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La Walkyrie
1. Introduction
Le contexte dramaturgique de la Walkyrie est suffisamment spécial,
pour que nous nous y arrêtions un moment :
Dans la première journée du Ring, nous ne reverrons pas la plupart des
14 personnages ayant peuplé l’Or du Rhin. Cinq personnages resteront
absents du tableau pour tout le reste de la Tétralogie : Freia, la déesse
de l’Amour et de la Jeunesse, ses frères, Donner, dieu du tonnerre et
Froh, dieu de l’arc-en-ciel, Loge, dieu du Feu qui s’est métamorphosé
en son élément premier du feu, le géant Fasolt qui est déjà mort. Puis
il restera 7 personnages qui demeureront derrière les coulisses, afin de
réapparaître plus tard, comme l’autre géant Fafner qui n’a plus
réintégré la demeure commune des géants, Riesenheim, après avoir
raflé le Trésor des Nibelungen, mais qui a préféré se métamorphoser
en dragon pour mieux pouvoir le garder. Alberich veille en secret aux
tribulations de son Anneau, actuellement dans les griffes du dragon
Fafner. Mime doit certainement continuer à trimer avec les
Nibelungen dans les entrailles de la terre, en tant que contremaître
sous les ordres de son frère Alberich. Erda, enfouie dans les
profondeurs de la Terre, dort le sommeil du Sage (cela changera plus
tard !) et les filles du Rhin se morfondent au fond des eaux, désormais
obscures, du Rhin, espérant des jours meilleurs.
Seuls deux personnages demeurent actifs : Wotan, dieu le Père et chef
du Walhall, qui fait tout afin d’échapper par tous les moyens sournois
et amoraux à sa propre fin que lui a prédite Erda. Mais Fricka, son
épouse légitime, veille au grain en défendant la morale du Monde
walhallien, instaurée par Wotan lui-même, et s’oppose ainsi aux
agissements mal à propos de son divin époux.
La première journée de la Tétralogie est peuplée d’hommes et de
femmes qui habitent la surface d’une terre maudite par Alberich,
devastée par des luttes meurtrières : Hunding et ses hordes affamées
de violences mettent à feu et à sang des territoires entiers. Siegmund et
Sieglinde succombent aux lois impitoyables de la nouvelle morale de
Fricka. Wotan attise les combats entre les hommes, afin de peupler
1
Walhall des héros tombés sur le champ d’honneur, afin de se
constituer une garde rapprochée destinée à sa protection contre les
puissances nocturnes qu’Alberich ne tardera pas à lancer un jour
contre les Walhalliens. Brünnhilde, constamment ballottée entre le
binôme formé par Wotan, incarnant le pouvoir absolu, et Fricka,
représentant la Morale, et les Humains qui s’entredéchirent, elle
adoptera progressivement le rôle d’intermédiaire entre les Dieux et les
Hommes, en préparant l’arrivée de l’Homme neuf et libre.
Le contexte dramaturgique ayant changé de fond en comble par
rapport à l’Or du Rhin, la coloration orchestrale change également
fortement : D’un point de vue timbre, le premier acte de la Walkyrie,
première journée de la Tétralogie, se caractérise par une nette
prédominance des cordes. Il débute par une description de tempête
magistrale, par les cordes, d’une intensité hautement romantique,
révérence faite par Wagner à Beethoven et son évocation de l’orage
dans la 6e
symphonie, la Pastorale. Certains chefs, comme Solti p.ex,
ont réussi à créer un véritable orage de grêle fouettant le toit de la
hutte de Hunding, par une tenue tout à fait spéciale des archets qui
donne un ton âpre et violent.
Les staccatos brutaux, conférant aux cordes la force d’instruments de
percussion, décrivent l’environnement héroïque et barbare de
l’Homme primitif. Ces sonorités, volontairement acerbes, alternent
avec des legati tout aussi suaves et chantants dans les expressions de
douceur et d’affection, quand sont évoqués l’amour et la nature. Une
déclamation vocale vigoureusement énergique et extraordinairement
limpide va de pair avec les contrastes instrumentaux dans l’orchestre.
Rythmes martiaux et rudes, ainsi que des passages d’une intimité aux
consonances de musique de chambre se suivent.
Le rôle de Sieglinde représente l’une des parties les plus heureuses
que Wagner ait réussies, dans laquelle il atteint la perfection dans
l’équilibre parfait entre la parole et le ton, tendant ainsi vers l’idéal de
sa réforme dramatique de l’œuvre d’artr totale. La découverte et le
développement de l’amour des jumeaux Siegmund et Sieglinde l’un
pour l’autre s’accompagne d’une musique jubilatoire entraînante,
d’une impétuosité échevelée et torrentielle, empreinte d’un
romantisme intense et exalté où percent Liszt et surtout Schumann.
2
Le chant du printemps de Siegmund, » Le temps des amours a chassé
les frimas de l’hiver », issu de la plus grande tradition du lied
allemand de facture mendelssohnienne, pour devenir un véritable air
populaire à succès, un hit dirait-on aujourd’hui, comme Wagner n’en a
pas écrit deux.
L’exaltation amoureuse de Sieglinde portée à son comble, offre
quelque chose de terrifiant, voir même de bestial dans son expression
physique, lorsqu’elle s’approche de son frère, et, séparant les cheveux
de son front, contemple, fascinée, le mouvement du sang dans ses
veines. Rarement une scène d’amour d’opéra a atteint une telle
intensité lascive et sauvage en même temps, accompagnée à
l’orchestre par un flux musical doux au rythme du flot sanguin.
Ce premier acte avec ses trois scènes bien charpentées, d‘une durée
totale d’une heure exactement, donne généralement lieu à des
clameurs libératoires jaillissant d’un public emporté et fasciné par ce
maelstrom musical et vocal d’une beauté déconcertante et d’une
tension extrême.
Le deuxième acte ne possède, de loin, pas cette unité musicale et
architecturale entre ses cinq scènes différentes. Ainsi que nous venons
de l’expliquer, les hommes ont quitté le paradis de la Nature
originelle, se subdivisent en chasseurs et chassés, à l’image de
Siegmund et de Sieglinde, rageusement poursuivis par Hunding, et se
trouvent être confrontés au monde divin qui intervient dans leurs
actions en les manipulant comme des marionnettes. La demi-déesse
Brünnhilde annonce à Siegmund sa mort dans le duel qui l’attend avec
Hunding, lequel n’a pas le temps de savourer sa victoire, foudroyé par
le geste dédaigneux de Wotan à son égard.
Le troisième acte, avec de nouveau ses trois scènes admirablement
équilibrées, représente l’une de ces merveilles dont peut s’enorgueillir
l’Histoire de la Musique. Il s’ouvre sur la vaste fresque symphonique
tumultueuse et mouvementée de la chevauchée des Walkyries.
L’action se poursuit avec le sauvetage de Sieglinde par une Brünnhilde
désobéissante, encadré par le fameux thème exaltant, dit de la
rédemption par l’amour, pour se terminer avec les Adieux de Wotan
3
que nous traiterons dans un autre grand thème. Mais voici déjà, un
peu en avant-première, ce thème dit de la rédemption par l’amour,
parce qu’il y a une autre explication à celui-ci que nous verrons plus
loin. Ce thème représente un des plus beaux de toute la Tétralogie,
alors qu’il n’apparaît que deux fois : une première fois ici au troisième
acte de la Walkyrie, et enfin à la fin du Crépuscule des Dieux.
La Walkyrie représente peut-être l’opéra le plus réussi de Richard
Wagner, ce qui pourrait expliquer qu’il demeure l’opéra du Ring le
plus souvent représenté isolément. Wagner accomplit ici un admirable
tour de force qui consiste à rendre musicalement des impressions
sensuelles et physiques absolument élémentaires, entièrement dénuées
de toute émotivité pleurnicharde et de tout intellectualisme
faussement savant, mais au contraire inspirées du contact direct et
païen avec la Nature. Wagner a véritablement mis en pratique dans la
Walkyrie son propre adage que « la musique commence là où s’arrête
le pouvoir des mots ».
2. Deuxième grand thème : parthénogénèse et inceste dans le Ring
Le thème de l‘inceste ne se réduit pas seulement aux jumeaux
Siegmund et Sieglinde. C’est un vaste thème qui domine toute la
Tétralogie, comme nous allons le voir : Pour cela, nous devons
remonter au monde originel en pleine fusion. Il se génère de par soi-
même à partir d’une cellule matriarcale, donc féminine. Nous
connaissons ce phénomène dans la Nature que les scientifiques
appellent parthénogénèse. Le nom provient de la mythologie grecque,
selon laquelle Athéna-Parthenos (signifiant « vierge ») est sortie toute
armée et casquée du crâne de Zeus. Eschyle lui fait déclarer : « Je n’ai
pas eu de mère pour me donner la vie ». La parthénogénèse est donc
une reproduction monoparentale que l’on trouve chez certains
poissons et reptiles (clin d’œil à la métamorphose du géant Fafner en
dragon), mais surtout chez les insectes, dont les exemples les plus
connus sont les abeilles-mâles et les fourmis-mâles qui naissent par
parthénogénèse, càd d’œufs non fécondés.
Revenons au monde originel matriarcal et à notre Déesse-Mère
universelle Erda, mère de tous les vivants et des dieux. Erda est donc
aussi la mère de Wotan qu’il rejoint dans les entrailles de la Terre pour
4
en savoir davantage sur son destin. Il la viole, et de cette union
incestueuse de mère-fils naîtra Brünnhilde. Quand, chargé de savoir,
Wotan retourne sur terre, il engendrera des jumeaux, un garçon et une
fille avec une mortelle que nous ne connaissons pas. Wotan-Wälse
emmène son fils au gré de ses pérégrinations qui grandit ainsi avec
son père-vagabond, alors que la fille est élevée par sa mère, jusqu’à ce
qu’elle soit mariée de force à Hunding.
Arrêtons-nous d’abord à ces deux clans des Wälsungen et des
Hunding. Le garçon ne connaît son père que sous le nom de Wolfe –
loup. Dans les très anciennes légendes nordiques, les Wälsungen
représentent un clan qui descend de Wölsung qui vit en tant que loup-
garou dans la forêt avec son fils Siegmund. Le surnom de garou
provient du germanique WER, première partie du nom de Wer-Wolf
/loup, signifiant « homme méchant », d’où l’anglais WAR, guerre (ou
le latin VIR, homme, ce qui illustre parfaitement l’origine indo-
européenne commune de ces mots). Le « W » de WER s’est muté en
« G », comme cela arrive souvent en linguistique. Le prénom Wilhelm
qui devient Guillaume représente un tel exemple de mutation
linguistique. Le mot germanique « WER » et le mot français
« GUERRE » ont donc la même origine. Le Wer-Wolf, traduit
littéralement, signifie donc loup-de-guerre, ou loup méchant.
Le loup-garou est un personnage légendaire qui possède la qualité de
se transformer en loup à la pleine lune, phase lunaire qui peut
provoquer des déambulations chez les somnambules. Le loup-garou
est une bête féroce qui met ses victimes en pièces, comme la bête du
Gévaudon p.ex.
Le mythe du loup-garou est aussi ancien que l’humanité. Dans son
Histoire Naturelle, Pline l’Ancien décrit des Humains ayant vécu en
tant que sauvages parmi les loups pendant des années. Les histoires
d’enfants-loups qui ont été relatées avec force de détails de tout temps,
et jusqu’à nos jours, peuvent être à l’origine du loup-garou. Les
jumeaux Romulus et Remus, fondateurs de Rome, qui furent nourries
par une louve, représentent peut-être les enfants-loups les plus
célèbres. Kaspar Hauser, l’enfant trouvé qui a hanté l’Allemagne
pendant toute la première moitié du 19e
siècle, et dont il sera question
à un autre endroit de notre propos, rentre aussi dans cette catégorie.
