LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Conférences de Henri Guillemin
Série de 19 émissions présentées à la RTB entre le 4 juillet et le 19 novembre
1967
Transcription de Jean-Marie Flémale (Charleroi), 2006
CHAPITRE 1
(Il manque la transcription de la première de ces émissions, c'est-à-dire la
bibliographie et les origines lointaines de la R.F. Tous ces éléments sont repris dans
les 18 chapitres restants.)
CHAPITRE 2
... le livre de Daniel Mornay, 1932, et Mornay, a été mon maître de thèse, j'avais
préparé une thèse en 1936, mais son livre s'appelle précisément Les origines
intellectuelles de la Révolution française, eh bien, Mornay était très orienté du côté
de Michelet, vous savez, assez ami de l'Encyclopédie, et dans ce livre de 32, avec
une netteté absolue, Mornay reconnaît que du côté politique, l'Encyclopédie n'a eu
aucune influence dans la Révolution française.
Je ne vous avais pas parlé non plus des loges maçonniques. Il y a un spécialiste, en
France, Monsieur Bernard Failly, qui a écrit, en 59, si je ne me trompe pas, une
histoire qui s'appelle La grande Révolution. Il attribue une importance extraordinaire
à la préparation de la Révolution dans les loges maçonniques. J'en suis moins sûr
que lui. Les loges maçonniques, c'est très complexe, vous savez. Il y avait des
éléments antagonistes, aussi, dans les loges. Il y avait des gens qui étaient, au fond,
athées, et qui ne le disaient pas. Il y avait des gens qui étaient très dévots, Louis
XVI, le brave Louis XVI (il était même ultra-dévot), eh bien, il appartenait à une loge
maçonnique. Alors, il faut penser que quand on parle de l'influence de la franc-
maçonnerie, elle est réelle, mais s'exerce dans des sens multiples.
Une chose qu'il faut également noter, c'est l'influence étrangère. Voyez-vous, les
Français, nous avons un peu trop tendance à considérer que c'est nous qui avons
été les initiateurs, mais il y avait déjà de grands mouvements qui se préparaient en
dehors de la France.
D'abord, il y avait eu la révolution anglaise. Autrefois, il y a eu une fascination
d'une certaine partie de l'intelligentsia française du côté de ce qu'on appelle la
constitution britannique, qui n 'est d'ailleurs pas une constitution. Il y avait des
anglomanes qui disaient : « En France, il faudrait faire quelque chose à l'imitation de
l'Angleterre », c'est-à-dire avec un roi, deux Chambres, les Communes et puis les
Lords, et en particulier, les Lords, très importants. Mais ce n’est pas ça que je veux
souligner surtout, c'est que dans les trente dernières années du XVIIIe siècle, on
assiste à un très profond frémissement social dans l'Europe occidentale. Le
frémissement social, ici, a deux causes. Primo, la constitution d'une nouvelle classe,
d'une répartition de la fortune que je vous ai expliquée, et puis, deuxio, deux
phénomènes conjugués : une hausse constante des prix et une augmentation
démographique considérable. Ce n’est pas que la natalité augmente, mais les gens
meurent moins, étant donné qu'il y avait moins de famines et qu'il n'y avait pas eu de
grandes guerres exterminatrices. Cette hausse de la natalité est considérable,
puisque dans les cinquante ans à peu près du XVIIIe siècle, avant 1789, la hausse
de la population a été de 60% en France et de 100% en Angleterre.
Alors, on assiste à des choses comme celles-ci. Une révolution. Une révolution
assez terrible, une émeute qui ressemble à une révolution va se produire en 1780.
Du 2 au 6 juin, le centre de la Cité de Londres est en feu. Ça a commencé par des
problèmes religieux. En fait, ç'a été fini tout de suite, ç'a été une affaire sociale, les
petites gens des bourgs, les malheureux, la détresse - Dieu sait s'il y en avait, des
misérables à Londres - ont attaqué la Banque d'Angleterre. Alors, vous imaginez ce
qui s'est produit, enfin, la bourgeoisie était armée, et les miséreux n'ont eu qu'à
rentrer sous terre.
Vous avez, en 1781, dans les Pays-Bas un grand mouvement national de
protestation, qui est à la fois politique et social. Il s'intitule « Allez, Patriotes ! » et si,
en France, à partir de 1789, on appellera « patriotes » les révolutionnaires, c'est à
l'imitation de ce qui s'était passé dans les Pays-Bas. Ça a commencé en 1781, ça a
éclaté en 1787. A ce moment-là, le stadhouder, celui qui dirigeait les Pays-Bas, a fait
appel à des puissances étrangères. Ce sont des troupes anglaises, ce sont des
troupes prussiennes qui sont intervenues pour écraser les révolutionnaires.
Puis, il y a eu Genève, 1782, où il y a eu aussi une tentative des natifs, enfin, de
ceux qui n'étaient pas des « citoyens » de Genève, c'est-à-dire l'immense majorité de
la ville, contre ce petit conseil d'administration qui était composé de banquiers et qui
tenait absolument la ville. Ça n'a pas duré longtemps. Là aussi, les gens de bien
avaient fait appel à la puissance militaire étrangère. Ce sont les troupes françaises,
ce sont les troupes piémontaises qui sont arrivées à Genève pour remettre ce qu'on
appelle l'ordre établi.
Et puis, vous avez l'influence américaine. Ça, c'est assez intéressant. C'est en 1776,
vous le savez, que les Américains ont fait leur révolution, et ce sont eux qui ont lancé
la fameuse phrase - la voici - :
« Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont investis par le Créateur de certains
droits inaliénables : la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Ce sont des
phrases qui étaient inhabituelles, bien entendu, qui s'adressaient au-delà de
l'Atlantique, à l'univers, semblait-il. Elles ont eu un retentissement considérable.
Seulement, il faut bien faire attention, il y a chez les Américains un grand sens, un
sens très aigu de ce que j'appellerai la mise en scène, l'affabulation humanitaire.
Cette démocratie américaine est avant tout une démocratie mercantile. Ils avaient
envoyé en France un vieux malin, un vieux renard, qui s'appelait Franklin, qui allait là
chercher surtout de l'argent, mais bien reçu dans les salons, entouré d'hommages
par Voltaire. Lui-même travaillait très bien pour préparer sans le vouloir cette
Révolution française. Il s'est même passé la fameuse scène que vous connaissez.
C'est une scène qui oscille entre le burlesque et l'odieux. Lorsque Franklin a amené
son petit-fils à Voltaire et lui a demandé sa bénédiction, il y a le vieux Voltaire qui lui
dit : « Dieu et Liberté ». Alors que Dieu, il s'en fiche pas mal. Quant à la liberté, vous
savez ce qu'il veut. Il veut un despotisme éclairé. En 1792, la République française
s'apercevra du côté un peu mercantile, dont je viens de vous parler, de la base
américaine. Nous étions embarrassés horriblement par des questions financières.
Alors, on demande aux États-Unis de nous rembourser une partie de leur dette,
puisqu'on avait tout de même travaillé beaucoup pour leur indépendance. A ce
moment-là, les oreilles se ferment, pas question d'envoyer quoi que ce soit comme
argent. Mais enfin, c'est tout de même important de penser qu'il y avait une
république bien vivante qui existait là-bas, de l'autre côté de l'océan.
Maintenant, il faudrait que nous regardions quelle était la situation de la France
positivement, comment les classes se répartissaient. Eh bien, je voudrais vous
apporter une première citation qui est de cet historien dont je vous ai parlé, qui
s'appelle Monsieur Gaxotte, historien maurrassien : « La richesse s'était
considérablement accrue, en France, depuis un demi-siècle. En somme, l’ensemble
était cossu ». Pour juger de l'intérêt de cette déclaration, il faut connaître le
vocabulaire du dictionnaire de Monsieur Gaxotte. Dans son livre, il nous explique le
goût qu'il a pour l'honnête homme, l'honnête homme du XVIIe siècle dont, dit-il, la
caractéristique principale est le goût de la hiérarchie et de la discipline. Ce qui
signifie le sens très fort, très vif que l'on a du rang social auquel on appartient, et la
volonté que l'on a de se faire respecter. Alors, quand les gens de bien, enfin, les
honnêtes gens, sont riches, hé bien, tout va bien, la France est cossue. Parce que le
reste, ce qui n'est pas les honnêtes gens, la multitude, ça ne compte pas, même si la
multitude représente 95 à 98% de la France. Non, ce n'est pas intéressant. La
France réelle, « le pays réel » comme disait Monsieur Maurras, était cossu.
Qu'est-ce que c'est, le pays réel ? Eh bien, c'est justement une nouvelle
répartition de la richesse, dont je vous parlais il y a un instant. Au XVIIIe siècle, c'était
réellement une classe nouvelle. La bourgeoisie existait bien déjà au XVIIe siècle,
mais elle ne prend de densité, de réalité, elle ne prend conscience d'elle-même qu'à
partir du XVIIIe siècle. Pourquoi ? Parce qu'un certain nombre de roturiers qui ont de
l'argent arrivent à acheter des terres. Alors, ils font fructifier les terres. Ça n'est pas
que le paysan en profite, mais eux-mêmes en profitent largement, et surtout en
développant des manufactures sur lesquelles je n'avais pas du tout la moindre idée
avant de commencer cette étude. Comme la plupart des Français, enfin, je
m'imaginais que c'était sous la Restauration à peu près, que le développement de la
grande industrie avait commencé en France. Mais ce n'est pas vrai. Ça a commencé
au XVIIIe siècle. Je vous ai même apporté des chiffres. Évidemment, nous ne
sommes pas aux chiffres du XXe siècle, mais enfin, 1200 ouvriers aux tissages de
Vancy-Robin à Abbeville, et 4000, je dis bien 4000 ouvriers dans les filatures
Cambon, en Languedoc. (Cambon, c'est un nom qu'il va falloir retenir, parce qu'il est
très important pour la suite de l'histoire.) Vous avez 4 à 5000 mineurs à Anzin, vous
avez des savonniers, des maîtres de forges, au Creusot. (C'est en 1781 que le
Creusot est fondé par la famille De Wendel.) Et puis, les maîtres de forges de
Strasbourg, avec Dietrich, qui se fait appeler baron de Dietrich.
D'autre part, le commerce extérieur s'agrandit. D'autre part, les banques et les
assurances commencent à avoir un singulier développement. Autrement dit, là, toute
une équipe d'industrieux, au XVIIIe siècle, qui s'aperçoivent que l'on peut faire de
l'argent avec l'argent des autres et le travail des autres. Alors, se constitue un très
important groupe de pression. Et ce groupe de pression est d'autant plus furieux
contre ce qui se passe : premièrement, que tous les grands emplois sont réservés -
et de plus en plus à travers le XVIIIe siècle - à l'aristocratie, et deuxièmement, que la
banqueroute semble menaçante. Alors, comme ils tiennent absolument à affirmer
leur autorité, ils ont leurs théoriciens. Je vais vous en donner deux, des théoriciens
bourgeois. Il y a Necker. Necker, le 27 décembre 1788, prononce les phrases que
voici : « Il y a une multitude d'affaires, dont elle seule (elle, la nouvelle classe
bourgeoise), dont elle seule a instruction ». Dans son langage, instruction, ça signifie
la manutention. Quelles affaires ? Les transactions commerciales, les manufactures,
le crédit public, l'intérêt et la circulation de l'argent. C'est-à-dire qu'un État bien
ordonné doit admettre la participation, du moins la participation de ses éminents
citoyens. Or, justement, pas de participation, parce que les exigences de la noblesse
n'ont pas cessé de croître pendant le cours du XVIIIe siècle, que tous les emplois
militaires sont réservés, vous avez entendu, et qu'aussi ce que l'on avait vu au XVIIe
siècle, on ne le revoit plus au XVIIIe, à savoir des ministres, des grands ministres qui
sont bourgeois. Colbert avait été choisi parmi la bourgeoisie par Louis XIV. Chez
Louis XV et Louis XVI, c'est uniquement la grande noblesse. Alors, vous pensez que
cette nouvelle classe, qui est très riche, maintenant, et qui affirme sa richesse,
richesse mobilière, décide que c'est tout à fait intolérable que les grands emplois lui
soient interdits. Vous avez d'autre part Barnave, Barnave est quelqu'un qui va jouer
un grand rôle, et avant d'étudier la révolution comme je l'ai fait, je ne m'en rendais
pas compte, de l'importance de Barnave. On nous dit toujours Siéyès, on nous dit
Mirabeau, Danton, Robespierre. Il y a des gens très importants dont il faut que je
mette le nom en exergue, parce qu’ils ont beaucoup compté. Barnave en est un.
Barnave va écrire ceci : « Les nouveaux moyens de richesse provoquent une
révolution dans les lois politiques, une nouvelle distribution de la richesse qui,
d'uniquement immobilière qu'elle était avant, devient de plus en plus mobilière,
appelle une nouvelle distribution du pouvoir ». Parfois, ce n'est pas seulement des
gens qui sont exaspérés, parce qu'il y a les nobles devant eux, et que les grands
emplois leur sont interdits, mais ce sont des gens qui disent : « Nous sommes
réellement les plus forts, nous possédons réellement une richesse presque
supérieure à celle de la noblesse, nous voulons les leviers de commande ».
La répartition de la richesse en France, eh bien, c'est simple, on l'a faite par des
études qui sont encore en cours maintenant, et qui sont minutieuses à faire : par
l'examen des contrats de mariages. Ce n’est pas fait encore pour tous les
départements, c'est fait pour un certain nombre, et on arrive à peu près à ceci : 5 à
6% de la population française détiennent les trois quarts et demi de la fortune
française. Puis, il y a ce qu'il y a dessous, la cariatide, comme on dit, quoi... le
soubassement Eh bien, le soubassement, ce sont ces 95% de la population qui est
composée à 85% de paysans. La situation des paysans, elle est assez dramatique.
Bien entendu, il y a ceux qu'on appelle les laboureurs. C'est un mot qui a aujourd'hui
changé de sens. Au XVIIIe siècle, le laboureur, c'était le monsieur qui détenait un
domaine considérable, qui avait de grandes étendues de terre. Mais il y en avait très
peu, de ces laboureurs, et vous aviez une foule de ceux qu'on appelait les brassiers.
Brassiers, ça veut dire simplement ceux qui n'ont que leurs bras pour vivre. Les
brassiers, c'était le paysan sédentaire qui avait son petit lopin, qui avait une chèvre,
qui avait une vache, et, à côté, un nombre considérable, et accru au cours du XVIIIe
siècle, de journaliers, c'est-à-dire qui sont non pas sédentaires, ceux-là, mais
mobiles, parce qu'ils ne possèdent rien du tout, et qui vont comme ça, - si on mange
pas aujourd'hui, on reste pas là -, qui vont saisonnièrement proposer, enfin, proposer
leurs bras là où on a besoin d'eux.
La paysannerie est écrasée par toutes sortes de choses. Elle est écrasée, d'une part,
par le fisc, la taille en particulier, l'impôt que refusent de payer les nobles... la taille
pèse sur eux. Ca, c'est les finances de l'État. Ensuite, vous avez l'Église. L'Église
leur impose la dîme. C'est-à-dire que tous les paysans, étant tous forcément
catholiques, puisque le catholicisme est religion d'État, sont obligés de payer un
vingtième. Dîme, ça veut dire un dixième, n'est-ce pas ? alors vous pourriez dire, ça
pourrait être le dixième, non, mais en fait, c'était le vingtième de leur récolte annuelle.
Et puis, vous avez surtout les droits féodaux. Les droits féodaux, originairement, ça
s'expliquait. Autrefois, au Moyen Age, lorsqu'il y avait un grand désordre à travers la
France et que les paysans n'étaient jamais sûrs d'eux-mêmes, puisqu'il y avait des
bandes armées qui circulaient, le châtelain, c'était le monsieur qui avait le château,
défendait les paysans, il les protégeait contre les brigands, contre les pillards qui
arrivaient, il leur demandait en échange de sa protection, un certain nombre de
droits, ces droits s'appelaient grosso-modo les champarts et les lods. Champart, c'est
campi pars, la partie du champ, c'est-à-dire que le propriétaire, le châtelain, prélevait
une partie de la récolte. Les lods, c'était un prélèvement qui se faisait sur tout
changement de propriété, même quand il s'agissait d'un héritage. Pour un héritage,
le châtelain intervenait et prélevait une partie. Puis, vous avez les droits qu'il prélevait
sur toute vente, ainsi le père de Chateaubriand, c'est Chateaubriand qui le raconte
lui-même, le père de Chateaubriand s’enrichissait assez bien en prélevant une taxe
sur toutes les transactions commerciales, quand il y avait des foires, à Combourg ou
à côté de Combourg. Ça rapportait des sommes considérables. Alors, peu à peu, au
XVIIIe siècle, les paysans commencent à dire : « Enfin, quel sens ça a-t-il, ce
prélèvement que rien ne justifie, c'est-à-dire qu'on nous oblige à verser une partie de
notre récolte en échange de services qui ne sont plus rendus ? » Et même, il y avait
un certain nombre de ces services que, paraît-il, le châtelain prenait à sa charge,
c'est-à-dire l'entretien des chemins, la réédification des ponts, par exemple, lorsqu'un
petit pont s'écroulait. Le père de Chateaubriand, comme tant d'autres, ne s'occupait
absolument pas de la voirie ni des ponts. Par conséquent, la noblesse rurale ne
faisait rien pour les paysans, et tout ça prenait de plus en plus les proportions d'un
vol.
Alors, donc, il y a le drame des finances nationales. Pourquoi est-ce qu'elles vont si
mal, avec une France riche, une France dont la richesse s'est accrue ? Il faut citer
une phrase d'Edgar Faure, dans son livre de 1961, très remarquable bouquin sur
Turgot, il dit : « L'accroissement de la richesse nationale est, en fait, traduit par un
appauvrissement des pauvres ». Alors, pourquoi ça n'allait pas, la richesse nationale,
je veux dire les finances de l'État ? Tout simplement, parce que sur trois groupes, il y
en avait deux qui refusaient de participer aux charges de la nation : il y avait la
noblesse, il y avait le clergé, il y avait la roture. Les roturiers et les bourgeois étaient
assujettis à l'impôt, les riches nobles et les riches ecclésiastiques refusaient de le
payer. On en arrivait au bord de la banqueroute. Alors, cette fois, ça ne va plus ! Le
groupe de pression dont je vous ai parlé, primo, il est furieux parce qu'il n'accède pas
aux emplois, deuxièmement, il désire avoir les leviers de commande et en plus,
alors, c'est le comble, si on en arrive à la banqueroute, leurs rentes, car c'est
presque tous des rentiers, leurs rentes vont s'effondrer. Rivarol, qui est un écrivain
de droite, a eu une phrase intéressante, il a dit : « Ce sont les rentiers qui ont fait la
révolution ». Ça, je trouve que c'est assez vrai, et à ce propos, il faudrait que je vous
apporte une de ces phrases de Michelet qui font ma joie : « Il faut savoir, écrit
Michelet, il faut savoir à quel point les idées d'intérêt sont restées secondaires dans
la Révolution française. Oui, la Révolution française fut désintéressée. C'est son côté
sublime ». Ha ! Elle est bien bonne ! Bien. C'est une question d'argent, une question
de pouvoir. Et puis, par là-dessus, il y a la multitude, il y a la cariatide, comme dit
Victor Hugo, dont les gens ne veulent pas s'occuper.
Alors, les faits, maintenant. Les privilégiés, ils ont un auxiliaire considérable, c'est les
parlements. Qu'est-ce que les parlements ? C'est des groupements judiciaires. Il y a
le Parlement de Paris, qui a des juridictions extrêmement étendues. Ça comportait à
peu près un tiers de la France, et les parlements se sont octroyé des droits qui ne
leur étaient absolument pas fixés. Qu'est-ce que c'était, les parlements ? C'étaient à
la fois des chambres de justice et des chambres d'enregistrement. Lorsqu'un édit
royal paraissait - les gens des parlements étaient des conservateurs -, ils
colligeaient, comme on dit, si vous voulez, ces documents, ils les classaient. Et peu à
peu, ils s'étaient approprié le droit de faire des remontrances et ils en étaient même
venus à repousser les édits royaux. Les parlements bénéficiaient d'une espèce de
popularité en ce sens qu'ils s'y opposaient à l'absolutisme royal, et pourquoi
s'opposaient-ils ? Parce que le roi, désespérément, essayait de faire payer les
privilégiés, que les parlements refusaient que les privilégiés payassent quoi que ce
soit, parce qu'eux-mêmes en faisaient partie, et comme ils étaient dans l'opposition -
ils étaient même l'unique opposition - le petit peuple, les gens malheureux, les gens
écrasés, applaudissaient à ces parlements, qui étaient en réalité les instruments les
plus dociles et les plus bornés du conservatisme social.
Quels sont les faits ? En 1771, à la fin de son règne, Louis XV essaie un coup de
force contre les parlements. Et il y arrive. Et, comme dit dans une bonne phrase
Edgar Faure : « Au prix de la haine de toute une classe, la sienne, Maupeou était
arrivé à briser la fronde parlementaire ». 1771, mais c'est la fin du règne de Louis
XV, et voilà Louis XVI qui monte sur le trône en 1774. Pour Louis XVI, dont je vous
parlerai, c'est un brave homme : « Je veux que mon peuple m'aime ». Comme il sait
que le peuple applaudit toujours aux parlements, il fait revenir le parlement en 1774.
C'était une gaffe sans nom, puisque déjà très difficilement Louis XV y était arrivé, il
avait brisé les parlementaires, voilà le bon Louis XVI qui les ramène, et il fait venir au
pouvoir Turgot. Turgot, c'est encore un de ces cas où la légende l'emporte sur la
vérité. Et je ne saurais être assez reconnaissant à Edgar Faure de son bouquin de
61 dont je parlais. Ce Turgot, il nous dit, enfin, ce que c'était, Turgot. Turgot avait
l'appui de l'Encyclopédie. Pourquoi ? Parce qu'il n'allait pas à la messe. Alors, ça
suffisait pour être encyclopédiste. Et dès que Turgot est arrivé au pouvoir, on a bien
vu ce qu'il a fait, il a ramené les parlementaires, les parlementaires dont on s'était
débarrassé en 1771. Il les a ramenés. Il ne va absolument pas toucher aux
privilégiés. Il ne veut surtout pas importuner les nobles, et même lui qui est incroyant,
il a le chic, il a la gentillesse de ne pas non plus importuner le clergé. Il a une doctrine
économique extrêmement ferme. Il déclare d'une manière extrêmement précise :
« L'administration - l'administration, entendez bien - ne doit pas s'occuper du
commerce. L'administration ne s'occupe pas du commerce ». Pourquoi il dit ça ?
Parce qu'un de ses prédécesseurs, l'abbé Terray, avait essayé un pauvre dirigisme
économique. Il avait essayé d'empêcher la hausse des prix. Tandis que ce que
Turgot dit : « Ça n'a pas d'importance. La hausse des prix, eh bien, les gens
paieront. Et quant aux salariés, s'ils sont un peu malheureux, nous allons ouvrir pour
eux des ateliers de charité ». Les ateliers de charité, c'est une idée très noble,
humanitaire. En fait, c'était tout bénéfice pour la classe manufacturière, parce que
dans les ateliers de charité, il était entendu que les travailleurs devaient être moins
payés que dans les usines privées. Par conséquent, ils travaillaient autant, peut-être
même plus, mais ils étaient moins payés. Ainsi, hausse des prix, la bourgeoisie
manufacturière (les commerçants) n'était pas gênée. Mais d'autre part, s'il y a des
pauvres malheureux, il y a des ateliers de charité où ils travaillaient au rabais.
Pire, pire, entendez bien, résultat de la politique de Turgot, c'est la guerre des
farines, qui va éclater en 1775. La guerre des farines, c'est la première fois qu'on va
voir des paysans qui vont se soulever pour des questions de nourriture, parce qu'ils
crèvent, en particulier en avril, oui, en avril 1775, à Dijon, c'est-à-dire, ça remue
diablement. Les paysans sont là qui demandent la taxation : « C'est fini, il faut un
maximum. Ce prix du blé ne peut pas être dépassé, sans ça, on va mourir ». Ben, je
vous assure, Turgot, il ne plaisante pas. Il fait de la répression, une répression
furieuse. Il envoie là un général qui s'appelle La Tour du Pin, qui s'illustrera par une
phrase qui va courir toute la France. La Tour du Pin, une fois qu'il a eu fait tirer sur la
foule, dit à ces paysans : « Vous avez faim, eh bien, nous sommes en avril, l'herbe
commence à pousser, vous n'avez qu'à brouter comme les vaches ». Et puis, on va
faire deux exécutions, comment dirais-je, d'intimidation. On va prendre au hasard
deux types, qui s'étaient manifestés dans les violences contre les boulangers, et on
va les pendre à Paris, en grande pompe, en particulier un monsieur Jacques
Légaillez, qui avait seize ans, et comme acte d'accusation, il y avait ceci : « Il a
donné un coup de pied dans la porte d'une boulangerie ». Pendu haut et court,
comme on disait à Paris, parce que c'étaient des pendus pour l'exemple. Voilà le
résultat de l'émeute.
Enfin, va survenir Necker. Ça, c'est une histoire extraordinaire, l'histoire de Necker.
Faut que je vous en parle, faut deux ou trois minutes pour ça, mais ça vaut la peine.
Necker est un personnage pittoresque. Quand je dis pittoresque, c'est parce que je
veux employer un euphémisme. Necker est un monsieur qui avait réalisé un coup
éclatant - il est employé de banque à Montluçon, à Genève - il avait réalisé un coup
éclatant sur le Canada. Necker avait été averti d'une disposition secrète qui avait été
prise en novembre 62, entre le gouvernement français et le gouvernement anglais,
parce qu'il était déjà entendu que la France avait perdu le Canada, qu’en 1763,
l'année suivante, le Canada passerait sous régime britannique. Il faut savoir que les
autorités françaises du Canada avaient lancé un papier-monnaie. Alors, comme cet
effet canadien s'est écroulé quand le gouvernement français était en train de perdre
sa suprématie sur le Canada, on les vendait, ces malheureux effets canadiens, avec
une perte de 70 à 80%. Necker était arrivé, vous allez voir pourquoi, à faire une rafle
considérable, il avait acheté des quantités à très bas prix, des quantités d'effets
canadiens, mais il savait que dans la convention de novembre 62 passée entre le
gouvernement français et le gouvernement anglais, le gouvernement français s'était
engagé à rembourser au pair, à tout Canadien, un effet qu'il possédait. Vous
entendez, à tout Canadien. Mais alors, Necker, qui avait fait une rafle d'effets
canadiens, va fabriquer de sa main un certain nombre de fausses lettres
canadiennes, soi-disant écrites par quelqu'un qui était de Montréal, pour faire croire
que l'argent qu'il a entre les mains est un argent canadien. Il va remettre toute cette
somme, qui est considérable, au gouvernement britannique, en chargeant le
gouvernement britannique d’en demander remboursement au gouvernement
français. Par conséquent, il va faire une opération colossale. C'est le début de la
fortune de Necker : aux dépens du trésor français.
L'année suivante, il va faire une très jolie opération aussi, une belle spéculation sur
les blés. Enfin, c'est un monsieur qui a une grosse stature. Ce monsieur a de
grandes ambitions, il a épousé une femme qui a ouvert un salon à Paris, et cette
petite personne constitue avec son mari une espèce de tandem, de tandem
frénétique. Elle reçoit Voltaire chez elle, et quoiqu'elle soit une protestante très rigide,
elle donne dans les idées nouvelles, dans la mesure même où il s'agit
d'anticatholicisme. Alors, c'est parfait, elle est extrêmement contente, et
l'Encyclopédie constitue autour des Necker ce qu'on pourrait appeler une claque
travailleuse.
C'est d'Alembert lui-même qui va pousser Necker, dans un certain jour du 25 août,
du 25 août 1773, c'est d'Alembert, d'Alembert en personne qui, dans une séance
officielle de l'Académie française, va lire un éloge de Colbert rédigé par Necker. Je
ne peux pas me retenir de vous lire ce que Monsieur Edgar Faure appelle un
insupportable galimatias. « Il faut, disait Necker, à la tête des finances françaises, un
homme dont le génie étendu soit capable de parcourir toutes les circonstances, un
homme dont l'esprit flexible sache y conformer ses desseins, un homme doué d'une
âme ardente et d'une raison tranquille ». Tout le monde a compris, enfin, c'était lui-
même, qu'il était en train de proposer.
La correspondance littéraire de Grimm, correspondance littéraire qui était la grande
ennemie de Jean-Jacques Rousseau, vous savez, c'était un instrument de
l'Encyclopédie. Dans son tome 10, à la page 281, Grimm écrit à propos de cet éloge
de Colbert par Necker : « Monsieur Necker a deviné l'âme de Colbert par la seule
analyse de la sienne propre ».
Bon, alors, il a derrière lui le clan de l'Encyclopédie. Il arrive au mois d'août 1776, il
est nommé chef des finances françaises. C'est encore un coup formidable. Primo,
c'est la première fois qu'un banquier, et un banquier roturier, va devenir le chef des
finances françaises. Deuxièmement, comme Turgot, c'est la raison pour laquelle
l'Encyclopédie le servait, il n'était pas catholique, il était protestant. Alors, qu'est-ce
qu'il va faire, une fois qu'il est arrivé ? Eh bien, il va surtout ne pas importuner, pas
plus que Turgot, les privilégiés. Oh ! Pas question de les faire payer, il va faire une
politique systématique et furieuse d'emprunts. Chateaubriand, dans ses Mémoires
d'Outre-tombe, l'appelle « Necker l'emprunteur », mais c'est vrai, c'est prodigieux,
prodigieux, les emprunts que fait Necker. C'est une politique de douceur, vous
comprenez, c'était avoir l'argent qui ne coûtait rien, puisqu'il n'y avait pas d'impôts
nouveaux. Mais seulement, la France s'endettait d'une manière horrible, surtout que
Necker, avec les banquiers genevois, était arrivé à mettre au point un système
d'emprunts viagers extraordinaire. L'emprunt viager, c'était ceci : on trouvait des
petites filles, on appelait ça les jeunes filles de Genève, des jeunes filles, des petites
filles qui ont peut-être 7 ou 8 ans, mais qui avaient eu précédemment la petite vérole,
et qui étaient immunisées. Alors, on se disait, ces gamines, elles ont une très longue
vie devant elles, alors, on constitue des rentes sur elles, et les emprunts viagers de
la France à Necker étaient à 12%, 13%, 14%. Lui, Necker, à l'époque, qui est
genevois, misait sur des petites filles. Alors, comme il n'y avait pas dans les
dispositions légales de limitation d'âge, on pouvait prendre des rentes viagères sur
une jeune gamine de 8 ans, et comme il y en avait beaucoup qui allaient vivre
jusqu'à 80 ans, c'ést le trésor français qui allait en pâtir. Mais, comme Necker fait
semblant de ne plus appartenir à sa banque - oui, il a mis son frère à sa place, il lui
avait fait changer de nom, il ne s'appelait plus Necker, il s'appelait Germany, du nom
d'une terre roturière que Necker possédait du côté du Mans - alors, la banque
Montluçon-Germany, c'est-à-dire la banque toujours Necker, trouvait dans le
placement des emprunts des pourcentages nourrissants. Au point que quand Necker
va quitter le pouvoir français, après avoir publicitairement du reste prêté deux millions
au trésor - prêté, hein ? pas donnés, il y avait de l'intérêt -, il va être capable
d'acheter le château de Coppet, parce que ça l'a pas mal enrichi, d'avoir traversé les
finances françaises, mais le résultat, c'est que lorsque Necker quitte les finances
françaises, la moitié, vous m'entendez, la moitié du budget passe aux arrérages des
emprunts. C'est une grande catastrophe.
Le roi, qui était assez embêté, a congédié Necker en 1781. (Necker a publié à ce
moment-là un bilan absolument truqué, pour faire croire qu'il avait fait faire des
économies au trésor français). Il veut trouver autre chose. Alors, successivement, il
fait appel à Calonne, puis à Brienne. Le pauvre Calonne essaie une subvention
territoriale, c'est-à-dire l'impôt foncier, et il réunit les notables en se disant : « C'est
peut-être des gens qui seront compréhensifs ». Les notables répondent : « Pardon,
ça ne nous regarde pas, c'est le Parlement qui s'occupe des impôts ». Et le
Parlement refuse. L'évêque Brienne, Dominique Brienne, va essayer de leur faire le
coup de Maupeou. Maupeou, vous vous rappelez en 1771, il a brisé le Parlement. Le
8 mai 1788, Brienne recommence le coup, détruit le Parlement, met à sa place une
cour plénière, et dit : « On va faire payer tout le monde ». Alors ça, je vous assure
que ça ne marchait plus. Les parlements s'agitent, l'opinion publique elle-même,
toute la bourgeoisie, est folle furieuse. Attention aux dates, c'est le 8 mai 88 que
Brienne fait son coup contre les parlements, le 8 mai, et le 21 juillet 88, c'est ce qu'on
appelle les États de Vizille. Les États de Vizille, ça se passe à Vizille, c'est-à-dire
dans le Dauphiné, et je vous expliquerai pourquoi ça se passe en Dauphiné, et qui il
y a derrière, en particulier, des industriels : les Périer.
CHAPITRE 3
Elle est célèbre, cette réunion de Vizille dont je vous parlais la dernière fois. Le
château de Vizille, dans le Dauphiné, c'est donc le 21 juillet 1788, à la suite de ce
qu'avait fait Brienne, lorsqu'il avait renvoyé les parlements. Et je vous disais
également que c'étaient les Périer qui étaient là-dessous. Qu'est-ce que c'est que ça,
les Périer ? C'est un nom qui va beaucoup compter dans l'histoire de France. On va
trouver un Périer à la banque de France après le coup d'État de Brumaire. On va
trouver un Périer qui sera banquier et en même temps Premier ministre sous Louis-
Philippe. On va trouver un Casimir Périer, toujours la même famille, qui va être plus
tard président de la République. Enfin, une famille, comme vous le voyez,
considérable. Bien. C'est les Périer qui ont eu l'idée de cette réunion de Vizille en
juillet 88. Faut dire qu'ils ont des conseillers, des assesseurs, enfin, des auxiliaires de
bonne volonté. Il y en a deux en particulier, il y a un nommé Barnave, dont je vous ai
déjà parlé, qui est vraiment quelqu'un d'important, et puis, il y a Mounier, Mounier,
qui est avocat de la région, ici, c'est un garçon intelligent. Alors, quelle est l'idée de
Vizille ? Eh bien, ça s'était beaucoup agité. J'avais même employé un mot vulgaire,
la dernière fois, pour vous dire que ça avait bardé, à travers la France, lorsque
Brienne avait fait son coup du 8 mai. Et dans la région du Dauphiné, c'est-à-dire
Grenoble, ça avait bardé très particulièrement, puisque le 7 juin, une espèce
d'insurrection s'était produite, on avait appelé ça la Journée des Tuiles, les gens
étaient montés sur leurs maisons, avaient détuilé leurs maisons, et bombardé les
soldats qui étaient là pour rétablir l'ordre. Ça avait donné beaucoup à réfléchir, ça, à
la bourgeoisie, c'est-à-dire que le quatrième état, si je puis dire - c'est la multitude -,
se mettait à remuer. C'était très inquiétant. Il y a divers signes qui donnaient à penser
aux gens de bien. Par exemple, il y avait un dicton qui courait, une espèce
d'apologue très bref que voici, les gens se répétaient cette phrase-là : « Le roi dit : je
mange tout. Le noble dit : je pille tout. Le soldat dit : j'interdis tout. Le prêtre dit :
j'absous tout. Et l'homme en blouse dit : je paie tout ». Très mauvais, des choses
comme ça. Et puis, Sébastien Mercier, l'auteur des Tableaux de Paris, dans l'année
1788, ça nous intéresse particulièrement, il écrit ce qui suit : « De nos jours, le petit
peuple est sorti de sa subordination, à tel point que je puis prédire qu'avant un an, on
en verra les effets ». Diable, on commençait à voir que ça tournait mal, n'est-ce pas,
parce qu'il y avait dans ce groupe de pression, c'est-à-dire la bourgeoisie qui voulait
forcer le barrage que la noblesse mettait devant les grands emplois, qui voulait
accéder aux leviers de commande de l'État, mais tout ça, à condition naturellement
que la fameuse cariatide, le peuple, le peuple qui travaille, comme dit Voltaire, et qui
nourrit les autres, le peuple ne bouge pas. Il ne faut pas que le quart état puisse
déranger ces messieurs dans leur opération. Quelle est l'opération ? Ce sont des
gens qui veulent se substituer, partager avec la noblesse, s'asseoir avec elle au
festin national. Alors, les Mounier, les Barnave, les Périer, quand ils ont vu dans la
région de Grenoble que ça commençait à aller mal, ils se sont dit : Il faut agir vite. »
On a donc fait une espèce de réunion de notables, préfiguration, comme je vous ai
dit, des États Généraux. On a fait venir des aristocrates, on a fait venir un certain
nombre d'ecclésiastiques, enfin, ça ne comptait pas. On a fait venir surtout de la
bourgeoisie possédante. Et là, on leur a fait une proposition d'alliance. On a dit à
l'aristocratie : « Ecoutez, vous n'allez pas pouvoir y couper, hein, c'est forcé, c'est
fatal, un jour ou l'autre, vous serez obligés de payer des impôts, les curés aussi.
Alors, on va s'arranger. Vous voyez bien que nous avons un ennemi commun,
l'ennemi commun, c'est le peuple ». Enfin, le soubassement, la cariatide, c’est la
multitude, c’est-à-dire ceux qui travaillent. Par conséquent, alliance possible,
pourquoi pas ? Bon, vous allez payer les impôts, ça ne vous sera pas agréable. Mais
nous qui sommes la nouvelle classe, la puissance mobilière, on va s’arranger avec
vous, on va partager, si vous voulez, parce que vous garderez vos prérogatives, vos
titres, mais pas vos privilèges, hein vos titres. Et puis, on a des filles, nous. Alors, par
conséquent, vous pourrez épouser nos filles. Donc, tout le monde s’y retrouvera.
Nous, on sera très fiers d’avoir des gens qui s’appellent des marquis ou des ducs,
puis, vous, vous aurez nos écus, avec nos filles. » Alors, ça commence à intéresser
un certain nombre de gens de l'aristocratie, et quand les États Généraux vont se
réunir, ce sont des idées qui travaillent dans les têtes.
Les États Généraux, eh bien, c'est une idée qui avait été lancée en 1787. En 1787,
c'était Calonne qui avait essayé son coup des notables, je vous l'ai dit, il avait
proposé une subvention territoriale, c'est-à-dire un impôt foncier. Pas question. Et un
des notables avait dit : « Pourquoi est-ce qu'on ne réunirait pas les États Généraux
? ». Les États Généraux, ça ne s'était pas fait en France depuis 1614. Un certain
temps, comme vous voyez. Alors, c'était un alibi qu'on était en train de chercher. On
se disait : On va peut-être se dévaloriser, se dévaluer, enfin, dans l'opinion publique,
les gens vont s'apercevoir que c'est une duperie, d'applaudir ce Parlement qui ne
veut absolument pas de réforme, tandis que si on réunit les États Généraux avec les
trois ordres, c'est-à-dire les représentants des nobles, les représentants du clergé,
les représentants de la roture. Par conséquent, ce refus, ce refus de payer qui,
jusqu'alors, était réservé à l'aristocratie, ça sera toujours les trois qui seront dans le
coup, bien entendu, comme ça, nous serons deux contre un, le vote sera enlevé, et
on sera sûrs de ne pas avoir à abandonner nos privilèges. »
L'histoire était bien présentée. Néanmoins, Necker, qui vient d'être rappelé au
pouvoir, nous sommes en août 1788, Necker n'est pas très chaud, il se demande ce
que ça va donner, surtout qu'il y a une assez grande agitation, dans l'opinion
publique, où le Tiers État demande le doublement, le doublement, parce qu'ils disent
: « Bien, c'est nous les plus nombreux. Par conséquent, il ne faut pas qu'ont ait un
seul député, il faut que nous soyons deux contre un. » Oui, oui, mais ça ne change
rien si le vote aux États Généraux se fait par ordre, il y a toujours voix du clergé plus
voix de la noblesse contre voix de la roture. Alors, ça n'a aucune importance, qu'ils
soient plus nombreux, puisque si le vote continue à être par ordre, et non par tête, la
majorité est acquise aux premiers déjà.
Ça tracassait Necker. Necker était arrivé au pouvoir le 25 août, oui, je crois le 26,
non, le 25 août 1788, plus gonflé qu'eux-mêmes. Vous vous imaginez les
rengorgements de ce dindon, enfin, quand le voilà qui recommence, lui, Suisse, lui,
banquier suisse, à être à la tête des finances françaises. Il avait été du reste
acclamé, dans la foule. Enfin, les gens se persuadaient que c'était un magicien. Et il
réfléchit, retourne cette question des États Généraux, et il va lui-même conseiller au
roi en effet d'accepter ce doublement du Tiers État. Doublement qui n'engage
absolument à rien, tant que le vote par tête ne sera pas accepté.
Nous arrivons maintenant aux grandes années, aux grands moments
révolutionnaires, et la première idée qu'il faut que je vous soumette, c'est celle-ci, qui
est qu'une révolution n'arrive jamais à l'improviste. Regardez en Russie, par
exemple, la révolution de 1917 a été longuement précédée par les mouvements que
vous connaissez, en particulier ceux de 1905. Eh bien, chez nous, les Français, au
moment où la révolution tumultueuse a éclaté en 89, rendez-vous compte que ça
remuait depuis déjà pas mal de temps.
Je voudrais vous montrer d'abord les agitations de 87-88, c'était presque toujours à
propos du Parlement. Dans la nuit du 25 septembre, en 88, parce que le Parlement
avait été repoussé par le roi, enfin, écarté par le roi, il y avait déjà eu des troubles, il y
avait eu deux tués, puis il y avait eu, après le 8 mai, ce que je vous raconte. Ce que
je vous ai raconté, avec des agitations en province, dans plusieurs villes. Il y avait eu
à Pau, il y avait eu à Besançon, il y avait eu à Grenoble, la Journée des Tuiles. Il y
avait eu à Toulouse, il y avait eu à Rennes, des agitations.
Autres agitations moins révolutionnaires, plutôt acclamations hostiles, hostiles à la
cour, lorsque Necker arrive, le 25 août 1788. Mais ce qui ajoute à l'agitation
générale, c'est la situation économique. Et ça, c'est ce que Michelet ne voulait jamais
voir, c'est ce que Buchet et Hazéreau avaient vu dès leurs quarante volumes de
1837. La situation du peuple devenait vraiment intolérable, au début, à la fin de
l'année 88, et au début de 89. Pourquoi ? Eh bien, il y avait eu diverses choses, il y
avait eu une montée des prix dont je vous ai parlé, sur lesquels je vais vous apporter
maintenant des précisions, et que voici.
Entre 1730 et 1789, la hausse des prix, en France, avait été de 60%. Vous me
suivez bien, 60%. Et la hausse des salaires, dans la même période, avait été de 20%
seulement. Par conséquent, les gens étaient de plus en plus malheureux. Le prix du
pain, c'est un vrai problème : parce que le petit peuple se nourrissait de pain, les
travailleurs se nourrissaient de pain. Combien ça coûtait ? Normalement, avant 1750,
le pain, à peu près partout en France, était à deux sous, ça voulait dire deux sous la
livre. Et comme les gens mangeaient en principe quatre livres de pain par jour, ce
que nous appellerions aujourd'hui deux kilos, ils payaient donc ça huit sous. Eh bien,
graduellement, le pain augmentait de plus en plus. Il est arrivé à 10 sous, puis 11
sous, puis 13 sous, et au début de l'année 89, le pain à Paris était à 14 sous.
Combien gagne un ouvrier non qualifié ? Des ouvriers qualifiés gagnaient jusqu'à
2,50 F par jours, mais la plupart des ouvriers, mettons 80%, des ouvriers parisiens
gagnaient 20 sous par jour. Alors, est-ce que vous vous rendez compte de la
situation ? Un type qui, pour se nourrir, pour manger ses quatre livres de pain par
jour, et nourrir sa femme et ses gosses, est obligé de dépenser 14 sous, alors qu'il
en gagne 20, qu'est-ce qu'il lui reste pour s'habiller et se loger ?
Et d'autre part, est-ce qu'ils peuvent travailler tous les jours, les ouvriers ? Mais
naturellement pas, il y a d'une part les dimanches, puis il y avait en ce moment-là 29
fêtes chômées dans l'année. Par conséquent, l'ouvrier parisien était un garçon qui
n'arrivait pas à vivre, étant donné qu'il travaillait moins de 300 jours par an, qu'il
gagnait environ 20 sous par jour, et que le pain coûtait déjà 14 sous. Ajoutez
diverses choses. La France avait signé avec l'Angleterre, en 1786, un traité de
commerce, qui était très libéral et qui permettait aux produits anglais d'entrer en
France. Alors, à partir de 1787, un certain chômage s'établit surtout dans les
tissages. Et puis, du côté de Lyon, à cause des soyeux, parce que les manufactures
anglaises arrivent à vendre beaucoup moins cher que les manufactures françaises.
Vous avez, dès 1776, une crise de mévente des vins. La région productrice de vin,
c'était Bordeaux, c'était la Bourgogne, c'était le Languedoc. Le Bordelais est moins
touché, mais du côté du Languedoc et de la Bourgogne, il y a une crise à partir de
77, je vous dis, une crise de surproduction, un effondrement des cours.
Vous avez d'autre part la catastrophe atmosphérique, c'est bien le mot, le 13 juillet
88. Aujourd'hui, on pense toujours 14 juillet 89, mais je vous assure que les Français
se sont beaucoup rappelé, pendant des tas d'années, ce qui était arrivé et qui,
paraît-il, était tout à fait extraordinaire, le 13 juillet 88 : un ouragan, un orage
invraisemblable - des orages, d'habitude, c'est localisé -, or là, c'était un orage,
suivez-moi bien, qui s’était abattu sur toute la France, de Dunkerque à Bourges et du
Havre à Metz. Et là, il y avait les grandes régions productrices, hé bien, tout avait été
ravagé, dans cette journée du 13 juillet 88. Il y avait eu la foudre, il y avait eu la grêle,
il y avait eu des torrents de pluie, enfin, une catastrophe qui faisait encore une
hausse des prix.
Vous avez, d'autre part, depuis 1775, le mur des fermiers-généraux. C'est une chose
que j'aurais dû connaître depuis longtemps, c'est extraordinaire, vous savez qu'on
fait des découvertes quand on se met à étudier la révolution de près. Le mur,
aujourd'hui, c'est le mur de Berlin. Mais il y a un certain mur des fermiers-généraux
qui avait été construit autour de Paris, pour les octrois. Qu'est-ce que c'est, que les
fermiers-généraux ? C'étaient des banquiers, la plupart du temps, qui se proposaient
au roi pour faire rentrer une partie des contributions. Alors, l'arrangement était assez
sympathique. Le roi leur disait : « Vous allez me fournir tant de millions, et puis, vous
vous débrouillez personnellement. » Le roi ne s'intéressait pas à la manière dont on
se procurait ces millions. Supposez que les fermiers-généraux se soient engagés à
verser 30 millions au roi, hé bien, ils en faisaient cracher, enfin, 60 à 70 millions à la
population, et le reste, c'étaient entièrement des bénéfices. Et c'étaient les fermiers-
généraux qui s'étaient attribué les droits d'octroi dans Paris. Et pour que le droit
d'octroi, c'est-à-dire que toute la marchandise qui entrait de la campagne à Paris paie
une certaine taxe, pour que ces droits d'octroi soient respectés, et pour qu'il n'y ait
pas de contrebande, un mur, un mur de 3,50 m de haut avait été établi avec 40
ouvertures. Et aux 40 ouvertures, il y avait des gabelous, comme on disait, des
douaniers, qui étaient là et faisaient payer les gens. Qu'est-ce que ça rapportait ? Ça
extorquait à la population parisienne, pour pouvoir manger, environ 30 millions par
an. C'est le chiffre que je vous ai donné tout à l'heure. Sur ces 30 millions par an, je
ne sais pas ce que l'État touchait, mais les fermiers-généraux - c'était leur mur -
touchaient, eux, ces 30 millions. Ils en versaient peut-être une quinzaine au roi. Ça
leur permettait, vous comprenez, d'avoir de très beaux hôtels particuliers, place
Vendôme.
Alors, vous avez le traité de commerce de 86, vous avez les vins, vous avez le 13
juillet 88, avec la catastrophe atmosphérique, le mur des fermiers-généraux. Et puis
alors, la campagne, à travers toute la fin du siècle, depuis 1760 environ, est de plus
en plus malheureuse, parce qu'une grande partie de la noblesse de province, qui
n'avait pas les moyens de vivre à Paris, qui n'était pas des courtisans parisiens, vivait
quelquefois assez difficilement, et avait donc imaginé d'accroître ses droits féodaux
par des recours à ce qu'on appelait des feudistes. Les feudistes, c'étaient des gens
qui s'étaient spécialisés, enfin, des types de la basoche, dans la recherche de ce
qu'on appelait des terriers. Un terrier, c'était un document de base, un parchemin sur
lequel était établi le droit que le seigneur s'arrogeait sur un lod, sur un champart, etc.
Alors, la noblesse française du XVIIIe siècle avait engagé un certain nombre de
feudistes, qui inventaient de nouveaux droits féodaux, qui retrouvaient, ou faisaient
retrouver, d'anciens terriers, enfin, d'anciens parchemins, ce qui avait pour résultat
d'encore accroître les charges de la paysannerie. Ajoutez qu'au milieu du siècle, la
noblesse s'était fait accorder, tout à coup, un tiers des biens communaux. Les biens
communaux, ça appartenait aux communautés rurales. Eh bien, la noblesse s'en
était fait accorder un tiers. Troisièmement, elle s'était fait accorder le droit de clôture,
c'est-à-dire que les paysans pauvres, qui pouvaient faire pâturer leurs quelques
bêtes sur le sol du patron, enfin, sur le sol du seigneur, ne pouvaient plus,
maintenant que c'était clôturé. Et ce qu'on appelait le droit de vaine pâture était un
droit aboli.
Vous vous rendez compte qu'au début de l'année 89, ce ne sont plus seulement des
émeutes d'opinion, comme celles de 87-88, pour le soutien au Parlement, ce sont
des émeutes de famine, et des émeutes de famine que voici, au début de l'année 89,
en Bretagne, à Nantes, dans le Nord, et en Provence. Ça va évidemment de plus en
plus mal, au point qu'un phénomène inédit se produit, inédit en France, pas inédit en
Angleterre.
Tenez, rappelez-vous, l'autre jour, quand je vous racontais qu'il y avait eu des
journées très dramatiques à Londres, où la Cité était en feu. On avait attaqué la
Banque d'Angleterre, c'était entre le 2 et le 6 juin 1780. Et je vous avais dit à ce
moment-là ; « La bourgeoisie s'est armée, et les miséreux n'ont plus qu'à rentrer
sous terre. » Eh bien, au début de l'année 1789 se produit en France ce phénomène
jusqu'alors inédit, que la bourgeoisie s'arme. Les gens ont le droit en ce moment-là
d'acheter des armes comme ils le veulent. Alors, des propriétaires ruraux, des
propriétaires de manufactures, organisent déjà des milices parce qu'ils voient que le
petit peuple, affamé, se met à bouger.
Vous avez, d'autre part, à Paris, les 26, 27 et 28 avril 1789, une grosse émeute, c'est
ce qu'on appelle l'émeute Réveillon. Je vais vous en dire un mot. Réveillon, c'était un
marchand de papier peint, une grosse manufacture dans le faubourg Saint-Antoine.
Faut que je vous dise tout de suite, dans le Paris de cette époque, il y avait deux
grands faubourgs ouvriers, c'étaient le faubourg Saint-Antoine, et le faubourg Saint-
Marceau, qu'on appelait aussi le faubourg Saint-Marcel. Faubourg Saint-Antoine,
c'était surtout le meuble, puis il y avait aussi le papier peint, et le faubourg Saint-
Marcel, qui était de l'autre côté de la Seine, c'étaient les tanneries. Le 24 avril, le bruit
se répand que Réveillon, le patron, a prononcé une certaine phrase. Cette phrase,
ce serait celle-ci : « Après tout, mes ouvriers peuvent bien vivre avec 15 sous par
jour. » 15 sous. Alors que le pain est à 13 sous, 13 sous et demi. Alors, ça se répand
comme une traînée de poudre : « Mais c'est un épouvantable bonhomme, il veut
nous affamer. » C'était pas ça qu'il avait dit. Réveillon était un homme assez
honnête, je crois, et même, je sais. Il y a eu une enquête qui a été faite là-dessus,
par un nommé Jacques Godechot. Monsieur Godechot a publié, il y a deux ans, ou
l'année dernière peut-être, un livre sur la prise de la Bastille, qui est admirable
d'information. Bien, ce détail que je vais vous donner, je l'ai trouvé dans Godechot.
Réveillon était un homme qui, ayant été frappé d'une partie de chômage, à cause de
la concurrence britannique, avait payé le personnel, avait payé ses ouvriers en
chômage, peut-être un peu moins, mais les avait payés. Et il avait dit : « Il faudrait
arriver à une réduction des prix, de la vie, des denrées, à une réduction telle que
l'ouvrier puisse vivre avec quinze sous par jour. » Ça ne voulait pas dire du tout :
« Dans l'état où sont les prix, l'ouvrier peut vivre avec quinze sous par jour. » Mais
dans l'état où sont les nerfs, aussi, à ce moment-là, le bruit se répand que Réveillon
était un épouvantable bonhomme, il veut nous affamer, il veut ne nous donner que
quinze sous, et une émeute se produit, une émeute tellement violente, parce que des
ouvriers arrivent aussi pour soutenir ceux du faubourg Saint-Antoine, ils arrivent du
faubourg Saint-Marceau, la troupe est obligée de donner. Au début, le gouvernement
ne veut pas y aller trop fort, mais ça devient de plus en plus dramatique, si bien qu'on
tue, il y a une fusillade, et il y a au moins cent, Godechot n'est pas arrivé à établir le
chiffre, enfin, une centaine de tués. Cent tués dans Paris dans une émeute, c'est
quelque chose.
Alors, ce que je vais vous dire, c'est que les États Généraux, dont les élections sont
en train de s'opérer, elles ont commencé en janvier 1789, et vont se terminer au mois
de mai, ces élections aux États Généraux s'opèrent dans un climat de crise
économique violente. C'est très important à savoir. Et comment était-ce organisé ?
Qui est-ce qui va voter ? Bien, Necker, qui avait beaucoup réfléchi à ça et dont vous
connaissez l'état d'esprit, Necker s'était dit : « On ne peut absolument pas laisser
voter les non-possédants. » Un non-possédant, c'est un monsieur qui n'a rien. Et
l'ordre est établi par les possédants. Alors, il sera décidé que personne ne pourra
voter aux États Généraux s’il n'est pas inscrit aux registres des contributions. Il faut
qu'il soit taxé, il faut payer. Ça va exclure dans les 3 à 4 millions de Français. C'est
déjà pas mal.
Et deuxièmement, par un autre truc, un autre subterfuge, c'est qu'il y aura deux
degrés d'élection. En principe, pour pouvoir voler, les gens devraient payer une
somme d'impôts, équivalente à, vous m'entendez, équivalente à trois journées de
travail. Cependant, les municipalités ont le droit de fixer comme elles l'entendent, par
exemple, à Paris, on va décider que ce n'est pas trois journées de travail qui
serviront de critère, mais six journées de travail, c'est-à-dire une imposition égale à
ce que représenteraient six journées de travail. Et ça va permettre d'exclure les deux
tiers de la population masculine de Paris. Et puis, deuxième tirage - premier tirage :
ceux qui n'ont pas assez d'argent ne votent pas -, deuxième tirage, alors, il y aura
l'élection à deux degrés. Il y aura d'abord une première élection qui désignera ceux
qui vont désigner les députés. Ceux-là s'appelleront les véritables électeurs. Et ces
électeurs, ils devront payer, eux, une somme d'imposition égale à dix journées de
travail. Alors, pratiquement, qu'est-ce qu'il va se passer ?
Il va se passer, primo, que les malheureux, ceux qui n'ont pas le sou, ne votent pas,
que ceux qui ont un petit peu d'argent, vont essayer de se faire entendre et vont
rédiger, très souvent sous la conduite des curés - et les curés de campagne, je vous
l'ai dit, sont pour la masse, dans l'ensemble, ils sont pour la masse, pour le soutien
des paysans -, vont rédiger les premiers cahiers, qu'on appelait les cahiers des
paroisses. Et dans ces cahiers, il y aura très souvent des revendications sociales.
Mais ce sont les vrais électeurs, c'est-à-dire les gens bien, qui ont déjà une fortune
plus sérieuse, qui vont rédiger les cahiers définitifs, les cahiers que l'on va présenter
au roi, ces espèces de doléances. Alors, quels sont ces électeurs ? Bien, d'une part,
c'est les bourgeois riches, et d'autre part, c'est la clientèle de ces bourgeois riches,
de cette bourgeoisie riche. Qu'est-ce que je veux dire par la clientèle ? Ce sont des
gens que j'appellerai les déliés, si vous voulez, les déliés de la langue et de la plume.
Ce sont des gens qui savent écrire et qui savent parler, c'est-à-dire en particulier des
avocats. Et les avocats connaissent leurs devoirs, ils savent qui va les payer, ils
savent qu'ils sont au service de la bourgeoisie. Par conséquent, ils vont rédiger des
cahiers qui seront profondément différents des premiers cahiers, des cahiers des
paroisses. Mais la chose très importante à souligner, c'est que pas un, vous
m'entendez, pas un artisan ne sera élu aux États Généraux. Tous les députés qu'on
appellera les députés du Tiers, seront en réalité des gens bien, des gens dont la
fortune est sérieusement assise. Et là, c'est Jaurès qui a apporté ça, il y a un détail
qu'il faut que je vous fournisse, il a été fourni, apporté précisément par quelqu'un qui
est du côté hostile, un royaliste qui s'appelle Montjoie. Montjoie a fait, en 97, une
histoire de la révolution. Elle n'était pas finie, en 97, mais je vous ai dit qu'à partir de
94, ça ne comptait plus. Bien, dans l'histoire de Montjoie, qui est un réactionnaire, qui
était un homme favorable à l'ancien régime, il y a un petit détail intéressant - je crois
que j'ai pris une note là-dessus, oui : - Montjoie raconte qu'il a assisté à la rédaction
du cahier définitif de son district parisien. C'est le district Sainte-Marguerite. Et il y
avait là quelques artisans pas tout à fait pauvres, par exemple, le Duplay dont je
vous ai parlé, Duplay, c'est le menuisier chez qui Robespierre a habité. Duplay, il ne
faut pas vous le figurer comme un ouvrier, c'était un maître artisan, c'était un homme
qui avait une petite menuiserie avec 5 ou 6 ouvriers. Ces gens-là payaient assez
d'imposition pour avoir le droit de parler. Enfin, c'était un artisan. Alors, Montjoie
raconte qu'il a assisté à la rédaction de ces cahiers définitifs du district Sainte-
Marguerite, et que quelques artisans ont essayé de présenter des suggestions, et
ces suggestions, écoutez bien, je cite : « Les bourgeois écoutaient avec impatience,
d'un air de supériorité, et parlaient même à voix haute de l'importunité de ces gens-
là. » Ces gens-là, c'est les ouvriers, c'est les artisans.
Il y a eu quelques fausses notes, il faut dire, tout de même, au moment des réunions
des États Généraux. Je vais vous en donner deux, de ces fausses notes, trois, si
vous voulez. Il y en a une d'un nommé Dufourny. Ce Dufourny publie une brochure
intitulée Cahiers du quatrième ordre. C'est déjà révolutionnaire, de parler du
quatrième ordre. « Pourquoi, écrivait Dufourny, pourquoi une classe immense, celle
des salariés, est-elle rejetée du sein de la nation ? »
Un nommé La Haie, dont je ne sais rien, comme une haie, sort une brochure qui
s'appelle Ce que personne n'a dit ; je cite : « En faveur de la classe abandonnée,
quel est le district de Paris qui a fait la moindre motion pour elle ? » Vous voyez,
quand on essayait d'en faire une, on disait : « Ces gens-là n'ont pas voix au
chapitre. »
Et enfin, un chevalier de Morellet, dont je ne sais rien non plus, mais j'ai trouvé ce
renseignement dans Monsieur Morellet, Origines intellectuelles de la Révolution
française; un chevalier de Morellet, dans une brochure de 1789, écrit ce qui suit et
que je vais vous lire lentement, parce que c'est extrêmement important pour mon
histoire de la révolution : « On a tort de considérer le tiers comme une seule classe, il
se compose en réalité de deux classes, dont les intérêts sont si différents qu'on peut
même les déclarer opposés. « Retenez bien cette phrase pour la suite des choses.
Alors, voilà que les États Généraux sont réunis. Ça se passe le 4 mai 1789. Ça se
passe à Versailles, naturellement. Et voici les chiffres. Vous avez : Clergé, 291.
Noblesse, 270. Tiers, 578, parce que le tiers avait obtenu le doublement du tiers. Je
reprends, 291 plus 270, ça fait 561. 561 représentants des deux ordres privilégiés,
contre 578 du tiers. Par conséquent, si le tiers obtient le vote par tête, le vote
individuel, il est sûr d'avoir sa majorité, puisqu'ils sont 578 contre les 561 des deux
autres ordres réunis. D'autre part, il y a un certain nombre de députés du tiers, qui
comptent déjà sur les voix de la noblesse, ces aristocrates à qui les Perier, les
Barnave, les Mounier ont proposé l'astuce que je vous ai dite, à savoir d'accepter de
payer les impôts et puis, on fera alliance, vous pouvez épouser nos filles. Bien, on
pense, le tiers pense qu'il y aura un certain nombre de voix nobles qui pourront
s'adjoindre aux leurs. Oh, là là ! Et puis, dans le clergé, ce serait intéressant de voir
la composition du clergé, ça a même fait une assez grande rumeur, parce que les
évêques pensaient qu'ils allaient naturellement être désignés. Eh bien, ils ne l'étaient
pas du tout. Un très grand nombre de curés s'étaient opposés à ce que ce soit
l'évêque qui soit le représentant de telle ou telle paroisse. Si bien que c'était une
majorité de 208 curés de campagne, 208 sur 291. Alors, là aussi, quoiqu’avec un
peu d'inquiétude, les roturiers se disaient : « On va avoir les voix du côté des
curés. » Je dis « avec un peu d'inquiétude » parce que vous connaissez la
disposition de ces gens du tiers, vous connaissez la disposition des curés, les gens
du Tiers État plutôt dans la ligne Voltaire, les curés étaient plutôt dans la ligne
Rousseau, les curés défendaient les paysans opprimés, parce qu'ils appartenaient
socialement à cette classe-là, ils défendaient le Quart État. Quant au Tiers, en
réalité, il défendait la bourgeoisie. Enfin, toujours est-il qu'ils sont tous là, les 578 plus
561, le 4 mai.
C'est le 5 mai que commence l'opération proprement dite, réunion générale avec
deux discours, discours du roi, discours de Necker. Le discours du roi est
extrêmement décevant, parce qu'il fait surtout appel à la modération. Il dit : « Je vous
ai réunis pour que nous étudiions le problème ensemble. ». Et pour lui, c'est un
problème uniquement financier. Il faut trouver de l'argent. On est au bord de la
banqueroute, mais il n'est plus question de constitution. Il ne parle pas du tout de
réformer la constitution française. Aucune modification envisagée par le roi à son
régime d'absolutisme. D'autre part, pas un mot non plus sur le vote par tête, et les
gens du Tiers sont là tout tendus, est-ce qu'on va voter individuellement, ou par ordre
?
Bien, Necker parle après le roi. Il est intarissable. Tellement intarissable qu'il se
fatigue à parler et, qu'au milieu du discours, il refile ses feuillets à un secrétaire parce
qu'il n'en peut plus, il a déjà parlé une heure et demie. Et le discours de Necker, il est
exactement semblable à ce bilan truqué, fallacieux, qu'il avait présenté en 1781,
lorsqu'il avait été chassé du pouvoir. En somme, il dit : « Mais non, ce déficit, ce n’est
pas grand-chose, c'est une question de quelques millions, on peut s'arranger. »
Necker va dissimuler pendant longtemps, jusqu'en avril 1790, il va dissimuler le
chiffre des pensions que le roi distribue, parce que c'est sous sa responsabilité que
ça s'est fait, c'est quand Necker était chef des finances françaises que 15 millions ont
été donnés en un seul coup au frère du roi, le comte de Provence, et que 14 millions
ont été donnés à Artois, l'autre frère du roi, celui qui deviendra Charles X, alors que
le Provence va devenir plus tard Louis XVIII.
C'est sous Necker que la famille Polignac, parce que la reine était extrêmement bien
avec Madame de Polignac, c'est sous Necker que la famille Polignac va se faire
attribuer 700.000 francs de pension. 700.000 francs de pension, pour avoir ce chiffre,
il faut multiplier par 4 (en francs français de 1967, soit environ 200 francs belges
1993 - note JMF), enfin, vous voyez à peu près ce que ça donne. Et si on parlait en
dollars, hé bien, ce serait 700.000 dollars d'aujourd'hui. Tout ça, responsabilité de
Necker. Si bien que ce cahier rouge, comme on disait, le cahier des pensions,
Necker va le garder sous clef pour que personne ne le sache, jusqu'en 1790.
Ça fait très mauvais effet, son discours. Comment, le déficit n'est pas si grave que ça
? Mais il doit nous en conter, ce n'est pas vrai. Et c'est là où Mirabeau, pour la
première fois, va se faire entendre. Mirabeau va dire : « Mais le déficit, c'est notre
trésor national ! » Qu'est-ce qu'il veut dire par là ? C'était une assez jolie formule.
Mirabeau était un homme qui trouvait des formules. Il y a un déficit, un déficit terrible,
beaucoup plus gros que Necker ne veut bien nous le dire. Le roi a besoin d'argent ?
Eh bien, nous sommes décidés à en trouver. Ho, ce n'est pas nous qui allons payer,
mais on va lui en trouver, de l'argent, au roi. Et nos conditions, vous savez ce
qu'elles sont. « C'est-à-dire autorisation à la roture d'entrer dans les pouvoirs, et
finalement, leviers de commande à la bourgeoisie ».
Mirabeau, notez bien, Mirabeau, ce n'est pas un homme du Tiers État, c'est un
homme de la noblesse. Seulement, il a essayé de se faire désigner par la noblesse,
et comme il avait une réputation impossible, les nobles n'en ont pas voulu. Si bien
que les gens du Tiers État l'avaient recueilli, de même que l'abbé Siéyès, dont je vais
vous parler dans un instant, l'abbé de Siéyès aurait dû être, puisqu'il était prêtre,
délégué du clergé, pas du tout. Le clergé n'en avait pas voulu pour des raisons trop
faciles à comprendre, et c'était le Tiers qui l'avait recueilli. Alors, Mirabeau fait cette
phrase formidable : « Pas question, nous donnerions de l'argent à Sa Majesté, mais
à condition que Sa Majesté passe par nos fourches caudines. »
Et nous allons ainsi au drame, très important, du 17 juin. Ce 17 juin, tout à coup,
voyant que rien ne se faisait, que la noblesse refusait de s'associer au Tiers pour la
vérification des pouvoirs, que le clergé faisait de même, qu'il y avait bien un certain
nombre de curés qui avaient rejoint, mais pas assez, le Tiers État va faire son coup
de force, et c'est ce 17 juin qu'il va se proclamer, vous entendez, va se proclamer
« Assemblée Nationale ». « Nous ne sommes que le Tiers État, mais nous sommes
toute la nation. »
Et Siéyès avait lancé sa fameuse phrase : « Qu'est-ce que le Tiers État ? Tout.
Qu'est-ce qu'il demande ? A être quelque chose. » Et c'est là, pour terminer cet
exposé, c'est là que je veux souligner l'imposture, la fourberie de Siéyès. « Qu'est-ce
que le Tiers État ? Tout. Qu'est-ce qu'il demande ? A être quelque chose. » Mais
quand Siéyès dit « Tiers État », qu'est-ce qu'il entend par là ? Est-ce qu'il entend les
24 millions et demi de mangeurs sur les 25 millions de Français ? Pas du tout. Il
entend la toute petite élite, ou écume, si vous voulez, comme vous voudrez, l'écume
du Tiers État, qui représente, qui est représentée par la bourgeoisie possédante. Il
fait semblant d'annoncer que c'est la nation qui parle, et que c'est l’Assemblée
Nationale, alors que c'est en réalité la bourgeoisie qui décide de prendre le pouvoir et
qui ne veut pas être importunée par la cariatide dont le rôle doit rester le même,
c'est-à-dire, celui d'esclaves nourriciers et muets.
CHAPITRE 4
Nous allons aujourd’hui nous trouver en présence d’événements considérables et
violents. C’est juillet 1789, c’est la prise de la Bastille. Et peut-être vous vous
rappelez vous que, dans mon premier exposé, je vous parlais de ce dressage que
j’ai subi comme tous les petits écoliers de France, les écoliers de la Troisième
République, où dans les manuels on nous présentait une certaine image convenable
de la Révolution française. C’était une mise en condition, quoi, les écoliers, c’est des
futurs électeurs, et il est important qu’ils soient orientés.
Alors, aujourd’hui, nous allons nous trouver en présence de phénomènes que je
voudrais bien regarder d’un oeil neuf et vous exposer comment, en vérité, ils se sont
produits. La dernière fois, j’en étais resté au 17 juin, c’est-à-dire au moment où, sous
l’impulsion de Siéyès, le Tiers État se proclame Assemblée Nationale. J’avais
employé un mot violent que je ne retire pas, le mot de fourberie. C’est un mot qui est
très gros, mais il a juste la taille qu’il faut. Pourquoi fourberie chez Siéyès et chez
Mirabeau ? Parce que, je le répète, ces gens font semblant de parler au nom de la
nation, mais ce qu’ils appellent « nation » - en fait vingt-quatre millions et demi de
gens -, c’est cette toute petite élite ou écume que représente la bourgeoisie
possédante.
Ce jour-là, le 17 juin, donc, l’Assemblée Nationale, qui vient de se proclamer telle,
prend des décisions à la face du roi. Elle dit premièrement : « Maintenant, il n’y aura
plus jamais d’impôts ni d’emprunts sans notre consentement. Deuxièmement, nous
autorisons - vous entendez le vocabulaire - nous autorisons la cour et le roi et le
gouvernement à percevoir pour l’instant les impôts. Et troisièmement, les dettes de
l’État, c’est-à-dire les rentes, elles sont sous la sauvegarde de la nation. » Eh bien,
ça veut dire que comme il y a une menace de banqueroute, et comme il faut
absolument que les rentiers soient payés, c’est la collectivité, c’est-à-dire
l’ensemble des 24 ou 25 millions de Français qui se chargera du règlement des
dettes, c’est-à-dire que se chargeront aussi de ce règlement ceux qui n’ont même
pas été invités à voter pour les États Généraux.
Qu’est-ce que va faire le roi devant un pareil état d’esprit ? C’est un fait terrible, vous
comprenez, c’est une partie de la nation qui se dresse devant le roi, puis qui lui dit :
« Stop ! C’est fini, c’est nous qui commandons. » Bien. Le roi, il était très ennuyé. Qui
est-il, ce pauvre roi ? C’est donc Louis XVI, vous savez, depuis 1774. Louis XVI,
c’est un brave homme. C’est quelqu’un qui n’avait pas du tout désiré accéder au
trône, qui avait cru qu’il y arriverait tardivement, et son père était mort jeune, et lui,
par conséquent, il est jeté subitement sur le trône, il est effrayé, il est timide, il a des
difficultés physiques. C’est un homme qui va se marier, enfin, que l’on marie, que l’on
a marié alors qu’il est encore incapable de rendre ses devoirs à sa femme. Cette
situation l’humilie beaucoup, et sa femme Marie-Antoinette, l’Autrichienne, est
quelqu’un qui le regarde d’assez haut. Et il y a une lettre célèbre de Marie-Antoinette
à sa mère, qui est l’impératrice d’Autriche, et où elle parle de son mari en l’appelant
« ce pauvre homme ». Alors, vous voyez, il y a un certain mépris de la part de la
femme pour le mari, et le mari qui est très admiratif devant sa femme - elle est très
belle, en effet - au bout de sept ans de mariage, à la suite d’une petite opération, il
est arrivé à lui faire un premier enfant. Mais c’est une gentille personne, Marie-
Antoinette, un peu légère, elle a un goût de la parure extraordinaire, elle dépense
follement pour des diamants. Il y a eu la fameuse histoire du collier. Il n’est pas très
sûr que son troisième enfant, le dauphin, maintenant, parce que le premier va mourir,
ce petit dauphin dont nous parlerons, celui qui va être enfermé au Temple, celui
qu’on appellera Louis XVII, on n’est pas très sûr que ce soit le fils de Louis XVI, il est
assez possible que ce soit le fils d’un des amants de Marie-Antoinette, qui s’appelait
Fersen, le Suédois Fersen.
Alors, quel peut être l’état d’esprit du roi et de la reine devant ce qui se passe, devant
cette espèce de révolte, d’insurrection d’une partie de la nation qui s’intitule le Tiers
État ? Exaspération chez la femme : Marie-Antoinette trouve ça inconcevable, elle se
demande quel drôle de mariage elle a fait, et quelle idée elle a eue d’aller se jeter
chez ces Français qui se mettent brusquement en révolution.
Quant au brave roi, il est là qui ne sait pas trop que faire. Il est déconcerté. Il est
surtout très dominé par sa femme, et résolu à essayer de freiner comme il pourra.
Alors, sa misérable, sa minable riposte à l’attitude des États Généraux le 17 juin,
c’est de fermer leur salle de réunion, de fermer la salle de réunion du Tiers État, le 20
juin.
Lorsque ces types arrivent, le 20 juin, il pleuvait. Le 20, il fait un temps épouvantable,
les députés se voient interdire l’accès de la salle, il y a des soldats qui sont là, on leur
dit : « Il y a des réparations, enfin, il n’y a pas moyen que vous entriez. » On n’ose
même pas leur dire d’une manière brutale : « Vous n’avez pas le droit de réunion ! »
On leut dit «Mais non, c’est pas possible, parce que la salle est en réfection .» Alors,
c’est ce jour-là, le 20, le 20 juin, que les députés du Tiers vont se réunir dans une
autre salle, dite la salle du Jeu de Paume. C’était vrai. A Versailles, il y avait une
salle où les courtisans, le roi parfois, jouaient au jeu de paume, et c’est dans cette
salle où personne ne peut s’asseoir, où ils sont là, debout, que le fameux serment du
20 juin a lieu. Qu’est-ce que c’est que ce serment ? C’est Mounier qui en est
l’initiateur. Je ne sais pas si ce nom vous dit quelque chose, je l’ai déjà prononcé,
Mounier, c’est quelqu’un qui vient de la région du Dauphiné. Mounier et Barnave, ce
sont, comment dirais-je, ce sont des hommes de main des Périer, vous savez, les
industriels Périer qui avaient organisé la réunion de Vizille. A. Alors, Mounier est un
des chefs de file de la bourgeoisie montante, et ce jour-là, c’est Mounier qui dit à ces
députés qui se sont réunis par hasard dans la salle du Jeu de Paumer, puisqu’on
leur a fermé leur salle, qui dit : « Nous allons prendre l’engagement solennel à main
levée, enfin, devant Dieu, on va jurer de ne jamais se séparer, avant que la
constitution de la France soit faite, soit établie. »
Le Tiers s’était choisi une sorte de doyen, pas tout à fait de président, c’était Bailly,
un astronome, un homme sage, vous savez, un homme pondéré, il n’y avait pas de
danger, avec lui. Alors, c’est Mounier qui propose le serment, et c’est Bailly, montant
sur une table, qui lève la main et qui dit : « Je jure au nom de l’Assemblée Nationale
qu’on ne se séparera pas avant d’avoir établi la constitution du royaume. »
Alors, qu’est-ce que va faire le roi ? Eh bien, le roi hésite encore beaucoup, et prend
conseil auprès de Necker. Necker, vous savez, au fond, il est très affolé, tout ça le
dépasse, il avait l’impression que c’était une erreur d’avoir lancé ces États Généraux.
Enfin, tout de même, le roi décide de faire une séance royale, il va réunir tous les
ordres le 23.
Dans l’histoire traditionnelle, la séance du 23 apparaît, est présentée comme un
coup de force du roi. Je n’en suis pas tellement convaincu. Si l’on écoute les propos
que va tenir le roi, ce 23, on voit qu’il cède pas mal de choses, qu’il recule sur bien
des points, c’est un ton, si vous voulez, autoritaire, autoritaire pour avouer les
concessions.
Eh bien, ce 23 juin, le roi annonce qu’il accepte et même qu’il ordonne l’égalité
fiscale. Ça, il n’avait jamais osé le faire. Vous savez qu’on avait tenté depuis des
années, depuis 1771, de vaincre l’opposition des parlements, on avait tenté d’obtenir
que les nobles se décident et qu’aussi le clergé se décide à payer. Jamais on n’avait
pu y arriver. Il y avait eu l’obstacle du parlement. Alors, le roi se dit : « Après tout, les
États Généraux sont utiles, en ce sens qu’ils sont, que les gens de la roture sont
assez nombreux pour imposer leur volonté aux nobles. Je ne veux pas dire, moi, le
roi, qu’ils sont nombreux et qu’ils imposent leur volonté, mais je m’en vais me servir
de ce levier pour faire payer ces nobles qui refusaient de payer. » Alors, un, égalité
fiscale. Deux, dans cette même séance du 23, le roi accepte quelque chose de très
important, la périodicité des États Généraux. Eh bien, ça veut dire que pratiquement,
maintenant il y aura une chambre. Ce n’est plus la monarchie absolue, c’est le roi qui
accepte, qui a à côté de lui une sorte de conseil de direction ou du moins consultatif.
Les États Généraux seront réunis périodiquement. Il ne dit pas quand, mais enfin, il
les consultera. Et trois, ce qui est vraiment important, il accorde à ces États
Généraux le droit de contrôle sur le budget. Ca, la roture pouvait être contente, le
Tiers État pouvait se dire : « C’est vraiment intéressant, pour la première fois, nous
avons notre mot à dire sur la répartition du budget national. »
Et puis, il annonce deux choses encore, il annonce la suppression des lettres de
cachet, c’est-à-dire qu’on ne pouvait plus brusquement, et sans procès, interner
quelqu’un, et il promet la liberté de la presse.
Voyez que ce n’est pas mal tout de même, il y avait un progrès considérable. Le
Tiers avait obtenu beaucoup de choses. Seulement, le roi continuait à refuser que
les délibérations se fassent par tête, il voulait toujours que ça soit par ordre. Par
conséquent, les bourgeois qui étaient là pour essayer de saisir les leviers de
commande de l’État, étaient furieux parce que rien n’était encore possible. La
noblesse continuait à occuper tous les emplois. Si bien qu’il réfléchit sur place avec
Mirabeau, Mirabeau qui, comme Siéyès, était en train de se pousser. Ils réfléchissent
à ce qu’il faut faire rapidement. Mirabeau avait fait une chose aussi fourbe que
Siéyès le 17. Mirabeau avait prononcé, je ne sais plus si c’est le 17 ou le 18, une
phrase sur laquelle j’attire votre attention, il avait parlé de ce Tiers État, dont il avait
dit : « Le Tiers État, pour être formidable, n’a qu’à se faire immobile. » Qu’est-ce que
ça veut dire, cela ? C’est l’idée de la grève générale, finalement. Ces gens n’ont qu’à
rester immobiles, c’est-à-dire ne plus travailler, pour que tout s’arrête. Oui, grève
générale. Seulement, ça, c’est une fourberie égale à celle de Siéyès, quand il avait
dit « Nation » alors qu’il pensait simplement aux deux cent mille profiteurs. Et l’astuce
de Mirabeau, c’est de faire semblant qu’il représente ces travailleurs, alors que la
bourgeoisie est absolument décidée, absolument résolue à les obliger de travailler.
Alors, qu’est-ce que va faire Mirabeau dans cette fameuse séance du 23 ? L’incident
est partout. Seulement, il a été raconté d’une curieuse façon. L’incident, le voici. Le
roi a prononcé son discours le 23. « Vous m’avez entendu, Messieurs ? Maintenant,
séparez-vous, hein ! Chacun, soit chaque ordre, ira dans sa salle. » Les nobles
sortent, le clergé sort, et le Tiers État reste. A ce moment-là, le maître des
cérémonies qui s’appelait le marquis de Dreux-Brézé, s’approche de Bailly, qui s’est
constitué le doyen - une sorte de président - du Tiers état, et lui dit, du reste assez
poliment : « Messieurs, vous avez entendu les ordres de Sa Majesté, veuillez vous
séparer. »
C’est alors que Mirabeau se précipite, et prononce une phrase qui a un
retentissement énorme. Enfin, on en parle toujours aujourd’hui comme d’une chose
extraordinaire.
Mirabeau va s’approcher du marquis de Dreux-Brézé et lui dire : « Nous sommes ici
de par la volonté du peuple - Mon Dieu, quel peuple ? - et nous n’en sortirons que
par la force des baïonnettes. » Force des baïonnettes, ça retentit comme quelque
chose, un cliquetis d’armes, et on se dit : « Tiens, c’est très énergique, ce que dit
Mirabeau. » Mais voulez-vous écouter de nouveau avec moi cette phrase de
Mirabeau ? « Nous sommes ici de par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons
que par la force des baïonnettes. » Ce qui signifie : »Si le roi emploie les baïonnettes
contre nous, hé bien, nous céderons. » C’est-à-dire que c’est une soumission
conditionnelle. Tout aurait été différent si Mirabeau avait dit : « Nous sommes ici de
par la volonté du peuple, et si le roi utilise la force contre nous, nous appellerons à
notre secours le peuple, c’est-à-dire les bras nus et les gens à piques, et nous ne
sortirons pas. » Tandis qu’il n’en est pas question. Mirabeau, vous allez le voir de
plus en plus, Mirabeau est quelqu’un qui a une terreur et un dégoût du peuple et qui
se dit : « A aucun prix il ne faut faire appel à ce Quart État, c’est-à-dire à la multitude,
c’est-à-dire aux travailleurs. »
Le marquis de Dreux-Brézé a une réponse que je ne peux pas citer ici parce qu’elle
est extrêmement inconvenante, lorsque Mirabeau lui fait cette phrase, en disant
« Nous ne sortirons que par la force des baïonnettes », il lui tourne les talons en
jetant une interjection inconvenante et il va trouver le roi pour lui dire : « Ces
messieurs ne veulent pas bouger. » Et le roi, qui est presque aussi inconvenant,
répond : « Ils ne veulent pas s’en aller, hé bien, foutre, qu’ils restent ! » Et il va céder.
Le roi va céder parce que le lendemain, le lendemain 24 juin, par conséquent, le
clergé, poussé par les petits curés, ils sont 208 sur 291, le clergé vient rejoindre ce
Tiers État qui s’est constitué en Assemblée Nationale, et une partie de la noblesse,
oh, pas beaucoup, 48, 48 nobles, qui sont conduits par le duc d’Orléans - le duc
d’Orléans, c’est le cousin du roi et il a des arrière-pensées, il serait très content que
le roi soit balancé pour prendre sa place - conduits par le duc d’Orléans et conduits
par un certain marquis de La Fayette, qui s’était illustré pendant la guerre
d’Indépendance, qui avait servi les révolutionnaires américains, qui a donc un certain
prestige, 48 nobles, ayant à leur tête le marquis de La Fayette et le duc d’Orléans
que j’aurais dû nommer le premier, et deux messieurs qui s’appellent les frères
Lameth, L-A-M-E-T-H, ces frères Lameth, qui sont aussi des « Américains », c’est-à-
dire qu’ils ont suivi La Fayette et qu’ils ont combattu pour l’indépendance américaine,
ce sont tous les deux des colonels de la cavalerie, ce sont tous les deux des
représentants de la noblesse, ils ont des gros intérêts aux colonies françaises, c’est-
à-dire à ce moment-là, les Antilles. Ce sont des gens qui ont une fortune
considérable, hé bien, ils vont penser que ce que faisait le Tiers État n’était pas
mauvais et qu’il fallait le rejoindre.
Alors, quand le roi voit que le clergé a lâché, qu’une partie de la noblesse le lâche
aussi, le 27 juin, le roi dit : « Eh bien, d’accord, je suis consentant, l’Assemblée
Nationale va comprendre le clergé, la noblesse et le Tiers État, et tout ça va essayer
de travailler au mieux pour la France. »
Vous croyez qu’il est sincère ? Eh bien, évidemment, qu’il n’est pas sincère. Lui,
peut-être, vous savez, Louis XVI, peut-être qu’il aurait accepté, il aurait dit : « On va
voir, on va peut-être s’arranger. » Mais sa femme, Marie-Antoinette, était absolument
résolue à ne pas s’arranger. Elle a du reste un conseiller, qui est Breteuil, le gros
Breteuil, c’est un personnage tonitruant. C’est Madame de Staël, je crois, qui raconte
dans ses souvenirs, ou considérations sur la France : « On l’entendait toujours
marcher, Breteuil. Il marchait en frappant des talons. Il avait un ventre considérable,
un poids très lourd et il poussait d’aussi grands cris que la force de ses talons le lui
permettait. » Alors, ce gros Breteuil était là à dire à Marie-Antoinette : « Vous savez,
c’est intolérable, faut pas faire ça, et puis, Necker est un personnage mou, il faut en
réalité agir par la force. » Alors, voici les chiffres qui sont assez intéressants. Les
dates, les chiffres. C’est le 27, hein ? Vous m’avez entendu ? C’est le 27 que le roi
fait semblant de céder, et il dit : « Eh bien, d’accord, on va, tout le monde va se réunir
dans l’Assemblée Nationale. Le 27. »
Mais c’est le 26, la veille, que le roi a commencé à donner des ordres à ses troupes,
faire venir des troupes de l’extérieur pour cerner Versailles. Le 26 juin, trois
régiments d’infanterie sont conviés et trois régiments de cavalerie sont appelés, du
nord et de l’est. Qu’est-ce qu’on choisit, parmi ces régiments ? On choisit des
mercenaires étrangers. Vous savez sans doute que la monarchie française avait à
son service un certain nombre d’Allemands et de Hongrois, et d’Autrichiens. Ces
régiments, et en particulier le Royal Allemand qui était très célèbre et qui va s’illustrer
dans les jours qui vont venir, sont priés par le roi, reçoivent du roi l’ordre de venir sur
Versailles. Le 1er juillet, le régiment suisse de Metz fait l’objet d’un ordre de marche
sur Versailles. Le 4 juillet, c’est un vieux maréchal, le maréchal de Broglie, qui se
trouve être le grand-père de ces deux Lameth dont je vous ai parlé, alors le maréchal
de Broglie reçoit le commandement suprême des forces qu’on est en train de
concentrer à Versailles, et il est entendu - il a pour lieutenant un Suisse qui s’appelle
Besenval - il est entendu que Broglie et Besenval doivent avoir terminé leur
concentration de troupes autour de Versailles et autour de Paris pour le 13 juillet.
Or, le 11 juillet au matin, le roi fait son petit coup de tête, et décide de renvoyer
Necker et de le remplacer par Breteuil. Breteuil, le baron de Breteuil, avait dit :
« Donnez-moi trois jours, et en trois jours, avec la force armée, je suis capable de
remettre toutes les choses en ordre. »
Trois jours. Nous sommes le 11. Necker est renvoyé le 11. Le 12 au matin, Breteuil
prend le pouvoir et dans deux jours, ce sera le 14 juillet, c’est-à-dire la prise de la
Bastille. Alors, c’est l’heure, qu’il faut bien regarder. C’est vers 9 heures du matin, le
12 juillet, que la nouvelle se répand dans Paris. Le roi a fait un coup de tête, le roi a
renvoyé Necker, il prend Breteuil et des troupes commencent à arriver. Émotion,
émotion considérable dans Paris. Les gens se mettent à courir les uns autour des
autres, enfin, place du Palais-Royal en particulier, on s’agite énormément.
Seulement, ce qui me frappe beaucoup, c’est qu’il y a une sorte d’enthousiasme
populaire sur le nom de Necker. Je comprends très bien, ah, je comprends très bien
que les rentiers, les financiers, les hommes d’argent, soient furieux du renvoi de
Necker, parce qu’ils se disaient : « Avec Necker, c’est nos rentes qui seront
certainement payées. » D’autant plus que Necker avait lui aussi des rentes sur l’État,
vous vous rappelez qu’il avait prêté deux millions au Trésor français en 1778.
Publicitairement, il avait fait un grand bruit sur ces deux millions, et il entendait
récupérer les arrérages naturels. Alors, je suis complètement convaincu, enfin, ça va
tout seul, que les rentiers parisiens, que la bourgeoisie financière de Paris est
furieuse du renvoi de Necker. Ce qui me frappe et me stupéfie, c’est que la petite
plèbe parisienne marche, mais nous avons déjà vu la petite plèbe parisienne
marcher lorsqu’on renvoyait les parlements, lesquels travaillaient contre elle. C’est
pas la première fois qu’elle prend, pardonnez-moi cette expression vulgaire, des
vessies pour des lanternes, mais l’expression vulgaire et traditionnelle a ici son plein
emploi. C’est en effet prendre une vessie pour une lanterne, puisque Necker, c’était
une panse, c’était un surgonflé et un boursouflé. Toujours est-il qu’effectivement les
bustes de Necker et du duc d’Orléans se trouvent dans la matinée du 12 promenés à
travers Paris. Où est-ce qu’on en a trouvé, des bustes ? Dans un musée, un musée
de cire, qui s’appelle le musée Curtius et qui était la préfiguration de ce qui est
aujourd’hui encore, je crois, le musée Grévin, un pareil musée de cire. Alors, des
industrieux, enfin, des types astucieux, sont allés chercher les bustes du duc
d’Orléans et le buste de Necker et on va promener ça glorieusement, entourés de
palmes, dans les rues de Paris. Le mouvement est parti du Palais Royal. Qu’est-ce
que c’est que le Palais
Royal ? Le Palais Royal, c’est un immense château qui appartenait au duc d’Orléans.
Le duc d’Orléans, c’était la plus grosse fortune de France, et c’était aussi un homme
qui dépensait tellement qu’il s’était terriblement endetté en très peu de temps. Pour
cette raison, trois ans avant la révolution, il avait décidé d’ouvrir au public une partie
de son Palais Royal, et en particulier, il avait fait établir autour de la grande cour
d’honneur des galeries. Il y en avait qui étaient des galeries en pierre, il y avait des
galeries en bois, et là s’étaient établies des sortes de maisons interlopes, enfin, il y
avait des tripots, il y avait des maisons de tolérance, qu’on n’appelait pas comme ça,
en ce moment-là, mais des lupanars. Il y en avait des quantités. Du moment que
c’était la propriété du duc d’Orléans, la police n’avait pas le droit d’y entrer, mais les
pauvres n’y entraient pas non plus. Il fallait être bien habillé , il fallait être correct,
dans ce Palais Royal. Or, le Palais Royal était le centre d’agitation parisien. C’est
une espèce de milieu d’eau trouble où tous les intrigants pouvaient s’agiter. Et
comme c’était sur le territoire du duc d’Orléans, le duc d’Orléans dirigeait tout ça
avec ses agents. Alors, comme l’agitation principale le 12 juillet au matin sort du
Palais Royal, nous pouvons être à peu près convaincus que le duc d’Orléans était
derrière et même qu’il avait probablement répandu de l’argent.
Quelqu’un va surgir, ce jour-là, c’est Camille Desmoulins. Camille Desmoulins, il
jouera un rôle dans notre histoire, il faut que nous le regardions un instant, c’est un
personnage complexe, vous savez, Camille Desmoulins. J’ai bien regardé les
visages. C’est tellement intéressant, étudier les visages, et nous avons pas mal de
portraits de Camille. Il était jaune, il était bilieux, il avait quelque chose de curieux
dans le regard, une sorte d’incertitude un peu louche, le regard, pas du tout louche
parce qu’il était bigleux, pas du tout, mais il y avait quelque chose de trouble dans ce
regard. C’était un garçon qui était capable de violents entraînements, et en même
temps qui était capable de tendresse et de gentillesse. A ce moment-là, Camille
Desmoulins, c’est un garçon qui n’a pas le sou. Il aura bientôt le sou, parce qu’il va
finir par épouser une petite Lucie du Mesnil, qui avait beaucoup d’argent, qui va lui
apporter d’un seul coup cent mille francs. Mais pour l’instant, il n’en a pas. Eh bien,
ce 12 juillet au matin, quand les Parisiens apprennent que Necker est renvoyé, qu’il y
aura peut-être un coup de force de la cour, Camille Desmoulins, au Palais Royal,
dans ce milieu grouillant, grimpe sur une table, sort des pistolets qu’il avait dans sa
poche, dresse ces pistolets, crie « Aux armes ! La cour va venir nous attaquer, il faut
que nous nous défendions. » Et comme il est sur une table, que c’est en juillet, que
cette table est à la hauteur des branches d’arbres, il arrache une feuille, une feuille
verte, il la met à son chapeau. Verte, parce que c’est la couleur de l’espérance, les
gens arrachent des feuilles, ce qui permet à Madame de Staël, plus tard, de raconter
que Camille Desmoulins avait choisi la couleur verte parce que c’était la couleur de la
livrée, c’est-à-dire les domestiques de Necker, je vous assure que personne n’y avait
pensé à ce moment-là. Vert, c’était simplement la feuille d’espérance. « Aux armes
! » il a crié.
Dans cette journée, le tumulte devient de plus en plus grave dans Paris, et en fin
d’après-midi, le régiment du Royal Allemand, c’étaient donc des Allemands qui
étaient là, qui étaient commandés par le prince de Lambesc, le Royal Allemand,
devant l’agitation de Paris, fait une charge. Attention, on a un peu exagéré dans
l’histoire. On a dit : « Ils ont chargé. » On se représente tout de suite, sabre au clair,
des cavaliers au galop, mais ce n’est pas tout à fait ça. Les dragons de Lambesc
étaient là, tout près du Palais Royal, et de la place qui est aujourd’hui la place de la
Concorde, la place Louis XV ; et ils ont avancé, ils ont avancé dans la foule, pour la
repousser. Il s’est trouvé qu’un vieillard a été piétiné, il n’est pas mort, mais enfin, il a
été piétiné. Alors, des Gardes Françaises, des Grades Françaises, c’étaient des
soldats qui étaient au service du roi et qui étaient cantonnés pour une part à Paris,
des Gardes Françaises prennent brusquement le parti de la foule, et se mettent à
combattre le Royal Allemand. C’est très mauvais, ça, ça donne l’impression d’une
indiscipline dans l’armée. Alors, la suite, retenez ce que je vais vous dire, la discipline
dans l’armée, ça se présente comme ça. Toute la journée du lendemain 13, les
Parisiens excités et poussés par un certain nombre de gens, sont là à chercher à se
procurer des armes. Et ce qu’ils disent : « Nous sommes cernés, il y a des troupes
qui sont déjà venues jusque dans le Champ de Mars - qui n’est pas tellement loin,
c’est près des Invalides - il y a d’autres troupes qui vont certainement arriver par
Vincennes, il nous faut des armes. » Ils vont vers l’Hôtel de Ville, bien sûr, l’Hôtel de
Ville était dirigé en ce moment-là par quelqu’un qu’on appelait le Prévôt des
Marchands, et pratiquement, c’était le maire, qui s’appelait Flesselles. Flesselles
n’aime pas beaucoup cette foule, un peu déguenillée, qui vient lui demander des
armes, mais ils sont très nombreux, les gens, alors, on leur donne les 350, 360 fusils
qui étaient conservés à l’Hôtel de Ville. On les leur donne sans joie. Flesselles a
même dit : « Je crois qu’il y a des armes chez les chartreux. » C’était une drôle
d’idée. Enfin, il y a un couvent qui était là. La foule se précipite chez les chartreux.
Non, il n’y a pas d’armes, il y a du blé qu’on va enlever chez les lazaristes aussi.
Enfin, il faut trouver des armes. Alors, les gens se précipitent au Garde-Meubles. Le
Garde-Meubles, c’était surtout un musée. Alors, là, il y avait des armes historiques. Il
y avait des hallebardes, il y avait des cuirasses et il y a certaines personnes qui se
mettent des hallebardes dans les mains et des cuirasses sur le corps, c’est un peu
ridicule, mais ça, ce n’est pas un armement.
Dans la même journée du 13 juillet, deux bateaux de poudre, pleins de barils de
poudre, sont trouvés, enfin, sont repérés. Et ils sont là sur la Seine. Les poudres
devaient être débarquées pour être envoyées à l’Arsenal, ou ailleurs. Le public le
sait. Je ne sais pas comment. C’est un prêtre, c’est l’abbé Lefebvre, qui organise la
distribution des poudres. Les gens reçoivent de petits sachets de poudre, mais il n’y
a toujours pas de fusils. Alors, où est-ce qu’ils sont, les fusils ? On est allé à
l’Arsenal, mais l’Arsenal est vide. Mais on sait qu’il y a deux endroits où sont des
fusils à Paris. D’un côté, c’est l’Hôtel des Invalides, et d’autre part, c’est la Bastille. La
Bastille, c’est un morceau. Vous savez, c’était une énorme forteresse qui était au
faubourg Saint-Antoine, avec des tours de trente mètres de haut, avec des canons
qui étaient braqués entre les créneaux, pas facile à enlever. Tandis que les Invalides,
ça semblait plus facile. Alors, le 14, le 14, il s’était produit dans la nuit du 13 au 14
quelque chose de très dangereux, de très redoutable. Le petit peuple s’était jeté sur
le mur des fermiers-généraux, vous savez, le mur de l’octroi, et avait incendié 40
octrois sur 54. Ça commençait à prendre une mauvaise allure, ce Quatrième État en
mouvement. Le 14 au matin, toujours conduits par ce prêtre, l’abbé Lefebvre, huit à
dix mille personnes se précipitent dans la direction des Invalides, pour prendre des
armes. Il y en a, en effet, il y a plus de trente mille fusils et quelques canons, aux
Invalides. Qui dirigeait les Invalides ? C’était le marquis de Sombreuil. Eh bien, le
marquis de Sombreuil se laisse faire, parce qu’il voit qu’il y a dix mille personnes, il y
a des gens qui sont absolument résolus à entrer par la force s’il le faut. Le marquis
de Sombreuil ne dit rien, enfin, il laisse passer les gens et le pillage, si vous voulez,
la saisie des fusils s’organise. Les Invalides, c’est à côté du Champ de Mars, et au
Champ de Mars, il y a les régiments qui sont commandés par Besenval, le Suisse
Besenval. Alors, comment ça se fait que ces régiments qui sont là et qui peuvent
parfaitement intervenir, qui ont du canon, qui ont du fusil, comment ça se fait que les
régiments ne marchent pas ? Monsieur Jean Mistler, qui a été élu récemment à
l’Académie Française, a fait il y a trois ans, je crois, un livre intitulé « Le 14 juillet ».
Avec le respect que je dois lui porter, je crois que son livre est d’une extrême
légèreté, c’est très mal informé. Aujourd’hui, sur le 14 juillet, le livre de base est celui
que j’ai déjà nommé, de Monsieur Godechot, le doyen de la Faculté des Lettres de
Toulouse. Alors, Monsieur Mistler, dans son livre, dit : « Il y a une trahison, une
trahison de la part de Besenval, qui commande ces troupes qui sont au Champ de
Mars et qui restent immobiles tandis que la foule se précipite aux Invalides -
Besenval, qui était suisse, avait partie liée avec Necker, autre Suisse, et pour que
Necker puisse reprendre le pouvoir dont il a été éjecté le 11, Besenval laisse faire la
foule ». Non, ce n’est pas vraiment ça, ça ne s’est pas du tout passé comme ça.
Besenval est honnête, enfin, il a des ordres. Broglie lui dit d’essayer d’intervenir,
mais Besenval ne peut pas intervenir, parce qu’il s’est aperçu que les troupes ne
marcheraient pas. En particulier, il y avait déjà les Gardes Françaises qui étaient en
état de révolte. Aucun moyen de se faire obéir des Gardes Françaises, pour marcher
contre la foule, et ce que Godechot a établi, ce qui est extrêmement intéressant, c’est
que des mercenaires étrangers eux-mêmes et des Suisses eux-mêmes étaient en
train de déserter. Avant le 14 juillet, il y a des désertions dans les troupes de
mercenaires. Pourquoi ? Eh bien, c’est là où je crois qu’il y a eu une intervention
financière. Il y a le duc d’Orléans, il y a d’autres personnes, enfin, de l’argent a été
répandu, on achète les troupes françaises, les troupes, pour qu’elles ne marchent
pas contre la foule. Alors, si la monarchie absolue va tomber le 14 juillet, c’est parce
que son instrument de répression lui a fondu entre les mains. C’est parce que le roi
qui espérait se servir de l’armée s’aperçoit que cette armée ne marchera pas. Et si
Besenval n’ose pas donner l’ordre à ses troupes d’attaquer contre la foule qui est
aux Invalides, c’est parce qu’il se dit : « Je vais m’exposer à une humiliation terrible,
on va s’apercevoir que les troupes ne veulent pas m’obéir. » Voilà la vérité.
La monarchie absolue en France va tomber, le 14 juillet exactement, comme
tombera la monarchie restaurée en 1830, et la monarchie de Louis-Philippe en 1848.
Et comme a failli tomber le gouvernement de Monsieur Thiers en 1871. Toujours
pour la même raison. Parce que l’armée ne marche pas. En juillet 1830, quand le roi
Charles X essaiera de lancer l’armée sur le peuple, il s’apercevra qu’elle ne veut pas
marcher. En février 1848, lorsque Louis-Philippe essaiera de lancer l’armée contre le
peuple, le maréchal Bugeaud lui-même, qui est aussi sérieux que Besenval en 89, dit
: « Je ne peux pas. Les troupes ne marcheront pas. » Et Monsieur Thiers, vous vous
rappelez peut-être, 1871, lorsque la Commune va éclater dans Paris, Thiers a
envoyé un régiment d’infanterie qui s’appelle le 88e, qui doit monter sur Montmartre,
le 88e Régiment d’Infanterie va se mutiner pour ne pas tirer sur la foule. C’est le
même phénomène qui se produit et je n’ai pas vu assez d’historiens le souligner. Le
gros événement du 14 juillet que je vais vous raconter maintenant, ou la prochaine
fois, le gros événement, c’est la défection des troupes. Quand Besenval va retirer
ses troupes en disant : « Je ne peux pas les lancer contre la foule », quand il va
rentrer à Versailles, quand il va voir son chef Broglie, et quand tous deux iront trouver
le roi, ils lui diront : « Sire, il n’y a pas moyen, les troupes ne marcheront pas. »
Alors, le 14 juillet, voyant qu’il n’y a pas de défense, la foule a maintenant ses fusils :
trente mille fusils. Elle va se porter sur cette Bastille et la Bastille représente quelque
chose de terrible. Premièrement, une forteresse au centre de Paris, ou du moins, si
vous voulez, à l’est de Paris, capable avec ses canons de pulvériser, si elle se met à
tirer, le faubourg Saint-Antoine, et d’autre part, c’est un symbole, la Bastille, parce
que c’était là qu’on enfermait les prisonniers que les lettres de cachet avaient
désignés.
CHAPITRE 5
Donc, le 14 juillet 1789, Paris, comme on dit, va prendre la Bastille. Qu'est-ce que ça
veut dire, Paris ? Environ dix mille personnes, dix mille pauvres gens qui vont se
précipiter sur la Bastille. Ils se précipitent sur la Bastille pour deux raisons que je
vous rappelle, premièrement, parce qu'ils veulent trouver des armes qui sont à la
Bastille, pour se défendre contre le coup de force possible de Versailles, c'est-à-dire
du roi, et deuxièmement, parce que la Bastille est une forteresse menaçante, et qu'il
faut essayer d'éliminer ce danger dans Paris.
Les faits de la prise de la Bastille sont bien connus, aujourd'hui. Je vous rappelle
pour la troisième fois, je crois, l'admirable bouquin de Monsieur Godechot, qui
permet de suivre les événements pas à pas. Vous savez qu'il y a eu divers temps.
On a essayé de parlementer. Des délégués de l'Hôtel de Ville sont venus trouver le
directeur, le gouverneur, qui s'appelle Launay, et lui ont dit : « Il faut vous rendre ».
Et Launay a dit : « Pas question. Je dois défendre la Bastille ». Il y avait une très
faible garnison, il y avait 82 hommes, dont 32 Suisses. Le reste, c'étaient des
Invalides, et puis, il se trouve que ce pauvre Launay a perdu la tête, je ne crois pas
que ce soit un traître, mais tandis qu'on parlementait, une décharge part, des gens
qui étaient dans la cour tombent, la foule se précipite, avec un très grand courage,
puisque vous vous rendez compte, attaquer une forteresse de trente mètres de haut
avec des gens qui sont là en bas et qui ont simplement de petits fusils, c'était
quelque chose, et alors, ça ne réussit pas, d'abord. Un renfort brusque arrive, avec
des Gardes Françaises, c'est-à-dire des soldats révoltés qui sont conduits par un
singulier personnage dont je vais vous reparler, qui s'appelle Hulin. Ce Hulin arrive
avec du canon, avec des Gardes Françaises. Cette fois, on enfonce l'affaire, on
arrive à pénétrer à l'intérieur de la Bastille, le Launay capitule. Ça y est, elle se rend.
C'est le sens de l'histoire, qui est intéressant.
Qu'est-ce qui se passait, ce jour-là ? Pourquoi est-ce que ça se produisait ?
Chateaubriand, Chateaubriand qui, en 1821, était ministre de France en Prusse,
Chateaubriand qui était un royaliste fidèle, il va écrire, dans ses Mémoires
d'outre-tombe en 1821 des phrases que je peux vous citer, parce que cet homme et
ce royaliste a compris que la prise de la Bastille avait une autre signification. Il dit : «
La nation ne se trompe point sur l'importance du fait moral. Sous cette colère était
cachée l'intelligence qui jetait les fondements du nouvel édifice, la Bastille était à ses
yeux le trophée de sa servitude, le gibet de sa liberté ».
Mais il y a un autre texte à mon avis encore plus important, et que je ne vois jamais
citer, et que je tiens à vous rapporter, avec Madame de Staël. Qui est Madame de
Staël ? C'est la fille de Necker, et dans ses Considérations sur la Révolution
française, première édition de 1818, tome 2, page 129, il y a une phrase que je
trouve pathétique de la part de cette grande bourgeoise. « Tout faisait croire aux
gens de la classe ouvrière (elle écrit bien ça, hein), tout faisait croire aux gens de la
classe ouvrière - les brassiers de la campagne, les prolétaires des villes - tout faisait
croire aux gens de la classe ouvrière que le joug de la disparité des fortunes allait
enfin cesser de peser sur eux. Ils se levèrent dans cet espoir insensé. » Ça va loin,
une phrase comme ça. Ça signifie que Madame de Staël, qui n'avait pas les yeux
dans sa poche, s'apercevait bien de ce qu'il y avait derrière le 14 juillet. Il y avait les
bourgeois, bien entendu, mais il y avait tout le petit peuple, tout le petit peuple écrasé
de la campagne, tous les prolétaires de Paris, qui avaient vingt sous par jour pour
manger, alors que ce jour-là, le pain s'était élevé à 14 sous et demi, et ces gens se
disaient : « Il y a un grand mouvement qui va se produire, peut-être qu'on va arriver à
élever nos enfants ». Voilà ce qu'il y avait sous le 14 juillet. Puis, il y a de très curieux
excitateurs, vous savez, c'est curieux de voir ça. Rivarol, l'écrivain de l'extrême
droite, très peu de temps avant la prise de la Bastille, avait souligné le fait et
Monsieur Mistler, dans son livre sur la chute de la Bastille dont je vous parlais la
semaine dernière, accueille cette affirmation de Rivarol avec une espèce de
ricanement. Rivarol dit : « Oh c'est curieux, tout de même, comme il y avait des gens
peu intéressés dans l'affaire, et qui s'y intéressaient passionnément, par exemple,
dit-il, l'agent de change Boscary, par exemple, Monsieur Laborde-Méréville, qui était
un banquier, et qui en même temps était un colonialiste, et qui avait d'énormes
intérêts aux Antilles ».
Comment ça se fait que ces gens soient si passionnés ? Ils poussaient les gens. Oh !
ce n'étaient pas eux-mêmes qui s'exposaient. Ils n'étaient pas les premiers des
combattants de la Bastille. Mais comment ça se fait qu'ils étaient là ? Ils étaient là à
exciter les gens, à les pousser. C'est très clair, vous savez. Ces gens, ces gens
d'argent veulent ravoir Necker, parce que Necker, c'est les rentes assurées, et
d'autre part, ils ne peuvent pas y arriver seuls, ils ont besoin d'un levier. Ce levier, hé
bien, c'est la petite plèbe. Alors, ils vont exciter cette petite plèbe, ils vont la pousser
du côté de la Bastille et du côté de la cour, de peur que cette petite plèbe qui,
comme dit Madame de Staël, voudrait essayer que ça change, afin qu'ils soient
capables de vivre, de peur que cette petite plèbe ne dise « Les banques, les
banques ! », alors, pour qu'on ne dise pas « Les banques ! », c'est-à-dire les endroits
où il y a de l'argent, on va dire « La Bastille ! La Bastille ! » Faut bien comprendre ça
aussi, faut se rendre compte qu'il y avait tous ces soubassements, toutes ces arrière-
pensées dans la diversion d'une certaine partie de la classe bourgeoise organisée du
côté de la Bastille et du côté de la Cour.
Cette prise de la Bastille, il faut encore que je vous donne un détail, je vous en
parlais la première fois à propos de Michelet. Il y avait très peu de prisonniers, hein ?
Il y en avait sept. Sur ces sept prisonniers, il y en avait quatre qui étaient des droit
commun, il y en avait deux qui étaient des fous, et non parce que, comme le dit
Michelet, ils étaient devenus fous, et puis, il y avait un marquis de Solages, vous
savez ce que c'est, les Solages, c'est une grande famille de Carmeaux, des
industriels, enfin, des entrepreneurs de mines, de Carmeaux. Ce petit Solages, il
était suspecté de meurtre, et sa famille, pour lui éviter la pendaison ou la
décapitation, avait prié le roi de l'enfermer à la Bastille, le temps qu'on oublie l'affaire,
et puis, il sortirait, on l'aurait classé. Eh bien, ce petit Solages était là à la Bastille.
C'est tout. Ce n’était pas très intéressant. J'ajoute que les assaillants ont eu 98 tués
et 60 blessés, et qu'il ne faut pas faire confiance à Monsieur Gaxotte, lequel dit : «
Ces 98 tués, c'est des repris de justice ».
Il y a aussi un monsieur, qui est dans la ligne de Gaxotte, qui s'appelle Bessan-
Massenet, qui a fait en 1961 un livre sur Robespierre, et dans ce livre, il dit : «
C'étaient des rôdeurs de barrière, qui étaient les assaillants ». Eh bien, Monsieur
Godechot, il a fait une analyse minutieuse. Il a regardé le nom des tués, il s'est
documenté sur eux et il s'est aperçu que pour cinq sixièmes, ces tués et ces blessés,
c'étaient des petits artisans, des pauvres types. C'étaient des ouvriers du faubourg
Saint-Antoine. Alors, cette prise de la Bastille a donc le sens que je vous indique, et
ça va susciter une peur, une peur considérable, dans la classe bourgeoise. Lorsque
les incidents Réveillon s'étaient produits, en avril, vous vous rappelez peut-être,
l'incident Réveillon, c'est le 26-28 avril 89. C'est un marchand de papier peint du
faubourg Saint-Antoine. Il y avait eu cent tués, puisqu'il y avait eu une grosse
émeute. Le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint-Marcel s'étaient mis d'accord
pour essayer d'attaquer cette maison.
Un Suisse, encore, qui s'appelait Mallet du Pan, et qui dirigeait à Paris un journal, qui
s'appelait Le Mercure, Mallet du Pan avait écrit : « Les Huns, les Vandales, les
Wisigoths sont parmi nous ». C'est-à-dire qu'il y a dans la basse plèbe de Paris, des
gens aussi affreux que ne l'étaient les anciens barbares. Vous voyez l'indication de la
terreur. On se dit : « Il y a nous, les gens bien, et puis, à côté, il y a les
soubassements terribles. C'est ce qu'on appelle la populace ». Alors, au sujet de la
populace, j'ai trouvé un texte de Victor Hugo qui est très peu connu, puisque ça n'a
été publié que dans les reliquats, dans l'édition de l'Imprimerie Nationale, reliquats de
« Quatre-vingt Treize », et je tiens à vous lire ça. « La populace, écrit Victor Hugo,
soldats passés aux baguettes, pour un pli d'uniforme, filles tondues, et faites de force
prostituées pour un mot irrévérent à un exempt de police, délinquants ayant passé
six mois debout jour et nuit dans la boue, liés par le cou à la poutre basse du
Châtelet, faux sauniers (les faux sauniers, c'étaient ceux qui essayaient de tricher à
la gabelle) roués pour une livre de sel, braconniers mis au gibet pour une perdrix,
servantes suppliciées pour un vol de cinq sous, tout cela, toutes ces âmes
lamentables, les spoliés du fisc, les dévalisés par Versailles, toutes les faims, toutes
les soifs, toutes les bouches tordues par le sanglot et le blasphème, toutes les
poitrines pleines de vengeance, la voilà, la populace ». « La populace, dit encore
Victor Hugo, c'est la lie du pressoir social, cette infortunée, cette déshéritée, cette
vaincue, cette vagabonde, cette va-nu-pied, cette affamée, cette répudiée, cette
désespérée, c'est la plaie sociale, vivante, une plaie devenue bouche, qui saigne et
qui hurle, et qui mord. Avant de s'indigner, dit Victor Hugo, sur la fureur du souffle, il
faut savoir ce que c'était, l'horreur du miasme ».
Bien, c'est entendu. Il y a eu des choses qui ne sont pas très belles, le 14 juillet. Les
Invalides et les Suisses s'étaient rendus. Bien, quand ces types se sont rendus, on
en a tué pas mal, on les a égorgés, alors qu'ils étaient impuissants, incapables de se
défendre. Launay, qui s'était rendu, quand on l'a conduit à l'Hôtel de Ville, on lui a
enfoncé une baïonnette dans le ventre. Flesselles, le prévôt des marchands, dont la
foule se dit : « Il a essayé de nous tromper, il n’a pas voulu nous donner des armes
», on l'abat d'un coup de pistolet, et bientôt, dans quelques jours, il y aura Foulon et
Berthier qui vont avoir la tête coupée, et on piquera, on plantera leur tête au bout de
piques. Je comprends bien qu'il y avait là quelque chose de redoutable, mais ce que
je veux vous montrer, c'est la terreur qui commence à naître dans la classe
bourgeoise.
Dès le 11, dès le 11 juillet, le 11, hein ? un comité permanent s'organise, qui
s'appelle comme ça, Comité Permanent. Qu'est-ce que c'est ? Ce sont les 307
grands électeurs parisiens. Vous vous rappelez qu'il y avait deux étapes, qu'on en
avait même fait trois pour le choix des délégués aux États Généraux. Alors, les
grands électeurs, des gens bien, il y avait Lavoisier, par exemple, qui était un
fermier-général, eh bien, ces 307 se constituent en Comité Permanent, c'est-à-dire
qu'ils essaient de prendre le pouvoir dans Paris, ils décident le 11 d'établir ce qu'ils
vont appeler, parce que ça présente bien, une milice citoyenne. Cette milice
citoyenne, c'est l'armement des gens convenables, en apparence contre la cour,
parce qu'il y a ce danger, mais en fait et surtout contre ce qui s'appelle la populace.
Le 12 au matin, à dix heures du matin, les 307 se réunissent en décidant qu'on va
armer à toute vitesse 48.000 habitants de Paris. Qu'est-ce que c'est, 48.000 ? Ce
sont les 48.000 qui avaient le droit de vote. Ces 48.000, cela devait être choisi,
comme ils disent eux-mêmes, parmi les citoyens connus, on va leur donner un chef,
et ce chef s'appellera le marquis de la Salle, et ces 48.000 seront l spécialement
pour veiller sur la populace, et dans la nuit du 14 au 15, ils vont procéder à des
désarmements. Comme la foule, n'importe qui, s'était emparée de fusils aux
Invalides, il s'agit de ne pas laisser des fusils dans les mains des prolétaires. Alors,
des patrouilles civiques, c'est le mot qu'on va employer, des patrouilles civiques vont
se répandre dans Paris, dans la nuit du 13 au 14. Donc avant la prise de la Bastille,
pour essayer de reprendre leurs fusils à ces prolétaires. On va y aller doucement,
vous comprenez, on va faire ami-ami avec eux, c'est très utile de les avoir, il faut
simplement les tenir, alors, on ne va pas leur prendre leurs fusils de force. Qu'est-ce
qu'on va faire, comme ce sont des bourgeois, qui sont dans la milice ? On va leur
acheter leurs fusils. Ces types ont volé des fusils aux Invalides. Par conséquent, ils
les ont eus gratuitement entre les mains. Et les patrouilles civiques s'approchent
d'eux très gentiment, les gens sans aveu, comme on dit, et leur disent : « Ça ne vous
ferait pas plaisir, enfin, de vendre votre fusil ? » Alors, vous comprenez, le prolétaire,
qui avait ce fusil gratuit, tout d'un coup, on lui donne quatre ou cinq livres, c'est-à-dire
de quoi vivre plusieurs jours, naturellement, il le vend, ce fusil. Alors, la milice
bourgeoise commence à pas mal travailler pour le désarmement de la populace,
dans la nuit du 13 au 14, donc, il y avait 48.000 citoyens solides.
Le 14, maintenant, quand je vous ai dit tout à l'heure que Hulin, ce personnage
étrange, était survenu brusquement dans la prise de la Bastille, qui c'est, Hulin ?
Hulin, c'est un drôle de gars qui était sorti de France et puis qui était allé se mettre au
service de Genève en 1782. Vous vous rappelez peut-être qu'il y avait eu une
insurrection à Genève, parce que la plèbe en avait assez d'être dirigée par des
banquiers. Les banquiers avaient gagné avec les forces étrangères. Les forces
françaises et les forces piémontaises. Une fois que les banquiers ont eu gagné, ils
ont établi des milices. Ce petit Monsieur Hulin s'était mis au service de la milice, de la
milice bourgeoise. Puis, il était revenu en France, il avait des liaisons avec
Perregaux, c'était un Suisse aussi, un Neuchâtellois. Comme il était suisse, il était
bien avec Necker, et Perregaux était un ami de ce Hulin, ou plutôt, Hulin était
parvenu à se mettre dans les bonnes grâces de Perregaux. Perregaux, le banquier
Perregaux, il est, mais il est incandescent, vous savez, le 13 et le 14. Il dit qu'il va
même se charger de payer l'entretien de plusieurs bataillons de la garde civique.
Alors, c'est Perregaux et d'autres qui vont pousser Hulin afin de commencer à
contrôler les événements qui se déroulent autour de la Bastille.
Et à l'Assemblée, eh bien, à l'Assemblée, vous savez, on n'est pas fiers. Pendant
très longtemps, je m'étais imaginé que l'Assemblée devait suivre avec des yeux tout
à fait intéressés ce qui se produisait dans Paris, mais ce n'est pas vrai du tout. C'est
qu'à l'Assemblée, on est épouvanté, on se dit : « Mais qu'est-ce qui se passe ? » Et
Mirabeau en particulier, très effrayé, Mirabeau. Voyons dans une note que j'ai prise
là, Mirabeau, dès le 26 juin, Mirabeau avait dit, 26 juin : « Tout doit s'accomplir par le
seul concours (le seul, vous avez entendu ?), le seul concours des lumières ». Il avait
des intentions patriotiques, c'est-à-dire, « C'est à nous, bourgeois, de nous occuper
de l'affaire, mais il ne faut pas que le Quatrième État s'en occupe » .
Le 9 juillet, il y a l'intervention célèbre de Mirabeau et sur laquelle j'ai quelque chose
à vous dire qui doit renverser la tradition. De même que je vous ai indiqué que la
phrase de Mirabeau sur les baïonnettes n'avait pas du tout le sens qu'on lui donne,
que Mirabeau ne disait pas : « Nous ne sortirons même pas devant les baïonnettes,
mais au contraire, hé bien, si le roi utilise la force, nous sortirons ». De même, le 9
juillet, il y a une intervention célèbre de Mirabeau, on vous le dit, regardez avec
quelle force Mirabeau s'oppose à la cour, puisqu'il va faire des représentations au roi
le 9 juillet en disant : « C'est intolérable, ces concentrations de troupes dans Paris.
Qu'est-ce que vous comptez faire ? » Mais si vous regardez les arguments
qu'emploie Mirabeau auprès du roi pour lui dire « Il ne faut pas concentrer des
troupes dans Paris », ils sont singuliers, ces arguments. Mirabeau dit en effet à Sa
Majesté que ces régiments qu'il amène dans Paris, s'ils sont mis en contact avec la
plèbe parisienne, ils risquent de se dissoudre. C'est donc Mirabeau lui-même qui
avertit le roi en disant : « Attention, Sire, si vous mettez vos soldats en contact avec
la foule, vous n'êtes pas sûr d'obtenir l'obéissance ». Par conséquent, Mirabeau, il
n'a rien contre l'emploi de la force militaire contre Paris. Il faut simplement que cette
force soit contrôlée, par eux, les bourgeois, et qu'elle serve à faire tenir tranquille la
populace, et pas autre chose. Et il avertit même le roi : « Attention, vous allez peut-
être perdre votre instrument de répression ».
Le 12, le 12, donc encore avant la prise de la Bastille, un nommé Le Chapelier,
personnage important, d'ailleurs, on va le trouver plus tard dans une opération de
premier ordre, ce Le Chapelier monte à la tribune de l'Assemblée et dit ceci : « Les
propriétés ne sont plus en sûreté. Seule la grande bourgeoisie peut remédier au
malheur qui nous menace ».
Le 14, pendant que la plèbe est en train de prendre la Bastille, il y a un autre député
du Tiers, qui s'appelle Bancal des Issarts et qui va monter à la tribune en félicitant -
de ce qui se passe à Paris, du côté de l'Hôtel de Ville - en félicitant le Comité
Permanent, il dit : « Il n'y a que la milice bourgeoise qui peut nous sauver ».
Le 14 au soir, dans la nuit du 14 au 15, Dupont, Dupont de Nemours, va aller faire
une visite au roi, puis va aller se précipiter à Paris. Dupont de Nemours, c'est
quelqu'un que nous allons retrouver. Nous connaissons son nom, enfin, c'est
quelqu'un qui a créé une dynastie puissante aux États-Unis, c'est un fabricant
d'explosifs, et Dupont de Nemours a ceci d'intéressant pour nous, c'est qu'il s'était
déjà fait connaître sous Turgot, qui était l'ennemi de tout dirigisme. Il disait : « Il ne
faut surtout pas gêner le commerce ». Et il avait deux collaborateurs principaux,
Condorcet, dont le véritable nom, c'est le marquis de Condorcet, et Dupont de
Nemours. Eh bien, Dupont de Nemours, qui est député du Tiers, se précipite dans la
soirée du 14 auprès du roi, et lui dit : « Mais c'est épouvantable, enfin, il faut faire
quelque chose, il faut que vous-même vous rappeliez Necker, il faut que vous veniez
dans Paris, la plèbe est en train de se soulever ». Et dans cette fameuse nuit, se
précipite en effet à Paris Dupont de Nemours, et à deux heures du matin, il arrive à
l'Hôtel de Ville pour faire la déclaration que voici, il raconte qu'il y a eu à Versailles en
fin d'après-midi une délégation de l'Assemblée auprès du roi, une délégation terrifiée
et suppliante venant conjurer le roi de calmer Paris par tous les moyens, que le roi
comprend les choses et qu'il a dit en propres termes : « L'objet de vos inquiétudes
est bien propre à émouvoir le cœur de tous les citoyens », et effectivement, le roi se
dit : « On ne peut pas laisser se développer des choses pareilles », donc, il va céder,
il va rappeler Necker, parce que son instrument de répression lui a fondu entre les
mains. Le 16, il annonce qu'il retire les troupes, il annonce que Necker est rétabli. Le
17, il vient à Paris, et le 15 déjà, le Comité Permanent qui s'est fait transformer
maintenant en une puissance stable ... qui avait décidé de remplacer le marquis de
la Salle par La Fayette, à la tête de la Garde Nationale, parce que La Fayette avait
un autre prestige que ce marquis de la Salle, parce qu'il était un trompe-l’œil
excellent : ce conseil permanent, qui avait décidé que n'entreraient dans la Garde
Nationale que, suivez-moi bien, que ceux qui étaient capables de se payer un
uniforme. L'uniforme coûtait quatre louis, ce qui faisait 80 francs. Il y avait très peu de
gens qui étaient capables de se payer un uniforme de 80 francs. Alors, ce jour-là, la
Garde Nationale était bien constituée. Le roi ayant annoncé que Necker est repris, le
roi venant personnellement à Paris, ce 17 juillet, c'est l'ivresse. C'est magnifique.
Necker est rappelé.
Camille Desmoulins au palais Royal prononce un mot invraisemblable. Il dit : « Avec
Necker (oui, oui, il dit ça !), avec Necker, c'est la destruction du veau d'or ». Vous
vous rendez compte, Necker, c'était l'homme du veau d'or. Mais Camille Desmoulins
explique au public : « C'est la destruction du veau d'or ». Acclamations. Le roi entre à
l'Hôtel de Ville, sous une espèce de voûte d'acier que les épées de la Garde
Nationale lui font. Le roi prononce au balcon de l'Hôtel de Ville les phrases qu'il fallait
dire : « Mon bon peuple sera toujours sûr de mon amour ». On va décider de faire un
Te Deum à Notre-Dame, on va appeler le roi « restaurateur des libertés nationales »,
ça y est, le filet est de nouveau tendu sur la classe prolétarienne. La société est
sauvée.
Mais c'est qu'en province, ça va très mal.
Lorsque les paysans - qui étaient impatients de voir leurs droits féodaux anéantis,
abolis - lorsque les paysans voient que la population parisienne s'est soulevée et a
pris la Bastille, pour les paysans, vous savez, la Bastille, c'était comme le château
des Parisiens, et les paysans, ils ont leurs châteaux qui les gouvernent. Ils se disent :
« Mais après tout, pourquoi est-ce que nous aussi on ne prendrait pas nos Bastilles ?
» Alors, c'est une ruée des paysans français dans des quantités de localités, ruée
contre les châteaux. Parfois même, on a brûlé le châtelain, mais surtout, ce qu'on va
brûler, c'est les papiers, les papiers des feudistes, les terriers, vous savez, les
parchemins qui soi-disant établissaient l'authenticité des droits féodaux, et comme
ces châteaux flambent un peu partout, c'est l'épouvante.
Et nous voilà en présence de ce phénomène que les historiens appellent la grande
peur et dont on déclare qu'elle est mystérieuse. Mais je ne la crois pas du tout
mystérieuse, la grande peur. On nous raconte des tas de choses, là-dessus, qui sont
très pittoresques, qui sont très pathétiques, qui permettent de faire un très beau
développement littéraire. On nous dit : « C'est étrange, ce qui s'est passé, c'est un
phénomène presque inexplicable ». A travers toute la France, une terreur se répand,
on dit qu'il y a des bandes de brigands qui arrivent de tous les côtés. Les paysans se
soulèvent, ils s'arment, ils attendent, ils sont là qui surveillent aux abords de la ville
ou du village, en voyant si les brigands n'arrivent pas. Ils n’arrivent jamais. Mais non.
C'est extrêmement simple, la grande peur, c'est la grande peur bourgeoise, la grande
peur bourgeoise en province, ce sont les gens qui se disent : « Mais c'est affreux ».
Les gens, les bourgeois eux-mêmes qui s'affolent. On est en train de voler les
propriétés des nobles, c'est entendu, c'est des nobles et puis on va voler nos
propriétés à nous. Alors, qu'est-ce qu'il faut faire ? Mais il faut faire le même coup qui
vient d'être réalisé à Paris. A Paris, on a laissé s'armer la plèbe parce qu'on a besoin
d'elle comme levier. Mais il fallait que cette plèbe soulevée soit extrêmement
contrôlée, d'où la milice civique, dite Garde Nationale, pour contrôler la plèbe.
De même, à travers toute la province vont s'organiser ces milices bourgeoises qui
ont commencé à naître en avril. Et un de ces jours, quand je vous ai parlé, je vous
avais dit, vous savez, ce phénomène, c'est très important, c'est un phénomène
inédit, dès le mois d'avril, on avait vu se constituer à travers la France des milices
bourgeoises, c'est-à-dire que la bourgeoisie s'armait, elle s'armait parce qu'il y avait
des émeutes d'affamés, hé bien, la bourgeoisie va se mettre à s'armer en masse, en
juillet, devant ces soulèvements de paysans.
Alors, on s'arme. On leur dit, il y a un danger, ceux de Paris, les bourgeois de Paris
disaient : « Il y a du danger de côté de Versailles, il y a les troupes de Versailles qui
vont venir nous attaquer ». En province, on leur dit : « Il y a les aristocrates, ceux qui
sont en effet à Versailles, mais qui vont peut-être faire venir des troupes étrangères,
il nous faut des soldats, engagez-vous avec nous, on vous surveillera, engagez-vous
pour la protection des biens, de tous les biens, des vôtres comme les nôtres ». En
fait, tout simplement, on va essayer de mobiliser le plus grand nombre possible de
pauvres un peu abrutis, qui ne se rendent pas compte, pour marcher contre les
affamés qui se sont jetés contre les châteaux.
La répression va être terrible. Il y a des chapelets de pendaisons, vous savez, à
travers la France. La bourgeoisie n'y va pas de main morte. Ces malheureux
paysans affamés, qui ont touché aux châteaux, ils sont pendus par masses. La
répression est particulièrement furieuse en Dauphiné, c'est-à-dire du côté des Périer,
les Périer, Barnave, Mounier, vous savez, alors que ce n'était pas là que les
incidents les plus graves s’étaient produits. Voilà ce qu'on fait du côté de la province.
Et maintenant, qu'est-ce que fait l'Assemblée ? L'Assemblée, elle est très effrayée
par les nouvelles qui arrivent de province. Elle avait été très contente, d'abord. Le 17,
quand elle avait dit : « Ça y est, le filet protecteur est mis sur le monstre, les
Vandales, les Huns, les Goths de Paris sont maintenant dominés par nos
patrouilles ».
A ce propos même, je devrais vous dire dans une parenthèse que j'ai vu une
estampe qui est très singulière, qui est de la fin juillet, une estampe un peu
méchante, où il y a ceci : « Le patrouillotisme a remplacé le patriotisme ». C'est-à-
dire qu'il y a les patrouilles civiques pour le désarmement des misérables, toujours
pour la surveillance des gens sans aveu, et que ces patrouilles civiques remplacent
maintenant l'élan patriotique. Vous savez, une légende où le patrouillotisme a
remplacé le patriotisme est une légende trop intellectuelle pour la foule. Je trouve ça
très vilain, le monsieur qui a écrit ça. Mais ça n'a pas grande importance.
Bon. Revenons à l'Assemblée Nationale, maintenant, quand elle apprend que les
châteaux flambent, Lally-Tollendal, le marquis de Lally-Tollendal, qui est le fils de ce
Lally qu'avait défendu Voltaire, qu'avait très bien défendu Voltaire, le marquis de
Lally-Tollendal décide de faire une protestation très violente à l'Assemblée Nationale
contre les faits qui se passent en France et il dit qu'il faut faire une adresse à la
nation pour déplorer et condamner ces événements tragiques. Robespierre va
apparaître ce jour-là pour la première fois. Qui c'est, Robespierre ? C'est un député
du Tiers État d'Arras, mais il ne ressemblait pas beaucoup aux députés, aux autres
députés du Tiers État. C'est un garçon qui n'a pas eu de chance, Robespierre. Il
avait un frère et une sœur, la mère était morte assez rapidement, le père avait
abandonné les siens, puis, Robespierre avait eu une bourse, avait fait ses études au
collège Louis le Grand. Il était devenu avocat, il travaillait de son mieux. Il y a une
légende sur lui qui dit qu'il était très sombre, il n'était pas gai, évidemment, mais
enfin, il était capable de rire. J'ai examiné, je vous ai dit à quel point c'est important
les visages, j'ai examiné des portraits, il y en a de nombreux, des portraits de
Robespierre, son regard va s'assombrir, va se durcir, mais c'est le Robespierre de 20
ans, 21 ans, que je voudrais vous montrer. C'est un garçon gentil, avec quelque
chose comme une espèce de candeur dans le regard. Robespierre était capable de
bon rire. Camille Desmoulins, par exemple, qui était son camarade au début de 89, le
faisait rire, mais le faisait rire à s'en plier, enfin, des fous rires. Mais c'est un garçon
grave, parce qu'il a compris, c'est un des rares qui aient compris que le problème est
un problème social, à savoir qu'il y a cette masse d'écrasés, que ces gens ont le droit
de vivre. Alors, il s'est constitué sans le dire, oui, il ne fait pas de bruit, il s'est
constitué le défenseur de ces écrasés, de ces opprimés, enfin, de ces asphyxiés.
Et quand Lally-Tollendal va faire son petit discours à la Chambre, en disant : « Il faut
une adresse furieuse à la nation en disant stop », Robespierre demande la parole et
dit : « Attention, ce n'est peut-être pas le moment de nous opposer à ceux qui sont
réellement les écrasés, les exploités, il y a autre chose à faire pour eux ».
Cependant, il y en a d'autres qui ne veulent pas écouter. Il y a un nommé Salmon, le
3 août, qui déclare : « Les propriétés, de quelque nature que ce soit, attention,
propriétés aristocrates, ça irait, mais les nôtres, de quelque nature que ce soit, sont
la proie du plus coupable brigandage ». Un nommé Target, qui est un légiste, déclare
: « Les troubles, dont une partie du pays est le théâtre, portent l'atteinte la plus
funeste au droit sacré (sacré !), au droit sacré de la propriété ».
Tout ça, c'est de la violence, de la violence de parole, et devant ce qui se passe en
province, Le Chapelier a une idée de génie. Non, ce n’est pas ça qu'il faut faire, il
faut faire une mise en scène, et cette mise en scène, ce sera la nuit du 4 août. La
nuit du 4 août, brusquement, il y a deux délégués de l'aristocratie qui se sont
entendus. Monsieur de Noailles, et Monsieur d'Aiguillon, qui vont se succéder à la
tribune pour annoncer qu'en apparence ils renoncent aux droits féodaux. Ha ! Il faut
entendre Michelet, à ce moment-là, Michelet perd pied, Michelet, il dit : « Voici
l'heure solennelle où la féodalité abdique, abjure, se maudit elle-même, c'est un
attendrissement, c'est une exaltation sans bornes, c'est la France visible dans toute
la richesse de son cœur, la nuit du 4 août emportait les mille ans du Moyen Age ». Il
ne se connaît plus, Michelet, depuis cette nuit merveilleuse, plus de classes, rien que
des Français, vive la France !
Plus de classes, tu parles ! En réalité, la nuit du 4 août, c'est un festival du mime.
Vous comprenez, c'est une mise en scène, c'est une plaisanterie, ce sont des gens
qui font semblant de renoncer aux droits féodaux, mais qu'ils ont déclarés
rachetables, car Noailles et d'Aiguillon l'ont dit l'un et l'autre : Les droits féodaux sont
déclarés rachetables. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que cette espèce de
racket que les nobles faisaient sur les paysans, ce racket, puisqu'ils leur prenaient de
l'argent en contrepartie de services qu'ils ne rendaient pas, ce racket, les racketteurs
décident : « Oh ! Bien. On va y renoncer. On va y renoncer, à condition que vous
nous indemnisiez largement ». Et le duc d’Aiguillon a même dit : « Nous demandons
à être indemnisés au dernier trente ». Qu'est-ce que ça veut dire, le denier trente ?
Ça veut dire que pour qu'un paysan cesse de payer ses droits féodaux, on lui
demande de verser immédiatement une somme équivalente à ce qu'il avait versé
pendant trente ans. Vous entendez ? Pendant trente ans. C'est ça, la nuit du 4 août,
la fameuse abolition des privilèges, c'est une énorme mystification.
Alors, poursuivant sur sa lancée, l'Assemblée décide de faire la Déclaration des
droits de l'homme. C'est une nouvelle mystification. Il y a trois points particuliers.
Premièrement, on annonce que la loi, maintenant, c'est l'expression de la volonté
générale, ce n'est plus l'expression de la volonté d'un seul homme, le roi. Mais
attention, comment est-ce qu'elle va être défendue, la volonté générale ? Qui va
voter ? Qui va l'établir, la loi ? Eh bien, on s'arrangera pour que ce soit uniquement
les possédants qui l'établissent.
Deuxièmement, tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.
Vraiment ? Est-ce que le salarié va être égal en droits à celui qui l'emploie ? Cette
seconde articulation des droits de l'homme n'a pas d'autre signification que ceci : «
Nous demandons que tous les emplois soient ouverts à la roture, aux roturiers
comme aux autres ».
Et troisièmement, article 14 de la déclaration : « Les propriétés sont déclarées
dorénavant inviolables et sacrées ». Sacrées, c'est le mot qu'avait employé Turgot.
Sacrées. Flaubert, quand il parlera des événements de 1848, dira : « Alors, la
propriété monta dans les respects au niveau de la religion et se confondit avec
Dieu ». Bah ! Ça avait commencé avant 1848, ça avait commencé avec la
Déclaration des droits de l'homme. La propriété était déclarée inviolable et sacrée, ça
veut dire que quiconque oserait proposer une nouvelle répartition de la propriété un
peu plus humaine, celui-là commettrait un attentat et un sacrilège. Ça va, les gens
votent, le 24 août, la décision est prise. Le 24 août. Le filet protecteur dont je vous ai
parlé est bien établi. Il y a tout de même un petit point qui est gênant : les ateliers de
charité dont avait parlé Turgot. Les ateliers de charité fonctionnaient dans la mesure
même où il y avait encore plus de détresse dans Paris qu’ailleurs, et dix mille
prolétaires chômeurs avaient été employés à l'atelier de charité de Montmartre.
Maintenant que la bourgeoisie est tranquille, maintenant que le roi s'est rallié,
maintenant qu'il a parlé de l'amour de son peuple, on va liquider ces dix mille
hommes, que la bourgeoisie appelle volontiers les brigands, les brigands de
Montmartre. On va leur envoyer du canon, pour les faire partir de Montmartre, et
c'est Hulin, vous savez, l'homme de Perregaux, c'est Hulin qui va se charger de
conduire les canonniers pour faire partir les dix mille brigands de Montmartre, c'est-à-
dire les malheureux prolétaires. On va leur remettre à chacun 24 sous et un
passeport, pour qu'ils aillent se faire pendre ailleurs. Et un journaliste, qui s'appelle
Loustalot, dans un journal, Les Révolutions de Paris, rapporte une parole que je tiens
à vous dire, Loustalot dit : « J'ai assisté au départ de ces malheureux, ils étaient là,
dix mille, complètement abrutis, vous savez, terrifiés, on leur donne un passeport et
24 sous, puis, vous partez, vous quittez Paris, on ne veut plus vous voir. Et Loustalot
dit : « J'étais entouré de gens qui disaient : il y a longtemps qu'on aurait déjà dû tirer
dessus, à mitraille ».
La bourgeoisie a tellement peur de ces pauvres qu'elle voudrait déjà les mitrailler. Oh
! Il n'y aura pas besoin de mitrailler ceux-là, ils ne sont que dix mille, et ils sont
terrifiés, mais quand en 1848, il y aura aussi des ateliers, on ne les appellera pas de
charité, mais ils le sont, les ateliers nationaux, il y en aura cent mille, on les
mitraillera, et ça donnera un peu plus de mal. Nous allons arriver maintenant à un
autre événement, c'est l'événement des journées d'octobre, où de nouveau
l'Assemblée sera confrontée au peuple, et vous allez voir ce qu'elle fera pour se
défendre.
