LA SCIENCE OUVERTE
: PORTRAIT
D'ENSEMBLE
COLLOQUE LA SCIENCE OUVERTE ET LE LIBRE ACCÈS
DANS LES UNIVERSITÉS HAÏTIENNES : ÉTAT DE LA
SITUATION ET PROPOSITIONS
27 MARS 2015
FLORENCE PIRON, UNIVERSITÉ LAVAL
FLORENCE.PIRON@COM.ULAVAL.CA
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de
la licence creative commons attribution 4.0 canada
SCIENCE OU RECHERCHE?
Comment distinguer entre science et recherche?
- La recherche scientifique, c’est le processus de fabrication des
connaissances au sein de l’institution scientifique/universitaire,
impliquant des acteurs, des organisations, des lieux et objets, une
certaine culture de travail et surtout un cadre normatif dominant.
- Une publication scientifique, c’est la trace publique et pérenne
d’un processus de recherche particulier, sous la forme d’un texte
(en général, un article publié dans une revue scientifique ou, en
sciences humaines, un livre).
- La science, c’est l’ensemble de tous les textes ainsi produits et
publiés qui obéissent au cadre normatif dominant.
- Une science ou une discipline, c’est un ensemble de textes qui se
citent et se répondent de génération en génération et qui sont
enseignés à ceux et celles qui se forment à cette science.
LA SCIENCE EST UN PATRIMOINE COGNITIF QUE SE TRANSMETTENT
DES GÉNÉRATIONS DE CHERCHEURS DANS LES UNIVERSITÉS
THÉORIE CONSTRUCTIVISTE DE LA
VÉRITÉ ET DE LA SCIENCE
• La science est un savoir humain parmi bien d’autres, mais qui a des
prétentions universelles et qui bénéficie de ressources énormes et d’un
prestige social très élevé, celui de l’expertise.
• La scientificité d’un savoir lui est accordée s’il respecte le cadre
normatif dominant de la science.
• Ce cadre normatif
• implique un fossé abyssal entre les « sachants » (les scientifiques)
et les « non-sachants », les ignorants, les ordinaires, de l’autre.
• oppose les savoirs locaux et la science. Il exclut les premiers de la
seconde.
• Exige des scientifiques l’abandon de leurs caractéristiques locales
et personnelles
• Traditionnellement, l’institution scientifique a privilégié l’égalité entre
les pairs, pour se protéger contre l’ingérence des impairs et des
puissants
• Cette égalité a influencé la forme canonique de la communication
scientifique : elle s’adresse avant tout aux pairs, aux autres
scientifiques, et non au reste de la société : les publications
scientifiques
Le monde peut s’écrouler, les scientifiques ne le voient
pas car ils sont occupés à l’étudier de manière
scientifique…
UNE AUTRE SCIENCE EST POSSIBLE
Il est possible de remettre en question le cadre normatif
dominant et de proposer un cadre alternatif : la science
ouverte
Ouvrir la science
• publier en libre accès
• Faire de l’évaluation ouverte
• Partager ses travaux, ses données et ses ressources
sur le web et avec les médias sociaux
• dialoguer, commenter (au lieu du secret et de la peur)
Ouvrir la recherche
• intégrer des non-scientifiques au processus de
recherche
• Intégrer des savoirs autres que scientifiques : savoirs
locaux traditionnels, expérientiels, politiques, etc.
• Décider de l’agenda de la recherche selon les priorités
de la société, le bien commun
1.OUVRIR LA
SCIENCE : LE
LIBRE ACCÈS
LA SCIENCE PRIVÉE, LA
SOCIÉTÉ PRIVÉE DE SCIENCE
Quelles formes prend aujourd’hui le mur entre la science
et la société en Haïti?
• Peu ou pas d’enseignement de la science à l’école
• Peu ou pas de vulgarisation scientifique dans les
médias
• De nombreux travaux scientifiques dorment dans des
ordinateurs ou des bibliothèques
• Des revues scientifiques en ligne, mais qui imposent
un abonnement très cher
• Des bibliothèques qui manquent de ressources
Un exemple de mur payant pour accéder à la science : 38$ pour un pdf!
38 $
pour
acheter
un
compte
rendu
de livre
sur la
malaria!
Cet
argent
va à
l’éditeur
et non à
l’auteur
qui a
cédé
ses
droits
Une
référence
de 1991 qui
n’est pas en
ligne :
inaccessible
ET POURTANT…
• Les publications scientifiques sont de plus en plus
nombreuses, accessibles en ligne de n’importe où dans
le monde
• Des moteurs de recherche puissants, comme Google
Scholar, permettent d’y accéder grâce à la recherche
par mots-clés
• Le web permet de partager un texte à l’infini sans
coûts et sans jamais le perdre
Tout pourrait faire de la science un bien commun, un
patrimoine commun à partager!
