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6/ L’ordre social juste :
                        la boussole de la morale de l’action

J’ai beaucoup défendu depuis des années l’idée d’« ordre juste ». Je l’ai mise en application
chaque fois que j’ai eu une responsabilité politique. L’ordre juste, c’est être efficace et
équitable. Aujourd’hui, je propose comme fil à plomb l’« ordre social juste » car c’est sur la
question sociale, au sens large, que la dégradation a été le plus durement ressentie.
De quoi s’agit-il ?
Il s’agit de lutter contre tous les désordres – désordre économique, social, environnemental,
territorial, moral, urbain, européen, international – qui sont autant de violences destructrices.
Ces désordres établis écrasent les plus faibles, fragilisent les plus vulnérables et angoissent
tous les autres, sauf une minorité de privilégiés à l’abri de tous les risques. Ils entraînent un
gâchis humain inadmissible et sont autant d’insécurités, de menaces, dont les Français ne
veulent plus. Mettre fin aux désordres, c’est poser les bases d’une société de confiance qui
peut repartir de l’avant. Alors que la défiance, celle que nous subissons en raison des
politiques injustes et destructrices qui sont conduites par ce pouvoir corrompu dans tous les
sens du mot, sape nos chances et nos possibilités d’avenir.
Est-il besoin de préciser que l’ordre sans la justice, c’est l’autoritarisme obtus et, très vite, le
totalitarisme, sous une forme ou sous une autre. Et la justice sans l’ordre, ça ne dure pas et ça
ne marche pas, on ne peut d’ailleurs parler de justice car ce sont toujours les mêmes qui paient
le prix fort des désordres. Moi, je veux instaurer un ordre social juste qui est seul garant, pour
tous, d’une sécurité durable. C’est le principe que je propose pour donner une boussole à mon
action politique, et la faire comprendre de tous.
Cet ordre juste, loin de s’opposer au mouvement, est la condition d’un changement accepté
car débattu et piloté avec le souci d’un bénéfice mutuel et d’une répartition équitable des
efforts. Il suppose un renversement de perspective et de méthode, c’est-à-dire de nouvelles
règles du jeu qui s’appliquent à tous, sans exception. Des règles qui rassemblent au lieu de
diviser. Des règles qui permettent à la société d’évoluer par le dialogue au lieu de dresser les
uns contre les autres. Ces nouvelles règles du jeu lient solidement ce que, d’habitude, on
oppose comme, par exemple, la responsabilité individuelle et la solidarité collective, la
performance économique et la performance sociale, l’agilité des entreprises et la sécurité des
salariés, ou encore un Etat puissant et une décentralisation poussée.
Il ne s’agit pas de nier les contradictions et les conflits d’intérêt qui existent, bien
évidemment, mais de ne pas rester paralysé, je dirais même tétanisé, par ces antagonismes. Il
s’agit de construire des compromis dynamiques afin de dépasser ces oppositions dans l’intérêt
bien compris de chacun. C’est ce que j’appelle des « cercles vertueux ».
Ces nouvelles règles du jeu que je veux faire prévaloir dans la conduite des affaires
communes supposent un dialogue franc et la recherche constante d’un équilibre entre les
droits et les devoirs. C’est un contrat donnant-donnant, sans tricheurs ni prédateurs. Par
exemple, on aide efficacement les entreprises à se battre, à innover, à conquérir des marchés
mais elles assument en contrepartie leurs responsabilités sociales et environnementales, et
elles prennent leur part dans le pacte pour l’emploi des jeunes et celui des seniors. On sécurise
le parcours d’un emploi à un autre en évitant le passage par la case chômage mais, en
contrepartie, ceux qui bénéficient de cette protection nouvelle s’engagent à se former et à
accepter toute proposition d’emploi correspondant à leur qualification ou à leurs compétences.
On donne à l’école des moyens, humains et matériels, supplémentaires, mais elle assume, en
contrepartie, une obligation de résultat contre l’échec scolaire et cela tout au long de la chaîne
éducative. On garantit aux jeunes un ensemble de droits nouveaux qui leur permettent



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de démarrer dans la vie et, en contrepartie, ils prennent leurs responsabilités et acceptent les
règles du « vivre ensemble ».
L’objectif de ces règles du jeu, c’est une société qui réconcilie et fait converger les énergies
au lieu de stigmatiser les uns pour valoriser les autres. L’ordre juste, c’est un principe de
réciprocité qui garantit qu’il n’y a pas de spoliés. Et donc où l’on cesse de se méfier ou de
jalouser le voisin. Yann Algan a fort bien montré, au cours d’une de nos universités
populaires de Désirs d’Avenir, comment une société de confiance devient efficace. Il a établi
le degré de suspicion dans un pays du nord de l’Europe ; celui-ci était cinq fois inférieur à
celui de la France.


                 7/ Le désordre de la mondialisation :
        pour un altermondialisme, un ordre international juste