CHAPITRE 6
Au début d'octobre, dans les tout premiers jours d'octobre 1789, un pénible incident va
se produire, c'est ce qu'on appelle dans l'histoire les Journées d'Octobre. De quoi s'agit-
il ? Eh bien, il s'agit que le pain, la soudure n'était toujours pas faite pour le pain, vous
vous rappelez qu'en 88, il y avait eu une récolte déficitaire, à cause de la catastrophe
atmosphérique du 13 juillet 1788. La récolte de 89 avait été bonne, mais en septembre,
la farine n'était pas moulue et le pain de Paris était toujours aussi cher. Alors, comme
c'est très important que la classe populaire puisse au moins manger du pain
convenablement, on s'était arrangé tout de même pour essayer de les alimenter le
mieux possible, mais le pain était toujours d'une cherté excessive. Alors, agitationdans
les faubourgs, et voilà qu'au début d'octobre, un incident éclate. Cet incident, c'était le
suivant. C'est à Versailles que ça s'est passé. Le roi avait fait venir un nouveau
régiment, le régiment de Flandre, je ne crois pas que ce soit dans de mauvaises
intentions, mais il avait plus confiance dans ce régiment de Flandre, qui arrivait de
l'extérieur, que dans les régiments qui étaient en contact avec la foule. Les gardes du
corps du roi à Versailles avaient organisé un grand repas en l'honneur des officiers du
régiment de Flandre qui arrivait, et il semble que, peut-être a-t-on exagéré, il semble
que le 1er octobre, le jour où le festin a lieu, quelque chose va se produire de fort
désagréable, à savoir que la cocarde, la cocarde tricolore que le roi lui-même avait
arborée à partir du 17 juillet, la cocarde tricolore aurait été, à Versailles, dans la salle du
festin, piétinée par les officiers de la garde du corps. Après tout, ça se passe à
Versailles, et il faut que des gens de Paris en soient avertis par des intermédiaires
zélés. Qui est-ce qui a fait ça ? Eh bien, je me le demande, moi. J'ai bien l'impression,
tout de même, que c'est les émissaires duduc d'Orléans. Vous vous rappelez l'intérêt
que porte le cousin du roi, le duc d'Orléans, à se pousser. Il se dit, les événements
tournent mal, peut-être bienque le roi soit détrôné. Et comme il est appelé, lui,
constitutionnellement, à être le régent en attendant que le fils du roi, le petit dauphin,
soit capable de monter sur le trône, j'ai assez l'impressionque c'est le duc d'Orléans
qui, grâce à ses émissaires, émissaires qu'il avait à Versailles, fait répandre la nouvelle
dans le Palais Royal, le fameux bourbier dont je vous ai parlé, enfin, le grouillement
permanent et les gens s'excitent en disant : « C'est monstrueux, un attentat antinational
s'est produit à Versailles le 1er octobre. On a piétiné la cocarde. »
Faut dire cependant qu'il y avait depuis le milieu de septembre quelqu'un qui va surgir
devant nous et qui va avoir une importance extraordinaire, quelqu'un qui se fait
connaître et qui a de l'audience. Ce quelqu'un s'appelle Marat. Nous avons déjà vu
apparaître Robespierre à la veille du 4 août. Et qui est Marat ? Marat, presque tous les
révolutionnaires, vous savez, sont des gens très jeunes. Marat, il n'est pas jeune, il a
déjà 46 ans, Marat. M-A-R-A-T, mais ce T, il l'a ajouté, car son véritable nom, c'est
Mara. M-A-R-A. Son père est un Italien, c'est un ancien moine, oui, un moine catholique
qui s'est dé prêtrise, qui était de Sardaigne, qui s'est converti au protestantisme et qui
était venu vivre à Genève. Peut-être a-t-il été converti au protestantisme par la femme
qu'il va épouser, et qui est, elle, une Française. Donc, ce Marat, Jean-Paul Marat, est le
fils d'un Italien et d'une Française, laquelle Française s'appelle Cabrol. Sa mère, c'est
une Cévenole, c'est-à-dire une camisarde, une protestante, vous savez, ces
malheureux qui se révoltaient contre les dragonnades et qui avaient un très vif
sentiment, je ne dis pas républicain, mais d'exiger la tolérance, ce qui était trop
nécessaire à leur égard. Alors, le Jean-Paul Marat, il avait eu une carrière assez agitée,
il avait fait de la médecine, il avait fait des études sur l'électricité, et puis, en septembre
89, à Paris, il lance un journal, qui va s'appeler « L'Ami du Peuple ». Marat a une
réputation affreuse. Michelet, en particulier, est déchaîné contre Marat, presque autant
que contre Robespierre. Il dit que c'est un épileptique, c'est un maniaque du sang, ce
n'est pas exact. Marat, en effet, à plusieurs reprises, a dit que si l'on coupait un certain
nombre de têtes, cela assurerait sans doute la tranquillité de millions d'autres, et quand
Marat écrit ça, il se borne à riposter à un journal d'extrême droite, qui s'appelait « Les
Actes des Apôtres », où écrivait Rivarol, et dans un numéro des « Actes des Apôtres »,
que j'ai sous les yeux, ce journal d'extrême droite disait : « Si l'on coupait un million de
têtes, un million, un million de têtes en France, tout rentrerait dans l'ordre. » Marat se
bornait à dire « Non, si on coupait seulement 5 à 600 têtes d'aristocrates, tout rentrera
dans l'ordre, mais dans un autre ordre. » Bon, de Marat, il est très respecté. Quand il
sera mort, on va l'assassiner en juillet 93, le frère de Robespierre, Augustin, dira
l'estime qu'il lui portait, parce que c'était un homme désintéressé, pauvre. Seul « L'Ami
du Peuple » aurait pu lui rapporter de l'argent, ça se lisait beaucoup. Il donnait, c'est
vrai, il donnait tout ce qu’il avait, et quand on l'aura assassiné en 93, on s'apercevra
qu'il n'y a à peu près rien chez lui. Et dans un rapport de police que j'ai vu et qui m'a
impressionné, il y a ceci : « La popularité de Marat tient à son intégrité, et l’intégrité,
disait ce policier, l'intégrité, c'est un des dieux du peuple. » Bien, voilà que Marat
écrivait des choses menaçantes. Pensez que dans son premier numéro de « L'Ami du
Peuple », qui est du 15 septembre 1789, il parlait de la nuit du 4 août comme il ne fallait
pas en parler, c'est-à-dire comme je vous en ai parlé moi-même. Il disait : « Ce qui leur
inspire tant de grandeur d'âme, c'est le reflet des flammes de leurs châteaux, à ces
aristocrates. » Michelet parlait d'attendrissement, d'exaltation, vous savez, en réalité, ce
n’était pas l'esprit saint qui soufflait sur les aristocrates, c'était la lueur de ces châteaux
en feu qui leur donnait une panique. Il a mis le doigt dessus, Marat, sur l'imposture de la
Déclarationdes Droits de l'Homme. « Cette déclaration n'a de prix, avait-il écrit, que
pour l'homme à qui sa fortune permet de jouer un rôle. Elle n'est rien pour le peuple. »
On ne peut pas dire mieux la vérité. Seulement, c'est une vérité à ne pas dire, c'est
inquiétant, ce qui me fait penser que ces journées d'octobre ont été orientées. Je vais
dire qu'elles sortent du Palais Royal. Ce sont des gens qui ont faim, c'est entendu, mais
c'est curieux que ça ne soit pas sorti du faubourg Saint-Antoine ou du faubourg Saint-
Marceau, là où était la population prolétarienne qui crevait. Comment ça se fait que ça
part de là ? Bien, je crois, voyez-vous, que c'est une récidive de l'opérationBastille.
Opération Bastille, je vous ai dit à quel point les financiers étaient derrière, le Boscary,
le Laborde-Méréville, le Pergaut, le Délesser, tous ceux qui avaient poussé les foules,
et je disais, ils leur avaient soufflé de crier « La Bastille, la Bastille ! », parce qu'ils
avaient peur que la foule dise « Les banques, les banques ! » Eh bien, je crois que c'est
le même coup, comme le peuple a faim, comme il y a un danger, un danger social, des
émissaires bienintentionnés, aussi biendes gens des finances que des gens du duc
d'Orléans, soufflent aux gens « Versailles, Versailles ! On a piétiné la cocarde tricolore
! » parce que l'insurrection populaire probable ne doit surtout pas se diriger sur les gens
qui ont de l'argent, mais du côté de la cour, ça ne sera pas très beau, ces journées
d'octobre. Ce sont des femmes qui en ont pris l'initiative. Chateaubriand, il l'a vu, il
raconte ça dans ses mémoires d'outre-tombe, il était là, il n'y était pas le premier jour, il
n'y était pas le 5, il y était le 6 octobre, et ce qu'il décrit avec sympathie, vous avez vu
que Chateaubriand est quelqu'un qui, à propos de la prise de la Bastille, ne parle pas
comme les réactionnaires, il s'aperçoit qu'il y a quelque chose dessous, quelque chose
d'important. Chateaubriand dit : « C'était assezaffreux tout de même. » Il y avait un
certain nombre de poissardes, il n'y avait pas que des putains, vous savez, mais il y en
avait pas mal, aussi des mères de famille qui étaient là qui crevaient, qui trouvaient
qu'elles n'avaient pas assez de painpour nourrir leurs enfants, mais il y avait pas mal
de ces filles du Palais Royal, vous savez, les prostituées, elles étaient toutes là.
Chateaubriand dit : « Il y en avait qui étaient à cheval sur des canons, vous vous
imaginez les plaisanteries qu'elles pouvaient dire. »
Bon, hé bien, toute cette foule se précipite à Versailles, ça va encore le premier jour, il
n'y a pas trop de désordre. Le lendemain, le 6 octobre au matin, une partie des
manifestants franchit la grille du château, et dans le château, il y a le roi et la reine. Ces
gens pénètrent dans le château, coupent la tête à deux gardes du corps. Il y a même
un certain Nicolas qui apparaît à ce moment-là. C'était un homme extraordinaire, ce
Nicolas, il était modèle pour une académie de peinture. Et il se travestissait d'une
manière habituelle en esclave grec. Il avait en plus une grande barbe. Eh bien, ce
Nicolas, avec un petit couteau, il va découper la tête des deux gardes du corps que l'on
a trucidés pour entrer dans le palais, et ces deux têtes que l'on aura préalablement
frisées, seront mises au bout de deux piques quand le roi va être amené. Alors, les
manifestants arrivent dans le château, la reine est obligée de s'enfuir, parce que les
gens allaient jusque dans son appartement, par un couloir dérobé, comme on dit, elle
se précipite chez le roi. Elle n’avait pas l'habitude de passer la nuit avec lui, mais elle y
va parce qu'elle a peur. Le roi est très courageux, très noble, le roi s'avance devant
cette foule qui est sanglante, qui est sanguinaire, et leur dit : « Faites ce que vous
voulez, mais ne touchez pas à mes gardes du corps. » Parce qu'il voyait de loin qu'il y
en avait deux qui étaient assassinés. Et puis, il promet qu'il va revenir à Paris. Et
effectivement, il revient, et ce 6 octobre, quand le roi arrive à Paris, ce n’est pas très
gai, vous savez, c'est un défilé assez sordide, il y a ces deux têtes au bout des piques,
on les a conduites chez un perruquier de Sèvres, pour leur faire une très jolie frisure.
Alors, il y a ces têtes qui sont coupées, autour du carrosse du roi, il y a La Fayette qui
est arrivé avec la Garde Nationale, qui caracole à la portière du roi, le roi est très
sombre, très inquiet, on le ramène à Paris, il n'avait pas l'habitude de vivre à Paris, il y a
plus de 70 ans que la monarchie avait quitté Paris, pour s’établir à Versailles, qui est
plus tranquille, on le recolle dans ses Tuileries, qui étaient désaffectées depuis
longtemps, où il n'y a rien de prêt, juste à toute vitesse on a préparé quelques
appartements, il s'en plaindra beaucoup, le roi, mais enfin, on va s'arranger, on mettra
l'argent nécessaire à sa disposition, pour qu'il puisse avoir les commodités de la vie, et
on va tout de suite lui allouer une certaine liste civile, c'est-à-dire que le roi aura de
l'argent à sa disposition, c'est normal, mais je ne sais pas si vous connaissez le chiffre,
c'est intéressant. On lui alloue 25 millions, à la liste civile. Pouvoir d'achat aujourd'hui
(1987 : environ 3,5 milliards de francs belges), enfin, c'est ce qu'on donne au roi pour
s'établir aux Tuileries. Et puis, comme les gens étaient tout de même très alertés dans
la bourgeoisie, de voir qu'il y avait ce mouvement populaire, c'est entendu, on a dévié
du côté de Versailles, ça n'a pas trop mal tourné, puis, enfin, la soudure va se produire,
les gens vont recommencer à manger. Tout de même, précaution, alors presque tout
de suite après les journées d'octobre, l'Assemblée Nationale, toujours guidée par
l'admirable Siéyès, l'abbé Siéyès, celui que Robespierre appellera « la taupe », c'est un
homme qui parle par sentences, vous savez, il ferme souvent les yeux, et enfin, c'est
un oracle, l'abbé Siéyès va proposer lui-même une loi électorale, mais alors, bien
conçue.
Cette loi électorale, la voici : « Ne pourront voter pour faire les lois, les lois qui doivent
exprimer selon la Déclarationdes Droits de l'Homme, la volonté générale, ne pourront
voter pour faire les lois que, naturellement, les gens de bien. » Les gens de bien, ce
sont ceux qui ont du bien. Alors, il faudra qu'ils soient déjà inscrits aux listes électorales.
Secundo, ne pourront être électeurs proprement dit, il y aura les premiers qui voteront
pour désigner ceux qui vont désigner les députés, ce qu'on avait vu aux États
Généraux, ne pourront être électeurs proprement dit que ceux qui paieront l'équivalent
de dix journées de travail, et pour être éligible, il faudra payer ce qu'on appelait à ce
moment-là le marc d'argent. Un marc d'argent vaut cinquante journées de travail. Alors,
vous voyez le triple triage à la base. Pour pouvoir voter, il faut déjà payer environ le prix
de trois journées de travail. Pour être électeur au second degré, il faut payer dix
journées de travail, et pour être éligible, il fut payé cinquante journées de travail. C'est
Siéyès qui a eu un mot extraordinaire, il était spécialiste des trouvailles, oui, c'est
vraiment une trouvaille. C'est lui qui avait dit : « On va distinguer les citoyens français
entre actifs et passifs. Les actifs, ce seront ceux qui prépareront les lois, et les passifs -
c'est là que je trouve que c'est vraiment une trouvaille -, les passifs, c'est les
travailleurs. » Vous comprenez, les travailleurs, ceux-là, ils n'ont pas le droit de voter.
C'est vraiment admirable, ça voulait dire tout simplement que la fameuse cariatide,
enfin, le soubassement, devait être réduit à l'obéissance passive. Bon, alors,
maintenant, ça va à peu près, les gens mangent, il n'y a plus d'agitationdans Paris,
l'Assemblée Nationale va pouvoir faire son métier, c'est-à-dire une réorganisationde la
France, et il y en avait, Dieu sait, besoin. Il y avait un désordre administratif incroyable,
vous savez que la France était partagée en baillages, en sénéchaussées et
intendances, en généralités, tout ça qui se superposait même très mal, les limites
étaient mal définies. Vous savez que le droit n'était pas le même dans certaines parties
de la France, le droit coutumier ou le droit romain. Il fallait unifier tout ça.
Alors, c'est l'Assemblée Nationale, au début de l'année suivante, nous sommes en 90,
maintenant, qui va découper la France en départements. Il y en aura bientôt 83, et on
va organiser une autonomie administrative très curieuse. On n'en a pas l'idée, en
France, aujourd'hui, nous vivons avec le régime des préfets, vous savez, qui
représentent l'autorité de l'État, il n'y avait pas dans les départements de représentants
de l'autorité de l'État, dans l constitution de 90. Les départements et les municipalités
étaient pratiquement autonomes, c'est à peine croyable aujourd'hui. Décentralisation
énorme.
Quant au système des impôts, que l'on avait simplifié, il y avait ceci de très intéressant,
que l'histoire officielle ne dit guère. C'est que les départements étaient imposés. L'État
disait : « Tel département doit nous fournir tant ». Mais la répartitiondes impôts, ce
n'était pas l'État qui s'en chargeait, c'étaient les municipalités. Or, les municipalités,
vous avez vu comment elles se constituaient. Ben, c'est des notables, ce sont des gens
bien. A la municipalité de Paris, vous avez Lavoisier, vous avez le marquis de
Condorcet, vous avez des gens très sérieux, vous avez La Fayette avec sa Garde
Nationale, hé bien, c'est pareil, dans toute la province, ce sont les notables qui
constituent les municipalités. Or, comme ce sont les notables qui sont chargés de faire
la répartition de l'impôt, eh bien, vous pensez qu'ils s'arrangent pour qu'eux-mêmes
n'aient pas trop à payer, et que ça soit surtout la masse prolétarienne, c'est-à-dire
l'obéissance passive, les passifs, qui fonctionnent. Unité nationale, les bases en sont
constituées, puisque la France maintenant est une France nouvelle, une France
bourgeoise, et qu'il n'y a plus la centralisation administrative du roi, il faut qu'il y ait une
autre centralisation. Alors, c'est ce qu'on va appeler le système des fédérations. Il y
aura des fédérations locales, tout d'abord, pour aboutir à des fédérations nationales. Le
14 juillet, donc, l'anniversaire de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1790, grande fête,
grand rassemblement à Paris, des tas de délégués de province, qui vont dire : « Nous
formons la patrie française ». Michelet, de nouveau, là-dessus, est plein d'exaltation,
eh bien, c'est une sorte d'hymne, il est dans une de ces crises lyriques, et en fait,
qu'est-ce que c'est, la fédération, voyons ? Qu'est-ce que c'est que les gens qui sont à
Paris le 14 juillet ? Ce sont des délégués des municipalités, ce sont des gardes
nationaux, ce sont ceux qui sont capables de payer leur uniforme. Vous savez que leur
uniforme représente 80 francs. Par conséquent, les 14.000 fédérés qui vont arriver à
Paris le 14 juillet 90, sont les représentants de la bourgeoisie armée. On s'est arrangé
pour que le brave petit peuple ne s'en rende pas très compte. Alors, comme la
Fédérationdevait se dérouler au Champ de Mars, comme il fallait élever là une énorme
estrade, comme on vous mettait au centre un autel sur lequel allait officier un drôle de
prêtre, c'était Talleyrand, l'évêque d'Autun qui était absolument incroyant, ce qui
commence à qualifier l'imposture de la journée. Alors, il avait fallu faire des travaux
considérables de terrassement, et comme vers la fin juin, rien n'était prêt, on avait
demandé à toute la population de préparer matériellement avec la pioche les
terrassements nécessaires. Le roi lui-même, qui joue le jeu pour l'instant, le roi lui-
même vient piocher. La reine accepte un instant de tenir une petite pelle. Siéyès va
piocher. Mirabeauva piocher, tout ça parce qu'il faut montrer qu'il y a vraiment une
unité nationale, mais en fait, qu'est-ce que c'est que la Fédération? La Fédération, c'est
la grande euphorie bourgeoise, c'est cette bourgeoisie qui est maintenant tranquille, qui
sent que la plèbe ne remue plus, et qui célèbre son triomphe. C'est la nouba des nantis,
la Fédération, rien de plus. Et puis, je dois dire qu'on était très content, parce que le
problème financier est enfin réglé. Au fond, cette révolution, elle avait été faite pour ça,
hein, pour éviter la banqueroute. Eh bien, on l'avait trouvé, l’argent, ce n’est pas Necker
qui l'avait trouvé. Necker, il est en train de se dévaloriser complètement. Ha ! Mon Dieu,
il a fait ce qu'il savait faire, c'est-à-dire faire des emprunts. Alors, le 9 août, et puis le 30
août, il propose deux emprunts. Un emprunt de 30 millions, d'abord, qui va lui en
rapporter quatre, et un emprunt de 80 millions, qui va lui en rapporter dix. Les gens lui
disent : « Mais enfin, ce n'est pas sérieux, Monsieur Necker, on n'est pas là pour que
vous nous fassiez de nouveaux emprunts, afin que vous ajoutiez à la dette. » Alors,
Necker invente quelque chose d'encore très publicitaire, un don patriotique. Il demande
à tout le monde de sacrifier un quart de son revenu, pour une fois, naturellement, un
sacrifice, don patriotique, mais de plus en plus, les gens lui disent : « Mais ce n'est plus
notre Necker, enfin, on ne le retrouve plus, on l'a amené là pour qu'il nous évite de
débourser personnellement, et il veut nous faire débourser un quart, maintenant ! »
Alors, ce qui va sauver la situation, ce sont des gens astucieux, et en particulier
Talleyrand. Talleyrand, comme Siéyès, c'est une espèce de transfuge du clergé, il n’est
pas plus croyant que Siéyès, il y a des quantités de prêtres qui ne croyaient en rien, à
ce moment-là, et Talleyrand a une idée qu'il va présenter dès le 10 octobre. C'est
intéressant, la date, le 10 octobre, c'est au lendemain des journées où on a tremblé,
parce que le peuple avait remué, et il y a une diversionqui était très intéressante à lui
proposer, de même qu'on lui avait dit : « La cour ! La cour ! La Bastille ! La Bastille ! »
Maintenant, c'est tranquille, il n'y a plus de Bastille, la cour est domestiquée, on va lui
dire « Les curés ! Les curés ! » et en effet, on va dire au peuple : « Mais il y a des
milliards disponibles. Ces milliards disponibles, c'est les biens de l'Église, parce que ce
n'est pas dépouiller l'Église que de lui prendre ses biens, on ne va pas prendre les
biens des aristocrates, des bourgeois, il n'en est pas question, parce que ça, c'est des
biens authentiques, des propriétés réelles, tandis que l'Église, sa propriété, ce n'est pas
sa vraie propriété, elle n'en a que l'usufruit, elle a des masses de propriétés, l'Église,
elle possède un quart de Paris, et un dixième à peu près du territoire national, ça faisait
du trois milliards, trois milliards et demi de la monnaie de l'époque. Par conséquent, cet
argent, elle en dispose envue de certains services. Premièrement, elle assure le culte.
Deuxièmement, il paraît qu'elle assure aussi la bienfaisance, enfin, les hôpitaux et
l'enseignement. Mais les hôpitaux, il faudrait voir, parce qu'en fait, l'Église en a déjà
refilé pas mal à la société laïque, des hôpitaux. Quant à l'enseignement, je sais bien
qu'elle va se vanter d'avoir six cents collèges, qui sont réservés à la bonne bourgeoisie,
et trente mille écoles paroissiales, sur trente-sept mille paroisses. Tiens, il y en a déjà
sept mille qui n'en ont pas. Alors, s'il y a trente mille écoles paroissiales, comment ça se
fait que 85% des Français sont analphabètes ? Qu'est-ce qu'on y fait donc, dans ces
écoles ecclésiastiques ? En réalité, on apprenait simplement le catéchisme aux gosses,
et vous pensez que les enfants de la campagne, les enfants des prolétaires, qui étaient
obligés de gagner leur vie dès qu'ils avaient sept ou huit ans, pour essayer de faire
vivre la maison, ils avaient pas le temps de faire des études. Alors, on le sait, tout ça, et
on le dit : l'Église n'est pas en mesure de veiller à l'enseignement. Quant à la
bienfaisance, ça ne la regarde pas, alors, on va lui prendre ses biens, puis on lui
versera un certain traitement, un certain salaire qui lui permettra d'assurer ses fonctions
proprement ecclésiastiques.
C'est le 2 novembre 1789 que l'Assemblée Nationale décide la mainmise de la nation
sur les biens de l'Église. Trois milliards, trois milliards et demi disponibles, vous pensez
que la bourgeoisie est très contente, il se disent : « On n'a rien à débourser, on a pris
l'argent du voisin. » Je dois dire qu'on avait déjà commencé le coup des le 4 août. Vous
vous rappelez, la nuit du 4 août, ce que j'ai appelé, parce que c'était vrai, un festival du
mime, où l'aristocratie fait semblant de se dépouiller, on avait tout de même réalisé
quelque chose, quelque chose de positif, les malheureux paysans qui avaient cru que
c'était vrai, enfin, qu'on allait les délivrer de leurs droits féodaux, ils vont s'apercevoir
assez rapidement qu'ils ne peuvent se délivrer des droits féodaux qu'en payant, et en
payant une somme monumentale, qu'ils ne sont pas capables de payer, puisqu'on leur
demande, pour être libérés, de verser l'équivalent de trente années de droits féodaux.
Bon, alors, quand les paysans vont comprendre ça, ils vont être assez furieux. Alors,
les aristocrates s'étaient dit « Mais il y a les voisins, les curés, les ecclésiastiques. »
Alors, ce 4 août, on dit : « Vous n'allez pas rester, vous n'allez pas demeurer en reste.
Nous, nous sommes en train de nous sacrifier. Vous, vos dîmes ecclésiastiques,
renoncez-y, mais alors, vous allez y renoncer pour de bon, hein ? Mais nous, on va
faire racheter nos droits, tandis que vous, les dîmes, du moment que vous êtes l'Église,
donc, la charité, ben, abandonnez vos dîmes sans contrepartie ». Et c'est vrai, les
curés avaient cédé. Du reste, la majorité du clergé, qui est une majorité de petits curés,
ne bénéficiait enrien des dîmes, elle était tout à fait d'accord pour que les évêques
cessassent de percevoir les dîmes. Donc, tout de même, la nuit du 4 août avait
rapporté quelque chose, ni du côté de la bourgeoisie, ni du côté de l'aristocratie, mais
du côté du clergé qui avait été obligé, sans compensation, d'abandonner ses dîmes. Je
dois dire que Siéyès n'avait pas été content du tout, oh, pas à cause des intérêts de
l'Église, il s'en moquait complètement, Siéyès, mais ça lui paraissait très grave, qu'une
propriété qui était la dîme, que ça soit propriété ecclésiastique oupropriété
aristocratique, c'est une propriété, disait-il, c'est extrêmement grave d'abandonner une
propriété sans contreparties. Bon, on n'avait pas tenu compte de sa protestation, ça y
était, l'Église n'avait plus ses dîmes. Et maintenant, ce n’est pas seulement ses dîmes
qui lui font défaut, c'est tous ses biens, puisqu'on a décidé de les lui prendre.
Seulement, les gens de la Constituante, ils ne vont pas s'en tenir là, c'est là aussi que
je crois avoir des choses un peu neuves à vous expliquer. Ils ne vont pas du tout s'en
tenir là, ils vont dire : « Du moment que nous payons, l'Église, maintenant, elle n'a plus
de biens, on est obligé de lui assurer des traitements, traitements aux évêques,
traitements aux curés, du moment que nous payons l'Église, nous avons le droit de
regard sur elle. » Et ils vont se mettre à préparer la constitution civile du clergé.
Monsieur Adrien Dausset, qui est un homme fort estimable, et qui a écrit il y a quelques
années un livre « Histoire religieuse de la France contemporaine », Monsieur Adrien
Dausset, lorsqu'il raconte ce que je vous raconte, dit : « L'irréligionne fut pour rien dans
cette affaire. » Il voit là-dedans simplement du gallicanisme, c'est-à-dire, vous savez
que la société civile habituée par Louis XIV et par les rois à traiter de haut les affaires
ecclésiastiques, et à dominer assez sérieusement le pape, la société civile continue et
se croit autorisée à manier l'Église comme elle l'entend. Ce n'est pas vrai. Il y a du
gallicanisme, tandis que chez les constituants, il y a tout autre chose. Dans la première
leçon, je vous avais indiqué à quel point l'Encyclopédie et les voltairiens avaient eu une
influence sur la préparationspirituelle de la Révolution, du point de vue religieux. Et
Jaurès, dans sa future histoire, publiée en 1902, les huit volumes dont je vous ai parlé,
Jaurès dit : « En fait, avec la constitution civile du clergé, c'est la première application
de la grande pensée de l'Encyclopédie, et de Diderot en particulier ». Je cite, c'est
Jaurès : « En finir, en finir à fond avec le christianisme. »
Reprenons un peu les idées de Voltaire là-dessus. Très rapidement, dans ma première
leçon, je vous avais dit : « Le thème de l'Encyclopédie, du point de vue religieux, c'est
la tolérance. » Et je vous avais ajouté en souriant que la tolérance entendue par les
Encyclopédistes n'était pas celle que nous concevons aujourd'hui. Je vous avais même
cité une phrase de l'abbé Galliani, lequel disait : « Vous voyez, les abbés incroyants,
comme ça fourmillait », lequel disait : « Il faut prêcher la tolérance aux princes assez
naïfs pour nous écouter et une fois que nous serons libres, nous nous arrangerons pour
être les plus forts, et pour écraser ceux qui ne pensent pas comme nous. »
Voltaire veut aussi arriver à détruire le christianisme dans la classe aisée. Mais quand il
s'agit du petit peuple, Voltaire ne dit plus du tout la même chose. Il va même se brouiller
avec Dolbacq là-dessus, parce que Dolbacq en dit trop long. Voltaire est un homme qui
écrit ceci et que je crois savoir par cœur. « Il est fort important, il est fort bon de faire
accroire aux hommes qu'ils ont une âme immortelle, et qu'il y a un Dieurémunérateur
et vengeur, lequel punira les paysans s'ils veulent me voler mon blé. » C'est-à-dire que
Voltaire feint d'y croire, au christianisme, il se dit : « C'est tout de même très utile pour
faire tenir tranquilles les pauvres »; et cet ami, et cet ennemi, plutôt, de la superstition,
est un ami de l'imposture. Il veut qu'il y ait un clergé, il ne tient pas du tout à ce que les
prêtres disparaissent, mais il faut que ce soient des prêtres bien gouvernés, bien tenus,
qui fassent leur métier, c'est-à-dire qui apprennent aux petites gens, qui apprennent
aux pauvres la résignation. Il y aura une phrase de lui très intéressante à propos de
Catherine II, il dit : « Catherine II, l'impératrice de Russie, c'est le seul prince en Europe
qui sache se conduire avec les prêtres. Elle leur ouvre la bouche et la leur ferme selon
sa volonté, selon son intérêt. »
Voilà la conception de Voltaire du point de vue religieux, lui n'y croit pas. Il faut que la
bourgeoisie aisée soit débarrassée des préjugés chrétiens, mais il faut que le petit
peuple soit tenu. Alors, les gens de la Constituante, qui sont pour les trois quarts des
bourgeois voltairiens, se disent : « Mais le moment est venu de tenir un peu l'Église, et
elle est redoutable, qu'ils se disent, surtout du côté des curés. Ils ont été très gentils, les
curés, parce qu'ils se sont réunis à nous, mais il faut les surveiller, ce sont des espèces
de délégués volontaires de ce petit peuple dont nous ne voulons pas entendre parler.
Ce sont des représentants spontanés de ce prolétariat que nous avons exclu. » C'est
très inquiétant, il y en a beaucoup qui sont compromis dans les affaires de châteaux,
savez-vous qu'il y a un prêtre que nous allons retrouver, qui s'appelle l'abbé Jacques
Roux, qui était un prêtre de Charente, et qui va être, et qui a été interdit par son
évêque, car il avait parfaitement poussé des gens à brûler des châteaux. Il avait
demandé qu'on ne touchât pas aux châtelains, mais il avait dit aux paysans : « Allez-y,
brûlez le château. » Avec des curés de cette espèce-là, vous comprenez que c'est très
inquiétant. Or, la grande majorité du petit clergé français, c'est-à-dire sur 44.000
prêtres, il y en avait 40.000, quoi, qui sont redoutables, parce qu'ils sont du côté du
peuple. Alors, il se disent : « Il va falloir s'arranger pour les tenir. »
Que l'Église ait eu besoinà ce moment-là d'une énorme réforme, ça, c'est trop évident.
C'était scandaleux, ce que possédait l'Église. L'Église avait annuellement environ 150
millions de rentes, il y avait 80 millions qui lui venaient de la dîme, puisque le reste lui
venait de l'exploitation de ses territoires. C'était injuste, et scandaleux. Elle avait d'autre
part une répartition des évêchés qui était absurde. Il y avait un évêché comme celui de
Besançon qui comptait 1400 paroisses, vous entendez, 1400, et un évêché comme
Agde, qui comptait 19 paroisses. Absurdité ! Par conséquent, que l'on refasse les
diocèses d'une manière rationnelle, d'accord.
D'autre part, cette Église était moralement infecte dans la plupart des cas, je veux dire
la haute Église, je veux dire les abbés mondains, il y avait des quantités d'évêques qui
étaient incroyants, il y avait l'abbé Maury, qui s'était manifesté en protestant contre la
suppressiondes biens ecclésiastiques. L'abbé Maury était quelqu'un qui disait « Mes
burettes. » Il parlait de ses pistolets, et qui disait : « Moi, je ne mens jamais, sauf en
chaire. » Eh bien, l'abbé Maury, c'est le représentant d'une masse misérable du clergé
aristocrate et de salon. Le petit peuple respecte les petits prêtres de campagne, mais
ne peut pas respecter un certainnombre d'évêques, qui sont proprement scandaleux.
Donc, que l'Église ait eu besoin d'une réforme, d'accord. Mais c'est Voltaire lui-même
qui va reconnaître que c'est singulier, que cette réforme est organisée par des gens qui
n'y croient pas. C'est Michelet qui dit : « Organiser l'Église chrétienne sans croire au
christianisme, il y a là quelque chose de gênant pour l'esprit. » C'est Michelet lui-même
qui dit un peu plus loin : « Curieux spectacle d'un Voltaire réformant l'Église et
prétendant la ramener à la rigueur apostolique. » En fait, le marquis de Condorcet, qui
est furieusement antireligieux, puisqu'il représente l'esprit encyclopédique sous la
Révolution, Condorcet, dans un numéro du 2 décembre 1792 de son journal qui
s'appelle « La Chronique de Paris », dira la vérité, il dira : « Avec la constitution civile du
clergé, nous avons essayé de créer un schisme, nous avons essayé de lancer à
l'intérieur de l'Église une contre-Église, nous avons essayé de lever des volontaires
contre l'Église traditionnelle. » En faisant quoi ? Justement en les payant, en les payant
bien, parce que les curés, jusqu'à présent, avaient ce qu'on appelle la portion congrue,
c'est-à-dire qu'ils avaient 700 francs et le vicaire 350 francs par mois. La constitution
civile du clergé va assurer au clergé, aux curés, 1200 francs au lieu de 700 francs, et
aux vicaires, 750 francs au lieu de 350. Alors, on se dit : « Comme on va les payer plus
cher, ils vont se rallier. » Et on va leur imposer quoi ? Premièrement, l'autorité civile, de
son propre chef, sans consulter le pape, sans réunir même un concile national, décide
l'interdictiondes vœux religieux. Aucun Français n'aura plus le droit de se consacrer à
Dieu, par exemple, de se consacrer aux soins des malades. Interdiction. Déjà nous
avons vu que la Déclarationdes Droits de l'Homme faisait croire que tous étaient égaux
devant la loi et que tous avaient le même droit. Ce n’est pas vrai, puisque les pauvres
n'avaient pas le droit de vote. Maintenant, c'est ceux qui ont l'intention de se faire
religieux qui n'ont pas le droit de le faire. Et deuxièmement, on va décider que l'Église
sera maintenant constituée par élections, c'est-à-dire que ce sont tous les citoyens
actifs, attention, actifs, ah ! pas les passifs, tous les actifs, qui éliront, qui choisiront
selon leur goût, selon leur cœur, et que si un prêtre, par exemple, ou un vicaire, est un
passif, c’est-à-dire s’il ne paie pas assez d'impôts, il n'aura pas le droit de participer à
l'élection de l'évêque. C'était inconcevable, naturellement inconcevable. Et c'est ça, la
grande pensée voltairienne de la Constituante, parce qu'ils se disent : « Ce que nous
imposons de force au clergé français, il y en a une grande majorité qui ne marchera
pas. Leur conscience leur interdira de marcher. Alors, comme ces curés seront
extrêmement redoutables, comme ils sont du côté du peuple, nous allons nous
arranger pour les dénoncer au peuple, on va leur dire, vous voyez, ils ne marchent pas
dans la constitution civile du clergé, parce que ce sont les ennemis du progrès, et ainsi,
on va couper du peuple ceux qui sont ses premiers défenseurs.
CHAPITRE 7
Nous avons assisté la dernière fois à l’opération anti-Église de la constitution civile
du clergé, opération qui se doublait à l’arrière-plan d’une opération anti-plèbe. Il y a
eu des drames de conscience, vous vous en doutez. Il y avait peut-être 44.000
prêtres en exercice en France. Eh bien, plus de la moitié, 23.000 environ, ont refusé
le serment qu’on exigeait d’eux. Et drames de conscience parce que, évidemment,
parmi ceux qui ont prêté le serment, il y en avait beaucoup qui étaient attirés par les
prix nouveaux, hein. Je vous ai rappelé qu’un curé passait de 700 francs à 1200
francs, un vicaire passait de 350 francs à 750. Ils avaient davantage. Alors, il y a des
gens qui, même malgré leur conscience, se sont dit : « Eh bien, on va se rallier étant
donné qu’on touche davantage. » Robespierre n’a pas beaucoup aimé ça. Il y a un
texte de lui qui est de 92, où il dit : « Quiconque renonce même à une erreur qu’il
prend pour la vérité, pour des raisons de cupidité, est un être méprisable. » Bon, eh
bien, il y en avait certainement.
Et en revanche, il y avait des types très bien, je pense à l’abbé Grégoire, par
exemple. Grégoire, c’était le curé d’Aubermesnil, qui était une petite paroisse de
Lorraine. Grégoire s’était fait remarquer presque tout de suite aux assemblées, aux
États Généraux, lorsqu’il avait été des tout premiers prêtres à quitter son ordre pour
rejoindre le Tiers. Il est devant un drame de conscience lorsqu’on lui impose cette
constitution civile du clergé, mais il se dit : « A tout prix, il ne faut pas se couper du
peuple. » Il devine peut-être l’opération des voltairiens, il se dit : « On va persuader la
petite plèbe que les curés ne sont pas avec elle, et moi, je veux rester avec elle. »
Et puis, vous avez un type comme l’abbé Jacques Roux. J’avais parlé de lui
allusivement la dernière fois. Je vous, avait-il dit, il y avait des prêtres qui avaient été
jusqu’à soutenir les paysans quand ils se précipitaient contre les châteaux en juillet
89. Eh bien, cet abbé Jacques, Roux de Charente, en était un.
Il y avait un abbé Pierre Dollivier, lui aussi va prêter ce serment. Il prête le serment
parce qu’à tout prix il ne faut pas se laisser couper du peuple. Voyez-vous, on
pourrait comparer ces drames-là à ce que nous avons connu en France il n’y a pas
tellement longtemps, il y a un certain nombre d’années, au moment des prêtres-
ouvriers. Vous vous rappelez que les prêtres-ouvriers avaient été, il y a un moment,
interdits, ou plutôt écartés, par Rome, et qu’un certain nombre de ces prêtres se sont
dit : « Tant pis, on va rompre avec Rome parce que pas question de rompre avec le
peuple. » Si vous voulez, c’étaient des gens qui acceptaient de sortir de ce que l’on
appelle le corps de l’Église pour rester dans l’âme de l’Église. Bon, eh bien, alors,
cette opération-là a produit tout de même un bon résultat, à savoir que l’Église s’est
coupée en deux. Ajoutez-y un autre résultat extrêmement intéressant pour les
initiateurs de l’opération, une fois que l’on a pris les trois milliards de l’Église. On ne
va pas jeter tout ça sur le marché d’un seul coup. Ce serait inabordable. Par
conséquent, on va répartir en tranches. Et dès le 20 décembre 89, on a jeté sur le
marché 400 millions, 400 millions sur les 3,5 milliards, 400 millions de biens à
vendre.
Alors, comment est-ce qu’on va faire ? On va lancer une sorte de monnaie. Ce n’est
pas encore tout à fait une monnaie, ça s’appelle l’assignat. Ça serait plutôt
comparable à ce qu’on appelle aujourd’hui en France les bons du Trésor, des
créances hypothécaires, si vous voulez. Ça rapporte, même. Ça rapporte 50% et les
premières coupures sont de 1000 livres uniquement. Mais rapidement, ça va se
transformer en un véritable papier-monnaie, il n’aura pas tout à fait un cours forcé, il
l’aura un peu plus tard, enfin, un papier-monnaie, il y aura des coupures qui ne
seront plus de mille livres, mais de cinq cents livres, mais de cent livres, on arrivera
même aux coupures de 5 livres et l’opération intéressante à faire, la voilà. On a le
droit d’acheter des biens nationaux par annuités, 12 annuités, c’est-à-dire on paie la
première annuité, et puis l’année suivante, on paie le reste, etc. Seulement, comme
l’assignat, le fameux assignat dont je viens de vous parler, va se déprécier d’année
en année, alors, la première annuité, on l’aura payée ce qu’elle était, mais les autres
annuités qu’on pourra payer en assignats, avec la dépréciation de l’assignat, ça sera
des coups fumants réalisés. Et qui vont être les gens qui vont acquérir des biens
nationaux ? Ben, là, il y a encore une légende, et Michelet est responsable d’une de
ces légendes, comme de tant d’autres. Il dit : « C’est la paysannerie. » Mais ce n’est
pas vrai. Un certain nombre de laboureurs, vous savez, je dis ça entre guillemets,
parce que je vous ai rappelé qu’on appelait « laboureurs » les paysans riches déjà
installés, qui étaient de gros fermiers, qui avaient un cheptel intéressant. Mais en
réalité, ils représentaient quoi ? Ils représentaient deux pour-cent de la paysannerie.
Les autres, c’étaient les brassiers, qui n’avaient que leurs bras pour travailler, ou les
journaliers. Avec quoi voulez-vous que ces gens achètent des biens nationaux ? Par
conséquent, ce n’est pas la paysannerie, c’est pour un ou deux pour-cent les
paysans riches qui vont acheter des biens nationaux et c’est encore la bourgeoisie.
J’ajoute même que, dans les premières acquisitions, on aperçoit pas mal de
membres du haut clergé et des nobles, et que dans la correspondance de la reine
avec Fersen, son ami Fersen, on voit qu’ils hésitent tous les deux, ils se disent :
« Mais il y aura aussi des opérations intéressantes à réaliser ! » Donc, ce sont, c’est
forcé, quoi, ce sont les riches, ce sont les possédants, qui achètent les biens de
l’Église. Finalement, l’opération « nationalisation des biens de l’Église » rapporte de
nouveau à la bourgeoisie.
Nous voilà dans cette année 1790, et l’Assemblée Constituante qui ne se décide pas
à se séparer, alors qu’elle est déraisonnable, cette Assemblée Constituante - j’ai
comme l’idée qu’il y a là un nombre invraisemblable de représentants du clergé et de
la noblesse, et qu’en fait, ça devait représenter réellement la nation, ce sera pour la
fois prochaine, la Législative, mais pour l’instant, c’est toujours les vieux États
Généraux qui sont appelés Constituante -, elle est en face d’un certain nombre de
problèmes à résoudre, c’est sûr. Est-ce qu’il y a un problème plèbe ? C’est le
problème de l’arrière-plan permanent. Ben, non, elle est assez tranquille, la plèbe. Je
vous ai dit pourquoi, parce que la soudure s’est faite, parce que la récolte de 89 a été
une bonne récolte, parce que le prix du pain a baissé à Paris, enfin, c’est admirable.
Lorsque nous parlions l’autre jour de la Fédération, la Fédération du 14 juillet 90, je
vous avais dit : « C’est magnifique de voir comme elle marchait, la petite plèbe. »
Cette Fédération, je vous le répète, j’avais même employé une expression un peu
brutale et vulgaire, je vous avais dit « la nouba des nantis », mais c’est tout à fait ça,
et la petite plèbe ne s’en rendait pas compte, elle avait pioché avec le roi, avec
Siéyès, elle acclamait La Fayette, c’était la grande journée La Fayette, le temps avait
été très mauvais, vous savez, ce jour-là. Il y avait eu des draches, il pleuvait. Enfin,
ça n’empêche pas de voir La Fayette qui avait le nez au vent comme d’habitude, il
était sur son cheval blanc et la multitude venait embrasser les pas de son cheval. Il y
avait les femmes qui saisissaient les étriers pour les embrasser, d’autres
embrassaient la queue du cheval, les bottes de La Fayette étaient un objet de
vénération. Enfin, c’était admirable, la sottise et la docilité de ce monstre, enfin, la
grosse plèbe, elle était ravissante. Il est vrai que cette docilité et cette sottise étaient
la condition même de sa vie, elle va s’en apercevoir dans peu de mois, exactement
un an plus tard, le 14 juillet 91, cette Fédération où la plèbe marche à fond, 17 juillet
91, nous verrons ça la prochaine fois, la bourgeoisie va tirer sur la plèbe.
90. Elle est tranquille. Pas de problème de foule. Et le problème des aristocrates, eh
bien, là, il y a un petit problème en effet. Les aristocrates ont été en partie dépouillés,
puisque leurs droits féodaux sont pratiquement maintenant rayés, ils vont essayer
d’obtenir un rachat, qu’ils n’obtiendront pas. Un grand nombre d’aristocrates ont
émigré et ils cherchent par tous les moyens à revenir à l’État précédent. Il y a eu en
décembre 89 un incident assez grave, c’est l’histoire du marquis de Favras. Favras,
en fait. Ce marquis de Favras avait combiné un enlèvement du roi. Bien entendu, on
cachera que le roi était au courant, mais je pense bien qu’il l'était. Toujours est-il que
Favras a été dénoncé et qu’il va être pendu. En février 90, le marquis de Favras est
pendu parce qu’il a voulu essayer d’enlever le roi. Ce n'était pas exactement un
enlèvement, c’était le comte de Provence, le frère du roi, le futur Louis XVIII, qui avait
combiné ça. Essayer d’enlever le roi et le rapprocher des troupes sûres qui étaient
dans l’Est. On tourne la page, on ne veut pas regarder ce qui s’est passé, c’est une
erreur du roi, probablement, mais il y a autre chose. Il y a d’une part le camp de
Jalès. Le camp de Jalès, c’est dans les Cévennes. Un certain nombre d’aristocrates
du Midi se sont rassemblés là, et ils essaient de se défendre à main armée. Ça veut
dire qu’ils ont constitué environ vingt à vingt-cinq mille hommes qui sont là avec des
fusils de chasse, avec quelques autres fusils et qui attendent un secours qui viendrait
peut-être de l’étranger. L’étranger, c’est quoi, dans les Cévennes ? Eh bien, c’est le
royaume de Piémont, mais rien ne viendra du côté du Piémont. Le chef de ces
insurgés du camp de Jalès, c’est un nommé Froment. Quand il voit la constitution
civile du clergé, il se dit : « Mais c’est un atout formidable, qui nous est venu. » En
effet, les aristocrates étaient les gens les plus athées. Vous savez, dans l’aristocratie,
on n’y croyait plus, à ces légendes chrétiennes. Mais tout à coup, voilà que la
Constituante prend position contre l’Église traditionnelle. Par conséquent, ça va
obliger un certain nombre de catholiques à prendre position également contre le
mouvement révolutionnaire. Donc, c’est tout à gagner pour les aristocrates. Alors, le
Froment, il va trouver le comte d’Artois, futur Charles X, qui avait émigré dès juillet
89. Le comte d’Artois est à Turin. Camp de Jalès-Turin, il se dit : « Si je pouvais faire
venir des troupes de Turin au camp de Jalès, ça serait parfait. » Et la chose
intéressante à vous dire, c’est la stupeur, vous m’entendez, la stupeur qu’a éprouvée
le comte d’Artois, et qu’ont éprouvée tous les gentilshommes qui l’entouraient,
lorsque Froment est venu leur dire : « Vous savez, il y a un moyen pour nous, une
combine inattendue, un atout formidable qui nous vient, on va pouvoir s’appuyer sur
les catholiques. » Ah ! Il commence par ne pas en croire ses oreilles, le comte
d’Artois. Il dit : « Les catholiques, mais c’est justement eux qui sont les plus hostiles à
notre égard. » Oui, mais il y a la constitution civile du clergé. Par conséquent,
maintenant, comme on a une grande partie des catholiques français qui vont être
braqués contre le mouvement révolutionnaire, à cause de la constitution civile du
clergé, vous vous rendez compte de cette piétaille qui nous vient ? Effectivement,
c’est ce qui va se produire avec la persécution de l’Église, on aboutira bientôt à la
fameuse armée catholique et royale de Vendée. Mais enfin, le camp de Jalès n’est
pas extrêmement dangereux. Ils ne font pas de sorties. Ils sont là simplement armés.
On arrivera à les désarmer à la fin de l’année 90 et au début de 91.
Autre problème, l’armée. Ben là, il y a deux problèmes, si l’on veut, dans l’armée.
Premier problème, il y a l’attitude des généraux. Est-ce qu’ils vont se soumettre ?
Robespierre, qui est terriblement préoccupé par les généraux, il le sera toute sa vie,
sa courte vie, puisqu’il va mourir en 94. Et même le fils de Carnot, j’aurai beaucoup à
vous parler de Carnot, le fils de Carnot dira : « Mais c’était une inquiétude, un
soupçon maladif, chez Robespierre, les généraux. Il les guettait toujours. » Vous
savez, je comprends très bien l’attitude de Robespierre. Qu’est-ce que c’est, un
général ? C’est un monsieur qui a le pouvoir coercitif entre ses mains. Les généraux
sont les chefs de l’armée. Et l’armée, c’est ce qui a les canons, qui a la poudre, qui a
les fusils. Quelle tentation, pour les généraux, d’intervenir dans la politique et de faire
donner le canon contre la multitude pour imposer le régime de leur choix. Alors, en
90, Robespierre regarde perpétuellement du côté de l’Est. Pourquoi l’Est ? Parce
qu’il y a là le marquis de Bouillé, le marquis de Bouillé qui commande des forces
importantes à Metz. Et il se dit tout le temps : « Est-ce que ces gens-là ne vont pas
essayer de faire un coup de force, de venir militairement sur Paris pour nous détruire
notre révolution ? » Ça ne bouge pas. Bouillé ne dit rien, au début de l’année 90. Par
conséquent, les généraux semblent tranquilles.
En revanche, il y a des indisciplines dans l’armée. Et au départ, en 89, la bourgeoisie
était très contente de ça, c’était un levier supplémentaire, vous vous rappelez ce que
je vous ai dit, c’est une idée que je souligne avec beaucoup de force, que si la
monarchie absolue est tombée, c’est parce que son instrument de répression lui a
fondu entre les mains. Vous vous rappelez le Suisse Bésenval, qui commandait en
second au 14 juillet ? Le premier, c’était Broglie, qui est venu trouver le roi, et qui lui
a dit : « Je ne peux pas donner des ordres à la troupe de marcher, parce qu’elle ne
marchera pas. » Ca, ça avait pas mal séduit la bourgeoisie, qui se disait : « On
pourra faire notre opération sans être intimidés par la troupe. » Seulement,
maintenant que la bourgeoisie a gagné, il lui faut avoir une troupe très domestiquée,
une troupe à son service, qui peut servir éventuellement à la défense extérieure,
mais qui doit surtout servir d’instrument de répression contre la plèbe. Alors, pas
question d’indiscipline, hein ? L’indiscipline maintenant, zéro, fini. A Brest, il y a deux
équipages de navires qui se sont révoltés. Je vous assure que la bourgeoisie ne
badine pas, on fait pendre un certain nombre de marins, et tout rentre dans l’ordre.
Mais, gros événement, gros incident, le 30 août 90, à Nancy. Ce n’est même pas un
régiment français, c’est un régiment suisse, qui se révolte, qui se mutine. Le régiment
des Suisses de Chateauvieux, parce que ces gens s’étaient mêlés d’aller regarder un
peu les comptes du régiment, et qu’ils s’étaient aperçus que leur solde était payée
d’une manière irrégulière - ils s’étaient aperçus qu’on trichait sur leurs fournitures,
qu’on ne leur donnait pas suffisamment à manger, enfin -, ils avaient fait une
mutinerie et ils avaient été soutenus dans cette mutinerie par des troupes françaises
proprement dites. Alors, immédiatement, ça se passe à Nancy, immédiatement, le
marquis de Bouillé, qui est un cousin de La Fayette, et qui commande, je viens de
vous le dire, à Metz, envoie des régiments sûrs, des régiments étrangers, des
régiments croates, des régiments hongrois, des régiments allemands, qui viennent
tirer - 300 morts, hein -, tirer sur les Suisses de Chateauvieux et sur les troupes
françaises de Nancy. Immédiatement, ça rentre dans l’ordre. Il y aura 33 pendus, il y
aura 40 condamnations à perpétuité, aux galères. Ça ne bouge plus. Félicitations !
félicitations générales, pour ce qui s’est passé du côté de Nancy, le roi remercie
Bouillé d’avoir agi avec vigueur et l’Assemblée elle-même lui dit : « C’est parfait. »
Quant à La Fayette, son cousin, il lui dit : « Bravo ! Vous avez rétabli la discipline
dans l’armée ». Problème à peu près réduit, et il y a un troisième problème, un
quatrième, si vous voulez, dans l’année 90, qui est assez curieux, bien intéressant,
bien savoureux. C’est l’affaire des colonies.
La France n’avait plus beaucoup de colonies, à ce moment-là, vous savez qu’elle
avait perdu au cours du XVIIIe siècle, au cours de la fin de la monarchie, elle avait
perdu son Empire des Indes, elle avait perdu le Canada, et quand on disait les
colonies, c’étaient pratiquement les Antilles, et quand on disait les Antilles, c’était
surtout Saint-Domingue. A Saint-Domingue, il y avait trente mille colons blancs et
trois cent mille esclaves. Et ces trente mille colons blancs tiraient des esclaves et de
leur production, en particulier sucrière, des bénéfices énormes. J’y ai déjà fait
allusion. Il y avait des familles françaises dont toute l’opulence reposait sur
l’exploitation coloniale. Alors, figurez-vous que quand la Déclaration des Droits de
l’Homme arrive à travers l’Atlantique jusqu’à Saint-Domingue, les colons froncent le
sourcil. Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Tous les hommes naissent libres et égaux
en droit ? Comment ça, tous les hommes ? Les noirs aussi ? Et alors, ils sont
épouvantés, ils envoient une délégation. Ils envoient vingt-deux députés, les colons
de Saint-Domingue, vingt-deux députés à l’Assemblée Nationale, pour protester.
Attention au chiffre, vingt-deux. Pourquoi est-ce qu’ils ont choisi... Non, je me suis
trompé, vingt et un. Ces trois cent trente mille, vous savez déjà comment ils se
décomposent. Il y a trois cent mille esclaves, et puis, il y a trente mille blancs. Alors,
on va compter le nombre des esclaves pour dire, ils sont trois cent mille, plus nous,
ça fait trois cent trente mille. On va compter le nombre des esclaves pour exiger vingt
et un députés, qui seront là pour empêcher les esclaves d’être libres. L’Assemblée
n’acceptera pas, il n’y aura pas vingt et un députés, il y en aura six, mais ces six, je
vous assure, ils ne seront pas impotents. Ils vont faire eux aussi une déclaration
vraiment très drôle, ils vont dire : « La Déclaration des Droits de l’Homme, bon, mais
c’est vrai, c’est très intéressant, les hommes naissent libres et égaux en droit. Du
moment que nous sommes libres, nous les colons, eh bien, nous sommes libres
d’organiser nos colonies comme nous l’entendons. Par conséquent, nous allons
établir des assemblées coloniales et il ne faut pas que la métropole, il ne faut pas
que Paris vienne intervenir sur ce que nous organisons nous-mêmes. » C’est un
langage si surprenant que certains, comme Brissot, par exemple, ou même quelques
gens un peu de gauche comme Buzot, qui était un député à la Constituante, que
nous allons retrouver à la Législative, trouvent que c’est excessif. Alors, on discute le
problème de l’émancipation des noirs, pas tout à fait les noirs, enfin, par exemple, les
métis. On devrait accorder aux mulâtres un certain droit de vote. Mais se constitue
immédiatement à Paris ce que nous appellerions aujourd’hui, dans le langage
contemporain, un lobby colonial. Le lobby colonial est principalement constitué de
ceux qui ont des intérêts, et les frères Lameth, au premier plan, je vous en ai déjà
parlé, des frères Lameth, ils étaient deux frères, tous deux colonels de cavalerie, qui
étaient députés aux États Généraux de la noblesse et qui, le 24 juin, le lendemain de
la séance royale du 23 juin 89, suivent le duc d’Orléans. Ils étaient 48, vous vous
rappelez, avec La Fayette, qui étaient venus rejoindre le Tiers État. Ce sont des gens
qui se donnent l’apparence de progressistes, enfin, des gens très libéraux. Quand il
s’agit des colonies, c’est tout à fait autre chose. Alors, le lobby colonial a trouvé un
homme de main, et cet homme de main, c’est encore Barnave. Vous voyez à quel
point j’ai raison de souligner l’importance de Barnave, dont on parle très peu, c’est un
personnage épisodique dans la révolution. Il est considérable, Barnave, vous vous
rappelez que c’était lui qui avait été l’artisan de Vizille, l’homme des Périer. Il était
assez dans la main d’un banquier parisien qui s’appelle Laborde-Méréville, dont je
vous ai dit qu’avec l’agent de change Boscary, Laborde-Méréville, et Perregaux, le
banquier suisse, et Delessert, le banquier suisse, étaient parmi les plus
incandescents pour pousser le peuple en juillet 89. Barnave, maintenant, est
l’homme du lobby colonial. Et Barnave, parce qu’il a de l’autorité - Madame de Staël
racontera dans ses considérations, qu’elle l’estimait beaucoup, que c’était un
homme, dit-elle, c’était un homme d’une rare distinction, qui a en effet une grande
autorité à l’Assemblée -, il va obtenir ceci, qui est assez prodigieux, qu’aucune
décision ne pourra être prise par l’Assemblée Nationale concernant les colonies.
Résultat, le 24 août 91, Saint-Domingue prendra feu et les esclaves noirs à qui on
n’a rien voulu accorder se révolteront, et finalement, la France perdra Saint-
Domingue.
Un certain nombre de modifications importantes se produisent dans la vie politique
française au cours de l’année 90. Il y a d’abord le départ de Necker. Ah ! vous savez,
ça, c’est sans aucune importance, parce que Necker est totalement dévalué. Il y a
une chose qui lui a porté grand préjudice, deux choses, si vous voulez. Il y avait
d’abord son système d’emprunts auxquels il avait voulu encore recourir. On avait dit :
« Il est tombé sur la tête, enfin, des emprunts, maintenant ? » Ça l’intéressait
passionnément, Necker, les emprunts, parce que les emprunts, c’est les banques qui
s’en occupent. Naturellement, il y a un courtage pour les banques, et comme il
continuait en douce à être banquier, il tenait beaucoup à ses emprunts, parce que ça
lui rapportait. On l’avait congédié du côté emprunts. On avait su aussi qu’il n’avait
pas été tellement chaud, mais pas du tout, pour le vote par tête, et on va lui en
vouloir en avril 90, lorsqu’on l’obligera à révéler quelque chose qu’il avait
soigneusement caché : l’existence du « livre rouge ». Qu’est-ce que c’était, le « livre
rouge » ? C’était le livre des pensions. C’est là où le ministre des Finances inscrivait
ce que le roi et la reine exigeaient comme dotations à telle ou telle famille. Comme
un certain nombre de gens savaient qu’il y avait ces pensions, comme c’étaient des
pensions d’aristocrates, comme la bourgeoisie détestait ces aristocrates parasites
(elle voulait se transformer en parasite elle-même), alors, ces parasites-là la
gênaient. On avait exigé que le livre rouge soit révélé, et on s’était aperçu que c’était
sous Necker, le premier Necker, vous savez, quand il avait été au pouvoir de 1776 à
1781, c’était sous Necker que les pensions les plus scandaleuses avaient été
accordées. Alors, il va s’en aller en septembre 90, il avait déjà été congédié le 11
juillet, vous vous rappelez, l’émotion dans Paris. On l’avait rattrapé à Bâle. Il était
parti de Paris sur Bâle pour rentrer en Suisse, c’était à Bâle que la nouvelle l’avait
rejoint que le roi le rappelait. Et sa fille, sans se rendre compte très bien de ce qu’elle
nous dit, sa fille dit que lorsque d’étape en étape, il était revenu de Bâle à Paris : « Il
n’avait pas manqué, dans chaque municipalité, de rappeler les gens à ce respect
primordial qui doit être celui de la propriété. » C’est donc parfait, oui, mais
maintenant, il est inutilisable, le père Necker, il est déconsidéré. Il s’en va. Il
disparaît.
Autre disparition de l’année 91, mais enfin, nous regardons 90, maintenant.
Quelqu’un qui va finir, c’est Mirabeau. Là, c’est un cas particulier. C’est pourquoi j’ai
choisi de vous montrer la physionomie de Mirabeau dans le générique. Vous l’avez
regardée un instant, cette figure de Mirabeau, une figure assez affreuse, couturée
par la petite vérole, avec des poches sous les yeux, on ne sait pas, on s’imagine qu’il
va mourir à cinquante ans, ou cinquante-cinq ans. Pas du tout, il aura quarante-deux
ans lorsqu’il meurt. C’est un homme qui est absolument rongé par tous les vices. Il a
fait toutes les expériences qu’on peut imaginer. Il est d’une immoralité absolue, y
compris l’inceste, et c’est un homme d’une grande bassesse morale. Alors, ça
m’amuse beaucoup quand je vois Proudhon, le « socialiste », je dis ça entre
guillemets, vous savez, « socialiste », Proudhon qui va féliciter avec passion Michelet
de son Histoire de la Révolution, en 1851, et qui lui dit : « C’est admirable comme
vous avez su montrer - voyons, quelle est la phrase ? - vous avez su montrer en
Mirabeau le plus magnifique instrument de la révolution, comme Danton en fut l’âme
la plus généreuse. » Nous allons y venir, à Danton. Mais regardons d’abord
Mirabeau. Mirabeau, c’était quelqu’un qui désirait passionnément avancer, se
pousser. La noblesse n’avait pas voulu de lui, on l’avait rejeté parce qu’il était
absolument impossible, impraticable. Le Tiers l’avait donc recueilli et le système de
Mirabeau était un système très curieux, un système qui consiste à pousser les
hurlements les plus violents afin de se faire payer son silence. Mirabeau est un
personnage double, c’est quelqu’un qui, devant l’opinion publique, brandit des
tonnerres, mais quand on fait bien attention, ces tonnerres se terminent toujours en
mélodies. C’est lui qui commence par exemple à parler de baïonnettes, mais ça veut
dire quoi ? Vous vous rappelez, le 23 juin ? Bien, ça veut dire que si le roi emploie
les baïonnettes, nous ne bougerons pas, on ne va surtout pas faire appel au peuple.
Mirabeau est un personnage qui revêt en apparence un rôle qu’il abdique en secret.
Il voulait être ministre ? Eh bien, l’Assemblée Constituante décide qu’aucun membre
de l’Assemblée Constituante ne pourra être ministre. Alors, qu’est-ce qu’il va faire,
Mirabeau ? Mirabeau va d’abord donner tous les gages possibles à la cour en
essayant de dissimuler ça à la popularité qu’il a à Paris. C’est lui qui va soutenir le
veto total pour le roi. Qu’est-ce que ça veut dire, le veto ? Le veto, mot latin, vous
savez, « j’interdis ». Dans la constitution, on a discuté pour savoir si le roi avait le
droit d’interdire les décisions prises par l’Assemblée Nationale. Et Mirabeau était un
de ceux qui disaient : « Oui, il faut absolument que le roi ait tout pouvoir de briser nos
décisions mêmes. » Si on l’avait su au Palais Royal - mais on s’arrangeait pour qu’on
ne le sache pas - la popularité de Mirabeau eût décru. Barnave va trouver une cote
mal taillée. Ça va être le veto suspensif. Ça veut dire que le roi ne pourra exercer son
droit de veto que pendant deux législatures successives, Comme la prochaine
Chambre doit fonctionner deux ans, puis encore deux ans pour l’autre Chambre,
pendant deux législatures, le roi pourra interdire une loi. Mais si la troisième
législature l’impose de nouveau, le roi sera obligé de céder. Mirabeau était furieux. Il
aurait voulu un veto total pour le roi, lorsqu’il sera question du droit de guerre - à
savoir si c’est le roi ou l’Assemblée qui aura le droit de déclarer la guerre -, et
Mirabeau en douce sera pour que le roi puisse, seul, déclarer la guerre. Enfin, toutes
les fois qu’il y avait une question, par exemple aussi la loi martiale - il y avait un
boulanger qui avait été tué dans Paris, une émeute de la faim, en juin ou octobre 89,
la municipalité décide de proclamer la loi martiale -, Mirabeau est derrière.
Comme il n’y avait plus moyen pour lui d’être ministre, qu’est-ce qu’il va faire ? Eh
bien, il va se vendre, et on a même la date. Il se vend le 10 mai 90, il se vend à la
cour. Il a demandé une belle somme : 200.000 francs cash, tout de suite. Deux cent
mille, multipliez ça par 140, au pouvoir d’achat d’aujourd’hui (1987, conversion JMF).
Et si on parle en dollars, Eh bien, ça fait 200.000 dollars cash (1967, chiffres
Guillemin). Et puis, 6000 livres, ou francs par mois, donc, 6000 dollars (1967). En
échange de cela, qu’est-ce qu’il va faire ? Eh bien, il va procurer des notes, des
notes secrètes, on les possède aujourd’hui. Il va envoyer périodiquement à la cour
un certain nombre de notes, pour leur dire ce qu’il faut faire. Il y en a une,
particulièrement remarquable, la note n° 43, qui est de février 91, où il dit à la cour :
« Donnez-moi de l’argent, je vais le répartir, et cet argent me servira à provoquer
dans le public parisien des motions incendiaires, parce que ça terrifiera les
constituants et ça les rapprochera encore de Sa Majesté. »
Eh bien, ce Mirabeau va mourir entre deux filles, le 2 avril 91. Sa popularité reste
intouchée. Elle va totalement disparaître, un an plus tard, lorsqu’on ouvrira l’armoire
secrète du roi et qu’on trouvera la correspondance avec Mirabeau. Mais pour
l’instant, il est au sommet de sa gloire. Si bien même que la Constituante décide
qu’une église - elle est en construction - qui s’appelle Sainte-Geneviève, sera
détournée de sa destination : ce ne sera plus une église, ce sera le Panthéon des
Grands Hommes, et on décide que le premier grand homme qui vient de mourir et
qui va entrer au Panthéon, ce sera Mirabeau.
Marat, qui écrivait à « L’Ami du Peuple » depuis un certain nombre de mois, va
immédiatement à la date du 6 avril 91, va immédiatement, dans son « Ami du
Peuple », pousser un cri de colère. « Comment, dit-il, Mirabeau ? » - alors que lui, il
ne fait que soupçonner, que flairer - Mirabeau au Panthéon ? ! Et comme
l’Assemblée Constituante a déclaré qu’après Mirabeau on y mettrait Voltaire, ce jour-
là, le 6 avril 91, Marat éclate, explose et dit : « Comment ? Comment ? Voltaire au
Panthéon ? Voltaire qui a toujours été rampant devant les despotes, Voltaire qui était
un homme d’argent, Voltaire qui serait contre nous, dans notre révolution, vous
voulez le mettre au Panthéon ? » Mais naturellement, vous savez pourquoi ... Pour
Voltaire, voltairien, la Constituante, l’hostilité au christianisme, Voltaire a tout à fait sa
place au Panthéon de la Constituante.
A côté de la disparition de Mirabeau, vous avez l’apparition d’un personnage
nouveau qui est Danton. Il y avait un club, il y avait deux clubs, le club des Jacobins,
qui s’était d’abord créé sous le nom de « Club Breton ». Pourquoi ? Parce que les
initiateurs étaient des Bretons, en particulier Le Chapelier, député de Bretagne, qui
est un personnage, il faudrait que vous voyiez son visage, un personnage avec une
grosse mâchoire de consommateur, un homme rude, enfin, qui savait que les
questions étaient posées sur des questions d’argent. Alors, ce Club Breton s’était
réuni d’abord à Versailles. Quand l’Assemblée était venue à la suite du roi, de
Versailles à Paris, ce club s’était établi dans le couvent des Jacobins, d’où leur nom
« les Jacobins ». Mais c’étaient des gens qui étaient trop orientés vers le progrès, un
certain progrès politique, mais pas social, ce qui fait qu’au cours de l’année 90, les
Jacobins se découpent. Il y en a qui restent jacobins, et puis, il y a un club tout à fait
aristocratique, le club chic, qui s’appelle « La Société de 1789 », qui se constitue. Il
fallait tout simplement dix francs pour être membre des Jacobins. Il faudra payer cent
francs, pour être membre de la Société de 89. C’est la distinction de la révolution,
c’est ce qu’il y a de vraiment bien. Par exemple, Monsieur de Condorcet,
naturellement, le marquis de Condorcet, ou Siéyès, ou La Fayette, seront de la
Société de 89, et ne seront plus de cette vilaine société des Jacobins, qui tourne mal.
A côté, il y a un autre club - oh ! celui-là, tout à fait populaire, c’est le club mal vu, il
faut payer deux sous, deux sous par mois pour en être membre -, c’est le Club des
Cordeliers. Pourquoi « Cordeliers » ? Parce qu’ils se réunissent au couvent des
Cordeliers.
Parce qu’il y avait encore en ce moment-là, dans Paris, des districts, on avait
découpé Paris en soixante districts pour les élections aux États Généraux. Au cours
de l’année 90, ces districts s’appelleront « sections », passeront du nombre de
soixante au nombre de quarante-huit, et ce qui avait été au début le district des
Cordeliers s’appellera maintenant la section du Théâtre-Français. Attention,
aujourd’hui, pour nos oreilles contemporaines, Théâtre-Français, ça veut dire la
Comédie Française. En ce moment-là, ça voulait dire ce qui est l’Odéon, c’est le
quartier actuel de l’École de Médecine, et ce n’est pas pour rien que dans ce quartier
à Paris, actuellement, vous savez, il y a la statue de Danton, parce que c’est le
quartier de Danton, et que le Club des Cordeliers, c’est le club de Danton.
Ben, Danton, c’est quelqu’un qui vient d’Arcis-sur-Aube. Ce n’est pas un sans-
culotte, c’est quelqu’un dont le père était déjà un personnage, un procureur de la
petite bourgeoisie, si vous voulez, et Danton, c’est quelqu’un qui a d’immenses
ambitions. Cet homme va se diriger vers Paris et va obtenir, grâce à son mariage, de
l’argent. Il épouse la fille d’un cabaretier qui a de l’argent, la petite Charpentier, qui a
environ cent mille francs, et avec ça, il va pouvoir acheter une charge. Il est avocat
au conseil du roi. En même temps, il est entré dans la police secrète, la police
secrète de Louis XVI, sous Monsieur Tallien. Puis arrive la révolution. Danton est un
garçon qui a un très grand mépris du peuple. Les mémoires de Lameth là-dessus
sont très claires. « On parlera, dit-il, de la sale démocratie. » C’est un mot qu’il a
employé devant Lameth. Il expliquera un jour à son ami Camille Desmoulins : « La
vérité, dans la révolution, c’est qu’il faut se mettre dessus (c’est-à-dire qu’il y a des
gens qui étaient dessus, qui étaient des aristocrates). Nous, on va se mettre dessus,
à la place. » Il est servi par son visage. Il est athlétique. Du reste, quand il va être élu
à la municipalité, il va faire un discours où il va dire ceci : « La nature m’a donné en
partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté. » Je ne sais pas
trop ce que ça veut dire. Ça veut dire qu’il était très vilain, il avait la lèvre couturée, le
nez écrasé, mais il avait des yeux bleus et incandescents. C’est un forban, un forban
jouisseur, quelqu’un qui va entrer dans les vues de Mirabeau, quelqu’un qui va être
payé par Mirabeau pour faire sa politique. Voici qui était Danton. Mais, à côté de
Danton, il y avait Marat, et Marat est un personnage autrement grave, dont
l’audience est considérable, et dont je vous parlerai la prochaine fois.
CHAPITRE 8
Avant de repartir dans le mouvement de la série, je voudrais ajouter quelques détails
complémentaires sur ce Danton dont je vous parlais à la fin de mon dernier exposé.
« L’âme la plus généreuse de la révolution », comme dit Proudhon, à la suite de
Michelet. C’est Mathiez, Albert Mathiez, j’avais souligné son nom dans mon premier
exposé, c’est Mathiez, par ses travaux, entre 1900 et 1920, qui a apporté la plus
grande clarté, la clarté définitive sur Danton. Il a même apporté des chiffres, et
c’étaient des chiffres qu’on devrait vous fournir. C’est comme ça qu’on fait l’Histoire,
vous savez, les fameux petits papiers, ça renseigne beaucoup.
Eh bien, Mathiez était allé regarder du côté d’Arcis-sur-Aube, pour voir, dans les
papiers du notaire, les acquisitions de Danton, et on s’aperçoit premièrement que
Danton, à la date du 10 mars 91, avait reçu, la veille, 30.000 livres de Mirabeau.
Mirabeau reçoit lui-même l’argent de la cour pour essayer d’acheter des gens,
d’acheter des consciences, afin d’avoir des gens dans sa main, et qui feront la
politique de la cour, et ce jour-là, Mirabeau, écrivant à Lamarque, dit : « J’ai remis
hier 30.000 livres à Danton (je vous rappelle qu’en pouvoir d’achat aujourd’hui, 1967,
ça fait du 30.000 dollars ». Danton est un homme qui, tout de suite après, va faire les
acquisitions que voici, et que Monsieur Mathiez a trouvées. Donc, c’est le 10 mars
91. Le 24 mars 91, il achète, à Arcis-sur-Aube, la propriété bien ecclésiastique,
naturellement de Nuisement. Le 12 avril, il achète le prieuré de Saint-Jean-
Duchesne. Le 13 avril, il achète sa gentilhommière d’Arcis, la maison dans laquelle il
va vivre : c’est au bout du pont, une très belle maison avec un grand parc derrière.
Soit, en moins d’un mois, 81.000 livres, ça fait du gros 10 millions de FB
d’aujourd’hui. Voilà comment Danton s’arrose.
Et je vous avais dit qu’à côté, il y a Marat - Marat déjà, dont nous avons parlé une
fois, Marat, c’est quelqu’un qui est l’intégrité absolue - et Marat dit exactement ce
qu’il ne faut pas dire. Dans son journal L’Ami du Peuple, il écrit des choses comme
ceci, il parle de « Cette classe infortunée que l’on dédaigne, repousse, maltraite et
opprime en tous lieux, et que l’on a toujours comptée pour rien, dans tous les
gouvernements de la terre ».
Le 29 juin 90, il publie une supplique à la Constituante, avec un sous-titre : Très
sévère réclamation de ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont tout. Et là-dedans, il
disait : « Quelque heureux que puissent être les changements survenus dans l’État,
ils sont tous pour les possédants. Nous voyons bien au travers de vos fausses
maximes de liberté, de vos grands mots d’égalité, que nous ne sommes toujours que
de la canaille à vos yeux. » Et ça m’a rappelé une phrase qui m’est revenue tout
récemment, de Chateaubriand. Chateaubriand, dans les Mémoires d’outre-tombe,
parle des événements de 89 et 90, auxquels il a assisté, puisqu’il va partir pour
l’Amérique au début de l’année 91. Chateaubriand a cette phrase : « Les sabots
heurtaient à la porte des gens à souliers. » C’est exactement ça. Les gens à souliers,
c’est les Constituants, la bourgeoisie possédante et voltairienne. Ils font une certaine
opération qu’ils sont en train de réussir, et il ne faut pas que les sabots les
importunent en frappant à la porte. Du 20 octobre au 27 octobre 90, encore du Marat
: « Les infortunés forment les dix-neuf vingtièmes de la nation. Ils seront les maîtres
de l’État, dès qu’ils connaîtront leurs droits et comprendront leur force. » Et le 21 juin
91 : « Ma fonction est de réveiller constamment le peuple de sa léthargie, et de lui
mettre le feu sous le ventre pour lui épargner de se trouver égorgé à l’improviste. »
Vous comprenez que des phrases comme ça, c’est intolérable. Alors, il y a une vaste
alarme dans la bourgeoisie possédante. On voit un Monsieur Du Port, donc je ne
vous ai pas encore parlé, qui, le 17 mai 91, va faire une importante déclaration à la
tribune de la Constituante. Du Port, Alexandre Lameth et Barnave, c’est ce qu’on
appelle à ce moment-là, en souriant un peu, « le triumvirat ». Ce sont les trois
hommes qui n’ont pas de fonctions officielles, mais qui se sont constitués les
conseillers de Sa Majesté. Le triumvirat est là, qui entoure le roi de conseils, en lui
disant : « Voilà ce qu’il faut faire, Majesté, enfin, Sire, et voilà ce qu’il ne faut pas
faire. » Eh bien, le 27 mai 91, à la suite des articles de Marat comme ceux que je
viens de vous lire, le 17 mai 91, Du Port - Du Port, c’est un fils de riche, son père a
un grand hôtel à Paris et cinq ou six châteaux -, Du Port monte à la tribune et dit :
« La révolution est finie - vous m’entendez ? est finie. Et le péril est de croire qu’elle
n’est pas terminée. » Et c’est ce même 17 mai 91 qu’une petite opération de rien du
tout a lieu grâce à la Constituante. Celle-ci : l’agiotage est autorisé sur les assignats.
C’est très grave, cette histoire. L’assignat, ça représente, vous savez, cette monnaie
nationale qui est garantie, qui est gagée par les biens de l’Église, et si on permet aux
banquiers de trafiquer sur les assignats, c’est la perte de l’assignat à date incertaine,
certaine à son tour. Eh bien, comme ça, il ne faut pas ennuyer les banquiers. Comme
les Constituants sont avant tout des hommes d’argent, on va décider qu’il y a
autorisation de coter en bourse l’assignat.
Le pasteur Rabaut-Saint-Etienne, dont je ne vous ai pas encore parlé et pourtant qui
est intéressant dans la Constituante, c’est un pasteur de bonne compagnie, vous
savez, c’est un homme, naturellement, qui déteste les ecclésiastiques. Il a des
raisons pour ça, puisque c’est un Cévenol, il se souvient des horreurs des
dragonnades. Mais c’est un homme qui déteste encore plus la plèbe. Alors, le
pasteur Rabaut-Saint-Etienne monte un jour à la tribune, et c’est au mois de juin, je
crois. Il dit : « C’est scandaleux, il y a des passifs qui se sont introduits dans la Garde
Nationale. » C’étaient des gens convenables, vous savez, des gens bien, qui
pouvaient payer leurs quatre-vingts francs d’uniforme, mais il y avait des imprudents
de la bourgeoisie qui avaient accepté de payer les uniformes de gens qui n’étaient
que des passifs. « Pas question, dit Rabaut, il faut faire une épuration. » Et surtout le
14 juin 91 - et je vous demande de retenir cette date, elle est capitale dans l’histoire
française, et même dans l’histoire européenne, et même dans l’histoire mondiale - ce
Le Chapelier, dont j’ai déjà parlé une fois, l’homme à la mâchoire de consommateur,
vous savez, le député breton, Le Chapelier fait voter en douce, enfin, ça passe, une
petite loi, une petite loi qui va peser sur la vie nationale, sur la vie sociale française
pendant plus d’un siècle, c’est l’interdiction des coalitions ouvrières. 14 juin 91.
Toute permission, naturellement, aux industriels, aux financiers, aux négociants,
d’organiser des consortiums - ce que nous appellerions aujourd’hui des trusts -, mais
interdiction absolue faite aux ouvriers de se réunir pour défendre leurs salaires.
Alors, vous voyez à quel point on est en train de se débattre. Le roi, lui, il avait voté à
la Constituante, il avait prêté serment à la Constitution, le jour de la Fédération,
c’était donc le 14 juillet 90, le roi jure. 23 juillet, il apprend que Sa Sainteté a décidé
de condamner - c’était fatal - la constitution civile du clergé. Alors, le roi, qui est un
dévot, vous savez, qui pense beaucoup à l’enfer, enfin, qui est très préoccupé de
son salut, se persuade que s’il soutient maintenant cette constitution civile du clergé,
c’est sa vie éternelle qui est compromise. Alors, à partir de ce jour-là, le roi qui n’était
déjà pas chaud, Dieu sait, à cause de sa femme, à l’égard de la révolution, devient
délibérément hostile. Seulement, il ne faut pas le dire. Par conséquent, la technique
du roi va être de faire semblant. Alors, je voudrais vous apporter des propos de Sa
Majesté, du 27 décembre 90. Il parle, ce jour-là, de « cette franchise qui convient à
mon caractère ». Il déclare : « Il s’était levé sur mes intentions des doutes que la
droiture de mon caractère devrait éloigner. » Je n’aime pas beaucoup, vous savez,
les gens qui parlent de leur droiture de caractère, qui disent qu’ils parlent la main sur
leur conscience. C’est toujours suspect. Alors, comme ce roi parle à deux reprises de
la droiture de son caractère, il y a de quoi émettre une toux dubitative. Et il dit qu’il
met sa confiance en l’Assemblée Nationale, et qu’il répand la réciprocité de
sentiments. « Cette réciprocité, dit-il, est nécessaire, et je la mérite. » Eh bien, pour
voir dans quelle mesure le roi mérite la confiance de l’Assemblée Nationale, il est
important que je vous apporte quelques documents qui viennent de papiers publiés à
la fin du siècle dernier, en 95-96. Ce sont les lettres de Marie-Antoinette à son ami
Fersen, les lettres de Fersen - ce Fersen, c’est un Suédois - à son maître Gustave III,
le roi de Suède, et au baron de Taube, le baron de Taube, qui était le chef de la
diplomatie suédoise. Fersen écrit à son souverain, le 7 mars 91 : « Le seul parti à
prendre pour le roi, c’est la patience et la dissimulation jusqu’au moment où il pourra
agir. » Du 1er avril, Fersen, au baron de Taube : « Leurs Majestés sont résolues à
tenter les moyens de la force. » Alors, quand on a sous les yeux un document pareil,
on est en mesure d’apprécier à sa juste valeur la déclaration de ce Monsieur
Gaxotte, de l’Académie Française, dont je vous ai déjà parlé. Alors, je cite Monsieur
Gaxotte : « Il ne s’agit pas de monter contre la France une expédition internationale
de police réactionnaire. De cela, il n’est pas question. ». Eh bien, vraiment, c’est
jovial ! Pensez que Monsieur Gaxotte écrit ça en 1928, et que depuis 1896, nous
avons la correspondance de Marie-Antoinette et de Fersen. C’est renversant. Nous
savons justement que Leurs Majestés sont décidées à tenter les moyens de force.
Nous avons les lettres de Marie-Antoinette à ses frères. Son frère, c’est d’abord
Joseph II, empereur d’Autriche, qui meurt en 90. Successeur, son frère Léopold II, en
91. Successeur, le neveu de Marie-Antoinette, qui sera François II. Elle passe son
temps à écrire à ses frères et ensuite à son neveu, en disant : « Intervenez
militairement, parce qu’il n’y a que vous, il n’y a que la force qui peut nous rétablir sur
le trône. » C’est embêtant tout de même, c’est gênant. Le roi se fait un peu tirer
l’oreille. Il se dit : « Mais, faire venir les troupes étrangères chez nous, c’est
imprudent. » Bien entendu, ça serait excellent si elles pouvaient venir avec certitude
de succès. Mais ce n’est pas tellement sûr.
Et puis, il y a les émigrés. Les émigrés ennuient le roi, parce qu’il y a le prince
d’Artois, enfin, le comte d’Artois, vous savez, qui est son frère et qui dit : « Le trône
! » D’Artois, qui est à la tête des émigrés réunis à Coblence - Coblence, c’est sur le
Rhin - ce sont des gens impatients de reprendre le pouvoir en France, pour devenir
les maîtres, et d’Artois nourrit des arrière-pensées, et se dit : « Ce roi s’est
compromis, et peut-être bien qu’avec une intervention de l’Europe, on préférerait me
voir, moi, d’Artois, qui suis in compromis, à la tête de la France. » Alors, le roi est un
peu inquiet de l’attitude des émigrés. Il voudrait plutôt les freiner. Ce qu’il voudrait,
c’est que l’Autriche intervienne. Et pour l’instant, elle ne peut pas intervenir. Mais
comme il est absolument résolu à tenter les moyens de force, voilà l’idée qui lui est
venue. « Je vais essayer, dit-il, avec Bouillé. » Vous vous souvenez, Bouillé, c’est le
général qui commande à Metz, il a des troupes sûres, puisque ce sont des troupes
étrangères surtout. Il y a des Croates en particulier, il y a des Hongrois, des
Allemands. « Je vais essayer d’aller rejoindre clandestinement Bouillé. Je m’en vais
me sauver de Paris dès que je pourrai. J’irai trouver les troupes de Bouillé. » S’il y a
un appui extérieur sous la forme d’un congrès, par exemple le congrès européen
menaçant, où l’Autriche et la Prusse diront : « On va mobiliser, si le roi n’est pas
rétabli dans ses prérogatives », ça pourrait tout de même marcher. Alors, le roi
médite ça. Il se demande ce qu’il faut faire. Est-ce qu’il faut aller vite ? Est-ce qu’il
faut aller pas trop vite ? Mais ce qui est très intéressant pour nous, c’est de savoir
quelle est l’intention du roi, une fois qu’il aura réussi son coup.
Supposez que le roi arrive à la tête de troupes sûres et qu’il rétablisse, comme il dit,
la situation : qu’est-ce qu’il veut faire ? Ben, ne comptez pas sur Monsieur Gaxotte
pour vous le dire. Mais heureusement, grâce à ces correspondances publiées en 95-
96, nous le savons, ce qu’il voulait faire, nous le savons par Fersen, par les lettres de
Fersen au roi Gustave III, et voilà ce qu’il veut faire. Premièrement, quand on
rentrera par la force dans Paris, dissolution de l’Assemblée Nationale et châtiment
des meneurs. Deuxièmement, stop immédiat à la vente des biens du clergé. Il est
vrai qu’on ne peut pas ennuyer les acquéreurs, qui sont des gens de bien, de la
grosse bourgeoisie. Par conséquent, on ne va pas leur reprendre ce qu’ils ont payé,
mais enfin, on remboursera les assignats avec 20% de perte. On demandera un
milliard à l’Église, elle se trouvera même être trop riche, l’Église, alors on lui
demandera un milliard ; et quant au reste, on décide la banqueroute, sauf pour les
rentes, pour les rentes viagères, et sauf naturellement pour les pensions des amis de
la reine et du roi. Par conséquent, le roi fait appel aux sabreurs croates pour imposer
à son pays l’absolutisme et la banqueroute. Quand prend-il sa décision, le roi ? Il va
prendre sa décision de fuite après le 18 avril 91, parce qu’il s’est passé ce jour-là une
histoire assez scandaleuse.
Ce 18 avril 91, le roi avait l’intention, comme il l’avait fait l’année précédente, de se
rendre à Saint-Cloud, et à ce moment-là, en avril 90, il n’y avait pas encore de
constitution civile du clergé. Le roi a prêté serment à la constitution civile du clergé, et
maintenant, comme il est terriblement ennuyé d’avoir prêté ce serment, il a peur,
comme je vous ai dit, pour sa vie éternelle. Il veut aller à Saint-Cloud, en douce,
clandestinement, pour communier des mains d’un prêtre, pour faire ses Pâques, des
mains d’un prêtre qui ne serait pas un mauvais prêtre, pas un assermenté, mais un
insermenté, un prêtre réfractaire. Il y en avait pas mal, n’est-ce pas, qui n’étaient plus
rien officiellement, mais qui continuaient à dire la messe. On sait que le roi veut
partir, on a préparé ses carrosses le 18 avril au matin, et, averti par Dieu sait qui,
Danton arrive avec une bande de gens. Il a un appui très sûr, Danton, il a un ami qui
s’appelle Santerre. Santerre, c’est un nom célèbre dans l’histoire, dans la légende,
c’est Santerre, vous savez, les tambours de Santerre, il paraît que le jour où Louis
XVI a eu la tête tranchée, et où il a voulu parler au peuple, Santerre a dit aux
tambours de rouler et a couvert la voix du roi. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas Santerre
qui a fait ça, c’est un certain comte de Beaufranchais, qui est un noble rallié à la
bourgeoisie, parce qu’il trouvait que c’était meilleur, qui a coupé la parole au roi. Non.
Revenons à Santerre. Santerre, qui est un personnage connu dans l’histoire de la
Révolution française, qui c’est, en réalité ? C’est un brasseur, un fabricant de bière,
et c’est un monsieur considérable. Nous, quand nous pensons Santerre, et moi,
pendant des années, quand j’ai pensé Santerre, je me suis représenté un sans-
culotte, enfin, un type avec son pantalon rayé et ses sabots. Absolument pas. C’est
un gros personnage, ce Santerre. C’est même un jockey. Vous savez qu’à la fin du
dix-huitième siècle, les courses se sont répandues en France, les courses de
chevaux. Le duc d’Orléans passait pour être le meilleur jockey de France, et Santerre
était son rival. Santerre, c’est un gros monsieur considérable, qui a beaucoup
d’argent, qui est à la pointe de l’élégance. Santerre a un certain pouvoir sur la foule,
il est généreux, il donne de l’argent, par conséquent, il a à sa disposition des gens.
Eh bien, je crois bien, que le 18 avril 91, Danton a fait appel aux gens de Santerre
pour empêcher le roi de partir. La scène est pénible, vous savez, pénible, très
scandaleuse, il y a le roi et la reine qui sont dans leur carrosse, dans la cour des
Tuileries, et Danton qui pousse des hurlements, la foule qui insulte le roi, qui dit au
roi et à la reine - je vais vous dire des choses affreuses, hein - qui sont dans leur
carrosse, ils crient au roi : « Gros cochon ! » Ils crient à la reine : « Sale putain ! » Il
entend ça, il entend ça. Et Danton est là qui les excite, les gens. Pendant deux
heures, ça dure. Le roi est dans son carrosse, essayant de sortir. La foule l’empêche
de passer. Finalement, il va rentrer. Il va rentrer la tête basse dans son palais, et il y
a une scène assez poignante, enfin, ce roi est tout de même quelqu’un d’assez
affreux, puisqu’il a trahi la France, mais enfin, qu’est-ce que vous voulez, on ne peut
pas ne pas être ému par ce que je vais vous dire. Quand le roi entre après avoir
entendu sa femme insultée par les gens, il se tenait bien, il était livide, il monte
l’escalier des Tuileries, et dès que la porte est fermée, il s’écroule dans un fauteuil, et
il pleure, et sa femme s’agenouille près de lui pour le consoler. « Ce n’est pas
possible, enfin, je ne peux pas rester, enfin. Vous voyez ce qu’ils me font. » Et
même, pour complaire à l’opinion publique, il va aller communier de la main d’un
prêtre assermenté. Il a l’impression qu’il fait un sacrilège, qu’il fait une chose terrible.
Il va spontanément, oh, Dieu sait, spontanément, le lendemain 19 avril, il va à
l’Assemblée, il fait un discours. « On veut inspirer des doutes sur mes sentiments à
l’égard de la Constitution. Or, je l’ai acceptée, j’ai juré de la maintenir, cette
constitution, dit-il, dont la Constitution civile du clergé fait partie. » Il ment, mais il
ment parce qu’il est terrifié.
Alors, il va décider de faire son coup, et c’est la fuite de Varennes, qui est l’élément
essentiel de ce que je vais vous raconter aujourd’hui, qui va se passer le 20 juin,
dans la nuit du 20 au 21 juin 91. Le roi avait donc tout préparé, il s’était fait procurer
un faux passeport. Ce passeport, c’est drôle que Monsieur Gaxotte n’en parle pas,
parce qu’il est pittoresque. C’est un passeport établi au nom d’une baronne de Korff,
établi le 5 juin 91. Et la baronne de Korff, ce serait la gouvernante des enfants de
France, qui s’appelait Madame de Tourzel. Alors, c’est un passeport pour aller de
Paris à Francfort avec deux enfants, une femme de chambre, un valet de chambre,
et trois domestiques. La baronne de Korff, je viens de vous le dire, son personnage
est joué par Madame de Tourzel. La femme de chambre, c’est la reine. Et le roi, qui
est déguisé en valet de chambre, s’appelle Dupont. Sur le passeport, Louis XVI,
Dupont. Et puis, les trois domestiques, c’est trois gardes du corps, qui vont suivre
dans une voiture. Alors, dans la nuit du 20 au 21 juin, quand les gardes sont plus ou
moins endormis, on sort par une porte dérobée. Tout a été préparé par Fersen, la
berline est là toute prête, et le roi s’enfuit. Bouillé, qui doit l’attendre du côté de
Montmédy, Bouillé a disposé des pelotons de hussards. Il y en a à Sainte-
Menehould, il y en a à Varennes, il y en a à Clermont. C’était une imprudence en
même temps qu’une prudence. Une imprudence parce que les gens vont se
demander : « Mais qu’est-ce que c’est que ces hussards ? Enfin, pourquoi est-ce
qu’ils sont là ? Pourquoi est-ce qu’ils attendent ? » Et les officiers ont mission de dire
aux gens qui pourraient s’étonner : « Un trésor, un trésor va passer. » Pour Bouillé,
c’est un trésor, le roi. Mais les gens ont été alertés. Et ils se sont dit : « Mais qu’est-
ce que c’est que ces hussards ? Qu’est-ce que c’est, ce trésor ? » Si bien que quand
on voit arriver la berline du roi, on observe. On a tiré les rideaux. Le roi veut essayer
d’être méconnaissable, bien qu’il soit déguisé en valet de chambre, et qu’il s’appelle
Dupont. Mais enfin, les gens sont alarmés.
Et c’est à Sainte-Menehould, à l’étape de Sainte-Menehould, où on change de
chevaux, que le fils de Drouet, le maître de poste, reconnaît le roi. Il dit : « Ce
personnage-là, qui a l’air d’un valet de chambre, mais c’est le roi ! C’est le roi qui est
en train de s’enfuir. C’est le roi qui va chercher l’étranger. » Alors, piquant des deux,
vous connaissez la légende, et à travers bois, Drouet court dans la nuit pour essayer
d’arriver au prochain poste où le roi doit changer de montures, enfin, au relais pour
les chevaux, il arrive donc à Varennes. C’est à 23 heures que le roi arrive à
Varennes, mais déjà Drouet est arrivé et on a fait mettre un barrage, n’importe quoi,
on a mis des meubles, on a renversé des voitures, un barrage sur le petit pont. Il y a
des hussards. Il y a des hussards de Bouillé qui sont là, mais ils sont une vingtaine.
Alors, quand le roi arrive, qu’il est reconnu et qu’il avoue en effet chez l’épicier
Sauce, où il est descendu, où il avoue : « Oui, je suis le roi, mais je ne veux pas
quitter le royaume », les gens s‘attroupent, les gens disent : « Mais pas question ! »
Bientôt mille personnes. Le roi pourrait essayer de dire aux hussards de tirer dans la
foule, on nous fait admirer la magnanimité du roi, on dit qu’il n’a pas voulu donner
l’ordre aux hussards de tirer dans la foule, mais ils sont combien, les hussards ? Ils
sont vingt-cinq, et la foule, elle est mille, au moins mille. Pas question, il ne peut pas
passer. Après avoir longuement hésité, après avoir essayé d’envoyer un cavalier en
secret, qui va passer par un gué, jusqu’aux troupes de Bouillé, attendant
désespérément un régiment, pas vingt-cinq hommes, hein, mais trois mille hommes,
qui viendraient le délivrer de chez l’épicier Sauce dans la nuit du 21 au 22 juin, le roi
décide : « Il n’y a pas moyen, ils ne viennent pas me sauver, je rentre. » Il rentre
piteusement.
Alors, qu’est-ce qui s’est passé, pendant ce temps ? Eh bien, le 22 juin au matin à
Paris, on a découvert que le roi n’était plus là. C’est un coup terrible. En particulier le
triumvirat, vous savez, Du Port, Barnave, Lameth sont dans tous leurs états. Eh bien,
c’est malin, ce qu’il a fait, le roi ! C’est malin, puisqu’une fois qu’on aura appris que le
roi est parti, mais voyons c’est le petit peuple, qui va se soulever, c’est-à-dire le vrai
danger de la révolution. C’est le quatrième état qui va apparaître. Alors, Barnave,
une fois de plus, Barnave, le grand monsieur, Barnave, va prononcer les paroles
nécessaires. C’est Barnave qui va monter à la tribune et qui va faire une déclaration
et qui va dire : « Il faut absolument qu’il y ait une force dans Paris. Mais il faut que
cette force soit entièrement entre nos mains. » A l’Assemblée Nationale, il va
évoquer rétrospectivement 89, c’est-à-dire ce mouvement auquel on assista, d’une
classe peu réfléchie, facilement entraînée, et qui provoqua des désordres, mais dès
le lendemain, écoutez, ces mots sont admirables : « Dès le lendemain, les hommes
pensants, les propriétaires, les citoyens véritablement attachés à la patrie s’armèrent
et la France fut sauvée. » Par conséquent, maintenant qu’il y a un danger terrible,
puisque le roi n’est plus là, il faut que les citoyens vraiment attachés à la patrie, c’est-
à-dire à leur argent, s’arment. Et ce 21 juin 91, Barnave fait décider une levée
immédiate, une levée de cent mille hommes qui seront pris parmi la Garde Nationale,
c’est-à-dire parmi les actifs exclusivement, et le décret est très intéressant dans ses
termes : ils sont, ces cent mille hommes seront levés, écoutez-moi bien, « pour la
défense de l’ordre et la protection de la patrie. » D’abord, la défense de l’ordre. La
protection de la patrie, on verra ensuite. Ce qui est très important, eh bien, c’est que
la plèbe ne bouge pas. La plèbe, elle est surtout désorientée. Elle ne comprend rien.
La Fayette, qui est très embêté de voir le roi partir et qui se dit : « Pourvu qu’on le
récupère ! », La Fayette a un mot qu’il essaie de rendre populaire. Il dit : « Bien,
après tout, comme on payait le roi 25 millions et que nous sommes 25 millions de
Français, on n’aura plus à payer 25 millions. Par conséquent, ça fera un franc de
plus pour chacun de vous. » En réalité, il tremble dans sa peau, La Fayette, il se dit :
« Il faut absolument qu’on récupère le roi. Enfin, c’est lui qui est la stabilité sociale. »
A la fin de la journée du 22, on va apprendre que le roi a été rattrapé. Ouf ! Quel
terrible soulagement. Il est vrai que déjà La Fayette et Barnave ont trouvé un mot
inouï, un truquage incroyable. Ils avaient décidé de dire, d’annoncer à l’opinion
publique : « Le roi ne s’est pas enfui, ne croyez pas ça, le roi est honnête, le roi a été
enlevé. »
Le malheur, c’est qu’il y avait une lettre que le roi avait laissée à son ministre de
l’Intérieur, et cette lettre avait été lue le 22 juin au matin à l’Assemblée Nationale.
Cette lettre était catégorique. Le roi disait : « Je m’en vais parce que je ne suis plus
libre, parce qu’on m’a obligé à signer des décrets que je réprouvais, parce qu’il y a la
constitution civile du clergé. » Et ce malheureux roi, qui n’était pas tellement
intelligent, vous savez, au lieu de s’en tenir à ses considérations, après tout nobles, il
avait ajouté : « Et puis, je ne peux plus me sentir aux Tuileries. Il n’y a même pas de
confort. Je n’ai même pas la possibilité de jouir des commodités de la vie dont
certaines personnes aisées bénéficient. » C’est incroyable de dire ça, vous savez.
Enfin, la lettre était, le 22 juin, lue à la tribune. C’était très difficile de dire que le roi
avait été enlevé, alors qu’il laisse cette déclaration disant : « Je pars. » Oh, eh bien,
qu’à cela ne tienne ! Barnave et La Fayette ont déjà trouvé leur explication. On va
dire que cette lettre lui a été dictée. Parce qu’il y a des gens, des terribles, qui sont
entrés dans le palais pendant la nuit, qui ont enlevé le roi de force et qui lui ont dicté
cette lettre. Enfin, il est récupéré, le roi. Alors, on envoie immédiatement des
commissaires, Barnave, naturellement, qui s’est fait nommer commissaire, vous
pensez, et comme on redoute ce qui se passera quand le roi rentrera, il rentrera le
25 juin, on fait établir des inscriptions dans Paris. « Toute personne qui applaudira
Sa Majesté sera bâtonnée, mais toute personne qui insultera Sa Majesté sera
pendue. » Surtout ne pas insulter Sa Majesté : on l’a suspendu, le roi, rien de plus.
On va décider maintenant de ce qu’on va faire de lui. Il y a des gens qui remuent,
vous pensez, dans l’intervalle, entre le 21 et le 25, pendant que le roi était absent,
qu’il était déclaré suspendu, il y a le duc d’Orléans en particulier, qui s’agite
beaucoup. Le duc d’Orléans s’est fait recevoir, dès le 23 juin, la date est importante,
dès le 23 juin, au Club des Jacobins, où l’on a l’habitude maintenant de porter un
bonnet rouge, il se dit : « Peut-être que mon heure est venue. » Ça n’est pas du tout
dans les intentions de Barnave. Barnave est absolument résolu à maintenir à tout
prix le roi sur le trône. La discussion aura lieu du 13 au 15 juillet 91, et il y aura là des
propos extrêmement importants tenus par Barnave. Les voici, ces propos : « Tout
changement, dit-il, tout changement serait aujourd’hui fatal, tout prolongement de la
révolution serait désastreux. Si la révolution fait un pas de plus, elle ne peut le faire
sans danger. Un pas de plus, et ce serait l’anéantissement de la propriété. »
Propriété, c’est le grand mot, n’est-ce pas, à quoi tout le monde pense depuis 89. Et
peu le disent. Mais lui le dit clairement. « Anéantissement de la propriété ».
Remarquez, personne ne songe à anéantir la propriété. Il y a des gens comme
Robespierre qui songeaient à une nouvelle répartition de la propriété, mais l’article
14 de la Déclaration des Droits de l’Homme a décidé qu’elle était inviolable et sacrée,
et que tout ce qui toucherait à la répartition de la propriété, à une répartition plus
juste, serait considéré comme un attentat, comme un sacrilège. Alors, maintenant,
vous entendez bien, ce serait l’anéantissement, parce que si la bourgeoisie perd une
part de ses privilèges, si elle cesse d’être ce parasitisme sur la classe pauvre, ça
s’appelle anéantissement de la propriété. Alors, on va décider, la Chambre presque
unanime décide que Sa Majesté est rétablie dans tous ses droits et qu’elle est
inviolable. Inviolable. On ne pourra pas toucher à la personne du roi. Et comme il faut
tout de même compléter ça, on va retoucher un petit peu aussi la loi électorale. Vous
savez déjà comment on avait prévu les choses. On avait dit : « Il y aura des degrés
pour les électeurs. » Il faut être déjà un petit peu fortuné pour voter, puis, il faut
l’équivalent de cinquante journées de travail d’imposition pour être éligible. On va
ajouter quelque chose en douce. Il faudra maintenant, pour être éligible dans la
Chambre qui va se réunir dans peu de temps, il faudra être propriétaire foncier. Et
puis, c’est là où Rabaut intervient encore, pour la seconde fois, où Rabaut dit :
« Mais attention, hein, la Garde Nationale uniquement pour les actifs. »
Puis, comme le roi a pleuré dans sa lettre du 22 : « Je ne suis pas bien avec ces 25
millions » (vous savez, qui font 25 millions de dollars 67), on va lui en rajouter cinq.
Alors, le roi va avoir maintenant une liste civile de 30 millions, si bien qu’il y a gagné,
à sa fuite. C’était très intéressant pour lui. La loi électorale lui donne d’autres
apaisements du point de vue de la propriété, et puis, il a cinq millions de plus. Eh
bien, maintenant, ça peut aller, semble-t-il. Tout est tranquille, la plèbe n’a pas
bougé, l’Assemblée Constituante va enfin céder la place à la véritable assemblée
législative, quoi, c’est la nouvelle constitution qui va s’appliquer. Le 3 septembre,
l’ensemble des lois constitutionnelles est voté. Le 14 septembre, le roi prête serment,
ça ne lui coûte rien, vous savez, un serment de plus. Et le 30 septembre, la
Constituante - c’est-à-dire les anciens États Généraux réunis le 5 mai 89 -, le 30
septembre 1791, les États Généraux devenus Constituante se séparent, sur une
proclamation qui est une mise en demeure de bien écouter adressée à la plèbe, LA
REVOLUTION EST TER-MI-NEE.
CHAPITRE 9
Aujourd’hui, nous allons voir la Révolution française s’engager dans la guerre. Et s’il
fallait en croire Michelet, ce serait, je lis : « Les plus belles heures de la Révolution, la
naissance d’une épopée, l’océan révolutionnaire qui déborde. » Nous savons déjà
comment Michelet travaille dans le genre « bande dessinée », et les contes pour
bébés qu’il nous a servis au sujet de la Fédération, au sujet du 4 août, etc., alors, je
crois qu’il est intéressant de regarder à peu près d’où elle sort, cette guerre. Mais
pour bien comprendre d’où elle sort, il faut remonter à un événement que j’avais
réservé pour vous le raconter aujourd’hui, qui s’était passé pendant la Constituante
encore, le 17 juillet 91.
Peut-être vous rappelez-vous la fuite du roi - c’était le 21 juin -, vous rappelez-vous
qu’il est revenu le 25 juin et qu’il a été déclaré inviolable, grâce à Barnave et à la
majorité voltairienne de la Constituante, déclaré inviolable le 15 juillet. Ça n’avait pas
passé tout seul, vous savez, il y avait une grande partie de l’opinion publique tout de
même qui se disait : « Mais est-ce bien nécessaire d’avoir un roi qui veut s’en aller
? » Les idées républicaines avaient commencé à circuler et des pétitions, des
pétitions sortant de la basse classe du peuple, étaient venues sur le bureau de
l’Assemblée, réclamant la déchéance du roi. L’Assemblée avait décidé d’ignorer tout
ça, c’étaient des tumultes populaires qui ne l’intéressaient pas, mais c’est que ça
grondait pas mal. Aux Jacobins, en particulier, ça remuait. La proposition de
déchéance était soutenue par des gens, était soutenue par Brissot. Voilà la première
fois qu’il arrive, celui-là, Brissot, et qui sera un des amis des Girondins, qui signait
d’abord Brissot de Warville, qui était un homme qui était servi par son regard, il avait
un regard gentil et candide. Il n’était pas du tout candide. Il était peut-être gentil, mais
enfin, c’était un intrigant, c’était un ambitieux qui avait été aux États-Unis, qui avait
été chargé par un nommé Clavière, que vous allez apercevoir plus tard, chargé de
spéculations sur des terrains aux États-Unis ; puis il était revenu en France. Toujours
est-il que Brissot s’intéresse aux Jacobins, à la proposition de déchéance. Cette
proposition de déchéance est rédigée aux Jacobins, avec la collaboration d’un
nommé Louvet. Tenez, ça vous dit quelque chose, Louvet, parce qu’il est connu en
littérature, enfin, en sous-littérature, si je puis dire, par Les amours du chevalier de
Faublas. C’était comme on dit aujourd’hui un best-seller du XVIIIe siècle, 19 volumes
entre 1787 et 1790, c’est de la littérature pas même érotique, si vous voulez,
libertine, mais enfin, ça se vendait beaucoup. Eh bien, ce petit Louveti était au
service du duc d’Orléans. Et grâce à Brissot, il avait préparé une pétition, ça, c’est le
15 juillet au soir, une pétition où on demandait la déchéance du roi et qu’il fallait
prévoir sa succession par les moyens constitutionnels. Les moyens constitutionnels,
c’est-à-dire le fils du roi, le Dauphin devait être proclamé roi, mais comme il était trop
petit, il fallait un régent, et constitutionnellement, c’était le duc d’Orléans qui devait
devenir régent.
Robespierre, qui travaillait beaucoup aux Jacobins, s’était aperçu de l’idée. Il s’était
dit : « Ça, c’est une manœuvre d’Orléans, je n’en veux pas. » Alors, il avait trouvé un
prétexte habile, il avait dit : « Écoutez-moi, on ne peut pas faire cette pétition, la
volonté nationale, c’est l’Assemblée, l’Assemblée a décidé que le roi est inviolable, il
ne faut pas aller au-delà, rentrons notre pétition. » Il y a quelqu’un qui n’était pas
d’accord, c’est Danton. Danton, qui travaille aux Cordeliers, avait décidé qu’on ferait
quand même une pétition. Et il avait décidé le 16 juillet que le lendemain 17 juillet, le
peuple se transporterait au Champ de Mars, là où avait lieu la Fédération et que sur
l’autel du Champ de Mars, autel où avait eu lieu la fameuse messe dite par
Talleyrand le 14 juillet 90, une pétition serait rédigée, avec toutes les signatures
qu’on voudrait, les gens étaient conviés. Il y avait des raisonnables qui étaient en
train de se dire : « Mais le peuple remue dangereusement. Les passifs. Les passifs,
ils n’ont pas voix au chapitre, ils sont en train de s’occuper de ce qui ne les regarde
pas ». Alors, je vois, par exemple, dans la correspondance de Gouverneur Morris
(Qui est Gouverneur Morris ? C’est le ministre des États-Unis à Paris, à cette
époque), et il dit dans sa correspondance, il dit dans ses notes personnelles : « Il
serait à souhaiter qu’un engagement sérieux se produisît. » Un engagement sérieux,
vous savez, un engagement, en termes militaires, ça veut dire une fusillade. Alors,
Gouverneur Morris se dit que, pour la paix intérieure de la France, pour ses finances,
même, un engagement ne serait pas inutile. Vous avez mieux, vous avez un petit
journal d’extrême droite, car la presse était totalement libre, qui s’appelait Le Petit
Gauthier, qui, le 16 juillet, dit : « Un bain de sang serait nécessaire. » C’est un journal
d’extrême droite qui dit ça. Un bain de sang. Donc, quelque chose est en train de se
préparer. Et le 17 au matin, voilà la foule qui commence à venir pour signer la
pétition déposée sur l’autel. Ce 17 au matin, Danton, qui est l’initiateur de la pétition,
Danton reçoit une visite clandestine. Ce sont les frères Lameth, Lameth au triumvirat,
vous savez - Du Port, Lameth, Barnave -, qui viennent lui dire : « Ecoutez, Monsieur
Danton, je crois que ça serait bien que vous quittiez Paris aujourd’hui. » Et Danton,
qui est responsable de l’opération, va quitter Paris, il va aller chez son beau-père
Charpentier, le liquoriste, enfin, le cafetier, qui a une propriété à Sèvres, et il passera
cette journée du 17 avec son ami Camille Desmoulins et son ami Fabre d’Églantine,
à Sèvres. Et pendant, ce temps, qu’est-ce qui va se passer ? Il va se passer que cinq
à six mille personnes sont rassemblées sur le Champ de Mars, que ces gens sont en
train de monter en grappes humaines, en foule, en fourmilière, ils grimpent les
marches de l’autel de la patrie, et que tout à coup, sans provocation, sans
explication, la Garde Nationale, qui est là pour surveiller, tire sur la foule. Ça, c’est
très grave. Vous comprenez ça ? C’est la première fois qu’on voit la révolution, si je
puis dire, se démasquer, cette autre révolution bourgeoise qui n’a cessé de surveiller
du coin de l’œil l’État, qui s’est dit : « Il a été jusqu’à présent tranquille, il n’est plus
tranquille, il se mêle de réclamer la déchéance, ça ne le regarde pas, on va lui
donner une leçon. » Une centaine de tués environ. C’est extrêmement important,
enfin. C’est l’indication de la rupture. Cette fois, les masques sont jetés, les citoyens
actifs, la bourgeoisie voltairienne et constituante, dit au peuple : « Bonne leçon. Si tu
remues, tu sais ce qui t’attend. »
C’est dans ce climat-là que va se préparer la guerre. Camille Desmoulins, dans un
article de fin décembre 91, dit : « Paris est hérissé d’autant de baïonnettes que si
l’étranger était là. » Un hérissement de baïonnettes, c’est la Garde Nationale qui
multiplie les patrouilles pour faire tenir tranquille le peuple. La nouvelle Assemblée
s’est réunie le 1er octobre. Je vous ai rappelé que c’était le 30 septembre 91 que la
vieille Constituante avait décidé de s’en aller. Elle avait décidé de s’en aller avec
cette proclamation très catégorique : « La révolution est terminée. » Hein, c’est fini,
on n’en parlait plus. Donc, l’Assemblée Législative, c’est la nouvelle machine
gouvernementale qui doit fonctionner. 745 députés. Vous vous rappelez que pour
être éligible à l’Assemblée Législative, il fallait absolument être propriétaire foncier,
donc, ce sont des gens assis, stables, très bien, tout ça. Pas un seul constituant.
C’est Robespierre qui avait obtenu ce coup-là, et il l’a obtenu par surprise, mais il
l’avait obtenu : personne de la Constituante n’a le droit de se présenter à
l’Assemblée Législative. Robespierre aurait voulu un renouvellement général de
l’esprit. Que ces gens qui sont là depuis si longtemps cèdent la place à des
nouveaux venus. Danton. Il ne faisait pas partie de la Constituante, lui, il n’avait pas
été élu aux États Généraux et il a tenté de se faire élire à l’Assemblée Législative.
Après le 17 juillet, il s’était caché, il était même parti faire un voyage en Angleterre. Il
reparaît pour les élections. Il essaie de se présenter à Paris. Il est battu, mais il a des
idées derrière la tête. Il ne renonce à rien. Alors, voici l’Assemblée Législative en
position, tranquillement Et qui est à la tête de l’Assemblée ? C’est un groupe qui va
bientôt s’appeler les Girondins, parce que trois messieurs, trois députés de
Bordeaux, qui s’appellent Vergniaud, qui s’appellent Guadet, qui s’appellent
Gensonné, sont des ténors de cette gauche de l’Assemblée Législative. Les
Girondins bénéficient d’un grand prestige et Michelet passe son temps à les saluer
comme les plus généreux esprits de la révolution. Il faut savoir que c’étaient avant
tout des délégués des Girondins, et des vrais. Après, il y aura des Girondins qui
s’appelleront des Girondins sans être de la Gironde, mais les Girondins de la
Gironde, ce seront les délégués des armateurs de Bordeaux. Les armateurs de
Bordeaux, comme ceux de Nantes, comme ceux de Saint-Malo, sont presque tous
des négriers. Par conséquent, ce sont des gens qui ne veulent pas qu’on touche aux
intérêts coloniaux. Ce sont de gros délégués, de puissants délégués de la
bourgeoisie. Vergniaud, il est du reste très sympathique, c’est un garçon qui est très
beau, c’est sans doute le plus beau député de la Législative. Il était comme pas mal
de ces députés de province, un coq de province un peu ébloui de se trouver à Paris,
il va tout de suite prendre une maîtresse qui est de la Comédie-Française, qui
s’appelle la petite Candeille, qui était charmante, qui lui jouera des tours pendables
plus tard, enfin, qui dira pour se sauver : « Moi, Monsieur Vergniaud, je lui ai à peine
parlé deux fois dans ma vie. » Enfin, elle a été sa maîtresse pendant deux ans. Alors,
ces gens qui s’installent là sont grisés un peu par la popularité parisienne. Madame
de Staël, la fille de Necker, qui a son salon puisqu’elle est la femme de
l’ambassadeur de Suède, Madame de Staël fait l’honneur à ces messieurs, ces petits
bourgeois de province, ces grands bourgeois, de les recevoir dans son salon. Enfin,
ils ont la tête un peu tournée. Ce qu’il faut savoir sur eux, c’est que leur idée de base,
leur idée fondamentale, c’est d’en finir avec le christianisme, c’est la grande
préoccupation des Girondins. Et même, un de leurs, qui s’appelle Isnard, qui est un
parfumeur - il est de Draguignan, quand je dis parfumeur, c’est un industriel qui fait
des parfums à Draguignan, ça existe toujours aujourd’hui -, Isnard va faire un
discours extrêmement précis, le 14 novembre 91, donc, à peu près un mois et demi
après la réunion de la Législative, il dit : « Il est temps que l’orgueil de l’encensoir
s’abaisse devant le sceptre de la souveraineté populaire. La révolution déchire le
froc, brise le talisman de la superstition, le monstre est déjà blessé par la
philosophie, il faut abréger sa dangereuse agonie en l’immolant avec le glaive de la
loi. Voilà - dit-il en propres termes-, voilà le dénouement, vous m’entendez, voilà le
dénouement de la Révolution française. » C’est-à-dire qu’on a commencé, comme
on a pu, de détruire l’Église avec la constitution civile du clergé, on a établi un autre
clergé qui s’appelle le clergé constitutionnel, il faut en finir avec ce clergé-là lui-
même, il faut faire table rase du christianisme, et ça, ça s’appellera le dénouement
de la révolution. Surtout pas un dénouement social !
Justement, les Girondins sont là pour empêcher tout dénouement social, tout accès
des pauvres à la propriété, toute répartition plus juste de la richesse. Opposition
absolue chez eux à cette construction d’une cité juste, qui est la grande pensée de
Robespierre. Eux : l’anticléricalisme. Une baisse de tension est visible à ce moment-
là, dans l’opinion publique. Nous avons plusieurs témoignages. Je vous en ai apporté
deux ou trois. Il y a un journal qui s’appelait Les Révolutions de Paris, je vous l’ai cité
à propos du 29 août 89. Le 29 août 89, lorsque la nouvelle municipalité de Paris,
vous savez, les notables, les gens bien, enfin, les Condorcet, les Lavoisier et les
autres avaient décidé d’en finir avec « les bandits » de Montmartre - ils étaient dix
mille -, alors, on avait dit qu’il fallait les mitrailler, s’ils se révoltaient. Ils ne s’étaient
pas révoltés, d’où, on les avait renvoyés. C’était Loustalot dans Les Révolutions de
Paris qui avait raconté cette chose terrible. Loustalot est mort. Il avait beaucoup de
talent. Il est mort maintenant. Il est mort en 90. Et Les Révolutions de Paris sont
dirigées par un certain Prudhomme. Eh bien, dans le premier numéro du 1er octobre
91, c’est-à-dire le jour où la nouvelle Chambre, la Législative, se réunit, Les
révolutions de Paris écrit : « La nation est fatiguée, la grande majorité de la
population, sans savoir si elle veut ce régime-là plutôt qu’un autre, est lasse de
tout. » Il n’y a qu’une chose d’où vienne ce souci, c’est le prix des denrées qui
augmente. Voici un témoignage de Camille Desmoulins, dans son discours aux
Jacobins du 21 octobre, Camille Desmoulins, c’est un orateur, vous savez, il fait des
phrases : « Sur le cratère du volcan s’est assise une montagne de glace. » Marat lui
donne une explication, à la montagne de glace. Et dans L’Ami du Peuple du 20
novembre 91, ce n’est pas étonnant, dit-il, que la flamme révolutionnaire soit
retombée, car (il fait une rétrospective de la révolution, et il dit) : « Si le bourgeois a
pris les armes en 89, c’est avant tout par effroi des pauvres. La bourgeoisie s’est
servie des pauvres dont elle avait besoin pour intimider la Cour et pour établir sa
propre oligarchie. Et les nouveaux maîtres, (les nouveaux maîtres !), la Législative,
sont des faiseurs d’affaires pour qui la liberté (il voit clair, vous savez, Marat), pour
qui la liberté, c’est le privilège de s’enrichir sans obstacles. » Alors, je comprends très
bien que le peuple n’ait plus l’enthousiasme révolutionnaire qu’il pouvait avoir en 89.
Les gens du Quart État, c’est-à-dire les prolétaires, les travailleurs, les paysans, les
ouvriers de Paris, qu’est-ce qu’ils y ont gagné, à la révolution ? Mais strictement rien.
Les paysans ont gagné quelque chose, c’est-à-dire qu’ils ne paient plus les dîmes
aux curés, ou plutôt aux évêques. Ils ne veulent plus payer les droits féodaux, c’est
entendu, mais les ouvriers, les ouvriers continuent à être payés avec des salaires de
famine, et à payer le pain beaucoup plus cher tout de même qu’ils ne le payaient en
1787-88. Par conséquent, ces gens, leurs bras retombent. Ils disent : « On a été
roulés dans l’opération, on a marché, on s’est fait tuer. (98 morts, vous vous
rappelez, le 14 juillet...) « Et qu’est-ce que ça nous a rapporté ? » Puis, en plus, il y a
eu cette affaire du 17 juillet, cette affaire qui pèse sur la conscience nationale, la
bourgeoisie, qui a fait tirer, qui a fait tirer la Garde Nationale. Une centaine de morts
chez les prolétaires. Evidemment, il y a de quoi être un peu las. Cependant, vous
vous rappelez la phrase de Michelet, qui dit : « C’est l’océan révolutionnaire qui
déborde lorsque la guerre va éclater. » J’ai l’impression que l’océan révolutionnaire, il
est bien loin de déborder, au lieu de déborder, il est en train de se retirer, on est en
plein reflux, il se dessèche, même l’océan. Il est en train de se résorber. Alors,
l’explication de la guerre, elle n’est pas là. Pas du tout. La révolution qui va se mettre
à inonder l’Europe, dans son transport enthousiaste, la question de la paix et de la
guerre s’était déjà posée en mai 90. En mai 90, la France avait été au bord d’une
guerre qu’elle ne voulait pas, à cause d’un certain pacte de famille, c’était un pacte
établi entre la famille royale de France et la famille royale d’Espagne. Il y avait eu en
mai 90 une difficulté, une opposition entre l’Espagne, d’une part, et l’Angleterre,
d’autre part, à propos d’un petit territoire, d’une baie, en Californie, la baie de Nootka.
Je ne sais pas si on prononce comme ça, Nootka, la baie de Nootka, qui était
revendiquée à la fois par les Espagnols, les Mexicains, soutenus par les Espagnols,
et par l’Angleterre. Et comme la France avait ce traité, ce « pacte de famille » avec
l’Espagne, il semblait que nous devrions être automatiquement entraînés dans une
guerre aux côtés de l’Espagne contre l’Angleterre. Robespierre était intervenu, et il
avait dit : « Pardon, hein ? La révolution est tout de même quelque chose, nous
sommes arrivés à être indépendants de la volonté royale, alors, ce n’est pas parce
que le roi a pris autrefois une décision disant que les intérêts dynastiques font qu’on
soutiendrait l’Espagne, ce n’est pas une raison pour laquelle la nation doive faire la
guerre. » Et Robespierre, c’est très important, ça, Robespierre, le 22 1790, avait
obtenu de la Constituante un décret d’une grande importance : La nation française
renonce à entreprendre aucune guerre en vue de faire des conquêtes. Elle
n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple. Ça, c’était du
nouveau. C’était beaucoup plus sérieux que la Déclaration des Droits de l’Homme,
que vous avez vu fouler aux pieds, puisque nous nous sommes aperçus que cette
Déclaration des Droits de l’Homme et de la liberté de l’homme n’était valable ni pour
les pauvres, qui n’avaient pas le droit de vote, ni pour les catholiques, qui ne
pouvaient pas suivre la foi qu’ils voulaient, ni pour les noirs, qui devaient rester des
esclaves. Tandis que si la France s’engage à ne plus faire de conquêtes, ça, c’est
tout neuf, ça, c’est très important, ça, c’est un pas en avant dans la civilisation. Ce
qui fait du reste que Monsieur Gaxotte déclare dans son livre sur la Révolution
française que ce décret Robespierre, c’est le comble de l’absurdité, ce sont des
rêveries humanitaires. Enfin, passons.
Mais entre 90 et 91, la situation a changé. A la fin de 91, lorsque la question de la
guerre va se poser à nouveau, il y a eu l’affaire du 17 juillet, c’est pourquoi je vous en
ai parlé au début. Il y a cette crainte sociale, il y a ce Paris hérissé de troupes, parce
que depuis ce 17 juillet, depuis le jour où l’Assemblée Constituante - c’est maintenant
l’Assemblée Législative, c’est la même chose, ce sont des délégués de la même
bourgeoisie -, depuis qu’ils ont tiré sur le peuple, ils recommencent à avoir une peur
singulière du peuple. Alors, il faut trouver quelque chose pour l’occuper, ce peuple.
Michelet va oser déclarer, oui, je dis bien, oser, va oser déclarer dans une postface
de 1868, à son Histoire qui avait été terminée en 53, dans sa postface 68, Michelet
ose écrire ceci : « La guerre, loin de la désirer, comme le prétendait faussement
Robespierre, la cour en avait peur, elle en avait une peur effroyable. » Ben, écoutez
la peur de la cour :
Marie-Antoinette, à son frère Léopold, le 9 décembre 91 : « La meilleure manière de
nous venir en aide, c’est de nous tomber sur le corps. » Du même jour, la reine
Marie-Antoinette à Mercy-Argenteau, c’était un ami, il était ambassadeur en Belgique
« Les imbéciles, (dit-elle, en parlant de ceux qui veulent la guerre en France), les
imbéciles ne voient pas à quel point ils nous servent. » Alors, quelle était donc l’idée
des Girondins, qui effectivement désiraient la guerre ? Eh bien, on nous dit, c’est
assez banal et je n’y crois pas beaucoup, on nous dit que les Girondins voulaient à
tout prix se mettre en vedette, être la tête, l’aile marchande de la Législative, et qu’ils
avaient besoin de la guerre pour se mettre au premier plan. Ouais, si vous voulez,
mais ça, ce n’est pas important. Ce qui est très important, c’est plusieurs choses,
c’est la peur sociale dont je vous ai parlé. Cette peur sociale, la voici sous la plume
de Brissot, le 29 décembre 91 : « La guerre est nécessaire à la France à tous les
points de vue. (A tous les points de vue !). Il la faut pour assurer sa tranquillité
intérieure ». Pétion, qui était autrefois un homme de gauche et qui commence à
glisser vers la droite, Pétion, qui a été élu maire de Paris le 16 novembre 91, écrit le
6 février une lettre ouverte à Buzot, un autre Girondin, où il déplore les redoutables
propos qui circulent, que la révolution, c’est la guerre de ceux qui ont contre ceux qui
n’ont pas, et d’Antraigues, je ne sais pas si vous vous rappelez le premier jour, je
vous ai dit, il y a un livre très important en 652 , publié par Jacqueline Chaumier, qui
s’appelle « Le réseau d’Entraigues et la contre-révolution ». Le comte d’Antraigues,
c’est un émissaire des princes, une éminence de Coblence, qui est là, à Paris, et qui
a des tenants, des aboutissants, enfin, des agents, eh bien, d’Antraigues recueille ce
propos très important, qui a été tenu par Pétion en petit comité : « Plutôt le
despotisme (attention, hein), plutôt le despotisme que le règne de la canaille. » C’est-
à-dire que Pétion serait prêt à redonner du pouvoir considérable au roi pourvu qu’on
le protège du côté du peuple. Alors, ce n’est pas tellement étonnant qu’Isnard, qui
est le parfumeur que vous savez, celui qui a déclaré que le dénouement de la
révolution, c’était l’abolition des curés, Isnard fait un grand discours, et embouche la
trompette guerrière en novembre 91. Et il dit, il s’en réfère à Montesquieu, parce que
ce parfumeur a des lettres : « On se trompe si on croit qu’un peuple qui est en état
de révolution pour la liberté, est disposé à être conquis. Il est prêt au contraire à
conquérir les autres. Un peuple en état de révolution est invincible. L’étendard de la
liberté est celui de la victoire. » C’est le type de phrases creuses qu’adoraient les
Girondins. Elles sont peut-être sonores, mais elles sont d’autant plus sonores que la
coque est vide. Avec cette démagogie un peu gauchiste et imprudente, le roi, c’est
un homme qui dévore 30 millions par an, alors que des millions de citoyens sont
dans la détresse. C’est un sujet scabreux. C’est un effet de tribune. Il passe. Isnard
ne badine pas avec le maniement des menaces, c’est encore une habitude des
Girondins. Les Girondins sont des gens qui font danser, du moins en paroles, la tête
des autres avec une facilité exemplaire. « Vous êtes responsable, dit Isnard au
ministre, et par responsabilité, nous entendons la mort. » Puis, il y a le couplet
patriotique : « Prouvons que lorsque la patrie est en danger, il n’existe qu’une seule
volonté du pays. » Plus de classes, quoi, plus de jalousie sociale, rien que des
Français, morbleu ! Des bons Français, vous savez, à part entière. Actifs, passifs,
peu importe, mais qu’ils soient tous exorbités et frémissants face à la frontière. Vous
avez compris le coup, hein ? Il y a une inquiétude sociale, les gens commencent à
protester parce que de nouveau le prix des denrées monte, les gens sont fatigués de
cette révolution à laquelle ils ne croient plus. Par conséquent, si on pouvait obtenir
d’eux qu’ils se précipitent sur la frontière, il n’y aurait plus de problème, parce que la
diversion nationale, c’est toujours la meilleure des diversions aux affaires sociales. Et
si vous avez remarqué, dans le générique que j’ai demandé que l’on projette au
début de cet exposé, vous avez remarqué le fameux chant, La Marseillaise, c’est-à-
dire Chant de guerre de l’armée du Rhin, que Rouget de Lisle, capitaine du génie,
Rouget de Lisle va chanter avec son bras levé. Où chante-t-il ça ? Il le chante dans
un salon, il le chante dans un salon de maître de forges. Un personnage que vous
avez vu à côté de Rouget de Lisle, c’est le baron de Dietrich, c’est le baron de
Dietrich qui a des ennuis avec ses ouvriers, et qui serait infiniment content si, au lieu
de parler de salaires, ils parlaient d’aller se battre à la frontière. Péroraison d’Isnard :
« Faisons savoir à l’Europe que dix millions de Français embrasés du feu de la
liberté, armés du glaive, de la plume et de l’éloquence... » (Ah bon, il y a le glaive
d’un côté, ce sera pour les illettrés, enfin, c’est pour les prolétaires qu’on enverra se
battre, mais il y aura des affectations spéciales : ceux qui sont lettrés, ceux qui ont de
la plume, ils ne seront pas mobilisés, ils travailleront avec leur plume et avec leur
éloquence). Alors, je dis : « ... Armés du glaive, de la plume et de l’éloquence,
pourraient bien, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler tous les
tyrans. »
J’ajoute que les assignats commencent à être en nombre excessif. Il y a maintenant
pour un milliard neuf cents millions d’assignats en circulation, et vous vous rappeler
que la première tranche du 30 décembre 89, c’était de quatre cents millions. On a fait
du chemin depuis. Quel est le gage ? Les biens de l’Église. Somme : environ trois
milliards. On en est maintenant à un milliard neuf cents millions. Par conséquent,
c’est le gage qui est en train de décroître, c’est la peau de chagrin, c’est l’assignat
qui va tomber. Alors, les Girondins, qui sont des gens d’affaires, se disent : « Mais si
on n’a plus de gages, si bientôt les assignats dépassent même le volume des biens
de l’Église, il faut trouver une autre couverture. » Une autre couverture, c’est la
guerre, naturellement, une guerre qui rapportera, une guerre de rapines. Les
prédécesseurs, les Constituants, ont dit : « On ne fera pas de conquêtes. » Oh, bien,
là, c’est très facile : on parlera simplement de « libérations nationales ».
Et alors, vous avez Condorcet, le cher marquis de Condorcet, et qui m’amuse
toujours beaucoup, Condorcet qui a uni ses acclamations à celles de la Gironde,
après le discours -trompette d’Isnard, avec les ovations de Brissot, du petit Louvet,
de Guadet, qu’on appelait « Guadet le Canard », parce qu’il parlait du nez, Guadet,
et du pasteur Lassource, qui était un pasteur bien-pensant également, comme le
pasteur Rabaut-Saint-Etienne, Condorcet écrit : « Les soldats français en pays
conquis (là, il se trompe, il faudrait dire « dans les contrées libérées »), seront des
amis, seront des frères pour ces braves étrangers qu’ils auront rappelés à la
liberté. » C’est tellement beau qu’il faut que je vous lise ça lentement : « Les citoyens
paisibles, dont nos armées couvriront les territoires délivrés de leurs tyrans
ecclésiastiques et autres, se conduiront aussi dignement que sur le propre sol de leur
patrie. » Eh bien, les Belges s’apercevront bientôt de ce que c’est, que ces
« citoyens paisibles » qu’on leur envoie pour les libérer. Cette galéjade sinistre, elle
est du 26 décembre 91, et je trouve qu’elle méritait de n’être pas ensevelie, parce
qu’il était comme ça, Condorcet.
Alors, vous avez Isnard, hein, Isnard qui vient faire le discours que vous avez
entendu. « La patrie, dit-il, est en danger. » Jaurès, dans son admirable étude sur la
Révolution française, écrit ce qui suit : « Ridicule disproportion entre la véhémence
de ce langage et l’état réel des choses en Europe. » L’état réel des choses en
Europe, c’est que la reine et le roi, qui suppliaient l’Autriche d’intervenir, vont se
heurter à une mauvaise volonté. Les Autrichiens, comme les Prussiens du reste, ils
ont les regards tournés où ? Vers la Pologne. Il y a cette fameuse Pologne qu’on est
en train de dévorer. Vous savez que ça se passe déjà depuis un certain nombre
d’années. Ils sont trois à se partager le gâteau. Il y a Catherine II d’un côté, il y a la
Prusse de l’autre, et enfin, il y a l’Autriche, et ça les intéresse diablement plus que ce
qui se passe en France. Ça pourrait être intéressant, la France, bientôt, parce que si
ça va très mal, on pourrait amputer un petit morceau de France. On va servir le roi,
peut-être, si on se décide, on lui donnera une compensation, mais l’important, pour le
moment, ce n’est pas la France. L’important, c’est la Pologne. Par conséquent, à
toutes les suppliques que la reine adresse à son frère, à ses deux frères successifs,
vous savez, Joseph II, puis Léopold II, ils répondent par des fins de non-recevoir.
Seulement, il y a des excités, des gens de Coblence, des émigrés avec le comte
d’Artois, et ces émigrés ont obtenu, le 25 août 91, une certaine déclaration qu’on
appelle la Convention de Pillnitz, que le comte d’Artois lui-même a modifiée de sa
main, ce que l’Autriche a laissé faire. Déclaration qui est au fond très rassurante
parce que ces deux souverains annoncent aux Français : « Vous savez, si vous
n’êtes pas gentils, on interviendra une fois que nous serons tous d’accord. ». Mais ils
ne sont pas près d’être tous d’accord, vous savez. Par conséquent, ils ont émis cette
clause pour ne s’engager à rien. Mais enfin, ça comporte tout de même une espèce
de menace militaire des souverains étrangers contre la France. D’Artois s’en frotte
les mains ? La reine, pas du tout, parce que Fersen vient de lui dire, dans sa
correspondance privée : « Le recours à la force, en ce moment, serait un danger
extrême. » Alors, ils sont coincés, les gens de la Cour. Ils se disent : « Mais il faudrait
absolument qu’on obtienne cette guerre, mais comment faire, puisque l’Autriche ne
veut pas faire cette guerre ? » Eh bien, c’est les Girondins qui vont tout sauver.
Puisque les Girondins veulent la guerre, puisque Marie-Antoinette dit à ses
correspondants, à Mercy-Argenteau : « Les imbéciles, ils ne se rendent pas compte
qu’ils nous servent en demandant la guerre. » Alors, c’est parfait. Cette guerre que
l’Europe ne se décide pas à déclarer à la France, c’est la France qui va la déclarer à
l’Europe. Tout le monde n’est pas d’accord. Il y a le triumvirat - vous vous rappelez,
c’est Du Port, c’est Barnave, c’est Lameth, ces trois types, qui essayaient de se faire
passer pour les conseillers du roi, et que le roi fait semblant d’écouter - ils étaient
contre, ils disaient : « Vous savez l’état de l’armée, Sire, l’état de l’armée est
lamentable. Il y a une quantité d’officiers qui ont émigré, par conséquent, si on
s’engage dans des hostilités, ça va tourner mal. D’autre part, (disaient-ils), une fois
déclaré l’état de guerre, les motions les plus incendiaires seront peut-être celles qui
seront les plus écoutées. » Ils se méfient, ils trouvent que le calcul des Girondins est
un calcul dangereux, que mobiliser la nation même pour l’envoyer à la frontière, c’est
tout de même mettre des armes entre les mains des prolétaires, et que peut-être
bien que ces prolétaires auraient la tentation de s’en servir pour autre chose que la
défense de la patrie ou, pour, après avoir défendu la patrie, s’occuper de leurs
propres intérêts matériels. Donc, le triumvirat est contre. Mais celui qui est le plus
contre la guerre, c’est Robespierre. Et là, il faut le savoir. Et vous vous rappelez que
Michelet disait que Robespierre prétendait faussement que la Cour était d’accord.
Vous avez vu combien c’était faux. La Cour, elle la veut cette guerre. Puis, je vois
Monsieur Bessand-Massenet, dont je vous ai parlé une fois, qui a fait un livre en
1961 sur Robespierre, et qui dit : « Après tout, entre Robespierre et les Girondins, ce
sont des questions de nuances qui les séparent sur la guerre. » Questions de
nuances ? Vous croyez ? Alors, je voudrais vous les faire apprécier, ces nuances.
Robespierre dit (On parlait tout le temps de Coblence) : « Il y a un danger des
émigrés de Coblence, mais il y a un autre Coblence, et qui est bien plus redoutable,
c’est le Coblence intérieur, c’est le palais ». Parce qu’au palais, il y a une reine, qui
est malheureusement autrichienne et il y ait toutes les chances pour que, si on
déclare la guerre, il y a un point de trahison, une espèce de foyer d’infection. Si la
France déclare la guerre, elle aura au centre d’elle-même, au centre de Paris, au
gouvernement, à la tête, chez le roi, un centre de trahison. Alors, avant d’attaquer
Coblence, vous pourriez plutôt regarder ce qui se passe. D’autre part, dit
Robespierre, vous parlez d’une guerre libératrice, vous dites qu’il faut envoyer nos
soldats pour convertir les gens à notre révolution, alors, écoutez ça : « La plus
extraordinaire idée, (dit Robespierre), qui puisse naître dans la tête d’un homme
politique, c’est de croire qu’il suffit à un peuple d’entrer par la violence chez un autre
pour lui faire adopter ses lois. Personne n’aime les missionnaires armés. »
Robespierre dit : Si vous êtes vaincus, qu’est-ce qui se passera ? Il se passera que
la révolution sera anéantie. Si vous êtes vainqueurs, qu’est-ce qui se passera ? Il se
passera qu’il y a des généraux, des généraux très dangereux, à la manière de La
Fayette, qui vont essayer de nous imposer une république à eux. Et comme Barnave,
et comme Marat, Robespierre fait une rétrospective de la révolution. Il prononce son
discours aux Jacobins, puisqu’il n’était pas membre de la Législative : « La révolution
a commencé pour les riches, le peuple ne les soutint que parce qu’il croyait alors que
son intérêt s’accordait avec le leur, mais bientôt, tout de suite, les riches ont voulu
arrêter la révolution, lorsqu’ils ont vu que le peuple pourrait bien en venir à recouvrer
sa souveraineté. » Vous avez entendu ? Recouvrer. Ce sont les propos de Jean-
Jacques Rousseau. Le peuple détient la souveraineté, d’où la fallacieuse Déclaration
des Droits de l’Homme qui, en fait, a été foulée aux pieds par eux-mêmes, et les
faibles continuent à être opprimés avec cette seule différence par rapport au passé
qu’ils le sont maintenant au nom des droits, et au nom de la liberté, paraît-il. Voilà
pourquoi il ne faut pas, dit-il, faire, la guerre, parce que la guerre, c’est une diversion,
et que la question sociale reste capitale. Pensez bien que des paroles comme ça
étaient intolérables. Alors, le pasteur Lasource, qui était jacobin aussi, après cinq
discours de Robespierre, prend la parole aux Jacobins, et demande qu’on interdise
la parole à Robespierre, et les Jacobins cèdent. Non, Monsieur Robespierre, vous y
allez trop fort, taisez-vous ! Ça va tout de même marcher. Oh ça mettra du temps
pour marcher, parce qu’il y a des difficultés. L’Europe, malgré les provocations, n’a
pas l’air de vouloir se décider, mais la question sociale se pose de plus en plus.