• Le mouvement du libre accès et de la science ouverte
s’efforcent de réaliser cette vision depuis les années
1990.
• Déclaration de Budapest en 2002, réaffirmée en 2012
463 000 références sur Haiti dans Google Scholar : un moteur de
recherche qui explore toutes les bases de données scientifiques
Recherche dans Google scholar avec le mot clé Haiti :
15 500 titres depuis 2014
RECOMMANDATIONS DU
RAPPORT DE L’ONU MARS
2015
Recommandation 112:
Le produit des travaux de création subventionnés par des
gouvernements, des organisations intergouvernementales ou
des entités caritatives devrait être rendu largement accessible.
Les États devraient réorienter leur soutien financier aux modèles
de publication fondés sur la propriété vers des modèles de
publication ouverts.
Recommandation 113 :
Les universités publiques et privées, ainsi que les institutions
publiques de recherche devraient adopter des politiques en vue
de promouvoir le libre accès aux travaux de recherche,
documents et données ayant fait l’objet d’une publication, sur la
base d’un système ouvert et équitable, notamment grâce à
l’utilisation de licences Creative Commons.
ACCESSIBILITÉ ET VISIBILITÉ DE LA
SCIENCE AU NORD ET AU SUD
Deux enjeux :
- Donner accès à la science des pays du Nord (visible
mais inaccessible) dans les pays du Sud
- Donner accès à la science des pays du Sud (invisible et
inaccessible) dans les pays du Sud et les pays du Nord
Une façon de rétablir une « justice cognitive » entre pays
du Nord et pays du Sud.
Obstacles :
• La langue
• Le jargon
• Le coût de la science
• Les craintes du vol d’idées et de la perte d’argent si on
partage
• Le mur payant
PUBLICATIONS EN LIBRE ACCÈS : DEUX VOIES POSSIBLES
POUR LES CHERCHEURS ET CHERCHEUSES
Publier dans des
revues en libre
accès
Revues en libre accès de plus en plus
nombreuses (10278)
Repérables dans le Directory of Open
Access Journals (DOAJ)
Environ 25% font payer des frais
aux auteurs (APC) : attention,
dérive possible et revues
prédatrices – la vigilance s’impose.
Nécessité d’un support public pour
ces revues, par exemple de la part
des bibliothèques
Logiciels libres qui servent de
structures de base à des revues en
ligne et partage des services
d’évaluation entre des revues
Un dépôt institutionnel est une archive
numérique ouverte créée par une université
et gérée par la bibliothèque. On y dépose
une copie du contenu de l’article dès qu’il est
accepté.
Les DI peuvent accueillir bien plus que les
articles : chapitres, rapports, conférences
filmées, etc. Ils sont interopérables et
moissonnables par des moteurs de recherche
comme Isidore ou Google scholar.
The Directory of Open Access
Repositories – OpenDOAR : une immense
base de données d’articles en accès libre
À ne pas confondre avec les réseaux sociaux
scientifiques privés à vocation commerciale
comme Research Gate, Academia ou
Mendeley.
Archiver ses publications en
libre accès dans un dépôt
institutionnel
LES ARCHIVES
NUMÉRIQUES OUVERTES
• Des sites web qui sont réalisés à l’aide de logiciels
libres qui ont été conçus pour ça : Dspace, eprints
• Une volonté de pérenniser l’existence des publications
• L’auteur-e fait le dépôt personnellement, en respectant
la politique éditoriale de la revue
• Les métadonnées permettent un repérage efficace
dans les moteurs de recherche
• L’équipe du dépôt (à la bibliothèque) valide le dépôt
• Il reste difficile de mobiliser les chercheurs qui ne sont
pas habitués à prendre soin de la diffusion de leur
article…
Exemple d’archive numérique ouverte
HAL : l’Archive ouverte du CNRS
Recherche avec le mot-clé Haiti dans l’archive ouverte HAL
DOAJ: Le portail des revues en accès libre
Dans DOAJ, recherche avec le mot-clé Haiti
Le répertoire des archives universitaires ouvertes
LA PUBLICATION : ÉTAPE
FINALE D’UNE RECHERCHE
SCIENCE
CONVENTIONNELLE
- Publier les résultats d’un
recherche sous la forme d’un
article scientifique dans une revue
qui pratique l’évaluation par les
pairs en espérant être cité par de
nombreux collègues/pairs
- Laisser à la revue le soin de
la publicité et de la diffusion
de l’article
- Risques : Le faire seulement
pour ajouter une ligne à son
cv, ce qui entraine de la
surpublication et l’abus de pouvoir
