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Des communs en transformation
La fabrique des prises collectives au cœur des processus critiques
Francis Chateauraynaud
(GSPR, EHESS)
Colloque Entre Etat et marché, la dynamique du commun
Paris, 8 juin 2017
1.
Processus globaux et configurations locales
De la logique d’alerte à la réinvention des communs
Figure SPM.9 from IPCC report Climate Change 2014:
Impacts, Adaptation, and Vulnerability: Opportunity space
and climate-resilient pathways
“The Anthropocene is much more than a proposed new
geological epoch that marks the transformation of the earth
system wrought by humanity; it has become a contentious term
and a lightening rod for political and philosophical arguments
about what needs to be done, the future of humanity, the
potential of technology and the prospects for civilization. This
paper argues that the politics of this is likely to get increasingly
contentious in the near future and because these themes go to
the heart of the geographical discipline where arguments about
humanity and environment intersect, the debate deserves
widespread participation by geographers.”
Simon Dalby, “Framing the Anthropocene: the Good, the Bad and
the Ugly”, panel on “Planetary Politics”, Chicago, April 2015.
“[A] globalized knowledge offers de-contextualized top-down
views of the planet and the processes of knowledge making
become detached from the ways that knowledge is made
meaningful.”
Esther Turnhout, Art Dewulf, Mike Hulme, “What does policy-
relevant global environmental knowledge do? The cases of
climate and biodiversity”, Current Opinion in Environmental
Sustainability, 2015
La multiplication des stratégies d’adaptation face aux menaces globales trouve sa traduction
dans ce qu’Elinor Ostrom a proposé sous la formule de gouvernance polycentrique,
permettant de faire jouer pleinement la diversité des pratiques et des savoirs locaux, à
partir des liens tissés entre les expériences et sans autorité centrale imposant des normes de
conduite.
Le succès de l’approche d’Ostrom vient de l’espace qu’elle a ouvert entre des options
politiques figées. Il ne s’agit pas de supprimer tout gouvernement et tout recours au marché
mais de favoriser la multiplication des combinaisons en prise avec les ressources et
contraintes locales. Pour Ostrom, seule une approche polycentrique et multi-échelle est en
mesure de résoudre des difficultés, voire des impasses, engendrées par une vision
monocentrique et globale des enjeux :
« Conventional collective-action theory predicts that these problems will not be solved unless an
external authority determines appropriate actions to be taken, monitors behavior, and imposes
sanctions. Debating about global efforts to solve climate-change problems, however, has yet not led to
an effective global treaty. Fortunately, many activities can be undertaken by multiple units at diverse
scales that cumulatively make a difference. I argue that instead of focusing only on global efforts
(which are indeed a necessary part of the long-term solution), it is better to encourage polycentric
efforts to reduce the risks associated with the emission of greenhouse gases. Polycentric approaches
facilitate achieving benefits at multiple scales as well as experimentation and learning from experience
with diverse policies. »
E. OSTROM, « Polycentric Systems for Coping with Collective Action and Global Environmental
Change », Global Environmental Change, 20, 4, 2010, pp. 550-557.
La multiplication des controverses et des conflits crée des constellations, ou
des archipels, de terrains de lutte qui vont de pair avec des reprises de
contrôle citoyen visant le réenchantement des mondes, ou pour le moins
libérant du catastrophisme, de la politique du pire ou de la logique de crise
permanente.
On enregistre autant de tentatives de convergence ou de fédération des
causes que de réinvestissements de lieux et de milieux, dans lesquels
ressurgit notamment l’idée d’autogouvernement.
Ces propensions croisent plusieurs dimensions centrales mises en avant par
le pragmatisme philosophique et repris par la sociologie pragmatique des
transformations.
Seven (quite common) maxims drawn from a
sociological reading of pragmatist philosophy
Peirce, James, Dewey, Mead …
• The centrality of experience in sensitive world;
• Concepts oriented to action, events and practices;
• Consequentialism (reasoning by consequences);
• Abductive reasoning (abduction) more relevant than deductive
reasoning;
• Collective process of inquiry and knowledge in the making;
• Democracy as permanent construction and reconstruction of
the publics and their problems;
• Pluralism (open interpretative space of reasoning).
2.