5
Revenons à Wagner. Il utilise l’ancienne légende nordique de Wölsung
et de Siegmund, dans laquelle il place Wotan le Voyageur, qui possède
la qualité de loup-garou lui permettant de troquer son apparence
humaine avec celle de loup à l’occasion, et qui vit avec son fils
Siegmund dans la forêt. Un jour, une battue est organisée par les
ennemis du clan des loups, pendant laquelle Wotan disparaît et
abandonne son fils désemparé à son triste sort. Le récit de sa vie que
Siegmund fait à Sieglinde au premier acte, relate ces faits : « proscrit,
le vieux s’enfuit avec moi, et, pendant des années le fils vécut avec
son père-loup dans la forêt sauvage « …et plus loin : « l’ennemi nous
dispersa comme de l’ivraie, et je fus séparé de mon père que je ne
réussis plus à retrouver. Tout ce à quoi mes vaines recherches
aboutirent, fut la découverte d’une peau de loup, vide et abandonnée
dans la forêt, sans pour autant avoir retrouvé mon père. »
Il s’avère rapidement que Siegmund, du clan des loups, et Hunding,
du clan des Neidinge, sont ennemis héréditaires du fait des races
différentes dont ils sont issus. En effet le patronyme « Hunding »
contient le mot allemand « Hund »- chien. Le clan des loups affronte
donc le clan des chiens.
Le chien a été domestiqué il y 15000 ans, mais l’homme n’a pas
domestiqué le loup en chien. Même si le louveteau peut être
apprivoisé, il reste un animal sauvage, parce qu’il ne sait pas
transmettre génétiquement cette qualité d’apprivoisement. Quand les
hommes-chasseurs sont devenus sédentaires, le loup s’est peu à peu
rapproché de l’Homme, s’est en quelque sorte familiarisé avec lui.
C’est donc à partir du loup, devenu compagnon de l’homme que c’est
développé le chien. L’affrontement entre Siegmund, le loup, et
Hunding, le chien représente ainsi un antagonisme entre créatures
sauvages et créatures domestiquées. De plus Hunding est le chef des
Neidinge, qui pour les Germains antiques étaient des hommes
particulièrement méchants et sournois. Le Neiding qui avait commis
un méfait était puni de bannissement et exclu de la société. Nous
trouvons ici la raison profonde du mépris mortel dans lequel Wotan
tient Hunding, qu’il ne juge même pas digne d’accéderer en héros au
Walhall.
6
C’est l’ensemble de cet arrière-fond d’incompatibilité entre sauvages
et civilisés qui constitue la raison principale pour laquelle Hunding
poursuit le couple damné afin de tuer Siegmund en duel. Le forfait de
l’union incestueuse entre Siegmund et Sieglinde, l’épouse de Hunding
passe au second plan pour ce dernier, alors que pour Fricka, elle
constitue l’infraction suprême contre la Morale de l’ordre mondial
walhallien. Analysons de plus près les éléments ayant conduit à ce
forfait. L’attraction irrésistible que les jumeaux éprouvent l’un pour
l’autre, n’est pas une histoire d’amour normale entre deux humains,
quoique Wagner la mette en scène, comme telle.
Chez Wagner, nous devons toujours gratter la surface afin d’aller au
fond des choses : Il faut d’abord se poser la question, pourquoi
Wagner imagine une histoire d’inceste entre des jumeaux, et pas
simplement entre frère et sœur : Ce ne sont pas deux êtres distincts qui
entrent en fusion, mais deux fois le même être. Ils se reconnaissent
chacun dans l’autre. La voix de l’un est celle de l’autre. Le reflet de
l’image de l’un est celle de l’autre qui se contemple dans l’eau. Ils
naissent à eux-mêmes en se donnant mutuellement un nom. C’est de
cette symbiose narcissique que procède l’inceste. Malgré cette
infraction à l’une des lois humaines et civilisatrices les plus anciennes
proscrivant l’inceste, et qui se corse encore du fait que Siegmund et
Sieglinde sont jumeaux, le couple damné réussit à capter toute notre
sympathie. Pourquoi? La sensibilité extrême des jumeaux, leur
complémentarité psychologique, ainsi que leur dualité qui se réunit et
se confond dans l’unité, apparaissent tellement fascinantes à notre
entendement, que nous considérons un tel amour comme étant l’amour
idéal auquel il nous est impossible d’accéder.
Wagner sublime ainsi un simple inceste en amour fusionnel, d’une
dimension tristanesque que transfigure une musique indiciblement
belle, et qui constitue le sommet le plus humain, mais aussi le plus
troublant de l’ensemble du Ring …
Terminons l’histoire d’amour de Siegmund et de Sieglinde dans
l’humour, par la teneur du télégramme, envoyé à la fin du 19e
siècle à
la direction de la police impériale à Berlin, par le responsable de la
police d’une ville allemande dans laquelle la Walkyrie devait être
représentée, commentant les paroles de la fin du premier acte :
« Epouse et sœur, sois à ton frère, et que fleurisse le sang des
Wälsungen » : Est-ce que nous nous rendrions ridicules, si nous
7
faisions chanter : « Epouse et cousine, sois à ton cousin », afin d’en
atténuer l’impact scandaleux »…
Un phénomène symbiotique similaire existe entre Wotan et sa fille
Brünnhilde qui représente son autre soi-même. Et il le murmure au
début de son long monologue qu’il tient en face de Brünnhilde : « Je
ne prends conseil qu’avec moi-même pendant que je te parle »
Nous sommes ainsi en présence d’un clan qui s’auto-engendre : Wotan
et sa mère Erda enfantent Brünnhilde. De l’union des jumeaux
Siegmund et Sieglinde, enfants de Wotan, naîtra Siegfried, qui plus
tard s’unira à sa tante Brünnhilde, ce qui fait en tout trois incestes
destinés à préserver la suprématie de Wotan sur le Monde.
A la première scène du troisième acte de Siegfried, Wotan tente de
retenir Erda par ces paroles extrêmement suggestives : « Mère, je ne te
laisserai pas partir, car je suis le maitre de l’enchantement ».
Les lamentations de Wotan vis-à-vis de sa mère, destinées à lui faire
comprendre que la peur, l’anxiété et les soucis le dévorent, constituent
un petit clin d’œil à notre thème de l’omniprésence de l’anxiété dans
le Ring, que nous avons traité dans la partie consacrée à l’Or du Rhin.
Mais ce monde fusionnel qui se complaît dans son unité symbiotique
et auto-génératrice va se briser. La détresse qui s’en suivra sera
d’autant plus immense que la symbiose entre tous ces êtres était
universelle et parfaite : « Oh honte sacrée ! Oh chagrin honteux,
détresse divine, rage infinie, désolation éternelle » s’exclame Wotan
devant sa fille bien-aimée.
D’autres amours fusionnelles voleront en éclat et causeront à leur tour
désespoir et détresse à ses protagonistes :
- La séparation de Siegmund et de Sieglinde par la mort de Siegmund,
sacrifié par son père Wotan, jettera Sieglinde dans une prostration
profonde, dont elle ne se remettra pas jusqu’à sa mort en couches,
après avoir mis au monde Siegfried dans la forge de Mime qui l’avait
accueillie.
La séparation de Wotan et de Brünnhilde, qui, désobéissante, sera
enfouie par Wotan dans un profond sommeil, lui causera un chagrin
immense. Le cœur brisé, il consentira à allumer un cercle de feu
autour de sa fille bien-aimée, destiné à la protéger contre le premier
venu qui la trouverait sur son chemin, et à ne la réserver qu’à celui qui
franchira le mur du feu sans jamais avoir connu la peur.
8
- La séparation de Wotan et d’Erda, qui, elle aussi sera mis en
sommeil par le chef des Dieux, parce qu’elle nie son ordre mondial,
aura pour Wotan une conséquence énorme en ce sens qu’il devra se
passer désormais de la Sagesse universelle d’Erda.
Les Adieux de Wotan à Brünnhilde consacre sa conviction qu’il ne
pourra sauver son monde, et qu’il est condamné désormais. Nous
pouvons supposer qu’à ce moment, Wotan a perdu la foi dans
l’accomplissement de sa mission qui avait consisté à délivrer le monde
de la malédiction d’Alberich. Un espoir fou monte en lui qui lui fait
pressentir que ce sera Brünnhilde qui reprendra le flambeau de la
délivrance du monde, parce qu’elle s’est substituée, en tant que mère
spirituelle de Siegfried auquel elle donne son nom, à sa mère naturelle
Sieglinde, dont la mission se terminera par la mise au monde de
l’Homme nouveau qui sera aussi le petit-fils de Wotan. Tout reste
donc dans la famille, si l’on ose dire, du moins jusqu’ici…
En conclusion, il faut nous rendre à l’évidence que la Tétralogie
raconte réellement l’histoire de la Création du Monde qui débute dans
l’Or du Rhin avec l’apparition des éléments premiers, comme la Terre,
l’Air, l’Eau et le Feu qui, en l’absence d’un Créateur du monde
omnipotent, omniprésent et omniscient, tel que le décrit la Genèse de
l’Ancien Testament israélite, doivent bien se donner la peine de naître
d’eux-mêmes, càd par parthénogénèse, premier stade de la Création
selon Wagner. Précisons cependant que ce mode d’auto-génération ne
représente pas une invention de Wagner, mais constitue bien le
principe premier de création dans toutes les cosmogonies humaines, et
plus spécifiquement dans la mythologie grecque et germanique.
Dans la Walkyrie, deuxième stade de la Création, les descendants des
créatures mythologiques de l’Or du Rhin conçus par parthénogénèse
sont forcément frères et sœurs les uns des autres, d’où une
reproduction qui doit nécessairement s’opérer par l’inceste, tel que
nous le décrit la Walkyrie. Les êtres vivants peuplant la terre à cette
époque-là sont des nomades sauvages et cruels ainsi que des créatures
mi- hommes et mi-animaux tels que loups-garous, ou centaures p.ex.
Ce n’est qu’au travers de ces quelques repères de base sur la genèse du
Monde que nous réussissons à comprendre la cosmogonie selon
Richard Wagner.
9
3. Troisième grand thème :Matriarcat et patriarcat dans le Ring
La place que Richard Wagner accorde aux femmes dans la Tétralogie
est tout à fait particulière, en ce sens que les femmes réussissent à
accomplir leur mission, alors que les hommes font naufrage, à
commencer par le premier d’entre eux : Wotan…
Les trois figures qui nous semblent représenter les plus importantes, à
savoir, Brünnhilde, Sieglinde et Fricka, s’affranchissent de leurs
conditions premières respectives :
- Fricka fait preuve d’un culot renversant en affrontant Wotan
ouvertement pour lui signifier les limites de son pouvoir, en lui
précisant sans ambages que la transgression de sa propre loi le
conduira à sa perte, ainsi qu’à celle des Dieux.
- Sieglinde se libère de sa condition de femme soumise, emmurée
dans un esclavage matrimonial et dans une dépendance sexuelle, afin
d’enfreindre toutes les lois morales établies, en s’unissant en
connaissance de cause à son frère-jumeau Siegmund.
- Brünnhilde constitue une des figures féminines dominantes du Ring,
une sorte d’Antigone, parce qu’ayant accédé à l’humanisme et à la
connaissance par la compassion. Consciente de sa mission, elle brave
la volonté de son père Wotan qui lui a pourtant ordonné de sacrifier
son fils Siegmund, et demi-frère de Brünnhilde sur l’autel de Fricka,
qui demande réparation du crime d’inceste entre Siegmund et
Sieglinde, et que Wotan a toléré, afin de constituer autour de soi une
sorte de garde rapprochée de créatures qui, sans volonté propre, lui
seraient entièrement dévouées. En effet, afin de conserver son pouvoir
absolu, Wotan échafaude un plan diabolique qui consiste à manipuler
ces esclaves de manière telle qu’ils commettent à sa place, et en sa
faveur, les infractions aux lois morales, qu’il a instaurées lui-même, et
qu’il ne lui est pas permis de transgresser.
Brünnhilde, après s’être démise des catégories d’entendement dans
lesquelles l’avait enfermée Wotan, s’investit elle-même de la haute
mission de faire péricliter l’ancien monde de Wotan, afin qu’en naisse
un nouveau. Par son action désintéressée, Brünnhilde devient une
figure de rédemption, appelée à conduire l’humanité vers des sphères
plus justes et plus harmonieuses.
