille quantifiée Innover dans la mesure du « nous » , au travail ou à la maison. Interroger ce que serait une équipe de travail – ou une fa- mille – qui évaluerait leurs interactions en permanence. Empathon : Empathie et Hackaton D’autres formes d’augmentation sont possibles, basées sur d’autres valeurs que le libéralisme et la compétition. Prototy- page de services pour favoriser l’empa- thie, la résilience, la compréhension de l’autre, et l’augmentation ordinaire. HackCognition : 90 augmentations or- dinaire. L’avenir de l’augmentation est de prendre conscience de nos biais cognitifs , et d’en faire les supports de dialogue, de jeu, de création, de compréhension de soi et des autres. 100 projecteurs de soi Peut-on imaginer des technologies qui se portent et qui ne soient pas seulement des enregistreurs, des cap- teurs, mais aussi des projecteurs de soi ? Quels types de projecteurs personnels ou sociaux imaginer ? Que souhaite-t-on afficher 14 PROPOSITIONS DE LABS, DÉMONSTRATEURS, EXPÉRIMENTATIONS POUR CHANGER L’INNOVATION
  • 4.
    SYNTHÈSE de soi ?Comment ? A l’image du fameux casque EEG en forme d’oreilles de chats imaginés par NeuroSky, l’avenir est-il aux projecteurs de soi ? Wearable Social Lab L’enjeu est de sortir le secteur du wea- rable de l’impasse servicielle dans laquelle il s’est enfermé. De réinventer les objets connectés à nos corps, corriger les dé- fauts de leurs capteurs, leur asymétrie, leur égocentrisme. D’élargir le champ de leurs usages, au-delà de la santé, du sport, du sexe ou de la sécurité, et sortir des lo- giques de monitoring et de performance, pour en inventer d’autres. Les capteurs sont immatures, faisons les grandir. Hacking social : Zones zéro relou La question du genre, comme bien des questions identitaires, cristallise conflits et crispations. C’est donc une bonne rai- son pour proposer de s’y intéresser, sans naïveté. Dans un monde où le corps outil- lé va devenir le véhicule d’une expressivité toujours plus diverse et parfois provoca- trice, comment le numérique pourrait-il contribuer à une meilleure acceptation et coexistence des différences ? SHS Lab Les Paillasses ont invité les chercheurs en sciences du vivant à s’ouvrir au public. Les FabLab, ont convo- qué les sciences de l’ingénieur à croiser le fer avec le grand public. Mais les sciences humaines semblent encore rétives à initier ce type de croisement avec l’Open Science, la culture geek et les expérimentations. Où sont les Paillasses de la sociologie, de l’économie, de la psychologie, du journa- lisme... ? Emotion Lab Un programme d’expérimentation ouvert s’intéressant aux émotions, à leur détour- nement, à leur compréhension. A l’heure du neuromarketing, de l’informatique affective, de l’analyse de sentiment, de l’économie comportementale, un espace d’expérimentation pour favoriser l’auto- nomie et la sous-veillance cognitive. Leurromarketing En s’inspirant de l’Adblock, une exten- sion qui bloque les bannières publici- taires, comment déjouer le mar- keting auquel nous sommes confrontés, prendre conscience des manipulations dont nous sommes l’objet, et imaginer des systèmes permettant de leurrer le marketing ? We Are Patients Un accélérateur de projets d’innovation sociale pour la médecine. Nouveaux mo- dèles économiques assu- rantiels, service pour développer et faire évoluer la rela- tion patient/médecins, développements de nouveaux modèles de réponses pour améliorer l’accès et la qualité des soins et
  • 5.
    SYNTHÈSE leur passage àl’échelle... L’enjeu ici est à la fois de stimuler l’innovation sociale de la santé et de la soutenir financièrement, économiquement et institutionnelle- ment. Commission nationale du débat sur la prospective médicale Pour répondre à la technologisation de la médecine et au développement de la médecine prédictive qui s’annonce, il devient primordial que la médecine soit plus à même de comprendre et de parta- ger l’avenir que son progrès nous adresse. Montrer le futur et les différents scéna- rios auxquels nous sommes confrontés est un moyen de renouer le dialogue science-société. Sécurité sociale prédictive Comment intégrer le préventif et le prédictif dans notre système de santé encore aujourd’hui essentiellement cura- tif ? Comment développer un système assurantiel équitable et égalitaire mieux à même de prendre en charge ces ques- tions ?
  • 6.
    1 2 6 9 14 16 17 19 27 29 31 33 34 35 39 44 48 50 51 51 55 65 68 70 71 72 74 84 86 ∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙ LE CORPS AUTRAVAIL A. Intuition B. Problématique C. Controverses & pistes Scénario & démonstrateurs POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE A. Intuition B. Problématique C. Controverses Démonstrateurs Notes APPARENCES HYBRIDES A. Intuition B. Problématique C. Controverses & pistes Scénarii & démonstrations Notes NEUROSELF A. Intuition B. Problématique C. Controverses & pistes D. Scénarii & démonstrations Notes SANTÉ DISRUPTIVE A. Intuition B. Problématique C. Controverses & pistes D. Scénarii & démonstrations Notes SOMMAIRE
  • 7.
    LE CORPS AU TRAVAIL 1 ∙ INTUITION Ilsera demain le terrain privilégié de la mesure de soi. Anticipons les questions, et les réponses. PISTES > Worklab > L’entreprise expérimentale > Mon équipe / Ma famille quantifiée RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET www.internetactu.net/2015/09/10/bodyware-le-corps-au-travail/
  • 8.
    2 LE CORPS AUTRAVAIL A. INTUITION La mesure de soi va se développer dans le monde professionnel Depuis l’invention du taylo- risme au moins, le monde professionnel s’est toujours intéressé à la mesure : il a toujours été à la recherche d’indicateurs chiffrés permettant d’optimiser le cycle de production. Pour cela, il n’hésite pas à mettre sous surveillance la productivité, en s’intéressant au corps des employés. De plus en plus d’applications, d’outils et de services réfléchissent à introduire, via des outils numériques, des métriques d’ordre corporel ou social pour améliorer la productivité, fluidifier les chaînes de production, évaluer les compétences et l’efficacité de chacun et de l’ensemble des travailleurs. Bien plus que dans le monde de la santé, du bien-être et du sport, le monde du tra- vail est appelé à devenir le premier terrain d’application des outils de mesure de soi. Le monde du travail s’annonce comme la killer app du Quantified Self et de l’ana- lyse des grandes masses de données (Big data) que génère l’entreprise. Comme le soulignait James Wilson pour le Wall Street Journal, ces outils sont en train de trouver leurs principales applications pra- tiques dans le monde de l’entreprise. Plus que le domaine de la santé où la scientificité des outils est un prérequis, le monde du travail est un milieu où l’accep- tation n’est pas toujours un prérequis, ou l’obligation et la contrainte de l’autorité sont des moyens de pression communé- ment utilisés, ou le manque de scientifi- cité des outils ne gène pas leur diffusion : l’important étant de documenter et mesurer le process (reporting). Le monde du travail pourrait bien être à l’avenir le premier espace de mise en surveillance des corps pour connaître et améliorer leur état productif.
  • 9.
    Infographie de l’historiquedes objets qui se portent au travail, via la Harvard Business Review. LE CORPS AU TRAVAIL
  • 10.
    4 LE CORPS AUTRAVAIL B. PROBLÉMATIQUE: Mesurer toujours plus loin le corps pro- ductif L’activité des travailleurs est depuis longtemps mesurée et surveillée. C’est le principe même du taylorisme et du fordisme : optimiser la chaîne de production par le contrôle des corps. A l’heure du numérique, la surveillance des employés s’étend (on parle parfois de “taylorisation” des métiers de service) en permettant à la fois de mesurer toujours plus de choses et en affinant toujours cette mesure. “Tous les outils semblent maintenant uti- lisés pour compter, pour chiffrer la pro- ductivité de chacun. Tous produisent des indicateurs… et ces indicateurs sont censés produire eux-mêmes des processus pour optimiser le travail. La productivité est désormais sous le contrôle de nos machines et la boucle de rétroaction qu’elles pro- duisent (c’est-à-dire l’information que les machines retournent qui sert d’indicateur pour renforcer les comportements mesu- rés) cherche à toujours plus la maximiser”. Hubert Guillaud, “La démesure est-elle le seul moyen pour changer d’outil de mesure”, InternetActu.net, 04/06/2014. Dans les entreprises, l’analyse des e-mails, des messageries instan- tanées, des appels téléphoniques, du moindre clic de souris des employés peut désormais être mise au service d’une plus grande efficacité, à l’image de Des- kTime, un logiciel qui permet de surveiller l’activité sur écran des employés, selon les applications qu’ils lancent et utilisent activement. La démultiplication des capteurs et leur intégration à nos outils de travail quoti- dien (ordinateurs, téléphones, systèmes de transports…) permettent d’élargir le spectre des mesures et d’apporter de nouvelles réponses aux problématiques du monde du travail à l’image des nou- velles revendications pour extraire les corps de l’avachissement des écrans qui donne naissance à un foisonnement d’ou- tils et de pratiques pour travailler debout, en marchant ou en courant sur un tapis de course… pour évaluer la pénibilité ou la douleur, à l’image de Kinetic, cette cein- ture lombaire connectée. Kinetic fournit à la fois une rétroaction à l’employé (via une montre connectée) et des don- nées aux employeurs pour savoir si leurs ouvriers doivent recevoir une forma- tion pour mieux manipuler ce qu’on leur demande de manipuler. Et la boucle de rétroaction permet également d’aller plus loin : en collectant les données de tous les employés, celles-ci devraient également permettre d’améliorer l’aménagement des entrepôts estiment ses concepteurs. Cette mesure n’est pas seulement per- sonnelle, individuelle, comme le montré l’exemple précédent : les données du corps des employés ont des incidences jusqu’au mode de production lui-même.
  • 11.
    5 LE CORPS AUTRAVAIL Ces mesures s’intéressent également beaucoup aux interactions, à l’image des badges sociométriques développés par Sociometrics Solutions qui mesurent les interactions physiques entre employés et le volume de leurs échanges oraux pour optimiser la collaboration ; ou des utili- sations du Big Data par le département People Analytics de Google ou par la so- ciété Evolv pour transformer les critères du recrutement ou faire évoluer le mana- gement même de l’entreprise. Le corps et ses productions sont partout mis sous surveillance. « Sociometric Solutions a imaginé un badge capable de savoir à quel endroit vous êtes, le nombre de personnes avec qui vous parlez, comment vous leur parlez. Le badge ne s’intéresse pas à ce que vous dites, mais à qui vous le dites et comment vous le dites. “Qui parle ? Les échanges ont-ils été équi- tables ou les mêmes personnes ont-elles mobilisé la parole ? Quels étaient le ton, la vitesse, la modulation des voix ? Quelle était la posture des gens ? En repli ou en avant ? Quel était leur niveau de fatigue, de stress, d’anxiété ?…” De la même ma- nière qu’on étudie les réseaux d’entreprises en transformant l’analyse des échanges de mails en sonde sociale, pour comprendre qui communique avec qui et comment l’in- formation circule en entreprise, l’enjeu est de comprendre la structure des réseaux en entreprise afin d’agir dessus, de les optimi- ser, de les fluidifier.» Hubert Guillaud, “Productivité : nouveaux capteurs, nouveaux indicateurs”, Interne- tActu.net, 06/11/2014. Les équipes de foot équipent leurs joueurs de capteurs sous leurs maillots pour mesurer leur fatigue, leur déplacement, transformer la stratégie de jeu en temps réel. Dans les bureaux, les employés sont équipés de badges qui surveillent leur ni- veau d’engagement ou de stress… Chris Dancy, “l’homme le plus connecté du monde”, estime que c’est aux em- ployés de prendre en main ces indica- teurs plutôt que de laisser les entreprises le faire pour eux. “Les entreprises ont besoin de nouvelles mesures pour saisir la productivité des tra- vailleurs de la connaissance. Même si les travailleurs rejettent la surveillance orwel- lienne de leurs employeurs, les travailleurs individuels seront contraints d’utiliser l’au- tosuivi pour acquérir un avantage concur- rentiel sur les autres. Enfin, disposer de ses métriques permet aussi de pallier à l’asy- métrie de service, c’est-à-dire le risque que les recruteurs et employeurs aient accès à des données auxquelles les employés, eux, n’auraient pas accès.” Hubert Guillaud, “L’emploi à l’épreuve des algorithmes”, InternetActu.net, 03/05/2014. Chez Citizen, u ne société de technolo gie mobile de Portland, les employés de l’entreprise sont désormais invités à télécharger des données sur ce qu’ils mangent, leurs activités sportives et leur sommeil dans le cadre d’une étude visant à mesurer si la bonne santé les rend plus heureux et productifs – permettant aux
  • 12.
    6 LE CORPS AUTRAVAIL entreprises qui initient ces politiques de diminuer le montant des primes de mu- tuelles et d’assurances qu’elles payent. Le but ultime est de montrer explicite- ment aux employés comment ils peuvent améliorer leur travail en acquérant de meilleures habitudes personnelles. Le service baptisé C3PO (pour Citizen Evo- lutionary Process Organism) collecte des données de traceurs dont sont équipés les employés (comme Fitbit ou Runkeeper), mais également du système de gestion de projet interne, de Rescue Time, une application qui mesure les logiciels que vous utilisez, de Sonos, un système hi-fi sans fil utilisé dans l’entreprise pour dif- fuser de la musique et de Happiily, un système d’enregistrement d’humeur que les employés sont invités à utiliser. L’idée est que le système permette bientôt de savoir si l’écoute de certains types de musique augmente la productivité, ou de savoir si les employés qui sont entrés dans une nouvelle relation amoureuse sont plus productifs que les célibataires. Le directeur de l’entreprise envisage même d’afficher les statistiques de santé des employés sur le site web de la société ! Beaucoup d’entreprises s’intéressent aux technologies des bâtiments intelligents leur permettant de surveiller l’empla- cement des travailleurs en temps réel… Tesco, le leader de la grande distribution, a récemment été l’objet d’une polémique quant à l’utilisation de brassards électro- niques pour surveiller la productivité de ses employés, en donnant une durée pour accomplir certaines tâches et en établis- sant un score pour chacun des employés. Ludification en prime, derrière les cap- teurs, le taylorisme, la rationalisation de la production, continue sa carrière dans le monde professionnel, promettant de pousser les indicateurs toujours plus loin, jusque sous la peau de chacun des employés, repoussant toujours plus loin la distinction entre vie privée et vie profes- sionnelle.
  • 13.
    7 LE CORPS AUTRAVAIL C. CONTROVERSES ET PISTES Les travaux de l’expédition ont pointé plusieurs controverses et pistes d’exploration qu’il nous semble intéres- sant de relever. C’est là que se situent les points de difficultés que l’innovation et la réglementation devront lever à l’avenir. L’asymétrie de données éminemment personnelles Comme souvent avec la technologie, le problème de l’usage d’indicateurs cor- porels au travail repose sur l’asymétrie de leur usage. Il sera difficile de bâtir de la confiance, du bien-être au travail, des outils plus efficients si nous n’avons pas une meilleure compréhension des enjeux autour des données de la productivité des corps. Qu’a-t-on le droit de mesu- rer ? Quel contrôle est mis en place ? Quel est le degré de liberté des indivi- dus à accepter ou refuser ces pratiques ? Quel espace de discussion est-il laissé aux normes qu’induisent ces indicateurs ? … »» des protocoles sur la confidentialité des données ne sont pas clairement établis : à quelles données la direction et le management peuvent-ils avoir accès ? Comment les anonymiser ? Faut-il nécessairement passer par des tiers de confiance pour assurer leur anonymat comme le fait Sociometric Solutions ? Quelles règles doivent être mises en place ? Les employés ont-ils accès à leurs propres données ? Ont- ils accès à celles des autres employés ? Jusqu’à quelles limites ?… On voit bien qu’il y a là un enjeu de fond qu’il faut éclaircir avant que ces métriques n’envahissent les espaces de travail, pour mettre en place des règles et des protocoles clairs. »» La question n’est pas qu’une ques- tion de régulation, elle pose aussi celle de l’asymétrie de l’information. L’em- ployé doit-il avoir accès aux métriques qui le surveillent, qui le policent ? Connaît-il les résultats des mesures qui le concernent ? A-t-il accès à celles des autres ? Comment éviter les tensions, les incompréhensions, les contestations… il est primordial d’inviter les développeurs à concevoir des métriques ouvertes, des tableaux de bord accessibles aux commandi- taires et aux employés (sans que ce soit nécessairement les mêmes d’ail- leurs). Il y a ici des enjeux de concep- tion, d’équilibre, de confiance qui se jouent dans le design des interfaces, mais aussi des protocoles de commu- nication qui doivent proposer des prin- cipes structurants pour les acteurs qui s’intéressent à ces objets (entreprises, développeurs, employés…). Le paradoxe de la surveillance La seconde limite porte sur ce qu’on appelle le paradoxe de la surveillance de la productivité. Mise au service de la productivité, l’extrême surveillance se révèle bien souvent décourageante, démotivante. Par principe, elle casse le contrat de confiance entre employeurs et
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    8 LE CORPS AUTRAVAIL employés et peut se révéler au final beau- coup moins productive qu’escomptée. “La quantité de travail est plus impor- tante que la qualité. Les employés sous surveillance perçoivent souvent leur condi- tion de travail comme plus stressante et sont plus soumis à l’ennui, à l’anxiété, à la dépression, à la fatigue et la colère que les autres… La surveillance réduit les perfor- mances et le sentiment de contrôle person- nel.” La mesure de la productivité peine à prendre en compte la mesure d’une perfor- mance qui ne soit pas uniquement quanti- tative, mais aussi qualitative.” Hubert Guillaud, “La démesure est-elle le seul moyen pour changer d’outil de mesure ? “, Internetactu.net, 04/06/2014. Quellessontleslimitesàcettesurveillance panoptique, automatisée et totale? Il est essentiel de mieux comprendre les limites de cet outillage pour qu’il ne génère pas le contraire de ce qu’on en attend, afin d’établir des normes, des règles, des pro- cess et des méthodes selon les secteurs d’activité, les types de travail. Nombre d’études montrent que les indicateurs choisis sont souvent défectueux et qu’ils finissent par produire le contraire de ce qu’on attend d’eux. Les managers passent leur temps à mesurer, contrôler et déve- lopper des indicateurs qui montrent sur- tout leurs limites : “Ethan Bernstein montre que la produc- tivité de travailleurs chinois a augmenté quand la surveillance s’est relâchée… Dans certains cas, mettre un simple rideau entre des travailleurs et leur supérieur a fait aug- menter la productivité de 10 à 15% ! S’ils ne sont pas surveillés, les travailleurs ont recours à leurs méthodes de travail qui sont toujours plus efficaces que les méthodes prescrites. La performance a augmenté non pas tant parce que les travailleurs étaient cachés de leurs surveillants, mais parce qu’ils ont pu partager des idées et les mettre en pratique sans remontrances. A une époque où la surveillance via les outils numériques devient omniprésente, estime Jena McGregor pour le Washington Post, le risque est fort que la surveillance soit décourageante. Et au final, beaucoup moins productive que ne l’espèrent ses défenseurs.” Hubert Guillaud, “La démesure est-elle le seul moyen pour changer d’outil de mesure”, InternetActu.net, 04/06/2014. Les données provenant des capteurs per- sonnels vont venir renforcer l’analyse des données produites par l’entreprise pour améliorer et comprendre son manage- ment. L’enjeu n’est pas tant de dévelop- per le contrôle que d’extraire de ses acti- vités mêmes des données permettant de mieux organiser les équipes, les échanges, les réunions, les communications… Alors que la plupart des grandes entreprises savent parfaitement analyser et prévoir leurs indicateurs d’affaires (dépenses, logistique, budgets, résultats…), elles peinent à extraire du sens sur leurs em- ployés eux-mêmes, à mieux comprendre leurs échanges, leurs qualités et défauts…
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    9 LE CORPS AUTRAVAIL L’enjeu demain semble plus de dévelop- per des indicateurs d’humanité, d’empa- thie, de créativité, de passion, de colla- boration… que des outils de contrôle. Un peu à l’image de ce que font ressortir les badges sociométriques qui s’intéressent plus à augmenter le volume d’échanges et de collaboration entre employés qu’à les surveiller. Il est nécessaire de réfléchir aussi à la prise en compte d’indicateurs qui ne soient pas uniquement quantitatifs et mesurer leur intégration et leur dialogue avec les autres indicateurs. Comment faire arti- culer, coopérer ce que la mesure apporte à chacun et ce que la mesure apporte à l’organisation ? Comment allons nous passer du Byod (Bring your on device) au Byos (Bring your own sensor) ? Reste qu’une fois posée que la porosité entre nos activités personnelles et nos activités au travail va être croissante et complexe : il reste à savoir comment va-t-elle s’arti- culer ? Le paradoxe de la surveillance soulève les risques de dérive de la mesure. La mesure de soi, le succès du QS, du fitness, de la santé connectée, des outils de partage dépassent la question de la surveillance : même si la démultiplication des indica- teurs et leur intégration dans les corps mêmes des employés favorisent naturel- lement une surveillance rendue toujours plus facile. Nous nous mesurons nous- mêmes avant tout pour ce que ça nous apporte. Le paradoxe de la surveillance connectée ressemble à l’ancien : nous nous en défions tout en nous y soumet- tant volontairement parce que son apport est plus fort que nos réticences. Mais son apport est complexe. On constate sur- tout que la facilité à créer des indicateurs ne produit pas pour autant des indicateurs pertinents. Les badges sociométriques notamment montrent combien l’échange équitable au coeur d’une équipe est un facteur de productivité plus important que la surveillance des horaires. Or nos outils de mesure et nos pratiques du management sont plus à même de surveiller l’attention des gens à leur tâche que leurs capacités d’échanges, comme le dénonçait l’anthropologue Stefana Broadbent. L’automatisation implique des travaux de plus en plus dénués de sens avec des fonctions limitées, sur lesquels ont développe un contrôle de plus en plus fort de l’attention. Le risque est celui de développer des indicateurs qui mesurent la réduction du niveau d’implication des gens plutôt que de mesurer la qualité de leur environnement de travail pour étendre cette implication. Le risque est de développer du stress et de l’angoisse plus que de promouvoir le bien-être au travail. Cette piste nous invite donc à réfléchir aux indicateurs du travail qui soient en phase avec les évolutions du monde du travail telles que les as souligné l’expédi- tion Digiwork de la Fing. Les métriques d’un programmeur indépendant, d’un au- to-entrepreneur, d’un slasher sont-elles les mêmes ? Comment mesure-t-on les interactions dans le cadre de l’écosys- tème ou de l’organisation avec laquelle je travaille ? Si notre corps est un actif
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    10 LE CORPS AUTRAVAIL comme un autre, comment en partage- t-on la maintenance avec ceux auxquels je le loue ?… La mesure du nous Le travail, plus que la santé, le bien-être ou le sport, nécessite des mesures col- lectives et pas seulement individuelles. Cette thématique est en cela un moyen de lever ou de se confronter à l’un des ta- bous de la mesure de soi : la question de la mesure du “nous”, du collectif… point de focale oublié des outils de mesure, tou- jours individuels. Est-ce que la mesure du nous implique le développement de nouveaux capteurs, de nouveaux outils, plus adaptés au col- lectif qu’à l’individu ? Comment faciliter l’échange de métriques complexes avec des équipes elles-mêmes diverses ? Qui a accès aux métriques de ses collègues ? Et si ce n’est pas à toutes, auxquelles ?… En devenant plus intimes, plus sociales, les nouvelles métriques de la mesure du travail posent des questions à l’organisa- tion même du travail : qui les utilise ? Qui en a le droit ? Comment rétroagissent- elles sur chacun et sur tous ? Comme toute donnée devient un actif – cf. le programme MesInfos de la Fing -, les modalités de partage et d’accès doivent être réinterrogées et renégociées. Or pour l’instant, il existe peu de règles, pro- tocoles et méthodes sur ces questions… Elles formeront pourtant certains des enjeux des entreprises de demain.