Des micro-mondes à la fédération des causes
Les communs, ressorts de contre-anthropocènes
Montreal, May 2014, prise de vue FC
F. Chateauraynaud et J. Debaz, Aux bords de l’irréversible, volume 2, chapitre 12,
• L’invention de micro-mondes capables d’inverser ou d’infléchir localement les lois du
« système » et de surmonter les tensions ou les contradictions entre résistance et
adaptation. Emergence de contre-anthropocènes (des ZAD aux expériences
démocratiques de type Saillans)
• La mise à l’épreuve continue de ce même « système » par différentes formes
d’hacktivisme, des performances ou des coups portés par des acteurs mobiles ou
insolites capables d’en révéler le fonctionnement et d’en vulnérabiliser les
infrastructures (hackeurs, Anonymous, Wikileaks, Snowden …)
• La fédération des causes autour de modèles d’action favorisant la convergence de luttes
a priori concurrentes ou incompatibles, et la production de contre-discours dotés d’une
forte puissance d’expression. (style Occupy, Nuit debout)
• La production de contre-pouvoirs organisés et spécialisés, développant, essentiellement
par légalisme, une préférence pour l’agir procédural (c’est le cas des associations de
protection de l’environnement ou des associations de consommateurs qui optent pour
la comitologie).
• La création de nouvelles alliances politiques instituant des entités alternatives aux partis
dominants (dans l’esprit de Syrisa ou Podemos) visant la reconquête du pouvoir par les
citoyens et la resymétrisation des prises collectives.
Le nombre et l’hétérogénéité des expériences qui produisent des contre-
anthropocènes rendent impossible une totalisation. Tenter de les hiérarchiser selon
une poignée d’indicateurs ou de principes éloigne de la compréhension des pratiques
et substitue un espace de calcul aux formes incorporées de l’expérience – il est certes
possible de dénombrer les trames vertes et bleues sans jamais en avoir arpenté une
seule, mais ce serait faire preuve d’ignorance quant au pouvoir configurateur des
expériences et de leur mise en commun.
Les expériences dont on parle le plus sont les versions les plus conflictuelles, comme
les ZAD, mais elles sont multiformes et voient circuler les concepts et les pratiques, de
squats en fermes bio, d’écoquartiers en écovillages, de campements sauvages en
jardins partagés, de friches industrielles en lieux alternatifs conçus comme autant de
locus solus.
On pourrait par exemple s’attarder sur le genre de micro-monde développé par
l’association Terre de liens. Même si les fromages qui en sortent ne sont pas encore au
niveau attendu par les gastronomes, la création d’une ferme d’élevage en bio compose
une belle figure de contre-anthropocène. Ce type d’expérience relie au plus près
agriculture durable, écologie, démocratie locale et forme de vie alternative, en
dérobant, par la bande, des terres qui restaient sous contrôle du « système agricole
dominant ».
Un micro-monde est d’autant plus autonome qu’il peut s’ouvrir aux connexions multiples
hétérogènes qui surviennent, en son sein ou aux alentours, sans s’y dissoudre.
Un micro-monde peut se loger dans un milieu comme il peut se constituer à l’intersection
ou l’interface de plusieurs milieux.
Le micro-monde affronte trois sources de risques majeures, contenant sa possible
disparition :
- l’autarcie, qui conduit à une forme d’asphyxie et de crétinisme social ;
- l’invasion d’un conquérant plus ou moins proche, des éléments avancés d’un empire ou
d’un système qui cherche à le réduire ;
- la fusion ratée avec un ou plusieurs micro-mondes voisins, ou cousins, et l’implosion
engendrée par les luttes internes pour en prendre le contrôle.
La pérennité des micro-mondes suppose une pragmatique des transformations
Contre-anthropocène
Dans les milieux qui font contre-anthropocène, actions et jugements s’attachent à soigner
ou restaurer les médiations sensibles entre ce qui relève de l’agence* humaine, capable
de configurer intentionnellement le monde, y compris donc dans sa dimension
biophysique, et l’irréductibilité des formes de vie en interaction, qu’ils soient inertes ou
vivants, physiques ou biologiques, naturels ou artificiels, humains ou technologiques. On
pourrait pousser la formule et dire que pour un Anthropocène, fleurissent une pluralité de
contre-anthropocènes – sans majuscule donc. La perspective offerte par cette contre-
notion a surgi lors d’un trajet en vélo, le long d’une voie verte empruntant l’ancien tracé
d’une ligne de chemin de fer sur laquelle transitaient des minerais. C’est aujourd’hui une
formule banalisée de retournement des vestiges de la modernité industrielle.
Le contre-anthropocène est un autre nom donné aux milieux résistants et résilients
qu’invoquent les acteurs dans la contestation de projets d’infrastructure. Mais, au-delà de
la dialectique négative qu’implique tout processus de contestation, c’est aussi et surtout
un assemblage polyphonique tel que le définit Anna Tsing dans son ouvrage consacré à la
multiplicité des formes de vie qui naissent dans les restes, les interstices, les ruines du
capitalisme et qu’elle explore à partir du cas emblématique d’un champignon japonais, le
matsutake*.