Vous connaissez cette remarque de Gandhi toujours d’actualité : « Il y a bien assez dans le
monde pour satisfaire les besoins de tous mais pas assez pour satisfaire l’avidité de tous. »
Les hasards du calendrier ont fait se succéder en janvier 2009 deux événements majeurs que
j’ai voulu vivre sur place et dont, sur fond de crise globale, les leçons convergentes me
frappent : l’investiture de Barack Obama et le Forum mondial de Belém, à l’occasion duquel
j’ai rencontré le président Lula.
J’en ai rendu compte dans un ouvrage publié par la fondation Jean-Jaurès, « Obama, Lula,
Forum social, dix leçons convergente »s.
J’ai vu, dans la capitale américaine, le 20 janvier, l’immense mobilisation populaire et
l’espérance qui unissait fraternellement des Américains de toutes origines, de toutes
conditions, de tous âges ; ils rayonnaient de la fierté d’avoir contribué à élargir l’univers des
possibles.
J’ai vu, à Belém, le 27 janvier, l’exceptionnelle participation à ce Forum social : 130 000
citoyens engagés de 142 nations, 3 000 Indiens de tous les pays qui ont l’Amazonie en
partage, la forte présence des délégations françaises. J’ai vu ces jeunes nombreux, rétifs aux
injustices et conscients d’habiter un monde commun, assoiffés de politique en phase avec son
temps. J’ai entendu la richesse des témoignages et des expériences éclairant trois grands
thèmes transversaux : justice sociale, développement durable et démocratie participative.
Dans les deux Amériques, chacun le dit avec ses mots, son histoire, sa culture, mais le constat
est partagé : au-delà de l’irresponsabilité des responsables (politiques, économiques,
financiers) qui ont laissé faire et profité jusqu’à plus soif, ce qui est aujourd’hui en cause ce
ne sont pas les « dérapages » mais la nocivité et la dangerosité d’un système fondé, comme l’a
souligné Barack Obama, sur « une conception étriquée de l’intérêt individuel et du profit à
court terme ». Dans son discours d’investiture, il a imputé la brutale leçon administrée par un
marché devenu incontrôlable à « notre échec collectif à faire des choix difficiles ».

Lula ne dit pas autre chose quand il stigmatise « cette économie de casino ». Ni Tarso Genro,
son ministre de la Justice, lorsqu’il m’explique qu’il faut « opposer un nouveau projet de
civilisation à la déshumanisation brutale de la globalisation prédatrice ».
Je pense encore à cet appel lancé à l’issue du Forum social par des ONG, signé par la
Confédération internationale des syndicats et le Conseil mondial des Eglises, qui préconise de
« remettre la finance à sa place » pour sortir d’un système en crise où tout se tient, à
commencer par trente ans de transferts de revenus au bénéfice du capital et au détriment du
travail.



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Tous disent l’urgence d’un modèle alternatif de développement qui assure la prééminence de
l’intérêt général sur les intérêts particuliers et sur la loi du plus fort. Un nouveau modèle dont
le critère ne soit plus la boulimie financière de quelques-uns, mais le développement humain
et la vie digne à laquelle chacun a droit.


Biens communs publics : une idée qui progresse

La privatisation effrénée des services publics et la marchandisation croissante de tous les
domaines de l’existence n’ont eu nulle part les effets vertueux que promettaient leurs
partisans. Il y a plusieurs années, Ricardo Petrella, l’un des penseurs stimulants de
l’altermondialisme, a théorisé la notion de « biens publics mondiaux », applicable, par
exemple, à l’eau potable, à la santé, à l’éducation, à l’environnement, tous domaines
justiciables d’autres logiques que celles de l’appropriation privée.
Les initiés, alors, ricanaient : qu’est-ce qui, mieux que le marché sans entraves, pouvait
valoriser ces domaines et en faire profiter le plus grand nombre ? On a vu ! Non pas le miracle
d’une concurrence pure et parfaite étendant ses bienfaits à la planète entière, non pas
l’abaissement des coûts d’accès à des biens fondamentaux qui devraient être le patrimoine
commun de l’humanité, mais très souvent, leur renchérissement, les ententes tarifaires et
l’exclusion de ceux qui n’ont pas les moyens d’acquitter les nouveaux péages. On a vu les
agriculteurs ligotés par les semenciers et les grandes entreprises promptes à breveter tout le
vivant. Un exemple parmi tant d’autres : les prix pratiqués sur les médicaments par les trusts
pharmaceutiques ont bafoué le droit à la santé et condamné les malades du sida dans les pays
du Sud. C’est la raison du bras de fer homérique qui a opposé le Brésil aux grands
laboratoires et la raison de son engagement dans la fabrication de génériques qui en fait
aujourd’hui, avec le renfort d’audacieuses politiques de prévention, un pays exemplaire en
matière de lutte contre cette pandémie. Le président Lula m’a d’ailleurs annoncé que son pays
allait construire au Mozambique une usine de fabrication de génériques à destination des
malades africains. Le Forum social a abondamment débattu de l’accès à ces biens communs
dont certains pourraient faire l’objet de financements issus d’une fiscalité mondiale encore
balbutiante. Dilma Rousseff, qui l’accompagnait à cette rencontre et qui l’a remplacé depuis,
a continué le projet.


Les Etats doivent redéfinir leur rôle

Qui eût jamais cru que l’on discuterait aujourd’hui aux Etats-Unis de la nationalisation
temporaire des banques ? Qui aurait pu imaginer que l’Etat américain plafonnerait d’autorité
les rémunérations des plus hauts dirigeants des entreprises aidées par la puissance publique ?
Hélas, de la crise de 2008 à celle d’août 2011, les résistances des conservateurs américains ont
eu raison des règles nouvelles. Ils ont même refusé une taxe sur les avions privés, symbole
d’une volonté de mieux répartir les efforts. A l’aube de la révolution conservatrice, Ronald
Reagan désignait le coupable : l’Etat. A l’aube d’un possible « post-libéralisme » qui ne se
contente pas de panser les plaies et d’atténuer les chocs (ce qui, vu de France, serait toutefois
appréciable !), c’est à la volonté politique de reprendre la main. Ce n’est pas d’Etat
brancardier mais d’Etat anticipateur, porteur d’une vision à long terme de l’intérêt général,
que les pays malmenés par la crise ont impérieusement besoin pour s’en sortir et surtout pour
ne pas y retomber.
Au Brésil, l’élection puis la réélection du président Lula, puis celle de Dilma, ont aussi
signifié un vote pour un nouveau volontarisme politique prenant à bras-le-corps la question