10
- Mais comme chez Wagner, nous devons toujours aller au fond des
choses : « l’Eternel Féminin » a, de tout temps, hanté les grands
esprits, comme Goethe, qui en ont fait un principe de fonctionnement
du monde : « l’Eternel Féminin nous attire ». Ainsi, pour Faust, le
premier vers de l’Evangile de Saint-Jean : « au commencement était la
parole », signifie : « au commencement se situe l’action ». Dans ce
sens, l’action première dans le monde est identique à l’acte créateur du
monde. Dans la grandiose apparition d’Erda dans l’Or du Rhin, elle se
présente en tant que celle « qui sait tout ce qui fut, tout ce qui est, et
tout ce qui sera. Je suis la Déesse originelle du Monde éternel»,
déclare-t-elle. Ainsi donc, l’origine du monde serait féminine.
Elle réapparaîtra au début du troisième acte de Siegfried, et Wotan la
flatte en faisant l’éloge de ses qualités, afin de se faire pardonner le
faux pas qu’il a commis en réveillant Erda de son sommeil sacré,
générateur de la Sagesse du Monde: «Tu es investie de sagesse
omniprésente et éternelle, Femme éternelle que tu représentes …
Personne ne possède autant de savoir que toi…ton souffle anime tout
être vivant et ton savoir inspire le raisonnement de tout être pensant »
Les paroles de Wotan ne sauraient être plus explicites. Il reconnaît très
clairement le statut d’Erda en tant que Déesse originelle de la Terre,
comme son nom « Erda » l’indique, et Mère universelle du Monde, à
l’origine de toute la Création. Et ce n’est pas fini :
Sa qualité de Mère originelle l’anime à formuler de sévères
remontrances à Wotan, principe masculin en tant que Dieu suprême,
ou Dieu le Père en quelque sorte : « Celui qui respecte les lois et
protège les serments enfreint la Loi et règne par le parjure ! »
Le principe féminin conteste ainsi l’autorité du principe masculin, et
affirme ainsi sa suprématie, et ce en toute logique, parce que le monde
est né du Rhin, c'est-à-dire, dans l’Eau, principe originel de toute vie
sur terre et symbole du liquide amniotique dans lequel baigne
l’embryon, et donc d’essence féminine. En tant que créatures de la
Nature, les Filles du Rhin sont issues de la mère nourricière que
représente l’Eau, au même titre que les trois Nornes, filles d’Erda.
En tant que tisserandes de l’avenir du monde, elles oeuvrent en tant
qu’auxiliaires d’Erda qui les inspire par son savoir universel. A la fin
11
du Prologue du Crépuscule, les Nornes se désolent d’avoir été coupées
du savoir de leur Mère, enfouie de force par Wotan dans les entrailles
de la terre, comme nous l’avons vu. Par conséquent, elles se déclarent
incompétentes à continuer à tisser le fil du destin du monde, qui, du
fait de leur désarroi se rompt. Ayant ainsi perdu toute leur sagesse,
elles ne désirent qu’une chose: rejoindre le sommeil éternel de leur
mère dans les entrailles de la terre.
Nous allons voir que ce matriarcat originel, incarné par la déesse-mère
du monde Erda, créatrice et prophétesse, dont les principes de
gouvernement étaient basés sur l’harmonie, la paix, le sacré, la beauté
et l’amour, ne sera que bouleversé, mais pas anéanti, parce que la
déesse-Mère Erda aura su assurer sa succession…Mais nous n’en
sommes pas encore là…
L’arbre, principe masculin, représente la Nature originelle. Afin de
souligner son importance, signalons au passage, que l’arbre est né déjà
au troisième jour de la Création du Monde, avant toute vie animale.
Dans sa Tétralogie, Wagner utilise le symbole du Frêne qui représente
l’Arbre de la Création dans l’ancienne mythologie germanique, et qui
lui sert à merveille pour exprimer sa pensée dans la conception de sa
cosmogonie. Le frêne était déjà prisé dans l’Antiquité pour son bois
imputrescible et ses qualités médicinales dans la guérison de morsures
de vipères. Son feuillage toujours vert symbolise la force première et
la pérennité de la Nature. La source de la sagesse qui trouve son
origine dans ses racines, représente le cycle éternel de la vie, parce
que le cours de la source deviendra d’abord ruisseau, puis rivière, et
fleuve ensuite qui se jette dans la mer pour revenir sous forme de pluie
nourricière et régénératrice de la source. Ce cycle représente ainsi la
sagesse archétypique qui portera le monde tant qu’il ne sera pas
interrompu.
Or ce cycle bienfaisant se rompra sous l’effet de deux interventions
capitales dans l’ancien monde originel :
- D’une part, le vol par Alberich du minerai de l’or enfoui dans la
roche du Rhin, afin d’en forger un outil de pouvoir et de convoitise,
auquel sera désormais attachée la notion de valeur.
- D’autre part l’arrachage par Wotan d’une branche du Frêne du
Monde, afin de s’en tailler une lance, dont le bois servira à graver ou à
enregistrer ses obligations contractuelles. Ce péché contre la Nature
aura pour conséquence le dessèchement de l’Arbre de la Vie, du
12
tarissement de la source de sagesse, qui avec le concours d’autres
sources, répandait la savoir universel dans le monde.
Le principe masculin part donc à la conquête du monde. Mais il ne
possède pas cette unicité harmonieuse que possède la Mère
Nourricière du Monde originel, du fait qu’un élément nouveau vient
perturber cet équilibre originel: la création de richesses (l’Anneau)
entraînant la convoitise, donc la volonté de domination ou l’ambition
du pouvoir.
Wotan, Dieu suprême, aspire à s’accaparer la sagesse de l’Eternel
Féminin, en épousant Fricka, déesse de la culture, tout en sacrifiant un
œil pour accéder à la Déesse et à son savoir.
Wotan tentera ensuite d’utiliser Fricka pour dominer le monde par la
mise en place d’un réseau de règles et de contrats, dont l’ensemble
formera un nouvel ordre social, destiné à remplacer l’ancien ordre
matriarcal. A part le don de procurer l’éternelle jeunesse grâce à ses
pommes de jouvence, Freia, la sœur de Fricka, ne possède assurément
pas les attributs de séduction, de sensualité et de passion que possède
la déesse de l’amour Vénus que nous rencontrons dans Tannhäuser, et
qui représente l’ensemble des pulsions sexuelles humaines, faisant
également partie du monde matriarcal des débuts. Freia, la déesse de
l’Amour du nouveau monde est craintive, soumise, effacée et docile.
C’est l’amour mis sous tutelle par le pouvoir patriarcal.
Alberich éprouve de son côté une soif de pouvoir similaire à celle de
Wotan. Il sent, qu’en maudissant l’amour, et en même temps l’ancien
monde matriarcal de l’Eternel Féminin, il pourra dominer la Nature en
procédant à l’exploitation de celle-ci en transformant le minerai
contenu dans la roche terrestre en or, dont l’accumulation lui
permettra d’acheter le monde ainsi que l’amour vénal, afin de se
mettre en mesure de pouvoir rivaliser avec Wotan.
Alberich s’avère donc être un adepte convaincu d’un monde
patriarcal, basé sur la dictature et la terreur, dont les valeurs
matriarcales, telle que l’amour, l’harmonie et la lumière de la raison,
sont bannies. »Je vous éteins votre éclairage », fulmine-t-il à
l’encontre des Filles du Rhin, apeurées par tant de violence masculine
qui éructe sa haine de l’amour.
13
Alberich, adepte de la magie noire et malfaisante de la face cachée du
monde, représente la Nuit avec son obscurité des enfers du Hadès
grec. Evitant la lumière comme les cloportes lucifuges, il habite dans
les entrailles de la terre avec ses Nibelungen, sur lesquels il exerce un
pouvoir tyrannique absolu.
Mais nous devons faire attention de ne pas mésinterpréter le Ring en
tant que combat entre le Bien et le Mal. Le conflit entre Wotan et
Alberich est une lutte pour le pouvoir entre les deux faces d’un même
personnage fondateur de l’ordre patriarcal, càd Wotan. Alberich
représente la face cachée ou obscure de Wotan, son négatif, son autre
Soi. Wotan, c’est Janus, ce dieu romain à deux faces, l’une tournée
vers la lumière, l’autre vers l’obscurité. Ovide raconte que, lorsque les
quatre éléments formant la matière première de l’univers, l’air, l’eau,
la terre et le feu se séparèrent, le corps d’un dieu apparut, dont le
double visage reste la seule trace du chaos cosmique originel de même
que féminin, l’eau et la terre étant d’essence féminine rattachées à la
Déesse-Mère Erda. L’air, élément symbolisant de la rationalité, ainsi
que le feu, élément guerrier, appartiennent au monde masculin.
Alberich et Wotan ont donc été pétris de la même pâte, oserions-nous
dire, et se connaissent intimement depuis leur naissance du giron
parthogénétique de leur Déesse-Mère commune Erda lors la création
du monde originel. Certains passages et dialogues entre les deux
larrons attestent de leur proximité spirituelle, comme celui du pari du
savoir dans Siegfried, dans lequel Wotan se qualifie lui-même
d’Alberich de la Lumière, par opposition à l’Alberich noir des enfers.
En se réservant la lumière pour soi-même, et en attribuant l’obscurité
à son adversaire, Wotan considère qu’il incarne Janus avec ses deux
faces, l’une claire, l’autre sombre, mais toutes les deux issues d’une
seule et même énergie.
Malgré les paroles dures échangées au moment où ils se retrouvent
tous les deux devant l’antre de Fafner, nous n’avons nullement
l’impression de nous trouver face à deux ennemis, prêts à se dueller à
mort. Ce sont au contraire deux compères qui connaissent à merveille
les forces et faiblesses de l’autre, et qui se dévisagent avec la prudence
d’adversaires qui se respectent, parce qu’issus du même monde
cohabitant dans le même personnage. Dans cette fameuse scène,
Wotan propose à Alberich de réveiller le dragon, afin de le prévenir du
14
danger de mort qu’il encourt avec l’approche de Siegfried armé de
son épée magique. Alberich n’en croit pas ses oreilles lorsqu’il lui fait
la confidence qu’anneau et trésor lui sont indifférents, mais qu’ils sont
fortement convoités par Mime, son frère. Connaissant la balourdise
d’Alberich, qui n’a rien appris depuis son échec avec les Filles du
Rhin, il sait que sa contrepartie démoniaque ne saura convaincre
Fafner de lui céder anneau et trésor afin d’échapper à la mort certaine
que lui portera Siegfried, ce qui provoque l’humeur taquine de Wotan
qui se gausse de la maladresse d’Alberich, provoquant ainsi une colère
noire chez ce dernier.
Pour la suite de notre propos, nous allons de nouveau traiter Alberich
et Wotan en tant que deux personnages distincts, du fait qu’ils
apparaissent comme tels sur scène. L’unité fusionnelle des deux
contraires dans un seul personnage est une considération spirituelle,
inspirée par la psychanalyse, qui mérite d’être soulevée, tellement elle
s’impose à notre esprit.
Le combat entre le capitaliste Alberich, et le politicien Wotan
constitue une lutte décisive afin d’accéder au Suprême Pouvoir sur le
monde. Deux formidables moyens sont mis en œuvre par nos deux
compères, d’un côté, le pervertissement des hommes par l’argent
omniprésent, et accumulé par Alberich, de l’autre, par la mise sous
tutelle politique des Humains au moyen du Pouvoir absolu, détenu par
Wotan. A ce stade, le matriarcat, dans son unicité originelle, est tombé
sous la domination du patriarcat exercé sous forme de l’argent et du
pouvoir.
Wotan, a instauré un pouvoir patriarcal au Walhall, l’Olympe des
héros et des dieux germaniques, situé en pleine lumière sur la cime
d’une haute montagne, dominant la plaine du Rhin. Wotan symbolise
la Clarté du jour et de l’esprit sagace qui combat la nuit et son cortège
de sortilèges démoniaques, par tous les moyens, fussent-ils criminels.
Fricka, l’organisatrice, et sorte de ministre de l’Intérieur de ce
nouveau monde, veille à la stricte observance des lois régissant cet
univers. La gouvernance de ce monde se base sur les us et coutumes,
ainsi que sur les engagements contractuels que Wotan grave dans le
bois de sa lance, au fur et à mesure de l’évolution de la société de son
monde patriarcal.