des directeurs et directrices de
thèse qui imposent leur nom sur
les textes de leurs étudiants ou
étudiantes
SCIENCE OUVERTE
Publier, oui, mais surtout diffuser et
partager ses publications :
- Mettre son article sur le web et en
libre accès si la revue ne le fait pas
(voir les possibilités plus loin)
- Lui donner une licence cc-by ou cc-
by-sa qui permet la réutilisation du
texte ou des données (voir plus loin)
- Utiliser les réseaux sociaux pour le
faire connaître
- Rédiger des billets de blog pour le
résumer et le rendre plus accessible
- Mettre en ligne les ppt, les conférences
qui s’y rapportent
Une archive numérique pour les universités qui n’en ont pas encore
DROIT D’AUTEUR : DE NOMBREUSES
PEURS ET FAUSSES CROYANCES
SCIENCE
CONVENTIONNELLE
• Croire (à tort) que toutes les revues exigent
la cession du droit d’auteur
• Oublier que l’auteur a toujours des droits
moraux sur son texte, même s’il a été
payé pour l’écrire
• Ne pas oser diffuser, publiciser ou
mettre en libre accès ses propres travaux
de peur de faire quelque chose d’illégal ou
de déplaire aux revues commerciales
• Aux Etats-Unis, déposer des brevets sur
tout, même sur une idée, dans l’espoir de
tirer profit de la commercialisation et par
crainte de se faire voler cette possibilité de
profit
• Se désintéresser de la question : une
indifférence troublante de nombreux
chercheurs qui ne savent pas s’ils ont signé
ou non une entente avec la revue qui les
publie.
SCIENCE OUVERTE
• Tout auteur d’un texte a le droit
de librement donner une licence
ouverte à son texte, sans
demander de permission :
Creative commons
 Cette famille de licence autorise la
diffusion, la reproduction et la
réutilisation d’un texte dans la mesure où
l’auteur est nommé
 Favorise la diffusion et le partage du
savoir
 Considère que la science est un
« commun » qui appartient à la société, à
tous, à la différence d’une œuvre d’art dont
vit l’artiste (et encore)
Évolution des licenses Creative commons :
construction d’un commun de la connaissance
2.OUVRIR LA
RECHERCHE
DEUX GRANDES FORMES
DE RECHERCHE OUVERTE
1. La « science citoyenne »: des projets de recherche qui
s’ouvrent à la participation de non-scientifiques pour améliorer
les connaissances produites sur différents sujets, notamment
en biologie, en astronomie, en génomique, en botanique, etc.
2. La « science participative » ou « coopérative » : Des projets
de recherche dont le design inclut les personnes qui sont l’objet
du savoir produit ou qui sont touchées par le phénomène
étudié et dont on assume l’intelligence, la capacité de
comprendre et de produire de la connaissance.
L'UNESCO, dans son rapport mondial Vers les sociétés du savoir,
nous propose cet idéal :
• « Les sociétés du savoir ne mériteront vraiment leur nom que si
le plus grand nombre possible d'individus peuvent devenir
producteurs de savoirs et ne demeurent pas simplement
consommateurs du savoir actuellement disponible ».
1. LA SCIENCE CITOYENNE EST UNE SCIENCE
DEVENUE HOSPITALIÈRE
Cette science citoyenne fait une place à la participation de citoyens
définis ici en creux comme des non-professionnels de la science, des
profanes, des non-experts.
- ne gagnent pas leur vie comme chercheurs
- n’ont pas le statut social et les exigences de reconnaissance
publique, de salaire et de carrière des chercheurs.
- Sont passionnés, motivés par leur contribution à l’édifice de la
science
Innombrables exemples passionnants de projets de science citoyenne,
centrés sur deux buts:
- Améliorer les connaissances du monde naturel (tela botanica,
observatoire des oiseaux, des chauve-souris, des forêts, etc.)
- Résoudre collectivement des problèmes scientifiques:
- Polymaths
- Foldit (optimisation de la structure de certaines protéines dans
un jeu vidéo_
- Galaxy Zoo (coder des données astronomiques)
2. LA SCIENCE PARTICIPATIVE :
CINQ EXEMPLES
• Le projet Bhoo Chetana en Inde
• Le projet Photovert au Québec
• Les boutiques de sciences
• La pratique de Zotero, logiciel de gestion des sources
bibliographiques
• Wikipédia
Points communs :
• Aspiration à la justice cognitive et à l’empowerment collectif par la
science et la connaissance
• Confiance dans l’intelligence collective, même chez les « non-
sachants ».