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    11 SCÉNARIOS & DÉMONSTRATEURS Quefaire pour lever les controverses et explorer ces pistes d’innovation ? Nous proposons trois idées de scénarios et démonstrateurs pour explorer plus avant ces thématiques et mettre à jour ces questions de mesure du travail. Le WorkLab Un laboratoire ouvert pour s’intéresser à la relation capteurs-travail Comme le CogLab, ce laboratoire d’ex- ploration des sciences cognitives, héber- gé par la Paillasse s’intéresse au cerveau, nous avons besoin d’un espace pour ex- périmenter les nouveaux capteurs et mé- triques appliquées au monde du travail et aux corps au travail. Pourrait-on imaginer le lancement en 2015 d’un laboratoire dédié à cette thématique avec des par- tenaires provenant du monde des entre- prises, du monde académique et de la société civile pour expérimenter de nou- velles métriques et interroger plus avant l’utilisation de capteurs ? Un espace d’échange plus ouvert peut-il permettre d’imaginer des outils comportementaux mieux adaptés aux problématiques des salariés comme des employeurs ? Quelles métriques des échanges sociaux mettre en place ? Comment développer des indicateurs puisant dans les échanges mails d’une entreprise pour catégoriser les équipes et développer des recom- mandations de management ? Comment intégrer de nouveaux types de capteurs tout en prenant en compte les transfor- mations mêmes du monde du travail ? L’enjeu de ce laboratoire ouvert sera aussi de s’intéresser à de nouveaux capteurs corporels qui vont modifier l’environne- ment de travail : exosquelettes, capteurs électromyographiques, impact du test génétique en environnement de travail, comment les signaux du corps vont deve- nir des moyens de contrôle de son envi- ronnement de travail (ici aussi), impact de la mesure du stress… Le WorkLab est un espace pour mettre en tension et en discussion la manière dont la technologie s’intéresse au corps au travail et explorer de nouvelles pistes de solutions, faire éclore projets et expé- rimentations. Le Work Lab travaillerait dans trois direc- tions : »» des conférences avec des cher- cheurs, des entrepreneurs, des desi- gners, des artistes pour apporter dif- férents types d’éclairages sur cette question de la métrique des corps ; »» des hackathons et makathons pour prototyper des objets et leurs applica- tions ; »» des expérimentations pour mettre à l’épreuve ces prototypes construits à la fois avec des entreprises, des star- tups, des chercheurs et des utilisa- teurs. LE CORPS AU TRAVAIL
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    12 Inséré dans undispositif comme celui des Paillasses, le WorkLab profiterait des synergies avec d’autres laboratoires comme le Coglab, consacré au cerveau et aux sciences cognitives, ou le TextileLab, consacré au textile connecté. L’entreprise expérimentale Une expérimentation pour anticiper sur les problèmes que va générer la démul- tiplication de dispositifs de mesure en entreprise et procéder à de premières recommandations pour l’innovation et la régulation Nous sommes dans un domaine où l’exploration est à la fois stimulante et nécessaire. Une PME pourrait-elle se prêter à une expérimentation de fond pour une durée limitée sur une batterie de multiples capteurs pour évaluer les questions et effets de ces nouveaux outils au travail? Cela permettrait d’apprendre des choses sur les mesures, sur la réaction des em- ployés et de la direction, d’observer com- ment redéfinir les questions liées au res- pect des données personnelles, d’étudier en profondeur, avec des équipes de cher- cheurs et de régulateurs, les implications de ces outils… Le but : fourbir des recommandations pour l’usage de ces dispositifs en entre- prise. L’enjeu ici est de prendre cette transformation à venir au sérieux et ob- server ce qu’elle implique pour en tirer des recommandations pour d’autres. De créer par l’observation et l’orchestration d’un dialogue continu autour de la me- sure, de ses outils, de ses critères, de ses usages et partages… une matière à ensei- gnements et à compréhension, avant que leur dissémination dans le monde du travail réel ne pose elle, de vrais pro- blèmes sociétaux et organisationnels. Comment concevoir des tableaux de bord adaptés ? Quels types de normes, contrôles et régulation mettre en place ? Quelles recommandations, bonnes pra- tiques, mesures de régulation proposer aux entreprises et au législateur, comme nous y invite Olivier Desbiey de la CNIL ? Expérimenter en situation réelle des dispositifs innovants permet toujours d’éclaircir les points de difficulté à lever. Mon équipe quantifiée Développer des pistes d’innovation sur la mesure du nous Cette suggestion sort du cadre du seul travail pour interroger ce que serait qu’une équipe de travail – ou une famille – qui évaluerait leurs interactions en permanence. Peut-on imaginer un pro- tocole d’expérimentation qui augmen- terait l’interaction de données (réelles ou ressenties) des interactions au sein d’une équipe de travail ou d’une famille afin d’en mesurer les apports potentiels et les limites ? Quelles rétroactions gé- nérerait une équipe ou une famille qui échangerait par exemple en permanence son ressenti d’humeur lors de ses inte- ractions ? Qui se plierait à des règles de communication strictement égalitaires LE CORPS AU TRAVAIL
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    13 (tout le mondele même temps de parole ou le même volume d’échange d’e-mail) ? En quoi, comment, est-ce que ces outils pourraient améliorer ou dégrader la rela- tion ? Quelles règles pourrait-on en tirer pour imaginer de nouveaux systèmes ou services ?… LE CORPS AU TRAVAIL
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    POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE 2 ∙∙ INTUITION Nous avonsbesoin d’autres formes d’augmentation, plus ordinaire que spectaculaire, plus sociale qu’individuelle, et plus empathique qu’égocentrée. PISTES > Empathon : Empathie et Hackaton > HackCognition : 90 augmentations ordinaires. RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET http://www.internetactu.net/2015/09/17/bodyware-pour-une- augmentation-ordinaire/
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    15 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE A. INTUITION : NOUS N’ÉCHAP- PERONS PAS À L’AUGMENTATION Noussommestousvictimesd’un manque de discernement face au progrès technique. Comme l’explique le chirur- gien et essayiste Laurent Alexandre, tout le monde souhaite “moins souffrir, moins vieillir et moins mourir”. C’est le sens même du progrès médical : repousser toujours plus loin les limites de la santé et de la vie. Mais, sans y prendre garde, petit à petit, la médecine a évolué. Nous sommes en- trés dans un nouveau continuum. Nous sommes passé du soin, de la réparation de l’homme à son amélioration, c’est-à-dire à son “augmentation”. Celle-ci consiste à améliorer ses capacités et vise avant tout à augmenter par tous les moyens possibles son espérance de vie, mais aussi, pour cela, ses capacités physiques et intellectuelles. Des lunettes au coeur artificiel, de la pénicilline à la chimiothé- rapie, du soin à la modification génétique, la médecine a franchi sans qu’on puisse clairement les distinguer, les frontières séparant la réparation de la modification de l’humain. La nature du soin a changé d’échelle, de degrés, dans la transfor- mation de l’homme, nous conduisant du cyborg que nous sommes déjà devenus, au transhumain que nous serons tous demain. Pourtant, comme le suggérait déjà Don- na Harraway dans le Manifeste cyborg, le corps humain est aussi une concep- tion culturelle. Et les figures de l’aug- mentation qu’évoque Pierre Musso dans Technocorps n’échappent pas à cette construction culturelle [1]. L’imaginaire du cyborg, de l’augmentation, du pro- grès technico-bio-médical, et des valeurs transhumanistes qu’ils recouvrent est puissant et de plus en plus prégnant, in- nervant notre société tout entière. Pour les écologistes, il va falloir à terme faire des choix face au progrès. Pour la médecine, jusqu’à présent, tout ce qu’on pouvait faire, on le faisait. Demain, confrontés à une croissance sélective, il nous faudra certainement renoncer à certaines formes de progrès et de tech- nologie, comme le soulignent les mora- toires impossibles à tenir concernant la modification génétique ou les débats sur la procréation assistée ou l’eugénisme. Nous n’en sommes pas là – hélas, pour l’impact de nos choix sur le réchauf- fement climatique et l’économie, tant mieux pour notre indéfectible envie de progrès. En attendant de remettre en cause le progrès, nous estimons que nous ne nous départirons pas facilement de son imaginaire. Reste que celui-ci va devoir apprendre à abandonner sa toute- puissance et les valeurs politiques qui le façonnent. L’individualisme qu’il porte en lui n’est pas soutenable ni souhaitable. Les valeurs de compétition également. A la différence de l’homme, le cyborg, pareil au super héros, semble toujours un être isolé, comme si sa différence, sa transfor- mation même l’empêchaient par essence
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    Dans son exposition,Nanotopia, l’artiste Michael Burton livrait une critique du transhumanisme en imaginant des augmentations biologiques accompagnant notre évolution, à l’image de ce pied taillé pour la course et doté de pico pour mieux agripper au sol. Un exosquelette pour l’augmentation quotidienne, à l’exemple de Keeogo. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
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    17 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE de former société… Or, qui ne désire pas faire société ? Nous n’échapperons pas à l’augmentation de l’homme. Elle est déjà en route. Mais peut-on promouvoir une autre augmen- tation ? Une “augmentation ordinaire”, c’est-à-dire des systèmes qui favorisent la résilience et la compassion plutôt que la compétition et l’individualisme ? Une augmentation fondée sur d’autres va- leurs… C’est tout l’enjeu de cette piste de travail. B. PROBLÉMATIQUES De la production du corps rationnel au surhumain Le courant transhumaniste sa- ture l’espace public de ses visions trans- gressives [2] d’un homme augmenté dans ses capacités motrices et cérébrales, grâce aux progrès des sciences et des techniques. Etre plus performant, plus intelligent, vivre plus longtemps, s’éman- ciper des maladies chroniques qui accom- pagneront l’allongement de la durée de nos vies, uploader notre cerveau dans une machine… Voilà quelques-unes des promesses de ces ingénieurs et entre- preneurs qui ont annexé le corps humain pour en faire leur nouveau terrain de jeu [3]. C’est la saison 2 des NBIC [4], pro- duite et jouée par de puissants acteurs du numérique embarqués sous la houlette du premier d’entre eux, Google, et notam- ment de ses filiales 23andMe, consacrée à l’analyse génétique et Calico, dont le but est de “tuer la mort”. Tous les diri- geants de la planète se précipitent dans les shows, conçus pour eux par la Singula- rity University, généreusement financée par Google pour entendre le même mes- sage : nos corps et nos cerveaux sont bien la nouvelle frontière du 21e siècle. Le transhumanisme n’est sans doute que la pointe avancée d’un mouvement plus ancien qui s’est bâti tout au long du 20e siècle sur les progrès de la biologie et de la médecine pour proposer à nos socié- tés occidentales un modèle prescriptif dominant : le paradigme médico-sportif.
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    18 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE Pour la philosophe Isabelle Queval, ce paradigme dessine en creux un humain façonné par les sciences et les tech- niques. La médecine sait désormais ce qui est bon pour nous, et nous dit, d’une manière de plus en plus normative, com- ment vivre, manger, dormir, marcher, courir, respirer… Cette médicalisation de nos existences va de pair avec la sportiva- tion de nos moeurs, qui va bien au-delà du seul champ du sport pour interroger notre société de compétition [5]. Une vie tellement plus longue [6] dans un corps tellement plus confortable – où plutôt constamment sous surveillance : c’est la promesse du modèle médico-sportif. Pour y parvenir nous sommes entrés dans un activisme permanent, dans lequel l’in- dividu est devenu son propre héros, et son corps un perpétuel chantier, et qui pousse une majorité d’entre nous à surveiller et entretenir notre ligne, notre forme et notre santé. “Les progrès médicaux des dernières décen- nies, l’allongement de la durée de vie dans les pays riches ont engendré une révolution : la croyance dans la capacité à « produire » le corps. De la naissance à la vieillesse, génétique, pharmacologie, chirurgie, dié- tétique, cosmétologie, sport encouragent l’idée d’un corps maîtrisable, modifiable, perfectible à l’infini et objet d’une projec- tion identitaire. Soigner (se soigner), bien manger, faire du sport composent ainsi un paradigme médico-sportif par lequel, en réponse aux actions de prévention pour l’hygiène publique, à dimension collective, s’organise une prise en charge individuelle et responsabilisée du sujet informé. En outre, alors que se sont effondrées, dans la deuxième partie du xxe siècle, les trans- cendances – politiques et religieuses – qui structuraient la vie sociale, l’individualisme de nos sociétés a pour corollaire un maté- rialisme croissant aux conséquences para- doxales : centration de l’identité contem- poraine sur le corps, perception du corps comme destin (ne pas tomber malade, repousser la mort), fantasme d’immorta- lité exprimé par le corps. De la sorte, et comme illustration de ce phénomène, au succès médiatique du sport de haut niveau fait écho une sportivation des mœurs et des corps : bouger, se sculpter, performer.” Isabelle Queval, Le corps aujourd’hui, Folio Essais, 2008. La fabrique des corps est une fonction de base de nos sociétés, et chacune se distingue des autres par ses manières dif- férentes de l’éduquer et de le mobiliser. Nous marchons, courons, nageons, utili- sons nos mains, nos bras, nos pieds, nos jambes, portons notre tête comme notre société nous l’a enseigné (Marcel Mauss, “Les techniques du corps”, 1934). Ces techniques du corps ont participé avec d’autres à faire du corps aujourd’hui ce “marqueur culturel, le tissu d’inscriptions politiques, scientifiques et techniques : corps policé, opprimé ou réprimé de l’ordre social, corps objet de la méde- cine, corps paré ou sacrifié du rite, corps bolide du sport, corps marchandisé des marques” (Quéval, Le corps aujourd’hui). Le souci de soi contemporain a ceci de
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    19 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE spécifique qu’il s’inscrit dans l’idée de la production d’un corps rationnel, sur lequel se penchent de nombreuses fées, bonnes ou mauvaises. Le corps rationnel est un “projet de transformation planifié, contrôlé soutenu par les connaissances scientifiques et une idéologie de la santé” (Quéval, Le corps aujourd’hui). De la chirurgie esthétique à la mesure de soi [7], de la diététique au sport en pas- sant par la méditation ou l’alimentation, de l’analyse génétique aux innovations de la santé, tout concourt à la perfor- mation et à la sportivation de l’existence. Ces injonctions normatives néo-hygié- nistes sont déjà en place, avec la com- plicité active de mon smartphone truffé de capteurs et d’algorithmes qui évaluent en permanence mes performances spor- tives, médicales, diététiques ou cogni- tives. La rationalisation des productions de nos corps, leur mise sous surveillance permanente via des capteurs accumulant des métriques – quand bien même beau- coup s’avèrent peu fiables – cherchant à mesurer la moindre de nos performances, font plus que mettre nos existences sous contrôle : elles les façonnent et nous pla- cent dans une compétition sans fin dont l’objectif est de dépasser notre condition humaine. Les injonctions de cet imaginaire de la compétition et de la performance sont très puissantes et façonnent déjà notre société. Pourtant, elles sont loin d’être neutres. Elles portent en elles des valeurs d’individualisme, de concurrence, de compétition, de surveillance, de contrôle unilatéral… aux antipodes de la résilience et de l’altruisme, qui agencent également notre humanité. En fait, le problème n’est pas tant l’augmentation en tant que telle que de savoir ce que l’on augmente. Nous souhaitons tous nous améliorer, mais qu’est-ce que l’on souhaite améliorer de nous ? La plupart des technologies du surhumain ne souhaitent améliorer que soi, que pour soi-même. C’est leur faille. Dans notre imaginaire, le robot incarne l’idéal de robustesse, de “non-fragilité” (bien peu “antifragile” [8] en fait) que nos sociétés aimeraient tant revendiquer. Et c’est une raison de sa présence croissante dans notre paysage culturel. Il incarne aussi l’absence de toute ambivalence, que la simplification à l’oeuvre ne sait pas évi- ter. Avec le robot on s’aimerait s’exempter du ratage originel qu’est l’homme, dû à l’étourderie d’Epiméthée qui a distribué aux animaux tous les talents nécessaires à leur survie, n’en gardant aucun pour l’homme. Nous sommes des ratés, d’éternels préma- turés et la technique vise à remédier à la néotonie dont nous souffrons. Au lieu de penser comme Roger Caillois que ce ratage originel est l’indice de la dignité de notre humanité, nous sommes des êtres offerts à l’histoire et à la construction volontaire de soi. La technologie, et notamment le robot, dans ses incarnations multiples, endosse la responsabilité de nous arracher à nous- mêmes, non pas comme y viserait l’éduca- tion du genre humain tel qu’on le pensait au 18e siècle, mais dans une transgression
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    Un prototype deprothèse de main doté d’une lumière dans sa paume par OpenBionics. Après l’acceptation de son handicap, certains porteurs de prothèses souhaitent transformer leur handicap en avantage en la dotant de capacités supplémentaires. Voir notre article sur la robotique open source. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
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    21 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE fauder. Nous sommes nos propres robots et nous aspirons plus à nous simplifier qu’à nous complexifier, comme si cela pouvait aider à mieux nous comprendre. Comme le souligne Jonathan Crary [12], cet environ- nement se “réduit à un modèle asocial de performance machinique – une suspension de la vie qui masque le coût humain de son efficacité. Pour une augmentation ordinaire Face à cette augmentation “spectacu- laire” que nous proposent la plupart des technologies peut-on imaginer une aug- mentation “ordinaire” ? Une augmen- tation du quotidien qui nous aide à être “plus humains” plutôt que surhumains ou transhumains ? Une augmentation qui li- bère nos émotions plutôt que notre raison [13] ? Une augmentation “émotionnelle” [14] qui favorise la résilience, l’empathie et l’altruisme plutôt que leur contraire ? La course à l’augmentation, à la perfor- mation de soi, ne fonctionne pas si bien. Elle créé plus de malaise que de bien être, comme le montre l’explosion des patho- logies alimentaires à l’heure de l’explosion des injonctions normatives. Les personnes appareillées ne sont pas des êtres “hy- brides”, rappelle fort justement le cher- cheur en robotique Nathanaël Jarrassé : la plupart des patients qui doivent porter une prothèse passent par une longue et lente appropriation, qui nécessite des heures d’entraînement pour être pilotées et la plupart se découragent en cours de route, quand ils ne se découragent pas d’avoir si peu de contrôle sur leurs pro- susceptible de nous faire basculer dans une autre forme d’humanité : la singularité. La machine a cessé d’être une simple mé- taphore. Son perfectionnement est bientôt apparu comme la trajectoire que l’homme pourrait espérer pour lui-même. L’ordi- nateur symbolise l’intelligence parfaite [9] – même si en vérité, il est “complète- ment con” – comme si la conscience et le raisonnement n’étaient pas un privilège dans un monde de plus en plus automatisé. Désormais, la machine gagne toujours et le jeune joueur d’échecs veut plus ressembler à Watson qu’à Kasparov. Cette fascination pour l’automatisation naît de notre ratio- nalité, de notre goût pour la compétition, l’efficacité, l’action, la rapidité de décision [10] – sans voir que bien de ces qualités ne sont possibles que grâce à nos intuitions [11]. Le robot est un être sans intériorité et nous aspirons à lui ressembler comme le pense le psychologue Burrhus Skinner, le fon- dateur du comportementalisme radical, mieux vaut s’attacher à ce qui est obser- vable qu’à notre conscience ou nos sen- timents. Dans Walden Two, il montre la portée du comportementalisme appliqué à la régulation sociale : une réponse par la simplification programmée à la simplicité volontaire de Thoreau. Le corps humain, chassé des usines, soigné par toujours plus de prothèses, est le seul point faible de la mécanique sociale que nous mettons en oeuvre pour nous mouler dans l’architec- ture sociale que nous ne cessons d’écha-
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    22 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE thèses [15]. L’essentiel des utilisateurs de gadgets de santé connectés les délaisse au bout de quelques semaines. Beau- coup de jeunes diabétiques par exemple refusent les applications de suivi trop directives. Dans l’entraînement sportif ou la rééducation, nous ne réagissons pas tous de la même manière à la compéti- tion et aux injonctions directives inscrites dans les technologies… Le contrôle de soi nécessite de la mesure pour résoudre l’angoisse de notre propre domination. Or, cette mesure, toujours plus fine et précise, ne parvient pas à faire s’éloigner l’anxiété que la mesure et le contrôle de soi cherchent à combler, au contraire. La mesure nous projette face à un inat- teignable modèle idéal de nous-mêmes, qui ne cesse de nous angoisser à mesure qu’on cherche à s’en rapprocher. Derrière le mythe de l’augmentation se cache la réalité de la diminution. Comme le rappelle le philosophe Jean-Michel Besnier [16], il y a un principe de simpli- fication à l’oeuvre dans toute démarche scientifique : on schématise les phéno- mènes, ici les comportements humains, pour les réduire à l’essentiel de ce qu’une machine sera capable d’enregistrer et d’imiter. On modélise l’expression des émotions les plus communes afin de les soumettre à des logiciels de reconnais- sance ou de production gestuelle. Dans tous les cas on épure l’humain de ses traits idiosyncrasiques afin qu’ils se trouvent au mieux pris en charge par la machine, au risque d’oublier ces traits inassimilables par elle, qui définissent pourtant sa spé- cificité. Même équipés de lunettes, la réalité, est que, quand on en porte, on voit moins bien que ceux qui n’en ont pas besoin. Si beaucoup sont enthousiastes à l’idée de mieux percevoir le monde à travers des Google Glass, la réalité est plus une Google (G)lassitude que celle d’une réa- lité augmentée – le coup d’arrêt du projet Google Glass et les critiques véhémentes qu’il a déclenchées, montrent d’ailleurs très bien les limites de cette approche de l’augmentation. Derrière ces désillusions pointe la critique des valeurs qui accom- pagnent aujourd’hui la manière dont on applique la technologie au corps, dont on code certaines valeurs dans les techno- logies. L’augmentation est trop souvent infantilisante [17]. Or, le compteur de pas ne suffit pas à marcher. Proposer des ou- tils qui favorisent le développement de la puissance (pas forcément de la maîtrise, hélas) ne suffit pas à créer de l’accepta- tion personnelle comme sociale. Offrir des objets compagnons qui ne proposent que mettre le monde en chiffre pour nous comparer les uns aux autres est une augmentation qui est plus handicapante qu’autre chose. “Les innovations sont presque toujours pré- sentées sous l’angle rassurant d’un handi- cap à pallier.” Alain Damasio, “On a externalisé le corps humain”, Télérama. Pourtant, l’imaginaire de l’augmentation ne disparaîtra pas demain. Nous allons devoir composer avec lui. Mais nous pou- vons aussi lui apprendre à nous aider à
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    23 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE voir le monde autrement, selon d’autres valeurs. Nous devons dépasser les injonc- tions sociales compétitives de nos tech- nologies et qui nourrissent les objets de puissance que sont devenus nos gadgets. C’est tout l’enjeu de l’augmentation ordi- naire que nous appelons de nos voeux. Augmentation ordinaire : augmenter notre impuissance Comment réaliser cette augmentation ordinaire ? Comment hacker le système de l’augmentation ? Pour cela, il faut avoir recours à une autre perception de l’homme. Il faut viser d’autres formes d’amélioration : des amé- liorations qui augmentent nos capacités sociales plus que nos capacités indivi- duelles, des améliorations qui favorisent la résilience, la compassion, l’empathie, la compréhension d’autrui, plus que des systèmes qui ne sont que des systèmes de puissance, de domination, d’affirma- tion de soi. Aux confins de l’économie comporte- mentale et de l’informatique émotion- nelle, on trouve des pistes de recherche encore marginales, mais stimulantes, qui proposent d’autres métriques de soi et surtout du nous (ce tabou de la mesure). L’enjeu est plus d’augmenter les sens que la puissance, de développer un “intros- quelette” qu’un “exosquelette”. D’élar- gir son spectre de perception, non pas pour voir mieux que les autres, mais pour prendre conscience, jouer, se protéger, discuter de nos innombrables biais cogni- tifs. D’ouvrir une nouvelle maîtrise de nos sens, de nos émotions, de nos intuitions. De nous permettre d’être irrationnels plus que rationnels puisque les échecs de la logique sont des “stratagèmes efficaces pour favoriser nos relations sociales et dé- passer les points de vue opposés”, comme nous l’explique la théorie argumentative d’Hugo Mercier et Dan Sperber. Ou à l’inverse de devenir plus rationnel puisque ces biais cognitifs nous rendent juste- ment irrationnels. En tout cas, d’avoir une meilleure perception de ce que nous ne percevons pas consciemment, pour décupler nos capacités sociales plutôt que seulement notre capacité à être un loup pour l’homme. Demain les “wearables sociaux” Les objets qui se portent sont presque exclusivement des enregistreurs, des cap- teurs. Les Google Glass ou les oreillettes de nos téléphones portables portent en eux un malaise conceptuel diffus explique Noah Feehan du New York Times Labs : “ces objets proposent de mauvaises expé- riences qui se produisent lorsque la tech- nologie permet à quelqu’un de superposer son monde sur le monde que nous avons à partager avec lui, mais sans nous laisser y participer”. Or pour lui, les objets que l’on porte devraient suggérer leur propre utilisation sociale, c’est-à-dire nous per- mettre d’ajouter des modes d’interaction avec le monde.