Figurez-vous qu’il y a des émeutes de famine, maintenant. A Conches, dans l’Eure,
des paysans demandent la taxation, c’est-à-dire le prix maximum du blé, la taxation.
Vous vous rappelez en 1775, la guerre des farines, Turgot, Dijon, c’est ce qu’ils
demandaient déjà, les paysans. Alors : arrestations massives. On arrête cinquante
personnes, dont un curé de Faucqueville, qui soutenait les pauvres gens, qui
demandait lui aussi la taxation, et le 2 mars, Simonneau, qui est un industriel et qui
est maire d’Etampes, est tué dans une manifestation paysanne. « La guerre, dit
Isnard à ce moment-là, la guerre devient indispensable. » Elle devient d’autant plus
indispensable que nous sommes maintenant en mars 92, et qu’en mars 92, il y a 2,2
milliards d’assignats en circulation, c’est-à-dire que le gage des biens de l’Église
n’est presque plus rien. Indispensable, parce qu’il faut absolument orienter les
pauvres ailleurs et parce qu’il faut trouver un gage pour l’assignat. Alors, le roi va
faire appel brusquement à un ministère girondin. Il va nommer Dumouriez, qui est un
général mais qui affecte de porter le bonnet rouge. Il va le nommer ministre de la
Guerre.
Le 15 mars 92, il va appeler Roland, Roland de la Platière : il était surtout connu par
sa femme, Manon Roland, qui avait un salon rival de Madame de Staël, et qui était
une Girondine passionnée. Alors, le ministère Dumouriez, Roland, Clavière -
Clavière, c’est un Suisse, qui était banquier aussi, qui détestait Necker, qui n’était
pas beaucoup plus propre que Necker, enfin, qui était girondin, il était bien placé
chez les Girondins -, alors, il y a ce ministère Dumouriez, Roland, Servan et Clavière
qui prend le pouvoir, et grâce à ce ministère girondin, qui ne demande que ça, la
guerre va être enfin déclarée. Et le 20 avril 1792, Sa Majesté annonce à la
Législative qu’elle déclare la guerre au roi de Bohème et de Hongrie, c’est-à-dire au
neveu de sa femme. En route.
CHAPITRE 10
Ainsi, c’est la guerre, maintenant, c’est la guerre de la Gironde, « la guerre
révolutionnaire » dont parlait Michelet. Je crois qu’il est nécessaire que je vous
rappelle bien les circonstances de cette guerre, pourquoi elle a été déclarée. Eh
bien, d’une part, parce qu’il y avait les Girondins, qui étaient maintenant les chefs de
la Législative, et qui voulaient cette guerre pour deux raisons.
La première raison était une raison d’argent. Rappelez-vous qu’il y avait déjà 2,2
milliards d’assignats en circulation. Vous savez que les assignats étaient garantis par
les biens du clergé, que ces biens du clergé étaient évalués à environ 3 milliards, et
que maintenant, mars 92, il y avait déjà 2,2 milliards d’assignats. Ce gage nouveau,
on pensait le trouver dans une guerre de rapines sur l’étranger.
Deuxièmement, il y avait la peur sociale, une peur sociale qui ne cesse de croître, et
là, je ne le soulignerai jamais assez. Les Girondins sont les représentants de la
grande bourgeoisie possédante, en particulier ceux qu’on appelle proprement les
Girondins ; c’étaient les délégués des armateurs de Bordeaux, et ces gens sont
terrifiés à l’idée que le peuple remue. Voyez-vous, le 2 mars, Marie-Antoinette elle-
même écrivait à son Mercy-Argenteau, je vous en ai déjà parlé, de ce Mercy-
Argenteau, c’est quelqu’un qui avait été ambassadeur d’Autriche à Paris. La mère de
Marie-Antoinette, Marie-Thérèse, l’avait donné à sa fille comme conseiller, il avait
quitté Paris, il était maintenant à Bruxelles, et nous avons par bonheur la
correspondance de Marie-Antoinette avec ce Mercy-Argenteau. 3Eh bien, le 2 mars,
elle lui disait, Marie-Antoinette, la cherté du pain, la disparition du numéraire, la
banqueroute menaçante. Tout annonce une crise. Alors, c’est dans la vue de cette
crise, dans l’intention de cette crise et pour y parer qu’Isnard, le parfumeur girondin,
avait déclaré : « La guerre est indispensable. »
Il s’était produit en février des événements agités. A Paris, il y avait eu enfin ce qu’on
appelle une émeute du savon, parce que le prix du savon était devenu tellement cher
que les ménagères s’étaient emparées de bateaux de savon et avaient taxé elles-
mêmes le savon. On voulait leur vendre tant, elles ont dit : « Non, on paiera tant. » Et
un nommé Boscary, dont je vous ai parlé à propos du 14 juillet, qui était un agent de
change, et qui était en même temps un commerçant, et qui vendait notamment du
savon, avait vu sa maison de commerce attaquée. Alors, c’est assez amusant, ce
qu’avait dit Boscary, qui était naturellement député, député à la Législative, il avait dit
: « On a tenté d’entrer de force dans ma maison. On a cassé toutes mes vitres au
premier étage, ma fortune est en danger. J’invoque la sauvegarde de la propriété,
non seulement pour moi, mais pour tous les négociants de Paris. » Et il avait ajouté :
« Ah ! c’est tout de même inouï qu’on me fasse ça à moi, alors que personne plus
que moi n’a soutenu la révolution. »
Vous vous rappelez peut-être aussi que je vous avais dit qu’en province, il y avait eu
des mouvements très violents, qu’il y avait eu à Conches, dans l’Eure-et-Loir, une
tentative de taxation du blé, qu’on avait pratiqué cinquante arrestations, dont un
prêtre, un de ces prêtres constitutionnels qui continuaient à ne pas se couper du
peuple et au contraire, à le soutenir. Le curé de Fauqueville avait été arrêté, et il y
avait eu le 2 mars l’assassinat du maire d’Etampes, qui s’appelait Simonneau, qui
était un industriel. Alors, Mallet du Pan - c’est un Suisse dont je vous ai déjà parlé
plusieurs fois, nous allons le revoir -, Mallet du Pan, qui dirigeait alors à Paris un
journal de droite, qui s’appelait Le Mercure, publiait ceci dans son numéro du 16
mars 92, à la suite de l’assassinat de Simonneau : « Le jour est arrivé, où les
propriétaires de toutes classes (vous voyez, union des propriétaires, qu’ils soient
aristocrates, qu’ils soient du clergé ou qu’ils soient de la roture), où les propriétaires
de toutes classes doivent sentir enfin qu’ils vont tomber à leur tour sous la faux de
l’anarchie. » De tous côtés, des indigents en armes se préparent et ce qu’ils veulent,
c’est une mise à sac universelle. » Alors, en présence d’une situation pareille, vous
voyez pourquoi les Girondins se sont dit : « On va faire la diversion nationale, on va
précipiter les gens sur la frontière pour qu’ils ne se précipitent pas sur les riches. »
Donc, c'était les Girondins. Maintenant, le roi.
Le roi désire cette guerre, quoi qu’en dise Michelet, qui prétend qu’il en avait une
peur effroyable. Il désire cette guerre, et il la désire parce qu’il est convaincu que ce
sera un échec pour la France. C’est assez jovial, hein ? Il faut réfléchir sur ça, n'est-
ce-pas, le roi de France qui se dit : « On va lancer mon pays dans la guerre parce
que mon pays va être battu. » Le 14 décembre, le roi écrivait en secret à Breteuil -
vous vous rappelez, Breteuil, c’était celui qui avait essayé le 12 juillet de remettre de
l’ordre dans Paris, et puis qui s’était fait balayer par le 14 juillet -, le 14 décembre, le
roi écrivait en secret à Breteuil, avec une véritable jubilation : « L’état physique et
moral du pays est tel qu’il lui est impossible de soutenir même une demi-
campagne. » C’est tout de même assez extraordinaire, enfin, que ce soit le roi de
France qui se dise : « C’est tellement excellent, cette guerre, parce que les Français
vont prendre une pile formidable. » Et comme il faut tout prévoir, la reine elle-même
avait, je vais employer un mot terrible, mais absolument juste, la reine avait trahi.
Figurez-vous que le 26 mars, quand la guerre n’était pas encore déclenchée, Mercy-
Argenteau, qui est à Bruxelles et qui est en contact avec les puissances étrangères,
reçoit de la part de Marie-Antoinette les lignes qui suivent : « L’offensive française
comprendra deux attaques conjuguées. Il y aura une attaque sur Liège et il y aura
une attaque sur la Savoie. Il faut prendre toutes les précautions convenables. » C’est
donc la reine de France qui se trouve être une Autrichienne, comme vous savez,
c’est l’Autrichienne Marie-Antoinette qui indique le plan de campagne, le plan
d’attaque des Français à ceux que les Français vont attaquer.
Monsieur Gaxotte, quand il est bien obligé de rapporter ça, dit : « Mais c’est un
secret de polichinelle. » Ah ? Tiens donc ! Un secret de polichinelle, ce qui était
décidé au conseil des ministres, était un secret de polichinelle ? Enfin, passons.
Alors, voilà la guerre, et le 28 avril, l’armée française prend l’offensive. L’armée
française ? Le roi avait appelé à la direction de la guerre, au ministère de la Guerre,
en décembre, il avait appelé Narbonne. Qui c’était, Narbonne ? Narbonne, c’était
quelqu’un qui passait pour, et qui était en effet le fils, un fils de Louis XV. On avait
même prétendu, enfin, des langues atroces avaient dit que c’était le fils de Louis XV
et d’une des filles de Louis XV. Je crois que ça n’est pas vrai. Narbonne était très
beau, il était très riche, surtout par sa femme, parce qu’elle avait des plantations à
Saint-Domingue, et Narbonne était surtout l’amant en titre, à cette époque-là, de
Madame de Staël, et comme Madame de Staël, fille de Necker, a une grosse
importance politique dans Paris, comme son salon est l’un des foyers bellicistes les
plus importants, elle avait poussé Narbonne au ministère. Narbonne s’était dit : Ça
sera une toute petite guerre, on va essayer de la limiter à la frontière, enfin, du côté
de l’Electeur de Trèves, chez qui sont rassemblés les émigrés, et puis, j’obtiendrai
des succès faciles, et je reviendrai glorieusement à Paris à la tête de mes troupes,
pour établir une monarchie constitutionnelle selon le goût de ma maîtresse. Il avait
fait le 11 janvier, donc encore trois mois avant la déclaration de guerre, le Narbonne,
il avait fait une déclaration invraisemblable, disant : Tout est prêt, l’armée est
splendide. Il ne manque - comme on dira plus tard - il ne manque pas un bouton de
guêtre. Eh bien, l’armée, elle était en décomposition. Il avait bien, Narbonne, réparti
en trois commandements les troupes. Il y avait Rochambeau, qui était un Américain,
qui avait fait la guerre d’Amérique. Il y avait La Fayette, et puis, il y avait un vieux
reître allemand qui était au service de la France et qui s’appelait Luckner. Alors, nous
avons trois armées françaises, Rochambeau, La Fayette, Luckner, et tout ça part à
l’offensive le 28 avril. Désastre, comme le roi y comptait bien, désastre, parce que les
Français ont des troupes mercenaires, des troupes mercenaires qui sont composées
de Hongrois, de Croates, d’Allemands, et parce qu’elles n’ont pas du tout envie de se
battre avec leurs frères de race, alors, désertion immédiate. Deux régiments de
cavalerie étrangers passent à l’ennemi. Le général Luckner avait fait une offensive
sur Tournai, mais il est obligé de se rabattre très rapidement, parce que,
précisément, ses dragons, qui sont des dragons étrangers, ont lâché. Avant de
quitter Tournai, qui est une ville belge, comme vous savez, il l’incendie, il met le feu à
Tournai, c’est une jolie propagande révolutionnaire. Vous vous rappelez peut-être
Condorcet, enfin, Condorcet, quand il avait acclamé l’idée de la guerre, avait dit :
« Ce sont des citoyens paisibles que la France va envoyer pour libérer l’étranger. »
Bien, en tout cas, ils mettaient le feu à Tournai. Ordre général de repli. Un général,
qui s’appelait Dillon est tué par ses soldats parce que ses soldats disent : « Le
général trahit. » Enfin, catastrophe générale. Et le roi dit : « Il faut replier les
troupes. »
Ça commence donc bien, cette guerre de libération de la Gironde. Et qu’est-ce qu’il
se passe, parallèlement, à l’Assemblée ? Qui c’est, l’Assemblée ? C’est ce qu’on
appelle la Législative. Et quand j’étais un écolier, on avait bien soin de ne pas me
rappeler que l’Assemblée Législative, c’était une chambre censitaire. Qu’est-ce qu’on
appelle une chambre censitaire ? C’est une chambre qui est élue par les possédants.
C’est les gens de la Législative qui sont élus par le suffrage à trois millions d’exclus.
Eh bien, dans cette chambre, presque immédiatement, dès la déclaration de la
guerre, une coupure s’établit. C’est ce que les historiens républicains, les historiens,
enfin, bien-pensants, de la Troisième République, déplorent en disant : « C’est tout
de même triste, de voir que la gauche va être coupée. » Michelet, naturellement, va
donner son explication usuelle : « Lorsque, écrit-il, la généreuse Gironde fit invasion
pour ainsi dire au premier plan de la vie nationale, et arracha des dents à
Robespierre, ce qu’il tenait, c’est-à-dire sa popularité insigne, horrible fut pour lui
l’opération. » C’est-à-dire que Michelet veut nous faire croire qu’il y a simplement une
question de rivalité entre Robespierre et les Girondins. Or, vous avez vu sur la
question de la guerre, ce n’est pas du tout une question de rivalité. Robespierre était
archi-contre la guerre, parce qu’il disait : « C’est une diversion nationale, la question
n’est pas là. De plus, ajoutait-il, nous ne sommes pas menacés par l’Europe. » Et
quand Isnard avait raconté sa phrase de la patrie en danger, c’est le 29 novembre,
qu’il avait dit ça, Jaurès, je ne crois pas vous avoir cité ça la dernière fois, Jaurès,
dans son étude, disait : « Il y avait une disproportion ridicule entre la véhémence de
ce langage et l’état réel de l’Europe. L’Europe ne songeait nullement à attaquer. »
Alors, cette coupure qui, en effet, s’est opérée dans la gauche de l’Assemblée
Législative, entre les Girondins d’une part, et Robespierre d’autre part, n’est pas du
tout une coupure de rivalité. C’est la constatation d’une opposition totale, d’une
opposition capitale. Les Girondins sont des gens qui pensent comme Barnave,
lequel, à propos de la loi électorale, avait dit : « La qualité d’électeur n’est pas un
droit, c’est une fonction que la société dispense selon ce que lui prescrit son
intérêt. » La société, dans le langage de Barnave et des Girondins, c’est la société
possédante, c’est les riches. Et vous avez entendu la phrase « Une fonction que la
société dispense selon ce que lui prescrit son intérêt. » « Et si les non-possédants
doivent être exclus du vote, je cite, c’est qu’ils n’ont pas un intérêt assez puissant à la
conservation de l’ordre établi. » Ah ! Il est irremplaçable, le Barnave ! C’est quelqu’un
au moins dont on ne dira pas qu’il mâche ses mots, il vous dit les choses clairement.
Alors, il y a opposition de base, opposition fondamentale, entre la direction que doit
prendre la révolution, chez Robespierre, et la direction que doit prendre la révolution
chez les Girondins. C’est la Gironde qui va attaquer. Même avant la déclaration de
guerre, furieuse de voir que Robespierre avait pris position contre la guerre, les
Girondins - les grands chefs des Girondins, y compris Brissot, qu’on appelle
maintenant Girondin, alors qu’il est député de l’Eure, député de Paris à ce moment-
là, bientôt député de l’Eure, mais « Brissotin » et « Girondin » sont deux mots à peu
près équivalents -, Brissot va commencer à dénoncer ce qu’il appelle les anarchistes,
ce qu’il appelle les niveleurs. Voilà Guadet, un autre Girondin, qui va se déchaîner
aux Jacobins, dans une réunion des Jacobins, contre Robespierre, parce que dans
son discours, Robespierre a parlé de la Providence. Ça, c’est un langage que les
Girondins n’acceptent pas. Et il va dire : « Parler de Providence (c’est Guadet,
Guadet le Canard, vous savez, qui parlait du nez, Guadet, qui dit :) Parler de
Providence, c’est vouloir remettre le peuple sous le joug de la superstition. » Et si les
Girondins ont un but, vous le connaissez, c’est Isnard qui l’a dit : « Le dénouement
de la révolution doit être l’exclusion du christianisme. » Enfin, le christianisme balayé
de France.
Effectivement au pouvoir, la Gironde, le 27 mai, fait une loi terrible contre les prêtres,
disant qu’il suffit de la dénonciation de vingt citoyens actifs pour qu’un prêtre soit
condamné à la déportation. Tout ça, l’arrière-plan de tout ça, c’est la peur, c’est la
terreur des masses. Discours de Brissot le 29 décembre : « Les hommes les plus
dangereux ne sont ni les feuillants, ni les ministériels, ni les aristocrates, mais ceux
qui se disent vos frères, c’est-à-dire les gens qui parlent au peuple en disant ‘Nous
sommes les défenseurs du peuple.’ » Pour Brissot, ça, c’est le pire danger. Voilà un
curé qui apparaît encore. C’est Pierre Dollivier, qui est curé de Monchamps.
Monchamps, ce n’est pas loin d’Etampes, vous vous rappelez que c’est le 2 mars
que le maire d’Etampes, Simoneau, a été tué. Ça a été fait par un soulèvement
paysan. Et ce Pierre Dollivier, curé de Monchamps, va publier un petit texte où il
dénonce le jeu des possédants : « On ne demande justice fortement, dit-il, que
jusqu’à soi, mais pas à ceux qui sont derrière. Et qu’est-ce que c’est que cette loi
électorale qui renie, qui piétine la Déclaration des Droits de l’Homme. Avec
l’exclusion des trois quarts des citoyens - il exagérait -, le prix des vivres, « il est
intolérable, écrivait l’abbé Dollivier, il ne peut pas être permis que les denrées
alimentaires de première nécessité s’élèvent à un prix auquel le journalier ne peut
pas atteindre. » Cela revient à dire qu’il n’y a que l’homme riche qui ait le droit de
manger. Il est odieux, ce curé, c’est un communiste, c’est un type qui parle dans le
genre de Marat. Alors, la parade que tente la Gironde, c’est de mettre au premier
plan l’idée de conservation sociale. Et comme Simonneau, je viens de vous le dire
deux fois, a été assassiné, on va faire une fête funéraire, en l’honneur de
Simonneau. Ça s’appelle la Fête de la Loi, parce que la loi garantit l’inviolabilité et le
caractère sacré de la propriété. Et ce qu’il y a de très intéressant dans cette fête qui
a lieu le 3 juin, c’est qu’elle succède à une autre fête qui avait eu lieu le 14 avril, à
propos des Suisses de Chateauvieux, je ne sais pas si vous vous rappelez ça. Les
Suisses de Chateauvieux, c’était le régiment qui, en août 90, s’était mutiné. On les
avait condamnés, on en avait pendu pas mal, on en avait donc condamné d’autres
aux galères. Puis, on avait pensé maintenant que leur châtiment suffisait. Alors, on
les avait libérés, si bien que l’extrême-gauche à Paris avait fait une fête en l’honneur
des Suisses de Chateauvieux. Et la Gironde va riposter par une Fête de la Loi. Lors
de la fête de Suisses de Chateauvieux, des devises intéressantes, vous allez voir
pourquoi, avaient été inscrites sur les murs de Paris. « Liberté, Égalité, Fraternité. »
C’est-à-dire la devise républicaine, et le 3 juin, le jour de la fête de Simonneau, on va
changer ces devises : « Liberté, Égalité, Propriété. » Propriété avec un « p »
majuscule, qui est le mot capital.
Roland, qui est maintenant au pouvoir, vous savez, qui est ministre de l’Intérieur
depuis le 15 mars, Roland a fait une déclaration qui est très intéressante du point de
vue de l’Histoire. Peut-être vous souvenez-vous que Turgot, en 1774-76, lorsqu’il
avait été le chef des finances françaises, Turgot avait dit : « L’administration ne doit
jamais s’occuper de commerce. » C’est ce qu’on appelle la liberté économique. Eh
bien, Roland est exactement dans la ligne de Turgot. Puisque, dans une lettre à
l’Assemblée et à propos de cette agitation populaire, à propos des réclamations de
taxation que faisaient les pauvres pour qu’on dise « Le pain doit s’arrêter à tel prix »,
Roland écrit la phrase que voici, dans une lettre officielle adressée par lui, ministre
de l’Intérieur, à l’Assemblée Nationale, c’est-à-dire l’Assemblée Législative. Il dit :
« La seule chose que pourrait se permettre l’Assemblée, c’est de prononcer
fortement qu’elle n’a pas à intervenir dans les questions économiques. »
Robespierre, le 6 juin, dans un journal qu’il a créé et qui s’appelle Le Défenseur, va
reproduire le texte du curé Dolivier dont je vous ai parlé, avec un commentaire :
« Pour les honnêtes gens du type La Fayette (c’est La Fayette qui avait lancé cette
expression, les honnêtes gens), pour les honnêtes gens, le peuple est un monstre,
toujours prêt à les dévorer si on ne le tient pas à la chaîne et si on n’a pas le soin de
le fusiller de temps en temps. » « De le fusiller de temps en temps », allusion à ce qui
s’était passé le 17 juillet 91, lorsque la Garde Nationale de La Fayette avait tiré sur le
peuple, au Champ de Mars. Ça, ça se passe le 6 juin. Alors, les Girondins sont
effrayés par un langage pareil et ils ont une idée. Cette idée, c’est le 8 juin que
Roland va la présenter. On va essayer de faire venir des gens de province, des
fédérés. Pourquoi le 8 juin. Parce que la Fête de la Fédération. Enfin, tous les ans,
14 juillet, donc le 14 juillet 92, une nouvelle Fête de la Fédération, on va faire venir
des fédérés de province qui seront des Gardes Nationaux, c’est-à-dire des
possédants, nous allons constituer sous Paris, un camp, c’est-à-dire le Camp des
Vingt Mille, et ce Camp des Vingt Mille aura en apparence une double tâche.
Premièrement, défendre Paris, au cas où les coalisés se précipiteraient sur Paris,
deuxièmement, surveiller le roi. On a été obligé de casser sa garde constitutionnelle,
le 29 mai, parce que la garde constitutionnelle du roi était remplie de contre-
révolutionnaires, dirigés par le duc de Cossé Brissac, qui se trouvait être à ce
moment-là l’amant de Madame du Barry, eh oui, l'ex-maîtresse des Tuileries, qui
devait être toute prête à recevoir les coalisés lorsque les coalisés descendraient sur
Paris. On lui avait balancé, au roi, sa garde constitutionnelle, le 29 mai. Alors, en
apparence, les vingt mille fédérés qu’on allait amener sous Paris étaient là pour
surveiller le roi. En apparence, dis-je. En fait, surtout pour surveiller Paris et les gens
comme Robespierre, qui parlait maintenant de niveler. Ils ne parlaient pas de niveler,
mais ils disaient : « Ce sont les niveleurs. »
Et la guerre, alors, pendant ce temps, eh bien, voyez-vous, j’ai une chose, là,
également très intéressante à vous dire, qu’il faut bien garder à l’esprit, nous avons
été dressés, nous, les Français, à dire : « La révolution a été admirable, elle a refoulé
l’étranger. » Mais il faut savoir qu’il y a eu une collaboration bien involontaire de
l’étranger, à savoir que la coalition, eh bien, elle était très mal coalisée. Ces coalisés
auraient pu foncer, se précipiter vers la France, après les désastres que je vous ai
racontés. Quand on a vu les troupes refoulées, quand on a vu partout qu’on a était
obligés de reculer parce que l’armée était en décomposition et que tout était perdu,
s’ils avaient lancé leurs troupes... Mais ils ne s’entendent pas entre eux. Entre
l’Autriche et la Prusse, ça va très mal. Ils se sont battus au cours du XVIIIe siècle. Ils
sont des alliés qui se surveillent. Et puis, il y a toujours ce problème de la Pologne, la
Pologne les intéresse cent fois plus. Le roi est exaspéré de voir que cette armée
extérieure sur laquelle il comptait pour sa délivrance n’arrive pas. Toujours est-il que
nous assistons à ce qu’on peut bien appeler, selon un mot qu’on emploie depuis
1939, une « drôle de guerre », une guerre qui ne se produit pas. Guadet va même à
la tribune de l’Assemblée, dire : « Mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette guerre qui
n’a même pas les apparences de la guerre ? » Mais s’il n’y a pas de guerre, si les
généraux n’attaquent pas, si les coalisés non plus ne parviennent pas à descendre
sur Paris, il se passe tout de même quelque chose de très important. La Fayette, la
trahison - ah, c’est un gros mot, je sais bien, mais il n’y en a pas d’autre - la trahison
de La Fayette. Voyons. La Fayette est un général français, qui est chargé en principe
de défendre la frontière, et le 18 mai 92, La Fayette entre en rapport clandestin avec
l’ennemi. Il a un contact avec le colonel Mack, envoyé autrichien, M-A-C-K, et il
s’entend avec ce colonel Mack et les forces autrichiennes pour demander un
armistice, je répète, clandestin, qui sera entendu avec les Autrichiens qui ne vont pas
attaquer, et lui, La Fayette, dit aux Autrichiens : « Pendant le répit que vous me
donnez, je m’en vais foncer sur Paris avec mes troupes et je vais rétablir l’ordre,
parce que c’est impossible de voir ces Jacobins qui sont maintenant au pouvoir. »
C’était exactement ce que Marat avait annoncé ! Marat, dans un article du 26 avril,
dans L’Ami du Peuple, Marat avait dit : « Vous verrez, vous verrez, La Fayette est un
homme qui suit une politique personnelle, La Fayette, c’est l’homme des honnêtes
gens. » C’est du reste l’homme qui va inventer ce mot de dérision : les sans-culottes.
Les culottes, c’étaient les petites culottes que l’on mettait, vous savez, qu’on portait
avec des bas, et ceux qui ne pouvaient pas acheter des culottes, parce qu’elles
étaient chères, et qui n’avaient pas de bas, portaient de longs pantalons, des
pantalons rayés et des sabots. La Fayette, c’est l’homme des honnêtes gens, c’est-à-
dire c’est l’ennemi de ceux qui n’ont pas de culottes, des gens qui portent des
sabots, et La Fayette considère maintenant comme intolérables les dangers sociaux
qui se préparent à Paris.
Elle tarde, cette guerre, ça ne marche pas, enfin, le roi s’exaspère. Le 2 juin, Fersen,
l’amant ou l’ex-amant de Marie-Antoinette, lui dit : « Patientez, patientez encore un
petit moment, le 5 juillet, je vous assure, lui dit-il, le 5 juillet, Brunswick, qui est le chef
des Prussiens, Brunswick entrera en France, il entrera avec 36.000 hommes, 36.000
soldats d’élite, et il pointera tout de suite sur Paris. » Le 5 juillet. Mais nous sommes
au début de juin, le 5 juin. Il est vrai que Marie-Antoinette elle-même n’est pas trop
mécontente, parce qu’elle écrit à Fersen : « Les troupes manquent de tout. » Hein,
c’est la reine qui se dit ça en se frottant les mains : « Les troupes manquent de tout,
et sont dans le plus grand désordre. Pourtant, attention, on a l’idée d’obliger Luckner,
(le vieux reître), d’obliger Luckner a faire mouvement, prévenez qui de droit. »
Roland a une idée qui n’est pas sotte. Roland, ministre de l’Intérieur : « Mais nous
sommes très mal défendus, enfin, dit-il, mais il va peut-être y avoir de nouveaux
désastres militaires, si jamais les coalisés arrivent. Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ? Il
faut se replier sur la province. »
Danton lui reprochera ça terriblement, nous y viendrons, mais ce n’est pas idiot, nous
avons connu ça en 14, en France, lorsque Paris a été menacé par l’avance
allemande, vous savez que le gouvernement s’était réfugié en Gironde. C’était
naturel que le gouvernement, pour avoir sa liberté d’action, ne se soit pas porté de
l’autre côté, à l’étranger. Bien, Roland aussi s’était dit : « Il vaudrait mieux replier le
gouvernement en province, peut-être à Bourges, peut-être même dans le Midi, mais
on va emmener le roi avec nous. » Et ça, c’était en effet une prudence, parce que ce
roi était tellement suspect qu’il valait mieux l’emmener. Dès que le roi a
connaissance de cette idée de Roland, il se dit : « Surtout pas ça ! » C’est ce que
Fersen ne cesse de dire dans sa correspondance à Marie-Antoinette : « N’acceptez
pas de quitter Paris, faites tout pour ne pas quitter Paris. » Alors, ce roi qui, jusqu’à
présent, fait le gros dos et semble très gentil, le roi fait un coup de tête, le 12 juin, et
renvoie son ministre jacobin. Il va prendre des modérés. Les Girondins Jacobins sont
épouvantés de ce coup de tête du roi : « Mais enfin, on n’a jamais vu un roi pareil
qui, jusqu’à présent était si gentil et si docile. » Alors, on songe à faire contre lui une
opération de force, appeler au secours le Quatrième État, c’est-à-dire les passifs,
demander aux citoyens passifs de Paris, à ceux qui ne votent pas, de faire une
journée pour rétablir ces Girondins qui, précisément, ont exclu les passifs.
Seulement, ils ont des troupes à leur disposition. Grâce à Danton, Danton dont
l’attitude est toujours si curieuse... Danton a son ami Santerre, le brasseur, le jockey,
vous savez, et Santerre dispose d’un certain nombre de troupes.
Alors, le 20 juin, les Girondins vont essayer de faire une journée : On va investir les
Tuileries, oh, pas violemment, mais on bousculera un peu les gens, il est entendu
qu’on ne tuera personne, et on va exiger du roi qu’il ramène le ministère Roland. Le
roi se tient très bien, dans cette journée du 20 juin, et je vous assure que ce n’était
pas drôle, pendant cinq ou six heures, des gens qui vont défiler devant lui, des gens
en bonnets rouges. Il est coincé dans l’embrasure d’une fenêtre, et la reine qui est là,
qui tient contre elle ses enfants, et les gens passent devant eux en disant des propos
quelquefois fort désagréables. Le roi a accepté de mettre un bonnet rouge, mais il ne
s’engage à rien, et la journée est un avortement complet. A la fin de la journée, le roi
n’a pas du tout promis de faire revenir le ministère jacobin. Alors, la Fayette va
essayer ce qu’il avait annoncé aux Autrichiens, il va essayer un putsch militaire, et
ça, c’est sérieux. L’histoire officielle en parle peu.
Le 28 juin, profitant de l’émotion qui se produit à l’intérieur de la France, quand on a
su que la basse plèbe de Paris avait envahi les Tuileries, s’était mal conduite avec le
roi, etc. Lafayette, quittant son armée sans autorisation, arrive à Paris pour
prononcer des paroles menaçantes à l’Assemblée Législative, pour dire : « Je ne
veux plus », je, un général, enfin, « je ne veux plus des Jacobins ». Et comme il voit
qu’il n’a pas beaucoup d’appui à l’Assemblée (on n’ose tout de même pas protester
contre un homme aussi important que La Fayette. Vous savez, il y a chez les civils
une espèce d’intimidation à l’égard des militaires, une façon de se mettre
involontairement au port d’armes, devant les généraux. Alors, on va écouter avec un
peu d’irritation ce que dit ce général, mais on ne le frappera pas), et le 28 juin au soir,
La Fayette essaie d’organiser un putsch, enfin, de réunir des gens, des Gardes
Nationaux, qui marcheront contre la Législative, contre les Jacobins, pour prendre le
pouvoir. Ça va rater. Il y avait bien eu vingt mille Français, vingt mille Parisiens, qui
avaient fait une protestation contre l’indigne conduite de la population à l’égard du
roi, mais entre signer une protestation et payer de sa personne, il y a une marge, si
bien que La Fayette, qui a donné rendez-vous aux conjurés, pour marcher contre les
Jacobins de la Législative le 28 au soir, sur les Champs Elysées, il n’a personne
avec lui. Il y a quarante personnes. Ha ! Il est obligé de repartir. Notez que c’est tout
de même singulier qu’on ne l’ait pas mis en prison. Non, il repart. Ce général
extravagant va continuer à aller soi-disant commander les troupes. Les Girondins
sont coincés, vous savez, ils sont extrêmement ennuyés, ils ont peur de la foule, ils
ont peur du roi, maintenant. Alors, Vergniaud va se contenter de brandir des foudres,
du reste avec beaucoup d’élan. Le 3 juillet, il va prononcer un discours qui est beau,
qui est bien tourné, où il déclare qu’il y a véritablement un centre de trahison qui
n’est pas loin et qui est dans les Tuileries, que tout ça se fait constitutionnellement,
que le roi peut s’abriter derrière la constitution, mais qu’en réalité il représente un
danger terrible. Excellent. Seulement, je vous rappelle que c’est des foudres en zinc,
parce qu’il n’y a pas de conclusion. Pas de conclusion parce que les Girondins sont
effrayés d’avoir à faire appel au peuple contre le roi.
Le 28 juillet, tout à coup, le manifeste qui avait été annoncé par Fersen à la reine, le
manifeste est lancé. Les Prussiens, avant de s’engager sur le sol français, annoncent
aux Français ce qu’ils vont leur faire. « Si l’Europe intervient, dit le manifeste, c’est
pour faire cesser l’anarchie à l’intérieur de la France, et ses armées arrivent pour
délivrer le roi de sa captivité. Tout Garde National qui aura combattu les troupes
alliées sera puni comme rebelle au roi de France. Les habitants de Paris sont tenus
de se soumettre au roi immédiatement et sans délai, et s’il est fait au roi et à sa
famille la moindre violence, le moindre outrage ; il en sera tiré une vengeance
exemplaire. La ville de Paris sera livrée à une exécution militaire et des subversions
totales. » Terrible, ça. C’était la décapitation du roi. Vous comprenez que l’opinion
publique, lisant un texte pareil, se dit : « Mais alors, la preuve est faite, là, aux
Tuileries, c’est-à-dire au gouvernement, là, chez le roi, il y a un foyer de connivence
avec l’étranger. Le roi est complice de ces égorgeurs qui arrivent pour nous tuer. »
Alors, comment ça se fait qu’au lendemain de ce manifeste, il n’y ait pas eu le
mouvement populaire, qui va se produire seulement le 10 août ? C’est tout de même
extravagant. On nous dit dans l’histoire que c’est parfaitement vrai que la population
de Paris est folle de colère, la patrie a été proclamée en danger. Lorsque les
Prussiens ont commencé à pénétrer sur le sol national, le 6 juillet, cette patrie qui est
en danger, elle est menacée d’une trahison permanente avec ce que fait le roi. Alors,
comment y a-t-il un intervalle si grand entre le manifeste de Brunswick, qui est connu
le 28 à paris, et la journée révolutionnaire du 10 août, où le roi va être détrôné ? Ben,
ça, c’est pas clair, vous savez. Aujourd’hui encore, je ne peux pas vous donner
l’explication. Je peux vous en indiquer quelques-unes. Il est très certain qu’il y avait
d’abord un frein, un coup de frein puissant donné par les Girondins qui se disaient :
« Il ne faut pas déchaîner le peuple. » Il y a certainement aussi une terreur chez
Danton. Danton est un homme acheté ! La Fayette dira : « Il avait reçu cinquante
mille écus ! » Je n’en suis pas sûr. Mais qu’il ait été payé à ce moment-là part le
gouvernement, par le roi, pour essayer de calmer la foule, c’est hors de doute.
Robespierre, au contraire, le 29 juillet, aux Jacobins, avait prononcé des paroles
extrêmement graves, Robespierre avait dit : « Le moment est venu de réclamer, de
réunir une Convention Nationale. » C’est un mot américain, ça, convention, qui
voulait simplement dire réunion, assemblée, une Constituante numéro deux, et cette
Constituante devra être élue au suffrage universel.
Pétion, qui est maire de Paris, a peur, lui aussi, d’un mouvement populaire. Danton
négocie avec le duc d’Orléans. Il est arrivé à faire pousser le duc d’Orléans au
premier plan. Orléans a changé de nom. Il s’appelle maintenant Égalité. Il n’a plus
rien à faire avec les Bourbons. Danton est un homme qui négocie, qui remue tant
qu’il peut. On avait pensé d’abord à faire le coup le 5 août; mais le 5 août, c’est un
dimanche, et Pétion dit : « C’est un dimanche, les ouvriers sont inoccupés, ça va être
terrible. » Des gens, nouveaux venus, qui restent là, qui sont le Quart État,
réunissent un comité insurrectionnel. Ce comité comprend un curé, Jacques Roux,
qui était un curé révolutionnaire de Paris, comprend des gens comme Dopsenne, des
gens comme Huguenin, c’est-à-dire le petit peuple, et ce comité insurrectionnel est
en train de dire : « Nous allons nous substituer à la commune. » Alors, nous y voilà
tout de même, avec du retard.
Le 10 août, Danton s’était rendu en visite, était parti pour Arcis-sur-Aube pendant
quelques jours, enfin. Robespierre était là. Le 10 août au matin, la foule attaque. Dix
mille, cent mille, quatre-vingt mille personnes environ, les faubourgs, les faubourgs
ouvriers, attaquent les Tuileries pour renverser le roi. Les Tuileries sont en effet
conquises. Les Suisses très courageux - ils ont tiré sur la foule -, ils vont se faire
exterminer. Il y aura des massacres assez affreux, 380 tués du côté de la foule, mais
mille du côté des Suisses et des gentilshommes qui défendaient le roi. Toujours est-il
que ça y est : Les Tuileries sont envahies, le roi est obligé de chercher refuge à
l’Assemblée Nationale et proclame sa suspension, et le 10 août 1792 au soir, la
monarchie est finie en France. Ca, c’est du nouveau.
CHAPITRE 11
Nous étions donc arrivés l’autre jour à cette date du 10 août 1792, qui est vraiment la
date cruciale, la plaque tournante, si vous voulez, de la Révolution française. Alors,
j’ai envie de vous apporter quelques détails, d’abord, sur la journée du 10 août, et
ensuite d’en voir le sens.
Détails. Eh bien, l’opération s’est faite en plusieurs temps. D’abord, quand on avait
décidé, dans la nuit du 9 au 10 août - « on », c’est ce fameux comité insurrectionnel,
des gens du Quart État, des gens qui n’ont rien à voir avec la politique, mais qui
veulent précisément avoir à s’en occuper -, on avait décidé qu’il fallait essayer
d’abord d’empêcher la Garde Nationale, qui est requise pour la défense des
Tuileries, d’organiser une défense sérieuse. Le chef de la Garde Nationale, c’était un
nommé Mandat. C’était à tour de rôle qu’il y avait un général de la Garde Nationale.
C’était Mandat. Mandat était très favorable au roi. Beaucoup de gens, dans la Garde
Nationale bourgeoise.
Alors, Danton, qui avait reparu dans la nuit, revenant d’Arcis-sur-Aube, qui avait
reparu dans la nuit du 9 au 10, Danton tente un piège. C’est Danton, qui dit au
comité insurrectionnel : « Vous allez faire venir Mandat. » Et peut-être que vous vous
souvenez de mon premier exposé, où j’ai parlé d’un défaut qu’avait eu Jaurès dans
son histoire, Jaurès avait caché quelque chose qui s’était passé et qui n’était pas très
beau : on a tendu un piège à Mandat. On lui a dit : « Venez à l’Hôtel de Ville, on a
besoin de vous parler. » Une fois qu’on l’a pris à l’Hôtel de Ville, on l’a coincé, enfin,
on l’a emprisonné, mais également on l’a tué. C’était évidemment plus sûr qu’il soit
mort, pour que la défense ne soit pas organisée.
Donc, la défense des Tuileries semble désorganisée, puisque la Garde Nationale n’a
plus de commandant, et puis, deuxièmement, qu’est-ce qu’il y a ? Eh bien, il y a des
Suisses, qui sont 800, des Suisses mercenaires. On se dit : « Avec les milliers de
gens qui vont attaquer, ces Suisses ne pourront pas se défendre, et naturellement,
ils vont se rendre. » Alors, vous savez ce qui se passe ? La foule arrive, va envahir,
se trouve dans la première cour intérieure des Tuileries. Il y a une très grande porte.
Derrière cette porte d’environ vingt mètres, il y a un escalier gigantesque et lorsque
la foule arrive devant cet escalier, il est garni par ces Suisses. Ces Suisses ont des
habits rouges. C’est une espèce d’énorme masse verticale qui est sur l’escalier. Ils
sont sept ou huit cents qui sont là avec leurs fusils. La foule ne veut pas les tuer - ils
n’ont pas envie de se faire tuer - c’est évident, mais essayer de parlementer avec
eux, de fraterniser avec eux. Il y en a au premier rang qui ont des hallebardes et des
fusils. Alors, on leur touche leurs hallebardes, on touche leurs fusils : « Enfin, vous
êtes des frères, vous êtes des camarades ! » Et tandis que la foule est en train de
parlementer, l’officier qui commandait les Suisses lève son sabre, et crie : « Feu ! »
Alors, vous vous imaginez cette décharge formidable de sept cents à sept cent
cinquante hommes qui sont sur ces escaliers, qui dominent donc la foule, et qui la
foudroient. C’est un massacre. Les pauvres gens qui sont là refluent, laissant
beaucoup de morts, sortent des Tuileries et se concertent : ‘Qu’est-ce qu’on va faire
? » C’est à ce moment-là qu’arrivent le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint-
Marceau. La plupart de ceux qui sont là, ce sont les fédérés marseillais, qui sont
arrivés le 30, les fédérés que les Girondins eux-mêmes avaient convoqués. Les
fédérés marseillais sont arrivés en chantant ce fameux hymne, Chant de guerre de
l’armée du Rhin, qui avait été créé au mois d’avril 92, par le capitaine du génie
Rouget de Lisle. « Aux armes, citoyens, etc. » C’est un peu ridicule, quand on y
pense, parce que c’était un chant de guerre pour une armée qui ne se battait pas. On
disait : « Marchons, marchons » et on piétinait, et les généraux ne donnaient aucun
ordre. Toujours est-il qu’ils arrivent, ces fédérés marseillais, avec aux lèvres le chant
de guerre de l’armée du Rhin, qui s’appellera La Marseillaise. Ils sont là, enfin, très
gonflés, très décidés à en finir avec ce roi, ce roi de la trahison, et comme le
faubourg Saint-Marcel arrive pour se joindre au faubourg Saint-Antoine, on décide
cette fois d’attaquer. On ira face aux canons des Suisses.
Alors, c’est en effet terrible, la foule est en effet bien plus nombreuse, c’est entendu,
mais elle perd beaucoup de gens et le roi, qui s’est sauvé, le roi qui s’est enfui, qui
s’est réfugié tout près - vous savez, à l’Assemblée Nationale, enfin, la Législative,
elle touchait le palais des Tuileries, il y a à faire 150 mètres, il s’est réfugié dans
l’Assemblée -, il donne un ordre écrit aux Suisses : « Cessez le feu ! » Par
conséquent, c’est l’invasion autorisée par le roi, et c’est là où il se passe des scènes
sur lesquelles il ne faut pas jeter le voile, c’est assez atroce. Les Suisses sont
désarmés, les Suisses sont massacrés. S’il y a environ quatre cents morts du côté
de la foule, il y a mille morts du côté des Suisses et des quelques gentilshommes
courageux qui étaient venus pour défendre le roi. Le père de Lamartine, par
exemple, était venu de sa province pour mettre son épée, comme il disait, au service
du roi. Ce sera, pendant toute la fin de la journée du 10 août, des massacres de
gens qui ne sont pas capables de se défendre. Le père de Lamartine s’est caché, la
nuit, dans Paris, est arrivé à traverser la Seine sur une petite barque, il a trouvé
quelqu’un pour le transporter et il s’enfuira du côté de sa province. Voilà pour les
détails.
Maintenant, le sens, ça, c’est tout de même plus intéressant, le sens de l’opération.
Eh bien, d’abord, c’est un réflexe de défense. Tout le monde avait compris que la
Cour était un foyer de connivence avec l’étranger, que c’était un centre de trahison.
Par conséquent, il est absolument impossible d’accepter que dans cette guerre, alors
que les coalisés qui tardaient allaient tout de même venir, impossible d’accepter
qu’au centre même de Paris, il y a à la tête de l’État, il y a un foyer de connivence
avec les envahisseurs. Donc, réflexe de l’État. Mais ce qu’il y a de beaucoup plus
important, c’est que c’est l’irruption, cette fois, c’est la participation à la politique
française de ce Quatrième État qui, jusqu’à présent, en avait été exclu. Tous les
salariés, toutes les pauvres gens, les passifs. Si vous voulez, c’est l’irruption de la
France dans les affaires françaises. Et ça va très loin, quand on pense à ce que va
dire Robespierre, Robespierre qui est au premier rang de cette nouvelle Commune
insurrectionnelle, et qui déclare ceci : « Le peuple est enchaîné dès qu’il dort. Il est
méprisé dès qu’il ne se fait plus craindre, il est vaincu dès qu’il pardonne à ses
ennemis, avant de les avoir complètement domptés. Observez, dit-il, ce penchant de
certains (et ce ‘certains’, c’est La Fayette et pas mal d’autres) pour qui sont associés
comme équivalents les mots de ‘pauvres’ et les mots de ‘brigands’ ». On ne saurait
mieux dire. Vous vous rappelez peut-être que les fameux ouvriers de l’atelier de
charité de 89, on les appelait « les brigands de Montmartre ». Les brigands, c’étaient
de pauvres types à qui on donnait vingt sous par jour. « Les vrais brigands, disait
Robespierre, ce sont ceux qui ne veulent constituer la république que pour eux-
mêmes, et qui suivent en tout l’intérêt des riches. Ils sont les honnêtes gens, ils sont
les gens comme il faut, et nous, comme ils le disent, nous sommes les sans-culottes,
c’est-à-dire la canaille. » Puis, Robespierre n’est pas le seul à penser ainsi. Il y a
quelqu’un de la Législative qui ne s’est pas encore manifesté, et qui s’appelle
Couthon, et Couthon, qui pense tout à fait comme lui, va immédiatement réclamer
l’abolition, l’abolition complète de ce fameux rachat, de ces fameux droits féodaux qui
sont effectivement abolis depuis 1789, et qui sont toujours exigés -, mais non payés,
du reste -, exigés de la part des paysans. Couthon va dénoncer ces industrieux qui
font mine de se rallier à la révolution, mais à la condition qu’elle perpétue l’influence,
c’est-à-dire la domination de leur classe.
Et puis, il va apparaître quelqu’un qui m’intéresse, que j’aime bien, un pasteur
protestant, qui n’est pas du même type que ce pasteur Lassurce et que ce pasteur
Rabaut-Saint-Etienne que nous avons vu, qui étaient ces pasteurs bien-pensants,
vous savez, qui avaient certainement la haine du clergé catholique, mais qui avaient
une haine bien plus grande encore de la classe pauvre. Eh bien, le pasteur Jean
Bon-Saint-André, c’est quelqu’un du Midi, qui s’est fait honnir à Montauban, là où il
va être élu, pour avoir dit : « Un foulon vaut bien un fabricant. » Par conséquent, à
partir du 10 août, c’est donc l’irruption du Quatrième État dans la politique française.
Et la lutte qui va se déchaîner maintenant, Monsieur Mathiez, l’historien Albert Mathie
l’a admirablement définie en disant : « Ça va être le combat entre ceux qui ont fait le
10 août et ceux qui n’ont pas pu l’empêcher. » La Législative, l’Assemblée
Législative, elle était là en principe pour deux ans. Pour deux ans, ça fait donc que,
s’étant réunie le 1er octobre 91, elle devait durer jusqu’au 30 septembre 93, la
Législative, chambre censitaire. Mais maintenant, il est question de suffrage
universel. La Législative comprend qu’elle ne peut plus subsister, elle accepte son
suicide, elle déclare que le 20 septembre, elle tiendra sa dernière réunion, et que la
nouvelle Chambre, qui sera une Convention, c’est-à-dire une constituante numéro
deux, se réunira le 21 septembre.
Ils ne sont pas tellement affolés, figurez-vous, les gens de la Législative, pas
tellement, parce qu’ils se rassurent, en se disant, primo : « Cette fois, on a obtenu le
contraire de ce que Robespierre avait obtenu au sujet de la Constituante. » Vous
vous rappelez que Robespierre, en mai 90, avait fait voter ce décret par lequel aucun
membre de la Constituante ne pouvait être membre de la Législative. Tandis que
cette fois, on a décidé que les membres de la Législative pouvaient se représenter
aux élections. Alors, ils se disent : « Avec nos influences locales, puisque nous
sommes les notables, puisque nous sommes les gens considérables de nos
provinces, il y a bien des chances qu’on y arrive. » Et puis, deuxièmement, chose
dont je ne vous ai pas parlé encore et qui est importante : le petit nombre des votants
en France. Il y a très peu de gens qui votent, figurez-vous. On pense toujours que la
Révolution française est un immense mouvement, avec des multitudes en
mouvement, mais ce n’est pas vrai. Aux élections des États Généraux, figurez-vous
que dans Paris, il y avait tout de même 42 ou 45.000 hommes qui avaient le droit de
vote, 42 à 45.000 sur la population de 700.000 habitants, c’est entendu, mais même
sur ces 40.000, il n’y en avait que 11.000 qui avaient voté. Et toutes les fois qu’on
faisait une élection - par exemple pour celle du maire Pétion, c’est le 14 novembre 91
-, toujours le même chiffre, il y a environ dix mille personnes qui votent. Et par
ailleurs, un troupeau, un immense troupeau aux yeux bandés, de gens qui disent :
« Mais la politique, ce n’est pas pour nous, enfin, c’est au-dessus de nous. »
Par conséquent, même avec le suffrage universel, les gens de la Législative se
rassurent en se disant : « Après tout, nous avons affaire à ces masses amorphes, à
ces bêtes de somme de la province, à ces journaliers, à ces paysans à qui on va
mettre entre les mains un bulletin de vote. Ils ne sauront pas quoi en faire. On va
s’en tirer. » Donc, les notables seront là. En principe, il n’y aura plus besoin d’être
propriétaire foncier pour devenir député, mais en fait, on va y arriver.
Alors, qu’est-ce qu’ils font, les gens de la Législative, se séparent ? Eh bien, ils se
prononcent sur le sort du roi sans se prononcer sur le régime. Notez bien que ce
n’est pas la Législative qui va décider, c’est la République. Le roi, il est suspendu. Le
roi, il est en prison. Ce n’est pas exactement en prison, il est en résidence surveillée,
on l’a envoyé au Temple, vous savez. Le Temple, qu’est-ce que c’était ? Ce n’était
pas une prison, c’était une possession du duc d’Artois. Il y avait, si vous voulez, trois
grandes possessions princières, à Paris. Il y avait le Luxembourg, qui appartenait à
Provence. Provence, c’est le frère du roi et c’est le futur Louis XVIII. Il y avait Artois,
le comte d’Artois, l’autre frère du roi, qui possédait justement le Temple. Et, il y avait
le duc d’Orléans, qui avait le Palais Royal. Alors, le Temple, c’est le château du
comte d’Artois. C’est là qu’on va mettre le roi. Les gens, image d’Épinal encore, ont
dit : « C’est épouvantable, ce malheureux roi qui est enfermé au Temple avec sa
famille. » Eh ! Attention ! Il faut voir les dispositions qu’on lui a votées. Il n’y a plus de
liste civile, naturellement, on sait pourquoi il l’utilisait, sa liste civile. Il l’utilisait pour
acheter des gens comme Danton, alors, plus de liste civile. Il n’est plus roi, il est
suspendu. Mais savez-vous ce qu’on lui donne, pour vivre au Temple ? On lui donne
500.000 francsii Par conséquent, ce citoyen qui n’est qu’un simple citoyen, qui n’est
plus le roi, il a une disponibilité assez sympathique. Enfin, il a quelque chose comme
2 millions de francs d’aujourd’hui. Et il est au Temple, très bien traité. Il a trois
matelas dans son lit. Sa table, car il est extrêmement gourmand, sa table est
alimentée de la manière la plus princière. Enfin, il n’est pas malheureux, au Temple,
sinon qu’il est en résidence surveillée.
Il faut un gouvernement, un gouvernement provisoire, en attendant ce que va décider
la Convention. Alors, ce gouvernement provisoire, qu’on va appeler Conseil Exécutif
provisoire, ce gouvernement, naturellement, va comprendre les Girondins, qui
avaient été exclus le 12 juin. Vous vous rappelez peut-être qu’ils avaient été furieux,
et qu’ils avaient tenté la journée du 20 juin, pour se faire rétablir. Le roi n’avait pas
marché. Maintenant qu’il n’y a plus de roi, ils reprennent le pouvoir. Alors, on revoit
paraître Roland, on voit Servan. Voilà Dumouriez qui, maintenant, a demandé un
commandement. Et ces Girondins vont s’adjoindre un membre de plus, qui est
Danton. Ah, ça, c’est très intéressant, qu’ils aient choisi Danton. Les gens de la
Législative sont furieux contre la Commune. La Commune, c’est ce gouvernement
insurrectionnel, ce gouvernement qui n’est pas encore légitimé par un vote, des gens
qui sont là sans pouvoir. Alors, ils ont besoin tout de même de s’entendre avec ces
gens-là, et comme Danton est un des membres de la Commune, on va choisir
Danton. Oh, surtout pas Robespierre ! On va choisir Danton, pour l’annexer à ce
nouveau gouvernement provisoire. Danton est poussé par Condorcet, il a été
recommandé par le marquis de Condorcet, lequel a prononcé deux phrases que je
tiens à vous dire. Concorcet, parlant de la révolution qui vient de s’accomplir, du 10
août, a dit : « Il y a des instruments méprisables d’une révolution nécessaire. »
Qu’est-ce que c’est que les instruments méprisables ? Eh bien, c’est la petite plèbe,
enfin, ce n’est pas les actifs. Et il a dit d’autre part : « Avec Danton, avec le citoyen
Danton, il y a toujours moyen de s’arranger, parce qu’il est toujours facile de le
rattacher aux bons principes. » Qu’est-ce que c’est, les bons principes ? C’est la
défense de la propriété. On sait que Danton est un homme vénal, on sait que
Danton, tout petit bourgeois au début de la révolution, est maintenant un grand
bourgeois. On sait qu’il a sa gentilhommière d’Arcis-sur-Aube, alors, on se dit
« Celui-là fait mine d’être un homme d’extrême gauche, nous allons le prendre au
gouvernement, précisément parce qu’il nous aidera à lutter contre un homme de
gauche pour de bon et qui s’appelle Robespierre. »
Et puis, on va refaire à la Législative ce qu’on était là pour faire. Ils avaient deux
idées, vous savez, ils voulaient faire la guerre, et ils voulaient faire la guerre aux
prêtres. Alors, quelqu’un surgit maintenant, qui aura une grosse importance, qui en
aura de plus en plus, ce quelqu’un s’appelle Cambon. Il fait prendre, à peine la
Législative va-t-elle se dissoudre, un nouvel arrêté contre les prêtres, l’arrêté du 26
août, disant qu’ils seront susceptibles de déportation dans les quinze jours s’ils ne se
rallient pas par un nouveau serment. Il est très ennuyé, Cambon. Cambon, c’est un
industriel, un homme qui avait créé en 1774 la société Cambon et Fils, dans le
Languedoc, c’est un grand industriel du tissage. Cambon est appuyé par quelqu’un,
à cette horrible Commune, cette exécrable Commune, il est appuyé par Manuel.
Manuel, c’est le procureur, un ami de Pétion, et Manuel, il se spécialise dans la
diversion anticléricale. C’est Manuel qui va dire : « Interdiction aux prêtres de porter
leurs costumes en dehors des églises, interdiction de faire des processions,
interdiction aux religieuses d’entrer maintenant dans les hôpitaux. » Enfin, on
s’arrangera. On n’a pas besoin des sœurs hospitalières. Et c’est aussi Manuel qui va
inventer d’interdire, en 92, la messe de minuit. Alors, ça, c’est un ami de Cambon.
Mais l’exécrable Commune a obtenu tout de même le 17 août quelque chose qui fait
beaucoup froncer les sourcils aux gens du pouvoir, la création d’un tribunal spécial.
Tout à l’heure, plus tard, on l’appellera Tribunal Révolutionnaire, après qu’il aura été
un instant supprimé, comme vous verrez.
Le 17 août, on a créé, sur la demande de la Commune, avec l’appui bienveillant de
Danton, un tribunal qu’on appelle le tribunal criminel, ou encore, si vous voulez, le
tribunal spécial, et qui est là pour quoi ? Pour juger, précisément, ceux qui ont
connivé avec le roi et l’étranger. Et alors, la guerre ? La guerre, ça va mal, quoique
les coalisés soient très mous, puisque c’est uniquement le 19 août, vous entendez, le
19 août, alors que la guerre devait avoir commencé, en principe, le 20 avril, c’est le
19 août que les Prussiens pénètrent sur le sol français. Et ce même 19 août, il se
passe quelque chose de capital, c’est que La Fayette, La Fayette général,
généralissime d’une des trois armées françaises, La Fayette, ce jour-là, trahit. Oh,
c’est facile de voir, puisque le 18 mai, il était en rapport avec les étrangers, il avait
promis de ne pas se battre contre les coalisés, contre les envahisseurs, parce qu’ils
voulaient rétablir le roi à Paris. Maintenant que le roi, que son cher roi, est tombé
maintenant, il va essayer d’entraîner ses troupes contre Paris. Mais rien à faire ! Les
volontaires qui sont là ne veulent pas le suivre. Alors, le 19 août, le jour même où les
Prussiens entrent sur le sol national, le général La Fayette passe à l’ennemi. On ne
le dit guère dans les livres d’histoire, vous savez. J’ai regardé, dans les dictionnaires
: on dit que La Fayette « cesse de combattre » à partir du 19 août, on ne dit pas qi’il
est passé dans les rangs adverses. Et comme le roi ne l’aimait pas, comme la reine
le détestait, il a une très désagréable surprise, La Fayette, qui pensait qu’on allait
l’accueillir chez les coalisés à bras ouverts. Pas du tout ! On va le mettre en prison,
et jusqu’à la fin de la révolution. Il sera en prison en Autriche. N’empêche que les
Allemands et les Prussiens avancent. Le 23 août, ils sont devant Longwy, qu’ils
prennent rapidement. La ville ne se défend qu’à peine. Et les voilà le 30 août devant
Verdun, et ça, Verdun, s’ils le prennent, c’est la Champagne ouverte, c’est Paris qui
va être investi. Alors, là, regardons bien, regardons bien le rôle de Danton.
La légende Danton, c’est ceci : « c’est l’âme de la résistance », mots que j’ai
employés déjà à son sujet. C’est lui qui va prononcer, le 28 août, un discours
tonitruant où il appellera tous les Français à se précipiter en masse vers la frontière,
et le même qui, le 2 septembre, va prononcer la phrase célèbre : « De l’audace,
encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée. » Voilà le
personnage apparent de Danton. Mais il y a un autre personnage en recul, le même
Danton qui prend cette attitude ultra-nationale, qui est l’homme du patriotisme, qui
demande à tout le monde de se précipiter vers la frontière, Danton est un homme qui
est avant tout pour la défense de la propriété, et qui se dit : « Plus je ferai partir de
jeunes Français, de prolétaires, d’illettrés, plus je les ferai partir sur la frontière, plus
ça fera une purge dans Paris. » Par conséquent, les éléments les plus dangereux
pour la stabilité sociale vont partir du côté de la frontière. Et qu’est-ce qu’il fait
parallèlement ? Il a une combinaison secrète avec Pétion. Pétion, c’était le maire.
Pétion, c’est un homme qui venait de la gauche quand il était de la Constituante. Ça
avait été un ami de Robespierre. Pétion, Buzot et Robespierre avaient représenté
l’extrême gauche de la Constituante, et vous avez peut-être vu avec moi Pétion
s’avancer d’année en année, enfin, de mois en mois, du côté de la réaction. Le
comte d’Antraigues, nous savons depuis le livre de Jacqueline Chaumier, Le réseau
d’Antraigues et la contre-révolution, le comte d’Antraigues écoute et note les propos
que tient le maire de Paris. Pétion, il est toujours maire de Paris malgré la Commune
insurrectionnelle, qui a bien voulu le conserver, parce qu’il est resté passif pendant le
10 août. Et Pétion est l’homme qui a dit : « Plutôt le despotisme que le régime de la
canaille. » Alors, Pétion, d’accord avec Danton, va trouver le roi. Ca, on ne le savait
pas, on ne le sait que depuis peu de temps. Il va trouver le roi au Temple et il essaie
d’obtenir que le roi négocie avec les Prussiens qui s’avancent, en leur disant ceci :
« On ne peut pas répondre de ma sécurité dans Paris. Il y a ce fameux Quart État,
qui est maintenant lancé dans l’arène politique. Il y a cette Commune
insurrectionnelle. Par conséquent, si les Prussiens s’approchent trop près de Paris,
la Législative elle-même, le conseil de discipline lui-même n’aura pas le pouvoir de
protéger ma vie. Le Temple va être envahi. On va me tuer, moi et mes enfants. Par
conséquent, arrêtez-vous. »
Donc, Pétion et Danton négocient par l’entremise du roi avec les Prussiens, en disant
: « Arrêtez-vous pour sauver la vie du roi. » Mieux, Danton va négocier - et pourtant,
il n’a aucun titre, Danton est chef de la Justice, il n’est pas chef des Affaires
étrangères, mais il a un très grand ascendant, une très grande autorité, à cause de
sa stature, de ses formes athlétiques dont il parlait, il se fait écouter, fortement
écouter, je vous assure, d’un monsieur comme Lebrun, à qui on a donné les Affaires
étrangères - alors, Danton va négocier, avec l’entremise de Lebrun, avec
l’Angleterre, pour essayer d’obtenir la neutralité de l’Angleterre, et même une
pression de l’Angleterre sur les coalisés, en faisant dire aux Anglais : « Vous n’avez
pas intérêt à ce que la France soit écrasée. Il y a des dangers qui menacent :
l’équilibre européen sera perverti, si la France est trop abaissée et si les autres
prennent trop de puissance, par conséquent, tâchez donc d’intervenir. » Donc,
Danton, qui fait le fulgurant, cherche en fait tous les moyens d’éviter qu’il y ait un
règlement militaire redoutable. Et il va proposer aux Anglais quelque chose que le roi
leur avait déjà proposé. Le roi aussi avait dit : « Anglais, soyez gentils, n’empêchez
pas un congrès européen de se réunir. Anglais, n’empêchez pas les Austro-
Prussiens de marcher contre mon pays, la France. » Et le roi Louis XVI avait proposé
aux Anglais, comme gage, enfin, comme témoignage de sa gentillesse, de leur
donner une petite colonie française, une toute petite colonie, qui s’appelait Tobago.
Alors, Monsieur Gaxotte, dans sa fameuse histoire de la révolution, que vous
retrouvez dans L’histoire des Français quand il dit : « Danton n’a pas hésité à offrir
un morceau de l’Empire colonial français aux Anglais », il oublie de nous dire que
Danton reprenait tout simplement un geste que le roi avait le premier tenté.
Et puis, troisièmement, nous savons maintenant que Danton, grâce à Lebrun, avait
fait envoyer des instructions aux représentants français dans une petite ville de Sarre
qui s’appelait Deux-Ponts. Et le représentant français de la ville de Deux-Ponts,
Zweibrücken, comme on dit aussi, devait se mettre en rapport avec les Prussiens
pour essayer de les arrêter. Toujours est-il qu’ils sont en train d’avancer, les
Prussiens. Oh, ils n’avancent pas vite. Ils avancent assez lentement. Ils sont
embêtés parce qu’ils entendaient les émigrés de Coblence qui étaient avec eux, et
qui leur disaient : « Vous savez, vous allez être accueillis à bras ouverts. » Ils
n’étaient pas du tout accueillis à bras ouverts. Il y avait des guérillas, il y avait une
résistance paysanne. D’autre part, le temps était extrêmement mauvais, le mois
d’août était pluvieux, ils avançaient à tout petits pas. Néanmoins, le 2 septembre, en
92, on apprend que Verdun est tombé, il n’y a donc plus de défense, plus de citadelle
entre Verdun et Paris.
C’est ce 2 septembre que vont commencer les fameux massacres de septembre. Ce
n’est pas une belle page de la révolution, mais il faut comprendre ce que c’était. Les
aristocrates, enfin, les complices de la cour, avaient été arrêtés en grand nombre. Le
tribunal révolutionnaire, créé le 17 août, s’accompagnait de comités de surveillance.
Les comités de surveillance de chaque section étaient là pour guetter les gens
dangereux. Danton avait accepté l’idée des comités de surveillance. Les prisons
étaient donc garnies. Le régime des prisons était un régime extrêmement libéral. Il y
avait tellement de prisonniers qu’ils n’étaient pas tous dans les cellules, croyez-moi.
Ils avaient le droit de se promener à l’intérieur de la prison. Et le 2 septembre,
lorsque cette nouvelle terrible se répand dans Paris, que les coalisés arrivent et qu’ils
ont pris Verdun, c’est une joie indécente et provocatrice, dans les prisons. Les gens,
les prolétaires, enfin, les pauvres gens qui marchent le long des murs des prisons
parisiennes, entendent des chants, des banquets, comme ces aristocrates ont le
droit de faire venir de l’extérieur tout ce qu’ils veulent pour bien se loger, bien se vêtir
et bien manger, ils organisent des festivités. Alors, il y a cette malheureuse populace
parisienne qui s’est engagée en foule à l’appel de Danton, qui se précipite dans les
bureaux d’engagement pour aller se faire tuer, et puis, vous avez, dans Paris, ces
gens qui lèvent leurs verres à la conquête de Paris par les étrangers, alors, c’est les
massacres, alors il y a des quantités de gens qui se précipitent dans les prisons pour
dire : « On va nettoyer ces gens-là. Parce que si nous allons nous faire tuer, nous
n’allons pas laisser cette grande population, enfin, ils sont peut-être deux, trois mille
qui peuvent sortir des prisons avec des armes, ou en trouver tout de suite, et
égorger, comme dit la Marseillaise, égorger nos femmes et nos enfants. »
J’ai un témoignage-là qui est bien curieux, dans le bouquin de Jacqueline Chaumier,
sur le comte d’Entraigues, les agents royalistes qui renseignent d’Entraigues, lequel
renseigne les princes, disent : « Tout cela se faisait en silence, il n’y avait qu’une
sorte de calme, trois jours affreux d’exécutions paisibles et ordonnées. » Ce n’est
pas ce que je croyais, pas ce que la légende m’avait dit. La légende m’avait dit qu’il y
a eu un peuple surexcité, la plus basse classe, enfin, les gens épouvantables qui se
jettent dans les prisons et qui tuent tout. Non, non, ça ne se passe pas comme ça.
C’étaient des massacres organisés en silence, avec une sorte de calme. Des
comités se constituaient, des comités évidemment fictifs, enfin, qui entraient dans
chaque prison, qui faisaient l’appel des prisonniers, qui essayaient de regarder s’ils
étaient coupables ou pas, vous pensez, et on décidait : « Celui-là peut sortir, celui-là
sera tué. » Et tout ça s’exécutait avec une espèce de rigidité. Bien entendu, il y avait
des choses terribles, on cite tout le temps l’histoire de la princesse de Lamballe, ç’a
été affreux. Un sadisme de la foule s’est exercé sur le corps de cette malheureuse. Il
y avait eu des choses que je ne peux pas raconter ici. Bien sûr qu’il y avait des
quantités de prêtres dans la prison des Carmes, je crois, qui n’étaient pas
dangereux, puisque la plupart des dangereux étaient partis. Ceux qui étaient là,
c’étaient justement ceux qui avaient eu confiance dans la révolution. Eh bien, ces
prêtres sont tous massacrés. Mais ce qui est très intéressant, c’est de voir le rôle de
chacun dans cette histoire. Dieu sait que les massacres de septembre vont servir à
la Gironde pour attaquer les gens de la Montagne, c’est-à-dire de la gauche. Les
gens de la Gironde n’ont pas bougé pendant les massacres de septembre. J’ai eu
sous les yeux un article de Gorsas, qui était un journaliste des Girondins, qui disait :
« C’est eux ou nous. »’ Eux, les aristocrates, ou nous, les républicains. Par
conséquent il faut les rudoyer.
Roland était ministre de l’Intérieur. Et pourtant, il n’a rien fait pour arrêter les
massacres. Peut-être que c’était dangereux, enfin, il n’a pas bougé. Brissot, dans
son journal qui s’appelle Le Patriote Français, parle de mesures nécessaires. Voilà
ce que disent les Girondins. Marat, oui, Marat a signé une circulaire. Il est du comité
de surveillance de la Commune, il a signé le 2 septembre au soir une circulaire aux
autres communes insurrectionnelles de France qui venaient de se constituer dans les
grandes villes, où il dit : « Cet exemple salutaire de Paris doit être suivi. » Ca,
évidemment, ce n’est pas très noble, enfin, si vous voulez, il faut penser à Charles
IX, Charles IX au moment de la Saint-Barthélémy avait lui aussi fait faire une
circulaire à ses intendants de province pour dire : « Faites la même chose. » Eh bien,
maintenant, c’est l’inverse, c’est les aristocrates qui vont payer.
Et Danton, Danton, plusieurs personnes raconteront qu’on est allé supplier de venir
et qu’il a répondu : « Je me fous des prisonniers. » Danton n’est pas un sanguinaire,
mais Danton est un type qui se dit : « Il faut que je garde le contact avec cette foule
qui me fait confiance, quand ce ne serait que pour mieux la tenir. Par conséquent, je
n’interviens pas. »
Quant à Robespierre, Jaurès qui est plutôt lui-même favorable à Robespierre,
Jaurès, il est navré de ce que Robespierre a fait ce jour-là. Jaurès dit : « Il a fait
quelque chose de terrible, ce jour-là, Robespierre. Il a demandé l’arrestation parce
qu’il dit : ‘Ce sont des complices de l’étranger’. » Comment peut-on dire une chose
pareille ? Eh bien, avant de croire que Robespierre est saisi de frénésie, de délire, il
faut se renseigner. « Complices de l’étranger ». Eh bien, savez-vous qu’un des
journalistes des Girondins - il s’appelait Garat - il n’y a pas un mois, avait dit : « Mais
il faudrait peut-être un prince tout de même sur le trône de France, pourquoi pas un
prince anglais ? Le duc d’York. » Qu’est-ce que ça veut dire ? Que ces Girondins
veulent absolument avoir un maître en France. Alors, un despote éclairé, peut-être.
Toujours la vieille idée voltairienne. Il faut savoir que ce même Garat, trois jours
avant, ce n’est pas de chance, trois jours avant le manifeste de Brunswick, ce
manifeste où on annonçait l’égorgement de Paris, hé bien, dans son journal, Gorsas,
plutôt Garat, avait dit : « Brunswick, c’est un général plein de lumière, un général qui
a lu Voltaire, un général qui est pas mal orienté du côté des idées révolutionnaires. »
Ça paraissait tout de même stupéfiant. Il savait également, Robespierre, parce que
Pétion avait dit ça, nous le tenons également par le réseau d’Entraigues, il avait dit :
« Il faudrait faire venir un prince étranger sur le trône français, un prince protestant
de préférence. » Et je suis convaincu que Robespierre savait qu’on négociait en
douce. Danton, avec l’émissaire que nous avions à Deux-Ponts, Zweibrücken, donc,
négociations secrètes avec l’ennemi. Robespierre s’était dit : « Il y a en ce
mouvement, un grand mouvement national dans Paris. Il faut en profiter pour nous
débarrasser de ces gens qui sont volontairement ou involontairement collaborateurs
de l’ennemi. »
Nous sommes le 2 septembre, les massacres se terminent le 6 septembre, il y en
aura encore eu un atroce à Versailles, où par exemple un malheureux type qui n’en
pouvait rien, le duc de Cossé-Brissac, paya de sa vie le fait d’avoir été le chef de la
Garde Constitutionnelle Et nous arrivons au 20 septembre, qui est une date bien
importante, puisqu’elle est à la fois la date du dernier jour de l’Assemblée Législative,
et la date de Valmy.
Je vais finir sur Valmy. Valmy, 20 septembre. Donc, les Prussiens étaient descendus
lentement. Vous voyez qu’après avoir gagné, après avoir conquis la place de
Verdun, ils n’avaient pas du tout fait ce déferlement sur lequel le roi comptait pour le
sauver, et à propos duquel Danton exprimait des inquiétudes. Ils s’étaient avancés
lentement. Le général Dumouriez et le général Kellermann étaient arrivés à réunir
leurs troupes pour faire front devant les armées prussiennes, à Valmy. Pendant des
années, j’ai cru, comme le croient encore beaucoup de Français, que ça a été une
très grande victoire remportée par les troupes républicaines françaises. Savez-vous
qu’il n’y a eu qu’un duel d’artillerie, à Valmy, qu’il n’y a jamais eu de corps à corps, et
que pour des raisons un peu mystérieuses, que j’essaierai d’étudier la prochaine fois,
la fameuse infanterie prussienne, qui était paraît-il invincible, n’a pas attaqué. Le duc
de Brunswick est là, et il ne donne pas l’ordre d’attaquer. A plusieurs reprises, il est
sur le point de donner l’ordre, et il ne le donne pas. Il est vrai qu’il y avait eu une
supériorité de l’artillerie française, que l’artillerie française faisait des trous dans les
lignes prussiennes. Toujours est-il qu’après un échange d’artillerie, après que
Kellermann, c’est vrai, avait levé son chapeau à la pointe de son sabre et avait crié
« Vive la Nation ! » et que tous les volontaires français qui sont là - c’est surtout des
volontaires, ils sont en habits bleus et les vieilles troupes sont en habits blancs, et
c’est surtout le bleu qui domine - et que les volontaires français ont crié eux aussi
« Vive la Nation ! », ne croyez pas que ce beau cri ait suffi à intimider les forces
prussiennes. La vérité, c’est que les Prussiens, brusquement, en fin de journée, sans
que le combat ait été engagé, se retirent. Danton se félicite, c’est une histoire
excellente, ça ne pouvait pas être mieux, surtout que Danton avait eu soin, avec
Dumouriez qui est son ami, et je dois dire son complice, de placer à Valmy, donc, le
fils d’Égalité. Égalité, c’est le nouveau nom du duc d’Orléans, et le fils d’Égalité,
Égalité II si vous voulez, s’appelle le duc de Chartres. Qui c’est, ce petit duc de
Chartres, qui a à peine vingt ans ? Mais c’est le futur Louis-Philippe. Alors, on l’a mis
là, à Valmy, afin de lui donner un rôle exceptionnel, de façon que, si par bonheur il y
a une victoire, on puisse dire : ‘Cette victoire a été remportée non seulement par les
troupes républicaines de Dumouriez, mais aussi par le fils de Philippe Égalité. » Car
l’idée secrète de Danton et de Dumouriez, c’est de substituer à la monarchie de
Louis XVI une monarchie d’Orléans.
CHAPITRE 12
Nous voici en présence de la Convention, qui va se réunir le 21 septembre 92, c’est-
à-dire le lendemain même de Valmy, et quand ils se réunissent, les Conventionnels
ne savent même pas qu’il y a eu ce succès de Valmy la veille. Et le gros événement
auquel nous allons assister, c’est la mort du roi. Vous venez de voir dans le
générique ce visage dramatique.
Les élections de la Convention s’étaient déroulées à partir du 5 septembre, donc
antérieurement à Valmy. Je vous ai expliqué l’autre jour que les Prussiens
avançaient lentement, avançaient prudemment. Par conséquent, les élections
avaient eu le temps de se produire. Il faut toujours être loyal, je vous ai dit que je m’y
appliquais de mon mieux. Eh bien, il faut reconnaître que ces élections à la
Convention ont été partiellement des élections truquées, du moins à Paris. Pourquoi
truquées ? En ce sens qu’il y a eu des pressions terribles. Le comité insurrectionnel,
le comité Robespierre, enfin, il y avait même lui, il y avait eu cinq prêtres dans le
comité insurrectionnel et dans la nouvelle Commune. Ce comité insurrectionnel va
faire régner une sorte de demi-terreur à Paris, sur les électeurs. Peut-être vous
rappelez-vous que vingt mille citoyens de Paris avaient protesté contre l’agression du
peuple contre le roi, le 20 juin ? Eh bien, on décide que tous ceux qui ont signé la
protestation des vingt mille seront exclus du droit de vote. C’est une indignité.
D’autre part, tous les journaux réactionnaires, c’est-à-dire tous les journaux
royalistes, ont été supprimés, et enfin, dans un certain nombre de sections de vote, il
a été décidé que le vote ne serait pas secret, mais que le vote aurait lieu à voix
haute, pour intimider ceux qui voudraient être réactionnaires. Par conséquent,
soyons sincères, les élections parisiennes à la Convention ont été des élections
dirigées, terriblement dirigées. Le résultat, c’est que toute l’extrême gauche
cordelière (pour être des Cordeliers, il fallait payer dix centimes), ce sont ceux-là qui
vont constituer la députation parisienne. Au premier plan, l’élu numéro un, c’est
Robespierre, ce qui est juste, mais Danton va aussi se faire élire, mais Marat se fera
élire.
Danton, est-ce que vous vous rendez compte de l’ascension que ce garçon a réussie
? Danton, que vous avez vu, au début, lorsqu’il se faisait encore appeler d’Anton ? Il
s’appelait vraiment Danton, vous savez, mais quand il fallait se pousser en 88-89, il
s’était appelé d’Anton, avec la particule. C’est à ce moment-là qu’il faisait partie de la
police secrète du roi. Puis, il avait été conseiller, avocat au conseil du roi, puis il était
entré aux Départements, dans l’administration départementale, puis il était entré à la
Commune, et enfin, il avait eu ce succès foudroyant, enfin, cette grande ascension
de devenir brusquement ministre grâce au 10 août. Il avait amené des petits
camarades avec lui, vous savez : il y a Camille Desmoulins, dont je vous ai dit qu’il
était assez besogneux, mais que son mariage va enrichir. Danton en avait fait son
secrétaire particulier, parce qu’il était ministre de la Justice - et Fabre d’Églantine, un
des élus de la Convention parisienne, Fabre d’Églantine avait été secrétaire général
avec de très beaux appointements aussi. Eh bien, tout ça va faire partie de la
députation parisienne, et des gens qui autrefois en faisaient partie, des Girondins,
n’en sont pas, n’en sont plus. Alors, naturellement, ils sont exaspérés. Colère contre
Paris. C’est là où ils vont utiliser dans leurs candidatures de province - parce qu’ils
vont tenter de se faire élire en province -, ils vont utiliser les massacres de
septembre, dont ils sont aussi responsables que les Montagnards, que ceux qui vont
siéger à l’extrême gauche, qu’on allait appeler les Montagnards. Les Girondins
auront pour thème : « Paris est atroce, Paris est une dictature. » C’est partiellement
vrai, Paris a fait des massacres auxquels ils ne se sont pas opposés
personnellement. C’est leur thème pour exciter les électeurs provinciaux contre
Paris.
Le résultat avait bien été ce qu’ils espéraient, je vous l’ai dit l’autre jour, ils n’étaient
pas tellement terrifiés par le suffrage universel, en se disant : « Nous sommes les
notables, on arrivera toujours à faire marcher le brave petit troupeau aux yeux
bandés des passifs. »
Effectivement, et si vous regardez la composition de la Convention, vous apercevrez
que socialement c’est la même composition, éternellement la même que la
Constituante et que la Législative. On a beau avoir maintenant le suffrage universel,
c’est toujours les grands notables, c’est toujours les propriétaires, c’est toujours les
possédants qui sont arrivés, qui sont parvenus à être les délégués de la France.
Deux ouvriers, pourtant, oh, 2 sur 750, ce n’est pas beaucoup, mais enfin, il y a deux
ouvriers qui vont faire partie de la Convention. On n’a jamais vu ça, mais comme ils
ne sont que deux, ce n’est pas terrible. Il y en a un qui s’appelle Armonville, c’est un
cardeur de laine et il a été élu dans la Marne, puis un autre qui s’appelle Noël Pointe,
c’est un ouvrier qui travaille dans les armureries de Saint-Etienne. Enfin, sur les 750
députés de la Convention qui est pour la première fois élue au suffrage universel,
vous avez deux ouvriers. Tout le reste est composé de bien-pensants. En plus,
comme les constituants ont aussi le droit de se présenter, on voit dans cette
Constituante numéro deux qu’est la Convention - pourquoi dis-je « Constituante » ?
Parce qu’il faut refaire une constitution - on voit dans cette Constituante numéro deux
réapparaître des constituants importants, dont un qui n’avait pas fait beaucoup de
bruit, et dont je vais vous parler, mais d’autres qui étaient bien connus, puisque
Siéyès, qui n’avait pas été membre de la Législative, bien sûr, le voilà revenu. Boissy
d’Anglas, qui est un protestant à la façon de Rabaut-Saint-Etienne, d’ailleurs très
préoccupé de la propriété, le voici réélu. Et un nommé Barère, Barère de Vieuzac,
car c’est un aristocrate, Barère, bien qu’il soit homme de gauche, Barère de Vieuzac,
qui ne s’était pas fait beaucoup connaître dans la Constituante, va reparaître
maintenant dans la Convention, et il tiendra le rôle que vous devinez déjà.
Le premier jour, le 21 septembre, le premier jour de la réunion de la Convention,
Danton demande la parole. Danton devait choisir entre ses fonctions de ministre et
ses fonctions de député. Il n’était pas toujours admis qu’un député puisse devenir
ministre. Roland, lui, qui est ministre de l’Intérieur, va conserver son poste de
ministre. Danton a préféré quitter son poste de ministre de la Justice pour avoir les
coudées franches et pour pouvoir travailler à l’intérieur de la Convention. Ce jour
premier, le 21 septembre 92, Danton, c’est très important, ceci, Danton va prononcer
un grand discours, et le voici, l’essentiel : « Jusqu’ici, on a excité le peuple, parce
qu’il fallait lui donner l’éveil contre le tyran. Maintenant, il faut que les lois soient aussi
terribles contre ceux qui porteraient atteinte à la révolution. » (C’est-à-dire l’ordre
social tel qu’il est, et qui est traité comme il est.) « Abjurons donc cette exagération et
déclarons que les propriétés, toutes les propriétés individuelles, territoriales,
industrielles, seront éternellement maintenues. » Ca, c’était le grand gage, vous
comprenez, c’était l’essentiel. On avait horriblement peur de ce qui allait se passer
au point de vue social. On avait peur d’une retouche de la royauté, d’une
redistribution de la propriété, et Danton, qui a été choisi sur le conseil de Condorcet,
parce que, paraît-il, il est toujours facile de le rattacher aux « bons » principes,
Danton donne le gage principal, le gage sur lequel on compte d’abord, à savoir, il ne
sera pas touché à la répartition de la propriété. Vous avez entendu son adverbe,
« éternellement », ça paraît un peu ridicule, tout de même, tellement il y mettait le
paquet. Alors, dans le décret que l’on va prononcer, que la Convention prononcera le
premier jour, le 21 septembre 92, on se bornera à dire : « Les propriétés sont sous la
sauvegarde de la nation. »
Et à côté de ça, Robespierre, lui, qu’est-ce qu’il dit ? Je tiens à vous indiquer ça tout
de suite, parce qu’il y a la fameuse légende, une des légendes contre lesquelles j’ai
à me battre, que la bataille Danton-Robespierre est une rivalité de personnes. C’est
Michelet qui a raconté cette histoire-là. Robespierre, jaloux de la popularité de
Danton, mais c’est une opposition essentielle, il faut que vous preniez conscience de
l’opposition absolue qu’il y a entre la pensée de Danton, qui est un conservateur, et
la pensée de Robespierre, qui est quelqu’un qui voudrait modifier quelque chose à
cette structure indigne de la société, où il y a quantité de gens qui sont asphyxiés.
Robespierre n’est pas un déséquilibré, n’est pas du tout non plus ce qu’on appellerait
aujourd’hui un communiste, Robespierre est quelqu’un qui se dit : « Il est impossible
d’admettre qu’il y ait des foules de gens, qu’il y ait 23 millions de Français, peut-être,
qui ne mangent pas à leur faim. IL faut arriver à constituer une répartition nouvelle de
la propriété telle que les gens mangent, ne meurent pas. » Et c’est Robespierre qui
vient déclarer parallèlement à Danton : « Hier, la nation semblait se diviser en deux
parties, les royalistes et les patriotes. Aujourd’hui que le royalisme est par terre, vous
verrez ceux que l’on confondait sous le nom de patriotes se diviser en deux classes,
ceux qui sont réellement les défenseurs du peuple, et les autres, et ces autres, vous
n’aurez pas longtemps à attendre pour constater que leur parti se grossira, en fait,
des royalistes eux-mêmes. » Prophétie qui sera dans peu de temps vérifié.
Les Girondins, qui étaient si importants dans la Législative, sont encore là, ils sont
arrivés à tous se faire réélire. Cette fois, devant la menace sociale, qu’est-ce qu’ils
sont, les Girondins ? Dans la Convention, ils sont l’aile marchante de la bourgeoisie,
ils sont le bataillon de choc d’une bourgeoisie possédante qui se sent menacée.
Alors, dès la réunion de la Convention, ils s’arrangent pour prendre toutes les places
importantes. Regardez la constitution, par exemple, du bureau. Le bureau Président
de la Convention : Pétion. Qui c’est, Pétion ? Pétion, c’est le maire de Paris, qui avait
été terrifié par le 10 août, et qui donnait maintenant tous les gages, Pétion qui avait
dit : « Je préfère le despotisme plutôt que le règne de la canaille. » Alors, vous avez
Pétion président, vous entendez, le secrétaire de la Convention, Brissot, Vergniaud,
Condorcet, qui a parlé des instruments inépuisables, vous savez, du 10 août,
Condorcet, et puis deux pasteurs, le pasteur Lasource et le pasteur Rabaut-Saint-
Etienne, un ressuscité de la Constituante, et qui paraît là.
Il faut naturellement, puisqu’on s’appelle Convention et Constituante, qui est là pour
faire une constitution, il faut un comité de constitution. Eh bien, ce sont encore les
Girondins qui se précipitent pour envahir le comité de constitution. Il y a neuf
membres, dans le comité. Sept sont Girondins, avec naturellement Condorcet.
Condorcet a toujours établi un plan qu’il appellera République des Lumières, et qui
sera pratiquement une république autoritaire, une république militaire et une
république anticléricale. Voilà la disposition de départ. Comment sont-ils ? Eh bien,
ils sont surexcités, ils sont furieux contre Robespierre, à cause des paroles que
Robespierre a prononcées, parce que c’est l’homme le plus dangereux. Et ils vont
avoir un truc, pardonnez-moi cette expression vulgaire, et ils vont avoir un procédé
de combat assez singulier. Le procédé consiste à appeler Prussiens ceux qui
menacent la propriété telle qu’ils l’entendent.
Et alors, là, je voudrais ajouter une parenthèse. J’ai étudié longtemps avant la
Révolution française, j’avais étudié la guerre de 70 et j’avais fait là cette petite
découverte qu’on m’a reprochée, enfin, je l’ai dit, parce que je savais que c’était vrai,
que les gouvernants de 1870, au moment où la république a été proclamée le 5
septembre, sont des gens qui sont terrifiés par le mouvement social qui peut se
produire. Paris est assez révolutionnaire, à ce moment-là, et les gens qui ont pris le
gouvernement sous le nom « gouvernement de défense nationale », sont en réalité
un gouvernement de défense sociale. Ces gens s’intéressent beaucoup moins à
l’invasion des Prussiens, des Prussiens de 1870, qu’à la menace sociale. Eh bien,
vous savez ce qu’ils vont faire, les Jules, Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon,
Jules Trochu, ce qu’ils vont faire en 1870, mais c’est exactement ce qu’avaient fait
déjà les Girondins et les gouvernants. Ce sont des pré-Jules, si je puis dire, les
Girondins, ce sont des gens qui se disent : « Mieux vaut certainement une invasion
de la France que quelque chose qui touche à la structure des propriétés. » Alors, une
des astuces, une des scandaleuses astuces, de ces fameux Jules de Paris, c’était
d’appeler Prussiens les révolutionnaires parisiens, alors que ces révolutionnaires,
c’étaient justement les gens qui voulaient qu’on se batte. La patrie était en danger,
comme disait Blanqui, et il fallait qu’on se batte contre les Prussiens.
Or, les gens, les gouvernants de 70 ne voulaient pas se battre. L’énorme scandale
de ce qu’on a appelé la « défense de Paris », c’est l’immobilité de l’armée, afin que
les Prussiens puissent gagner. Or, les Jules disaient : « Vous, les révolutionnaires,
vous êtes des Prussiens. » C’est exactement ce que j’ai retrouvé sur les lèvres des
Girondins. Le pasteur Lasource, par exemple, le 17 septembre, écrit : « Les agents
de l’étranger se préparent à piller Paris. » Ceux que Brissot avait appelés les
« niveleurs », qui n’étaient pas des niveleurs du tout mais qui demandaient une plus
juste répartition de la richesse, ce sont des agents « de l’étranger ». Buzot, le 6
octobre, parce que Marat a demandé la parole, et qu’on voudrait lui refuser la parole,
et que les Girondins se sont mis à l’insulter, pour l’empêcher de parler, Buzot va
avoir une trouvaille : « Les Prussiens demandent la parole pour le citoyen Marat. » Ils
vont inventer tout de suite aussi, les Girondins, la constitution d’une garde
départementale. Ce qu’ils voudraient, c’est faire venir à Paris pour les protéger une
garde qui viendrait des départements, bien triée dans les départements, c’est-à-dire
encore des possédants, des gens sérieux, qui seraient là à Paris, pour tenir en
respect la foule. Le pasteur Lasource, dans un discours violent, déclare qu’il faut «
réduire Paris à son 83e d’influence ». La cible numéro un, je vous l’ai dit, c’est
Robespierre. Le pasteur Lasource l’attaque le 25 septembre, et Cambon, Cambon
qui va passer peu à peu du côté de la Montagne, Cambon le filateur, Cambon qui se
spécialise dans l’irréligion, Cambon va faire un numéro, si vous voulez, ce jour-là, il
va brandir un poignard à l’intérieur de la Convention, et dire : « C’est le poignard qui
frappera tout dictateur ! » et le dictateur qu’a nommé le petit Louvet, c’est, paraît-il,
Robespierre.
Rien n’en dit plus long sur l’état des esprits de ces Brissotins Girondins que ceci, que
je vais vous citer. C’est une adresse à tous les républicains, qui a été lancée par
Brissot dans le public parisien au début de novembre 92. Appel aux honnêtes gens,
contre ceux qui veulent tout niveler, les propriétés, les cens, le prix des denrées. Le
prix des denrées, vous savez que des tas de gens avaient protesté parce que le pain
était trop cher. Ça paraît monstrueux. Avec cette phrase incroyable : « Le peuple est
fait pour servir la révolution - entendez la révolution des honnêtes gens, hein ! - le
peuple est fait pour servir la révolution, mais quand elle est accomplie, et elle l’est, il
doit rentrer chez lui et laisser à ceux qui ont plus d’esprit que lui la peine de le
diriger. » Exactement la politique de Voltaire, vous savez, le petit nombre, le grand
nombre, etc. A bon entendeur, salut !
Et la guerre, alors ? Eh bien, les Prussiens se sont retirés, c’est extraordinaire, après
Valmy, où ils n’avaient pas été battus, ou simplement ils n’avaient pas osé, ou voulu
attaquer. Les Prussiens se sont retirés et le 1er octobre 92, ils ont libéré le territoire
français. C’est une histoire pas claire, vous savez. Vous vous imaginez la colère des
émigrés, les émigrés, le petit bataillon, là, où il y avait Chateaubriand, les émigrés qui
étaient venus combattre pour leur pays, et qui pensaient qu’on allait les rétablir dans
leurs prérogatives ? Ils sont fous furieux contre ces Prussiens qui n’ont rien fait et
qui, après un engagement d’artillerie, s’en vont. Oui, je reconnais que ce n’est pas
clair. Les émigrés, dans leur fureur, vont accuser Brunswick d’avoir été acheté. Or, je
n’en suis pas sûr, il y avait d’autres raisons, mais j’inclinerais à croire quand même
qu’il y a eu de l’argent dépensé. Vous connaissez la politique de Danton, vous savez
comment il faisait, il essayait par des moyens secrets d’obtenir des avantages. Je
pense que Danton, qui a des disponibilités de fonds secrets à ce moment-là, puisqu’il
est encore ministre de l’Intérieur, a peut-être répandu de l’argent du côté des
Prussiens pour les pousser à se retirer.
Je sais d’autre part que l’armée prussienne était ravagée par la dysenterie. Prenez
d’autre part les mémoires de Chateaubriand, les Mémoires d’outre-tombe, il le
raconte : « Les effectifs de l’armée prussienne fondaient à cause d’une épouvantable
dysenterie qui s’était abattue sur eux. »
Et puis, surtout, mais surtout, la Pologne, l’éternelle Pologne, la question de la
Pologne n’est pas réglée, les Prussiens se demandent ce qu’ils ont à s’engager
comme ça dans une guerre contre la France, alors que leur intérêt capital pour
surveiller ce que font les Autrichiens et les Russes, c’est la Pologne. Toujours est-il
qu’ils s’en vont et que le 1er octobre 92, le territoire français est libéré, on peut
passer aux choses sérieuses, on peut passer à la constitution. Mais vous vous
rappelez les raisons qu’avaient les Girondins de faire la guerre. Alors, pas question,
puisque le territoire est libéré, pas question de s’arrêter. Il y a même une lettre aussi
inouïe que le texte que je viens de vous lire de Brissot, une lettre de Roland où, avec
une candeur incroyable, Roland dit : « Il faut poursuivre la guerre, parce que sans ça,
les soldats, ils vont revenir. » Qu’est-ce que c’est, les soldats ? C’est pour la plupart
des volontaires. Qu’est-ce que c’est que des volontaires ? C’est des paysans, c’est
des ouvriers, c’est des illettrés, c’est du Quart État, c’est des passifs, et si les
volontaires reviennent avec leurs fusils entre les mains, qu’on n’aura peut-être pas
pu leur arracher, qu’est-ce qu’il va advenir de la république ? Par conséquent, à tout
prix, on va occuper les soldats, continuer la guerre, mais deuxièmement, une raison
encore bien plus importante, je vous l’ai indiquée, les Girondins ont fait la guerre pour
des raisons d’argent, parce qu’ils voulaient de l’argent. Et depuis que la guerre est
déclarée, les assignats continuent à perdre de leur valeur et s’échangent maintenant
à 59 francs. Un assignat qui est marqué 100 francs, on ne le prend plus dans les
banques que pour 59 francs. Parce que l’agiotage a été depuis le 17 mai 91 reconnu
officiellement, enfin, officialisé par la Constituante. L’assignat tombe. Par
conséquent, il faut s’arranger pour faire des sous. On fait des sous en prenant les
sous de l’étranger. Alors, on va assister à la fin de 92 à trois choses : On va assister
à une mise en scène de cette politique de conquêtes. Vous vous rappelez que la
Constituante, très noblement, sur la demande de Robespierre, avait décidé que la
France n’interviendrait jamais contre la liberté d’aucun peuple, et s’interdisait toute
guerre dans une vue de conquête. Comme on veut faire des conquêtes, comme il ne
faut pas le dire, on va arranger ça. Alors, décret du 19 novembre 92, la France
accorde son soutien à tous les peuples, à tous les peuples qui voudront recouvrer
leur liberté, rien que ça. Tous les peuples, les Chinois, les Hottentots, n’importe qui.
Les Girondins, vous le comprenez bien, ils sont les spécialistes des phrases creuses,
qui ont pour eux une certaine signification, et ça veut dire simplement : « Nous avons
des agents, des agents par exemple dans les pays rhénans, ou des agents en
Belgique, et alors, les petits mouvements insurrectionnels payés par nous vont se
constituer, on dira : « Ils nous appellent au secours. » Ce seront des gens payés
pour ça, et nous viendrons à leur secours, ce qui nous permettra d’entrer dans une
politique de conquête qui sera dissimulée sous une politique de libération. La
politique de libération s’accompagne d’une politique nouvelle. C’est Brissot qui va
l’avancer, et c’est Danton qui va la reprendre, cette idée nouvelle. C’est une très
vieille idée, en fait, c’est l’idée de Louis XIV sur ce qu’on appelle les limites
naturelles, et c’est Brissot, vers la fin de novembre, qui déclare : « Les limites
naturelles de la France sont le Rhin, » attention, pas seulement le Rhin en Alsace et
en Lorraine, mais tout le Rhin, ce qui permettrait de conquérir jusqu’à l’embouchure
du Rhin, la Belgique entière, et une partie de la Hollande.
Réfléchissez un peu à ce que c’est que cette fameuse doctrine des limites naturelles.
C’est chaque pays qui décide comme ça, arbitrairement : « Mes limites naturelles
sont ceci. » Louis XIV avait décidé que les limites de la France étaient ceci. Mais on
verra plus tard, au XIXe siècle, un homme, un nommé Bismarck, en Prusse, qui dira :
« Les limites naturelles de la Prusse, ce n’est pas le Rhin, ce sont les Vosges. » On
verra un peu plus près de chez nous un nommé Hitler qui dira que les limites
naturelles du grand Reich dépassent de beaucoup celles qu’avait fixées Bismarck.
Par conséquent, chaque pays arbitrairement, comme il veut, décide ce que sont ses
limites naturelles. Et puis, c’est le plus fort qui tranche ça. Alors, la politique des
limites naturelles apparaît, et puis, voilà Cambon, l’industrieux Cambon, qui s’est
spécialisé dans les problèmes de finances, qui va faire apporter le 15 décembre un
petit correctif à ce décret du 19 novembre, décret de libération des peuples. Ce
correctif, c’est le suivant : « Mais ça coûte cher, de délivrer les autres, mais nous
avons le cœur débordant, nous autres, Girondins, et nous pensons surtout aux
libérations nationales. Seulement, tout de même, il y a les frais. En tout cas, il ne faut
pas que ce soit nous qui supportions les frais, si bien que les pays libérés doivent
s’attendre à être obligés de participer à nos dépenses. » Et il va dire, ce 15
décembre, avec une grande gentillesse : « Nous aurons ainsi un moyen
d’écoulement pour diminuer la masse des assignats en circulation, parce qu’on
imposera les assignats aux étrangers, et d’autre part, l’hypothèque que nous
fournirons, les biens mis sous la sauvegarde de la république serviront à augmenter
le crédit de notre monnaie. » On ne peut pas être plus clair, et il en a trop dit, ce jour-
là. Il a vraiment indiqué que c’était une guerre de conquête, de rapines, une guerre
d’argent.
Condorcet, naturellement, ce marquis de Condorcet qui est toujours là pour les
bonnes causes, Condorcet va acclamer Cambon, car j’ai envie de vous dire que
Michelet, dans son histoire, dit : « Si j’avais été à la Convention, je me serais assis
entre Condorcet et Cambon. » Il est tout à fait de la famille. Alors, Condorcet déclare
que ce discours de Cambon du 15 décembre est étincelant de grande vérité. « On
croyait entendre le génie de la liberté ». Alors, résultat ? Résultat, on déchaîne le
général Custine, le comte de Custine, qui est au service de la république, on le
déchaîne sur le Palatinat, et entre le 5 et le 26 octobre, invasion par les Français du
Palatinat jusque Francfort. Quant au nord, c’est Dumouriez qui va s’en charger, se
précipiter sur la Belgique. Il remporte une victoire, cette fois, réellement une victoire,
ce n’est pas un combat d’artillerie, c’est un grand combat. Jemmapesiii 6 novembre.
Et du 6 au 30 novembre, c’est toute la Belgique qui est conquise. Alors, la
République Française s’est étendue de deux côtés. J’oublie de dire qu’elle avait déjà
fait deux petites conquêtes, mais celles-là étaient très normales, parce que les
peuples se jetaient vers nous, du moins pour le premier, la Savoie, qui était de
langue française et qui appartenait au Piémont. Et qui avait été conquise, je dois
dire, conquise pas vraiment, mais annexée, parce que c’était une partie de langue
française, et puis Nice. Nice, ça avait marché moins bien. Pour la Savoie, nous
avons été, c’est vrai, accueillis en libérateurs, avec des ovations. A ce propos, j’ai
aussi envie de faire une parenthèse. Quand Necker, qui s’est retiré sur sa terre de
Coppet, quand Necker apprend que les Français ont occupé la Savoie, il est dans
tous ses états, parce que les Français vont abolir dans la Savoie les droits féodaux,
parce que Necker a des tas de droits féodaux, et qu’il se dit : « Comme ma propriété
va être tout près, maintenant, de la France, puisqu’elle va arriver jusqu’aux abords de
Genève, Dieu sait ce qu’ils vont faire, enfin, les gens vont peut-être se soulever
contre mes droits féodaux. » Ce qui fait que sa fille, la Staël, la maîtresse de
Narbonne, qui a été furieuse contre la guerre depuis que ce n’était plus Narbonne qui
la dirigeait, elle écrit dans sa correspondance : « La France et les Français sont
devenus une horde de Barbares corrompus. »
Enfin, fermons cette parenthèse car, le 1er janvier 93, Danton a fait constituer un
comité de défense générale pour s’occuper de la guerre. Lui seulement s’occupera
des questions militaires, lui s’occupera spécialement aussi des fournitures militaires.
Il va établir là quelqu’un qui y était déjà, mais que le nouveau ministre de la Guerre,
qui s’appelle Pache, tenait à l’oeil, un certain abbé Espagnac, qui était un des
camarades personnels de Danton. Espagnac faisait des fournitures. J’ai apporté,
j’espère les avoir, oui, des chiffres que rapportaient à Espagnac, cet abbé Espagnac,
ses fournitures militaires. Il recevait 5 millions - en numéraire, il ne les recevait pas
en assignats -, 5 millions par mois pour des fournitures qui lui coûtaient en assignats
un million et demi. Par conséquent, avec la dépréciation de l’assignat, c’étaient 5
millions d’alors, 5 millions de numéraire, donc 5 millions de dollars d’aujourd’hui
(1967)2 que gagnait Espagnac. Vous pensez bien que Danton en profitait. Du reste,
Danton va être perpétuellement fourré, jusqu’en mars, en Belgique. Ça l’intéresse
passionnément, ce qui s’y passe. On va le voir à ce moment-là, même, rapporter, au
début d’avril, dans deux camions personnels - à Béthune, ils seront arrêtés à
Béthune - deux camions remplis d’argenterie et de linge que, personnellement,
Monsieur Danton ramène de l’extérieur. Et puis, comme il faut des soldats, pour ces
guerres de conquêtes, on va décider, le 17 février, une levée, pas encore tout à fait
levée en masse, mais on y viendra la prochaine fois, une levée de trois cent mille
hommes.
Attention, les Girondins sont des gens qui savent vivre. On ne va pas lever n’importe
qui. Alors, levée avec remplaçants, c’est-à-dire ceux qui ont du bien, enfin, les gens
convenables, pourront payer un pauvre pour aller se faire tuer à leur place.
Et nous voilà confrontés avec cette mort du roi, dont je vous ai parlé. Eh bien, le
problème s’était posé tout de suite, vous savez, la Convention avait essayé de
détruire le Tribunal Révolutionnaire, dit tribunal criminel, parce qu’on avait peur qu’on
y introduise le roi, mais une grande partie de la plèbe parisienne disait : « C’est le roi
qui nous a trahis, il faut le tuer. » Robespierre va beaucoup hésiter. Robespierre, très
courageusement, dira dans un discours : « J’ai senti mon cœur chauffer. » Il l’avait
vu, le roi, une fois, avant qu’il fût de la Constituante. Il l’avait vu quand il avait dix-sept
ans, je crois, il avait été chargé, lui, Robespierre, de prononcer un discours devant le
roi, à la suite du sacre. C’était en 1775 que le roi avait été sacré. Robespierre avait
été intimidé devant cet homme qui était un brave homme, je vous ai dit, qui avait un
bon regard. Mais la population parisienne est folle furieuse. Le roi est responsable,
c’est le roi qui a donné ordre aux Suisses de tirer sur la foule le 18. Enfin, il a tué des
gens. Donc, le roi est un traître, il faut le tuer. Les Girondins sont horriblement
embêtés, les Girondins voudraient ne pas tuer le roi, parce que le roi est un des
leurs. Le roi, c’est un grand propriétaire. Alors, si on détruit le roi, s’il n’y a plus cette
monnaie d’échange avec l’étranger, c’est horriblement dangereux pour la situation
sociale. Ils vont finir par s’y plier, parce que diversion nouvelle - c’est la grande idée
des Girondins, les diversions : diversion nationale, diversion anticléricale, toujours
pour qu’on ne parle pas d’argent - eh bien, c’est entendu, quoi. Si le peuple veut
absolument la tête du roi, on va la lui donner. Le roi qui était un pauvre type, je vous
l’ai dit, et qui avait été indigne à l’égard de son pays, vous vous rappelez ce texte
épouvantable du 14 décembre, où en se frottant les mains et en jubilant, il disait :
« Les Français vont recevoir une pile, ils sont incapables de faire la guerre, c’est pour
ça qu’ils entrent dans la guerre. » N’empêche, maintenant, que ce n’est plus le roi,
c’est un simple particulier qui est là avec sa femme et ses gosses, et sa sœur
Élisabeth, et qui va mourir. Alors, vous vous rappelez, le visage que vous avez vu
tout à l’heure, le visage que Ducreux a fait, trois jours avant l’exécution. Autrefois, ce
roi, il était trop enflé et assez moche, il n’avait pas de noblesse, pas de dignité, sa
femme qui avait été si mal avec lui, qui l’avait ridiculisé, sa femme l’aime bien, sa
femme sent qu’il va mourir. Sa femme l’entoure de toutes les prévenances qu’il veut.
Il est gentil avec son petit dauphin, il essaie de lui donner des bons conseils, il lui dit :
« Peut-être que je vais disparaître, mais ne te venge pas. Si jamais tu deviens roi, ne
te venge pas sur les Français, ce sont des choses vilaines, mais probablement, ils
croient bien faire. » Jusqu’à la fin, le roi va croire qu’on va le sauver, il s’imagine qu’il
y a des gens dans Paris. Il y en a, en effet, des gens qui vont faire un coup, et sur la
guillotine même, et quand il va monter avec ce prêtre, car on l’a autorisé, le roi, à voir
un prêtre réfractaire, mais enfin, qui n’était peut-être pas français, l’abbé Edgeworth,
donc, on avait autorisé le roi à voir cet homme, qui le conduirait jusqu’à la guillotine, il
va prononcer quelques paroles, il dit : « Je suis innocent, Français. » Et à ce
moment-là, c’est le comte de Beaufranchais, et non pas Santerre, qui va dire aux
tambours : « Roulez ! » Pour lui couvrir la voix. A ce moment-là, il y avait encore des
chances pensait le roi « Il va peut-être se produire dans cette foule qui est là un
mouvement pour me sauver », et il n’y aura pas de mouvement. Alors, vous savez
qu’on le couche sur la guillotine, et qu’il a le cou très gras, le couperet de la guillotine
est mal tombé, parce qu’il avait le cou trop gras, et il a fallu que Sanson, Sanson qui
était le bourreau, appuie des deux mains sur le couperet pour arriver à lui trancher la
tête. Et silence dans la foule, aucune acclamation. On a remarqué là Égalité. Égalité,
c’est cet épouvantable duc d’Orléans, que Danton était arrivé à faire élire à Paris.
Dans cette députation de l’extrême gauche de la Convention, il y avait Égalité, il y
avait le duc d’Orléans. Il est là qui regarde, il avait voté la mort du roi, il était là,
paraît-il, avec une redingote violette, une petite badine et un chapeau rond, il
regardait cet homme qu’il avait contribué à pousser sur la guillotine. Je voudrais finir
sur cette mort du roi, par un mot de Victor Hugo, qui est peu connu, je crois même
que c’est moi qui l’avais trouvé dans ses carnets intimes, il y a quelques années, je
n’en suis pas sûr pour le moment. Victor Hugo disait : « Si le roi n’avait pas été
guillotiné, l’histoire n’aurait vu que son ventre. La guillotine lui a rendu service,
maintenant, on ne voit plus que sa tête. » Cette tête dramatique que vous avez vue
tout à l’heure.
Revenons à la situation intérieure. La situation intérieure, elle est compliquée, parce
qu’il y a des émeutes. Des émeutes pas tellement politiques, des émeutes de la faim.
Des gens qui crèvent de faim. Alors, Robespierre est toujours là pour les soutenir, et
il va dire des choses comme ceci : « Quel est le premier objet de la société ? C’est
de maintenir les droits imprescriptibles de l’homme. Et quel est le premier de ces
droits ? C’est d’exister. Et les éléments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que
sa vie. Par conséquent, tout ce qui est nécessaire pour conserver la vie est une
propriété privée. Un acte de spéculation qui nuit à la vie des autres est non
seulement un acte de brigandage, mais un acte fratricide. » Vous vous rendez
compte que des paroles comme celles-là le désignent comme ennemi numéro un de
ceux qui, avec Danton et les Girondins, tiennent absolument à ce que rien ne soit
changé aux structures.
On en était là quand arrivent subitement deux aventures énormes. Le 1er mars, les
coalisés, qui étaient englués jusqu’à présent sur la frontière, mais qui ont réglé leur
affaire de Pologne - le 23 janvier, la Pologne a été divisée par conséquent, ils
peuvent y aller -, les coalisés attaquent. Ils attaquent et ils nous enfoncent, et
Dumouriez va être battu, à Neerwinden. Le 10 mars, c’est la Vendée qui explose.
Enorme insurrection. Alors, la France républicaine, la voilà en ce moment prise dans
une pince : vous avez les coalisés qui attaquent, cette fois pour de bon, sur le nord et
l’est, et vous avez, à l’ouest, la Vendée qui prend feu. C’est la grande crise de
quatre-vingt-treize.
CHAPITRE 13
Nous voici donc au début de mars 1793. La situation est assez tragique pour la
France. Essayons de bien voir. Vous vous rappelez que Dumouriez avait obtenu
carte blanche pour se précipiter sur la Belgique, et le 30 novembre 92, il avait envahi
toute la Belgique, et le 30 novembre, il était arrivé vers Anvers. Anvers, ça, c'est une
menace pour l'Angleterre. Et nous étions en train de nous demander, nous, les
Français, si les Anglais n'allaient pas nous attaquer. Étant donné qu'on possédait un
port, maintenant, qui les menaçait ou qui leur paraissait dangereux.
Alors, la Convention, par chic, comme ça, par noblesse, décide de prendre les
devants, et le 1er février 93, c'est la Convention qui déclare la guerre à l'Angleterre.
Et puis, pour faire bon poids, on va aussi déclarer, quelques jours plus tard, le 7
février, la guerre à l'Espagne. Dumouriez, il a ses petites idées, nous allons d'ailleurs
le voir abondamment, maintenant. Dumouriez ne veut pas se contenter encore de la
Belgique, il voudrait envahir également la Hollande, et bien entendu, carte blanche
pour l'invasion de la Hollande. Il se précipite donc sur la Hollande, et puis, de l'autre
côté du front, c'est-à-dire du côté du Palatinat, c'est le comte de Custine, le général
de Custine qui a occupé à peu près tout le Palatinat, la rive gauche du Rhin. Les
coalisés se sentaient maintenant beaucoup plus libres, puisque l'affaire de Pologne
était au moins provisoirement réglée. Nouveau partage de la Pologne, en janvier 93,
ils vont pouvoir s'occuper de la France.
Alors, tandis que Dumouriez pique sur la Hollande et que Custine est, de son côté,
occupé par son Palatinat, au milieu du front, c'est-à-dire entre la Hollande et le
Palatinat, et comme là, nous, les Français, nous n'avons pas de forces suffisantes,
évidemment, nous sommes bousculés. Aix-la-Chapelle perdue, Liège est perdue.
Dumouriez, d'abord, considère que ce n'était pas extrêmement important, car il y
avait moyen de colmater cette brèche dans le front, et pour le début de l'affaire, il
reste en Hollande.
C'est maintenant qu'il faut bien regarder de près Danton. Plus j'étudie cette affaire de
la Révolution française, plus je me persuade qu'il y a un livre qui manque sur Danton.
Il y a le vieux bouquin, de 1914, je crois, de Madelin, et vous connaissez l'orientation
politique de Monsieur Madelin. Madelin présente un Danton qui est l'âme de la
résistance, qui est l'unité républicaine, afin de faire pendant et contraste avec un
Robespierre épouvantable. Il y a quelques années, il y a un Monsieur Hérissay, que
je ne connais pas, Hérissay, qui a fait un livre pas mal sur Danton, mais enfin, le vrai
personnage de Danton, celui qui l'avait parfaitement deviné, Mathiez, qui n'a pas eu
le temps de le faire, qui est mort avant d'avoir pu faire son Danton. Tout de même, il
y a un mot de Mathiez sur Danton que je voudrais vous citer : « Il y a en lui à la fois
du matamore et du roublard », disait Mathiez. C’est tout à fait ça.
Alors, ce qui va se passer, maintenant, en ce début de mars 93, je voudrais qu’on le
regarde de près, car c’est très curieux. Le 8 mars, voilà Danton qui va monter à la
tribune de la Convention, pour faire un discours extraordinairement alarmant. Or,
faites attention aux dates, c’est le 8 mars. Le désastre que subira Dumouriez à
Neerwinden, lorsqu’il viendra au secours de ses généraux Miranda et Valence, qui se
sont fait enfoncer, ce désastre est du 18 mars.
La Vendée, dont je vous ai dit qu’elle a explosé, elle a explosé le 10 mars. Le 8
mars, nous ne sommes ni au 10 ni au 18. Par conséquent, la situation n’est
nullement dramatique. Simplement, les troupes françaises ont reculé devant Aix-la-
Chapelle, et devant Liège, et nous n’en sommes pas du tout à l’invasion. Or, c’est ce
jour-là, le 8 mars, que Danton, les yeux hors de la tête, monte à la tribune, et dit :
« Situation ultra-dramatique. La patrie est en danger. » Et Danton est en train
d’essayer quelque chose qu’il faut comprendre comme un mouvement dans Paris. Il
excite les gens, il s’appuie sur des personnages assez douteux. Il y en a un qui
s’appelle Desfieux. Desfieux, c’est un Bordelais qui a fait de mauvaises affaires, il a
été deux fois en faillite. Un nommé Dubuisson. Lui aussi, il est très obscur. Un
nommé Proly, qui est à la fois un Français et un belge et qui, paraît-il, serait le fils
d’un personnage considérable d’Autriche. Avec ses Desfieux, Dubuisson, Proly et
autres, il essaie de soulever les faubourgs. La Commune, par bonheur, ne marche
pas, mais pourquoi est-ce qu’il veut soulever les faubourgs ? Pourquoi faut-il qu’il y
ait de l’agitation dans Paris, une agitation populaire, plébéienne, très dangereuse,
dirigée même contre la Convention ? Qu’est-ce qu’il veut ?
Plus tard, oh, beaucoup plus tard, l’année prochaine, 94, Robespierre aura son idée
là-dessus. Et Barère aussi, Barère qui vient de reparaître, vous savez, qui était un
constituant, qui ne s’était pas beaucoup fait remarquer, mais qui maintenant est à la
Convention, Barère qui mourra très vieux, Barère qui va être un malin, qui se
sauvera de toutes les situations dangereuses, qui mourra en 1841, je crois, à
quelque chose comme 83 ans, tranquillement, dans son lit. Il a eu le temps de faire
des mémoires, Barère, qui n’aime pas Robespierre et Robespierre qui pense ce qu’il
en pense, seront d’accord pour dire, que ces 8, 9, 10 mars, lorsque Danton fait cette
curieuse opération dans Paris, cette opération d’agitation, son idée de derrière la
tête, c’est celle-ci : créer dans Paris une situation intolérable à tous ceux qu’on
appelle les honnêtes gens - les honnêtes gens, c’est un mot de La Fayette - afin de
permettre à Dumouriez une opération militaire sur Paris.
Alors, quoi ? Dumouriez, c’est un nouveau La Fayette ? Mais oui, exactement. Vous
savez, quand je vous ai raconté que La Fayette est un curieux général qui tout à
coup avait abandonné ses troupes et qui était venu sur Paris, et qui avait tenté au
lendemain du 20 juin 92 un putsch militaire, j’aurais dû déjà prononcer un nom qui
était sur mes lèvres et que voici maintenant : Bazaine. Bazaine, pour les Français,
c’est ce général qui a trahi, qui a mis ses forces à la disposition de l’ennemiiv. Du
reste, il n’a pas osé le faire, il l’a proposé, mais Bismarck n’a pas voulu. Enfin,
Bazaine, pour les Français, c’est le symbole du général qui oublie son devoir et qui,
au lieu de s’occuper de la défense du pays, s’occupe de politique. La Fayette, c’était
le premier Bazaine, celui de 92. Mais Dumouriez, c’est le second, c’est le second
Bazaine, parce que Dumouriez, il va reprendre presque exactement à son compte le
scénario de La Fayette.
Toujours est-il que - nous en sommes au 8 ou 9 mars - le 9 mars, Danton fait un
discours extravagant, vraiment stupéfiant, vous allez voir. Le 8 mars, il a commencé
à crier : « Aux armes, c’est épouvantable, la France est menacée. » Le 9 mars, tout à
coup, de nouveau à la tribune, qu’est-ce qu’il demande, Danton ? Il demande la
suppression, l’abolition de la prison pour dettes. Mais enfin, qu’est-ce que ça a à voir
là-dedans, la prison pour dettes ? Il ne veut plus maintenant que les gens qui ne
peuvent pas payer, les débiteurs insolvables, soient emprisonnés. Ça n’a rien à voir
avec la politique intérieure ni extérieure. C’est tellement extraordinaire qu’on se
demande même si Danton, qui est la vénalité même, n’a pas été payé à ce moment-
là par quelqu’un qui veut éviter la prison. Et Danton enlève l’opération « suppression
de la prison pour dettes » avec une justification que voici et qui vous laissera comme
moi, pantois. « Si la mesure que je propose est adoptée, Pitt et Burke en seront
anéantis. » C’est à se frotter les yeux ou à se déboucher les oreilles. Enfin, en quoi la
suppression de la prison pour dettes peut-elle influer sur la marche de la guerre ?
Toujours est-il que voyant qu’il n’obtient rien, que les faubourgs ne se lèvent pas,
que la Commune est contre lui - la Commune est fidèle à la Convention et elle n’a
pas du tout envie de faire une nouvelle révolution -, Danton, le 10, conclut ses
opérations des 8, 9, 10 par la réclamation du Tribunal Révolutionnaire. Tribunal
révolutionnaire, rappelez-vous.
Le 17 août 92, donc sept jours après le 10 août, c’est-à-dire le renversement de la
monarchie, c’était la Commune qui avait demandé la création d’un tribunal. On ne
l’appelait pas encore tribunal révolutionnaire, on l’appelait tribunal criminel, tribunal
spécial, et les Girondins qui, à ce moment-là, étaient très forts, à la Législative,
avaient freiné tant qu’ils avaient pu l’application, enfin, le fonctionnement du tribunal
révolutionnaire. Il avait tellement fait peu de choses, ce tribunal révolutionnaire -
c’était même une des raisons pour lesquelles les massacres du 2 septembre
s’étaient produits, car s’il avait jugé davantage de comploteurs et de complices de
l’étranger, il est possible que la plèbe parisienne qui s’était précipitée sur les prisons
en septembre ne l’eût pas fait, se disant : « Le gouvernement est en train de faire ce
qu’il faut faire. » Mais ce tribunal révolutionnaire avait juste prononcé trois
condamnations, et des condamnations médiocres, je vous assure. On avait envoyé à
la guillotine un nommé Laporte, qui était l’intendant de la liste civile du roi, parce
qu’on avait eu la preuve, quand on avait fouillé les papiers des Tuileries, que le roi et
Laporte avaient essayé d’acheter pas mal de consciences. Par bonheur, on n’avait
pas encore trouvé de papiers concernant Danton. Alors, on avait envoyé Laporte
devant le tribunal révolutionnaire et à la guillotine. On avait aussi guillotiné deux
journalistes de droite. Trois exécutions après le 10 août. Alors, c’était assez
compréhensible que la population fût indignée au 2 septembre.
Puis, le 29 novembre, les Girondins avaient obtenu la suppression de ce Tribunal
Révolutionnaire. Et voilà maintenant Danton qui réclame sans raison apparente la
résurrection de ce tribunal, que cette fois on appellera le Tribunal Révolutionnaire et
qui sera accompagné, dans toutes les sections de Paris - il y a 48 sections à Paris -
de comités de surveillance, qui seront là pour désigner les gens au Comité de Sûreté
Générale. Robespierre le regarde avec étonnement. Il est perplexe, enfin. « Tout de
même, se dit-il, c’est intéressant de voir Danton qui est saisi comme ça d’une volonté
républicaine inattendue. » Je dois dire aussi que Danton a perdu sa femme, et
lorsqu’en février, sa femme est morte, Robespierre lui a écrit une lettre qu’on cite
souvent, elle est même reproduite en fac-similé dans ce dernier livre illustré sur la
révolution de Furet et de Richet, qui est un beau livrev. On voit que Robespierre a été
ému par le très profond chagrin qu’a connu Danton lorsque sa femme était morte.
Enfin, il le regarde faire. Il se demande où il veut aller. Et attention, le 12 mars, vous
voyez la suite des jours, hein, 8, 9 - le 9 : discours sur les prisons pour dettes, le 10 :
Tribunal Révolutionnaire. Le 12 mars, Dumouriez envoie brusquement à la
Convention une lettre du même type que celle qu’avait écrite l’année précédente La
Fayette, quand il avait commencé à menacer les Jacobins, ce qui ne le regardait pas,
puisque c’était un général, et qu’un général est là pour obéir et non pas pour faire de
la politique. Cette lettre du 12 mars est extrêmement inquiétante. C’est un Dumouriez
qui a l’air de prendre la suite de La Fayette, et Marat, qui est extraordinairement
attentif, vigilant, Marat, dans un article de son Ami du Peuple, écrit sans contrainte, il
parle, quoi, sans contrainte, qu’ « avant la fin avril, Dumouriez nous aura trahis ».
Danton prend la parole pour défendre Dumouriez, alors qu’il est indéfendable. Alors
que cette lettre est une lettre politique d’un général qui n’a pas à s’en occuper. Et il
demande à repartir pour cette Belgique où il est toujours fourré depuis la fin
novembre - il y fait des opérations personnelles - et il dit : « Dumouriez s’est trompé,
enfin ! Une fois que j’aurai eu une conversation avec lui, vous verrez qu’il rentrera
dans le droit chemin. » Alors, voilà notre Danton qui est auprès de Dumouriez. Le 19,
non, attendez, c’est dans la nuit du 20 au 21, à Louvain, que Danton est devant
Dumouriez et qu’ils ont une conversation sur laquelle nous ne savons rien. Mais ce
que nous savons, c’est que c’est le lendemain, 22 mars, que Dumouriez va se mettre
en contact avec les Autrichiens. Et là, pardonnez-moi, il faut que je vous signale une
petite erreur de nom propre que j’ai commise à propos de La Fayette, quand je vous
ai dit que La Fayette était entrée en rapport avec les Autrichiens le 18 mai 92, j’ai dit
que c’était le colonel autrichien Mack. Non, pas du tout, c’est Mack, maintenant, c’est
l’émissaire autrichien qui vient vers Dumouriez, c’est Mack.
Donc, 22 mars, Dumouriez entre en pourparlers avec l’ennemi, avec les Autrichiens.
On ne le sait pas encore, on ne sait rien à Paris. On est inquiet tout de même de la
lettre qu’il a écrite, mais voilà que le 26 mars, à Tournai, Dumouriez a une nouvelle
conférence, avec trois personnages dont je vous ai prononcé les noms tout à l’heure,
qui sont les hommes de main de Danton, lorsqu’il avait tenté de soulever Paris le 8
mars. C’est Desfieux, c’est Dubuisson, c’est Proly qui, l’année prochaine, passeront
à la guillotine. Qu’est-ce qui s’est passé entre eux et Dumouriez, à Tournai, dans
cette nuit du 25 au 26 mars ? Nous n’en savons rien, mais ce que l’on sait, c’est que
la Convention, inquiète, envoie le propre ministre de la Guerre, qui s’appelle de
Beurnonville, pour aller voir Dumouriez et lui dire : « Mais enfin, cher ami, qu’est-ce
que vous faites ? » Et quand Dumouriez reçoit le ministre de la Guerre, qu’est-ce
qu’il en fait ? Il s’empare de lui. Nous sommes le 1er avril. Et il le livre aux
Autrichiens. Le 1er avril.
Le 5 avril, Dumouriez essaie d’entraîner ses soldats, soit à marcher contre Paris, soit
à déserter avec lui. Les soldats ne marchent pas, il y a des volontaires commandés
par ce Davout, qui deviendra un maréchal de l’Empire, il y a des volontaires qui tirent
sur Dumouriez, sur les officiers qui proposent la trahison. Dumouriez passe au grand
galop dans les troupes ennemies, dans les troupes autrichiennes, avec qui ? Avec
Chartres, le duc de Chartres. Et qui est le duc de Chartres ? C’est le fils d’Égalité, qui
se fait du reste appeler Égalité II, le fils du duc d’Orléans.
Alors, Dumouriez, le 5 avril, opère la trahison la plus totale. Puisqu’il a essayé
d’entraîner ses troupes au service de l’envahisseur, que les troupes n’ont pas voulu
et que lui va se mettre au service de l’envahisseur, ça n’empêchera pas, voyez-vous,
ça n’empêchera pas Dumouriez, l’histoire est comme ça, en France, d’avoir son nom
encore aujourd’hui dans l’Arc de Triomphe. Et ça n’empêchera pas le petit duc de
Chartres, Égalité II, de devenir quoi ? Le roi des Français, Louis-Philippe. Vous
voyez la situation.
Alors, Danton, Danton se sent terriblement compromis. Danton s’est beaucoup
engagé du côté de Dumouriez. Dumouriez vient maintenant de jeter le masque, il a
fait ce que Marat annonçait qu’il ferait. Alors, Danton va opérer une volte-face
extraordinaire. Danton, jusqu’à présent, n’était pas mal avec les Girondins, il était
celui qui disait : « Mais au fond, ce sont des gens de bien. » Vous vous rappelez ce
que Condorcet disait lui-même de Danton, que c’était « un homme qu’il était toujours
facile de rattacher aux bons principes. » Mais maintenant, il est compromis,
terriblement, il sait où il est, comme on dit dans le langage d’aujourd’hui. Il sait où il
est, avec Dumouriez. Et les Girondins, avec lesquels il était secrètement d’accord et,
j’ouvre une parenthèse, peut-être même que les Girondins lui avaient sauvé la mise
lorsque, en novembre 92, on avait découvert une armoire de fer aux Tuileries, dont
on n’avait pas connu l’existence après le 10 août, que Roland, ministre de l’Intérieur,
avait été seul, seul, vous m’entendez, à voir le contenu de l’armoire de fer, c’est-à-
dire les papiers secrets du roi, et qu’il est très probable que Roland, ministre de
l’Intérieur, avait fait une épuration dans ces papiers, cachant ce qui ne devait pas
être montré et qu’il est extrêmement probable que dans ces papiers le nom de
Danton apparaissait, mais que le ministre de l’Intérieur Roland avait couvert Danton.
Eh bien, Danton, maintenant, pour se sauver, parce qu’il sent que sa situation
personnelle est extrêmement périlleuse, Danton va se retourner avec une violence
inimaginable contre les Girondins, bien plus fortement même que Robespierre, et il
va prononcer le 10 avril un discours terrible. C’est le chemin de Damas de Danton,
paraît-il, le 10 avril. « Mes yeux sont ouverts », déclare Danton. Il demande pardon à
Marat de l’avoir parfois contredit. Il tient à rendre hommage aux vrais amis du peuple,
il dit à Marat : « Vous avez mieux jugé que moi. » C’est une dénonciation
foudroyante des Girondins. « Eux seuls, dit-il, vous entendez, eux seuls sont les
complices de la conspiration de Dumouriez. » Et lui, diable ? « Plus de traîtres entre
la Montagne, c’est-à-dire les vrais patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les
lâches qui ont essayé de le sauver ». C’est les Girondins qui, en effet, n’étaient pas
tellement chauds pour la mort du roi. Mais Danton oublie ce que nous savons
aujourd’hui, que lui aussi s’était mis à la disposition des gens qui voulaient bien le
payer - Ocariz, par exemple, l’ambassadeur d’Espagne - et que dans ses
négociations avec l’Angleterre, il avait demandé un certain nombre de millions pour
sauver le roi. Danton réclame, exige maintenant les décrets qui purgeront la
Convention de tous les intrigants. En somme, il demande l’exclusion, ou la mort,
l’exclusion des Girondins.
Un personnage que nous allons retrouver plus tard et qui s’appelle Vadier, qui est au
Comité de Sûreté Générale, Vadier avait eu ce mot sur Danton, qui était intéressant :
il l’avait appelé « ce turbot, ce gros turbot ». Il l’appelait même un turbot farci. Vous
savez, Danton était un personnage assez puissant, physiquement puissant. Ben, je
voudrais reprendre ce mot de « turbot ». Car ce à quoi nous assistons, c’est comme
qui dirait le coup de queue du turbot. Vous savez, ce sont des poissons rapides. Et
en ce moment, le 10 avril, nous sommes en présence d’une volte-face de Danton.
Danton prend le parti le plus violent contre les Girondins, parce qu’il est lui-même en
péril. Et lui qui avait en secret combiné avec le duc d’Orléans, avec le duc de
Chartres, avec Dumouriez pour préparer, s’il y avait eu moyen, une restauration
monarchique en France au bénéfice de d’Orléans, voilà maintenant que, pour se
sauver, parce que sa peau est en péril, c’est la tête de d’Orléans qu’il va demander.
Et en effet, le duc d’Orléans sera rapidement arrêté.
On a constitué le 6 avril un Comité de Salut Public. Le Comité de Salut Public, c’est
très célèbre dans l’histoire de France. Et vous vous rappelez peut-être qu’un homme
comme Joseph de Maistre, qui est un royaliste, dans ses Considérations sur la
France, en 97, dira : « Tout royaliste que je suis, je suis obligé de reconnaître que le
Comité de Salut Public a sauvé la France et la République. » Attention, il y a deux
Comités de Salut Public. Il y a ce premier que nous allons voir maintenant se
constituer, au début d’avril, le 6 avril 1793, et puis, il y aura un second Comité de
Salut Public, que nous allons voir bientôt, qui sera du 10 juillet. Entre le premier et le
second Comités de Salut Public, il y a une singulière différence. En effet, dans celui
d’avril, qu’est-ce qu’il y a ? Il y a des centristes, des gens du centre de la Convention,
ou du Marais, comme on disait, et Danton qui, naturellement, est le personnage
principal, qui s’est mis en avant dans le Comité de Salut Public. Danton a fait entrer
avec lui Cambon et Barère. Cambon, nous avons déjà vu ce personnage plusieurs
fois apparaître. Cambon, c’est un filateur, comme vous savez, du Languedoc, un
homme très riche. Ils ont, lui et ses frères, fait des acquisitions énormes de biens
nationaux. Il est très spécialement antireligieux. Il avait même demandé à un
moment, c’était en novembre 92, que l’on supprimât toute indemnité au clergé
constitutionnel, et c’est un homme terrifié par les menaces que la propriété pourrait
connaître.
Je veux vous montrer deux documents pour vous indiquer socialement ce que sont
Barère et Cambon. Barère, le 18 mars, va stigmatiser les déclarations contre la
propriété, il prétend que ce sont les curés qui sont là-dessous. Oui, je sais c’est très
important ce que je vous ai déjà dit à plusieurs reprises, de voir qu’une grande partie
du petit clergé était bien plus près du peuple que ne l’étaient les Girondins qui, eux,
le détestaient. Donc, les curés sont là-dessous : « Les prêtres, déclarait Barère,
furieux de se voir dépouillés des richesses scandaleuses dont ils jouissaient,
voudraient faire dépouiller aujourd’hui tous les riches propriétaires. »
Cambon a obtenu le 26 février un décret de peine de mort contre, je cite :
« Quiconque proposerait une mesure subversive des propriétés territoriales,
commerciales et industrielles. » Ça ne vous rappelle rien, ça ? « Propriétés
territoriales, commerciales et industrielles » ? Ce sont les mots qu’avait employés
Danton lorsqu’il avait prononcé pour la première fois un discours à la Convention, le
jour même de la réunion à la Convention, le 21 septembre 92, où il avait dit : « Je
demande que toutes les propriétés territoriales, industrielles et commerciales soient
éternellement maintenues. » Alors, vous voyez que Danton choisit des gens bien
comme Barère et Cambon, pour les faire entrer dans le Comité de Salut Public. Pas
de danger du côté de la propriété. Nous sommes à un moment où les forces de la
réaction, les forces contre-révolutionnaires se déchaînent terriblement en France,
profitant de la situation militaire inquiétante, profitant de l’explosion de la Vendée.
Je vais vous présenter quelques rapports, rapports des commissaires de la
Convention, à Bayonne, le 22 avril. Un petit nombre de gens à coffres-forts tiennent
la ville sous leur domination. Jean Bon-Saint-André, ce pasteur de Montauban, dont
je vous ai parlé, et dont j’ai déjà salué la mémoire. C’est un homme admirable, Jean
Bon-Saint-André. C’est lui qui avait dit : « Un foulon vaut bien un fabricant. » Alors,
Jean Bon, Saint-André de Montauban, écrit : « La plus dangereuse des aristocraties,
l’aristocratie de la richesse, fait désormais cause commune avec l’aristocratie
sacerdotale et l’aristocratie mobilière. » Les commissaires de la république à
Chambéry - c’est la Savoie, ça a été annexe à la France, annexé parce que la
Savoie l’a demandé passionnément - à Chambéry, les commissaires signalent
l’agiotage infernal des banquiers locaux, en liaison avec les banques genevoises, qui
sont trop contentes de spéculer sur l’assignat.
A Marseille, c’est les Fédérés. Vous vous rappelez, les Fédérés marseillais, qui ont
d’ailleurs été très courageux le 10 août, il y en a plusieurs qui ont été tués.
Seulement, ce qui m’embête un petit peu, c’est que ces Fédérés qui étaient arrivés
en chantant la Marseillaise, c’est-à-dire « Aux armes, citoyens » et « Courons à la
frontière », ils n’y sont pas allés, à la frontière. Ils ont décidé d’y envoyer ceux qui
avaient moins d’argent qu’eux, car ces Fédérés étaient des gens qui payaient un
impôt assez sérieux. Alors, ils sont tranquillement rentrés à Marseille, et ils sont là
qui s’occupent à empêcher la révolution de tourner. Les armateurs s’organisent. Le
24 avril, ils chassent les commissaires républicains et organisent une municipalité
qu’ils appellent « honnête ». Quant à Lyon, il y a une commune ouvrière qui s’est
constituée, une municipalité ouvrière, après le 10 août surtout, avec un nommé
Chalier. C’était quelqu’un de noble, ce Chalier, peut-être un peu mystique, peut-être
un peu exalté. Et cette municipalité avait eu l’idée d’imposer la bourgeoisie lyonnaise
de 6 millions, à répartir entre les indigents. Vous pensez que la bourgeoisie
lyonnaise avait vu cette imposition de 6 millions avec les yeux que vous supposez.
Alors, le 14 mai se constitue - admirez l’usage du vocabulaire - une commission
républicaine et populaire de salut public. Enfin, tous les mots qui font gauche ou
gauchiste. Et en réalité, c’est la bourgeoisie de Lyon qui vient de constituer ça contre
la municipalité ouvrière.
Les Perier sont derrière - Lyon, ce n’est pas loin de Grenoble - Ces Perier qu’on
retrouve à chaque étape de la révolution. J’ai même oublié de vous raconter, c’était
en 91, qu’il y avait un Perier parisien. Il y en a des tas, de Perier, ils ont essaimé
dans tous les coins. Le Perier de Paris, qui était directeur d’une grande compagnie
d’assurances, de la Compagnie des Eaux, qui amenait l’eau courante dans les
appartements de Paris, et il avait aussi une manufacture industrielle dans Paris. Eh
bien, Perier, en 91, avait créé un club qu’il avait appelé Club National. Ça fait
toujours bien, Club National, et il remettait de 3 à 5 francs à ses ouvriers pour faire
partie du Club National, qu’il voulait faire lutter contre le Club des Cordeliers. Eh bien,
il y eut un Perier, il y a eu plusieurs Perier derrière cette insurrection lyonnaise.
C’est le moment où Vergniaud - Vergniaud dont vous venez de voir sur le générique
le très beau visage, Vergniaud, c’était le plus beau des Girondins, n’empêche que
c’était un délégué des armateurs de Bordeaux -, c’est le moment où Vergniaud, le 4
mai, va appeler Bordeaux à l’insurrection. « Hommes de la Gironde, levez-vous ! »
dit-il. Il faut comprendre ce qu’il y a en face, hein. Et là, je voudrais vous expliquer
dans les quelques minutes qui me restent la vraie signification de l’opposition entre
Girondins et Montagnards, entre les Girondins et Robespierre. Dans mon premier
exposé, je vous disais à propos de Voltaire et de Rousseau, que l’histoire officielle,
enfin, l’histoire que j’ai apprise dans les manuels, ne nous dit pas la vérité sur
Voltaire et Rousseau. On dit : « Oh, ils ont eu quelques contestations. Comme si la
rupture entre Jean-Jacques et l’Encyclopédie était une question de rivalité littéraire,
où même était peut-être une histoire de femme, parce qu’il y avait Madame d’Epinay,
qui était trop bien avec Jean-Jacques et que les Encyclopédistes étaient furieux,
parce que Grimm était l’amant de Madame d’Epinay. Tout ça n’est pas vrai, c’est une
des choses que dans ma carrière je suis content d’avoir précisée, que la rupture
entre Rousseau et l’Encyclopédie, eut attrait à des questions graves et pas du tout à
des rivalités littéraires. Ça tient à des questions idéologiques. Ça tient à une
opposition absolue, tant du côté politique que du point de vue religieux.
Eh bien, de même, l’opposition entre les Girondins et les Montagnards, entre les
Girondins et Robespierre, on m’a raconté, et je l’ai cru pendant des années, que
c’était encore une rivalité de personnes. Michelet a beaucoup travaillé dans ce sens.