• La coopération permet de réaliser des projets impossibles à faire
autrement
LA JUSTICE COGNITIVE
Inspirée par la justice cognitive, un concept qui vient de Shiv
Visvanathan (1997) et qui a inspiré le Knowledge Swaraj
Manifesto: il exige que la science occidentale moderne reconnaisse
comme légitimes et valables différents types de savoirs, liés aux
différents milieux de vie et cultures, accepte la dialogue entre ces
savoirs et refuse que d’autres cultures imposent leur définition de
la réalité au nom de la science.
Cognitive justice recognizes the right of different forms of
knowledge to co-exist but adds that this plurality goes beyond
tolerance or liberalism to an active recognition of the need for
diversity. It demands recognition of knowledge: not just as
method, but also as a culture and a way of life. This pre-supposes
everything this Manifesto has argued for: that we need a pluralistic
view of expertise, of science and technology, of knowledge and
craft; that we recognize that knowledge is embedded in culture,
that every knowledge has its own cosmology; […] that we need
new engagement of civil society to build a social democracy with
the knowledge democracy.
EXEMPLE 1 . LE PROJET BHOO CHETANA
Graves problèmes d’insécurité alimentaire en Inde
- La solution Bayer-Monsanto: les cultures génétiquement modifiées
et tous les problèmes subséquents
- La solution Bhoo Chetana (Bengaluru, Inde): régénérer les sols
(affaiblis par la sécheresse) par un emploi judicieux, localisé, de
nutriments.
95 000 échantillons de sols envoyés par les paysans de tout l’État du
Karnataka à un centre de recherche qui, en échange, leur indique
quels nutriments utiliser.
10 000 facilitateurs engagés dans les villages
La production augmente de 20 à 30%
Les experts mondiaux du riz n’en reviennent pas…
- “Bhoo means land and Chetana means rejuvenation. This initiative
is to revive our agriculture which involves farmers, farm
facilitators, extension workers, universities, research institutes
and government,” explained S.V. Ranganath, Chief Secretary of
Karnataka State Government.
EXEMPLE 2. LA MÉTHODE PHOTO-
VOIX
• Des personnes non-scientifiques prennent des photos
pour répondre à une question de recherche sur un
problème social ou environnemental
• Leur groupe discute et analyse les photos pour en tirer
du savoir
• Le projet photovert : les 6 conclusions étaient les
mêmes que celles d’une étude scientifique!
3. LES BOUTIQUE DE SCIENCES
Un dispositif original qui fait le pont entre
- les organismes de la société civile, les associations,
les organismes communautaires ou d’économie
sociale, mais aussi des organismes para-publics
comme des écoles
- Les étudiants universitaires des 3 cycles
Dans le cadre de leur formation, ces derniers réalisent des
projets qui répondent aux demandes des organismes pour
des produits, des synthèses, mais aussi de la recherche.
La demande vient de l’organisme, les étudiants y répondent
sous la supervision de leur professeur. Ils et elles sont payés
en « crédits d’études ».
Du transfert de connaissances dans les deux sens, du
dialogue, ébranlement du mur entre la société et
l’université.
Accès savoirs, la boutique de sciences de l’Université Laval
4. PARTAGER SES RÉFÉRENCES
BIBLIOGRAPHIQUES AVEC ZOTERO
SCIENCE
CONVENTIONNELLE
• Fiches
individuelles de
lecture
• Endnote (logiciel
propriétaire) :
fiches
bibliographiques
électroniques
• Ne pas partager
ses références
ailleurs que dans
l’article publié
SCIENCE OUVERTE
Utiliser Zotero.org
 Application Web libre et gratuite qui permet de
collecter des références, d’importer les pdf, de
sélectionner les citations à déposer dans son manuscrit,
puis de générer les bibliographies d’un seul clic sous
n’importe quel format (comme Endnote)
 capacité de créer des collections de groupe
ouvertes ou fermées : chacun peut puiser dans les
références rassemblées. Ces collections deviennent des
biens communs!
 Très utile pour un Centre de recherche, un
département, une revue (demander aux auteurs de
puiser dans Zotero pour simplifier l’édition des
bibliographies)
5. WIKIPÉDIA
• Le site le plus cité…
• Anonymat des auteurs
• Révision et discussion perpétuelle des articles
• Traductions dans toutes les langues
• Travail collaboratif
• Une encyclopédie wikipedia en créole?
IMPACTS CONCRETS DE LA
SCIENCE OUVERTE POUR LES PAYS
DU SUD
• Un meilleur accès à la science du Nord pour les étudiants
et les chercheurs du Sud
• Un meilleur accès des étudiants et des chercheurs du Sud
à la science du Sud
• Une meilleure visibilité de la science du Sud dans le
monde entier
• Le partage des données et des textes scientifiques, qui
améliore la qualité de la recherche et donne le goût de la
science en coopération
• Les sciences citoyennes et participatives libèrent (un peu)
la science de ses conventions et de son élitisme et
revalorisent les savoirs locaux, pour plus de justice
cognitive.