* A. TSING, The Mushroom at the End of the World, 2015
Attachements vs contre-anthropocènes
La notion d’attachement est utile pour décrire positivement les engagements au-delà des
refus ou des oppositions générées par les scènes agonistiques. Ce faisant, elle ne doit pas
conduire à ligoter les acteurs dans leurs rapports aux milieux et à faire disparaître les
modifications continues liées au travail perceptuel menés par et pour les variations du
sensible.
À défaut de pointer vers des expériences sensibles ouvertes, la notion d’attachement fait
courir le risque de retomber dans la figure disqualifiante d’une émotion liée à un
enracinement local entendue comme la manifestation de l’effet Nimby.
Dans le contre-anthropocène, les attaches sont beaucoup plus mobiles et incertaines.
Conçu pour renvoyer aux lieux de renversement de la fatalité dérivée du « système », le
concept de contre-anthropocène ne vise pas d’abord à sauver la nature ou à renier la
technologie, il est le lieu de fabrique des prises, qui supposent le mouvement, la création
permanente de nouvelles manières d’interagir, de lier et de délier – ce que la notion
d’attachement peut occulter si elle conduit vers le figement d’identités. On pourrait dire :
l’attachement à un micro-monde renvoie à la possibilité qu’il offre d’y être animé, de
s’immerger dans les connexions sensibles et intelligibles des milieux qui y interagissent, de
pli en pli.
Une objection qui vient spontanément réduit l’émergence de ces figures du contre-
anthropocène à des poignées de marginaux, de néo-ruraux ou d’écologistes radicaux.
En réalité dans tous les milieux et les dispositifs se forment des collectifs capables de
forger des prises, même si bien souvent c’est dans l’agir contestataire ou dans la
critique que s’expriment en premier lieu les expériences.
Soit un exemple pris dans le nucléaire, à partir de la fabrique de prises critiques liées à
la convergence de travailleurs du nucléaire et d’industries à risques.
3.
Un gradient de la critique
0. Blissful indifference (nothing to discuss)
1. Technical critique: counter-expertise, metrologic or epistemic
controversy;
2. Procedural Critique: Modes of consultation, deliberation and dispute
resolution;
3. Accusation towards a specific entity: claiming against an injustice or
discrimination produced by a named entity (naming, claiming, blaming)
4. Critique of injustice created by a “system”: struggles against inequalities,
environmental justice;
5. Radical criticism against the “system” based on an alternative “system” :
deep disagreement, conflicting values and opposing worldviews ;
alternative visions of the futures;
6. Radical criticism without alternative vision: catastrophism and prophecy
of doom.
7. Cynism …
A gradient of critique: 6 regimes of critique
A convergent move of critiques in the
case of shale gas protest
1. Technical critique:
1.Technical Fracking and Water pollution
2.Used Water and difficulties of recycling
3.Earthquakes Risk
2. Procedural Critique:
1.Lack of consultation
2.Denying local institutions and representatives
3. Accusation towards a specific entity:
1. Noise and Pollution (number of trucks)
2. Pressure on water supply
4. Critique of injustice
1.Health Consequences
2.Quality of landscape
3.Tourism Consequences
5. Radical criticism against the “system” based on an
alternative “system” :
1.US corporations in France
2.No utility for energy
3.Global Warming
6. Radical criticism without alternative vision:
1. Destruction of Earth -> extractivism and capitalocene
4.
Elaborer des prises communes
Les communs reposent moins sur des valeurs ou des principes partagés que sur
des pratiques collectives distribuées fondées sur une attention permanente aux
milieux en interactions.
C’est en ce sens que le commun est une praxis instituante, mais à condition de
voir non seulement l’émergence de la règle commune mais aussi le travail
perceptuel collectif qui assure la maintenance des milieux et des dispositifs
associés – le care dans une autre tradition.
Dans ce cadre il n’y a plus de solution de continuité entre activité de travail et
forme de vie – ce qui peut, dans certaines configurations, devenir un problème
et faire l’objet de luttes spécifiques.
Tous les acteurs ne fondent pas leurs expériences sur les mêmes prises, ce qui s’exprime
par un pluralisme ou une diversité inépuisable. À l’échelle des arènes publiques, qui sont
les plus fréquentées par les sociologues, tirer toutes les conséquences de l’expression des
incommensurabilités conduit vers une conception post-dialogique de la démocratie
(Lavelle). Dans cette conception, l’accord n’est plus garanti par la discussion, laquelle n’en
devient pas pour autant impossible dès lors que les protagonistes reconnaissent
mutuellement leur profond désaccord.
Une solution politique réside dans l’affirmation et l’exercice du pluralisme, qui naît de la
dissociation du plan axiologique et du plan de fonctionnement. Si les acteurs ne cherchent
pas à tout prix à vider leur désaccord en embarquant dans la dispute tous les objets
nécessaires à la vie commune, ce qui caractérise a contrario l’état de guerre, ils auront
tendance à séparer le différend sur les visions du monde des ajustements nécessaires aux
dispositifs pratiques assurant la paix civile.