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    24 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE Pour lui, les objets vestimentaires sociaux nous permettront demain d’augmen- ter nos sens (un appareil qui vibre si l’on parle trop fort), nous connecter à nous- mêmes (un appareil qui nous rappelle- rait par exemple ce que nous pensions la semaine dernière) et nous connecter aux autres, à l’image de Blush, le badge qu’il a imaginé, permettant d’écouter les conversations autour de lui et qui réagit quand la conversation matche avec notre profil de recherche en ligne récent. Son but est d’inclure de manière subtile votre vie en ligne dans vos interactions réelles et dévoiler des choses de nous aux autres plutôt que de seulement nous informer sur le monde au détriment des autres. Demain, les correcteurs de nos comporte- ments. Nous ne sommes pas aussi doués de raison que nous le pensons, comme nous l’apprend la psychologie comportemen- tale. Quand nous prenons des décisions éthiques, morales, nous ne nous basons pas tant sur la rationalité que sur nos pas- sions. Notre disponibilité cognitive elle- même n’est pas toujours à son optimum, sans qu’on s’en rende forcément compte. Or, plus nous sommes fatigués, plus notre charge mentale est importante, plus nous avons tendance à prendre des options simples, à l’image des juges qui procèdent à des décisions à la chaîne. Pire, nous avons tendance à éliminer la dissonance cognitive, c’est-à-dire les idées qui contre- viennent aux nôtres. De même, nous savons mal lire et déchif- frer les émotions de nos interlocuteurs et notamment les signaux non verbaux que les corps disent par-devers nous. Or, les machines, demain, vont nous aider à aug- menter notre intelligence émotionnelle as- sure Rosalind Picard, directrice du groupe de recherche sur l’informatique affective du MIT. L’enjeu est notamment de rendre visible nos schémas et modèles d’interaction pour déclencher une rétroaction comportemen- tale, à l’image du Meeting Mediator Sys- tem développé depuis les badges sociomé- triques du MIT, permettant de visualiser qui monopolise la parole lors d’une réunion, pour mieux la distribuer : une question essentielle quand on sait l’importance de l’égalité de prise de parole, premier facteur prédictif de l’intelligence collective. Autant de recherches qui suggèrent que l’enjeu de l’augmentation de l’homme de demain ne sera pas tant d’augmenter ses capacités par rapport aux autres, mais de l’aider à être plus empathique, plus com- préhensif, plus social. De l’aider à voir et dépasser ses biais cognitifs. Bref, de dépas- ser le plafond de verre de la complexité de nos comportements sociaux, non pas pour un monde plus performant, mais pour un monde plus ouvert à la diversité. Ces technologies de l’empathie, ces nouvelles formes d’augmentation de nos facultés psychosociales ne seront pas magiques pour autant. Elles porteront elles aussi leur pharmakon, c’est-à-dire à la fois le remède et son poison comme
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    25 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE l’explique le philosophe Bernard Stiegler, à l’image de Crystal Knows, ce correc- teur comportemental qui vous propose d’adapter vos propos à la personnalité de vos correspondants. Un dispositif qui pro- pose à la fois d’augmenter notre empa- thie, mais qui développe en même temps un outil qui offre de nouvelles armes aux techniques de manipulation. Certes, l’empathie ouvre la voie à la ma- nipulation, comme la résilience au défai- tisme, la compassion à l’indifférence, la compréhension à l’intolérance… L’enjeu de l’augmentation ordinaire est de nous montrer les biais dont nous sommes les premières victimes et de nous per- mettre de mieux nous relier aux autres plus qu’à nous-mêmes, de favoriser notre caractère irrationnel plus que rationnel pour mieux prendre en compte toute notre humaine diversité. Elle se veut une réponse critique à l’imaginaire et aux valeurs de l’augmentation, en proposant une réponse plus ouverte à la complexité sociale de nos interactions. C. CONTROVERSE L’augmentation n’est pas sans contro- verses, même si, celle-ci semble pro- fondément acquise dans les imaginaires : nous sommes (presque) tous prêts à une intervention technologique dans nos corps pour vivre plus longtemps. Outre les questions mises en exergue ci-des- sus, une autre controverse nous semble devoir retenir notre attention : celle du dopage, et avec elle, celle de la modifi- cation chimique de nos capacités, qui fait moins consensus que le pacemaker pour doper nos défaillances cardiaques ou que l’appareil pour remédier à sa surdité. Dopage, hormones, neurotransmetteurs Pour répondre à l’injonction d’une vie saine, pour parvenir à prendre le contrôle de son corps, nous sommes de plus en plus nombreux à avoir recours au dopage, au risque de soumettre notre corps à d’autresexcès,guèreplusbénéfiquespour lui. Pour convenir aux injonctions nor- matives des mesures (épreuve sportive, travail, études…) nombreux n’hésitent plus à avoir recours à la démesure. Pour être performants : nous devons tous être dopés ! La compétition sociale et profes- sionnelle génère la banalisation des pro- duits dopants. L’exigence de performance génère ses propres addictions. L’impératif à être disponible en continu, aligne notre existence sur celle des choses inanimées et exige de nos corps mêmes une mise à disposition continue, même si cela demande d’absorber services et produits
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    26 POUR UNE AUGMENTATIONORDINAIRE chimiques à dose toxique, explique Jona- than Crary. “Où serait le problème, si de nouvelles drogues permettaient à des in- dividus de travailler cent heures d’affilée ? Un temps de sommeil flexible et réduit n’assurerait-il pas une plus grande liberté personnelle ?”, ironise le professeur d’es- thétique, pointant par là même toutes les ambiguïtés de ces exigences écono- miques qui impactent désormais le social. Cette sportivation des moeurs va bien au-delà du seul champ du sport, même si c’est surtout ici qu’elle s’exprime. Ce dopage va bien au-delà de la prise de produits chimiques. Avec l’intégration professionnelle d’outils de mesure faisant du sport “une activité quasi scientifique”, l’optimisation technique s’apparente par- fois à des formes de dopage. Aujourd’hui, les données des capteurs physiologiques des sportifs leur permettent d’avoir un retour, une rétroaction sur leur propre pratique. Mais qu’en sera-t-il quand les équipes pirateront ou accéderont aux données de l’équipe adverse ? Un coureur qui a accès aux données de ses concur- rents court-il de la même manière ? Laquestiondudopage,desarégulation,de sa révélation, et son passage d’un niveau personnel à un niveau plus social, inter- équipes ou entre compétiteurs, permet de dérouler bien des questions autour de l’augmentation ordinaire dans une socié- té de la performance. Peut-on être dopé pour être plus gentil, plus social ou plus à l’écoute des autres ? comme l’esquisse notre collègue Rémi Sussan dans ses livres [18], plutôt que pour faire la guerre, pour travailler, pour passer des examens… Quelles drogues, quels neurotransmet- teurs, quelles hormones vont-ils nous aider à être plus intelligents ? A devenir plus empathiques ou plus compréhensifs ? Il y a là un champ de recherche et de débats de société à venir qui synthétise toutes les problématiques de l’augmenta- tion, et ce alors que l’usage des drogues rencontre un rejet social, un tabou, bien plus marqué que l’augmentation techno- logique, devenue, elle, à bien des égards, on ne peu plus banale, comme le rap- pellent les lunettes que nous portons sur notre nez. Cette différence d’acceptation sociale est un bon révélateur des tensions autour des questions de l’augmentation et permettrait d’interroger ce sujet d’une manière plus conflictuelle que sous le seul angle technologique, qui déclenche beau- coup moins de discussion ou d’opposition.
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    27 DÉMONSTRATEURS Il nous sembleessentiel aujourd’hui d’élargir les connaissances partagées sur le fonctionnement du cerveau et de la psychologie sociale, seul à même de ré- véler d’autres formes “d’augmentation” que compétitives. D’où des propositions de démonstrateurs, de suite de l’expédi- tion Bodyware, très exploratoires, pour révéler des formes d’augmentation ordi- naires. Empathon : Empathie augmentée Des systèmes d’augmentation pour favoriser l’empathie plutôt que la com- pétition La plupart des outils numériques du Quantified Self proposent des outils de mesure de soi permettant de se mesu- rer soi-même pour mieux se comparer aux autres. L’essentiel de ceux-ci repose sur la performance de soi et la compé- tition, à l’image de l’enregistrement de ses performances sportives. Rares sont les applications qui nous invitent, via nos données, à mieux comprendre le monde, à mieux comprendre les autres. Peut-on imaginer 20 prototypes rési- lients, qui favorisent la compréhension de l’autre plutôt que la compétition, qui per- mettent de surmonter les aléas de la vie, plutôt que de les dominer ? A l’image de l’application 20 day stranger, imaginée par le Media Lab Playful Systems et le Dalaï Lama Center for Ethics and Trans- formative values, qui propose de vivre l’expérience d’un étranger en échangeant les données de son téléphone mobile avec celle d’un inconnu vivant à l’autre bout du monde, pour voir si l’expérience de l’autre nous rapproche et nous fait devenir plus compréhensif. Stimuler le développement de proto- types reposant sur une conception de l’homme plus altruiste permettrait de faire émerger l’idée que d’autres formes d’augmentation sont possibles, basées sur d’autres valeurs de société que le libéralisme et la compétition. Permet- tant d’étendre le spectre de ce qu’on en- tend et comprend de l’augmentation et d’offrir une réponse au relatif échec des dispositifs qui prônent la différenciation des individus, comme les Google Glass. Peut-on améliorer et développer Blush et d’autres dispositifs de ce type ? Mieux recenser ceux qui existent ? Travailler à améliorer leur appropriation ?… Tel pour- rait être l’enjeu d’un Empathon (Empa- thie et Hackathon), un évènement pour favoriser la naissance de dispositifs d’aug- mentation ordinaire. HackCognition : 90 augmentations ordinaires. L’avenir de l’augmentation est de prendre conscience de nos biais cognitifs Si, comme nous l’avançons, l’un des ave- nirs de l’augmentation est de prendre conscience de nos biais cognitifs, alors proposons de nous atteler à ceux-ci. Sur la Wikipédia anglophone on trouve une liste de plus de 90 biais cognitifs, sociaux et de mémorisation. Lançons un POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
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    28 programme pour imaginerdes projets permettant de relever chacun d’entre eux, d’en jouer, afin de permettre aux gens d’être plus conscients des biais qui les façonnent. Plutôt qu’ils soient des moyens de domination et de manipula- tion (à l’image des techniques marketing qui savent se jouer d’eux sans que nous en soyons toujours conscients), trouvons des moyens pour nous aider à en prendre conscience. Faisons-en des supports de dialogue, de jeu, de création, de compré- hension de soi et des autres… L’idée est de stimuler via un hackthon géant des projets s’adressant à chacun de nos biais pour esquisser des solu- tions technologiques permettant de les contourner, de les dépasser, de les révé- ler, d’en prendre conscience… POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
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    29 NOTES 1. Pierre Mussodistingue 3 figures de l’augmentation : le cyber guerrier, qui du pacema- ker aux jambes composites d’Oscar Pistorius, nous emmène de l’homme d’aujourd’hui au surhumain de demain ; le modèle Frankenstein, notre double machinique huma- noïde de l’homme ; le cyborg, qui mixe les 2 premiers dans une hybridation homme- machine. Voir Musso (Pierre) in Munier (Brigitte), dir., Technocorps : la sociologie du corps à l’épreuve des nouvelles technologies, François Bourrin, 2014. 2. La question de la transgression consistant à transformer l’homme en cyborg est elle-même en débat. Pour Laurent Alexandre cette question n’en est pas vraiment une puisqu’elle semble massivement acceptée par la population. Tout le monde est prêt à avoir recours à un coeur artificiel pour prolonger son existence : “Le transhumanisme, n’est pas un fascisme technologique : l’opinion est déjà conquise. Elle ne souhaite pas la discussion. “Y’a-t-il eu une seule discussion en France de savoir si mettre un coeur électronique était une bonne chose ou une transgression inacceptable”, même si elle sauve plein de vies ?” 3. La question transhumaniste est plus complexe que la façon dont nous la synthé- tisons. Tous ne sont pas convaincus de l’enjeu que représente le téléchargement de son esprit dans une machine. Nombre d’entre eux se penchent également avec beau- coup d’intérêt sur la question de l’amélioration morale par exemple – voir les travaux de James Hughes… Nombre d’entre eux défendent aussi des questions et concepts de “liberté morphologique” ou de “liberté cognitive” revendiquant ainsi le droit à rester sourd si on le souhaite ou à demeurer autiste. 4. NBIC, acronyme pour Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives. 5. Voir Crary (Johnathan), 24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil, Zones, 2014. Duret (Pascal), Sociologie de la compétition, Armand Collin, 2009. Bersini (Henri), Haro sur la compétition, PUF, 2010. 6. L’allongement de la durée de la vie est encore d’actualité, malgré son ralentissement voire sa possible régression annoncée pour demain dans la plupart des pays occidentaux. Mais avant cette régression, c’est l’allongement de durée de vie en bonne santé qui régresse avec la montée des maladies chroniques. 7. Guillaud (Hubert), De la mesure à la démesure de soi, Publie.net, 2012 et http:// fr.slideshare.net/HubertGuillaud/de-la-mesure-la-dmesure et http://www.internetac- tu.net/tag/quantifiedself/. 8. Taleb (Nassim Nicholas), Antifragile : les bienfaits du désordre, Les Belles Lettres, 2013. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
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    30 9. Von Neumann(John), L’ordinateur et le cerveau, Flammarion, 1999. 10. A l’inverse du robot, si nous savons très bien percevoir et agir, notre difficulté est de savoir décider. Tout l’inverse du robot qui sait décider, mais a du mal à percevoir et à agir : http://www.internetactu.net/2015/07/10/linternet-des-objets-est-il-lavenir-de- la-robotique/. 11. Lehrer (Jonah) Faire le bon choix : comment notre cerveau prend des décisions, Robert Laffont, 2010. 12. Crary (Jonathan), 24/7 : le capitalisme à l’assaut du sommeil, Zones, La Découverte, 2013. 13. Kahneman (Daniel), Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Flam- marion 2011. 14. Pour faire référence à “l’informatique émotionnelle” ce champ de recherche au croisement de l’informatique et de l’économie comportementale qui vise à permettre aux machines de comprendre nos émotions et à interagir émotionnellement avec nous: http://www.internetactu.net/2011/09/15/augmenter-notre-intelligence-emotion- nelle/. 15. http://www.bbc.com/future/story/20140107-how-i-became-a-cyborg et http:// www.internetactu.net/2011/07/13/ce-que-les-patients-changent-a-la-sante/. 16. Besnier (Jean-Michel), Demain les post-humains : le futur a-t-il encore besoin de nous ?, Fayard, 2012. 17. C’est l’un des enseignements du programme “Plus longue la vie” de la Fing : http:// archives.fing.org/pluslonguelavie.net – voir Brugière (Amandine) et Rivière (Carole- Anne), Bien vieillir grâce au numérique : autonomie, qualité de vie, lien social, Fyp éditions, 2010. 18. Sussan (Rémi), Frontière grise, François Bourrin éditeur, 2013. Optimiser son cer- veau, FYP, 2009. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
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    APPARENCES HYBRIDES 3 ∙∙∙ INTUITION L’expression et larevendication de soi en ligne nourrissent la contes- tation des normes sociales et esthétiques, et la disruption dans les usages. PISTES > 100 projecteurs de soi > Wearable Social Lab > Hacking social : Zone zéro relou RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET http://www.internetactu.net/2015/09/25/bodyware-apparences- hybrides/
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    32 APPARENCES HYBRIDES A. INTUITION Apparenceshybrides, territoire de dé- tournement Le corps est un outil qui permet à la fois de jouer de son apparence, de son identité et de son appartenance. Il permet autant l’affirmation de soi – dire aux autres qui je suis, se projeter vers l’extérieur -, que la construction de soi : il est la charpente de son identité permettant de se projeter vers l’intérieur de soi. En cela, il est à la fois un vecteur esthétique et politique. Dans ce domaine des apparences, qui va de la beauté à l’émotion, des normes sociales à l’individualisme, du maquillage aux textiles connectés en passant par le bodyhacking… nous sommes confron- tés à des usages, des innovations, des détournements non structurés, qui sont d’abord et avant tout le fait des usa- gers. Ce sont eux qui réinventent avec la matière numérique leurs projections et constructions identitaires. Le numé- rique permet de renforcer l’affirmation ou la disparition de son identité, de son apparence, de ses appartenances et de ses engagements. Le débordement du numérique dans et sur le corps permet à la construction identitaire et normative de trouver de nouvelles ressources pour se projeter et s’affirmer. Comme le sou- ligne le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron [1] : “la culture numérique, avec la possibilité de démultiplier les identités sur Internet, s’accompagne de la convic- tion qu’elle est une fiction tributaire des interactions entre les différents membres d’un groupe à un moment donné. Chacun devient multi-identitaire. Une nouvelle normalité s’impose dont la plasticité est la valeur ajoutée, tandis que l’ancienne norme du “moi fort intégré” fait courir le risque d’un défaut d’adaptabilité”. A l’heure où les capteurs et les projec- teurs de soi s’apprêtent à se démultiplier (voir Bodyware : pour une augmentation ordinaire), une partie des utilisateurs vont vouloir de plus en plus utiliser le numé- rique pour projeter leurs identités, affir- mer ce qu’ils sont ou voudraient être ou ce qu’ils sont de l’autre côté des écrans ou le masquer par des projections obfus- catrices. La dichotomie entre ce que nous sommes d’un côté de l’écran et de l’autre est en tout cas appelée à se transformer avec l’internet des objets, les textiles in- telligents, les capteurs corporels…