Bonne science ouverte!!

Portrait d'ensemble de la science ouverte. Colloque de Port au Prince

  • 1.
    LA SCIENCE OUVERTE :PORTRAIT D'ENSEMBLE COLLOQUE LA SCIENCE OUVERTE ET LE LIBRE ACCÈS DANS LES UNIVERSITÉS HAÏTIENNES : ÉTAT DE LA SITUATION ET PROPOSITIONS 27 MARS 2015 FLORENCE PIRON, UNIVERSITÉ LAVAL FLORENCE.PIRON@COM.ULAVAL.CA Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la licence creative commons attribution 4.0 canada
  • 2.
    SCIENCE OU RECHERCHE? Commentdistinguer entre science et recherche? - La recherche scientifique, c’est le processus de fabrication des connaissances au sein de l’institution scientifique/universitaire, impliquant des acteurs, des organisations, des lieux et objets, une certaine culture de travail et surtout un cadre normatif dominant. - Une publication scientifique, c’est la trace publique et pérenne d’un processus de recherche particulier, sous la forme d’un texte (en général, un article publié dans une revue scientifique ou, en sciences humaines, un livre). - La science, c’est l’ensemble de tous les textes ainsi produits et publiés qui obéissent au cadre normatif dominant. - Une science ou une discipline, c’est un ensemble de textes qui se citent et se répondent de génération en génération et qui sont enseignés à ceux et celles qui se forment à cette science. LA SCIENCE EST UN PATRIMOINE COGNITIF QUE SE TRANSMETTENT DES GÉNÉRATIONS DE CHERCHEURS DANS LES UNIVERSITÉS
  • 3.
    THÉORIE CONSTRUCTIVISTE DELA VÉRITÉ ET DE LA SCIENCE • La science est un savoir humain parmi bien d’autres, mais qui a des prétentions universelles et qui bénéficie de ressources énormes et d’un prestige social très élevé, celui de l’expertise. • La scientificité d’un savoir lui est accordée s’il respecte le cadre normatif dominant de la science. • Ce cadre normatif • implique un fossé abyssal entre les « sachants » (les scientifiques) et les « non-sachants », les ignorants, les ordinaires, de l’autre. • oppose les savoirs locaux et la science. Il exclut les premiers de la seconde. • Exige des scientifiques l’abandon de leurs caractéristiques locales et personnelles • Traditionnellement, l’institution scientifique a privilégié l’égalité entre les pairs, pour se protéger contre l’ingérence des impairs et des puissants • Cette égalité a influencé la forme canonique de la communication scientifique : elle s’adresse avant tout aux pairs, aux autres scientifiques, et non au reste de la société : les publications scientifiques
  • 4.
    Le monde peuts’écrouler, les scientifiques ne le voient pas car ils sont occupés à l’étudier de manière scientifique…
  • 5.
    UNE AUTRE SCIENCEEST POSSIBLE Il est possible de remettre en question le cadre normatif dominant et de proposer un cadre alternatif : la science ouverte Ouvrir la science • publier en libre accès • Faire de l’évaluation ouverte • Partager ses travaux, ses données et ses ressources sur le web et avec les médias sociaux • dialoguer, commenter (au lieu du secret et de la peur) Ouvrir la recherche • intégrer des non-scientifiques au processus de recherche • Intégrer des savoirs autres que scientifiques : savoirs locaux traditionnels, expérientiels, politiques, etc. • Décider de l’agenda de la recherche selon les priorités de la société, le bien commun
  • 6.
    1.OUVRIR LA SCIENCE :LE LIBRE ACCÈS
  • 7.
    LA SCIENCE PRIVÉE,LA SOCIÉTÉ PRIVÉE DE SCIENCE Quelles formes prend aujourd’hui le mur entre la science et la société en Haïti? • Peu ou pas d’enseignement de la science à l’école • Peu ou pas de vulgarisation scientifique dans les médias • De nombreux travaux scientifiques dorment dans des ordinateurs ou des bibliothèques • Des revues scientifiques en ligne, mais qui imposent un abonnement très cher • Des bibliothèques qui manquent de ressources
  • 8.
    Un exemple demur payant pour accéder à la science : 38$ pour un pdf!
  • 9.
    38 $ pour acheter un compte rendu de livre surla malaria! Cet argent va à l’éditeur et non à l’auteur qui a cédé ses droits
  • 10.
    Une référence de 1991 qui n’estpas en ligne : inaccessible
  • 12.