                                                                                               3
sociale. Le Brésil, tout en se mobilisant pour retrouver la confiance des investisseurs
(rétablissement de sa balance commerciale, remboursement anticipé du prêt du Fonds
monétaire international), a mis en place des politiques redistributives qu’il considère
aujourd’hui comme un facteur de résistance à la crise. Il n’a pas hésité à intervenir dans le
fonctionnement du système bancaire en lui imposant, m’avait expliqué le président Lula, des
règles prudentielles bien plus strictes que celles en vigueur aux Etats-Unis et ailleurs (qu’il
s’agisse des ratios d’emprunt des banques par rapport à leur patrimoine liquide ou des
conditions d’intervention sur les marchés à terme). Il a aussi renforcé massivement – en le
dotant de 60 milliards d’euros supplémentaires – son programme d’accélération de la
croissance lancé il y a deux ans pour réaliser les grands travaux dont le Brésil moderne a
besoin. La Banque nationale de développement y est un outil plus efficace que la Banque
mondiale.
Les maîtres du monde ont préféré le profit à court terme aux investissements à long terme,
l’endettement populaire à des salaires décents, les mirages des retraites par capitalisation à la
sécurité de la répartition et les cultures actuelles à l’économie réelle. Et ce sont ceux qui n’en
portent pas la responsabilité qui risquent d’en payer le plus violemment le prix : petits et
moyens revenus des pays riches et nations du Sud. Fort de sa puissance ascendante et de ses
réussites, le Brésil entend bien contribuer à l’élaboration d’un nouveau modèle de
développement « post-libéral » qui s’appuie sur le potentiel d’un marché socialement régulé et
donne à l’Etat tout son rôle.
Il y a là une solution à prendre pour refonder, ici en Europe, notre système commun.


Efficacité économique et justice sociale : un couple inséparable

L’injustice sociale freine et pervertit le développement dans tous les pays qui essaient
d’émerger, là où se lèvent les indignés contre les classes dirigeantes (étroitesse du marché
intérieur, corruption endémique, boulevard ouvert aux trafics et aux mafias, instabilité
politique et, si la démocratie déçoit socialement, tentation autoritaire). Un ordre économique
injuste est un chaos et une poudrière. Enivré de cupidité à court terme, le système néolibéral
n’a pas seulement trébuché sur ses propres vices : il a semé dans le vaste monde des
désespoirs et des ressentiments qui menacent la sécurité collective.
J’ai été frappée, à Belém, par la forte présence des militants syndicaux : ceux des trois
confédérations brésiliennes et ceux venus d’autres pays, dont la France. Les débats sur
l’emploi, les droits au travail et la redistribution ont bénéficié de leur expérience. La grande
journée française de grève et de manifestations du 29 janvier 2009 y fut chaleureusement
soutenue. Mettre la finance au service de l’économie et l’économie au service de la juste
satisfaction des besoins humains, ce n’est pas menacer la production de richesses, c’est
l’orienter autrement. Morale et croissance, justice et performance économique : voilà ce qu’il
faut conjuguer et mesurer à l’aide d’indicateurs de développement humain plus représentatifs
que l’archaïque PIB.
Barack Obama l’a souligné lors de son discours d’investiture : « Une nation ne peut prospérer
longtemps si elle ne favorise que les plus nantis. » Il n’a pas, lui, dilapidé en vain une
quinzaine de milliards au bénéfice des plus aisés et appliqué la théorie erronée dite du «
ruissellement », à quoi se réduisait la vision sociale de George Bush : plus les riches
s’enrichissent, plus les pauvres finissent par en profiter...
Lula était fils de migrants chassés du Nordeste par la famine. Ancien ouvrier et militant issu
du combat pour un syndicalisme indépendant lors de la dictature militaire, il n’avait rien
oublié de la pauvreté vécue dans sa jeunesse. Durant ses deux mandats, des politiques
redistributrices novatrices et bénéfiques sur le plan macroéconomique ont été lancées, comme


                                                                                               4
la bolsa familia attribuée à douze millions de familles pauvres et très pauvres en échange d’un
engagement de scolarisation et de vaccination des enfants. C’est un bel exemple de cercle
vertueux économique et social : les familles bénéficiaires ont été arrachées au dénuement et
les enfants à l’obligation de travailler dans la rue. L’accès enfin possible à une consommation
de première nécessité a été vécu comme une entrée dans la citoyenneté pleine et entière. Le
versement d’un montant calculé en fonction de critères universels a permis de soustraire cette
aide au clientélisme. Ces transferts financiers ont suscité dans les quartiers populaires une
économie de proximité et des créations d’emplois en même temps qu’ils ont ouvert de
nouveaux débouchés à l’industrie brésilienne de l’habillement et de l’alimentation. Lula
raconte volontiers l’avalanche de critiques « expertes » qui s’abattirent initialement sur ce
projet : assistance stérile, paternalisme, incitation à la paresse... Aujourd’hui, un Brésilien sur
quatre bénéficie de ces bourses familiales ; la mortalité infantile a baissé ; la faim a déserté
des millions de foyers populaires et le marché intérieur s’en porte mieux.