15
Nous devons nous arrêter un moment au personnage de Fricka, qui,
nous l’avons vu, défend, avec la force des renégats, l’ordre patriarcal
instauré par son divin époux, en reniant sa féminité, et donc son camp
matriarcal. Et pourtant est-elle animée d’une haine coriace qu’elle
voue à Wotan, époux coureur et volage aux quatre points du monde, et
dont elle est jalouse, parce qu’il rend enceintes des femmes
étonnamment fécondes, alors qu’elle reste désespérément stérile. Le
long dialogue entre Wotan et Fricka au deuxième acte dévoile
clairement que leur relation matrimoniale est ancienne, s’est refroidie
ensuite, et effilochée au fil du temps, du fait qu’elle est demeurée
stérile. Wotan lui reproche de ne rien avoir retenu, de ce qu’il a tenté
de lui enseigner, et que, de toute façon, sa capacité de compréhension
s’arrête aux choses banales :
Leurs paroles acerbes décrivent d’une manière typique une scène de
ménage dans laquelle la femme, connaissant à fond le psychisme de
son époux, sait parfaitement où porter le coup qui le blessera jusqu’au
fond de son être, à savoir exiger de son époux le sacrifice de son fils
Siegmund qu’elle accuse d’inceste avec sa sœur Sieglinde. Elle lui
lance à la face : « c’est à travers lui que je t’atteins, car il me défie à
cause de toi » :
A présent, nous comprenons mieux la réticence de Fricka à l’encontre
de la sexualité, qui ne va cependant pas jusqu’à l’angoisse, comme
dans le cas d’Alberich que nous avons analysé dans l’Or du Rhin. Par
contre éprouve-t-elle une aversion contre la sexualité libre, et, à
fortiori contre l’inceste. Fricka a donc deux bonnes raisons de
défendre les lois du mariage : sa féminité frustrée par sa stérilité et son
délaissement par son époux, et, son enrôlement du côté du monde
patriarcal qu’elle a choisi de défendre.
De ce fait, « la morale de Fricka devient une morale impitoyable qui
devient un outil de répression de la personnalité humaine libre qui
entrave la poursuite de l’évolution humaine » écrit Sergueï Eisenstein,
qui mit en scène la Walkyrie au Théâtre du Bolchoï à Moscou en
1940.
Wagner souligne ces traits de caractère virils de Fricka, en attribuant
des insignes mâles à la déesse, comme le char, véhicule des héros et
des chefs militaires antiques, les béliers tirant son char, symbole
16
guerrier qui fait penser aux armes de butoir, comme le bélier de siège,
ainsi que le fouet, instrument de châtiment.
Dès la seconde scène de l’Or du Rhin, Fricka s’insurge contre le
contrat que Wotan a passé avec les géants pour la construction de son
nouveau Palais Présidentiel de Walhall, dont la contrepartie a pour
objet la vente de Freia, la déesse de la jeunesse un peu bébête, et sœur
de Fricka, en tant qu’esclave aux deux géants. Ce mouvement
d’humeur de Fricka, ne trouve pas tellement son origine première dans
le sort menaçant sa sœur, mais plutôt dans le fait de ne pas avoir été
consultée au moment de la conclusion de la transaction. Elle s’en
lamente dans ces termes : « Je me serais opposée à la tromperie
contenue dans votre contrat, mais vous en aviez malicieusement
éloigné les femmes »
Au moment où Wotan, forcé par Fricka, gardienne des lois du mariage
et de la Morale qui interdit l’inceste, doit sacrifier son fils, il se rend
compte que le nouvel ordre patriarcal qu’il a instauré avec le concours
de son épouse Fricka, représente un véritable désastre pour le monde
nouveau. En effet, quand les sociétés patriarcales prennent le dessus
sur l’ordre matriarcal, elles s’efforcent à brider la sexualité libre ainsi
que ses excès, comme l’inceste par exemple.
Un des premiers interdits que Moïse ait prononcés lors de sa traversée
du désert frappait précisément l’inceste.
C’est avec un désespoir déchirant que Wotan exprime sa ferme
conviction que son monde patriarcal est condamné à disparaître :
« Que disparaisse, ce que j’ai construit. En abandonnant mon œuvre,
je n’ai plus qu’un seul désir : la Fin… »
A présent, nous comprenons mieux rétrospectivement, pourquoi Erda,
la Mère du Monde déchu, apparaît déjà comme adversaire irréductible
de Wotan lors de sa première apparition impressionnante à la scène 4
de l’Or du Rhin, au moment où celui-ci instaure son ordre nouveau.
Elle le lui fait savoir sans ambages, en lui annonçant sa fin : « Ecoute
et réfléchis, tout ce qui existe passera. Le Crépuscule des Dieux est
entrain de poindre…que le souci et la crainte entourent désormais tes
méditations.» Richard Wagner a enrobé ce passage d’un dramatisme
intense, au cours duquel le motif ascendant, accompagnant les paroles
« tout ce qui existe », finit par descendre à l’annonce du Crépuscule…
17
Il est parfaitement clair que les paroles adressées par Erda à Wotan
sont loin d’être amicales, raison pour laquelle, il désire en savoir plus,
et descend auprès d’elle dans les entrailles de la Terre. Wotan sacrifie
ainsi à un rite immémorial de visite du monde souterrain qui signifie
le retour au ventre maternel originel, afin d’en renaître avec force et
vigueur. « Un puissant me dompta jadis », se lamente Erda, lors de sa
deuxième et dernière apparition au troisième acte de Siegfried, ce qui
laisse supposer que Wotan a dû violer sa propre mère lors de sa
première descente sous terre, ainsi que nous l’avons vu au cours thème
sur l’inceste. Une fille naîtra de cette étreinte, Brünnhilde, alors que
nous ne connaissons pas la mère des huit autres Walkyries.
Quand Wotan la tire une seconde fois de son sommeil à l’acte 3 de
Siegfried, elle lui adresse de sévères reproches qui revêtent une
importance capitale dans notre propos sur le combat entre le
matriarcat et le patriarcat. Quand Wotan lui demande de le conseiller
sur les moyens à employer pour « arrêter la roue qui tourne », càd sa
marche inexorable vers sa fin, Erda lui lance carrément des insultes:
« des actes d’hommes obnubilent mon esprit, j’ai enfanté une fille
chérie à Wotan, pleine de courage et de sagesse. Pourquoi viens-tu me
réveiller, plutôt que d’aller demander conseil à l’enfant commune
d’Erda et de Wotan. «
Que signifient ces paroles ? Erda reconnaît Brünnhilde en tant
qu’héritière de son pouvoir matriarcal. Elle la déclare « pleine de
sagesse », ce qui permet à Erda de sombrer définitivement dans son
sommeil éternel, en renvoyant Wotan pour toutes ses questions sur son
avenir et celui de son monde à Brünnhilde, leur fille commune,
désormais investie de la Sagesse omnisciente qui animait Erda, et
qu’elle lui a transmise en héritage.
Cette mise en cause de l’ordre patriarcal par l’ancienne détentrice du
pouvoir matriarcal, désormais passée à sa postérité, incarnée dans
Brünnhilde, provoque une colère noire de Wotan, qui, au comble de
son impuissance, voue Erda aux gémonies, illustrant une fois de plus
l’antagonisme irréconciliable entre le matriarcat d’Erda et le patriarcat
de Wotan. Dans l’espoir de sauver son primat patriarcal, Wotan
renvoie Erda dans les entrailles de la Terre pour un sommeil désormais
éternel en commentant ce dernier voyage en ces termes : « Tu n’es pas
18
ce que tu crois être. Que ta sagesse éternelle s’éteigne et que ta science
s’efface devant ma volonté ».
Wotan commence à se faire à l’idée que Brünnhilde deviendra
omnisciente, en devenant en quelque sorte la mère spirituelle de
Siegfried que Sieglinde lui a confiée en quelque sorte en adoption.
Ayant bravé les ordres de Wotan, Brünnhilde n’a plus sa place au
Walhall, symbole du patriarcat paternel, et en sera par conséquent
chassée par Wotan. Il prend cependant soin de protéger son ordre
social, en l’entourant d’un cercle de feu, afin d’éviter une quelconque
propagation de ces idées de matriarcat auprès des habitants du Walhall
et de par le monde, qui risqueraient de mettre en danger son pouvoir
patriarcal. Mais, ainsi que Wotan s’en était plaint à Erda, la roue de
son destin continue à tourner, et dressera sur son chemin son petit-fils
Siegfried, qui, à ce stade, représente encore un pur produit de l’ordre
patriarcal, alors que Brünnhilde a été investie du pouvoir matriarcal,
quoique demeurant inopérant tant qu’elle dort le sommeil du Sage.
Pendant que Brünnhilde et sa mère Erda sont plongées dans leur
sommeil profond, Siegfried, devenu adolescent, commence à entamer
son bonhomme de chemin. Homme de la Forêt, il n’a jamais connu sa
mère, ni aucune autre femme, mais à travers le reflet de son visage que
lui renvoie l’eau dans laquelle il se contemple, il sent instinctivement
qu’il ne peut être le fils de ce nain disgracieux qu’est Mime. Et puis, il
observe les animaux qui font des petits…
En état fusionnel avec la Nature, son état sauvage recèle quelque part
un brin de cet ancien ordre matriarcal, ce qui explique son attirance
pour l’Oiseau de la Forêt, représentant un messager de l’ordre
matriarcal qui le conduira vers la Femme qui dort sur son rocher.
Aiguillonné par sa curiosité de l’inconnu qui est plus forte que sa peur,
Siegfried succombera aux charmes de Brünnhilde, et croit conquérir
sa mère qu’il n’a jamais connue, et qui, en fait, est sa tante.
Alors que Brünnhilde s’éveille progressivement à la sagesse héritée de
sa mère Erda, Siegfried ne vit qu’au présent et joue au héros dans le
monde patriarcal de son grand-père Wotan. Obéissant à ses pulsations,
il abandonne Brünnhilde sur son rocher pour courir l’aventure à
travers le monde et s’allier avec les représentants mâles des
19
Gibichungen Gunther et Hagen, dans le but d’aller re-conquérir
Brünnhilde pour Gunther. Son penchant pour le monde maternel
équivaut à une trahison du monde patriarcal qui le perdra : Accusé de
bigamie, interdit par la Morale patriarcale au même titre que l’inceste,
Hagen l’assassinera.
Brünnhilde est devenue désormais omnisciente : « Je sais tout, tout
m’est clair », proclame-t-elle.
A la fin du Crépuscule, elle s’approprie son héritage, càd le monde
originel matriarcal de sa mère Erda. Elle rend l’Anneau du Nibelung
au Rhin, càd à l’Eau, un des éléments féminins des origines du monde,
afin que son or s’y dissolve, et redevienne le minerai à l’état naturel
qu’il était au début.
Cette prise de conscience matriarcale est entourée, enrobée enluminée
par un des plus beaux motifs de l’ensemble du Ring, qu’on a appelé le
motif de la rédemption par l’amour, à tort comme nous allons le
voir…
A la fin du Crépuscule, nous allons en effet retrouver les principaux
éléments premiers, tels qu’ils existaient au début de l’Or du Rhin : le
Rhin, ou l’Eau, l’or redevenu minerai, les Filles du Rhin, le bois du
Frêne du Monde servant de bûcher à Brünnhilde…
Notons que les indications scéniques de Wagner pour la fin ultime
précisent que l’incendie du bûcher de Brünnhilde est éteint par les
flots du Rhin qui débordent, alors que les flammes se propagent dans
le ciel et dévorent Walhall, Wotan, ses Dieux et son ordre patriarcal.
La mémoire collective du matriarcat, incarnée par Brünnhilde sera
sauvée par le baptême salvateur des flots du Rhin qui étouffent les
flammes du bûcher.
Nous pouvons ainsi affirmer que l’Ordre Nouveau qui succédera à
l’Ordre Patriarcal de Wotan sera de nouveau un monde gouverné par
les valeurs du matriarcat originel. Nous aimerions faire à ce stade un
clin d’œil au génial trait d’esprit qu’avait eu Jürgen Flimm dans sa
mise en scène du Ring en 2000, en laissant un chevalier en pleine
armure, seul sur l’immense scène vide. – PARSIFAL !
Parsifal qui abandonne peu à peu ses traits de caractère patriarcaux,
guerriers, afin de se laisser gagner progressivement par des valeurs
archétypiquement matriarcales que sont l’Amour et la Compassion…
20
Et que devient Alberich dans toute cette fin apocalyptique ?
Il survit et se faufile dans le nouveau Monde matriarcal. Symbole du
Mal, il prendra certainement la place de Klingsor, afin de pervertir
également ce monde nouveau pour le faire péricliter une fois de plus.