    ET POURTANT… • Lespublications scientifiques sont de plus en plus nombreuses, accessibles en ligne de n’importe où dans le monde • Des moteurs de recherche puissants, comme Google Scholar, permettent d’y accéder grâce à la recherche par mots-clés • Le web permet de partager un texte à l’infini sans coûts et sans jamais le perdre Tout pourrait faire de la science un bien commun, un patrimoine commun à partager! • Le mouvement du libre accès et de la science ouverte s’efforcent de réaliser cette vision depuis les années 1990. • Déclaration de Budapest en 2002, réaffirmée en 2012
  • 13.
    463 000 référencessur Haiti dans Google Scholar : un moteur de recherche qui explore toutes les bases de données scientifiques
  • 14.
    Recherche dans Googlescholar avec le mot clé Haiti : 15 500 titres depuis 2014
  • 15.
    RECOMMANDATIONS DU RAPPORT DEL’ONU MARS 2015 Recommandation 112: Le produit des travaux de création subventionnés par des gouvernements, des organisations intergouvernementales ou des entités caritatives devrait être rendu largement accessible. Les États devraient réorienter leur soutien financier aux modèles de publication fondés sur la propriété vers des modèles de publication ouverts. Recommandation 113 : Les universités publiques et privées, ainsi que les institutions publiques de recherche devraient adopter des politiques en vue de promouvoir le libre accès aux travaux de recherche, documents et données ayant fait l’objet d’une publication, sur la base d’un système ouvert et équitable, notamment grâce à l’utilisation de licences Creative Commons.
  • 16.
    ACCESSIBILITÉ ET VISIBILITÉDE LA SCIENCE AU NORD ET AU SUD Deux enjeux : - Donner accès à la science des pays du Nord (visible mais inaccessible) dans les pays du Sud - Donner accès à la science des pays du Sud (invisible et inaccessible) dans les pays du Sud et les pays du Nord Une façon de rétablir une « justice cognitive » entre pays du Nord et pays du Sud. Obstacles : • La langue • Le jargon • Le coût de la science • Les craintes du vol d’idées et de la perte d’argent si on partage • Le mur payant
  • 17.
    PUBLICATIONS EN LIBREACCÈS : DEUX VOIES POSSIBLES POUR LES CHERCHEURS ET CHERCHEUSES Publier dans des revues en libre accès Revues en libre accès de plus en plus nombreuses (10278) Repérables dans le Directory of Open Access Journals (DOAJ) Environ 25% font payer des frais aux auteurs (APC) : attention, dérive possible et revues prédatrices – la vigilance s’impose. Nécessité d’un support public pour ces revues, par exemple de la part des bibliothèques Logiciels libres qui servent de structures de base à des revues en ligne et partage des services d’évaluation entre des revues Un dépôt institutionnel est une archive numérique ouverte créée par une université et gérée par la bibliothèque. On y dépose une copie du contenu de l’article dès qu’il est accepté. Les DI peuvent accueillir bien plus que les articles : chapitres, rapports, conférences filmées, etc. Ils sont interopérables et moissonnables par des moteurs de recherche comme Isidore ou Google scholar. The Directory of Open Access Repositories – OpenDOAR : une immense base de données d’articles en accès libre À ne pas confondre avec les réseaux sociaux scientifiques privés à vocation commerciale comme Research Gate, Academia ou Mendeley. Archiver ses publications en libre accès dans un dépôt institutionnel
  • 19.
    LES ARCHIVES NUMÉRIQUES OUVERTES •Des sites web qui sont réalisés à l’aide de logiciels libres qui ont été conçus pour ça : Dspace, eprints • Une volonté de pérenniser l’existence des publications • L’auteur-e fait le dépôt personnellement, en respectant la politique éditoriale de la revue • Les métadonnées permettent un repérage efficace dans les moteurs de recherche • L’équipe du dépôt (à la bibliothèque) valide le dépôt • Il reste difficile de mobiliser les chercheurs qui ne sont pas habitués à prendre soin de la diffusion de leur article…
  • 20.
  • 23.
    HAL : l’Archiveouverte du CNRS
  • 24.
    Recherche avec lemot-clé Haiti dans l’archive ouverte HAL
  • 25.
    DOAJ: Le portaildes revues en accès libre
  • 26.
    Dans DOAJ, rechercheavec le mot-clé Haiti
  • 27.
    Le répertoire desarchives universitaires ouvertes
  • 28.