Démocratie participative : une nouvelle culture politique efficace

Je suis partisane d’une proposition faite au Forum social : la possibilité, pour les clients
comme pour les salariés des établissements bancaires, d’exercer eux aussi un droit de contrôle
sur la manière dont les banques assument leur fonction. Il en résulterait une autre politique du
crédit aux PME et une saine moralisation de la tarification bancaire ! D’une manière générale,
les errements à l’origine de la crise renforcent l’exigence d’une association plus directe des
citoyens aux décisions et au contrôle de leur application. C’est la condition d’un leadership
légitime et d’une action publique efficace. Partout, les mondialisations financières soulèvent
des indignations et augmentent la résignation. Les ouvriers chinois se révoltent dans les usines
pour obtenir de meilleurs salaires, les ouvriers français manifestent pour éviter les plans de
licenciement économiques. A travers le monde, les inégalités se creusent. Le commerce
international mène à des stratégies folles : des chalutiers norvégiens pêchent des crevettes à
Madagascar qui sont décortiquées en Thaïlande puis conditionnées en Turquie avant d’être
acheminées en France. La mondialisation ne tourne plus rond...
La mondialisation est un fait : c’est la mise en relation croissante de tous avec tous. Elle
s’accélère mais ne date pas d’aujourd’hui. Cette dynamique d’extension des échanges
planétaires et d’évolution permanente de la division internationale du travail est, depuis
l’origine, inscrite dans le logiciel des temps modernes. A cause du développement des moyens
de communication, des bateaux des conquistadors aux réseaux Internet d’aujourd’hui. Et à
cause de l’irrépressible propension de l’économie de marché à ce que Marx appelait l’«
universalisation », non sans une certaine admiration pour cette prodigieuse quoique cruelle et
aveugle vitalité. L’actuelle globalisation financière n’est qu’une étape supplémentaire de ce
processus au long cours qui porte en lui le pire et le meilleur, selon ce que nous saurons en
faire. Le pire : la prédation généralisée, la concurrence sauvage, les délocalisations brutales au
Nord et la surexploitation des salariés au Sud, la loi du plus fort et du seul profit. Mais aussi le
meilleur : de nouvelles chances de développement, des moyens de faire reculer la pauvreté,
une interdépendance de fait des économies qui rend possible et même vitale la solidarité des
nations car nul, à terme, ne s’en sortira sans les autres et encore moins contre les autres.
La mondialisation implique une communauté de destins : toute la question est de savoir si
nous saurons en faire un idéal commun. On en est encore loin. En soi, la mondialisation n’est
ni bonne ni mauvaise : c’est le contexte dans lequel nous vivons et agissons. Elle n’est ni
forcément heureuse ni inéluctablement malheureuse : c’est un mélange de contraintes, dont il
faut tenir compte pour être efficace et se protéger là où c’est nécessaire, et d’occasions qu’il
faut savoir saisir et orienter dans le sens du bien commun. Autrement dit, la politique doit


                                                                                                 5
reprendre la main, mettre des règles, ce que d’autres appellent, pourquoi pas, la
«démondialisation ».
Ce que je crois, c’est qu’il n’y a pas de fatalité de la mondialisation qui condamne les
pouvoirs publics à l’impuissance. Cet alibi des partisans du laisser-faire ne résiste pas à
l’examen.
Une équipe de chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology), conduite par
Susan Berger, a réalisé pendant cinq ans une passionnante enquête sur les stratégies des
entreprises dans la mondialisation, en Europe, en Amérique et en Asie. Elle montre que, pour
un même type de produits, des entreprises également profitables font des choix différents : les
unes sous-traitent dans les pays à bas salaires la quasi-totalité de leur production, les autres
pas car la compétitivité ne se réduit jamais au coût du travail mais résulte d’un ensemble plus
complexe de facteurs. La mondialisation n’explique pas pourquoi Zara, la firme qui connaît
en Europe la croissance la plus rapide, continue à fabriquer en Espagne et au Portugal. Elle
n’explique pas davantage pourquoi les fabricants de lunettes de Taïwan et de Hong Kong ont
délocalisé leur production en Chine mais pas les lunetiers italiens spécialisés dans les
montures haut de gamme – représentant 25 % du marché mondial – qui continuent à fabriquer
dans des usines de Vénétie où les salaires ne sont pourtant pas alignés sur ceux des ouvriers
chinois. Aux chefs d’entreprise qui estiment ne pas pouvoir survivre avec un niveau de
salaires à l’européenne, d’autres prouvent, dans le même secteur, que c’est possible. A
condition d’innover, de rester en phase avec les goûts évolutifs de la clientèle et de tirer
intelligemment parti de ses atouts.
Il n’y a donc pas, du côté des entreprises, de scénario unique auquel forcerait la
mondialisation. Raison de plus pour que les pouvoirs publics ne baissent pas les bras et
favorisent au contraire tout ce qui fait l’attrait d’un territoire pour une entreprise : le niveau de
formation, la qualité des infrastructures, les réseaux et les possibilités de coopération,
l’environnement scientifique et technologique, sans oublier les services publics.
La mauvaise mondialisation, c’est la mondialisation subie, mal comprise, mal accompagnée,
celle où la puissance publique renonce à exercer ses responsabilités. C’est celle où tous les
coups sont permis, où les égoïsmes à court terme accentuent les inégalités, les ressentiments
et les insécurités. La bonne mondialisation, c’est celle qu’encadrent des règles du jeu
équitables avec, à l’échelle nationale et internationale, des pouvoirs publics capables de les
faire respecter dans l’intérêt bien compris de tous.
C’est tout l’enjeu de la période actuelle où le politique doit rattraper son retard sur la finance
qui tend à dicter sa loi. Le monde a profondément changé. Les nations émergentes –
émergées, devrait-on plutôt dire – rebattent les cartes de la concurrence mondiale. De
nouveaux rapports de force s’affirment. Il faut à ce monde-là de nouvelles règles, de
nouvelles sécurités pour que la mondialisation ne soit pas, à court terme, une course
destructrice au profit mais une chance de progrès partagé. C’est, pour moi, tout le rôle de
l’Etat et tout le sens du projet européen tel que je le conçois.
Maîtriser la mondialisation pour l’orienter dans le bon sens, c’est, j’en conviens, une oeuvre
de longue haleine. La bonne mondialisation, c’est celle qui introduira, dans les règles de
l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le respect de normes sociales et
environnementales, celle qui réformera le FMI et la Banque mondiale pour en faire des
instruments au service du développement humain et de la lutte contre les inégalités, celle qui
instaurera une taxe sur les flux financiers, celle qui créera des agences de notations publiques,
qui imposera une réforme du système bancaire pour interdire la spéculation sur la dette des
Etats, celle qui créera une organisation mondiale de l’environnement et fera avancer une
Politique agricole commune (PAC) mondiale pour structurer les marchés de manière plus
juste et donner une vraie chance à l’agriculture des pays en développement. Je ne sais pas à
quel rythme nous y parviendrons, je ne sais pas si l’histoire connaîtra une de ces brusques


                                                                                                  6
accélérations dont elle a le secret et si quelques dirigeants courageux s’entendront enfin pour
faire le premier pas qui entraînera tous les autres. Je vous donne ma parole que je serai parmi
eux, et nous devrons réussir à surmonter « notre échec collectif à faire des choses difficiles »
pour construire un ordre international juste.