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    33 APPARENCES HYBRIDES B. PROBLÉMATIQUE jeme projette donc je suis Avec le web 2.0, les internautes ont pris le contrôle de leur identité en ligne. De Facebook à Twitter, d’Instagram à Vine, ils affirment en ligne leurs appartenances. A l’heure des capteurs connectés et de la réalité augmentée, cette réappropriation de soi rebondit dans le réel, et le corps en est l’un des terrains de jeux. Nos identités en ligne rejaillissent hors ligne à travers nos apparences, et les images que nous renvoyons. Le jeu identitaire permis par le numérique continue et se prolonge dans le “vrai” monde. Jouer de son image, incarner ses revendications permet d’in- carner le langage, de l’enrichir autrement. L’enjeu n’est pas tant de contrôler ce que je ressens ou de mesurer ce que je suis, comme le propose le Quantified Self, que de contrôler ce que je montre de moi et d’en jouer, en ligne bien sûr, mais aussi dans le réel. La biométrie ne s’intéresse qu’à la dimen- sion identitaire du corps, le réduisant à un ensemble de signes, apparents ou internes, que l’on peut soumettre à ana- lyse, reconnaissance et validation. Voix, pupilles, forme du visage, démarche, empreintes digitales ou autres spécifici- tés physiques ou comportementales sont captées et décryptées par des dispositifs numériques élaborés, mais pas toujours très fiables… Elle pousse toujours plus loin notre identification, notre recon- naissance par les systèmes techniques permettant de payer avec notre visage, d’être évalués sur notre apparence… posant la question lancinante de la confi- dentialité biométrique. Finalement, est-ce que la biométrie ne caricature pas, en la confinant dans une relation homme-machine asymétrique, une fonction essentielle du corps, qui est de produire continuellement du sens, aussi bien en émission qu’en réception, et d’inscrire activement le sujet dans un espace social et culturel donné ? Comme le souligne le sociologue David Le Bre- ton, “à l’intérieur d’une même commu- nauté sociale, toutes les manifestations corporelles d’un acteur sont virtuelle- ment signifiantes aux yeux des autres”. Anthropologues et sociologues étudient depuis longtemps les rituels et codes qui régissent dans toute société, première ou contemporaine, les mises en scène de nos corps, l’acquisition de nos gestes, de nos étiquettes corporelles, l’expression de nos sentiments, de nos émotions, qui n’ont rien de naturel, mais sont enracinées dans des normes collectives implicites. Plus qu’une lointaine informatique émo- tionnelle où les machines apprennent à lire nos émotions et s’adaptent en consé- quence, le numérique est un moyen de rendre nos émotions plus expressives, de les revendiquer, de les amplifier, de les donner à voir notamment pour qu’elles produisent du jeu social. Le but n’est pas tant de capter que d’émettre. De parta- ger, de diffuser, d’exprimer, d’amplifier pour mieux se faire comprendre ou mieux s’exprimer. Mais également de cher- cher à brouiller, à détourner, à subvertir cette lecture émotionnelle qui s’annonce,
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    34 APPARENCES HYBRIDES comme pourcontourner la reconnais- sance faciale, faire mentir son capteur de stress ou le détecteur cardiaque qui va permettre demain à sa voiture de démar- rer… Le numérique est un moyen pour renforcer la relation entre les humains tout en brouillant sa lecture pour mieux la renouveler, mieux la détourner, la pirater ou la sublimer. L’émotion forme une sorte de langage venu du corps, tant vers soi (en réaction à un événement par exemple) que vers les autres (une émotion se transmet, elle en provoque d’autres par contagion ou réaction) – mais c’est un langage qu’on ne comprend pas toujours très bien. Les signaux de soi que l’on a déversés sur l’internet (textes, images…) sont des marqueurs sociaux, comme l’explore le spécialiste de l’image, André Gunthert [2]. Ces projections de soi, ces reflets que l’on propose de soi, se déversent sur soi et rejaillissent en ligne ou IRL comme autant de nouveaux signaux physiolo- giques, émotionnels ou normatifs sur soi. Partager son statut émotionnel ou les signaux qui marquent son appartenance est un moyen de partage, social, tribal, communautaire… Mon corps m’appartient L’internet est devenu un lieu de revendi- cation et d’expression de soi, à l’image des innombrables forums qui invitent les gens à partager (anonymement ou pas) une part de leur apparence, de leur res- senti, comme Mon Corps m’appartient. Ces forums de réappropriation de soi sont autant d’espaces d’interrogations des normes sociales et de la normalité. A l’image du Large Labia Project, de Our Breasts, de Don’t Shave qui invitent les femmes – des sites et projets équivalents existent pour les hommes comme le Penis Art Gallery – à montrer leur diversité et à la revendiquer. Comme l’explique très bien le sociologue Antonio Casilli – ces formes de revendications ne sont pas nouvelles, ni radicales et demeurent très limitées dans leur impact. Reste qu’en cherchant de la visibilité sur l’internet, elles cherchent aussi à atteindre une visibilité au-delà d’internet et notamment IRL, à l’image, dans un tout autre genre, des Cosplayers, qui font du déguisement un art de vivre. Au croisement de la mode, de la pub, du DIY, l’internet démocratise ainsi les modes et les vogues, facilitant leur dissémination en ligne et hors ligne, à l’image du Nail Art, l’art de décorer ses ongles, qui devient signe d’ap- partenance, de reconnaissance entre celles qui le pratiquent et qui, comme le montre le travail des designers Kristina Ortega et Jenny Roednhouse, s’incarne et se renou- velle dans des formes plus technologiques, au croisement du bodyhacking et de l’éco- nomie comportementale. Signalons que les hommes ne sont pas épargnés par ces nouveaux phénomènes de mode qui s’encouragent en ligne de tendances qui reflètent le réel : allant des concours de barbes extravagantes pour hyper hipsters à la mode des entrepreneurs de la Vallée qui, sur le modèle de Steve Jobs ou Mark Zuckerberg, adoptent une garde- robe unique pour ne pas épuiser leur cer-
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    Dans le Cosplayou dans l’avatar qui me représente dans un jeu, qui suis-je vraiment ? Le blog collaboratif, Mon corps m’appartient. APPARENCES HYBRIDES
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    36 APPARENCES HYBRIDES veau àfaire des choix inutiles… Une ma- nière d’affirmer que la nouvelle coolitude est dans la maîtrise de l’uniformité, plutôt que dans la différence. “A l’heure de la surveillance de masse, l’uniformité devient le camouflage ultime. La normalité est la nouvelle liberté…” Cette nouvelle manière de se partager, de se revendiquer, est à l’intersection du brouillage de tous les champs relatifs au corps qui fondaient l’intuition originelle du groupe de travail Bodyware : beauté, identité, performance, santé, bien-être… Elle est l’expression même du brouillage des frontières entre la revendication à la différence et celle de la plus normale normalité. BodyHacking Le bodyhacking [2] est la transformation volontaire de son corps par les technologies pour modifier son apparence, améliorer ses caractéristiques, développer de nouveaux sens ou augmenter ses capacités. Ce cou- rant, cette communauté de pirates d’eux- mêmes que l’on retrouve par exemple sur BioHack ou BME, vise à renouveler et développer les modifications corporelles, des plus classiques (tatouages, chirurgie esthétique, appareillage…) aux plus futu- ristes (implants d’aimants au bout de ses doigts pour ressentir les vibrations élec- tromagnétiques de son environnement… et demain peut-être, amputations volon- taires pour se doter de la capacité à courir d’Oscar Pistorius). Ces technologies ne s’implantent pas que dans le corps d’ailleurs, mais également se portent à l’image des tatouages connec- tés, des textiles et appareils qui se portent connectés, des textiles haptiques, des lunettes et autres gadgets technologiques conçus pour nous doter de nouveaux super pouvoirs… L’enjeu est autant de se trans- former que de se doter de nouveaux sens, de transformer toujours plus avant notre corps en interface… Pour le sociologue Philippe Liotard, ces bo- dyhackers se caractérisent par une volonté de détourner leur identité, leur apparence, leur corporalité de “son parcours biolo- gique et social prédéfini”. Plus qu’une augmentation des capacités physiques, sensorielles, intellectuelles des humains tels que nous le présente le mythe du transhumanisme, ces libres associations entre corps et technolo- gie nourrissent l’expressivité du corps et stimulent, chez les artistes, chez les usa- gers, la conception de nouveaux objets et de nouveaux services au croisement de l’affirmation de soi, de l’affirmation communautaire et de l’esthétique. Avec le numérique, l’identité, l’appartenance, la quête des apparences s’apparentent au jeu, invitant l’usager à devenir l’avatar de lui-même à grand coup de cosplay, de transformation de soi, et à utiliser le nu- mérique pour affirmer ses appartenances et les revendiquer dans le réel.
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    37 APPARENCES HYBRIDES C. CONTROVERSESET PISTES Ce territoire à explorer n’est pas simple, car, en jouant à la fois des représentations et des revendications, il interroge les normes sociales et est, par nature, émi- nemment conflictuel et politique – deux conditions qui rendent toujours l’inno- vation plus difficile, mais foisonnante et multiple. C’est pourquoi aujourd’hui, il est surtout exploré par des microcommu- nautés de militants, d’artistes, d’usagers ou parfois de scientifiques. Il n’en reste pas moins que nous avons l’intuition qu’il s’y joue quelque chose d’important et de révélateur par lequel les tensions vont continuer de s’exprimer. Normes, identités, discriminations : un territoire de conflits Dans un monde en crise, l’identité est une balise. Mais cette balise n’est pas la même pour tous. Pour certains elle est un rempart, pour d’autres une frontière, une limite à dépasser. Elle pose la question du rapport à la norme, au canon, à la nor- malité, qu’elle soit seulement esthétique, médicale ou sociale. En cela, elle implique une dimension morale. Elle est au coeur du conflit entre ceux qui exaltent la di- versité et ceux qui revendiquent l’appar- tenance ou la ressemblance. Sur l’internet, les corps s’exposent et se cachent à la fois. Des groupes s’agrègent pour contester les canons esthétiques imposés. A l’inverse, les canons ne se sont peut-être jamais autant répandus. On est ici dans une tension entre conservateurs et explorateurs. Une tension entre alié- nation et libération autour des normes, des genres, du social. Le numérique joue un rôle complexe qui rend compte de la complexité de nos rapports à soi-même et aux autres. Il facilite et floute, il orga- nise le social et crée du chaos. Les pistes qu’explorent militants et ar- tistes peuvent déranger, à l’image du bodyhacking. L’expression de la diversité est ambiguë. Elle explore ce qui se niche dans les tensions de la société, à l’image des 52 nuances de genre que propose Fa- cebook à ses utilisateurs ou des multiples polémiques sur les censures automatisées par des algorithmes d’images de corps. La diversité de ces formes expressives hésite entre le jeu et la revendication politique, mettant sans cesse en tension normes sociales et culturelles. Cette question des apparences ne s’arrête pas à la surface de ce que nous sommes, mais mène jusqu’aux questions sociales et politiques les plus vives : har- cèlement, discrimination, communauta- risme, racisme… Sur toutes ces questions, le numérique agit comme un révélateur. Il ajoute une couche de complexité en dé- multipliant l’expressivité et en la radica- lisant. Comme le rappelait le sociologue Antonio Casilli en évoquant les trolls : “Le trolling ne doit pas être considéré comme une aberration de la sociabilité sur l’internet, mais comme l’une de ses facettes”. En fait, la radicalité des Trolls est une réponse aux blocages des formes d’expression publiques, qu’elles soient en ligne ou pas. On s’énerve pour affirmer
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    38 APPARENCES HYBRIDES son propos,pour le faire exister, pour se faire entendre des autres. “L’existence même des trolls montre que l’espace pu- blic est largement un concept fantasma- tique”, insiste avec raison le sociologue. Les Trolls (réels comme virtuels) risquent surtout de se développer à mesure que le dialogue démocratique se ferme ou se recompose.. ” Le numérique agit comme le révélateur des tensions que traverse notre société. Plus que réparer, pirater ou résoudre les problèmes, le solutionnisme technologique, les rend bien souvent plus vifs encore, les perpétue, plus qu’il ne les change. La question de savoir si le numérique favorise ou non la polarisation n’est pourtant pas tranchée [4]. Le risque néanmoins est de renvoyer les problèmes sociaux à des questions de comporte- ments individuels à régler ou punir. Il est aussi d’accuser le numérique de tous les maux, quand il n’est qu’un symptôme, même s’il participe à transformer et faire évoluer ces questions. Il est enfin de ren- voyer à la société des réponses simplistes ne permettant de rétablir ni l’équité, ni l’égalité. Dans le foisonnement de réponses à ces questions de société que le numérique va être sommé d’apporter, les conflits ne vont pas cesser de s’exacerber, parce que les réponses technologiques seront à l’image de notre société : complexes et controversées. Le harcèlement, la discri- mination ou le racisme ne s’arrêteront pas avec un bouton sur lequel appuyer depuis nos smartphones. Et ce type de boutons et les multiples réponses que la techno- logie apportera auront plutôt tendance à démultiplier et complexifier les pro- blèmes qu’à les résoudre. Apparences : entre injonctions et réalités Nous sommes sur une planète obèse qui sacralise la minceur, ironise le sociologue Gilles Lipovetsky, qui pointe dans son dernier livre, De la légèreté l’essor massif et mondial de l’industrie et des pratiques du fitness. En 2008, près de 15 millions de français, un tiers de la population adulte s’adonnait chez soi ou en salle au fitness, à la musculation, à la remise en forme. Une pratique plus développée chez les femmes que chez les hommes, et même si la motivation principale reste la conservation de la bonne santé, 6 prati- quants sur 10 mettent en avant le désir de garder la ligne, de se muscler et de perdre du poids. Comme le souligne la philosophe Isabelle Quéval [5], “dans un paysage corporel où dominent des valeurs comme la minceur, la tonicité, la jeunesse des traits, la bonne santé, l’apparence n’est plus un leurre, élaboré pour masquer le vrai corps, mais le résultat d’un travail sur soi qui combine sport, diététique, médecine et technologies”. Se soigner, bien manger et faire du sport sonnent pour un grand nombre d’indi- vidus comme un impératif catégorique, auquel ils se soumettent d’autant plus volontiers qu’ils ont le sentiment d’exer- cer leur liberté en s’engageant de la sorte. Le corps n’est plus vécu comme un des- tin, une fatalité, mais à l’opposé comme un horizon et un projet. Soigner, nourrir, entretenir et développer son corps sont
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    Le #curvy surInstagram. APPARENCES HYBRIDES
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    40 APPARENCES HYBRIDES autant d’objectifsà atteindre pour se sen- tir en forme. Et pourtant jamais l’obésité n’a touché autant de personnes : selon l’Organisa- tion mondiale de la santé, 1,9 milliard de personnes dans le monde – soit 1 adulte sur 3 – souffrent de surpoids, (IMC entre 25 et 30) ou d’obésité (IMC supérieur à 30). Aux Etats-Unis, où les pratiques de fitness sont massivement répandues, le nombre d’enfants américains en surpoids a doublé en 20 ans. En France, le nombre d’adultes en surpoids a triplé entre 1992 et 2009. Un paradoxe que pointe Gilles Lipovetsky en observant que “plus l’indi- vidu hypermoderne se rêve léger, plus il montre d’excès pondéral”, ce qui expri- merait un “narcissisme négatif, insatis- fait, toujours en lutte contre lui-même”. L’obésité est une maladie, déclarée cause mondiale par l’OMS ; ses causes sont également socio-économiques, puisque (dans les pays développés) les pauvres sont plus souvent obèses que les riches ; et son caractère pathologique disqualifie es- thétiquement l’apparence des personnes qui en souffrent aux yeux du plus grand nombre, même si, bien sûr, la contesta- tion du statut canonique de la minceur ne cesse de prendre de l’ampleur. Le numérique est omniprésent dans cette fabrique de l’apparence, autant pour accompagner le mince dans l’entretien de son corps, que l’obèse dans la perte de son poids, ou le contestataire dans sa rébellion. La sculpture permanente de soi qu’exige le culte de la minceur, et la culpabilisation du surpoids, constituent pour les acteurs du numérique deux vec- teurs dynamiques de diffusion de leur offre dans l’univers du fitness : du coa- ching sportif, alimentaire, psychologique, des accessoires connectés pour toutes les pratiques, des plateformes de partage de données, de mesures, de vidéos, des réseaux sociaux pour partager ses joies et ses peines, ses défaites et ses victoires. Tout ce qui est nécessaire pour perdre du poids ou ne pas en gagner. De son côté, la contestation du pesant canon esthétique de la minceur a su trouver dans l’internet les outils, les relais et les communautés pour faire avancer ses thèses, et ouvrir d’autres perspectives. Cette question est bien sûr un terrain particulièrement fécond de l’affronte- ment entre injonctions et réalités nor- matives et identitaires. Qu’est-ce qu’être gros ? Qu’est-ce qu’être maigre ? Com- ment la démultiplication des conversa- tions démultiplie la trame de ces ques- tions, les renouvelle ou les fait disparaître ? Si le corps incarnait autrefois le destin de la personne, il est devenu aujourd’hui “une proposition toujours à affiner et à reprendre”, explique le sociologue David Le Breton [6]. Des millions d’individus se font chaque jour les bricoleurs inventifs de leurs apparences, tandis que le marke- ting distille savamment une honte diffuse d’être soi à laquelle répond une industrie du façonnement et de l’embellissement de soi, qui a connu en quelques années un essor considérable. Si les femmes consti- tuent la première cible de cette indus- trie, qui les soumet à “un impératif de séduction qui pose leur valeur sociale sur le registre de l’apparence et d’un modèle
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    41 APPARENCES HYBRIDES restrictif dela séduction”, elles sont aussi les plus nombreuses à se rebeller. Il suffit de jeter un oeil aux 2 millions de photos du #curvy sur Instagram pour apprécier les capacités nouvelles de riposte dont disposent les internautes pour remettre la minceur à sa place. Le grand clash de la question du genre La question du genre a irrigué cette expé- dition, notamment par les polémiques et les critiques nourries et documentées sur le sexisme du monde de l’informatique [7]. Elle a généré nombre d’interrogations et de critiques, notamment sur la manière même dont sont conçues et appliquées au corps les technologies numériques, de l’Apple Health, au casque de réalité augmenté Oculus Rift, en passant par les accusations de masculinisme des montres connectées. Les polémiques autour du genre nour- rissent la conversation sociale, réinterro- geant notre manière de faire société : la conception de nos espaces publics réels, comme virtuels, l’enseignement, la place des femmes en entreprise et même la manière dont nos représentations gen- rées impactent nos biais cognitifs… Loin de proposer de résoudre cette épi- neuse question, l’intuition nous suggère qu’il serait important de s’intéresser aux déterminants sociaux de la mesure de soi et des technologies. Les nouvelles conquêtes sociales passent toujours par des phases de contestation, d’opposition et de tensions. L’appropriation du numé- rique par le corps a des conséquences sociales et politiques directes, auxquelles le numérique doit s’intéresser. Le carac- tère très conflictuel et émotionnel de ces questions ne peut être laissé de côté sous prétexte de son caractère explosif. Au contraire. Il nous montre que, parce que cette question est sensible, parce qu’elle nous touche tous, parce qu’elle ques- tionne notre manière de faire société, elle est un terrain de travail extrêmement crucial sur lequel nous devons apporter de nouvelles réponses. En tout cas, soyons sûrs que l’appropriation de ces questions sous des formes numériques va apporter de nouvelles questions, de nouveaux dé- bats et de nouvelles controverses. Elles n’auront peut-être pas le caractère de solutionnisme facile qu’on pourrait en attendre. Dans l’exercice de design- fiction réalisé fin 2013 avec les élèves et enseignants du département Design de l’ENS Cachan [8], la question du genre s’est ainsi invitée de manière troublante et inattendue. Le projet “Rétrospective XY” qui mettait en scène les évolutions de la question du genre entre 2013 et 2113, transgressait joyeusement les limites, frontières et tabous du sujet, pour imagi- ner des usages disruptifs des technologies numériques et biologiques, comme un patch cognitif d’exploration de son iden- tité sexuelle ou une expérience immersive dans un autre genre, qui ouvraient des perspectives aussi stimulantes qu’inquié- tantes. A croire que les digital natives ne semblent pas aussi effrayés que leurs aînés de ces innovations à venir.