Un autre élément premier se glissera également dans le monde
nouveau : Loge, l’ambivalent dieu du Feu,
dont les flammes du bûcher de Brünnhilde furent bien étouffées par
les flots du Rhin, alors qu’elles restèrent cependant victorieuses dans
l’embrasement du Walhall et du monde patriarcal.
L’élément féminin de l’eau coexistera ainsi avec l’élément masculin
du Feu laissant présager de nouvelles luttes entre l’Eternel Féminin
harmonieux et pacifique, et le Masculin conquérant et guerrier, alors
que le Mal éternel pervertira à nouveau tout ce que ce monde nouveau
pourra contenir de Beau et de Bien.
Jean-Paul Bettendorff
21

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Wagner walkyrie

  • 1. La Walkyrie 1. Introduction Le contexte dramaturgique de la Walkyrie est suffisamment spécial, pour que nous nous y arrêtions un moment : Dans la première journée du Ring, nous ne reverrons pas la plupart des 14 personnages ayant peuplé l’Or du Rhin. Cinq personnages resteront absents du tableau pour tout le reste de la Tétralogie : Freia, la déesse de l’Amour et de la Jeunesse, ses frères, Donner, dieu du tonnerre et Froh, dieu de l’arc-en-ciel, Loge, dieu du Feu qui s’est métamorphosé en son élément premier du feu, le géant Fasolt qui est déjà mort. Puis il restera 7 personnages qui demeureront derrière les coulisses, afin de réapparaître plus tard, comme l’autre géant Fafner qui n’a plus réintégré la demeure commune des géants, Riesenheim, après avoir raflé le Trésor des Nibelungen, mais qui a préféré se métamorphoser en dragon pour mieux pouvoir le garder. Alberich veille en secret aux tribulations de son Anneau, actuellement dans les griffes du dragon Fafner. Mime doit certainement continuer à trimer avec les Nibelungen dans les entrailles de la terre, en tant que contremaître sous les ordres de son frère Alberich. Erda, enfouie dans les profondeurs de la Terre, dort le sommeil du Sage (cela changera plus tard !) et les filles du Rhin se morfondent au fond des eaux, désormais obscures, du Rhin, espérant des jours meilleurs. Seuls deux personnages demeurent actifs : Wotan, dieu le Père et chef du Walhall, qui fait tout afin d’échapper par tous les moyens sournois et amoraux à sa propre fin que lui a prédite Erda. Mais Fricka, son épouse légitime, veille au grain en défendant la morale du Monde walhallien, instaurée par Wotan lui-même, et s’oppose ainsi aux agissements mal à propos de son divin époux. La première journée de la Tétralogie est peuplée d’hommes et de femmes qui habitent la surface d’une terre maudite par Alberich, devastée par des luttes meurtrières : Hunding et ses hordes affamées de violences mettent à feu et à sang des territoires entiers. Siegmund et Sieglinde succombent aux lois impitoyables de la nouvelle morale de Fricka. Wotan attise les combats entre les hommes, afin de peupler 1
  • 2. Walhall des héros tombés sur le champ d’honneur, afin de se constituer une garde rapprochée destinée à sa protection contre les puissances nocturnes qu’Alberich ne tardera pas à lancer un jour contre les Walhalliens. Brünnhilde, constamment ballottée entre le binôme formé par Wotan, incarnant le pouvoir absolu, et Fricka, représentant la Morale, et les Humains qui s’entredéchirent, elle adoptera progressivement le rôle d’intermédiaire entre les Dieux et les Hommes, en préparant l’arrivée de l’Homme neuf et libre. Le contexte dramaturgique ayant changé de fond en comble par rapport à l’Or du Rhin, la coloration orchestrale change également fortement : D’un point de vue timbre, le premier acte de la Walkyrie, première journée de la Tétralogie, se caractérise par une nette prédominance des cordes. Il débute par une description de tempête magistrale, par les cordes, d’une intensité hautement romantique, révérence faite par Wagner à Beethoven et son évocation de l’orage dans la 6e symphonie, la Pastorale. Certains chefs, comme Solti p.ex, ont réussi à créer un véritable orage de grêle fouettant le toit de la hutte de Hunding, par une tenue tout à fait spéciale des archets qui donne un ton âpre et violent. Les staccatos brutaux, conférant aux cordes la force d’instruments de percussion, décrivent l’environnement héroïque et barbare de l’Homme primitif. Ces sonorités, volontairement acerbes, alternent avec des legati tout aussi suaves et chantants dans les expressions de douceur et d’affection, quand sont évoqués l’amour et la nature. Une déclamation vocale vigoureusement énergique et extraordinairement limpide va de pair avec les contrastes instrumentaux dans l’orchestre. Rythmes martiaux et rudes, ainsi que des passages d’une intimité aux consonances de musique de chambre se suivent. Le rôle de Sieglinde représente l’une des parties les plus heureuses que Wagner ait réussies, dans laquelle il atteint la perfection dans l’équilibre parfait entre la parole et le ton, tendant ainsi vers l’idéal de sa réforme dramatique de l’œuvre d’artr totale. La découverte et le développement de l’amour des jumeaux Siegmund et Sieglinde l’un pour l’autre s’accompagne d’une musique jubilatoire entraînante, d’une impétuosité échevelée et torrentielle, empreinte d’un romantisme intense et exalté où percent Liszt et surtout Schumann. 2
  • 3. Le chant du printemps de Siegmund, » Le temps des amours a chassé les frimas de l’hiver », issu de la plus grande tradition du lied allemand de facture mendelssohnienne, pour devenir un véritable air populaire à succès, un hit dirait-on aujourd’hui, comme Wagner n’en a pas écrit deux. L’exaltation amoureuse de Sieglinde portée à son comble, offre quelque chose de terrifiant, voir même de bestial dans son expression physique, lorsqu’elle s’approche de son frère, et, séparant les cheveux de son front, contemple, fascinée, le mouvement du sang dans ses veines. Rarement une scène d’amour d’opéra a atteint une telle intensité lascive et sauvage en même temps, accompagnée à l’orchestre par un flux musical doux au rythme du flot sanguin. Ce premier acte avec ses trois scènes bien charpentées, d‘une durée totale d’une heure exactement, donne généralement lieu à des clameurs libératoires jaillissant d’un public emporté et fasciné par ce maelstrom musical et vocal d’une beauté déconcertante et d’une tension extrême. Le deuxième acte ne possède, de loin, pas cette unité musicale et architecturale entre ses cinq scènes différentes. Ainsi que nous venons de l’expliquer, les hommes ont quitté le paradis de la Nature originelle, se subdivisent en chasseurs et chassés, à l’image de Siegmund et de Sieglinde, rageusement poursuivis par Hunding, et se trouvent être confrontés au monde divin qui intervient dans leurs actions en les manipulant comme des marionnettes. La demi-déesse Brünnhilde annonce à Siegmund sa mort dans le duel qui l’attend avec Hunding, lequel n’a pas le temps de savourer sa victoire, foudroyé par le geste dédaigneux de Wotan à son égard. Le troisième acte, avec de nouveau ses trois scènes admirablement équilibrées, représente l’une de ces merveilles dont peut s’enorgueillir l’Histoire de la Musique. Il s’ouvre sur la vaste fresque symphonique tumultueuse et mouvementée de la chevauchée des Walkyries. L’action se poursuit avec le sauvetage de Sieglinde par une Brünnhilde désobéissante, encadré par le fameux thème exaltant, dit de la rédemption par l’amour, pour se terminer avec les Adieux de Wotan 3
  • 4. que nous traiterons dans un autre grand thème. Mais voici déjà, un peu en avant-première, ce thème dit de la rédemption par l’amour, parce qu’il y a une autre explication à celui-ci que nous verrons plus loin. Ce thème représente un des plus beaux de toute la Tétralogie, alors qu’il n’apparaît que deux fois : une première fois ici au troisième acte de la Walkyrie, et enfin à la fin du Crépuscule des Dieux. La Walkyrie représente peut-être l’opéra le plus réussi de Richard Wagner, ce qui pourrait expliquer qu’il demeure l’opéra du Ring le plus souvent représenté isolément. Wagner accomplit ici un admirable tour de force qui consiste à rendre musicalement des impressions sensuelles et physiques absolument élémentaires, entièrement dénuées de toute émotivité pleurnicharde et de tout intellectualisme faussement savant, mais au contraire inspirées du contact direct et païen avec la Nature. Wagner a véritablement mis en pratique dans la Walkyrie son propre adage que « la musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots ». 2. Deuxième grand thème : parthénogénèse et inceste dans le Ring Le thème de l‘inceste ne se réduit pas seulement aux jumeaux Siegmund et Sieglinde. C’est un vaste thème qui domine toute la Tétralogie, comme nous allons le voir : Pour cela, nous devons remonter au monde originel en pleine fusion. Il se génère de par soi- même à partir d’une cellule matriarcale, donc féminine. Nous connaissons ce phénomène dans la Nature que les scientifiques appellent parthénogénèse. Le nom provient de la mythologie grecque, selon laquelle Athéna-Parthenos (signifiant « vierge ») est sortie toute armée et casquée du crâne de Zeus. Eschyle lui fait déclarer : « Je n’ai pas eu de mère pour me donner la vie ». La parthénogénèse est donc une reproduction monoparentale que l’on trouve chez certains poissons et reptiles (clin d’œil à la métamorphose du géant Fafner en dragon), mais surtout chez les insectes, dont les exemples les plus connus sont les abeilles-mâles et les fourmis-mâles qui naissent par parthénogénèse, càd d’œufs non fécondés. Revenons au monde originel matriarcal et à notre Déesse-Mère universelle Erda, mère de tous les vivants et des dieux. Erda est donc aussi la mère de Wotan qu’il rejoint dans les entrailles de la Terre pour 4
  • 5. en savoir davantage sur son destin. Il la viole, et de cette union incestueuse de mère-fils naîtra Brünnhilde. Quand, chargé de savoir, Wotan retourne sur terre, il engendrera des jumeaux, un garçon et une fille avec une mortelle que nous ne connaissons pas. Wotan-Wälse emmène son fils au gré de ses pérégrinations qui grandit ainsi avec son père-vagabond, alors que la fille est élevée par sa mère, jusqu’à ce qu’elle soit mariée de force à Hunding. Arrêtons-nous d’abord à ces deux clans des Wälsungen et des Hunding. Le garçon ne connaît son père que sous le nom de Wolfe – loup. Dans les très anciennes légendes nordiques, les Wälsungen représentent un clan qui descend de Wölsung qui vit en tant que loup- garou dans la forêt avec son fils Siegmund. Le surnom de garou provient du germanique WER, première partie du nom de Wer-Wolf /loup, signifiant « homme méchant », d’où l’anglais WAR, guerre (ou le latin VIR, homme, ce qui illustre parfaitement l’origine indo- européenne commune de ces mots). Le « W » de WER s’est muté en « G », comme cela arrive souvent en linguistique. Le prénom Wilhelm qui devient Guillaume représente un tel exemple de mutation linguistique. Le mot germanique « WER » et le mot français « GUERRE » ont donc la même origine. Le Wer-Wolf, traduit littéralement, signifie donc loup-de-guerre, ou loup méchant. Le loup-garou est un personnage légendaire qui possède la qualité de se transformer en loup à la pleine lune, phase lunaire qui peut provoquer des déambulations chez les somnambules. Le loup-garou est une bête féroce qui met ses victimes en pièces, comme la bête du Gévaudon p.ex. Le mythe du loup-garou est aussi ancien que l’humanité. Dans son Histoire Naturelle, Pline l’Ancien décrit des Humains ayant vécu en tant que sauvages parmi les loups pendant des années. Les histoires d’enfants-loups qui ont été relatées avec force de détails de tout temps, et jusqu’à nos jours, peuvent être à l’origine du loup-garou. Les jumeaux Romulus et Remus, fondateurs de Rome, qui furent nourries par une louve, représentent peut-être les enfants-loups les plus célèbres. Kaspar Hauser, l’enfant trouvé qui a hanté l’Allemagne pendant toute la première moitié du 19e siècle, et dont il sera question à un autre endroit de notre propos, rentre aussi dans cette catégorie. 5