                                                                                             7

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Chapitre 6 et 7 de la " Lettre à tous les résignés et indignés qui veulent des solutions "

  • 1. 6/ L’ordre social juste : la boussole de la morale de l’action J’ai beaucoup défendu depuis des années l’idée d’« ordre juste ». Je l’ai mise en application chaque fois que j’ai eu une responsabilité politique. L’ordre juste, c’est être efficace et équitable. Aujourd’hui, je propose comme fil à plomb l’« ordre social juste » car c’est sur la question sociale, au sens large, que la dégradation a été le plus durement ressentie. De quoi s’agit-il ? Il s’agit de lutter contre tous les désordres – désordre économique, social, environnemental, territorial, moral, urbain, européen, international – qui sont autant de violences destructrices. Ces désordres établis écrasent les plus faibles, fragilisent les plus vulnérables et angoissent tous les autres, sauf une minorité de privilégiés à l’abri de tous les risques. Ils entraînent un gâchis humain inadmissible et sont autant d’insécurités, de menaces, dont les Français ne veulent plus. Mettre fin aux désordres, c’est poser les bases d’une société de confiance qui peut repartir de l’avant. Alors que la défiance, celle que nous subissons en raison des politiques injustes et destructrices qui sont conduites par ce pouvoir corrompu dans tous les sens du mot, sape nos chances et nos possibilités d’avenir. Est-il besoin de préciser que l’ordre sans la justice, c’est l’autoritarisme obtus et, très vite, le totalitarisme, sous une forme ou sous une autre. Et la justice sans l’ordre, ça ne dure pas et ça ne marche pas, on ne peut d’ailleurs parler de justice car ce sont toujours les mêmes qui paient le prix fort des désordres. Moi, je veux instaurer un ordre social juste qui est seul garant, pour tous, d’une sécurité durable. C’est le principe que je propose pour donner une boussole à mon action politique, et la faire comprendre de tous. Cet ordre juste, loin de s’opposer au mouvement, est la condition d’un changement accepté car débattu et piloté avec le souci d’un bénéfice mutuel et d’une répartition équitable des efforts. Il suppose un renversement de perspective et de méthode, c’est-à-dire de nouvelles règles du jeu qui s’appliquent à tous, sans exception. Des règles qui rassemblent au lieu de diviser. Des règles qui permettent à la société d’évoluer par le dialogue au lieu de dresser les uns contre les autres. Ces nouvelles règles du jeu lient solidement ce que, d’habitude, on oppose comme, par exemple, la responsabilité individuelle et la solidarité collective, la performance économique et la performance sociale, l’agilité des entreprises et la sécurité des salariés, ou encore un Etat puissant et une décentralisation poussée. Il ne s’agit pas de nier les contradictions et les conflits d’intérêt qui existent, bien évidemment, mais de ne pas rester paralysé, je dirais même tétanisé, par ces antagonismes. Il s’agit de construire des compromis dynamiques afin de dépasser ces oppositions dans l’intérêt bien compris de chacun. C’est ce que j’appelle des « cercles vertueux ». Ces nouvelles règles du jeu que je veux faire prévaloir dans la conduite des affaires communes supposent un dialogue franc et la recherche constante d’un équilibre entre les droits et les devoirs. C’est un contrat donnant-donnant, sans tricheurs ni prédateurs. Par exemple, on aide efficacement les entreprises à se battre, à innover, à conquérir des marchés mais elles assument en contrepartie leurs responsabilités sociales et environnementales, et elles prennent leur part dans le pacte pour l’emploi des jeunes et celui des seniors. On sécurise le parcours d’un emploi à un autre en évitant le passage par la case chômage mais, en contrepartie, ceux qui bénéficient de cette protection nouvelle s’engagent à se former et à accepter toute proposition d’emploi correspondant à leur qualification ou à leurs compétences. On donne à l’école des moyens, humains et matériels, supplémentaires, mais elle assume, en contrepartie, une obligation de résultat contre l’échec scolaire et cela tout au long de la chaîne éducative. On garantit aux jeunes un ensemble de droits nouveaux qui leur permettent 1
  • 2. de démarrer dans la vie et, en contrepartie, ils prennent leurs responsabilités et acceptent les règles du « vivre ensemble ». L’objectif de ces règles du jeu, c’est une société qui réconcilie et fait converger les énergies au lieu de stigmatiser les uns pour valoriser les autres. L’ordre juste, c’est un principe de réciprocité qui garantit qu’il n’y a pas de spoliés. Et donc où l’on cesse de se méfier ou de jalouser le voisin. Yann Algan a fort bien montré, au cours d’une de nos universités populaires de Désirs d’Avenir, comment une société de confiance devient efficace. Il a établi le degré de suspicion dans un pays du nord de l’Europe ; celui-ci était cinq fois inférieur à celui de la France. 7/ Le désordre de la mondialisation : pour un altermondialisme, un ordre international juste Vous connaissez cette remarque de Gandhi toujours d’actualité : « Il y a bien assez dans le monde pour satisfaire les besoins de tous mais pas assez pour satisfaire l’avidité de tous. » Les hasards du calendrier ont fait se succéder en janvier 2009 deux événements majeurs que j’ai voulu vivre sur place et dont, sur fond de crise globale, les leçons convergentes me frappent : l’investiture de Barack Obama et le Forum mondial de Belém, à l’occasion duquel j’ai rencontré le président Lula. J’en ai rendu compte dans un ouvrage publié par la fondation Jean-Jaurès, « Obama, Lula, Forum social, dix leçons convergente »s. J’ai vu, dans la capitale américaine, le 20 janvier, l’immense mobilisation populaire et l’espérance qui unissait fraternellement des Américains de toutes origines, de toutes conditions, de tous âges ; ils rayonnaient de la fierté d’avoir contribué à élargir l’univers des possibles. J’ai vu, à Belém, le 27 janvier, l’exceptionnelle participation à ce Forum social : 130 000 citoyens