Sans État, ou sans organisation centralisée, capable d’assurer, à partir d’une Constitution,
le maintien de cette distinction, la guerre de tous contre tous forme une configuration très
probable. Dans un tel contexte, même avec les meilleures intentions du monde, les
constellations de micromondes ont du mal à forger des communs. Et il ne faut pas exclure
la possibilité d’une organisation continue de la dissension par ceux-là mêmes qui
gouvernent…
Comité invisible, A nos amis (2014)
« L’espace n’est pas neutre. Les choses et les êtres n’occupent pas une
position géométrique mais l’affectent et y sont affectés. Les lieux sont
irréductiblement chargés – d’histoires, d’usages, d’émotions. Une commune
s’attaque au monde depuis son lieu propre. Ni entité administrative, ni
simple découpage géographique, elle exprime plutôt un certain niveau de
partage inscrit territorialement. »
« La nécessité de s’autonomiser des infrastructures du pouvoir ne relève pas
d’une aspiration sans âge à l’autarcie, mais tient à la liberté politique qui se
conquiert ainsi. […] La commune ne peut d’ailleurs croître qu’à partir de son
dehors, comme un organisme qui ne vit que de l’intériorisation de ce qui
l’entoure. »
« Le paradoxe qu’affronte la commune est donc le suivant : elle doit à la fois
réussir à faire consister une réalité territoriale hétérogène à l’ ’ordre global’,
et suscite, établir des liens entre des consistances locales, c’est-à-dire
s’arracher à l’ancrage qui la constitue. »
Pour faire prise commune, il faut bien plus que des représentations ou des grammaires collectives. Il faut pouvoir
partager des expériences et des savoirs au contacts des objets en cause. D’où le caractère incontournable de la pratique.
Prenons un exemple assez décisif, celui de la preuve. Il n’y a pas de preuve sans prise commune.
Prise
La notion de prise a derrière elle une longue histoire, rappelée dans la postface de la seconde édition d’Experts
et faussaires (Pétra 2014). D’abord définie comme la relation dynamique entre des repères et des plis, ou si l’on
préfère entre des représentations et des perceptions, la prise a été de plus en plus conçue comme le nom donné
à un processus génératif.
Chaque prise engendre des prises dérivées, ce qui tient à la mise en variation continue de l’expérience consistant
à chercher à « avoir prise sur » et à discerner « ce qui donne prise à ». Parfois confondue à tort avec la notion
d’affordance chez James Gibson, ce concept permet de désigner comme un seul mouvement le couple
opératoire « action-perception », en cessant de renvoyer à un dualisme ; il intègre aux théories des réseaux une
notion de pouvoir, autre que celle de leur structure propre, en redonnant aux liens éthérés leur qualité concrète
de capacité d’agir sur l’action d’autrui ; il permet encore, en retrouvant la figure du pli deleuzien, de doter
l’attention aux détails, aux formes mineures, aux micro-changements, d’une faculté de rétroaction sur les
agencements. Lorsque le sens commun dit que « le diable se loge dans les détails », il indique le lien nécessaire
entre la prise authentique et l’attention-vigilance, ou comment ne pas se (laisser) leurrer en prétendant maîtriser
une situation ou un dispositif que l’on n’a pas examiné en détail.
Studying controversies leads to consider three different regimes used by players in order to produce evidence.
Conventional Regime
Phenomenological Regime
Axiomatic Regime
Computational spaces based on
autonomous axiomatic (formal or
syntactic dimension of reasoning
and proof)
Production of data organized
under isomorphic constraints or
principles of equivalence, involving
categories and collections of
validated facts (semantic
dimension of proof)
Generating cross-checking
tangible elements by grasping a
variety of empirical experiences
in specific contexts (pragmatic
dimension of proof)
a tangible thing …
5.
Une pragmatique des transformations
pour saisir la complexité des dynamiques sociales
« Nous ne cherchons pas à être complexes pour le plaisir d’être
complexes, mais nous devons dépasser notre manie de la
simplification. À l’évidence, nos théories seront toujours plus simplistes
que les mondes que nous étudions, à moins d’essayer de reproduire
ces mondes plutôt que de les théoriser. Compte tenu du caractère
complexe et imbriqué des systèmes du monde biophysique, nous
avons donc besoin de développer une science sociale de la complexité
et de l’imbrication des systèmes. »
E. OSTROM et X. BASURTO, « Façonner des outils d’analyse pour étudier le
changement institutionnel », Revue de la régulation, 14, 2e semestre
2013.