Michelet a eu l’idée d’une citation que je vous ai donné la dernière fois, ou l’avant-
dernière, Michelet disait : « C’est parce que Robespierre a vu sa popularité arrachée
d’entre ses dents par les Girondins qu’il s’est dirigé contre eux.» « L’opération avait
été horrible »; disait-il. Mais pas du tout, c’est au contraire une affaire idéologique,
exactement comme l’affaire entre Voltaire et Rousseau. Les héritiers de Voltaire, en
93, ce sont les Girondins. L’héritier de Jean-Jacques Rousseau, en 93, c’est
Robespierre et son groupe. Jean Bon-Saint-André, qui est un des amis de
Robespierre, écrit le 26 mars : « Les riches détestent la Révolution, les pauvres
manquent de pain. Il faut impérativement faire vivre le pauvre. » Robespierre, le 10
avril, dénonce ceux qui regardent le peuple comme un troupeau. Il signale que les
Girondins de plus en plus se présentent aux riches comme leurs protecteurs. Saint-
Just, le 24 avril, discute et repousse le projet de constitution de Condorcet, je vous
en ai parlé, la république des Lumières, vous savez, c’est très aristocratique. Et
Robespierre, le même 24 avril, lit un projet de nouvelle Déclaration des Droits de
l’Homme, qui avait été tellement moquée, foulée aux pieds, ridiculisée par les
Constituants. Et là, il y a des phrases d’une extrême importance que je vais vous lire
lentement, je voudrais que ça reste dans vos mémoires. La loi agraire dont on parlait,
souvenir romain, c’est-à-dire distribution des terres, absurde, dit Robespierre. « Si on
coupe toutes les terres en parties égales, eh bien, dans un mois ou dans un an, il n’y
aura plus d’égalité, puisque selon le tempérament, selon les possibilités de chacun,
cette répartition aboutira bientôt à une inégalité absurde, dit-il, ça ne compte pas. »
Mais pas de sacralisation non plus, pas de fétichisme de la propriété, il y a des
prétendues propriétés sacrées, inviolables, comme on disait dans la première
constitution, qui sont inadmissibles. Vous entendez : « Il y a des propriétés, dit
Robespierre, qui sont inadmissibles. » « Demandez aux négriers, dit-il ce jour-là,
demandez aux marchands de chair humaine ce que c’est que leur propriété. Ils vous
répondront en montrant cette longue bière qu’ils appellent un navire, et où ils ont
encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants, ils vous diront avec énergie : «
C’est ma propriété, j’ai payé cela tant par tête, c’est une propriété sacrée ». Eh bien,
non, dit Robespierre, pas sacrée, pas intouchable. Au contraire : « le droit de
propriété est borné, comme tous les autres, par l’obligation de respecter le droit
d’autrui ». Est-ce que vous vous rendez compte de l’effet que ça peut faire sur les
Girondins, en particulier sur Vergniaud, sur tous ceux qui représentent les armateurs,
les négriers ?
Par conséquent, Vergniaud, le 10 mai, va répondre à Robespierre, en ayant bien
soin d’esquiver la question des négriers. « Sous peine de dissoudre le corps social
lui-même, il faut la protection, il faut une protection entière à la propriété. Le premier
objet de l’union sociale, c’est le maintien des propriétés. Toucher à la propriété, dit
Vergniaud, c’est rendre l’énergie intelligente assujettie à la sottise. L’activité
assujettie à la paresse, les vertus d’économie assujetties au vide de la dissipation,
c’est établir sur l’homme laborieux, intelligent et économe, la tyrannie, de l’ignorance,
de la débauche, et de l’oisiveté. » « Et de l’oisiveté. » Vous avez entendu ? Les
travailleurs, pour Vergniaud, c’est l’oisiveté.
Ils sont en train de se perdre, les Girondins, de se perdre au point qu’Isnard, l’un
d’eux, va monter à la tribune le 25 mai, et dire : « Si Paris remue, la province
interviendra et on se demandera si jamais Paris a existé sur les bords de la Seine,
car, s’il le faut, nous l’anéantirons. » Et, vous vous rendez compte, c’est un Girondin
qui dit ça ! C’est Isnard le parfumeur, qui annonce ça le 25 mai. C’est la Gironde, qui
reprend à son compte les propos mêmes de Brunswick. Alors, quand la Gironde va
être liquidée par l’insurrection des 31 mai et 2 juin, quand la population parisienne,
quand la Commune, quand les sections vont demander que 22 Girondins soient
exclus, et quand Michelet va appeler ça le grand jour fatal de la Révolution, parce
que les Girondins auront été renvoyés... mais c’était le salut de la République ! Les
Girondins étaient devenus, vous l’avez vu maintenant, des ennemis publics des
collaborateurs de l’ennemi.
CHAPITRE 14
A la fin de mon dernier exposé, j’avais fait allusion tout simplement aux journées des
31 mai et 2 juin, qui vont aboutir à l’exclusion des Girondins de la Convention. Et je
vous avais rappelé le mot de Michelet qui appelait ça le grand jour fatal de la
Révolution, parce que pour lui, les Girondins représentaient l’idéal. Quelques mots
sur ces journées, donc. Il y en a eu deux : 31 mai et 2 juin. Comment ça se fait ? Il
n’y en a pas une qui a réussi. Ben, c’est-à-dire que Danton lui-même avait été, vous
vous rappelez, dans son discours du 10 avril, le plus énergique contre les Girondins,
puisqu’il avait dit : « Il faut en finir avec ces intrigants. » Et vous vous rappelez aussi
que les sections de Paris avaient été commotionnées, comme il était naturel qu’elles
le soient, à la suite du discours d’Isnard le parfumeur, qui avait dit : « Si les
manifestations continuent, si jamais des criminels en venaient à tenter de porter
atteinte à l’inviolable représentation nationale, Paris serait anéanti et bientôt on
chercherait sur les rives de la Seine si Paris n’a jamais existé. »
Alors, il était naturel que l’opinion publique se soulevât, et ce 31 mai, il y avait eu une
manifestation de masse autour de la Convention pour exiger le départ des Girondins
et leur exclusion. Danton avait joué un très drôle de jeu. Danton, ce jour-là, tout à
coup, s’était trouvé accommodant, lui qui, il y a quelques semaines, était le plus
flambant contre les Girondins, maintenant, il dit : « Enfin, n’allons pas trop fort, on
pourrait tout simplement se contenter de supprimer une certaine Commission des
Douze » dont je ne vous ai pas parlé, c’est anecdotique, une Commission des Douze
qu’avaient constituée les Girondins et qui ennuyait la Montagne, si bien que la
première journée, qui était un vendredi 31 mai, avait abouti à un avortement. Alors,
on fait une seconde journée, le dimanche. Le dimanche, c’est un bon jour, parce que
les ouvriers ne travaillent pas. Vous vous rappelez qu’on avait essayé d’empêcher la
journée révolutionnaire contre le roi de se produire le dimanche 5 août, parce que
c’était un dimanche, justement, et que finalement, tout de même, on l’avait lancée
dans la semaine, le 10 août.
Alors, le dimanche 2 juin, de nouveau les faubourgs se lèvent, de nouveau la
Convention est entourée. Il y a un nouveau chef de la Garde Nationale, qui s’appelle
Hanriot, qui est tout dévoué à Robespierre. Hanriot fait cerner la Convention avec
des troupes et du canon. C’est Hanriot qui prononcera le cri fameux : « Canonniers,
à vos pièces ! », lorsque les Girondins vont essayer de sortir. Attention, les pièces
n’étaient pas chargées, c’était une mise en scène. Alors, quand on nous dit : « La
Convention était menacée de mort », ce n’est pas exact, c’est une intimidation, et ce
jour-là, on va obtenir l’exclusion de trente-deux députés girondins et brissotins. Leur
exclusion, seulement. Les plus rigoureux, les plus violents avaient demandé leur
renvoi devant le Tribunal Révolutionnaire, c’est-à-dire les faire passer à la guillotine,
c’était couru. Robespierre n’avait pas voulu. Robespierre avait dit : « Non, il ne faut
pas répandre de sang, il faut simplement condamner à la résidence surveillée ces
trente-deux députés exclus, parce qu’ils sont - je vous le disais - les collaborateurs
de l’ennemi. »
C’était une très grande mansuétude, ça n’avait pas passé facilement. Robespierre
avait donné l’impression qu’il était un peu trop modéré. Cette idée de faire
simplement surveiller chez eux les députés qui ne devaient pas sortir, vous allez voir
à quoi ça a abouti. Toujours est-il que, quand même, la Convention est purgée
maintenant, et non pas réduite, comme le raconte Monsieur Gaxotte, à un rôle de
parlement croupion. Sur les 750 Conventionnels, il y en a encore environ 700. Par
conséquent, il est faux de dire que c’est une Convention réduite : c’est une
Convention, épurée de gens qui ne pouvaient plus y avoir leur place, puisqu’ils
prononçaient les paroles mêmes de l’envahisseur, puisqu’Isnard répétait Brunswick.
Alors, où est-ce qu’on en est, au début de juin 1793 ? Au début de juin 93, les
coalisés, par bonheur, continuent à être d’une mollesse incroyable. On a maintenant
les Anglais contre soi, puisque la France a déclaré la guerre à l’Angleterre le 1er
février. Vous savez, les Anglais, ils ont toujours été un peu comme ça, ne pas trop se
mêler des affaires continentales. Ils veulent bien envoyer un corps expéditionnaire
plutôt symbolique, ils veulent s’occuper d’Anvers, naturellement, ça, ça les intéresse
capitalement. En effet, le recul des armées de Dumouriez a permis de dégager
Anvers. Ça les intéresse aussi de mettre le blocus devant Dunkerque, parce que
c’est un port, mais quant à s’engager dans la direction de Paris, pas question...
Par conséquent, et par bonheur, une fois de plus, la République est sauvée par cette
mollesse des coalisés. Mais il y a la Vendée. Alors, la Vendée, ça a éclaté le 10
mars, je vous l’ai dit, et il faut encore apporter quelques précisions dans cette
histoire. J’ai été dressé comme tous les Français dans l’idée qu’il y avait eu cette
admirable insurrection, je dis bien, admirable insurrection de Vendée, dont Victor
Hugo, dans son Quatre-Vingt-Treize, a parlé avec l’estime qu’il faut lui porter.
Admirable, parce qu’on nous disait : « Ce sont des gens qui sont atteints dans leur
foi, parce qu’ils sont très catholiques et qu’ils sont indignés de ce que l’on a fait au
clergé. » Seulement, là, ce qui m’étonne, c’est qu’ils aient attendu le 10 mars 93 pour
se soulever, parce que la persécution de l’Église, elle est vieille, ça a commencé dès
90, et en 92, vous savez ce qu’on avait fait aux prêtres. On les avait déportés en
masse ou on avait dit : « Ceux qui ne veulent pas quitter le territoire national seront
envoyés en Guyane. » En fait, il y avait eu 22.000 ou 25.000 prêtres qui avaient dû
quitter le territoire. Elle n’avait pas bougé, la Vendée. Alors, pourquoi est-ce qu’elle
bouge le 10 mars ? Elle bouge le 10 mars, parce que le 17 février, la Convention a
décidé une levée de 300.000 hommes. Il fallait bien, maintenant, puisque la France
était en guerre, en plus, avec l’Angleterre et en plus avec l’Espagne, avec le
Piémont, il fallait bien des soldats complémentaires. Entendu, je vous avais dit que
ça avait été un décret assez gentil parce que les 300.000 hommes, ils avaient une
permission de remplacement : il y avait les gens bien, les gens qui avaient de
l’argent, qui pouvaient payer un pauvre pour aller se faire tuer à leur place.
Néanmoins, on levait des hommes, et c’est justement le jour de l’opération pratique
et effective de la levée en Bretagne, le 10 mars, qu’ils se sont soulevés.
Ils ne se sont donc pas soulevés tellement, comme on va le raconter, pour la défense
de leur foi, ils se sont soulevés parce qu’on voulait faire du recrutement républicain et
obliger ces paysans à aller se battre, et qu’ils ne le voulaient pas. Remarquez que les
nobles et les royalistes qui sont là, ils sont extrêmement malins, et comme ce sont
des paysans furieux qui ne veulent pas aller se battre pour la République qui se
soulèvent, on aura soin de mettre en avant des « généraux » paysans. Il y aura le
Cathelineau. Cathelineau, c’est un voiturier. Il y aura bientôt Stofflet, qui était un
garde-chasse du comte de Mont-Lévrier. Alors, on dira : « Ce sont les paysans qui
suivent leurs propres chefs, leurs chefs de terroir, le paysan Cathelineau, le paysan
Stofflet. »
En fait, vous comprenez bien que les nobles sont derrière, avec La Rochejaquelein,
avec Charette, et que, rapidement, ils se mettront au premier plan. Eux, mais c’est
très utile pour leur propagande, d’affirmer qu’ils s’appellent « armée catholique et
royale ». Ben, cette armée catholique et royale, c’est quelque chose ! Ça a
commencé à Machecoul, le 10 mars, et quand on nous parle des horreurs de la
répression républicaine, qui sont parfaitement exactes, il ne faut tout de même pas
oublier ce qui s’est passé d’abord de la part des Vendéens : 545 personnes, 545, ont
été tuées en moins d’un mois, dans cette petite ville de Machecoul qui comptait, je
crois, deux mille habitants. Et dans ces tueries atroces, les Républicains étaient
suspendus par les pieds au-dessus de foyers, ça leur brûlait les yeux, ça leur brûlait
le visage, et puis, finalement, ça les brûlait tout entiers. C’étaient des « cochons
fumés », comme disaient les paysans vendéens. 545 exécutions.
Alors, il fallait bien réagir. On avait envoyé contre eux qui on avait pu. Il y avait très
peu de troupes disponibles. Alors, on avait levé des volontaires à cinq cents francs.
Ça faisait rire les gens, parce que pour cinq cents francs - ce qui était une somme, à
l’époque -, on pouvait s’engager à lutter contre les Vendéens, ce qui paraissait peut-
être moins dangereux que de lutter contre les coalisés. Et c’était Santerre, l’ami de
Danton, qui s’était fait nommer chef de la répression vendéenne. Eh bien, ça tournait
très mal. Santerre n’avait aucune expérience militaire. Il s’était adjoint Westermann,
qui était aussi un ami de Danton. Il y avait même un noble rallié, un ancien Lauzun
qui se faisait maintenant appeler Biron. Ce général de Biron, cet aristocrate, avait
accepté de prendre du service pour la Convention, contre les Vendéens. Mais tout ça
s’opérait dans des conditions misérables. Les troupes, ces volontaires à cinq cents
francs, n’étaient pas extrêmement courageuses, et on avait trouvé aussi le moyen
d’envoyer tous les déserteurs autrichiens. Parce que les troupes françaises avaient
le tort, quand elles étaient face à l’ennemi, de brandir des billets, des assignats de
cent livres, et de dire aux soldats qui étaient dans les tranchées - enfin, il n’y avait
pas de tranchées - mais qui étaient dans le camp adverse : « Si vous venez chez
nous, vous aurez cent livres par an. » Et un certain nombre de déserteurs prussiens
et autrichiens étaient passés. Alors, on avait envoyé cette racaille contre les
Vendéens. C’étaient de drôles de troupes. Si bien que les armées républicaines ont
été plusieurs fois battues.
La mansuétude de Robespierre, dont je vous ai parlé, le 2 juin, lorsque Robespierre
s’était absolument opposé à ce qu’on tuât les Girondins, c’est-à-dire qu’on les
envoyât devant le Tribunal Révolutionnaire, elle lui coûte cher. En effet, sur les
trente-deux qui ont été arrêtés et qui sont en résidence surveillée, vingt s’échappent
tout de suite, ils étaient à peine surveillés. Et qu’est-ce qu’ils vont faire ? Eh bien,
Vergniaud et ses camarades se réunissent à Caen en Normandie, et là, carrément,
ils lèvent leur petite armée pour marcher contre Paris. Cette fois, les voiles sont
déchirés. Cette fois, les Girondins qui, par la voix de Vergniaud, le 4 mai, avaient dit :
« Hommes de la Gironde, levez-vous ! », ils se lèvent pour de bon, militairement. Ils
joignent leurs efforts à ceux de la Vendée, joignent leurs efforts à ceux des coalisés,
et avec le général Wimpfen, ils essaient de marcher sur Paris.
Le 6 juin, c’est Marseille, Marseille où il y avait déjà une municipalité « honnête», va
avoir, maintenant une municipalité à la fois girondine et royaliste. Sécession de
Marseille par rapport à Paris. Le 7 juin, c’est Bordeaux, et Bordeaux annonce la
constitution, à Bourges, d’une sorte de contre-Convention. Le 12 septembre, c’est
Toulon, et cela, dans des circonstances navrantes. Toulon égale flotte. Et la flotte
française de Toulon, c’était la deuxième flotte. La flotte de Brest et la flotte de Toulon.
Brest, flotte atlantique. Toulon, flotte de la Méditerranée. Et il y avait là deux amiraux,
l’amiral Trogoff et l’amiral Chaussegros. L’amiral Trogoff et l’amiral Chaussegros se
prononcent contre la Convention et constituent, avec la bourgeoisie de Toulon, une
municipalité contre-révolutionnaire et sécessionniste. Le 17 juillet, c’est Lyon qui
aussi arrache le masque. Le masque, pourquoi ? Parce que je vous ai dit que la
bourgeoisie de Lyon avait inventé le vocabulaire qu’il fallait, à savoir Commission
Républicaine et Populaire de Salut Public. En réalité, c’étaient les royalistes, et le 17
juillet, les royalistes font un coup de force contre les ouvriers et font passer à la
guillotine Chalier, Chalier, le mystique républicain qui avait demandé les 6 millions
aux riches. Si bien qu’à la fin de juin 93, soixante départements français, grâce aux
Girondins, se mettent en rébellion contre Paris. Vous vous rendez compte de la
situation ?
Alors, voilà ce qui va se produire. Il va se produire que Danton, qui a été
lamentablement mou dans la direction de son Comité de Salut Public de juillet,
Danton, qui vient de se remarier, le 17 juin, avec une toute jeune fille - il a 35 ans,
Danton, et sa femme était morte en février, il se remariera le 17 juin avec une gamine
qui a 15 ans -, Danton, qui est passionné par ce nouveau mariage, ne travaille pas. Il
avait fait des choses d’une noblesse insigne, puisqu’il avait laissé plusieurs des
Girondins décrétés d’arrestation et de résidence surveillée le 2 juin, il en avait laissé
deux, qui étaient ministres, continuer à exercer leurs fonctions de ministres. Vous
aviez Clavière, vous aviez Lebrun qui, ridiculement, venaient au conseil des ministres
accompagnés d’un gendarme, mais continuaient leurs opérations. Danton s’était
spécialisé, je vous l’ai dit, dans les affaires militaires. Il détestait celui qui était chargé
de la guerre. Ça avait été d’abord Pache, c’était maintenant le colonel Bouchotte, au
Comité Exécutif - vous vous rappelez ce comité exécutif provisoire qui, tant que la
constitution n’existe pas, est tout de même là -, et Bouchotte, le colonel Bouchotte,
est quelqu’un qui avait voulu lutter contre le système abominable des fournitures
militaires. Danton avait déjà obtenu la tête de Pachevi, toujours sur des questions de
fournitures militaires, parce que Dumouriez n’aimait pas Pache. C’était du temps où
Dumouriez et Danton étaient comme les deux doigts de la main. Maintenant, il n’y a
plus de Pache à la guerre : il est devenu maire de Paris. C’est Bouchotte, le colonel
Bouchotte qui, je vous l’ai dit, voudrait remettre de l’ordre dans cette question des
fournitures. Et Danton est arrivé à imposer d’Espagnac, l’abbé d’Espagnac, vous
savez, celui qui gagnait 5 millions-or par mois dans les fournitures militaires.
Alors, par bonheur, lorsque le Comité de Salut Public va être renouvelé - il était
renouvelé mensuellement - et que nous arrivons au 10 juillet, où il va être renouvelé,
Danton dit : « Oh, je suis fatigué, et je n’ai pas envie d’y entrer. » Par conséquent,
Danton se retire le 10 juillet. Alors, Robespierre fait entrer, le 10 juillet, au Comité de
Salut Public, trois hommes, trois hommes sûrs. C’est Couthon, c’est Saint-Just et
c’est le pasteur Jean Bon-Saint-André. Les voilà qui entrent au Comité. Mais alors,
vous me direz : « Pourquoi est-ce que Robespierre n’y entre pas ? » Robespierre n’y
entre pas pour une première raison que voici : Robespierre est un homme malade.
Depuis 1789, Robespierre est constamment sur la brèche. Non seulement quand il
était Constituant et maintenant qu’il est Conventionnel, il assiste bien sûr, c’est son
devoir, à toutes les réunions, mais en plus, il travaille aux Jacobins. Et lorsqu’il n’était
pas membre de la Législative, puisque personne de la Constituante ne pouvait avoir
été membre de la Législative, il était là, tous les jours, aux Jacobins, pour prononcer
un discours. Un homme qui habite, vous le savez, chez le menuisier Duplay, petit
logement extrêmement simple. Il a une petite mansarde, avec une fenêtre, qui donne
sur le hangar où travaillent les menuisiers. Cet homme pense, mais le fait vraiment
du matin au soir, à son travail révolutionnaire. Il ne dort pas, il est extrêmement las.
Même, le 12 juin, il avait annoncé qu’il allait se retirer, qu’il n’en pouvait plus. Alors,
quand un nouveau Comité de Salut Public se forme, il dit : « Je ne suis pas de taille
à prendre sur mes épaules cette responsabilité. »
Si bien que le 10 juillet se constitue un Comité de Salut Public sans Robespierre,
mais avec trois de ses amis. Ce Comité de Salut Public va essayer de travailler tout
de suite, et il se produit, trois jours après sa constitution, le 13 juillet, une chose
terrible qui va avoir une conséquence affreuse pour les Girondins : c’est que Marat,
Marat qui était tellement respecté à cause de son intégrité, Marat, vous avez vu ça
sur le générique, a été assassiné par une fille, Charlotte Corday, le 13 juillet.
Charlotte Corday, c’est une fille bien. Elle savait parfaitement qu’en tuant Marat - elle
estimait que c’était une bête sauvage - qu’en tuant Marat, elle se précipitait vers la
guillotine. Elle l’avait fait en disant : « Il faut se débarrasser de lui. » Mais d’où est-ce
qu’elle vient, Charlotte ? Charlotte, elle vient de Caen, et quand on l’interrogera, elle
dira : « Oui, j’ai été en rapport avec les Girondins, avec Guadet, avec Gensonné,
avec Vergniaud, qui m’ont montré, enfin, qui m’ont dit ce danger de Marat et de la
république montagnarde. » Par conséquent, au moment où Charlotte Corday
assassine dans sa baignoire, d’un coup de poignard, Marat, le même coup de
poignard qui tue Marat est en train de tuer les Girondins. Vous comprenez bien que
malgré tous les efforts de Robespierre pour sauver ces gens-là, il n’y a plus moyen
de les sauver, ils sont responsables d’un assassinat, et Marat, c’est le troisième
républicain qui va être assassiné par la réaction.
Il y en avait un dont je ne vous avais pas parlé, c’est anecdotique, mais je vais vous
le dire maintenant, un qui avait été assassiné juste à la veille de l’exécution du roi.
C’est le 21 janvier dernier que le roi a été guillotiné. Le 20 janvier au soir, un de ceux
qui avaient voté la mort du roi et qui s’appelle Le Peletier de Saint-Fargeau, avait été
tué par un ancien garde du corps qui s’appelait Pâris, et ce Le Peletier de Saint-
Fargeau, c’était quelqu’un d’estimable. Voilà quelque chose que Robespierre lira de
lui après la mort de Saint-Fargeau, un texte de Saint-Fargeau lu à la tribune de la
Convention par Robespierre : « Les révolutions qui se sont passées depuis trois ans
ont tout fait pour les autres classes de citoyens, presque rien encore pour la plus
nécessaire peut-être, pour les citoyens prolétaires dont la seule propriété est dans le
travail. La féodalité est détruite, mais ce n’est pas pour eux; car ils ne possèdent rien
dans les campagnes afranchies. Les contributions sont plus justement réparties;
mais, par leur pauvreté même, ils étaient presque inacessible à la charge (...).
L’égalité civile est établie, mais l’instruction et l’éducation leur manquent (...) Ici est la
Révolution du pauvre (...). » C’est ce qu’avait dit Le Peletiervii. C’est ce qui l’avait
condamné à mort. Et puis, vous avez Marat, et puis, vous avez, le 17 juillet, Chalier,
le républicain, le révolutionnaire de Lyon, qui est tué par les royalistes : trois morts
républicains.
Robespierre va entrer finalement par conscience dans le Comité de Salut Public, et
avant qu’il y entre, il a fait prendre des mesures par ses amis. Et nous avons par
bonheur des notes de lui, qui ont été retrouvées dans ses papiers, lorsqu’un an plus
tard il sera tué. Et voici une note de Robespierre, du mois de juin 93, que je trouve
très importante : « Il faut une volonté une. Il faut qu’elle soit républicaine ou royaliste.
Pour qu’elle soit républicaine, il faut des ministres républicains, des papiers (c.à.d.
des journaux) républicains, des députés républicains, un gouvernement républicain.
Les dangers intérieurs viennent des bourgeois, pour vaincre les bourgeois, il faut
rallier le peuple. Tout était disposé pour mettre le peuple sous le joug des bourgeois
et faire périr les défenseurs de la République sur l’échafaud. Ils ont triomphé à
Marseille, à Bordeaux, à Lyon. Ils auraient triomphé à Paris sous l’insurrection
actuelle. Il faut que l’insurrection actuelle continue jusqu’à ce que les mesures
nécessaires pour sauver la République aient été prises. Il faut que le peuple s’allie à
la Convention et que la Convention se serve du peuple. Il faut que l’insurrection
s’étende de proche en proche sur le même plan, que les sans-culottes soient payés
et restent dans les villes. Il faut leur procurer des armes, les colérer, les éclairer, il
faut exalter l’enthousiasme républicain par tous les moyens possibles. » C’est la
première fois, vous savez, c’est la première fois qu’un homme de gouvernement
songe à associer les masses, c’est-à-dire la France, c’est-à-dire les pauvres, c’est-à-
dire tout le monde, à associer les masses à l’exercice du pouvoir. Jamais on n’avait
vu ça. C’était ce qu’avaient détesté les Constituants. Ils avaient été jusqu’à tirer sur le
peuple le 17 juillet 91. C’est ce qu’exécraient les Condorcet, les Girondins. Et lui,
Robespierre, il veut que le peuple participe, que le peuple travaille. Alors, on avait
pris un certain nombre de mesures. « On », c’est-à-dire Couthon, Saint-Just et Jean
Bon-Saint-André. Le 3 juin, les biens d’émigrés qui vont être saisis vont être vendus
par parcelles, parce que les Montagnards à la Robespierre ne veulent pas qu’on
recommence le coup des biens du clergé. Car, où sont-ils passés, les biens du
clergé ? Entre les mains de la bourgeoisie. Ils ont encore accru son pouvoir. Cette
fois-ci, ça sera par petites parcelles, pour que les paysans pauvres puissent en
obtenir. Le 10 juin, donc : partage des biens communaux, et en faveur des plus
déshérités.
Le 24 juin, Robespierre a prononcé une parole qui est menaçante, parce que sans
qu’il l’ait nommé, il concerne contre Danton. Danton qui sente à nouveau, alors que
la situation est si dramatique, des négociations avec l’étranger, prêt à tout bâcler
n’importe comment. Donc, le 24 juin, Robespierre fait prendre le décret que voici :
« La République ne traite en aucun cas avec un ennemi qui occupe son territoire. »
Et le même 24 juin, Robespierre a obtenu ce qu’il voulait, il a obtenu que l’on mît
dans la Constitution, ces restrictions aux droits de la propriété dont je vous ai parlé
l’autre fois, en les soulignant beaucoup. Robespierre disait : « C’est faux que la
propriété soit toujours sacrée et inviolable. Il y a des propriétés inadmissibles. » Eh
bien, ça, la Convention - qui est tout de même composée d’un ventre, d’un Marais
considérable de notables, de propriétaires - la Convention n’a pas voulu le suivre. Du
moins a-t-il obtenu dans sa Constitution du 24 juin la reconnaissance premièrement
du droit au travail, c’est-à-dire que les Français, la collectivité française, garantit à
chacun du travail : Ce qu’en 1848 les révolutionnaires demanderont, et qui sera
naturellement écarté. Droit au travail, droit à l’assistance, et droit à l’instruction !
Robespierre se préoccupe de l’instruction publique, car il veut non seulement colérer,
mais éclairer le petit peuple, c’est-à-dire ouvrir aux gens les yeux sur leur condition
d’exploités.
Et voilà le 27 juillet. Le 27 juillet, un membre du Comité de Salut Public est parti.
C’était Gasparin, et il était parti parce que le Comité de Salut Public avait prononcé
l’arrestation d’un général, et qu’enfin, on n’avait jamais vu une chose pareille. Ce
Comité de Salut Public rénové agissait. Et le général Custine, qui n’avait pas su
défendre Mayence - Mayence avait été encerclée pendant des mois, et il n’avait rien
fait pour la défendre -, Custine est arrêté et va passer devant le Tribunal
Révolutionnaire. Alors, un des membres dantonistes, bien sûr, du Comité de Salut
Public, qui s’appelle Gasparin, avait dit : « Moi, je m’y oppose, je trouve ça
dégoûtant, je ne veux absolument pas qu’on touche aux généraux. » Bref, il se
dissocie et s’en va. Alors, comme il y a une place vacante, c’est Jean Bon-Saint-
André, vous savez, le pasteur ami de Robespierre, qui va trouver Robespierre et lui
dit : « Il faut que vous veniez. » Je vous assure qu’il n’en a aucune envie,
Robespierre, mais il y va tout de même. Il est malade, il est souffrant, il n’en peut
plus, il dit : « Est-ce que je pourrai porter un poids pareil sur mes épaules ? Mais il le
faut, je crois. »
Le 27 juillet 1793 - le 27 juillet - Robespierre entre au Comité de Salut Public, et si je
viens de répéter 27 juillet, c’est parce que quand est-ce qu’il va mourir, Robespierre
? Quand est-ce qu’on va le tuer ? Le 27 juillet 94. Par conséquent, le jour où
Robespierre entre au Comité de Salut Public, il a juste un an à vivre. On va nous
parler, tous les livres nous parleront de la dictature de Robespierre. Mais qu’est-ce
que c’est, que cette blague ? Ce n’est pas un tyran, Robespierre, c’est un membre
du Comité de Salut Public, et le Comité de Salut Public est renouvelable, est
renouvelé tous les mois. Le Comité de Salut Public, c’est une délégation de la
Convention. Il n’y a absolument aucune tyrannie. Il y a simplement le prestige
personnel d’un Robespierre qui, depuis 1791, dans l’opinion publique, est appelé
« l’Incorruptible », et c’est précisément cette autorité morale, ce prestige moral de
Robespierre qui va entraîner sa perte, parce que ça gênera et qu’on le détestera.
Alors, qu’est-ce qu’il fait, Robespierre, une fois membre du Comité de Salut Public ?
Il se préoccupe de l’unité nationale. Il y a les soixante départements qui sont en
révolte. Il faut essayer d’écraser ça. Alors, il va envoyer une expédition militaire pour
arrêter Wimpfen, le général qui est au service des Girondins de Caen. A Vernon, elle
est pulvérisée, la petite troupe de Wimpfen. Bons, ça s’est arrangé. Lyon,
maintenant, Lyon voudrait bien s’unir avec Marseille et avec Toulon, puisque ce sont
des villes en insurrection, pour faire une espèce d’énorme rébellion, une Vendée,
une Vendée du Sud-Ouest, si vous voulez. Heureusement, il y a un département
fidèle, entre Lyon et la Provence : il y a la Drôme. Dans la Drôme, il y a un homme,
un nommé Julien, Julien de la Drôme, qui est tout à fait différent d’un autre Julien qui,
lui, est pasteur, qui est le Julien de Toulouse et qui est un affairiste et un corrompu.
Non, ce Jullien de la Drôme est un homme qui comprend ce qu’il faut faire et qui veut
absolument empêcher le Lyonnais de s’unir au Midi. Alors, il fait tenir tranquille cette
Drôme, grâce à son prestige personnel, et Lyon est coupé de cet appui du Midi sur
lequel il comptait. Marseille du reste va être reprise militairement le 25 août. Les
départements se rallient en grand nombre parce que, vous savez, c’est humain, on
va toujours du côté de la victoire. Et comme la victoire penche maintenant du côté de
la République, et non du côté de la Gironde, ces départements se disent : « Il ne faut
pas se mettre mal avec Paris. »
Et enfin, la guerre de Vendée va être conduite d’une autre façon. Kléber, le jeune
général Kléber avait commandé la forteresse de Mayence, qui avait été encerclée
depuis le mois de mars et qui avait tenu jusqu’au 25 juillet. C’est pour ça qu’on avait
condamné Custine, parce qu’il n’était pas venu au secours de Mayence. Lorsque
Mayence va être obligée de se rendre, parce qu’il y aura la famine, ce 25 juillet, les
Autrichiens vont accepter que la garnison sorte, non seulement avec ses bagages,
comme on dit, mais avec armes et bagages. Et les Mayençais, comme on va les
appeler, sous la conduite de Kléber, vont sortir, alors que les Autrichiens leur
présentent les armes. Ils les ont laissés sortir avec une promesse, une promesse
d’honneur de ne plus servir contre eux. Bon, c’est d’accord. Kléber tiendra parole. Il
ne servira plus contre les Autrichiens, mais il y a cette affaire de Vendée qu’il faut
régler, il y a ces misérables généraux improvisés, Westermann, ou Santerre, qui ne
font rien, et un Biron-Lauzun, qui est suspect. Kléber va demander à aller servir en
Vendée, et dès que Kléber va arriver en Vendée, la situation se retournera.
Mais Robespierre est un homme guetté ; il est guetté par les hébertistes. Hébert,
dont je ne vous ai pas encore parlé, c’est un personnage affreux. Hébert, c’était un
muscadin, comme on va dire bientôt. Le mot de « muscadin »viii se répandra à partir
de 94. Un homme extrêmement bien habillé. Il a même deux montres dans ses
goussets, c’est un petit monsieur pâle et blond. Il a épousé une ex-religieuse, et il a
lancé un journal ordurier, qui s’appelle Le Père Duchesne et qui a malheureusement
une très grande diffusion. Je voudrais vous apporter, oui, deux citations du Père
Duchesne pour vous montrer le genre de ce Monsieur Hébert. Il parle de Madame
Roland, Manon Roland, vous savez, la pauvre petite Manon, elle avait été arrêtée :
« Cette salope édentée, cette salope édentée, dit-il, avec ses faux cheveux. (Non,
elle avait d’admirables cheveux.) Pleure tes crimes, vieille guenon, en attendant que
tu les expies sur l’échafaud. » Et, sur Marie-Antoinette. Elle est seule dans sa prison
du Temple, elle va passer à la guillotine : « On ne sait pas quel est le goujat qui lui a
fabriqué ses avortons d’enfants éclopés et bossus sortis de ce ventre ridé à triple
étage. » Oui, il y a de quoi être écœuré. Eh bien, évidemment, Le Père Duchesne,
avec le père Hébert, groupe autour de lui des impatients, des gens qui gardentix
Robespierre, qui trouvent que Robespierre est trop mou, que Robespierre a été
absurde de ne pas vouloir faire tuer les Girondins : « Il faut les faire tuer, ce sont des
hommes de sang ! » Notez qu’autour d’Hébert, il y a des types bien. Billaud, Billaud-
Varenne, par exemple, c’est quelqu’un de parfaitement estimable. Il fait partie de ce
groupe d’excités. Il y en a de bons, il y en a de mauvais, comme toujours. Vincent,
Ronsin. Vincent, c’est le collabo, le premier collabo de Bouchotte ; Bouchotte, le
ministre de la Guerre. Vincent est quelqu’un de bien. Ronsin, chef de l’armée
révolutionnaire dont je viens de vous parler, c’est quelqu’un de moins bien. Toujours
est-il qu’il y a, autour de ce groupe des hébertistes, des gens qui sont contre
Robespierre.
Et Danton ? Danton, il commence à être fatigué un peu de ses amours nouvelles
avec sa petite femme de quinze ans. Il va commencer à essayer de travailler. Alors,
qu’est-ce qu’il fait ? Danton lance tout d’abord un ami qui s’appelle Lacroix, ou de
Lacroix, mais il avait fait tomber le petit « de », ce gros Lacroix, qui était encore plus
gros que Danton, et qui était une espèce de panse. Il l’avait accompagné à bien des
reprises dans ses pillages de Belgique. Alors, le 11 août, Lacroix, poussé par
Danton, réclame l’application immédiate de la Constitution. Comment ? Appliquer la
constitution ? Maintenant ? Au moment où la France est divisée, envahie ? Pas
possible ! Cette Constitution ne peut s’appliquer que quand la paix victorieuse sera
venue. Le 12 août, le même Lacroix, toujours poussé par Danton, demande le
renouvellement, le changement du Comité de Salut Public. La Convention ne marche
pas. On va maintenir Robespierre et ses amis. Danton fait entrer, du moins, le 14
août, deux membres nouveaux au Comité de Salut Public, deux membres dont on
sait qu’ils pensent « bien ». Ces deux membres, c’est Carnot et c’est Prieur de la
Côte-d’Or. Il y a deux Prieurs. Il y avait déjà Prieur de la Marne, robespierriste, mais,
grâce à Danton, voilà quelqu’un de « bien » enfin, quelqu’un qui va surveiller
Robespierre, avec Carnot qui le déteste, au Comité du Salut Public.
Le 23 août, Danton, exécutant un de ces numéros de militarisme qui lui sont
familiers, va réclamer la levée en masse. On a besoin en effet de 300.000 hommes.
Mais levée en masse, ça veut dire : tous les Français en âge de porter les armes
doivent partir. Numéro qu’il exécute pour se mettre en avant. Robespierre ne veut
pas prendre position contre cette levée en masse, puisque ça fait très démagogique,
mais il demande simplement : « Bon, décidons la levée en masse, mais à condition
qu’il n’y aura plus de remplacements militaires, que les riches partent aussi. » Ça, ça
ne plaît pas beaucoup à Danton, mais Danton, à ce moment-là, joue à fond la carte
de l’extrême-gauche. Le fameux turbot, vous savez, le coup de queue. Maintenant, il
mise du côté des hébertistes, sentant que les hébertistes sont contre Robespierre et
que, allié avec eux, il peut peut-être détruire Robespierre, et le voilà qui, le 25 août,
dans un discours aux Jacobins, déclare : « Je me fais honneur d’être né sans-
culotte. » Mais ce n’est pas vrai, il n’est pas du tout né sans-culotte. C’est le fils d’un
procureur, et puis c’est un monsieur qui est loin d’être sans-culotte, maintenant, qui
est un gros propriétaire.
Et voilà que le 28 août, une nouvelle terrible arrive sur Paris. Toulon, Toulon était
déjà en sécession, enfin, il y avait tout de même la flotte qui était là. Les deux
amiraux dont je vous ai parlé, l’amiral Trogoff et l’amiral Chaussegros, livrent leur
flotte aux Anglais. Décidément, elle n’avait pas beaucoup de chance, la Révolution,
avec ses généraux et ses amiraux. Voilà déjà deux généraux que nous avons vu
trahir, le général La Fayette et le général Dumouriez, puis, maintenant, c’est les
amiraux de la flotte de Toulon qui remettent cette flotte aux Anglais. Cette nouvelle
arrive à Paris le 29 et 30 août, et tout de suite, Danton va en profiter pour essayer de
lever un mouvement populaire contre la Convention, contre le Comité de Salut
Public. C’est là qu’il va s’engager d’une manière invraisemblable, et j’ai à vous dire
quelque chose que l’on n’a malheureusement pas enregistré, à savoir que Danton
est responsable de la Terreur, qui va s’organiser à partir du 4 septembre. C’est
Danton qui va saluer, le 5 septembre, ce qu’il appelle « l’élan sublime du peuple ».
C’est Danton qui va dire : « Que le peuple présente ses besoins, c’est le génie
national qui parle. Que - écoutez bien, hein ! - que tous les jours un aristocrate, un
scélérat paie de sa tête ses forfaits. » Et tous les jours, Danton monte à la tribune de
la Convention pour réclamer une tête par jour.
Robespierre trouve que c’est bien fort, mais enfin, profitant de ce mouvement
populaire, il va obtenir des choses qu’il désirait depuis longtemps : le maximum, le
maximum de denrées, que les paysans réclamaient depuis si longtemps, que les
pauvres avaient déjà demandé du temps de Turgot - vous savez ce que cela leur
avait coûté, quand Turgot avait fait pendre le petit Lesquillier, 15 ans, parce qu’il
avait donné un coup de pied dans la porte d’une boulangerie pour la faire ouvrir -,
mais cette fois, ça y est : maximum ! Et un maximum qui sera contrôlé par une petite
milice, qu’on appelle l’armée révolutionnaire, dont le jeune Ronsin sera le chef. On
rira de cette petite armée révolutionnaire de 5000 hommes et de 1200 canonniers.
Elle circulera autour de Paris pour vérifier que les paysans vendent bien leur blé
comme il faut, aux prix qu’on a fixés. Quels prix ? Eh bien, on a décidé que les
denrées de première nécessité seraient vendues un tiers plus cher qu’elles ne
l’étaient en 90 et que les salaires seraient augmentés de la moitié. Par conséquent,
Robespierre fait là, enfin, quelque chose en faveur de la classe ouvrière. La moitié.
Par conséquent, les salaires sont plus augmentés que ne peuvent être augmentées
les denrées.
Il travaille aussi du point de vue de la guerre, naturellement, Robespierre. Il va
s’occuper maintenant d’essayer de renouveler l’état d’esprit militaire. Et c’est de ça
que je vous parlerai, parce qu’il y a encore une légende à ce propos. Vous allez voir
ce qui va se produire à la fin de l’année 1793. Vous allez voir ce qu’on va appeler le
moral des armées républicaines. La légende l’attribuera à Carnot. En fait, c’est aux
amis de Robespierre, à Couthon, à Saint-Just, à Robespierre lui-même qu’on le
devra. Et si la République va être sauvée à la fin de l’année 93, ce n’est pas comme
on l’a prétendu, à Carnot, c’est bien au groupe robespierriste qu’elle le doit.
CHAPITRE 15
Le 6 septembre 1793, Robespierre, qui est membre du Comité de Salut Public, je
vous le rappelle, depuis le 27 juillet 93, fait adjoindre deux nouveaux membres au
Comité. C’est Billaud-Varenne, et c’est Collot d’Herbois. Billaud-Varenne, je vous ai
dit un mot de lui l’autre jour. Je n’ai pas pensé à vous dire qu’il avait une petite
perruque rousse qui faisait rire les gens. Billaud-Varenne, c’est un rectiligne, je veux
dire que ce n’est pas du tout un homme à la manière d’Hébert, qui était un arriviste,
un intrigant et un cupide. Billaud, c’est un homme sûr, solide. Evidemment, violent.
C’est quelqu’un qui est tout à fait favorable à la Terreur. Il y a à côté de lui Collot
d’Herbois, qui n’est peut-être pas de la même noblesse. Collot d’Herbois, c’est un
acteur, un ancien acteur comme Fabre d’Églantine, l’ami de Danton. Mais enfin, ils
sont toujours ensemble, parce qu’ils pensent de même. Robespierre a pensé qu’on
ne pouvait pas prendre l’un sans l’autre, bon, d’accord. Eh bien, voilà constitué ce
qu’on pourrait appeler le grand Comité de Salut Public.
Ce grand Comité de Salut Public qui va être en fonction jusqu’au 9 thermidor et qui
de loin, vu d’où nous sommes maintenant, semble unitaire, ce n’est pas vrai. Il y a
beaucoup de rivalités à l’intérieur du Comité de Salut Public. Il donne à la France
l’impression d’être un bloc, il n‘est pas du tout un bloc, il y a des fissures et nous le
verrons assez. Mais enfin, en cette fin d’année 93, à cause du prestige personnel de
Robespierre, on va dire, on va dire ce qui le compromettra : « C’est le comité
Robespierre ! »
Ben, le comité Robespierre, je vous assure qu’il travaille. Et comme la question
militaire est une question capitale, puisque de nouveau ça va très mal, puisqu’il y a
les coalisés, puisqu’il y a la Vendée, puisqu’il y a encore du danger du côté de
Toulon, puisqu’il y a Marseille. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Eh bien, il y a Saint-Just...
Il a des idées, il y a aussi quelqu’un du Comité de Sûreté Générale, qui est à côté et
qui s’occupe parfois des questions militaires : il y a là Le Bas, le petit Le Bas, qui est
un homme d’Arras, comme Robespierre. Robespierre l’aime bien. C’est lui qui l’a fait
rentrer au Comité de Sûreté Générale. Alors, quand on se réunit entre comités, et
qu’on discute sur ce qu’on peut faire sur les questions militaires, Robespierre dit peu
de choses, mais Saint-Just et Le Bas parlent assez souvent, et Carnot,
naturellement. Qu’est-ce qu’ils disent ? Eh bien, d’abord, c’est Robespierre qui a
obtenu la cessation des fournitures à l’entreprise. Qu’est-ce que ça veut dire, à
l’entreprise ? Ça veut dire que quand le ministère de la Guerre avait besoin de
fournitures militaires, il s’adressait à un soumissionnaire (comme d’Espagnac), qui
fixait un chiffre et qui naturellement faisait des bénéfices monstrueux. Alors, ça, c’est
fini, c’est stoppé. Danton a beaucoup froncé les sourcils, parce qu’il avait des amis
chez les fournisseurs. Maintenant, c’est directement l’armée, le ministère de la
Guerre, qui va passer les commandes.
Deuxièmement, on a décidé aussi de faire appel à des chercheurs, à des
techniciens, à des savants. Ça, c’est extrêmement intéressant, on l’a oublié, mais cet
effort militaire qu’a opéré la Convention, et qu’a opéré le Comité de Salut Public, il
faut que je vous en parle. A la fin de l’année 93, on a fait appel à des gens comme
Berthelon, comme Chaptal ou comme Monge, on a mis à leur disposition un parc, un
ancien parc royal, qui s’appelait Petit-Meudon, et c’est là où ces gens travaillent sur
les techniques militaires. Qu’est-ce qu’on veut faire de plus ? Par exemple, ils
inventent la poudre au fulminate. Jusqu’à présent, c’étaient des boulets pleins qui
étaient envoyés à l’ennemi. Maintenant, ce sera des boulets creux, dans lesquels il y
aura cette force explosive. Aujourd’hui, c’est banal, hein, c’est les obus. Mais ce sont
eux qui ont inventé ça. Également, l’observation aérienne. Eh bien, c’est la
Convention qui l’a trouvée. Avec des aérostats, pour regarder du plus haut possible
et du plus loin possible les mouvements de l’ennemi. Et le télégraphe optique. Tout
ça a été combiné par eux, par ces chercheurs, dans la fin de l’été 93.
Puis, Saint-Just, c’est quelqu’un qui ne badine pas avec les généraux. Il y a une
phrase de lui qui est bien intéressante, où il dit : « Nous avons acquis le droit d’être
méfiants. » Ben, je pense, étant donné ce qui leur était arrivé avec l’admirable
général de La Fayette, avec le généralissime Dumouriez, avec les amiraux Trogoff et
Chaussegros à Toulon, il fallait les tenir, les généraux. Alors, il va y avoir une
certaine circulaire de Saint-Just, une circulaire d décembre 93, que je tiens à vous
citer : « L’insubordination des généraux est la pire dans une république. Dans un État
libre, c’est le pouvoir militaire qui doit être le plus astreint. » Alors, le Comité de Salut
Public décide d’envoyer auprès de tous les généraux des commissaires. On
appellera ça plus tard chez, les Russes, des commissaires politiques. Le nom n’avait
pas été trouvé. Des commissaires qui représentent le pouvoir civil, pour surveiller la
conduite des généraux. Et qui auront droit d’arrestation sur les généraux. Si bien qu’il
va s’opérer une valse des généraux comme on n’en a jamais vue. Les vieux
généraux qui sont là et qui se croyaient invulnérables. Custine, par exemple, ç’a été
un scandale inouï quand on a arrêté le comte de Custine, et qu’on l’a fait passer à la
guillotine. Mais il n’a pas passé seul, vous savez. Il y a Houchard, il y en a d’autres,
enfin, tous les généraux suspects et qui sont légitimement suspects, on leur coupe la
tête. Alors, on en trouve de jeunes. Et ça, ça n’est pas non plus comme on l’a dit, ce
n’est pas Carnot qui a inventé ça, c’est Le Bas, c’est Saint-Just qui ont dit : « Il faut
absolument trouver dans les cadres, dans les cadres de l’armée, des officiers, des
gens qui soient capables de devenir des officiers, puis des généraux. » Puis, vous
voyez Kléber, vous voyez Hoche, vous voyez Marceau, qui surgissent en cette fin
d’année 93, ce qui va donner aux soldats un état d’esprit tout nouveau. « Ce sont
des gens sortis de nos rangs et qui sont nos chefs, maintenant. On peut leur faire
confiance ». Et il y a un thème sur le moral de l’armée révolutionnaire dont je veux
vous parler, parce qu’il ne fait pas partie de la légende que je m’applique toujours à
détruire.
On nous a appris dans nos classes, et c’était vrai, que les troupes révolutionnaires
avaient un moral incroyable, mais je veux vous apporter la preuve que c’est vrai,
parce que je vais la tirer d’un ennemi, d’un adversaire, Mallet du Pan, qui s’était
établi à Paris, qui dirigeait Le Mercure de France. C’était ce Mallet du Pan qui avait
trouvé cette admirable phrase au moment de l’émeute Réveillon, en avril 89, lorsqu’il
y avait eu cette émeute de la faim et de la détresse, c’est Mallet du Pan qui avait dit :
« Les Huns, les Wisigoths sont parmi nous. » C’est Mallet du Pan qui avait été
envoyé en secret par la cour pour préparer le manifeste de Brunswick, ce manifeste
qui disait : « Si un garde national ose se défendre, il sera tué. Si Paris traite avec
indignité son roi et sa reine, Paris sera écrasé. » Eh bien, Mallet du Pan est un des
rédacteurs de ce fameux texte de Brunswick, Mallet du Pan qui a émigré,
naturellement, essaie, comme d’Antraigues dont je vous ai déjà parlé, de renseigner
les émigrés et les princes sur le moral des troupes. Alors, voilà ce qu’il va écrire,
Mallet du Pan, au début de l’année 94. Il déplore la mollesse et le décousu des
opérations réalisées par les coalisés. Bien entendu, ils ne s’entendent pas. Il parle
avec tristesse de leur éternelle défensive. Et il oppose à l’état d’esprit des troupes
coalisées l’état d’esprit des troupes françaises. Et c’est cet adversaire acharné,
haineux, de la Révolution, qui écrit : « L’exaltation des troupes françaises dépasse
toute croyance. C’est un vrai fanatisme. Il y a d’un côté, dit-il, des soldats
passionnés, ces volontaires de 92, 93, ces gens qui se battent pour avoir une vie
meilleure; pour que leurs enfants ne subissent pas ce qu’on ont subi, d’un côté, des
soldats passionnés, et de l’autre, de notre côté, du côté des coalisés, des soldats
matériels, dit-il, nous dirions aujourd’hui des robots, qui sont là parce qu’on les paie,
qui sont indifférents à l’objet de la guerre. »
Et enfin, une chose que je tiens beaucoup à vous dire, c’est que la légende, alors là,
vraiment légende, dit que c’est Carnot qui a été l’organisateur de la victoire, vous
savez le mot qu’on a créé, parce qu’il avait formulé deux idées nouvelles. Il avait dit :
« Il faut perpétuellement agir par l’offensive, et deuxièmement, il faut toujours agir par
grandes masses. » Pas de petites opérations éparpillées ! Quand on décide
d’attaquer, qu’on attaque avec des masses de régiments, pour avoir une supériorité
numérique. Mais savez-vous que ce n’est pas du tout une idée de Carnot ? C’est une
idée qui a été proposée par Le Bas et par Saint-André, Jean Bon-Saint-André, par
écrit, le 23 août. Exactement les deux thèses : Il faut des offensives incessantes et il
faut des attaques par masses. C’est ça que l’on appellera le plan Carnot. Toujours
est-il qu’à la fin de l’automne 93, eh bien, ça marche pas mal.
On voit en effet le 8 septembre, les troupes françaises culbuter les étrangers à
Hondschoote, près de Dunkerque. C’est Dunkerque qui est libéré des Anglais. Le 16
octobre, c’est la victoire de Wattignies. C’est devant Maubeuge, cette fois. De même
que Dunkerque vient d’être libérée, cette fois, c’est Maubeuge, qui est libérée. Au
sud, les Espagnols qui s’étaient avancés, sont refoulés. Lyon est reprise grâce à
Couthon. Couthon, qui était député du Puy-de-Dôme, est passé dans le Puy-de-
Dôme avant d’aller commander les troupes devant Lyon. Il a ramené des tas de gens
enthousiastes dans le Puy-de-Dôme, qui ont fait ce siège de Lyon, qui tombe le 9
octobre. Le 17 octobre, les Vendéens, qui allaient de succès en succès, connaissent
un premier échec, un très grave échec, à Cholet. Le 17 octobre. Eh bien, il avait bien
travaillé, en trois mois, le Comité de Salut Public, depuis que Robespierre y était
entré.
Mais il faut dire aussi que, parallèlement, il y avait la Terreur. La Terreur, inventée et
réclamée par Danton. Danton qui, le 5 septembre, a dit : « Je demande une tête par
jour. » Il y avait aussi un curé d’extrême gauche qui s’appelait l’abbé Royer. L’abbé
Royer, aux Jacobins, le 5 septembre, avait dit : « Je demande que la Terreur soit
mise à l’ordre du jour. » La tradition, c’est que sans la Terreur et sans la guillotine, la
Révolution n’eût pas pu survivre. Je n’en suis pas tellement sûr. Qui est responsable
de la Terreur ? Danton. Bon, mais d’autre part, qui sont ceux qui décident que les
gens passent à la guillotine ? C’est le Comité de Sûreté Générale qui envoie les
gens au Tribunal Révolutionnaire. Le Tribunal Révolutionnaire est présidé par
Fouquier-Tinville, ou plutôt, a comme accusateur public Fouquier-Tinville.
Le Comité de Sûreté Générale est beaucoup plus indépendant que l’histoire ne le
prétend, du Comité de Salut Public. Réfléchissons bien à la situation. Vous voyez, la
constitution de la France à ce moment-là ? Il y a la Convention, qui a tous les
pouvoirs. La Convention a délégué d’abord des gens qui s’appellent encore le
Conseil Exécutif, mais il n’a plus guère de force, le Conseil Exécutif. Ce sont surtout
des administrateurs dans le département ministériel. Alors, vous avez tout de même
le Conseil Exécutif Provisoire, là où Danton s’était introduit dès le 10 août, vous
savez. Vous avez ce Comité de Salut Public, qui est l’héritier de ce qu’avait été
autrefois, le 12 janvier 93, le Comité de Défense Générale. Comité de Salut Public.
A côté du Comité de Salut Public qui, lui, s’occupe de politique et de guerre, vous
avez le Comité de Sûreté Générale. Le Comité de Sûreté Générale, Danton l’avait
peuplé de ses créatures, des forbans, enfin, des gens impossibles. Il y avait là un
ancien capucin, un moine libidineux qui avait naturellement quitté le froc et qui s’était
plusieurs fois pseudo-marié et qui avait fini par se marier avec une Autrichienne. Elle
s’appelait Schoenfeld, mais elle avait changé de nom, ils s’appelaient maintenant les
banquiers Frey, parce que ça fait « libre ». C’étaient des Autrichiens qui avaient
autrefois gagné un argent fou en faisant des fournitures militaires pour Joseph II, qui
avaient établi une banque à Paris et qui avaient une fille qui était pas mal. Alors,
Chabot avait épousé la fille Frey. Vous avez Basire, c’était un bourgeois dijonnais qui
s’occupait surtout de concussion. Enfin, vous avez ce pasteur, dont je vous ai déjà
une première fois parlé, qui ne ressemblait guère au pasteur Jean Bon-Saint-André.
Le pasteur Julien de Toulouse, qui était un affairiste et un corrompu, qui allait
également lui aussi de femme en femme. Alors, Robespierre avait tenté une
épuration du Comité de Sûreté Générale, et le 13 septembre - c’est le 6 que Billaud y
est entré -, le 13 septembre, Robespierre avait, dans la mesure où il le pouvait, hein,
il n’est pas dictateur, il avait essayé qu’au moins les gens les plus corrompus et les
plus malfaisants de ce Comité de Sûreté Générale en disparussent. Danton n’avait
pas aimé ça, puisque c’était sa clientèle et ses amis. Et c’était à ce moment-là, le 13
septembre, que Robespierre avait fait présenter la candidature de David, le
dessinateur David, le grand artiste David qui, du reste, le plaquera, et de Le Bas, du
Comité de Salut Public.
Eh bien, c’est ce Comité de Sûreté Générale qui décide des guillotinades. Et je vous
assure que ça barde, si on peut dire, à la fin de 93. Eh, je comprends très bien qu’on
y ait envoyé un certain nombre de généraux. C’étaient des personnages douteux. Je
comprends très bien qu’on y ait envoyé Égalité ! Vous savez, Égalité, le duc
d’Orléans, on lui coupe la tête. Danton est le premier à assister à ça, ou du moins à
ricaner en douce, parce qu’Égalité ne lui sert plus de rien. C’est un des projets qu’il a
eus. Maintenant, il a d’autres projets. Donc, Égalité, on lui coupe la tête. Mais à côté
de ça, pourquoi est-ce qu’il faut tuer Manon Roland ? Manon Roland, Madame
Roland. Vous savez, son mari était arrivé à s’enfuir, lui. Il n’a pas été de ceux qui
vont être guillotinés, mais je vais vous en parler. Ce malheureux homme qui avait 59
ans à ce moment-là, s’est suicidé dans une forêt, près de Caen. Il y a deux autres
des Girondins qui n’ont pas été attrapés, c’est Pétion et c’est Buzot. Eux, ils se sont
sauvés à travers la France. Ils se sont cachés dans la région de Bordeaux, à Saint-
Emilion. On a retrouvé leurs cadavres dévorés, dit-on, par des loups, mais plutôt par
des chiens errants. Ils s’étaient suicidés. Probablement s’étaient-ils empoisonnés, et
Buzot était le grand ami de Manon Roland. C’est un adultère chaste, vous savez. Ils
s’écrivaient, ils se tutoyaient, et ils s’écrivaient des lettres passionnées. Mais ils
n’avaient pas été amants, Manon Roland, c’est une petite folle, c’est entendu, mais
c’est quelqu’un de propre, quelqu’un de noble.
Mais alors, pourquoi faut-il tuer Manon Roland ? Et surtout, pourquoi faut-il tuer la
reine ? La reine, je vous en ai assez parlé, je vous ai dit à quel point elle avait trahi.
Elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait, que c’était une trahison littérale,
totale, puisqu’elle essayait de renseigner l’ennemi sur les mouvements des troupes
françaises. C’était une femme qui, autrefois, ne méritait pas beaucoup d’estime, qui
ridiculisait son mari, mais enfin elle a bien changé. Elle était d’esprit fort, disons
qu’elle se moquait des choses religieuses, elle trouvait que son mari était un dévot
imbécile, et puis, maintenant, à proximité de la mort, elle avait changé.
Savez-vous qui a demandé que la reine passe en jugement, qui a demandé qu’elle
soit envoyée devant le Tribunal Révolutionnaire ? C’est Barère, cet affreux petit
bonhomme, vous savez, qui sortait de la Constituante, et qui maintenant prenait le
vent, se poussait par tous les moyens. Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-
tombe, a une phrase atroce sur Barère, car il se piquait de poésie. Il l’appelle « le
troubadour de la guillotine ». Chateaubriand dit : « Barère avait pris position dans le
baquet de sang sous l’échafaud (dans le baquet de sang !) et on l’entendait là, qui
croassait : « La mort ! La mort ! » C’est Barère qui a demandé que la reine passât en
jugement. Pour quoi faire ? Pourquoi la punir ?
Et puis, il y a l’histoire de son fils, qui avait été particulièrement ignominieuse. C’est
un coup d’Hébert, ça. Hébert, l’homme du Père Duchesne. Ça ne nous étonne pas.
Hébert qui était allé interroger lui-même le petit Louis XVII, ce gamin qui avait huit
ans, et qui lui avait posé des questions. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire. Le
cordonnier Simon, qui était chargé de la garde du petit Louis XVII, s’était aperçu que
ce garçon, qui est tout de même petit - huit ans -avait ce que l’on appelle de
mauvaises habitudes. Alors, il l’avait interrogé et il s’était dit : « Tiens, j’ai un moyen
de pression sur le Tribunal Révolutionnaire pour faire condamner encore davantage
la mère », et il avait interrogé le petit, pour lui faire dire que s’il se conduisait ainsi,
c’était sa mère qui le lui avait appris, que sa mère s’amusait beaucoup avec lui.
Ignoble. Odieux. Alors, vous savez, quand elle est passée en jugement, et qu’on lui a
sorti ça : « Qu’est-ce que vous avez fait avec votre fils ? » (Il paraît que lui-même l’a
avoué, qu’on lui avait appris ces méthodes-là), alors, cette malheureuse femme s’est
retournée vers la foule, qui était là - vous savez que le Tribunal Révolutionnaire,
c’était public - et elle a dit : « J’en appelle à toutes les mères, est-ce que c’est
possible, ce que vous me dites là ? » Et on lui coupera la tête. Elle s’est très bien
tenue. Vous vous imaginez ce que c’est pour la reine d’être dans la charrette, les
mains liées derrière le dos, cette femme qui était autrefois si fière d’elle, pleine de
parures ? Elle avait écrit le matin un petit billet qui est reproduit maintenant assez
souvent : « Mon Dieu, ayez pitié de moi. Mes pauvres enfants, je n’ai même plus de
larmes pour pleurer sur vous. Souvenez-vous de moi. » Voilà, hein, on la tue. C’était
vraiment, ce 16 octobre, un crime gratuit.
Eh bien, attention, ces crimes-là, qui sont les crimes de Danton, puisque c’est
Danton qui avait demandé que le Tribunal Révolutionnaire coupât au moins une tête
par jour, Robespierre n’en était pas coupable. Et maintenant, on va lui lancer entre
les pattes, à Robespierre, l’histoire de la déchristianisation. Ça arrive, pardonnez-
moi, comme des cheveux sur la soupe. Vous savez qu’en octobre et novembre 93,
tout à coup, il y a un mouvement de déchristianisation dans Paris. Il va se passer les
choses que je veux vous raconter, on va casser les statues des saints à la porte des
cathédrales. Michelet, qui trouve ça très drôle : « Oui, oui, on cassa le nez de
quelques saints sur les catholiques. » Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a là-dessous ?
Bien, voilà du nouveau. Soboul, Albert Soboul, dans ma première conférence, quand
je vous expliquais quels étaient vraiment les spécialistes solides de la Révolution,
aujourd’hui, je vous ai dit, c’est Albert Soboul. Il a beau être un marxiste
inconditionnel, il a bien travaillé. Et alors, dans sa thèse qui est toute récente, sa
thèse qui s’appelle Les sans-culottes parisiens de l’An II, il a fait ce travail
considérable, de bénédictin, d’aller chercher les archives de toutes les sections, des
48 sections de Paris pendant l’An II et de bien regarder leur état d’esprit. Et il touche
ça perpétuellement, le pouls de Paris, pendant l’année 93-94. Alors, voilà ce que
Monsieur Soboul écrit à la page 286 de ses Sans-culottes parisiens de l’An II :
« L’entreprise de déchristianisation a été systématiquement lancée par un certain
nombre d’hommes qui n’appartenaient pas à la classe populaire. La
déchristianisation lui a été suggérée par des hommes qui lui étaient étrangers. » Un
peu plus loin : « On ne trouve aucun arrêté, et même aucune délibération, ni
d’assemblée générale de section, ni de société populaire, malgré une hostilité des
sans-culottes, à l’égard de l’exercice du culte, en octobre et en novembre 93. »
Alors, d’où ça vient-il ? Ben, ça sort, on le dit, ça sort surtout d’Hébert, c’est vrai,
Hébert, les hébertistes, les gens du Père Duchesne vont soutenir avec violence la
déchristianisation, mais je vois apparaître deux noms qui ne sont pas spécialement
des hébertistes. Je vois Léonard Bourdon, un député du centre, je vois Anacharsis
Clootz. C’était un Prussien, un baron prussien qui s’était fait naturaliser français, qui
prononçait du reste des paroles assez incohérentes ; mais qui tout à coup se met en
vedette au moment de cette déchristianisation. Qu’est-ce qu’il y a derrière ? Ce qu’il
y a derrière, c’est la continuation de cette vieille haine que les Constituants
voltairiens, que les gens de la Législative du type Condorcet ou de la Gironde,
continuent à nourrir contre l’esprit de Jean-Jacques Rousseau. Robespierre
représente l’esprit de Jean-Jacques Rousseau. Je vous ai apporté là des textes, il
faudrait que je les retrouve, des textes de la fin de 92, qui vous montrent la violence
de la haine que suscitait Robespierre, précisément parce qu’il était du côté de
Rousseau. Brissot avait écrit, le 14 décembre : « Il a sapé... - Qui, il ? C’était un
malheureux, qui s’appelait Jacob Dupont, qui avait fait le 14 décembre à la
Législative un grand discours sur l’athéisme. Dupont, il tournera mal, ce pauvre type,
et là, je souris en pensant à la phrase que Jaurès a écrite sur lui, saluant le grand
athée Jacob Dupont : » C’est un prêtre qui s’était déprêtrisé, et qui sera bientôt arrêté
pour avoir tenté de violer une vieille femme aveugle, et il sera interné à Charenton. »
Ben, Brissot avait été transporté de joie par l’affirmation athée de Jacob Dupost et il
avait dit, lui, Brissot : - ... Il a sapé d’une haine vigoureuse l’empire des prêtres que
nos anarchistes veulent rétablir. » C’est une phrase très importante. « Nos
anarchistes », c’est Robespierre et sa bande qui, paraît-il, veulent rétablir l’ordre des
prêtres. Alors, lorsque Cambon, en novembre 92, avait demandé qu’on cessât de
payer des indemnités au clergé constitutionnel, et que Robespierre avait dit : « C’est
une indignité, enfin, vous leur avez pris leurs biens, vous avez eu raison, mais vous
devez maintenant les entretenir et vous ne voulez plus tenir parole. »
Alors, Condorcet, qui avait applaudi à l’idée de Cambon, avait, dans son journal, La
Chronique de Paris du 9 novembre 92, écrit ce qui suit, ou fait écrire, car il est
possible que l’article soit du pasteur Rabaut-Saint-Etienne : « C’est un prêtre, le
citoyen Robespierre, il s’est fait une réputation d’austérité qui vise même à la
sainteté. Il monte sur les bancs, il parle de Dieu et de la Providence, il se dit l’ami des
pauvres, des faibles, (« des faibles d’esprit - ajoute spirituellement l’auteur de l’article
-), oui, Robespierre n’est qu’un prêtre et ne sera jamais qu’un prêtre. » Eh bien, ce
sont ces gens-là qui vont lancer contre Robespierre, qu’ils détestent pour des raisons
bourgeoises, pour des raisons de propriété, qui vont lui lancer dans les jambes cette
affaire de la déchristianisation, parce qu’ils savent bien qu’il ne marchera pas. On
veut refaire à Robespierre le coup qu’on a fait aux petits curés de campagne, avec la
constitution civile du clergé. Alors, vous voyez d’abord Fabre d’Églantine, qui est un
ami de Danton, qui propose le 6 octobre son fameux calendrier révolutionnaire. Et
quand l’abbé Grégoire lui demandera pourquoi : « Pour qu’il n’y ait plus de
dimanches », répond Fabre d’Églantine.
Calendrier révolutionnaire, il comporte du bien et du mal. Je dois vous dire qu’il y a
des choses épatantes, admirables, c’est une trouvaille folle, les mois, vous savez,
prairial, germinal, messidor, thermidor, c’est admirable, même phonétiquement.
Seulement, il n’y a pas que ça, il n’y a pas que les mois, vous savez que les jours
avaient des noms, c’étaient des noms de légumes. Ça s’appelait potiron, tomate,
citrouille. On était obligés de mettre ça sur les lettres. Le décadi, c’est-à-dire le
dixième jour, remplaçait le dimanche, puis le quintidi, c’est-à-dire le cinquième jour,
remplaçait le jeudi. Ils étaient soit zoologiques, soit aratoires. Il y avait un jour qui
s’appelait « âne », l’autre « bœuf », l’autre « vache ». Aratoires, ça veut dire, qu’ils
s’appelaient « pioche », ils s’appelaient « pelle ». Alors, ça, le calendrier
révolutionnaire, c’est fait justement pour déchristianiser. Seulement, c’est peu de
chose.
Ce qui commence à être beaucoup plus sérieux, c’est ce qui se passe le 6
novembre. Dans la nuit du 6 au 7 novembre, Léonard Bourdon, qui est du centre, et
Anacharsis Clootz, de quoi je me mêle, vont trouver l’archevêque de Paris, Gobel,
l’archevêque constituant, et le somment, le mettent en demeure de se déprêtriser le
lendemain. Pauvre Gobelle, qui a probablement perdu la tête, c’était très triste. Le 7
novembre. Le 10 novembre, voilà qu’on s’est emparé de l’église Notre-Dame et on a
décidé qu’on allait faire une Fête de la Raison. Alors, c’est la femme d’un imprimeur
hébertiste, qui s’appelait Momoro, qui va être déguisée en déesse de la Raison, et il
y aura des danses, d’ailleurs assez convenables, à l’intérieur de Notre-Dame de
Paris, puis, on convie la Convention à venir, on donne une seconde représentation
de la Fête de la Raison, à Notre-Dame, et toute la Convention y vient. Attention, une
grande partie de la Convention est ravie de ce qui se produit. La Convention va être
tout à fait d’accord avec le décret que demande le 16 novembre Cambon, l’éternel
Cambon, qui demande la fermeture de toutes les églises. Alors, Robespierre
intervient. Robespierre commence à dire : « Mais de quoi s’agit-il ? » D’abord, il fait
prier Clootz de venir s’expliquer aux Jacobins : « Et de quoi vous mêlez-vous ? Vous
êtes un baron prussien, c’est entendu, vous vous êtes fait naturaliser, mais pourquoi
diable cette offensive antichrétienne ? » Aux Jacobins, le 21 novembre, Robespierre
va dire : « Mais c’est une méthode aristocratique, c’étaient les aristocrates qui étaient
autrefois les athées. »
Et effectivement, en 93, le jour de la Fête-Dieu, un incident s’était produit. Le prêtre
s’était baladé dans les rues avec son ostensoir, et la Garde Nationale, ceux qui le
voulaient, on ne les obligeait pas, avait présenté les armes. Et voilà qu’un adjudant
de la Garde Nationale avait gardé son chapeau sur la tête, et continu à fumer sa
pipe. Le curé passant, lui, c’était carrefour de la Croix-Rouge, lui avait fait un petit
geste avec la tête : « Au moins, découvrez-vous. » Et le soldat lui avait répondu :
« Va te faire foutre. » Eh bien, le soldat, qui était un adjudant, avait été mis en prison
et il avait été expulsé de cette nouvelle Garde Nationale populaire.
Alors, Robespierre dit : « Mais cet effort qu’on est en train de faire maintenant, la
déchristianisation, il ne correspond pas du tout à la volonté du peuple. » Et le 5
décembre, Robespierre, à la tribune, va rappeler : « Liberté des cultes, c’est le
devoir. Liberté des cultes. » Michelet n’aime pas du tout ça, vous savez, à propos de
ce que je viens de vous dire sur le 5 décembre, liberté des cultes. « Démenti violent,
écrit Michelet, à l’esprit de la révolution. » Ha ! Robespierre rouvrait les églises
fermées par le décret Cambon du 16 novembre, il biffait le XVIIIe siècle, il nous
replongeait dans le passé. Toujours est-il que la Convention intimidée n’ose plus
continuer, qu’Hébert baisse le ton, et que la tentative de déchristianisation avorte.
Parallèlement, un redressement admirable se produisait. Saint-Just était à
Strasbourg, il préparait l’offensive de Hoche. Hoche va se lancer les 25 et 26
décembre, c’est le succès de Geisberg, les Austro-Prussiens sont refoulés. En
Vendée, deux très grands succès, 14 décembre, Le Mans, et 26 décembre,
Savenay. La grande armée catholique et royale, elle est pulvérisée. Toulon est
repris. A qui ? J’appellerai ça les Anglo-bourgeois, si vous voulez, puisque c’est la
bourgeoisie de Toulon qui avait prié les amiraux de se vendre aux Anglais. Eh bien,
Toulon est repris le 19 décembre. Quant à l’assignat, il tient bon. Encore un
témoignage d’adversaire, témoignage de Mallet, toujours Mallet du Pan, mémoire du
1er février 94 aux coalisés : « Le chiffre total des assignats mis en circulation a
diminué en mai 93. La perte était de 60 à 75%, elle n’est plus que de 35% à Paris. Et
dans plusieurs départements, elle descend à 25. » Pourquoi ? A cause de la loi du
maximum que Robespierre avait imposée. Puisqu’il y a un prix maximum sur les
denrées, alors, l’assignat remonte, la dépréciation de l’assignat n’est plus un fléau du
peuple. « Les Français, écrit avec haine Mallet du Pan, les Français sont parvenus à
réaliser là une opération à la fois très économique pour l’État et très populaire. »
D’autre part, le 4 décembre, le Comité de Salut Public avait opéré une concentration
nouvelle du pouvoir. Vous vous rappelez la Constitution de 91, qui permettait une
autonomie incroyable aux départements, puisqu’il n’y avait pas de représentants du
pouvoir central, eh bien, maintenant, à partir du 4 décembre, il y aura un agent
national dans chaque département, qui veillera à l’état d’esprit de la population. Et
puis, vous avez aussi la Commune qui est maintenant remplacée par les
fonctionnaires. Oh, je sais bien qu’il y a des scandales. Les scandales, c’est Fouché,
c’est Carrier, c’est Fréron, c’est Barras, c’est Tallien : ce sont des proconsuls de
province qui se conduisent d’une manière abominable, et qui font détester la
révolution.
Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est le jeu de Danton là-dedans. Danton avait
essayé de se faire appuyer par les hébertistes. Danton avait été l’homme de la
Terreur, mais le 21 septembre, Vincent, qui est un hébertiste, prononce aux
Cordeliers les mots suivants : « Cet homme peut bien essayer de nous en imposer
avec de grands mots, mais nous ne serons jamais ses dupes. » Hein, on l’a venu
venir, Danton, on sait qui il est, on sait comment il s’arrondit. Du reste, il va aller ces
jours-ci à Arcis-sur-Aube, et Monsieur Mathiez, qui a travaillé sur les petits papiers
nécessaires, Monsieur Mathiez s’est aperçu qu’en novembre, les 4, 7, 11, 17, 18
novembre, Danton est chez son notaire à Arcis-sur-Aube pour s’arrondir encore.
Avec quel argent ? Tout à coup, Danton, voyant que son jeu est éventé - vous savez,
son jeu d’autrefois, le coup de queue du turbot vers l’extrême-gauche, du turbot qui
exigeait la guillotine pour tous - tout à coup, le voilà qui revient, Danton (nous
sommes le 21 novembre), il revient d’Arcis-sur-Aube mé-ta-mor-pho-sé :
transformation radicale ! Le 22 novembre, à la Convention, coup de queue du turbot
à droite :
« Je demande l’économie du sang des hommes ! Je réclame l’économie du sang des
hommes ! » Et même le 2 décembre, il va protester contre les ultra-révolutionnaires
en disant : « Après avoir tout donné à la rigueur, donnons tout à la sagesse. »
Attention à la date, hein ! C’est le 2 décembre que Danton dit ça. Où en sommes-
nous militairement, le 2 décembre ? Tout à l’heure, à toute vitesse, je vous
énumérais les victoires de la République. Je vous avais dit que c’était le 14
décembre que les Vendéens s’étaient fait écraser au Mans, que c’était le 26
décembre qu’ils s’étaient fait écraser à Savenay, que le 19 décembre, Toulon avait
été repris ; et que le 26 décembre, Hoche enfonce les Austro-Prussiens au Geisberg.
Mais c’est le 2 décembre que Danton dit ça. Et le 2 décembre, alors que la situation
n’est pas du tout redressée, et que militairement, c’est très dangereux, le voilà qui
demande, lui, l’initiateur de la Terreur, il demande l’économie du sang des hommes.
Qu’est-ce qui se passe ? Il se passe qu’en réalité, Danton a médité son coup
pendant qu’il était à Arcis-sur-Aube, et qu’il s’est dit : « Voilà ce qu’il faut faire, la
guillotine commence à être excessive, il y a des tas de gens qui en ont assez, des
gens qui ont peur, je m’en vais me présenter devant l’opinion publique comme celui
qui préparera l’apaisement. On va faire une paix brûlée, peu importante, et on va
établir, maintenant après s’être débarrassé de ce Robespierre couvert de sang, on
va rétablir une république des notables où moi, Danton, je serai au premier rang. »
Robespierre était perplexe, tout d’abord, il dit : « Mais qu’est-ce qu’il veut ? » Et il l’a
même couvert. Les hébertistes l’avaient attaqué, il l’a même couvert, le 2 décembre,
aux Jacobins, en disant : « Jusqu’à preuve du contraire, je tiens Danton pour un bon
patriote. » Et c’est que ça va de plus en plus fort. Le 5 décembre, Danton lance son
vieux camarade, son petit ami, Camille Desmoulins, avec un nouveau journal. Où a-t-
on trouvé l’argent ? Mystère. Ce journal s’appelle Le Vieux Cordelier, et à partir du 5
décembre, périodiquement, tous les sept ou huit jours, dans Le Vieux Cordelier, vont
paraître des articles disant : « Il faut ouvrir les prisons, toutes les prisons. Plus de
suspects. » C’est-à-dire libération de à toute la contre-révolution. Robespierre est
très effrayé. Robespierre se dit : « Ça, c’est la ruine de la République. Il n’y a pas
moyen. » Mais pourtant, toucher à Danton, ça lui paraît très grave, parce que c’est
tout de même quelqu’un qui s’est engagé pour la république. Toucher aux
hébertistes aussi, ce sont des enragés, ce sont des excessifs, mais s’il faut passer à
la guillotine tous ces gens-là, c’est grave. Le 31 octobre, lorsque les Girondins ont
été guillotinés, ils se sont très bien tenus, vous savez, ils ont même chanté La
Marseillaise jusque sous le couteau, presque. Vergniaud avait eu un mot que
l’histoire a recueilli : « C’est la révolution qui dévore comme Saturne tous ses
enfants. » Je veux bien la reprendre, cette phrase, mais en la changeant. Ce n’est
pas vrai que la révolution mange ses enfants, la révolution dévore un par un ses
ennemis. Et maintenant, les ennemis de la révolution, c’est Hébert, l’enragé d’un
côté, et de l’autre, c’est Danton, qui veut tout abandonner au moment où la situation
est la plus dramatique. Billaud-Varenne insiste jour par jour, au Comité de Salut
Public, pour l’arrestation de Danton, et c’est Robespierre qui dit : « Non, pas encore.
Essayons de les intimider. »
Alors, le 10 décembre, Robespierre fait arrêter Clootz, Anacharsis Clootz. C’était
facile. C’était un à peine Français. Avertissement aux hébertistes. Et le 14 décembre,
Robespierre fait arrêter Fabre d’Églantine, qui était l’homme de main de Danton.
Avertissements qu’il donne à droite et à gauche, avertissements aux hébertistes,
avertissements à Danton, parce qu’il voudrait tout faire avant d’en arriver aux
mesures extrêmes.
CHAPITRE 16
L’année 1794 commence. C’est la dernière année réelle de la révolution, et il paraît,
enfin, si j’en crois Michelet : « Il faut maintenant, dit-il, du courage, un grand courage
pour suivre Robespierre dans son action. » Et quand il dit « un grand courage »,
c’est-à-dire qu’il faut lutter perpétuellement contre la nausée. Ce n’est pas du tout
mon avis. Robespierre est un homme malade, on ne l’a jamais assez souligné. Ici, il
y a un livre de Jean Massin, qui date de trois ou quatre ans, je crois, sur
Robespierre, qui pour la première fois a indiqué qu’il ne fallait surtout pas oublier que
Robespierre, depuis 91, et surtout depuis 92, est un homme qui se sent
profondément atteint dans sa santé. Il a l’impression qu’il n’en a plus pour longtemps.
Cet homme malade, qui avait d’abord refusé d’entrer dans le Comité de Salut Public
et qui s’était dit « Je dois le faire », est en proie à une bataille terrible, en cette fin de
93 et au début de 94. Robespierre, c’est l’homme de la ligne droite. Il a une certaine
idée. Il a vu la République avec une certaine conception, et surtout, dans son
intention, c’est une cité juste qu’il voulait construire. Du moins contribuer à édifier,
quoi. Alors, il a contre lui deux groupements. Il y a le groupement des hébertistes. Ce
n’est peut-être pas le nom qu’on employait à ce moment-là. Il y a bien Hébert, qui est
au centre, mais enfin, on ne disait pas les hébertistes, on disait les « enragés », les
exaltés, et je vous ai dit, dans ce groupe, il y avait des gens estimables, comme
Billaud-Varenne, et Robespierre avait attaché Billaud-Varenne au Comité de Salut
Public à partir du 6 septembre, mais il restait ce grouillement des Vincent, Ronsin,
Momoro, de Cloots, qui regardaient du côté du Comité de Salut Public avec une idée
de surenchère, en disant : « Il faut en demander de plus en plus. »
Puis, à côté, vous avez Danton. Nous en parlions à la fin du dernier exposé. Danton,
brusquement, vient d’opérer une nouvelle volte-face. Ça m’amuse de penser que
Jaurès, qui veut tellement être indulgent à l’égard de Danton, reconnaît : « Il n’a pas
de système lié. » Ah, ben, je comprends qu’il n’a pas de système lié. Mais regardez
ce qu’il a fait depuis quelques mois. Brusquement, vous avez vu cet homme qui était
d’abord très doux avec les Girondins, qui avait essayé de les protéger parce qu’eux-
mêmes l’avaient protégé, brusquement, vous l’avez vu changer sa politique, quand il
s’est trouvé mouillé dans l’affaire Dumouriez, et le 10 avril 93, il commençait déjà à
parler de Tribunal Révolutionnaire, puis de Terreur. Vous l’avez vu pousser dans
cette ligne le 5 septembre. C’est lui qui avait demandé une tête par jour. C’est lui qui,
tout en détestant les hébertistes, tâche de s’unir avec eux pour faire tomber le
Comité de Salut Public, et surenchérir avec l’extrême gauche, puis, brusquement,
nouvelle volte-face, renversement absolu. Au début de décembre, même dans la fin
de novembre 93, ce même Danton, qui était l’homme de la Terreur, disait : « Je
demande l’économie du sang des hommes. » Et maintenant, il demande qu’on ouvre
toutes les prisons, que tous les suspects soient libérés, c’est-à-dire que toutes les
forces contre-révolutionnaires soient lancées dans la bataille à un moment où la
République est tellement menacée. Les victoires ne sont pas gagnées encore, ni
contre Toulon, ni contre les Vendéens, ni contre les coalisés et Danton demande
l’abandon de la politique républicaine.
Robespierre manifeste une patience incroyable. Danton avait déchaîné quelqu’un à
la tribune - il travaillait d’abord par personnes interposées -, un homme nommé
Philippeaux, nom oublié, mais à certains moments, il a été important. Philippeaux
était monté à la tribune pour faire une attaque très violente contre la politique suivie
en Vendée, et, derrière ceux qu’il attaquait en Vendée, il attaquait qui ? Il attaquait le
Comité de Salut Public. Robespierre avait parfaitement compris le jeu, il avait
répondu à Philippeaux avec une certaine patience, il l’avait plutôt traité de fou, il
n’avait pas voulu s’emballer. Et à l’égard de Camille Desmoulins qui, avec un argent
que je ne connais pas, était arrivé à lancer le journal qui s’appelle Le Vieux Cordelier,
dans lequel il demandait le modérantisme absolu, c’est-à-dire tous les contre-
révolutionnaires lâchés dans la nature, Robespierre n’avait pas voulu s’emballer non
plus, il lui avait parlé avec douceur.
Camille Desmoulins, c’est un gamin. Je n’ai pas d’opinion très précise sur lui. J’ai
essayé de vous le décrire un jour, avec ce regard trouble qu’il avait, le teint bilieux,
avec ces antagonismes de caractère. Il y avait à la fois chez lui de l’arriviste, de
l’intrigant, et du gentil. C’était un instrument de Danton. D’autre part, il s’était marié.
Robespierre allait chez lui. Il avait épousé sa Lucile, qu’il convoitait depuis des
années. Il avait un tout petit garçon qui s’appelait Horace. Robespierre aimait les
gosses. Très souvent il avait joué avec le petit Horace. Alors, il se disait : « S’il faut
que je frappe Camille Desmoulins dans son jeune bonheur, enfin, il est si content
avec sa Lucile, s’il faut que je fasse disparaître le père du petit garçon que j’aime
bien, c’est tout de même terrible. » Il avait parlé aux Jacobins, c’est-à-dire dans
l’intimité des Jacobins, loin de la Convention Nationale, il avait parlé à Camille. Il
avait essayé de lui dire : « Est-ce que tu te rends compte, Camille, de ce que tu fais,
enfin, tu ne vois pas où conduit ta politique ? » Et Camille, Danton était derrière, avait
mal répondu, en disant : « Mais je ne suis pas un enfant, je suis un grand garçon, je
sais ce que je fais. » Il avait été exclu ce jour-là des Jacobins. Eh bien, c’est encore
Robespierre qui va le faire réintégrer dans les Jacobins, espérant toujours qu’il se
reprendra. Bien, il n’y a pas moyen. On le voyait de plus en plus aller loin. Camille va
même préparer un numéro de son Vieux Cordelier où, sous une transposition
antique, il feint de parler de Caligula ou de Néron. C’est le Comité de Salut Public,
c’est Robespierre qu’il met en scène, le désignant comme un tyran.
Robespierre, vous vous en souvenez, avait fini par frapper double. Avertissements,
hein ? Il avait frappé du côté des hébertistes, en faisant prononcer le 10 décembre
l’arrestation d’Anacharsis Cloots, et le 14 décembre, l’arrestation de Fabre
d’Églantine. Je n’ai pas le temps de vous raconter en détail l’histoire de Fabre
d’Églantine. Elle est horriblement malpropre. C’est là où le couvercle se lève sur ce
grouillement d’affairistes, de corrompus, de gens affreux, dont s’entourait Danton.
C’est l’histoire de la Compagnie des Indes, c’est une vieille compagnie commerciale
où la corruption était énorme, qui ou bien se liquidait elle-même, ou bien c’était l’État
qui s’occupait de la liquidation. Alors, vous pensez que si elle se liquidait elle-même,
elle allait s’en tirer. Alors, la Convention et le Comité de Salut Public avaient dit :
« C’est l’État qui va s’en occuper. » Bien, ceux qui, jusque-là, s’étaient chargés de
l’opération, c’étaient des gens comme Chabot (je vous en ai parlé, de Chabot, c’est
un ancien moine qui avait épousé la fille des banquiers Frey, Chabot, c’était un
intrigant, c’était un homme d’argent). Vous aviez aussi Delaunay, vous aviez Basire,
vous aviez le pasteur Julienx, vous aviez Fabre d’Églantine. Tout ça grouillait dans
l’histoire de la liquidation de la Compagnie des Indes.
Et tout à coup, on s’aperçoit que le décret, le décret pris par la Convention, disant
« C’est l’État qui va liquider », le décret a été falsifié dans sa rédaction définitive. Qui
c’est qui l’a falsifié ? On s’est demandé si ce n’était pas Fabre d’Églantine. Scènes
comiques, burlesques et misérables où ils s’entre-déchirent les uns les autres. C’est
d’abord Chabot qui vient trouver le Comité de Salut Public, non, c’est d’abord Fabre
d’Églantine qui vient trouver le Comité de Salut Public, et qui dénonce ses
camarades : « Vous savez, ce sont des fricoteurs. Et puis, là, vous savez, il y a de
l’argent étranger. » C’est vrai que Dieu sait qu’il y avait là un grouillement
d’étrangers. Il y avait les Broglie, il y avait les Schoenfeld, Frey, enfin, il y avait le
banquier suisse Perregaux, tout ça fricotait. Alors, on a écouté, au Comité de Salut
Public, on a écouté ce qu’a dit Fabre d’Églantine et on a déjà incarcéré un certain
nombre de messieurs. Il y en a aussi Chabot qui est venu faire une contre-
dénonciation, disant : « J’ai reçu cent mille francs de la Compagnie des Indes pour
obtenir la corruption de Fabre d’Églantine. Alors, moi, honnête homme, je vous
dépose sur la table du Comité de Salut Public ces cent mille francs. »
Tout ça c’était tellement suspect qu’on finit, le 14 janvier par arrêter Fabre
d’Églantine lui-même, qui est évidemment en plein dans la corruption. Mais quand
Robespierre accepte, laisse arrêter Fabre d’Églantine, il se dit : « Ça va peut-être
faire s’arrêter Danton. »
Au moment où il y a cette double offensive contre lui, qu’est-ce qu’il fait, Robespierre
? Que fait le Comité de Salut Public ? Je vous assure qu’ils travaillent. On poursuit la
préparation de la campagne, c’est l’hiver, et à cette époque, vous savez qu’en hiver,
la guerre chômait. C’est ce qu’on appelait les quartiers d’hiver. Mais il faut préparer
l’offensive du printemps. Et par bonheur, toujours ça a été l’éternel bonheur de la
Révolution, les coalisés ne s’entendent pas. Vous vous rappelez peut-être que le 26
décembre, Hoche avait attaqué sur les lignes de Geisberg, c’est-à-dire dans la
Haute-Alsace, il avait enfoncé les troupes ennemies, et qu’à ce moment-là, il y avait
eu désaccord toujours, entre les Prussiens et les Autrichiens. Brunswick, qui
commandait les Prussiens, n’était pas venu au secours des Autrichiens. Ça l’amusait
un peu de les voir prendre une pile. Toujours est-il que la guerre stagnait.
Saint-Just, qui est tout à fait dans la ligne de Robespierre, s’occupe de cette grande
pensée robespierriste des infortunés, des pauvres gens, et Saint-Just, le 26 février,
va présenter un rapport dans lequel il dit : « La force des choses nous conduit peut-
être à des résultats auxquels nous n’avons point pensé. L’opulence est entre les
mains d’un assez grand nombre d’ennemis de la Révolution, les besoins mettent le
peuple qui travaille dans la dépendance de ses ennemis. Concevez-vous qu’un
empire puisse exister si les rapports civils aboutissent à ceux qui sont contraires à la
forme de gouvernement ? » (...) « Les malheureux sont les puissances de la terre, ils
ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent ». Alors, pour
la première fois, quelqu’un, un gouvernant, avait proposé autre chose qu’une vente,
même au rabais, des parcelles de biens d’émigrés. Saint-Just, appuyé par
Robespierre, avait proposé que l’on donnât, que l’on remît une partie des biens
d’émigrés aux plus indigents des communes. Il avait demandé - circulaire du 2 mars,
je crois - à toutes les communes de France, de préparer la liste des gens les plus
pauvres, et on leur avait donné peut-être, çaxi. Vous vous imaginez le contrecoup
que ça aurait produit dans le ventre de la Convention, c’est-à-dire le Marais.
« Comment ? On se met à donner des terres, maintenant ? Alors, les pauvres gens
vont se croire des droits sur nous, avec cette phrase invraisemblable de Saint-Just
que les malheureux sont les puissants de la terre, et que ce qu’il faut construire, c’est
un gouvernement où il n’y aura plus de malheureux, où il y aura peut-être des
pauvres, c’est impossible, où il n’y aura plus de misère. » C’est impossible !
Inacceptable.
C’est dans ce même moment dans cette bataille épouvantable que Robespierre est
en train de mener, qu’il arrache enfin à la Convention ce qu’on n’a pas pu obtenir, ni
de la Législative, ni de la Constituante, l’abolition de l’esclavagexii. Avouez qu’on a
mis du temps. La Déclaration des Droits de l’Homme, mais elle est de 1789. Et
depuis 1789, ces constituants et ces hommes de la Législative et les gens de la
Convention n’avaient encore jamais accepté que les droits de l’homme
s’appliquassent aux noirs eux-mêmes. Eh bien, le 24 février 1794, c’est Robespierre
qui enlève le vote, entendu, les noirs seront libres. Et puis, il lui faut rappeler un
certain nombre de proconsuls. J’en ai parlé très vite la dernière fois, regardons ça
d’un peu plus près. Ces gens qui s’étaient fait envoyer en province, se conduisaient
souvent d’étrange façon. En particulier Fouché, qui s’est fait beaucoup remarquer.
Qui c’est, Fouché ? C’est un ancien oratorien. Enfin, il était professeur à l’Oratoire, et
la question est encore ouverte de savoir s’il avait ou s’il n’avait pas été ordonné
prêtre. En tout cas, il appartenait à l’Église, peut-être n’étant pas un prêtre ordonné.
Chateaubriand l’appelle « une hyène habillée », et j’ai regardé le portrait de Fouché,
c’est toujours tellement intéressant d’étudier les visages. Il n’a pas de regard. C’est
un homme qui, volontairement, efface son regard. Une espèce de regard aveugle, de
regard trouble. On ne peut pas savoir ce qu’il pense, ce Fouché. Lorsqu’il avait été
envoyé comme commissaire de la République dans la Nièvre d’abord, il s’était
spécialisé dans la déchristianisation. C’est lui qui avait décidé qu’il fallait ôter de
toutes les places publiques, et de toutes les routes, ce qu’il appelait les enseignes
religieuses. Les enseignes religieuses, c’étaient les calvaires, enfin, les crucifix. Tout
ça devait être abattu. C’est lui qui avait décidé qu’on mettrait à la porte des
cimetières « La mort est un sommeil éternel ». Et quand il avait été transféré de la
Nièvre à Lyon, premièrement, il avait fait, après Lyon conquise par Couthon, vous
savez, il avait fait établir un système atroce de persécutions. Il y avait eu là, et Collot
d’Herbois était son ami, il y avait eu là des exécutions au canon. Je ne sais pas si
vous vous rappelez cette histoire terrible : pour gagner du temps, on mettait deux
cents personnes sur la plaine des Brotteaux et on tirait au canon dedans. C’étaient
des gens désarmés. C’étaient des prisonniers. Et puis, Fouché avait organisé sur la
place des Terreaux une procession, une procession à son goût, lui, l’ancien prêtre,
du moins l’ancien homme d’Église. C’était un âne qui avait défilé là et qui portait un
ciboire attaché à la queue, et on lui avait fait brouter des hosties, et Fouché s’amusait
beaucoup de ces choses-là. Alors, il y avait d’une part cette profanation religieuse
que Fouché protégeait, et d’autre part, ces mitraillades, ces fusillades, ces
canonnades de prisonniers.
Et puis, il y avait eu Carrier. A Nantes, il est célèbre, Carrier. Carrier, c’est un
proconsul qui avait été envoyé avec des instructions très précises de Hérault de
Séchelles. Hérault de Séchelles, c’est un membre du Comité de Salut Public. Un
drôle de membre, du reste. Quand on lui demandait de quel parti il était, il répondait :
« Je suis du parti qui se fout des autres. » Hérault de Séchelles, c’est un grand
seigneur, c’est un monsieur qui a conservé des allures distinguées. Il fréquente
beaucoup chez Madame de Sainte-Amaranthe, qui est une espèce de prostituée de
haut luxe, qui tient en même temps un tripot. Naturellement, c’est un ami de Danton.
Et Robespierre a essayé de persuader Hérault de Séchelles qu’il vaudrait mieux pour
lui de démissionner. Et c’est lui, lui, Hérault de Séchelles, qui a envoyé des
instructions à Carrier en disant : « Il sera toujours temps d’être humain quand nous
serons victorieux. »
Alors, je vous assure qu’il en prenant, Carrier, du côté de l’inhumanité ! C’est la
fameuse histoire des noyades à Nantes. Il y avait des quantités de vieux curés qui
étaient là, ceux qui n’avaient pas pu se sauver, et on les avait flanqués en prison.
Alors, comme il y avait aussi des religieuses emprisonnées, Carrier avait eu une idée
ingénieuse : il faisait mettre nus ces prêtres et ces religieuses, il les attachait
ensemble, (ça leur permettait d’avoir des rapports agréables), et on les mettait sur
une embarcation. L’embarcation s’avançait dans la Loire et lorsqu’elle était à une
bonne distance des deux rives et que ces gens nus et enchaînés étaient là qui
attendaient ce qui allait leur arriver, eh bien, on ouvrait des trappes dans le bateau,
et le bateau s’enfonçait, et les gardiens étaient là qui étaient partis non pas à la
nage, mais sur des petites barques, et les curés et les religieuses étaient noyés.
C’est ce qu’il appelait des noyades républicaines. Les mariages républicains, aussi. Il
faut savoir que Carrier est un homme qui est très bien vu à Nantes, par la
bourgeoisie nantaise. Pourquoi ? Parce qu’il ne veut pas ennuyer les gens de
Nantes, qui sont des gens très riches, et qui se rapprochent à ce moment-là de la
Convention en disant : « Il faut se faire tout petits, il faut donner de l’argent à Carrier
afin que l’on ne nous ennuie pas. » Il y a chez Carrier des réceptions de belles
dames, des dames de la bourgeoisie de Nantes. Il les invite à ses petits
divertissements. Elles regardent avec sympathie les curés qu’on met nus. Les
religieuses aussi. Tout ça dans une atmosphère curieuse de bourgeoisie riche.
Vous avez encore Fréron et Barras. Barras, qui c’est ? C’est le marquis de Barras,
qui s’est rallié, et qui au fond est un nanti, qui a l’intention d’apaiser la révolution le
plus vite possible. Fréron, qui dirigeait autrefois L’Orateur du peuple est un homme
qui avait poussé les cris de mort au moment des massacres de septembre, Fréron a
été chargé de remettre de l’ordre à Marseille et à Toulon. Il n’y va pas de main morte
! Oh, Je sais bien ce qui s’est produit à Toulon, en particulier lorsque la ville était au
pouvoir de ce que j’ai appelé les Anglo-bourgeois, avec la trahison des deux amiraux
Chaussegros et Trogoff, je sais que ça n’avait pas été beau pour la classe ouvrière.
Sachez qu’il y avait des ouvriers que l’on avait pendus - ça, c’était du pré-hitlérisme -
qu’on avait pendus par le dessus du cou, à des crocs de boucherie, parce que le
prolétaire, c’est l’ennemi. Alors, lorsque le marquis de Barras et Monsieur Fréron
viennent pour remettre de l’ordre à Toulon, ils font subir à la bourgeoisie pire que ce
qu’elle a fait.
Vous avez aussi un type comme Tallien. Tallien, il a une autre méthode. Il était à
Bordeaux, lui eh bien, Tallien avait commencé par incarcérer le plus grand nombre
possible de gens, et par les faire passer à la guillotine. Puis il s’était aperçu qu’il y
avait un coup à réaliser. Ce coup, c’était d’arrêter quelqu’un - même pas suspect,
mais riche - et de le délivrer contre argent. Alors, il se faisait un argent fou. En plus, il
s’était trouvé une petite femme, qui était la femme divorcée du marquis de Fontenai,
de son vrai nom Théréia Cabarrus, la fille d’un Espagnol. Il en avait fait sa maîtresse
et, avec elle, il menait grande vie à Bordeaux, grâce à l’argent qu’il se procurait en
faisant arrêter des gens et en les relâchant contre de l’argent. Robespierre ne savait
pas tout ça. Mais enfin, il avait quelques informations. Alors, il va envoyer deux
contrôleurs, d’abord Julien, l’autre Jullien, pas l’abominable Julien de Toulouse, là, le
pasteur vénal, non, il va envoyer son petit Julien de la Drôme, celui qui a empêché,
vous vous rappelez peut-être, Lyon et la Provence de s’unir dans l’insurrection. Alors,
il prend Jullien auprès de lui et il lui demande d’aller vérifier ce qui se passe en
province. Et il envoie son frère, Augustin Robespierre, qui était lui aussi membre de
la Convention, et qui va regarder, et qui fait des rapports. Si bien que ça va aboutir,
le 23 janvier, au rappel de Barras et de Fréron. 8 février, rappel de Carrier. En mars,
rappel de Fouché.
Hébert, que Robespierre avait essayé, espéré intimider en arrêtant Clootz, Hébert
fonce, de plus en plus fort. Il a un levier entre les mains, c’est le prix des denrées.
C’est vrai que le maximum n’est plus appliqué, c’était très difficile d’appliquer le
maximum. Qu’est-ce que ça voulait dire, le maximum ? Ça veut dire que les denrées
devaient être vendues à tel prix et pas au-dessus. Alors, vous vous imaginez bien
que les denrées, elles disparaissaient, qu’il y avait des tas de paysans qui se disaient
: « On va garder notre blé ou nos légumes plutôt que de les vendre » à ce qu’ils
estiment être à perte. Alors, si le maximum permettait en effet le maintien de
l’assignat, il se produisait en même temps la rareté des devises. On était pris dans
une espèce de pince. Alors, voyant que le petit peuple est mécontent, les Hébert, les
enragés, les exaltés, les impatients, tout ce que vous voudrez, se disent : « On va, à
l’occasion, renverser le Comité de Salut Public avec ça. » Et ils dirigent une offensive
de plus en plus violente.
Le 12 mai, Momoro va parler. C’est un imprimeur. Je vous en ai dit un mot. Il avait
une très jolie femme qui était actrice et c’est elle qui avait personnifié la Raison dans
les mascarades de Notre-Dame. Eh bien, Momoro va dire : « Les hommes usés en
république, les gens cassés en révolution nous traitent d’exagérés parce que nous
sommes patriotes. Ils ne veulent plus l’être. » C’est contre Robespierre. Le 24 février,
Hébert va parler des « endormeurs ». Et il ne veut pas encore donner de noms,
quoiqu’il ait dit : « Les endormeurs traitent Philippeaux de fou. » Vous vous rappelez
que c’est Robespierre qui l’avait qualifié ainsi Hébert : « Et ils traitent Camille
Desmoulins d’enfant. » Le 4 mars, Carrier, qui est furieux parce qu’on l’a rappelé :
« L’insurrection, attention, l’insurrection, voilà ce qu’il faut opposer aux scélérats. »
Ce même jour, 4 mars, Hébert se dresse contre ceux qui veulent sauver les 70
royalistes. Qu’est-ce que c’est que ça ? Il y avait soixante-dix députés de la
Convention qui avaient eu le courage de protester contre l’exécution des Girondins,
lors des arrestations. Alors, naturellement, la surenchère démagogique disait : « Il
faut les tuer, les soixante-dix qui ont protesté. » Ils n’étaient peut-être pas royalistes,
mais enfin, ils avaient soutenu les Girondins. Et Robespierre dit, le 3 mars : « Je
veux bien qu’on les exclue, mais je ne veux pas qu’on les tue ». Alors, Hébert partait
de ça pour dire : « Vous voyez, Robespierre est un homme qui ne veut même pas
purifier la Convention de ce qu’elle a de mauvais. Ce ne sont pas les voleurs, qui
sont le plus à craindre, ce sont les ambitieux »; disait Hébert. Et le 9 mars, Vincent,
Vincent, secrétaire général du ministère de la Guerre, Vincent appelle Robespierre
«un réactionnaire.» Ça devient très grave, on parle d’insurrection. On parle de
Cromwell. Ronsin, qui est de la bande - Ronsin, c’est le chef de l’armée
révolutionnaire, cette petite milice que Robespierre avait demandée lui-même de
constituer pour veiller à l’application du maximum dans les campagnes. Là, Ronsin a
des hommes à lui. Il a son armée révolutionnaire, quatre à cinq mille hommes. Il a
douze cents canonniers. Par conséquent, si ces gens-là se révoltent, ils ont une
puissance militaire entre les mains. Il faut frapper.
Robespierre avait tout fait pour ne pas devoir frapper, mais devant une pareille
menace, ça y est, c’est décidé. Alors, Saint-Just va faire un rapport le 14 mars sur les
factions de l’étranger, parce que, effectivement, il y a un grouillement d’étrangers
derrière eux. On les arrête. On arrête Vincent, Hébert, Momoro, dans la nuit du 13 au
14 mars. Vincent et Ronsin aussi. Et ils vont passer le 24 mars à la guillotine.
Plusieurs se tiendront très bien. Momoro, Cloots, très bien, avec dignité. Hébert sera
lamentable. Hébert, l’homme du Père Duchesne, vous savez, qui avait son
vocabulaire à lui, qui parlait de « panier de son », de « faire éternuer les gens dans le
panier de son ». Il parlait aussi du « rasoir national », lui qui s’était frotté les mains, et
qui avait poussé des cris atroces lorsque Manon Roland et la reine étaient passées
en jugement et avaient été exécutées, il est lamentable devant la guillotine, il se
traîne, on est obligé de le supporter, de le porter à la guillotine, parce qu’il s’est mis à
genoux. Ce qu’il y a d’affreux, c’est le comportement de la foule, qui regarde ça.
Jaurès a eu une phrase, je crois la savoir, une phrase remarquable, il dit : « Il y a des
gens qui insultaient, qui insultaient Hébert lorsqu’il montait à la guillotine, lui citaient
ses propres expressions : « Va éternuer dans le panier à son, Va ! Va faire
connaissance avec le rasoir national, va ! » Et Jaurès dit : « La foule soufflait
l’haleine de sa propre bouche, à celui qui allait mourir. »
Seulement, en même temps qu’Hébert, il y a Danton, qui fait la politique que vous
savez. Si les hébertistes sont, comment dirais-je, des vers, des termites dans le bois
de la Révolution, Danton, c’est l’homme qui tient une scie et qui est en train de
couper l’arbre de la Révolution. Alors, il faut y aller. Et ce ne sera pas commode pour
Robespierre d’y aller. Pas commode. Il est harcelé par des gens qui lui demandent la
tête de Danton. Billaud-Varenne dit : « Danton, c’est le plus grand ennemi de la
république. » Et puis, je ne sais pas pourquoi, au Comité de Salut Public, il y a un
nommé Vadier, euh, au Comité de Sûreté Générale, un nommé Vadier. Vadier et
Amar sont les deux têtes du Comité de Sûreté Générale qui est acharné contre
Danton. Je vous répète, je ne sais pas. Il y a des raisons privées, sans doute. Ils le
détestent. C’est Vadier qui a inventé l’image du turbot farci. « On le videra, ce turbot
farci », dit-il. Et Robespierre, qui est là, dit : « Toucher à Danton, tout de même ! »
Même sentiment pour Camille. Il l’a bien connu, Danton, il allait chez lui. Je vous ai
parlé de la lettre qu’en février 93 il avait écrit quand sa femme était morte. C’est une
lettre émouvante.
Et Robespierre, quoi qu’en dise sa légende, est le contraire d’un homme sanguinaire.
Dans un livre dont je vous ai parlé une fois, un livre tout récent, qui a d’admirables
illustrations dont sont tirées très souvent mes images de générique, le livre de Furet
et Richet, hé bien, il y a un mot que je trouve excellent : « La légende est arrivée à
faire passer pour sanguinaire ce Robespierre qui était un modérateur. » xiiiEt de toute
manière, on ne peut plus hésiter devant ce que fait Danton. Le 19 mars, Danton
monte à la tribune et va prononcer un discours dangereux : « Il y a des masques à
arracher, dit-il, le moment est venu de distinguer entre les faux révolutionnaires et les
vrais. » Qui vise-t-il ? Il vise Saint-Just, il vise Billaud, et il vise de travers, sans oser
encore le dire, Robespierre. Alors, Robespierre va finir par céder, la mort dans l’âme,
vous savez. Ça ne lui plaît pas, de toucher à Danton. Enfin, il faut le faire.
Danton a une allure de matamore, un matamore roublard, comme dirait du reste
Monsieur Mathiez. Danton, se sentant menacé, prononce un certain nombre de
phrases que l’histoire a recueillies. Danton dit : « On ne touche pas à Danton. Ils
n’oseront pas toucher à Danton. » Ou encore dit-il : « S’ils s’approchent de moi, je
n’ai qu’à me retourner et à leur montrer ma gueule pour qu’ils tombent foudroyés. »
En réalité, il n’est pas si sûr de lui. Et nous savons, nous avons deux détails qui ont
été peu connus, mais il faut que je les rapporte, parce que ça corrige un peu la
physionomie légendaire de Danton. Danton, se voyant en péril, contre lui, Danton va
demander à deux reprises à se mettre en rapport avec Robespierre, à dîner avec lui,
chez un administrateur de la guerre, dont j’ai oublié le nom. Un déjeuner est
organisé. Robespierre est là qui regarde Danton, il écoute, il se demande ce qu’il va
faire, et à la fin du repas, quand on est au café, quand on est au moment de prendre
le café, Danton se lève et embrasse Robespierre. Robespierre reste de glace. Et
nous avons surtout dans les notes de Robespierre un petit détail que je n’ai jamais
vu mais que je trouve très important, il écrit, parlant de Danton : « Les efforts
impuissants et ridicules qu’il fit devant moi pour pleurer » Ah ! Ah ! le matamore,
quand il se sent menacé, il vient chez Robespierre, il pleure devant lui, ou plutôt, il
essaie de pleurer devant lui, en disant : « Non, mais tu me connais, Robespierre, tu
sais qui je suis. »
C’est Saint-Just qui va être chargé du réquisitoire. Et on va lui faire un sale coup à
Saint-Just. Saint-Just s’était dit : « Je m’en vais attaquer cet homme dangereux de
face. » Et la décision a été prise d’attaquer le 30 mars. C’est le 24 que les hébertistes
ont été envoyés à la guillotine, et le 30, on décide d’arrêter Danton. Alors, Saint-Just
et Robespierre, tous deux, méditent ce qu’il faut lui dire. C’est une grande séance qui
aura lieu le 30 mars, à la Convention, et où Saint-Just dira en face à Danton, tout ce
qu’il faut lui dire. Notez qu’ils ne savent pas, ni Robespierre ni Saint-Just, ils ne
savent pas tout ce que nous savons aujourd’hui sur Danton. Robespierre n’a pas
sous les yeux un document que Monsieur Mathiez a retrouvé et qui est bien singulier.
Il a retrouvé ça dans les papiers de Danton. C’est une note du banquier anglais
Boydxiv. Pourquoi Danton avait-il ça dans ses papiers ? Peut-être parce que ça lui
permettait de compromettre des camarades en se protégeant lui-même. Dans cette
note du banquier anglais Boyd, on voit que l’argent de Pitt était en dépôt chez
Perregaux, et que cet argent servait à payer des gens comme Camille Desmoulins
certainement. Oui, Camille Desmoulins. Mais comme le nom de Danton n’est pas
prononcé, Danton gardait ça en réserve.
On ne sait pas et je ne sais pas encore aujourd’hui, ce qui s’est passé entre Danton
et Louis XVII. C’est une question encore énigmatique. Vous savez, Louis XVII, le
petit bonhomme du Temple, le petit garçon. Qu’est-ce qu’il est devenu ? A partir
d’une certaine date, qui est le 19 janvier 94, aucune explication sur la conduite de ce
petit. On ne sait plus rien. Je crois personnellement à une substitution et je pense
que Danton est dans le coup, parce que si on s’empare de ce gage qu’est le
Dauphin, qui est le futur roi, c’est une monnaie d’échange, enfin, on peut en tirer de
l’argent. Et pourquoi, si on s’est emparé de lui, ne l’a-t-on pas mis à la tête de l’armée
catholique et royale de Vendée ? On sait bien que ça n’allait plus très fort pour les
Vendéens. Mais enfin, c’était un appui pour eux. Mon idée, voyez-vous, c’est que
des gens - et Danton devait être dans le coup - des gens se sont emparés de ce petit
Louis XVII et qu’il a dû leur claquer entre les mains, qu’il a dû mourir. On n’a pas dû
pouvoir s’en servir, parce qu’il a disparu. Pourquoi est-ce que le cordonnier Simon va
passer à la guillotine ? C’était lui qui s’occupait du petit, mais gentiment, vous savez,
et doucement. Pas d’explication là-dessus. Simon va être envoyé à la guillotine sans
qu’on puisse savoir pourquoi.
Bon, eh bien, c’est entendu, Robespierre et Saint-Just ne savent pas le tas de
choses que nous savons aujourd’hui sur Danton, et surtout n’ont pas les preuves de
sa vénalité, qui n’ont été retrouvées que bien plus tard. A ce moment-là, on ne savait
pas qu’il avait reçu de l’argent de Mirabeau, on savait simplement qu’il avait été
appuyé par Mirabeau. On savait qu’il s’était très curieusement conduit le fameux jour
du 17 juillet 91, lorsque le peuple a été massacré et que lui n’y était pas. Alors qu’il
avait poussé le peuple à aller au Champ de Mars, et que pourtant, on l’avait averti le
matin. On (ceux probablement qui préparaient la fusillade) lui avait dit : « Il vaut peut-
être mieux aller à l’étranger. » Ou du moins il était d’abord parti à Sèvres, puis à
Arcis-sur-Aube, puis en Angleterre. Alors, dans le réquisitoire de Saint-Just, s’il n’y a
pas ce que nous savons aujourd’hui, il y a tout ce que l’on peut trouver, alors, sur
Danton - qui est considérable -, en particulier son opération des 8 et 9 mars 93, au
moment où il a partie liée avec Dumouriez, où il essaie d’organiser une demi-
insurrection à Paris, pour donner à Dumouriez l’occasion de foncer avec ses troupes
sur la capitale. Mais, alors que Saint-Just, est décidé à affronter Danton de face le
lendemain, on lui fait un coup affreux : le Comité de Salut Public décide de prononcer
l’arrestation de Danton dans la nuit du 29 au 30. Et il est arrêté. Si bien que Saint-
Just va devoir monter à la tribune, pour accuser quelqu’un qui n’est pas là. Il va faire
son réquisitoire en s’adressant à un absent, à un Danton qui est déjà en prison.
Scène pénible. Barèrexv, l’homme du Comité de Salut Public, l’ancien constituant,
l’homme que Danton avait fait entrer dans le premier Comité de Salut Public et qui
est arrivé à se maintenir dans le deuxième, Barère qui avait demandé, lui, le premier,
l’exécution de la reine, va faire un discours, ce 30 mars, tombant sur Danton avec
une extrême violence, parce qu’il voit où le vent souffle, et Barère va demander
l’exécution rapide de Danton. Eh bien, oui, ça va se passer le 5 avril 94. On a adjoint
à Danton, pour le juger dans son procès, les gens qui étaient sa séquelle. Oh, je
sais, il va protester. « Pourquoi on me mêle à des Delaunay, à des Chabot ? » Mais
parce que c’étaient ses gens à lui. Il va se défendre très mal. Il va se mettre en avant
avec des choses abominables. Il va dire : « Mais j’ai fait tuer Mandat. » Vous vous
rappelez, Mandat, c’était l’homme de la Garde Nationale, le général de la Garde
Nationale, le 10 août. Il lui avait tendu ce piège où on l’avait tué alors qu’on n’avait
pas besoin de le tuer, on n’avait qu’à l’emprisonner. Toujours est-il que Danton se
vante de ça. Lebrun, qui avait été ministre des Affaires étrangères au moment du
Comité Exécutif après le 10 août, Lebrun - dont Danton s’était servi pour ses
négociations secrètes avec la Prusse -, Danton, devant le tribunal, se vante de l’avoir
fait tuer : Danton met en avant les têtes qu’il a fait tomber pour protéger la sienne. Et
comme ça traîne, ce procès, on va appliquer à Danton la procédure que lui-même
avait demandée en septembre 93. Il avait demandé l’accélération du Tribunal
Révolutionnaire. Il avait été entendu qu’au bout de trois jours de débats, même si les
témoins ne sont pas intervenus, le président avait le droit de demander aux jurés :
« Etes-vous assez éclairés, Messieurs, ou Citoyens ? » Et Danton ne s’y était pas
opposé, au contraire. Ça lui paraissait très bien. Ben, c’est cette procédure affreuse
qu’on va lui appliquer, les témoins n’auront pas eu le temps de comparaître.
Fouquier-Tinville, qui a des ordres, va inventer une histoire de complot des prisons
pour l’envoyer rapidement à l’échafaud. C’est fait le 5 avril 94. La tête de Danton
tombe. Il a plastronné jusqu’à la fin. Il a fait dans la charrette même une plaisanterie
à Fabre d’Églantine qui s’occupait encore de sa production poétique. Il lui disait :
« Mais j’avais encore à écrire tant de vers... » « Des vers, tu en feras tant que tu
veux dans huit jours », lui répondit Danton. Et il avait dit aussi au bourreau : « Vous
montrerez ma gueule - c’est le mot qu’il avait employé - au peuple, elle en vaut la
peine. »
Quand il était passé devant la maison de Robespierre, dans sa charrette, il lui avait
crié : « Tu me suis, Robespierre ! » Et Robespierre, ce 5 avril 94, est chez lui, très
sombre, il n’a pas de remords, croyez-moi. Ce qu’il a fait, il avait dû le faire, mais il se
dit : « Tout de même, c’est terrible, et je m’en doutais, de la responsabilité que j’ai
assumée. Et puis, mon Dieu, pourquoi ? »
Il a le sentiment que tout est perdu.
CHAPITRE 17
Avril 1794. Les hébertistes, les dantonistes ne sont plus là. Ils ont été liquidés. Alors,
la voie est libre pour la ligne droite de Robespierre. Eh las lorsqu’on avait exclu les
Girondins, qui étaient des ennemis publics de la Convention, on avait pu croire que
la voie était libre, que l’on allait pouvoir travailler. Et vous avez vu ce qui s’était
produit, c’est pas tellement loin, il n’y avait même pas un an qu’on avait exclu les
Girondins. Et puis étaient survenus de nouveaux groupements, de nouvelles
tentatives, et Robespierre voyait tout le temps, enfin, perpétuellement devant lui des
obstacles nouveaux et imprévus. Comprenons bien la situation et qui est en scène
dans ce que nous allons regarder maintenant.
Ben, avant tout, la Convention. La Convention, ne l’oublions pas, c’est elle qui a dans
les mains tous les pouvoirs. Les divers comités sont entre ses mains. Elle peut
chaque mois les renouveler ou les renverser. Quand on dit « Convention », vous
savez, un « conventionnel », - je pense à Victor Hugo, dans Les misérables, quand
Jean Valjean se présente devant l’évêque Muriel, son conventionnel -, quand on dit
« conventionnel », on pense tout de suite les républicains de la Terreur, les gens qui
ont soutenu le Comité de Salut Public, mais rendez-vous bien compte de ce que
c’est que la Convention. Je vous l’ai indiqué, j’ai souligné ça, ce sont des notables,
ce sont des riches, ce sont des propriétaires. Ce que l’on appelle le Marais ou le
Ventre de la Convention, c’est la majorité de la Convention, et ces gens ne subissent
que contraints et forcés la politique que leur impose le Comité de Salut Public.
Contraints et forcés, parce qu’ils ont peur, parce qu’ils se disent : « Il y a un danger
contre-révolutionnaire. » Ce sont presque tous des acquéreurs de biens nationaux,
et si jamais la contre-révolution se faisait, ils ont horriblement peur qu’on leur
reprenne ce qu’ils ont acquis. Alors, ils subissent ; ils tolèrent ce qu’on les contraint à
faire, mais ils tolèrent en guettant tout le temps l’occasion de renverser cette vapeur
dont ils ne veulent pas.
Un homme comme Saint-Just, avec la phrase qu’il a prononcée quand il dit que les
malheureux sont les puissances de la terre, est un homme qui se fait détester. Et
comme on sait que Saint-Just, Couthon, Robespierre et Jean Bon-Saint-André, entre
autres, forment ce groupe de ceux qui veulent transformer la France, changer la
République, pour qu'elle soit en effet la République des pauvres gens et pas la
République des « honnêtes gens », ce sont des hommes détestés. Et il y a là dans la
Convention, tout un petit groupe qui travaille sournoisement entre eux, il y a Siéyès,
la fameuse taupe, Siéyès la taupe, Siéyès qui est l’homme qui parle peu, vous savez,
qui profère des oracles. Il y a Siéyès qui parle à ses amis doucement, qui dit : « Ça
ne durera pas, ça va venir, notre libération approche. » Il y a Boissy d’Anglas qui
travaille. Il y a Barère, qui est leur allié. Tous ces gens-là sont là, tous tendus dans
l’espérance qu’enfin on va les délivrer de ces Montagnards qui représentent pour eux
un danger social.
Donc, Convention. Vous avez à côté de la Convention, le Conseil Exécutif Provisoire.
Il s’est survécu, ce Conseil Exécutif. Vous vous rappelez peut-être que le 10 août,
lorsque la monarchie est tombée, on avait décidé de mettre à la place du roi, qui était
l’exécutif, un Conseil Exécutif. Ce Conseil Exécutif, qui comportait six ministres, était
en réalité sans importance. C’est le Comité de Salut Public qui, à partir du 10 juillet
93, a eu le pouvoir exécutif. Mais enfin, il subsistait. Au début d’avril 94, on va le
supprimer. On, pourquoi, qui ? On, c’est Carnot. Carnot est quelqu’un qui déteste le
ministre de la Guerre Bouchotte, parce que Carnot veut avoir les opérations militaires
uniquement dans sa main, et Bouchotte, le colonel Bouchotte, qui est toujours
ministre de la Guerre, et qui est aussi détesté de certains clans militaires que l’avait
été ce Pache, qui avait lui aussi été ministre de la Guerre un moment, et que Danton
avait réussi à faire démettre. Bouchotte est un homme qui s’est appuyé sur Vincent,
un hébertiste, un homme d’extrême extrême gauche, et Carnot, qui n’est pas du tout
socialement orienté dans cette direction, Carnot voulait la disparition de ce
Bouchotte, et il l’obtient.
On supprime d’une manière générale le Conseil Exécutif, il ne sert plus à rien, mais
en pratique, en principe, et en fait aussi, l’important, c’est qu’il n’y a plus de
Bouchotte, c’est que Carnot soit maître des opérations militaires. Alors, plus de
Conseil Exécutif.
Et puis, les comités, maintenant. On dit toujours LE comité. Il y a trois comités. Il y en
a même plusieurs, mais il y a trois comités importants, le Comité de Salut Public, le
Comité de Sûreté Générale et le Comité des Finances. Au Comité de Salut Public, je
vous l'ai dit : en apparence et de loin, c’est unitaire. Pas du tout, ce n’est pas unitaire.
Voilà comment c’est composé. Vous avez le petit groupe de Robespierre et des
siens. Robespierre, Couthon, Saint-Just, Jean Bon Saint-André et Prieur (il y a deux
Prieurs, il y a Prieur de la Marne, et celui-là est du côté de Robespierre). Petit
groupe. Vous avez deux personnages à côté, qui ne sont pas du groupe Robespierre
et qui sont séparés pour des questions que nous allons voir. C’est Billaud-Varenne et
c’est Collot d’Herbois. Et puis, après, il y a ceux qui se faisaient appeler eux-mêmes
les spécialistes, comme s’ils étaient des techniciens, vous savez, de grands commis,
vous savez, comme s’ils ne s’occupaient pas de politique. Carnot, lui, dit : « Moi, je
ne m’occupe de rien que de la guerre. » Puis, Lindet, qui s’occupe soi-disant des
subsistances. En fait, ces gens qui affirment ne pas faire de la politique... C'est
simple : dès que quelqu’un vous dit qu’il n’en fait pas, sachez qu’il est du bon côté,
de la droite. Carnot et Lindet disent : « Nous, on ne fait pas de politique, on s’occupe
de la guerre, on s’occupe d’économie. » En fait, ce sont des gens du centre, ce sont
des gens qui sont là pour surveiller les opérations du côté du peuple.
Et puis, Barère. Barère qui est un inclassable, qui avait été introduit par Danton, qui
est arrivé à se maintenir, toujours en prenant le vent, en prenant les positions les
plus affreuses quand il croyait que c’était nécessaire. C’est Barère qui avait demandé
que la reine soit tuée. C’est Barère qui va faire tuer Danton, au moins aussi
violemment que Billaud-Varenne, et Barère est là, qui guette, tout prêt à se retourner
contre Robespierre. Donc, au Comité de Salut Public, Robespierre n’a pas la
majorité.
Et maintenant, au Comité de Sûreté Générale, qui est autonome, vous savez, qui
décide des arrestations. Au Comité de Sûreté Générale, il a deux hommes à lui, pas
plus. Il a son ami Le Bas, qui est un homme très bien. Nous verrons la prochaine fois
à quel point il est bien, et puis, David, le dessinateur David à qui Robespierre fait
confiance et il a tort. Mais au Comité de Sûreté Générale, tout le monde est contre
Robespierre, et vous avez le Comité des Finances, dirigé par qui ? Par Cambon,
Cambon le filateur, l’industriel, Cambon qui s’est prodigieusement enrichi dans la
Révolution, grâce à des achats de biens nationaux - ces biens nationaux dont il
payait en numéraire la première annuité et qu'ensuite, grâce à la chute de l’assignat,
il payait presque rien, pour être arrondi comme il s’était arrondi -, Cambon qui, le 29
octobre 92, lorsque le Girondin Louvet avait dirigé la première attaque furieuse
contre Robespierre, avait brandi un poignard en s'écriant : « Voilà le poignard qui
frappera tout dictateur », Cambon qui avait été introduit par Danton dans le premier
Comité de Salut Public, qui avait été exclu du second comité le 18 juillet, Cambon est
là, qui reste dans ce Comité des Finances, aigri de n’être plus dans le Comité de
Salut Public, et avec des idées personnelles.
C’est lui, Cambon, qui a créé le 24 août 93, le grand livre de la dette. Ça voulait dire :
« Rentiers, soyez tranquilles, on vous a promis dès 1789 que ça irait, que vous
n’auriez rien à perdre pour vos rentes, que la collectivité - c’est-à-dire aussi bien les
passifs que les autres, à ce moment-là - se chargera de payer vos rentes. »
Alors, le 24 août 93, grand livre de la dette. Avec une très curieuse disposition,
que voici : les arrérages de rentes supérieures à mille luvres, seront payés en
numéraire. Par conséquent, les riches seront avantagés. Et au-dessous de mille
livres, les rentes, donc, des petits rentiers, ne seront payées qu’en assignats, et vous
savez que l’assignat ne cesse pas de tomber. Voilà l’étrange politique que poursuit
Cambon. Alors, l’action de Robespierre et du Comité de Salut Public, dans cette
situation infernale qui est la sienne. La guerre, bien sûr, la guerre. Il faut repartir
maintenant à l’offensive. Le printemps est arrivé, les Français attaquent. Le 26 avril,
ils prennent Courtrai. Le 28, ils prennent Furnes. Le 18 mai, Tourcoing sera libérée,
et le 26 juin, on arrivera à cette grande victoire, cette célèbre victoire de Fleurus, et
de nouveau le territoire sera libéré. La guerre, ça va.
Problèmes économiques, maintenant. C’est très drôle de voir Monsieur Gaxotte,
dans son livre sur la Révolution française appeler un de ses chapitres « La Terreur
communiste ». C’est vraiment jouer sur les mots ! Comme si le communisme avait
quelque chance de se réaliser en 1793-94. Absolument pas. Pour deux raisons.
Premièrement, parce que la classe travailleuse, parce que les prolétaires des
champs et des usines, car il y en avait beaucoup plus qu’on ne le dit, sont des gens
qui n’ont aucun sentiment de classe. C’est ce fameux troupeau aux yeux bandés
dont je vous ai parlé. Au lieu d’avoir un prolétariat uni, on a des grains de sable
inertes et aveugles. Par conséquent, il est impossible de réaliser une concentration
prolétarienne telle, que cette classe prenant conscience d’elle-même puisse agir
politiquement. Et deuxièmement, parce que la production est à ce moment-là
totalement éparpillée. Il n’y a pas encore les grandes concentrations industrielles du
XIXe siècle, qui permettront, grâce à une évolution du capitalisme lui-même, de
saisir, si l’État le désire, les moyens de production.
Oui, Jean Bon-Saint-André y avait pensé. Jean Bon Saint-André, dans un très
curieux texte du début de 94, écrit : « Si la nation pouvait elle-même, et elle seule,
employer toutes les mains de la classe laborieuse, elle anéantirait du coup
l’aristocratie mercantile. » Oui, mais il n’en est pas question, il est absolument
impossible que l’État se saisisse de la production. Et Robespierre est si loin d’être ce
qu’on appellerait aujourd’hui un communiste, que son idéal, que nous savons un peu
niais, un peu simplexvi, il voudrait que tout le monde soit proprio et petit propriétaire,
ce qu’il voit de mieux, c’est ce qu’il voit chez lui, où il habite, chez Duplay. Chez le
menuisier Duplay, on a trois ou quatre mille de rentes, pas grand-chose, et
Robespierre dit : « C’est ça qu’il faudrait arriver à faire, qu’il y ait des petits
propriétaires, des petits artisans, des petits paysans, mais pas plus. » Vous voyez à
quel point nous sommes loin du communisme.
La politique économique que tentent de faire Robespierre et Saint-Just est une
politique qui est dans le vide, parce que, avec leur maximum, maximum d’ailleurs
inappliqué de plus en plus à cause de la rareté des denrées, ils s’aliènent le petit
peuple. Les gens, les malheureux, se disent : « Mais on paie toujours de plus en plus
cher; mais ce maximum ne sert à rien ! » Et puis, d’autre part, vous avez vu Barère
qui fait supprimer la milice révolutionnaire, celle qui était là pour surveiller
l’application du maximum. Barère a profité de ce que Ronsin avait été exécuté parce
qu’il était hébertiste, pour faire disparaître l’armée de contrôle et Lindet, le 29 mars, a
fait supprimer les commissaires aux accaparements, d’où vous avez une politique qui
d’une part ne rallie pas les masses populaires, parce qu’elle ne les nourrit pas
suffisamment, et une politique qui est détestée, qui est exécrée de la bourgeoisie
d’affaires, parce qu’il y a tout de même un certain nombre d’usines de guerre qui sont
nationalisées, où les ouvriers sont bien payés, et où ceux qui travaillent dans
l’industrie privée sont furieux, si bien que le 16 avril, le Comité de Salut Public lui-
même va être obligé de prévoir des primes à l’industrie privée, à cause de la
protestation des patrons qui disent : « Vous payez trop les ouvriers dans les
industries nationalisées. »
C’est le moment de bien le regarder, ce Robespierre que nous avons vu depuis le
début. Vous ne vous rappelez plus, la première fois qu’il était apparu, Robespierre,
c’est quand il avait protesté au moment des insurrections des paysans contre les
châteaux. Il avait dit : « Non, ce n’est pas une politique de violence qu’il faut faire
contre eux, c’est leur expliquer de quoi il s’agit. Et leur montrer qu’ils ne se sont pas
soulevés pour rien. » Robespierre maintenant, il est malade. C’est un homme qui se
crispe de plus en plus pour tenir bon. C’est un homme qui est persuadé, et il a
raison, que de toute manière il n’en a plus pour longtemps. Il est guetté par des gens
qui veulent sa tête, qui veulent sa peau. Il le sait très bien, que Cambon, par
exemple, ou que Carnot seraient très heureux de le faire passer à la guillotine. Mais il
se dit : « Ils n’auront même pas besoin de me tuer, parce que ça ne va pas durer
longtemps. Je sens bien l’état dans lequel je suis. » Il a été obligé plusieurs fois de
prendre des congés. Il essaie de marcher avec son chien, comme Jean-Jacques
Rousseau, dans la campagne autour de Paris.
Bref, il faisait son devoir, il vient le plus possible au Comité de Salut Public, mais
enfin, il n’en peut plus. Il assiste à ces guillotinades, qu’il est très loin d’approuver, et
qui sont entre les mains, je vous l’ai dit, du Comité de Sûreté Générale. Il regarde
Madame Elisabeth passer à la guillotine. Madame Elisabeth, la sœur du roi, mais elle
n’était pour rien dans ces histoires. Madame Elisabeth, elle se trouvait être la sœur
de Louis XVI. Pourquoi est-ce qu’on la tue ? Il voit monter à la guillotine Lucile
Desmoulins, oh, bien, c’est insensé, qu’est-ce qu’elle avait fait, Lucile Desmoulins ?
Fouquier-Tinville, pour obtenir plus vite la tête de Danton, avait inventé, je vous l’ai
dit, à toute vitesse, la dernière fois, un complot des prisons qui n’avait pas
d’existence, dont il prétendait que Lucile Desmoulins était la cheville ouvrière. C’était
faux, et Robespierre le savait. Mais Robespierre est impuissant à l’égard du Comité
de Sûreté Générale. Ceux-là mènent la politique qu’ils veulent. Et ils font passer à la
guillotine des gens qui sont des amis de Robespierre. Chaumette, est-ce que vous
vous rappelez Chaumette ? C’est le procureur de la Commune. Lorsque Danton avait
fait son sale coup des 4 et 5 septembre, lorsqu’il avait essayé de dire : « Il faut une
troisième révolution », Chaumette, procureur de la Commune, s’était arrangé avec
Robespierre pour essayer de limiter les dégâts. Chaumette était un ami de
Robespierre. C’était un type très bien. Il avait une affectation de mettre des sabots,
parce que ça faisait plus prolétaire, mais il était brave homme, il était gentil, il donnait
tout ce qu’il avait, il se nourrissait de presque rien, il mangeait, comme il travaillait
tout le temps à la Commune, il mangeait des croûtons de pain, il buvait un quart de
litre de vin dans la journée, c’était un brave homme, on le fait passer à la guillotine.
L’évêque Gobel, il s’était déprêtrisé, il avait été très mal vu du côté de sa conscience,
mas, enfin, ça ne méritait pas de passer à l’échafaud. Et on va dire, et je vous en
parlerai la prochaine fois, on va dire que c’est Robespierre qui envoie Gobel à
l’échafaud, alors qu’il n’y est pour rien. Monsieur Gaxotte, dans son histoire de la
révolution, a une phrase d’une telle candeur dans le cynisme, à propos de
Robespierre, que je tiens à vous la citer. Monsieur Gaxotte rappelle une phrase que
Mirabeau avait prononcée sur Robespierre. Mirabeau avait dit en ricanant, à propos
de Robespierre : « Ce malheureux garçon, il croit tout ce qu’il dit. »xvii Pour lui,
Mirabeau, Dieu sait qu’il ne croyait pas tout ce qu’il disait. Alors, Monsieur Gaxotte
enchaîne et dit, citant cette phrase, hein ! : « Il croit tout ce qu’il dit », Monsieur
Gaxotte écrit : « C’est effrayant, quoi, cette espèce d’honnêteté radicale, cet
infantilisme incurable, c’est effrayant, ça suppose une déformation si complète de la
personnalité que nous avons peine à la concevoir. » Là, il est parfait, Monsieur
Gaxotte. Enfin, ce n’est pas pour rien qu’il est maurrassien.
Alors, qui c’était ce Robespierre qui croyait à tout ce qu’il disait ? Qu’est-ce qu’il
voulait, ce Robespierre ? Robespierre, c’est quelqu’un qui essaie de faire que le bien
l’emporte sur le mal. C’est quelqu’un qui voit une France composée de mangeurs et
de mangés et qui voudrait défendre les mangés. C’est quelqu’un qui voudrait
essayer de changer le climat de l’humanité. Ecoutez-le : « Nous voulons un ordre de
choses où la patrie protège et assure les moyens d’existence de chacun, un ordre de
choses où la circulation des biens soit le mouvement même de la richesse publique,
et non pas le moyen pour quelques-uns d’une opulence monstrueuse aux dépens de
la collectivité. Nous voulons substituer les principes aux usages, les devoirs aux
bienséances, le mépris du vice au dédain du malheur. Nous voulons substituer les
braves gens à ce qui s’intitule la bonne compagnie, nous voulons une cité où toutes
les âmes s’agrandissent. Nous voulons accomplir les destins de l’humanité. »
Ah, ça, c’est un écho dans mon oreille, dans mon esprit : accomplir le destin de
l’humanité, c’est de Jean-Jacques, je vous l’ai déjà dit plusieurs fois, Robespierre,
c’est l’homme de Rousseau. Rousseau, c’est l’homme qui disait lui aussi, vous le
savez : « Ce que je voudrais faire, c’est faire comprendre à l’humanité qui elle est et
où elle va, afin qu’elle puisse accomplir sa destinée. » Et si la Révolution n’est pas
ça, alors, à quoi bon l’avoir engagée ? « Est-ce qu’on ne sent pas tout ce que nous
avons de meilleur en nous dit Robespierre, s’embraser lorsqu’on voit le but vers
lequel on marche ? Est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose qui nous soulève, dit-il,
au-delà de la terre ? » Alors, attention, « au-delà de la terre », nous touchons là au
secret de Robespierre.
Le 30 novembre 92, lorsque Cambon avait annoncé que ce qu’il voulait, c’était
supprimer la patente, car ça gênait les industriels, et que pour supprimer la patente,
ce qui ferait un peu d’argent de moins dans les caisses de l’État, on allait s’arranger
pour supprimer tous les traitements ecclésiastiques et mettre par conséquent tous
les prêtres à la rue, Robespierre avait la parole, et Danton aussi. Danton n’était pas
d’accord avec ces persécutions, et Danton avait dit : « L’homme maltraité par la
fortune, quand il voit un homme riche se livrer à tous ses goûts, pense que dans une
autre vie ses jouissances se multiplient en proportion de ses privations dans celle-
ci. » Et il ajoutait d’un ton naturel : « Moi, évidemment, je ne donne pas dans ces
billevesées, mais c’est très utile qu’il y ait des curés pour expliquer aux malheureux
qu’il y a de l’autre côté un paradis où ils trouveront des compensations. » C’était la
doctrine de Voltaire.
Alors, Robespierre avait pris la parole et lui avait dit : « Non, je ne crois pas, moi, je
n’ai pas l’impression que la religion doive être la consolation des opprimés en leur
parlant d’un paradis futur. » Il avait salué ce jour-là avec imprudence « la doctrine
sublime, disait-il, que le fils de Marie enseigna jadis. » Il avait dit : « Mon Dieu, c’est
celui qui créa les hommes pour l’égalité et pour le bonheur. » La religion, pour
Robespierre, c’est un contact avec la justice vivante. Une des filles de Duplay, qui
s’appelait Elisabeth, avait épousé Le Bas, le conventionnel Le Bas, et son mari va
mourir avec Robespierre. Elle vivra jusqu’en 1840, je crois, et elle a laissé des
mémoires. Elle avait une sœur qui s’appelait Eléonore et dont on dit que Robespierre
en était un peu amoureux. C’est possible. Robespierre est l’homme d’une seule idée,
vous savez, il doit se dire : « Si j’arrive à réussir ce que je veux faire, plus tard, je
songerai à moi. Peut-être que je me marierai, mais pour l’instant, non, il s’agit d’une
seule chose, il s’agit de créer la République et de bâtir la cité juste. » Alors, dans les
mémoires d’Elisabeth Duplay-Le Bas, il y a cette phrase. Elle parle de Robespierre,
qu’elle aimait beaucoup, qu’elle respectait profondément : « Que de fois il m’a
grondée, parce que je ne semblais pas croire en Dieu avec la même ferveur que
lui. » Ben, je tiens beaucoup à ce mot de ferveur. Robespierre, au moment où nous
sommes, est un homme presque désespéré. Il est malade, je viens de vous le dire,
et il n’en a plus pour longtemps. Alors, alors, avant de mourir, Robespierre voudrait
expliquer, voudrait crier aux gens tout ce qu’il a au fond de son cœur. Il voudrait
essayer de rendre contagieuse sa vue du monde, il voudrait essayer de se mettre à
faire prendre ce feu, qui est le feu de sa substance, qui est sa raison de vivre, ce feu
qui explique tout, comme il a essayé de le faire depuis 1789.