engagés de 142 nations, 3 000 Indiens de tous les pays qui ont l’Amazonie en partage, la forte présence des délégations françaises. J’ai vu ces jeunes nombreux, rétifs aux injustices et conscients d’habiter un monde commun, assoiffés de politique en phase avec son temps. J’ai entendu la richesse des témoignages et des expériences éclairant trois grands thèmes transversaux : justice sociale, développement durable et démocratie participative. Dans les deux Amériques, chacun le dit avec ses mots, son histoire, sa culture, mais le constat est partagé : au-delà de l’irresponsabilité des responsables (politiques, économiques, financiers) qui ont laissé faire et profité jusqu’à plus soif, ce qui est aujourd’hui en cause ce ne sont pas les « dérapages » mais la nocivité et la dangerosité d’un système fondé, comme l’a souligné Barack Obama, sur « une conception étriquée de l’intérêt individuel et du profit à court terme ». Dans son discours d’investiture, il a imputé la brutale leçon administrée par un marché devenu incontrôlable à « notre échec collectif à faire des choix difficiles ». Lula ne dit pas autre chose quand il stigmatise « cette économie de casino ». Ni Tarso Genro, son ministre de la Justice, lorsqu’il m’explique qu’il faut « opposer un nouveau projet de civilisation à la déshumanisation brutale de la globalisation prédatrice ». Je pense encore à cet appel lancé à l’issue du Forum social par des ONG, signé par la Confédération internationale des syndicats et le Conseil mondial des Eglises, qui préconise de « remettre la finance à sa place » pour sortir d’un système en crise où tout se tient, à commencer par trente ans de transferts de revenus au bénéfice du capital et au détriment du travail. 2
  • 3. Tous disent l’urgence d’un modèle alternatif de développement qui assure la prééminence de l’intérêt général sur les intérêts particuliers et sur la loi du plus fort. Un nouveau modèle dont le critère ne soit plus la boulimie financière de quelques-uns, mais le développement humain et la vie digne à laquelle chacun a droit. Biens communs publics : une idée qui progresse La privatisation effrénée des services publics et la marchandisation croissante de tous les domaines de l’existence n’ont eu nulle part les effets vertueux que promettaient leurs partisans. Il y a plusieurs années, Ricardo Petrella, l’un des penseurs stimulants de l’altermondialisme, a théorisé la notion de « biens publics mondiaux », applicable, par exemple, à l’eau potable, à la santé, à l’éducation, à l’environnement, tous domaines justiciables d’autres logiques que celles de l’appropriation privée. Les initiés, alors, ricanaient : qu’est-ce qui, mieux que le marché sans entraves, pouvait valoriser ces domaines et en faire profiter le plus grand nombre ? On a vu ! Non pas le miracle d’une concurrence pure et parfaite étendant ses bienfaits à la planète entière, non pas l’abaissement des coûts d’accès à des biens fondamentaux qui devraient être le patrimoine commun de l’humanité, mais très souvent, leur renchérissement, les ententes tarifaires et l’exclusion de ceux qui n’ont pas les moyens d’acquitter les nouveaux péages. On a vu les agriculteurs ligotés par les semenciers et les grandes entreprises promptes à breveter tout le vivant. Un exemple parmi tant d’autres : les prix pratiqués sur les médicaments par les trusts pharmaceutiques ont bafoué le droit à la santé et condamné les malades du sida dans les pays du Sud. C’est la raison du bras de fer homérique qui a opposé le Brésil aux grands laboratoires et la raison de son engagement dans la fabrication de génériques qui en fait aujourd’hui, avec le renfort d’audacieuses politiques de prévention, un pays exemplaire en matière de lutte contre cette pandémie. Le président Lula m’a d’ailleurs annoncé que son pays allait construire au Mozambique une usine de fabrication de génériques à destination des malades africains. Le Forum social a abondamment débattu de l’accès à ces biens communs dont certains pourraient faire l’objet de financements issus d’une fiscalité mondiale encore balbutiante. Dilma Rousseff, qui l’accompagnait à cette rencontre et qui l’a remplacé depuis, a continué le projet. Les Etats doivent redéfinir leur rôle Qui eût jamais cru que l’on discuterait aujourd’hui aux Etats-Unis de la nationalisation temporaire des banques ? Qui aurait pu imaginer que l’Etat américain plafonnerait d’autorité les rémunérations des plus hauts dirigeants des entreprises aidées par la puissance publique ? Hélas, de la crise de 2008 à celle d’août 2011, les résistances des conservateurs américains ont eu raison des règles nouvelles. Ils ont même refusé une taxe sur les avions privés, symbole d’une volonté de mieux répartir les efforts. A l’aube de la révolution conservatrice, Ronald Reagan désignait le coupable : l’Etat. A l’aube d’un possible « post-libéralisme » qui ne se contente pas de panser les plaies et d’atténuer les chocs (ce qui, vu de France, serait toutefois appréciable !), c’est à la volonté politique de reprendre la main. Ce n’est pas d’Etat brancardier mais d’Etat anticipateur, porteur d’une vision à long terme de l’intérêt général, que les pays malmenés par la crise ont impérieusement besoin pour s’en sortir et surtout pour ne pas y retomber. Au Brésil, l’élection puis la réélection du président Lula, puis celle de Dilma, ont aussi signifié un vote pour un nouveau volontarisme politique prenant à bras-le-corps la question 3