Schéma des relations de transformation
in F. Chateauraynaud & J. Debaz, Aux bords de l’irréversible, Paris, Pétra, 2017 (à paraître en juin)
Organic vineyards (left) versus conventional vineyards using chemicals (right)
(source : Médoc, enquête FC –JD Estuaire de la Gironde, 2013-2015)
Merci de votre attention !
Vignes non-transgéniques mais potentiellement
radioactives / Médoc en face du Blayais

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  • 8.
  • 9. “The Anthropocene is much more than a proposed new geological epoch that marks the transformation of the earth system wrought by humanity; it has become a contentious term and a lightening rod for political and philosophical arguments about what needs to be done, the future of humanity, the potential of technology and the prospects for civilization. This paper argues that the politics of this is likely to get increasingly contentious in the near future and because these themes go to the heart of the geographical discipline where arguments about humanity and environment intersect, the debate deserves widespread participation by geographers.” Simon Dalby, “Framing the Anthropocene: the Good, the Bad and the Ugly”, panel on “Planetary Politics”, Chicago, April 2015. “[A] globalized knowledge offers de-contextualized top-down views of the planet and the processes of knowledge making become detached from the ways that knowledge is made meaningful.” Esther Turnhout, Art Dewulf, Mike Hulme, “What does policy- relevant global environmental knowledge do? The cases of climate and biodiversity”, Current Opinion in Environmental Sustainability, 2015
  • 10. La multiplication des stratégies d’adaptation face aux menaces globales trouve sa traduction dans ce qu’Elinor Ostrom a proposé sous la formule de gouvernance polycentrique, permettant de faire jouer pleinement la diversité des pratiques et des savoirs locaux, à partir des liens tissés entre les expériences et sans autorité centrale imposant des normes de conduite. Le succès de l’approche d’Ostrom vient de l’espace qu’elle a ouvert entre des options politiques figées. Il ne s’agit pas de supprimer tout gouvernement et tout recours au marché mais de favoriser la multiplication des combinaisons en prise avec les ressources et contraintes locales. Pour Ostrom, seule une approche polycentrique et multi-échelle est en mesure de résoudre des difficultés, voire des impasses, engendrées par une vision monocentrique et globale des enjeux : « Conventional collective-action theory predicts that these problems will not be solved unless an external authority determines appropriate actions to be taken, monitors behavior, and imposes sanctions. Debating about global efforts to solve climate-change problems, however, has yet not led to an effective global treaty. Fortunately, many activities can be undertaken by multiple units at diverse scales that cumulatively make a difference. I argue that instead of focusing only on global efforts (which are indeed a necessary part of the long-term solution), it is better to encourage polycentric efforts to reduce the risks associated with the emission of greenhouse gases. Polycentric approaches facilitate achieving benefits at multiple scales as well as experimentation and learning from experience with diverse policies. » E. OSTROM, « Polycentric Systems for Coping with Collective Action and Global Environmental Change », Global Environmental Change, 20, 4, 2010, pp. 550-557.
  • 11. La multiplication des controverses et des conflits crée des constellations, ou des archipels, de terrains de lutte qui vont de pair avec des reprises de contrôle citoyen visant le réenchantement des mondes, ou pour le moins libérant du catastrophisme, de la politique du pire ou de la logique de crise permanente. On enregistre autant de tentatives de convergence ou de fédération des causes que de réinvestissements de lieux et de milieux, dans lesquels ressurgit notamment l’idée d’autogouvernement. Ces propensions croisent plusieurs dimensions centrales mises en avant par le pragmatisme philosophique et repris par la sociologie pragmatique des transformations.
  • 12. Seven (quite common) maxims drawn from a sociological reading of pragmatist philosophy Peirce, James, Dewey, Mead … • The centrality of experience in sensitive world; • Concepts oriented to action, events and practices; • Consequentialism (reasoning by consequences); • Abductive reasoning (abduction) more relevant than deductive reasoning; • Collective process of inquiry and knowledge in the making; • Democracy as permanent construction and reconstruction of the publics and their problems; • Pluralism (open interpretative space of reasoning).