Alors, premièrement, le 14 avril 1794, Robespierre va obtenir d’une Convention
grincheuse que l’on mette Jean-Jacques Rousseau au Panthéon. Oh, il aurait bien
voulu que l’on en fasse sortir Voltaire. Il pensait sur Voltaire ce qu’en pensait Maratxviii
dans son admirable article du 6 avril 91, dans L’Ami du Peuple. Premièrement, Jean-
Jacques Rousseau au Panthéon. Deuxièmement, rapport du 7 floréal, An II, c’est à
dire du 18 mai. C’est un rapport qu’il faut lire de près. L’histoire n’en parle pas assez,
même dans le livre de Jean Massin, qui est un excellent livre, on n’a pas souligné ce
qui est essentiel dans ce rapport. Quoi donc ? D’abord, Robespierre,
courageusement, dit à ces gens de la Convention, qui sont presque tous des
voltairiens : « Mais je m’en vais vous expliquer ce que c’est, Voltaire, je vais vous
dire ce qu’est l’esprit de l’Encyclopédie, qu’avait essayé de maintenir parmi nous un
homme comme Condorcet, le marquis de Condorcet, qui parlait des instruments
méprisables de la révolutionxix. » Il avait soupesé « Candide », le livre de Voltaire, il
avait vu ce que ça signifiait, pour Voltaire, cultiver son jardin, c’est-à-dire que les
imbéciles se laissent écraser, mais que les adroits sachent se mettre du côté du
marteau contre l’enclume. Et Robespierre, ce jour-là, va prononcer les paroles que
voici : « Qu’est-ce que c’est que la philosophie de l’Encyclopédie, cette espèce de
philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, considère la société
comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, le
monde comme le patrimoine des fripons adroits ? » Par conséquent, ces gens-là
n’ont rien à faire avec le véritable esprit révolutionnaire.
Deuxième ennemi, ces prêtres, ces cléricaux, ces gens à la Bossuet ont osé dire aux
rois : « Vous êtes des dieux. » « Ces gens-là sont terribles, disait Robespierre, parce
qu’ils ont crevé les yeux au peuple, parce que cette syllabe, Dieu, ils l’ont rendue
haïssable, parce que les petites gens se sont dit : « Tout ça, c’est des imposteurs, et
quand on nous parle d’une autre vie, c’est un mensonge pour nous obliger de rester
tranquilles dans cette vie-là. » Alors, il y a un double danger pour la République,
danger de tomber dans la philosophie encyclopédiste qui crève les yeux aux
hommes sur leurs espérances surnaturelles et le danger de tomber sous un retour du
cléricalisme qui crèvera les yeux aux hommes d’une autre façon. Robespierre était le
gars qui fait que cette syllabe, Dieu, que cette diphtongue fourbue est presque
inutilisable, tellement on l’a rendue haïssable et méconnaissable, tellement les gens
se méfient quand on leur parle de ça. Alors, il essaie un mot nouveau. Il essaie de
dire « ÊTRE SUPREMExx », et ce jour-là, 8 mai 1794, il va proposer à la Convention
une déclaration que voici : « Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être
suprême et l’immortalité de l’âme, » il met au premier rang, j’insiste et tout de suite
après, il met au premier rang de ses devoirs de secourir les malheureux, de
respecter les faibles, de défendre les opprimés. » Ça, c’est l’obsession de
Robespierre depuis 89, il ne pense qu’à ça : défendre les faibles, protéger les
opprimés.
Michelet, voici le commentaire qu’il fait du discours dont je viens de vous parler :
« L’Être suprême, tous abhorrèrent le catholicisme qui venait derrière, le retour à
l’ancien régime qu’on venait de flatter et cruellement, par la mort des pères de la
république. » Les pères de la république étant, selon Michelet, Danton et Camille
Desmoulins. Michelet devrait se déchaîner avec la même violence contre Saint-Just,
parce que ce Saint-Just pense comme Robespierre, Saint-Just parle de ce Dieu
protecteur de l'innocence et de la vérité, Saint-Just parle du bonheur, et on dit même,
on lui fait l'honneur d'avoir dit : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ».
Qu'est-ce que ça veut dire, bonheur, pour Saint-Just ? Ah ça ne veut pas dire la
même chose que pour Danton. Pour Danton, bonheur, ça signifiait la goinfrerie et le
reste. Un jouisseur, Danton. Et Saint-Just dit : « Le bonheur, c'est la paix d'une
conscience droite ». Saint-Just est un homme qui se dresse contre ceux qui ont
toujours sur les lèvres, le mot avec une majuscule, de la Raison. Et il dit : « La
raison, c'est bien souvent un instrument qui nous propose de bonnes raisons pour
dissimuler nos convoitises ». « L'esprit est un sophiste », dit Saint-Just, alors qu'il y
a une chose en nous qui ne trompe pas, c'est ce que Pascal avait appelé la
connaissance du cœur. Et c'est aussi ce cœur dont avait parlé Jean-Jacques, c'est-
à-dire la conscience, c'est-à-dire la pression en cours de la vérité. « Je ne suis pas
de ceux, dit Saint-Just, qui reculent devant le tombeau, je méprise la poussière qui
me compose. » Il n'a pas envie de jouer avec cette poussière. « Dès maintenant, dit
Saint-Just, dès maintenant, en pleine lutte, je vis de cette vie indépendante que je
me suis donnée dans l'infini. »
Et Robespierre allait faire une troisième chose, hein ? Trois choses, j'ai dit. Primo, on
met Jean-Jacques au Panthéon, parce que c'est un symbole. Secundo, son rapport
sur les principes de la République, du 18 floréal. Tertio, 20 prairial, la fête de l'Être
suprême. Ah, Dieu sait si on l'a ridiculisée, cette fête de l'Être suprême. Mais Renan,
dans ses souvenirs, nous a rapporté quelque chose qui va toucher. Renan dit que
quand il était gamin, il avait vu dans son pays de Tréguier un vieux bonhomme qui
avait assisté à la fête de l'Être suprême et qui conservait chez lui un petit bouquet
qu'on avait donné à la foule ce jour-là, de trois fleurs, et ce vieil homme avait parlé
avec Renan avec cette espèce d'émotion profonde au souvenir de ce qui s'était
passé ce jour-là, 20 prairial, c'est-à-dire le 8 juin, et il se trouvait, je sais bien que le 8
juin, c'était aussi le jour de la Pentecôte, dans l'ancien calendrier. Alors, Robespierre,
qui est président de la Convention, ce n'est pas sa faute, s'il est président, c'est à
tour de rôle, Robespierre tient à la main ce jour-là un petit bouquet tricolore. Il a des
marguerites blanches, il a des bleuets, bleus, il a des œillets rouges. Les trois
couleurs, pour Robespierre, ça représente autre chose, croyez-moi, que les couleurs
pour un La Fayettexxi. Le drapeau tricolore, pour La Fayette, c'était l'emblème des
honnêtes gens. Le petit bouquet tricolore, pour Robespierre, c'est le symbole de son
espérance, et c'est ce jour-là où Robespierre va célébrer devant tout le monde,
devant cent mille personnes, l'Être suprême. C'est la première fois qu'un
gouvernement parlait du peuple de Dieu, sans vouloir le tromper. C'est la première
fois que quelqu'un essayait de leur expliquer qu'il y a un double espoir, un espoir
temporel et un espoir surnaturel. C'est la première fois que le mot « République »
signifiait à la fois la possibilité d'une cité juste, et d'un prolongement dans l'au-delà.
Alors, je comprends que ce jour-là, il y ait eu des gens qui ont eu la gorge un peu
serrée. Mais ce même jour, parce que c'était le jour de la Pentecôte, dans les rangs
mêmes de la Convention qui suivait Robespierre, des murmures, des grondements
s'opèrent. Robespierre entend derrière lui des gens qui protestent. Il y a les deux
Bourdon, Léonard Bourdon et Bourdon de l'Oise, qui disent : « Mais enfin, où va-t-il ?
Qu'est-ce qu'il veut ? » Ce jour-là, Robespierre a signé positivement son arrêt de
mort. Car, cinq jours plus tard, Vadier, du Comité de Sûreté Générale, va monter à la
tribune de la Convention et va lancer une bombe dans les jambes de Robespierre.
On a rapporté, c'est-à-dire que c'est des rapports de police qui l'ont rapporté, que
dans une petite rue pauvre de Paris, il y avait une vieille femme qui s'appelait
Catherine Théot, qui est une illuminée, une brave personne, remarquez, et qui était
liée avec un moine, don Gorle, qui était resté moine, et que Robespierre protégeait
en effet. Alors, dans cette malheureuse soupente de la rue du Pot-de-Fer, je crois, il
y avait des réunions de prières où l'on s'exaltait, et Vadier annonce à la Convention,
déclare qu'on a découvert une espèce de complot ridicule, et que la Catherine Théot,
qui se fait appeler « la Mère de Dieu », annonce un nouveau messie, qui n'est autre
que Robespierre. Or, Mathiez a étudié la question de près. Il n'y a pas de document
de police établissant qu'on parlait de Robespierre quand on était chez Catherine
Théot. Seulement, Vadier s'est dit : « Je le tiens, avec cette histoire. Je m'en vais
ridiculiser Robespierre. » Et effectivement, cinq jours plus tard, cinq jours après la
fête de l'Être suprême, qui a été détestée de la majorité voltairienne de la
Convention, un grand rire secoue la Convention. Un gros rire. On dit : « Tiens, tiens,
il y a une espèce de vieille folle qui dit de Robespierre qu'il est le Messie. » Écoutez
bien Michelet : « Le procès voltairien de la mère de Dieu, c'est Voltaire ressuscité.
Béni sois-tu, bon revenant ! » ... « L'affaire suscita, dit-il, un rire immense, rire sacrer,
qui rompit l'horrible enchantement. Le jour où Robespierre apparut, comme le roi
futur des prêtres, la France réveillée le déposa à côté de Louis XVI ». C'est Michelet
qui crie ça. Qu'est-ce qu'il veut dire ? Il n'a pas tellement été déposé, Louis XVI, il a
été tué. Par conséquent, Michelet, dans ce texte que je viens de vous lire, écrit
carrément ceci : « Robespierre méritait à ce moment-là le sort de Louis XVI.
Robespierre est bon à tuer ».
Le faisceau est noué, et j'emploie le mot de faisceau dans son sens italien de
fasciste, la bande est formée, le gang est là, lorsque Fleurus va intervenir le 26 juin,
Fleurus étant la victoire des armées républicaines, les nantis de la Convention se
disent : « On est tranquilles, maintenant, on est tranquilles du côté de nos biens, les
contre-révolutionnaires n'arriveront plus, nous sommes de nouveaux messieurs,
nous sommes installés, on n'a plus besoin de Robespierre qui, jusqu'à présent, nous
protégeait ». Le jour de Fleurus, 26 juin 1794, Robespierre a exactement un mois et
un jour à vivre.
CHAPITRE 18
Ça va être fini. Nous arrivons au 9 thermidor (27 juillet) 94 de l’An II qui est le jour où
Robespierre a été assassiné et où la République est en même temps cuite. Le 22
prairial, c’est-à-dire le 10 juin, une loi avait été votée sous la pression de Robespierre
et de Couthon, la loi dite du 22 prairial qui est en effet une loi menaçante, du moins
en apparence. Cette loi du 22 prairial, primo, ne tenait pas compte de l’immunité
parlementaire, à savoir que le Comité de Salut Public se réservait le droit de
procéder à des arrestations, même des arrestations de députés. Et comme certains
avaient protesté – Bourdon de l’Oise, naturellement –, Robespierre était intervenu le
surlendemain, le 12 juin, avec Couthon, pour dire « non » : « Nous tenons, nous,
Comité de Salut Public, nous tenons à ce que la loi passe telle quelle. » La
Convention avait plié le dos. Mais ce qui était très inquiétant et curieux dans cette loi,
c’étaient les chefs d’accusation. Les chefs d’accusation anciens, ceux qui
permettaient d’envoyer des gens devant le Tribunal Révolutionnaire, on les
connaissait, c’est-à-dire contre-révolution, c’est-à-dire division intestine de la France.
Mais il y avait des clauses nouvelles, il y avait là-dedans, parmi les chefs
d’accusation possibles, enfin, des raisons d’envoyer des gens devant le Tribunal
Révolutionnaire, il y avait propagande de découragement, où il y avait : « empêche le
peuple d’être éclairé », ou il y avait « contribué à la corruption des mœurs ». Tout ça
c’était en effet assez large et permettait de vastes arrestations.
Alors, cette loi pose une question à certains historiens. Lefebvre, Georges Lefebvre,
qui est un historien de la Révolution, croit qu’il s’agit d’une perte de sang-froid, je
n’en suis pas convaincu. Mathiez, lui, qui est très ami de Robespierre, vous savez,
dit : « C’était une loi qui, en apparence, visait des quantités de gens. En réalité, elle
était dirigée contre cinq ou six hommes de sang. » Qui donc ? Ben, c’est-à-dire les
proconsuls. Vous savez, le Carrier, le Fouché, Barras, Fréron. Je n’en suis pas sûr
du tout, de cette explication-là, parce que pour arrêter cinq ou six personnages de la
Convention, on avait besoin d’une petite nasse, d’une nasse étroite. Pas besoin
d’énormes filets que tout à coup Robespierre semblait tendre, jeter sur la
Convention. Je crois que l’explication est différente.
Voyez-vous, c’est un personnage singulier, Robespierre. C’est quelqu’un qui a des
idées sur la politique qui ne sont pas celles de tout le monde, qui sont celles d’une
toute petite poignée de gens de la Convention. Vous avez bien vu ce qu’il expliquait,
il voulait changer le climat de l’humanité. Il a essayé de faire que les gens
considèrent que la politique, c’est un service. C’est très éloigné des conventionnels.
Qu’est-ce que c’est, les conventionnels ? C’est des gens qui sont installés, c’est les
nouveaux nantis, c’est les acquéreurs de biens nationaux. Alors, quand on vient leur
parler comme l’a fait Robespierre, d’une politique qui doit être celle-ci, il faut mettre
au premier rang les devoirs de la République, secourir les malheureux, respecter les
faibles, défendre les opprimés. Ça ne correspond pas du tout à leur état d’esprit.
Eux, ils veulent s’installer, ils veulent être tranquilles. C’est pour ça que beaucoup
d’entre eux trouvaient Danton excellent. Parce que Danton, c’était celui qui disait :
« Allez, on balaie tout, on s’arrange avec les contre-révolutionnaires, et on s’établit.
Maintenant, on s’est imposé, les contre-révolutionnaires sont obligés de compter
avec nous, on va s’installer et jouir. »
Robespierre, ce n’est pas ça du tout. Dans le rapport que Saint-Just avait préparé
contre Danton, Saint-Just disait à propos de lui : « C’est quelqu’un qui méprisait la
vertu, quelqu’un qui n ’avait aucune idée noble, quelqu’un à qui toute idée noble était
étrangère. Comment voulez-vous qu’il travaillât pour la défense de la République ? »
Ce mot de vertu, il a été ridiculisé, bien sûr, mais à ce moment-là, c’est son sens
latin, plutôt, virtus, vous savez, qui signifie le courage. Pour un homme comme
Robespierre, pour un homme comme Couthon, pour un homme comme Jean Bon
Saint-André, et surtout pour Saint-Just, la vertu, ça signifiait vouer sa vie à quelque
chose qui la dépasse, essayer de se mettre au service des gens, faire une politique
de bonté et de justice, une politique de courage. Tout ça c’était prodigieusement loin
de l’état d’esprit des conventionnels, et cela les avait exaspérés. Alors, ils vont
considérer que cette loi du 22 prairial, c’est une aubaine formidable qu’on leur
propose. En quoi ? Déjà, je vous ai dit que le Comité de Sûreté Générale utilisait la
guillotine comme il le voulait. J’ai même dit qu’il y avait des arrière-pensées. Que
Robespierre n’était pas du tout favorable à des exécutions comme celles de Madame
Elisabeth ou de Lucile. Mais voilà. Avec cette loi du 22 prairial, on va pouvoir
travailler contre Robespierre lui-même. En faisant mine d’utiliser la loi du 22 prairial
pour une politique de guillotinades frénétiques, c’est la machine même de la
guillotine, qui va être affolée. Prenez les chiffres entre le 10 mars 93, création du
Tribunal Révolutionnaire, et le 10 juin 94, la guillotine avait coupé 1251 têtes. Je
répète, en quinze mois, 1251 exécutions. En six semaines, du 10 juin au 27 juillet 94,
non pas douze cents comme en quinze mois, mais 1376 exécutions. C’est la
guillotine qui travaille follement. Et l’idée est celle-ci. Ils vont dire : « Mais ce n’est pas
nous. C’est la loi du 22 prairial, c’est Robespierre ! » On va donner aux gens la
nausée du 22 prairial en disant : « C’est Robespierre qui en est responsable. »
Et ça va commencer dès le 17 juin. Il y avait eu deux tentatives d’assassinat contre
Robespierre. Une fille qui s’appelait Cécile Renaud, un garçon qui s’appelait Admirat.
Admirat avait essayé de rencontrer Robespierre et il ne l’avait pas obtenu. Il avait tiré
un coup de pistolet sur Collot d’Herbois et il l’avait manqué. Le petite Cécile Renaud
avait été trouvée en possession de deux petits stylets, enfin, des petits couteaux, et
elle voulait pénétrer chez Robespierre. Robespierre avait demandé qu’on n’en parlât
pas, mais le Tribunal Révolutionnaire et le Comité de Sûreté Générale vont la faire
passer à la guillotine, le 17 juin, entourant cette petite jeune fille et Admirat de 52
personnes d’un seul coup. On n’avait jamais vu pareille exploitation de la guillotine et
on les avait revêtus de la chemise rouge. C’était celle que portaient les parricides.
Charlotte Corday, par exemple, celle qui avait tué Marat, avait été conduite à la
guillotine avec une chemise rouge. Parce que Marat était un père du peuple. Alors, le
17 juin, on envoie 52 personnes à la guillotine avec les chemises rouges. Vous
voyez le défilé de chemises rouges dans Paris, enfin, dans des charrettes, en disant :
« Ils ont voulu porter atteinte à notre Robespierre, notre père qui est presque aux
cieux, et vous savez, il sait se venger, Robespierre. »
Regardez les considérants que le Tribunal Révolutionnaire va mettre pour envoyer à
la guillotine cet ami de Robespierre qu’était Chaumette, et l’évêque Gobell Dans les
considérants, j’ai vu les textes, ils sont là, il y a athéisme, coupable d’athéisme
comme si faire profession d’athéisme, ça méritait la guillotine. Jamais Robespierre
n’avait demandé ça. Justement, depuis qu’on le détestait à cause de son Être
suprême; la tactique était de dire : « C’est un dictateur religieux, Robespierre, c’est
l’Inquisition, c’est Torquemada. C’est lui qui a exigé qu’on envoie Gobel, parce qu’il
s’était déprêtrisé, à la guillotine. » Et même, Michelet aura là-dessus une phrase
admirable, il va dire, Michelet - il avait trouvé ça très beau, la déprêtrisation de Gobel,
il avait dit : « C’était un acte édifiant de sagesse et de tolérance. » -. Alors,
maintenant que la Tribunal Révolutionnaire envoie Gobel à la guillotine, commentaire
de Michelet : « Avis aux prêtres, qu’ils seront mis à mort si par hasard ils deviennent
républicains. » Alors, on va commencer à faire tuer les gens en disant : « Ce sont
des athées, Robespierre veut qu’on tue les athées. »
Mais on va tuer de ses amis, on va tuer Bouchotte, par exemple, le colonel
Bouchotte. Vous vous rappelez, Bouchotte, c’était l’homme du ministère de la
Guerre, et Carnot le détestait, parce que Bouchotte était un sans-culotte, parce que
Bouchotte ne voulait pas une politique de conquêtes, et je vais y revenir. Bouchotte
était un homme de Robespierre. On le fait disparaître. On avait mis à sa place un
homme Pilhes, bien nommé, peut-être, un nommé Pilhes qui était lui, entre les mains
de Carnot. Eh bien, la guillotine, la guillotine frénétique qui applique soi-disant la loi
du 22 prairial, dite « loi Robespierre », envoie à la guillotine des hommes de
Robespierre. Et elle se met à frapper, cette guillotine, les petites gens. C’est la
première fois, des sans-culottes, des gens du peuple. Pourquoi ? Toujours pour cette
idée de la nausée de la guillotine, parce qu’il y ait trop de sang répandu, et que ce
sang répandu, surtout dans le petit peuple, ce soit la faute à Robespierre.
Il est horrifié, Robespierre. Dès le 26 juin, il demande la révocation de Fouquier-
Tinville. Il n’y a pas eu moyen. Billaud défend Fouquier-Tinville. Le 1er et le 9 juillet,
aux Jacobins, Robespierre monte à la tribune et dit : « Est-ce qu’on va arrêter ces
égorgements ? » Pas question qu’on les arrête, pour lui faire plaisir, puisque que
c’est précisément dirigé contre lui. Les meneurs de l’opération, c’est qui ? Les
meneurs, eh bien, nous avons déjà vu qu’il y avait Fouché, derrière, naturellement.
Tous les proconsuls qui ont été rappelés se disent : « Peut-être que nous allons
passer en jugement parce que Robespierre exige que nous, hommes de sang, nous
dont les mains sont dégoutantes de sang innocent- comme l’a dit Robespierre à
propos de Fouché -, passions au jugement ». « Ces gens-là sentent leurs têtes
menacées et naturellement, ils vont essayer de nouer le fameux faisceau dont je
vous avais parlé la dernière fois.
Tallien a une raison particulière. Tallien, il a sa maîtresse, vous savez, l’ex-marquise
de Fontenay, qui est maintenant redevenue Thérézia Cabarrus. Elle est en prison et
elle doit, d’après la chronologie, elle doit passer le 28 ou le 29 devant le Tribunal
Révolutionnaire. Alors, Tallien, qui a reçu d’elle qui est en prison, un billet menaçant,
lui disant : « Tu es un lâche si tu n’arrives pas à me sauver. » Alors, il a une raison
personnelle, Tallien, de se précipiter contre Robespierre, prétendument responsable
des égorgements. Vous avez Vadier et Amar, qui sont les deux grands hommes du
Comité de Sûreté Générale, ils ont des raisons multiples de détester Robespierre.
D’abord Robespierre, pour essayer de lutter contre le Comité de Sûreté Générale,
dont je vous ai dit qu’il était parfaitement autonome, avait demandé et obtenu à partir
d’avril, la constitution d’un Bureau de Police qui, lui, dépendrait uniquement du
Comité de Salut Public. Ça les gênait beaucoup, ceux qui étaient spécialistes, et qui
la menaient comme ils voulaient, que Robespierre ait essayé d’avoir sa police à lui,
précisément pour lutter contre la leur, ça ne leur plaisait pas, et puis, Vadier et
Hamard étaient vraiment des voltairiens, vous savez, des gens qui considéraient que
dès que Robespierre parlait de l’Être suprême, il était pratiquement intolérable.
Payan, dont je ne vous ai pas encore parlé, Payan, c’était l’agent national auprès de
la Commune, Payan a écrit une lettre confidentielle, le 27 juin, à Robespierre, où il a
essayé de l’avertir. Il lui demande gentiment, il ne comprend pas l’importance que
Robespierre attache à ces choses : « Vous ne devriez pas tellement insister sur ces
questions religieuses. Ça indispose des tas de gens contre vous. » Il l’avertit même
avec précision du rôle du Comité de Sûreté Générale. Il lui dit : « Attention, si vous
continuez dans cette ligne, vous allez vous faire des adversaires à mort. » Et
Robespierre naturellement n’écoute pas.
Vous avez bien sûr Cambon, Cambon, l’homme qui déteste Robespierre depuis des
années, l’homme qui considère que Robespierre est un des plus dangereux
réformateurs sociaux, Robespierre est un homme qui ne pense qu’à ce prolétariat
que Cambon méprise, et vous avez surtout, et j’insiste sur le mot « surtout », Carnot,
et on ne l’a jamais assez dit, Carnot bénéficie de sa fallacieuse légende, vous savez,
l’organisateur de la victoire. Carnot n’est pas satisfait de voir la façon dont
Robespierre, quand il est au Comité de Salut Public et qu’il entend les comptes-
rendus, la façon dont Robespierre accueille ces victoires dont Carnot s’enorgueillit.
Dès qu’il a une bonne nouvelle militaire, Carnot plastronne en disant : « Voilà ce que
j’ai obtenu. » Déjà ça agace Robespierre. D’autre part, vous le savez, Robespierre
est le contraire d’un militariste. Il n’aime pas beaucoup les succès militaires. Un
succès militaire, il sait ce que ça coûte. Quand on lui annonce victoire, il pense à tous
les types qui sont morts, ou à ceux qui sont des infirmes ou des mutilés. Alors, il n’est
jamais très exalté par une victoire. Il dit bien : « Tant mieux, il le fallait. » Enfin, il n’est
pas du tout dans l’état où est Carnot. Carnot est furieux et Carnot fera dire à Barère
dans ses mémoires : « Les victoires s’acharnaient comme des furies contre
Robespierre. » Comme si Robespierre était antipatriote, comme s’il détestait les
victoires.
Et puis, surtout, il y a ceci. Avec Fleurus, 26 juin, le territoire est vraiment libéré, cette
fois. La France est protégée. Alors, Robespierre se dit : « Eh bien, stop. »
Robespierre est toujours dans son idée du 29 mai 90 : la République n’organise pas
de guerres de conquêtes. Par conséquent, du moment que le territoire est libéré, on
peut, et il le faut, commencer à parler de paix. Il faut essayer d’organiser vraiment
maintenant cette République, cette République démocratique, fraternelle et il n’y
aura plus besoin d’envoyer des soldats à la frontière. Ça ne fait pas du tout l’affaire
de Carnot. Carnot est un homme qui a écrit un certain nombre de textes que l’on ne
cite jamais et je vais vous en apporter deux. Le digne et bon Carnot, comme écrit
Michelet. Le digne et bon Carnot, voilà ce qu’il écrit à Pichegru, au général Pichegru,
le 31 mars 94 : « Indiquez à vos hommes les richesses de la Belgique et de
l’Allemagne. » C’est déjà le ton qu’emploiera plus tard Bonaparte quand il montrera
du haut des Alpes les riches plaines d’Italie à ses soldats, où il dira : « Là, il y a du
pillage à faire. » Et vous savez à quel point Bonaparte, il en fera, du pillage
personnel. C’est déjà le style de Carnot. Mais encore, au général Jourdanxxii, le 3
juillet : « Tout ce qui se trouvera en Belgique doit être mené en France. Il faut
dépouiller la Belgique. »
La voilà, la guerre « révolutionnaire » conduite par Carnot. Il est dégoûté,
Robespierre, quand il voit des choses comme ça. Il les connaît, ces circulaires,
ordonnant exactement le contraire de ce qu’il voulait faire. Seulement, Carnot,
comme Cambon, c’est l’homme des affairistes, et les affairistes se disent : « Il y a de
l’argent à gagner, il y a des rapines à opérer sur l’étranger. » Et comme Robespierre
incline maintenant du côté de la paix, c’est une des raisons principales qu’on aura
pour le démolir. Il faut empêcher ce gêneur, c’est un fâcheux, c’est un trouble-fête,
on est en train de réussir, on va obtenir de l’argent de l’étranger, et voilà ce
Robespierre, maintenant, qui reparle de ces vieilles idées que la France ne devrait
pas faire une politique de conquêtes. Alors, vous avez ce groupe, vous avez Fouché,
vous avez Tallien, vous avez, bien entendu, le centre de la Convention, avec le
Boissy d’Anglas, avec le Siéyès, avec tous ces propriétaires qui disaient : « Dès
qu’on pourra se débarrasser de Robespierre, il faut y aller. » Ils ont organisé, enfin,
les gens du ventre, ils organisent ce qu’ils appellent des banquets fraternels dans
Paris, soi-disant pour célébrer les victoires, et Michelet appelle ça d’innocentes
manifestations. Absolument pas innocentes, c’étaient des manifestations concertées,
c’est les bourgeois, les bien-pensants, enfin, les possédants, qui s’approchent du
petit peuple, en disant : « C’est épouvantable, cette guillotine, mais heureusement,
ça va se terminer, parce que nous avons les victoires. Union de tous, qu’il n’y ait plus
que les bons Français, Français de France, qu’ils soient riches ou qu’ils soient
pauvres, et qui vont maintenant vivre fraternellement ». Les banquets fraternels
organisés dans le courant de mai et de juin 94, sont avant tout dirigés contre
Robespierre. Alors, comment ça se fait que le peuple marche ? Rien n’aurait été
possible contre Robespierre, s’il avait toujours eu cet appui du petit peuple, qui était
sa principale force depuis des mois. Or, les sans-culottes vont le lâcher. Pourquoi ?
Vous savez que les braves gens de Paris ne connaissent pas les secrets de la
politique. Ils ne voient pas comment ça a été joué. Ils avaient vu Hébert et Le Père
Duchesne, qui était très dur, ils avaient vu Danton, qu’on leur avait dit être
l’organisateur de la victoire, lui aussi, qui ait paru être l’âme de la résistance, qui avait
joué la passion républicaine, ils avaient vu Hébert et Danton passer successivement
à la guillotine. Alors, quoi ? A qui se fier ? On nous a dit autrefois que c’étaient de
grands hommes, enfin, que c’étaient les fondateurs, les pères de la république, et
puis voilà maintenant qu’on les tue. Ça les désoriente, les gens ne comprennent plus
rien.
Et autre chose, à partir du 4 décembre, peut-être vous rappelez-vous ceci ? Le 4
décembre 93, en vue de constituer un pouvoir central très fort, on avait décidé qu’il y
aurait des représentants maintenant à travers toute la France, des représentants de
ce pouvoir central, puisqu’il n’y en avait pas dans la précédente constitution, et on
avait décidé aussi que les sections, c’est-à-dire les assemblées des sections de
Paris, les assemblées des communes, ne pourraient se pratiquer que deux fois par
semaine. Vous savez, ils contrôlent. Pourquoi avait-on fait ça ? Parce que c’est
justement sur un certain nombre de sections que les enragés à la façon de Hébert et
de Momoro, et de Ronsin, et de Vincent, s’appuyaient, sur ces leviers qu’ils avaient
contre la Convention et contre le Comité de Salut Public. On avait donc décidé de
tenir en main un peu ces sections, mais il y avait un revers à la médaille. C’est
entendu, on les tenait en main. C’est entendu, on les surveillait. Mais comme le dit
Saint-Just dans une note très importante, la révolution est glacéexxiii. Elle est glacée,
parce que les gens qui vont à ces sections ne sont plus que des intrigants à bonnets
rouges, comme ajoute du reste Saint-Just. Mais ce n’est plus cet esprit qui était le
leur lorsque les petites gens, pour la première fois à partir d’août 92, se sentaient
partie de l’ordre politique, ils y collaboraient. Et maintenant, c’est les fonctionnaires,
c’est des gens surveillés. Alors, l’élan révolutionnaire tombe, la révolution se glace,
mais surtout, il y a la fameuse politique économique. Je vous ai dit comme le
maximum ratait. Bien entendu, on essayait d’obtenir que les denrées ne soient pas
trop chères, mais d’autre part, les denrées se raréfiaient. Un marché noir énorme
marchait, tournait, s’épanouissait, parce que les riches trouvaient toujours moyen de
se procurer en mettant le prix, des nourritures dont manquait la foule.
Et puis, je vous ai indiqué aussi la colère qu’il y avait du côté de l’industrie privée,
contre les manufactures d’État. Alors, on avait fait coup sur coup deux maxima. Un
maximum du 24 mars, puis, on va faire un maximum du 21 juillet. Le maximum du 24
mars n’est pas appliqué, et le maximum du 21 juillet porte spécialement, celui-là, sur
les salaires. Et je vous assure que Robespierre n’y est pour rien. Qui a obtenu ça ?
C’est Lindet, c’est Carnot, Cambon, du Comité des Finances, c’est un nouveau
maximum qui abaisse, vous m’entendez, qui abaisse très sérieusement les salaires
des ouvriers parisiens. Pourquoi ? Parce que l’industrie privée a protesté. Parce que
les industriels disent : « On ne peut pas arriver à faire la concurrence aux
manufactures d’État, parce que l’État paie trop cher ses ouvriers. » Et quand on parle
d’argent à Cambon, vous pensez qu’il est très content. Il dit : « Bon, il n’y a qu’à
diminuer les ouvriers. » Du reste, maintenant, on les tient. Alors, le maximum du 21
juillet fait que les salaires des ouvriers qui travaillaient dans les manufactures de
l’État sont abaissés considérablement, parfois abaissés de moitié. Vous vous
imaginez l’effet que ça fait sur la foule.
Et comme en même temps la guillotine maintenant frappe des têtes sans-culottes,
c’est l’appui révolutionnaire de Robespierre qui lui échappe. Le petit peuple n’est
plus pour lui. Il est isolé, il est cerné, il sent qu’il n’a plus le moyen de se défendre. Il
sent aussi que de toute manière sa fin est proche. Voyez ce qu’il dit sur la mort, par
exemple, le 21 mars. Le 21 mars, il avait dit : « Peut-être serons-nous étouffés entre
les factions, mais si ça doit arriver, tant mieux, tant mieux de disparaître, de ne plus
assister au spectacle trop long et trop douloureux de la bassesse et du crime qui ont
passé depuis trois ans dans la scène de la révolution. » Depuis trois ans, depuis le
17 juillet 91, une date que je ne soulignerai jamais assez fortement, la date de la
première vengeance des possédants contre les prolétaires. Du 25 mai, après la
double tentative d’assassinat dirigée contre lui : « Je me trouve placé en moi-même
dans cet état où la mort est acceptée, où elle est consentie, je l’assume, ce qui veut
dire qu’aucune crainte, qu’aucun effroi puisque la mort elle-même n’a de pouvoir sur
mon âme, aucune menace ne peut m’empêcher d’aller vers ce que je crois bien. »
Du 26 mai : « Je n’ai jamais fait entrer dans mes desseins l’avantage de pouvoir
compter sur une vie longue. Je sais au contraire qu’elle sera courte. »
Et le 8 juin, qu’est-ce que c’est, le 8 juin ? Le 8 juin, c’est le jour de la fête de l’Être
suprême. Le 8 juin au soir, quand il est rentré chez Duplay, le menuisier chez qui il
habite, quand il leur raconte ce qui s’est passé, peut-être bien Duplay était-il là et il
l’avait vu, c’est-à-dire ces grondements, ces protestations qui s’étaient élevées dans
la Convention elle-même, quand la Convention marchait derrière Robespierre pour
aller au Champ de Mars où la fête allait se dérouler, où il avait entendu des gens qui
commençaient à murmurer : « Tyran ! Inquisiteur ! » Ce 8 au soir, chez Duplay,
Robespierre dit à ses amis : « Mes amis, soyez-en bien sûrs, vous ne me verrez plus
longtemps. »
Des scènes violentes se sont produites au Comité de Salut Public. Là, c’est obscur,
vous savez, on n’a pas de détails il n’y a pas d’archives sur ce qui s’est passé
exactement à la fin de juillet. On sait qu’il y a eu des scènes très violentes entre
Saint-Just et Carnot. Si violentes même que comme le Comité de Salut Public tenait
ses assises au rez-de-chaussée du palais des Tuileries et que la foule, enfin, les
gens qui passaient là pouvaient entendre ces vociférations, et comme il faut
maintenir le mythe de l’unité du Comité de Salut Public, on avait décidé dès le début
de juillet de transporter les séances au premier étage, où on pouvait échanger des
propos violents sans que le public en sût rien. Robespierre n’y vient presque plus. Il
se désolidarise. Il ne veut pas démissionner, parce que ça lui paraît affreux. Il y a
aussi la tentation du suicide. Seulement, c’est un homme qui croit en Dieu et qui se
dit que du moment qu’on est là, on n’a pas le droit de s’en aller, même si l’épreuve
est dure. Alors, Billaud-Varenne s’est approché de lui un jour, on n’a pas la date, ça
semble être vers le 21 ou le 22 juillet. Billaud-Varenne, je vous l’ai dit, c’est un
homme estimable. Du reste, il sera déporté, il mourra en Guyane. Billaud-Varenne
est très séparé de Robespierre sur diverses choses, mais il sait que Robespierre est
un homme loyal. Et ce jour-là, ce 21 ou 22 juillet, il vient trouver Robespierre et il lui
dit - ils se tutoyaient tous, vous savez, au Comité de Salut Public -, il lui dit : « Mais tu
sais bien, Robespierre, tu sais bien qu’on est tes amis, qu’on ne t’en veut pas, mais
qu’il y a une chose à laquelle il faut renoncer, ne nous embête plus avec ton histoire
d’Être suprême. » Ça, c’est la dernière chose à dire à Robespierre. Pas question.
Pour lui, ça, c’était essentiel.
Alors, le 26 juillet, nous sommes tout près. C’est le 8 thermidor. C’est le 9, qu’il va
être sabré. Le 26 juillet, Robespierre va monter à la tribune. J’ai bien étudié de près
ce discours. Il est extraordinaire. Ceux qui l’ont analysé ont présenté des
commentaires que je crois inexacts en disant : « Il a été maladroit, Robespierre. » S’il
voulait obtenir la tête de cinq ou six types, les affreux, vous savez, les gens couverts
de sang, Barras, Fréron, Tallien, Carrier et Fouché, il ne s’y serait pas pris comme
ça. C’est le discours de quelqu’un qui sait qu’il est perdu et qui veut une bonne fois,
une dernière fois, dire tout ce qu’il a sur le cœur. Alors, qu’est-ce qu’il va dire ? Il ne
du 22 prairial, « de cette terreur, dit-il, qui s’en prend à des patriotes, qui frappe
même sur des gens de toutes conditions. Inventer partout des coupables, c’est
rendre la république odieuse au peuple lui-même. » Il parle de ces agents corrompus
qui multiplient des arrestations injustes. Ça, c’est Fouquier-Tinville et les gens du
Comité de Sûreté Générale. Il déclare : « Si le gouvernement tombe entre de
pareilles mains, il se fait à l’instant et par ses actes mêmes l’instrument de la contre-
révolution. » Il connaît le coup des fausses listes qu’on est en train de répandre
contre lui. Depuis la loi du 22 prairial où il y avait la levée pratique de l’immunité
parlementaire, où on pouvait arrêter n’importe quel fonctionnaire, Siéyès et Fouché
s’appliquaient à aller voir les gens individuellement, les conventionnels, chez eux, et
à leur montrer des fausses listes, c’est-à-dire : « Vous savez que Robespierre,
Couthon et Saint-Just ont décidé de vous arrêter, nous avons la liste. » Liste fictive,
mais on épouvantait les gens, et ils se disaient : « Comment, on va être arrêtés la
semaine prochaine ? Il faut tout de suite nous débarrasser de Robespierre. » Le
coup des fausses listes, Robespierre est au courant. Il dit : « L’imposture a été
répandue avec tant d’audace qu’un grand nombre d’entre nous n’osent même plus
dormir la nuit à leur domicile. » Alors, il accuse, nommément, ceux qui font du mal. Il
accuse Fouquier-Tinville, il accuse Amar, du Comité de Sûreté Générale, il accuse
Cambon : « Cambon, dit-il, qui valorise les créanciers riches. » Vous vous rappelez
que Cambon avait décidé que les riches seraient payés en numéraire pour leurs
rentes et que les pauvres seraient payés en assignats qui ne valent plus rien.
Cambon, qui favorise les créanciers riches, qui désespère les pauvres, qui écarte le
peuple des biens nationaux, qui fomente lui-même l’agiotage. Il s’emporte contre
ceux qui ont cru qu’il ne s’agissait plus pour eux que de se partager la patrie comme
un butin. Et il annonce brumaire, ce qui se passera en 1799 : « Avec ces gens-là, dit-
il, vous verrez le despotisme militaire s’emparer du gouvernement, et renverser une
représentation nationale avilie. » Il sait qu’on le déteste à cause de l’Être suprême.
Alors, le voilà qui fonce encore, qui attaque Fouché sans le nommer, en disant :
« Non, la mort n’est pas un sommeil éternel. » Et c’est justement ce que Fouché
avait demandé d’inscrire sur tous les cimetières de la Nièvre, où il était, puis de Lyon.
Il en a assez. Il dit qu’il a envie de disparaître. Pourquoi ? Pourquoi demeurer dans
un monde où l’intrigue perpétuellement triomphe de l’honnêteté, où la justice n’est
qu’un mensonge ? Le temps n’est pas venu où les hommes de bonne volonté
pourront s’efforcer impunément de servir leurs frères. Il est perdu, ce jour-là. Il est
complètement perdu. C’est fini. Dès le lendemain, on a décidé de le tuer. Alors,
scénario.
Le lendemain matin, c’est Saint-Just qui doit prendre la parole. Robespierre veut
soutenir Saint-Just. On a coupé la parole tout de suite à Saint-Just. Robespierre se
précipite à la tribune. A ce moment-là, Tallien brandit un poignard. Le coup du
poignard, Cambon l’avait déjà fait. Enfin, c’est Tallien, cette fois. Tallien dit : « J’ai vu
se former l’armée du nouveau Cromwell ! Pendant que nos soldats, nos soldats si
bien dirigés par Carnot, se couvraient de gloire, lui, Robespierre, lui, ne s’occupe que
de police. C’est lui, le terroriste couvert de sang. » Tout le scénario a été préparé.
Clameur générale dans la Convention. Cette même Convention qui, dans son
unanimité, avait condamné Danton, cette même Convention, entraînée par Barère,
crie maintenant : « A bas le tyran ! » Comment, le tyran ? Mais la Convention n’avait
qu’à le renvoyer, puisqu’il est entièrement dans ses mains et c’est un mot qui fait
bien, « tyran », comme « Cromwell » ! Au lieu de quoi elle décrète tout de suite son
arrestation. Barère, naturellement, qui est intervenu contre Robespierre, se dépêche
de faire dégommer de faire liquider Hanriot, qui était le chef de la Garde Nationale,
parce qu’on a peur que la Garde Nationale, plébéienne, vienne au secours de
Robespierre. Alors, il se produit à ce moment-là quelque chose de pas mal. Deux
types qui ne sont pas décrétés d’arrestation demandent à être décrétés d’arrestation
en même temps que Robespierre, Couthon et Saint-Just. C’est le petit Le Bas, du
Comité de Sûreté Générale, c’est un gamin, comme Saint-Just, il a 26 ans, il dit : « Si
vous voulez tuer Robespierre, alors, moi aussi. » Puis, le frère de Robespierre,
Augustin Robespierre, qu’on appelait « Bonbon ». C’est un garçon qui était surtout
coureur de filles, mais il aimait son frère. Et alors, quand il voit qu’on veut tuer son
frère, il dit : « Ben, moi aussi. » Alors, on les arrêtexxiv. Mais à ce moment-là, il y a
tout de même la Commune, il y a Fleuriot-Lescot, il y a la Garde Nationale, il y a
Hanriot qui veulent essayer de délivrer Robespierre. Ils le délivrent. Au moment où
on le conduisait en prison, on l’emmène, la Commune l’emmène à l’Hôtel de Ville.
Robespierre est là qui dit : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? Est-ce qu’il faut demander
une insurrection pour moi ? A quoi bon ? Ça va rater. » Il a dit la veille au soir aux
Jacobins : « Ce que j’ai prononcé aujourd’hui à la tribune, c’est mon testament de
mort. » C’est ce qu’il avait ajouté. Il a jeté son bouclier. Alors, Robespierre hésite
pendant des heures pour savoir s’il va appeler l’insurrection pour lui, la décision lui
sera épargner par ce qui se produit. Le petit peuple ne se lève pas. Vous savez qu’il
y a 48 sections, dans Paris. Eh bien, il y a là 16 sections seulement qui vont envoyer
quelques hommes pour la défense de Robespierre. Ils sont deux mille ou deux mille
cinq cents devant l’Hôtel de Ville à essayer de lutter.
Pendant ce temps-là, la Convention a déclaré que Robespierre était hors-la-loi. Hors-
la-loi, ça veut dire qu’on peut le tuer à vue. Sans jugement. Les hommes qui étaient
venus quand même sur la place de l’Hôtel de Ville, vers une heure du matin,
commencent à s’en aller. Si eux-mêmes sont mis hors-la-loi, si on peut les
descendre comme des lapins, sans jugement, alors que Barras et Tallien se
promènent sabre nu à travers Paris en appelant les honnêtes gens au secours de la
République, soi-disant, eh bien les 2500 hommes qui étaient là encore à une heure
du matin, ils ne sont plus que 500 à deux heures, et à trois heures, il n’y a plus
personne. Alors, c’est au moment où Robespierre est abandonné par tout le monde
qu’une invasion de l’Hôtel de Ville se produit avec le Léonard Bourdon à la tête, et un
gendarme qui s’appelle Merda. Mais la question est de savoir si c’est le gendarme
Merda qui a tiré, comme l’a montré le générique, ou bien si c’est Robespierre qui
s’est tiré un coup de pistolet dans la bouche. Je ne crois pas au coup de pistolet de
Robespierre. Je crois qu’il s’est offert à la mort, je crois en effet que c’est le
gendarme qui lui a cassé la mâchoire. Alors, vous avez un Robespierre qui est
transporté dans un état misérable avec sa mâchoire cassée dans l’antichambre du
Comité de Salut Public, il va être laissé là des heures. Il est étendu sur cette petite
table, c’est un Robespierre aux outrages, parce que des gens se promènent autour
de lui en disant : « Sa Majesté souffre. » Ou Legendre, qui était un ami de Danton,
Legendre lui dit : « Tiens, la République n’était pas assez grande pour lui, la veille, et
aujourd’hui, regardez, il occupe sur cette table pas même l’espace de deux pieds de
large. »
Il est là, les yeux fermés, qui étanche son sang qui lui coule de la bouche avec des
morceaux de papier, et le lendemain, guillotine. Guillotine avec tous ses amis. C’est
la grande fiesta de la guillotine. Il paraît que c’est pour délivrer la France de la
guillotine qu’on va en tuer 106. Cent six hommes de gauche ou d’extrême gauche en
moins de trois jours. Ca, c’est ce que Monsieur Bessand-Massenet, dans son livre
sur Robespierre, appelle la libération de Paris. Ha ! La libération de Paris. C’est-à-
dire qu’à ce moment-là, les gens de bien, les petits muscadins qui se promènent
avec un cure-dent entre les dents, un grand chic, et un gourdin à la main, vont se
précipiter sur les ouvriers. Maximum aboli, agiotage sur les assignats tant qu’on veut.
Si bien qu’au mois de mai de l’année suivante, le peuple va se soulever, parce qu’il
crève, parce qu’il manque de pain. A ce moment-là, on fait appel à l’armée contre lui.
Dix mille hommes sous les ordres du général Menou cernaient le faubourg Saint-
Antoine, et comme les insurgés ont cherché refuge à l’intérieur de Notre-Dame de
Paris, c’est le général Pichegru qui va entrer dans Notre-Dame et qui va tuer des
prolétaires. La Révolution est terminée.
Monsieur Boissy d’Anglas est monté à la tribune, et il a prononcé des paroles dignes
de la Constituante : « Une nation bien organisée est gouvernée par les
propriétaires. » De nouveau, il y a des citoyens passifs. C’est ce qu’on appelle la
victoire des honnêtes gens, et le dernier mot qu’aurait prononcé Robespierre lors de
son arrestation, c’est ceci, sur lequel je veux terminer : « LES BRIGANDS
TRIOMPHENT ! »
CHAPITRE 19
Voilà que nous avons fini cette grande excursion que nous avons faite ensemble à la
découverte de la Révolution française. Alors, qu’est-ce qu’il en reste ? Qu’est-ce que
nous avons appris ? J’espère, tout de même, un certain nombre de choses. D’abord,
il y a plusieurs visages illustres, qui connaissent maintenant un nouvel éclairage,
éclairage quelquefois dur, le rude éclairage de la vérité. Quand je pense à Proudhon,
par exemple, qui, en 1851, lorsqu’il félicitait Michelet d’avoir présenté la Révolution
telle quelle, Proudhon célébrait ce Mirabeau qu’il appelait « le plus magnifique
instrument de la Révolution », et ce Danton dont il disait qu’il « en fut l’âme la plus
généreuse ». Mirabeau, eh bien, nous avons vu qui c’était, Mirabeau. Nous avons vu
que c’était un lion, comme on dit, avec des griffes en caoutchouc mousse, nous
avons entendu le tonnerre de Mirabeau qui se transformait toujours à la fin en
mélodie. Mirabeau, c’était l’homme qui prononçait des paroles tonitruantes, mais qui
aboutissait toujours à une conclusion favorable à la Cour. Vous vous rappelez que
Mirabeau, qui se faisait applaudir à Paris, au Palais Royal, et les femmes du Palais
Royal l’appelaient « notre petite mère Mirabeau », Mirabeau, c’était l’homme qui
soutenait le veto absolu pour le roi, c’était l’homme qui avait dit : « Il faut laisser au
roi la possibilité de déclarer lui-même la guerre, de choisir la paix et a guerre. »
Mirabeau était l’homme aussi de la loi martiale. Un vendu, un imposteur.
Danton, un autre vendu, nous avons le document, maintenant, que Robespierre ne
connaissait pas, le fameux document qui est la lettre de Mirabeau à Lameth, la lettre
du 10 mars 91, dans laquelle nous avons la certitude absolue que la veille, 30.000
livres avaient été livrées par la Cour à Danton. Seulement, Danton, il était un peu
particulier, parce qu’il était déloyal et loufoque. Il s’était fait acheter. Dans cette lettre
de Mirabeau à Lameth, Mirabeau proteste et dit : « Mais Danton fait un très mauvais
usage de l’argent qu’on lui a remis. » Pourquoi ? Parce que Danton voulait faire
monter ses prix. Remarquez les dates. C’est le 10 mars 91 que nous apprenons
qu’on vient de faire ce versement. Je vous ai raconté que le 18 avril, donc un mois
après, le 18 avril 91, Danton est à la tête de la foule qui empêche le roi et la reine de
sortir du palais des Tuileries, lorsque le roi voulait aller communier des mains d’un
insermenté à Saint-Cloud. Vous vous rappelez cette histoire assez affreuse où la
foule, poussée par Danton, entourait le carrosse du roi et prononçait des paroles
affreuses, enfin, ce malheureux s’entendait appeler « gros cochon » et sa femme qui
était à côté de lui s’était fait appeler « putain ». Il était là, Danton, pour faire monter
ses prix, comme je viens de vous le rappeler, pour dire : « On ne m’a pas encore
assez payé. Si vous voulez, étant donné l’ascendant que j’ai sur la foule, si vous
voulez obtenir de moi davantage, eh bien, payez-moi plus. » Voilà qui était Danton.
Gérard Walter, dont je ne vous ai pas encore parlé et qui est un bon connaisseur de
la Révolution, et qui a donné dans l’édition de la Pléiade l’Histoire de la Révolution
de Michelet avec toutes sortes de notes et de commentaires, qui sont extrêmement
importants et qui rétablissent souvent la vérité, Gérard Walter dit : « Après tout, tant
pis si Danton a été un vendu, tant pis. L’important, c’est de savoir qu’il a servi la
Révolution. » Et Gérard Walter croyait pouvoir conclure : « Oui, il a servi la
Révolution. » Ben, j’ai bien étudié la question aussi et je vous l’ai présentée à
mesure, et je n’ai pas l’impression que Danton n’ait jamais servi la Révolution, que
tous les événements qui se sont produits, les événements importants de la
Révolution, il y a contribué, peut-être, en marge, mais ce n’est pas du tout lui qui les
a créés. Par conséquent, je crois pouvoir conclure que Danton, en fait, ça a été la
mouche du coche, une grosse mouche verte et vrombissante, pas davantage.
Nous avons vu aussi, je crois, s’éclairer le visage des Girondins. Qu’est-ce que c’est,
finalement, les Girondins ? Les Girondins, ils ont été à mon avis extrêmement bien
définis par Jean Jaurès, quand il dit : « C’était une oligarchie de beaux parleurs et de
bourgeois arrogants. » Et qu’est-ce que c’était, Carnot ? Carnot, avec sa fameuse
légende d’organisateur de la victoire ? Carnot était un homme qui pensait
conservation sociale, comme Cambon. Et Carnot a été l’instigateur, l’ordonnateur, si
vous voulez, de cette guerre de conquêtes, de cette guerre de pillages.
Heureusement qu’à côté de ces visages-là, il y en a d’autres qui nous réconfortent,
d’autres qui nous font échapper à cette asphyxie. Qui, par exemple ? Ben, il y a ces
petits curés dont je vous ai parlé, à la Grégoire, par exemple. L’abbé Grégoire, qui
était curé constitutionnel, qui avait rompu avec Rome parce qu’il ne voulait pas se
couper du peuple. Il s’est passé à la Convention une scène pathétique. Le 7
novembre 93, lorsque l’évêque Gobel, l’archevêque Gobel, de Paris, s’est vu
déprêtriser, imité d’ailleurs par ce pasteur affairiste qui s’appelait Julien de Toulouse,
et qui lui aussi s’est « dé pasteurisé » ce jour-là, alors, Thuriot, qui était un ami de
Danton, Thurio a pris à partie Grégoire. Grégoire, qui siégeait en costume d’évêque,
il lui a dit : « Et vous, Grégoire ? » Grégoire lui a dit : « Vous n’obtiendrez jamais de
moi un renoncement. »
Il y a Grégoire, il y a un autre petit curé, dont je vous ai parlé, qui s’appelait Pierre
Dolivier, celui qui avait défendu les paysans d’Etampes, qui étaient poursuivis parce
qu’ils avaient tué le maire Simonneau. Et il a dit pourquoi ils avaient tué. Non, il
n’excusait pas le crime, mais il expliquait la souffrance des paysans. Il y a cet autre
petit curé encore qui s’appelait Jacques Roux. Dommanget a fait un petit bouquin,
« Un curé rouge, Jacques Roux ». C’est vrai que c’est une belle figure, ce Jacques
Roux. C’est un curé des pauvres, qui travaillait en plein Paris dans le quartier des
Gravilliers, qui vivait là avec son chien. Il n’avait pas le sou, il s’occupait avant tout
des malheureux.
Puis, on avait un pasteur admirable qui fait contraste avec les Julien de Toulouse,
avec les Rabaut-Saint-Etienne, avec les Lasource. Vous vous rappelez, c’est Jean
Bon Saint-André. C’est une grande figure, Jean Bon Saint-André. L’homme qui, au
Comité de Salut Public, s’était occupé spécialement de la marine, marine qui avait
pris un sale coup lorsque les amiraux Trogoff et Chaussegros avaient livré aux
Anglais notre flotte de Méditerranée. Jean Bon Saint-André a pris ça en main. Il a
constitué des manufactures nationalisées à Brest. Et c’est grâce à lui que la
Révolution en mer s’était également effectuée.
Vous avez Billaud-Varenne. Je salue également Billaud-Varenne. C’était un athée,
un athée noble, rectiligne, il savait ce qu’il voulait, et puis, il y a Saint-Just, dont je
n’ai peut-être pas assez parlé. Saint-Just dont on nous dit qu’il était tellement beau
qu’il ressemblait à un archange. J’ai trouvé chez Malraux une phrase qui m’a assez
amusé, parce que je la crois juste. Malraux dit : « La légende de Saint-Just doit
beaucoup à sa beauté ? Non, je crois plutôt que la beauté de Saint-Just vient de sa
légende. » C’est vrai. J’ai regardé les images de Saint-Just. Il n’était pas tellement
beau que ça. Il avait le front un peu court. N’empêche que c’était un cœur pur et un
être noble.
Et puis, il y a Couthon. C’était un député de la Législative. Couthon, c’était un
homme qui, depuis 91, était paralysé des jambes. Quand il est député à la
Convention, on le traîne dans une petite voiture. Cet homme avait beaucoup réfléchi.
Cet homme, qui était un notable, enfin, avait de l’argent et qui avait été délégué à la
Législative, a regardé les choses d‘une façon limpide, lucide, loyale. Et il a compris
où était la vérité, du côté de Robespierre. Et cet homme savait parfaitement,
soutenant jusqu’à la fin Robespierre, qu’il allait à la mort. Dans la nuit du 27 juillet,
lorsque Léonard Bourdon, à la tête d’une bande de gendarmes, entre dans l’Hôtel de
Ville, parce que cette fois, il n’y a plus de danger, et qu’il n’y a plus personne pour
défendre Robespierre, Couthon est là dans sa petite voiture. Alors, qu’est-ce qu’on
lui fait ? Ben, on le conduit au sommet du grand escalier de l’Hôtel de Ville et on le
précipite dans sa petite voiture au bas de l’escalier. Ce qui permettra à Monsieur
Gaxotte de dire avec beaucoup d’élégance : « Au bas de son escalier, Couthon
faisait le mort. » Vous savez qu’à cause de ses jambes qui étaient repliées et qu’on
ne pouvait pas déplier, quand on l’a exécuté, Couthon, on a été obligé de le mettre
de profil sur la guillotine.
Et puis, il y a Marat, aussi. Marat, et son affreuse réputation imméritée, Marat était
quelqu’un de noble. Marat était quelqu’un de totalement désintéressé. Il n’avait pas
le sou lorsqu’on l’a tué. Lorsque Charlotte Corday l’a assassiné dans sa baignoire et
qu’on a fait l’inventaire de ses biens, il y avait quelques assignats. Un homme qui
donnait tout. Le frère de Robespierre, Augustin, a fait là-dessus une déclaration.
Marat, c’est une grande figure de la Révolution. Et puis, bien sûr, Robespierre.
Robespierre, je vous en ai beaucoup parlé et je voudrais que la dernière image de
Robespierre, ça soit celle de cet homme, le 8 juin 94, le jour de la fête de l’Être
suprême, lorsqu’à la tête de la Convention, sur le Champ de Mars, il marche avec
son petit bouquet tricolore à la main, il marche le cœur tout bouleversé dans cette
espèce de Fête-Dieu ressuscitée, qui était la fête de l’Être suprême, une Fête-Dieu
qui avait un sens nouveau, qui était toute jeune, toute nouvelle, toute brûlante.
Le seconde chose que je voudrais vous dire aussi, et que je crois que nous avons
appris, c’est une vue plus nette, plus exacte de ce qu’on appelle la Révolution
française et, sous ces mots, Révolution française, il y a deux réalités successives et
qui sont absolument opposées, deux réalités antithétiques. Il y a d’abord de 1789 à
1792, jusqu’au 10 août, la prise du pouvoir par l’oligarchie financière. C’est ça, la
première révolution, et ce n’est pas une révolution, c’est une réforme, c’est-à-dire
que c’est la monarchie qui subsiste, cette monarchie qui était d’abord absolue et qui
est maintenant monarchie contrôlée. Contrôlée par qui ? Par la fortune mobilière. Par
la bourgeoisie d’affaires. Et la date capitale de la première partie de la fausse
révolution, c’est la date capitale que les manuels ne soulignent jamais assez, et
même, ont fait quelquefois exprès d’en parler à peine, c’est le 17 juillet 91, lorsque la
bourgeoisie jette le masque, et après s’être servie des pauvres comme levier, elle
leur tire dessus. Des centaines de morts sur le Champ de Mars, grâce aux troupes
de La Fayette, à la Garde Nationale, à la Garde Nationale des notables de La
Fayette, qui tirent sur le peuple le 17 juillet 91.
Seconde révolution, alors, pour de bon. La Révolution, à partir du 10 août 92. Cette
fois, c’est le Quatrième État, cette fois, c’est les pauvres, cette fois, c’est les
prolétaires, c’est les ouvriers, c’est les petits paysans qui sont dans le coup, il ne
s’agit plus d’une première partie de la fausse révolution, où les bourgeois disaient :
« L’État, c’est nous. » Il s’agit maintenant de toute la France, je vous l’ai assez dit.
Quand on regarde les chiffres, on voit comme les votants sont plus nombreux. Il faut
se rendre compte de ce que c’était, cette France. C’étaient des bêtes de somme,
depuis des centaines d’années, et qui étaient courbées sous le poids de ceux qui les
dirigeaient, sous le poids de ces voltairiens qui utilisaient l’idée de Voltaire à cent
pour-cent, à savoir que le petit nombre doit être nourri par le grand nombre. Qu’est-
ce que c’est, que ces pauvres gens ? Ce sont des abrutis, ce sont des gens qui
commencent à peine à ouvrir les yeux. Alors, ce n’est pas étonnant que ça se
compte par dizaines de milliers, et non pas par centaines de mille, ceux qui
commencent à comprendre de quoi il s’agit. Néanmoins, à ce moment-là, c’était
quelque chose d’important et de capital qui était en jeu. Cette fois, c’était vraiment la
Révolution pour de bon. Alors, les possédants, ceux qui avaient fait la première
partie de la Révolution, ceux qui avaient trouvé à leur service d’abord les Girondins,
qui s’étaient constitués comme l’aile marchante du bataillon de choc des riches et qui
ont trouvé ensuite à leur service des gens comme Danton, Cambon, Barère et
Carnot, ces possédants, ils n’ont pas de cesse que se termine cet intermède pour
eux abominable, odieux, où il s’agit vraiment de la République, où il s’agit de la
France, qui est dans le coup, et ça n’aura pas duré longtemps.
L’intermède républicain, le vrai intermède révolutionnaire, ça commence le 10 août
92, ça se termine le 27 juillet 94, par la chute de Robespierre. Et à la suite de
quelques chaos et secousses dans ce qu’on appelle le Directoire, on va aboutir à ce
recours au sabre. Les honnêtes gens ont créé, vous savez, par La Fayette, c’est La
Fayette qui a créé le mot dérisoire de « sans-culottes ». Les honnêtes gens se disent
: « Il nous faut un sabre » pour faire tenir tranquille la fameuse canaille. Et on va
aboutir à quoi ? On va aboutir au 18 brumaire, c’est-à-dire au 9 novembre 99, avec
cette conjonction des industriels représentés par Perier, des banquiers représentés
par le banquier suisse Perregaux, et du caïd en chef, du chef des généraux pillards,
le petit Bonaparte. A ce moment-là, les honnêtes gens sont tranquilles. Pour plus de
cinquante ans, jusqu’en 1848.
C’est cette vue réelle qui a permis à Monsieur Godechot de prononcer une formule à
la fois désabusée et lucide sur la Révolution française. « Qu’est-ce que c’est que la
Révolution française ? » dit Monsieur Godechot. « Après tout, ça n’a été que le
passage du système féodal expirant au système capitaliste naissant. » Ce n’était pas
comme ça que Robespierre l’avait vue, la Révolution, et cette divergence d’idées lui
a coûté la vie. Je voudrais ouvrir là une petite parenthèse et vous dire que notre
étude nous a peut-être aussi appris à nous méfier des présentations officielles, des
représentations traditionnelles de la Révolution française. Je pense aux générations
auxquelles j’appartiens, ceux qui avaient dix ou douze ans en 1914. Ben, il y avait
une part de la France qui était coupée en deux, de mon temps. Il y avait les enfants
de la bourgeoisie, qui étaient élevés dans les écoles libres, dans les écoles
confessionnelles, et j’ai eu la curiosité de regarder ce que l’on apprenait à ces
enfants dans les écoles catholiques. Comment on leur montrait la Révolution ?
C’était tout diabolique, c’était la suite de la Réforme, c’étaient les gens de bien qui
avaient été attaqués par les gens à sabots, mais dans les histoires officielles, dans
les histoires laïques, eh bien, c’était la préoccupation avant tout de nous cacher le
fond des choses, c’était toujours l’idée secrète de Gambetta qui, en 1880, avait
prononcé à Belleville un fameux discours où il avait dit : « Il n’y a pas de question
sociale. » A quoi Jules Vallès avait répondu : « S’il n’y a pas de question sociale, il
n’y en a pas d’autre. »
Ce que nous avons appris également, c’est à nous méfier du vocabulaire. Vous avez
peut-être vu avec moi, au cours de la Révolution, à quel point les politiciens, et
j’emploie le mot dans son sens péjoratif, sont des gens qui savent faire bon usage du
vocabulaire, c’est-à-dire faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils signifient. Alors,
quand vous voyez Siéyès, par exemple, qui dit : « La nation », on pourrait croire qu’il
s’agit des vingt-cinq millions de Français. Pas du tout. Lorsque Siéyès dit « la
nation », il pense aux cinq cent mille mangeurs. Il pense à la bourgeoisie d’affaires.
Lorsque vous voyez un homme comme Turgot, ou un homme comme Condorcet, ou
un homme comme le Girondin Roland, parler de la liberté avec les yeux hors de la
tête, qu’est-ce qu’ils veulent dire, avec leur liberté ? Ils veulent dire avant tout liberté
économique, et cette liberté économique, Marat l’avait admirablement définie. La
liberté économique, ça signifiait avant tout la liberté donnée aux riches de continuer
leur exploitation sur les pauvres. Le bon usage du vocabulaire, il a continué bien au-
delà de la révolution. Vous en avez vu un joli exemple avec l’insurrection bourgeoise
de Lyon, en 93, lorsque les royalistes et les Girondins mélangés, quand ils ont
renversé la municipalité ouvrière, ont inventé de s’appeler Comité Révolutionnaire et
Populaire de Salut Public, tout ça, pour masquer ce que c’était en réalité, leur
révolution conservatrice. Et à la fin du XIXe siècle, qu’est-ce que nous avons vu en
France, à Paris ? Nous avons vu ce fameux gouvernement dit de la défense
nationale, qui était en fait un gouvernement de la défense sociale, et encore plus
près de nous, avec le nationalisme intégral de Monsieur Maurras, la France, d’abord,
la France avant tout, nous avons vu ce que cela signifiait, ce que la France a connu
sous l’occupation nazie et qu’on a vu à ce moment-là Monsieur Maurras partager ses
bureaux de « L’Action Française » à Lyon avec la Gestapo. Le bon usage du
vocabulaire, en politique, vous savez, c’est capital.
Troisièmement, ce que nous avons peut-être appris tous ensemble, c’est une mise
en garde contre le système que j’appellerai des larmes à sens unique et des
attendrissements dirigés. Larmes pour le roi et pour la reine, je veux bien, certes, ils
étaient très coupables, mais tout de même, enfin, il est impossible de n’être pas ému
après ce qui s’est passé au Temple, lorsqu’on les a vus tous deux monter
successivement à la guillotine. Et je veux bien m’attendrir sur eux. C’est vrai qu’ils
m’ont ému, mais pourquoi est-ce que je ne parle jamais des autres ? Pourquoi est-ce
qu’on ne nous parle jamais des histoires de ceux qui ont été massacrés parce qu’ils
étaient des pauvres, et qu’ils voulaient se mêler de ce qui ne les regardait pas le 17
juillet 91 au Champ de Mars ? Pourquoi est-ce qu’on ne nous parle pas des braves
gens, des petits républicains de Vendée qui, à Machecoul, le 10 mars 93, ont été
brûlés vifs par les Vendéens ? Pourquoi est-ce qu’on ne nous parle jamais de ces
ouvriers de Toulon qui ont été, je vous le disais, tous pendus par-dessous la
mâchoire à des crocs de boucherie par les soins de la nouvelle municipalité dirigée
par les amiraux qui s’étaient vendus aux Anglais ? Septembre, les massacres de
septembre, en 82, ah, ce n’est pas très beau, en effet, j’ai dit que ce n’était pas beau,
mais attention, est-ce que vous vous rappelez ce qu’était le Manifeste de Brunswick,
qui datait de quatre jours auparavant ? Manifeste de Brunswick, où les émigrés, où
les Prussiens, d’accord avec le roi, disaient : « Parisiens, si vous osez vous
défendre, eh bien, vous savez ce qui vous attend ? Vous serez exterminés, et Paris
sera anéanti. »
Par conséquent, si les émigrés, si la cour, si les aristocrates, avaient gagné, les rues
de Paris auraient connu plus de potences qu’il n’y avait eu de croix dressées entre
Capoue et Rome après la défaite de Spartacus. C’est des choses à ne pas oublier.
Je me méfie, vous savez, je me méfie de ces pitiés toujours inégales et de ces
larmes qu’on nous oblige à verser uniquement sur les morts du bon parti. Victor
Hugo a dit là-dessus des choses que je vais vous rappeler. Il avait assisté de loin, il
avait assisté à deux choses, il avait assisté de près, d’abord, au 2 décembre, et il ».
Et il avait assisté un peu plus loin au meurtre, plus tard, sous la Commune, de
Monseigneur Darboy, l’archevêque de Paris que la Commune a tué en effet. Et vous
vous imaginez le bruit qu’on faisait autour de la mort de l’archevêque : « C’est
affreux, les gens de la Commune ont tué l’archevêque. » Et Victor Hugo disait :
« Sans doute, c’est affreux de voir tuer un archevêque. Pourquoi est-ce qu’on ne
parle jamais de l’enfant tué de la rue de la Victoire. Un enfant, après tout, un enfant,
ça vaut bien un archevêque. »
Et enfin, et enfin, alors, la Révolution, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il faut en
penser ? Est-ce qu’il y a un mythe révolutionnaire ? Est-ce que c’est une blague, la
Révolution ? Eh bien, je vais reprendre ce mot de mythe, parce qu’il a deux sens. Il a
le sens de mystification, et un mythe, c’est également une espèce de grande lumière
confuse et attractive, c’est quelque chose comme une vision mystique. Mystification,
oui. La première fausse révolution, la révolution bourgeoise, la révolution de la
déclaration menteuse des droits de l’homme. Menteuse, parce que la Déclaration
des Droits de l’Homme disait : « Tous les hommes sont libres et égaux. » Oui, ils
sont libres, mais pas vous, ouvriers, parce qu’on va vous retirer le droit de vote.
Mythe, maintenant, à partir de 92, ce vers quoi marchait Robespierre, ce que voulait
Robespierre, cette construction d’une cité juste, la vision d’un monde où l’homme,
comme on disait, pouvait accomplir son destin. Victor Hugo, qui écrivait en 1862 Les
misérables, c’est-à-dire sous l’Empire, disait : « Les institutions n’y sont plus, certes,
le moulin n’y est plus, mais le vent souffle toujours. »
Ben, ce vent, voyez-vous, il n’a plus jamais cessé de souffler. Il souffle maintenant
sur le monde entier, et il venait de loin, après tout. C’était le vent de la Pentecôte.
INDEX
Annotations empruntées en grande partie au Petit Larousse. Nombreux personnages
ou auteurs sur lesquels je n'ai pas de renseignements. Pas le temps pour l'instant de
les compléter plus avant. Certains de ces noms sont devenus introuvables hors
archives, à moins de disposer d'une encyclopédie ancienne et d'avoir le temps de
faire des recherches. J'ai un dictionnaire Larousse en 7 volumes de 1910, mais il est
chez mon père, et ce sera pour plus tard. Je ne suis pas sûr non plus de
l'orthographe de certains noms propres (ceux pour lesquels je ne dispose d'aucun
renseignement, bien sûr).
CF = Comité des Finances.
CSG = Comité de Salut Public.
CSG = Comité de Sûreté Générale.
- A -
Admirat assassin manqué de Collot d'Herbois : 18.
Aiguillon (famille de Vigneroy du Plessis de Richelieu), député de l'aristocratie, son
père Emmanuel Armand est davantage connu en tant que commandant en chef de
Bretagne, mais il est mort en 1788, donc il doit effectivement s'agir d'un fils ou d'un
parent : 5.
Alembert (Jean Le Rond d’—), philosophe et mathématicien, encyclopédiste (1717-
1783) : 2.
Antraigues, comte d'Armonville (député à la Convention) : 12.
Artois (comte d’—), frère de Louis XVI, futur Charles X, (1757-1836) : 3, 4, 7, 8, 9,
11.
- B -
Bailly (Jean Sylvain), astronome, président de la Constituante lors du fameux
serment du jeu de paume et maire de Paris de 1789 à 1791 (1736-1793) : 4.
Barère de Vieuzac (Bertrand) député aux États généraux, conventionnel, membre du
CSP (1755- 1841) : 12, 13, 15, 16, 17, 18, 19.
Barnave (Antoine), député aux États généraux (1761-1793) : 2, 3, 4, 7, 8, 9.
Barras (Paul, vicomte de —), conventionnel, puis membre du Directoire (1755-1829)
: 15, 16, 18.
Barry (Jeanne Bécu, comtesse du —), maîtresse de Louis XV (1743-1793) : 10.
Bazaine (Achille), maréchal de France, Mexique, Lorraine, « capitulation » à Metz
(1870), condamné à mort, détention à vie, évasion (1811-1888) : 13.
Bazire (bourgeois dijonnais) député à l'Assemblée législative et à la Convention : 15,
16.
Beaufranchais (comte de) : 8, 12.
Berthelon (abbé), physicien : 15.
Berthier (Louis Alexandre, prince de Neuchâtel et de Wagram), maréchal de France
(1753-1815) : 5.
Besenval (général suisse) : 4, 7.
Bessand-Massenet, Pierre (historien) : 9, 18.
Billaud-Varennes (Jean Nicolas), conventionnel, CSP, déporté à Cayenne comme
terroriste (1756- 1819) : 14, 15, 16, 17, 18, 19.
Bismarck (Otto, prince von —), homme d’État prussien (1815-1898) : 12, 13.
Bohême (roi de ) : 9.
Boissy d’Anglas (François Antoine, comte de —), pasteur, président de la Convention
(1756-1826) : 12, 17, 18.
Boscary (agent de change) : 5, 6, 7, 10.
Bouchotte (colonel au Cté Exécutif, puis ministre de la Guerre) : 14, 17, 18.
Bouillé (François Claude, marquis de —), général français, prépara la fuite de Louis
XVI (1739-1800) : 7, 8.
Bonaparte Napoléon (1769-1821) : 18, 19.
Bourdon (Léonard), député du centre : 15, 17, 18, 19.
Bourdon (Conventionnel de l'Oise) : 17.
Boyd (banquier anglais) : 16.
Breteuil (Louis Auguste Le Tonnelier, baron de —), diplomate, ministre sous Louis
XVI (1730-1807) : 4, 10.
Brissot de Warville (Jacques Pierre Brissot, dit —), député à la Législative, puis à la
Convention, l'un des dirigeants des Girondins (1754-1793) : 7, 9, 10, 12, 15.
Broglie (famille française d'origine piémontaise) : 16.
Broglie (Victor François, duc de —), maréchal de France, commandant de l'armée
des émigrés (1718-1804) : 4, 7.
Brunswick (Charles, duc de —), général prussien, chef des armées coalisées (1735-
1806) : 10, 11, 12, 14, 15, 16, 19.
Buchet (historien avec Hazéreau), ouvrages sur la Rév. fr. : 3.
Bugeaud (Thomas, marquis de la Piconnerie, duc d'Isly), maréchal de France,
conquit l'Algérie (1784-1849) : 4.
Burke (Edmund), écrivain et orateur britannique, Whig, écrivit un ouvrage sur la Rév.
fr. (Réflexions sur la révolution en France), très contre-révolutionnaire (v.1729-1797)
: 13.
Buzot (François), conventionnel girondin, suicidé avec proscription des Girondins
(1760-1794) : 7, 9, 11, 12, 15.
- C -
Cabrol (mère de Marat) : 6.
Caillau (Caillaux ?) : 18.
Calonne (Charles Alexandre de —), contrôleur général des Finances en 1783 (1734-
1802) : 2, 3.
Cambon (Joseph), conventionnel, membre du CF (1756-1820) : 2, 11, 12, 13, 15, 17,
18, 19.
Carnot (Lazare), conventionnel et mathématicien, membre du CSP, membre du
Directoire, ministre de la Guerre, ministre de l'Intérieur durant les Cent Jours, puis
exilé comme régicide à la Restauration (1753-1823) : 7, 14, 15, 17, 18, 19.
Carrier (Jean-Baptiste), conventionnel, responsable des Noyades de Nantes (1756-
1794) : 15, 16, 18.
Cathelineau (Jacques), chef vendéen, surnommé le « Saint de l'Anjou » (1759-1793)
: 14.
Catherine II (— la Grande), impératrice de Russie, protectrice des philosophes, etc.
(1729-1796) : 6, 9.
Candeille, Julie, actrice (maîtresse Vergniaud) : 9.
Chabot (moine défroqué) : ex-capucin, député à l'Assemblée législative et à la
Convention 15, 16.
Chalier, député à la Convention, guillotiné par les Royalistes, à Lyon (responsable
commune ouvrière à Lyon) : 13, 14.
Chaptal (Jean, comte de Chanteloup), chimiste, fut ministre sous Napoléon Ier
(1756-1832) : 15.
Charette de la Contrie (François de —), chef vendéen, capturé par Hoche et fusillé à
Nantes (1763-1796) : 14.
Charles IX, roi de France, responsable de la Saint-Barthélémy (1550-1574) : 3.
Charles X (voir Artois) : 3, 4, 7, 8, 9, 11.
Charpentier, cabaretier (liquoriste, dit Guillemin), beau-père de Danton : 7, 9.
Charpentier, fille du précédent, première épouse de Danton : 7, 13.
Chartres (duc de —) : voir Louis-Philippe.
Chateaubriand (père), voir « Mémoires d'outre-tombe », seigneur féodal de
Combourg, homme réputé pour une certaine justice et son mépris de l'étiquette
(buvait et mangeait avec les paysans) : 2 .
Chateaubriand (François-René, vicomte de —), catholique, royaliste, séjour en
Amérique, armée des émigrés, exil en Angleterre, rompt avec Bonaparte,
ambassadeur en Angleterre, écrivain romantique à tendance très libérale, c'est un
féodal, mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, il est plus proche des
Robespierre que des gens de son bord, c'est en quelque sorte un féodal de gauche,
malgré son souci de la foi et de la morale, beaucoup plus proche de Robespierre que
des gens de son bord. La Fayette l'horripilait, et il lui aurait dit : « Monsieur de La
Fayette, entre ces honnêtes gens dont vous me rebattez les oreilles, et mes paysans
crottés qui rebattent leur alludes, je ne prête la main qu'aux miens. » Œuvre littéraire
impressionnante et à lire à tout prix (« Voyage en Amérique », « Essai sur les
révolutions », « Génie du christianisme », « Atala », « René », « Les Natchez »,
« Les martyrs », « Vie de Rancé », « Mémoires d'outre-tombe » (1768-1848) : 2, 5, 6,
8, 12, 15, 16.
Chaumette (Pierre Gaspard), procureur-syndic de la Commune, instigateur du culte
de la Raison, raccourci avec Hébert (1763-1794) : 17, 18.
Chaumier (Jacqueline), historienne : 9, 11.
Chaussegros (amiral à Toulon avec Trogoff) : 14, 15, 16, 19.
Clavière (banquier suisse) : financier suisse, ministre des contributions dans le
ministère des contributions publiques dans le ministère Roland 9, 14.
Colbert (Jean-Baptiste), ministre sous Louis XIV, champion du protectionnisme
économique (1619- 1683) : 2.
Collot d’Herbois (Marie-Jean), Député à la Convention (1750-1796) : 15, 17, 18.
Condorcet (Marie Jean Antoine Caritat, marquis de —), mathématicien, philosophe,
économiste, député à l'Assemblée législative et à la Convention. Membre de la
Gironde (1743-1794) : 5, 6, 7, 9, 10, 11, 12, 13, 15, 17, 19.
Corday (Charlotte de Corday d'Armont, dite Charlotte —), descendante de Corneille,
meurtrière de Marat (1768-1793) : 14, 18, 19.
Cossé-Brissac (Charles de Cossé, comte et duc de Brissac), général : 10, 11.
Couthon (Georges), député du Puy de Dôme à la Législative, conventionnel,
diverses missions importantes en province avec Robespierre, un des plus grands
juristes français, auteur de la loi du 22 prairial : 11, 14, 15, 16, 17, 18, 19.
Cromwell (Oliver), lord-protecteur d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande (1599-1658) :
16, 18.
Custine (Adam Philippe, comte de —), général (1740-1793) : 12, 13, 14, 15.
- D -
Danton (Georges Jacques), ministre de la justice, député de la Convention, membre
du premier fondateur du club des Cordeliers, ministre de la Justice, membre du
conseil exécutif provisoire après le 10 août 92, conventionnel montagnard, membre
du CSP, (1759-1794) : 2, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19.
Darboy (Georges), archevêque de Paris, (1813-1871) : 19.
Dausset (Adrien), historien, auteur de « Histoire religieuse de la France
contemporaine » : 6.
David (Louis), peintre, conventionnel, membre du CSG, arriviste à tout prix, peinte
officiel de Napoléon Ier (1748-1825) : 15, 17.
Davout (Louis Nicolas), duc d'Auerstedt, prince d'Eckmühl, maréchal de France, le
meilleur officier de Napoléon Ier (1770-1823) : 13.
Desfieux : 13.
Delaunay l'aîné, député du Maine-et-Loire à la Convention compromis dans le
scandale de la bé des Indes, guillotiné en avril 94. : 16.
Delessart, (Cl. A. de Lessart), ministre de Louis XVI (son fils ou son neveu est le
baron Benjamin —, industriel, financier et philanthrope ( ? ! ?) français né à Lyon,
fondateur des caisses d'épargne et créateur d'une usine pour la fabrication du
sucre de betterave (1773-1847)) : 5, 6, 7.
Dommanget, Maurice - historien français, auteur de nombreux ouvrages sur la
Révolution Française et sur le Socialisme. Des Enragés 1793 aux Epaux 1795
(Jacques Roux contre la vie chère - la conjuration de Babeuf) (historien sur Jacques
Roux) : 19.
Desmoulins (Camille), journaliste, club des Cordeliers, journal « Les révolutions de
France et de Brabant », adversaire des hébertistes, qu'il attaque dans son nouveau
journal, « Le Vieux Cordelier », guillotiné en compagnie des dantonistes le 5 avril 94
(1760-1794) : 4, 5, 7, 9, 12, 15, 16.
Desmoulins (Lucile), épouse du précédent, le suit de peu à la guillotine (1771-1794) :
16, 17, 18.
Desmoulins (Horace), fils des deux précédents : 16.
Despagnac (abbé) : affairiste, acolyte de Danton 12, 14, 15.
De Wendel (famille) : 2.
Diderot (Denis), écrivain, philosophe, critique d'art, anima l'Encyclopédie pendant
vingt ans père du matérialisme philosophique français (1713- 1784) : 6.
Dietrich (Philippe Frédéric, baron de —), minéralogiste français, maire de Strasbourg,
c'est chez lui que Rouget de Lisle chante pour la première fois son « Chant des
Armées du Rhein », qui deviendra « La Marseillaise » (1748-1793) : 2, 9.
Dillon (général) : Arthur Dillon, général à l'armée de Dumouriez 10.
Paul-Henri, baron d'Holbach, philosophe matérialiste français, collaborateur de
l'Encyclopédie : 6.
Dolivier (abbé Pierre) : 7, 10, 19.
Topsent (cté insurrectionnel) : Certainement faux, mais je ne vois pas qui ça peut
être. Il y a bien une Topsent, capitaine au long cours et député de l'Eure, qui ne peut
voter la mort du roi pour cause de maladie ? Mais je ne le vois nulle part, mentionné
dans la Commune insurrectionnelle. 10.
Gorsas (journaliste girondin et député à la Convention) : 11.
Dreux-Brézé (Henri Evrard, marquis de —) gentilhomme et militaire (1762-1829) : 4.
Drouet (Jean-Baptiste), fils du maître de poste de Sainte-Menehould, conventionnel,
membre du conseil des Cinq Cents, c'est lui qui a reconnu Louis XVI à Varennes,
l'histoire populaire le présente toujours comme un adolescent à cheval, il avait 29
ans, en fait, lors de la fuite de Varennes ! (1763-1824) : 8.
Dubuisson : membre de la Société des jacobins (« un des agents soudagés par les
tyrans pour nous diviser, pour déshonorer la cause du peuple français », Robespierre
aux jacobins le 1er primaire an II) : 13.
Ducreux (graveur), comme nom de graveur, on ne pouvait pas faire mieux ! : 12.
Dufourny : président du département de Paris en l'an II (« Le colporteur et l'avocat
des calomnies de nos ennemis », Robespierre jacobins 16 germinal an II) : 3.
Dumouriez (Charles François du Périer, dit —), général, ministre des Affaires
étrangères en 1792, un des vainqueurs à Valmy, vainqueur à Jemappes, il est battu
à Neerwinden et passe dans les rangs autrichiens (1739-1823) : 9, 11, 12, 13, 14,
15, 16
Duplay, menuisier chez qui habitait Robespierre : 3, 14, 17, 18.
Duplay (Elisabeth), fille du précédent, épouse Le Bas : 17.
Duplay (Eléonore), sœur de la précédente, « promise » de Robespierre : 17.
Dupont (Jacob), député Constituante : 15.
Dupont (pseudonyme de Louis XVI à Varennes) : 8.
Dupont de Nemours (Pierre Samuel), économiste (1739-1817) : 5.
Dupont de Nemours (Eleuthère Irénée), collaborateur de Lavoisier, émigra aux États-
Unis, où il fabriqua des poudres et des explosifs (1771-1834) : 5.
Du Port (Adrien), Constituante, triumvirat avec Barnave et Lameth (1759-1798) : 8, 9.
Du Port (père) : 8.
- E -
Edgeworth de Frimont (abbé), confesseur de Louis XVI : 12.
Elisabeth (Madame —), sœur de Louis XVI, elle mourut sur l'échafaud (1764-1794) :
12, 17, 18.
Antraigues (comte d’—), chef de réseau de collaboration avec les émigrés et les
Autrichiens : 9, 11, 15.
Epinay (Louise de la Live d'Epinay, née Tardieu d'Esclavelles), femme de lettres,
protectrice de Jean-Jacques Rousseau (1726-1783) : 13.
- F -
Fabre d’Églantine (Philippe Fabre, dit —) poète et homme politique, auteur de
chansons sentimentales (« Il pleut, il pleut, bergère »), auteur du calendrier
républicain, guillotiné avec les dantonistes (1750-1794) : 9, 12, 15, 16.
Failly (Bernard), historien : 2.
Fauqueville (curé de) : 10.
Faure (Edgar), homme politique, historien et juriste, président du Conseil, président
de l'Assemblée nationale (1908-199 ?) : 2.
Favras (marquis de) : 7.
Favre (Jules), avocat et homme politique, ministre des Affaires étrangères du
gouvernement de Défense nationale en 1870 (1809-1880) : 12.
Ferry (Jules), avocat et homme d'État, membre du gouvernement de Défense
nationale en 1870, a attaché son nom à la législation scolaire et à une politique
coloniale dont les revers provoquèrent sa chute (1832-1893) : 12.
Fersen (Hans Axel, comte de —), maréchal suédois, très attaché à Marie-Antoinette,
il favorisa la fuite de Varennes (1755-1810) : 4, 7, 8, 9, 10.
Flaubert (Gustave), écrivain français (1821-1880) : 5.
Flesselles (Jacques de —), prévôt des marchands, massacré par le peuple le 14
juillet 1789 (1721- 1789) : 4, 5.
Fleuriot-Lescot, Belge, maire de Paris en Thermidor, robespierriste.
Fontenai (Mme de) voir Tallien (Mme) : 16.
Fouché (Joseph, duc d'Otrante), conventionnel montagnard, ministre e la Police du
Directoire, du Consulat, et de l'Empire, exilé en 1816 comme régicide (1759-1820) :
15, 16, 18.
Foullon (Joseph François), contrôleur général des Finances, pendu par le peuple
après la prise de la Bastille (1717-1789) : 5.
Fouquier-Tinville (Antoine Quentin), accusateur public du tribunal révolutionnaire,
impitoyable, exécuté après la réaction thermidorienne (1746-1795) : 15, 16, 17, 18.
François II, empereur germanique, empereur héréditaire d'Autriche (1768-1835) : 8.
Franklin (Benjamin), homme d'État, physicien et publiciste américain (1706-1790) : 2.
Fréron (Louis), conventionnel et journaliste (« L’Orateur du Peuple ») (1754-1802) :
16, 18.
Frey (banquiers) : Siegmund Gotlob et Emmanuel Dobruska, juifs moraves, anoblis
par Joseph II sous le nom de Schoenfeld, introduits au club de Strasbourg comme
patriotes persécutés, avaient changé leur nom en celui de Frey (libres) 15, 16.
Frey (soeur des banquiers, anciennement Mme de Schoenfeld, épouse Chabot) : 15,
16.
Froment (camp de Jalès) : 7.
Furet-Richet (historiens) : 13, 16.
- G -
Gallieni (abbé), encyclopédiste : 6.
Gambetta, avocat et homme politique français (1838-1882) : 19.
Garat (journaliste girondin) : 11.
Gasparin (membre du CSP) : 14.
Gaxotte (Pierre), historien maurrassien, (1895-198 ?) : 2, 5, 8, 9, 10, 11, 14, 17, 19.
Gensonné, député à l'Assemblée législative et à la Convention, Girondin : 9.
Germany (= Necker) : 2.
Gobel (évêque constitionnel de Paris) : 15, 17, 18, 19.
Gerle, dom, député à l'Assemblée Constituante : 17.
Godechot (Jacques), historien, doyen honoraire de la Faculté des Lettres de
Toulouse, président de la Société des Etudes Robespierristes (successeur d'A.
Sosoul) : 3, 4, 5, 19.
Grégoire (Henri), abbé, curé d’Aubermesnil, évêque constitutionnel de Blois,
conventionnel, chef de l'Église constitutionnelle (1750-1831) : 7, 15, 19.
Grimm (Melchior, baron de —), écrivain allemand installé à Paris, encyclopédiste rien
à voir avec les frères Grimm (1723-1807) : 2, 13.
Guadet (Marguerite Elie), député girondin à la Législative, conventionnel, décapité
(1758-1794) : 9, 10, 14.
Gustave III, roi de Suède, assassiné par un de des officiers (1746-1792) : 8.
- H -
Amar (CSG) : 16, 18.
Hanriot (François), chef de la Garde Nationale (1761-1794) : 14, 18.
Hazéreau (historien avec Buchet) : 3.
Hébert (Jacques), directeur du Père Duchesne, antirévolutionnaire gauchiste
guillotiné en 1794 (1757-1794) : 14, 15, 16, 18.
Eh raut de Seychelles : 16.
Eh rissay (historien) : 13.
Hitler (Adolf), homme politique autrichien (1889-1945) : 12.
Hoche (Lazare), général, commandant de l'armée de Moselle en 1793, ministre de la
Guerre en 1797, mot de maladie (1768-1797) : 15, 16.
Hongrie (Empereur d'Autriche) : 9.
Houchard (Jean Nicolas), général, vainqueur des Anglais à Hondschoote, accusé de
ménagements avec l'ennemi et décapité (1738-1793) : 15.
Hugo (Victor), écrivain et poète : 2, 5, 12, 14, 17, 19.
Huguenin (cet insurrectionnel), ancien commis d'octroi : 10.
Hulin (sous-lieutenant aux Gardes Françaises) : 5.
- I -
Impératrice d’Autriche (Marie-Thérèse), mère de la reine Marie-Antoinette : 4.
Isnard (parfumeur), député à l'Assemblée législative et à la Convention : 9, 10, 13,
14.
- J -
Jaurès (Jean), homme politique socialiste, historien (1859-1914) : 3, 6, 9, 10, 11, 16,
19.
Jean Bon-Saint-André (André Jean-Bon, baron —), pasteur, conventionnel, membre
CSP (1749- 1813) : 11, 13, 14, 15, 17, 18, 19.
Joseph II (d’Autriche), empereur d'Autriche roi du Saint-Empire et roi de Hongrie et
de Bohème, etc. etc. (1741-1790) : 8, 9.
Jourdan général, vainqueur à Fleurus : 18.
Marie-Antoine Jullien (de la Drôme), député à la Convention : 14, 16.
Julien (pasteur, de Toulouse) : 14, 16, 19.
- K -
Kellermann (François Christophe —, duc de Valmy), maréchal de France, vainqueur
de Valmy (1735- 1820) : 11.
Kléber (Jean-Baptiste), général français, commande en Vendée, se bat à Fleurus,
dirige l'armée du Rhin, successeur de Bonaparte en Egypte, vainqueur des Turcs à
Héliopolis, assassiné au Caire (1753-1800) : 14, 15.
Cloots, Anacharsis : 15, 16.
Korff (baronne de) : 8.
- L -
Laborde-Méréville (banquier et historien) : 5, 6, 7.
Lacroix, ou Delacrois (Jean-François) député à l'Assemblée législative et à la
Convention : 14.
La Fayette (Marie Joseph Gilbert Motier, marquis de —), général et homme politique,
guerre d'indépendance américaine, député aux États généraux, chef de la Garde
Nationale, « émigré » de 1792 à 1800, député libéral sous la Restauration, à
nouveau commandant de la Garde Nationale, il fut également l'un des fondateurs de
la monarchie de Juillet (1757-1834) : 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 13, 14, 15, 17, 19.
Lahaie : 3.
Lally (Thomas, baron de Tollendal, comte de —), gouverneur général des
Etablissements français en Inde, vaincu par les Anglais à Pondichéry, accusé de
trahison et exécuté, Voltaire réhabilita sa mémoire (1702-1766) : 5.
Lally-Tollendal (marquis de), fils de l'autre : 5.
Lamartine (père de) : 11.
Lamballe (Marie-Thérèse Louise de Savoie-Carignan, princesse de —), amie de
Marie-Antoinette, victime des massacres de Septembre (1749-1792) : 11.
Lambesc (prince de) : 4.
Lameth (Charles, comte de —), général, député à la Constituante (1757-1832) : 4, 7,
9.
Lameth (Alexandre), général, membre du triumvirat avec Barnave et Du Port (1760-
1829) : 4, 7, 8, 9.
Laporte (intendant liste civile du roi) : 13.
La Rochejaquelein (Henri du Vergier, comte de —), chef vendéen, battu à Cholet, se
lance dans la guérilla, capturé et fusillé à Nuaillé : 14.
Lasource (pasteur), député à l'Assemblée législative et à la Convention : 9, 11, 12,
19.
La Tour du Pin (comte de) : 2.
Launay (Bernard Jordan de —) gouverneur de la Bastille, massacré le 14 juillet 1789
(1740-1789) : 5.
Lauzun (Antoine Nompar de Caumont La Force, duc de —), devenu Biron, général :
14.
Lavoisier (Antoine Laurent de —), chimiste et fermier général, exécuté en tant que tel
(1743-1794) : 6, 9.
Le Bas (Philippe), membre CSG, ami de Robespierre, se suicida (1765-1794) : 15,
17, 18.
Lebrun (Pierre-Marie-Henri), Rédacteur du Journal Général de l'Europe publié à
Hervé, avant la Révolution - Ministère des Affaires étrangères du gouvernement
Girondin guillotiné : 11, 14, 16.
Le Chapelier (Isaac René Guy), député tiers état, interdit coalitions ouvrières (1754-
1794) : 5, 7, 8.
Lefebvre (abbé) : 4.
Lefebvre (Georges), historien, spécialiste de la Révolution française et de la
paysannerie (1874-1959) : 18.
Lesguillier (Jacques), garçon de 16 ans pendu lors de la guerre des Farines (1772-
1788) : 2, 14.
Legendre (Louis), boucher, conventionnel montagnard, ami de Danton (1752-1797) :
18.
Léopold II, duc de Toscane, puis empereur d'Autriche, frère de Marie-Antoinette
(1747-1792) : 8, 9.
Le Peletier de Saint-Fargeau (Louis Michel), président de la Constituante,
conventionnel, assassiné par un royaliste pour avoir voté la mort de Louis XVI (1760-
1793) : 14.
Lindet (Robert), Député à la Convention et membre du CSP : 17, 18.
Loménie de Brienne (Etienne de —), archevêque de Toulouse, puis de Sens,
ministre des Finances en 1787 (1727-1794) (Malgré la date, est mort de sa belle
mort) : 2, 3.
Louis XIV, roi de France (1638-1715) : 2.
Louis XV, roi de France (1710-1774) : 2, 10, 12.
Louis XV (une des filles de, prétendument mère de Narbonne) : 10.
Louis XVI, roi de France, guillotiné pour trahison (1754-1793) : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9,
10, 11, 12, 13, 14, 15, 17, 19.
Dauphin (futur Louis XVII), né en 1785, peut-être mort vers 1794 ou 1795. Fils de
Louis XVI : 4, 6, 9, 12, 15, 16.
Louis-Philippe d'Orléans (duc de Chartres, se faisait nommer Égalité II à l'époque de
la Révolution), a laissé un adjectif, « louis-philippard », pour désigner certain « bon »
goût et certaine morale, il subsiste de sa gueule de poire davantage de caricatures
que de représentations officielles (1773-1850) : 3, 4, 11, 13.
Loustalot, journaliste (Les Révolutions de Paris) : 5, 9.
Louvet (Jean-Baptiste — de Couvray), homme de lettres (« Le chevalier de
Faublas ») et député à la Convention (1760-1797) : 9.
Luckner (Nicolas, baron de), maréchal de France, général en chef (1722-1794) : 10.
- M -
Mack (Karl —, Baron von Leiberich) général Autrichien (1752-1828) : 10, 13.
Madelin (historien) : 13.
Maistre (Joseph, comte de —), écrivain, théoricien de la contre-révolution chrétienne
et ultramontaine (1753-1821) : 13.
Mallet du Pan (Jacques), publiciste suisse, porte-parole de la cour et de l'émigration,
son journal s'appelait Le Mercure de France (1749-1800) : 5, 10, 15.
Malraux (André); écrivain et homme politique (1901-1976) : 19.
Mandat de Granay, commandant de la Garde Nationale : 11, 16.
Manuel (procureur de la Commune, député à la Convention) : 11.
Marat (Jean-Paul), homme de lettres, homme de sciences et médecin, député de
Paris à la Convention, journaliste (surnommé L’Ami du Peuple) (1743-1793) : 6, 7, 8,
9, 10, 11, 13, 14, 17, 18, 19.
Mara (père de Marat) : 6.
Marceau (François Séverin Marceau-Desgraviers, dit —), général, Vendée, Fleurus,
Neerwinden, tué à Altenkirchen (1769-1796) : 15.
Marie-Antoinette, reine de France : 4, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 15, 16, 17,19.
Marie-Thérèse d’Autriche, impératrice d'Autriche, reine de Hongrie et de Bohême
(1717-1780) : 10.
Massin (Jean), historien également musicologue avec Massin Brigitte : 16, 17.
Mathiez (Albert), historien, fondateur de la Société des Etudes Robespierristes : 8,
11, 13, 15, 16, 17, 18.
Maupeou (René Nicolas de —), chancelier de France : 2.
Maurras (Charles), écrivain monarchiste, antidreyfusard, pléonasmes, patron de
« L'Action française » (1868-1952) : 2, 19.
Maury (abbé) : Député à 6.
Merda, le gendarme : 18.
Menou (général) : 18.
Mercier (Louis Sébastien), écrivain français, auteur d'un récit d'anticipation (« L'an
2400 ou rêve s’il n’en faut jamais »), de drames populaires (« La brouette du
vinaigrier ») et d'une peinture de la société française à la fin de l'ancien régime
(« Tableau de Paris »), ECRIVAIN FABULEUSEMENT INTÉRESSANT (1740-1814) :
3.
Mercy-Argenteau (comte de), ambassadeur d'Autriche à la Cour de France : 9, 10.
Mesnil (Lucile du —), épouse Camille Desmoulins (1771-1794) : 4.
Michelet (Jules), historien français, la bête noire de Guillemin, avec Gaxotte, Furet,
Madelin et Amionroux, etc. (1798-1874) : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 13, 14, 15, 16,
17, 18, 19.
Mirabeau (Honoré Gabriel Riqueti, comte de —), représentant du tiers état, (attention
que ses héritiers mêmes fassent un procès en diffamation ...) (1749-1791) : 2, 3, 4, 5,
6, 7, 8, 16, 17, 19.
Miranda (général), général commandant en second de l'armée de Dumouriez, battu à
Neerwinden : 13.
Mistler (Jean) : 4, 5.
Monge (Gaspard —, comte de Péluse), mathématicien, l'un des fondateurs de l'École
Polytechnique (1746-1818) : 15.
Montjoie, homme de lettres : 3.
Mont-Lévrier (comte de —) : 14.
Momoro (imprimeur) : 15, 16, 18.
Momoro (Mme, déesse de la Raison) : 15.
Moret (chevalier de) : 3.
Mornay, Daniel : 2.
Morris (gouverneur), ambassadeur des États-Unis en France, sucesseur de Thomas
Jefferson : 9.
- N -
Mounier (Jean-Joseph), provoqua la réunion de Vizille, député du Tiers État aux EG
(1758-1806) : 3, 4.
Narbonne (comte de), ministre de la Guerre : 10, 12.
Necker (Jacques), financier et homme politique français d'origine suisse,
« l'emprunteur » (1732-1804) : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 9, 10, 12, 16.
Necker (Madame) : 2.
Nicolas (modèle d'académie) : 6.
Noailles (Louis-Marie, vicomte de —), beau-père de La Fayette, délégué aristo aux
EG (1756-1804) : 5.
- O -
Ocariz (ambassadeur d’Espagne) : 13.
Orléans (Louis Philippe Joseph, duc d’— , dit Philippe Égalité), il vota la mort de
Louis XVI père de Louis-Philippe Ier, guillotiné le ... (ou rien, seulement les deux
dates) (1747-1793) : 4, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 15.
- P -
Pache (ministre de la Guerre), ensuite maire de Paris : 12, 14, 17.
Payan (Claude) agent national auprès de la Commune, robespierriste : 18.
Pape (Vatican, 23.7.91) : 8.
Pâris, le (garde du corps), assassin de Lapeletier de Saint-Farjean : 14.
Pascal (Blaise), mathématicien, philosophe, écrivain (1623-1662) : 17.
Perregaul (banquier suisse), espion au Service de l'Angleterre - A financé le coup
d'état du 18 Brumaire, fondateur de la Banque de France : 5, 6, 7, 16, 19.
Perier (industriels) : 2, 3, 4, 7, 13, 19.
Perier (Banque de France) : 3, 13.
Périer (Casimir), Premier ministre sous Louis-Philippe, massacreur du peuple,
mourut de la peste (1777-1832) : 3.
Périer (Jean Casimir-Périer, en fait), président de la république (1847-1907) : 3.
Pétion (Jérôme — de Villeneuve), député à l'Assemblée Constituante et à la
Convention, il se suicida (1756- 1794) : 9, 10, 11, 12, 15.
Philippeaux (conventionnel) député à la Convention dantoniste, guillotiné : 16.
Pichegru (Charles), général, conquit le Pays-Bas, président du Conseil des Cinq-
Cents, conspira avec Cadoudal et fut retrouvé mort à la prison du Temple (1761-
1804) : 18.
Pilhes (ministre de la guerre) : 18.
Pitt (William), surnommé « le Second Pitt », homme d'État britannique, anti-Français
rabique (1759-1806) : 13, 16.
Pointe, Noël (ouvrier élu à la Convention) : 12.
Polignac (Madame de) : 3.
Prieur (de la Côte-d’Or) député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre
du CSP : 14, 17.
Prieur (de la Marne) : député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre
du CSP :14, 17.
Proly : 13.
Proudhon (Pierre Joseph), théoricien du « socialisme » (1809-1865) : 7, 8, 19.
Provence (le comte de -, frère de Louis XVI, futur Louis XVIII) : 3, 7, 11.
Prudhomme (Les Révolutions de Paris) : 9.
- R -
Rabaut-Saint-Etienne (pasteur), député à la Constituante et à la Convention : 8, 9,
11, 12, 15, 19.
Renan (Ernest), écrivain (1823-1892) : 17.
Renaud (Cécile), fut faussement accusé de tentative d'assassinat de Robespierre et
emprisonnée au secret jusqu'à son exécution : 18.
Beurnonville (comte de —, ministre de la Guerre) : 13.
Réveillon, industriel du papier peint : 3, 5, 15.
Rivarol (Antoine —, dit le comte de —), écrivain et journaliste d'extrême droite (1753-
1801) : 2, 5, 6.
Robespierre (Maximilien —), élu au tiers état pour l'Artois, membre de la
Constituante, jacobin, partisan de Jean-Jacques Rousseau, opposé à la guerre, aux
Girondins et à l'aristocratie, conventionnel, membre du CSP, guillotiné le 10
Thermidor an II (1758-1794) : 2, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19.
Robespierre (Augustin dit Bonbon —), frère du précédent, conventionnel,
représentant en mission, guillotiné le 10 Thermidor an II (1763-1794) : 5, 6, 16, 18,
19.
Robespierre (Charlotte) soeur des deux précédents : 5.
Rochambeau (Jean-Baptiste de Vimeur, comte de —), maréchal de France (1725-
1807) : 10.
Roland de la Platière (Jean-Marie), ministre de l'Intérieur, du gouvernement girondin,
il se suicida en apprenant la mort de sa femme (1734-1793) : 9, 10, 11, 12, 13, 15,
19.
Roland de la Plattière (Manon Phlipon, plus tard Madame —), épouse du précédent,
tenait un salon à Paris, morte sur l'échafaud (1754-1793) : 9, 14, 15, 16.
Ronsin (général commandant l'armée révolutionnaire) : 14, 16, 17, 18.
Rouget de Lisle (Claude), officier français, composa en 1792 le Chant de guerre pour
l'armée du Rhin, qui allait devenir la Marseillaise (1760-1836) : 9, 10.
Rousseau (Jean-Jacques), écrivain et philosophe genevois, collaborateur de
l'Encyclopédie (1712-1778) : 2, 9, 13, 15, 17.
Roux (abbé Jacques), chef des enragés : 6, 7, 10, 19.
Royer (abbé) : 15.
- S -
Sainte-Amaranthe (Madame de —) : 16.
Saint-Just (Louis-Antoine), conventionnel, avocat et homme de lettres, député à la
Convention, robespierriste, membre du CSP, représentant en mission à l'Armée du
Rhin et à Fleurus (1767-1794) : 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19.
Salle (marquis de la —) : 5.
Salmon (Chambre), député à la Convention : 5.
Sanson (Charles), bourreau de Paris, exécuta Louis XVI, et fit le récit de sa mort
(1740-1806), c'est son fils, Henri (1767-1840), qui exécuta la reine, Madame
Élisabeth, Philippe Égalité : 12, 16.
Santerre (Antoine), brasseur, commande la Garde Nationale, général incompétent en
Vendée (1752- 1809) : 8, 10, 12, 14.
Sauce (épicier de Varennes) : 8.
Soboul, Albert (historien), président de la sté des Etudes robespierristes : 15.
Servan : ministre de la guerre jusqu'à sa mort : 11.
Siéyès (Emmanuel Joseph), homme d'Église et homme politique, député du tiers aux
EG, conventionnel, vota la mort du roi, fut surnommé « la Taupe » (1748-1836) : 2, 3,
4, 6, 7, 12, 17, 18, 19.
Simon (Antoine), cordonnier, gardien de la prison du Temple, guillotiné après le 9-
Thermidor (1736- 1794) : 12, 15, 16.
Simonneau (industriel, maire d’Étampes) : 9, 10, 19.
Solages (marquis de) : 5.
Sombreuil (marquis de) : 4.
Spartacus, chef des esclaves révoltés, à Rome, tué en 71 av. J.-C. : 19.
Staël (baron de Suède à la Cour de France) : 9.
Staël (Madame de —, Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein), femme de
lettres française, fille de Necker, salon littéraire, n'était pas réputée pour sa
beauté, mais fut la maîtresse d'un tas de gens connus, dont Benjamin Constant
(1766-1817) : 4, 5, 7, 9, 10, 12.
Stofflet (Jean), chef vendéen, garde-chasse, prit Cholet et fut exécuté à Angers
(v.1751-1796) : 14.
- T -
Talleyrand-Périgord (Charles Maurice de —), évêque d'Autun, député aux EG, à la
Constituante, abandonne la soutane, plusieurs fois ministre sous divers
régimes (1754-1838) : 6, 9.
Tallien, chef police Louis XVI : 7.
Tallien (Jean-Lambert), conventionnel montagnard (1767-1820) : 15, 16, 18.
Tallien (Madame —, née Therezia Cabarus, puis Mme de Fontenai, puis Mme ),
surnommée « Notre-Dame de Thermidor » (1773-1835) : 16, 18.
Target (légiste) : 5.
Taube (baron de) : 8.
Terray (Joseph Marie), abbé et homme politique, contrôleur général des Finances
sous Louis XV (1715-1778) : 2.
Théot, Catherine (illuminée) : 17.
Thiers (Adolphe), homme d'État et historien, le boucher de la Commune de Paris
(1797-1877) : 4.
Thuriot, député à l'Assemblée législative et à la Convention : 19.
Tourzel (Madame de) : 8.
Trochu (Louis), général, gouverneur militaire de Paris en 1870, présida le fameux
gouvernement de « Défense nationale », un autre grand massacreur du peuple
(1815-1896) : 12.
Trogoff (amiral) : 14, 15, 16, 19.
Turgot (Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne), économiste français,
contrôleur général des Finances, secrétaire d'État à la Marine, libre-échangiste
(1727-1781) : 2, 5, 9, 10, 14, 19.
- V -
Vadier (député à l'Assemblée Constituante et à la Convention, membre du Comité de
Sûreté Générale) : 13, 16, 17, 18.
Valence (général de l'armée de Dumouriez) : 13.
Vallès (Jules), écrivain et journaliste français, membre de la Commune (1832-1885) :
19.
Vancy-Robin (tissages) : 2.
Vergniaud (Pierre Victorien), conventionnel, un des chefs des Girondins, guillotiné
(1753-1793) : 9, 10, 12, 13, 14.
Vincent (hébertiste, secrétaire général ministère de la Guerre en l'an II) : 14, 15, 16,
17, 18.
Wimpen (général) : 14.
Voltaire (François-Marie Arouet, dit —), écrivain, partisan du despotisme éclairé ou
pas, on ne le dit jamais, mais c'est un des précurseurs du fascisme, et Mussolini le
flatte assez souvent (1694-1778) : 2, 3, 5, 6, 7, 13, 17, 19.
- W -
Walter, Gérard (historien français, biographe de Robespierre et de Lénine) : 19.
Westermann (général) : 14.
- Y -
York (duc d’—) : 11.
Henri Guillemin
La Révolution française
Ch. 1 314
Ch. 2 31937 32251
Ch. 3 33754 66005
Ch. 4 32866 98871
Ch. 5 34883 133754
Ch. 6 34684 168538
Ch. 7 34193 201731
Ch. 8 30485 232216
Ch. 9 36305 268521
Ch. 10 34043 302564
Ch. 11 35604 338168
Ch. 12 34311 372479
Ch. 13 31347 403826
Ch. 14 34615 438441
Ch. 15 34918 473359
Ch. 16 34806 508165
Ch. 17 31501 538666
Ch. 18 34538 573204
Ch. 19 21523 594727
i
Louvet de Couvray, pour reprendre sn complet (NdE)
ii
Il faut multiplier par 140 ou 150 pour avoir le pouvoir d’achat en francs belges aujourd’hui (1998) -
NdE
iii
les Français écrivent Jemappes,les Belges Jemappes ou Jemappes NdE
iv
Pendant la guerre de 1870
v
Un beau livre d’images
vi
Au figuré : il avait obtenu son remplacement
vii
Dans son Plan d’Education Nationale,présenté à la Convention par Robespierre, après la mort de
Marat (du 13 ay 21 juillet)
viii
Aujourd’hui, on dirait un Skinhead
ix
De fait, un certain nombre d’Hébertistes s’improvisent « gardes du corps » de Robespierre. Au
nombre de ceux-ci, le général Liégeois sans-culotte Servais Boulanger qui sera exécuté avec
Robespierre.
x
De Toulouse, NdE
xi
Ce sont les décrets de Ventôse,qui n’ont probablement pas eu le temps d’être appliqués, ou pas
partout, ou pas complètement. C’est pourquoi sans doute Guillemin dit « peut-être », et pourquoi il
emploie ensuite le conditionnel. (NdE)
xii
La France vient de célébrer, en 1998, « le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage » Attribuée
à un certain Schoelcher, sans dire un seul mot, nulle part, de la première abolition, par Robespierre, ni
du rétablissement de l’Esclavage, par Bonaparte. Média mensonges ! (NdE)
xiii
Guillemin reviendra plus tard de sa bonne impression - peut-être due aux images. Il publiera même
Silence aux pauvres en 89, contre Furet. (Editions Arléa)
xiv
Walter Boyd, qui était le banquier de Pitt et du Foreign Office. Sa note était adressée au banquier
neuchâtelois Perregaux,chargé d’effectuer les versements aux bénéficiaires. (NdE)
xv
Barrère,dont nous savons aujourd’hui qu’il était, dans le gouvernement révolutionnaire la taupe au
service de l’Angleterre. Voir Olivier Blanc ; Les hommes de Londres,histoire secrète de la Terreur,
Albin Michel, 1989. (NdE)
xvi
Analyse Guillemin, peut-être un peu courte, partagée par certains marxistes.
xvii
On attribue à Mirabeau « Il ira loin, il croit tout ce qu’il dit. » ou « Il n’ira pas loin, il croit tout ce
qu’il dit ». Selon les auteurs qui le citent.
xviii
? Il en faisait néanmoins la lecture à Éléonore et Élisabeth Duplay à la veillée (Mémoires de
Madame Le Bas).
xix
Il n’a évidemment rien dit de tel. Interprétation très libre de H. Guillemin. C’est vrai que Condorcet
est visé, dans ce discours, mais Condorcet n’était pas l’Encyclopédie, qu’il ait aidé Pancoucke à
émasculer, avec la bénédiction de la police de Louis XVI, pas de Napoléon.
xx
Le mot n’est évidemment pas nouveau, et Robespierre n’est évidemment pas à son origine.
L’expression « Être Suprême », qui vient de la Franc-Maçonnerie était devenu très à la mode pendant
la Révolution. Là où Robespierre a donné avec précision son sentiment sur le sujet, c’est dans sa
proposition de Constitution du 21 mars 93, article 38, par les mots « le législateur de l’univers, qui est
la nature. »
xxi
Robespierre, que je sache,n’a jamais porté de tricolore. Sa cocarde (obligatoire) se trouve au Musée
Carnavalet 1) elle est minuscule ; 2) elle est bicolore - rouge et bleu - aux couleurs de Paris. Saint-
Juste aussi. Celle de son bouquet : les Liégeois sont allés lui en offrir un pour ce jour-là. Il contenait
du romarin, sa fleur préférée. Impossible de savoir si c’est celui-là qu’il a porté. Mais on a retrouvé
celui qu’il a porté, après sa mort, séché,avec une étiquette « Bouquet que j’ai porté à la Fête de l’Être
Suprême ».
xxii
Ami de Saint-Just
xxiii
Il voulait dire « sucrée à glace », figédµe, comme une sauce qui refroidit. Les contre-
révolutionnaires avaient profité du départ en masse des patriotes aux armées,pour s’introduire dans les
sections et dans les clubs de jacobins : ils faisaient de l’entrésure et paralysaient la Révolution de
l’intérieur.
xxiv
Ce récit est inexact : Le Bas, qui voulait déjà se suicider et tuer sa femme le jour de la Fête de
l’Être Suprême, parce que les muscadins tenaient la rue depuis des semaines et qu’il savait tout perdu,
refuse de s’associer au décret d’arrestation de Robespierre et se tire une balle dans la tête sur place.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE par H. GUILLEMIN

  • 1.
    LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Conférencesde Henri Guillemin Série de 19 émissions présentées à la RTB entre le 4 juillet et le 19 novembre 1967 Transcription de Jean-Marie Flémale (Charleroi), 2006 CHAPITRE 1 (Il manque la transcription de la première de ces émissions, c'est-à-dire la bibliographie et les origines lointaines de la R.F. Tous ces éléments sont repris dans les 18 chapitres restants.) CHAPITRE 2 ... le livre de Daniel Mornay, 1932, et Mornay, a été mon maître de thèse, j'avais préparé une thèse en 1936, mais son livre s'appelle précisément Les origines intellectuelles de la Révolution française, eh bien, Mornay était très orienté du côté de Michelet, vous savez, assez ami de l'Encyclopédie, et dans ce livre de 32, avec une netteté absolue, Mornay reconnaît que du côté politique, l'Encyclopédie n'a eu aucune influence dans la Révolution française. Je ne vous avais pas parlé non plus des loges maçonniques. Il y a un spécialiste, en France, Monsieur Bernard Failly, qui a écrit, en 59, si je ne me trompe pas, une histoire qui s'appelle La grande Révolution. Il attribue une importance extraordinaire à la préparation de la Révolution dans les loges maçonniques. J'en suis moins sûr que lui. Les loges maçonniques, c'est très complexe, vous savez. Il y avait des éléments antagonistes, aussi, dans les loges. Il y avait des gens qui étaient, au fond, athées, et qui ne le disaient pas. Il y avait des gens qui étaient très dévots, Louis XVI, le brave Louis XVI (il était même ultra-dévot), eh bien, il appartenait à une loge maçonnique. Alors, il faut penser que quand on parle de l'influence de la franc- maçonnerie, elle est réelle, mais s'exerce dans des sens multiples. Une chose qu'il faut également noter, c'est l'influence étrangère. Voyez-vous, les Français, nous avons un peu trop tendance à considérer que c'est nous qui avons été les initiateurs, mais il y avait déjà de grands mouvements qui se préparaient en dehors de la France. D'abord, il y avait eu la révolution anglaise. Autrefois, il y a eu une fascination d'une certaine partie de l'intelligentsia française du côté de ce qu'on appelle la constitution britannique, qui n 'est d'ailleurs pas une constitution. Il y avait des
  • 2.
    anglomanes qui disaient: « En France, il faudrait faire quelque chose à l'imitation de l'Angleterre », c'est-à-dire avec un roi, deux Chambres, les Communes et puis les Lords, et en particulier, les Lords, très importants. Mais ce n’est pas ça que je veux souligner surtout, c'est que dans les trente dernières années du XVIIIe siècle, on assiste à un très profond frémissement social dans l'Europe occidentale. Le frémissement social, ici, a deux causes. Primo, la constitution d'une nouvelle classe, d'une répartition de la fortune que je vous ai expliquée, et puis, deuxio, deux phénomènes conjugués : une hausse constante des prix et une augmentation démographique considérable. Ce n’est pas que la natalité augmente, mais les gens meurent moins, étant donné qu'il y avait moins de famines et qu'il n'y avait pas eu de grandes guerres exterminatrices. Cette hausse de la natalité est considérable, puisque dans les cinquante ans à peu près du XVIIIe siècle, avant 1789, la hausse de la population a été de 60% en France et de 100% en Angleterre. Alors, on assiste à des choses comme celles-ci. Une révolution. Une révolution assez terrible, une émeute qui ressemble à une révolution va se produire en 1780. Du 2 au 6 juin, le centre de la Cité de Londres est en feu. Ça a commencé par des problèmes religieux. En fait, ç'a été fini tout de suite, ç'a été une affaire sociale, les petites gens des bourgs, les malheureux, la détresse - Dieu sait s'il y en avait, des misérables à Londres - ont attaqué la Banque d'Angleterre. Alors, vous imaginez ce qui s'est produit, enfin, la bourgeoisie était armée, et les miséreux n'ont eu qu'à rentrer sous terre. Vous avez, en 1781, dans les Pays-Bas un grand mouvement national de protestation, qui est à la fois politique et social. Il s'intitule « Allez, Patriotes ! » et si, en France, à partir de 1789, on appellera « patriotes » les révolutionnaires, c'est à l'imitation de ce qui s'était passé dans les Pays-Bas. Ça a commencé en 1781, ça a éclaté en 1787. A ce moment-là, le stadhouder, celui qui dirigeait les Pays-Bas, a fait appel à des puissances étrangères. Ce sont des troupes anglaises, ce sont des troupes prussiennes qui sont intervenues pour écraser les révolutionnaires. Puis, il y a eu Genève, 1782, où il y a eu aussi une tentative des natifs, enfin, de ceux qui n'étaient pas des « citoyens » de Genève, c'est-à-dire l'immense majorité de la ville, contre ce petit conseil d'administration qui était composé de banquiers et qui tenait absolument la ville. Ça n'a pas duré longtemps. Là aussi, les gens de bien avaient fait appel à la puissance militaire étrangère. Ce sont les troupes françaises, ce sont les troupes piémontaises qui sont arrivées à Genève pour remettre ce qu'on appelle l'ordre établi. Et puis, vous avez l'influence américaine. Ça, c'est assez intéressant. C'est en 1776, vous le savez, que les Américains ont fait leur révolution, et ce sont eux qui ont lancé la fameuse phrase - la voici - : « Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont investis par le Créateur de certains droits inaliénables : la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Ce sont des phrases qui étaient inhabituelles, bien entendu, qui s'adressaient au-delà de l'Atlantique, à l'univers, semblait-il. Elles ont eu un retentissement considérable. Seulement, il faut bien faire attention, il y a chez les Américains un grand sens, un sens très aigu de ce que j'appellerai la mise en scène, l'affabulation humanitaire.
  • 3.
    Cette démocratie américaineest avant tout une démocratie mercantile. Ils avaient envoyé en France un vieux malin, un vieux renard, qui s'appelait Franklin, qui allait là chercher surtout de l'argent, mais bien reçu dans les salons, entouré d'hommages par Voltaire. Lui-même travaillait très bien pour préparer sans le vouloir cette Révolution française. Il s'est même passé la fameuse scène que vous connaissez. C'est une scène qui oscille entre le burlesque et l'odieux. Lorsque Franklin a amené son petit-fils à Voltaire et lui a demandé sa bénédiction, il y a le vieux Voltaire qui lui dit : « Dieu et Liberté ». Alors que Dieu, il s'en fiche pas mal. Quant à la liberté, vous savez ce qu'il veut. Il veut un despotisme éclairé. En 1792, la République française s'apercevra du côté un peu mercantile, dont je viens de vous parler, de la base américaine. Nous étions embarrassés horriblement par des questions financières. Alors, on demande aux États-Unis de nous rembourser une partie de leur dette, puisqu'on avait tout de même travaillé beaucoup pour leur indépendance. A ce moment-là, les oreilles se ferment, pas question d'envoyer quoi que ce soit comme argent. Mais enfin, c'est tout de même important de penser qu'il y avait une république bien vivante qui existait là-bas, de l'autre côté de l'océan. Maintenant, il faudrait que nous regardions quelle était la situation de la France positivement, comment les classes se répartissaient. Eh bien, je voudrais vous apporter une première citation qui est de cet historien dont je vous ai parlé, qui s'appelle Monsieur Gaxotte, historien maurrassien : « La richesse s'était considérablement accrue, en France, depuis un demi-siècle. En somme, l’ensemble était cossu ». Pour juger de l'intérêt de cette déclaration, il faut connaître le vocabulaire du dictionnaire de Monsieur Gaxotte. Dans son livre, il nous explique le goût qu'il a pour l'honnête homme, l'honnête homme du XVIIe siècle dont, dit-il, la caractéristique principale est le goût de la hiérarchie et de la discipline. Ce qui signifie le sens très fort, très vif que l'on a du rang social auquel on appartient, et la volonté que l'on a de se faire respecter. Alors, quand les gens de bien, enfin, les honnêtes gens, sont riches, hé bien, tout va bien, la France est cossue. Parce que le reste, ce qui n'est pas les honnêtes gens, la multitude, ça ne compte pas, même si la multitude représente 95 à 98% de la France. Non, ce n'est pas intéressant. La France réelle, « le pays réel » comme disait Monsieur Maurras, était cossu. Qu'est-ce que c'est, le pays réel ? Eh bien, c'est justement une nouvelle répartition de la richesse, dont je vous parlais il y a un instant. Au XVIIIe siècle, c'était réellement une classe nouvelle. La bourgeoisie existait bien déjà au XVIIe siècle, mais elle ne prend de densité, de réalité, elle ne prend conscience d'elle-même qu'à partir du XVIIIe siècle. Pourquoi ? Parce qu'un certain nombre de roturiers qui ont de l'argent arrivent à acheter des terres. Alors, ils font fructifier les terres. Ça n'est pas que le paysan en profite, mais eux-mêmes en profitent largement, et surtout en développant des manufactures sur lesquelles je n'avais pas du tout la moindre idée avant de commencer cette étude. Comme la plupart des Français, enfin, je m'imaginais que c'était sous la Restauration à peu près, que le développement de la grande industrie avait commencé en France. Mais ce n'est pas vrai. Ça a commencé au XVIIIe siècle. Je vous ai même apporté des chiffres. Évidemment, nous ne sommes pas aux chiffres du XXe siècle, mais enfin, 1200 ouvriers aux tissages de
  • 4.
    Vancy-Robin à Abbeville,et 4000, je dis bien 4000 ouvriers dans les filatures Cambon, en Languedoc. (Cambon, c'est un nom qu'il va falloir retenir, parce qu'il est très important pour la suite de l'histoire.) Vous avez 4 à 5000 mineurs à Anzin, vous avez des savonniers, des maîtres de forges, au Creusot. (C'est en 1781 que le Creusot est fondé par la famille De Wendel.) Et puis, les maîtres de forges de Strasbourg, avec Dietrich, qui se fait appeler baron de Dietrich. D'autre part, le commerce extérieur s'agrandit. D'autre part, les banques et les assurances commencent à avoir un singulier développement. Autrement dit, là, toute une équipe d'industrieux, au XVIIIe siècle, qui s'aperçoivent que l'on peut faire de l'argent avec l'argent des autres et le travail des autres. Alors, se constitue un très important groupe de pression. Et ce groupe de pression est d'autant plus furieux contre ce qui se passe : premièrement, que tous les grands emplois sont réservés - et de plus en plus à travers le XVIIIe siècle - à l'aristocratie, et deuxièmement, que la banqueroute semble menaçante. Alors, comme ils tiennent absolument à affirmer leur autorité, ils ont leurs théoriciens. Je vais vous en donner deux, des théoriciens bourgeois. Il y a Necker. Necker, le 27 décembre 1788, prononce les phrases que voici : « Il y a une multitude d'affaires, dont elle seule (elle, la nouvelle classe bourgeoise), dont elle seule a instruction ». Dans son langage, instruction, ça signifie la manutention. Quelles affaires ? Les transactions commerciales, les manufactures, le crédit public, l'intérêt et la circulation de l'argent. C'est-à-dire qu'un État bien ordonné doit admettre la participation, du moins la participation de ses éminents citoyens. Or, justement, pas de participation, parce que les exigences de la noblesse n'ont pas cessé de croître pendant le cours du XVIIIe siècle, que tous les emplois militaires sont réservés, vous avez entendu, et qu'aussi ce que l'on avait vu au XVIIe siècle, on ne le revoit plus au XVIIIe, à savoir des ministres, des grands ministres qui sont bourgeois. Colbert avait été choisi parmi la bourgeoisie par Louis XIV. Chez Louis XV et Louis XVI, c'est uniquement la grande noblesse. Alors, vous pensez que cette nouvelle classe, qui est très riche, maintenant, et qui affirme sa richesse, richesse mobilière, décide que c'est tout à fait intolérable que les grands emplois lui soient interdits. Vous avez d'autre part Barnave, Barnave est quelqu'un qui va jouer un grand rôle, et avant d'étudier la révolution comme je l'ai fait, je ne m'en rendais pas compte, de l'importance de Barnave. On nous dit toujours Siéyès, on nous dit Mirabeau, Danton, Robespierre. Il y a des gens très importants dont il faut que je mette le nom en exergue, parce qu’ils ont beaucoup compté. Barnave en est un. Barnave va écrire ceci : « Les nouveaux moyens de richesse provoquent une révolution dans les lois politiques, une nouvelle distribution de la richesse qui, d'uniquement immobilière qu'elle était avant, devient de plus en plus mobilière, appelle une nouvelle distribution du pouvoir ». Parfois, ce n'est pas seulement des gens qui sont exaspérés, parce qu'il y a les nobles devant eux, et que les grands emplois leur sont interdits, mais ce sont des gens qui disent : « Nous sommes réellement les plus forts, nous possédons réellement une richesse presque supérieure à celle de la noblesse, nous voulons les leviers de commande ». La répartition de la richesse en France, eh bien, c'est simple, on l'a faite par des études qui sont encore en cours maintenant, et qui sont minutieuses à faire : par
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    l'examen des contratsde mariages. Ce n’est pas fait encore pour tous les départements, c'est fait pour un certain nombre, et on arrive à peu près à ceci : 5 à 6% de la population française détiennent les trois quarts et demi de la fortune française. Puis, il y a ce qu'il y a dessous, la cariatide, comme on dit, quoi... le soubassement Eh bien, le soubassement, ce sont ces 95% de la population qui est composée à 85% de paysans. La situation des paysans, elle est assez dramatique. Bien entendu, il y a ceux qu'on appelle les laboureurs. C'est un mot qui a aujourd'hui changé de sens. Au XVIIIe siècle, le laboureur, c'était le monsieur qui détenait un domaine considérable, qui avait de grandes étendues de terre. Mais il y en avait très peu, de ces laboureurs, et vous aviez une foule de ceux qu'on appelait les brassiers. Brassiers, ça veut dire simplement ceux qui n'ont que leurs bras pour vivre. Les brassiers, c'était le paysan sédentaire qui avait son petit lopin, qui avait une chèvre, qui avait une vache, et, à côté, un nombre considérable, et accru au cours du XVIIIe siècle, de journaliers, c'est-à-dire qui sont non pas sédentaires, ceux-là, mais mobiles, parce qu'ils ne possèdent rien du tout, et qui vont comme ça, - si on mange pas aujourd'hui, on reste pas là -, qui vont saisonnièrement proposer, enfin, proposer leurs bras là où on a besoin d'eux. La paysannerie est écrasée par toutes sortes de choses. Elle est écrasée, d'une part, par le fisc, la taille en particulier, l'impôt que refusent de payer les nobles... la taille pèse sur eux. Ca, c'est les finances de l'État. Ensuite, vous avez l'Église. L'Église leur impose la dîme. C'est-à-dire que tous les paysans, étant tous forcément catholiques, puisque le catholicisme est religion d'État, sont obligés de payer un vingtième. Dîme, ça veut dire un dixième, n'est-ce pas ? alors vous pourriez dire, ça pourrait être le dixième, non, mais en fait, c'était le vingtième de leur récolte annuelle. Et puis, vous avez surtout les droits féodaux. Les droits féodaux, originairement, ça s'expliquait. Autrefois, au Moyen Age, lorsqu'il y avait un grand désordre à travers la France et que les paysans n'étaient jamais sûrs d'eux-mêmes, puisqu'il y avait des bandes armées qui circulaient, le châtelain, c'était le monsieur qui avait le château, défendait les paysans, il les protégeait contre les brigands, contre les pillards qui arrivaient, il leur demandait en échange de sa protection, un certain nombre de droits, ces droits s'appelaient grosso-modo les champarts et les lods. Champart, c'est campi pars, la partie du champ, c'est-à-dire que le propriétaire, le châtelain, prélevait une partie de la récolte. Les lods, c'était un prélèvement qui se faisait sur tout changement de propriété, même quand il s'agissait d'un héritage. Pour un héritage, le châtelain intervenait et prélevait une partie. Puis, vous avez les droits qu'il prélevait sur toute vente, ainsi le père de Chateaubriand, c'est Chateaubriand qui le raconte lui-même, le père de Chateaubriand s’enrichissait assez bien en prélevant une taxe sur toutes les transactions commerciales, quand il y avait des foires, à Combourg ou à côté de Combourg. Ça rapportait des sommes considérables. Alors, peu à peu, au XVIIIe siècle, les paysans commencent à dire : « Enfin, quel sens ça a-t-il, ce prélèvement que rien ne justifie, c'est-à-dire qu'on nous oblige à verser une partie de notre récolte en échange de services qui ne sont plus rendus ? » Et même, il y avait un certain nombre de ces services que, paraît-il, le châtelain prenait à sa charge, c'est-à-dire l'entretien des chemins, la réédification des ponts, par exemple, lorsqu'un
  • 6.
    petit pont s'écroulait.Le père de Chateaubriand, comme tant d'autres, ne s'occupait absolument pas de la voirie ni des ponts. Par conséquent, la noblesse rurale ne faisait rien pour les paysans, et tout ça prenait de plus en plus les proportions d'un vol. Alors, donc, il y a le drame des finances nationales. Pourquoi est-ce qu'elles vont si mal, avec une France riche, une France dont la richesse s'est accrue ? Il faut citer une phrase d'Edgar Faure, dans son livre de 1961, très remarquable bouquin sur Turgot, il dit : « L'accroissement de la richesse nationale est, en fait, traduit par un appauvrissement des pauvres ». Alors, pourquoi ça n'allait pas, la richesse nationale, je veux dire les finances de l'État ? Tout simplement, parce que sur trois groupes, il y en avait deux qui refusaient de participer aux charges de la nation : il y avait la noblesse, il y avait le clergé, il y avait la roture. Les roturiers et les bourgeois étaient assujettis à l'impôt, les riches nobles et les riches ecclésiastiques refusaient de le payer. On en arrivait au bord de la banqueroute. Alors, cette fois, ça ne va plus ! Le groupe de pression dont je vous ai parlé, primo, il est furieux parce qu'il n'accède pas aux emplois, deuxièmement, il désire avoir les leviers de commande et en plus, alors, c'est le comble, si on en arrive à la banqueroute, leurs rentes, car c'est presque tous des rentiers, leurs rentes vont s'effondrer. Rivarol, qui est un écrivain de droite, a eu une phrase intéressante, il a dit : « Ce sont les rentiers qui ont fait la révolution ». Ça, je trouve que c'est assez vrai, et à ce propos, il faudrait que je vous apporte une de ces phrases de Michelet qui font ma joie : « Il faut savoir, écrit Michelet, il faut savoir à quel point les idées d'intérêt sont restées secondaires dans la Révolution française. Oui, la Révolution française fut désintéressée. C'est son côté sublime ». Ha ! Elle est bien bonne ! Bien. C'est une question d'argent, une question de pouvoir. Et puis, par là-dessus, il y a la multitude, il y a la cariatide, comme dit Victor Hugo, dont les gens ne veulent pas s'occuper. Alors, les faits, maintenant. Les privilégiés, ils ont un auxiliaire considérable, c'est les parlements. Qu'est-ce que les parlements ? C'est des groupements judiciaires. Il y a le Parlement de Paris, qui a des juridictions extrêmement étendues. Ça comportait à peu près un tiers de la France, et les parlements se sont octroyé des droits qui ne leur étaient absolument pas fixés. Qu'est-ce que c'était, les parlements ? C'étaient à la fois des chambres de justice et des chambres d'enregistrement. Lorsqu'un édit royal paraissait - les gens des parlements étaient des conservateurs -, ils colligeaient, comme on dit, si vous voulez, ces documents, ils les classaient. Et peu à peu, ils s'étaient approprié le droit de faire des remontrances et ils en étaient même venus à repousser les édits royaux. Les parlements bénéficiaient d'une espèce de popularité en ce sens qu'ils s'y opposaient à l'absolutisme royal, et pourquoi s'opposaient-ils ? Parce que le roi, désespérément, essayait de faire payer les privilégiés, que les parlements refusaient que les privilégiés payassent quoi que ce soit, parce qu'eux-mêmes en faisaient partie, et comme ils étaient dans l'opposition - ils étaient même l'unique opposition - le petit peuple, les gens malheureux, les gens écrasés, applaudissaient à ces parlements, qui étaient en réalité les instruments les plus dociles et les plus bornés du conservatisme social.
  • 7.
    Quels sont lesfaits ? En 1771, à la fin de son règne, Louis XV essaie un coup de force contre les parlements. Et il y arrive. Et, comme dit dans une bonne phrase Edgar Faure : « Au prix de la haine de toute une classe, la sienne, Maupeou était arrivé à briser la fronde parlementaire ». 1771, mais c'est la fin du règne de Louis XV, et voilà Louis XVI qui monte sur le trône en 1774. Pour Louis XVI, dont je vous parlerai, c'est un brave homme : « Je veux que mon peuple m'aime ». Comme il sait que le peuple applaudit toujours aux parlements, il fait revenir le parlement en 1774. C'était une gaffe sans nom, puisque déjà très difficilement Louis XV y était arrivé, il avait brisé les parlementaires, voilà le bon Louis XVI qui les ramène, et il fait venir au pouvoir Turgot. Turgot, c'est encore un de ces cas où la légende l'emporte sur la vérité. Et je ne saurais être assez reconnaissant à Edgar Faure de son bouquin de 61 dont je parlais. Ce Turgot, il nous dit, enfin, ce que c'était, Turgot. Turgot avait l'appui de l'Encyclopédie. Pourquoi ? Parce qu'il n'allait pas à la messe. Alors, ça suffisait pour être encyclopédiste. Et dès que Turgot est arrivé au pouvoir, on a bien vu ce qu'il a fait, il a ramené les parlementaires, les parlementaires dont on s'était débarrassé en 1771. Il les a ramenés. Il ne va absolument pas toucher aux privilégiés. Il ne veut surtout pas importuner les nobles, et même lui qui est incroyant, il a le chic, il a la gentillesse de ne pas non plus importuner le clergé. Il a une doctrine économique extrêmement ferme. Il déclare d'une manière extrêmement précise : « L'administration - l'administration, entendez bien - ne doit pas s'occuper du commerce. L'administration ne s'occupe pas du commerce ». Pourquoi il dit ça ? Parce qu'un de ses prédécesseurs, l'abbé Terray, avait essayé un pauvre dirigisme économique. Il avait essayé d'empêcher la hausse des prix. Tandis que ce que Turgot dit : « Ça n'a pas d'importance. La hausse des prix, eh bien, les gens paieront. Et quant aux salariés, s'ils sont un peu malheureux, nous allons ouvrir pour eux des ateliers de charité ». Les ateliers de charité, c'est une idée très noble, humanitaire. En fait, c'était tout bénéfice pour la classe manufacturière, parce que dans les ateliers de charité, il était entendu que les travailleurs devaient être moins payés que dans les usines privées. Par conséquent, ils travaillaient autant, peut-être même plus, mais ils étaient moins payés. Ainsi, hausse des prix, la bourgeoisie manufacturière (les commerçants) n'était pas gênée. Mais d'autre part, s'il y a des pauvres malheureux, il y a des ateliers de charité où ils travaillaient au rabais. Pire, pire, entendez bien, résultat de la politique de Turgot, c'est la guerre des farines, qui va éclater en 1775. La guerre des farines, c'est la première fois qu'on va voir des paysans qui vont se soulever pour des questions de nourriture, parce qu'ils crèvent, en particulier en avril, oui, en avril 1775, à Dijon, c'est-à-dire, ça remue diablement. Les paysans sont là qui demandent la taxation : « C'est fini, il faut un maximum. Ce prix du blé ne peut pas être dépassé, sans ça, on va mourir ». Ben, je vous assure, Turgot, il ne plaisante pas. Il fait de la répression, une répression furieuse. Il envoie là un général qui s'appelle La Tour du Pin, qui s'illustrera par une phrase qui va courir toute la France. La Tour du Pin, une fois qu'il a eu fait tirer sur la foule, dit à ces paysans : « Vous avez faim, eh bien, nous sommes en avril, l'herbe commence à pousser, vous n'avez qu'à brouter comme les vaches ». Et puis, on va faire deux exécutions, comment dirais-je, d'intimidation. On va prendre au hasard
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    deux types, quis'étaient manifestés dans les violences contre les boulangers, et on va les pendre à Paris, en grande pompe, en particulier un monsieur Jacques Légaillez, qui avait seize ans, et comme acte d'accusation, il y avait ceci : « Il a donné un coup de pied dans la porte d'une boulangerie ». Pendu haut et court, comme on disait à Paris, parce que c'étaient des pendus pour l'exemple. Voilà le résultat de l'émeute. Enfin, va survenir Necker. Ça, c'est une histoire extraordinaire, l'histoire de Necker. Faut que je vous en parle, faut deux ou trois minutes pour ça, mais ça vaut la peine. Necker est un personnage pittoresque. Quand je dis pittoresque, c'est parce que je veux employer un euphémisme. Necker est un monsieur qui avait réalisé un coup éclatant - il est employé de banque à Montluçon, à Genève - il avait réalisé un coup éclatant sur le Canada. Necker avait été averti d'une disposition secrète qui avait été prise en novembre 62, entre le gouvernement français et le gouvernement anglais, parce qu'il était déjà entendu que la France avait perdu le Canada, qu’en 1763, l'année suivante, le Canada passerait sous régime britannique. Il faut savoir que les autorités françaises du Canada avaient lancé un papier-monnaie. Alors, comme cet effet canadien s'est écroulé quand le gouvernement français était en train de perdre sa suprématie sur le Canada, on les vendait, ces malheureux effets canadiens, avec une perte de 70 à 80%. Necker était arrivé, vous allez voir pourquoi, à faire une rafle considérable, il avait acheté des quantités à très bas prix, des quantités d'effets canadiens, mais il savait que dans la convention de novembre 62 passée entre le gouvernement français et le gouvernement anglais, le gouvernement français s'était engagé à rembourser au pair, à tout Canadien, un effet qu'il possédait. Vous entendez, à tout Canadien. Mais alors, Necker, qui avait fait une rafle d'effets canadiens, va fabriquer de sa main un certain nombre de fausses lettres canadiennes, soi-disant écrites par quelqu'un qui était de Montréal, pour faire croire que l'argent qu'il a entre les mains est un argent canadien. Il va remettre toute cette somme, qui est considérable, au gouvernement britannique, en chargeant le gouvernement britannique d’en demander remboursement au gouvernement français. Par conséquent, il va faire une opération colossale. C'est le début de la fortune de Necker : aux dépens du trésor français. L'année suivante, il va faire une très jolie opération aussi, une belle spéculation sur les blés. Enfin, c'est un monsieur qui a une grosse stature. Ce monsieur a de grandes ambitions, il a épousé une femme qui a ouvert un salon à Paris, et cette petite personne constitue avec son mari une espèce de tandem, de tandem frénétique. Elle reçoit Voltaire chez elle, et quoiqu'elle soit une protestante très rigide, elle donne dans les idées nouvelles, dans la mesure même où il s'agit d'anticatholicisme. Alors, c'est parfait, elle est extrêmement contente, et l'Encyclopédie constitue autour des Necker ce qu'on pourrait appeler une claque travailleuse. C'est d'Alembert lui-même qui va pousser Necker, dans un certain jour du 25 août, du 25 août 1773, c'est d'Alembert, d'Alembert en personne qui, dans une séance officielle de l'Académie française, va lire un éloge de Colbert rédigé par Necker. Je ne peux pas me retenir de vous lire ce que Monsieur Edgar Faure appelle un
  • 9.
    insupportable galimatias. «Il faut, disait Necker, à la tête des finances françaises, un homme dont le génie étendu soit capable de parcourir toutes les circonstances, un homme dont l'esprit flexible sache y conformer ses desseins, un homme doué d'une âme ardente et d'une raison tranquille ». Tout le monde a compris, enfin, c'était lui- même, qu'il était en train de proposer. La correspondance littéraire de Grimm, correspondance littéraire qui était la grande ennemie de Jean-Jacques Rousseau, vous savez, c'était un instrument de l'Encyclopédie. Dans son tome 10, à la page 281, Grimm écrit à propos de cet éloge de Colbert par Necker : « Monsieur Necker a deviné l'âme de Colbert par la seule analyse de la sienne propre ». Bon, alors, il a derrière lui le clan de l'Encyclopédie. Il arrive au mois d'août 1776, il est nommé chef des finances françaises. C'est encore un coup formidable. Primo, c'est la première fois qu'un banquier, et un banquier roturier, va devenir le chef des finances françaises. Deuxièmement, comme Turgot, c'est la raison pour laquelle l'Encyclopédie le servait, il n'était pas catholique, il était protestant. Alors, qu'est-ce qu'il va faire, une fois qu'il est arrivé ? Eh bien, il va surtout ne pas importuner, pas plus que Turgot, les privilégiés. Oh ! Pas question de les faire payer, il va faire une politique systématique et furieuse d'emprunts. Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-tombe, l'appelle « Necker l'emprunteur », mais c'est vrai, c'est prodigieux, prodigieux, les emprunts que fait Necker. C'est une politique de douceur, vous comprenez, c'était avoir l'argent qui ne coûtait rien, puisqu'il n'y avait pas d'impôts nouveaux. Mais seulement, la France s'endettait d'une manière horrible, surtout que Necker, avec les banquiers genevois, était arrivé à mettre au point un système d'emprunts viagers extraordinaire. L'emprunt viager, c'était ceci : on trouvait des petites filles, on appelait ça les jeunes filles de Genève, des jeunes filles, des petites filles qui ont peut-être 7 ou 8 ans, mais qui avaient eu précédemment la petite vérole, et qui étaient immunisées. Alors, on se disait, ces gamines, elles ont une très longue vie devant elles, alors, on constitue des rentes sur elles, et les emprunts viagers de la France à Necker étaient à 12%, 13%, 14%. Lui, Necker, à l'époque, qui est genevois, misait sur des petites filles. Alors, comme il n'y avait pas dans les dispositions légales de limitation d'âge, on pouvait prendre des rentes viagères sur une jeune gamine de 8 ans, et comme il y en avait beaucoup qui allaient vivre jusqu'à 80 ans, c'ést le trésor français qui allait en pâtir. Mais, comme Necker fait semblant de ne plus appartenir à sa banque - oui, il a mis son frère à sa place, il lui avait fait changer de nom, il ne s'appelait plus Necker, il s'appelait Germany, du nom d'une terre roturière que Necker possédait du côté du Mans - alors, la banque Montluçon-Germany, c'est-à-dire la banque toujours Necker, trouvait dans le placement des emprunts des pourcentages nourrissants. Au point que quand Necker va quitter le pouvoir français, après avoir publicitairement du reste prêté deux millions au trésor - prêté, hein ? pas donnés, il y avait de l'intérêt -, il va être capable d'acheter le château de Coppet, parce que ça l'a pas mal enrichi, d'avoir traversé les finances françaises, mais le résultat, c'est que lorsque Necker quitte les finances françaises, la moitié, vous m'entendez, la moitié du budget passe aux arrérages des emprunts. C'est une grande catastrophe.