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    42 SCÉNARIOS ET DÉMONSTRATEURS Nousen sommes à un stade où le recueil d’exemples, de controverses nous incite à garder un oeil très affûtés sur ces su- jets. La question des apparences paraît encore très exploratoire d’autant plus que les questions qu’elle recouvre sont très actuelles et conflictuelles. Les outils numériques vont-ils augmenter l’inten- sité des tensions ou peuvent-ils les apai- ser ? 100 projecteurs de soi 100 projets pour augmenter les appa- rences et aider à projeter nos identités sur le monde. Les “wearables”, ces objets connectés que l’on porte sur soi, à l’image des fameuses Google Glass sont presque exclusivement des enregistreurs de soi ou du monde. Or, la plupart de ces capteurs portent en eux-mêmes un malaise conceptuel diffus. L’angoisse que nous ressentons quand nous croisons quelqu’un avec des Google Glass ou une personne qui parle à son oreillette… est dû au fait que “ces ob- jets proposent de mauvaises expériences qui se produisent lorsque la technologie permet à quelqu’un de superposer son monde sur le monde que nous avons à partager avec lui, mais sans nous laisser y participer”. Les objets connectés que l’on porte sont lus par les autres de la même manière que les autres objets que nous portons : parfum, vêtements, etc. Et la raison pour laquelle nous les portons est d’abord de rendre visible, lisible, ce que le fait de les porter exprime. Pour le designer Noah Feehan du New York Times, les objets que l’on porte de- vraient être avant tout des objets qui sug- gèrent leur propre utilisation sociale. Ils devraient nous permettre d’ajouter des modes d’interaction plutôt que de seu- lement enregistrer le monde. Les objets vestimentaires sociaux sont encore rares, mais ils vont nous permettre d’améliorer nos capacités d’écoute et d’interaction. Pour Feehan, ils permettront à l’avenir de nous doter de 3 principaux nouveaux sens : ceux qui relèvent de la prothèse, c’est-à-dire de l’augmentation de nos sens (un appareil qui vibre si on parle trop fort) ; ceux qui relèvent de connexions profondes (un appareil qui nous rappelle à nous-mêmes… c’est-à-dire qui nous confronterait par exemple à ce que nous pensions la semaine dernière) ; et ceux qui relèvent de la radiesthésie ou de la divination (qui permettent de trouver des affinités entre soi et les autres ou entre soi et les lieux où l’on se trouve). Plutôt que des capteurs de soi, il est tant d’ima- giner des “projecteurs de soi”, à l’image du prototype Blush, développé par le designer. Un petit badge qui écoute les conversations autour de lui et s’allume lorsque la conversation touche des su- jets qui matchent avec votre profil de recherche en ligne récent. Son but est d’inclure de manière subtile votre vie en ligne dans vos interactions réelles. Sur ce modèle, peut-on imaginer des technologies qui se portent qui ne soient pas seulement des enregistreurs, des cap- teurs, mais aussi des projecteurs ? Qu’ils APPARENCES HYBRIDES
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    43 ne soient pasdes dispositifs invisibles, égocentriques, mais visibles, proéminent et plus sociaux, comme le proposait Da- vid Banks… Quels types de projecteurs personnels ou sociaux imaginer ? Que souhaite-t-on afficher de soi ? Comment ? A l’image du fameux casque EEG en forme d’oreilles de chats imaginés par NeuroSky, l’avenir est-il aux projecteurs de soi ? Pour avancer ce sujet, nous avons besoin d’idéation, c’est-à-dire d’un cycle d’ate- liers créatifs. Il faudrait travailler avec certaines communautés, tribus, minori- tés, marginaux… [9] très affirmées pour comprendre comment elles se projettent et comment le numérique les aide ou pourrait les aider à se projeter plus avant, à porter autrement leurs revendications. Animer des ateliers d’idéation avec des communautés très marquées pour com- prendre leurs codes, la manière dont elles se projettent dans la réalité et en ligne et comment elles peuvent être amené à ce projeter demain via des objets connectés. Nous ne disons pas que la projection de soi va tout résoudre, au contraire, elle va poser de nouveaux défis sociaux. Mais il semble néanmoins intéressant d’imagi- ner ce que pourraient être 100 proto- types de projecteurs de soi… Wearable Social Lab Dépasser l’impasse servicielle du wea- rable Le constat de départ, c’est le stade en- core très expérimental, aussi bien dans les entreprises que du côté des artistes et designers, des innovations dans le do- maine des tissus connectés. Ce sont au- jourd’hui des marchés spécifiques, dans le médical, dans le sport, dans la défense et la sécurité, dans le sexe, dans l’art. Hormis les perspectives esquissées par le projet Jacquard de Google, les tissus nu- mériques ne semblent concerner que les corps malades ou les corps en très bonne santé, oubliant tous les autres. Elargir le spectre des usages des tissus numériques serait la première mission du Wearable Social Lab. Par ailleurs, le corps, le vêtement, et le numérique sont également des langages, dont les combinaisons qu’autorise le tissu connecté n’ont jusqu’à présent qu’émer- gé avec peine. Avec le mixage du corps, du tissu et du numérique se produit une “créolisation” [10]” de la construction et de l’expression de soi, autant identitaire qu’esthétique, qui doivent être explorée par le Wearable Social Lab, à l’image des textiles sociaux qu’invente le MIT ou de l’impression 3D textile du projet Electro- loom. Comme le corps, le vêtement est pris dans un système de significations, so- ciales, culturelles, politiques, dont il est le signifiant. Quelles nouvelles formes d’ex- APPARENCES HYBRIDES
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    44 pression de soisont concevables dès lors qu’on combine ces langages et qu’on les noue sur un tissu numérique posé sur un corps – ou l’emballant ? Quelles interac- tions nouvelles crée-t-on en concevant des vêtements, des accessoires comme des projecteurs de soi ? De quelles marges de manoeuvre supplémentaires je dispose pour modifier mon apparence, m’embellir ou m’enlaidir ? Quels sont les usages ordinaires, en dehors du sport, de la maladie, du danger, des tissus numé- riques ?… Ce sont toutes ces pistes que devrait explorer un Social Wearable Lab. En pra- tiquant l’innovation ouverte, et en asso- ciant petits et gros acteurs, publics et privés, pour une exploration commune des usages et applications des tissus nu- mériques, dont les enjeux dépassent le seul secteur de la mode. L’enjeu est d’ex- traire le secteur du wearable de l’impasse servicielle dans laquelle il s’est enfermé. Il faut réinventer les objets connectés à nos corps, corriger les défauts de leurs capteurs, leur asymétrie, leur égocen- trisme, ou leurs imprécisions, explo- rer, comprendre, hacker les calculs des algorithmes qu’ils embarquent, élargir le champ de leurs usages, au-delà de la santé, du sport, du sexe ou de la sécurité, sortir des logiques de monitoring et de performance, pour en inventer d’autres, esthétiques, émotionnelles, relation- nelles. Les capteurs sont immatures, faisons les grandir ! Hacking social : Zones zéro relou Adresser les tensions d’aujourd’hui. Comme on l’a dit, la question du genre, comme bien des questions identitaires, cristallise conflits et crispations. C’est donc une bonne raison pour proposer de s’y intéresser, sans naïveté. L’enjeu n’est pas tant de trouver des solutions tech- nologiques, que de réinterroger par les technologies nos pratiques sociales, en étant convaincu par avance que les tech- nologies ne vont pas apporter des solu- tions, mais vont nous permettre de mieux pointer la complexité de ces questions. En quoi la technologie pourrait-elle enfin participer à réduire le plafond de verre auquel se confrontent les femmes plutôt que de participer à l’augmenter ? On voit bien que sur ces questions de genre, le réseau n’a cessé de se faire l’écho des polémiques et des conflits. De l’écho du documentaire de Sofie Peeters sur le harcèlement de rue, aux recueils de témoignages via des cartographies, des sites dédiés, applications, ou l’excellent Projet Crocodiles – sans compter les in- nombrables témoignages en ligne sur les blogs ou twitter qui s’agrègent en hastags dédiés comme #harcellementderue ou #payetonuterus et bien sûr aux nouvelles formes de collectifs et de campagne… la fabrique du genre devient un problème urbain qui interroge sa fabrique, la ma- nière dont les autres se projettent, et comment les autres perçoivent ces pro- jections. Notre quotidien étant devenu numérique, c’est assez naturellement que APPARENCES HYBRIDES
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    45 qu’elles subissent etles hommes à mieux se comporter ?… La réponse n’est certes pas simple, mais le sujet est suffisamment passionnel pour donner naissance à des ateliers de créativité nourris et riches ! Prendre un sujet difficile, forcément conflictuel, permet d’adresser l’un des enjeux qui fonde ce territoire : Dans un monde où le corps outillé va devenir le véhicule d’une expressivité toujours plus diverse et parfois provocatrice – y com- pris en jouant sur le genre à des niveaux encore inconnus – comment le numé- rique pourrait-il contribuer à une meil- leure acceptation et coexistence des différences, ainsi qu’à une protection de ceux qui se montrent “différents” vis-à- vis de ceux chez qui ces différences pro- voqueront des réactions violentes ? celui-ci est devenu un réceptacle de ces questions, cherchant à la fois, souvent maladroitement, à les résoudre ou à leur donner de la visibilité. Le numérique est devenu parmi d’autres pour faire surgir ces questions, leur donner de l’ampleur ou tenter de les réduire. Et les perspec- tives de projection de soi que nous es- quissons peuvent ici trouver bien de leurs limites… Le numérique peut-il être une réponse ? A quoi ? Comment ? Peut-il participer à la prise de conscience ? Peut-il aider au développement de “zones zéro relou” ou à créer leur pendant numérique ? Pour- rait-on exclure les téléphones mascu- lins d’une zone comme les systèmes de péages urbains excluent certains types de véhicules ? Les capteurs de nos télé- phones nous demanderont-ils de moins parler que les femmes dans ce type de zones ? Devrons-nous désactiver nos signes d’appartenance numérique dans ces zones ? Nos statuts Tinder ou nos statuts relationnels sur Facebook chan- geront-ils quand nous passerons dans certains quartiers ? … A nouveau, questionner des problèmes difficiles développe plus d’ambiguïtés que des solutions. Le numérique, peut-il aider à rappeler les normes sociales en vigueur plutôt que favoriser l’escalade entre les genres ? Comment peut-il aider à favo- riser des réactions adaptées des gens té- moins de scènes de harcèlements de rues ? Comment peut-il encourager les gens à s’y opposer ? Peut-il aider les femmes à savoir mieux répondre aux incivilités APPARENCES HYBRIDES
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    46 NOTES 1. Tisseron (Serge)Le jour où mon robot m’aimera : vers l’empathie artificielle, Albin Michel, 2015 et L’intimité surexposée, Ramsay, 2001. 2. Gunthert (André), L’image partagée, la photographie numérique, Textuel, 2015. Voir également son excellent carnet de recherche http://imagesociale.fr. 3. Fiévet (Cyril), Bodyhacking, FYP éditions, 2012 et Guillaud (Hubert), InternetActu. net, 13/07/2012. 4. La question de la polarisation n’est pas tranchée et les études pour l’instant sont encore assez contradictoires : http://www.internetactu.net/2014/09/10/les-reseaux- sociaux-polarisent-ils-ou-elargissent-ils-le-debat-public/ et http://alireailleurs.tumblr. com/post/118678285923/qui-de-moi-ou-de-lalgorithme-filtre-les-posts-de. http:// alireailleurs.tumblr.com/post/83074879860/les-big-data-sont-elles-racistes-the- bold : “Quand nous traduisons nos clichés culturels et nos stéréotypes dans des bases de données nous introduisons de la subjectivité dans une discipline qui s’efforce d’être objective. Lorsque nous imprégnons nos données avec des préjugés, nous les projetons dans nos observations ultérieures”. Nos modèles prédictifs risquent surtout de renfor- cer la polarisation de notre société. Et Cecilia Esther Rabess de souligner que le pro- filage racial n’est pas le seul problème. Que dire des gens que les Big Data n’arrivent pas à classer ? Ceux pour qui l’empreinte des données est trop petite ou inexistante, ceux qui n’ont ni smartphone, ni internet, ni Facebook. “Les personnes déjà marginalisées par la société continueront d’être marginalisées par les modèles qui les ignorent. Pen- dant l’ouragan Sandy, les secours ont pu tirer parti de tweets en temps réel pour venir en aide et déployer des ressources là où les gens les appelaient… Mais les plus touchés étaient ceux qui ne pouvaient twitter… Les données ne doivent pas nous donner une excuse pour renforcer nos stéréotypes, mais devraient plutôt nous offrir les moyens de les dépasser…” 5. Quéval (Isabelle), Le corps aujourd’hui, Folio, 2008. 6. Le Breton (David), La sociologie du corps, PUF, 2012. 7. Voir notamment : http://www.internetactu.net/2014/03/18/ce-que-linternet-na- pas-reussi-34-distribuer-lautorite, http://www.internetactu.net/2014/11/25/la-culture-geek-doit-elle-mourir/, http:// www.internetactu.net/2014/11/19/comment-les-medias-sociaux-se-sont-re- tournes-contre-les-femmes/, http://alireailleurs.tumblr.com/post/85799102707/ internet-est-il-intrinsequement-sexiste-the ou http://alireailleurs.tumblr.com/ post/105590715866/quand-les-biais-se-retournent-contre-nous-new… APPARENCES HYBRIDES
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    47 8. Voir ledocument de restitution de cet atelier : http://fing.org/IMG/pdf/restitu- tionWSVFinal1.pdf ainsi que son compte-rendu et les projets des élèves présentés par Strabic.fr. 9. La difficulté à caractériser ce qui fait groupe, les appartenances multiples desquelles l’on se revendique ou dans lesquelles on est caractérisé par d’autres est d’ailleurs, en soi, une difficulté dans notre sujet. Groupes, communautés, modes, minorités, styles de vie, tribus… Ce qui distingue les hipsters des amateurs de Metal, les fans de techno des Cos- player, les geeks des femens ou des multiples communautés LGBT… forment autant de frontières floues qui regardent parfois plus du côté du marketing, de la tendançologie que de la sociologie. 10. Pour faire référence au concept d’Edouard Glissant : http://www.edouardglissant. fr/creolisation.html. APPARENCES HYBRIDES
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    NEUROSELF 4 ∙∙∙∙ INTUITION L’intelligence de nossystèmes techniques pose nécessairement des questions à la nôtre. Alors que tout se cognitise, nous allons avoir besoin d’autonomie cognitive, c’est à dire de hackers et de citoyens ! PISTES > SHS Lab > Emotion Lab > Leurromarketing RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET http://www.internetactu.net/2015/10/09/bodyware-neuroself/
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    NEUROSELF 49 A. INTUITION notre cerveauest à nous ! Le double paradigme du cerveau, celui de sa compréhension et de sa réplication (via le développement des intelligences artificielles) est aujourd’hui un territoire de recherche dévolu aux spécialistes. Il y manque un élément essentiel : les hac- kers et les citoyens ! Les sciences cognitives et l’intelligence artificielle sont deux domaines de re- cherche pointus, peu ouverts au grand public, alors que leurs conséquences pour les citoyens sont sans communes mesures. Est-il raisonnable de laisser la neuroé- conomie au neuroéconomistes, le neu- romarketing aux neuromarketers, la neuroergonomie aux neuroergonomes, la neuroscience aux neuroscientifiques, l’économie comportementale aux éco- nomistes comportementaux, ou le déve- loppement des intelligences artificielles aux seuls spécialistes de l’IA, alors que se multiplient les applications issues de ces recherches dans nos vies quotidiennes ? Ne faut-il pas au contraire agir pour une plus grande diffusion de ces connais- sances auprès de publics profanes afin qu’ils puissent prendre leur distance par rapport à la manière dont elles sont uti- lisées aujourd’hui, et disposer des res- sources pour y porter un regard critique ? B. PROBLÉMATIQUE le cerveau, entre réplication et compré- hension “Le cerveau est l’objet le plus complexe de l’univers connu, et c’est de sa com- préhension que dépendra l’avenir de nos technologies futures et singulièrement l’intelligence artificielle et la robotique” écrivait Rémi Sussan à l’issue d’un atelier Bodyware avec les chercheurs de l’Inria à Bordeaux. Des experts en cognition, modélisation et neurosciences nous ont donné ce jour-là un saisissant aperçu de leurs recherches, qui combinent mathé- matique, médecine, sciences cognitives et numériques pour développer des mo- dèles computationnels de notre fonction- nement cérébral, comme l’apprentissage, la décision ou la perception de notre envi- ronnement, dans la perspective de déve- lopper des agents autonomes, robotiques ou logiciels, qui soient physiologiquement crédibles. Une parfaite illustration de ce double paradigme de la compréhen- sion du cerveau et de sa réplication, qui oriente le développement de l’informa- tique depuis ses origines. Des premiers supercalculateurs conçus pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux objets connectés, de l’archi- tecture de Von Neumann, première description bio-inspirée de ce que pou- vait être un ordinateur, formulée à la fin des années 50 et toujours en vigueur aujourd’hui, à l’utilisation des réseaux de neurones et du machine learning pour faire fonctionner Deepface, le puissant
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    NEUROSELF 50 algorithme de reconnaissancefaciale des photos postées sur Facebook, le cerveau et l’ordinateur ont fonctionné dans un jeu de miroir permanent, l’exploration de l’un inspirant et accélérant celle de l’autre, dans les deux sens [1]. C’est l’autre enseignement de cet échange avec les chercheurs de l’Inria, l’interdisciplinarité qui structure leurs tra- vaux, et les dialogues, parfois de sourds, que ces praticiens tissent à l’intersection de leurs disciplines respectives. Pour ne prendre que l’exemple de l’équipe du projet Mnémosyne de l’Inria, les neu- rosciences mobilisent des ressources du coté de la biologie, de la médecine, des sciences cognitives, des sciences numériques et des technologies, tout en constituant elles-mêmes un des champs des sciences cognitives, qui regroupent de leur coté la linguistique, la psychologie, la philosophie, l’anthropologie et l’infor- matique. La compréhension de cet objet si complexe qu’est notre cerveau néces- site de le regarder sous tous ces angles, de mobiliser toutes les ressources dispo- nibles, de l’explorer à toutes les échelles, de celle du synapse et du neurone à celle des grandes aires fonctionnelles déjà découvertes, et sur tout le spectre de ses usages : raisonnement, mémoire, per- ception, apprentissage, décision, émo- tion. Ce faisant, les sciences cognitives brouillent les frontières entre sciences dures et sciences molles, sciences de la vie et sciences humaines, non sans créer de polémiques. Frank Ramus, du Département d’études cognitives de l’Ecole Normale Supé- rieure, parle à propos des neurosciences d’un double effet de fascination et de répulsion. Une fascination bien réelle, alimentée par un flux incessant de don- nées et de magnifiques images de notre cerveau, abondamment diffusées dans les médias, et une répulsion, de la part de leurs collègues des sciences humaines qui pointent les risques de réductionnisme de cette approche déterministe qui ne produirait qu’une vision incomplète de l’homme, et des perspectives inquié- tantes pour le devenir de nos sociétés. Pour Franck Ramus nous n’en sommes pas là, tant s’en faut, les neurosciences ne sont pas plus réductionnistes que la biolo- gie ou l’économie, il n’y a pas plus de sens à vouloir décrire l’être humain en termes exclusivement moléculaires qu’écono- miques. Les neurosciences sont simple- ment comme les autres sciences, elles pensent que les phénomènes qu’elles étudient ont des causes, sans prétendre tout réduire à celles-ci. Au-delà de ces débats entre scientifiques, nous sommes confrontés aujourd’hui à un usage critiquable des connaissances issues du croisement de ces deux univers de recherche, sciences cognitives et intel- ligence artificielle, par des organisations, publiques et privées, qui s’approprient des connaissances sur la compréhension de nos mécanismes cognitifs, biologiques ou émotionnels pour en faire des usages qui n’éclairent pas forcément les gens, mais semblent surtout chercher à les
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    NEUROSELF 51 manipuler. Le marketinga su tirer depuis longtemps les bénéfices de recherches menées par des psychologues et des éco- nomistes pour mieux comprendre nos comportements, nos prises de décision, et les biais cognitifs qui nous orientent à notre insu, par exemple lorsque nous privilégions sans le savoir les produits se situant au centre des rayons du super- marché. Capter l’attention du consom- mateur, déclencher les bons stimuli sen- soriels, influencer ses choix, constituent aujourd’hui le B.a.-ba des futurs marke- ters, aidés en cela par les multiples études réalisées par les départements de psycho- logie et d’économie comportementales qui ont essaimé partout dans le monde développé. De son coté Facebook a récemment créé la polémique après avoir lancé, sans avertir les 700 000 membres concernés du réseau social, une étude sur la conta- gion émotionnelle, en “manipulant” leurs flux d’actualité, certains affichant plus d’informations positives, d’autres moins, afin de mieux comprendre l’incidence de ces variations sur le comportement des utilisateurs. S’abritant derrière ses condi- tions d’utilisations, acceptées par tous ses membres, pour expliquer le fait de n’avoir pas prévenu ceux qui étaient concernés, Facebook n’est donc pas dans l’illégalité, même si le doute subsiste sur la légitimité de sa décision, et que se pose désormais la question de mettre en place pour ce genre d’expériences un système d’opt-in/ opt-out. A rebours de ces pratiques opaques, la discussion virale et mondiale qui a occupé en février dernier pendant deux jours les internautes pour trancher sur la couleur, blanc et or ou bleu et noir, d’une photo de robe postée sur Instagram, leur a fait prendre conscience de leurs biais biolo- giques (avec l’âge notre rétine est moins sensible à la couleur bleue), mais aussi contextuels (comme l’éclairage), qui peuvent faire varier la perception d’un même objet par des sujets différents. Or, derrière ces univers scientifiques se dissimulent d’importants progrès dans la compréhension des mécanismes et des biais cognitifs, physiologiques, psycholo- giques ou émotionnels (qu’ils soient rela- tifs à l’apprentissage, aux motivations, à la décision, à l’émotion…). La compréhen- sion de ces phénomènes est complexe, exigeante, pointue… Mais en même temps que progressent les connaissances sur ces mécanismes, émerge une de- mande, une pression sur le numérique qui va permettre de mieux capter, interpré- ter, révéler, bidouiller, hacker ces signaux non verbaux et dont le décodage s’invite dans les communications entre les indivi- dus médiés par les technologies. L’enjeu n’est pas seulement que les machines comprennent mieux nos émotions, notre biologie et nos biais comportementaux, mais que la société et que chacun d’entre nous en soit également plus conscients et plus maîtres.