  • 4. sociale. Le Brésil, tout en se mobilisant pour retrouver la confiance des investisseurs (rétablissement de sa balance commerciale, remboursement anticipé du prêt du Fonds monétaire international), a mis en place des politiques redistributives qu’il considère aujourd’hui comme un facteur de résistance à la crise. Il n’a pas hésité à intervenir dans le fonctionnement du système bancaire en lui imposant, m’avait expliqué le président Lula, des règles prudentielles bien plus strictes que celles en vigueur aux Etats-Unis et ailleurs (qu’il s’agisse des ratios d’emprunt des banques par rapport à leur patrimoine liquide ou des conditions d’intervention sur les marchés à terme). Il a aussi renforcé massivement – en le dotant de 60 milliards d’euros supplémentaires – son programme d’accélération de la croissance lancé il y a deux ans pour réaliser les grands travaux dont le Brésil moderne a besoin. La Banque nationale de développement y est un outil plus efficace que la Banque mondiale. Les maîtres du monde ont préféré le profit à court terme aux investissements à long terme, l’endettement populaire à des salaires décents, les mirages des retraites par capitalisation à la sécurité de la répartition et les cultures actuelles à l’économie réelle. Et ce sont ceux qui n’en portent pas la responsabilité qui risquent d’en payer le plus violemment le prix : petits et moyens revenus des pays riches et nations du Sud. Fort de sa puissance ascendante et de ses réussites, le Brésil entend bien contribuer à l’élaboration d’un nouveau modèle de développement « post-libéral » qui s’appuie sur le potentiel d’un marché socialement régulé et donne à l’Etat tout son rôle. Il y a là une solution à prendre pour refonder, ici en Europe, notre système commun. Efficacité économique et justice sociale : un couple inséparable L’injustice sociale freine et pervertit le développement dans tous les pays qui essaient d’émerger, là où se lèvent les indignés contre les classes dirigeantes (étroitesse du marché intérieur, corruption endémique, boulevard ouvert aux trafics et aux mafias, instabilité politique et, si la démocratie déçoit socialement, tentation autoritaire). Un ordre économique injuste est un chaos et une poudrière. Enivré de cupidité à court terme, le système néolibéral n’a pas seulement trébuché sur ses propres vices : il a semé dans le vaste monde des désespoirs et des ressentiments qui menacent la sécurité collective. J’ai été frappée, à Belém, par la forte présence des militants syndicaux : ceux des trois confédérations brésiliennes et ceux venus d’autres pays, dont la France. Les débats sur l’emploi, les droits au travail et la redistribution ont bénéficié de leur expérience. La grande journée française de grève et de manifestations du 29 janvier 2009 y fut chaleureusement soutenue. Mettre la finance au service de l’économie et l’économie au service de la juste satisfaction des besoins humains, ce n’est pas menacer la production de richesses, c’est l’orienter autrement. Morale et croissance, justice et performance économique : voilà ce qu’il faut conjuguer et mesurer à l’aide d’indicateurs de développement humain plus représentatifs que l’archaïque PIB. Barack Obama l’a souligné lors de son discours d’investiture : « Une nation ne peut prospérer longtemps si elle ne favorise que les plus nantis. » Il n’a pas, lui, dilapidé en vain une quinzaine de milliards au bénéfice des plus aisés et appliqué la théorie erronée dite du « ruissellement », à quoi se réduisait la vision sociale de George Bush : plus les riches s’enrichissent, plus les pauvres finissent par en profiter... Lula était fils de migrants chassés du Nordeste par la famine. Ancien ouvrier et militant issu du combat pour un syndicalisme indépendant lors de la dictature militaire, il n’avait rien oublié de la pauvreté vécue dans sa jeunesse. Durant ses deux mandats, des politiques redistributrices novatrices et bénéfiques sur le plan macroéconomique ont été lancées, comme 4
  • 5. la bolsa familia attribuée à douze millions de familles pauvres et très pauvres en échange d’un engagement de scolarisation et de vaccination des enfants. C’est un bel exemple de cercle vertueux économique et social : les familles bénéficiaires ont été arrachées au dénuement et les enfants à l’obligation de travailler dans la rue. L’accès enfin possible à une consommation de première nécessité a été vécu comme une entrée dans la citoyenneté pleine et entière. Le versement d’un montant calculé en fonction de critères universels a permis de soustraire cette aide au clientélisme. Ces transferts financiers ont suscité dans les quartiers populaires une économie de proximité et des créations d’emplois en même temps qu’ils ont ouvert de nouveaux débouchés à l’industrie brésilienne de l’habillement et de l’alimentation. Lula raconte volontiers l’avalanche de critiques « expertes » qui s’abattirent initialement sur ce projet : assistance stérile, paternalisme, incitation à la paresse... Aujourd’hui, un Brésilien sur quatre bénéficie de ces bourses familiales ; la mortalité infantile a baissé ; la faim a déserté des millions de foyers populaires et le marché intérieur s’en porte mieux. Démocratie participative : une nouvelle culture politique efficace Je suis partisane d’une proposition faite au Forum social : la possibilité, pour les clients comme pour les salariés des établissements bancaires, d’exercer eux aussi un droit de contrôle sur la manière dont les banques assument leur fonction. Il en résulterait une autre politique du crédit aux PME et une saine moralisation de la tarification bancaire ! D’une manière générale, les errements à l’origine de la crise renforcent l’exigence d’une association plus directe des citoyens aux décisions et au contrôle de leur application. C’est la condition d’un leadership légitime et d’une action publique efficace. Partout, les mondialisations financières soulèvent des indignations et augmentent la résignation. Les ouvriers chinois se révoltent dans les usines pour obtenir de meilleurs salaires, les ouvriers français manifestent pour éviter les plans de licenciement économiques. A travers le monde, les inégalités se creusent. Le commerce international mène à des stratégies folles : des chalutiers norvégiens pêchent des crevettes à Madagascar qui sont décortiquées en Thaïlande puis conditionnées en Turquie avant d’être acheminées en France. La mondialisation ne tourne plus rond... La mondialisation est un fait : c’est la mise en relation croissante de tous avec tous. Elle s’accélère mais ne date pas d’aujourd’hui. Cette dynamique d’extension des échanges planétaires et d’évolution permanente de la division internationale du travail est, depuis l’origine, inscrite dans le logiciel des temps modernes. A cause du développement