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    Le roi, quiétait assez embêté, a congédié Necker en 1781. (Necker a publié à ce moment-là un bilan absolument truqué, pour faire croire qu'il avait fait faire des économies au trésor français). Il veut trouver autre chose. Alors, successivement, il fait appel à Calonne, puis à Brienne. Le pauvre Calonne essaie une subvention territoriale, c'est-à-dire l'impôt foncier, et il réunit les notables en se disant : « C'est peut-être des gens qui seront compréhensifs ». Les notables répondent : « Pardon, ça ne nous regarde pas, c'est le Parlement qui s'occupe des impôts ». Et le Parlement refuse. L'évêque Brienne, Dominique Brienne, va essayer de leur faire le coup de Maupeou. Maupeou, vous vous rappelez en 1771, il a brisé le Parlement. Le 8 mai 1788, Brienne recommence le coup, détruit le Parlement, met à sa place une cour plénière, et dit : « On va faire payer tout le monde ». Alors ça, je vous assure que ça ne marchait plus. Les parlements s'agitent, l'opinion publique elle-même, toute la bourgeoisie, est folle furieuse. Attention aux dates, c'est le 8 mai 88 que Brienne fait son coup contre les parlements, le 8 mai, et le 21 juillet 88, c'est ce qu'on appelle les États de Vizille. Les États de Vizille, ça se passe à Vizille, c'est-à-dire dans le Dauphiné, et je vous expliquerai pourquoi ça se passe en Dauphiné, et qui il y a derrière, en particulier, des industriels : les Périer. CHAPITRE 3 Elle est célèbre, cette réunion de Vizille dont je vous parlais la dernière fois. Le château de Vizille, dans le Dauphiné, c'est donc le 21 juillet 1788, à la suite de ce qu'avait fait Brienne, lorsqu'il avait renvoyé les parlements. Et je vous disais également que c'étaient les Périer qui étaient là-dessous. Qu'est-ce que c'est que ça, les Périer ? C'est un nom qui va beaucoup compter dans l'histoire de France. On va trouver un Périer à la banque de France après le coup d'État de Brumaire. On va trouver un Périer qui sera banquier et en même temps Premier ministre sous Louis- Philippe. On va trouver un Casimir Périer, toujours la même famille, qui va être plus tard président de la République. Enfin, une famille, comme vous le voyez, considérable. Bien. C'est les Périer qui ont eu l'idée de cette réunion de Vizille en juillet 88. Faut dire qu'ils ont des conseillers, des assesseurs, enfin, des auxiliaires de bonne volonté. Il y en a deux en particulier, il y a un nommé Barnave, dont je vous ai déjà parlé, qui est vraiment quelqu'un d'important, et puis, il y a Mounier, Mounier, qui est avocat de la région, ici, c'est un garçon intelligent. Alors, quelle est l'idée de Vizille ? Eh bien, ça s'était beaucoup agité. J'avais même employé un mot vulgaire, la dernière fois, pour vous dire que ça avait bardé, à travers la France, lorsque Brienne avait fait son coup du 8 mai. Et dans la région du Dauphiné, c'est-à-dire Grenoble, ça avait bardé très particulièrement, puisque le 7 juin, une espèce d'insurrection s'était produite, on avait appelé ça la Journée des Tuiles, les gens étaient montés sur leurs maisons, avaient détuilé leurs maisons, et bombardé les soldats qui étaient là pour rétablir l'ordre. Ça avait donné beaucoup à réfléchir, ça, à la bourgeoisie, c'est-à-dire que le quatrième état, si je puis dire - c'est la multitude -, se mettait à remuer. C'était très inquiétant. Il y a divers signes qui donnaient à penser aux gens de bien. Par exemple, il y avait un dicton qui courait, une espèce
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    d'apologue très brefque voici, les gens se répétaient cette phrase-là : « Le roi dit : je mange tout. Le noble dit : je pille tout. Le soldat dit : j'interdis tout. Le prêtre dit : j'absous tout. Et l'homme en blouse dit : je paie tout ». Très mauvais, des choses comme ça. Et puis, Sébastien Mercier, l'auteur des Tableaux de Paris, dans l'année 1788, ça nous intéresse particulièrement, il écrit ce qui suit : « De nos jours, le petit peuple est sorti de sa subordination, à tel point que je puis prédire qu'avant un an, on en verra les effets ». Diable, on commençait à voir que ça tournait mal, n'est-ce pas, parce qu'il y avait dans ce groupe de pression, c'est-à-dire la bourgeoisie qui voulait forcer le barrage que la noblesse mettait devant les grands emplois, qui voulait accéder aux leviers de commande de l'État, mais tout ça, à condition naturellement que la fameuse cariatide, le peuple, le peuple qui travaille, comme dit Voltaire, et qui nourrit les autres, le peuple ne bouge pas. Il ne faut pas que le quart état puisse déranger ces messieurs dans leur opération. Quelle est l'opération ? Ce sont des gens qui veulent se substituer, partager avec la noblesse, s'asseoir avec elle au festin national. Alors, les Mounier, les Barnave, les Périer, quand ils ont vu dans la région de Grenoble que ça commençait à aller mal, ils se sont dit : Il faut agir vite. » On a donc fait une espèce de réunion de notables, préfiguration, comme je vous ai dit, des États Généraux. On a fait venir des aristocrates, on a fait venir un certain nombre d'ecclésiastiques, enfin, ça ne comptait pas. On a fait venir surtout de la bourgeoisie possédante. Et là, on leur a fait une proposition d'alliance. On a dit à l'aristocratie : « Ecoutez, vous n'allez pas pouvoir y couper, hein, c'est forcé, c'est fatal, un jour ou l'autre, vous serez obligés de payer des impôts, les curés aussi. Alors, on va s'arranger. Vous voyez bien que nous avons un ennemi commun, l'ennemi commun, c'est le peuple ». Enfin, le soubassement, la cariatide, c’est la multitude, c’est-à-dire ceux qui travaillent. Par conséquent, alliance possible, pourquoi pas ? Bon, vous allez payer les impôts, ça ne vous sera pas agréable. Mais nous qui sommes la nouvelle classe, la puissance mobilière, on va s’arranger avec vous, on va partager, si vous voulez, parce que vous garderez vos prérogatives, vos titres, mais pas vos privilèges, hein vos titres. Et puis, on a des filles, nous. Alors, par conséquent, vous pourrez épouser nos filles. Donc, tout le monde s’y retrouvera. Nous, on sera très fiers d’avoir des gens qui s’appellent des marquis ou des ducs, puis, vous, vous aurez nos écus, avec nos filles. » Alors, ça commence à intéresser un certain nombre de gens de l'aristocratie, et quand les États Généraux vont se réunir, ce sont des idées qui travaillent dans les têtes. Les États Généraux, eh bien, c'est une idée qui avait été lancée en 1787. En 1787, c'était Calonne qui avait essayé son coup des notables, je vous l'ai dit, il avait proposé une subvention territoriale, c'est-à-dire un impôt foncier. Pas question. Et un des notables avait dit : « Pourquoi est-ce qu'on ne réunirait pas les États Généraux ? ». Les États Généraux, ça ne s'était pas fait en France depuis 1614. Un certain temps, comme vous voyez. Alors, c'était un alibi qu'on était en train de chercher. On se disait : On va peut-être se dévaloriser, se dévaluer, enfin, dans l'opinion publique, les gens vont s'apercevoir que c'est une duperie, d'applaudir ce Parlement qui ne veut absolument pas de réforme, tandis que si on réunit les États Généraux avec les trois ordres, c'est-à-dire les représentants des nobles, les représentants du clergé,
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    les représentants dela roture. Par conséquent, ce refus, ce refus de payer qui, jusqu'alors, était réservé à l'aristocratie, ça sera toujours les trois qui seront dans le coup, bien entendu, comme ça, nous serons deux contre un, le vote sera enlevé, et on sera sûrs de ne pas avoir à abandonner nos privilèges. » L'histoire était bien présentée. Néanmoins, Necker, qui vient d'être rappelé au pouvoir, nous sommes en août 1788, Necker n'est pas très chaud, il se demande ce que ça va donner, surtout qu'il y a une assez grande agitation, dans l'opinion publique, où le Tiers État demande le doublement, le doublement, parce qu'ils disent : « Bien, c'est nous les plus nombreux. Par conséquent, il ne faut pas qu'ont ait un seul député, il faut que nous soyons deux contre un. » Oui, oui, mais ça ne change rien si le vote aux États Généraux se fait par ordre, il y a toujours voix du clergé plus voix de la noblesse contre voix de la roture. Alors, ça n'a aucune importance, qu'ils soient plus nombreux, puisque si le vote continue à être par ordre, et non par tête, la majorité est acquise aux premiers déjà. Ça tracassait Necker. Necker était arrivé au pouvoir le 25 août, oui, je crois le 26, non, le 25 août 1788, plus gonflé qu'eux-mêmes. Vous vous imaginez les rengorgements de ce dindon, enfin, quand le voilà qui recommence, lui, Suisse, lui, banquier suisse, à être à la tête des finances françaises. Il avait été du reste acclamé, dans la foule. Enfin, les gens se persuadaient que c'était un magicien. Et il réfléchit, retourne cette question des États Généraux, et il va lui-même conseiller au roi en effet d'accepter ce doublement du Tiers État. Doublement qui n'engage absolument à rien, tant que le vote par tête ne sera pas accepté. Nous arrivons maintenant aux grandes années, aux grands moments révolutionnaires, et la première idée qu'il faut que je vous soumette, c'est celle-ci, qui est qu'une révolution n'arrive jamais à l'improviste. Regardez en Russie, par exemple, la révolution de 1917 a été longuement précédée par les mouvements que vous connaissez, en particulier ceux de 1905. Eh bien, chez nous, les Français, au moment où la révolution tumultueuse a éclaté en 89, rendez-vous compte que ça remuait depuis déjà pas mal de temps. Je voudrais vous montrer d'abord les agitations de 87-88, c'était presque toujours à propos du Parlement. Dans la nuit du 25 septembre, en 88, parce que le Parlement avait été repoussé par le roi, enfin, écarté par le roi, il y avait déjà eu des troubles, il y avait eu deux tués, puis il y avait eu, après le 8 mai, ce que je vous raconte. Ce que je vous ai raconté, avec des agitations en province, dans plusieurs villes. Il y avait eu à Pau, il y avait eu à Besançon, il y avait eu à Grenoble, la Journée des Tuiles. Il y avait eu à Toulouse, il y avait eu à Rennes, des agitations. Autres agitations moins révolutionnaires, plutôt acclamations hostiles, hostiles à la cour, lorsque Necker arrive, le 25 août 1788. Mais ce qui ajoute à l'agitation générale, c'est la situation économique. Et ça, c'est ce que Michelet ne voulait jamais voir, c'est ce que Buchet et Hazéreau avaient vu dès leurs quarante volumes de 1837. La situation du peuple devenait vraiment intolérable, au début, à la fin de l'année 88, et au début de 89. Pourquoi ? Eh bien, il y avait eu diverses choses, il y avait eu une montée des prix dont je vous ai parlé, sur lesquels je vais vous apporter maintenant des précisions, et que voici.
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    Entre 1730 et1789, la hausse des prix, en France, avait été de 60%. Vous me suivez bien, 60%. Et la hausse des salaires, dans la même période, avait été de 20% seulement. Par conséquent, les gens étaient de plus en plus malheureux. Le prix du pain, c'est un vrai problème : parce que le petit peuple se nourrissait de pain, les travailleurs se nourrissaient de pain. Combien ça coûtait ? Normalement, avant 1750, le pain, à peu près partout en France, était à deux sous, ça voulait dire deux sous la livre. Et comme les gens mangeaient en principe quatre livres de pain par jour, ce que nous appellerions aujourd'hui deux kilos, ils payaient donc ça huit sous. Eh bien, graduellement, le pain augmentait de plus en plus. Il est arrivé à 10 sous, puis 11 sous, puis 13 sous, et au début de l'année 89, le pain à Paris était à 14 sous. Combien gagne un ouvrier non qualifié ? Des ouvriers qualifiés gagnaient jusqu'à 2,50 F par jours, mais la plupart des ouvriers, mettons 80%, des ouvriers parisiens gagnaient 20 sous par jour. Alors, est-ce que vous vous rendez compte de la situation ? Un type qui, pour se nourrir, pour manger ses quatre livres de pain par jour, et nourrir sa femme et ses gosses, est obligé de dépenser 14 sous, alors qu'il en gagne 20, qu'est-ce qu'il lui reste pour s'habiller et se loger ? Et d'autre part, est-ce qu'ils peuvent travailler tous les jours, les ouvriers ? Mais naturellement pas, il y a d'une part les dimanches, puis il y avait en ce moment-là 29 fêtes chômées dans l'année. Par conséquent, l'ouvrier parisien était un garçon qui n'arrivait pas à vivre, étant donné qu'il travaillait moins de 300 jours par an, qu'il gagnait environ 20 sous par jour, et que le pain coûtait déjà 14 sous. Ajoutez diverses choses. La France avait signé avec l'Angleterre, en 1786, un traité de commerce, qui était très libéral et qui permettait aux produits anglais d'entrer en France. Alors, à partir de 1787, un certain chômage s'établit surtout dans les tissages. Et puis, du côté de Lyon, à cause des soyeux, parce que les manufactures anglaises arrivent à vendre beaucoup moins cher que les manufactures françaises. Vous avez, dès 1776, une crise de mévente des vins. La région productrice de vin, c'était Bordeaux, c'était la Bourgogne, c'était le Languedoc. Le Bordelais est moins touché, mais du côté du Languedoc et de la Bourgogne, il y a une crise à partir de 77, je vous dis, une crise de surproduction, un effondrement des cours. Vous avez d'autre part la catastrophe atmosphérique, c'est bien le mot, le 13 juillet 88. Aujourd'hui, on pense toujours 14 juillet 89, mais je vous assure que les Français se sont beaucoup rappelé, pendant des tas d'années, ce qui était arrivé et qui, paraît-il, était tout à fait extraordinaire, le 13 juillet 88 : un ouragan, un orage invraisemblable - des orages, d'habitude, c'est localisé -, or là, c'était un orage, suivez-moi bien, qui s’était abattu sur toute la France, de Dunkerque à Bourges et du Havre à Metz. Et là, il y avait les grandes régions productrices, hé bien, tout avait été ravagé, dans cette journée du 13 juillet 88. Il y avait eu la foudre, il y avait eu la grêle, il y avait eu des torrents de pluie, enfin, une catastrophe qui faisait encore une hausse des prix. Vous avez, d'autre part, depuis 1775, le mur des fermiers-généraux. C'est une chose que j'aurais dû connaître depuis longtemps, c'est extraordinaire, vous savez qu'on fait des découvertes quand on se met à étudier la révolution de près. Le mur, aujourd'hui, c'est le mur de Berlin. Mais il y a un certain mur des fermiers-généraux
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    qui avait étéconstruit autour de Paris, pour les octrois. Qu'est-ce que c'est, que les fermiers-généraux ? C'étaient des banquiers, la plupart du temps, qui se proposaient au roi pour faire rentrer une partie des contributions. Alors, l'arrangement était assez sympathique. Le roi leur disait : « Vous allez me fournir tant de millions, et puis, vous vous débrouillez personnellement. » Le roi ne s'intéressait pas à la manière dont on se procurait ces millions. Supposez que les fermiers-généraux se soient engagés à verser 30 millions au roi, hé bien, ils en faisaient cracher, enfin, 60 à 70 millions à la population, et le reste, c'étaient entièrement des bénéfices. Et c'étaient les fermiers- généraux qui s'étaient attribué les droits d'octroi dans Paris. Et pour que le droit d'octroi, c'est-à-dire que toute la marchandise qui entrait de la campagne à Paris paie une certaine taxe, pour que ces droits d'octroi soient respectés, et pour qu'il n'y ait pas de contrebande, un mur, un mur de 3,50 m de haut avait été établi avec 40 ouvertures. Et aux 40 ouvertures, il y avait des gabelous, comme on disait, des douaniers, qui étaient là et faisaient payer les gens. Qu'est-ce que ça rapportait ? Ça extorquait à la population parisienne, pour pouvoir manger, environ 30 millions par an. C'est le chiffre que je vous ai donné tout à l'heure. Sur ces 30 millions par an, je ne sais pas ce que l'État touchait, mais les fermiers-généraux - c'était leur mur - touchaient, eux, ces 30 millions. Ils en versaient peut-être une quinzaine au roi. Ça leur permettait, vous comprenez, d'avoir de très beaux hôtels particuliers, place Vendôme. Alors, vous avez le traité de commerce de 86, vous avez les vins, vous avez le 13 juillet 88, avec la catastrophe atmosphérique, le mur des fermiers-généraux. Et puis alors, la campagne, à travers toute la fin du siècle, depuis 1760 environ, est de plus en plus malheureuse, parce qu'une grande partie de la noblesse de province, qui n'avait pas les moyens de vivre à Paris, qui n'était pas des courtisans parisiens, vivait quelquefois assez difficilement, et avait donc imaginé d'accroître ses droits féodaux par des recours à ce qu'on appelait des feudistes. Les feudistes, c'étaient des gens qui s'étaient spécialisés, enfin, des types de la basoche, dans la recherche de ce qu'on appelait des terriers. Un terrier, c'était un document de base, un parchemin sur lequel était établi le droit que le seigneur s'arrogeait sur un lod, sur un champart, etc. Alors, la noblesse française du XVIIIe siècle avait engagé un certain nombre de feudistes, qui inventaient de nouveaux droits féodaux, qui retrouvaient, ou faisaient retrouver, d'anciens terriers, enfin, d'anciens parchemins, ce qui avait pour résultat d'encore accroître les charges de la paysannerie. Ajoutez qu'au milieu du siècle, la noblesse s'était fait accorder, tout à coup, un tiers des biens communaux. Les biens communaux, ça appartenait aux communautés rurales. Eh bien, la noblesse s'en était fait accorder un tiers. Troisièmement, elle s'était fait accorder le droit de clôture, c'est-à-dire que les paysans pauvres, qui pouvaient faire pâturer leurs quelques bêtes sur le sol du patron, enfin, sur le sol du seigneur, ne pouvaient plus, maintenant que c'était clôturé. Et ce qu'on appelait le droit de vaine pâture était un droit aboli. Vous vous rendez compte qu'au début de l'année 89, ce ne sont plus seulement des émeutes d'opinion, comme celles de 87-88, pour le soutien au Parlement, ce sont des émeutes de famine, et des émeutes de famine que voici, au début de l'année 89,
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    en Bretagne, àNantes, dans le Nord, et en Provence. Ça va évidemment de plus en plus mal, au point qu'un phénomène inédit se produit, inédit en France, pas inédit en Angleterre. Tenez, rappelez-vous, l'autre jour, quand je vous racontais qu'il y avait eu des journées très dramatiques à Londres, où la Cité était en feu. On avait attaqué la Banque d'Angleterre, c'était entre le 2 et le 6 juin 1780. Et je vous avais dit à ce moment-là ; « La bourgeoisie s'est armée, et les miséreux n'ont plus qu'à rentrer sous terre. » Eh bien, au début de l'année 1789 se produit en France ce phénomène jusqu'alors inédit, que la bourgeoisie s'arme. Les gens ont le droit en ce moment-là d'acheter des armes comme ils le veulent. Alors, des propriétaires ruraux, des propriétaires de manufactures, organisent déjà des milices parce qu'ils voient que le petit peuple, affamé, se met à bouger. Vous avez, d'autre part, à Paris, les 26, 27 et 28 avril 1789, une grosse émeute, c'est ce qu'on appelle l'émeute Réveillon. Je vais vous en dire un mot. Réveillon, c'était un marchand de papier peint, une grosse manufacture dans le faubourg Saint-Antoine. Faut que je vous dise tout de suite, dans le Paris de cette époque, il y avait deux grands faubourgs ouvriers, c'étaient le faubourg Saint-Antoine, et le faubourg Saint- Marceau, qu'on appelait aussi le faubourg Saint-Marcel. Faubourg Saint-Antoine, c'était surtout le meuble, puis il y avait aussi le papier peint, et le faubourg Saint- Marcel, qui était de l'autre côté de la Seine, c'étaient les tanneries. Le 24 avril, le bruit se répand que Réveillon, le patron, a prononcé une certaine phrase. Cette phrase, ce serait celle-ci : « Après tout, mes ouvriers peuvent bien vivre avec 15 sous par jour. » 15 sous. Alors que le pain est à 13 sous, 13 sous et demi. Alors, ça se répand comme une traînée de poudre : « Mais c'est un épouvantable bonhomme, il veut nous affamer. » C'était pas ça qu'il avait dit. Réveillon était un homme assez honnête, je crois, et même, je sais. Il y a eu une enquête qui a été faite là-dessus, par un nommé Jacques Godechot. Monsieur Godechot a publié, il y a deux ans, ou l'année dernière peut-être, un livre sur la prise de la Bastille, qui est admirable d'information. Bien, ce détail que je vais vous donner, je l'ai trouvé dans Godechot. Réveillon était un homme qui, ayant été frappé d'une partie de chômage, à cause de la concurrence britannique, avait payé le personnel, avait payé ses ouvriers en chômage, peut-être un peu moins, mais les avait payés. Et il avait dit : « Il faudrait arriver à une réduction des prix, de la vie, des denrées, à une réduction telle que l'ouvrier puisse vivre avec quinze sous par jour. » Ça ne voulait pas dire du tout : « Dans l'état où sont les prix, l'ouvrier peut vivre avec quinze sous par jour. » Mais dans l'état où sont les nerfs, aussi, à ce moment-là, le bruit se répand que Réveillon était un épouvantable bonhomme, il veut nous affamer, il veut ne nous donner que quinze sous, et une émeute se produit, une émeute tellement violente, parce que des ouvriers arrivent aussi pour soutenir ceux du faubourg Saint-Antoine, ils arrivent du faubourg Saint-Marceau, la troupe est obligée de donner. Au début, le gouvernement ne veut pas y aller trop fort, mais ça devient de plus en plus dramatique, si bien qu'on tue, il y a une fusillade, et il y a au moins cent, Godechot n'est pas arrivé à établir le chiffre, enfin, une centaine de tués. Cent tués dans Paris dans une émeute, c'est quelque chose.
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    Alors, ce queje vais vous dire, c'est que les États Généraux, dont les élections sont en train de s'opérer, elles ont commencé en janvier 1789, et vont se terminer au mois de mai, ces élections aux États Généraux s'opèrent dans un climat de crise économique violente. C'est très important à savoir. Et comment était-ce organisé ? Qui est-ce qui va voter ? Bien, Necker, qui avait beaucoup réfléchi à ça et dont vous connaissez l'état d'esprit, Necker s'était dit : « On ne peut absolument pas laisser voter les non-possédants. » Un non-possédant, c'est un monsieur qui n'a rien. Et l'ordre est établi par les possédants. Alors, il sera décidé que personne ne pourra voter aux États Généraux s’il n'est pas inscrit aux registres des contributions. Il faut qu'il soit taxé, il faut payer. Ça va exclure dans les 3 à 4 millions de Français. C'est déjà pas mal. Et deuxièmement, par un autre truc, un autre subterfuge, c'est qu'il y aura deux degrés d'élection. En principe, pour pouvoir voler, les gens devraient payer une somme d'impôts, équivalente à, vous m'entendez, équivalente à trois journées de travail. Cependant, les municipalités ont le droit de fixer comme elles l'entendent, par exemple, à Paris, on va décider que ce n'est pas trois journées de travail qui serviront de critère, mais six journées de travail, c'est-à-dire une imposition égale à ce que représenteraient six journées de travail. Et ça va permettre d'exclure les deux tiers de la population masculine de Paris. Et puis, deuxième tirage - premier tirage : ceux qui n'ont pas assez d'argent ne votent pas -, deuxième tirage, alors, il y aura l'élection à deux degrés. Il y aura d'abord une première élection qui désignera ceux qui vont désigner les députés. Ceux-là s'appelleront les véritables électeurs. Et ces électeurs, ils devront payer, eux, une somme d'imposition égale à dix journées de travail. Alors, pratiquement, qu'est-ce qu'il va se passer ? Il va se passer, primo, que les malheureux, ceux qui n'ont pas le sou, ne votent pas, que ceux qui ont un petit peu d'argent, vont essayer de se faire entendre et vont rédiger, très souvent sous la conduite des curés - et les curés de campagne, je vous l'ai dit, sont pour la masse, dans l'ensemble, ils sont pour la masse, pour le soutien des paysans -, vont rédiger les premiers cahiers, qu'on appelait les cahiers des paroisses. Et dans ces cahiers, il y aura très souvent des revendications sociales. Mais ce sont les vrais électeurs, c'est-à-dire les gens bien, qui ont déjà une fortune plus sérieuse, qui vont rédiger les cahiers définitifs, les cahiers que l'on va présenter au roi, ces espèces de doléances. Alors, quels sont ces électeurs ? Bien, d'une part, c'est les bourgeois riches, et d'autre part, c'est la clientèle de ces bourgeois riches, de cette bourgeoisie riche. Qu'est-ce que je veux dire par la clientèle ? Ce sont des gens que j'appellerai les déliés, si vous voulez, les déliés de la langue et de la plume. Ce sont des gens qui savent écrire et qui savent parler, c'est-à-dire en particulier des avocats. Et les avocats connaissent leurs devoirs, ils savent qui va les payer, ils savent qu'ils sont au service de la bourgeoisie. Par conséquent, ils vont rédiger des cahiers qui seront profondément différents des premiers cahiers, des cahiers des paroisses. Mais la chose très importante à souligner, c'est que pas un, vous m'entendez, pas un artisan ne sera élu aux États Généraux. Tous les députés qu'on appellera les députés du Tiers, seront en réalité des gens bien, des gens dont la fortune est sérieusement assise. Et là, c'est Jaurès qui a apporté ça, il y a un détail
  • 17.
    qu'il faut queje vous fournisse, il a été fourni, apporté précisément par quelqu'un qui est du côté hostile, un royaliste qui s'appelle Montjoie. Montjoie a fait, en 97, une histoire de la révolution. Elle n'était pas finie, en 97, mais je vous ai dit qu'à partir de 94, ça ne comptait plus. Bien, dans l'histoire de Montjoie, qui est un réactionnaire, qui était un homme favorable à l'ancien régime, il y a un petit détail intéressant - je crois que j'ai pris une note là-dessus, oui : - Montjoie raconte qu'il a assisté à la rédaction du cahier définitif de son district parisien. C'est le district Sainte-Marguerite. Et il y avait là quelques artisans pas tout à fait pauvres, par exemple, le Duplay dont je vous ai parlé, Duplay, c'est le menuisier chez qui Robespierre a habité. Duplay, il ne faut pas vous le figurer comme un ouvrier, c'était un maître artisan, c'était un homme qui avait une petite menuiserie avec 5 ou 6 ouvriers. Ces gens-là payaient assez d'imposition pour avoir le droit de parler. Enfin, c'était un artisan. Alors, Montjoie raconte qu'il a assisté à la rédaction de ces cahiers définitifs du district Sainte- Marguerite, et que quelques artisans ont essayé de présenter des suggestions, et ces suggestions, écoutez bien, je cite : « Les bourgeois écoutaient avec impatience, d'un air de supériorité, et parlaient même à voix haute de l'importunité de ces gens- là. » Ces gens-là, c'est les ouvriers, c'est les artisans. Il y a eu quelques fausses notes, il faut dire, tout de même, au moment des réunions des États Généraux. Je vais vous en donner deux, de ces fausses notes, trois, si vous voulez. Il y en a une d'un nommé Dufourny. Ce Dufourny publie une brochure intitulée Cahiers du quatrième ordre. C'est déjà révolutionnaire, de parler du quatrième ordre. « Pourquoi, écrivait Dufourny, pourquoi une classe immense, celle des salariés, est-elle rejetée du sein de la nation ? » Un nommé La Haie, dont je ne sais rien, comme une haie, sort une brochure qui s'appelle Ce que personne n'a dit ; je cite : « En faveur de la classe abandonnée, quel est le district de Paris qui a fait la moindre motion pour elle ? » Vous voyez, quand on essayait d'en faire une, on disait : « Ces gens-là n'ont pas voix au chapitre. » Et enfin, un chevalier de Morellet, dont je ne sais rien non plus, mais j'ai trouvé ce renseignement dans Monsieur Morellet, Origines intellectuelles de la Révolution française; un chevalier de Morellet, dans une brochure de 1789, écrit ce qui suit et que je vais vous lire lentement, parce que c'est extrêmement important pour mon histoire de la révolution : « On a tort de considérer le tiers comme une seule classe, il se compose en réalité de deux classes, dont les intérêts sont si différents qu'on peut même les déclarer opposés. « Retenez bien cette phrase pour la suite des choses. Alors, voilà que les États Généraux sont réunis. Ça se passe le 4 mai 1789. Ça se passe à Versailles, naturellement. Et voici les chiffres. Vous avez : Clergé, 291. Noblesse, 270. Tiers, 578, parce que le tiers avait obtenu le doublement du tiers. Je reprends, 291 plus 270, ça fait 561. 561 représentants des deux ordres privilégiés, contre 578 du tiers. Par conséquent, si le tiers obtient le vote par tête, le vote individuel, il est sûr d'avoir sa majorité, puisqu'ils sont 578 contre les 561 des deux autres ordres réunis. D'autre part, il y a un certain nombre de députés du tiers, qui comptent déjà sur les voix de la noblesse, ces aristocrates à qui les Perier, les Barnave, les Mounier ont proposé l'astuce que je vous ai dite, à savoir d'accepter de
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    payer les impôtset puis, on fera alliance, vous pouvez épouser nos filles. Bien, on pense, le tiers pense qu'il y aura un certain nombre de voix nobles qui pourront s'adjoindre aux leurs. Oh, là là ! Et puis, dans le clergé, ce serait intéressant de voir la composition du clergé, ça a même fait une assez grande rumeur, parce que les évêques pensaient qu'ils allaient naturellement être désignés. Eh bien, ils ne l'étaient pas du tout. Un très grand nombre de curés s'étaient opposés à ce que ce soit l'évêque qui soit le représentant de telle ou telle paroisse. Si bien que c'était une majorité de 208 curés de campagne, 208 sur 291. Alors, là aussi, quoiqu’avec un peu d'inquiétude, les roturiers se disaient : « On va avoir les voix du côté des curés. » Je dis « avec un peu d'inquiétude » parce que vous connaissez la disposition de ces gens du tiers, vous connaissez la disposition des curés, les gens du Tiers État plutôt dans la ligne Voltaire, les curés étaient plutôt dans la ligne Rousseau, les curés défendaient les paysans opprimés, parce qu'ils appartenaient socialement à cette classe-là, ils défendaient le Quart État. Quant au Tiers, en réalité, il défendait la bourgeoisie. Enfin, toujours est-il qu'ils sont tous là, les 578 plus 561, le 4 mai. C'est le 5 mai que commence l'opération proprement dite, réunion générale avec deux discours, discours du roi, discours de Necker. Le discours du roi est extrêmement décevant, parce qu'il fait surtout appel à la modération. Il dit : « Je vous ai réunis pour que nous étudiions le problème ensemble. ». Et pour lui, c'est un problème uniquement financier. Il faut trouver de l'argent. On est au bord de la banqueroute, mais il n'est plus question de constitution. Il ne parle pas du tout de réformer la constitution française. Aucune modification envisagée par le roi à son régime d'absolutisme. D'autre part, pas un mot non plus sur le vote par tête, et les gens du Tiers sont là tout tendus, est-ce qu'on va voter individuellement, ou par ordre ? Bien, Necker parle après le roi. Il est intarissable. Tellement intarissable qu'il se fatigue à parler et, qu'au milieu du discours, il refile ses feuillets à un secrétaire parce qu'il n'en peut plus, il a déjà parlé une heure et demie. Et le discours de Necker, il est exactement semblable à ce bilan truqué, fallacieux, qu'il avait présenté en 1781, lorsqu'il avait été chassé du pouvoir. En somme, il dit : « Mais non, ce déficit, ce n’est pas grand-chose, c'est une question de quelques millions, on peut s'arranger. » Necker va dissimuler pendant longtemps, jusqu'en avril 1790, il va dissimuler le chiffre des pensions que le roi distribue, parce que c'est sous sa responsabilité que ça s'est fait, c'est quand Necker était chef des finances françaises que 15 millions ont été donnés en un seul coup au frère du roi, le comte de Provence, et que 14 millions ont été donnés à Artois, l'autre frère du roi, celui qui deviendra Charles X, alors que le Provence va devenir plus tard Louis XVIII. C'est sous Necker que la famille Polignac, parce que la reine était extrêmement bien avec Madame de Polignac, c'est sous Necker que la famille Polignac va se faire attribuer 700.000 francs de pension. 700.000 francs de pension, pour avoir ce chiffre, il faut multiplier par 4 (en francs français de 1967, soit environ 200 francs belges 1993 - note JMF), enfin, vous voyez à peu près ce que ça donne. Et si on parlait en dollars, hé bien, ce serait 700.000 dollars d'aujourd'hui. Tout ça, responsabilité de
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    Necker. Si bienque ce cahier rouge, comme on disait, le cahier des pensions, Necker va le garder sous clef pour que personne ne le sache, jusqu'en 1790. Ça fait très mauvais effet, son discours. Comment, le déficit n'est pas si grave que ça ? Mais il doit nous en conter, ce n'est pas vrai. Et c'est là où Mirabeau, pour la première fois, va se faire entendre. Mirabeau va dire : « Mais le déficit, c'est notre trésor national ! » Qu'est-ce qu'il veut dire par là ? C'était une assez jolie formule. Mirabeau était un homme qui trouvait des formules. Il y a un déficit, un déficit terrible, beaucoup plus gros que Necker ne veut bien nous le dire. Le roi a besoin d'argent ? Eh bien, nous sommes décidés à en trouver. Ho, ce n'est pas nous qui allons payer, mais on va lui en trouver, de l'argent, au roi. Et nos conditions, vous savez ce qu'elles sont. « C'est-à-dire autorisation à la roture d'entrer dans les pouvoirs, et finalement, leviers de commande à la bourgeoisie ». Mirabeau, notez bien, Mirabeau, ce n'est pas un homme du Tiers État, c'est un homme de la noblesse. Seulement, il a essayé de se faire désigner par la noblesse, et comme il avait une réputation impossible, les nobles n'en ont pas voulu. Si bien que les gens du Tiers État l'avaient recueilli, de même que l'abbé Siéyès, dont je vais vous parler dans un instant, l'abbé de Siéyès aurait dû être, puisqu'il était prêtre, délégué du clergé, pas du tout. Le clergé n'en avait pas voulu pour des raisons trop faciles à comprendre, et c'était le Tiers qui l'avait recueilli. Alors, Mirabeau fait cette phrase formidable : « Pas question, nous donnerions de l'argent à Sa Majesté, mais à condition que Sa Majesté passe par nos fourches caudines. » Et nous allons ainsi au drame, très important, du 17 juin. Ce 17 juin, tout à coup, voyant que rien ne se faisait, que la noblesse refusait de s'associer au Tiers pour la vérification des pouvoirs, que le clergé faisait de même, qu'il y avait bien un certain nombre de curés qui avaient rejoint, mais pas assez, le Tiers État va faire son coup de force, et c'est ce 17 juin qu'il va se proclamer, vous entendez, va se proclamer « Assemblée Nationale ». « Nous ne sommes que le Tiers État, mais nous sommes toute la nation. » Et Siéyès avait lancé sa fameuse phrase : « Qu'est-ce que le Tiers État ? Tout. Qu'est-ce qu'il demande ? A être quelque chose. » Et c'est là, pour terminer cet exposé, c'est là que je veux souligner l'imposture, la fourberie de Siéyès. « Qu'est-ce que le Tiers État ? Tout. Qu'est-ce qu'il demande ? A être quelque chose. » Mais quand Siéyès dit « Tiers État », qu'est-ce qu'il entend par là ? Est-ce qu'il entend les 24 millions et demi de mangeurs sur les 25 millions de Français ? Pas du tout. Il entend la toute petite élite, ou écume, si vous voulez, comme vous voudrez, l'écume du Tiers État, qui représente, qui est représentée par la bourgeoisie possédante. Il fait semblant d'annoncer que c'est la nation qui parle, et que c'est l’Assemblée Nationale, alors que c'est en réalité la bourgeoisie qui décide de prendre le pouvoir et qui ne veut pas être importunée par la cariatide dont le rôle doit rester le même, c'est-à-dire, celui d'esclaves nourriciers et muets. CHAPITRE 4
  • 20.
    Nous allons aujourd’huinous trouver en présence d’événements considérables et violents. C’est juillet 1789, c’est la prise de la Bastille. Et peut-être vous vous rappelez vous que, dans mon premier exposé, je vous parlais de ce dressage que j’ai subi comme tous les petits écoliers de France, les écoliers de la Troisième République, où dans les manuels on nous présentait une certaine image convenable de la Révolution française. C’était une mise en condition, quoi, les écoliers, c’est des futurs électeurs, et il est important qu’ils soient orientés. Alors, aujourd’hui, nous allons nous trouver en présence de phénomènes que je voudrais bien regarder d’un oeil neuf et vous exposer comment, en vérité, ils se sont produits. La dernière fois, j’en étais resté au 17 juin, c’est-à-dire au moment où, sous l’impulsion de Siéyès, le Tiers État se proclame Assemblée Nationale. J’avais employé un mot violent que je ne retire pas, le mot de fourberie. C’est un mot qui est très gros, mais il a juste la taille qu’il faut. Pourquoi fourberie chez Siéyès et chez Mirabeau ? Parce que, je le répète, ces gens font semblant de parler au nom de la nation, mais ce qu’ils appellent « nation » - en fait vingt-quatre millions et demi de gens -, c’est cette toute petite élite ou écume que représente la bourgeoisie possédante. Ce jour-là, le 17 juin, donc, l’Assemblée Nationale, qui vient de se proclamer telle, prend des décisions à la face du roi. Elle dit premièrement : « Maintenant, il n’y aura plus jamais d’impôts ni d’emprunts sans notre consentement. Deuxièmement, nous autorisons - vous entendez le vocabulaire - nous autorisons la cour et le roi et le gouvernement à percevoir pour l’instant les impôts. Et troisièmement, les dettes de l’État, c’est-à-dire les rentes, elles sont sous la sauvegarde de la nation. » Eh bien, ça veut dire que comme il y a une menace de banqueroute, et comme il faut absolument que les rentiers soient payés, c’est la collectivité, c’est-à-dire l’ensemble des 24 ou 25 millions de Français qui se chargera du règlement des dettes, c’est-à-dire que se chargeront aussi de ce règlement ceux qui n’ont même pas été invités à voter pour les États Généraux. Qu’est-ce que va faire le roi devant un pareil état d’esprit ? C’est un fait terrible, vous comprenez, c’est une partie de la nation qui se dresse devant le roi, puis qui lui dit : « Stop ! C’est fini, c’est nous qui commandons. » Bien. Le roi, il était très ennuyé. Qui est-il, ce pauvre roi ? C’est donc Louis XVI, vous savez, depuis 1774. Louis XVI, c’est un brave homme. C’est quelqu’un qui n’avait pas du tout désiré accéder au trône, qui avait cru qu’il y arriverait tardivement, et son père était mort jeune, et lui, par conséquent, il est jeté subitement sur le trône, il est effrayé, il est timide, il a des difficultés physiques. C’est un homme qui va se marier, enfin, que l’on marie, que l’on a marié alors qu’il est encore incapable de rendre ses devoirs à sa femme. Cette situation l’humilie beaucoup, et sa femme Marie-Antoinette, l’Autrichienne, est quelqu’un qui le regarde d’assez haut. Et il y a une lettre célèbre de Marie-Antoinette à sa mère, qui est l’impératrice d’Autriche, et où elle parle de son mari en l’appelant « ce pauvre homme ». Alors, vous voyez, il y a un certain mépris de la part de la femme pour le mari, et le mari qui est très admiratif devant sa femme - elle est très belle, en effet - au bout de sept ans de mariage, à la suite d’une petite opération, il est arrivé à lui faire un premier enfant. Mais c’est une gentille personne, Marie-
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    Antoinette, un peulégère, elle a un goût de la parure extraordinaire, elle dépense follement pour des diamants. Il y a eu la fameuse histoire du collier. Il n’est pas très sûr que son troisième enfant, le dauphin, maintenant, parce que le premier va mourir, ce petit dauphin dont nous parlerons, celui qui va être enfermé au Temple, celui qu’on appellera Louis XVII, on n’est pas très sûr que ce soit le fils de Louis XVI, il est assez possible que ce soit le fils d’un des amants de Marie-Antoinette, qui s’appelait Fersen, le Suédois Fersen. Alors, quel peut être l’état d’esprit du roi et de la reine devant ce qui se passe, devant cette espèce de révolte, d’insurrection d’une partie de la nation qui s’intitule le Tiers État ? Exaspération chez la femme : Marie-Antoinette trouve ça inconcevable, elle se demande quel drôle de mariage elle a fait, et quelle idée elle a eue d’aller se jeter chez ces Français qui se mettent brusquement en révolution. Quant au brave roi, il est là qui ne sait pas trop que faire. Il est déconcerté. Il est surtout très dominé par sa femme, et résolu à essayer de freiner comme il pourra. Alors, sa misérable, sa minable riposte à l’attitude des États Généraux le 17 juin, c’est de fermer leur salle de réunion, de fermer la salle de réunion du Tiers État, le 20 juin. Lorsque ces types arrivent, le 20 juin, il pleuvait. Le 20, il fait un temps épouvantable, les députés se voient interdire l’accès de la salle, il y a des soldats qui sont là, on leur dit : « Il y a des réparations, enfin, il n’y a pas moyen que vous entriez. » On n’ose même pas leur dire d’une manière brutale : « Vous n’avez pas le droit de réunion ! » On leut dit «Mais non, c’est pas possible, parce que la salle est en réfection .» Alors, c’est ce jour-là, le 20, le 20 juin, que les députés du Tiers vont se réunir dans une autre salle, dite la salle du Jeu de Paume. C’était vrai. A Versailles, il y avait une salle où les courtisans, le roi parfois, jouaient au jeu de paume, et c’est dans cette salle où personne ne peut s’asseoir, où ils sont là, debout, que le fameux serment du 20 juin a lieu. Qu’est-ce que c’est que ce serment ? C’est Mounier qui en est l’initiateur. Je ne sais pas si ce nom vous dit quelque chose, je l’ai déjà prononcé, Mounier, c’est quelqu’un qui vient de la région du Dauphiné. Mounier et Barnave, ce sont, comment dirais-je, ce sont des hommes de main des Périer, vous savez, les industriels Périer qui avaient organisé la réunion de Vizille. A. Alors, Mounier est un des chefs de file de la bourgeoisie montante, et ce jour-là, c’est Mounier qui dit à ces députés qui se sont réunis par hasard dans la salle du Jeu de Paumer, puisqu’on leur a fermé leur salle, qui dit : « Nous allons prendre l’engagement solennel à main levée, enfin, devant Dieu, on va jurer de ne jamais se séparer, avant que la constitution de la France soit faite, soit établie. » Le Tiers s’était choisi une sorte de doyen, pas tout à fait de président, c’était Bailly, un astronome, un homme sage, vous savez, un homme pondéré, il n’y avait pas de danger, avec lui. Alors, c’est Mounier qui propose le serment, et c’est Bailly, montant sur une table, qui lève la main et qui dit : « Je jure au nom de l’Assemblée Nationale qu’on ne se séparera pas avant d’avoir établi la constitution du royaume. » Alors, qu’est-ce que va faire le roi ? Eh bien, le roi hésite encore beaucoup, et prend conseil auprès de Necker. Necker, vous savez, au fond, il est très affolé, tout ça le dépasse, il avait l’impression que c’était une erreur d’avoir lancé ces États Généraux.
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    Enfin, tout demême, le roi décide de faire une séance royale, il va réunir tous les ordres le 23. Dans l’histoire traditionnelle, la séance du 23 apparaît, est présentée comme un coup de force du roi. Je n’en suis pas tellement convaincu. Si l’on écoute les propos que va tenir le roi, ce 23, on voit qu’il cède pas mal de choses, qu’il recule sur bien des points, c’est un ton, si vous voulez, autoritaire, autoritaire pour avouer les concessions. Eh bien, ce 23 juin, le roi annonce qu’il accepte et même qu’il ordonne l’égalité fiscale. Ça, il n’avait jamais osé le faire. Vous savez qu’on avait tenté depuis des années, depuis 1771, de vaincre l’opposition des parlements, on avait tenté d’obtenir que les nobles se décident et qu’aussi le clergé se décide à payer. Jamais on n’avait pu y arriver. Il y avait eu l’obstacle du parlement. Alors, le roi se dit : « Après tout, les États Généraux sont utiles, en ce sens qu’ils sont, que les gens de la roture sont assez nombreux pour imposer leur volonté aux nobles. Je ne veux pas dire, moi, le roi, qu’ils sont nombreux et qu’ils imposent leur volonté, mais je m’en vais me servir de ce levier pour faire payer ces nobles qui refusaient de payer. » Alors, un, égalité fiscale. Deux, dans cette même séance du 23, le roi accepte quelque chose de très important, la périodicité des États Généraux. Eh bien, ça veut dire que pratiquement, maintenant il y aura une chambre. Ce n’est plus la monarchie absolue, c’est le roi qui accepte, qui a à côté de lui une sorte de conseil de direction ou du moins consultatif. Les États Généraux seront réunis périodiquement. Il ne dit pas quand, mais enfin, il les consultera. Et trois, ce qui est vraiment important, il accorde à ces États Généraux le droit de contrôle sur le budget. Ca, la roture pouvait être contente, le Tiers État pouvait se dire : « C’est vraiment intéressant, pour la première fois, nous avons notre mot à dire sur la répartition du budget national. » Et puis, il annonce deux choses encore, il annonce la suppression des lettres de cachet, c’est-à-dire qu’on ne pouvait plus brusquement, et sans procès, interner quelqu’un, et il promet la liberté de la presse. Voyez que ce n’est pas mal tout de même, il y avait un progrès considérable. Le Tiers avait obtenu beaucoup de choses. Seulement, le roi continuait à refuser que les délibérations se fassent par tête, il voulait toujours que ça soit par ordre. Par conséquent, les bourgeois qui étaient là pour essayer de saisir les leviers de commande de l’État, étaient furieux parce que rien n’était encore possible. La noblesse continuait à occuper tous les emplois. Si bien qu’il réfléchit sur place avec Mirabeau, Mirabeau qui, comme Siéyès, était en train de se pousser. Ils réfléchissent à ce qu’il faut faire rapidement. Mirabeau avait fait une chose aussi fourbe que Siéyès le 17. Mirabeau avait prononcé, je ne sais plus si c’est le 17 ou le 18, une phrase sur laquelle j’attire votre attention, il avait parlé de ce Tiers État, dont il avait dit : « Le Tiers État, pour être formidable, n’a qu’à se faire immobile. » Qu’est-ce que ça veut dire, cela ? C’est l’idée de la grève générale, finalement. Ces gens n’ont qu’à rester immobiles, c’est-à-dire ne plus travailler, pour que tout s’arrête. Oui, grève générale. Seulement, ça, c’est une fourberie égale à celle de Siéyès, quand il avait dit « Nation » alors qu’il pensait simplement aux deux cent mille profiteurs. Et l’astuce
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    de Mirabeau, c’estde faire semblant qu’il représente ces travailleurs, alors que la bourgeoisie est absolument décidée, absolument résolue à les obliger de travailler. Alors, qu’est-ce que va faire Mirabeau dans cette fameuse séance du 23 ? L’incident est partout. Seulement, il a été raconté d’une curieuse façon. L’incident, le voici. Le roi a prononcé son discours le 23. « Vous m’avez entendu, Messieurs ? Maintenant, séparez-vous, hein ! Chacun, soit chaque ordre, ira dans sa salle. » Les nobles sortent, le clergé sort, et le Tiers État reste. A ce moment-là, le maître des cérémonies qui s’appelait le marquis de Dreux-Brézé, s’approche de Bailly, qui s’est constitué le doyen - une sorte de président - du Tiers état, et lui dit, du reste assez poliment : « Messieurs, vous avez entendu les ordres de Sa Majesté, veuillez vous séparer. » C’est alors que Mirabeau se précipite, et prononce une phrase qui a un retentissement énorme. Enfin, on en parle toujours aujourd’hui comme d’une chose extraordinaire. Mirabeau va s’approcher du marquis de Dreux-Brézé et lui dire : « Nous sommes ici de par la volonté du peuple - Mon Dieu, quel peuple ? - et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes. » Force des baïonnettes, ça retentit comme quelque chose, un cliquetis d’armes, et on se dit : « Tiens, c’est très énergique, ce que dit Mirabeau. » Mais voulez-vous écouter de nouveau avec moi cette phrase de Mirabeau ? « Nous sommes ici de par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes. » Ce qui signifie : »Si le roi emploie les baïonnettes contre nous, hé bien, nous céderons. » C’est-à-dire que c’est une soumission conditionnelle. Tout aurait été différent si Mirabeau avait dit : « Nous sommes ici de par la volonté du peuple, et si le roi utilise la force contre nous, nous appellerons à notre secours le peuple, c’est-à-dire les bras nus et les gens à piques, et nous ne sortirons pas. » Tandis qu’il n’en est pas question. Mirabeau, vous allez le voir de plus en plus, Mirabeau est quelqu’un qui a une terreur et un dégoût du peuple et qui se dit : « A aucun prix il ne faut faire appel à ce Quart État, c’est-à-dire à la multitude, c’est-à-dire aux travailleurs. » Le marquis de Dreux-Brézé a une réponse que je ne peux pas citer ici parce qu’elle est extrêmement inconvenante, lorsque Mirabeau lui fait cette phrase, en disant « Nous ne sortirons que par la force des baïonnettes », il lui tourne les talons en jetant une interjection inconvenante et il va trouver le roi pour lui dire : « Ces messieurs ne veulent pas bouger. » Et le roi, qui est presque aussi inconvenant, répond : « Ils ne veulent pas s’en aller, hé bien, foutre, qu’ils restent ! » Et il va céder. Le roi va céder parce que le lendemain, le lendemain 24 juin, par conséquent, le clergé, poussé par les petits curés, ils sont 208 sur 291, le clergé vient rejoindre ce Tiers État qui s’est constitué en Assemblée Nationale, et une partie de la noblesse, oh, pas beaucoup, 48, 48 nobles, qui sont conduits par le duc d’Orléans - le duc d’Orléans, c’est le cousin du roi et il a des arrière-pensées, il serait très content que le roi soit balancé pour prendre sa place - conduits par le duc d’Orléans et conduits par un certain marquis de La Fayette, qui s’était illustré pendant la guerre d’Indépendance, qui avait servi les révolutionnaires américains, qui a donc un certain prestige, 48 nobles, ayant à leur tête le marquis de La Fayette et le duc d’Orléans
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    que j’aurais dûnommer le premier, et deux messieurs qui s’appellent les frères Lameth, L-A-M-E-T-H, ces frères Lameth, qui sont aussi des « Américains », c’est-à- dire qu’ils ont suivi La Fayette et qu’ils ont combattu pour l’indépendance américaine, ce sont tous les deux des colonels de la cavalerie, ce sont tous les deux des représentants de la noblesse, ils ont des gros intérêts aux colonies françaises, c’est- à-dire à ce moment-là, les Antilles. Ce sont des gens qui ont une fortune considérable, hé bien, ils vont penser que ce que faisait le Tiers État n’était pas mauvais et qu’il fallait le rejoindre. Alors, quand le roi voit que le clergé a lâché, qu’une partie de la noblesse le lâche aussi, le 27 juin, le roi dit : « Eh bien, d’accord, je suis consentant, l’Assemblée Nationale va comprendre le clergé, la noblesse et le Tiers État, et tout ça va essayer de travailler au mieux pour la France. » Vous croyez qu’il est sincère ? Eh bien, évidemment, qu’il n’est pas sincère. Lui, peut-être, vous savez, Louis XVI, peut-être qu’il aurait accepté, il aurait dit : « On va voir, on va peut-être s’arranger. » Mais sa femme, Marie-Antoinette, était absolument résolue à ne pas s’arranger. Elle a du reste un conseiller, qui est Breteuil, le gros Breteuil, c’est un personnage tonitruant. C’est Madame de Staël, je crois, qui raconte dans ses souvenirs, ou considérations sur la France : « On l’entendait toujours marcher, Breteuil. Il marchait en frappant des talons. Il avait un ventre considérable, un poids très lourd et il poussait d’aussi grands cris que la force de ses talons le lui permettait. » Alors, ce gros Breteuil était là à dire à Marie-Antoinette : « Vous savez, c’est intolérable, faut pas faire ça, et puis, Necker est un personnage mou, il faut en réalité agir par la force. » Alors, voici les chiffres qui sont assez intéressants. Les dates, les chiffres. C’est le 27, hein ? Vous m’avez entendu ? C’est le 27 que le roi fait semblant de céder, et il dit : « Eh bien, d’accord, on va, tout le monde va se réunir dans l’Assemblée Nationale. Le 27. » Mais c’est le 26, la veille, que le roi a commencé à donner des ordres à ses troupes, faire venir des troupes de l’extérieur pour cerner Versailles. Le 26 juin, trois régiments d’infanterie sont conviés et trois régiments de cavalerie sont appelés, du nord et de l’est. Qu’est-ce qu’on choisit, parmi ces régiments ? On choisit des mercenaires étrangers. Vous savez sans doute que la monarchie française avait à son service un certain nombre d’Allemands et de Hongrois, et d’Autrichiens. Ces régiments, et en particulier le Royal Allemand qui était très célèbre et qui va s’illustrer dans les jours qui vont venir, sont priés par le roi, reçoivent du roi l’ordre de venir sur Versailles. Le 1er juillet, le régiment suisse de Metz fait l’objet d’un ordre de marche sur Versailles. Le 4 juillet, c’est un vieux maréchal, le maréchal de Broglie, qui se trouve être le grand-père de ces deux Lameth dont je vous ai parlé, alors le maréchal de Broglie reçoit le commandement suprême des forces qu’on est en train de concentrer à Versailles, et il est entendu - il a pour lieutenant un Suisse qui s’appelle Besenval - il est entendu que Broglie et Besenval doivent avoir terminé leur concentration de troupes autour de Versailles et autour de Paris pour le 13 juillet. Or, le 11 juillet au matin, le roi fait son petit coup de tête, et décide de renvoyer Necker et de le remplacer par Breteuil. Breteuil, le baron de Breteuil, avait dit :
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    « Donnez-moi troisjours, et en trois jours, avec la force armée, je suis capable de remettre toutes les choses en ordre. » Trois jours. Nous sommes le 11. Necker est renvoyé le 11. Le 12 au matin, Breteuil prend le pouvoir et dans deux jours, ce sera le 14 juillet, c’est-à-dire la prise de la Bastille. Alors, c’est l’heure, qu’il faut bien regarder. C’est vers 9 heures du matin, le 12 juillet, que la nouvelle se répand dans Paris. Le roi a fait un coup de tête, le roi a renvoyé Necker, il prend Breteuil et des troupes commencent à arriver. Émotion, émotion considérable dans Paris. Les gens se mettent à courir les uns autour des autres, enfin, place du Palais-Royal en particulier, on s’agite énormément. Seulement, ce qui me frappe beaucoup, c’est qu’il y a une sorte d’enthousiasme populaire sur le nom de Necker. Je comprends très bien, ah, je comprends très bien que les rentiers, les financiers, les hommes d’argent, soient furieux du renvoi de Necker, parce qu’ils se disaient : « Avec Necker, c’est nos rentes qui seront certainement payées. » D’autant plus que Necker avait lui aussi des rentes sur l’État, vous vous rappelez qu’il avait prêté deux millions au Trésor français en 1778. Publicitairement, il avait fait un grand bruit sur ces deux millions, et il entendait récupérer les arrérages naturels. Alors, je suis complètement convaincu, enfin, ça va tout seul, que les rentiers parisiens, que la bourgeoisie financière de Paris est furieuse du renvoi de Necker. Ce qui me frappe et me stupéfie, c’est que la petite plèbe parisienne marche, mais nous avons déjà vu la petite plèbe parisienne marcher lorsqu’on renvoyait les parlements, lesquels travaillaient contre elle. C’est pas la première fois qu’elle prend, pardonnez-moi cette expression vulgaire, des vessies pour des lanternes, mais l’expression vulgaire et traditionnelle a ici son plein emploi. C’est en effet prendre une vessie pour une lanterne, puisque Necker, c’était une panse, c’était un surgonflé et un boursouflé. Toujours est-il qu’effectivement les bustes de Necker et du duc d’Orléans se trouvent dans la matinée du 12 promenés à travers Paris. Où est-ce qu’on en a trouvé, des bustes ? Dans un musée, un musée de cire, qui s’appelle le musée Curtius et qui était la préfiguration de ce qui est aujourd’hui encore, je crois, le musée Grévin, un pareil musée de cire. Alors, des industrieux, enfin, des types astucieux, sont allés chercher les bustes du duc d’Orléans et le buste de Necker et on va promener ça glorieusement, entourés de palmes, dans les rues de Paris. Le mouvement est parti du Palais Royal. Qu’est-ce que c’est que le Palais Royal ? Le Palais Royal, c’est un immense château qui appartenait au duc d’Orléans. Le duc d’Orléans, c’était la plus grosse fortune de France, et c’était aussi un homme qui dépensait tellement qu’il s’était terriblement endetté en très peu de temps. Pour cette raison, trois ans avant la révolution, il avait décidé d’ouvrir au public une partie de son Palais Royal, et en particulier, il avait fait établir autour de la grande cour d’honneur des galeries. Il y en avait qui étaient des galeries en pierre, il y avait des galeries en bois, et là s’étaient établies des sortes de maisons interlopes, enfin, il y avait des tripots, il y avait des maisons de tolérance, qu’on n’appelait pas comme ça, en ce moment-là, mais des lupanars. Il y en avait des quantités. Du moment que c’était la propriété du duc d’Orléans, la police n’avait pas le droit d’y entrer, mais les pauvres n’y entraient pas non plus. Il fallait être bien habillé , il fallait être correct,
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    dans ce PalaisRoyal. Or, le Palais Royal était le centre d’agitation parisien. C’est une espèce de milieu d’eau trouble où tous les intrigants pouvaient s’agiter. Et comme c’était sur le territoire du duc d’Orléans, le duc d’Orléans dirigeait tout ça avec ses agents. Alors, comme l’agitation principale le 12 juillet au matin sort du Palais Royal, nous pouvons être à peu près convaincus que le duc d’Orléans était derrière et même qu’il avait probablement répandu de l’argent. Quelqu’un va surgir, ce jour-là, c’est Camille Desmoulins. Camille Desmoulins, il jouera un rôle dans notre histoire, il faut que nous le regardions un instant, c’est un personnage complexe, vous savez, Camille Desmoulins. J’ai bien regardé les visages. C’est tellement intéressant, étudier les visages, et nous avons pas mal de portraits de Camille. Il était jaune, il était bilieux, il avait quelque chose de curieux dans le regard, une sorte d’incertitude un peu louche, le regard, pas du tout louche parce qu’il était bigleux, pas du tout, mais il y avait quelque chose de trouble dans ce regard. C’était un garçon qui était capable de violents entraînements, et en même temps qui était capable de tendresse et de gentillesse. A ce moment-là, Camille Desmoulins, c’est un garçon qui n’a pas le sou. Il aura bientôt le sou, parce qu’il va finir par épouser une petite Lucie du Mesnil, qui avait beaucoup d’argent, qui va lui apporter d’un seul coup cent mille francs. Mais pour l’instant, il n’en a pas. Eh bien, ce 12 juillet au matin, quand les Parisiens apprennent que Necker est renvoyé, qu’il y aura peut-être un coup de force de la cour, Camille Desmoulins, au Palais Royal, dans ce milieu grouillant, grimpe sur une table, sort des pistolets qu’il avait dans sa poche, dresse ces pistolets, crie « Aux armes ! La cour va venir nous attaquer, il faut que nous nous défendions. » Et comme il est sur une table, que c’est en juillet, que cette table est à la hauteur des branches d’arbres, il arrache une feuille, une feuille verte, il la met à son chapeau. Verte, parce que c’est la couleur de l’espérance, les gens arrachent des feuilles, ce qui permet à Madame de Staël, plus tard, de raconter que Camille Desmoulins avait choisi la couleur verte parce que c’était la couleur de la livrée, c’est-à-dire les domestiques de Necker, je vous assure que personne n’y avait pensé à ce moment-là. Vert, c’était simplement la feuille d’espérance. « Aux armes ! » il a crié. Dans cette journée, le tumulte devient de plus en plus grave dans Paris, et en fin d’après-midi, le régiment du Royal Allemand, c’étaient donc des Allemands qui étaient là, qui étaient commandés par le prince de Lambesc, le Royal Allemand, devant l’agitation de Paris, fait une charge. Attention, on a un peu exagéré dans l’histoire. On a dit : « Ils ont chargé. » On se représente tout de suite, sabre au clair, des cavaliers au galop, mais ce n’est pas tout à fait ça. Les dragons de Lambesc étaient là, tout près du Palais Royal, et de la place qui est aujourd’hui la place de la Concorde, la place Louis XV ; et ils ont avancé, ils ont avancé dans la foule, pour la repousser. Il s’est trouvé qu’un vieillard a été piétiné, il n’est pas mort, mais enfin, il a été piétiné. Alors, des Gardes Françaises, des Grades Françaises, c’étaient des soldats qui étaient au service du roi et qui étaient cantonnés pour une part à Paris, des Gardes Françaises prennent brusquement le parti de la foule, et se mettent à combattre le Royal Allemand. C’est très mauvais, ça, ça donne l’impression d’une indiscipline dans l’armée. Alors, la suite, retenez ce que je vais vous dire, la discipline
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    dans l’armée, çase présente comme ça. Toute la journée du lendemain 13, les Parisiens excités et poussés par un certain nombre de gens, sont là à chercher à se procurer des armes. Et ce qu’ils disent : « Nous sommes cernés, il y a des troupes qui sont déjà venues jusque dans le Champ de Mars - qui n’est pas tellement loin, c’est près des Invalides - il y a d’autres troupes qui vont certainement arriver par Vincennes, il nous faut des armes. » Ils vont vers l’Hôtel de Ville, bien sûr, l’Hôtel de Ville était dirigé en ce moment-là par quelqu’un qu’on appelait le Prévôt des Marchands, et pratiquement, c’était le maire, qui s’appelait Flesselles. Flesselles n’aime pas beaucoup cette foule, un peu déguenillée, qui vient lui demander des armes, mais ils sont très nombreux, les gens, alors, on leur donne les 350, 360 fusils qui étaient conservés à l’Hôtel de Ville. On les leur donne sans joie. Flesselles a même dit : « Je crois qu’il y a des armes chez les chartreux. » C’était une drôle d’idée. Enfin, il y a un couvent qui était là. La foule se précipite chez les chartreux. Non, il n’y a pas d’armes, il y a du blé qu’on va enlever chez les lazaristes aussi. Enfin, il faut trouver des armes. Alors, les gens se précipitent au Garde-Meubles. Le Garde-Meubles, c’était surtout un musée. Alors, là, il y avait des armes historiques. Il y avait des hallebardes, il y avait des cuirasses et il y a certaines personnes qui se mettent des hallebardes dans les mains et des cuirasses sur le corps, c’est un peu ridicule, mais ça, ce n’est pas un armement. Dans la même journée du 13 juillet, deux bateaux de poudre, pleins de barils de poudre, sont trouvés, enfin, sont repérés. Et ils sont là sur la Seine. Les poudres devaient être débarquées pour être envoyées à l’Arsenal, ou ailleurs. Le public le sait. Je ne sais pas comment. C’est un prêtre, c’est l’abbé Lefebvre, qui organise la distribution des poudres. Les gens reçoivent de petits sachets de poudre, mais il n’y a toujours pas de fusils. Alors, où est-ce qu’ils sont, les fusils ? On est allé à l’Arsenal, mais l’Arsenal est vide. Mais on sait qu’il y a deux endroits où sont des fusils à Paris. D’un côté, c’est l’Hôtel des Invalides, et d’autre part, c’est la Bastille. La Bastille, c’est un morceau. Vous savez, c’était une énorme forteresse qui était au faubourg Saint-Antoine, avec des tours de trente mètres de haut, avec des canons qui étaient braqués entre les créneaux, pas facile à enlever. Tandis que les Invalides, ça semblait plus facile. Alors, le 14, le 14, il s’était produit dans la nuit du 13 au 14 quelque chose de très dangereux, de très redoutable. Le petit peuple s’était jeté sur le mur des fermiers-généraux, vous savez, le mur de l’octroi, et avait incendié 40 octrois sur 54. Ça commençait à prendre une mauvaise allure, ce Quatrième État en mouvement. Le 14 au matin, toujours conduits par ce prêtre, l’abbé Lefebvre, huit à dix mille personnes se précipitent dans la direction des Invalides, pour prendre des armes. Il y en a, en effet, il y a plus de trente mille fusils et quelques canons, aux Invalides. Qui dirigeait les Invalides ? C’était le marquis de Sombreuil. Eh bien, le marquis de Sombreuil se laisse faire, parce qu’il voit qu’il y a dix mille personnes, il y a des gens qui sont absolument résolus à entrer par la force s’il le faut. Le marquis de Sombreuil ne dit rien, enfin, il laisse passer les gens et le pillage, si vous voulez, la saisie des fusils s’organise. Les Invalides, c’est à côté du Champ de Mars, et au Champ de Mars, il y a les régiments qui sont commandés par Besenval, le Suisse Besenval. Alors, comment ça se fait que ces régiments qui sont là et qui peuvent
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    parfaitement intervenir, quiont du canon, qui ont du fusil, comment ça se fait que les régiments ne marchent pas ? Monsieur Jean Mistler, qui a été élu récemment à l’Académie Française, a fait il y a trois ans, je crois, un livre intitulé « Le 14 juillet ». Avec le respect que je dois lui porter, je crois que son livre est d’une extrême légèreté, c’est très mal informé. Aujourd’hui, sur le 14 juillet, le livre de base est celui que j’ai déjà nommé, de Monsieur Godechot, le doyen de la Faculté des Lettres de Toulouse. Alors, Monsieur Mistler, dans son livre, dit : « Il y a une trahison, une trahison de la part de Besenval, qui commande ces troupes qui sont au Champ de Mars et qui restent immobiles tandis que la foule se précipite aux Invalides - Besenval, qui était suisse, avait partie liée avec Necker, autre Suisse, et pour que Necker puisse reprendre le pouvoir dont il a été éjecté le 11, Besenval laisse faire la foule ». Non, ce n’est pas vraiment ça, ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Besenval est honnête, enfin, il a des ordres. Broglie lui dit d’essayer d’intervenir, mais Besenval ne peut pas intervenir, parce qu’il s’est aperçu que les troupes ne marcheraient pas. En particulier, il y avait déjà les Gardes Françaises qui étaient en état de révolte. Aucun moyen de se faire obéir des Gardes Françaises, pour marcher contre la foule, et ce que Godechot a établi, ce qui est extrêmement intéressant, c’est que des mercenaires étrangers eux-mêmes et des Suisses eux-mêmes étaient en train de déserter. Avant le 14 juillet, il y a des désertions dans les troupes de mercenaires. Pourquoi ? Eh bien, c’est là où je crois qu’il y a eu une intervention financière. Il y a le duc d’Orléans, il y a d’autres personnes, enfin, de l’argent a été répandu, on achète les troupes françaises, les troupes, pour qu’elles ne marchent pas contre la foule. Alors, si la monarchie absolue va tomber le 14 juillet, c’est parce que son instrument de répression lui a fondu entre les mains. C’est parce que le roi qui espérait se servir de l’armée s’aperçoit que cette armée ne marchera pas. Et si Besenval n’ose pas donner l’ordre à ses troupes d’attaquer contre la foule qui est aux Invalides, c’est parce qu’il se dit : « Je vais m’exposer à une humiliation terrible, on va s’apercevoir que les troupes ne veulent pas m’obéir. » Voilà la vérité. La monarchie absolue en France va tomber, le 14 juillet exactement, comme tombera la monarchie restaurée en 1830, et la monarchie de Louis-Philippe en 1848. Et comme a failli tomber le gouvernement de Monsieur Thiers en 1871. Toujours pour la même raison. Parce que l’armée ne marche pas. En juillet 1830, quand le roi Charles X essaiera de lancer l’armée sur le peuple, il s’apercevra qu’elle ne veut pas marcher. En février 1848, lorsque Louis-Philippe essaiera de lancer l’armée contre le peuple, le maréchal Bugeaud lui-même, qui est aussi sérieux que Besenval en 89, dit : « Je ne peux pas. Les troupes ne marcheront pas. » Et Monsieur Thiers, vous vous rappelez peut-être, 1871, lorsque la Commune va éclater dans Paris, Thiers a envoyé un régiment d’infanterie qui s’appelle le 88e, qui doit monter sur Montmartre, le 88e Régiment d’Infanterie va se mutiner pour ne pas tirer sur la foule. C’est le même phénomène qui se produit et je n’ai pas vu assez d’historiens le souligner. Le gros événement du 14 juillet que je vais vous raconter maintenant, ou la prochaine fois, le gros événement, c’est la défection des troupes. Quand Besenval va retirer ses troupes en disant : « Je ne peux pas les lancer contre la foule », quand il va
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    rentrer à Versailles,quand il va voir son chef Broglie, et quand tous deux iront trouver le roi, ils lui diront : « Sire, il n’y a pas moyen, les troupes ne marcheront pas. » Alors, le 14 juillet, voyant qu’il n’y a pas de défense, la foule a maintenant ses fusils : trente mille fusils. Elle va se porter sur cette Bastille et la Bastille représente quelque chose de terrible. Premièrement, une forteresse au centre de Paris, ou du moins, si vous voulez, à l’est de Paris, capable avec ses canons de pulvériser, si elle se met à tirer, le faubourg Saint-Antoine, et d’autre part, c’est un symbole, la Bastille, parce que c’était là qu’on enfermait les prisonniers que les lettres de cachet avaient désignés. CHAPITRE 5 Donc, le 14 juillet 1789, Paris, comme on dit, va prendre la Bastille. Qu'est-ce que ça veut dire, Paris ? Environ dix mille personnes, dix mille pauvres gens qui vont se précipiter sur la Bastille. Ils se précipitent sur la Bastille pour deux raisons que je vous rappelle, premièrement, parce qu'ils veulent trouver des armes qui sont à la Bastille, pour se défendre contre le coup de force possible de Versailles, c'est-à-dire du roi, et deuxièmement, parce que la Bastille est une forteresse menaçante, et qu'il faut essayer d'éliminer ce danger dans Paris. Les faits de la prise de la Bastille sont bien connus, aujourd'hui. Je vous rappelle pour la troisième fois, je crois, l'admirable bouquin de Monsieur Godechot, qui permet de suivre les événements pas à pas. Vous savez qu'il y a eu divers temps. On a essayé de parlementer. Des délégués de l'Hôtel de Ville sont venus trouver le directeur, le gouverneur, qui s'appelle Launay, et lui ont dit : « Il faut vous rendre ». Et Launay a dit : « Pas question. Je dois défendre la Bastille ». Il y avait une très faible garnison, il y avait 82 hommes, dont 32 Suisses. Le reste, c'étaient des Invalides, et puis, il se trouve que ce pauvre Launay a perdu la tête, je ne crois pas que ce soit un traître, mais tandis qu'on parlementait, une décharge part, des gens qui étaient dans la cour tombent, la foule se précipite, avec un très grand courage, puisque vous vous rendez compte, attaquer une forteresse de trente mètres de haut avec des gens qui sont là en bas et qui ont simplement de petits fusils, c'était quelque chose, et alors, ça ne réussit pas, d'abord. Un renfort brusque arrive, avec des Gardes Françaises, c'est-à-dire des soldats révoltés qui sont conduits par un singulier personnage dont je vais vous reparler, qui s'appelle Hulin. Ce Hulin arrive avec du canon, avec des Gardes Françaises. Cette fois, on enfonce l'affaire, on arrive à pénétrer à l'intérieur de la Bastille, le Launay capitule. Ça y est, elle se rend. C'est le sens de l'histoire, qui est intéressant. Qu'est-ce qui se passait, ce jour-là ? Pourquoi est-ce que ça se produisait ? Chateaubriand, Chateaubriand qui, en 1821, était ministre de France en Prusse, Chateaubriand qui était un royaliste fidèle, il va écrire, dans ses Mémoires d'outre-tombe en 1821 des phrases que je peux vous citer, parce que cet homme et ce royaliste a compris que la prise de la Bastille avait une autre signification. Il dit : « La nation ne se trompe point sur l'importance du fait moral. Sous cette colère était
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    cachée l'intelligence quijetait les fondements du nouvel édifice, la Bastille était à ses yeux le trophée de sa servitude, le gibet de sa liberté ». Mais il y a un autre texte à mon avis encore plus important, et que je ne vois jamais citer, et que je tiens à vous rapporter, avec Madame de Staël. Qui est Madame de Staël ? C'est la fille de Necker, et dans ses Considérations sur la Révolution française, première édition de 1818, tome 2, page 129, il y a une phrase que je trouve pathétique de la part de cette grande bourgeoise. « Tout faisait croire aux gens de la classe ouvrière (elle écrit bien ça, hein), tout faisait croire aux gens de la classe ouvrière - les brassiers de la campagne, les prolétaires des villes - tout faisait croire aux gens de la classe ouvrière que le joug de la disparité des fortunes allait enfin cesser de peser sur eux. Ils se levèrent dans cet espoir insensé. » Ça va loin, une phrase comme ça. Ça signifie que Madame de Staël, qui n'avait pas les yeux dans sa poche, s'apercevait bien de ce qu'il y avait derrière le 14 juillet. Il y avait les bourgeois, bien entendu, mais il y avait tout le petit peuple, tout le petit peuple écrasé de la campagne, tous les prolétaires de Paris, qui avaient vingt sous par jour pour manger, alors que ce jour-là, le pain s'était élevé à 14 sous et demi, et ces gens se disaient : « Il y a un grand mouvement qui va se produire, peut-être qu'on va arriver à élever nos enfants ». Voilà ce qu'il y avait sous le 14 juillet. Puis, il y a de très curieux excitateurs, vous savez, c'est curieux de voir ça. Rivarol, l'écrivain de l'extrême droite, très peu de temps avant la prise de la Bastille, avait souligné le fait et Monsieur Mistler, dans son livre sur la chute de la Bastille dont je vous parlais la semaine dernière, accueille cette affirmation de Rivarol avec une espèce de ricanement. Rivarol dit : « Oh c'est curieux, tout de même, comme il y avait des gens peu intéressés dans l'affaire, et qui s'y intéressaient passionnément, par exemple, dit-il, l'agent de change Boscary, par exemple, Monsieur Laborde-Méréville, qui était un banquier, et qui en même temps était un colonialiste, et qui avait d'énormes intérêts aux Antilles ». Comment ça se fait que ces gens soient si passionnés ? Ils poussaient les gens. Oh ! ce n'étaient pas eux-mêmes qui s'exposaient. Ils n'étaient pas les premiers des combattants de la Bastille. Mais comment ça se fait qu'ils étaient là ? Ils étaient là à exciter les gens, à les pousser. C'est très clair, vous savez. Ces gens, ces gens d'argent veulent ravoir Necker, parce que Necker, c'est les rentes assurées, et d'autre part, ils ne peuvent pas y arriver seuls, ils ont besoin d'un levier. Ce levier, hé bien, c'est la petite plèbe. Alors, ils vont exciter cette petite plèbe, ils vont la pousser du côté de la Bastille et du côté de la cour, de peur que cette petite plèbe qui, comme dit Madame de Staël, voudrait essayer que ça change, afin qu'ils soient capables de vivre, de peur que cette petite plèbe ne dise « Les banques, les banques ! », alors, pour qu'on ne dise pas « Les banques ! », c'est-à-dire les endroits où il y a de l'argent, on va dire « La Bastille ! La Bastille ! » Faut bien comprendre ça aussi, faut se rendre compte qu'il y avait tous ces soubassements, toutes ces arrière- pensées dans la diversion d'une certaine partie de la classe bourgeoise organisée du côté de la Bastille et du côté de la Cour. Cette prise de la Bastille, il faut encore que je vous donne un détail, je vous en parlais la première fois à propos de Michelet. Il y avait très peu de prisonniers, hein ?
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    Il y enavait sept. Sur ces sept prisonniers, il y en avait quatre qui étaient des droit commun, il y en avait deux qui étaient des fous, et non parce que, comme le dit Michelet, ils étaient devenus fous, et puis, il y avait un marquis de Solages, vous savez ce que c'est, les Solages, c'est une grande famille de Carmeaux, des industriels, enfin, des entrepreneurs de mines, de Carmeaux. Ce petit Solages, il était suspecté de meurtre, et sa famille, pour lui éviter la pendaison ou la décapitation, avait prié le roi de l'enfermer à la Bastille, le temps qu'on oublie l'affaire, et puis, il sortirait, on l'aurait classé. Eh bien, ce petit Solages était là à la Bastille. C'est tout. Ce n’était pas très intéressant. J'ajoute que les assaillants ont eu 98 tués et 60 blessés, et qu'il ne faut pas faire confiance à Monsieur Gaxotte, lequel dit : « Ces 98 tués, c'est des repris de justice ». Il y a aussi un monsieur, qui est dans la ligne de Gaxotte, qui s'appelle Bessan- Massenet, qui a fait en 1961 un livre sur Robespierre, et dans ce livre, il dit : « C'étaient des rôdeurs de barrière, qui étaient les assaillants ». Eh bien, Monsieur Godechot, il a fait une analyse minutieuse. Il a regardé le nom des tués, il s'est documenté sur eux et il s'est aperçu que pour cinq sixièmes, ces tués et ces blessés, c'étaient des petits artisans, des pauvres types. C'étaient des ouvriers du faubourg Saint-Antoine. Alors, cette prise de la Bastille a donc le sens que je vous indique, et ça va susciter une peur, une peur considérable, dans la classe bourgeoise. Lorsque les incidents Réveillon s'étaient produits, en avril, vous vous rappelez peut-être, l'incident Réveillon, c'est le 26-28 avril 89. C'est un marchand de papier peint du faubourg Saint-Antoine. Il y avait eu cent tués, puisqu'il y avait eu une grosse émeute. Le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint-Marcel s'étaient mis d'accord pour essayer d'attaquer cette maison. Un Suisse, encore, qui s'appelait Mallet du Pan, et qui dirigeait à Paris un journal, qui s'appelait Le Mercure, Mallet du Pan avait écrit : « Les Huns, les Vandales, les Wisigoths sont parmi nous ». C'est-à-dire qu'il y a dans la basse plèbe de Paris, des gens aussi affreux que ne l'étaient les anciens barbares. Vous voyez l'indication de la terreur. On se dit : « Il y a nous, les gens bien, et puis, à côté, il y a les soubassements terribles. C'est ce qu'on appelle la populace ». Alors, au sujet de la populace, j'ai trouvé un texte de Victor Hugo qui est très peu connu, puisque ça n'a été publié que dans les reliquats, dans l'édition de l'Imprimerie Nationale, reliquats de « Quatre-vingt Treize », et je tiens à vous lire ça. « La populace, écrit Victor Hugo, soldats passés aux baguettes, pour un pli d'uniforme, filles tondues, et faites de force prostituées pour un mot irrévérent à un exempt de police, délinquants ayant passé six mois debout jour et nuit dans la boue, liés par le cou à la poutre basse du Châtelet, faux sauniers (les faux sauniers, c'étaient ceux qui essayaient de tricher à la gabelle) roués pour une livre de sel, braconniers mis au gibet pour une perdrix, servantes suppliciées pour un vol de cinq sous, tout cela, toutes ces âmes lamentables, les spoliés du fisc, les dévalisés par Versailles, toutes les faims, toutes les soifs, toutes les bouches tordues par le sanglot et le blasphème, toutes les poitrines pleines de vengeance, la voilà, la populace ». « La populace, dit encore Victor Hugo, c'est la lie du pressoir social, cette infortunée, cette déshéritée, cette vaincue, cette vagabonde, cette va-nu-pied, cette affamée, cette répudiée, cette
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    désespérée, c'est laplaie sociale, vivante, une plaie devenue bouche, qui saigne et qui hurle, et qui mord. Avant de s'indigner, dit Victor Hugo, sur la fureur du souffle, il faut savoir ce que c'était, l'horreur du miasme ». Bien, c'est entendu. Il y a eu des choses qui ne sont pas très belles, le 14 juillet. Les Invalides et les Suisses s'étaient rendus. Bien, quand ces types se sont rendus, on en a tué pas mal, on les a égorgés, alors qu'ils étaient impuissants, incapables de se défendre. Launay, qui s'était rendu, quand on l'a conduit à l'Hôtel de Ville, on lui a enfoncé une baïonnette dans le ventre. Flesselles, le prévôt des marchands, dont la foule se dit : « Il a essayé de nous tromper, il n’a pas voulu nous donner des armes », on l'abat d'un coup de pistolet, et bientôt, dans quelques jours, il y aura Foulon et Berthier qui vont avoir la tête coupée, et on piquera, on plantera leur tête au bout de piques. Je comprends bien qu'il y avait là quelque chose de redoutable, mais ce que je veux vous montrer, c'est la terreur qui commence à naître dans la classe bourgeoise. Dès le 11, dès le 11 juillet, le 11, hein ? un comité permanent s'organise, qui s'appelle comme ça, Comité Permanent. Qu'est-ce que c'est ? Ce sont les 307 grands électeurs parisiens. Vous vous rappelez qu'il y avait deux étapes, qu'on en avait même fait trois pour le choix des délégués aux États Généraux. Alors, les grands électeurs, des gens bien, il y avait Lavoisier, par exemple, qui était un fermier-général, eh bien, ces 307 se constituent en Comité Permanent, c'est-à-dire qu'ils essaient de prendre le pouvoir dans Paris, ils décident le 11 d'établir ce qu'ils vont appeler, parce que ça présente bien, une milice citoyenne. Cette milice citoyenne, c'est l'armement des gens convenables, en apparence contre la cour, parce qu'il y a ce danger, mais en fait et surtout contre ce qui s'appelle la populace. Le 12 au matin, à dix heures du matin, les 307 se réunissent en décidant qu'on va armer à toute vitesse 48.000 habitants de Paris. Qu'est-ce que c'est, 48.000 ? Ce sont les 48.000 qui avaient le droit de vote. Ces 48.000, cela devait être choisi, comme ils disent eux-mêmes, parmi les citoyens connus, on va leur donner un chef, et ce chef s'appellera le marquis de la Salle, et ces 48.000 seront l spécialement pour veiller sur la populace, et dans la nuit du 14 au 15, ils vont procéder à des désarmements. Comme la foule, n'importe qui, s'était emparée de fusils aux Invalides, il s'agit de ne pas laisser des fusils dans les mains des prolétaires. Alors, des patrouilles civiques, c'est le mot qu'on va employer, des patrouilles civiques vont se répandre dans Paris, dans la nuit du 13 au 14. Donc avant la prise de la Bastille, pour essayer de reprendre leurs fusils à ces prolétaires. On va y aller doucement, vous comprenez, on va faire ami-ami avec eux, c'est très utile de les avoir, il faut simplement les tenir, alors, on ne va pas leur prendre leurs fusils de force. Qu'est-ce qu'on va faire, comme ce sont des bourgeois, qui sont dans la milice ? On va leur acheter leurs fusils. Ces types ont volé des fusils aux Invalides. Par conséquent, ils les ont eus gratuitement entre les mains. Et les patrouilles civiques s'approchent d'eux très gentiment, les gens sans aveu, comme on dit, et leur disent : « Ça ne vous ferait pas plaisir, enfin, de vendre votre fusil ? » Alors, vous comprenez, le prolétaire, qui avait ce fusil gratuit, tout d'un coup, on lui donne quatre ou cinq livres, c'est-à-dire de quoi vivre plusieurs jours, naturellement, il le vend, ce fusil. Alors, la milice
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    bourgeoise commence àpas mal travailler pour le désarmement de la populace, dans la nuit du 13 au 14, donc, il y avait 48.000 citoyens solides. Le 14, maintenant, quand je vous ai dit tout à l'heure que Hulin, ce personnage étrange, était survenu brusquement dans la prise de la Bastille, qui c'est, Hulin ? Hulin, c'est un drôle de gars qui était sorti de France et puis qui était allé se mettre au service de Genève en 1782. Vous vous rappelez peut-être qu'il y avait eu une insurrection à Genève, parce que la plèbe en avait assez d'être dirigée par des banquiers. Les banquiers avaient gagné avec les forces étrangères. Les forces françaises et les forces piémontaises. Une fois que les banquiers ont eu gagné, ils ont établi des milices. Ce petit Monsieur Hulin s'était mis au service de la milice, de la milice bourgeoise. Puis, il était revenu en France, il avait des liaisons avec Perregaux, c'était un Suisse aussi, un Neuchâtellois. Comme il était suisse, il était bien avec Necker, et Perregaux était un ami de ce Hulin, ou plutôt, Hulin était parvenu à se mettre dans les bonnes grâces de Perregaux. Perregaux, le banquier Perregaux, il est, mais il est incandescent, vous savez, le 13 et le 14. Il dit qu'il va même se charger de payer l'entretien de plusieurs bataillons de la garde civique. Alors, c'est Perregaux et d'autres qui vont pousser Hulin afin de commencer à contrôler les événements qui se déroulent autour de la Bastille. Et à l'Assemblée, eh bien, à l'Assemblée, vous savez, on n'est pas fiers. Pendant très longtemps, je m'étais imaginé que l'Assemblée devait suivre avec des yeux tout à fait intéressés ce qui se produisait dans Paris, mais ce n'est pas vrai du tout. C'est qu'à l'Assemblée, on est épouvanté, on se dit : « Mais qu'est-ce qui se passe ? » Et Mirabeau en particulier, très effrayé, Mirabeau. Voyons dans une note que j'ai prise là, Mirabeau, dès le 26 juin, Mirabeau avait dit, 26 juin : « Tout doit s'accomplir par le seul concours (le seul, vous avez entendu ?), le seul concours des lumières ». Il avait des intentions patriotiques, c'est-à-dire, « C'est à nous, bourgeois, de nous occuper de l'affaire, mais il ne faut pas que le Quatrième État s'en occupe » . Le 9 juillet, il y a l'intervention célèbre de Mirabeau et sur laquelle j'ai quelque chose à vous dire qui doit renverser la tradition. De même que je vous ai indiqué que la phrase de Mirabeau sur les baïonnettes n'avait pas du tout le sens qu'on lui donne, que Mirabeau ne disait pas : « Nous ne sortirons même pas devant les baïonnettes, mais au contraire, hé bien, si le roi utilise la force, nous sortirons ». De même, le 9 juillet, il y a une intervention célèbre de Mirabeau, on vous le dit, regardez avec quelle force Mirabeau s'oppose à la cour, puisqu'il va faire des représentations au roi le 9 juillet en disant : « C'est intolérable, ces concentrations de troupes dans Paris. Qu'est-ce que vous comptez faire ? » Mais si vous regardez les arguments qu'emploie Mirabeau auprès du roi pour lui dire « Il ne faut pas concentrer des troupes dans Paris », ils sont singuliers, ces arguments. Mirabeau dit en effet à Sa Majesté que ces régiments qu'il amène dans Paris, s'ils sont mis en contact avec la plèbe parisienne, ils risquent de se dissoudre. C'est donc Mirabeau lui-même qui avertit le roi en disant : « Attention, Sire, si vous mettez vos soldats en contact avec la foule, vous n'êtes pas sûr d'obtenir l'obéissance ». Par conséquent, Mirabeau, il n'a rien contre l'emploi de la force militaire contre Paris. Il faut simplement que cette force soit contrôlée, par eux, les bourgeois, et qu'elle serve à faire tenir tranquille la
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    populace, et pasautre chose. Et il avertit même le roi : « Attention, vous allez peut- être perdre votre instrument de répression ». Le 12, le 12, donc encore avant la prise de la Bastille, un nommé Le Chapelier, personnage important, d'ailleurs, on va le trouver plus tard dans une opération de premier ordre, ce Le Chapelier monte à la tribune de l'Assemblée et dit ceci : « Les propriétés ne sont plus en sûreté. Seule la grande bourgeoisie peut remédier au malheur qui nous menace ». Le 14, pendant que la plèbe est en train de prendre la Bastille, il y a un autre député du Tiers, qui s'appelle Bancal des Issarts et qui va monter à la tribune en félicitant - de ce qui se passe à Paris, du côté de l'Hôtel de Ville - en félicitant le Comité Permanent, il dit : « Il n'y a que la milice bourgeoise qui peut nous sauver ». Le 14 au soir, dans la nuit du 14 au 15, Dupont, Dupont de Nemours, va aller faire une visite au roi, puis va aller se précipiter à Paris. Dupont de Nemours, c'est quelqu'un que nous allons retrouver. Nous connaissons son nom, enfin, c'est quelqu'un qui a créé une dynastie puissante aux États-Unis, c'est un fabricant d'explosifs, et Dupont de Nemours a ceci d'intéressant pour nous, c'est qu'il s'était déjà fait connaître sous Turgot, qui était l'ennemi de tout dirigisme. Il disait : « Il ne faut surtout pas gêner le commerce ». Et il avait deux collaborateurs principaux, Condorcet, dont le véritable nom, c'est le marquis de Condorcet, et Dupont de Nemours. Eh bien, Dupont de Nemours, qui est député du Tiers, se précipite dans la soirée du 14 auprès du roi, et lui dit : « Mais c'est épouvantable, enfin, il faut faire quelque chose, il faut que vous-même vous rappeliez Necker, il faut que vous veniez dans Paris, la plèbe est en train de se soulever ». Et dans cette fameuse nuit, se précipite en effet à Paris Dupont de Nemours, et à deux heures du matin, il arrive à l'Hôtel de Ville pour faire la déclaration que voici, il raconte qu'il y a eu à Versailles en fin d'après-midi une délégation de l'Assemblée auprès du roi, une délégation terrifiée et suppliante venant conjurer le roi de calmer Paris par tous les moyens, que le roi comprend les choses et qu'il a dit en propres termes : « L'objet de vos inquiétudes est bien propre à émouvoir le cœur de tous les citoyens », et effectivement, le roi se dit : « On ne peut pas laisser se développer des choses pareilles », donc, il va céder, il va rappeler Necker, parce que son instrument de répression lui a fondu entre les mains. Le 16, il annonce qu'il retire les troupes, il annonce que Necker est rétabli. Le 17, il vient à Paris, et le 15 déjà, le Comité Permanent qui s'est fait transformer maintenant en une puissance stable ... qui avait décidé de remplacer le marquis de la Salle par La Fayette, à la tête de la Garde Nationale, parce que La Fayette avait un autre prestige que ce marquis de la Salle, parce qu'il était un trompe-l’œil excellent : ce conseil permanent, qui avait décidé que n'entreraient dans la Garde Nationale que, suivez-moi bien, que ceux qui étaient capables de se payer un uniforme. L'uniforme coûtait quatre louis, ce qui faisait 80 francs. Il y avait très peu de gens qui étaient capables de se payer un uniforme de 80 francs. Alors, ce jour-là, la Garde Nationale était bien constituée. Le roi ayant annoncé que Necker est repris, le roi venant personnellement à Paris, ce 17 juillet, c'est l'ivresse. C'est magnifique. Necker est rappelé.
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    Camille Desmoulins aupalais Royal prononce un mot invraisemblable. Il dit : « Avec Necker (oui, oui, il dit ça !), avec Necker, c'est la destruction du veau d'or ». Vous vous rendez compte, Necker, c'était l'homme du veau d'or. Mais Camille Desmoulins explique au public : « C'est la destruction du veau d'or ». Acclamations. Le roi entre à l'Hôtel de Ville, sous une espèce de voûte d'acier que les épées de la Garde Nationale lui font. Le roi prononce au balcon de l'Hôtel de Ville les phrases qu'il fallait dire : « Mon bon peuple sera toujours sûr de mon amour ». On va décider de faire un Te Deum à Notre-Dame, on va appeler le roi « restaurateur des libertés nationales », ça y est, le filet est de nouveau tendu sur la classe prolétarienne. La société est sauvée. Mais c'est qu'en province, ça va très mal. Lorsque les paysans - qui étaient impatients de voir leurs droits féodaux anéantis, abolis - lorsque les paysans voient que la population parisienne s'est soulevée et a pris la Bastille, pour les paysans, vous savez, la Bastille, c'était comme le château des Parisiens, et les paysans, ils ont leurs châteaux qui les gouvernent. Ils se disent : « Mais après tout, pourquoi est-ce que nous aussi on ne prendrait pas nos Bastilles ? » Alors, c'est une ruée des paysans français dans des quantités de localités, ruée contre les châteaux. Parfois même, on a brûlé le châtelain, mais surtout, ce qu'on va brûler, c'est les papiers, les papiers des feudistes, les terriers, vous savez, les parchemins qui soi-disant établissaient l'authenticité des droits féodaux, et comme ces châteaux flambent un peu partout, c'est l'épouvante. Et nous voilà en présence de ce phénomène que les historiens appellent la grande peur et dont on déclare qu'elle est mystérieuse. Mais je ne la crois pas du tout mystérieuse, la grande peur. On nous raconte des tas de choses, là-dessus, qui sont très pittoresques, qui sont très pathétiques, qui permettent de faire un très beau développement littéraire. On nous dit : « C'est étrange, ce qui s'est passé, c'est un phénomène presque inexplicable ». A travers toute la France, une terreur se répand, on dit qu'il y a des bandes de brigands qui arrivent de tous les côtés. Les paysans se soulèvent, ils s'arment, ils attendent, ils sont là qui surveillent aux abords de la ville ou du village, en voyant si les brigands n'arrivent pas. Ils n’arrivent jamais. Mais non. C'est extrêmement simple, la grande peur, c'est la grande peur bourgeoise, la grande peur bourgeoise en province, ce sont les gens qui se disent : « Mais c'est affreux ». Les gens, les bourgeois eux-mêmes qui s'affolent. On est en train de voler les propriétés des nobles, c'est entendu, c'est des nobles et puis on va voler nos propriétés à nous. Alors, qu'est-ce qu'il faut faire ? Mais il faut faire le même coup qui vient d'être réalisé à Paris. A Paris, on a laissé s'armer la plèbe parce qu'on a besoin d'elle comme levier. Mais il fallait que cette plèbe soulevée soit extrêmement contrôlée, d'où la milice civique, dite Garde Nationale, pour contrôler la plèbe. De même, à travers toute la province vont s'organiser ces milices bourgeoises qui ont commencé à naître en avril. Et un de ces jours, quand je vous ai parlé, je vous avais dit, vous savez, ce phénomène, c'est très important, c'est un phénomène inédit, dès le mois d'avril, on avait vu se constituer à travers la France des milices bourgeoises, c'est-à-dire que la bourgeoisie s'armait, elle s'armait parce qu'il y avait
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    des émeutes d'affamés,hé bien, la bourgeoisie va se mettre à s'armer en masse, en juillet, devant ces soulèvements de paysans. Alors, on s'arme. On leur dit, il y a un danger, ceux de Paris, les bourgeois de Paris disaient : « Il y a du danger de côté de Versailles, il y a les troupes de Versailles qui vont venir nous attaquer ». En province, on leur dit : « Il y a les aristocrates, ceux qui sont en effet à Versailles, mais qui vont peut-être faire venir des troupes étrangères, il nous faut des soldats, engagez-vous avec nous, on vous surveillera, engagez-vous pour la protection des biens, de tous les biens, des vôtres comme les nôtres ». En fait, tout simplement, on va essayer de mobiliser le plus grand nombre possible de pauvres un peu abrutis, qui ne se rendent pas compte, pour marcher contre les affamés qui se sont jetés contre les châteaux. La répression va être terrible. Il y a des chapelets de pendaisons, vous savez, à travers la France. La bourgeoisie n'y va pas de main morte. Ces malheureux paysans affamés, qui ont touché aux châteaux, ils sont pendus par masses. La répression est particulièrement furieuse en Dauphiné, c'est-à-dire du côté des Périer, les Périer, Barnave, Mounier, vous savez, alors que ce n'était pas là que les incidents les plus graves s’étaient produits. Voilà ce qu'on fait du côté de la province. Et maintenant, qu'est-ce que fait l'Assemblée ? L'Assemblée, elle est très effrayée par les nouvelles qui arrivent de province. Elle avait été très contente, d'abord. Le 17, quand elle avait dit : « Ça y est, le filet protecteur est mis sur le monstre, les Vandales, les Huns, les Goths de Paris sont maintenant dominés par nos patrouilles ». A ce propos même, je devrais vous dire dans une parenthèse que j'ai vu une estampe qui est très singulière, qui est de la fin juillet, une estampe un peu méchante, où il y a ceci : « Le patrouillotisme a remplacé le patriotisme ». C'est-à- dire qu'il y a les patrouilles civiques pour le désarmement des misérables, toujours pour la surveillance des gens sans aveu, et que ces patrouilles civiques remplacent maintenant l'élan patriotique. Vous savez, une légende où le patrouillotisme a remplacé le patriotisme est une légende trop intellectuelle pour la foule. Je trouve ça très vilain, le monsieur qui a écrit ça. Mais ça n'a pas grande importance. Bon. Revenons à l'Assemblée Nationale, maintenant, quand elle apprend que les châteaux flambent, Lally-Tollendal, le marquis de Lally-Tollendal, qui est le fils de ce Lally qu'avait défendu Voltaire, qu'avait très bien défendu Voltaire, le marquis de Lally-Tollendal décide de faire une protestation très violente à l'Assemblée Nationale contre les faits qui se passent en France et il dit qu'il faut faire une adresse à la nation pour déplorer et condamner ces événements tragiques. Robespierre va apparaître ce jour-là pour la première fois. Qui c'est, Robespierre ? C'est un député du Tiers État d'Arras, mais il ne ressemblait pas beaucoup aux députés, aux autres députés du Tiers État. C'est un garçon qui n'a pas eu de chance, Robespierre. Il avait un frère et une sœur, la mère était morte assez rapidement, le père avait abandonné les siens, puis, Robespierre avait eu une bourse, avait fait ses études au collège Louis le Grand. Il était devenu avocat, il travaillait de son mieux. Il y a une légende sur lui qui dit qu'il était très sombre, il n'était pas gai, évidemment, mais enfin, il était capable de rire. J'ai examiné, je vous ai dit à quel point c'est important
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    les visages, j'aiexaminé des portraits, il y en a de nombreux, des portraits de Robespierre, son regard va s'assombrir, va se durcir, mais c'est le Robespierre de 20 ans, 21 ans, que je voudrais vous montrer. C'est un garçon gentil, avec quelque chose comme une espèce de candeur dans le regard. Robespierre était capable de bon rire. Camille Desmoulins, par exemple, qui était son camarade au début de 89, le faisait rire, mais le faisait rire à s'en plier, enfin, des fous rires. Mais c'est un garçon grave, parce qu'il a compris, c'est un des rares qui aient compris que le problème est un problème social, à savoir qu'il y a cette masse d'écrasés, que ces gens ont le droit de vivre. Alors, il s'est constitué sans le dire, oui, il ne fait pas de bruit, il s'est constitué le défenseur de ces écrasés, de ces opprimés, enfin, de ces asphyxiés. Et quand Lally-Tollendal va faire son petit discours à la Chambre, en disant : « Il faut une adresse furieuse à la nation en disant stop », Robespierre demande la parole et dit : « Attention, ce n'est peut-être pas le moment de nous opposer à ceux qui sont réellement les écrasés, les exploités, il y a autre chose à faire pour eux ». Cependant, il y en a d'autres qui ne veulent pas écouter. Il y a un nommé Salmon, le 3 août, qui déclare : « Les propriétés, de quelque nature que ce soit, attention, propriétés aristocrates, ça irait, mais les nôtres, de quelque nature que ce soit, sont la proie du plus coupable brigandage ». Un nommé Target, qui est un légiste, déclare : « Les troubles, dont une partie du pays est le théâtre, portent l'atteinte la plus funeste au droit sacré (sacré !), au droit sacré de la propriété ». Tout ça, c'est de la violence, de la violence de parole, et devant ce qui se passe en province, Le Chapelier a une idée de génie. Non, ce n’est pas ça qu'il faut faire, il faut faire une mise en scène, et cette mise en scène, ce sera la nuit du 4 août. La nuit du 4 août, brusquement, il y a deux délégués de l'aristocratie qui se sont entendus. Monsieur de Noailles, et Monsieur d'Aiguillon, qui vont se succéder à la tribune pour annoncer qu'en apparence ils renoncent aux droits féodaux. Ha ! Il faut entendre Michelet, à ce moment-là, Michelet perd pied, Michelet, il dit : « Voici l'heure solennelle où la féodalité abdique, abjure, se maudit elle-même, c'est un attendrissement, c'est une exaltation sans bornes, c'est la France visible dans toute la richesse de son cœur, la nuit du 4 août emportait les mille ans du Moyen Age ». Il ne se connaît plus, Michelet, depuis cette nuit merveilleuse, plus de classes, rien que des Français, vive la France ! Plus de classes, tu parles ! En réalité, la nuit du 4 août, c'est un festival du mime. Vous comprenez, c'est une mise en scène, c'est une plaisanterie, ce sont des gens qui font semblant de renoncer aux droits féodaux, mais qu'ils ont déclarés rachetables, car Noailles et d'Aiguillon l'ont dit l'un et l'autre : Les droits féodaux sont déclarés rachetables. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que cette espèce de racket que les nobles faisaient sur les paysans, ce racket, puisqu'ils leur prenaient de l'argent en contrepartie de services qu'ils ne rendaient pas, ce racket, les racketteurs décident : « Oh ! Bien. On va y renoncer. On va y renoncer, à condition que vous nous indemnisiez largement ». Et le duc d’Aiguillon a même dit : « Nous demandons à être indemnisés au dernier trente ». Qu'est-ce que ça veut dire, le denier trente ? Ça veut dire que pour qu'un paysan cesse de payer ses droits féodaux, on lui demande de verser immédiatement une somme équivalente à ce qu'il avait versé
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    pendant trente ans.Vous entendez ? Pendant trente ans. C'est ça, la nuit du 4 août, la fameuse abolition des privilèges, c'est une énorme mystification. Alors, poursuivant sur sa lancée, l'Assemblée décide de faire la Déclaration des droits de l'homme. C'est une nouvelle mystification. Il y a trois points particuliers. Premièrement, on annonce que la loi, maintenant, c'est l'expression de la volonté générale, ce n'est plus l'expression de la volonté d'un seul homme, le roi. Mais attention, comment est-ce qu'elle va être défendue, la volonté générale ? Qui va voter ? Qui va l'établir, la loi ? Eh bien, on s'arrangera pour que ce soit uniquement les possédants qui l'établissent. Deuxièmement, tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Vraiment ? Est-ce que le salarié va être égal en droits à celui qui l'emploie ? Cette seconde articulation des droits de l'homme n'a pas d'autre signification que ceci : « Nous demandons que tous les emplois soient ouverts à la roture, aux roturiers comme aux autres ». Et troisièmement, article 14 de la déclaration : « Les propriétés sont déclarées dorénavant inviolables et sacrées ». Sacrées, c'est le mot qu'avait employé Turgot. Sacrées. Flaubert, quand il parlera des événements de 1848, dira : « Alors, la propriété monta dans les respects au niveau de la religion et se confondit avec Dieu ». Bah ! Ça avait commencé avant 1848, ça avait commencé avec la Déclaration des droits de l'homme. La propriété était déclarée inviolable et sacrée, ça veut dire que quiconque oserait proposer une nouvelle répartition de la propriété un peu plus humaine, celui-là commettrait un attentat et un sacrilège. Ça va, les gens votent, le 24 août, la décision est prise. Le 24 août. Le filet protecteur dont je vous ai parlé est bien établi. Il y a tout de même un petit point qui est gênant : les ateliers de charité dont avait parlé Turgot. Les ateliers de charité fonctionnaient dans la mesure même où il y avait encore plus de détresse dans Paris qu’ailleurs, et dix mille prolétaires chômeurs avaient été employés à l'atelier de charité de Montmartre. Maintenant que la bourgeoisie est tranquille, maintenant que le roi s'est rallié, maintenant qu'il a parlé de l'amour de son peuple, on va liquider ces dix mille hommes, que la bourgeoisie appelle volontiers les brigands, les brigands de Montmartre. On va leur envoyer du canon, pour les faire partir de Montmartre, et c'est Hulin, vous savez, l'homme de Perregaux, c'est Hulin qui va se charger de conduire les canonniers pour faire partir les dix mille brigands de Montmartre, c'est-à- dire les malheureux prolétaires. On va leur remettre à chacun 24 sous et un passeport, pour qu'ils aillent se faire pendre ailleurs. Et un journaliste, qui s'appelle Loustalot, dans un journal, Les Révolutions de Paris, rapporte une parole que je tiens à vous dire, Loustalot dit : « J'ai assisté au départ de ces malheureux, ils étaient là, dix mille, complètement abrutis, vous savez, terrifiés, on leur donne un passeport et 24 sous, puis, vous partez, vous quittez Paris, on ne veut plus vous voir. Et Loustalot dit : « J'étais entouré de gens qui disaient : il y a longtemps qu'on aurait déjà dû tirer dessus, à mitraille ». La bourgeoisie a tellement peur de ces pauvres qu'elle voudrait déjà les mitrailler. Oh ! Il n'y aura pas besoin de mitrailler ceux-là, ils ne sont que dix mille, et ils sont terrifiés, mais quand en 1848, il y aura aussi des ateliers, on ne les appellera pas de
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    charité, mais ilsle sont, les ateliers nationaux, il y en aura cent mille, on les mitraillera, et ça donnera un peu plus de mal. Nous allons arriver maintenant à un autre événement, c'est l'événement des journées d'octobre, où de nouveau l'Assemblée sera confrontée au peuple, et vous allez voir ce qu'elle fera pour se défendre. CHAPITRE 6 Au début d'octobre, dans les tout premiers jours d'octobre 1789, un pénible incident va se produire, c'est ce qu'on appelle dans l'histoire les Journées d'Octobre. De quoi s'agit- il ? Eh bien, il s'agit que le pain, la soudure n'était toujours pas faite pour le pain, vous vous rappelez qu'en 88, il y avait eu une récolte déficitaire, à cause de la catastrophe atmosphérique du 13 juillet 1788. La récolte de 89 avait été bonne, mais en septembre, la farine n'était pas moulue et le pain de Paris était toujours aussi cher. Alors, comme c'est très important que la classe populaire puisse au moins manger du pain convenablement, on s'était arrangé tout de même pour essayer de les alimenter le mieux possible, mais le pain était toujours d'une cherté excessive. Alors, agitationdans les faubourgs, et voilà qu'au début d'octobre, un incident éclate. Cet incident, c'était le suivant. C'est à Versailles que ça s'est passé. Le roi avait fait venir un nouveau régiment, le régiment de Flandre, je ne crois pas que ce soit dans de mauvaises intentions, mais il avait plus confiance dans ce régiment de Flandre, qui arrivait de l'extérieur, que dans les régiments qui étaient en contact avec la foule. Les gardes du corps du roi à Versailles avaient organisé un grand repas en l'honneur des officiers du régiment de Flandre qui arrivait, et il semble que, peut-être a-t-on exagéré, il semble que le 1er octobre, le jour où le festin a lieu, quelque chose va se produire de fort désagréable, à savoir que la cocarde, la cocarde tricolore que le roi lui-même avait arborée à partir du 17 juillet, la cocarde tricolore aurait été, à Versailles, dans la salle du festin, piétinée par les officiers de la garde du corps. Après tout, ça se passe à Versailles, et il faut que des gens de Paris en soient avertis par des intermédiaires zélés. Qui est-ce qui a fait ça ? Eh bien, je me le demande, moi. J'ai bien l'impression, tout de même, que c'est les émissaires duduc d'Orléans. Vous vous rappelez l'intérêt que porte le cousin du roi, le duc d'Orléans, à se pousser. Il se dit, les événements tournent mal, peut-être bienque le roi soit détrôné. Et comme il est appelé, lui, constitutionnellement, à être le régent en attendant que le fils du roi, le petit dauphin, soit capable de monter sur le trône, j'ai assez l'impressionque c'est le duc d'Orléans qui, grâce à ses émissaires, émissaires qu'il avait à Versailles, fait répandre la nouvelle dans le Palais Royal, le fameux bourbier dont je vous ai parlé, enfin, le grouillement permanent et les gens s'excitent en disant : « C'est monstrueux, un attentat antinational s'est produit à Versailles le 1er octobre. On a piétiné la cocarde. » Faut dire cependant qu'il y avait depuis le milieu de septembre quelqu'un qui va surgir devant nous et qui va avoir une importance extraordinaire, quelqu'un qui se fait connaître et qui a de l'audience. Ce quelqu'un s'appelle Marat. Nous avons déjà vu apparaître Robespierre à la veille du 4 août. Et qui est Marat ? Marat, presque tous les révolutionnaires, vous savez, sont des gens très jeunes. Marat, il n'est pas jeune, il a
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    déjà 46 ans,Marat. M-A-R-A-T, mais ce T, il l'a ajouté, car son véritable nom, c'est Mara. M-A-R-A. Son père est un Italien, c'est un ancien moine, oui, un moine catholique qui s'est dé prêtrise, qui était de Sardaigne, qui s'est converti au protestantisme et qui était venu vivre à Genève. Peut-être a-t-il été converti au protestantisme par la femme qu'il va épouser, et qui est, elle, une Française. Donc, ce Marat, Jean-Paul Marat, est le fils d'un Italien et d'une Française, laquelle Française s'appelle Cabrol. Sa mère, c'est une Cévenole, c'est-à-dire une camisarde, une protestante, vous savez, ces malheureux qui se révoltaient contre les dragonnades et qui avaient un très vif sentiment, je ne dis pas républicain, mais d'exiger la tolérance, ce qui était trop nécessaire à leur égard. Alors, le Jean-Paul Marat, il avait eu une carrière assez agitée, il avait fait de la médecine, il avait fait des études sur l'électricité, et puis, en septembre 89, à Paris, il lance un journal, qui va s'appeler « L'Ami du Peuple ». Marat a une réputation affreuse. Michelet, en particulier, est déchaîné contre Marat, presque autant que contre Robespierre. Il dit que c'est un épileptique, c'est un maniaque du sang, ce n'est pas exact. Marat, en effet, à plusieurs reprises, a dit que si l'on coupait un certain nombre de têtes, cela assurerait sans doute la tranquillité de millions d'autres, et quand Marat écrit ça, il se borne à riposter à un journal d'extrême droite, qui s'appelait « Les Actes des Apôtres », où écrivait Rivarol, et dans un numéro des « Actes des Apôtres », que j'ai sous les yeux, ce journal d'extrême droite disait : « Si l'on coupait un million de têtes, un million, un million de têtes en France, tout rentrerait dans l'ordre. » Marat se bornait à dire « Non, si on coupait seulement 5 à 600 têtes d'aristocrates, tout rentrera dans l'ordre, mais dans un autre ordre. » Bon, de Marat, il est très respecté. Quand il sera mort, on va l'assassiner en juillet 93, le frère de Robespierre, Augustin, dira l'estime qu'il lui portait, parce que c'était un homme désintéressé, pauvre. Seul « L'Ami du Peuple » aurait pu lui rapporter de l'argent, ça se lisait beaucoup. Il donnait, c'est vrai, il donnait tout ce qu’il avait, et quand on l'aura assassiné en 93, on s'apercevra qu'il n'y a à peu près rien chez lui. Et dans un rapport de police que j'ai vu et qui m'a impressionné, il y a ceci : « La popularité de Marat tient à son intégrité, et l’intégrité, disait ce policier, l'intégrité, c'est un des dieux du peuple. » Bien, voilà que Marat écrivait des choses menaçantes. Pensez que dans son premier numéro de « L'Ami du Peuple », qui est du 15 septembre 1789, il parlait de la nuit du 4 août comme il ne fallait pas en parler, c'est-à-dire comme je vous en ai parlé moi-même. Il disait : « Ce qui leur inspire tant de grandeur d'âme, c'est le reflet des flammes de leurs châteaux, à ces aristocrates. » Michelet parlait d'attendrissement, d'exaltation, vous savez, en réalité, ce n’était pas l'esprit saint qui soufflait sur les aristocrates, c'était la lueur de ces châteaux en feu qui leur donnait une panique. Il a mis le doigt dessus, Marat, sur l'imposture de la Déclarationdes Droits de l'Homme. « Cette déclaration n'a de prix, avait-il écrit, que pour l'homme à qui sa fortune permet de jouer un rôle. Elle n'est rien pour le peuple. » On ne peut pas dire mieux la vérité. Seulement, c'est une vérité à ne pas dire, c'est inquiétant, ce qui me fait penser que ces journées d'octobre ont été orientées. Je vais dire qu'elles sortent du Palais Royal. Ce sont des gens qui ont faim, c'est entendu, mais c'est curieux que ça ne soit pas sorti du faubourg Saint-Antoine ou du faubourg Saint- Marceau, là où était la population prolétarienne qui crevait. Comment ça se fait que ça part de là ? Bien, je crois, voyez-vous, que c'est une récidive de l'opérationBastille.
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    Opération Bastille, jevous ai dit à quel point les financiers étaient derrière, le Boscary, le Laborde-Méréville, le Pergaut, le Délesser, tous ceux qui avaient poussé les foules, et je disais, ils leur avaient soufflé de crier « La Bastille, la Bastille ! », parce qu'ils avaient peur que la foule dise « Les banques, les banques ! » Eh bien, je crois que c'est le même coup, comme le peuple a faim, comme il y a un danger, un danger social, des émissaires bienintentionnés, aussi biendes gens des finances que des gens du duc d'Orléans, soufflent aux gens « Versailles, Versailles ! On a piétiné la cocarde tricolore ! » parce que l'insurrection populaire probable ne doit surtout pas se diriger sur les gens qui ont de l'argent, mais du côté de la cour, ça ne sera pas très beau, ces journées d'octobre. Ce sont des femmes qui en ont pris l'initiative. Chateaubriand, il l'a vu, il raconte ça dans ses mémoires d'outre-tombe, il était là, il n'y était pas le premier jour, il n'y était pas le 5, il y était le 6 octobre, et ce qu'il décrit avec sympathie, vous avez vu que Chateaubriand est quelqu'un qui, à propos de la prise de la Bastille, ne parle pas comme les réactionnaires, il s'aperçoit qu'il y a quelque chose dessous, quelque chose d'important. Chateaubriand dit : « C'était assezaffreux tout de même. » Il y avait un certain nombre de poissardes, il n'y avait pas que des putains, vous savez, mais il y en avait pas mal, aussi des mères de famille qui étaient là qui crevaient, qui trouvaient qu'elles n'avaient pas assez de painpour nourrir leurs enfants, mais il y avait pas mal de ces filles du Palais Royal, vous savez, les prostituées, elles étaient toutes là. Chateaubriand dit : « Il y en avait qui étaient à cheval sur des canons, vous vous imaginez les plaisanteries qu'elles pouvaient dire. » Bon, hé bien, toute cette foule se précipite à Versailles, ça va encore le premier jour, il n'y a pas trop de désordre. Le lendemain, le 6 octobre au matin, une partie des manifestants franchit la grille du château, et dans le château, il y a le roi et la reine. Ces gens pénètrent dans le château, coupent la tête à deux gardes du corps. Il y a même un certain Nicolas qui apparaît à ce moment-là. C'était un homme extraordinaire, ce Nicolas, il était modèle pour une académie de peinture. Et il se travestissait d'une manière habituelle en esclave grec. Il avait en plus une grande barbe. Eh bien, ce Nicolas, avec un petit couteau, il va découper la tête des deux gardes du corps que l'on a trucidés pour entrer dans le palais, et ces deux têtes que l'on aura préalablement frisées, seront mises au bout de deux piques quand le roi va être amené. Alors, les manifestants arrivent dans le château, la reine est obligée de s'enfuir, parce que les gens allaient jusque dans son appartement, par un couloir dérobé, comme on dit, elle se précipite chez le roi. Elle n’avait pas l'habitude de passer la nuit avec lui, mais elle y va parce qu'elle a peur. Le roi est très courageux, très noble, le roi s'avance devant cette foule qui est sanglante, qui est sanguinaire, et leur dit : « Faites ce que vous voulez, mais ne touchez pas à mes gardes du corps. » Parce qu'il voyait de loin qu'il y en avait deux qui étaient assassinés. Et puis, il promet qu'il va revenir à Paris. Et effectivement, il revient, et ce 6 octobre, quand le roi arrive à Paris, ce n’est pas très gai, vous savez, c'est un défilé assez sordide, il y a ces deux têtes au bout des piques, on les a conduites chez un perruquier de Sèvres, pour leur faire une très jolie frisure. Alors, il y a ces têtes qui sont coupées, autour du carrosse du roi, il y a La Fayette qui est arrivé avec la Garde Nationale, qui caracole à la portière du roi, le roi est très sombre, très inquiet, on le ramène à Paris, il n'avait pas l'habitude de vivre à Paris, il y a
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    plus de 70ans que la monarchie avait quitté Paris, pour s’établir à Versailles, qui est plus tranquille, on le recolle dans ses Tuileries, qui étaient désaffectées depuis longtemps, où il n'y a rien de prêt, juste à toute vitesse on a préparé quelques appartements, il s'en plaindra beaucoup, le roi, mais enfin, on va s'arranger, on mettra l'argent nécessaire à sa disposition, pour qu'il puisse avoir les commodités de la vie, et on va tout de suite lui allouer une certaine liste civile, c'est-à-dire que le roi aura de l'argent à sa disposition, c'est normal, mais je ne sais pas si vous connaissez le chiffre, c'est intéressant. On lui alloue 25 millions, à la liste civile. Pouvoir d'achat aujourd'hui (1987 : environ 3,5 milliards de francs belges), enfin, c'est ce qu'on donne au roi pour s'établir aux Tuileries. Et puis, comme les gens étaient tout de même très alertés dans la bourgeoisie, de voir qu'il y avait ce mouvement populaire, c'est entendu, on a dévié du côté de Versailles, ça n'a pas trop mal tourné, puis, enfin, la soudure va se produire, les gens vont recommencer à manger. Tout de même, précaution, alors presque tout de suite après les journées d'octobre, l'Assemblée Nationale, toujours guidée par l'admirable Siéyès, l'abbé Siéyès, celui que Robespierre appellera « la taupe », c'est un homme qui parle par sentences, vous savez, il ferme souvent les yeux, et enfin, c'est un oracle, l'abbé Siéyès va proposer lui-même une loi électorale, mais alors, bien conçue. Cette loi électorale, la voici : « Ne pourront voter pour faire les lois, les lois qui doivent exprimer selon la Déclarationdes Droits de l'Homme, la volonté générale, ne pourront voter pour faire les lois que, naturellement, les gens de bien. » Les gens de bien, ce sont ceux qui ont du bien. Alors, il faudra qu'ils soient déjà inscrits aux listes électorales. Secundo, ne pourront être électeurs proprement dit, il y aura les premiers qui voteront pour désigner ceux qui vont désigner les députés, ce qu'on avait vu aux États Généraux, ne pourront être électeurs proprement dit que ceux qui paieront l'équivalent de dix journées de travail, et pour être éligible, il faudra payer ce qu'on appelait à ce moment-là le marc d'argent. Un marc d'argent vaut cinquante journées de travail. Alors, vous voyez le triple triage à la base. Pour pouvoir voter, il faut déjà payer environ le prix de trois journées de travail. Pour être électeur au second degré, il faut payer dix journées de travail, et pour être éligible, il fut payé cinquante journées de travail. C'est Siéyès qui a eu un mot extraordinaire, il était spécialiste des trouvailles, oui, c'est vraiment une trouvaille. C'est lui qui avait dit : « On va distinguer les citoyens français entre actifs et passifs. Les actifs, ce seront ceux qui prépareront les lois, et les passifs - c'est là que je trouve que c'est vraiment une trouvaille -, les passifs, c'est les travailleurs. » Vous comprenez, les travailleurs, ceux-là, ils n'ont pas le droit de voter. C'est vraiment admirable, ça voulait dire tout simplement que la fameuse cariatide, enfin, le soubassement, devait être réduit à l'obéissance passive. Bon, alors, maintenant, ça va à peu près, les gens mangent, il n'y a plus d'agitationdans Paris, l'Assemblée Nationale va pouvoir faire son métier, c'est-à-dire une réorganisationde la France, et il y en avait, Dieu sait, besoin. Il y avait un désordre administratif incroyable, vous savez que la France était partagée en baillages, en sénéchaussées et intendances, en généralités, tout ça qui se superposait même très mal, les limites étaient mal définies. Vous savez que le droit n'était pas le même dans certaines parties de la France, le droit coutumier ou le droit romain. Il fallait unifier tout ça.