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    NEUROSELF 53 C. CONTROVERSES ETPISTES En brossant – toujours trop rapidement – les conséquences des avancées de la réplication et de la compréhension du cerveau, nous pouvons tenter d’esquisser quelques questions difficiles. L’intelligence artificielle nous augmente- t-elle vraiment ? L’intelligence artificielle va-t-elle nous détruire ? C’est l’alerte qu’ont voulu lan- cer au mois de juillet dernier plus d’un millier de personnalités, en majorité des chercheurs en robotique et intelligence artificielle (IA), qui réclamaient l’interdic- tion des armes autonomes “capables de sélectionner et de combattre des cibles sans intervention humaine”. Parmi les signataires figuraient Bill Gates, cofonda- teur de Microsoft et philanthrope actif, Elon Musk, serial entrepreneur high-tech avec Tesla ou SpaceX, l’astrophysicien Stephan Hawking, ou le linguiste Noam Chomsky. Même si les signataires de la lettre prenaient soin de distinguer le bon grain de l’ivraie, les usages “civils” de l’IA restants à leurs yeux bénéfiques pour l’humanité, seuls les usages militaires devant être mieux contrôlés, l’écho mé- diatique retentissant de leur démarche, avec une couverture parfois sensationna- liste et caricaturale du sujet, s’est révélée contre-productive, certains journalistes n’hésitant pas à noyer le bébé avec l’eau du bain. Et si cette controverse en cachait une autre ? Pour le chercheur de l’Inria Fré- déric Alexandre, interrogé par le men- suel Pour la science, on nous alerte sur un problème qui n’est pas nouveau. On élabore depuis longtemps des systèmes de raisonnement dont la complexité est bien supérieure à l’intelligence humaine. L’exemple récurrent sur ce sujet, c’est bien sur celui de la finance et du trading haute fréquence, qui délègue à des algo- rithmes informatiques, bien plus rapides et puissants que l’intelligence humaine, la responsabilité de choix et d’arbitrages qui se font à des échelles de temps inacces- sibles au commun des mortels, avec des conséquences qui peuvent être parfois démesurées dans des situations de crise, comme celle de 2008. L’argument de la puissance de calcul qui croit régulière- ment, la fameuse loi de Moore, reprise par de nombreux relais médiatiques, ne tient pas une seconde aux yeux de Jérôme Pesenti, le chercheur français respon- sable chez IBM de la R&D de Watson, son supercalculateur : “Aujourd’hui, nous sommes capables d’atteindre une puis- sance de calcul équivalente à quelques millions de neurones et quelques mil- liards de connexions neuronales. L’hu- main compte 100 milliards de neurones et 100 trillions de connexions. Nous en sommes donc très loin”. La vraie question à se poser, rappelle Frédéric Alexandre, est moins celle de la puissance combina- toire et mathématique dont disposent ces applications, que la nature des valeurs qui a guidé les concepteurs de telles applica- tions.
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    NEUROSELF Présentation du prototypede philtre d’amour imaginé par les étudiants du CRI dans le cadre d’un des ateliers de l’expédition Bodyware. Page d’accueil du service Personality Insights de Watson.
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    NEUROSELF Présentation du prototypede philtre d’amour imaginé par les étudiants du CRI dans le cadre d’un des ateliers de l’expédition Bodyware. Page d’accueil du service Personality Insights de Watson.
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    NEUROSELF 56 Quelles sont eneffet les valeurs qui guident les grands acteurs du numérique, quand ils font usages de technologies issues des recherches en intelligence arti- ficielle ? C’est l’IA “canal historique” qui “a permis de concevoir de très nombreux algorithmes que l’on retrouve aujourd’hui dans un très grand nombre d’applications grand public”, pour reprendre la formule de Nicolas Rougier, autre chercheur de l’Inria. Car l’intelligence artificielle a été et reste un champ de recherche extrê- mement fécond, d’où sont sorties des technologies aussi variées que la recon- naissance de la parole, les algorithmes pour la génétique, la fouille de données, la vision par ordinateur, les réseaux de neu- rones artificiels, ou le machine learning, qui sont utilisés effectivement par les GAFA, NATU et les kyrielles de startups qui les accompagnent pour façonner le web d’aujourd’hui et de demain. Pour un observateur avisé des transfor- mations numériques comme Kevin Kelly, nous entrons dans un “moment” cogni- tif qui ne fait que commencer. “Tout ce qu’autrefois nous avons électrifié, nous allons désormais le cognitiser”, écrit- il. Pour lui : “Les business modèles des prochaines 10 000 startups sont facile à prédire : prendre X et y ajouter de l’intelligence artificielle”. Pour Laurent Alexandre, Google est le leader mondial des neurotechnologies. Il est déjà une neuroprothèse. L’intelligence des ma- chines ne va pas se développer en dehors de nous, elle est appelée à devenir inva- sive, systémique. Cette profusion d’intelligence, cette mul- tiplication d’”agents autonomes” (Google Now, Siri…), toujours plus compétents, auxquels travaillent les spécialistes de l’intelligence artificielle, semblent sur- tout réduire toujours un peu plus notre autonomie. Leur autonomie se construit- elle au détriment de la nôtre ? Après la mémoire, le calcul, la communication… vont-ils externaliser demain nos compé- tences sociales et cognitives, comme s’en inquiète Nicholas Carr dans son dernier livre [2] ? Quelles compétences nous laisseront-ils et pourrons-nous encore les cultiver, comme le résume Dominique Cardon [3]: “Dans les activités com- plexes, les habiletés manuelles ont été transférées vers les machines. Les pilotes d’avion ne conduisent plus vraiment les avions, mais les surveillent. Les archi- tectes ne font plus de dessins à la main, mais modélisent directement en 3D. Les algorithmes de détection visuelle sont en train d’apprendre à lire les radiogra- phies et les IRM que valideront ensuite les médecins. Face à ces grands systèmes techniques qui capturent nos habiletés, il est de plus en plus nécessaire d’apprendre à ne pas désapprendre.” Face à cette perspective, les utilisateurs ne peuvent être passifs. Ils doivent com- prendre ce dont ils sont l’objet et com- ment répondre : à l’heure de l’informa- tique émotionnelle, du développement de l’économie comportementale, les utilisateurs ont besoin de médiation pour comprendre les tentatives de manipula- tion qui les menacent. La sous-veillance cognitive est un territoire à inventer.
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    NEUROSELF 57 Aujourd’hui, si lacompréhension de nos mécanismes cognitifs passe par les ma- chines, force est de constater qu’il n’y a pas de connaissance sans corps, comme le souligne le paradigme de la cognition incarnée. Les machines et les robots mettent en miroir nos corps et nos cer- veaux entre nous et la machine et nous adressent des nouvelles questions sur le fonctionnement de nos cerveaux. Ils ouvrent un territoire de recherche sur la réintroduction de la corporalité. «“Nous sommes confrontés à un faisceau de questions qui montrent que nos outils numériques doivent penser leur corpo- ralité. Nous avons besoin d’appareils de lecture, de systèmes cartographiques élec- troniques, d’ordinateurs qui réintroduisent de la corporalité… c’est-à-dire capables de compenser l’absence de physicalité de nos outils numériques. C’est en tout cas là, un enjeu de conception de demain. Nos outils numériques doivent apprendre à mieux mobiliser notre corps.” Hubert Guillaud, “Numérique : la représen- tation spatiale en question”, InternetActu. net, 06/10/2014 Et la complexité de cette question risque d’aller croissante, notamment avec le croisement des recherches sur la biologie, permettant demain de créer des capteurs ou diffuseurs de phéromones, permet- tant à nos machines de comprendre ce que l’autre va ressentir ou de lui faire ressentir des choses par la manipulation, à l’image du philtre d’amour biologique imaginé lors d’un de nos ateliers avec les étudiants du CRI. Même chose au niveau du croisement des données génétiques avec d’autres types de données à l’image de Singldout, un site de rencontre qui propose de croiser les préférences com- portementales avec des informations génétiques. Et la complexité de cette question risque d’aller croissante, notamment avec le croisement des recherches sur la biologie, permettant demain de créer des capteurs ou diffuseurs de phéromones, permet- tant à nos machines de comprendre ce que l’autre va ressentir ou de lui faire ressentir des choses par la manipulation, à l’image du philtre d’amour biologique imaginé lors d’un de nos ateliers avec les étudiants du CRI. Même chose au niveau du croisement des données génétiques avec d’autres types de données à l’image de Singldout, un site de rencontre qui propose de croiser les préférences com- portementales avec des informations génétiques. que leurs modélisations vont se généra- liser. De la compréhension de l’intelligence à l’autonomie cognitive Comme le montre les plus récents pro- grammes de recherche sur le cerveau, les théories sur sa compréhension ne sont pas partagées. Le projet américain BRAIN (Brain Research through Ad- vancing Innovative Neurotechnologies) vise à comprendre le cerveau dans son ensemble, et notamment le fonctionne-
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    NEUROSELF 58 ment de tousses neurones. Le défi pour ce projet sera de “cartographier les cir- cuits du cerveau, mesurer les fluctuations d’activité chimique et électronique se produisant dans ces circuits ; et à com- prendre comment leur interaction donne naissance à nos capacités uniques tant dans les domaines cognitifs et compor- tementaux.” Le projet européen, Human Brain Project, lui, se propose de bâtir une simulation informatique du cerveau hu- main, en fonction des connaissances que nous avons déjà acquises. Deux approches différentes donc, mais qui mobilisent chacune des moyens considérables pour faire avancer les travaux des laboratoires et chercheurs directement impliqués, et au-delà ceux de toutes les communautés concernées. Il est trop tôt pour le dire, mais les concepteurs de ces deux grands projets aimeraient sans aucun doute réussir pour la recherche sur le cerveau ce que la cartographie du génome humain a réussi à faire pour la biologie. En attendant que ces résultats soient dis- ponibles, il faut faire avec les définitions existantes, qui sont fort nombreuses et l’objet de débats entre spécialistes de chaque branche concernée. On peut néanmoins, comme le suggère Frédé- ric Alexandre, mettre l’accent sur deux caractères importants de ce qu’on appelle l’intelligence. En premier lieu l’intelli- gence formelle, qui mobilise des traite- ments logiques, combinatoires, mathé- matiques, rationnels, et qui nous permet par exemple de procéder à des déductions ou d’inférer une chose d’une autre. En second lieu l’intelligence émotionnelle, incarnée dans un corps situé dans un environnement, avec lequel elle interagit de multiples manières. Pour beaucoup de chercheurs, ces deux aspects, logique et émotionnel, de l’intelligence sont forte- ment imbriqués, une thèse confirmée par de nombreuses études qui confortent ce paradigme de la cognition incarnée et qui oriente de nombreux travaux aujourd’hui. Ces deux faces émotionnelle et ration- nelle de notre intelligence [6] sont éga- lement présentes dans les travaux de l’économie et de la psychologie compor- tementale, notamment ceux de Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie, qui a popularisé la distinction entre deux sys- tèmes de pensée, le “système 1 rapide, instinctif et émotionnel et le “système 2 plus lent, plus réfléchi et plus logique, notamment pour expliquer le comporte- ment souvent irrationnel de l’homo œco- nomicus dans ses choix [7]. Dans ce cadre, que signifie alors “hacker le cerveau” ? Quelle part de notre intel- ligence veut-on transformer ? Quelles données veut-on recueillir ? Pour quoi faire ? Quand on cherche à faire un ré- gime, on cherche des moyens pour agir sur son poids en suivant des méthodes pour tenter de le faire baisser. Mais quand on cherche à agir sur le cerveau, sur quoi cherche-t-on à agir ? L’intelligence ? La mémoire ? La créativité ? L’imagination ? Le système 1 ? Le système 2 ?… Comment mesure-t-on les effets ? Est- ce que favoriser la mémoire a un impact sur la créativité et inversement ? Que si-
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    NEUROSELF 61 gnifie augmenter l’intelligence? Quelles données doit-on recueillir ? Sur quels facteurs doit-on agir ? Est-ce que ce sont les bons ? On sait que les fonctions mentales peuvent être contradictoires… Par exemple, vaut-il mieux favoriser le repos du cerveau ou sa concentration ? Si on prend un produit comme la ritaline, qui favorise la concentration, mais réduit la créativité, aura-t-on pour autant une meilleure capacité à résoudre un pro- blème, quand on sait que ceux-ci sont souvent résolus quand le cerveau est au repos ? Vaut-il mieux travailler par cycles de 2 heures ou de 6 heures ?… Le rêve lucide peut-il augmenter l’apprentissage et la prise de décision ?… La méditation rend-elle le cerveau plus actif et quels sont ses effets ?… La liste des questions à adresser serait ainsi sans fin. Quand on s’intéresse aux applications pratiques des sciences cognitives, la réponse “personne ne sait vraiment” est bien celle qui revient le plus souvent comme le souligne Rémi Sussan [8]. Dans le flot de théories et d’expérimen- tations qui les remettent sans cesse en cause, ces questions n’ont pas vraiment de réponse. Elles permettent le dévelop- pement d’un flot (d’un flow) de théories, de méthodes, de logiciels et d’applica- tions de santé et bien-être dans le flou du développement personnel [9] (applica- tion pour la méditation, jeux pour exercer sa mémoire, outils de stimulation trans- craniens, produits chimiques ou naturels à ingérer… comme le thé… Dans ces controverses sur le hacking de soi, les questions de normes sociales et éthiques sont fortes. Il faut aussi prendre la mesure du caractère hautement incer- tain de toutes ces formes d’auto-expéri- mentations qui viennent du Quantified- Self, tout comme de bien des recherches, qui ne prennent leur valeur que par des démonstrations répétées, comme l’ex- plique très bien Normand Baillargeon en démontant, à la suite des travaux du spé- cialiste de l’éducation, John Hattie, bien des idées reçues sur la cognition et l’ap- prentissage [10]. Nous sommes dans un domaine où l’effet placebo, la méthode Coué et les facteurs culturels prédo- minent, comme l’explique notre collègue Rémi Sussan dans Frontières grises. Pourtant, comme le répètent les neuros- cientifiques, notre évolution est néan- moins le fruit du piratage constant de notre cerveau [11]. Reste que mieux com- prendre ses réactions pour mieux com- prendre son fonctionnement et améliorer le monde, mieux décoder les techniques de persuasion du marketing, de l’argu- mentation ou de l’économie comporte- mentale… demeurent des moyens à notre portée pour tenter de comprendre le monde et agir sur lui. Si les écueils sont nombreux, l’usage de technologies pour mieux comprendre notre fonctionne- ment cérébral et comportemental va se développer à mesure que la technologie le permettant va se répandre (même si beaucoup utilisent des techniques encore simples à l’image des outils de mesure des associations implicites ou d’eye trac-
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    NEUROSELF 62 king, permettant demesurer vos réac- tions à des stimulis et apprendre de vos biais culturels). Si les limites de ces outils doivent être autant de garde-fous, si le secteur est très spéculatif, ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas s’intéresser à ces nou- veaux développements, comme le pro- pose le CogLab incubé à la Paillasse. Nous avons besoin d’un plus grand inté- rêt encore pour ces questions et d’une plus large distribution des expérimenta- tions. Le développement de nos capacités cérébrales passe par le développement de nos cerveaux à tous, pas seulement par le développement de systèmes techniques. Nous sommes les premiers moteurs de notre propre augmentation cognitive, du piratage de notre propre cerveau. C’est à chacun d’entre nous d’en prendre soin et c’est d’abord à nous tous de le pirater, plutôt que de le laisser se faire pirater par d’autres.
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    NEUROSELF 63 SCÉNARIOS ET DÉMONSTRATEURS Quefaire pour explorer ces contro- verses ? Continuer à faire comme nous avons toujours fait : pirater notre cer- veau ! Et démultiplier les formes d’expé- rimentations pour associer toujours plus de monde à la compréhension de soi. SHSLab Pour des Paillasses des sciences hu- maines A l’heure des labs et des processus d’expérimentation ouverts (hackathons, barcamps, “mix”, tiers-lieux, fablabs, infolabs…) qui se développent dans de nombreux champs pour faire se croiser citoyens chercheurs et innovateurs… Force est de constater que les sciences humaines semblent en retard dans ce domaine. Les Paillasses ont invité les chercheurs en sciences dures à s’ou- vrir au public. Les FabLab, ont convo- qué les sciences de l’ingénieur à croi- ser le fer avec le grand public. Mais les sciences humaines, les sciences “molles”, semblent encore relativement rétives à initier ce type de croisement. Où sont les Paillasses de la sociologie, de l’économie, de la psychologie, du journalisme… ? Pourtant, ces formes et formats nou- veaux se révèlent souvent stimulants pour incuber des projets, décloisonner les questions disciplinaires, ouvrir ses enjeux à un public plus large et inventer de nouvelles formes de sciences, pour lire, écrire, enquêter, restituer, commu- niquer, débattre, enseigner, vulgariser… faire de la recherche d’autres manières. Une paillasse SHS devrait favoriser la fertilisation croisée entre toutes les dis- ciplines concernées. Ces croisements existent déjà bien sûr. Frédéric Lordon, économiste contrariant et philosophe contrarié, en donne un exemple éclai- rant [12]. Il hacke Spinoza, pour innover dans ses analyses, en lui empruntant les concepts de désir, la force motrice prin- cipale du comportement individuel, c’est l’énergie du désir, et celui d’affects, qui décident de l’orientation de cette éner- gie, et font se mouvoir les individus dans telle ou telle direction. En posant un cadre méthodologique hybride qui mixe théorie de la régulation, l’école écono- mique à laquelle appartient Lordon, et la géométrie des passions telle que Spinoza l’a conçue dans l’Ethique, il fabrique une grille d’analyse, ce qu’il désigne comme un structuralisme des passions, pour décrire et comprendre autrement les dy- namiques sociales à l’oeuvre aujourd’hui, celles des individus entre eux et celles des individus avec les institutions. Ce n’est pas le lieu ici pour détailler plus en pro- fondeur ses analyses, mais cet exemple illustre la fertilité d’une approche décloi- sonnée de tous les champs des sciences sociales, et donne des idées pour une prochaine programmation d’une Paillasse SHS, qui, à l’instar de celles existants dans le champ de la biologie, serait aussi une plateforme de laboratoires connexes partageant principes et méthodes : open science, culture geek, expérimentations…
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    NEUROSELF 64 Emotion Lab Les émotions,clef d’entrée sur le fonc- tionnement de notre cerveau Par exemple toutes les questions que nous avons traité auparavant, sur la na- ture des émotions, le monitoring dont elles sont l’objet, le neuromarketing et la neuroéconomie, mais aussi celles traitées autour de la question des apparences ou de la santé disruptive, trouveraient dans un dialogue avec les thèses de Frédéric Lordon, mais aussi d’autres en prove- nance d’autres champs un éclairage sup- plémentaire à même de faire émerger des perspectives nouvelles. Produire toutes ces frictions intellectuelles autour de la question des émotions serait une pre- mière mission d’un Emotion Lab au sein de la Paillasse SHS. La Paillasse de Paris accueille déjà un Co- gLab, “un programme d’exploration des sciences cognitives au croisement de l’art numérique, de l’intelligence artificielle et de l’open science”. Un laboratoire d’expérimentation citoyenne autour du cerveau, pour que professionnels, inno- vateurs et grand public se rencontrent. Une initiative qui mériterait de recevoir plus de partenaires pour en démultiplier les projets et leur impact. C’est sur ce modèle (ou celui du Bac- kyard Brains), qu’il nous semble inté- ressant d’imaginer un Emotion Lab. Un programme d’expérimentation ouvert s’intéressant aux émotions, à leur dé- tournement, à leur compréhension, qui pourrait être plus accessible au grand public. A l’heure du neuromarketing, de l’informatique affective, de l’analyse de sentiment, de l’économie comportemen- tale… un espace d’expérimentation pour- rait être un moyen pour favoriser l’auto- nomie et la sous-veillance cognitive que nous appelons de nos voeux dans notre analyse. L’émotion est un enjeu moins impressionnant que la cognition et qui nous confronte à des formes de manipu- lation auxquelles nous avons trop souvent du mal à répondre. Aider les gens à monter en compétence sur ces questions, accompagner des projets visant à décrypter les émotions, leur langage, favoriser des partenariats ouverts et divers, nous semble un enjeu fort pour développer des réponses inno- vantes, qui viennent autant des sciences cognitives, que du marketing, de la psy- chologie, de la sociologie ou de l’écono- mie. L’Emotion Lab permettrait d’interroger le rôle des dispositifs existants de capta- tion et d’analyse de nos émotions, sous la forme d’objets connectés ou d’applica- tions, pour mieux nous les approprier, en comprendre leurs limites et en imaginer de nouveaux, comme la piste des “100 projecteurs de soi” formulée dans Appa- rences hybrides. A l’heure de la montée du dressage de nos comportements par les technologies couplées à l’économie comportementale, les réponses et dé- tournements initiés par les gens seront les meilleurs moyens d’apprendre de
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    NEUROSELF 65 leurs limites etde permettre à chacun de reconquérir son autonomie cognitive. Leurromarketing 10 adblocks pour le neuromarketing Une autre mission de cette Paillasse SHS serait d’innover dans les formats de vul- garisation des connaissances produites par les différentes disciplines qui relèvent des sciences humaines et sociales, et dans les formats événementiels qui per- mettent de mixer publics profanes et spécialistes d’un sujet. Par exemple un workshop associant chercheurs en économie et marketing, sciences cognitives, designers et déve- loppeurs, pour imaginer comment nous défaire dans le monde réel de l’invasion publicitaire qui joue de nos biais cogni- tifs pour nous pousser à consommer. En s’inspirant de l’Adblock, qui est une extension qui permet de bloquer et ré- duire au silence, sur le web, les bannières publicitaires, comment déjouer le mar- keting auquel nous sommes confrontés, en prendre conscience et imaginer des systèmes permettant de leurrer le mar- keting ? Pourrait-on initier des projets pour répondre ou nous faire prendre conscience des manipulations dont nous sommes l’objet ? Tel pourrait être l’enjeu d’un atelier de prototypage de projets pour nous aider à reconquérir notre auto- nomie cognitive.