  • 6. Revenons à Wagner. Il utilise l’ancienne légende nordique de Wölsung et de Siegmund, dans laquelle il place Wotan le Voyageur, qui possède la qualité de loup-garou lui permettant de troquer son apparence humaine avec celle de loup à l’occasion, et qui vit avec son fils Siegmund dans la forêt. Un jour, une battue est organisée par les ennemis du clan des loups, pendant laquelle Wotan disparaît et abandonne son fils désemparé à son triste sort. Le récit de sa vie que Siegmund fait à Sieglinde au premier acte, relate ces faits : « proscrit, le vieux s’enfuit avec moi, et, pendant des années le fils vécut avec son père-loup dans la forêt sauvage « …et plus loin : « l’ennemi nous dispersa comme de l’ivraie, et je fus séparé de mon père que je ne réussis plus à retrouver. Tout ce à quoi mes vaines recherches aboutirent, fut la découverte d’une peau de loup, vide et abandonnée dans la forêt, sans pour autant avoir retrouvé mon père. » Il s’avère rapidement que Siegmund, du clan des loups, et Hunding, du clan des Neidinge, sont ennemis héréditaires du fait des races différentes dont ils sont issus. En effet le patronyme « Hunding » contient le mot allemand « Hund »- chien. Le clan des loups affronte donc le clan des chiens. Le chien a été domestiqué il y 15000 ans, mais l’homme n’a pas domestiqué le loup en chien. Même si le louveteau peut être apprivoisé, il reste un animal sauvage, parce qu’il ne sait pas transmettre génétiquement cette qualité d’apprivoisement. Quand les hommes-chasseurs sont devenus sédentaires, le loup s’est peu à peu rapproché de l’Homme, s’est en quelque sorte familiarisé avec lui. C’est donc à partir du loup, devenu compagnon de l’homme que c’est développé le chien. L’affrontement entre Siegmund, le loup, et Hunding, le chien représente ainsi un antagonisme entre créatures sauvages et créatures domestiquées. De plus Hunding est le chef des Neidinge, qui pour les Germains antiques étaient des hommes particulièrement méchants et sournois. Le Neiding qui avait commis un méfait était puni de bannissement et exclu de la société. Nous trouvons ici la raison profonde du mépris mortel dans lequel Wotan tient Hunding, qu’il ne juge même pas digne d’accéderer en héros au Walhall. 6
  • 7. C’est l’ensemble de cet arrière-fond d’incompatibilité entre sauvages et civilisés qui constitue la raison principale pour laquelle Hunding poursuit le couple damné afin de tuer Siegmund en duel. Le forfait de l’union incestueuse entre Siegmund et Sieglinde, l’épouse de Hunding passe au second plan pour ce dernier, alors que pour Fricka, elle constitue l’infraction suprême contre la Morale de l’ordre mondial walhallien. Analysons de plus près les éléments ayant conduit à ce forfait. L’attraction irrésistible que les jumeaux éprouvent l’un pour l’autre, n’est pas une histoire d’amour normale entre deux humains, quoique Wagner la mette en scène, comme telle. Chez Wagner, nous devons toujours gratter la surface afin d’aller au fond des choses : Il faut d’abord se poser la question, pourquoi Wagner imagine une histoire d’inceste entre des jumeaux, et pas simplement entre frère et sœur : Ce ne sont pas deux êtres distincts qui entrent en fusion, mais deux fois le même être. Ils se reconnaissent chacun dans l’autre. La voix de l’un est celle de l’autre. Le reflet de l’image de l’un est celle de l’autre qui se contemple dans l’eau. Ils naissent à eux-mêmes en se donnant mutuellement un nom. C’est de cette symbiose narcissique que procède l’inceste. Malgré cette infraction à l’une des lois humaines et civilisatrices les plus anciennes proscrivant l’inceste, et qui se corse encore du fait que Siegmund et Sieglinde sont jumeaux, le couple damné réussit à capter toute notre sympathie. Pourquoi? La sensibilité extrême des jumeaux, leur complémentarité psychologique, ainsi que leur dualité qui se réunit et se confond dans l’unité, apparaissent tellement fascinantes à notre entendement, que nous considérons un tel amour comme étant l’amour idéal auquel il nous est impossible d’accéder. Wagner sublime ainsi un simple inceste en amour fusionnel, d’une dimension tristanesque que transfigure une musique indiciblement belle, et qui constitue le sommet le plus humain, mais aussi le plus troublant de l’ensemble du Ring … Terminons l’histoire d’amour de Siegmund et de Sieglinde dans l’humour, par la teneur du télégramme, envoyé à la fin du 19e siècle à la direction de la police impériale à Berlin, par le responsable de la police d’une ville allemande dans laquelle la Walkyrie devait être représentée, commentant les paroles de la fin du premier acte : « Epouse et sœur, sois à ton frère, et que fleurisse le sang des Wälsungen » : Est-ce que nous nous rendrions ridicules, si nous 7
  • 8. faisions chanter : « Epouse et cousine, sois à ton cousin », afin d’en atténuer l’impact scandaleux »… Un phénomène symbiotique similaire existe entre Wotan et sa fille Brünnhilde qui représente son autre soi-même. Et il le murmure au début de son long monologue qu’il tient en face de Brünnhilde : « Je ne prends conseil qu’avec moi-même pendant que je te parle » Nous sommes ainsi en présence d’un clan qui s’auto-engendre : Wotan et sa mère Erda enfantent Brünnhilde. De l’union des jumeaux Siegmund et Sieglinde, enfants de Wotan, naîtra Siegfried, qui plus tard s’unira à sa tante Brünnhilde, ce qui fait en tout trois incestes destinés à préserver la suprématie de Wotan sur le Monde. A la première scène du troisième acte de Siegfried, Wotan tente de retenir Erda par ces paroles extrêmement suggestives : « Mère, je ne te laisserai pas partir, car je suis le maitre de l’enchantement ». Les lamentations de Wotan vis-à-vis de sa mère, destinées à lui faire comprendre que la peur, l’anxiété et les soucis le dévorent, constituent un petit clin d’œil à notre thème de l’omniprésence de l’anxiété dans le Ring, que nous avons traité dans la partie consacrée à l’Or du Rhin. Mais ce monde fusionnel qui se complaît dans son unité symbiotique et auto-génératrice va se briser. La détresse qui s’en suivra sera d’autant plus immense que la symbiose entre tous ces êtres était universelle et parfaite : « Oh honte sacrée ! Oh chagrin honteux, détresse divine, rage infinie, désolation éternelle » s’exclame Wotan devant sa fille bien-aimée. D’autres amours fusionnelles voleront en éclat et causeront à leur tour désespoir et détresse à ses protagonistes : - La séparation de Siegmund et de Sieglinde par la mort de Siegmund, sacrifié par son père Wotan, jettera Sieglinde dans une prostration profonde, dont elle ne se remettra pas jusqu’à sa mort en couches, après avoir mis au monde Siegfried dans la forge de Mime qui l’avait accueillie. La séparation de Wotan et de Brünnhilde, qui, désobéissante, sera enfouie par Wotan dans un profond sommeil, lui causera un chagrin immense. Le cœur brisé, il consentira à allumer un cercle de feu autour de sa fille bien-aimée, destiné à la protéger contre le premier venu qui la trouverait sur son chemin, et à ne la réserver qu’à celui qui franchira le mur du feu sans jamais avoir connu la peur. 8
  • 9. - La séparation de Wotan et d’Erda, qui, elle aussi sera mis en sommeil par le chef des Dieux, parce qu’elle nie son ordre mondial, aura pour Wotan une conséquence énorme en ce sens qu’il devra se passer désormais de la Sagesse universelle d’Erda. Les Adieux de Wotan à Brünnhilde consacre sa conviction qu’il ne pourra sauver son monde, et qu’il est condamné désormais. Nous pouvons supposer qu’à ce moment, Wotan a perdu la foi dans l’accomplissement de sa mission qui avait consisté à délivrer le monde de la malédiction d’Alberich. Un espoir fou monte en lui qui lui fait pressentir que ce sera Brünnhilde qui reprendra le flambeau de la délivrance du monde, parce qu’elle s’est substituée, en tant que mère spirituelle de Siegfried auquel elle donne son nom, à sa mère naturelle Sieglinde, dont la mission se terminera par la mise au monde de l’Homme nouveau qui sera aussi le petit-fils de Wotan. Tout reste donc dans la famille, si l’on ose dire, du moins jusqu’ici… En conclusion, il faut nous rendre à l’évidence que la Tétralogie raconte réellement l’histoire de la Création du Monde qui débute dans l’Or du Rhin avec l’apparition des éléments premiers, comme la Terre, l’Air, l’Eau et le Feu qui, en l’absence d’un Créateur du monde omnipotent, omniprésent et omniscient, tel que le décrit la Genèse de l’Ancien Testament israélite, doivent bien se donner la peine de naître d’eux-mêmes, càd par parthénogénèse, premier stade de la Création selon Wagner. Précisons cependant que ce mode d’auto-génération ne représente pas une invention de Wagner, mais constitue bien le principe premier de création dans toutes les cosmogonies humaines, et plus spécifiquement dans la mythologie grecque et germanique. Dans la Walkyrie, deuxième stade de la Création, les descendants des créatures mythologiques de l’Or du Rhin conçus par parthénogénèse sont forcément frères et sœurs les uns des autres, d’où une reproduction qui doit nécessairement s’opérer par l’inceste, tel que nous le décrit la Walkyrie. Les êtres vivants peuplant la terre à cette époque-là sont des nomades sauvages et cruels ainsi que des créatures mi- hommes et mi-animaux tels que loups-garous, ou centaures p.ex. Ce n’est qu’au travers de ces quelques repères de base sur la genèse du Monde que nous réussissons à comprendre la cosmogonie selon Richard Wagner. 9
  • 10. 3. Troisième grand thème :Matriarcat et patriarcat dans le Ring La place que Richard Wagner accorde aux femmes dans la Tétralogie est tout à fait particulière, en ce sens que les femmes réussissent à accomplir leur mission, alors que les hommes font naufrage, à commencer par le premier d’entre eux : Wotan… Les trois figures qui nous semblent représenter les plus importantes, à savoir, Brünnhilde, Sieglinde et Fricka, s’affranchissent de leurs conditions premières respectives : - Fricka fait preuve d’un culot renversant en affrontant Wotan ouvertement pour lui signifier les limites de son pouvoir, en lui précisant sans ambages que la transgression de sa propre loi le conduira à sa perte, ainsi qu’à celle des Dieux. - Sieglinde se libère de sa condition de femme soumise, emmurée dans un esclavage matrimonial et dans une dépendance sexuelle, afin d’enfreindre toutes les lois morales établies, en s’unissant en connaissance de cause à son frère-jumeau Siegmund. - Brünnhilde constitue une des figures féminines dominantes du Ring, une sorte d’Antigone, parce qu’ayant accédé à l’humanisme et à la connaissance par la compassion. Consciente de sa mission, elle brave la volonté de son père Wotan qui lui a pourtant ordonné de sacrifier son fils Siegmund, et demi-frère de Brünnhilde sur l’autel de Fricka, qui demande réparation du crime d’inceste entre Siegmund et Sieglinde, et que Wotan a toléré, afin de constituer autour de soi une sorte de garde rapprochée de créatures qui, sans volonté propre, lui seraient entièrement dévouées. En effet, afin de conserver son pouvoir absolu, Wotan échafaude un plan diabolique qui consiste à manipuler ces esclaves de manière telle qu’ils commettent à sa place, et en sa faveur, les infractions aux lois morales, qu’il a instaurées lui-même, et qu’il ne lui est pas permis de transgresser. Brünnhilde, après s’être démise des catégories d’entendement dans lesquelles l’avait enfermée Wotan, s’investit elle-même de la haute mission de faire péricliter l’ancien monde de Wotan, afin qu’en naisse un nouveau. Par son action désintéressée, Brünnhilde devient une figure de rédemption, appelée à conduire l’humanité vers des sphères plus justes et plus harmonieuses. 10