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    Alors, c'est l'AssembléeNationale, au début de l'année suivante, nous sommes en 90, maintenant, qui va découper la France en départements. Il y en aura bientôt 83, et on va organiser une autonomie administrative très curieuse. On n'en a pas l'idée, en France, aujourd'hui, nous vivons avec le régime des préfets, vous savez, qui représentent l'autorité de l'État, il n'y avait pas dans les départements de représentants de l'autorité de l'État, dans l constitution de 90. Les départements et les municipalités étaient pratiquement autonomes, c'est à peine croyable aujourd'hui. Décentralisation énorme. Quant au système des impôts, que l'on avait simplifié, il y avait ceci de très intéressant, que l'histoire officielle ne dit guère. C'est que les départements étaient imposés. L'État disait : « Tel département doit nous fournir tant ». Mais la répartitiondes impôts, ce n'était pas l'État qui s'en chargeait, c'étaient les municipalités. Or, les municipalités, vous avez vu comment elles se constituaient. Ben, c'est des notables, ce sont des gens bien. A la municipalité de Paris, vous avez Lavoisier, vous avez le marquis de Condorcet, vous avez des gens très sérieux, vous avez La Fayette avec sa Garde Nationale, hé bien, c'est pareil, dans toute la province, ce sont les notables qui constituent les municipalités. Or, comme ce sont les notables qui sont chargés de faire la répartition de l'impôt, eh bien, vous pensez qu'ils s'arrangent pour qu'eux-mêmes n'aient pas trop à payer, et que ça soit surtout la masse prolétarienne, c'est-à-dire l'obéissance passive, les passifs, qui fonctionnent. Unité nationale, les bases en sont constituées, puisque la France maintenant est une France nouvelle, une France bourgeoise, et qu'il n'y a plus la centralisation administrative du roi, il faut qu'il y ait une autre centralisation. Alors, c'est ce qu'on va appeler le système des fédérations. Il y aura des fédérations locales, tout d'abord, pour aboutir à des fédérations nationales. Le 14 juillet, donc, l'anniversaire de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1790, grande fête, grand rassemblement à Paris, des tas de délégués de province, qui vont dire : « Nous formons la patrie française ». Michelet, de nouveau, là-dessus, est plein d'exaltation, eh bien, c'est une sorte d'hymne, il est dans une de ces crises lyriques, et en fait, qu'est-ce que c'est, la fédération, voyons ? Qu'est-ce que c'est que les gens qui sont à Paris le 14 juillet ? Ce sont des délégués des municipalités, ce sont des gardes nationaux, ce sont ceux qui sont capables de payer leur uniforme. Vous savez que leur uniforme représente 80 francs. Par conséquent, les 14.000 fédérés qui vont arriver à Paris le 14 juillet 90, sont les représentants de la bourgeoisie armée. On s'est arrangé pour que le brave petit peuple ne s'en rende pas très compte. Alors, comme la Fédérationdevait se dérouler au Champ de Mars, comme il fallait élever là une énorme estrade, comme on vous mettait au centre un autel sur lequel allait officier un drôle de prêtre, c'était Talleyrand, l'évêque d'Autun qui était absolument incroyant, ce qui commence à qualifier l'imposture de la journée. Alors, il avait fallu faire des travaux considérables de terrassement, et comme vers la fin juin, rien n'était prêt, on avait demandé à toute la population de préparer matériellement avec la pioche les terrassements nécessaires. Le roi lui-même, qui joue le jeu pour l'instant, le roi lui- même vient piocher. La reine accepte un instant de tenir une petite pelle. Siéyès va piocher. Mirabeauva piocher, tout ça parce qu'il faut montrer qu'il y a vraiment une unité nationale, mais en fait, qu'est-ce que c'est que la Fédération? La Fédération, c'est
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    la grande euphoriebourgeoise, c'est cette bourgeoisie qui est maintenant tranquille, qui sent que la plèbe ne remue plus, et qui célèbre son triomphe. C'est la nouba des nantis, la Fédération, rien de plus. Et puis, je dois dire qu'on était très content, parce que le problème financier est enfin réglé. Au fond, cette révolution, elle avait été faite pour ça, hein, pour éviter la banqueroute. Eh bien, on l'avait trouvé, l’argent, ce n’est pas Necker qui l'avait trouvé. Necker, il est en train de se dévaloriser complètement. Ha ! Mon Dieu, il a fait ce qu'il savait faire, c'est-à-dire faire des emprunts. Alors, le 9 août, et puis le 30 août, il propose deux emprunts. Un emprunt de 30 millions, d'abord, qui va lui en rapporter quatre, et un emprunt de 80 millions, qui va lui en rapporter dix. Les gens lui disent : « Mais enfin, ce n'est pas sérieux, Monsieur Necker, on n'est pas là pour que vous nous fassiez de nouveaux emprunts, afin que vous ajoutiez à la dette. » Alors, Necker invente quelque chose d'encore très publicitaire, un don patriotique. Il demande à tout le monde de sacrifier un quart de son revenu, pour une fois, naturellement, un sacrifice, don patriotique, mais de plus en plus, les gens lui disent : « Mais ce n'est plus notre Necker, enfin, on ne le retrouve plus, on l'a amené là pour qu'il nous évite de débourser personnellement, et il veut nous faire débourser un quart, maintenant ! » Alors, ce qui va sauver la situation, ce sont des gens astucieux, et en particulier Talleyrand. Talleyrand, comme Siéyès, c'est une espèce de transfuge du clergé, il n’est pas plus croyant que Siéyès, il y a des quantités de prêtres qui ne croyaient en rien, à ce moment-là, et Talleyrand a une idée qu'il va présenter dès le 10 octobre. C'est intéressant, la date, le 10 octobre, c'est au lendemain des journées où on a tremblé, parce que le peuple avait remué, et il y a une diversionqui était très intéressante à lui proposer, de même qu'on lui avait dit : « La cour ! La cour ! La Bastille ! La Bastille ! » Maintenant, c'est tranquille, il n'y a plus de Bastille, la cour est domestiquée, on va lui dire « Les curés ! Les curés ! » et en effet, on va dire au peuple : « Mais il y a des milliards disponibles. Ces milliards disponibles, c'est les biens de l'Église, parce que ce n'est pas dépouiller l'Église que de lui prendre ses biens, on ne va pas prendre les biens des aristocrates, des bourgeois, il n'en est pas question, parce que ça, c'est des biens authentiques, des propriétés réelles, tandis que l'Église, sa propriété, ce n'est pas sa vraie propriété, elle n'en a que l'usufruit, elle a des masses de propriétés, l'Église, elle possède un quart de Paris, et un dixième à peu près du territoire national, ça faisait du trois milliards, trois milliards et demi de la monnaie de l'époque. Par conséquent, cet argent, elle en dispose envue de certains services. Premièrement, elle assure le culte. Deuxièmement, il paraît qu'elle assure aussi la bienfaisance, enfin, les hôpitaux et l'enseignement. Mais les hôpitaux, il faudrait voir, parce qu'en fait, l'Église en a déjà refilé pas mal à la société laïque, des hôpitaux. Quant à l'enseignement, je sais bien qu'elle va se vanter d'avoir six cents collèges, qui sont réservés à la bonne bourgeoisie, et trente mille écoles paroissiales, sur trente-sept mille paroisses. Tiens, il y en a déjà sept mille qui n'en ont pas. Alors, s'il y a trente mille écoles paroissiales, comment ça se fait que 85% des Français sont analphabètes ? Qu'est-ce qu'on y fait donc, dans ces écoles ecclésiastiques ? En réalité, on apprenait simplement le catéchisme aux gosses, et vous pensez que les enfants de la campagne, les enfants des prolétaires, qui étaient obligés de gagner leur vie dès qu'ils avaient sept ou huit ans, pour essayer de faire vivre la maison, ils avaient pas le temps de faire des études. Alors, on le sait, tout ça, et
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    on le dit: l'Église n'est pas en mesure de veiller à l'enseignement. Quant à la bienfaisance, ça ne la regarde pas, alors, on va lui prendre ses biens, puis on lui versera un certain traitement, un certain salaire qui lui permettra d'assurer ses fonctions proprement ecclésiastiques. C'est le 2 novembre 1789 que l'Assemblée Nationale décide la mainmise de la nation sur les biens de l'Église. Trois milliards, trois milliards et demi disponibles, vous pensez que la bourgeoisie est très contente, il se disent : « On n'a rien à débourser, on a pris l'argent du voisin. » Je dois dire qu'on avait déjà commencé le coup des le 4 août. Vous vous rappelez, la nuit du 4 août, ce que j'ai appelé, parce que c'était vrai, un festival du mime, où l'aristocratie fait semblant de se dépouiller, on avait tout de même réalisé quelque chose, quelque chose de positif, les malheureux paysans qui avaient cru que c'était vrai, enfin, qu'on allait les délivrer de leurs droits féodaux, ils vont s'apercevoir assez rapidement qu'ils ne peuvent se délivrer des droits féodaux qu'en payant, et en payant une somme monumentale, qu'ils ne sont pas capables de payer, puisqu'on leur demande, pour être libérés, de verser l'équivalent de trente années de droits féodaux. Bon, alors, quand les paysans vont comprendre ça, ils vont être assez furieux. Alors, les aristocrates s'étaient dit « Mais il y a les voisins, les curés, les ecclésiastiques. » Alors, ce 4 août, on dit : « Vous n'allez pas rester, vous n'allez pas demeurer en reste. Nous, nous sommes en train de nous sacrifier. Vous, vos dîmes ecclésiastiques, renoncez-y, mais alors, vous allez y renoncer pour de bon, hein ? Mais nous, on va faire racheter nos droits, tandis que vous, les dîmes, du moment que vous êtes l'Église, donc, la charité, ben, abandonnez vos dîmes sans contrepartie ». Et c'est vrai, les curés avaient cédé. Du reste, la majorité du clergé, qui est une majorité de petits curés, ne bénéficiait enrien des dîmes, elle était tout à fait d'accord pour que les évêques cessassent de percevoir les dîmes. Donc, tout de même, la nuit du 4 août avait rapporté quelque chose, ni du côté de la bourgeoisie, ni du côté de l'aristocratie, mais du côté du clergé qui avait été obligé, sans compensation, d'abandonner ses dîmes. Je dois dire que Siéyès n'avait pas été content du tout, oh, pas à cause des intérêts de l'Église, il s'en moquait complètement, Siéyès, mais ça lui paraissait très grave, qu'une propriété qui était la dîme, que ça soit propriété ecclésiastique oupropriété aristocratique, c'est une propriété, disait-il, c'est extrêmement grave d'abandonner une propriété sans contreparties. Bon, on n'avait pas tenu compte de sa protestation, ça y était, l'Église n'avait plus ses dîmes. Et maintenant, ce n’est pas seulement ses dîmes qui lui font défaut, c'est tous ses biens, puisqu'on a décidé de les lui prendre. Seulement, les gens de la Constituante, ils ne vont pas s'en tenir là, c'est là aussi que je crois avoir des choses un peu neuves à vous expliquer. Ils ne vont pas du tout s'en tenir là, ils vont dire : « Du moment que nous payons, l'Église, maintenant, elle n'a plus de biens, on est obligé de lui assurer des traitements, traitements aux évêques, traitements aux curés, du moment que nous payons l'Église, nous avons le droit de regard sur elle. » Et ils vont se mettre à préparer la constitution civile du clergé. Monsieur Adrien Dausset, qui est un homme fort estimable, et qui a écrit il y a quelques années un livre « Histoire religieuse de la France contemporaine », Monsieur Adrien Dausset, lorsqu'il raconte ce que je vous raconte, dit : « L'irréligionne fut pour rien dans cette affaire. » Il voit là-dedans simplement du gallicanisme, c'est-à-dire, vous savez
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    que la sociétécivile habituée par Louis XIV et par les rois à traiter de haut les affaires ecclésiastiques, et à dominer assez sérieusement le pape, la société civile continue et se croit autorisée à manier l'Église comme elle l'entend. Ce n'est pas vrai. Il y a du gallicanisme, tandis que chez les constituants, il y a tout autre chose. Dans la première leçon, je vous avais indiqué à quel point l'Encyclopédie et les voltairiens avaient eu une influence sur la préparationspirituelle de la Révolution, du point de vue religieux. Et Jaurès, dans sa future histoire, publiée en 1902, les huit volumes dont je vous ai parlé, Jaurès dit : « En fait, avec la constitution civile du clergé, c'est la première application de la grande pensée de l'Encyclopédie, et de Diderot en particulier ». Je cite, c'est Jaurès : « En finir, en finir à fond avec le christianisme. » Reprenons un peu les idées de Voltaire là-dessus. Très rapidement, dans ma première leçon, je vous avais dit : « Le thème de l'Encyclopédie, du point de vue religieux, c'est la tolérance. » Et je vous avais ajouté en souriant que la tolérance entendue par les Encyclopédistes n'était pas celle que nous concevons aujourd'hui. Je vous avais même cité une phrase de l'abbé Galliani, lequel disait : « Vous voyez, les abbés incroyants, comme ça fourmillait », lequel disait : « Il faut prêcher la tolérance aux princes assez naïfs pour nous écouter et une fois que nous serons libres, nous nous arrangerons pour être les plus forts, et pour écraser ceux qui ne pensent pas comme nous. » Voltaire veut aussi arriver à détruire le christianisme dans la classe aisée. Mais quand il s'agit du petit peuple, Voltaire ne dit plus du tout la même chose. Il va même se brouiller avec Dolbacq là-dessus, parce que Dolbacq en dit trop long. Voltaire est un homme qui écrit ceci et que je crois savoir par cœur. « Il est fort important, il est fort bon de faire accroire aux hommes qu'ils ont une âme immortelle, et qu'il y a un Dieurémunérateur et vengeur, lequel punira les paysans s'ils veulent me voler mon blé. » C'est-à-dire que Voltaire feint d'y croire, au christianisme, il se dit : « C'est tout de même très utile pour faire tenir tranquilles les pauvres »; et cet ami, et cet ennemi, plutôt, de la superstition, est un ami de l'imposture. Il veut qu'il y ait un clergé, il ne tient pas du tout à ce que les prêtres disparaissent, mais il faut que ce soient des prêtres bien gouvernés, bien tenus, qui fassent leur métier, c'est-à-dire qui apprennent aux petites gens, qui apprennent aux pauvres la résignation. Il y aura une phrase de lui très intéressante à propos de Catherine II, il dit : « Catherine II, l'impératrice de Russie, c'est le seul prince en Europe qui sache se conduire avec les prêtres. Elle leur ouvre la bouche et la leur ferme selon sa volonté, selon son intérêt. » Voilà la conception de Voltaire du point de vue religieux, lui n'y croit pas. Il faut que la bourgeoisie aisée soit débarrassée des préjugés chrétiens, mais il faut que le petit peuple soit tenu. Alors, les gens de la Constituante, qui sont pour les trois quarts des bourgeois voltairiens, se disent : « Mais le moment est venu de tenir un peu l'Église, et elle est redoutable, qu'ils se disent, surtout du côté des curés. Ils ont été très gentils, les curés, parce qu'ils se sont réunis à nous, mais il faut les surveiller, ce sont des espèces de délégués volontaires de ce petit peuple dont nous ne voulons pas entendre parler. Ce sont des représentants spontanés de ce prolétariat que nous avons exclu. » C'est très inquiétant, il y en a beaucoup qui sont compromis dans les affaires de châteaux, savez-vous qu'il y a un prêtre que nous allons retrouver, qui s'appelle l'abbé Jacques Roux, qui était un prêtre de Charente, et qui va être, et qui a été interdit par son
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    évêque, car ilavait parfaitement poussé des gens à brûler des châteaux. Il avait demandé qu'on ne touchât pas aux châtelains, mais il avait dit aux paysans : « Allez-y, brûlez le château. » Avec des curés de cette espèce-là, vous comprenez que c'est très inquiétant. Or, la grande majorité du petit clergé français, c'est-à-dire sur 44.000 prêtres, il y en avait 40.000, quoi, qui sont redoutables, parce qu'ils sont du côté du peuple. Alors, il se disent : « Il va falloir s'arranger pour les tenir. » Que l'Église ait eu besoinà ce moment-là d'une énorme réforme, ça, c'est trop évident. C'était scandaleux, ce que possédait l'Église. L'Église avait annuellement environ 150 millions de rentes, il y avait 80 millions qui lui venaient de la dîme, puisque le reste lui venait de l'exploitation de ses territoires. C'était injuste, et scandaleux. Elle avait d'autre part une répartition des évêchés qui était absurde. Il y avait un évêché comme celui de Besançon qui comptait 1400 paroisses, vous entendez, 1400, et un évêché comme Agde, qui comptait 19 paroisses. Absurdité ! Par conséquent, que l'on refasse les diocèses d'une manière rationnelle, d'accord. D'autre part, cette Église était moralement infecte dans la plupart des cas, je veux dire la haute Église, je veux dire les abbés mondains, il y avait des quantités d'évêques qui étaient incroyants, il y avait l'abbé Maury, qui s'était manifesté en protestant contre la suppressiondes biens ecclésiastiques. L'abbé Maury était quelqu'un qui disait « Mes burettes. » Il parlait de ses pistolets, et qui disait : « Moi, je ne mens jamais, sauf en chaire. » Eh bien, l'abbé Maury, c'est le représentant d'une masse misérable du clergé aristocrate et de salon. Le petit peuple respecte les petits prêtres de campagne, mais ne peut pas respecter un certainnombre d'évêques, qui sont proprement scandaleux. Donc, que l'Église ait eu besoin d'une réforme, d'accord. Mais c'est Voltaire lui-même qui va reconnaître que c'est singulier, que cette réforme est organisée par des gens qui n'y croient pas. C'est Michelet qui dit : « Organiser l'Église chrétienne sans croire au christianisme, il y a là quelque chose de gênant pour l'esprit. » C'est Michelet lui-même qui dit un peu plus loin : « Curieux spectacle d'un Voltaire réformant l'Église et prétendant la ramener à la rigueur apostolique. » En fait, le marquis de Condorcet, qui est furieusement antireligieux, puisqu'il représente l'esprit encyclopédique sous la Révolution, Condorcet, dans un numéro du 2 décembre 1792 de son journal qui s'appelle « La Chronique de Paris », dira la vérité, il dira : « Avec la constitution civile du clergé, nous avons essayé de créer un schisme, nous avons essayé de lancer à l'intérieur de l'Église une contre-Église, nous avons essayé de lever des volontaires contre l'Église traditionnelle. » En faisant quoi ? Justement en les payant, en les payant bien, parce que les curés, jusqu'à présent, avaient ce qu'on appelle la portion congrue, c'est-à-dire qu'ils avaient 700 francs et le vicaire 350 francs par mois. La constitution civile du clergé va assurer au clergé, aux curés, 1200 francs au lieu de 700 francs, et aux vicaires, 750 francs au lieu de 350. Alors, on se dit : « Comme on va les payer plus cher, ils vont se rallier. » Et on va leur imposer quoi ? Premièrement, l'autorité civile, de son propre chef, sans consulter le pape, sans réunir même un concile national, décide l'interdictiondes vœux religieux. Aucun Français n'aura plus le droit de se consacrer à Dieu, par exemple, de se consacrer aux soins des malades. Interdiction. Déjà nous avons vu que la Déclarationdes Droits de l'Homme faisait croire que tous étaient égaux devant la loi et que tous avaient le même droit. Ce n’est pas vrai, puisque les pauvres
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    n'avaient pas ledroit de vote. Maintenant, c'est ceux qui ont l'intention de se faire religieux qui n'ont pas le droit de le faire. Et deuxièmement, on va décider que l'Église sera maintenant constituée par élections, c'est-à-dire que ce sont tous les citoyens actifs, attention, actifs, ah ! pas les passifs, tous les actifs, qui éliront, qui choisiront selon leur goût, selon leur cœur, et que si un prêtre, par exemple, ou un vicaire, est un passif, c’est-à-dire s’il ne paie pas assez d'impôts, il n'aura pas le droit de participer à l'élection de l'évêque. C'était inconcevable, naturellement inconcevable. Et c'est ça, la grande pensée voltairienne de la Constituante, parce qu'ils se disent : « Ce que nous imposons de force au clergé français, il y en a une grande majorité qui ne marchera pas. Leur conscience leur interdira de marcher. Alors, comme ces curés seront extrêmement redoutables, comme ils sont du côté du peuple, nous allons nous arranger pour les dénoncer au peuple, on va leur dire, vous voyez, ils ne marchent pas dans la constitution civile du clergé, parce que ce sont les ennemis du progrès, et ainsi, on va couper du peuple ceux qui sont ses premiers défenseurs. CHAPITRE 7 Nous avons assisté la dernière fois à l’opération anti-Église de la constitution civile du clergé, opération qui se doublait à l’arrière-plan d’une opération anti-plèbe. Il y a eu des drames de conscience, vous vous en doutez. Il y avait peut-être 44.000 prêtres en exercice en France. Eh bien, plus de la moitié, 23.000 environ, ont refusé le serment qu’on exigeait d’eux. Et drames de conscience parce que, évidemment, parmi ceux qui ont prêté le serment, il y en avait beaucoup qui étaient attirés par les prix nouveaux, hein. Je vous ai rappelé qu’un curé passait de 700 francs à 1200 francs, un vicaire passait de 350 francs à 750. Ils avaient davantage. Alors, il y a des gens qui, même malgré leur conscience, se sont dit : « Eh bien, on va se rallier étant donné qu’on touche davantage. » Robespierre n’a pas beaucoup aimé ça. Il y a un texte de lui qui est de 92, où il dit : « Quiconque renonce même à une erreur qu’il prend pour la vérité, pour des raisons de cupidité, est un être méprisable. » Bon, eh bien, il y en avait certainement. Et en revanche, il y avait des types très bien, je pense à l’abbé Grégoire, par exemple. Grégoire, c’était le curé d’Aubermesnil, qui était une petite paroisse de Lorraine. Grégoire s’était fait remarquer presque tout de suite aux assemblées, aux États Généraux, lorsqu’il avait été des tout premiers prêtres à quitter son ordre pour rejoindre le Tiers. Il est devant un drame de conscience lorsqu’on lui impose cette constitution civile du clergé, mais il se dit : « A tout prix, il ne faut pas se couper du peuple. » Il devine peut-être l’opération des voltairiens, il se dit : « On va persuader la petite plèbe que les curés ne sont pas avec elle, et moi, je veux rester avec elle. » Et puis, vous avez un type comme l’abbé Jacques Roux. J’avais parlé de lui allusivement la dernière fois. Je vous, avait-il dit, il y avait des prêtres qui avaient été jusqu’à soutenir les paysans quand ils se précipitaient contre les châteaux en juillet 89. Eh bien, cet abbé Jacques, Roux de Charente, en était un. Il y avait un abbé Pierre Dollivier, lui aussi va prêter ce serment. Il prête le serment parce qu’à tout prix il ne faut pas se laisser couper du peuple. Voyez-vous, on
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    pourrait comparer cesdrames-là à ce que nous avons connu en France il n’y a pas tellement longtemps, il y a un certain nombre d’années, au moment des prêtres- ouvriers. Vous vous rappelez que les prêtres-ouvriers avaient été, il y a un moment, interdits, ou plutôt écartés, par Rome, et qu’un certain nombre de ces prêtres se sont dit : « Tant pis, on va rompre avec Rome parce que pas question de rompre avec le peuple. » Si vous voulez, c’étaient des gens qui acceptaient de sortir de ce que l’on appelle le corps de l’Église pour rester dans l’âme de l’Église. Bon, eh bien, alors, cette opération-là a produit tout de même un bon résultat, à savoir que l’Église s’est coupée en deux. Ajoutez-y un autre résultat extrêmement intéressant pour les initiateurs de l’opération, une fois que l’on a pris les trois milliards de l’Église. On ne va pas jeter tout ça sur le marché d’un seul coup. Ce serait inabordable. Par conséquent, on va répartir en tranches. Et dès le 20 décembre 89, on a jeté sur le marché 400 millions, 400 millions sur les 3,5 milliards, 400 millions de biens à vendre. Alors, comment est-ce qu’on va faire ? On va lancer une sorte de monnaie. Ce n’est pas encore tout à fait une monnaie, ça s’appelle l’assignat. Ça serait plutôt comparable à ce qu’on appelle aujourd’hui en France les bons du Trésor, des créances hypothécaires, si vous voulez. Ça rapporte, même. Ça rapporte 50% et les premières coupures sont de 1000 livres uniquement. Mais rapidement, ça va se transformer en un véritable papier-monnaie, il n’aura pas tout à fait un cours forcé, il l’aura un peu plus tard, enfin, un papier-monnaie, il y aura des coupures qui ne seront plus de mille livres, mais de cinq cents livres, mais de cent livres, on arrivera même aux coupures de 5 livres et l’opération intéressante à faire, la voilà. On a le droit d’acheter des biens nationaux par annuités, 12 annuités, c’est-à-dire on paie la première annuité, et puis l’année suivante, on paie le reste, etc. Seulement, comme l’assignat, le fameux assignat dont je viens de vous parler, va se déprécier d’année en année, alors, la première annuité, on l’aura payée ce qu’elle était, mais les autres annuités qu’on pourra payer en assignats, avec la dépréciation de l’assignat, ça sera des coups fumants réalisés. Et qui vont être les gens qui vont acquérir des biens nationaux ? Ben, là, il y a encore une légende, et Michelet est responsable d’une de ces légendes, comme de tant d’autres. Il dit : « C’est la paysannerie. » Mais ce n’est pas vrai. Un certain nombre de laboureurs, vous savez, je dis ça entre guillemets, parce que je vous ai rappelé qu’on appelait « laboureurs » les paysans riches déjà installés, qui étaient de gros fermiers, qui avaient un cheptel intéressant. Mais en réalité, ils représentaient quoi ? Ils représentaient deux pour-cent de la paysannerie. Les autres, c’étaient les brassiers, qui n’avaient que leurs bras pour travailler, ou les journaliers. Avec quoi voulez-vous que ces gens achètent des biens nationaux ? Par conséquent, ce n’est pas la paysannerie, c’est pour un ou deux pour-cent les paysans riches qui vont acheter des biens nationaux et c’est encore la bourgeoisie. J’ajoute même que, dans les premières acquisitions, on aperçoit pas mal de membres du haut clergé et des nobles, et que dans la correspondance de la reine avec Fersen, son ami Fersen, on voit qu’ils hésitent tous les deux, ils se disent : « Mais il y aura aussi des opérations intéressantes à réaliser ! » Donc, ce sont, c’est forcé, quoi, ce sont les riches, ce sont les possédants, qui achètent les biens de
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    l’Église. Finalement, l’opération« nationalisation des biens de l’Église » rapporte de nouveau à la bourgeoisie. Nous voilà dans cette année 1790, et l’Assemblée Constituante qui ne se décide pas à se séparer, alors qu’elle est déraisonnable, cette Assemblée Constituante - j’ai comme l’idée qu’il y a là un nombre invraisemblable de représentants du clergé et de la noblesse, et qu’en fait, ça devait représenter réellement la nation, ce sera pour la fois prochaine, la Législative, mais pour l’instant, c’est toujours les vieux États Généraux qui sont appelés Constituante -, elle est en face d’un certain nombre de problèmes à résoudre, c’est sûr. Est-ce qu’il y a un problème plèbe ? C’est le problème de l’arrière-plan permanent. Ben, non, elle est assez tranquille, la plèbe. Je vous ai dit pourquoi, parce que la soudure s’est faite, parce que la récolte de 89 a été une bonne récolte, parce que le prix du pain a baissé à Paris, enfin, c’est admirable. Lorsque nous parlions l’autre jour de la Fédération, la Fédération du 14 juillet 90, je vous avais dit : « C’est magnifique de voir comme elle marchait, la petite plèbe. » Cette Fédération, je vous le répète, j’avais même employé une expression un peu brutale et vulgaire, je vous avais dit « la nouba des nantis », mais c’est tout à fait ça, et la petite plèbe ne s’en rendait pas compte, elle avait pioché avec le roi, avec Siéyès, elle acclamait La Fayette, c’était la grande journée La Fayette, le temps avait été très mauvais, vous savez, ce jour-là. Il y avait eu des draches, il pleuvait. Enfin, ça n’empêche pas de voir La Fayette qui avait le nez au vent comme d’habitude, il était sur son cheval blanc et la multitude venait embrasser les pas de son cheval. Il y avait les femmes qui saisissaient les étriers pour les embrasser, d’autres embrassaient la queue du cheval, les bottes de La Fayette étaient un objet de vénération. Enfin, c’était admirable, la sottise et la docilité de ce monstre, enfin, la grosse plèbe, elle était ravissante. Il est vrai que cette docilité et cette sottise étaient la condition même de sa vie, elle va s’en apercevoir dans peu de mois, exactement un an plus tard, le 14 juillet 91, cette Fédération où la plèbe marche à fond, 17 juillet 91, nous verrons ça la prochaine fois, la bourgeoisie va tirer sur la plèbe. 90. Elle est tranquille. Pas de problème de foule. Et le problème des aristocrates, eh bien, là, il y a un petit problème en effet. Les aristocrates ont été en partie dépouillés, puisque leurs droits féodaux sont pratiquement maintenant rayés, ils vont essayer d’obtenir un rachat, qu’ils n’obtiendront pas. Un grand nombre d’aristocrates ont émigré et ils cherchent par tous les moyens à revenir à l’État précédent. Il y a eu en décembre 89 un incident assez grave, c’est l’histoire du marquis de Favras. Favras, en fait. Ce marquis de Favras avait combiné un enlèvement du roi. Bien entendu, on cachera que le roi était au courant, mais je pense bien qu’il l'était. Toujours est-il que Favras a été dénoncé et qu’il va être pendu. En février 90, le marquis de Favras est pendu parce qu’il a voulu essayer d’enlever le roi. Ce n'était pas exactement un enlèvement, c’était le comte de Provence, le frère du roi, le futur Louis XVIII, qui avait combiné ça. Essayer d’enlever le roi et le rapprocher des troupes sûres qui étaient dans l’Est. On tourne la page, on ne veut pas regarder ce qui s’est passé, c’est une erreur du roi, probablement, mais il y a autre chose. Il y a d’une part le camp de Jalès. Le camp de Jalès, c’est dans les Cévennes. Un certain nombre d’aristocrates du Midi se sont rassemblés là, et ils essaient de se défendre à main armée. Ça veut
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    dire qu’ils ontconstitué environ vingt à vingt-cinq mille hommes qui sont là avec des fusils de chasse, avec quelques autres fusils et qui attendent un secours qui viendrait peut-être de l’étranger. L’étranger, c’est quoi, dans les Cévennes ? Eh bien, c’est le royaume de Piémont, mais rien ne viendra du côté du Piémont. Le chef de ces insurgés du camp de Jalès, c’est un nommé Froment. Quand il voit la constitution civile du clergé, il se dit : « Mais c’est un atout formidable, qui nous est venu. » En effet, les aristocrates étaient les gens les plus athées. Vous savez, dans l’aristocratie, on n’y croyait plus, à ces légendes chrétiennes. Mais tout à coup, voilà que la Constituante prend position contre l’Église traditionnelle. Par conséquent, ça va obliger un certain nombre de catholiques à prendre position également contre le mouvement révolutionnaire. Donc, c’est tout à gagner pour les aristocrates. Alors, le Froment, il va trouver le comte d’Artois, futur Charles X, qui avait émigré dès juillet 89. Le comte d’Artois est à Turin. Camp de Jalès-Turin, il se dit : « Si je pouvais faire venir des troupes de Turin au camp de Jalès, ça serait parfait. » Et la chose intéressante à vous dire, c’est la stupeur, vous m’entendez, la stupeur qu’a éprouvée le comte d’Artois, et qu’ont éprouvée tous les gentilshommes qui l’entouraient, lorsque Froment est venu leur dire : « Vous savez, il y a un moyen pour nous, une combine inattendue, un atout formidable qui nous vient, on va pouvoir s’appuyer sur les catholiques. » Ah ! Il commence par ne pas en croire ses oreilles, le comte d’Artois. Il dit : « Les catholiques, mais c’est justement eux qui sont les plus hostiles à notre égard. » Oui, mais il y a la constitution civile du clergé. Par conséquent, maintenant, comme on a une grande partie des catholiques français qui vont être braqués contre le mouvement révolutionnaire, à cause de la constitution civile du clergé, vous vous rendez compte de cette piétaille qui nous vient ? Effectivement, c’est ce qui va se produire avec la persécution de l’Église, on aboutira bientôt à la fameuse armée catholique et royale de Vendée. Mais enfin, le camp de Jalès n’est pas extrêmement dangereux. Ils ne font pas de sorties. Ils sont là simplement armés. On arrivera à les désarmer à la fin de l’année 90 et au début de 91. Autre problème, l’armée. Ben là, il y a deux problèmes, si l’on veut, dans l’armée. Premier problème, il y a l’attitude des généraux. Est-ce qu’ils vont se soumettre ? Robespierre, qui est terriblement préoccupé par les généraux, il le sera toute sa vie, sa courte vie, puisqu’il va mourir en 94. Et même le fils de Carnot, j’aurai beaucoup à vous parler de Carnot, le fils de Carnot dira : « Mais c’était une inquiétude, un soupçon maladif, chez Robespierre, les généraux. Il les guettait toujours. » Vous savez, je comprends très bien l’attitude de Robespierre. Qu’est-ce que c’est, un général ? C’est un monsieur qui a le pouvoir coercitif entre ses mains. Les généraux sont les chefs de l’armée. Et l’armée, c’est ce qui a les canons, qui a la poudre, qui a les fusils. Quelle tentation, pour les généraux, d’intervenir dans la politique et de faire donner le canon contre la multitude pour imposer le régime de leur choix. Alors, en 90, Robespierre regarde perpétuellement du côté de l’Est. Pourquoi l’Est ? Parce qu’il y a là le marquis de Bouillé, le marquis de Bouillé qui commande des forces importantes à Metz. Et il se dit tout le temps : « Est-ce que ces gens-là ne vont pas essayer de faire un coup de force, de venir militairement sur Paris pour nous détruire
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    notre révolution ?» Ça ne bouge pas. Bouillé ne dit rien, au début de l’année 90. Par conséquent, les généraux semblent tranquilles. En revanche, il y a des indisciplines dans l’armée. Et au départ, en 89, la bourgeoisie était très contente de ça, c’était un levier supplémentaire, vous vous rappelez ce que je vous ai dit, c’est une idée que je souligne avec beaucoup de force, que si la monarchie absolue est tombée, c’est parce que son instrument de répression lui a fondu entre les mains. Vous vous rappelez le Suisse Bésenval, qui commandait en second au 14 juillet ? Le premier, c’était Broglie, qui est venu trouver le roi, et qui lui a dit : « Je ne peux pas donner des ordres à la troupe de marcher, parce qu’elle ne marchera pas. » Ca, ça avait pas mal séduit la bourgeoisie, qui se disait : « On pourra faire notre opération sans être intimidés par la troupe. » Seulement, maintenant que la bourgeoisie a gagné, il lui faut avoir une troupe très domestiquée, une troupe à son service, qui peut servir éventuellement à la défense extérieure, mais qui doit surtout servir d’instrument de répression contre la plèbe. Alors, pas question d’indiscipline, hein ? L’indiscipline maintenant, zéro, fini. A Brest, il y a deux équipages de navires qui se sont révoltés. Je vous assure que la bourgeoisie ne badine pas, on fait pendre un certain nombre de marins, et tout rentre dans l’ordre. Mais, gros événement, gros incident, le 30 août 90, à Nancy. Ce n’est même pas un régiment français, c’est un régiment suisse, qui se révolte, qui se mutine. Le régiment des Suisses de Chateauvieux, parce que ces gens s’étaient mêlés d’aller regarder un peu les comptes du régiment, et qu’ils s’étaient aperçus que leur solde était payée d’une manière irrégulière - ils s’étaient aperçus qu’on trichait sur leurs fournitures, qu’on ne leur donnait pas suffisamment à manger, enfin -, ils avaient fait une mutinerie et ils avaient été soutenus dans cette mutinerie par des troupes françaises proprement dites. Alors, immédiatement, ça se passe à Nancy, immédiatement, le marquis de Bouillé, qui est un cousin de La Fayette, et qui commande, je viens de vous le dire, à Metz, envoie des régiments sûrs, des régiments étrangers, des régiments croates, des régiments hongrois, des régiments allemands, qui viennent tirer - 300 morts, hein -, tirer sur les Suisses de Chateauvieux et sur les troupes françaises de Nancy. Immédiatement, ça rentre dans l’ordre. Il y aura 33 pendus, il y aura 40 condamnations à perpétuité, aux galères. Ça ne bouge plus. Félicitations ! félicitations générales, pour ce qui s’est passé du côté de Nancy, le roi remercie Bouillé d’avoir agi avec vigueur et l’Assemblée elle-même lui dit : « C’est parfait. » Quant à La Fayette, son cousin, il lui dit : « Bravo ! Vous avez rétabli la discipline dans l’armée ». Problème à peu près réduit, et il y a un troisième problème, un quatrième, si vous voulez, dans l’année 90, qui est assez curieux, bien intéressant, bien savoureux. C’est l’affaire des colonies. La France n’avait plus beaucoup de colonies, à ce moment-là, vous savez qu’elle avait perdu au cours du XVIIIe siècle, au cours de la fin de la monarchie, elle avait perdu son Empire des Indes, elle avait perdu le Canada, et quand on disait les colonies, c’étaient pratiquement les Antilles, et quand on disait les Antilles, c’était surtout Saint-Domingue. A Saint-Domingue, il y avait trente mille colons blancs et trois cent mille esclaves. Et ces trente mille colons blancs tiraient des esclaves et de leur production, en particulier sucrière, des bénéfices énormes. J’y ai déjà fait
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    allusion. Il yavait des familles françaises dont toute l’opulence reposait sur l’exploitation coloniale. Alors, figurez-vous que quand la Déclaration des Droits de l’Homme arrive à travers l’Atlantique jusqu’à Saint-Domingue, les colons froncent le sourcil. Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Tous les hommes naissent libres et égaux en droit ? Comment ça, tous les hommes ? Les noirs aussi ? Et alors, ils sont épouvantés, ils envoient une délégation. Ils envoient vingt-deux députés, les colons de Saint-Domingue, vingt-deux députés à l’Assemblée Nationale, pour protester. Attention au chiffre, vingt-deux. Pourquoi est-ce qu’ils ont choisi... Non, je me suis trompé, vingt et un. Ces trois cent trente mille, vous savez déjà comment ils se décomposent. Il y a trois cent mille esclaves, et puis, il y a trente mille blancs. Alors, on va compter le nombre des esclaves pour dire, ils sont trois cent mille, plus nous, ça fait trois cent trente mille. On va compter le nombre des esclaves pour exiger vingt et un députés, qui seront là pour empêcher les esclaves d’être libres. L’Assemblée n’acceptera pas, il n’y aura pas vingt et un députés, il y en aura six, mais ces six, je vous assure, ils ne seront pas impotents. Ils vont faire eux aussi une déclaration vraiment très drôle, ils vont dire : « La Déclaration des Droits de l’Homme, bon, mais c’est vrai, c’est très intéressant, les hommes naissent libres et égaux en droit. Du moment que nous sommes libres, nous les colons, eh bien, nous sommes libres d’organiser nos colonies comme nous l’entendons. Par conséquent, nous allons établir des assemblées coloniales et il ne faut pas que la métropole, il ne faut pas que Paris vienne intervenir sur ce que nous organisons nous-mêmes. » C’est un langage si surprenant que certains, comme Brissot, par exemple, ou même quelques gens un peu de gauche comme Buzot, qui était un député à la Constituante, que nous allons retrouver à la Législative, trouvent que c’est excessif. Alors, on discute le problème de l’émancipation des noirs, pas tout à fait les noirs, enfin, par exemple, les métis. On devrait accorder aux mulâtres un certain droit de vote. Mais se constitue immédiatement à Paris ce que nous appellerions aujourd’hui, dans le langage contemporain, un lobby colonial. Le lobby colonial est principalement constitué de ceux qui ont des intérêts, et les frères Lameth, au premier plan, je vous en ai déjà parlé, des frères Lameth, ils étaient deux frères, tous deux colonels de cavalerie, qui étaient députés aux États Généraux de la noblesse et qui, le 24 juin, le lendemain de la séance royale du 23 juin 89, suivent le duc d’Orléans. Ils étaient 48, vous vous rappelez, avec La Fayette, qui étaient venus rejoindre le Tiers État. Ce sont des gens qui se donnent l’apparence de progressistes, enfin, des gens très libéraux. Quand il s’agit des colonies, c’est tout à fait autre chose. Alors, le lobby colonial a trouvé un homme de main, et cet homme de main, c’est encore Barnave. Vous voyez à quel point j’ai raison de souligner l’importance de Barnave, dont on parle très peu, c’est un personnage épisodique dans la révolution. Il est considérable, Barnave, vous vous rappelez que c’était lui qui avait été l’artisan de Vizille, l’homme des Périer. Il était assez dans la main d’un banquier parisien qui s’appelle Laborde-Méréville, dont je vous ai dit qu’avec l’agent de change Boscary, Laborde-Méréville, et Perregaux, le banquier suisse, et Delessert, le banquier suisse, étaient parmi les plus incandescents pour pousser le peuple en juillet 89. Barnave, maintenant, est l’homme du lobby colonial. Et Barnave, parce qu’il a de l’autorité - Madame de Staël
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    racontera dans sesconsidérations, qu’elle l’estimait beaucoup, que c’était un homme, dit-elle, c’était un homme d’une rare distinction, qui a en effet une grande autorité à l’Assemblée -, il va obtenir ceci, qui est assez prodigieux, qu’aucune décision ne pourra être prise par l’Assemblée Nationale concernant les colonies. Résultat, le 24 août 91, Saint-Domingue prendra feu et les esclaves noirs à qui on n’a rien voulu accorder se révolteront, et finalement, la France perdra Saint- Domingue. Un certain nombre de modifications importantes se produisent dans la vie politique française au cours de l’année 90. Il y a d’abord le départ de Necker. Ah ! vous savez, ça, c’est sans aucune importance, parce que Necker est totalement dévalué. Il y a une chose qui lui a porté grand préjudice, deux choses, si vous voulez. Il y avait d’abord son système d’emprunts auxquels il avait voulu encore recourir. On avait dit : « Il est tombé sur la tête, enfin, des emprunts, maintenant ? » Ça l’intéressait passionnément, Necker, les emprunts, parce que les emprunts, c’est les banques qui s’en occupent. Naturellement, il y a un courtage pour les banques, et comme il continuait en douce à être banquier, il tenait beaucoup à ses emprunts, parce que ça lui rapportait. On l’avait congédié du côté emprunts. On avait su aussi qu’il n’avait pas été tellement chaud, mais pas du tout, pour le vote par tête, et on va lui en vouloir en avril 90, lorsqu’on l’obligera à révéler quelque chose qu’il avait soigneusement caché : l’existence du « livre rouge ». Qu’est-ce que c’était, le « livre rouge » ? C’était le livre des pensions. C’est là où le ministre des Finances inscrivait ce que le roi et la reine exigeaient comme dotations à telle ou telle famille. Comme un certain nombre de gens savaient qu’il y avait ces pensions, comme c’étaient des pensions d’aristocrates, comme la bourgeoisie détestait ces aristocrates parasites (elle voulait se transformer en parasite elle-même), alors, ces parasites-là la gênaient. On avait exigé que le livre rouge soit révélé, et on s’était aperçu que c’était sous Necker, le premier Necker, vous savez, quand il avait été au pouvoir de 1776 à 1781, c’était sous Necker que les pensions les plus scandaleuses avaient été accordées. Alors, il va s’en aller en septembre 90, il avait déjà été congédié le 11 juillet, vous vous rappelez, l’émotion dans Paris. On l’avait rattrapé à Bâle. Il était parti de Paris sur Bâle pour rentrer en Suisse, c’était à Bâle que la nouvelle l’avait rejoint que le roi le rappelait. Et sa fille, sans se rendre compte très bien de ce qu’elle nous dit, sa fille dit que lorsque d’étape en étape, il était revenu de Bâle à Paris : « Il n’avait pas manqué, dans chaque municipalité, de rappeler les gens à ce respect primordial qui doit être celui de la propriété. » C’est donc parfait, oui, mais maintenant, il est inutilisable, le père Necker, il est déconsidéré. Il s’en va. Il disparaît. Autre disparition de l’année 91, mais enfin, nous regardons 90, maintenant. Quelqu’un qui va finir, c’est Mirabeau. Là, c’est un cas particulier. C’est pourquoi j’ai choisi de vous montrer la physionomie de Mirabeau dans le générique. Vous l’avez regardée un instant, cette figure de Mirabeau, une figure assez affreuse, couturée par la petite vérole, avec des poches sous les yeux, on ne sait pas, on s’imagine qu’il va mourir à cinquante ans, ou cinquante-cinq ans. Pas du tout, il aura quarante-deux ans lorsqu’il meurt. C’est un homme qui est absolument rongé par tous les vices. Il a
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    fait toutes lesexpériences qu’on peut imaginer. Il est d’une immoralité absolue, y compris l’inceste, et c’est un homme d’une grande bassesse morale. Alors, ça m’amuse beaucoup quand je vois Proudhon, le « socialiste », je dis ça entre guillemets, vous savez, « socialiste », Proudhon qui va féliciter avec passion Michelet de son Histoire de la Révolution, en 1851, et qui lui dit : « C’est admirable comme vous avez su montrer - voyons, quelle est la phrase ? - vous avez su montrer en Mirabeau le plus magnifique instrument de la révolution, comme Danton en fut l’âme la plus généreuse. » Nous allons y venir, à Danton. Mais regardons d’abord Mirabeau. Mirabeau, c’était quelqu’un qui désirait passionnément avancer, se pousser. La noblesse n’avait pas voulu de lui, on l’avait rejeté parce qu’il était absolument impossible, impraticable. Le Tiers l’avait donc recueilli et le système de Mirabeau était un système très curieux, un système qui consiste à pousser les hurlements les plus violents afin de se faire payer son silence. Mirabeau est un personnage double, c’est quelqu’un qui, devant l’opinion publique, brandit des tonnerres, mais quand on fait bien attention, ces tonnerres se terminent toujours en mélodies. C’est lui qui commence par exemple à parler de baïonnettes, mais ça veut dire quoi ? Vous vous rappelez, le 23 juin ? Bien, ça veut dire que si le roi emploie les baïonnettes, nous ne bougerons pas, on ne va surtout pas faire appel au peuple. Mirabeau est un personnage qui revêt en apparence un rôle qu’il abdique en secret. Il voulait être ministre ? Eh bien, l’Assemblée Constituante décide qu’aucun membre de l’Assemblée Constituante ne pourra être ministre. Alors, qu’est-ce qu’il va faire, Mirabeau ? Mirabeau va d’abord donner tous les gages possibles à la cour en essayant de dissimuler ça à la popularité qu’il a à Paris. C’est lui qui va soutenir le veto total pour le roi. Qu’est-ce que ça veut dire, le veto ? Le veto, mot latin, vous savez, « j’interdis ». Dans la constitution, on a discuté pour savoir si le roi avait le droit d’interdire les décisions prises par l’Assemblée Nationale. Et Mirabeau était un de ceux qui disaient : « Oui, il faut absolument que le roi ait tout pouvoir de briser nos décisions mêmes. » Si on l’avait su au Palais Royal - mais on s’arrangeait pour qu’on ne le sache pas - la popularité de Mirabeau eût décru. Barnave va trouver une cote mal taillée. Ça va être le veto suspensif. Ça veut dire que le roi ne pourra exercer son droit de veto que pendant deux législatures successives, Comme la prochaine Chambre doit fonctionner deux ans, puis encore deux ans pour l’autre Chambre, pendant deux législatures, le roi pourra interdire une loi. Mais si la troisième législature l’impose de nouveau, le roi sera obligé de céder. Mirabeau était furieux. Il aurait voulu un veto total pour le roi, lorsqu’il sera question du droit de guerre - à savoir si c’est le roi ou l’Assemblée qui aura le droit de déclarer la guerre -, et Mirabeau en douce sera pour que le roi puisse, seul, déclarer la guerre. Enfin, toutes les fois qu’il y avait une question, par exemple aussi la loi martiale - il y avait un boulanger qui avait été tué dans Paris, une émeute de la faim, en juin ou octobre 89, la municipalité décide de proclamer la loi martiale -, Mirabeau est derrière. Comme il n’y avait plus moyen pour lui d’être ministre, qu’est-ce qu’il va faire ? Eh bien, il va se vendre, et on a même la date. Il se vend le 10 mai 90, il se vend à la cour. Il a demandé une belle somme : 200.000 francs cash, tout de suite. Deux cent
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    mille, multipliez çapar 140, au pouvoir d’achat d’aujourd’hui (1987, conversion JMF). Et si on parle en dollars, Eh bien, ça fait 200.000 dollars cash (1967, chiffres Guillemin). Et puis, 6000 livres, ou francs par mois, donc, 6000 dollars (1967). En échange de cela, qu’est-ce qu’il va faire ? Eh bien, il va procurer des notes, des notes secrètes, on les possède aujourd’hui. Il va envoyer périodiquement à la cour un certain nombre de notes, pour leur dire ce qu’il faut faire. Il y en a une, particulièrement remarquable, la note n° 43, qui est de février 91, où il dit à la cour : « Donnez-moi de l’argent, je vais le répartir, et cet argent me servira à provoquer dans le public parisien des motions incendiaires, parce que ça terrifiera les constituants et ça les rapprochera encore de Sa Majesté. » Eh bien, ce Mirabeau va mourir entre deux filles, le 2 avril 91. Sa popularité reste intouchée. Elle va totalement disparaître, un an plus tard, lorsqu’on ouvrira l’armoire secrète du roi et qu’on trouvera la correspondance avec Mirabeau. Mais pour l’instant, il est au sommet de sa gloire. Si bien même que la Constituante décide qu’une église - elle est en construction - qui s’appelle Sainte-Geneviève, sera détournée de sa destination : ce ne sera plus une église, ce sera le Panthéon des Grands Hommes, et on décide que le premier grand homme qui vient de mourir et qui va entrer au Panthéon, ce sera Mirabeau. Marat, qui écrivait à « L’Ami du Peuple » depuis un certain nombre de mois, va immédiatement à la date du 6 avril 91, va immédiatement, dans son « Ami du Peuple », pousser un cri de colère. « Comment, dit-il, Mirabeau ? » - alors que lui, il ne fait que soupçonner, que flairer - Mirabeau au Panthéon ? ! Et comme l’Assemblée Constituante a déclaré qu’après Mirabeau on y mettrait Voltaire, ce jour- là, le 6 avril 91, Marat éclate, explose et dit : « Comment ? Comment ? Voltaire au Panthéon ? Voltaire qui a toujours été rampant devant les despotes, Voltaire qui était un homme d’argent, Voltaire qui serait contre nous, dans notre révolution, vous voulez le mettre au Panthéon ? » Mais naturellement, vous savez pourquoi ... Pour Voltaire, voltairien, la Constituante, l’hostilité au christianisme, Voltaire a tout à fait sa place au Panthéon de la Constituante. A côté de la disparition de Mirabeau, vous avez l’apparition d’un personnage nouveau qui est Danton. Il y avait un club, il y avait deux clubs, le club des Jacobins, qui s’était d’abord créé sous le nom de « Club Breton ». Pourquoi ? Parce que les initiateurs étaient des Bretons, en particulier Le Chapelier, député de Bretagne, qui est un personnage, il faudrait que vous voyiez son visage, un personnage avec une grosse mâchoire de consommateur, un homme rude, enfin, qui savait que les questions étaient posées sur des questions d’argent. Alors, ce Club Breton s’était réuni d’abord à Versailles. Quand l’Assemblée était venue à la suite du roi, de Versailles à Paris, ce club s’était établi dans le couvent des Jacobins, d’où leur nom « les Jacobins ». Mais c’étaient des gens qui étaient trop orientés vers le progrès, un certain progrès politique, mais pas social, ce qui fait qu’au cours de l’année 90, les Jacobins se découpent. Il y en a qui restent jacobins, et puis, il y a un club tout à fait aristocratique, le club chic, qui s’appelle « La Société de 1789 », qui se constitue. Il fallait tout simplement dix francs pour être membre des Jacobins. Il faudra payer cent francs, pour être membre de la Société de 89. C’est la distinction de la révolution,
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    c’est ce qu’ily a de vraiment bien. Par exemple, Monsieur de Condorcet, naturellement, le marquis de Condorcet, ou Siéyès, ou La Fayette, seront de la Société de 89, et ne seront plus de cette vilaine société des Jacobins, qui tourne mal. A côté, il y a un autre club - oh ! celui-là, tout à fait populaire, c’est le club mal vu, il faut payer deux sous, deux sous par mois pour en être membre -, c’est le Club des Cordeliers. Pourquoi « Cordeliers » ? Parce qu’ils se réunissent au couvent des Cordeliers. Parce qu’il y avait encore en ce moment-là, dans Paris, des districts, on avait découpé Paris en soixante districts pour les élections aux États Généraux. Au cours de l’année 90, ces districts s’appelleront « sections », passeront du nombre de soixante au nombre de quarante-huit, et ce qui avait été au début le district des Cordeliers s’appellera maintenant la section du Théâtre-Français. Attention, aujourd’hui, pour nos oreilles contemporaines, Théâtre-Français, ça veut dire la Comédie Française. En ce moment-là, ça voulait dire ce qui est l’Odéon, c’est le quartier actuel de l’École de Médecine, et ce n’est pas pour rien que dans ce quartier à Paris, actuellement, vous savez, il y a la statue de Danton, parce que c’est le quartier de Danton, et que le Club des Cordeliers, c’est le club de Danton. Ben, Danton, c’est quelqu’un qui vient d’Arcis-sur-Aube. Ce n’est pas un sans- culotte, c’est quelqu’un dont le père était déjà un personnage, un procureur de la petite bourgeoisie, si vous voulez, et Danton, c’est quelqu’un qui a d’immenses ambitions. Cet homme va se diriger vers Paris et va obtenir, grâce à son mariage, de l’argent. Il épouse la fille d’un cabaretier qui a de l’argent, la petite Charpentier, qui a environ cent mille francs, et avec ça, il va pouvoir acheter une charge. Il est avocat au conseil du roi. En même temps, il est entré dans la police secrète, la police secrète de Louis XVI, sous Monsieur Tallien. Puis arrive la révolution. Danton est un garçon qui a un très grand mépris du peuple. Les mémoires de Lameth là-dessus sont très claires. « On parlera, dit-il, de la sale démocratie. » C’est un mot qu’il a employé devant Lameth. Il expliquera un jour à son ami Camille Desmoulins : « La vérité, dans la révolution, c’est qu’il faut se mettre dessus (c’est-à-dire qu’il y a des gens qui étaient dessus, qui étaient des aristocrates). Nous, on va se mettre dessus, à la place. » Il est servi par son visage. Il est athlétique. Du reste, quand il va être élu à la municipalité, il va faire un discours où il va dire ceci : « La nature m’a donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté. » Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Ça veut dire qu’il était très vilain, il avait la lèvre couturée, le nez écrasé, mais il avait des yeux bleus et incandescents. C’est un forban, un forban jouisseur, quelqu’un qui va entrer dans les vues de Mirabeau, quelqu’un qui va être payé par Mirabeau pour faire sa politique. Voici qui était Danton. Mais, à côté de Danton, il y avait Marat, et Marat est un personnage autrement grave, dont l’audience est considérable, et dont je vous parlerai la prochaine fois. CHAPITRE 8
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    Avant de repartirdans le mouvement de la série, je voudrais ajouter quelques détails complémentaires sur ce Danton dont je vous parlais à la fin de mon dernier exposé. « L’âme la plus généreuse de la révolution », comme dit Proudhon, à la suite de Michelet. C’est Mathiez, Albert Mathiez, j’avais souligné son nom dans mon premier exposé, c’est Mathiez, par ses travaux, entre 1900 et 1920, qui a apporté la plus grande clarté, la clarté définitive sur Danton. Il a même apporté des chiffres, et c’étaient des chiffres qu’on devrait vous fournir. C’est comme ça qu’on fait l’Histoire, vous savez, les fameux petits papiers, ça renseigne beaucoup. Eh bien, Mathiez était allé regarder du côté d’Arcis-sur-Aube, pour voir, dans les papiers du notaire, les acquisitions de Danton, et on s’aperçoit premièrement que Danton, à la date du 10 mars 91, avait reçu, la veille, 30.000 livres de Mirabeau. Mirabeau reçoit lui-même l’argent de la cour pour essayer d’acheter des gens, d’acheter des consciences, afin d’avoir des gens dans sa main, et qui feront la politique de la cour, et ce jour-là, Mirabeau, écrivant à Lamarque, dit : « J’ai remis hier 30.000 livres à Danton (je vous rappelle qu’en pouvoir d’achat aujourd’hui, 1967, ça fait du 30.000 dollars ». Danton est un homme qui, tout de suite après, va faire les acquisitions que voici, et que Monsieur Mathiez a trouvées. Donc, c’est le 10 mars 91. Le 24 mars 91, il achète, à Arcis-sur-Aube, la propriété bien ecclésiastique, naturellement de Nuisement. Le 12 avril, il achète le prieuré de Saint-Jean- Duchesne. Le 13 avril, il achète sa gentilhommière d’Arcis, la maison dans laquelle il va vivre : c’est au bout du pont, une très belle maison avec un grand parc derrière. Soit, en moins d’un mois, 81.000 livres, ça fait du gros 10 millions de FB d’aujourd’hui. Voilà comment Danton s’arrose. Et je vous avais dit qu’à côté, il y a Marat - Marat déjà, dont nous avons parlé une fois, Marat, c’est quelqu’un qui est l’intégrité absolue - et Marat dit exactement ce qu’il ne faut pas dire. Dans son journal L’Ami du Peuple, il écrit des choses comme ceci, il parle de « Cette classe infortunée que l’on dédaigne, repousse, maltraite et opprime en tous lieux, et que l’on a toujours comptée pour rien, dans tous les gouvernements de la terre ». Le 29 juin 90, il publie une supplique à la Constituante, avec un sous-titre : Très sévère réclamation de ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont tout. Et là-dedans, il disait : « Quelque heureux que puissent être les changements survenus dans l’État, ils sont tous pour les possédants. Nous voyons bien au travers de vos fausses maximes de liberté, de vos grands mots d’égalité, que nous ne sommes toujours que de la canaille à vos yeux. » Et ça m’a rappelé une phrase qui m’est revenue tout récemment, de Chateaubriand. Chateaubriand, dans les Mémoires d’outre-tombe, parle des événements de 89 et 90, auxquels il a assisté, puisqu’il va partir pour l’Amérique au début de l’année 91. Chateaubriand a cette phrase : « Les sabots heurtaient à la porte des gens à souliers. » C’est exactement ça. Les gens à souliers, c’est les Constituants, la bourgeoisie possédante et voltairienne. Ils font une certaine opération qu’ils sont en train de réussir, et il ne faut pas que les sabots les importunent en frappant à la porte. Du 20 octobre au 27 octobre 90, encore du Marat : « Les infortunés forment les dix-neuf vingtièmes de la nation. Ils seront les maîtres de l’État, dès qu’ils connaîtront leurs droits et comprendront leur force. » Et le 21 juin
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    91 : «Ma fonction est de réveiller constamment le peuple de sa léthargie, et de lui mettre le feu sous le ventre pour lui épargner de se trouver égorgé à l’improviste. » Vous comprenez que des phrases comme ça, c’est intolérable. Alors, il y a une vaste alarme dans la bourgeoisie possédante. On voit un Monsieur Du Port, donc je ne vous ai pas encore parlé, qui, le 17 mai 91, va faire une importante déclaration à la tribune de la Constituante. Du Port, Alexandre Lameth et Barnave, c’est ce qu’on appelle à ce moment-là, en souriant un peu, « le triumvirat ». Ce sont les trois hommes qui n’ont pas de fonctions officielles, mais qui se sont constitués les conseillers de Sa Majesté. Le triumvirat est là, qui entoure le roi de conseils, en lui disant : « Voilà ce qu’il faut faire, Majesté, enfin, Sire, et voilà ce qu’il ne faut pas faire. » Eh bien, le 27 mai 91, à la suite des articles de Marat comme ceux que je viens de vous lire, le 17 mai 91, Du Port - Du Port, c’est un fils de riche, son père a un grand hôtel à Paris et cinq ou six châteaux -, Du Port monte à la tribune et dit : « La révolution est finie - vous m’entendez ? est finie. Et le péril est de croire qu’elle n’est pas terminée. » Et c’est ce même 17 mai 91 qu’une petite opération de rien du tout a lieu grâce à la Constituante. Celle-ci : l’agiotage est autorisé sur les assignats. C’est très grave, cette histoire. L’assignat, ça représente, vous savez, cette monnaie nationale qui est garantie, qui est gagée par les biens de l’Église, et si on permet aux banquiers de trafiquer sur les assignats, c’est la perte de l’assignat à date incertaine, certaine à son tour. Eh bien, comme ça, il ne faut pas ennuyer les banquiers. Comme les Constituants sont avant tout des hommes d’argent, on va décider qu’il y a autorisation de coter en bourse l’assignat. Le pasteur Rabaut-Saint-Etienne, dont je ne vous ai pas encore parlé et pourtant qui est intéressant dans la Constituante, c’est un pasteur de bonne compagnie, vous savez, c’est un homme, naturellement, qui déteste les ecclésiastiques. Il a des raisons pour ça, puisque c’est un Cévenol, il se souvient des horreurs des dragonnades. Mais c’est un homme qui déteste encore plus la plèbe. Alors, le pasteur Rabaut-Saint-Etienne monte un jour à la tribune, et c’est au mois de juin, je crois. Il dit : « C’est scandaleux, il y a des passifs qui se sont introduits dans la Garde Nationale. » C’étaient des gens convenables, vous savez, des gens bien, qui pouvaient payer leurs quatre-vingts francs d’uniforme, mais il y avait des imprudents de la bourgeoisie qui avaient accepté de payer les uniformes de gens qui n’étaient que des passifs. « Pas question, dit Rabaut, il faut faire une épuration. » Et surtout le 14 juin 91 - et je vous demande de retenir cette date, elle est capitale dans l’histoire française, et même dans l’histoire européenne, et même dans l’histoire mondiale - ce Le Chapelier, dont j’ai déjà parlé une fois, l’homme à la mâchoire de consommateur, vous savez, le député breton, Le Chapelier fait voter en douce, enfin, ça passe, une petite loi, une petite loi qui va peser sur la vie nationale, sur la vie sociale française pendant plus d’un siècle, c’est l’interdiction des coalitions ouvrières. 14 juin 91. Toute permission, naturellement, aux industriels, aux financiers, aux négociants, d’organiser des consortiums - ce que nous appellerions aujourd’hui des trusts -, mais interdiction absolue faite aux ouvriers de se réunir pour défendre leurs salaires. Alors, vous voyez à quel point on est en train de se débattre. Le roi, lui, il avait voté à
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    la Constituante, ilavait prêté serment à la Constitution, le jour de la Fédération, c’était donc le 14 juillet 90, le roi jure. 23 juillet, il apprend que Sa Sainteté a décidé de condamner - c’était fatal - la constitution civile du clergé. Alors, le roi, qui est un dévot, vous savez, qui pense beaucoup à l’enfer, enfin, qui est très préoccupé de son salut, se persuade que s’il soutient maintenant cette constitution civile du clergé, c’est sa vie éternelle qui est compromise. Alors, à partir de ce jour-là, le roi qui n’était déjà pas chaud, Dieu sait, à cause de sa femme, à l’égard de la révolution, devient délibérément hostile. Seulement, il ne faut pas le dire. Par conséquent, la technique du roi va être de faire semblant. Alors, je voudrais vous apporter des propos de Sa Majesté, du 27 décembre 90. Il parle, ce jour-là, de « cette franchise qui convient à mon caractère ». Il déclare : « Il s’était levé sur mes intentions des doutes que la droiture de mon caractère devrait éloigner. » Je n’aime pas beaucoup, vous savez, les gens qui parlent de leur droiture de caractère, qui disent qu’ils parlent la main sur leur conscience. C’est toujours suspect. Alors, comme ce roi parle à deux reprises de la droiture de son caractère, il y a de quoi émettre une toux dubitative. Et il dit qu’il met sa confiance en l’Assemblée Nationale, et qu’il répand la réciprocité de sentiments. « Cette réciprocité, dit-il, est nécessaire, et je la mérite. » Eh bien, pour voir dans quelle mesure le roi mérite la confiance de l’Assemblée Nationale, il est important que je vous apporte quelques documents qui viennent de papiers publiés à la fin du siècle dernier, en 95-96. Ce sont les lettres de Marie-Antoinette à son ami Fersen, les lettres de Fersen - ce Fersen, c’est un Suédois - à son maître Gustave III, le roi de Suède, et au baron de Taube, le baron de Taube, qui était le chef de la diplomatie suédoise. Fersen écrit à son souverain, le 7 mars 91 : « Le seul parti à prendre pour le roi, c’est la patience et la dissimulation jusqu’au moment où il pourra agir. » Du 1er avril, Fersen, au baron de Taube : « Leurs Majestés sont résolues à tenter les moyens de la force. » Alors, quand on a sous les yeux un document pareil, on est en mesure d’apprécier à sa juste valeur la déclaration de ce Monsieur Gaxotte, de l’Académie Française, dont je vous ai déjà parlé. Alors, je cite Monsieur Gaxotte : « Il ne s’agit pas de monter contre la France une expédition internationale de police réactionnaire. De cela, il n’est pas question. ». Eh bien, vraiment, c’est jovial ! Pensez que Monsieur Gaxotte écrit ça en 1928, et que depuis 1896, nous avons la correspondance de Marie-Antoinette et de Fersen. C’est renversant. Nous savons justement que Leurs Majestés sont décidées à tenter les moyens de force. Nous avons les lettres de Marie-Antoinette à ses frères. Son frère, c’est d’abord Joseph II, empereur d’Autriche, qui meurt en 90. Successeur, son frère Léopold II, en 91. Successeur, le neveu de Marie-Antoinette, qui sera François II. Elle passe son temps à écrire à ses frères et ensuite à son neveu, en disant : « Intervenez militairement, parce qu’il n’y a que vous, il n’y a que la force qui peut nous rétablir sur le trône. » C’est embêtant tout de même, c’est gênant. Le roi se fait un peu tirer l’oreille. Il se dit : « Mais, faire venir les troupes étrangères chez nous, c’est imprudent. » Bien entendu, ça serait excellent si elles pouvaient venir avec certitude de succès. Mais ce n’est pas tellement sûr. Et puis, il y a les émigrés. Les émigrés ennuient le roi, parce qu’il y a le prince d’Artois, enfin, le comte d’Artois, vous savez, qui est son frère et qui dit : « Le trône
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    ! » D’Artois,qui est à la tête des émigrés réunis à Coblence - Coblence, c’est sur le Rhin - ce sont des gens impatients de reprendre le pouvoir en France, pour devenir les maîtres, et d’Artois nourrit des arrière-pensées, et se dit : « Ce roi s’est compromis, et peut-être bien qu’avec une intervention de l’Europe, on préférerait me voir, moi, d’Artois, qui suis in compromis, à la tête de la France. » Alors, le roi est un peu inquiet de l’attitude des émigrés. Il voudrait plutôt les freiner. Ce qu’il voudrait, c’est que l’Autriche intervienne. Et pour l’instant, elle ne peut pas intervenir. Mais comme il est absolument résolu à tenter les moyens de force, voilà l’idée qui lui est venue. « Je vais essayer, dit-il, avec Bouillé. » Vous vous souvenez, Bouillé, c’est le général qui commande à Metz, il a des troupes sûres, puisque ce sont des troupes étrangères surtout. Il y a des Croates en particulier, il y a des Hongrois, des Allemands. « Je vais essayer d’aller rejoindre clandestinement Bouillé. Je m’en vais me sauver de Paris dès que je pourrai. J’irai trouver les troupes de Bouillé. » S’il y a un appui extérieur sous la forme d’un congrès, par exemple le congrès européen menaçant, où l’Autriche et la Prusse diront : « On va mobiliser, si le roi n’est pas rétabli dans ses prérogatives », ça pourrait tout de même marcher. Alors, le roi médite ça. Il se demande ce qu’il faut faire. Est-ce qu’il faut aller vite ? Est-ce qu’il faut aller pas trop vite ? Mais ce qui est très intéressant pour nous, c’est de savoir quelle est l’intention du roi, une fois qu’il aura réussi son coup. Supposez que le roi arrive à la tête de troupes sûres et qu’il rétablisse, comme il dit, la situation : qu’est-ce qu’il veut faire ? Ben, ne comptez pas sur Monsieur Gaxotte pour vous le dire. Mais heureusement, grâce à ces correspondances publiées en 95- 96, nous le savons, ce qu’il voulait faire, nous le savons par Fersen, par les lettres de Fersen au roi Gustave III, et voilà ce qu’il veut faire. Premièrement, quand on rentrera par la force dans Paris, dissolution de l’Assemblée Nationale et châtiment des meneurs. Deuxièmement, stop immédiat à la vente des biens du clergé. Il est vrai qu’on ne peut pas ennuyer les acquéreurs, qui sont des gens de bien, de la grosse bourgeoisie. Par conséquent, on ne va pas leur reprendre ce qu’ils ont payé, mais enfin, on remboursera les assignats avec 20% de perte. On demandera un milliard à l’Église, elle se trouvera même être trop riche, l’Église, alors on lui demandera un milliard ; et quant au reste, on décide la banqueroute, sauf pour les rentes, pour les rentes viagères, et sauf naturellement pour les pensions des amis de la reine et du roi. Par conséquent, le roi fait appel aux sabreurs croates pour imposer à son pays l’absolutisme et la banqueroute. Quand prend-il sa décision, le roi ? Il va prendre sa décision de fuite après le 18 avril 91, parce qu’il s’est passé ce jour-là une histoire assez scandaleuse. Ce 18 avril 91, le roi avait l’intention, comme il l’avait fait l’année précédente, de se rendre à Saint-Cloud, et à ce moment-là, en avril 90, il n’y avait pas encore de constitution civile du clergé. Le roi a prêté serment à la constitution civile du clergé, et maintenant, comme il est terriblement ennuyé d’avoir prêté ce serment, il a peur, comme je vous ai dit, pour sa vie éternelle. Il veut aller à Saint-Cloud, en douce, clandestinement, pour communier des mains d’un prêtre, pour faire ses Pâques, des
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    mains d’un prêtrequi ne serait pas un mauvais prêtre, pas un assermenté, mais un insermenté, un prêtre réfractaire. Il y en avait pas mal, n’est-ce pas, qui n’étaient plus rien officiellement, mais qui continuaient à dire la messe. On sait que le roi veut partir, on a préparé ses carrosses le 18 avril au matin, et, averti par Dieu sait qui, Danton arrive avec une bande de gens. Il a un appui très sûr, Danton, il a un ami qui s’appelle Santerre. Santerre, c’est un nom célèbre dans l’histoire, dans la légende, c’est Santerre, vous savez, les tambours de Santerre, il paraît que le jour où Louis XVI a eu la tête tranchée, et où il a voulu parler au peuple, Santerre a dit aux tambours de rouler et a couvert la voix du roi. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas Santerre qui a fait ça, c’est un certain comte de Beaufranchais, qui est un noble rallié à la bourgeoisie, parce qu’il trouvait que c’était meilleur, qui a coupé la parole au roi. Non. Revenons à Santerre. Santerre, qui est un personnage connu dans l’histoire de la Révolution française, qui c’est, en réalité ? C’est un brasseur, un fabricant de bière, et c’est un monsieur considérable. Nous, quand nous pensons Santerre, et moi, pendant des années, quand j’ai pensé Santerre, je me suis représenté un sans- culotte, enfin, un type avec son pantalon rayé et ses sabots. Absolument pas. C’est un gros personnage, ce Santerre. C’est même un jockey. Vous savez qu’à la fin du dix-huitième siècle, les courses se sont répandues en France, les courses de chevaux. Le duc d’Orléans passait pour être le meilleur jockey de France, et Santerre était son rival. Santerre, c’est un gros monsieur considérable, qui a beaucoup d’argent, qui est à la pointe de l’élégance. Santerre a un certain pouvoir sur la foule, il est généreux, il donne de l’argent, par conséquent, il a à sa disposition des gens. Eh bien, je crois bien, que le 18 avril 91, Danton a fait appel aux gens de Santerre pour empêcher le roi de partir. La scène est pénible, vous savez, pénible, très scandaleuse, il y a le roi et la reine qui sont dans leur carrosse, dans la cour des Tuileries, et Danton qui pousse des hurlements, la foule qui insulte le roi, qui dit au roi et à la reine - je vais vous dire des choses affreuses, hein - qui sont dans leur carrosse, ils crient au roi : « Gros cochon ! » Ils crient à la reine : « Sale putain ! » Il entend ça, il entend ça. Et Danton est là qui les excite, les gens. Pendant deux heures, ça dure. Le roi est dans son carrosse, essayant de sortir. La foule l’empêche de passer. Finalement, il va rentrer. Il va rentrer la tête basse dans son palais, et il y a une scène assez poignante, enfin, ce roi est tout de même quelqu’un d’assez affreux, puisqu’il a trahi la France, mais enfin, qu’est-ce que vous voulez, on ne peut pas ne pas être ému par ce que je vais vous dire. Quand le roi entre après avoir entendu sa femme insultée par les gens, il se tenait bien, il était livide, il monte l’escalier des Tuileries, et dès que la porte est fermée, il s’écroule dans un fauteuil, et il pleure, et sa femme s’agenouille près de lui pour le consoler. « Ce n’est pas possible, enfin, je ne peux pas rester, enfin. Vous voyez ce qu’ils me font. » Et même, pour complaire à l’opinion publique, il va aller communier de la main d’un prêtre assermenté. Il a l’impression qu’il fait un sacrilège, qu’il fait une chose terrible. Il va spontanément, oh, Dieu sait, spontanément, le lendemain 19 avril, il va à l’Assemblée, il fait un discours. « On veut inspirer des doutes sur mes sentiments à l’égard de la Constitution. Or, je l’ai acceptée, j’ai juré de la maintenir, cette
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    constitution, dit-il, dontla Constitution civile du clergé fait partie. » Il ment, mais il ment parce qu’il est terrifié. Alors, il va décider de faire son coup, et c’est la fuite de Varennes, qui est l’élément essentiel de ce que je vais vous raconter aujourd’hui, qui va se passer le 20 juin, dans la nuit du 20 au 21 juin 91. Le roi avait donc tout préparé, il s’était fait procurer un faux passeport. Ce passeport, c’est drôle que Monsieur Gaxotte n’en parle pas, parce qu’il est pittoresque. C’est un passeport établi au nom d’une baronne de Korff, établi le 5 juin 91. Et la baronne de Korff, ce serait la gouvernante des enfants de France, qui s’appelait Madame de Tourzel. Alors, c’est un passeport pour aller de Paris à Francfort avec deux enfants, une femme de chambre, un valet de chambre, et trois domestiques. La baronne de Korff, je viens de vous le dire, son personnage est joué par Madame de Tourzel. La femme de chambre, c’est la reine. Et le roi, qui est déguisé en valet de chambre, s’appelle Dupont. Sur le passeport, Louis XVI, Dupont. Et puis, les trois domestiques, c’est trois gardes du corps, qui vont suivre dans une voiture. Alors, dans la nuit du 20 au 21 juin, quand les gardes sont plus ou moins endormis, on sort par une porte dérobée. Tout a été préparé par Fersen, la berline est là toute prête, et le roi s’enfuit. Bouillé, qui doit l’attendre du côté de Montmédy, Bouillé a disposé des pelotons de hussards. Il y en a à Sainte- Menehould, il y en a à Varennes, il y en a à Clermont. C’était une imprudence en même temps qu’une prudence. Une imprudence parce que les gens vont se demander : « Mais qu’est-ce que c’est que ces hussards ? Enfin, pourquoi est-ce qu’ils sont là ? Pourquoi est-ce qu’ils attendent ? » Et les officiers ont mission de dire aux gens qui pourraient s’étonner : « Un trésor, un trésor va passer. » Pour Bouillé, c’est un trésor, le roi. Mais les gens ont été alertés. Et ils se sont dit : « Mais qu’est- ce que c’est que ces hussards ? Qu’est-ce que c’est, ce trésor ? » Si bien que quand on voit arriver la berline du roi, on observe. On a tiré les rideaux. Le roi veut essayer d’être méconnaissable, bien qu’il soit déguisé en valet de chambre, et qu’il s’appelle Dupont. Mais enfin, les gens sont alarmés. Et c’est à Sainte-Menehould, à l’étape de Sainte-Menehould, où on change de chevaux, que le fils de Drouet, le maître de poste, reconnaît le roi. Il dit : « Ce personnage-là, qui a l’air d’un valet de chambre, mais c’est le roi ! C’est le roi qui est en train de s’enfuir. C’est le roi qui va chercher l’étranger. » Alors, piquant des deux, vous connaissez la légende, et à travers bois, Drouet court dans la nuit pour essayer d’arriver au prochain poste où le roi doit changer de montures, enfin, au relais pour les chevaux, il arrive donc à Varennes. C’est à 23 heures que le roi arrive à Varennes, mais déjà Drouet est arrivé et on a fait mettre un barrage, n’importe quoi, on a mis des meubles, on a renversé des voitures, un barrage sur le petit pont. Il y a des hussards. Il y a des hussards de Bouillé qui sont là, mais ils sont une vingtaine. Alors, quand le roi arrive, qu’il est reconnu et qu’il avoue en effet chez l’épicier Sauce, où il est descendu, où il avoue : « Oui, je suis le roi, mais je ne veux pas quitter le royaume », les gens s‘attroupent, les gens disent : « Mais pas question ! » Bientôt mille personnes. Le roi pourrait essayer de dire aux hussards de tirer dans la foule, on nous fait admirer la magnanimité du roi, on dit qu’il n’a pas voulu donner l’ordre aux hussards de tirer dans la foule, mais ils sont combien, les hussards ? Ils
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    sont vingt-cinq, etla foule, elle est mille, au moins mille. Pas question, il ne peut pas passer. Après avoir longuement hésité, après avoir essayé d’envoyer un cavalier en secret, qui va passer par un gué, jusqu’aux troupes de Bouillé, attendant désespérément un régiment, pas vingt-cinq hommes, hein, mais trois mille hommes, qui viendraient le délivrer de chez l’épicier Sauce dans la nuit du 21 au 22 juin, le roi décide : « Il n’y a pas moyen, ils ne viennent pas me sauver, je rentre. » Il rentre piteusement. Alors, qu’est-ce qui s’est passé, pendant ce temps ? Eh bien, le 22 juin au matin à Paris, on a découvert que le roi n’était plus là. C’est un coup terrible. En particulier le triumvirat, vous savez, Du Port, Barnave, Lameth sont dans tous leurs états. Eh bien, c’est malin, ce qu’il a fait, le roi ! C’est malin, puisqu’une fois qu’on aura appris que le roi est parti, mais voyons c’est le petit peuple, qui va se soulever, c’est-à-dire le vrai danger de la révolution. C’est le quatrième état qui va apparaître. Alors, Barnave, une fois de plus, Barnave, le grand monsieur, Barnave, va prononcer les paroles nécessaires. C’est Barnave qui va monter à la tribune et qui va faire une déclaration et qui va dire : « Il faut absolument qu’il y ait une force dans Paris. Mais il faut que cette force soit entièrement entre nos mains. » A l’Assemblée Nationale, il va évoquer rétrospectivement 89, c’est-à-dire ce mouvement auquel on assista, d’une classe peu réfléchie, facilement entraînée, et qui provoqua des désordres, mais dès le lendemain, écoutez, ces mots sont admirables : « Dès le lendemain, les hommes pensants, les propriétaires, les citoyens véritablement attachés à la patrie s’armèrent et la France fut sauvée. » Par conséquent, maintenant qu’il y a un danger terrible, puisque le roi n’est plus là, il faut que les citoyens vraiment attachés à la patrie, c’est- à-dire à leur argent, s’arment. Et ce 21 juin 91, Barnave fait décider une levée immédiate, une levée de cent mille hommes qui seront pris parmi la Garde Nationale, c’est-à-dire parmi les actifs exclusivement, et le décret est très intéressant dans ses termes : ils sont, ces cent mille hommes seront levés, écoutez-moi bien, « pour la défense de l’ordre et la protection de la patrie. » D’abord, la défense de l’ordre. La protection de la patrie, on verra ensuite. Ce qui est très important, eh bien, c’est que la plèbe ne bouge pas. La plèbe, elle est surtout désorientée. Elle ne comprend rien. La Fayette, qui est très embêté de voir le roi partir et qui se dit : « Pourvu qu’on le récupère ! », La Fayette a un mot qu’il essaie de rendre populaire. Il dit : « Bien, après tout, comme on payait le roi 25 millions et que nous sommes 25 millions de Français, on n’aura plus à payer 25 millions. Par conséquent, ça fera un franc de plus pour chacun de vous. » En réalité, il tremble dans sa peau, La Fayette, il se dit : « Il faut absolument qu’on récupère le roi. Enfin, c’est lui qui est la stabilité sociale. » A la fin de la journée du 22, on va apprendre que le roi a été rattrapé. Ouf ! Quel terrible soulagement. Il est vrai que déjà La Fayette et Barnave ont trouvé un mot inouï, un truquage incroyable. Ils avaient décidé de dire, d’annoncer à l’opinion publique : « Le roi ne s’est pas enfui, ne croyez pas ça, le roi est honnête, le roi a été enlevé. » Le malheur, c’est qu’il y avait une lettre que le roi avait laissée à son ministre de l’Intérieur, et cette lettre avait été lue le 22 juin au matin à l’Assemblée Nationale.
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    Cette lettre étaitcatégorique. Le roi disait : « Je m’en vais parce que je ne suis plus libre, parce qu’on m’a obligé à signer des décrets que je réprouvais, parce qu’il y a la constitution civile du clergé. » Et ce malheureux roi, qui n’était pas tellement intelligent, vous savez, au lieu de s’en tenir à ses considérations, après tout nobles, il avait ajouté : « Et puis, je ne peux plus me sentir aux Tuileries. Il n’y a même pas de confort. Je n’ai même pas la possibilité de jouir des commodités de la vie dont certaines personnes aisées bénéficient. » C’est incroyable de dire ça, vous savez. Enfin, la lettre était, le 22 juin, lue à la tribune. C’était très difficile de dire que le roi avait été enlevé, alors qu’il laisse cette déclaration disant : « Je pars. » Oh, eh bien, qu’à cela ne tienne ! Barnave et La Fayette ont déjà trouvé leur explication. On va dire que cette lettre lui a été dictée. Parce qu’il y a des gens, des terribles, qui sont entrés dans le palais pendant la nuit, qui ont enlevé le roi de force et qui lui ont dicté cette lettre. Enfin, il est récupéré, le roi. Alors, on envoie immédiatement des commissaires, Barnave, naturellement, qui s’est fait nommer commissaire, vous pensez, et comme on redoute ce qui se passera quand le roi rentrera, il rentrera le 25 juin, on fait établir des inscriptions dans Paris. « Toute personne qui applaudira Sa Majesté sera bâtonnée, mais toute personne qui insultera Sa Majesté sera pendue. » Surtout ne pas insulter Sa Majesté : on l’a suspendu, le roi, rien de plus. On va décider maintenant de ce qu’on va faire de lui. Il y a des gens qui remuent, vous pensez, dans l’intervalle, entre le 21 et le 25, pendant que le roi était absent, qu’il était déclaré suspendu, il y a le duc d’Orléans en particulier, qui s’agite beaucoup. Le duc d’Orléans s’est fait recevoir, dès le 23 juin, la date est importante, dès le 23 juin, au Club des Jacobins, où l’on a l’habitude maintenant de porter un bonnet rouge, il se dit : « Peut-être que mon heure est venue. » Ça n’est pas du tout dans les intentions de Barnave. Barnave est absolument résolu à maintenir à tout prix le roi sur le trône. La discussion aura lieu du 13 au 15 juillet 91, et il y aura là des propos extrêmement importants tenus par Barnave. Les voici, ces propos : « Tout changement, dit-il, tout changement serait aujourd’hui fatal, tout prolongement de la révolution serait désastreux. Si la révolution fait un pas de plus, elle ne peut le faire sans danger. Un pas de plus, et ce serait l’anéantissement de la propriété. » Propriété, c’est le grand mot, n’est-ce pas, à quoi tout le monde pense depuis 89. Et peu le disent. Mais lui le dit clairement. « Anéantissement de la propriété ». Remarquez, personne ne songe à anéantir la propriété. Il y a des gens comme Robespierre qui songeaient à une nouvelle répartition de la propriété, mais l’article 14 de la Déclaration des Droits de l’Homme a décidé qu’elle était inviolable et sacrée, et que tout ce qui toucherait à la répartition de la propriété, à une répartition plus juste, serait considéré comme un attentat, comme un sacrilège. Alors, maintenant, vous entendez bien, ce serait l’anéantissement, parce que si la bourgeoisie perd une part de ses privilèges, si elle cesse d’être ce parasitisme sur la classe pauvre, ça s’appelle anéantissement de la propriété. Alors, on va décider, la Chambre presque unanime décide que Sa Majesté est rétablie dans tous ses droits et qu’elle est inviolable. Inviolable. On ne pourra pas toucher à la personne du roi. Et comme il faut tout de même compléter ça, on va retoucher un petit peu aussi la loi électorale. Vous savez déjà comment on avait prévu les choses. On avait dit : « Il y aura des degrés
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    pour les électeurs.» Il faut être déjà un petit peu fortuné pour voter, puis, il faut l’équivalent de cinquante journées de travail d’imposition pour être éligible. On va ajouter quelque chose en douce. Il faudra maintenant, pour être éligible dans la Chambre qui va se réunir dans peu de temps, il faudra être propriétaire foncier. Et puis, c’est là où Rabaut intervient encore, pour la seconde fois, où Rabaut dit : « Mais attention, hein, la Garde Nationale uniquement pour les actifs. » Puis, comme le roi a pleuré dans sa lettre du 22 : « Je ne suis pas bien avec ces 25 millions » (vous savez, qui font 25 millions de dollars 67), on va lui en rajouter cinq. Alors, le roi va avoir maintenant une liste civile de 30 millions, si bien qu’il y a gagné, à sa fuite. C’était très intéressant pour lui. La loi électorale lui donne d’autres apaisements du point de vue de la propriété, et puis, il a cinq millions de plus. Eh bien, maintenant, ça peut aller, semble-t-il. Tout est tranquille, la plèbe n’a pas bougé, l’Assemblée Constituante va enfin céder la place à la véritable assemblée législative, quoi, c’est la nouvelle constitution qui va s’appliquer. Le 3 septembre, l’ensemble des lois constitutionnelles est voté. Le 14 septembre, le roi prête serment, ça ne lui coûte rien, vous savez, un serment de plus. Et le 30 septembre, la Constituante - c’est-à-dire les anciens États Généraux réunis le 5 mai 89 -, le 30 septembre 1791, les États Généraux devenus Constituante se séparent, sur une proclamation qui est une mise en demeure de bien écouter adressée à la plèbe, LA REVOLUTION EST TER-MI-NEE. CHAPITRE 9 Aujourd’hui, nous allons voir la Révolution française s’engager dans la guerre. Et s’il fallait en croire Michelet, ce serait, je lis : « Les plus belles heures de la Révolution, la naissance d’une épopée, l’océan révolutionnaire qui déborde. » Nous savons déjà comment Michelet travaille dans le genre « bande dessinée », et les contes pour bébés qu’il nous a servis au sujet de la Fédération, au sujet du 4 août, etc., alors, je crois qu’il est intéressant de regarder à peu près d’où elle sort, cette guerre. Mais pour bien comprendre d’où elle sort, il faut remonter à un événement que j’avais réservé pour vous le raconter aujourd’hui, qui s’était passé pendant la Constituante encore, le 17 juillet 91. Peut-être vous rappelez-vous la fuite du roi - c’était le 21 juin -, vous rappelez-vous qu’il est revenu le 25 juin et qu’il a été déclaré inviolable, grâce à Barnave et à la majorité voltairienne de la Constituante, déclaré inviolable le 15 juillet. Ça n’avait pas passé tout seul, vous savez, il y avait une grande partie de l’opinion publique tout de même qui se disait : « Mais est-ce bien nécessaire d’avoir un roi qui veut s’en aller ? » Les idées républicaines avaient commencé à circuler et des pétitions, des pétitions sortant de la basse classe du peuple, étaient venues sur le bureau de l’Assemblée, réclamant la déchéance du roi. L’Assemblée avait décidé d’ignorer tout ça, c’étaient des tumultes populaires qui ne l’intéressaient pas, mais c’est que ça grondait pas mal. Aux Jacobins, en particulier, ça remuait. La proposition de déchéance était soutenue par des gens, était soutenue par Brissot. Voilà la première fois qu’il arrive, celui-là, Brissot, et qui sera un des amis des Girondins, qui signait
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    d’abord Brissot deWarville, qui était un homme qui était servi par son regard, il avait un regard gentil et candide. Il n’était pas du tout candide. Il était peut-être gentil, mais enfin, c’était un intrigant, c’était un ambitieux qui avait été aux États-Unis, qui avait été chargé par un nommé Clavière, que vous allez apercevoir plus tard, chargé de spéculations sur des terrains aux États-Unis ; puis il était revenu en France. Toujours est-il que Brissot s’intéresse aux Jacobins, à la proposition de déchéance. Cette proposition de déchéance est rédigée aux Jacobins, avec la collaboration d’un nommé Louvet. Tenez, ça vous dit quelque chose, Louvet, parce qu’il est connu en littérature, enfin, en sous-littérature, si je puis dire, par Les amours du chevalier de Faublas. C’était comme on dit aujourd’hui un best-seller du XVIIIe siècle, 19 volumes entre 1787 et 1790, c’est de la littérature pas même érotique, si vous voulez, libertine, mais enfin, ça se vendait beaucoup. Eh bien, ce petit Louveti était au service du duc d’Orléans. Et grâce à Brissot, il avait préparé une pétition, ça, c’est le 15 juillet au soir, une pétition où on demandait la déchéance du roi et qu’il fallait prévoir sa succession par les moyens constitutionnels. Les moyens constitutionnels, c’est-à-dire le fils du roi, le Dauphin devait être proclamé roi, mais comme il était trop petit, il fallait un régent, et constitutionnellement, c’était le duc d’Orléans qui devait devenir régent. Robespierre, qui travaillait beaucoup aux Jacobins, s’était aperçu de l’idée. Il s’était dit : « Ça, c’est une manœuvre d’Orléans, je n’en veux pas. » Alors, il avait trouvé un prétexte habile, il avait dit : « Écoutez-moi, on ne peut pas faire cette pétition, la volonté nationale, c’est l’Assemblée, l’Assemblée a décidé que le roi est inviolable, il ne faut pas aller au-delà, rentrons notre pétition. » Il y a quelqu’un qui n’était pas d’accord, c’est Danton. Danton, qui travaille aux Cordeliers, avait décidé qu’on ferait quand même une pétition. Et il avait décidé le 16 juillet que le lendemain 17 juillet, le peuple se transporterait au Champ de Mars, là où avait lieu la Fédération et que sur l’autel du Champ de Mars, autel où avait eu lieu la fameuse messe dite par Talleyrand le 14 juillet 90, une pétition serait rédigée, avec toutes les signatures qu’on voudrait, les gens étaient conviés. Il y avait des raisonnables qui étaient en train de se dire : « Mais le peuple remue dangereusement. Les passifs. Les passifs, ils n’ont pas voix au chapitre, ils sont en train de s’occuper de ce qui ne les regarde pas ». Alors, je vois, par exemple, dans la correspondance de Gouverneur Morris (Qui est Gouverneur Morris ? C’est le ministre des États-Unis à Paris, à cette époque), et il dit dans sa correspondance, il dit dans ses notes personnelles : « Il serait à souhaiter qu’un engagement sérieux se produisît. » Un engagement sérieux, vous savez, un engagement, en termes militaires, ça veut dire une fusillade. Alors, Gouverneur Morris se dit que, pour la paix intérieure de la France, pour ses finances, même, un engagement ne serait pas inutile. Vous avez mieux, vous avez un petit journal d’extrême droite, car la presse était totalement libre, qui s’appelait Le Petit Gauthier, qui, le 16 juillet, dit : « Un bain de sang serait nécessaire. » C’est un journal d’extrême droite qui dit ça. Un bain de sang. Donc, quelque chose est en train de se préparer. Et le 17 au matin, voilà la foule qui commence à venir pour signer la pétition déposée sur l’autel. Ce 17 au matin, Danton, qui est l’initiateur de la pétition, Danton reçoit une visite clandestine. Ce sont les frères Lameth, Lameth au triumvirat,
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    vous savez -Du Port, Lameth, Barnave -, qui viennent lui dire : « Ecoutez, Monsieur Danton, je crois que ça serait bien que vous quittiez Paris aujourd’hui. » Et Danton, qui est responsable de l’opération, va quitter Paris, il va aller chez son beau-père Charpentier, le liquoriste, enfin, le cafetier, qui a une propriété à Sèvres, et il passera cette journée du 17 avec son ami Camille Desmoulins et son ami Fabre d’Églantine, à Sèvres. Et pendant, ce temps, qu’est-ce qui va se passer ? Il va se passer que cinq à six mille personnes sont rassemblées sur le Champ de Mars, que ces gens sont en train de monter en grappes humaines, en foule, en fourmilière, ils grimpent les marches de l’autel de la patrie, et que tout à coup, sans provocation, sans explication, la Garde Nationale, qui est là pour surveiller, tire sur la foule. Ça, c’est très grave. Vous comprenez ça ? C’est la première fois qu’on voit la révolution, si je puis dire, se démasquer, cette autre révolution bourgeoise qui n’a cessé de surveiller du coin de l’œil l’État, qui s’est dit : « Il a été jusqu’à présent tranquille, il n’est plus tranquille, il se mêle de réclamer la déchéance, ça ne le regarde pas, on va lui donner une leçon. » Une centaine de tués environ. C’est extrêmement important, enfin. C’est l’indication de la rupture. Cette fois, les masques sont jetés, les citoyens actifs, la bourgeoisie voltairienne et constituante, dit au peuple : « Bonne leçon. Si tu remues, tu sais ce qui t’attend. » C’est dans ce climat-là que va se préparer la guerre. Camille Desmoulins, dans un article de fin décembre 91, dit : « Paris est hérissé d’autant de baïonnettes que si l’étranger était là. » Un hérissement de baïonnettes, c’est la Garde Nationale qui multiplie les patrouilles pour faire tenir tranquille le peuple. La nouvelle Assemblée s’est réunie le 1er octobre. Je vous ai rappelé que c’était le 30 septembre 91 que la vieille Constituante avait décidé de s’en aller. Elle avait décidé de s’en aller avec cette proclamation très catégorique : « La révolution est terminée. » Hein, c’est fini, on n’en parlait plus. Donc, l’Assemblée Législative, c’est la nouvelle machine gouvernementale qui doit fonctionner. 745 députés. Vous vous rappelez que pour être éligible à l’Assemblée Législative, il fallait absolument être propriétaire foncier, donc, ce sont des gens assis, stables, très bien, tout ça. Pas un seul constituant. C’est Robespierre qui avait obtenu ce coup-là, et il l’a obtenu par surprise, mais il l’avait obtenu : personne de la Constituante n’a le droit de se présenter à l’Assemblée Législative. Robespierre aurait voulu un renouvellement général de l’esprit. Que ces gens qui sont là depuis si longtemps cèdent la place à des nouveaux venus. Danton. Il ne faisait pas partie de la Constituante, lui, il n’avait pas été élu aux États Généraux et il a tenté de se faire élire à l’Assemblée Législative. Après le 17 juillet, il s’était caché, il était même parti faire un voyage en Angleterre. Il reparaît pour les élections. Il essaie de se présenter à Paris. Il est battu, mais il a des idées derrière la tête. Il ne renonce à rien. Alors, voici l’Assemblée Législative en position, tranquillement Et qui est à la tête de l’Assemblée ? C’est un groupe qui va bientôt s’appeler les Girondins, parce que trois messieurs, trois députés de Bordeaux, qui s’appellent Vergniaud, qui s’appellent Guadet, qui s’appellent Gensonné, sont des ténors de cette gauche de l’Assemblée Législative. Les Girondins bénéficient d’un grand prestige et Michelet passe son temps à les saluer comme les plus généreux esprits de la révolution. Il faut savoir que c’étaient avant
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    tout des déléguésdes Girondins, et des vrais. Après, il y aura des Girondins qui s’appelleront des Girondins sans être de la Gironde, mais les Girondins de la Gironde, ce seront les délégués des armateurs de Bordeaux. Les armateurs de Bordeaux, comme ceux de Nantes, comme ceux de Saint-Malo, sont presque tous des négriers. Par conséquent, ce sont des gens qui ne veulent pas qu’on touche aux intérêts coloniaux. Ce sont de gros délégués, de puissants délégués de la bourgeoisie. Vergniaud, il est du reste très sympathique, c’est un garçon qui est très beau, c’est sans doute le plus beau député de la Législative. Il était comme pas mal de ces députés de province, un coq de province un peu ébloui de se trouver à Paris, il va tout de suite prendre une maîtresse qui est de la Comédie-Française, qui s’appelle la petite Candeille, qui était charmante, qui lui jouera des tours pendables plus tard, enfin, qui dira pour se sauver : « Moi, Monsieur Vergniaud, je lui ai à peine parlé deux fois dans ma vie. » Enfin, elle a été sa maîtresse pendant deux ans. Alors, ces gens qui s’installent là sont grisés un peu par la popularité parisienne. Madame de Staël, la fille de Necker, qui a son salon puisqu’elle est la femme de l’ambassadeur de Suède, Madame de Staël fait l’honneur à ces messieurs, ces petits bourgeois de province, ces grands bourgeois, de les recevoir dans son salon. Enfin, ils ont la tête un peu tournée. Ce qu’il faut savoir sur eux, c’est que leur idée de base, leur idée fondamentale, c’est d’en finir avec le christianisme, c’est la grande préoccupation des Girondins. Et même, un de leurs, qui s’appelle Isnard, qui est un parfumeur - il est de Draguignan, quand je dis parfumeur, c’est un industriel qui fait des parfums à Draguignan, ça existe toujours aujourd’hui -, Isnard va faire un discours extrêmement précis, le 14 novembre 91, donc, à peu près un mois et demi après la réunion de la Législative, il dit : « Il est temps que l’orgueil de l’encensoir s’abaisse devant le sceptre de la souveraineté populaire. La révolution déchire le froc, brise le talisman de la superstition, le monstre est déjà blessé par la philosophie, il faut abréger sa dangereuse agonie en l’immolant avec le glaive de la loi. Voilà - dit-il en propres termes-, voilà le dénouement, vous m’entendez, voilà le dénouement de la Révolution française. » C’est-à-dire qu’on a commencé, comme on a pu, de détruire l’Église avec la constitution civile du clergé, on a établi un autre clergé qui s’appelle le clergé constitutionnel, il faut en finir avec ce clergé-là lui- même, il faut faire table rase du christianisme, et ça, ça s’appellera le dénouement de la révolution. Surtout pas un dénouement social ! Justement, les Girondins sont là pour empêcher tout dénouement social, tout accès des pauvres à la propriété, toute répartition plus juste de la richesse. Opposition absolue chez eux à cette construction d’une cité juste, qui est la grande pensée de Robespierre. Eux : l’anticléricalisme. Une baisse de tension est visible à ce moment- là, dans l’opinion publique. Nous avons plusieurs témoignages. Je vous en ai apporté deux ou trois. Il y a un journal qui s’appelait Les Révolutions de Paris, je vous l’ai cité à propos du 29 août 89. Le 29 août 89, lorsque la nouvelle municipalité de Paris, vous savez, les notables, les gens bien, enfin, les Condorcet, les Lavoisier et les autres avaient décidé d’en finir avec « les bandits » de Montmartre - ils étaient dix mille -, alors, on avait dit qu’il fallait les mitrailler, s’ils se révoltaient. Ils ne s’étaient pas révoltés, d’où, on les avait renvoyés. C’était Loustalot dans Les Révolutions de
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    Paris qui avaitraconté cette chose terrible. Loustalot est mort. Il avait beaucoup de talent. Il est mort maintenant. Il est mort en 90. Et Les Révolutions de Paris sont dirigées par un certain Prudhomme. Eh bien, dans le premier numéro du 1er octobre 91, c’est-à-dire le jour où la nouvelle Chambre, la Législative, se réunit, Les révolutions de Paris écrit : « La nation est fatiguée, la grande majorité de la population, sans savoir si elle veut ce régime-là plutôt qu’un autre, est lasse de tout. » Il n’y a qu’une chose d’où vienne ce souci, c’est le prix des denrées qui augmente. Voici un témoignage de Camille Desmoulins, dans son discours aux Jacobins du 21 octobre, Camille Desmoulins, c’est un orateur, vous savez, il fait des phrases : « Sur le cratère du volcan s’est assise une montagne de glace. » Marat lui donne une explication, à la montagne de glace. Et dans L’Ami du Peuple du 20 novembre 91, ce n’est pas étonnant, dit-il, que la flamme révolutionnaire soit retombée, car (il fait une rétrospective de la révolution, et il dit) : « Si le bourgeois a pris les armes en 89, c’est avant tout par effroi des pauvres. La bourgeoisie s’est servie des pauvres dont elle avait besoin pour intimider la Cour et pour établir sa propre oligarchie. Et les nouveaux maîtres, (les nouveaux maîtres !), la Législative, sont des faiseurs d’affaires pour qui la liberté (il voit clair, vous savez, Marat), pour qui la liberté, c’est le privilège de s’enrichir sans obstacles. » Alors, je comprends très bien que le peuple n’ait plus l’enthousiasme révolutionnaire qu’il pouvait avoir en 89. Les gens du Quart État, c’est-à-dire les prolétaires, les travailleurs, les paysans, les ouvriers de Paris, qu’est-ce qu’ils y ont gagné, à la révolution ? Mais strictement rien. Les paysans ont gagné quelque chose, c’est-à-dire qu’ils ne paient plus les dîmes aux curés, ou plutôt aux évêques. Ils ne veulent plus payer les droits féodaux, c’est entendu, mais les ouvriers, les ouvriers continuent à être payés avec des salaires de famine, et à payer le pain beaucoup plus cher tout de même qu’ils ne le payaient en 1787-88. Par conséquent, ces gens, leurs bras retombent. Ils disent : « On a été roulés dans l’opération, on a marché, on s’est fait tuer. (98 morts, vous vous rappelez, le 14 juillet...) « Et qu’est-ce que ça nous a rapporté ? » Puis, en plus, il y a eu cette affaire du 17 juillet, cette affaire qui pèse sur la conscience nationale, la bourgeoisie, qui a fait tirer, qui a fait tirer la Garde Nationale. Une centaine de morts chez les prolétaires. Evidemment, il y a de quoi être un peu las. Cependant, vous vous rappelez la phrase de Michelet, qui dit : « C’est l’océan révolutionnaire qui déborde lorsque la guerre va éclater. » J’ai l’impression que l’océan révolutionnaire, il est bien loin de déborder, au lieu de déborder, il est en train de se retirer, on est en plein reflux, il se dessèche, même l’océan. Il est en train de se résorber. Alors, l’explication de la guerre, elle n’est pas là. Pas du tout. La révolution qui va se mettre à inonder l’Europe, dans son transport enthousiaste, la question de la paix et de la guerre s’était déjà posée en mai 90. En mai 90, la France avait été au bord d’une guerre qu’elle ne voulait pas, à cause d’un certain pacte de famille, c’était un pacte établi entre la famille royale de France et la famille royale d’Espagne. Il y avait eu en mai 90 une difficulté, une opposition entre l’Espagne, d’une part, et l’Angleterre, d’autre part, à propos d’un petit territoire, d’une baie, en Californie, la baie de Nootka. Je ne sais pas si on prononce comme ça, Nootka, la baie de Nootka, qui était revendiquée à la fois par les Espagnols, les Mexicains, soutenus par les Espagnols,
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    et par l’Angleterre.Et comme la France avait ce traité, ce « pacte de famille » avec l’Espagne, il semblait que nous devrions être automatiquement entraînés dans une guerre aux côtés de l’Espagne contre l’Angleterre. Robespierre était intervenu, et il avait dit : « Pardon, hein ? La révolution est tout de même quelque chose, nous sommes arrivés à être indépendants de la volonté royale, alors, ce n’est pas parce que le roi a pris autrefois une décision disant que les intérêts dynastiques font qu’on soutiendrait l’Espagne, ce n’est pas une raison pour laquelle la nation doive faire la guerre. » Et Robespierre, c’est très important, ça, Robespierre, le 22 1790, avait obtenu de la Constituante un décret d’une grande importance : La nation française renonce à entreprendre aucune guerre en vue de faire des conquêtes. Elle n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple. Ça, c’était du nouveau. C’était beaucoup plus sérieux que la Déclaration des Droits de l’Homme, que vous avez vu fouler aux pieds, puisque nous nous sommes aperçus que cette Déclaration des Droits de l’Homme et de la liberté de l’homme n’était valable ni pour les pauvres, qui n’avaient pas le droit de vote, ni pour les catholiques, qui ne pouvaient pas suivre la foi qu’ils voulaient, ni pour les noirs, qui devaient rester des esclaves. Tandis que si la France s’engage à ne plus faire de conquêtes, ça, c’est tout neuf, ça, c’est très important, ça, c’est un pas en avant dans la civilisation. Ce qui fait du reste que Monsieur Gaxotte déclare dans son livre sur la Révolution française que ce décret Robespierre, c’est le comble de l’absurdité, ce sont des rêveries humanitaires. Enfin, passons. Mais entre 90 et 91, la situation a changé. A la fin de 91, lorsque la question de la guerre va se poser à nouveau, il y a eu l’affaire du 17 juillet, c’est pourquoi je vous en ai parlé au début. Il y a cette crainte sociale, il y a ce Paris hérissé de troupes, parce que depuis ce 17 juillet, depuis le jour où l’Assemblée Constituante - c’est maintenant l’Assemblée Législative, c’est la même chose, ce sont des délégués de la même bourgeoisie -, depuis qu’ils ont tiré sur le peuple, ils recommencent à avoir une peur singulière du peuple. Alors, il faut trouver quelque chose pour l’occuper, ce peuple. Michelet va oser déclarer, oui, je dis bien, oser, va oser déclarer dans une postface de 1868, à son Histoire qui avait été terminée en 53, dans sa postface 68, Michelet ose écrire ceci : « La guerre, loin de la désirer, comme le prétendait faussement Robespierre, la cour en avait peur, elle en avait une peur effroyable. » Ben, écoutez la peur de la cour : Marie-Antoinette, à son frère Léopold, le 9 décembre 91 : « La meilleure manière de nous venir en aide, c’est de nous tomber sur le corps. » Du même jour, la reine Marie-Antoinette à Mercy-Argenteau, c’était un ami, il était ambassadeur en Belgique « Les imbéciles, (dit-elle, en parlant de ceux qui veulent la guerre en France), les imbéciles ne voient pas à quel point ils nous servent. » Alors, quelle était donc l’idée des Girondins, qui effectivement désiraient la guerre ? Eh bien, on nous dit, c’est assez banal et je n’y crois pas beaucoup, on nous dit que les Girondins voulaient à tout prix se mettre en vedette, être la tête, l’aile marchande de la Législative, et qu’ils avaient besoin de la guerre pour se mettre au premier plan. Ouais, si vous voulez, mais ça, ce n’est pas important. Ce qui est très important, c’est plusieurs choses,
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    c’est la peursociale dont je vous ai parlé. Cette peur sociale, la voici sous la plume de Brissot, le 29 décembre 91 : « La guerre est nécessaire à la France à tous les points de vue. (A tous les points de vue !). Il la faut pour assurer sa tranquillité intérieure ». Pétion, qui était autrefois un homme de gauche et qui commence à glisser vers la droite, Pétion, qui a été élu maire de Paris le 16 novembre 91, écrit le 6 février une lettre ouverte à Buzot, un autre Girondin, où il déplore les redoutables propos qui circulent, que la révolution, c’est la guerre de ceux qui ont contre ceux qui n’ont pas, et d’Antraigues, je ne sais pas si vous vous rappelez le premier jour, je vous ai dit, il y a un livre très important en 652 , publié par Jacqueline Chaumier, qui s’appelle « Le réseau d’Entraigues et la contre-révolution ». Le comte d’Antraigues, c’est un émissaire des princes, une éminence de Coblence, qui est là, à Paris, et qui a des tenants, des aboutissants, enfin, des agents, eh bien, d’Antraigues recueille ce propos très important, qui a été tenu par Pétion en petit comité : « Plutôt le despotisme (attention, hein), plutôt le despotisme que le règne de la canaille. » C’est- à-dire que Pétion serait prêt à redonner du pouvoir considérable au roi pourvu qu’on le protège du côté du peuple. Alors, ce n’est pas tellement étonnant qu’Isnard, qui est le parfumeur que vous savez, celui qui a déclaré que le dénouement de la révolution, c’était l’abolition des curés, Isnard fait un grand discours, et embouche la trompette guerrière en novembre 91. Et il dit, il s’en réfère à Montesquieu, parce que ce parfumeur a des lettres : « On se trompe si on croit qu’un peuple qui est en état de révolution pour la liberté, est disposé à être conquis. Il est prêt au contraire à conquérir les autres. Un peuple en état de révolution est invincible. L’étendard de la liberté est celui de la victoire. » C’est le type de phrases creuses qu’adoraient les Girondins. Elles sont peut-être sonores, mais elles sont d’autant plus sonores que la coque est vide. Avec cette démagogie un peu gauchiste et imprudente, le roi, c’est un homme qui dévore 30 millions par an, alors que des millions de citoyens sont dans la détresse. C’est un sujet scabreux. C’est un effet de tribune. Il passe. Isnard ne badine pas avec le maniement des menaces, c’est encore une habitude des Girondins. Les Girondins sont des gens qui font danser, du moins en paroles, la tête des autres avec une facilité exemplaire. « Vous êtes responsable, dit Isnard au ministre, et par responsabilité, nous entendons la mort. » Puis, il y a le couplet patriotique : « Prouvons que lorsque la patrie est en danger, il n’existe qu’une seule volonté du pays. » Plus de classes, quoi, plus de jalousie sociale, rien que des Français, morbleu ! Des bons Français, vous savez, à part entière. Actifs, passifs, peu importe, mais qu’ils soient tous exorbités et frémissants face à la frontière. Vous avez compris le coup, hein ? Il y a une inquiétude sociale, les gens commencent à protester parce que de nouveau le prix des denrées monte, les gens sont fatigués de cette révolution à laquelle ils ne croient plus. Par conséquent, si on pouvait obtenir d’eux qu’ils se précipitent sur la frontière, il n’y aurait plus de problème, parce que la diversion nationale, c’est toujours la meilleure des diversions aux affaires sociales. Et si vous avez remarqué, dans le générique que j’ai demandé que l’on projette au début de cet exposé, vous avez remarqué le fameux chant, La Marseillaise, c’est-à- dire Chant de guerre de l’armée du Rhin, que Rouget de Lisle, capitaine du génie, Rouget de Lisle va chanter avec son bras levé. Où chante-t-il ça ? Il le chante dans
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    un salon, ille chante dans un salon de maître de forges. Un personnage que vous avez vu à côté de Rouget de Lisle, c’est le baron de Dietrich, c’est le baron de Dietrich qui a des ennuis avec ses ouvriers, et qui serait infiniment content si, au lieu de parler de salaires, ils parlaient d’aller se battre à la frontière. Péroraison d’Isnard : « Faisons savoir à l’Europe que dix millions de Français embrasés du feu de la liberté, armés du glaive, de la plume et de l’éloquence... » (Ah bon, il y a le glaive d’un côté, ce sera pour les illettrés, enfin, c’est pour les prolétaires qu’on enverra se battre, mais il y aura des affectations spéciales : ceux qui sont lettrés, ceux qui ont de la plume, ils ne seront pas mobilisés, ils travailleront avec leur plume et avec leur éloquence). Alors, je dis : « ... Armés du glaive, de la plume et de l’éloquence, pourraient bien, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler tous les tyrans. » J’ajoute que les assignats commencent à être en nombre excessif. Il y a maintenant pour un milliard neuf cents millions d’assignats en circulation, et vous vous rappeler que la première tranche du 30 décembre 89, c’était de quatre cents millions. On a fait du chemin depuis. Quel est le gage ? Les biens de l’Église. Somme : environ trois milliards. On en est maintenant à un milliard neuf cents millions. Par conséquent, c’est le gage qui est en train de décroître, c’est la peau de chagrin, c’est l’assignat qui va tomber. Alors, les Girondins, qui sont des gens d’affaires, se disent : « Mais si on n’a plus de gages, si bientôt les assignats dépassent même le volume des biens de l’Église, il faut trouver une autre couverture. » Une autre couverture, c’est la guerre, naturellement, une guerre qui rapportera, une guerre de rapines. Les prédécesseurs, les Constituants, ont dit : « On ne fera pas de conquêtes. » Oh, bien, là, c’est très facile : on parlera simplement de « libérations nationales ». Et alors, vous avez Condorcet, le cher marquis de Condorcet, et qui m’amuse toujours beaucoup, Condorcet qui a uni ses acclamations à celles de la Gironde, après le discours -trompette d’Isnard, avec les ovations de Brissot, du petit Louvet, de Guadet, qu’on appelait « Guadet le Canard », parce qu’il parlait du nez, Guadet, et du pasteur Lassource, qui était un pasteur bien-pensant également, comme le pasteur Rabaut-Saint-Etienne, Condorcet écrit : « Les soldats français en pays conquis (là, il se trompe, il faudrait dire « dans les contrées libérées »), seront des amis, seront des frères pour ces braves étrangers qu’ils auront rappelés à la liberté. » C’est tellement beau qu’il faut que je vous lise ça lentement : « Les citoyens paisibles, dont nos armées couvriront les territoires délivrés de leurs tyrans ecclésiastiques et autres, se conduiront aussi dignement que sur le propre sol de leur patrie. » Eh bien, les Belges s’apercevront bientôt de ce que c’est, que ces « citoyens paisibles » qu’on leur envoie pour les libérer. Cette galéjade sinistre, elle est du 26 décembre 91, et je trouve qu’elle méritait de n’être pas ensevelie, parce qu’il était comme ça, Condorcet. Alors, vous avez Isnard, hein, Isnard qui vient faire le discours que vous avez entendu. « La patrie, dit-il, est en danger. » Jaurès, dans son admirable étude sur la Révolution française, écrit ce qui suit : « Ridicule disproportion entre la véhémence de ce langage et l’état réel des choses en Europe. » L’état réel des choses en Europe, c’est que la reine et le roi, qui suppliaient l’Autriche d’intervenir, vont se
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    heurter à unemauvaise volonté. Les Autrichiens, comme les Prussiens du reste, ils ont les regards tournés où ? Vers la Pologne. Il y a cette fameuse Pologne qu’on est en train de dévorer. Vous savez que ça se passe déjà depuis un certain nombre d’années. Ils sont trois à se partager le gâteau. Il y a Catherine II d’un côté, il y a la Prusse de l’autre, et enfin, il y a l’Autriche, et ça les intéresse diablement plus que ce qui se passe en France. Ça pourrait être intéressant, la France, bientôt, parce que si ça va très mal, on pourrait amputer un petit morceau de France. On va servir le roi, peut-être, si on se décide, on lui donnera une compensation, mais l’important, pour le moment, ce n’est pas la France. L’important, c’est la Pologne. Par conséquent, à toutes les suppliques que la reine adresse à son frère, à ses deux frères successifs, vous savez, Joseph II, puis Léopold II, ils répondent par des fins de non-recevoir. Seulement, il y a des excités, des gens de Coblence, des émigrés avec le comte d’Artois, et ces émigrés ont obtenu, le 25 août 91, une certaine déclaration qu’on appelle la Convention de Pillnitz, que le comte d’Artois lui-même a modifiée de sa main, ce que l’Autriche a laissé faire. Déclaration qui est au fond très rassurante parce que ces deux souverains annoncent aux Français : « Vous savez, si vous n’êtes pas gentils, on interviendra une fois que nous serons tous d’accord. ». Mais ils ne sont pas près d’être tous d’accord, vous savez. Par conséquent, ils ont émis cette clause pour ne s’engager à rien. Mais enfin, ça comporte tout de même une espèce de menace militaire des souverains étrangers contre la France. D’Artois s’en frotte les mains ? La reine, pas du tout, parce que Fersen vient de lui dire, dans sa correspondance privée : « Le recours à la force, en ce moment, serait un danger extrême. » Alors, ils sont coincés, les gens de la Cour. Ils se disent : « Mais il faudrait absolument qu’on obtienne cette guerre, mais comment faire, puisque l’Autriche ne veut pas faire cette guerre ? » Eh bien, c’est les Girondins qui vont tout sauver. Puisque les Girondins veulent la guerre, puisque Marie-Antoinette dit à ses correspondants, à Mercy-Argenteau : « Les imbéciles, ils ne se rendent pas compte qu’ils nous servent en demandant la guerre. » Alors, c’est parfait. Cette guerre que l’Europe ne se décide pas à déclarer à la France, c’est la France qui va la déclarer à l’Europe. Tout le monde n’est pas d’accord. Il y a le triumvirat - vous vous rappelez, c’est Du Port, c’est Barnave, c’est Lameth, ces trois types, qui essayaient de se faire passer pour les conseillers du roi, et que le roi fait semblant d’écouter - ils étaient contre, ils disaient : « Vous savez l’état de l’armée, Sire, l’état de l’armée est lamentable. Il y a une quantité d’officiers qui ont émigré, par conséquent, si on s’engage dans des hostilités, ça va tourner mal. D’autre part, (disaient-ils), une fois déclaré l’état de guerre, les motions les plus incendiaires seront peut-être celles qui seront les plus écoutées. » Ils se méfient, ils trouvent que le calcul des Girondins est un calcul dangereux, que mobiliser la nation même pour l’envoyer à la frontière, c’est tout de même mettre des armes entre les mains des prolétaires, et que peut-être bien que ces prolétaires auraient la tentation de s’en servir pour autre chose que la défense de la patrie ou, pour, après avoir défendu la patrie, s’occuper de leurs propres intérêts matériels. Donc, le triumvirat est contre. Mais celui qui est le plus contre la guerre, c’est Robespierre. Et là, il faut le savoir. Et vous vous rappelez que Michelet disait que Robespierre prétendait faussement que la Cour était d’accord.
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    Vous avez vucombien c’était faux. La Cour, elle la veut cette guerre. Puis, je vois Monsieur Bessand-Massenet, dont je vous ai parlé une fois, qui a fait un livre en 1961 sur Robespierre, et qui dit : « Après tout, entre Robespierre et les Girondins, ce sont des questions de nuances qui les séparent sur la guerre. » Questions de nuances ? Vous croyez ? Alors, je voudrais vous les faire apprécier, ces nuances. Robespierre dit (On parlait tout le temps de Coblence) : « Il y a un danger des émigrés de Coblence, mais il y a un autre Coblence, et qui est bien plus redoutable, c’est le Coblence intérieur, c’est le palais ». Parce qu’au palais, il y a une reine, qui est malheureusement autrichienne et il y ait toutes les chances pour que, si on déclare la guerre, il y a un point de trahison, une espèce de foyer d’infection. Si la France déclare la guerre, elle aura au centre d’elle-même, au centre de Paris, au gouvernement, à la tête, chez le roi, un centre de trahison. Alors, avant d’attaquer Coblence, vous pourriez plutôt regarder ce qui se passe. D’autre part, dit Robespierre, vous parlez d’une guerre libératrice, vous dites qu’il faut envoyer nos soldats pour convertir les gens à notre révolution, alors, écoutez ça : « La plus extraordinaire idée, (dit Robespierre), qui puisse naître dans la tête d’un homme politique, c’est de croire qu’il suffit à un peuple d’entrer par la violence chez un autre pour lui faire adopter ses lois. Personne n’aime les missionnaires armés. » Robespierre dit : Si vous êtes vaincus, qu’est-ce qui se passera ? Il se passera que la révolution sera anéantie. Si vous êtes vainqueurs, qu’est-ce qui se passera ? Il se passera qu’il y a des généraux, des généraux très dangereux, à la manière de La Fayette, qui vont essayer de nous imposer une république à eux. Et comme Barnave, et comme Marat, Robespierre fait une rétrospective de la révolution. Il prononce son discours aux Jacobins, puisqu’il n’était pas membre de la Législative : « La révolution a commencé pour les riches, le peuple ne les soutint que parce qu’il croyait alors que son intérêt s’accordait avec le leur, mais bientôt, tout de suite, les riches ont voulu arrêter la révolution, lorsqu’ils ont vu que le peuple pourrait bien en venir à recouvrer sa souveraineté. » Vous avez entendu ? Recouvrer. Ce sont les propos de Jean- Jacques Rousseau. Le peuple détient la souveraineté, d’où la fallacieuse Déclaration des Droits de l’Homme qui, en fait, a été foulée aux pieds par eux-mêmes, et les faibles continuent à être opprimés avec cette seule différence par rapport au passé qu’ils le sont maintenant au nom des droits, et au nom de la liberté, paraît-il. Voilà pourquoi il ne faut pas, dit-il, faire, la guerre, parce que la guerre, c’est une diversion, et que la question sociale reste capitale. Pensez bien que des paroles comme ça étaient intolérables. Alors, le pasteur Lasource, qui était jacobin aussi, après cinq discours de Robespierre, prend la parole aux Jacobins, et demande qu’on interdise la parole à Robespierre, et les Jacobins cèdent. Non, Monsieur Robespierre, vous y allez trop fort, taisez-vous ! Ça va tout de même marcher. Oh ça mettra du temps pour marcher, parce qu’il y a des difficultés. L’Europe, malgré les provocations, n’a pas l’air de vouloir se décider, mais la question sociale se pose de plus en plus. Figurez-vous qu’il y a des émeutes de famine, maintenant. A Conches, dans l’Eure, des paysans demandent la taxation, c’est-à-dire le prix maximum du blé, la taxation. Vous vous rappelez en 1775, la guerre des farines, Turgot, Dijon, c’est ce qu’ils demandaient déjà, les paysans. Alors : arrestations massives. On arrête cinquante
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    personnes, dont uncuré de Faucqueville, qui soutenait les pauvres gens, qui demandait lui aussi la taxation, et le 2 mars, Simonneau, qui est un industriel et qui est maire d’Etampes, est tué dans une manifestation paysanne. « La guerre, dit Isnard à ce moment-là, la guerre devient indispensable. » Elle devient d’autant plus indispensable que nous sommes maintenant en mars 92, et qu’en mars 92, il y a 2,2 milliards d’assignats en circulation, c’est-à-dire que le gage des biens de l’Église n’est presque plus rien. Indispensable, parce qu’il faut absolument orienter les pauvres ailleurs et parce qu’il faut trouver un gage pour l’assignat. Alors, le roi va faire appel brusquement à un ministère girondin. Il va nommer Dumouriez, qui est un général mais qui affecte de porter le bonnet rouge. Il va le nommer ministre de la Guerre. Le 15 mars 92, il va appeler Roland, Roland de la Platière : il était surtout connu par sa femme, Manon Roland, qui avait un salon rival de Madame de Staël, et qui était une Girondine passionnée. Alors, le ministère Dumouriez, Roland, Clavière - Clavière, c’est un Suisse, qui était banquier aussi, qui détestait Necker, qui n’était pas beaucoup plus propre que Necker, enfin, qui était girondin, il était bien placé chez les Girondins -, alors, il y a ce ministère Dumouriez, Roland, Servan et Clavière qui prend le pouvoir, et grâce à ce ministère girondin, qui ne demande que ça, la guerre va être enfin déclarée. Et le 20 avril 1792, Sa Majesté annonce à la Législative qu’elle déclare la guerre au roi de Bohème et de Hongrie, c’est-à-dire au neveu de sa femme. En route. CHAPITRE 10 Ainsi, c’est la guerre, maintenant, c’est la guerre de la Gironde, « la guerre révolutionnaire » dont parlait Michelet. Je crois qu’il est nécessaire que je vous rappelle bien les circonstances de cette guerre, pourquoi elle a été déclarée. Eh bien, d’une part, parce qu’il y avait les Girondins, qui étaient maintenant les chefs de la Législative, et qui voulaient cette guerre pour deux raisons. La première raison était une raison d’argent. Rappelez-vous qu’il y avait déjà 2,2 milliards d’assignats en circulation. Vous savez que les assignats étaient garantis par les biens du clergé, que ces biens du clergé étaient évalués à environ 3 milliards, et que maintenant, mars 92, il y avait déjà 2,2 milliards d’assignats. Ce gage nouveau, on pensait le trouver dans une guerre de rapines sur l’étranger. Deuxièmement, il y avait la peur sociale, une peur sociale qui ne cesse de croître, et là, je ne le soulignerai jamais assez. Les Girondins sont les représentants de la grande bourgeoisie possédante, en particulier ceux qu’on appelle proprement les Girondins ; c’étaient les délégués des armateurs de Bordeaux, et ces gens sont terrifiés à l’idée que le peuple remue. Voyez-vous, le 2 mars, Marie-Antoinette elle- même écrivait à son Mercy-Argenteau, je vous en ai déjà parlé, de ce Mercy- Argenteau, c’est quelqu’un qui avait été ambassadeur d’Autriche à Paris. La mère de Marie-Antoinette, Marie-Thérèse, l’avait donné à sa fille comme conseiller, il avait quitté Paris, il était maintenant à Bruxelles, et nous avons par bonheur la correspondance de Marie-Antoinette avec ce Mercy-Argenteau. 3Eh bien, le 2 mars,
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    elle lui disait,Marie-Antoinette, la cherté du pain, la disparition du numéraire, la banqueroute menaçante. Tout annonce une crise. Alors, c’est dans la vue de cette crise, dans l’intention de cette crise et pour y parer qu’Isnard, le parfumeur girondin, avait déclaré : « La guerre est indispensable. » Il s’était produit en février des événements agités. A Paris, il y avait eu enfin ce qu’on appelle une émeute du savon, parce que le prix du savon était devenu tellement cher que les ménagères s’étaient emparées de bateaux de savon et avaient taxé elles- mêmes le savon. On voulait leur vendre tant, elles ont dit : « Non, on paiera tant. » Et un nommé Boscary, dont je vous ai parlé à propos du 14 juillet, qui était un agent de change, et qui était en même temps un commerçant, et qui vendait notamment du savon, avait vu sa maison de commerce attaquée. Alors, c’est assez amusant, ce qu’avait dit Boscary, qui était naturellement député, député à la Législative, il avait dit : « On a tenté d’entrer de force dans ma maison. On a cassé toutes mes vitres au premier étage, ma fortune est en danger. J’invoque la sauvegarde de la propriété, non seulement pour moi, mais pour tous les négociants de Paris. » Et il avait ajouté : « Ah ! c’est tout de même inouï qu’on me fasse ça à moi, alors que personne plus que moi n’a soutenu la révolution. » Vous vous rappelez peut-être aussi que je vous avais dit qu’en province, il y avait eu des mouvements très violents, qu’il y avait eu à Conches, dans l’Eure-et-Loir, une tentative de taxation du blé, qu’on avait pratiqué cinquante arrestations, dont un prêtre, un de ces prêtres constitutionnels qui continuaient à ne pas se couper du peuple et au contraire, à le soutenir. Le curé de Fauqueville avait été arrêté, et il y avait eu le 2 mars l’assassinat du maire d’Etampes, qui s’appelait Simonneau, qui était un industriel. Alors, Mallet du Pan - c’est un Suisse dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois, nous allons le revoir -, Mallet du Pan, qui dirigeait alors à Paris un journal de droite, qui s’appelait Le Mercure, publiait ceci dans son numéro du 16 mars 92, à la suite de l’assassinat de Simonneau : « Le jour est arrivé, où les propriétaires de toutes classes (vous voyez, union des propriétaires, qu’ils soient aristocrates, qu’ils soient du clergé ou qu’ils soient de la roture), où les propriétaires de toutes classes doivent sentir enfin qu’ils vont tomber à leur tour sous la faux de l’anarchie. » De tous côtés, des indigents en armes se préparent et ce qu’ils veulent, c’est une mise à sac universelle. » Alors, en présence d’une situation pareille, vous voyez pourquoi les Girondins se sont dit : « On va faire la diversion nationale, on va précipiter les gens sur la frontière pour qu’ils ne se précipitent pas sur les riches. » Donc, c'était les Girondins. Maintenant, le roi. Le roi désire cette guerre, quoi qu’en dise Michelet, qui prétend qu’il en avait une peur effroyable. Il désire cette guerre, et il la désire parce qu’il est convaincu que ce sera un échec pour la France. C’est assez jovial, hein ? Il faut réfléchir sur ça, n'est- ce-pas, le roi de France qui se dit : « On va lancer mon pays dans la guerre parce que mon pays va être battu. » Le 14 décembre, le roi écrivait en secret à Breteuil - vous vous rappelez, Breteuil, c’était celui qui avait essayé le 12 juillet de remettre de l’ordre dans Paris, et puis qui s’était fait balayer par le 14 juillet -, le 14 décembre, le
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    roi écrivait ensecret à Breteuil, avec une véritable jubilation : « L’état physique et moral du pays est tel qu’il lui est impossible de soutenir même une demi- campagne. » C’est tout de même assez extraordinaire, enfin, que ce soit le roi de France qui se dise : « C’est tellement excellent, cette guerre, parce que les Français vont prendre une pile formidable. » Et comme il faut tout prévoir, la reine elle-même avait, je vais employer un mot terrible, mais absolument juste, la reine avait trahi. Figurez-vous que le 26 mars, quand la guerre n’était pas encore déclenchée, Mercy- Argenteau, qui est à Bruxelles et qui est en contact avec les puissances étrangères, reçoit de la part de Marie-Antoinette les lignes qui suivent : « L’offensive française comprendra deux attaques conjuguées. Il y aura une attaque sur Liège et il y aura une attaque sur la Savoie. Il faut prendre toutes les précautions convenables. » C’est donc la reine de France qui se trouve être une Autrichienne, comme vous savez, c’est l’Autrichienne Marie-Antoinette qui indique le plan de campagne, le plan d’attaque des Français à ceux que les Français vont attaquer. Monsieur Gaxotte, quand il est bien obligé de rapporter ça, dit : « Mais c’est un secret de polichinelle. » Ah ? Tiens donc ! Un secret de polichinelle, ce qui était décidé au conseil des ministres, était un secret de polichinelle ? Enfin, passons. Alors, voilà la guerre, et le 28 avril, l’armée française prend l’offensive. L’armée française ? Le roi avait appelé à la direction de la guerre, au ministère de la Guerre, en décembre, il avait appelé Narbonne. Qui c’était, Narbonne ? Narbonne, c’était quelqu’un qui passait pour, et qui était en effet le fils, un fils de Louis XV. On avait même prétendu, enfin, des langues atroces avaient dit que c’était le fils de Louis XV et d’une des filles de Louis XV. Je crois que ça n’est pas vrai. Narbonne était très beau, il était très riche, surtout par sa femme, parce qu’elle avait des plantations à Saint-Domingue, et Narbonne était surtout l’amant en titre, à cette époque-là, de Madame de Staël, et comme Madame de Staël, fille de Necker, a une grosse importance politique dans Paris, comme son salon est l’un des foyers bellicistes les plus importants, elle avait poussé Narbonne au ministère. Narbonne s’était dit : Ça sera une toute petite guerre, on va essayer de la limiter à la frontière, enfin, du côté de l’Electeur de Trèves, chez qui sont rassemblés les émigrés, et puis, j’obtiendrai des succès faciles, et je reviendrai glorieusement à Paris à la tête de mes troupes, pour établir une monarchie constitutionnelle selon le goût de ma maîtresse. Il avait fait le 11 janvier, donc encore trois mois avant la déclaration de guerre, le Narbonne, il avait fait une déclaration invraisemblable, disant : Tout est prêt, l’armée est splendide. Il ne manque - comme on dira plus tard - il ne manque pas un bouton de guêtre. Eh bien, l’armée, elle était en décomposition. Il avait bien, Narbonne, réparti en trois commandements les troupes. Il y avait Rochambeau, qui était un Américain, qui avait fait la guerre d’Amérique. Il y avait La Fayette, et puis, il y avait un vieux reître allemand qui était au service de la France et qui s’appelait Luckner. Alors, nous avons trois armées françaises, Rochambeau, La Fayette, Luckner, et tout ça part à l’offensive le 28 avril. Désastre, comme le roi y comptait bien, désastre, parce que les Français ont des troupes mercenaires, des troupes mercenaires qui sont composées de Hongrois, de Croates, d’Allemands, et parce qu’elles n’ont pas du tout envie de se battre avec leurs frères de race, alors, désertion immédiate. Deux régiments de
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    cavalerie étrangers passentà l’ennemi. Le général Luckner avait fait une offensive sur Tournai, mais il est obligé de se rabattre très rapidement, parce que, précisément, ses dragons, qui sont des dragons étrangers, ont lâché. Avant de quitter Tournai, qui est une ville belge, comme vous savez, il l’incendie, il met le feu à Tournai, c’est une jolie propagande révolutionnaire. Vous vous rappelez peut-être Condorcet, enfin, Condorcet, quand il avait acclamé l’idée de la guerre, avait dit : « Ce sont des citoyens paisibles que la France va envoyer pour libérer l’étranger. » Bien, en tout cas, ils mettaient le feu à Tournai. Ordre général de repli. Un général, qui s’appelait Dillon est tué par ses soldats parce que ses soldats disent : « Le général trahit. » Enfin, catastrophe générale. Et le roi dit : « Il faut replier les troupes. » Ça commence donc bien, cette guerre de libération de la Gironde. Et qu’est-ce qu’il se passe, parallèlement, à l’Assemblée ? Qui c’est, l’Assemblée ? C’est ce qu’on appelle la Législative. Et quand j’étais un écolier, on avait bien soin de ne pas me rappeler que l’Assemblée Législative, c’était une chambre censitaire. Qu’est-ce qu’on appelle une chambre censitaire ? C’est une chambre qui est élue par les possédants. C’est les gens de la Législative qui sont élus par le suffrage à trois millions d’exclus. Eh bien, dans cette chambre, presque immédiatement, dès la déclaration de la guerre, une coupure s’établit. C’est ce que les historiens républicains, les historiens, enfin, bien-pensants, de la Troisième République, déplorent en disant : « C’est tout de même triste, de voir que la gauche va être coupée. » Michelet, naturellement, va donner son explication usuelle : « Lorsque, écrit-il, la généreuse Gironde fit invasion pour ainsi dire au premier plan de la vie nationale, et arracha des dents à Robespierre, ce qu’il tenait, c’est-à-dire sa popularité insigne, horrible fut pour lui l’opération. » C’est-à-dire que Michelet veut nous faire croire qu’il y a simplement une question de rivalité entre Robespierre et les Girondins. Or, vous avez vu sur la question de la guerre, ce n’est pas du tout une question de rivalité. Robespierre était archi-contre la guerre, parce qu’il disait : « C’est une diversion nationale, la question n’est pas là. De plus, ajoutait-il, nous ne sommes pas menacés par l’Europe. » Et quand Isnard avait raconté sa phrase de la patrie en danger, c’est le 29 novembre, qu’il avait dit ça, Jaurès, je ne crois pas vous avoir cité ça la dernière fois, Jaurès, dans son étude, disait : « Il y avait une disproportion ridicule entre la véhémence de ce langage et l’état réel de l’Europe. L’Europe ne songeait nullement à attaquer. » Alors, cette coupure qui, en effet, s’est opérée dans la gauche de l’Assemblée Législative, entre les Girondins d’une part, et Robespierre d’autre part, n’est pas du tout une coupure de rivalité. C’est la constatation d’une opposition totale, d’une opposition capitale. Les Girondins sont des gens qui pensent comme Barnave, lequel, à propos de la loi électorale, avait dit : « La qualité d’électeur n’est pas un droit, c’est une fonction que la société dispense selon ce que lui prescrit son intérêt. » La société, dans le langage de Barnave et des Girondins, c’est la société possédante, c’est les riches. Et vous avez entendu la phrase « Une fonction que la société dispense selon ce que lui prescrit son intérêt. » « Et si les non-possédants doivent être exclus du vote, je cite, c’est qu’ils n’ont pas un intérêt assez puissant à la
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    conservation de l’ordreétabli. » Ah ! Il est irremplaçable, le Barnave ! C’est quelqu’un au moins dont on ne dira pas qu’il mâche ses mots, il vous dit les choses clairement. Alors, il y a opposition de base, opposition fondamentale, entre la direction que doit prendre la révolution, chez Robespierre, et la direction que doit prendre la révolution chez les Girondins. C’est la Gironde qui va attaquer. Même avant la déclaration de guerre, furieuse de voir que Robespierre avait pris position contre la guerre, les Girondins - les grands chefs des Girondins, y compris Brissot, qu’on appelle maintenant Girondin, alors qu’il est député de l’Eure, député de Paris à ce moment- là, bientôt député de l’Eure, mais « Brissotin » et « Girondin » sont deux mots à peu près équivalents -, Brissot va commencer à dénoncer ce qu’il appelle les anarchistes, ce qu’il appelle les niveleurs. Voilà Guadet, un autre Girondin, qui va se déchaîner aux Jacobins, dans une réunion des Jacobins, contre Robespierre, parce que dans son discours, Robespierre a parlé de la Providence. Ça, c’est un langage que les Girondins n’acceptent pas. Et il va dire : « Parler de Providence (c’est Guadet, Guadet le Canard, vous savez, qui parlait du nez, Guadet, qui dit :) Parler de Providence, c’est vouloir remettre le peuple sous le joug de la superstition. » Et si les Girondins ont un but, vous le connaissez, c’est Isnard qui l’a dit : « Le dénouement de la révolution doit être l’exclusion du christianisme. » Enfin, le christianisme balayé de France. Effectivement au pouvoir, la Gironde, le 27 mai, fait une loi terrible contre les prêtres, disant qu’il suffit de la dénonciation de vingt citoyens actifs pour qu’un prêtre soit condamné à la déportation. Tout ça, l’arrière-plan de tout ça, c’est la peur, c’est la terreur des masses. Discours de Brissot le 29 décembre : « Les hommes les plus dangereux ne sont ni les feuillants, ni les ministériels, ni les aristocrates, mais ceux qui se disent vos frères, c’est-à-dire les gens qui parlent au peuple en disant ‘Nous sommes les défenseurs du peuple.’ » Pour Brissot, ça, c’est le pire danger. Voilà un curé qui apparaît encore. C’est Pierre Dollivier, qui est curé de Monchamps. Monchamps, ce n’est pas loin d’Etampes, vous vous rappelez que c’est le 2 mars que le maire d’Etampes, Simoneau, a été tué. Ça a été fait par un soulèvement paysan. Et ce Pierre Dollivier, curé de Monchamps, va publier un petit texte où il dénonce le jeu des possédants : « On ne demande justice fortement, dit-il, que jusqu’à soi, mais pas à ceux qui sont derrière. Et qu’est-ce que c’est que cette loi électorale qui renie, qui piétine la Déclaration des Droits de l’Homme. Avec l’exclusion des trois quarts des citoyens - il exagérait -, le prix des vivres, « il est intolérable, écrivait l’abbé Dollivier, il ne peut pas être permis que les denrées alimentaires de première nécessité s’élèvent à un prix auquel le journalier ne peut pas atteindre. » Cela revient à dire qu’il n’y a que l’homme riche qui ait le droit de manger. Il est odieux, ce curé, c’est un communiste, c’est un type qui parle dans le genre de Marat. Alors, la parade que tente la Gironde, c’est de mettre au premier plan l’idée de conservation sociale. Et comme Simonneau, je viens de vous le dire deux fois, a été assassiné, on va faire une fête funéraire, en l’honneur de Simonneau. Ça s’appelle la Fête de la Loi, parce que la loi garantit l’inviolabilité et le caractère sacré de la propriété. Et ce qu’il y a de très intéressant dans cette fête qui a lieu le 3 juin, c’est qu’elle succède à une autre fête qui avait eu lieu le 14 avril, à
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    propos des Suissesde Chateauvieux, je ne sais pas si vous vous rappelez ça. Les Suisses de Chateauvieux, c’était le régiment qui, en août 90, s’était mutiné. On les avait condamnés, on en avait pendu pas mal, on en avait donc condamné d’autres aux galères. Puis, on avait pensé maintenant que leur châtiment suffisait. Alors, on les avait libérés, si bien que l’extrême-gauche à Paris avait fait une fête en l’honneur des Suisses de Chateauvieux. Et la Gironde va riposter par une Fête de la Loi. Lors de la fête de Suisses de Chateauvieux, des devises intéressantes, vous allez voir pourquoi, avaient été inscrites sur les murs de Paris. « Liberté, Égalité, Fraternité. » C’est-à-dire la devise républicaine, et le 3 juin, le jour de la fête de Simonneau, on va changer ces devises : « Liberté, Égalité, Propriété. » Propriété avec un « p » majuscule, qui est le mot capital. Roland, qui est maintenant au pouvoir, vous savez, qui est ministre de l’Intérieur depuis le 15 mars, Roland a fait une déclaration qui est très intéressante du point de vue de l’Histoire. Peut-être vous souvenez-vous que Turgot, en 1774-76, lorsqu’il avait été le chef des finances françaises, Turgot avait dit : « L’administration ne doit jamais s’occuper de commerce. » C’est ce qu’on appelle la liberté économique. Eh bien, Roland est exactement dans la ligne de Turgot. Puisque, dans une lettre à l’Assemblée et à propos de cette agitation populaire, à propos des réclamations de taxation que faisaient les pauvres pour qu’on dise « Le pain doit s’arrêter à tel prix », Roland écrit la phrase que voici, dans une lettre officielle adressée par lui, ministre de l’Intérieur, à l’Assemblée Nationale, c’est-à-dire l’Assemblée Législative. Il dit : « La seule chose que pourrait se permettre l’Assemblée, c’est de prononcer fortement qu’elle n’a pas à intervenir dans les questions économiques. » Robespierre, le 6 juin, dans un journal qu’il a créé et qui s’appelle Le Défenseur, va reproduire le texte du curé Dolivier dont je vous ai parlé, avec un commentaire : « Pour les honnêtes gens du type La Fayette (c’est La Fayette qui avait lancé cette expression, les honnêtes gens), pour les honnêtes gens, le peuple est un monstre, toujours prêt à les dévorer si on ne le tient pas à la chaîne et si on n’a pas le soin de le fusiller de temps en temps. » « De le fusiller de temps en temps », allusion à ce qui s’était passé le 17 juillet 91, lorsque la Garde Nationale de La Fayette avait tiré sur le peuple, au Champ de Mars. Ça, ça se passe le 6 juin. Alors, les Girondins sont effrayés par un langage pareil et ils ont une idée. Cette idée, c’est le 8 juin que Roland va la présenter. On va essayer de faire venir des gens de province, des fédérés. Pourquoi le 8 juin. Parce que la Fête de la Fédération. Enfin, tous les ans, 14 juillet, donc le 14 juillet 92, une nouvelle Fête de la Fédération, on va faire venir des fédérés de province qui seront des Gardes Nationaux, c’est-à-dire des possédants, nous allons constituer sous Paris, un camp, c’est-à-dire le Camp des Vingt Mille, et ce Camp des Vingt Mille aura en apparence une double tâche. Premièrement, défendre Paris, au cas où les coalisés se précipiteraient sur Paris, deuxièmement, surveiller le roi. On a été obligé de casser sa garde constitutionnelle, le 29 mai, parce que la garde constitutionnelle du roi était remplie de contre- révolutionnaires, dirigés par le duc de Cossé Brissac, qui se trouvait être à ce moment-là l’amant de Madame du Barry, eh oui, l'ex-maîtresse des Tuileries, qui devait être toute prête à recevoir les coalisés lorsque les coalisés descendraient sur
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    Paris. On luiavait balancé, au roi, sa garde constitutionnelle, le 29 mai. Alors, en apparence, les vingt mille fédérés qu’on allait amener sous Paris étaient là pour surveiller le roi. En apparence, dis-je. En fait, surtout pour surveiller Paris et les gens comme Robespierre, qui parlait maintenant de niveler. Ils ne parlaient pas de niveler, mais ils disaient : « Ce sont les niveleurs. » Et la guerre, alors, pendant ce temps, eh bien, voyez-vous, j’ai une chose, là, également très intéressante à vous dire, qu’il faut bien garder à l’esprit, nous avons été dressés, nous, les Français, à dire : « La révolution a été admirable, elle a refoulé l’étranger. » Mais il faut savoir qu’il y a eu une collaboration bien involontaire de l’étranger, à savoir que la coalition, eh bien, elle était très mal coalisée. Ces coalisés auraient pu foncer, se précipiter vers la France, après les désastres que je vous ai racontés. Quand on a vu les troupes refoulées, quand on a vu partout qu’on a était obligés de reculer parce que l’armée était en décomposition et que tout était perdu, s’ils avaient lancé leurs troupes... Mais ils ne s’entendent pas entre eux. Entre l’Autriche et la Prusse, ça va très mal. Ils se sont battus au cours du XVIIIe siècle. Ils sont des alliés qui se surveillent. Et puis, il y a toujours ce problème de la Pologne, la Pologne les intéresse cent fois plus. Le roi est exaspéré de voir que cette armée extérieure sur laquelle il comptait pour sa délivrance n’arrive pas. Toujours est-il que nous assistons à ce qu’on peut bien appeler, selon un mot qu’on emploie depuis 1939, une « drôle de guerre », une guerre qui ne se produit pas. Guadet va même à la tribune de l’Assemblée, dire : « Mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette guerre qui n’a même pas les apparences de la guerre ? » Mais s’il n’y a pas de guerre, si les généraux n’attaquent pas, si les coalisés non plus ne parviennent pas à descendre sur Paris, il se passe tout de même quelque chose de très important. La Fayette, la trahison - ah, c’est un gros mot, je sais bien, mais il n’y en a pas d’autre - la trahison de La Fayette. Voyons. La Fayette est un général français, qui est chargé en principe de défendre la frontière, et le 18 mai 92, La Fayette entre en rapport clandestin avec l’ennemi. Il a un contact avec le colonel Mack, envoyé autrichien, M-A-C-K, et il s’entend avec ce colonel Mack et les forces autrichiennes pour demander un armistice, je répète, clandestin, qui sera entendu avec les Autrichiens qui ne vont pas attaquer, et lui, La Fayette, dit aux Autrichiens : « Pendant le répit que vous me donnez, je m’en vais foncer sur Paris avec mes troupes et je vais rétablir l’ordre, parce que c’est impossible de voir ces Jacobins qui sont maintenant au pouvoir. » C’était exactement ce que Marat avait annoncé ! Marat, dans un article du 26 avril, dans L’Ami du Peuple, Marat avait dit : « Vous verrez, vous verrez, La Fayette est un homme qui suit une politique personnelle, La Fayette, c’est l’homme des honnêtes gens. » C’est du reste l’homme qui va inventer ce mot de dérision : les sans-culottes. Les culottes, c’étaient les petites culottes que l’on mettait, vous savez, qu’on portait avec des bas, et ceux qui ne pouvaient pas acheter des culottes, parce qu’elles étaient chères, et qui n’avaient pas de bas, portaient de longs pantalons, des pantalons rayés et des sabots. La Fayette, c’est l’homme des honnêtes gens, c’est-à- dire c’est l’ennemi de ceux qui n’ont pas de culottes, des gens qui portent des
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    sabots, et LaFayette considère maintenant comme intolérables les dangers sociaux qui se préparent à Paris. Elle tarde, cette guerre, ça ne marche pas, enfin, le roi s’exaspère. Le 2 juin, Fersen, l’amant ou l’ex-amant de Marie-Antoinette, lui dit : « Patientez, patientez encore un petit moment, le 5 juillet, je vous assure, lui dit-il, le 5 juillet, Brunswick, qui est le chef des Prussiens, Brunswick entrera en France, il entrera avec 36.000 hommes, 36.000 soldats d’élite, et il pointera tout de suite sur Paris. » Le 5 juillet. Mais nous sommes au début de juin, le 5 juin. Il est vrai que Marie-Antoinette elle-même n’est pas trop mécontente, parce qu’elle écrit à Fersen : « Les troupes manquent de tout. » Hein, c’est la reine qui se dit ça en se frottant les mains : « Les troupes manquent de tout, et sont dans le plus grand désordre. Pourtant, attention, on a l’idée d’obliger Luckner, (le vieux reître), d’obliger Luckner a faire mouvement, prévenez qui de droit. » Roland a une idée qui n’est pas sotte. Roland, ministre de l’Intérieur : « Mais nous sommes très mal défendus, enfin, dit-il, mais il va peut-être y avoir de nouveaux désastres militaires, si jamais les coalisés arrivent. Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ? Il faut se replier sur la province. » Danton lui reprochera ça terriblement, nous y viendrons, mais ce n’est pas idiot, nous avons connu ça en 14, en France, lorsque Paris a été menacé par l’avance allemande, vous savez que le gouvernement s’était réfugié en Gironde. C’était naturel que le gouvernement, pour avoir sa liberté d’action, ne se soit pas porté de l’autre côté, à l’étranger. Bien, Roland aussi s’était dit : « Il vaudrait mieux replier le gouvernement en province, peut-être à Bourges, peut-être même dans le Midi, mais on va emmener le roi avec nous. » Et ça, c’était en effet une prudence, parce que ce roi était tellement suspect qu’il valait mieux l’emmener. Dès que le roi a connaissance de cette idée de Roland, il se dit : « Surtout pas ça ! » C’est ce que Fersen ne cesse de dire dans sa correspondance à Marie-Antoinette : « N’acceptez pas de quitter Paris, faites tout pour ne pas quitter Paris. » Alors, ce roi qui, jusqu’à présent, fait le gros dos et semble très gentil, le roi fait un coup de tête, le 12 juin, et renvoie son ministre jacobin. Il va prendre des modérés. Les Girondins Jacobins sont épouvantés de ce coup de tête du roi : « Mais enfin, on n’a jamais vu un roi pareil qui, jusqu’à présent était si gentil et si docile. » Alors, on songe à faire contre lui une opération de force, appeler au secours le Quatrième État, c’est-à-dire les passifs, demander aux citoyens passifs de Paris, à ceux qui ne votent pas, de faire une journée pour rétablir ces Girondins qui, précisément, ont exclu les passifs. Seulement, ils ont des troupes à leur disposition. Grâce à Danton, Danton dont l’attitude est toujours si curieuse... Danton a son ami Santerre, le brasseur, le jockey, vous savez, et Santerre dispose d’un certain nombre de troupes. Alors, le 20 juin, les Girondins vont essayer de faire une journée : On va investir les Tuileries, oh, pas violemment, mais on bousculera un peu les gens, il est entendu qu’on ne tuera personne, et on va exiger du roi qu’il ramène le ministère Roland. Le roi se tient très bien, dans cette journée du 20 juin, et je vous assure que ce n’était pas drôle, pendant cinq ou six heures, des gens qui vont défiler devant lui, des gens en bonnets rouges. Il est coincé dans l’embrasure d’une fenêtre, et la reine qui est là,
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    qui tient contreelle ses enfants, et les gens passent devant eux en disant des propos quelquefois fort désagréables. Le roi a accepté de mettre un bonnet rouge, mais il ne s’engage à rien, et la journée est un avortement complet. A la fin de la journée, le roi n’a pas du tout promis de faire revenir le ministère jacobin. Alors, la Fayette va essayer ce qu’il avait annoncé aux Autrichiens, il va essayer un putsch militaire, et ça, c’est sérieux. L’histoire officielle en parle peu. Le 28 juin, profitant de l’émotion qui se produit à l’intérieur de la France, quand on a su que la basse plèbe de Paris avait envahi les Tuileries, s’était mal conduite avec le roi, etc. Lafayette, quittant son armée sans autorisation, arrive à Paris pour prononcer des paroles menaçantes à l’Assemblée Législative, pour dire : « Je ne veux plus », je, un général, enfin, « je ne veux plus des Jacobins ». Et comme il voit qu’il n’a pas beaucoup d’appui à l’Assemblée (on n’ose tout de même pas protester contre un homme aussi important que La Fayette. Vous savez, il y a chez les civils une espèce d’intimidation à l’égard des militaires, une façon de se mettre involontairement au port d’armes, devant les généraux. Alors, on va écouter avec un peu d’irritation ce que dit ce général, mais on ne le frappera pas), et le 28 juin au soir, La Fayette essaie d’organiser un putsch, enfin, de réunir des gens, des Gardes Nationaux, qui marcheront contre la Législative, contre les Jacobins, pour prendre le pouvoir. Ça va rater. Il y avait bien eu vingt mille Français, vingt mille Parisiens, qui avaient fait une protestation contre l’indigne conduite de la population à l’égard du roi, mais entre signer une protestation et payer de sa personne, il y a une marge, si bien que La Fayette, qui a donné rendez-vous aux conjurés, pour marcher contre les Jacobins de la Législative le 28 au soir, sur les Champs Elysées, il n’a personne avec lui. Il y a quarante personnes. Ha ! Il est obligé de repartir. Notez que c’est tout de même singulier qu’on ne l’ait pas mis en prison. Non, il repart. Ce général extravagant va continuer à aller soi-disant commander les troupes. Les Girondins sont coincés, vous savez, ils sont extrêmement ennuyés, ils ont peur de la foule, ils ont peur du roi, maintenant. Alors, Vergniaud va se contenter de brandir des foudres, du reste avec beaucoup d’élan. Le 3 juillet, il va prononcer un discours qui est beau, qui est bien tourné, où il déclare qu’il y a véritablement un centre de trahison qui n’est pas loin et qui est dans les Tuileries, que tout ça se fait constitutionnellement, que le roi peut s’abriter derrière la constitution, mais qu’en réalité il représente un danger terrible. Excellent. Seulement, je vous rappelle que c’est des foudres en zinc, parce qu’il n’y a pas de conclusion. Pas de conclusion parce que les Girondins sont effrayés d’avoir à faire appel au peuple contre le roi. Le 28 juillet, tout à coup, le manifeste qui avait été annoncé par Fersen à la reine, le manifeste est lancé. Les Prussiens, avant de s’engager sur le sol français, annoncent aux Français ce qu’ils vont leur faire. « Si l’Europe intervient, dit le manifeste, c’est pour faire cesser l’anarchie à l’intérieur de la France, et ses armées arrivent pour délivrer le roi de sa captivité. Tout Garde National qui aura combattu les troupes alliées sera puni comme rebelle au roi de France. Les habitants de Paris sont tenus de se soumettre au roi immédiatement et sans délai, et s’il est fait au roi et à sa famille la moindre violence, le moindre outrage ; il en sera tiré une vengeance exemplaire. La ville de Paris sera livrée à une exécution militaire et des subversions
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    totales. » Terrible,ça. C’était la décapitation du roi. Vous comprenez que l’opinion publique, lisant un texte pareil, se dit : « Mais alors, la preuve est faite, là, aux Tuileries, c’est-à-dire au gouvernement, là, chez le roi, il y a un foyer de connivence avec l’étranger. Le roi est complice de ces égorgeurs qui arrivent pour nous tuer. » Alors, comment ça se fait qu’au lendemain de ce manifeste, il n’y ait pas eu le mouvement populaire, qui va se produire seulement le 10 août ? C’est tout de même extravagant. On nous dit dans l’histoire que c’est parfaitement vrai que la population de Paris est folle de colère, la patrie a été proclamée en danger. Lorsque les Prussiens ont commencé à pénétrer sur le sol national, le 6 juillet, cette patrie qui est en danger, elle est menacée d’une trahison permanente avec ce que fait le roi. Alors, comment y a-t-il un intervalle si grand entre le manifeste de Brunswick, qui est connu le 28 à paris, et la journée révolutionnaire du 10 août, où le roi va être détrôné ? Ben, ça, c’est pas clair, vous savez. Aujourd’hui encore, je ne peux pas vous donner l’explication. Je peux vous en indiquer quelques-unes. Il est très certain qu’il y avait d’abord un frein, un coup de frein puissant donné par les Girondins qui se disaient : « Il ne faut pas déchaîner le peuple. » Il y a certainement aussi une terreur chez Danton. Danton est un homme acheté ! La Fayette dira : « Il avait reçu cinquante mille écus ! » Je n’en suis pas sûr. Mais qu’il ait été payé à ce moment-là part le gouvernement, par le roi, pour essayer de calmer la foule, c’est hors de doute. Robespierre, au contraire, le 29 juillet, aux Jacobins, avait prononcé des paroles extrêmement graves, Robespierre avait dit : « Le moment est venu de réclamer, de réunir une Convention Nationale. » C’est un mot américain, ça, convention, qui voulait simplement dire réunion, assemblée, une Constituante numéro deux, et cette Constituante devra être élue au suffrage universel. Pétion, qui est maire de Paris, a peur, lui aussi, d’un mouvement populaire. Danton négocie avec le duc d’Orléans. Il est arrivé à faire pousser le duc d’Orléans au premier plan. Orléans a changé de nom. Il s’appelle maintenant Égalité. Il n’a plus rien à faire avec les Bourbons. Danton est un homme qui négocie, qui remue tant qu’il peut. On avait pensé d’abord à faire le coup le 5 août; mais le 5 août, c’est un dimanche, et Pétion dit : « C’est un dimanche, les ouvriers sont inoccupés, ça va être terrible. » Des gens, nouveaux venus, qui restent là, qui sont le Quart État, réunissent un comité insurrectionnel. Ce comité comprend un curé, Jacques Roux, qui était un curé révolutionnaire de Paris, comprend des gens comme Dopsenne, des gens comme Huguenin, c’est-à-dire le petit peuple, et ce comité insurrectionnel est en train de dire : « Nous allons nous substituer à la commune. » Alors, nous y voilà tout de même, avec du retard. Le 10 août, Danton s’était rendu en visite, était parti pour Arcis-sur-Aube pendant quelques jours, enfin. Robespierre était là. Le 10 août au matin, la foule attaque. Dix mille, cent mille, quatre-vingt mille personnes environ, les faubourgs, les faubourgs ouvriers, attaquent les Tuileries pour renverser le roi. Les Tuileries sont en effet conquises. Les Suisses très courageux - ils ont tiré sur la foule -, ils vont se faire exterminer. Il y aura des massacres assez affreux, 380 tués du côté de la foule, mais mille du côté des Suisses et des gentilshommes qui défendaient le roi. Toujours est-il que ça y est : Les Tuileries sont envahies, le roi est obligé de chercher refuge à
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    l’Assemblée Nationale etproclame sa suspension, et le 10 août 1792 au soir, la monarchie est finie en France. Ca, c’est du nouveau. CHAPITRE 11 Nous étions donc arrivés l’autre jour à cette date du 10 août 1792, qui est vraiment la date cruciale, la plaque tournante, si vous voulez, de la Révolution française. Alors, j’ai envie de vous apporter quelques détails, d’abord, sur la journée du 10 août, et ensuite d’en voir le sens. Détails. Eh bien, l’opération s’est faite en plusieurs temps. D’abord, quand on avait décidé, dans la nuit du 9 au 10 août - « on », c’est ce fameux comité insurrectionnel, des gens du Quart État, des gens qui n’ont rien à voir avec la politique, mais qui veulent précisément avoir à s’en occuper -, on avait décidé qu’il fallait essayer d’abord d’empêcher la Garde Nationale, qui est requise pour la défense des Tuileries, d’organiser une défense sérieuse. Le chef de la Garde Nationale, c’était un nommé Mandat. C’était à tour de rôle qu’il y avait un général de la Garde Nationale. C’était Mandat. Mandat était très favorable au roi. Beaucoup de gens, dans la Garde Nationale bourgeoise. Alors, Danton, qui avait reparu dans la nuit, revenant d’Arcis-sur-Aube, qui avait reparu dans la nuit du 9 au 10, Danton tente un piège. C’est Danton, qui dit au comité insurrectionnel : « Vous allez faire venir Mandat. » Et peut-être que vous vous souvenez de mon premier exposé, où j’ai parlé d’un défaut qu’avait eu Jaurès dans son histoire, Jaurès avait caché quelque chose qui s’était passé et qui n’était pas très beau : on a tendu un piège à Mandat. On lui a dit : « Venez à l’Hôtel de Ville, on a besoin de vous parler. » Une fois qu’on l’a pris à l’Hôtel de Ville, on l’a coincé, enfin, on l’a emprisonné, mais également on l’a tué. C’était évidemment plus sûr qu’il soit mort, pour que la défense ne soit pas organisée. Donc, la défense des Tuileries semble désorganisée, puisque la Garde Nationale n’a plus de commandant, et puis, deuxièmement, qu’est-ce qu’il y a ? Eh bien, il y a des Suisses, qui sont 800, des Suisses mercenaires. On se dit : « Avec les milliers de gens qui vont attaquer, ces Suisses ne pourront pas se défendre, et naturellement, ils vont se rendre. » Alors, vous savez ce qui se passe ? La foule arrive, va envahir, se trouve dans la première cour intérieure des Tuileries. Il y a une très grande porte. Derrière cette porte d’environ vingt mètres, il y a un escalier gigantesque et lorsque la foule arrive devant cet escalier, il est garni par ces Suisses. Ces Suisses ont des habits rouges. C’est une espèce d’énorme masse verticale qui est sur l’escalier. Ils sont sept ou huit cents qui sont là avec leurs fusils. La foule ne veut pas les tuer - ils n’ont pas envie de se faire tuer - c’est évident, mais essayer de parlementer avec eux, de fraterniser avec eux. Il y en a au premier rang qui ont des hallebardes et des fusils. Alors, on leur touche leurs hallebardes, on touche leurs fusils : « Enfin, vous êtes des frères, vous êtes des camarades ! » Et tandis que la foule est en train de parlementer, l’officier qui commandait les Suisses lève son sabre, et crie : « Feu ! » Alors, vous vous imaginez cette décharge formidable de sept cents à sept cent cinquante hommes qui sont sur ces escaliers, qui dominent donc la foule, et qui la
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    foudroient. C’est unmassacre. Les pauvres gens qui sont là refluent, laissant beaucoup de morts, sortent des Tuileries et se concertent : ‘Qu’est-ce qu’on va faire ? » C’est à ce moment-là qu’arrivent le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint- Marceau. La plupart de ceux qui sont là, ce sont les fédérés marseillais, qui sont arrivés le 30, les fédérés que les Girondins eux-mêmes avaient convoqués. Les fédérés marseillais sont arrivés en chantant ce fameux hymne, Chant de guerre de l’armée du Rhin, qui avait été créé au mois d’avril 92, par le capitaine du génie Rouget de Lisle. « Aux armes, citoyens, etc. » C’est un peu ridicule, quand on y pense, parce que c’était un chant de guerre pour une armée qui ne se battait pas. On disait : « Marchons, marchons » et on piétinait, et les généraux ne donnaient aucun ordre. Toujours est-il qu’ils arrivent, ces fédérés marseillais, avec aux lèvres le chant de guerre de l’armée du Rhin, qui s’appellera La Marseillaise. Ils sont là, enfin, très gonflés, très décidés à en finir avec ce roi, ce roi de la trahison, et comme le faubourg Saint-Marcel arrive pour se joindre au faubourg Saint-Antoine, on décide cette fois d’attaquer. On ira face aux canons des Suisses. Alors, c’est en effet terrible, la foule est en effet bien plus nombreuse, c’est entendu, mais elle perd beaucoup de gens et le roi, qui s’est sauvé, le roi qui s’est enfui, qui s’est réfugié tout près - vous savez, à l’Assemblée Nationale, enfin, la Législative, elle touchait le palais des Tuileries, il y a à faire 150 mètres, il s’est réfugié dans l’Assemblée -, il donne un ordre écrit aux Suisses : « Cessez le feu ! » Par conséquent, c’est l’invasion autorisée par le roi, et c’est là où il se passe des scènes sur lesquelles il ne faut pas jeter le voile, c’est assez atroce. Les Suisses sont désarmés, les Suisses sont massacrés. S’il y a environ quatre cents morts du côté de la foule, il y a mille morts du côté des Suisses et des quelques gentilshommes courageux qui étaient venus pour défendre le roi. Le père de Lamartine, par exemple, était venu de sa province pour mettre son épée, comme il disait, au service du roi. Ce sera, pendant toute la fin de la journée du 10 août, des massacres de gens qui ne sont pas capables de se défendre. Le père de Lamartine s’est caché, la nuit, dans Paris, est arrivé à traverser la Seine sur une petite barque, il a trouvé quelqu’un pour le transporter et il s’enfuira du côté de sa province. Voilà pour les détails. Maintenant, le sens, ça, c’est tout de même plus intéressant, le sens de l’opération. Eh bien, d’abord, c’est un réflexe de défense. Tout le monde avait compris que la Cour était un foyer de connivence avec l’étranger, que c’était un centre de trahison. Par conséquent, il est absolument impossible d’accepter que dans cette guerre, alors que les coalisés qui tardaient allaient tout de même venir, impossible d’accepter qu’au centre même de Paris, il y a à la tête de l’État, il y a un foyer de connivence avec les envahisseurs. Donc, réflexe de l’État. Mais ce qu’il y a de beaucoup plus important, c’est que c’est l’irruption, cette fois, c’est la participation à la politique française de ce Quatrième État qui, jusqu’à présent, en avait été exclu. Tous les salariés, toutes les pauvres gens, les passifs. Si vous voulez, c’est l’irruption de la France dans les affaires françaises. Et ça va très loin, quand on pense à ce que va dire Robespierre, Robespierre qui est au premier rang de cette nouvelle Commune insurrectionnelle, et qui déclare ceci : « Le peuple est enchaîné dès qu’il dort. Il est
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    méprisé dès qu’ilne se fait plus craindre, il est vaincu dès qu’il pardonne à ses ennemis, avant de les avoir complètement domptés. Observez, dit-il, ce penchant de certains (et ce ‘certains’, c’est La Fayette et pas mal d’autres) pour qui sont associés comme équivalents les mots de ‘pauvres’ et les mots de ‘brigands’ ». On ne saurait mieux dire. Vous vous rappelez peut-être que les fameux ouvriers de l’atelier de charité de 89, on les appelait « les brigands de Montmartre ». Les brigands, c’étaient de pauvres types à qui on donnait vingt sous par jour. « Les vrais brigands, disait Robespierre, ce sont ceux qui ne veulent constituer la république que pour eux- mêmes, et qui suivent en tout l’intérêt des riches. Ils sont les honnêtes gens, ils sont les gens comme il faut, et nous, comme ils le disent, nous sommes les sans-culottes, c’est-à-dire la canaille. » Puis, Robespierre n’est pas le seul à penser ainsi. Il y a quelqu’un de la Législative qui ne s’est pas encore manifesté, et qui s’appelle Couthon, et Couthon, qui pense tout à fait comme lui, va immédiatement réclamer l’abolition, l’abolition complète de ce fameux rachat, de ces fameux droits féodaux qui sont effectivement abolis depuis 1789, et qui sont toujours exigés -, mais non payés, du reste -, exigés de la part des paysans. Couthon va dénoncer ces industrieux qui font mine de se rallier à la révolution, mais à la condition qu’elle perpétue l’influence, c’est-à-dire la domination de leur classe. Et puis, il va apparaître quelqu’un qui m’intéresse, que j’aime bien, un pasteur protestant, qui n’est pas du même type que ce pasteur Lassurce et que ce pasteur Rabaut-Saint-Etienne que nous avons vu, qui étaient ces pasteurs bien-pensants, vous savez, qui avaient certainement la haine du clergé catholique, mais qui avaient une haine bien plus grande encore de la classe pauvre. Eh bien, le pasteur Jean Bon-Saint-André, c’est quelqu’un du Midi, qui s’est fait honnir à Montauban, là où il va être élu, pour avoir dit : « Un foulon vaut bien un fabricant. » Par conséquent, à partir du 10 août, c’est donc l’irruption du Quatrième État dans la politique française. Et la lutte qui va se déchaîner maintenant, Monsieur Mathiez, l’historien Albert Mathie l’a admirablement définie en disant : « Ça va être le combat entre ceux qui ont fait le 10 août et ceux qui n’ont pas pu l’empêcher. » La Législative, l’Assemblée Législative, elle était là en principe pour deux ans. Pour deux ans, ça fait donc que, s’étant réunie le 1er octobre 91, elle devait durer jusqu’au 30 septembre 93, la Législative, chambre censitaire. Mais maintenant, il est question de suffrage universel. La Législative comprend qu’elle ne peut plus subsister, elle accepte son suicide, elle déclare que le 20 septembre, elle tiendra sa dernière réunion, et que la nouvelle Chambre, qui sera une Convention, c’est-à-dire une constituante numéro deux, se réunira le 21 septembre. Ils ne sont pas tellement affolés, figurez-vous, les gens de la Législative, pas tellement, parce qu’ils se rassurent, en se disant, primo : « Cette fois, on a obtenu le contraire de ce que Robespierre avait obtenu au sujet de la Constituante. » Vous vous rappelez que Robespierre, en mai 90, avait fait voter ce décret par lequel aucun membre de la Constituante ne pouvait être membre de la Législative. Tandis que cette fois, on a décidé que les membres de la Législative pouvaient se représenter aux élections. Alors, ils se disent : « Avec nos influences locales, puisque nous sommes les notables, puisque nous sommes les gens considérables de nos
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    provinces, il ya bien des chances qu’on y arrive. » Et puis, deuxièmement, chose dont je ne vous ai pas parlé encore et qui est importante : le petit nombre des votants en France. Il y a très peu de gens qui votent, figurez-vous. On pense toujours que la Révolution française est un immense mouvement, avec des multitudes en mouvement, mais ce n’est pas vrai. Aux élections des États Généraux, figurez-vous que dans Paris, il y avait tout de même 42 ou 45.000 hommes qui avaient le droit de vote, 42 à 45.000 sur la population de 700.000 habitants, c’est entendu, mais même sur ces 40.000, il n’y en avait que 11.000 qui avaient voté. Et toutes les fois qu’on faisait une élection - par exemple pour celle du maire Pétion, c’est le 14 novembre 91 -, toujours le même chiffre, il y a environ dix mille personnes qui votent. Et par ailleurs, un troupeau, un immense troupeau aux yeux bandés, de gens qui disent : « Mais la politique, ce n’est pas pour nous, enfin, c’est au-dessus de nous. » Par conséquent, même avec le suffrage universel, les gens de la Législative se rassurent en se disant : « Après tout, nous avons affaire à ces masses amorphes, à ces bêtes de somme de la province, à ces journaliers, à ces paysans à qui on va mettre entre les mains un bulletin de vote. Ils ne sauront pas quoi en faire. On va s’en tirer. » Donc, les notables seront là. En principe, il n’y aura plus besoin d’être propriétaire foncier pour devenir député, mais en fait, on va y arriver. Alors, qu’est-ce qu’ils font, les gens de la Législative, se séparent ? Eh bien, ils se prononcent sur le sort du roi sans se prononcer sur le régime. Notez bien que ce n’est pas la Législative qui va décider, c’est la République. Le roi, il est suspendu. Le roi, il est en prison. Ce n’est pas exactement en prison, il est en résidence surveillée, on l’a envoyé au Temple, vous savez. Le Temple, qu’est-ce que c’était ? Ce n’était pas une prison, c’était une possession du duc d’Artois. Il y avait, si vous voulez, trois grandes possessions princières, à Paris. Il y avait le Luxembourg, qui appartenait à Provence. Provence, c’est le frère du roi et c’est le futur Louis XVIII. Il y avait Artois, le comte d’Artois, l’autre frère du roi, qui possédait justement le Temple. Et, il y avait le duc d’Orléans, qui avait le Palais Royal. Alors, le Temple, c’est le château du comte d’Artois. C’est là qu’on va mettre le roi. Les gens, image d’Épinal encore, ont dit : « C’est épouvantable, ce malheureux roi qui est enfermé au Temple avec sa famille. » Eh ! Attention ! Il faut voir les dispositions qu’on lui a votées. Il n’y a plus de liste civile, naturellement, on sait pourquoi il l’utilisait, sa liste civile. Il l’utilisait pour acheter des gens comme Danton, alors, plus de liste civile. Il n’est plus roi, il est suspendu. Mais savez-vous ce qu’on lui donne, pour vivre au Temple ? On lui donne 500.000 francsii Par conséquent, ce citoyen qui n’est qu’un simple citoyen, qui n’est plus le roi, il a une disponibilité assez sympathique. Enfin, il a quelque chose comme 2 millions de francs d’aujourd’hui. Et il est au Temple, très bien traité. Il a trois matelas dans son lit. Sa table, car il est extrêmement gourmand, sa table est alimentée de la manière la plus princière. Enfin, il n’est pas malheureux, au Temple, sinon qu’il est en résidence surveillée. Il faut un gouvernement, un gouvernement provisoire, en attendant ce que va décider la Convention. Alors, ce gouvernement provisoire, qu’on va appeler Conseil Exécutif provisoire, ce gouvernement, naturellement, va comprendre les Girondins, qui avaient été exclus le 12 juin. Vous vous rappelez peut-être qu’ils avaient été furieux,
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    et qu’ils avaienttenté la journée du 20 juin, pour se faire rétablir. Le roi n’avait pas marché. Maintenant qu’il n’y a plus de roi, ils reprennent le pouvoir. Alors, on revoit paraître Roland, on voit Servan. Voilà Dumouriez qui, maintenant, a demandé un commandement. Et ces Girondins vont s’adjoindre un membre de plus, qui est Danton. Ah, ça, c’est très intéressant, qu’ils aient choisi Danton. Les gens de la Législative sont furieux contre la Commune. La Commune, c’est ce gouvernement insurrectionnel, ce gouvernement qui n’est pas encore légitimé par un vote, des gens qui sont là sans pouvoir. Alors, ils ont besoin tout de même de s’entendre avec ces gens-là, et comme Danton est un des membres de la Commune, on va choisir Danton. Oh, surtout pas Robespierre ! On va choisir Danton, pour l’annexer à ce nouveau gouvernement provisoire. Danton est poussé par Condorcet, il a été recommandé par le marquis de Condorcet, lequel a prononcé deux phrases que je tiens à vous dire. Concorcet, parlant de la révolution qui vient de s’accomplir, du 10 août, a dit : « Il y a des instruments méprisables d’une révolution nécessaire. » Qu’est-ce que c’est que les instruments méprisables ? Eh bien, c’est la petite plèbe, enfin, ce n’est pas les actifs. Et il a dit d’autre part : « Avec Danton, avec le citoyen Danton, il y a toujours moyen de s’arranger, parce qu’il est toujours facile de le rattacher aux bons principes. » Qu’est-ce que c’est, les bons principes ? C’est la défense de la propriété. On sait que Danton est un homme vénal, on sait que Danton, tout petit bourgeois au début de la révolution, est maintenant un grand bourgeois. On sait qu’il a sa gentilhommière d’Arcis-sur-Aube, alors, on se dit « Celui-là fait mine d’être un homme d’extrême gauche, nous allons le prendre au gouvernement, précisément parce qu’il nous aidera à lutter contre un homme de gauche pour de bon et qui s’appelle Robespierre. » Et puis, on va refaire à la Législative ce qu’on était là pour faire. Ils avaient deux idées, vous savez, ils voulaient faire la guerre, et ils voulaient faire la guerre aux prêtres. Alors, quelqu’un surgit maintenant, qui aura une grosse importance, qui en aura de plus en plus, ce quelqu’un s’appelle Cambon. Il fait prendre, à peine la Législative va-t-elle se dissoudre, un nouvel arrêté contre les prêtres, l’arrêté du 26 août, disant qu’ils seront susceptibles de déportation dans les quinze jours s’ils ne se rallient pas par un nouveau serment. Il est très ennuyé, Cambon. Cambon, c’est un industriel, un homme qui avait créé en 1774 la société Cambon et Fils, dans le Languedoc, c’est un grand industriel du tissage. Cambon est appuyé par quelqu’un, à cette horrible Commune, cette exécrable Commune, il est appuyé par Manuel. Manuel, c’est le procureur, un ami de Pétion, et Manuel, il se spécialise dans la diversion anticléricale. C’est Manuel qui va dire : « Interdiction aux prêtres de porter leurs costumes en dehors des églises, interdiction de faire des processions, interdiction aux religieuses d’entrer maintenant dans les hôpitaux. » Enfin, on s’arrangera. On n’a pas besoin des sœurs hospitalières. Et c’est aussi Manuel qui va inventer d’interdire, en 92, la messe de minuit. Alors, ça, c’est un ami de Cambon. Mais l’exécrable Commune a obtenu tout de même le 17 août quelque chose qui fait beaucoup froncer les sourcils aux gens du pouvoir, la création d’un tribunal spécial. Tout à l’heure, plus tard, on l’appellera Tribunal Révolutionnaire, après qu’il aura été un instant supprimé, comme vous verrez.