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    NEUROSELF 66 NOTES 1. Voir notammentDraaisma (Douwe), Une histoire de la mémoire, Bibliothèque des savoirs, Flammarion, 2010, qui détaille les différentes métaphores avec lesquelles nous avons abordé, dans le temps, la mémoire. Ou comment la machine a servi à penser la mémoire et comment la structure du cerveau a servi de modèle aux machines. 2. Carr (Nicholas), The Glass Cage : automation and us, W. W. Norton & Company, 2014. Voir également http://www.internetactu.net/2015/03/30/technologie-avons- nous-raison-detre-critiques/. 3. Cardon (Dominique), A quoi rêvent les algorithmes, nos vies à l’heure des big data, “La République des idées”, Seuil, 2015. 4. Sur la critique de ces modèles de compréhension psychologique, voir “Vers des tech- nologies de l’empathie ?”, ainsi que les articles qui interrogent les modèles de traite- ment des profils, comme le test de personnalité Myers-Briggs, – notamment ici, ou des articles critiques sur le modèle des Big Five comme ceux de Saulsman, Lisa M, and Andrew C Page, “The five-factor model and personality disorder empirical literature : A meta-analytic review”, Clinical Psychology Review 23.8 (2004), 1055-1085 et McCrae, Robert R, and Oliver P John, “An introduction to the fivefactor model and its applications”, Journal of personality 60.2 (1992), 175-215. 5. Cardon (Dominique), A quoi rêvent les algorithmes, nos vies à l’heure des big data, “La République des idées”, Seuil, 2015. 6. Attention, Gardner parle de nombreux autres types d’intelligence. Pour Kahneman lui-même, le système 1 ne se confond pas exclusivement avec “l’émotionnel”, mais se caractérise plus par sa rapidité, son caractère instinctif, habituel, intégré… Enfin, les dualités cognitives sont nombreuses et ne se recoupent pas les unes les autres : intel- lect/émotion, système 1/système 2, cerveau gauche/cerveau droit, limbique/néocortex/ reptilien, mode concentré/mode diffus… 7. Kahneman (Daniel), Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Flam- marion, 2012. 8. Sussan (Rémi), Frontières grises, François Bourin Editeur, 2013. 9. Marquis (Nicolas), Du bien-être au marché du malaise, la société du développement personnel, “Partage du savoir”, PUF, 2014.
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    NEUROSELF 67 10. Baillargeon (Normand),Légendes pédagogiques : l’autodéfense intellectuelle en éducation, Les éditions Poètes de brousse, 2013. 11. Comme l’explique notamment les travaux de Stanislas Dehaene. Voir également : http://www.internetactu.net/2013/02/28/les-nouvelles-technos-ne-detruisent-pas- le-cerveau-elles-sy-adaptent/, http://www.internetactu.net/2013/01/29/enfants-et- ecrans-psychologie-et-cognition/ et http://www.internetactu.net/2013/01/04/notre- cerveau-a-lheure-des-nouvelles-lectures/. 12. Lordon (Frédéric), La société des affects : pour un structuralisme des passions, “L’ordre philosophique”, Seuil, 2013.
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    SANTÉ DISRUPTIVE 5 ∙∙∙∙∙ INTUITION La disruption dansla santé n’est pas là où elle devrait être. L’inno- vation non technologique doit aussi y trouver sa place. PISTES > We are patients > Commission Nationale du Débat sur la Prospective Médicale > Sécurité Sociale Prédictive RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET http://www.internetactu.net/2015/10/01/bodyware-sante-disrup- tive/
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    SANTÉ DISRUPTIVE 69 A. INTUITION Oùse situe l’innovation ? L’innovation dans le domaine de la santé est surtout une innovation “officielle”, industrielle, provenant des grands équi- pementiers, des grands acteurs de la pharmacie, de la recherche et de la mé- decine, épaulées plutôt que challengées par d’innombrables startups pilotées par des médecins et des chercheurs en mé- decine, en pharmacie, en biologie… Quand on parle de santé, on parle d’un système de santé très organisé et institu- tionnalisé. Un secteur où l’innovation se porte très bien. Où les soins ne cessent de se technologiser, de se spécialiser, de se complexifier. Mais ce système a ses limites que la crise économique, le vieillissement de la popu- lation, le développement des maladies chroniques et l’augmentation des coûts de santé avivent : son modèle social, sa prise en charge. L’innovation dans la santé semble ne pas être là où elle devrait être : s’intéressant plus à améliorer la santé que son modèle économique, que son système. Or, aujourd’hui, c’est bien plus l’innovation dans le système de la santé qui est en berne que l’innovation de san- té. Les systèmes de santé sont partout en crise, confrontés à leurs lourdeurs, à des problèmes de financement, de déficit, d’explosion des coûts… La technologi- sation agissant partout comme un effet rebond… Conséquence : le modèle de prise en charge s’étiole, passant de prise en charge totale à des prises en charge de plus en plus partielles et de plus en plus lourdes financièrement. Le risque, bien connu, est de nous laisser, nous usagers, face à un système qui s’écroule ou à une médecine à plusieurs niveaux, qui peine à aider cha- cun à avoir accès aux soins les plus simples comme les coûteux, les plus chroniques comme les plus critiques… Dans l’univers de la santé, la “disruption” ne semble pas être là où elle devrait. Pourtant, le monde de la santé ne cesse de se transformer : comme partout ail- leurs, l’optimisation et la logicielisation [1] sont en passe de le transformer en usine. Le patient est de plus en plus invité à se rendre dans des usines médicales, où les process sont repensés en termes indus- triels, mais qui reste en bute avec des métiers et des pratiques qui, elles n’ont pas forcément évolué en regard de cette transformation. Si l’e-santé permet de dresser des dia- gnostics à distance, le soin, lui, peine à se déporter, malgré les appels au développe- ment de la médecine à domicile. L’hôpital cherche à accueillir de moins en moins de public. Le système veut soigner les gens chez eux, mais sans parvenir réellement à s’organiser pour cela… Le soin à domicile coûte cher. Et à mesure que la médecine se spécialise et se complexifie, de nom- breux traitements n’y ont pas leur place. Chimio et rayons contraignent de plus
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    SANTÉ DISRUPTIVE 70 en plusde patients de faire des dizaines de kilomètres chaque jour pour recevoir leurs traitements. Contrairement au dia- gnostic qui peut-être de plus en plus dis- tant, le soin, lui, peine à se déplacer. Face à ces transformations, l’enjeu de- meure de mettre à jour le système de santé, non pas pour le libéraliser, comme on nous le présente si facilement, mais pour permettre que le système de soin très égalitaire, “seule alternative crédible à l’américanisation de la médecine mon- diale” [2], tout comme notre système de protection sociale, perdure et s’améliore. B. PROBLÉMATIQUE médecine curative, préventive, prédic- tive, la fin des frontières A mesure que la médecine se développe, les questions de santé envahissent des champs qui n’en relevaient pas. La méde- cine critique a fait place à la médecine curative, elle-même s’apprêtant à faire place à la médecine prédictive et préven- tive (alors même qu’il devient de plus en plus difficile de tracer les frontières de chacune). Et à mesure qu’elle se déplace, elle devient de moins en moins collective et publique, et de plus en plus individua- lisée et privée. En France, soulignait Oli- vier Desbiey de la Cnil, “sur 100 euros dépensés en matière de santé, 97 euros sont utilisés de manière curative, et seu- lement 3 euros pour la prévention”. Ce qui relève de la médecine se déplace également. Ce qui tenait du dévelop- pement personnel, du bien-être, com- mence à concerner la médecine. Les injonctions normatives (souvent contra- dictoires, à l’image des 10 000 pas que nous sommes sommés de faire quotidien- nement ou de l’injonction à manger 5 fruits et légumes par jour alors que leurs qualités nutritionnelles se dégradent) qui évoluent encore selon des modes montrant la difficulté à définir la “bonne santé”) ne cessent de nous être adressées [3], alors que la mesure de leur impact sur la santé est encore incertaine et dont les méthodes de régimes et d’alimentation, comme les pratiques d’hygiènes et spor- tives contradictoires ne sont que le reflet.
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    SANTÉ DISRUPTIVE 71 Reste quecette “prévention” qui ne fait pas toujours consensus scientifique n’est ni prise en charge ni financée et semble une friche où prolifèrent aujourd’hui les acteurs privés, entre médecine, fitness, développement personnel et médecines alternatives… Elle semble demeurer une affaire personnelle, comme si le système de soin, déjà sous perfusion, ne pouvait ni ne devait s’en préoccuper. Comme si les économies que pourrait générer la prévention n’étaient finalement pas rece- vables. L’acteur public devra-t-il prendre en charge la prévention, quand le finance- ment des soins est déjà si lourd ? Com- ment ? Entre un système conçu pour soi- gner et un autre conçu pour éviter de se soigner, nous sommes confrontés à deux systèmes différents par essence et dont les enjeux se parlent peu. Comment faire cohabiter le système de soin organisé pour soigner les malades et le système normatif/prédictif/préventif/… qui vise à éviter d’être malade qui s’annonce ? “Nous sommes dans un brouillage entre médecine et santé, entre soin et prévention. La montée des questions de développement personnel et de bien-être vient perturber la médecine, en apportant en contrepoint du modèle social du soin la question de l’auto- nomie individuelle.” Hubert Guillaud, “Applications de santé (2/3) : bienvenue dans la jungle, Interne- tActu.net, 27/01/2015 La question de la médecine prédictive vient constituer un autre brouillage alors que la statistique médicale ne cesse de s’affiner, de se personnaliser, prenant en compte via le Big Data, de plus en plus de critères, et des critères de plus en plus personnels (analyse génomique par exemple). Prévention et prédiction se confondent à leur tour appelant des cohortes d’âges ou de patients ayant reçu tels traitements ou présentant telles dis- positions à subir des batteries d’examens préventifs parce qu’ils entrent dans une population statistique à risque. C’est ainsi tout le champ de ce qui relève de la mé- decine qui se brouille sous nos yeux et qui transforme notre rapport à la maladie et à la santé. En Occident au moins, on ne meurt presque plus de maladies infectieuses. On meurt de polypathologies, de mala- dies systémiques, chroniques (diabètes, cancers, maladies vasculaires, dégénéra- tives…). Ces affections de longues durées (ALD) transforment notre système de soin : l’enjeu n’est plus tant de soigner les maladies que de vivre en “relative bonne santé” avec ses maladies, avec son diabète ou son cancer. Confrontée à des malades chroniques, la médecine doit donc de plus en plus s’occuper de malades “bien por- tants”. A l’inverse, la mesure permanente et les objets connectés nous invitent à vivre en malade avec notre bonne santé : la sur- veillance conduit au stress, se mesurer en permanence, c’est s’inquiéter en perma- nence.
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    SANTÉ DISRUPTIVE 72 Cette doubleinjonction transforme notre rapport à la maladie et à la santé. La santé est désormais un capital qu’il faut entretenir, rappelle Isabelle Queval dans Le corps aujourd’hui. Mais quels sont les acteurs de la bonne santé et qu’est-ce que la bonne santé ? Faut-il laisser ces questions aux tenants du développement personnel ? Qui sont les opérateurs de bien-être, quand les injonctions norma- tives ne cessent de se modifier ?… Les injonctions au régime, au sport, à la nutri- tion semblent appartenir à autant de cha- pelles et de modes qui referment chaque jour un peu plus sur chacun d’entre nous le panoptisme sanitaire et normatif… qui va du moralisme, au paternalisme, à l’hy- giénisme jusqu’au Buen Vivir d’une “santé décroissante” [4]. La médecine demeure mal à l’aise avec ces nouvelles questions, elle est là pour soigner plus que pour prévenir. Comment intégrer ces nouvelles injonctions, ces perspectives, ces nouveaux enjeux tech- nologiques qui vont la transformer en profondeur ? C. CONTROVERSES ET PISTES Les travaux de l’expédition ont pointé plusieurs controverses et pistes d’explo- ration qu’il nous semble intéressant de relever. C’est là que se situent les points de difficultés que l’innovation et la régle- mentation devront lever à l’avenir. A quoi la santé connectée est-elle une réponse ? La médecine soigne la maladie, mais ne connaît pas le bien-être. Si la calculabi- lité du corps s’est développée, avec force données, celles-ci se révèlent toujours in- complètes. L’humain n’est pas réductible à sa mesure. Nous développons tous des grosseurs, des polypes, des excroissances, des tumeurs. Qu’elles soient bénignes ou malignes (cancéreuses), cela ne signifie pas pour autant qu’on va développer un cancer. Or, voir et mesurer le corps d’une manière toujours plus précise ne permet pas forcément d’être catégorique. On re- père des tumeurs de plus en plus petites que l’on soigne de plus en plus tôt, et de plus en plus souvent “trop tôt”. Quand on cherche une maladie, on finit toujours par la trouver. Le développement de la pré- vention, de la mesure en continu, produit plus d’angoisse que de soins. Faudra-t-il imaginer une limite à la mise sous sur- veillance en continu des corps, des flux, des taux, des analyses ? Les médecins le répètent pourtant : l’ana- lyse en continu n’est pas utile dans la très grande majorité des cas. Or il se produit avec la santé ce qu’il se produit avec les
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    SANTÉ DISRUPTIVE 73 individus dansleurs relations au travail : les outils de la médecine ne sont pas ceux du citoyen, comme le smartphone qu’ils ont rapporté de chez eux n’est pas l’outil sécurisé du réseau de l’entreprise. Ce Byod (bring your own device), introduit dans la médecine, apporte avec lui le fan- tasme du temps réel, de la donnée conti- nue, même imprécise, même inutile. Les patients n’ont pas besoin de tableaux de bord monitorant leur santé en temps réel. Fitbit ou Withings ne vont pas transfor- mer la médecine : connaître son poids en permanence ou le nombre de pas que l’on fait à toute heure du jour ne va pas aider à développer une meilleure médecine. Cela n’empêche pas la médecine de ne cesser de s’informatiser. Comme toute industrie, elle repose déjà sur une infor- matisation forte, dotée de data monu- mentales que les hommes ne peuvent plus analyser par eux-mêmes. Tous nos parcours de soins sont tracés, enregistrés, conservés. Quand on arrive à l’hôpital, on nous remet des étiquettes de codes- barres, pour montrer qu’on intègre un système. Le système de soin est aussi une usine qui se robotise, s’optimise, s’ana- lyse, dans une tension permanente entre la médecine et sa gestion. L’informatique est le lieu où s’exprime cette tension entre le système de santé et les soins, entre la comptabilité de votre parcours de santé et les soins dont vous avez béné- ficié. L’informatique est le réceptacle de cette ambivalence entre le médical et l’économique, entre le scientifique et le social. Et c’est l’ensemble de ces ambiva- lences qui créent de la confusion. Le monitoring permanent que propose la santé connectée promet de mieux gérer les maladies chroniques. Mais ce dis- cours solutionniste et performatif tient pour l’instant beaucoup du discours, sans évaluer l’angoisse postmoderne que la mesure continue de soi et ses désenchan- tements génèrent. La surmesure génère surtout du surdiagnostic. La libéralisation de la médecine ne pas- sera pas par un utilisateur plus autonome et plus isolé, chargé de se surveiller lui- même pour mieux maîtriser les coûts de santé qui l’accablent… La surveillance continue, le monitoring permanent de notre état de santé n’est ni souhaitable ni gérable. Elle est la plupart du temps contreproductive. Elle génère de la sur- médication et du surdiagnostic. Si nous sommes constamment monitorés, nous serons constamment malades. Les ingénieurs qui conçoivent ces sys- tèmes semblent oublier que les données ne font pas tout. Qu’elles ne mesurent et enregistrent que certaines valeurs. Qu’un bilan ophtalmique peut se révéler très bon et ne pas voir que la circulation veineuse ne se fait pas bien. De même, la généralisation de la mammographie semble avoir surtout eu pour incidence le surdiagnostic et la mutilation en masse plus que la réduction de la mortalité [5], à l’image d’Angelina Jolie [6]. Les systèmes de détection automatisés et généralisés s’avèrent bien souvent inefficaces pour les cas plus complexes. Les données ne
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    SANTÉ DISRUPTIVE 74 font pastout rappellent bien des méde- cins, soulignant par là le rôle central de la discussion, de l’examen et de la palpa- tion. Les bilans, les taux, les mesures sont certes utiles pour confirmer ou dénoncer un diagnostic. Mais ils peuvent être faci- lement faussés par des critères non pris en compte. La précision des outils de mesure ne cesse pourtant de s’améliorer, déportant à chaque progrès ce qu’ils ne mesurent pas un peu plus loin du regard du médecin, à l’image de Skinvision [7], cette applica- tion de détection de mélanomes qui se dit aussi forte qu’un dermatologue. Quand bien même cela finirait par être le cas (à l’heure des machines apprenantes, les al- gorithmes ne vont cesser de s’améliorer), c’est oublier que nous sommes beaucoup moins indulgents pour les erreurs des machines que pour les erreurs humaines, certainement parce qu’un diagnostic, un jugement, sans discussion, justification ou compassion, n’est humainement pas acceptable. La question de la fiabilité des capteurs, de leur précision, de leur certification devient un vrai enjeu, à l’heure où ils se développent partout et qui est démulti- pliée par l’ensemble des dispositifs maté- riels et logiciels, indépendants les uns des autres et qui ont chacun leurs spécificités et capacités. “La plupart des microcapteurs n’inspirent que méfiance aux spécialistes, qui utilisent eux des capteurs plus puissants, plus précis et des modélisations ad hoc, qui reposent sur la qualité du matériel, sur la rigueur des protocoles d’usage et des protocoles scientifique, sur des échantillonnages, sur le rétrocalcul pour vérifier voire corriger les calculs effectués. La précision est un idéal inatteignable qui recule à mesure qu’on s’en approche. La réponse des scientifiques à cette imper- fection essentielle de toute mesure, c’est la mesure de la mesure (la métrologie), l’accumulation des mesures, des modèles, et la mesure de leurs variations. Derrière toute mesure se dissimulent des modèles, des représentations. Dont l’enjeu n’est pas tant de mesurer, que de mesurer des écarts par rapport à des modèles. Ces protocoles sont loin de l’empowerment et de l’émancipation que prônent les pro- moteurs des applications, qui souvent pro- posent d’améliorer le modèle en marchant, avec les utilisateurs. Enfin, si les modèles existent pour mesurer la maladie, ils sont bien plus fragiles à mesurer le bien-être, c’est-à-dire les variations de la norme elle- même… La précision des mesures n’est pas agnos- tique aux usages. Et ces questions viennent en concurrence avec celles des utilisateurs qui cherchent des outils simples, capables de leur apporter le plus d’information pour un coût minimum, peu sensible finalement à ces questions de fiabilité qu’ils pensent acquises ou suffisantes, mais confus eux- mêmes entre leurs demandes, leurs besoins
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    SANTÉ DISRUPTIVE 75 et leursespoirs. Et que la complexité de l’offre ne vient pas éclairer, notamment parce sous couvert de simplicité, elle n’est pas suffisamment claire sur ses possibilités et ses limites.” Hubert Guillaud, “Applications de santé (1/3) : que captent les capteurs, Interne- tActu.net, 22/01/2015. Les outils de santé connectés demeurent pour l’instant des outils pour les gens en bonne santé cherchant à repousser toujours plus l’entrée dans la maladie chronique à laquelle nul n’échappera. Pourtant, si l’espérance de vie progresse encore, l’espérance de vie en bonne san- té, elle, diminue [8]. L’avenir des objets de santé connectés est certainement de s’adapter à un public de gens qui ne sont pas bien portant, à dépasser le stade du jouet, à chercher à améliorer sans cesse, via de nouvelles technologies, la préci- sion des mesures. Encore faudra-t-il que ses promoteurs démontrent que la sur- veillance continue d’indicateurs de santé peut-être utile à la chaîne du soin, ce qui pour l’instant, dans la plupart des cas, est loin d’être le cas. La surveillance conti- nue n’est qu’une mauvaise réponse à nos angoisses. Les promesses et limites de la Watsonisa- tion de la santé Nous ne sommes pas tous égaux devant les maladies : mieux identifier les popu- lations à risque et les facteurs de risques repose sur une meilleure compréhension et un meilleur traitement des données. C’est tout l’enjeu de l’analyse massive de données de santé telle que le pro- pose (parmi d’autres), Watson d’IBM, l’emblème des machines apprenantes, qui promettent de pousser l’informatisation de la médecine à un niveau de complexité d’analyse nouveau : celle qui n’est plus accessible à l’être humain, comme le tra- ding à haute fréquence créé des échanges qui ne sont plus accessibles à l’homme. Les connaissances, l’information, les don- nées deviennent si nombreuses et dans un nombre si divers de champs que leurs analyses ne sont plus maîtrisables par des hommes. Les médecins ont désormais besoin de l’assistance de machines. Voici l’heure de la santé pilotée par les don- nées (data driven health) ou la watsoni- sation de la médecine, qui nous promet que Watson deviendra notre docteur – même si, fort heureusement son patron s’en défend : la machine ne servant qu’à chercher à améliorer sans cesse la prise de décision humaine… Fouille et sélection de données, diagnos- tic assisté, optimisation des traitements comme des urgences… Le potentiel de Watson à faire parler des données hétéro- gènes semble sans limites. Le traitement des données va concerner autant l’opti- misation et la rationalisation du process opérationnel, comme le montre la gestion des urgences à Chicago, la recherche de corrélations pour les symptômes et leurs traitements, et s’appliquer autant à la re- cherche fondamentale, qu’à la médecine du quotidien.