des moyens de communication, des bateaux des conquistadors aux réseaux Internet d’aujourd’hui. Et à cause de l’irrépressible propension de l’économie de marché à ce que Marx appelait l’« universalisation », non sans une certaine admiration pour cette prodigieuse quoique cruelle et aveugle vitalité. L’actuelle globalisation financière n’est qu’une étape supplémentaire de ce processus au long cours qui porte en lui le pire et le meilleur, selon ce que nous saurons en faire. Le pire : la prédation généralisée, la concurrence sauvage, les délocalisations brutales au Nord et la surexploitation des salariés au Sud, la loi du plus fort et du seul profit. Mais aussi le meilleur : de nouvelles chances de développement, des moyens de faire reculer la pauvreté, une interdépendance de fait des économies qui rend possible et même vitale la solidarité des nations car nul, à terme, ne s’en sortira sans les autres et encore moins contre les autres. La mondialisation implique une communauté de destins : toute la question est de savoir si nous saurons en faire un idéal commun. On en est encore loin. En soi, la mondialisation n’est ni bonne ni mauvaise : c’est le contexte dans lequel nous vivons et agissons. Elle n’est ni forcément heureuse ni inéluctablement malheureuse : c’est un mélange de contraintes, dont il faut tenir compte pour être efficace et se protéger là où c’est nécessaire, et d’occasions qu’il faut savoir saisir et orienter dans le sens du bien commun. Autrement dit, la politique doit 5
  • 6. reprendre la main, mettre des règles, ce que d’autres appellent, pourquoi pas, la «démondialisation ». Ce que je crois, c’est qu’il n’y a pas de fatalité de la mondialisation qui condamne les pouvoirs publics à l’impuissance. Cet alibi des partisans du laisser-faire ne résiste pas à l’examen. Une équipe de chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology), conduite par Susan Berger, a réalisé pendant cinq ans une passionnante enquête sur les stratégies des entreprises dans la mondialisation, en Europe, en Amérique et en Asie. Elle montre que, pour un même type de produits, des entreprises également profitables font des choix différents : les unes sous-traitent dans les pays à bas salaires la quasi-totalité de leur production, les autres pas car la compétitivité ne se réduit jamais au coût du travail mais résulte d’un ensemble plus complexe de facteurs. La mondialisation n’explique pas pourquoi Zara, la firme qui connaît en Europe la croissance la plus rapide, continue à fabriquer en Espagne et au Portugal. Elle n’explique pas davantage pourquoi les fabricants de lunettes de Taïwan et de Hong Kong ont délocalisé leur production en Chine mais pas les lunetiers italiens spécialisés dans les montures haut de gamme – représentant 25 % du marché mondial – qui continuent à fabriquer dans des usines de Vénétie où les salaires ne sont pourtant pas alignés sur ceux des ouvriers chinois. Aux chefs d’entreprise qui estiment ne pas pouvoir survivre avec un niveau de salaires à l’européenne, d’autres prouvent, dans le même secteur, que c’est possible. A condition d’innover, de rester en phase avec les goûts évolutifs de la clientèle et de tirer intelligemment parti de ses atouts. Il n’y a donc pas, du côté des entreprises, de scénario unique auquel forcerait la mondialisation. Raison de plus pour que les pouvoirs publics ne baissent pas les bras et favorisent au contraire tout ce qui fait l’attrait d’un territoire pour une entreprise : le niveau de formation, la qualité des infrastructures, les réseaux et les possibilités de coopération, l’environnement scientifique et technologique, sans oublier les services publics. La mauvaise mondialisation, c’est la mondialisation subie, mal comprise, mal accompagnée, celle où la puissance publique renonce à exercer ses responsabilités. C’est celle où tous les coups sont permis, où les égoïsmes à court terme accentuent les inégalités, les ressentiments et les insécurités. La bonne mondialisation, c’est celle qu’encadrent des règles du jeu équitables avec, à l’échelle nationale et internationale, des pouvoirs publics capables de les faire respecter dans l’intérêt bien compris de tous. C’est tout l’enjeu de la période actuelle où le politique doit rattraper son retard sur la finance qui tend à dicter sa loi. Le monde a profondément changé. Les nations émergentes – émergées, devrait-on plutôt dire – rebattent les cartes de la concurrence mondiale. De nouveaux rapports de force s’affirment. Il faut à ce monde-là de nouvelles règles, de nouvelles sécurités pour que la mondialisation ne soit pas, à court terme, une course destructrice au profit mais une chance de progrès partagé. C’est, pour moi, tout le rôle de l’Etat et tout le sens du projet européen tel que je le conçois. Maîtriser la mondialisation pour l’orienter dans le bon sens, c’est, j’en conviens, une oeuvre de longue haleine. La bonne mondialisation, c’est celle qui introduira, dans les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le respect de normes sociales et environnementales, celle qui réformera le FMI et la Banque mondiale pour en faire des instruments au service du développement humain et de la lutte contre les inégalités, celle qui instaurera une taxe sur les flux financiers, celle qui créera des agences de notations publiques, qui imposera une réforme du système bancaire pour interdire la spéculation sur la dette des Etats, celle qui créera une organisation mondiale de l’environnement et fera avancer une Politique agricole commune (PAC) mondiale pour structurer les marchés de manière plus juste et donner une vraie chance à l’agriculture des pays en développement. Je ne sais pas à quel rythme nous y parviendrons, je ne sais pas si l’histoire connaîtra une de ces brusques 6
  • 7. accélérations dont elle a le secret et si quelques dirigeants courageux s’entendront enfin pour faire le premier pas qui entraînera tous les autres. Je vous donne ma parole que je serai parmi eux, et nous devrons réussir à surmonter « notre échec collectif à faire des choses difficiles » pour construire un ordre international juste. 7