  • 13. 2. Des micro-mondes à la fédération des causes Les communs, ressorts de contre-anthropocènes
  • 14. Montreal, May 2014, prise de vue FC
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  • 16. F. Chateauraynaud et J. Debaz, Aux bords de l’irréversible, volume 2, chapitre 12, • L’invention de micro-mondes capables d’inverser ou d’infléchir localement les lois du « système » et de surmonter les tensions ou les contradictions entre résistance et adaptation. Emergence de contre-anthropocènes (des ZAD aux expériences démocratiques de type Saillans) • La mise à l’épreuve continue de ce même « système » par différentes formes d’hacktivisme, des performances ou des coups portés par des acteurs mobiles ou insolites capables d’en révéler le fonctionnement et d’en vulnérabiliser les infrastructures (hackeurs, Anonymous, Wikileaks, Snowden …) • La fédération des causes autour de modèles d’action favorisant la convergence de luttes a priori concurrentes ou incompatibles, et la production de contre-discours dotés d’une forte puissance d’expression. (style Occupy, Nuit debout) • La production de contre-pouvoirs organisés et spécialisés, développant, essentiellement par légalisme, une préférence pour l’agir procédural (c’est le cas des associations de protection de l’environnement ou des associations de consommateurs qui optent pour la comitologie). • La création de nouvelles alliances politiques instituant des entités alternatives aux partis dominants (dans l’esprit de Syrisa ou Podemos) visant la reconquête du pouvoir par les citoyens et la resymétrisation des prises collectives.
  • 17.
  • 18.
  • 19. Le nombre et l’hétérogénéité des expériences qui produisent des contre- anthropocènes rendent impossible une totalisation. Tenter de les hiérarchiser selon une poignée d’indicateurs ou de principes éloigne de la compréhension des pratiques et substitue un espace de calcul aux formes incorporées de l’expérience – il est certes possible de dénombrer les trames vertes et bleues sans jamais en avoir arpenté une seule, mais ce serait faire preuve d’ignorance quant au pouvoir configurateur des expériences et de leur mise en commun. Les expériences dont on parle le plus sont les versions les plus conflictuelles, comme les ZAD, mais elles sont multiformes et voient circuler les concepts et les pratiques, de squats en fermes bio, d’écoquartiers en écovillages, de campements sauvages en jardins partagés, de friches industrielles en lieux alternatifs conçus comme autant de locus solus. On pourrait par exemple s’attarder sur le genre de micro-monde développé par l’association Terre de liens. Même si les fromages qui en sortent ne sont pas encore au niveau attendu par les gastronomes, la création d’une ferme d’élevage en bio compose une belle figure de contre-anthropocène. Ce type d’expérience relie au plus près agriculture durable, écologie, démocratie locale et forme de vie alternative, en dérobant, par la bande, des terres qui restaient sous contrôle du « système agricole dominant ».
  • 20.
  • 21.
  • 22. Un micro-monde est d’autant plus autonome qu’il peut s’ouvrir aux connexions multiples hétérogènes qui surviennent, en son sein ou aux alentours, sans s’y dissoudre. Un micro-monde peut se loger dans un milieu comme il peut se constituer à l’intersection ou l’interface de plusieurs milieux. Le micro-monde affronte trois sources de risques majeures, contenant sa possible disparition : - l’autarcie, qui conduit à une forme d’asphyxie et de crétinisme social ; - l’invasion d’un conquérant plus ou moins proche, des éléments avancés d’un empire ou d’un système qui cherche à le réduire ; - la fusion ratée avec un ou plusieurs micro-mondes voisins, ou cousins, et l’implosion engendrée par les luttes internes pour en prendre le contrôle. La pérennité des micro-mondes suppose une pragmatique des transformations
  • 23.
  • 24. Contre-anthropocène Dans les milieux qui font contre-anthropocène, actions et jugements s’attachent à soigner ou restaurer les médiations sensibles entre ce qui relève de l’agence* humaine, capable de configurer intentionnellement le monde, y compris donc dans sa dimension biophysique, et l’irréductibilité des formes de vie en interaction, qu’ils soient inertes ou vivants, physiques ou biologiques, naturels ou artificiels, humains ou technologiques. On pourrait pousser la formule et dire que pour un Anthropocène, fleurissent une pluralité de contre-anthropocènes – sans majuscule donc. La perspective offerte par cette contre- notion a surgi lors d’un trajet en vélo, le long d’une voie verte empruntant l’ancien tracé d’une ligne de chemin de fer sur laquelle transitaient des minerais. C’est aujourd’hui une formule banalisée de retournement des vestiges de la modernité industrielle. Le contre-anthropocène est un autre nom donné aux milieux résistants et résilients qu’invoquent les acteurs dans la contestation de projets d’infrastructure. Mais, au-delà de la dialectique négative qu’implique tout processus de contestation, c’est aussi et surtout un assemblage polyphonique tel que le définit Anna Tsing dans son ouvrage consacré à la multiplicité des formes de vie qui naissent dans les restes, les interstices, les ruines du capitalisme et qu’elle explore à partir du cas emblématique d’un champignon japonais, le matsutake*. * A. TSING, The Mushroom at the End of the World, 2015
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  • 26. Attachements vs contre-anthropocènes La notion d’attachement est utile pour décrire positivement les engagements au-delà des refus ou des oppositions générées par les scènes agonistiques. Ce faisant, elle ne doit pas conduire à ligoter les acteurs dans leurs rapports aux milieux et à faire disparaître les modifications continues liées au travail perceptuel menés par et pour les variations du sensible. À défaut de pointer vers des expériences sensibles ouvertes, la notion d’attachement fait courir le risque de retomber dans la figure disqualifiante d’une émotion liée à un enracinement local entendue comme la manifestation de l’effet Nimby. Dans le contre-anthropocène, les attaches sont beaucoup plus mobiles et incertaines. Conçu pour renvoyer aux lieux de renversement de la fatalité dérivée du « système », le concept de contre-anthropocène ne vise pas d’abord à sauver la nature ou à renier la technologie, il est le lieu de fabrique des prises, qui supposent le mouvement, la création permanente de nouvelles manières d’interagir, de lier et de délier – ce que la notion d’attachement peut occulter si elle conduit vers le figement d’identités. On pourrait dire : l’attachement à un micro-monde renvoie à la possibilité qu’il offre d’y être animé, de s’immerger dans les connexions sensibles et intelligibles des milieux qui y interagissent, de pli en pli.