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    SANTÉ DISRUPTIVE 76 Faire parlerles données, trouver sens dans leur masse, dans leur contradiction comme dans leur cohésion… Watson illustre bien l’enjeu de l’accès aux don- nées de santé. Un enjeu qui ne sera pas si trivial à lever, tant l’accès est fort jus- tement réglementé (les données de santé sont parmi les données personnelles les plus sensibles qui soient) et cadenassé par la propriété intellectuelle et la vigilance réglementaire. Pour que la watsonisation de la santé soit possible, il sera nécessaire de s’attaquer à la question de l’accès aux données et mieux borner la propriété intellectuelle par des exceptions de recherche, d’analyse… Mais la perspec- tive d’une science plus ouverte n’est pas nécessairement le scénario d’avenir qui se dessine, hélas. Le développement d’une médecine pré- dictive toujours plus précise pose enfin des questions éthiques et des questions de société qui sont loin d’être levées. Comment le développement de la mé- decine prédictive et de l’optimisation algorithmique de son organisation pren- dront-elles place dans le corps social ? Comment réguler cette watsonisation qui, si on pousse son principe à son maxi- mum, sera un jour, peut-être, capable de prédire la date de décès de chacun ? La perspective froide des résultats du Big Data a de quoi faire frémir si elle n’est pas rééquilibrée en faveur de la société et des gens. Quelles contreparties et garanties apporterons-nous à la société en réponse au nécessaire besoin de préservation de notre libre arbitre ? La watsonisation de la médecine pose enfin une autre question : celle de mieux comprendre l’avenir de la médecine. Comme nous y invitait le chirurgien Laurent Alexandre dans une tribune au Monde, ces perspectives nécessitent que la médecine s’intéresse à son avenir. La médecine doit s’intéresser à la pros- pective, parce qu’en regardant demain, on peut éclairer les choix d’aujourd’hui. Le futur trace des routes claires sur les choix à prendre qui permettent d’orienter l’action publique plutôt que faire des lois toujours en retard sur les évolutions de la société. L’impact du séquençage ADN que prend le chirurgien en exemple, ce diagnostic génomique que nous allons pouvoir faire bien avant la naissance, va poser des questions éthiques majeures auxquelles il sera plus simple de répondre si nous comprenons mieux l’évolution à venir de la médecine, plutôt que de devoir réagir à chacun de ses progrès, toujours plus rapides… C’est également le cas de toutes les percées qui s’annon- cent dans l’analyse des données et dans nombre d’autres domaines. Plus que jamais, la médecine doit se préparer à toutes les formes de disruption qu’elle va connaître… Pour cela, elle doit tenter de dresser la carte des évolutions à venir, de regarder à long terme, comme nous y invitait Laurent Alexandre. Une pers- pective qui, malgré les inexactitudes, est certainement plus accessible que jamais, et qui permettra de mieux répondre aux défis de société que ces évolutions vont poser.
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    SANTÉ DISRUPTIVE 77 Limites dela technologisation médicale Sous l’effet de la robotisation, de l’infor- matisation, de la mise en réseau et de l’optimisation comptable, la médecine, comme tous les pans de la société, s’in- dustrialise. Mais, comme partout ailleurs, cela ne se fait pas sans tensions. Sur son blog, le professeur en entrepre- neuriat et innovation, Philippe Silberzhan relatait une anecdote qui illustrait très bien les changements à l’oeuvre : celle d’une visite chez un ophtalmologiste, montrant combien celle-ci a changé en quelques années grâce à l’automatisation des tâches et le recours à des machines que font fonctionner d’autres personnes que le médecin. Passons sur l’analyse très libérale qu’il en dresse nous invitant à supprimer le médecin au profit de seuls techniciens – que les commentateurs recadrent en soulignant l’importance du travail de ce dernier, même libéré de certaines tâches d’analyses – pour en conserver l’illustration des transforma- tions en cours, montrant l’évolution des pratiques et des métiers à mesure que l’industrialisation révolutionne la manière même d’être médecin. Demain, lors d’un rendez-vous chez le médecin, devrons- nous choisir entre le voir ou ne voir que ses assistants selon le problème qui nous y amène ? Dans un autre billet, remarquable, sur l’évolution des tests de grossesse, Sil- berzhan montre combien l’innovation technologique a pour but d’encapsuler la connaissance des experts sous une forme utilisable par des non-experts : “Avec le test individuel, des millions de tests peuvent être faits sans interven- tion de l’expert (on apporte la solution au ‘problème’): une condition qui nécessitait une expertise humaine très importante et très chère, un médecin, un technicien de laboratoire et toute une batterie de tech- nologies, est désormais traitée par un petit objet coûtant trois euros que la patiente peut utiliser seule. Les conséquences sociales sont donc réelles : pour un domaine donné, l’expert est de moins en moins nécessaire au fur et à mesure que l’on franchit les étapes de ce processus. En médecine, ce qui nécessitait l’intervention d’un spécialiste est peu à peu pris en charge par un médecin généraliste, puis par une infirmière, puis par l’individu lui-même. On a donc une démocratisation progressive…” Cette vision de croire que la technolo- gie remplace l’expert et le rende inutile semble oublier que l’expert ou l’outil qui le remplace n’est pas qu’un outil d’ana- lyse, mais il est aussi à la base d’une rela- tion. Or, celle-ci ne peut pas être rempla- cée par la mesure. Si la technologie effectivement permet d’optimiser le processus et de rendre la médecine toujours plus accessible, l’auto- matisation totale du processus demeure une illusion. Même à la fin d’un test ophtalmique ou après un test de gros- sesse, nous avons tous besoin de voir un humain, quelqu’un qui a une vue surplom-
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    SANTÉ DISRUPTIVE 78 bante etgénérale, qui remet du sens à la relation, du contexte à ce qui nous arrive. Le technicien ne peut remplacer le pra- ticien en tout, ni l’ingénieur, le généra- liste. L’analyse des données ne suffit pas et n’est pas une fin en soi. Reste que la question de l’évolution des compétences, leur transfert dans le dédale des compé- tences médicales ne peut pas se résoudre par des blocages autour des attributs des fonctions de chacun, mais bien par leur évolution constante. En fait, face à la démultiplication d’inno- vation technologique, la médecine souffre d’un manque d’innovation sociale, comme le montre très bien les chroniques de Martin Winckler pointant les manques et lacunes d’humanités des relations méde- cins-patients à l’image du rapport entre les gynécologues et leurs patientes qui s’est révélée avec la diffusion du hastag #payetonuterus [9]. La relation patients/ médecin demeure le maillon faible d’une innovation trop technologique et trop rationaliste. Si le processus de production de médecine peut effectivement toujours être amélioré, industrialisé et rationalisé (“optimisé, smartisé, logicielisé…”), il né- cessite en retour de s’ouvrir et de s’huma- niser (d’être plus transparent, capacitant, distribué, collaboratif… en travaillant les questions de socialisation, d’entraide et de care). La santé, n’est pas qu’un pro- cessus technique [10], c’est aussi une manière de vivre, de se socialiser, de créer de la relation et de la connaissance… Dans la transformation organisationnelle que la technologie perturbe, il est plus que né- cessaire de rétablir du liant humain. Face au développement technique, la méde- cine et les médecins doivent aussi appor- ter des réponses qui se situent au niveau de la relation qu’ils établissent avec les patients. Préserver le modèle en développant l’in- novation sociale Notre système de santé repose égale- ment sur un modèle économique fragilisé par l’explosion des coûts. Tous les sys- tèmes de soins publics sont en crise, et ce, alors que l’augmentation de la tech- nicité des traitements fait que leurs coûts ne peuvent être pris en charge que par un système organisé. Face à la seule option de la privatisation et de la libéralisation, que l’innovation numérique tend à ren- forcer, fort est de constater qu’il y a peu d’innovation dans le modèle économique. L’amélioration de la prise en charge et de son modèle économique devient pour- tant une réponse à apporter. Comment améliorer la prise en charge dentaire par exemple à laquelle de plus en plus de Français renoncent du fait de son coût ? Là encore, l’innovation médicale a besoin d’innovation sociale pour répondre à ces défis et inventer de nouvelles structures de soins et d’entraide que la rationalisa- tion ne sait pas imaginer. Tout l’argent de l’innovation médicale va à la technologie qui renforce l’asymétrie de la médecine au détriment du patient. La transformation de la relation patient/médecin introduite par le numérique via les réseaux de pa- tients (comme Doctissimo ou PatientsLi-
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    SANTÉ DISRUPTIVE 79 keMe)n’aétéqu’uneétapequines’estpas développée fauted’argent, d’innovation et de soutien. L’enjeu du financement, de la gouvernance et du développement des initiatives alternatives n’est pas à la hauteur de l’innovation technologique. Le niveau de développement d’alternatives à l’hospitalisation à domicile, aux mai- sons de retraite, aux Ehpad et hôpitaux pour accueillir les personnes âgées, qui sont toutes des réponses très coûteuses au vieillissement de la population souffre d’un manque chronique d’investissement. Où sont les réponses pour développer de nouvelles formes de vie communautaire, de cohabitation, de colocation – intergé- nérationnelles ou pas -, de communau- tés ou d’utopies d’habitats groupés… Les initiatives demeurent très ponctuelles, avec des investissements limités des pou- voirs publics, des partenaires sociaux, des investisseurs… Sans parvenir à passer à l’échelle, sans réussir à favoriser tou- jours une grande diversité de réponses. Hormis les territoires ruraux qui ont été forcés d’innover, les réponses aux défis de santé souffrent d’un manque de réponses sociales, certainement par manque d’en- couragement du corps médical comme de la puissance publique. Défendre notre modèle de santé, l’égalité et la qualité d’accès aux soins nécessite une innovation qui ne soit pas que tech- nologique. Elle nécessite un choc d’inves- tissement social et public, une innovation qui soit d’ordre économique et social. Pour rétablir l’équilibre de la surenchère technologique qui mine notre système par les coûts qu’il génère, il faut dévelop- per d’autres formes d’innovation capables de répondre à la demande d’autonomi- sation, de capacitation, “d’empouvoire- ment” que formulent les individus, qui est plus une demande d’une nouvelle rela- tion, plus symétrique, avec la médecine. La révolution de l’Open La médecine est un territoire de bre- vets, de propriété intellectuelle et de surveillance réglementaire. Mais on voit se développer de plus en plus des ap- proches alternatives, invitant à faire de la recherche autrement, à développer des dispositifs toujours plus accessibles : low techs, ouverts, réplicables, libres de droits… A l’image de la recette du gel hydro-alcoolique qui a été libéré [11], du projet d’échographie open source low cost EchoPen incubé à la Paillasse ou du projet de prothèse Bionico (pour ne prendre que ceux-ci parmi des milliers d’autres)… L’enjeu est autant de développer l’acces- sibilité de la médecine et pas seulement la performance, que de trouver de nouvelles formes de garanties et de validation pour les dispositifs ouverts (qui garantira de la qualité du médicament que j’imprimerai sur mon imprimante 3D ?). Cette nouvelle forme de médecine “geek” qui innerve la culture scientifique, ouverte, libre, inclusive qui vise à copro- duire autrement des systèmes de soins demeure pour l’instant souvent margi- nale, malgré son caractère éminemment
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    SANTÉ DISRUPTIVE 80 stimulant. Commentaccompagner ces outils, ces modèles, pour les faire passer à l’échelle, pour les labelliser, les soutenir, les développer…? Il y a là un enjeu primordial que nous vou- lions mentionner à défaut de le dévelop- per plus avant.
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    SANTÉ DISRUPTIVE EchoPen, leprojet d’écho-stéthoscopie open source et à bas coût.
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    SANTÉ DISRUPTIVE 82 SCÉNARIOS ETDÉMONSTRATEURS Que faire pour lever ces controverses et explorer des pistes d’innovation ? Sans vouloir être exhaustif, nous proposons 3 démonstrateurs/expérimentations permettant de s’attaquer d’une manière plus systématique à ces questions, en- courager et libérer les initiatives.. Sociale Médecine : We are patients Un accélérateur de projets d’innovation sociale pour la médecine L’innovation sociale est aujourd’hui la branche oubliée de la médecine. Pour- tant, pour répondre à la technologisation, à l’explosion des coûts de santé, la mé- decine doit aussi et d’abord inventer de nouvelles réponses dans le champ écono- mique, social et relationnel. Il est néces- saire de pousser des formes d’innovation “nouvelle génération” comme nous le proposions dans le référentiel publié avec la Banque publique d’investissement qui ne soit pas tant technique que sociale pour améliorer l’accès et la qualité des soins. L’enjeu ici est à la fois de stimuler l’innovation sociale de la santé et de la soutenir financièrement, économique- ment et institutionnellement. Nouveaux modèles économiques assu- rantiels, service pour développer et faire évoluer la relation patient/médecins, dé- veloppements de nouveaux modèles de réponses pour améliorer l’accès et la qua- lité des soins et leur passage à l’échelle… L’enjeu est de lancer une réflexion sur un accélérateur de projets d’innovation sociale pour la médecine, de stimuler des projets, de soutenir et récompenser pour améliorer leur financement, leur déve- loppement et leur passage à l’échelle. CNDPM : Commission nationale du débat sur la prospective médicale Mieux comprendre les évolutions à venir de la médecine pour aider la société dans les choix auxquels elle va être confrontée Pour répondre à la technologisation de la médecine et au développement de la médecine prédictive qui s’annonce, il devient primordial que la médecine soit plus à même de comprendre et de parta- ger l’avenir que son progrès nous adresse. En éclairant les progrès qu’elle est appe- lée à connaître, la médecine peut per- mettre à l’action publique et au régula- teur de mieux éclairer les choix à faire. Les découvertes médicales à venir posent les problèmes éthiques de demain. Plutôt que de tenter de répondre aux enjeux éthiques passés et proposer des lois souvent en retard sur les évolutions de la société, il semble plus que néces- saire d’éclairer les choix des évolutions à venir de la médecine. Montrer le futur et les différents scénarios auxquels nous sommes confrontés est un moyen de renouer le dialogue science-société. Que ce soit sous la forme d’un groupe de travail pour dresser la cartographie des évolutions futures de la médecine ou sous la forme d’un organisme plus pérenne, plus que jamais, la médecine doit se pré-
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    SANTÉ DISRUPTIVE 83 parer etnous préparer à toutes les formes de disruption qu’elle va connaître… Pour cela, elle doit dresser la carte des évolu- tions à venir [12], car ces évolutions vont transformer la nature des réponses que la société doit apporter à ses évolutions. Une perspective qui est certainement plus accessible que jamais, et qui per- mettra de mieux répondre aux défis de société que ces évolutions vont poser. PredSecu : la Sécurité sociale prédictive Comment intégrer le préventif et le pré- dictif dans le système de santé ? Le système de santé ne sait prendre en charge ni la prévention ni la prédiction. Comment développer un système assu- rantiel équitable et égalitaire mieux à même de prendre en charge ces ques- tions. Peut-on inviter un premier groupe de travail à s’intéresser à ces questions pour échafauder des pistes de réponses d’ordres économiques, sociales, budgé- taires ?…
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    SANTÉ DISRUPTIVE 84 NOTES 1. Deuxdes 7 leviers que le numérique active pour transformer le monde. Cf. “Tran- sitions : les 7 leviers de la révolution numérique”, InternetActu.net, 29/04/2015 : http://www.internetactu.net/2015/04/29/transitions-les-7-leviers-de-la-revolution- numerique/ et Fing, Transitions, Questions numériques 2015, cahier d’enjeux et de prospective, Fing, 2015. 2. Selon l’économiste de la santé, Jean de Kervasdoué. Le système de santé français a été caractérisé selon l’étude “Rapport sur la Santé dans le Monde 2000 – Pour un système de santé plus performant” de l’Organisation mondiale de la santé en 2000 comme le plus performant en termes de dispensation et d’organisation des soins de santé : http://www.who.int/whr/2000/media_centre/press_release/fr/. 3. Pour le sociologue Claude Grignon, les comportements normatifs demeurent liés à des visions de la société, elles-mêmes liées à des prises de position idéologiques et politiques… En distinguant norme impérative et norme indicative, le sociologue pose la question de la norme, du normal et de la normalité… et insiste sur l’arbitraire des normes dans le domaine du bien-être et de la santé. Voir notamment : “Une sociologie des normes diététiques est-elle possible ?”, La Vie des idées, 27/01/2015 : http://www. laviedesidees.fr/Une-sociologie-des-normes-dietetiques-est-elle-possible.html. 4. Notamment : Acoasta (Alberto), Le Buen Vivir, Utopia, 2014 et Ariès (Paul), La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, La découverte, 2011. 5. Voir notamment l’étude longitudinale sur 16 millions d’Américaines : http://archinte. jamanetwork.com/article.aspx?articleid=2363025; le site d’information Cancer Rose et les propos critiques de plusieurs médecins comme Marc Zaffran/Martin Winckler : https://www.facebook.com/marc.zaffran/posts/10153421413653150. 6. La double mastectomie préventive d’Angelina Jolie est effectivement un cas d’école de la transformation de l’information médicale comme le souligne le Dr Gayle Sulik puisque la décision de la célèbre actrice a été prise sur un taux de risque…Voir éga- lement :http://www.internetactu.net/2013/12/10/la-genomique-personnelle-dans-la- tourmente-12-23andme-contre-lamerique/. 7. Voir notamment : http://www.ibtimes.co.uk/skin-cancer-detection-app-skinvision- now-accurate-dermatologist-1501804 . L’outil de détection et d’analyse des méla- nomes par l’image n’est pourtant pas plus “parfait” qu’un dermatologue humain, mais il permet de créer un historique de l’évolution de ses grains de beautés. 8. Voir notamment : https://fr.wikipedia.org/wiki/Esp%C3%A9rance_de_vie_en_ bonne_sant%C3%A9 et http://www.franceculture.fr/emission-science-publique-pour- quoi-l%E2%80%99esperance-de-vie-en-bonne-sante-diminue-t-elle-2013-05-31.
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    SANTÉ DISRUPTIVE 85 9. Voirpar exemple : http://madame.lefigaro.fr/societe/payetonuterus-revelateur- des-miseres-gynecologiques-211114-82745, http://ecoledessoignants.blogspot. ca/2014/11/pourquoi-tant-de-gynecologues.html et http://www.metronews.fr/blog/ ovidie/2015/09/29/pour-en-finir-avec-la-maltraitance-gynecologique/. 10. L’échec des projets très technologiques de Dossier médical personnel ou l’approche top-down de la Silver économie peuvent certainement être également analysées sous cet angle des limites de la technologisation médicale… 11. Voir Thierry Crouzet, Le geste qui sauve, 2014 : http://tcrouzet.com/le-geste-qui- sauve/. 12. De nombreux groupes de travail produisent régulièrement des scénarios et carto- graphies de prospective autour des évolutions de la médecine, à l’image de celles pro- duites par l’Institut pour le futur américain – http://www.iftf.org/our-work/health-self/ health-horizons/healthcare-2020/ – ou l’Institut des futurs alternatifs – http://www. altfutures.org/publichealth2030 …
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    En partenariat avec Avecle soutien des grands partenaires de la Fing Une expédition de la Fing Document réalisé par Thierry Marcou & Hubert Guillaud tmarcou@fing.org http://www.fing.org http://www.internetactu.net Conception & réalisation graphique : Justine Coubard-Millot - Mathieu Drouet j.coubardmillot@gmail.com - mdrouet@fing.org