  • 11. - Mais comme chez Wagner, nous devons toujours aller au fond des choses : « l’Eternel Féminin » a, de tout temps, hanté les grands esprits, comme Goethe, qui en ont fait un principe de fonctionnement du monde : « l’Eternel Féminin nous attire ». Ainsi, pour Faust, le premier vers de l’Evangile de Saint-Jean : « au commencement était la parole », signifie : « au commencement se situe l’action ». Dans ce sens, l’action première dans le monde est identique à l’acte créateur du monde. Dans la grandiose apparition d’Erda dans l’Or du Rhin, elle se présente en tant que celle « qui sait tout ce qui fut, tout ce qui est, et tout ce qui sera. Je suis la Déesse originelle du Monde éternel», déclare-t-elle. Ainsi donc, l’origine du monde serait féminine. Elle réapparaîtra au début du troisième acte de Siegfried, et Wotan la flatte en faisant l’éloge de ses qualités, afin de se faire pardonner le faux pas qu’il a commis en réveillant Erda de son sommeil sacré, générateur de la Sagesse du Monde: «Tu es investie de sagesse omniprésente et éternelle, Femme éternelle que tu représentes … Personne ne possède autant de savoir que toi…ton souffle anime tout être vivant et ton savoir inspire le raisonnement de tout être pensant » Les paroles de Wotan ne sauraient être plus explicites. Il reconnaît très clairement le statut d’Erda en tant que Déesse originelle de la Terre, comme son nom « Erda » l’indique, et Mère universelle du Monde, à l’origine de toute la Création. Et ce n’est pas fini : Sa qualité de Mère originelle l’anime à formuler de sévères remontrances à Wotan, principe masculin en tant que Dieu suprême, ou Dieu le Père en quelque sorte : « Celui qui respecte les lois et protège les serments enfreint la Loi et règne par le parjure ! » Le principe féminin conteste ainsi l’autorité du principe masculin, et affirme ainsi sa suprématie, et ce en toute logique, parce que le monde est né du Rhin, c'est-à-dire, dans l’Eau, principe originel de toute vie sur terre et symbole du liquide amniotique dans lequel baigne l’embryon, et donc d’essence féminine. En tant que créatures de la Nature, les Filles du Rhin sont issues de la mère nourricière que représente l’Eau, au même titre que les trois Nornes, filles d’Erda. En tant que tisserandes de l’avenir du monde, elles oeuvrent en tant qu’auxiliaires d’Erda qui les inspire par son savoir universel. A la fin 11
  • 12. du Prologue du Crépuscule, les Nornes se désolent d’avoir été coupées du savoir de leur Mère, enfouie de force par Wotan dans les entrailles de la terre, comme nous l’avons vu. Par conséquent, elles se déclarent incompétentes à continuer à tisser le fil du destin du monde, qui, du fait de leur désarroi se rompt. Ayant ainsi perdu toute leur sagesse, elles ne désirent qu’une chose: rejoindre le sommeil éternel de leur mère dans les entrailles de la terre. Nous allons voir que ce matriarcat originel, incarné par la déesse-mère du monde Erda, créatrice et prophétesse, dont les principes de gouvernement étaient basés sur l’harmonie, la paix, le sacré, la beauté et l’amour, ne sera que bouleversé, mais pas anéanti, parce que la déesse-Mère Erda aura su assurer sa succession…Mais nous n’en sommes pas encore là… L’arbre, principe masculin, représente la Nature originelle. Afin de souligner son importance, signalons au passage, que l’arbre est né déjà au troisième jour de la Création du Monde, avant toute vie animale. Dans sa Tétralogie, Wagner utilise le symbole du Frêne qui représente l’Arbre de la Création dans l’ancienne mythologie germanique, et qui lui sert à merveille pour exprimer sa pensée dans la conception de sa cosmogonie. Le frêne était déjà prisé dans l’Antiquité pour son bois imputrescible et ses qualités médicinales dans la guérison de morsures de vipères. Son feuillage toujours vert symbolise la force première et la pérennité de la Nature. La source de la sagesse qui trouve son origine dans ses racines, représente le cycle éternel de la vie, parce que le cours de la source deviendra d’abord ruisseau, puis rivière, et fleuve ensuite qui se jette dans la mer pour revenir sous forme de pluie nourricière et régénératrice de la source. Ce cycle représente ainsi la sagesse archétypique qui portera le monde tant qu’il ne sera pas interrompu. Or ce cycle bienfaisant se rompra sous l’effet de deux interventions capitales dans l’ancien monde originel : - D’une part, le vol par Alberich du minerai de l’or enfoui dans la roche du Rhin, afin d’en forger un outil de pouvoir et de convoitise, auquel sera désormais attachée la notion de valeur. - D’autre part l’arrachage par Wotan d’une branche du Frêne du Monde, afin de s’en tailler une lance, dont le bois servira à graver ou à enregistrer ses obligations contractuelles. Ce péché contre la Nature aura pour conséquence le dessèchement de l’Arbre de la Vie, du 12
  • 13. tarissement de la source de sagesse, qui avec le concours d’autres sources, répandait la savoir universel dans le monde. Le principe masculin part donc à la conquête du monde. Mais il ne possède pas cette unicité harmonieuse que possède la Mère Nourricière du Monde originel, du fait qu’un élément nouveau vient perturber cet équilibre originel: la création de richesses (l’Anneau) entraînant la convoitise, donc la volonté de domination ou l’ambition du pouvoir. Wotan, Dieu suprême, aspire à s’accaparer la sagesse de l’Eternel Féminin, en épousant Fricka, déesse de la culture, tout en sacrifiant un œil pour accéder à la Déesse et à son savoir. Wotan tentera ensuite d’utiliser Fricka pour dominer le monde par la mise en place d’un réseau de règles et de contrats, dont l’ensemble formera un nouvel ordre social, destiné à remplacer l’ancien ordre matriarcal. A part le don de procurer l’éternelle jeunesse grâce à ses pommes de jouvence, Freia, la sœur de Fricka, ne possède assurément pas les attributs de séduction, de sensualité et de passion que possède la déesse de l’amour Vénus que nous rencontrons dans Tannhäuser, et qui représente l’ensemble des pulsions sexuelles humaines, faisant également partie du monde matriarcal des débuts. Freia, la déesse de l’Amour du nouveau monde est craintive, soumise, effacée et docile. C’est l’amour mis sous tutelle par le pouvoir patriarcal. Alberich éprouve de son côté une soif de pouvoir similaire à celle de Wotan. Il sent, qu’en maudissant l’amour, et en même temps l’ancien monde matriarcal de l’Eternel Féminin, il pourra dominer la Nature en procédant à l’exploitation de celle-ci en transformant le minerai contenu dans la roche terrestre en or, dont l’accumulation lui permettra d’acheter le monde ainsi que l’amour vénal, afin de se mettre en mesure de pouvoir rivaliser avec Wotan. Alberich s’avère donc être un adepte convaincu d’un monde patriarcal, basé sur la dictature et la terreur, dont les valeurs matriarcales, telle que l’amour, l’harmonie et la lumière de la raison, sont bannies. »Je vous éteins votre éclairage », fulmine-t-il à l’encontre des Filles du Rhin, apeurées par tant de violence masculine qui éructe sa haine de l’amour. 13
  • 14. Alberich, adepte de la magie noire et malfaisante de la face cachée du monde, représente la Nuit avec son obscurité des enfers du Hadès grec. Evitant la lumière comme les cloportes lucifuges, il habite dans les entrailles de la terre avec ses Nibelungen, sur lesquels il exerce un pouvoir tyrannique absolu. Mais nous devons faire attention de ne pas mésinterpréter le Ring en tant que combat entre le Bien et le Mal. Le conflit entre Wotan et Alberich est une lutte pour le pouvoir entre les deux faces d’un même personnage fondateur de l’ordre patriarcal, càd Wotan. Alberich représente la face cachée ou obscure de Wotan, son négatif, son autre Soi. Wotan, c’est Janus, ce dieu romain à deux faces, l’une tournée vers la lumière, l’autre vers l’obscurité. Ovide raconte que, lorsque les quatre éléments formant la matière première de l’univers, l’air, l’eau, la terre et le feu se séparèrent, le corps d’un dieu apparut, dont le double visage reste la seule trace du chaos cosmique originel de même que féminin, l’eau et la terre étant d’essence féminine rattachées à la Déesse-Mère Erda. L’air, élément symbolisant de la rationalité, ainsi que le feu, élément guerrier, appartiennent au monde masculin. Alberich et Wotan ont donc été pétris de la même pâte, oserions-nous dire, et se connaissent intimement depuis leur naissance du giron parthogénétique de leur Déesse-Mère commune Erda lors la création du monde originel. Certains passages et dialogues entre les deux larrons attestent de leur proximité spirituelle, comme celui du pari du savoir dans Siegfried, dans lequel Wotan se qualifie lui-même d’Alberich de la Lumière, par opposition à l’Alberich noir des enfers. En se réservant la lumière pour soi-même, et en attribuant l’obscurité à son adversaire, Wotan considère qu’il incarne Janus avec ses deux faces, l’une claire, l’autre sombre, mais toutes les deux issues d’une seule et même énergie. Malgré les paroles dures échangées au moment où ils se retrouvent tous les deux devant l’antre de Fafner, nous n’avons nullement l’impression de nous trouver face à deux ennemis, prêts à se dueller à mort. Ce sont au contraire deux compères qui connaissent à merveille les forces et faiblesses de l’autre, et qui se dévisagent avec la prudence d’adversaires qui se respectent, parce qu’issus du même monde cohabitant dans le même personnage. Dans cette fameuse scène, Wotan propose à Alberich de réveiller le dragon, afin de le prévenir du 14
  • 15. danger de mort qu’il encourt avec l’approche de Siegfried armé de son épée magique. Alberich n’en croit pas ses oreilles lorsqu’il lui fait la confidence qu’anneau et trésor lui sont indifférents, mais qu’ils sont fortement convoités par Mime, son frère. Connaissant la balourdise d’Alberich, qui n’a rien appris depuis son échec avec les Filles du Rhin, il sait que sa contrepartie démoniaque ne saura convaincre Fafner de lui céder anneau et trésor afin d’échapper à la mort certaine que lui portera Siegfried, ce qui provoque l’humeur taquine de Wotan qui se gausse de la maladresse d’Alberich, provoquant ainsi une colère noire chez ce dernier. Pour la suite de notre propos, nous allons de nouveau traiter Alberich et Wotan en tant que deux personnages distincts, du fait qu’ils apparaissent comme tels sur scène. L’unité fusionnelle des deux contraires dans un seul personnage est une considération spirituelle, inspirée par la psychanalyse, qui mérite d’être soulevée, tellement elle s’impose à notre esprit. Le combat entre le capitaliste Alberich, et le politicien Wotan constitue une lutte décisive afin d’accéder au Suprême Pouvoir sur le monde. Deux formidables moyens sont mis en œuvre par nos deux compères, d’un côté, le pervertissement des hommes par l’argent omniprésent, et accumulé par Alberich, de l’autre, par la mise sous tutelle politique des Humains au moyen du Pouvoir absolu, détenu par Wotan. A ce stade, le matriarcat, dans son unicité originelle, est tombé sous la domination du patriarcat exercé sous forme de l’argent et du pouvoir. Wotan, a instauré un pouvoir patriarcal au Walhall, l’Olympe des héros et des dieux germaniques, situé en pleine lumière sur la cime d’une haute montagne, dominant la plaine du Rhin. Wotan symbolise la Clarté du jour et de l’esprit sagace qui combat la nuit et son cortège de sortilèges démoniaques, par tous les moyens, fussent-ils criminels. Fricka, l’organisatrice, et sorte de ministre de l’Intérieur de ce nouveau monde, veille à la stricte observance des lois régissant cet univers. La gouvernance de ce monde se base sur les us et coutumes, ainsi que sur les engagements contractuels que Wotan grave dans le bois de sa lance, au fur et à mesure de l’évolution de la société de son monde patriarcal. 15