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  • 28. Une objection qui vient spontanément réduit l’émergence de ces figures du contre- anthropocène à des poignées de marginaux, de néo-ruraux ou d’écologistes radicaux. En réalité dans tous les milieux et les dispositifs se forment des collectifs capables de forger des prises, même si bien souvent c’est dans l’agir contestataire ou dans la critique que s’expriment en premier lieu les expériences. Soit un exemple pris dans le nucléaire, à partir de la fabrique de prises critiques liées à la convergence de travailleurs du nucléaire et d’industries à risques.
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  • 31. 3. Un gradient de la critique
  • 32. 0. Blissful indifference (nothing to discuss) 1. Technical critique: counter-expertise, metrologic or epistemic controversy; 2. Procedural Critique: Modes of consultation, deliberation and dispute resolution; 3. Accusation towards a specific entity: claiming against an injustice or discrimination produced by a named entity (naming, claiming, blaming) 4. Critique of injustice created by a “system”: struggles against inequalities, environmental justice; 5. Radical criticism against the “system” based on an alternative “system” : deep disagreement, conflicting values and opposing worldviews ; alternative visions of the futures; 6. Radical criticism without alternative vision: catastrophism and prophecy of doom. 7. Cynism … A gradient of critique: 6 regimes of critique
  • 33. A convergent move of critiques in the case of shale gas protest 1. Technical critique: 1.Technical Fracking and Water pollution 2.Used Water and difficulties of recycling 3.Earthquakes Risk 2. Procedural Critique: 1.Lack of consultation 2.Denying local institutions and representatives 3. Accusation towards a specific entity: 1. Noise and Pollution (number of trucks) 2. Pressure on water supply 4. Critique of injustice 1.Health Consequences 2.Quality of landscape 3.Tourism Consequences 5. Radical criticism against the “system” based on an alternative “system” : 1.US corporations in France 2.No utility for energy 3.Global Warming 6. Radical criticism without alternative vision: 1. Destruction of Earth -> extractivism and capitalocene
  • 35. Les communs reposent moins sur des valeurs ou des principes partagés que sur des pratiques collectives distribuées fondées sur une attention permanente aux milieux en interactions. C’est en ce sens que le commun est une praxis instituante, mais à condition de voir non seulement l’émergence de la règle commune mais aussi le travail perceptuel collectif qui assure la maintenance des milieux et des dispositifs associés – le care dans une autre tradition. Dans ce cadre il n’y a plus de solution de continuité entre activité de travail et forme de vie – ce qui peut, dans certaines configurations, devenir un problème et faire l’objet de luttes spécifiques.