    LA PUBLICATION :ÉTAPE FINALE D’UNE RECHERCHE SCIENCE CONVENTIONNELLE - Publier les résultats d’un recherche sous la forme d’un article scientifique dans une revue qui pratique l’évaluation par les pairs en espérant être cité par de nombreux collègues/pairs - Laisser à la revue le soin de la publicité et de la diffusion de l’article - Risques : Le faire seulement pour ajouter une ligne à son cv, ce qui entraine de la surpublication et l’abus de pouvoir des directeurs et directrices de thèse qui imposent leur nom sur les textes de leurs étudiants ou étudiantes SCIENCE OUVERTE Publier, oui, mais surtout diffuser et partager ses publications : - Mettre son article sur le web et en libre accès si la revue ne le fait pas (voir les possibilités plus loin) - Lui donner une licence cc-by ou cc- by-sa qui permet la réutilisation du texte ou des données (voir plus loin) - Utiliser les réseaux sociaux pour le faire connaître - Rédiger des billets de blog pour le résumer et le rendre plus accessible - Mettre en ligne les ppt, les conférences qui s’y rapportent
  • 29.
    Une archive numériquepour les universités qui n’en ont pas encore
  • 30.
    DROIT D’AUTEUR :DE NOMBREUSES PEURS ET FAUSSES CROYANCES SCIENCE CONVENTIONNELLE • Croire (à tort) que toutes les revues exigent la cession du droit d’auteur • Oublier que l’auteur a toujours des droits moraux sur son texte, même s’il a été payé pour l’écrire • Ne pas oser diffuser, publiciser ou mettre en libre accès ses propres travaux de peur de faire quelque chose d’illégal ou de déplaire aux revues commerciales • Aux Etats-Unis, déposer des brevets sur tout, même sur une idée, dans l’espoir de tirer profit de la commercialisation et par crainte de se faire voler cette possibilité de profit • Se désintéresser de la question : une indifférence troublante de nombreux chercheurs qui ne savent pas s’ils ont signé ou non une entente avec la revue qui les publie. SCIENCE OUVERTE • Tout auteur d’un texte a le droit de librement donner une licence ouverte à son texte, sans demander de permission : Creative commons  Cette famille de licence autorise la diffusion, la reproduction et la réutilisation d’un texte dans la mesure où l’auteur est nommé  Favorise la diffusion et le partage du savoir  Considère que la science est un « commun » qui appartient à la société, à tous, à la différence d’une œuvre d’art dont vit l’artiste (et encore)
  • 32.
    Évolution des licensesCreative commons : construction d’un commun de la connaissance
  • 33.
  • 34.
    DEUX GRANDES FORMES DERECHERCHE OUVERTE 1. La « science citoyenne »: des projets de recherche qui s’ouvrent à la participation de non-scientifiques pour améliorer les connaissances produites sur différents sujets, notamment en biologie, en astronomie, en génomique, en botanique, etc. 2. La « science participative » ou « coopérative » : Des projets de recherche dont le design inclut les personnes qui sont l’objet du savoir produit ou qui sont touchées par le phénomène étudié et dont on assume l’intelligence, la capacité de comprendre et de produire de la connaissance. L'UNESCO, dans son rapport mondial Vers les sociétés du savoir, nous propose cet idéal : • « Les sociétés du savoir ne mériteront vraiment leur nom que si le plus grand nombre possible d'individus peuvent devenir producteurs de savoirs et ne demeurent pas simplement consommateurs du savoir actuellement disponible ».
  • 35.
    1. LA SCIENCECITOYENNE EST UNE SCIENCE DEVENUE HOSPITALIÈRE Cette science citoyenne fait une place à la participation de citoyens définis ici en creux comme des non-professionnels de la science, des profanes, des non-experts. - ne gagnent pas leur vie comme chercheurs - n’ont pas le statut social et les exigences de reconnaissance publique, de salaire et de carrière des chercheurs. - Sont passionnés, motivés par leur contribution à l’édifice de la science Innombrables exemples passionnants de projets de science citoyenne, centrés sur deux buts: - Améliorer les connaissances du monde naturel (tela botanica, observatoire des oiseaux, des chauve-souris, des forêts, etc.) - Résoudre collectivement des problèmes scientifiques: - Polymaths - Foldit (optimisation de la structure de certaines protéines dans un jeu vidéo_ - Galaxy Zoo (coder des données astronomiques)
  • 36.