  • 16. Nous devons nous arrêter un moment au personnage de Fricka, qui, nous l’avons vu, défend, avec la force des renégats, l’ordre patriarcal instauré par son divin époux, en reniant sa féminité, et donc son camp matriarcal. Et pourtant est-elle animée d’une haine coriace qu’elle voue à Wotan, époux coureur et volage aux quatre points du monde, et dont elle est jalouse, parce qu’il rend enceintes des femmes étonnamment fécondes, alors qu’elle reste désespérément stérile. Le long dialogue entre Wotan et Fricka au deuxième acte dévoile clairement que leur relation matrimoniale est ancienne, s’est refroidie ensuite, et effilochée au fil du temps, du fait qu’elle est demeurée stérile. Wotan lui reproche de ne rien avoir retenu, de ce qu’il a tenté de lui enseigner, et que, de toute façon, sa capacité de compréhension s’arrête aux choses banales : Leurs paroles acerbes décrivent d’une manière typique une scène de ménage dans laquelle la femme, connaissant à fond le psychisme de son époux, sait parfaitement où porter le coup qui le blessera jusqu’au fond de son être, à savoir exiger de son époux le sacrifice de son fils Siegmund qu’elle accuse d’inceste avec sa sœur Sieglinde. Elle lui lance à la face : « c’est à travers lui que je t’atteins, car il me défie à cause de toi » : A présent, nous comprenons mieux la réticence de Fricka à l’encontre de la sexualité, qui ne va cependant pas jusqu’à l’angoisse, comme dans le cas d’Alberich que nous avons analysé dans l’Or du Rhin. Par contre éprouve-t-elle une aversion contre la sexualité libre, et, à fortiori contre l’inceste. Fricka a donc deux bonnes raisons de défendre les lois du mariage : sa féminité frustrée par sa stérilité et son délaissement par son époux, et, son enrôlement du côté du monde patriarcal qu’elle a choisi de défendre. De ce fait, « la morale de Fricka devient une morale impitoyable qui devient un outil de répression de la personnalité humaine libre qui entrave la poursuite de l’évolution humaine » écrit Sergueï Eisenstein, qui mit en scène la Walkyrie au Théâtre du Bolchoï à Moscou en 1940. Wagner souligne ces traits de caractère virils de Fricka, en attribuant des insignes mâles à la déesse, comme le char, véhicule des héros et des chefs militaires antiques, les béliers tirant son char, symbole 16
  • 17. guerrier qui fait penser aux armes de butoir, comme le bélier de siège, ainsi que le fouet, instrument de châtiment. Dès la seconde scène de l’Or du Rhin, Fricka s’insurge contre le contrat que Wotan a passé avec les géants pour la construction de son nouveau Palais Présidentiel de Walhall, dont la contrepartie a pour objet la vente de Freia, la déesse de la jeunesse un peu bébête, et sœur de Fricka, en tant qu’esclave aux deux géants. Ce mouvement d’humeur de Fricka, ne trouve pas tellement son origine première dans le sort menaçant sa sœur, mais plutôt dans le fait de ne pas avoir été consultée au moment de la conclusion de la transaction. Elle s’en lamente dans ces termes : « Je me serais opposée à la tromperie contenue dans votre contrat, mais vous en aviez malicieusement éloigné les femmes » Au moment où Wotan, forcé par Fricka, gardienne des lois du mariage et de la Morale qui interdit l’inceste, doit sacrifier son fils, il se rend compte que le nouvel ordre patriarcal qu’il a instauré avec le concours de son épouse Fricka, représente un véritable désastre pour le monde nouveau. En effet, quand les sociétés patriarcales prennent le dessus sur l’ordre matriarcal, elles s’efforcent à brider la sexualité libre ainsi que ses excès, comme l’inceste par exemple. Un des premiers interdits que Moïse ait prononcés lors de sa traversée du désert frappait précisément l’inceste. C’est avec un désespoir déchirant que Wotan exprime sa ferme conviction que son monde patriarcal est condamné à disparaître : « Que disparaisse, ce que j’ai construit. En abandonnant mon œuvre, je n’ai plus qu’un seul désir : la Fin… » A présent, nous comprenons mieux rétrospectivement, pourquoi Erda, la Mère du Monde déchu, apparaît déjà comme adversaire irréductible de Wotan lors de sa première apparition impressionnante à la scène 4 de l’Or du Rhin, au moment où celui-ci instaure son ordre nouveau. Elle le lui fait savoir sans ambages, en lui annonçant sa fin : « Ecoute et réfléchis, tout ce qui existe passera. Le Crépuscule des Dieux est entrain de poindre…que le souci et la crainte entourent désormais tes méditations.» Richard Wagner a enrobé ce passage d’un dramatisme intense, au cours duquel le motif ascendant, accompagnant les paroles « tout ce qui existe », finit par descendre à l’annonce du Crépuscule… 17
  • 18. Il est parfaitement clair que les paroles adressées par Erda à Wotan sont loin d’être amicales, raison pour laquelle, il désire en savoir plus, et descend auprès d’elle dans les entrailles de la Terre. Wotan sacrifie ainsi à un rite immémorial de visite du monde souterrain qui signifie le retour au ventre maternel originel, afin d’en renaître avec force et vigueur. « Un puissant me dompta jadis », se lamente Erda, lors de sa deuxième et dernière apparition au troisième acte de Siegfried, ce qui laisse supposer que Wotan a dû violer sa propre mère lors de sa première descente sous terre, ainsi que nous l’avons vu au cours thème sur l’inceste. Une fille naîtra de cette étreinte, Brünnhilde, alors que nous ne connaissons pas la mère des huit autres Walkyries. Quand Wotan la tire une seconde fois de son sommeil à l’acte 3 de Siegfried, elle lui adresse de sévères reproches qui revêtent une importance capitale dans notre propos sur le combat entre le matriarcat et le patriarcat. Quand Wotan lui demande de le conseiller sur les moyens à employer pour « arrêter la roue qui tourne », càd sa marche inexorable vers sa fin, Erda lui lance carrément des insultes: « des actes d’hommes obnubilent mon esprit, j’ai enfanté une fille chérie à Wotan, pleine de courage et de sagesse. Pourquoi viens-tu me réveiller, plutôt que d’aller demander conseil à l’enfant commune d’Erda et de Wotan. « Que signifient ces paroles ? Erda reconnaît Brünnhilde en tant qu’héritière de son pouvoir matriarcal. Elle la déclare « pleine de sagesse », ce qui permet à Erda de sombrer définitivement dans son sommeil éternel, en renvoyant Wotan pour toutes ses questions sur son avenir et celui de son monde à Brünnhilde, leur fille commune, désormais investie de la Sagesse omnisciente qui animait Erda, et qu’elle lui a transmise en héritage. Cette mise en cause de l’ordre patriarcal par l’ancienne détentrice du pouvoir matriarcal, désormais passée à sa postérité, incarnée dans Brünnhilde, provoque une colère noire de Wotan, qui, au comble de son impuissance, voue Erda aux gémonies, illustrant une fois de plus l’antagonisme irréconciliable entre le matriarcat d’Erda et le patriarcat de Wotan. Dans l’espoir de sauver son primat patriarcal, Wotan renvoie Erda dans les entrailles de la Terre pour un sommeil désormais éternel en commentant ce dernier voyage en ces termes : « Tu n’es pas 18
  • 19. ce que tu crois être. Que ta sagesse éternelle s’éteigne et que ta science s’efface devant ma volonté ». Wotan commence à se faire à l’idée que Brünnhilde deviendra omnisciente, en devenant en quelque sorte la mère spirituelle de Siegfried que Sieglinde lui a confiée en quelque sorte en adoption. Ayant bravé les ordres de Wotan, Brünnhilde n’a plus sa place au Walhall, symbole du patriarcat paternel, et en sera par conséquent chassée par Wotan. Il prend cependant soin de protéger son ordre social, en l’entourant d’un cercle de feu, afin d’éviter une quelconque propagation de ces idées de matriarcat auprès des habitants du Walhall et de par le monde, qui risqueraient de mettre en danger son pouvoir patriarcal. Mais, ainsi que Wotan s’en était plaint à Erda, la roue de son destin continue à tourner, et dressera sur son chemin son petit-fils Siegfried, qui, à ce stade, représente encore un pur produit de l’ordre patriarcal, alors que Brünnhilde a été investie du pouvoir matriarcal, quoique demeurant inopérant tant qu’elle dort le sommeil du Sage. Pendant que Brünnhilde et sa mère Erda sont plongées dans leur sommeil profond, Siegfried, devenu adolescent, commence à entamer son bonhomme de chemin. Homme de la Forêt, il n’a jamais connu sa mère, ni aucune autre femme, mais à travers le reflet de son visage que lui renvoie l’eau dans laquelle il se contemple, il sent instinctivement qu’il ne peut être le fils de ce nain disgracieux qu’est Mime. Et puis, il observe les animaux qui font des petits… En état fusionnel avec la Nature, son état sauvage recèle quelque part un brin de cet ancien ordre matriarcal, ce qui explique son attirance pour l’Oiseau de la Forêt, représentant un messager de l’ordre matriarcal qui le conduira vers la Femme qui dort sur son rocher. Aiguillonné par sa curiosité de l’inconnu qui est plus forte que sa peur, Siegfried succombera aux charmes de Brünnhilde, et croit conquérir sa mère qu’il n’a jamais connue, et qui, en fait, est sa tante. Alors que Brünnhilde s’éveille progressivement à la sagesse héritée de sa mère Erda, Siegfried ne vit qu’au présent et joue au héros dans le monde patriarcal de son grand-père Wotan. Obéissant à ses pulsations, il abandonne Brünnhilde sur son rocher pour courir l’aventure à travers le monde et s’allier avec les représentants mâles des 19
  • 20. Gibichungen Gunther et Hagen, dans le but d’aller re-conquérir Brünnhilde pour Gunther. Son penchant pour le monde maternel équivaut à une trahison du monde patriarcal qui le perdra : Accusé de bigamie, interdit par la Morale patriarcale au même titre que l’inceste, Hagen l’assassinera. Brünnhilde est devenue désormais omnisciente : « Je sais tout, tout m’est clair », proclame-t-elle. A la fin du Crépuscule, elle s’approprie son héritage, càd le monde originel matriarcal de sa mère Erda. Elle rend l’Anneau du Nibelung au Rhin, càd à l’Eau, un des éléments féminins des origines du monde, afin que son or s’y dissolve, et redevienne le minerai à l’état naturel qu’il était au début. Cette prise de conscience matriarcale est entourée, enrobée enluminée par un des plus beaux motifs de l’ensemble du Ring, qu’on a appelé le motif de la rédemption par l’amour, à tort comme nous allons le voir… A la fin du Crépuscule, nous allons en effet retrouver les principaux éléments premiers, tels qu’ils existaient au début de l’Or du Rhin : le Rhin, ou l’Eau, l’or redevenu minerai, les Filles du Rhin, le bois du Frêne du Monde servant de bûcher à Brünnhilde… Notons que les indications scéniques de Wagner pour la fin ultime précisent que l’incendie du bûcher de Brünnhilde est éteint par les flots du Rhin qui débordent, alors que les flammes se propagent dans le ciel et dévorent Walhall, Wotan, ses Dieux et son ordre patriarcal. La mémoire collective du matriarcat, incarnée par Brünnhilde sera sauvée par le baptême salvateur des flots du Rhin qui étouffent les flammes du bûcher. Nous pouvons ainsi affirmer que l’Ordre Nouveau qui succédera à l’Ordre Patriarcal de Wotan sera de nouveau un monde gouverné par les valeurs du matriarcat originel. Nous aimerions faire à ce stade un clin d’œil au génial trait d’esprit qu’avait eu Jürgen Flimm dans sa mise en scène du Ring en 2000, en laissant un chevalier en pleine armure, seul sur l’immense scène vide. – PARSIFAL ! Parsifal qui abandonne peu à peu ses traits de caractère patriarcaux, guerriers, afin de se laisser gagner progressivement par des valeurs archétypiquement matriarcales que sont l’Amour et la Compassion… 20
  • 21. Et que devient Alberich dans toute cette fin apocalyptique ? Il survit et se faufile dans le nouveau Monde matriarcal. Symbole du Mal, il prendra certainement la place de Klingsor, afin de pervertir également ce monde nouveau pour le faire péricliter une fois de plus. Un autre élément premier se glissera également dans le monde nouveau : Loge, l’ambivalent dieu du Feu, dont les flammes du bûcher de Brünnhilde furent bien étouffées par les flots du Rhin, alors qu’elles restèrent cependant victorieuses dans l’embrasement du Walhall et du monde patriarcal. L’élément féminin de l’eau coexistera ainsi avec l’élément masculin du Feu laissant présager de nouvelles luttes entre l’Eternel Féminin harmonieux et pacifique, et le Masculin conquérant et guerrier, alors que le Mal éternel pervertira à nouveau tout ce que ce monde nouveau pourra contenir de Beau et de Bien. Jean-Paul Bettendorff 21