  • 36. Tous les acteurs ne fondent pas leurs expériences sur les mêmes prises, ce qui s’exprime par un pluralisme ou une diversité inépuisable. À l’échelle des arènes publiques, qui sont les plus fréquentées par les sociologues, tirer toutes les conséquences de l’expression des incommensurabilités conduit vers une conception post-dialogique de la démocratie (Lavelle). Dans cette conception, l’accord n’est plus garanti par la discussion, laquelle n’en devient pas pour autant impossible dès lors que les protagonistes reconnaissent mutuellement leur profond désaccord. Une solution politique réside dans l’affirmation et l’exercice du pluralisme, qui naît de la dissociation du plan axiologique et du plan de fonctionnement. Si les acteurs ne cherchent pas à tout prix à vider leur désaccord en embarquant dans la dispute tous les objets nécessaires à la vie commune, ce qui caractérise a contrario l’état de guerre, ils auront tendance à séparer le différend sur les visions du monde des ajustements nécessaires aux dispositifs pratiques assurant la paix civile. Sans État, ou sans organisation centralisée, capable d’assurer, à partir d’une Constitution, le maintien de cette distinction, la guerre de tous contre tous forme une configuration très probable. Dans un tel contexte, même avec les meilleures intentions du monde, les constellations de micromondes ont du mal à forger des communs. Et il ne faut pas exclure la possibilité d’une organisation continue de la dissension par ceux-là mêmes qui gouvernent…
  • 37. Comité invisible, A nos amis (2014) « L’espace n’est pas neutre. Les choses et les êtres n’occupent pas une position géométrique mais l’affectent et y sont affectés. Les lieux sont irréductiblement chargés – d’histoires, d’usages, d’émotions. Une commune s’attaque au monde depuis son lieu propre. Ni entité administrative, ni simple découpage géographique, elle exprime plutôt un certain niveau de partage inscrit territorialement. » « La nécessité de s’autonomiser des infrastructures du pouvoir ne relève pas d’une aspiration sans âge à l’autarcie, mais tient à la liberté politique qui se conquiert ainsi. […] La commune ne peut d’ailleurs croître qu’à partir de son dehors, comme un organisme qui ne vit que de l’intériorisation de ce qui l’entoure. » « Le paradoxe qu’affronte la commune est donc le suivant : elle doit à la fois réussir à faire consister une réalité territoriale hétérogène à l’ ’ordre global’, et suscite, établir des liens entre des consistances locales, c’est-à-dire s’arracher à l’ancrage qui la constitue. »
  • 38. Pour faire prise commune, il faut bien plus que des représentations ou des grammaires collectives. Il faut pouvoir partager des expériences et des savoirs au contacts des objets en cause. D’où le caractère incontournable de la pratique. Prenons un exemple assez décisif, celui de la preuve. Il n’y a pas de preuve sans prise commune. Prise La notion de prise a derrière elle une longue histoire, rappelée dans la postface de la seconde édition d’Experts et faussaires (Pétra 2014). D’abord définie comme la relation dynamique entre des repères et des plis, ou si l’on préfère entre des représentations et des perceptions, la prise a été de plus en plus conçue comme le nom donné à un processus génératif. Chaque prise engendre des prises dérivées, ce qui tient à la mise en variation continue de l’expérience consistant à chercher à « avoir prise sur » et à discerner « ce qui donne prise à ». Parfois confondue à tort avec la notion d’affordance chez James Gibson, ce concept permet de désigner comme un seul mouvement le couple opératoire « action-perception », en cessant de renvoyer à un dualisme ; il intègre aux théories des réseaux une notion de pouvoir, autre que celle de leur structure propre, en redonnant aux liens éthérés leur qualité concrète de capacité d’agir sur l’action d’autrui ; il permet encore, en retrouvant la figure du pli deleuzien, de doter l’attention aux détails, aux formes mineures, aux micro-changements, d’une faculté de rétroaction sur les agencements. Lorsque le sens commun dit que « le diable se loge dans les détails », il indique le lien nécessaire entre la prise authentique et l’attention-vigilance, ou comment ne pas se (laisser) leurrer en prétendant maîtriser une situation ou un dispositif que l’on n’a pas examiné en détail.
  • 39. Studying controversies leads to consider three different regimes used by players in order to produce evidence. Conventional Regime Phenomenological Regime Axiomatic Regime Computational spaces based on autonomous axiomatic (formal or syntactic dimension of reasoning and proof) Production of data organized under isomorphic constraints or principles of equivalence, involving categories and collections of validated facts (semantic dimension of proof) Generating cross-checking tangible elements by grasping a variety of empirical experiences in specific contexts (pragmatic dimension of proof) a tangible thing …
  • 40. 5. Une pragmatique des transformations pour saisir la complexité des dynamiques sociales
  • 41. « Nous ne cherchons pas à être complexes pour le plaisir d’être complexes, mais nous devons dépasser notre manie de la simplification. À l’évidence, nos théories seront toujours plus simplistes que les mondes que nous étudions, à moins d’essayer de reproduire ces mondes plutôt que de les théoriser. Compte tenu du caractère complexe et imbriqué des systèmes du monde biophysique, nous avons donc besoin de développer une science sociale de la complexité et de l’imbrication des systèmes. » E. OSTROM et X. BASURTO, « Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel », Revue de la régulation, 14, 2e semestre 2013.
  • 42. Schéma des relations de transformation in F. Chateauraynaud & J. Debaz, Aux bords de l’irréversible, Paris, Pétra, 2017 (à paraître en juin)
  • 43. Organic vineyards (left) versus conventional vineyards using chemicals (right) (source : Médoc, enquête FC –JD Estuaire de la Gironde, 2013-2015)
  • 44.
  • 45. Merci de votre attention ! Vignes non-transgéniques mais potentiellement radioactives / Médoc en face du Blayais