    2. LA SCIENCEPARTICIPATIVE : CINQ EXEMPLES • Le projet Bhoo Chetana en Inde • Le projet Photovert au Québec • Les boutiques de sciences • La pratique de Zotero, logiciel de gestion des sources bibliographiques • Wikipédia Points communs : • Aspiration à la justice cognitive et à l’empowerment collectif par la science et la connaissance • Confiance dans l’intelligence collective, même chez les « non- sachants ». • La coopération permet de réaliser des projets impossibles à faire autrement
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    LA JUSTICE COGNITIVE Inspiréepar la justice cognitive, un concept qui vient de Shiv Visvanathan (1997) et qui a inspiré le Knowledge Swaraj Manifesto: il exige que la science occidentale moderne reconnaisse comme légitimes et valables différents types de savoirs, liés aux différents milieux de vie et cultures, accepte la dialogue entre ces savoirs et refuse que d’autres cultures imposent leur définition de la réalité au nom de la science. Cognitive justice recognizes the right of different forms of knowledge to co-exist but adds that this plurality goes beyond tolerance or liberalism to an active recognition of the need for diversity. It demands recognition of knowledge: not just as method, but also as a culture and a way of life. This pre-supposes everything this Manifesto has argued for: that we need a pluralistic view of expertise, of science and technology, of knowledge and craft; that we recognize that knowledge is embedded in culture, that every knowledge has its own cosmology; […] that we need new engagement of civil society to build a social democracy with the knowledge democracy.
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    EXEMPLE 1 .LE PROJET BHOO CHETANA Graves problèmes d’insécurité alimentaire en Inde - La solution Bayer-Monsanto: les cultures génétiquement modifiées et tous les problèmes subséquents - La solution Bhoo Chetana (Bengaluru, Inde): régénérer les sols (affaiblis par la sécheresse) par un emploi judicieux, localisé, de nutriments. 95 000 échantillons de sols envoyés par les paysans de tout l’État du Karnataka à un centre de recherche qui, en échange, leur indique quels nutriments utiliser. 10 000 facilitateurs engagés dans les villages La production augmente de 20 à 30% Les experts mondiaux du riz n’en reviennent pas… - “Bhoo means land and Chetana means rejuvenation. This initiative is to revive our agriculture which involves farmers, farm facilitators, extension workers, universities, research institutes and government,” explained S.V. Ranganath, Chief Secretary of Karnataka State Government.
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    EXEMPLE 2. LAMÉTHODE PHOTO- VOIX • Des personnes non-scientifiques prennent des photos pour répondre à une question de recherche sur un problème social ou environnemental • Leur groupe discute et analyse les photos pour en tirer du savoir • Le projet photovert : les 6 conclusions étaient les mêmes que celles d’une étude scientifique!
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    3. LES BOUTIQUEDE SCIENCES Un dispositif original qui fait le pont entre - les organismes de la société civile, les associations, les organismes communautaires ou d’économie sociale, mais aussi des organismes para-publics comme des écoles - Les étudiants universitaires des 3 cycles Dans le cadre de leur formation, ces derniers réalisent des projets qui répondent aux demandes des organismes pour des produits, des synthèses, mais aussi de la recherche. La demande vient de l’organisme, les étudiants y répondent sous la supervision de leur professeur. Ils et elles sont payés en « crédits d’études ». Du transfert de connaissances dans les deux sens, du dialogue, ébranlement du mur entre la société et l’université. Accès savoirs, la boutique de sciences de l’Université Laval
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    4. PARTAGER SESRÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES AVEC ZOTERO SCIENCE CONVENTIONNELLE • Fiches individuelles de lecture • Endnote (logiciel propriétaire) : fiches bibliographiques électroniques • Ne pas partager ses références ailleurs que dans l’article publié SCIENCE OUVERTE Utiliser Zotero.org  Application Web libre et gratuite qui permet de collecter des références, d’importer les pdf, de sélectionner les citations à déposer dans son manuscrit, puis de générer les bibliographies d’un seul clic sous n’importe quel format (comme Endnote)  capacité de créer des collections de groupe ouvertes ou fermées : chacun peut puiser dans les références rassemblées. Ces collections deviennent des biens communs!  Très utile pour un Centre de recherche, un département, une revue (demander aux auteurs de puiser dans Zotero pour simplifier l’édition des bibliographies)
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    5. WIKIPÉDIA • Lesite le plus cité… • Anonymat des auteurs • Révision et discussion perpétuelle des articles • Traductions dans toutes les langues • Travail collaboratif • Une encyclopédie wikipedia en créole?
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    IMPACTS CONCRETS DELA SCIENCE OUVERTE POUR LES PAYS DU SUD • Un meilleur accès à la science du Nord pour les étudiants et les chercheurs du Sud • Un meilleur accès des étudiants et des chercheurs du Sud à la science du Sud • Une meilleure visibilité de la science du Sud dans le monde entier • Le partage des données et des textes scientifiques, qui améliore la qualité de la recherche et donne le goût de la science en coopération • Les sciences citoyennes et participatives libèrent (un peu) la science de ses conventions et de son élitisme et revalorisent les savoirs locaux, pour plus de justice cognitive. Bonne science ouverte!!