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    Le 17 août,on a créé, sur la demande de la Commune, avec l’appui bienveillant de Danton, un tribunal qu’on appelle le tribunal criminel, ou encore, si vous voulez, le tribunal spécial, et qui est là pour quoi ? Pour juger, précisément, ceux qui ont connivé avec le roi et l’étranger. Et alors, la guerre ? La guerre, ça va mal, quoique les coalisés soient très mous, puisque c’est uniquement le 19 août, vous entendez, le 19 août, alors que la guerre devait avoir commencé, en principe, le 20 avril, c’est le 19 août que les Prussiens pénètrent sur le sol français. Et ce même 19 août, il se passe quelque chose de capital, c’est que La Fayette, La Fayette général, généralissime d’une des trois armées françaises, La Fayette, ce jour-là, trahit. Oh, c’est facile de voir, puisque le 18 mai, il était en rapport avec les étrangers, il avait promis de ne pas se battre contre les coalisés, contre les envahisseurs, parce qu’ils voulaient rétablir le roi à Paris. Maintenant que le roi, que son cher roi, est tombé maintenant, il va essayer d’entraîner ses troupes contre Paris. Mais rien à faire ! Les volontaires qui sont là ne veulent pas le suivre. Alors, le 19 août, le jour même où les Prussiens entrent sur le sol national, le général La Fayette passe à l’ennemi. On ne le dit guère dans les livres d’histoire, vous savez. J’ai regardé, dans les dictionnaires : on dit que La Fayette « cesse de combattre » à partir du 19 août, on ne dit pas qi’il est passé dans les rangs adverses. Et comme le roi ne l’aimait pas, comme la reine le détestait, il a une très désagréable surprise, La Fayette, qui pensait qu’on allait l’accueillir chez les coalisés à bras ouverts. Pas du tout ! On va le mettre en prison, et jusqu’à la fin de la révolution. Il sera en prison en Autriche. N’empêche que les Allemands et les Prussiens avancent. Le 23 août, ils sont devant Longwy, qu’ils prennent rapidement. La ville ne se défend qu’à peine. Et les voilà le 30 août devant Verdun, et ça, Verdun, s’ils le prennent, c’est la Champagne ouverte, c’est Paris qui va être investi. Alors, là, regardons bien, regardons bien le rôle de Danton. La légende Danton, c’est ceci : « c’est l’âme de la résistance », mots que j’ai employés déjà à son sujet. C’est lui qui va prononcer, le 28 août, un discours tonitruant où il appellera tous les Français à se précipiter en masse vers la frontière, et le même qui, le 2 septembre, va prononcer la phrase célèbre : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée. » Voilà le personnage apparent de Danton. Mais il y a un autre personnage en recul, le même Danton qui prend cette attitude ultra-nationale, qui est l’homme du patriotisme, qui demande à tout le monde de se précipiter vers la frontière, Danton est un homme qui est avant tout pour la défense de la propriété, et qui se dit : « Plus je ferai partir de jeunes Français, de prolétaires, d’illettrés, plus je les ferai partir sur la frontière, plus ça fera une purge dans Paris. » Par conséquent, les éléments les plus dangereux pour la stabilité sociale vont partir du côté de la frontière. Et qu’est-ce qu’il fait parallèlement ? Il a une combinaison secrète avec Pétion. Pétion, c’était le maire. Pétion, c’est un homme qui venait de la gauche quand il était de la Constituante. Ça avait été un ami de Robespierre. Pétion, Buzot et Robespierre avaient représenté l’extrême gauche de la Constituante, et vous avez peut-être vu avec moi Pétion s’avancer d’année en année, enfin, de mois en mois, du côté de la réaction. Le comte d’Antraigues, nous savons depuis le livre de Jacqueline Chaumier, Le réseau d’Antraigues et la contre-révolution, le comte d’Antraigues écoute et note les propos
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    que tient lemaire de Paris. Pétion, il est toujours maire de Paris malgré la Commune insurrectionnelle, qui a bien voulu le conserver, parce qu’il est resté passif pendant le 10 août. Et Pétion est l’homme qui a dit : « Plutôt le despotisme que le régime de la canaille. » Alors, Pétion, d’accord avec Danton, va trouver le roi. Ca, on ne le savait pas, on ne le sait que depuis peu de temps. Il va trouver le roi au Temple et il essaie d’obtenir que le roi négocie avec les Prussiens qui s’avancent, en leur disant ceci : « On ne peut pas répondre de ma sécurité dans Paris. Il y a ce fameux Quart État, qui est maintenant lancé dans l’arène politique. Il y a cette Commune insurrectionnelle. Par conséquent, si les Prussiens s’approchent trop près de Paris, la Législative elle-même, le conseil de discipline lui-même n’aura pas le pouvoir de protéger ma vie. Le Temple va être envahi. On va me tuer, moi et mes enfants. Par conséquent, arrêtez-vous. » Donc, Pétion et Danton négocient par l’entremise du roi avec les Prussiens, en disant : « Arrêtez-vous pour sauver la vie du roi. » Mieux, Danton va négocier - et pourtant, il n’a aucun titre, Danton est chef de la Justice, il n’est pas chef des Affaires étrangères, mais il a un très grand ascendant, une très grande autorité, à cause de sa stature, de ses formes athlétiques dont il parlait, il se fait écouter, fortement écouter, je vous assure, d’un monsieur comme Lebrun, à qui on a donné les Affaires étrangères - alors, Danton va négocier, avec l’entremise de Lebrun, avec l’Angleterre, pour essayer d’obtenir la neutralité de l’Angleterre, et même une pression de l’Angleterre sur les coalisés, en faisant dire aux Anglais : « Vous n’avez pas intérêt à ce que la France soit écrasée. Il y a des dangers qui menacent : l’équilibre européen sera perverti, si la France est trop abaissée et si les autres prennent trop de puissance, par conséquent, tâchez donc d’intervenir. » Donc, Danton, qui fait le fulgurant, cherche en fait tous les moyens d’éviter qu’il y ait un règlement militaire redoutable. Et il va proposer aux Anglais quelque chose que le roi leur avait déjà proposé. Le roi aussi avait dit : « Anglais, soyez gentils, n’empêchez pas un congrès européen de se réunir. Anglais, n’empêchez pas les Austro- Prussiens de marcher contre mon pays, la France. » Et le roi Louis XVI avait proposé aux Anglais, comme gage, enfin, comme témoignage de sa gentillesse, de leur donner une petite colonie française, une toute petite colonie, qui s’appelait Tobago. Alors, Monsieur Gaxotte, dans sa fameuse histoire de la révolution, que vous retrouvez dans L’histoire des Français quand il dit : « Danton n’a pas hésité à offrir un morceau de l’Empire colonial français aux Anglais », il oublie de nous dire que Danton reprenait tout simplement un geste que le roi avait le premier tenté. Et puis, troisièmement, nous savons maintenant que Danton, grâce à Lebrun, avait fait envoyer des instructions aux représentants français dans une petite ville de Sarre qui s’appelait Deux-Ponts. Et le représentant français de la ville de Deux-Ponts, Zweibrücken, comme on dit aussi, devait se mettre en rapport avec les Prussiens pour essayer de les arrêter. Toujours est-il qu’ils sont en train d’avancer, les Prussiens. Oh, ils n’avancent pas vite. Ils avancent assez lentement. Ils sont embêtés parce qu’ils entendaient les émigrés de Coblence qui étaient avec eux, et qui leur disaient : « Vous savez, vous allez être accueillis à bras ouverts. » Ils n’étaient pas du tout accueillis à bras ouverts. Il y avait des guérillas, il y avait une
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    résistance paysanne. D’autrepart, le temps était extrêmement mauvais, le mois d’août était pluvieux, ils avançaient à tout petits pas. Néanmoins, le 2 septembre, en 92, on apprend que Verdun est tombé, il n’y a donc plus de défense, plus de citadelle entre Verdun et Paris. C’est ce 2 septembre que vont commencer les fameux massacres de septembre. Ce n’est pas une belle page de la révolution, mais il faut comprendre ce que c’était. Les aristocrates, enfin, les complices de la cour, avaient été arrêtés en grand nombre. Le tribunal révolutionnaire, créé le 17 août, s’accompagnait de comités de surveillance. Les comités de surveillance de chaque section étaient là pour guetter les gens dangereux. Danton avait accepté l’idée des comités de surveillance. Les prisons étaient donc garnies. Le régime des prisons était un régime extrêmement libéral. Il y avait tellement de prisonniers qu’ils n’étaient pas tous dans les cellules, croyez-moi. Ils avaient le droit de se promener à l’intérieur de la prison. Et le 2 septembre, lorsque cette nouvelle terrible se répand dans Paris, que les coalisés arrivent et qu’ils ont pris Verdun, c’est une joie indécente et provocatrice, dans les prisons. Les gens, les prolétaires, enfin, les pauvres gens qui marchent le long des murs des prisons parisiennes, entendent des chants, des banquets, comme ces aristocrates ont le droit de faire venir de l’extérieur tout ce qu’ils veulent pour bien se loger, bien se vêtir et bien manger, ils organisent des festivités. Alors, il y a cette malheureuse populace parisienne qui s’est engagée en foule à l’appel de Danton, qui se précipite dans les bureaux d’engagement pour aller se faire tuer, et puis, vous avez, dans Paris, ces gens qui lèvent leurs verres à la conquête de Paris par les étrangers, alors, c’est les massacres, alors il y a des quantités de gens qui se précipitent dans les prisons pour dire : « On va nettoyer ces gens-là. Parce que si nous allons nous faire tuer, nous n’allons pas laisser cette grande population, enfin, ils sont peut-être deux, trois mille qui peuvent sortir des prisons avec des armes, ou en trouver tout de suite, et égorger, comme dit la Marseillaise, égorger nos femmes et nos enfants. » J’ai un témoignage-là qui est bien curieux, dans le bouquin de Jacqueline Chaumier, sur le comte d’Entraigues, les agents royalistes qui renseignent d’Entraigues, lequel renseigne les princes, disent : « Tout cela se faisait en silence, il n’y avait qu’une sorte de calme, trois jours affreux d’exécutions paisibles et ordonnées. » Ce n’est pas ce que je croyais, pas ce que la légende m’avait dit. La légende m’avait dit qu’il y a eu un peuple surexcité, la plus basse classe, enfin, les gens épouvantables qui se jettent dans les prisons et qui tuent tout. Non, non, ça ne se passe pas comme ça. C’étaient des massacres organisés en silence, avec une sorte de calme. Des comités se constituaient, des comités évidemment fictifs, enfin, qui entraient dans chaque prison, qui faisaient l’appel des prisonniers, qui essayaient de regarder s’ils étaient coupables ou pas, vous pensez, et on décidait : « Celui-là peut sortir, celui-là sera tué. » Et tout ça s’exécutait avec une espèce de rigidité. Bien entendu, il y avait des choses terribles, on cite tout le temps l’histoire de la princesse de Lamballe, ç’a été affreux. Un sadisme de la foule s’est exercé sur le corps de cette malheureuse. Il y avait eu des choses que je ne peux pas raconter ici. Bien sûr qu’il y avait des quantités de prêtres dans la prison des Carmes, je crois, qui n’étaient pas dangereux, puisque la plupart des dangereux étaient partis. Ceux qui étaient là,
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    c’étaient justement ceuxqui avaient eu confiance dans la révolution. Eh bien, ces prêtres sont tous massacrés. Mais ce qui est très intéressant, c’est de voir le rôle de chacun dans cette histoire. Dieu sait que les massacres de septembre vont servir à la Gironde pour attaquer les gens de la Montagne, c’est-à-dire de la gauche. Les gens de la Gironde n’ont pas bougé pendant les massacres de septembre. J’ai eu sous les yeux un article de Gorsas, qui était un journaliste des Girondins, qui disait : « C’est eux ou nous. »’ Eux, les aristocrates, ou nous, les républicains. Par conséquent il faut les rudoyer. Roland était ministre de l’Intérieur. Et pourtant, il n’a rien fait pour arrêter les massacres. Peut-être que c’était dangereux, enfin, il n’a pas bougé. Brissot, dans son journal qui s’appelle Le Patriote Français, parle de mesures nécessaires. Voilà ce que disent les Girondins. Marat, oui, Marat a signé une circulaire. Il est du comité de surveillance de la Commune, il a signé le 2 septembre au soir une circulaire aux autres communes insurrectionnelles de France qui venaient de se constituer dans les grandes villes, où il dit : « Cet exemple salutaire de Paris doit être suivi. » Ca, évidemment, ce n’est pas très noble, enfin, si vous voulez, il faut penser à Charles IX, Charles IX au moment de la Saint-Barthélémy avait lui aussi fait faire une circulaire à ses intendants de province pour dire : « Faites la même chose. » Eh bien, maintenant, c’est l’inverse, c’est les aristocrates qui vont payer. Et Danton, Danton, plusieurs personnes raconteront qu’on est allé supplier de venir et qu’il a répondu : « Je me fous des prisonniers. » Danton n’est pas un sanguinaire, mais Danton est un type qui se dit : « Il faut que je garde le contact avec cette foule qui me fait confiance, quand ce ne serait que pour mieux la tenir. Par conséquent, je n’interviens pas. » Quant à Robespierre, Jaurès qui est plutôt lui-même favorable à Robespierre, Jaurès, il est navré de ce que Robespierre a fait ce jour-là. Jaurès dit : « Il a fait quelque chose de terrible, ce jour-là, Robespierre. Il a demandé l’arrestation parce qu’il dit : ‘Ce sont des complices de l’étranger’. » Comment peut-on dire une chose pareille ? Eh bien, avant de croire que Robespierre est saisi de frénésie, de délire, il faut se renseigner. « Complices de l’étranger ». Eh bien, savez-vous qu’un des journalistes des Girondins - il s’appelait Garat - il n’y a pas un mois, avait dit : « Mais il faudrait peut-être un prince tout de même sur le trône de France, pourquoi pas un prince anglais ? Le duc d’York. » Qu’est-ce que ça veut dire ? Que ces Girondins veulent absolument avoir un maître en France. Alors, un despote éclairé, peut-être. Toujours la vieille idée voltairienne. Il faut savoir que ce même Garat, trois jours avant, ce n’est pas de chance, trois jours avant le manifeste de Brunswick, ce manifeste où on annonçait l’égorgement de Paris, hé bien, dans son journal, Gorsas, plutôt Garat, avait dit : « Brunswick, c’est un général plein de lumière, un général qui a lu Voltaire, un général qui est pas mal orienté du côté des idées révolutionnaires. » Ça paraissait tout de même stupéfiant. Il savait également, Robespierre, parce que Pétion avait dit ça, nous le tenons également par le réseau d’Entraigues, il avait dit : « Il faudrait faire venir un prince étranger sur le trône français, un prince protestant de préférence. » Et je suis convaincu que Robespierre savait qu’on négociait en douce. Danton, avec l’émissaire que nous avions à Deux-Ponts, Zweibrücken, donc,
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    négociations secrètes avecl’ennemi. Robespierre s’était dit : « Il y a en ce mouvement, un grand mouvement national dans Paris. Il faut en profiter pour nous débarrasser de ces gens qui sont volontairement ou involontairement collaborateurs de l’ennemi. » Nous sommes le 2 septembre, les massacres se terminent le 6 septembre, il y en aura encore eu un atroce à Versailles, où par exemple un malheureux type qui n’en pouvait rien, le duc de Cossé-Brissac, paya de sa vie le fait d’avoir été le chef de la Garde Constitutionnelle Et nous arrivons au 20 septembre, qui est une date bien importante, puisqu’elle est à la fois la date du dernier jour de l’Assemblée Législative, et la date de Valmy. Je vais finir sur Valmy. Valmy, 20 septembre. Donc, les Prussiens étaient descendus lentement. Vous voyez qu’après avoir gagné, après avoir conquis la place de Verdun, ils n’avaient pas du tout fait ce déferlement sur lequel le roi comptait pour le sauver, et à propos duquel Danton exprimait des inquiétudes. Ils s’étaient avancés lentement. Le général Dumouriez et le général Kellermann étaient arrivés à réunir leurs troupes pour faire front devant les armées prussiennes, à Valmy. Pendant des années, j’ai cru, comme le croient encore beaucoup de Français, que ça a été une très grande victoire remportée par les troupes républicaines françaises. Savez-vous qu’il n’y a eu qu’un duel d’artillerie, à Valmy, qu’il n’y a jamais eu de corps à corps, et que pour des raisons un peu mystérieuses, que j’essaierai d’étudier la prochaine fois, la fameuse infanterie prussienne, qui était paraît-il invincible, n’a pas attaqué. Le duc de Brunswick est là, et il ne donne pas l’ordre d’attaquer. A plusieurs reprises, il est sur le point de donner l’ordre, et il ne le donne pas. Il est vrai qu’il y avait eu une supériorité de l’artillerie française, que l’artillerie française faisait des trous dans les lignes prussiennes. Toujours est-il qu’après un échange d’artillerie, après que Kellermann, c’est vrai, avait levé son chapeau à la pointe de son sabre et avait crié « Vive la Nation ! » et que tous les volontaires français qui sont là - c’est surtout des volontaires, ils sont en habits bleus et les vieilles troupes sont en habits blancs, et c’est surtout le bleu qui domine - et que les volontaires français ont crié eux aussi « Vive la Nation ! », ne croyez pas que ce beau cri ait suffi à intimider les forces prussiennes. La vérité, c’est que les Prussiens, brusquement, en fin de journée, sans que le combat ait été engagé, se retirent. Danton se félicite, c’est une histoire excellente, ça ne pouvait pas être mieux, surtout que Danton avait eu soin, avec Dumouriez qui est son ami, et je dois dire son complice, de placer à Valmy, donc, le fils d’Égalité. Égalité, c’est le nouveau nom du duc d’Orléans, et le fils d’Égalité, Égalité II si vous voulez, s’appelle le duc de Chartres. Qui c’est, ce petit duc de Chartres, qui a à peine vingt ans ? Mais c’est le futur Louis-Philippe. Alors, on l’a mis là, à Valmy, afin de lui donner un rôle exceptionnel, de façon que, si par bonheur il y a une victoire, on puisse dire : ‘Cette victoire a été remportée non seulement par les troupes républicaines de Dumouriez, mais aussi par le fils de Philippe Égalité. » Car l’idée secrète de Danton et de Dumouriez, c’est de substituer à la monarchie de Louis XVI une monarchie d’Orléans. CHAPITRE 12
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    Nous voici enprésence de la Convention, qui va se réunir le 21 septembre 92, c’est- à-dire le lendemain même de Valmy, et quand ils se réunissent, les Conventionnels ne savent même pas qu’il y a eu ce succès de Valmy la veille. Et le gros événement auquel nous allons assister, c’est la mort du roi. Vous venez de voir dans le générique ce visage dramatique. Les élections de la Convention s’étaient déroulées à partir du 5 septembre, donc antérieurement à Valmy. Je vous ai expliqué l’autre jour que les Prussiens avançaient lentement, avançaient prudemment. Par conséquent, les élections avaient eu le temps de se produire. Il faut toujours être loyal, je vous ai dit que je m’y appliquais de mon mieux. Eh bien, il faut reconnaître que ces élections à la Convention ont été partiellement des élections truquées, du moins à Paris. Pourquoi truquées ? En ce sens qu’il y a eu des pressions terribles. Le comité insurrectionnel, le comité Robespierre, enfin, il y avait même lui, il y avait eu cinq prêtres dans le comité insurrectionnel et dans la nouvelle Commune. Ce comité insurrectionnel va faire régner une sorte de demi-terreur à Paris, sur les électeurs. Peut-être vous rappelez-vous que vingt mille citoyens de Paris avaient protesté contre l’agression du peuple contre le roi, le 20 juin ? Eh bien, on décide que tous ceux qui ont signé la protestation des vingt mille seront exclus du droit de vote. C’est une indignité. D’autre part, tous les journaux réactionnaires, c’est-à-dire tous les journaux royalistes, ont été supprimés, et enfin, dans un certain nombre de sections de vote, il a été décidé que le vote ne serait pas secret, mais que le vote aurait lieu à voix haute, pour intimider ceux qui voudraient être réactionnaires. Par conséquent, soyons sincères, les élections parisiennes à la Convention ont été des élections dirigées, terriblement dirigées. Le résultat, c’est que toute l’extrême gauche cordelière (pour être des Cordeliers, il fallait payer dix centimes), ce sont ceux-là qui vont constituer la députation parisienne. Au premier plan, l’élu numéro un, c’est Robespierre, ce qui est juste, mais Danton va aussi se faire élire, mais Marat se fera élire. Danton, est-ce que vous vous rendez compte de l’ascension que ce garçon a réussie ? Danton, que vous avez vu, au début, lorsqu’il se faisait encore appeler d’Anton ? Il s’appelait vraiment Danton, vous savez, mais quand il fallait se pousser en 88-89, il s’était appelé d’Anton, avec la particule. C’est à ce moment-là qu’il faisait partie de la police secrète du roi. Puis, il avait été conseiller, avocat au conseil du roi, puis il était entré aux Départements, dans l’administration départementale, puis il était entré à la Commune, et enfin, il avait eu ce succès foudroyant, enfin, cette grande ascension de devenir brusquement ministre grâce au 10 août. Il avait amené des petits camarades avec lui, vous savez : il y a Camille Desmoulins, dont je vous ai dit qu’il était assez besogneux, mais que son mariage va enrichir. Danton en avait fait son secrétaire particulier, parce qu’il était ministre de la Justice - et Fabre d’Églantine, un des élus de la Convention parisienne, Fabre d’Églantine avait été secrétaire général avec de très beaux appointements aussi. Eh bien, tout ça va faire partie de la députation parisienne, et des gens qui autrefois en faisaient partie, des Girondins, n’en sont pas, n’en sont plus. Alors, naturellement, ils sont exaspérés. Colère contre
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    Paris. C’est làoù ils vont utiliser dans leurs candidatures de province - parce qu’ils vont tenter de se faire élire en province -, ils vont utiliser les massacres de septembre, dont ils sont aussi responsables que les Montagnards, que ceux qui vont siéger à l’extrême gauche, qu’on allait appeler les Montagnards. Les Girondins auront pour thème : « Paris est atroce, Paris est une dictature. » C’est partiellement vrai, Paris a fait des massacres auxquels ils ne se sont pas opposés personnellement. C’est leur thème pour exciter les électeurs provinciaux contre Paris. Le résultat avait bien été ce qu’ils espéraient, je vous l’ai dit l’autre jour, ils n’étaient pas tellement terrifiés par le suffrage universel, en se disant : « Nous sommes les notables, on arrivera toujours à faire marcher le brave petit troupeau aux yeux bandés des passifs. » Effectivement, et si vous regardez la composition de la Convention, vous apercevrez que socialement c’est la même composition, éternellement la même que la Constituante et que la Législative. On a beau avoir maintenant le suffrage universel, c’est toujours les grands notables, c’est toujours les propriétaires, c’est toujours les possédants qui sont arrivés, qui sont parvenus à être les délégués de la France. Deux ouvriers, pourtant, oh, 2 sur 750, ce n’est pas beaucoup, mais enfin, il y a deux ouvriers qui vont faire partie de la Convention. On n’a jamais vu ça, mais comme ils ne sont que deux, ce n’est pas terrible. Il y en a un qui s’appelle Armonville, c’est un cardeur de laine et il a été élu dans la Marne, puis un autre qui s’appelle Noël Pointe, c’est un ouvrier qui travaille dans les armureries de Saint-Etienne. Enfin, sur les 750 députés de la Convention qui est pour la première fois élue au suffrage universel, vous avez deux ouvriers. Tout le reste est composé de bien-pensants. En plus, comme les constituants ont aussi le droit de se présenter, on voit dans cette Constituante numéro deux qu’est la Convention - pourquoi dis-je « Constituante » ? Parce qu’il faut refaire une constitution - on voit dans cette Constituante numéro deux réapparaître des constituants importants, dont un qui n’avait pas fait beaucoup de bruit, et dont je vais vous parler, mais d’autres qui étaient bien connus, puisque Siéyès, qui n’avait pas été membre de la Législative, bien sûr, le voilà revenu. Boissy d’Anglas, qui est un protestant à la façon de Rabaut-Saint-Etienne, d’ailleurs très préoccupé de la propriété, le voici réélu. Et un nommé Barère, Barère de Vieuzac, car c’est un aristocrate, Barère, bien qu’il soit homme de gauche, Barère de Vieuzac, qui ne s’était pas fait beaucoup connaître dans la Constituante, va reparaître maintenant dans la Convention, et il tiendra le rôle que vous devinez déjà. Le premier jour, le 21 septembre, le premier jour de la réunion de la Convention, Danton demande la parole. Danton devait choisir entre ses fonctions de ministre et ses fonctions de député. Il n’était pas toujours admis qu’un député puisse devenir ministre. Roland, lui, qui est ministre de l’Intérieur, va conserver son poste de ministre. Danton a préféré quitter son poste de ministre de la Justice pour avoir les coudées franches et pour pouvoir travailler à l’intérieur de la Convention. Ce jour premier, le 21 septembre 92, Danton, c’est très important, ceci, Danton va prononcer un grand discours, et le voici, l’essentiel : « Jusqu’ici, on a excité le peuple, parce qu’il fallait lui donner l’éveil contre le tyran. Maintenant, il faut que les lois soient aussi
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    terribles contre ceuxqui porteraient atteinte à la révolution. » (C’est-à-dire l’ordre social tel qu’il est, et qui est traité comme il est.) « Abjurons donc cette exagération et déclarons que les propriétés, toutes les propriétés individuelles, territoriales, industrielles, seront éternellement maintenues. » Ca, c’était le grand gage, vous comprenez, c’était l’essentiel. On avait horriblement peur de ce qui allait se passer au point de vue social. On avait peur d’une retouche de la royauté, d’une redistribution de la propriété, et Danton, qui a été choisi sur le conseil de Condorcet, parce que, paraît-il, il est toujours facile de le rattacher aux « bons » principes, Danton donne le gage principal, le gage sur lequel on compte d’abord, à savoir, il ne sera pas touché à la répartition de la propriété. Vous avez entendu son adverbe, « éternellement », ça paraît un peu ridicule, tout de même, tellement il y mettait le paquet. Alors, dans le décret que l’on va prononcer, que la Convention prononcera le premier jour, le 21 septembre 92, on se bornera à dire : « Les propriétés sont sous la sauvegarde de la nation. » Et à côté de ça, Robespierre, lui, qu’est-ce qu’il dit ? Je tiens à vous indiquer ça tout de suite, parce qu’il y a la fameuse légende, une des légendes contre lesquelles j’ai à me battre, que la bataille Danton-Robespierre est une rivalité de personnes. C’est Michelet qui a raconté cette histoire-là. Robespierre, jaloux de la popularité de Danton, mais c’est une opposition essentielle, il faut que vous preniez conscience de l’opposition absolue qu’il y a entre la pensée de Danton, qui est un conservateur, et la pensée de Robespierre, qui est quelqu’un qui voudrait modifier quelque chose à cette structure indigne de la société, où il y a quantité de gens qui sont asphyxiés. Robespierre n’est pas un déséquilibré, n’est pas du tout non plus ce qu’on appellerait aujourd’hui un communiste, Robespierre est quelqu’un qui se dit : « Il est impossible d’admettre qu’il y ait des foules de gens, qu’il y ait 23 millions de Français, peut-être, qui ne mangent pas à leur faim. IL faut arriver à constituer une répartition nouvelle de la propriété telle que les gens mangent, ne meurent pas. » Et c’est Robespierre qui vient déclarer parallèlement à Danton : « Hier, la nation semblait se diviser en deux parties, les royalistes et les patriotes. Aujourd’hui que le royalisme est par terre, vous verrez ceux que l’on confondait sous le nom de patriotes se diviser en deux classes, ceux qui sont réellement les défenseurs du peuple, et les autres, et ces autres, vous n’aurez pas longtemps à attendre pour constater que leur parti se grossira, en fait, des royalistes eux-mêmes. » Prophétie qui sera dans peu de temps vérifié. Les Girondins, qui étaient si importants dans la Législative, sont encore là, ils sont arrivés à tous se faire réélire. Cette fois, devant la menace sociale, qu’est-ce qu’ils sont, les Girondins ? Dans la Convention, ils sont l’aile marchante de la bourgeoisie, ils sont le bataillon de choc d’une bourgeoisie possédante qui se sent menacée. Alors, dès la réunion de la Convention, ils s’arrangent pour prendre toutes les places importantes. Regardez la constitution, par exemple, du bureau. Le bureau Président de la Convention : Pétion. Qui c’est, Pétion ? Pétion, c’est le maire de Paris, qui avait été terrifié par le 10 août, et qui donnait maintenant tous les gages, Pétion qui avait dit : « Je préfère le despotisme plutôt que le règne de la canaille. » Alors, vous avez Pétion président, vous entendez, le secrétaire de la Convention, Brissot, Vergniaud, Condorcet, qui a parlé des instruments inépuisables, vous savez, du 10 août,
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    Condorcet, et puisdeux pasteurs, le pasteur Lasource et le pasteur Rabaut-Saint- Etienne, un ressuscité de la Constituante, et qui paraît là. Il faut naturellement, puisqu’on s’appelle Convention et Constituante, qui est là pour faire une constitution, il faut un comité de constitution. Eh bien, ce sont encore les Girondins qui se précipitent pour envahir le comité de constitution. Il y a neuf membres, dans le comité. Sept sont Girondins, avec naturellement Condorcet. Condorcet a toujours établi un plan qu’il appellera République des Lumières, et qui sera pratiquement une république autoritaire, une république militaire et une république anticléricale. Voilà la disposition de départ. Comment sont-ils ? Eh bien, ils sont surexcités, ils sont furieux contre Robespierre, à cause des paroles que Robespierre a prononcées, parce que c’est l’homme le plus dangereux. Et ils vont avoir un truc, pardonnez-moi cette expression vulgaire, et ils vont avoir un procédé de combat assez singulier. Le procédé consiste à appeler Prussiens ceux qui menacent la propriété telle qu’ils l’entendent. Et alors, là, je voudrais ajouter une parenthèse. J’ai étudié longtemps avant la Révolution française, j’avais étudié la guerre de 70 et j’avais fait là cette petite découverte qu’on m’a reprochée, enfin, je l’ai dit, parce que je savais que c’était vrai, que les gouvernants de 1870, au moment où la république a été proclamée le 5 septembre, sont des gens qui sont terrifiés par le mouvement social qui peut se produire. Paris est assez révolutionnaire, à ce moment-là, et les gens qui ont pris le gouvernement sous le nom « gouvernement de défense nationale », sont en réalité un gouvernement de défense sociale. Ces gens s’intéressent beaucoup moins à l’invasion des Prussiens, des Prussiens de 1870, qu’à la menace sociale. Eh bien, vous savez ce qu’ils vont faire, les Jules, Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon, Jules Trochu, ce qu’ils vont faire en 1870, mais c’est exactement ce qu’avaient fait déjà les Girondins et les gouvernants. Ce sont des pré-Jules, si je puis dire, les Girondins, ce sont des gens qui se disent : « Mieux vaut certainement une invasion de la France que quelque chose qui touche à la structure des propriétés. » Alors, une des astuces, une des scandaleuses astuces, de ces fameux Jules de Paris, c’était d’appeler Prussiens les révolutionnaires parisiens, alors que ces révolutionnaires, c’étaient justement les gens qui voulaient qu’on se batte. La patrie était en danger, comme disait Blanqui, et il fallait qu’on se batte contre les Prussiens. Or, les gens, les gouvernants de 70 ne voulaient pas se battre. L’énorme scandale de ce qu’on a appelé la « défense de Paris », c’est l’immobilité de l’armée, afin que les Prussiens puissent gagner. Or, les Jules disaient : « Vous, les révolutionnaires, vous êtes des Prussiens. » C’est exactement ce que j’ai retrouvé sur les lèvres des Girondins. Le pasteur Lasource, par exemple, le 17 septembre, écrit : « Les agents de l’étranger se préparent à piller Paris. » Ceux que Brissot avait appelés les « niveleurs », qui n’étaient pas des niveleurs du tout mais qui demandaient une plus juste répartition de la richesse, ce sont des agents « de l’étranger ». Buzot, le 6 octobre, parce que Marat a demandé la parole, et qu’on voudrait lui refuser la parole, et que les Girondins se sont mis à l’insulter, pour l’empêcher de parler, Buzot va avoir une trouvaille : « Les Prussiens demandent la parole pour le citoyen Marat. » Ils vont inventer tout de suite aussi, les Girondins, la constitution d’une garde
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    départementale. Ce qu’ilsvoudraient, c’est faire venir à Paris pour les protéger une garde qui viendrait des départements, bien triée dans les départements, c’est-à-dire encore des possédants, des gens sérieux, qui seraient là à Paris, pour tenir en respect la foule. Le pasteur Lasource, dans un discours violent, déclare qu’il faut « réduire Paris à son 83e d’influence ». La cible numéro un, je vous l’ai dit, c’est Robespierre. Le pasteur Lasource l’attaque le 25 septembre, et Cambon, Cambon qui va passer peu à peu du côté de la Montagne, Cambon le filateur, Cambon qui se spécialise dans l’irréligion, Cambon va faire un numéro, si vous voulez, ce jour-là, il va brandir un poignard à l’intérieur de la Convention, et dire : « C’est le poignard qui frappera tout dictateur ! » et le dictateur qu’a nommé le petit Louvet, c’est, paraît-il, Robespierre. Rien n’en dit plus long sur l’état des esprits de ces Brissotins Girondins que ceci, que je vais vous citer. C’est une adresse à tous les républicains, qui a été lancée par Brissot dans le public parisien au début de novembre 92. Appel aux honnêtes gens, contre ceux qui veulent tout niveler, les propriétés, les cens, le prix des denrées. Le prix des denrées, vous savez que des tas de gens avaient protesté parce que le pain était trop cher. Ça paraît monstrueux. Avec cette phrase incroyable : « Le peuple est fait pour servir la révolution - entendez la révolution des honnêtes gens, hein ! - le peuple est fait pour servir la révolution, mais quand elle est accomplie, et elle l’est, il doit rentrer chez lui et laisser à ceux qui ont plus d’esprit que lui la peine de le diriger. » Exactement la politique de Voltaire, vous savez, le petit nombre, le grand nombre, etc. A bon entendeur, salut ! Et la guerre, alors ? Eh bien, les Prussiens se sont retirés, c’est extraordinaire, après Valmy, où ils n’avaient pas été battus, ou simplement ils n’avaient pas osé, ou voulu attaquer. Les Prussiens se sont retirés et le 1er octobre 92, ils ont libéré le territoire français. C’est une histoire pas claire, vous savez. Vous vous imaginez la colère des émigrés, les émigrés, le petit bataillon, là, où il y avait Chateaubriand, les émigrés qui étaient venus combattre pour leur pays, et qui pensaient qu’on allait les rétablir dans leurs prérogatives ? Ils sont fous furieux contre ces Prussiens qui n’ont rien fait et qui, après un engagement d’artillerie, s’en vont. Oui, je reconnais que ce n’est pas clair. Les émigrés, dans leur fureur, vont accuser Brunswick d’avoir été acheté. Or, je n’en suis pas sûr, il y avait d’autres raisons, mais j’inclinerais à croire quand même qu’il y a eu de l’argent dépensé. Vous connaissez la politique de Danton, vous savez comment il faisait, il essayait par des moyens secrets d’obtenir des avantages. Je pense que Danton, qui a des disponibilités de fonds secrets à ce moment-là, puisqu’il est encore ministre de l’Intérieur, a peut-être répandu de l’argent du côté des Prussiens pour les pousser à se retirer. Je sais d’autre part que l’armée prussienne était ravagée par la dysenterie. Prenez d’autre part les mémoires de Chateaubriand, les Mémoires d’outre-tombe, il le raconte : « Les effectifs de l’armée prussienne fondaient à cause d’une épouvantable dysenterie qui s’était abattue sur eux. » Et puis, surtout, mais surtout, la Pologne, l’éternelle Pologne, la question de la Pologne n’est pas réglée, les Prussiens se demandent ce qu’ils ont à s’engager comme ça dans une guerre contre la France, alors que leur intérêt capital pour
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    surveiller ce quefont les Autrichiens et les Russes, c’est la Pologne. Toujours est-il qu’ils s’en vont et que le 1er octobre 92, le territoire français est libéré, on peut passer aux choses sérieuses, on peut passer à la constitution. Mais vous vous rappelez les raisons qu’avaient les Girondins de faire la guerre. Alors, pas question, puisque le territoire est libéré, pas question de s’arrêter. Il y a même une lettre aussi inouïe que le texte que je viens de vous lire de Brissot, une lettre de Roland où, avec une candeur incroyable, Roland dit : « Il faut poursuivre la guerre, parce que sans ça, les soldats, ils vont revenir. » Qu’est-ce que c’est, les soldats ? C’est pour la plupart des volontaires. Qu’est-ce que c’est que des volontaires ? C’est des paysans, c’est des ouvriers, c’est des illettrés, c’est du Quart État, c’est des passifs, et si les volontaires reviennent avec leurs fusils entre les mains, qu’on n’aura peut-être pas pu leur arracher, qu’est-ce qu’il va advenir de la république ? Par conséquent, à tout prix, on va occuper les soldats, continuer la guerre, mais deuxièmement, une raison encore bien plus importante, je vous l’ai indiquée, les Girondins ont fait la guerre pour des raisons d’argent, parce qu’ils voulaient de l’argent. Et depuis que la guerre est déclarée, les assignats continuent à perdre de leur valeur et s’échangent maintenant à 59 francs. Un assignat qui est marqué 100 francs, on ne le prend plus dans les banques que pour 59 francs. Parce que l’agiotage a été depuis le 17 mai 91 reconnu officiellement, enfin, officialisé par la Constituante. L’assignat tombe. Par conséquent, il faut s’arranger pour faire des sous. On fait des sous en prenant les sous de l’étranger. Alors, on va assister à la fin de 92 à trois choses : On va assister à une mise en scène de cette politique de conquêtes. Vous vous rappelez que la Constituante, très noblement, sur la demande de Robespierre, avait décidé que la France n’interviendrait jamais contre la liberté d’aucun peuple, et s’interdisait toute guerre dans une vue de conquête. Comme on veut faire des conquêtes, comme il ne faut pas le dire, on va arranger ça. Alors, décret du 19 novembre 92, la France accorde son soutien à tous les peuples, à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, rien que ça. Tous les peuples, les Chinois, les Hottentots, n’importe qui. Les Girondins, vous le comprenez bien, ils sont les spécialistes des phrases creuses, qui ont pour eux une certaine signification, et ça veut dire simplement : « Nous avons des agents, des agents par exemple dans les pays rhénans, ou des agents en Belgique, et alors, les petits mouvements insurrectionnels payés par nous vont se constituer, on dira : « Ils nous appellent au secours. » Ce seront des gens payés pour ça, et nous viendrons à leur secours, ce qui nous permettra d’entrer dans une politique de conquête qui sera dissimulée sous une politique de libération. La politique de libération s’accompagne d’une politique nouvelle. C’est Brissot qui va l’avancer, et c’est Danton qui va la reprendre, cette idée nouvelle. C’est une très vieille idée, en fait, c’est l’idée de Louis XIV sur ce qu’on appelle les limites naturelles, et c’est Brissot, vers la fin de novembre, qui déclare : « Les limites naturelles de la France sont le Rhin, » attention, pas seulement le Rhin en Alsace et en Lorraine, mais tout le Rhin, ce qui permettrait de conquérir jusqu’à l’embouchure du Rhin, la Belgique entière, et une partie de la Hollande. Réfléchissez un peu à ce que c’est que cette fameuse doctrine des limites naturelles. C’est chaque pays qui décide comme ça, arbitrairement : « Mes limites naturelles
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    sont ceci. »Louis XIV avait décidé que les limites de la France étaient ceci. Mais on verra plus tard, au XIXe siècle, un homme, un nommé Bismarck, en Prusse, qui dira : « Les limites naturelles de la Prusse, ce n’est pas le Rhin, ce sont les Vosges. » On verra un peu plus près de chez nous un nommé Hitler qui dira que les limites naturelles du grand Reich dépassent de beaucoup celles qu’avait fixées Bismarck. Par conséquent, chaque pays arbitrairement, comme il veut, décide ce que sont ses limites naturelles. Et puis, c’est le plus fort qui tranche ça. Alors, la politique des limites naturelles apparaît, et puis, voilà Cambon, l’industrieux Cambon, qui s’est spécialisé dans les problèmes de finances, qui va faire apporter le 15 décembre un petit correctif à ce décret du 19 novembre, décret de libération des peuples. Ce correctif, c’est le suivant : « Mais ça coûte cher, de délivrer les autres, mais nous avons le cœur débordant, nous autres, Girondins, et nous pensons surtout aux libérations nationales. Seulement, tout de même, il y a les frais. En tout cas, il ne faut pas que ce soit nous qui supportions les frais, si bien que les pays libérés doivent s’attendre à être obligés de participer à nos dépenses. » Et il va dire, ce 15 décembre, avec une grande gentillesse : « Nous aurons ainsi un moyen d’écoulement pour diminuer la masse des assignats en circulation, parce qu’on imposera les assignats aux étrangers, et d’autre part, l’hypothèque que nous fournirons, les biens mis sous la sauvegarde de la république serviront à augmenter le crédit de notre monnaie. » On ne peut pas être plus clair, et il en a trop dit, ce jour- là. Il a vraiment indiqué que c’était une guerre de conquête, de rapines, une guerre d’argent. Condorcet, naturellement, ce marquis de Condorcet qui est toujours là pour les bonnes causes, Condorcet va acclamer Cambon, car j’ai envie de vous dire que Michelet, dans son histoire, dit : « Si j’avais été à la Convention, je me serais assis entre Condorcet et Cambon. » Il est tout à fait de la famille. Alors, Condorcet déclare que ce discours de Cambon du 15 décembre est étincelant de grande vérité. « On croyait entendre le génie de la liberté ». Alors, résultat ? Résultat, on déchaîne le général Custine, le comte de Custine, qui est au service de la république, on le déchaîne sur le Palatinat, et entre le 5 et le 26 octobre, invasion par les Français du Palatinat jusque Francfort. Quant au nord, c’est Dumouriez qui va s’en charger, se précipiter sur la Belgique. Il remporte une victoire, cette fois, réellement une victoire, ce n’est pas un combat d’artillerie, c’est un grand combat. Jemmapesiii 6 novembre. Et du 6 au 30 novembre, c’est toute la Belgique qui est conquise. Alors, la République Française s’est étendue de deux côtés. J’oublie de dire qu’elle avait déjà fait deux petites conquêtes, mais celles-là étaient très normales, parce que les peuples se jetaient vers nous, du moins pour le premier, la Savoie, qui était de langue française et qui appartenait au Piémont. Et qui avait été conquise, je dois dire, conquise pas vraiment, mais annexée, parce que c’était une partie de langue française, et puis Nice. Nice, ça avait marché moins bien. Pour la Savoie, nous avons été, c’est vrai, accueillis en libérateurs, avec des ovations. A ce propos, j’ai aussi envie de faire une parenthèse. Quand Necker, qui s’est retiré sur sa terre de Coppet, quand Necker apprend que les Français ont occupé la Savoie, il est dans tous ses états, parce que les Français vont abolir dans la Savoie les droits féodaux,
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    parce que Neckera des tas de droits féodaux, et qu’il se dit : « Comme ma propriété va être tout près, maintenant, de la France, puisqu’elle va arriver jusqu’aux abords de Genève, Dieu sait ce qu’ils vont faire, enfin, les gens vont peut-être se soulever contre mes droits féodaux. » Ce qui fait que sa fille, la Staël, la maîtresse de Narbonne, qui a été furieuse contre la guerre depuis que ce n’était plus Narbonne qui la dirigeait, elle écrit dans sa correspondance : « La France et les Français sont devenus une horde de Barbares corrompus. » Enfin, fermons cette parenthèse car, le 1er janvier 93, Danton a fait constituer un comité de défense générale pour s’occuper de la guerre. Lui seulement s’occupera des questions militaires, lui s’occupera spécialement aussi des fournitures militaires. Il va établir là quelqu’un qui y était déjà, mais que le nouveau ministre de la Guerre, qui s’appelle Pache, tenait à l’oeil, un certain abbé Espagnac, qui était un des camarades personnels de Danton. Espagnac faisait des fournitures. J’ai apporté, j’espère les avoir, oui, des chiffres que rapportaient à Espagnac, cet abbé Espagnac, ses fournitures militaires. Il recevait 5 millions - en numéraire, il ne les recevait pas en assignats -, 5 millions par mois pour des fournitures qui lui coûtaient en assignats un million et demi. Par conséquent, avec la dépréciation de l’assignat, c’étaient 5 millions d’alors, 5 millions de numéraire, donc 5 millions de dollars d’aujourd’hui (1967)2 que gagnait Espagnac. Vous pensez bien que Danton en profitait. Du reste, Danton va être perpétuellement fourré, jusqu’en mars, en Belgique. Ça l’intéresse passionnément, ce qui s’y passe. On va le voir à ce moment-là, même, rapporter, au début d’avril, dans deux camions personnels - à Béthune, ils seront arrêtés à Béthune - deux camions remplis d’argenterie et de linge que, personnellement, Monsieur Danton ramène de l’extérieur. Et puis, comme il faut des soldats, pour ces guerres de conquêtes, on va décider, le 17 février, une levée, pas encore tout à fait levée en masse, mais on y viendra la prochaine fois, une levée de trois cent mille hommes. Attention, les Girondins sont des gens qui savent vivre. On ne va pas lever n’importe qui. Alors, levée avec remplaçants, c’est-à-dire ceux qui ont du bien, enfin, les gens convenables, pourront payer un pauvre pour aller se faire tuer à leur place. Et nous voilà confrontés avec cette mort du roi, dont je vous ai parlé. Eh bien, le problème s’était posé tout de suite, vous savez, la Convention avait essayé de détruire le Tribunal Révolutionnaire, dit tribunal criminel, parce qu’on avait peur qu’on y introduise le roi, mais une grande partie de la plèbe parisienne disait : « C’est le roi qui nous a trahis, il faut le tuer. » Robespierre va beaucoup hésiter. Robespierre, très courageusement, dira dans un discours : « J’ai senti mon cœur chauffer. » Il l’avait vu, le roi, une fois, avant qu’il fût de la Constituante. Il l’avait vu quand il avait dix-sept ans, je crois, il avait été chargé, lui, Robespierre, de prononcer un discours devant le roi, à la suite du sacre. C’était en 1775 que le roi avait été sacré. Robespierre avait été intimidé devant cet homme qui était un brave homme, je vous ai dit, qui avait un bon regard. Mais la population parisienne est folle furieuse. Le roi est responsable, c’est le roi qui a donné ordre aux Suisses de tirer sur la foule le 18. Enfin, il a tué des gens. Donc, le roi est un traître, il faut le tuer. Les Girondins sont horriblement embêtés, les Girondins voudraient ne pas tuer le roi, parce que le roi est un des
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    leurs. Le roi,c’est un grand propriétaire. Alors, si on détruit le roi, s’il n’y a plus cette monnaie d’échange avec l’étranger, c’est horriblement dangereux pour la situation sociale. Ils vont finir par s’y plier, parce que diversion nouvelle - c’est la grande idée des Girondins, les diversions : diversion nationale, diversion anticléricale, toujours pour qu’on ne parle pas d’argent - eh bien, c’est entendu, quoi. Si le peuple veut absolument la tête du roi, on va la lui donner. Le roi qui était un pauvre type, je vous l’ai dit, et qui avait été indigne à l’égard de son pays, vous vous rappelez ce texte épouvantable du 14 décembre, où en se frottant les mains et en jubilant, il disait : « Les Français vont recevoir une pile, ils sont incapables de faire la guerre, c’est pour ça qu’ils entrent dans la guerre. » N’empêche, maintenant, que ce n’est plus le roi, c’est un simple particulier qui est là avec sa femme et ses gosses, et sa sœur Élisabeth, et qui va mourir. Alors, vous vous rappelez, le visage que vous avez vu tout à l’heure, le visage que Ducreux a fait, trois jours avant l’exécution. Autrefois, ce roi, il était trop enflé et assez moche, il n’avait pas de noblesse, pas de dignité, sa femme qui avait été si mal avec lui, qui l’avait ridiculisé, sa femme l’aime bien, sa femme sent qu’il va mourir. Sa femme l’entoure de toutes les prévenances qu’il veut. Il est gentil avec son petit dauphin, il essaie de lui donner des bons conseils, il lui dit : « Peut-être que je vais disparaître, mais ne te venge pas. Si jamais tu deviens roi, ne te venge pas sur les Français, ce sont des choses vilaines, mais probablement, ils croient bien faire. » Jusqu’à la fin, le roi va croire qu’on va le sauver, il s’imagine qu’il y a des gens dans Paris. Il y en a, en effet, des gens qui vont faire un coup, et sur la guillotine même, et quand il va monter avec ce prêtre, car on l’a autorisé, le roi, à voir un prêtre réfractaire, mais enfin, qui n’était peut-être pas français, l’abbé Edgeworth, donc, on avait autorisé le roi à voir cet homme, qui le conduirait jusqu’à la guillotine, il va prononcer quelques paroles, il dit : « Je suis innocent, Français. » Et à ce moment-là, c’est le comte de Beaufranchais, et non pas Santerre, qui va dire aux tambours : « Roulez ! » Pour lui couvrir la voix. A ce moment-là, il y avait encore des chances pensait le roi « Il va peut-être se produire dans cette foule qui est là un mouvement pour me sauver », et il n’y aura pas de mouvement. Alors, vous savez qu’on le couche sur la guillotine, et qu’il a le cou très gras, le couperet de la guillotine est mal tombé, parce qu’il avait le cou trop gras, et il a fallu que Sanson, Sanson qui était le bourreau, appuie des deux mains sur le couperet pour arriver à lui trancher la tête. Et silence dans la foule, aucune acclamation. On a remarqué là Égalité. Égalité, c’est cet épouvantable duc d’Orléans, que Danton était arrivé à faire élire à Paris. Dans cette députation de l’extrême gauche de la Convention, il y avait Égalité, il y avait le duc d’Orléans. Il est là qui regarde, il avait voté la mort du roi, il était là, paraît-il, avec une redingote violette, une petite badine et un chapeau rond, il regardait cet homme qu’il avait contribué à pousser sur la guillotine. Je voudrais finir sur cette mort du roi, par un mot de Victor Hugo, qui est peu connu, je crois même que c’est moi qui l’avais trouvé dans ses carnets intimes, il y a quelques années, je n’en suis pas sûr pour le moment. Victor Hugo disait : « Si le roi n’avait pas été guillotiné, l’histoire n’aurait vu que son ventre. La guillotine lui a rendu service, maintenant, on ne voit plus que sa tête. » Cette tête dramatique que vous avez vue tout à l’heure.
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    Revenons à lasituation intérieure. La situation intérieure, elle est compliquée, parce qu’il y a des émeutes. Des émeutes pas tellement politiques, des émeutes de la faim. Des gens qui crèvent de faim. Alors, Robespierre est toujours là pour les soutenir, et il va dire des choses comme ceci : « Quel est le premier objet de la société ? C’est de maintenir les droits imprescriptibles de l’homme. Et quel est le premier de ces droits ? C’est d’exister. Et les éléments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que sa vie. Par conséquent, tout ce qui est nécessaire pour conserver la vie est une propriété privée. Un acte de spéculation qui nuit à la vie des autres est non seulement un acte de brigandage, mais un acte fratricide. » Vous vous rendez compte que des paroles comme celles-là le désignent comme ennemi numéro un de ceux qui, avec Danton et les Girondins, tiennent absolument à ce que rien ne soit changé aux structures. On en était là quand arrivent subitement deux aventures énormes. Le 1er mars, les coalisés, qui étaient englués jusqu’à présent sur la frontière, mais qui ont réglé leur affaire de Pologne - le 23 janvier, la Pologne a été divisée par conséquent, ils peuvent y aller -, les coalisés attaquent. Ils attaquent et ils nous enfoncent, et Dumouriez va être battu, à Neerwinden. Le 10 mars, c’est la Vendée qui explose. Enorme insurrection. Alors, la France républicaine, la voilà en ce moment prise dans une pince : vous avez les coalisés qui attaquent, cette fois pour de bon, sur le nord et l’est, et vous avez, à l’ouest, la Vendée qui prend feu. C’est la grande crise de quatre-vingt-treize. CHAPITRE 13 Nous voici donc au début de mars 1793. La situation est assez tragique pour la France. Essayons de bien voir. Vous vous rappelez que Dumouriez avait obtenu carte blanche pour se précipiter sur la Belgique, et le 30 novembre 92, il avait envahi toute la Belgique, et le 30 novembre, il était arrivé vers Anvers. Anvers, ça, c'est une menace pour l'Angleterre. Et nous étions en train de nous demander, nous, les Français, si les Anglais n'allaient pas nous attaquer. Étant donné qu'on possédait un port, maintenant, qui les menaçait ou qui leur paraissait dangereux. Alors, la Convention, par chic, comme ça, par noblesse, décide de prendre les devants, et le 1er février 93, c'est la Convention qui déclare la guerre à l'Angleterre. Et puis, pour faire bon poids, on va aussi déclarer, quelques jours plus tard, le 7 février, la guerre à l'Espagne. Dumouriez, il a ses petites idées, nous allons d'ailleurs le voir abondamment, maintenant. Dumouriez ne veut pas se contenter encore de la Belgique, il voudrait envahir également la Hollande, et bien entendu, carte blanche pour l'invasion de la Hollande. Il se précipite donc sur la Hollande, et puis, de l'autre côté du front, c'est-à-dire du côté du Palatinat, c'est le comte de Custine, le général de Custine qui a occupé à peu près tout le Palatinat, la rive gauche du Rhin. Les coalisés se sentaient maintenant beaucoup plus libres, puisque l'affaire de Pologne était au moins provisoirement réglée. Nouveau partage de la Pologne, en janvier 93, ils vont pouvoir s'occuper de la France.
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    Alors, tandis queDumouriez pique sur la Hollande et que Custine est, de son côté, occupé par son Palatinat, au milieu du front, c'est-à-dire entre la Hollande et le Palatinat, et comme là, nous, les Français, nous n'avons pas de forces suffisantes, évidemment, nous sommes bousculés. Aix-la-Chapelle perdue, Liège est perdue. Dumouriez, d'abord, considère que ce n'était pas extrêmement important, car il y avait moyen de colmater cette brèche dans le front, et pour le début de l'affaire, il reste en Hollande. C'est maintenant qu'il faut bien regarder de près Danton. Plus j'étudie cette affaire de la Révolution française, plus je me persuade qu'il y a un livre qui manque sur Danton. Il y a le vieux bouquin, de 1914, je crois, de Madelin, et vous connaissez l'orientation politique de Monsieur Madelin. Madelin présente un Danton qui est l'âme de la résistance, qui est l'unité républicaine, afin de faire pendant et contraste avec un Robespierre épouvantable. Il y a quelques années, il y a un Monsieur Hérissay, que je ne connais pas, Hérissay, qui a fait un livre pas mal sur Danton, mais enfin, le vrai personnage de Danton, celui qui l'avait parfaitement deviné, Mathiez, qui n'a pas eu le temps de le faire, qui est mort avant d'avoir pu faire son Danton. Tout de même, il y a un mot de Mathiez sur Danton que je voudrais vous citer : « Il y a en lui à la fois du matamore et du roublard », disait Mathiez. C’est tout à fait ça. Alors, ce qui va se passer, maintenant, en ce début de mars 93, je voudrais qu’on le regarde de près, car c’est très curieux. Le 8 mars, voilà Danton qui va monter à la tribune de la Convention, pour faire un discours extraordinairement alarmant. Or, faites attention aux dates, c’est le 8 mars. Le désastre que subira Dumouriez à Neerwinden, lorsqu’il viendra au secours de ses généraux Miranda et Valence, qui se sont fait enfoncer, ce désastre est du 18 mars. La Vendée, dont je vous ai dit qu’elle a explosé, elle a explosé le 10 mars. Le 8 mars, nous ne sommes ni au 10 ni au 18. Par conséquent, la situation n’est nullement dramatique. Simplement, les troupes françaises ont reculé devant Aix-la- Chapelle, et devant Liège, et nous n’en sommes pas du tout à l’invasion. Or, c’est ce jour-là, le 8 mars, que Danton, les yeux hors de la tête, monte à la tribune, et dit : « Situation ultra-dramatique. La patrie est en danger. » Et Danton est en train d’essayer quelque chose qu’il faut comprendre comme un mouvement dans Paris. Il excite les gens, il s’appuie sur des personnages assez douteux. Il y en a un qui s’appelle Desfieux. Desfieux, c’est un Bordelais qui a fait de mauvaises affaires, il a été deux fois en faillite. Un nommé Dubuisson. Lui aussi, il est très obscur. Un nommé Proly, qui est à la fois un Français et un belge et qui, paraît-il, serait le fils d’un personnage considérable d’Autriche. Avec ses Desfieux, Dubuisson, Proly et autres, il essaie de soulever les faubourgs. La Commune, par bonheur, ne marche pas, mais pourquoi est-ce qu’il veut soulever les faubourgs ? Pourquoi faut-il qu’il y ait de l’agitation dans Paris, une agitation populaire, plébéienne, très dangereuse, dirigée même contre la Convention ? Qu’est-ce qu’il veut ? Plus tard, oh, beaucoup plus tard, l’année prochaine, 94, Robespierre aura son idée là-dessus. Et Barère aussi, Barère qui vient de reparaître, vous savez, qui était un constituant, qui ne s’était pas beaucoup fait remarquer, mais qui maintenant est à la Convention, Barère qui mourra très vieux, Barère qui va être un malin, qui se
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    sauvera de toutesles situations dangereuses, qui mourra en 1841, je crois, à quelque chose comme 83 ans, tranquillement, dans son lit. Il a eu le temps de faire des mémoires, Barère, qui n’aime pas Robespierre et Robespierre qui pense ce qu’il en pense, seront d’accord pour dire, que ces 8, 9, 10 mars, lorsque Danton fait cette curieuse opération dans Paris, cette opération d’agitation, son idée de derrière la tête, c’est celle-ci : créer dans Paris une situation intolérable à tous ceux qu’on appelle les honnêtes gens - les honnêtes gens, c’est un mot de La Fayette - afin de permettre à Dumouriez une opération militaire sur Paris. Alors, quoi ? Dumouriez, c’est un nouveau La Fayette ? Mais oui, exactement. Vous savez, quand je vous ai raconté que La Fayette est un curieux général qui tout à coup avait abandonné ses troupes et qui était venu sur Paris, et qui avait tenté au lendemain du 20 juin 92 un putsch militaire, j’aurais dû déjà prononcer un nom qui était sur mes lèvres et que voici maintenant : Bazaine. Bazaine, pour les Français, c’est ce général qui a trahi, qui a mis ses forces à la disposition de l’ennemiiv. Du reste, il n’a pas osé le faire, il l’a proposé, mais Bismarck n’a pas voulu. Enfin, Bazaine, pour les Français, c’est le symbole du général qui oublie son devoir et qui, au lieu de s’occuper de la défense du pays, s’occupe de politique. La Fayette, c’était le premier Bazaine, celui de 92. Mais Dumouriez, c’est le second, c’est le second Bazaine, parce que Dumouriez, il va reprendre presque exactement à son compte le scénario de La Fayette. Toujours est-il que - nous en sommes au 8 ou 9 mars - le 9 mars, Danton fait un discours extravagant, vraiment stupéfiant, vous allez voir. Le 8 mars, il a commencé à crier : « Aux armes, c’est épouvantable, la France est menacée. » Le 9 mars, tout à coup, de nouveau à la tribune, qu’est-ce qu’il demande, Danton ? Il demande la suppression, l’abolition de la prison pour dettes. Mais enfin, qu’est-ce que ça a à voir là-dedans, la prison pour dettes ? Il ne veut plus maintenant que les gens qui ne peuvent pas payer, les débiteurs insolvables, soient emprisonnés. Ça n’a rien à voir avec la politique intérieure ni extérieure. C’est tellement extraordinaire qu’on se demande même si Danton, qui est la vénalité même, n’a pas été payé à ce moment- là par quelqu’un qui veut éviter la prison. Et Danton enlève l’opération « suppression de la prison pour dettes » avec une justification que voici et qui vous laissera comme moi, pantois. « Si la mesure que je propose est adoptée, Pitt et Burke en seront anéantis. » C’est à se frotter les yeux ou à se déboucher les oreilles. Enfin, en quoi la suppression de la prison pour dettes peut-elle influer sur la marche de la guerre ? Toujours est-il que voyant qu’il n’obtient rien, que les faubourgs ne se lèvent pas, que la Commune est contre lui - la Commune est fidèle à la Convention et elle n’a pas du tout envie de faire une nouvelle révolution -, Danton, le 10, conclut ses opérations des 8, 9, 10 par la réclamation du Tribunal Révolutionnaire. Tribunal révolutionnaire, rappelez-vous. Le 17 août 92, donc sept jours après le 10 août, c’est-à-dire le renversement de la monarchie, c’était la Commune qui avait demandé la création d’un tribunal. On ne l’appelait pas encore tribunal révolutionnaire, on l’appelait tribunal criminel, tribunal spécial, et les Girondins qui, à ce moment-là, étaient très forts, à la Législative, avaient freiné tant qu’ils avaient pu l’application, enfin, le fonctionnement du tribunal
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    révolutionnaire. Il avaittellement fait peu de choses, ce tribunal révolutionnaire - c’était même une des raisons pour lesquelles les massacres du 2 septembre s’étaient produits, car s’il avait jugé davantage de comploteurs et de complices de l’étranger, il est possible que la plèbe parisienne qui s’était précipitée sur les prisons en septembre ne l’eût pas fait, se disant : « Le gouvernement est en train de faire ce qu’il faut faire. » Mais ce tribunal révolutionnaire avait juste prononcé trois condamnations, et des condamnations médiocres, je vous assure. On avait envoyé à la guillotine un nommé Laporte, qui était l’intendant de la liste civile du roi, parce qu’on avait eu la preuve, quand on avait fouillé les papiers des Tuileries, que le roi et Laporte avaient essayé d’acheter pas mal de consciences. Par bonheur, on n’avait pas encore trouvé de papiers concernant Danton. Alors, on avait envoyé Laporte devant le tribunal révolutionnaire et à la guillotine. On avait aussi guillotiné deux journalistes de droite. Trois exécutions après le 10 août. Alors, c’était assez compréhensible que la population fût indignée au 2 septembre. Puis, le 29 novembre, les Girondins avaient obtenu la suppression de ce Tribunal Révolutionnaire. Et voilà maintenant Danton qui réclame sans raison apparente la résurrection de ce tribunal, que cette fois on appellera le Tribunal Révolutionnaire et qui sera accompagné, dans toutes les sections de Paris - il y a 48 sections à Paris - de comités de surveillance, qui seront là pour désigner les gens au Comité de Sûreté Générale. Robespierre le regarde avec étonnement. Il est perplexe, enfin. « Tout de même, se dit-il, c’est intéressant de voir Danton qui est saisi comme ça d’une volonté républicaine inattendue. » Je dois dire aussi que Danton a perdu sa femme, et lorsqu’en février, sa femme est morte, Robespierre lui a écrit une lettre qu’on cite souvent, elle est même reproduite en fac-similé dans ce dernier livre illustré sur la révolution de Furet et de Richet, qui est un beau livrev. On voit que Robespierre a été ému par le très profond chagrin qu’a connu Danton lorsque sa femme était morte. Enfin, il le regarde faire. Il se demande où il veut aller. Et attention, le 12 mars, vous voyez la suite des jours, hein, 8, 9 - le 9 : discours sur les prisons pour dettes, le 10 : Tribunal Révolutionnaire. Le 12 mars, Dumouriez envoie brusquement à la Convention une lettre du même type que celle qu’avait écrite l’année précédente La Fayette, quand il avait commencé à menacer les Jacobins, ce qui ne le regardait pas, puisque c’était un général, et qu’un général est là pour obéir et non pas pour faire de la politique. Cette lettre du 12 mars est extrêmement inquiétante. C’est un Dumouriez qui a l’air de prendre la suite de La Fayette, et Marat, qui est extraordinairement attentif, vigilant, Marat, dans un article de son Ami du Peuple, écrit sans contrainte, il parle, quoi, sans contrainte, qu’ « avant la fin avril, Dumouriez nous aura trahis ». Danton prend la parole pour défendre Dumouriez, alors qu’il est indéfendable. Alors que cette lettre est une lettre politique d’un général qui n’a pas à s’en occuper. Et il demande à repartir pour cette Belgique où il est toujours fourré depuis la fin novembre - il y fait des opérations personnelles - et il dit : « Dumouriez s’est trompé, enfin ! Une fois que j’aurai eu une conversation avec lui, vous verrez qu’il rentrera dans le droit chemin. » Alors, voilà notre Danton qui est auprès de Dumouriez. Le 19, non, attendez, c’est dans la nuit du 20 au 21, à Louvain, que Danton est devant Dumouriez et qu’ils ont une conversation sur laquelle nous ne savons rien. Mais ce
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    que nous savons,c’est que c’est le lendemain, 22 mars, que Dumouriez va se mettre en contact avec les Autrichiens. Et là, pardonnez-moi, il faut que je vous signale une petite erreur de nom propre que j’ai commise à propos de La Fayette, quand je vous ai dit que La Fayette était entrée en rapport avec les Autrichiens le 18 mai 92, j’ai dit que c’était le colonel autrichien Mack. Non, pas du tout, c’est Mack, maintenant, c’est l’émissaire autrichien qui vient vers Dumouriez, c’est Mack. Donc, 22 mars, Dumouriez entre en pourparlers avec l’ennemi, avec les Autrichiens. On ne le sait pas encore, on ne sait rien à Paris. On est inquiet tout de même de la lettre qu’il a écrite, mais voilà que le 26 mars, à Tournai, Dumouriez a une nouvelle conférence, avec trois personnages dont je vous ai prononcé les noms tout à l’heure, qui sont les hommes de main de Danton, lorsqu’il avait tenté de soulever Paris le 8 mars. C’est Desfieux, c’est Dubuisson, c’est Proly qui, l’année prochaine, passeront à la guillotine. Qu’est-ce qui s’est passé entre eux et Dumouriez, à Tournai, dans cette nuit du 25 au 26 mars ? Nous n’en savons rien, mais ce que l’on sait, c’est que la Convention, inquiète, envoie le propre ministre de la Guerre, qui s’appelle de Beurnonville, pour aller voir Dumouriez et lui dire : « Mais enfin, cher ami, qu’est-ce que vous faites ? » Et quand Dumouriez reçoit le ministre de la Guerre, qu’est-ce qu’il en fait ? Il s’empare de lui. Nous sommes le 1er avril. Et il le livre aux Autrichiens. Le 1er avril. Le 5 avril, Dumouriez essaie d’entraîner ses soldats, soit à marcher contre Paris, soit à déserter avec lui. Les soldats ne marchent pas, il y a des volontaires commandés par ce Davout, qui deviendra un maréchal de l’Empire, il y a des volontaires qui tirent sur Dumouriez, sur les officiers qui proposent la trahison. Dumouriez passe au grand galop dans les troupes ennemies, dans les troupes autrichiennes, avec qui ? Avec Chartres, le duc de Chartres. Et qui est le duc de Chartres ? C’est le fils d’Égalité, qui se fait du reste appeler Égalité II, le fils du duc d’Orléans. Alors, Dumouriez, le 5 avril, opère la trahison la plus totale. Puisqu’il a essayé d’entraîner ses troupes au service de l’envahisseur, que les troupes n’ont pas voulu et que lui va se mettre au service de l’envahisseur, ça n’empêchera pas, voyez-vous, ça n’empêchera pas Dumouriez, l’histoire est comme ça, en France, d’avoir son nom encore aujourd’hui dans l’Arc de Triomphe. Et ça n’empêchera pas le petit duc de Chartres, Égalité II, de devenir quoi ? Le roi des Français, Louis-Philippe. Vous voyez la situation. Alors, Danton, Danton se sent terriblement compromis. Danton s’est beaucoup engagé du côté de Dumouriez. Dumouriez vient maintenant de jeter le masque, il a fait ce que Marat annonçait qu’il ferait. Alors, Danton va opérer une volte-face extraordinaire. Danton, jusqu’à présent, n’était pas mal avec les Girondins, il était celui qui disait : « Mais au fond, ce sont des gens de bien. » Vous vous rappelez ce que Condorcet disait lui-même de Danton, que c’était « un homme qu’il était toujours facile de rattacher aux bons principes. » Mais maintenant, il est compromis, terriblement, il sait où il est, comme on dit dans le langage d’aujourd’hui. Il sait où il est, avec Dumouriez. Et les Girondins, avec lesquels il était secrètement d’accord et, j’ouvre une parenthèse, peut-être même que les Girondins lui avaient sauvé la mise lorsque, en novembre 92, on avait découvert une armoire de fer aux Tuileries, dont
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    on n’avait pasconnu l’existence après le 10 août, que Roland, ministre de l’Intérieur, avait été seul, seul, vous m’entendez, à voir le contenu de l’armoire de fer, c’est-à- dire les papiers secrets du roi, et qu’il est très probable que Roland, ministre de l’Intérieur, avait fait une épuration dans ces papiers, cachant ce qui ne devait pas être montré et qu’il est extrêmement probable que dans ces papiers le nom de Danton apparaissait, mais que le ministre de l’Intérieur Roland avait couvert Danton. Eh bien, Danton, maintenant, pour se sauver, parce qu’il sent que sa situation personnelle est extrêmement périlleuse, Danton va se retourner avec une violence inimaginable contre les Girondins, bien plus fortement même que Robespierre, et il va prononcer le 10 avril un discours terrible. C’est le chemin de Damas de Danton, paraît-il, le 10 avril. « Mes yeux sont ouverts », déclare Danton. Il demande pardon à Marat de l’avoir parfois contredit. Il tient à rendre hommage aux vrais amis du peuple, il dit à Marat : « Vous avez mieux jugé que moi. » C’est une dénonciation foudroyante des Girondins. « Eux seuls, dit-il, vous entendez, eux seuls sont les complices de la conspiration de Dumouriez. » Et lui, diable ? « Plus de traîtres entre la Montagne, c’est-à-dire les vrais patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les lâches qui ont essayé de le sauver ». C’est les Girondins qui, en effet, n’étaient pas tellement chauds pour la mort du roi. Mais Danton oublie ce que nous savons aujourd’hui, que lui aussi s’était mis à la disposition des gens qui voulaient bien le payer - Ocariz, par exemple, l’ambassadeur d’Espagne - et que dans ses négociations avec l’Angleterre, il avait demandé un certain nombre de millions pour sauver le roi. Danton réclame, exige maintenant les décrets qui purgeront la Convention de tous les intrigants. En somme, il demande l’exclusion, ou la mort, l’exclusion des Girondins. Un personnage que nous allons retrouver plus tard et qui s’appelle Vadier, qui est au Comité de Sûreté Générale, Vadier avait eu ce mot sur Danton, qui était intéressant : il l’avait appelé « ce turbot, ce gros turbot ». Il l’appelait même un turbot farci. Vous savez, Danton était un personnage assez puissant, physiquement puissant. Ben, je voudrais reprendre ce mot de « turbot ». Car ce à quoi nous assistons, c’est comme qui dirait le coup de queue du turbot. Vous savez, ce sont des poissons rapides. Et en ce moment, le 10 avril, nous sommes en présence d’une volte-face de Danton. Danton prend le parti le plus violent contre les Girondins, parce qu’il est lui-même en péril. Et lui qui avait en secret combiné avec le duc d’Orléans, avec le duc de Chartres, avec Dumouriez pour préparer, s’il y avait eu moyen, une restauration monarchique en France au bénéfice de d’Orléans, voilà maintenant que, pour se sauver, parce que sa peau est en péril, c’est la tête de d’Orléans qu’il va demander. Et en effet, le duc d’Orléans sera rapidement arrêté. On a constitué le 6 avril un Comité de Salut Public. Le Comité de Salut Public, c’est très célèbre dans l’histoire de France. Et vous vous rappelez peut-être qu’un homme comme Joseph de Maistre, qui est un royaliste, dans ses Considérations sur la France, en 97, dira : « Tout royaliste que je suis, je suis obligé de reconnaître que le Comité de Salut Public a sauvé la France et la République. » Attention, il y a deux Comités de Salut Public. Il y a ce premier que nous allons voir maintenant se constituer, au début d’avril, le 6 avril 1793, et puis, il y aura un second Comité de
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    Salut Public, quenous allons voir bientôt, qui sera du 10 juillet. Entre le premier et le second Comités de Salut Public, il y a une singulière différence. En effet, dans celui d’avril, qu’est-ce qu’il y a ? Il y a des centristes, des gens du centre de la Convention, ou du Marais, comme on disait, et Danton qui, naturellement, est le personnage principal, qui s’est mis en avant dans le Comité de Salut Public. Danton a fait entrer avec lui Cambon et Barère. Cambon, nous avons déjà vu ce personnage plusieurs fois apparaître. Cambon, c’est un filateur, comme vous savez, du Languedoc, un homme très riche. Ils ont, lui et ses frères, fait des acquisitions énormes de biens nationaux. Il est très spécialement antireligieux. Il avait même demandé à un moment, c’était en novembre 92, que l’on supprimât toute indemnité au clergé constitutionnel, et c’est un homme terrifié par les menaces que la propriété pourrait connaître. Je veux vous montrer deux documents pour vous indiquer socialement ce que sont Barère et Cambon. Barère, le 18 mars, va stigmatiser les déclarations contre la propriété, il prétend que ce sont les curés qui sont là-dessous. Oui, je sais c’est très important ce que je vous ai déjà dit à plusieurs reprises, de voir qu’une grande partie du petit clergé était bien plus près du peuple que ne l’étaient les Girondins qui, eux, le détestaient. Donc, les curés sont là-dessous : « Les prêtres, déclarait Barère, furieux de se voir dépouillés des richesses scandaleuses dont ils jouissaient, voudraient faire dépouiller aujourd’hui tous les riches propriétaires. » Cambon a obtenu le 26 février un décret de peine de mort contre, je cite : « Quiconque proposerait une mesure subversive des propriétés territoriales, commerciales et industrielles. » Ça ne vous rappelle rien, ça ? « Propriétés territoriales, commerciales et industrielles » ? Ce sont les mots qu’avait employés Danton lorsqu’il avait prononcé pour la première fois un discours à la Convention, le jour même de la réunion à la Convention, le 21 septembre 92, où il avait dit : « Je demande que toutes les propriétés territoriales, industrielles et commerciales soient éternellement maintenues. » Alors, vous voyez que Danton choisit des gens bien comme Barère et Cambon, pour les faire entrer dans le Comité de Salut Public. Pas de danger du côté de la propriété. Nous sommes à un moment où les forces de la réaction, les forces contre-révolutionnaires se déchaînent terriblement en France, profitant de la situation militaire inquiétante, profitant de l’explosion de la Vendée. Je vais vous présenter quelques rapports, rapports des commissaires de la Convention, à Bayonne, le 22 avril. Un petit nombre de gens à coffres-forts tiennent la ville sous leur domination. Jean Bon-Saint-André, ce pasteur de Montauban, dont je vous ai parlé, et dont j’ai déjà salué la mémoire. C’est un homme admirable, Jean Bon-Saint-André. C’est lui qui avait dit : « Un foulon vaut bien un fabricant. » Alors, Jean Bon, Saint-André de Montauban, écrit : « La plus dangereuse des aristocraties, l’aristocratie de la richesse, fait désormais cause commune avec l’aristocratie sacerdotale et l’aristocratie mobilière. » Les commissaires de la république à Chambéry - c’est la Savoie, ça a été annexe à la France, annexé parce que la Savoie l’a demandé passionnément - à Chambéry, les commissaires signalent l’agiotage infernal des banquiers locaux, en liaison avec les banques genevoises, qui sont trop contentes de spéculer sur l’assignat.
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    A Marseille, c’estles Fédérés. Vous vous rappelez, les Fédérés marseillais, qui ont d’ailleurs été très courageux le 10 août, il y en a plusieurs qui ont été tués. Seulement, ce qui m’embête un petit peu, c’est que ces Fédérés qui étaient arrivés en chantant la Marseillaise, c’est-à-dire « Aux armes, citoyens » et « Courons à la frontière », ils n’y sont pas allés, à la frontière. Ils ont décidé d’y envoyer ceux qui avaient moins d’argent qu’eux, car ces Fédérés étaient des gens qui payaient un impôt assez sérieux. Alors, ils sont tranquillement rentrés à Marseille, et ils sont là qui s’occupent à empêcher la révolution de tourner. Les armateurs s’organisent. Le 24 avril, ils chassent les commissaires républicains et organisent une municipalité qu’ils appellent « honnête ». Quant à Lyon, il y a une commune ouvrière qui s’est constituée, une municipalité ouvrière, après le 10 août surtout, avec un nommé Chalier. C’était quelqu’un de noble, ce Chalier, peut-être un peu mystique, peut-être un peu exalté. Et cette municipalité avait eu l’idée d’imposer la bourgeoisie lyonnaise de 6 millions, à répartir entre les indigents. Vous pensez que la bourgeoisie lyonnaise avait vu cette imposition de 6 millions avec les yeux que vous supposez. Alors, le 14 mai se constitue - admirez l’usage du vocabulaire - une commission républicaine et populaire de salut public. Enfin, tous les mots qui font gauche ou gauchiste. Et en réalité, c’est la bourgeoisie de Lyon qui vient de constituer ça contre la municipalité ouvrière. Les Perier sont derrière - Lyon, ce n’est pas loin de Grenoble - Ces Perier qu’on retrouve à chaque étape de la révolution. J’ai même oublié de vous raconter, c’était en 91, qu’il y avait un Perier parisien. Il y en a des tas, de Perier, ils ont essaimé dans tous les coins. Le Perier de Paris, qui était directeur d’une grande compagnie d’assurances, de la Compagnie des Eaux, qui amenait l’eau courante dans les appartements de Paris, et il avait aussi une manufacture industrielle dans Paris. Eh bien, Perier, en 91, avait créé un club qu’il avait appelé Club National. Ça fait toujours bien, Club National, et il remettait de 3 à 5 francs à ses ouvriers pour faire partie du Club National, qu’il voulait faire lutter contre le Club des Cordeliers. Eh bien, il y eut un Perier, il y a eu plusieurs Perier derrière cette insurrection lyonnaise. C’est le moment où Vergniaud - Vergniaud dont vous venez de voir sur le générique le très beau visage, Vergniaud, c’était le plus beau des Girondins, n’empêche que c’était un délégué des armateurs de Bordeaux -, c’est le moment où Vergniaud, le 4 mai, va appeler Bordeaux à l’insurrection. « Hommes de la Gironde, levez-vous ! » dit-il. Il faut comprendre ce qu’il y a en face, hein. Et là, je voudrais vous expliquer dans les quelques minutes qui me restent la vraie signification de l’opposition entre Girondins et Montagnards, entre les Girondins et Robespierre. Dans mon premier exposé, je vous disais à propos de Voltaire et de Rousseau, que l’histoire officielle, enfin, l’histoire que j’ai apprise dans les manuels, ne nous dit pas la vérité sur Voltaire et Rousseau. On dit : « Oh, ils ont eu quelques contestations. Comme si la rupture entre Jean-Jacques et l’Encyclopédie était une question de rivalité littéraire, où même était peut-être une histoire de femme, parce qu’il y avait Madame d’Epinay, qui était trop bien avec Jean-Jacques et que les Encyclopédistes étaient furieux, parce que Grimm était l’amant de Madame d’Epinay. Tout ça n’est pas vrai, c’est une des choses que dans ma carrière je suis content d’avoir précisée, que la rupture
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    entre Rousseau etl’Encyclopédie, eut attrait à des questions graves et pas du tout à des rivalités littéraires. Ça tient à des questions idéologiques. Ça tient à une opposition absolue, tant du côté politique que du point de vue religieux. Eh bien, de même, l’opposition entre les Girondins et les Montagnards, entre les Girondins et Robespierre, on m’a raconté, et je l’ai cru pendant des années, que c’était encore une rivalité de personnes. Michelet a beaucoup travaillé dans ce sens. Michelet a eu l’idée d’une citation que je vous ai donné la dernière fois, ou l’avant- dernière, Michelet disait : « C’est parce que Robespierre a vu sa popularité arrachée d’entre ses dents par les Girondins qu’il s’est dirigé contre eux.» « L’opération avait été horrible »; disait-il. Mais pas du tout, c’est au contraire une affaire idéologique, exactement comme l’affaire entre Voltaire et Rousseau. Les héritiers de Voltaire, en 93, ce sont les Girondins. L’héritier de Jean-Jacques Rousseau, en 93, c’est Robespierre et son groupe. Jean Bon-Saint-André, qui est un des amis de Robespierre, écrit le 26 mars : « Les riches détestent la Révolution, les pauvres manquent de pain. Il faut impérativement faire vivre le pauvre. » Robespierre, le 10 avril, dénonce ceux qui regardent le peuple comme un troupeau. Il signale que les Girondins de plus en plus se présentent aux riches comme leurs protecteurs. Saint- Just, le 24 avril, discute et repousse le projet de constitution de Condorcet, je vous en ai parlé, la république des Lumières, vous savez, c’est très aristocratique. Et Robespierre, le même 24 avril, lit un projet de nouvelle Déclaration des Droits de l’Homme, qui avait été tellement moquée, foulée aux pieds, ridiculisée par les Constituants. Et là, il y a des phrases d’une extrême importance que je vais vous lire lentement, je voudrais que ça reste dans vos mémoires. La loi agraire dont on parlait, souvenir romain, c’est-à-dire distribution des terres, absurde, dit Robespierre. « Si on coupe toutes les terres en parties égales, eh bien, dans un mois ou dans un an, il n’y aura plus d’égalité, puisque selon le tempérament, selon les possibilités de chacun, cette répartition aboutira bientôt à une inégalité absurde, dit-il, ça ne compte pas. » Mais pas de sacralisation non plus, pas de fétichisme de la propriété, il y a des prétendues propriétés sacrées, inviolables, comme on disait dans la première constitution, qui sont inadmissibles. Vous entendez : « Il y a des propriétés, dit Robespierre, qui sont inadmissibles. » « Demandez aux négriers, dit-il ce jour-là, demandez aux marchands de chair humaine ce que c’est que leur propriété. Ils vous répondront en montrant cette longue bière qu’ils appellent un navire, et où ils ont encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants, ils vous diront avec énergie : « C’est ma propriété, j’ai payé cela tant par tête, c’est une propriété sacrée ». Eh bien, non, dit Robespierre, pas sacrée, pas intouchable. Au contraire : « le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l’obligation de respecter le droit d’autrui ». Est-ce que vous vous rendez compte de l’effet que ça peut faire sur les Girondins, en particulier sur Vergniaud, sur tous ceux qui représentent les armateurs, les négriers ? Par conséquent, Vergniaud, le 10 mai, va répondre à Robespierre, en ayant bien soin d’esquiver la question des négriers. « Sous peine de dissoudre le corps social lui-même, il faut la protection, il faut une protection entière à la propriété. Le premier objet de l’union sociale, c’est le maintien des propriétés. Toucher à la propriété, dit
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    Vergniaud, c’est rendrel’énergie intelligente assujettie à la sottise. L’activité assujettie à la paresse, les vertus d’économie assujetties au vide de la dissipation, c’est établir sur l’homme laborieux, intelligent et économe, la tyrannie, de l’ignorance, de la débauche, et de l’oisiveté. » « Et de l’oisiveté. » Vous avez entendu ? Les travailleurs, pour Vergniaud, c’est l’oisiveté. Ils sont en train de se perdre, les Girondins, de se perdre au point qu’Isnard, l’un d’eux, va monter à la tribune le 25 mai, et dire : « Si Paris remue, la province interviendra et on se demandera si jamais Paris a existé sur les bords de la Seine, car, s’il le faut, nous l’anéantirons. » Et, vous vous rendez compte, c’est un Girondin qui dit ça ! C’est Isnard le parfumeur, qui annonce ça le 25 mai. C’est la Gironde, qui reprend à son compte les propos mêmes de Brunswick. Alors, quand la Gironde va être liquidée par l’insurrection des 31 mai et 2 juin, quand la population parisienne, quand la Commune, quand les sections vont demander que 22 Girondins soient exclus, et quand Michelet va appeler ça le grand jour fatal de la Révolution, parce que les Girondins auront été renvoyés... mais c’était le salut de la République ! Les Girondins étaient devenus, vous l’avez vu maintenant, des ennemis publics des collaborateurs de l’ennemi. CHAPITRE 14 A la fin de mon dernier exposé, j’avais fait allusion tout simplement aux journées des 31 mai et 2 juin, qui vont aboutir à l’exclusion des Girondins de la Convention. Et je vous avais rappelé le mot de Michelet qui appelait ça le grand jour fatal de la Révolution, parce que pour lui, les Girondins représentaient l’idéal. Quelques mots sur ces journées, donc. Il y en a eu deux : 31 mai et 2 juin. Comment ça se fait ? Il n’y en a pas une qui a réussi. Ben, c’est-à-dire que Danton lui-même avait été, vous vous rappelez, dans son discours du 10 avril, le plus énergique contre les Girondins, puisqu’il avait dit : « Il faut en finir avec ces intrigants. » Et vous vous rappelez aussi que les sections de Paris avaient été commotionnées, comme il était naturel qu’elles le soient, à la suite du discours d’Isnard le parfumeur, qui avait dit : « Si les manifestations continuent, si jamais des criminels en venaient à tenter de porter atteinte à l’inviolable représentation nationale, Paris serait anéanti et bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris n’a jamais existé. » Alors, il était naturel que l’opinion publique se soulevât, et ce 31 mai, il y avait eu une manifestation de masse autour de la Convention pour exiger le départ des Girondins et leur exclusion. Danton avait joué un très drôle de jeu. Danton, ce jour-là, tout à coup, s’était trouvé accommodant, lui qui, il y a quelques semaines, était le plus flambant contre les Girondins, maintenant, il dit : « Enfin, n’allons pas trop fort, on pourrait tout simplement se contenter de supprimer une certaine Commission des Douze » dont je ne vous ai pas parlé, c’est anecdotique, une Commission des Douze qu’avaient constituée les Girondins et qui ennuyait la Montagne, si bien que la première journée, qui était un vendredi 31 mai, avait abouti à un avortement. Alors, on fait une seconde journée, le dimanche. Le dimanche, c’est un bon jour, parce que les ouvriers ne travaillent pas. Vous vous rappelez qu’on avait essayé d’empêcher la
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    journée révolutionnaire contrele roi de se produire le dimanche 5 août, parce que c’était un dimanche, justement, et que finalement, tout de même, on l’avait lancée dans la semaine, le 10 août. Alors, le dimanche 2 juin, de nouveau les faubourgs se lèvent, de nouveau la Convention est entourée. Il y a un nouveau chef de la Garde Nationale, qui s’appelle Hanriot, qui est tout dévoué à Robespierre. Hanriot fait cerner la Convention avec des troupes et du canon. C’est Hanriot qui prononcera le cri fameux : « Canonniers, à vos pièces ! », lorsque les Girondins vont essayer de sortir. Attention, les pièces n’étaient pas chargées, c’était une mise en scène. Alors, quand on nous dit : « La Convention était menacée de mort », ce n’est pas exact, c’est une intimidation, et ce jour-là, on va obtenir l’exclusion de trente-deux députés girondins et brissotins. Leur exclusion, seulement. Les plus rigoureux, les plus violents avaient demandé leur renvoi devant le Tribunal Révolutionnaire, c’est-à-dire les faire passer à la guillotine, c’était couru. Robespierre n’avait pas voulu. Robespierre avait dit : « Non, il ne faut pas répandre de sang, il faut simplement condamner à la résidence surveillée ces trente-deux députés exclus, parce qu’ils sont - je vous le disais - les collaborateurs de l’ennemi. » C’était une très grande mansuétude, ça n’avait pas passé facilement. Robespierre avait donné l’impression qu’il était un peu trop modéré. Cette idée de faire simplement surveiller chez eux les députés qui ne devaient pas sortir, vous allez voir à quoi ça a abouti. Toujours est-il que, quand même, la Convention est purgée maintenant, et non pas réduite, comme le raconte Monsieur Gaxotte, à un rôle de parlement croupion. Sur les 750 Conventionnels, il y en a encore environ 700. Par conséquent, il est faux de dire que c’est une Convention réduite : c’est une Convention, épurée de gens qui ne pouvaient plus y avoir leur place, puisqu’ils prononçaient les paroles mêmes de l’envahisseur, puisqu’Isnard répétait Brunswick. Alors, où est-ce qu’on en est, au début de juin 1793 ? Au début de juin 93, les coalisés, par bonheur, continuent à être d’une mollesse incroyable. On a maintenant les Anglais contre soi, puisque la France a déclaré la guerre à l’Angleterre le 1er février. Vous savez, les Anglais, ils ont toujours été un peu comme ça, ne pas trop se mêler des affaires continentales. Ils veulent bien envoyer un corps expéditionnaire plutôt symbolique, ils veulent s’occuper d’Anvers, naturellement, ça, ça les intéresse capitalement. En effet, le recul des armées de Dumouriez a permis de dégager Anvers. Ça les intéresse aussi de mettre le blocus devant Dunkerque, parce que c’est un port, mais quant à s’engager dans la direction de Paris, pas question... Par conséquent, et par bonheur, une fois de plus, la République est sauvée par cette mollesse des coalisés. Mais il y a la Vendée. Alors, la Vendée, ça a éclaté le 10 mars, je vous l’ai dit, et il faut encore apporter quelques précisions dans cette histoire. J’ai été dressé comme tous les Français dans l’idée qu’il y avait eu cette admirable insurrection, je dis bien, admirable insurrection de Vendée, dont Victor Hugo, dans son Quatre-Vingt-Treize, a parlé avec l’estime qu’il faut lui porter. Admirable, parce qu’on nous disait : « Ce sont des gens qui sont atteints dans leur foi, parce qu’ils sont très catholiques et qu’ils sont indignés de ce que l’on a fait au clergé. » Seulement, là, ce qui m’étonne, c’est qu’ils aient attendu le 10 mars 93 pour
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    se soulever, parceque la persécution de l’Église, elle est vieille, ça a commencé dès 90, et en 92, vous savez ce qu’on avait fait aux prêtres. On les avait déportés en masse ou on avait dit : « Ceux qui ne veulent pas quitter le territoire national seront envoyés en Guyane. » En fait, il y avait eu 22.000 ou 25.000 prêtres qui avaient dû quitter le territoire. Elle n’avait pas bougé, la Vendée. Alors, pourquoi est-ce qu’elle bouge le 10 mars ? Elle bouge le 10 mars, parce que le 17 février, la Convention a décidé une levée de 300.000 hommes. Il fallait bien, maintenant, puisque la France était en guerre, en plus, avec l’Angleterre et en plus avec l’Espagne, avec le Piémont, il fallait bien des soldats complémentaires. Entendu, je vous avais dit que ça avait été un décret assez gentil parce que les 300.000 hommes, ils avaient une permission de remplacement : il y avait les gens bien, les gens qui avaient de l’argent, qui pouvaient payer un pauvre pour aller se faire tuer à leur place. Néanmoins, on levait des hommes, et c’est justement le jour de l’opération pratique et effective de la levée en Bretagne, le 10 mars, qu’ils se sont soulevés. Ils ne se sont donc pas soulevés tellement, comme on va le raconter, pour la défense de leur foi, ils se sont soulevés parce qu’on voulait faire du recrutement républicain et obliger ces paysans à aller se battre, et qu’ils ne le voulaient pas. Remarquez que les nobles et les royalistes qui sont là, ils sont extrêmement malins, et comme ce sont des paysans furieux qui ne veulent pas aller se battre pour la République qui se soulèvent, on aura soin de mettre en avant des « généraux » paysans. Il y aura le Cathelineau. Cathelineau, c’est un voiturier. Il y aura bientôt Stofflet, qui était un garde-chasse du comte de Mont-Lévrier. Alors, on dira : « Ce sont les paysans qui suivent leurs propres chefs, leurs chefs de terroir, le paysan Cathelineau, le paysan Stofflet. » En fait, vous comprenez bien que les nobles sont derrière, avec La Rochejaquelein, avec Charette, et que, rapidement, ils se mettront au premier plan. Eux, mais c’est très utile pour leur propagande, d’affirmer qu’ils s’appellent « armée catholique et royale ». Ben, cette armée catholique et royale, c’est quelque chose ! Ça a commencé à Machecoul, le 10 mars, et quand on nous parle des horreurs de la répression républicaine, qui sont parfaitement exactes, il ne faut tout de même pas oublier ce qui s’est passé d’abord de la part des Vendéens : 545 personnes, 545, ont été tuées en moins d’un mois, dans cette petite ville de Machecoul qui comptait, je crois, deux mille habitants. Et dans ces tueries atroces, les Républicains étaient suspendus par les pieds au-dessus de foyers, ça leur brûlait les yeux, ça leur brûlait le visage, et puis, finalement, ça les brûlait tout entiers. C’étaient des « cochons fumés », comme disaient les paysans vendéens. 545 exécutions. Alors, il fallait bien réagir. On avait envoyé contre eux qui on avait pu. Il y avait très peu de troupes disponibles. Alors, on avait levé des volontaires à cinq cents francs. Ça faisait rire les gens, parce que pour cinq cents francs - ce qui était une somme, à l’époque -, on pouvait s’engager à lutter contre les Vendéens, ce qui paraissait peut- être moins dangereux que de lutter contre les coalisés. Et c’était Santerre, l’ami de Danton, qui s’était fait nommer chef de la répression vendéenne. Eh bien, ça tournait très mal. Santerre n’avait aucune expérience militaire. Il s’était adjoint Westermann, qui était aussi un ami de Danton. Il y avait même un noble rallié, un ancien Lauzun
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    qui se faisaitmaintenant appeler Biron. Ce général de Biron, cet aristocrate, avait accepté de prendre du service pour la Convention, contre les Vendéens. Mais tout ça s’opérait dans des conditions misérables. Les troupes, ces volontaires à cinq cents francs, n’étaient pas extrêmement courageuses, et on avait trouvé aussi le moyen d’envoyer tous les déserteurs autrichiens. Parce que les troupes françaises avaient le tort, quand elles étaient face à l’ennemi, de brandir des billets, des assignats de cent livres, et de dire aux soldats qui étaient dans les tranchées - enfin, il n’y avait pas de tranchées - mais qui étaient dans le camp adverse : « Si vous venez chez nous, vous aurez cent livres par an. » Et un certain nombre de déserteurs prussiens et autrichiens étaient passés. Alors, on avait envoyé cette racaille contre les Vendéens. C’étaient de drôles de troupes. Si bien que les armées républicaines ont été plusieurs fois battues. La mansuétude de Robespierre, dont je vous ai parlé, le 2 juin, lorsque Robespierre s’était absolument opposé à ce qu’on tuât les Girondins, c’est-à-dire qu’on les envoyât devant le Tribunal Révolutionnaire, elle lui coûte cher. En effet, sur les trente-deux qui ont été arrêtés et qui sont en résidence surveillée, vingt s’échappent tout de suite, ils étaient à peine surveillés. Et qu’est-ce qu’ils vont faire ? Eh bien, Vergniaud et ses camarades se réunissent à Caen en Normandie, et là, carrément, ils lèvent leur petite armée pour marcher contre Paris. Cette fois, les voiles sont déchirés. Cette fois, les Girondins qui, par la voix de Vergniaud, le 4 mai, avaient dit : « Hommes de la Gironde, levez-vous ! », ils se lèvent pour de bon, militairement. Ils joignent leurs efforts à ceux de la Vendée, joignent leurs efforts à ceux des coalisés, et avec le général Wimpfen, ils essaient de marcher sur Paris. Le 6 juin, c’est Marseille, Marseille où il y avait déjà une municipalité « honnête», va avoir, maintenant une municipalité à la fois girondine et royaliste. Sécession de Marseille par rapport à Paris. Le 7 juin, c’est Bordeaux, et Bordeaux annonce la constitution, à Bourges, d’une sorte de contre-Convention. Le 12 septembre, c’est Toulon, et cela, dans des circonstances navrantes. Toulon égale flotte. Et la flotte française de Toulon, c’était la deuxième flotte. La flotte de Brest et la flotte de Toulon. Brest, flotte atlantique. Toulon, flotte de la Méditerranée. Et il y avait là deux amiraux, l’amiral Trogoff et l’amiral Chaussegros. L’amiral Trogoff et l’amiral Chaussegros se prononcent contre la Convention et constituent, avec la bourgeoisie de Toulon, une municipalité contre-révolutionnaire et sécessionniste. Le 17 juillet, c’est Lyon qui aussi arrache le masque. Le masque, pourquoi ? Parce que je vous ai dit que la bourgeoisie de Lyon avait inventé le vocabulaire qu’il fallait, à savoir Commission Républicaine et Populaire de Salut Public. En réalité, c’étaient les royalistes, et le 17 juillet, les royalistes font un coup de force contre les ouvriers et font passer à la guillotine Chalier, Chalier, le mystique républicain qui avait demandé les 6 millions aux riches. Si bien qu’à la fin de juin 93, soixante départements français, grâce aux Girondins, se mettent en rébellion contre Paris. Vous vous rendez compte de la situation ? Alors, voilà ce qui va se produire. Il va se produire que Danton, qui a été lamentablement mou dans la direction de son Comité de Salut Public de juillet, Danton, qui vient de se remarier, le 17 juin, avec une toute jeune fille - il a 35 ans,
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    Danton, et safemme était morte en février, il se remariera le 17 juin avec une gamine qui a 15 ans -, Danton, qui est passionné par ce nouveau mariage, ne travaille pas. Il avait fait des choses d’une noblesse insigne, puisqu’il avait laissé plusieurs des Girondins décrétés d’arrestation et de résidence surveillée le 2 juin, il en avait laissé deux, qui étaient ministres, continuer à exercer leurs fonctions de ministres. Vous aviez Clavière, vous aviez Lebrun qui, ridiculement, venaient au conseil des ministres accompagnés d’un gendarme, mais continuaient leurs opérations. Danton s’était spécialisé, je vous l’ai dit, dans les affaires militaires. Il détestait celui qui était chargé de la guerre. Ça avait été d’abord Pache, c’était maintenant le colonel Bouchotte, au Comité Exécutif - vous vous rappelez ce comité exécutif provisoire qui, tant que la constitution n’existe pas, est tout de même là -, et Bouchotte, le colonel Bouchotte, est quelqu’un qui avait voulu lutter contre le système abominable des fournitures militaires. Danton avait déjà obtenu la tête de Pachevi, toujours sur des questions de fournitures militaires, parce que Dumouriez n’aimait pas Pache. C’était du temps où Dumouriez et Danton étaient comme les deux doigts de la main. Maintenant, il n’y a plus de Pache à la guerre : il est devenu maire de Paris. C’est Bouchotte, le colonel Bouchotte qui, je vous l’ai dit, voudrait remettre de l’ordre dans cette question des fournitures. Et Danton est arrivé à imposer d’Espagnac, l’abbé d’Espagnac, vous savez, celui qui gagnait 5 millions-or par mois dans les fournitures militaires. Alors, par bonheur, lorsque le Comité de Salut Public va être renouvelé - il était renouvelé mensuellement - et que nous arrivons au 10 juillet, où il va être renouvelé, Danton dit : « Oh, je suis fatigué, et je n’ai pas envie d’y entrer. » Par conséquent, Danton se retire le 10 juillet. Alors, Robespierre fait entrer, le 10 juillet, au Comité de Salut Public, trois hommes, trois hommes sûrs. C’est Couthon, c’est Saint-Just et c’est le pasteur Jean Bon-Saint-André. Les voilà qui entrent au Comité. Mais alors, vous me direz : « Pourquoi est-ce que Robespierre n’y entre pas ? » Robespierre n’y entre pas pour une première raison que voici : Robespierre est un homme malade. Depuis 1789, Robespierre est constamment sur la brèche. Non seulement quand il était Constituant et maintenant qu’il est Conventionnel, il assiste bien sûr, c’est son devoir, à toutes les réunions, mais en plus, il travaille aux Jacobins. Et lorsqu’il n’était pas membre de la Législative, puisque personne de la Constituante ne pouvait avoir été membre de la Législative, il était là, tous les jours, aux Jacobins, pour prononcer un discours. Un homme qui habite, vous le savez, chez le menuisier Duplay, petit logement extrêmement simple. Il a une petite mansarde, avec une fenêtre, qui donne sur le hangar où travaillent les menuisiers. Cet homme pense, mais le fait vraiment du matin au soir, à son travail révolutionnaire. Il ne dort pas, il est extrêmement las. Même, le 12 juin, il avait annoncé qu’il allait se retirer, qu’il n’en pouvait plus. Alors, quand un nouveau Comité de Salut Public se forme, il dit : « Je ne suis pas de taille à prendre sur mes épaules cette responsabilité. » Si bien que le 10 juillet se constitue un Comité de Salut Public sans Robespierre, mais avec trois de ses amis. Ce Comité de Salut Public va essayer de travailler tout de suite, et il se produit, trois jours après sa constitution, le 13 juillet, une chose terrible qui va avoir une conséquence affreuse pour les Girondins : c’est que Marat, Marat qui était tellement respecté à cause de son intégrité, Marat, vous avez vu ça
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    sur le générique,a été assassiné par une fille, Charlotte Corday, le 13 juillet. Charlotte Corday, c’est une fille bien. Elle savait parfaitement qu’en tuant Marat - elle estimait que c’était une bête sauvage - qu’en tuant Marat, elle se précipitait vers la guillotine. Elle l’avait fait en disant : « Il faut se débarrasser de lui. » Mais d’où est-ce qu’elle vient, Charlotte ? Charlotte, elle vient de Caen, et quand on l’interrogera, elle dira : « Oui, j’ai été en rapport avec les Girondins, avec Guadet, avec Gensonné, avec Vergniaud, qui m’ont montré, enfin, qui m’ont dit ce danger de Marat et de la république montagnarde. » Par conséquent, au moment où Charlotte Corday assassine dans sa baignoire, d’un coup de poignard, Marat, le même coup de poignard qui tue Marat est en train de tuer les Girondins. Vous comprenez bien que malgré tous les efforts de Robespierre pour sauver ces gens-là, il n’y a plus moyen de les sauver, ils sont responsables d’un assassinat, et Marat, c’est le troisième républicain qui va être assassiné par la réaction. Il y en avait un dont je ne vous avais pas parlé, c’est anecdotique, mais je vais vous le dire maintenant, un qui avait été assassiné juste à la veille de l’exécution du roi. C’est le 21 janvier dernier que le roi a été guillotiné. Le 20 janvier au soir, un de ceux qui avaient voté la mort du roi et qui s’appelle Le Peletier de Saint-Fargeau, avait été tué par un ancien garde du corps qui s’appelait Pâris, et ce Le Peletier de Saint- Fargeau, c’était quelqu’un d’estimable. Voilà quelque chose que Robespierre lira de lui après la mort de Saint-Fargeau, un texte de Saint-Fargeau lu à la tribune de la Convention par Robespierre : « Les révolutions qui se sont passées depuis trois ans ont tout fait pour les autres classes de citoyens, presque rien encore pour la plus nécessaire peut-être, pour les citoyens prolétaires dont la seule propriété est dans le travail. La féodalité est détruite, mais ce n’est pas pour eux; car ils ne possèdent rien dans les campagnes afranchies. Les contributions sont plus justement réparties; mais, par leur pauvreté même, ils étaient presque inacessible à la charge (...). L’égalité civile est établie, mais l’instruction et l’éducation leur manquent (...) Ici est la Révolution du pauvre (...). » C’est ce qu’avait dit Le Peletiervii. C’est ce qui l’avait condamné à mort. Et puis, vous avez Marat, et puis, vous avez, le 17 juillet, Chalier, le républicain, le révolutionnaire de Lyon, qui est tué par les royalistes : trois morts républicains. Robespierre va entrer finalement par conscience dans le Comité de Salut Public, et avant qu’il y entre, il a fait prendre des mesures par ses amis. Et nous avons par bonheur des notes de lui, qui ont été retrouvées dans ses papiers, lorsqu’un an plus tard il sera tué. Et voici une note de Robespierre, du mois de juin 93, que je trouve très importante : « Il faut une volonté une. Il faut qu’elle soit républicaine ou royaliste. Pour qu’elle soit républicaine, il faut des ministres républicains, des papiers (c.à.d. des journaux) républicains, des députés républicains, un gouvernement républicain. Les dangers intérieurs viennent des bourgeois, pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple. Tout était disposé pour mettre le peuple sous le joug des bourgeois et faire périr les défenseurs de la République sur l’échafaud. Ils ont triomphé à Marseille, à Bordeaux, à Lyon. Ils auraient triomphé à Paris sous l’insurrection actuelle. Il faut que l’insurrection actuelle continue jusqu’à ce que les mesures nécessaires pour sauver la République aient été prises. Il faut que le peuple s’allie à
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    la Convention etque la Convention se serve du peuple. Il faut que l’insurrection s’étende de proche en proche sur le même plan, que les sans-culottes soient payés et restent dans les villes. Il faut leur procurer des armes, les colérer, les éclairer, il faut exalter l’enthousiasme républicain par tous les moyens possibles. » C’est la première fois, vous savez, c’est la première fois qu’un homme de gouvernement songe à associer les masses, c’est-à-dire la France, c’est-à-dire les pauvres, c’est-à- dire tout le monde, à associer les masses à l’exercice du pouvoir. Jamais on n’avait vu ça. C’était ce qu’avaient détesté les Constituants. Ils avaient été jusqu’à tirer sur le peuple le 17 juillet 91. C’est ce qu’exécraient les Condorcet, les Girondins. Et lui, Robespierre, il veut que le peuple participe, que le peuple travaille. Alors, on avait pris un certain nombre de mesures. « On », c’est-à-dire Couthon, Saint-Just et Jean Bon-Saint-André. Le 3 juin, les biens d’émigrés qui vont être saisis vont être vendus par parcelles, parce que les Montagnards à la Robespierre ne veulent pas qu’on recommence le coup des biens du clergé. Car, où sont-ils passés, les biens du clergé ? Entre les mains de la bourgeoisie. Ils ont encore accru son pouvoir. Cette fois-ci, ça sera par petites parcelles, pour que les paysans pauvres puissent en obtenir. Le 10 juin, donc : partage des biens communaux, et en faveur des plus déshérités. Le 24 juin, Robespierre a prononcé une parole qui est menaçante, parce que sans qu’il l’ait nommé, il concerne contre Danton. Danton qui sente à nouveau, alors que la situation est si dramatique, des négociations avec l’étranger, prêt à tout bâcler n’importe comment. Donc, le 24 juin, Robespierre fait prendre le décret que voici : « La République ne traite en aucun cas avec un ennemi qui occupe son territoire. » Et le même 24 juin, Robespierre a obtenu ce qu’il voulait, il a obtenu que l’on mît dans la Constitution, ces restrictions aux droits de la propriété dont je vous ai parlé l’autre fois, en les soulignant beaucoup. Robespierre disait : « C’est faux que la propriété soit toujours sacrée et inviolable. Il y a des propriétés inadmissibles. » Eh bien, ça, la Convention - qui est tout de même composée d’un ventre, d’un Marais considérable de notables, de propriétaires - la Convention n’a pas voulu le suivre. Du moins a-t-il obtenu dans sa Constitution du 24 juin la reconnaissance premièrement du droit au travail, c’est-à-dire que les Français, la collectivité française, garantit à chacun du travail : Ce qu’en 1848 les révolutionnaires demanderont, et qui sera naturellement écarté. Droit au travail, droit à l’assistance, et droit à l’instruction ! Robespierre se préoccupe de l’instruction publique, car il veut non seulement colérer, mais éclairer le petit peuple, c’est-à-dire ouvrir aux gens les yeux sur leur condition d’exploités. Et voilà le 27 juillet. Le 27 juillet, un membre du Comité de Salut Public est parti. C’était Gasparin, et il était parti parce que le Comité de Salut Public avait prononcé l’arrestation d’un général, et qu’enfin, on n’avait jamais vu une chose pareille. Ce Comité de Salut Public rénové agissait. Et le général Custine, qui n’avait pas su défendre Mayence - Mayence avait été encerclée pendant des mois, et il n’avait rien fait pour la défendre -, Custine est arrêté et va passer devant le Tribunal Révolutionnaire. Alors, un des membres dantonistes, bien sûr, du Comité de Salut Public, qui s’appelle Gasparin, avait dit : « Moi, je m’y oppose, je trouve ça
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    dégoûtant, je neveux absolument pas qu’on touche aux généraux. » Bref, il se dissocie et s’en va. Alors, comme il y a une place vacante, c’est Jean Bon-Saint- André, vous savez, le pasteur ami de Robespierre, qui va trouver Robespierre et lui dit : « Il faut que vous veniez. » Je vous assure qu’il n’en a aucune envie, Robespierre, mais il y va tout de même. Il est malade, il est souffrant, il n’en peut plus, il dit : « Est-ce que je pourrai porter un poids pareil sur mes épaules ? Mais il le faut, je crois. » Le 27 juillet 1793 - le 27 juillet - Robespierre entre au Comité de Salut Public, et si je viens de répéter 27 juillet, c’est parce que quand est-ce qu’il va mourir, Robespierre ? Quand est-ce qu’on va le tuer ? Le 27 juillet 94. Par conséquent, le jour où Robespierre entre au Comité de Salut Public, il a juste un an à vivre. On va nous parler, tous les livres nous parleront de la dictature de Robespierre. Mais qu’est-ce que c’est, que cette blague ? Ce n’est pas un tyran, Robespierre, c’est un membre du Comité de Salut Public, et le Comité de Salut Public est renouvelable, est renouvelé tous les mois. Le Comité de Salut Public, c’est une délégation de la Convention. Il n’y a absolument aucune tyrannie. Il y a simplement le prestige personnel d’un Robespierre qui, depuis 1791, dans l’opinion publique, est appelé « l’Incorruptible », et c’est précisément cette autorité morale, ce prestige moral de Robespierre qui va entraîner sa perte, parce que ça gênera et qu’on le détestera. Alors, qu’est-ce qu’il fait, Robespierre, une fois membre du Comité de Salut Public ? Il se préoccupe de l’unité nationale. Il y a les soixante départements qui sont en révolte. Il faut essayer d’écraser ça. Alors, il va envoyer une expédition militaire pour arrêter Wimpfen, le général qui est au service des Girondins de Caen. A Vernon, elle est pulvérisée, la petite troupe de Wimpfen. Bons, ça s’est arrangé. Lyon, maintenant, Lyon voudrait bien s’unir avec Marseille et avec Toulon, puisque ce sont des villes en insurrection, pour faire une espèce d’énorme rébellion, une Vendée, une Vendée du Sud-Ouest, si vous voulez. Heureusement, il y a un département fidèle, entre Lyon et la Provence : il y a la Drôme. Dans la Drôme, il y a un homme, un nommé Julien, Julien de la Drôme, qui est tout à fait différent d’un autre Julien qui, lui, est pasteur, qui est le Julien de Toulouse et qui est un affairiste et un corrompu. Non, ce Jullien de la Drôme est un homme qui comprend ce qu’il faut faire et qui veut absolument empêcher le Lyonnais de s’unir au Midi. Alors, il fait tenir tranquille cette Drôme, grâce à son prestige personnel, et Lyon est coupé de cet appui du Midi sur lequel il comptait. Marseille du reste va être reprise militairement le 25 août. Les départements se rallient en grand nombre parce que, vous savez, c’est humain, on va toujours du côté de la victoire. Et comme la victoire penche maintenant du côté de la République, et non du côté de la Gironde, ces départements se disent : « Il ne faut pas se mettre mal avec Paris. » Et enfin, la guerre de Vendée va être conduite d’une autre façon. Kléber, le jeune général Kléber avait commandé la forteresse de Mayence, qui avait été encerclée depuis le mois de mars et qui avait tenu jusqu’au 25 juillet. C’est pour ça qu’on avait condamné Custine, parce qu’il n’était pas venu au secours de Mayence. Lorsque Mayence va être obligée de se rendre, parce qu’il y aura la famine, ce 25 juillet, les Autrichiens vont accepter que la garnison sorte, non seulement avec ses bagages,
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    comme on dit,mais avec armes et bagages. Et les Mayençais, comme on va les appeler, sous la conduite de Kléber, vont sortir, alors que les Autrichiens leur présentent les armes. Ils les ont laissés sortir avec une promesse, une promesse d’honneur de ne plus servir contre eux. Bon, c’est d’accord. Kléber tiendra parole. Il ne servira plus contre les Autrichiens, mais il y a cette affaire de Vendée qu’il faut régler, il y a ces misérables généraux improvisés, Westermann, ou Santerre, qui ne font rien, et un Biron-Lauzun, qui est suspect. Kléber va demander à aller servir en Vendée, et dès que Kléber va arriver en Vendée, la situation se retournera. Mais Robespierre est un homme guetté ; il est guetté par les hébertistes. Hébert, dont je ne vous ai pas encore parlé, c’est un personnage affreux. Hébert, c’était un muscadin, comme on va dire bientôt. Le mot de « muscadin »viii se répandra à partir de 94. Un homme extrêmement bien habillé. Il a même deux montres dans ses goussets, c’est un petit monsieur pâle et blond. Il a épousé une ex-religieuse, et il a lancé un journal ordurier, qui s’appelle Le Père Duchesne et qui a malheureusement une très grande diffusion. Je voudrais vous apporter, oui, deux citations du Père Duchesne pour vous montrer le genre de ce Monsieur Hébert. Il parle de Madame Roland, Manon Roland, vous savez, la pauvre petite Manon, elle avait été arrêtée : « Cette salope édentée, cette salope édentée, dit-il, avec ses faux cheveux. (Non, elle avait d’admirables cheveux.) Pleure tes crimes, vieille guenon, en attendant que tu les expies sur l’échafaud. » Et, sur Marie-Antoinette. Elle est seule dans sa prison du Temple, elle va passer à la guillotine : « On ne sait pas quel est le goujat qui lui a fabriqué ses avortons d’enfants éclopés et bossus sortis de ce ventre ridé à triple étage. » Oui, il y a de quoi être écœuré. Eh bien, évidemment, Le Père Duchesne, avec le père Hébert, groupe autour de lui des impatients, des gens qui gardentix Robespierre, qui trouvent que Robespierre est trop mou, que Robespierre a été absurde de ne pas vouloir faire tuer les Girondins : « Il faut les faire tuer, ce sont des hommes de sang ! » Notez qu’autour d’Hébert, il y a des types bien. Billaud, Billaud- Varenne, par exemple, c’est quelqu’un de parfaitement estimable. Il fait partie de ce groupe d’excités. Il y en a de bons, il y en a de mauvais, comme toujours. Vincent, Ronsin. Vincent, c’est le collabo, le premier collabo de Bouchotte ; Bouchotte, le ministre de la Guerre. Vincent est quelqu’un de bien. Ronsin, chef de l’armée révolutionnaire dont je viens de vous parler, c’est quelqu’un de moins bien. Toujours est-il qu’il y a, autour de ce groupe des hébertistes, des gens qui sont contre Robespierre. Et Danton ? Danton, il commence à être fatigué un peu de ses amours nouvelles avec sa petite femme de quinze ans. Il va commencer à essayer de travailler. Alors, qu’est-ce qu’il fait ? Danton lance tout d’abord un ami qui s’appelle Lacroix, ou de Lacroix, mais il avait fait tomber le petit « de », ce gros Lacroix, qui était encore plus gros que Danton, et qui était une espèce de panse. Il l’avait accompagné à bien des reprises dans ses pillages de Belgique. Alors, le 11 août, Lacroix, poussé par Danton, réclame l’application immédiate de la Constitution. Comment ? Appliquer la constitution ? Maintenant ? Au moment où la France est divisée, envahie ? Pas possible ! Cette Constitution ne peut s’appliquer que quand la paix victorieuse sera venue. Le 12 août, le même Lacroix, toujours poussé par Danton, demande le
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    renouvellement, le changementdu Comité de Salut Public. La Convention ne marche pas. On va maintenir Robespierre et ses amis. Danton fait entrer, du moins, le 14 août, deux membres nouveaux au Comité de Salut Public, deux membres dont on sait qu’ils pensent « bien ». Ces deux membres, c’est Carnot et c’est Prieur de la Côte-d’Or. Il y a deux Prieurs. Il y avait déjà Prieur de la Marne, robespierriste, mais, grâce à Danton, voilà quelqu’un de « bien » enfin, quelqu’un qui va surveiller Robespierre, avec Carnot qui le déteste, au Comité du Salut Public. Le 23 août, Danton, exécutant un de ces numéros de militarisme qui lui sont familiers, va réclamer la levée en masse. On a besoin en effet de 300.000 hommes. Mais levée en masse, ça veut dire : tous les Français en âge de porter les armes doivent partir. Numéro qu’il exécute pour se mettre en avant. Robespierre ne veut pas prendre position contre cette levée en masse, puisque ça fait très démagogique, mais il demande simplement : « Bon, décidons la levée en masse, mais à condition qu’il n’y aura plus de remplacements militaires, que les riches partent aussi. » Ça, ça ne plaît pas beaucoup à Danton, mais Danton, à ce moment-là, joue à fond la carte de l’extrême-gauche. Le fameux turbot, vous savez, le coup de queue. Maintenant, il mise du côté des hébertistes, sentant que les hébertistes sont contre Robespierre et que, allié avec eux, il peut peut-être détruire Robespierre, et le voilà qui, le 25 août, dans un discours aux Jacobins, déclare : « Je me fais honneur d’être né sans- culotte. » Mais ce n’est pas vrai, il n’est pas du tout né sans-culotte. C’est le fils d’un procureur, et puis c’est un monsieur qui est loin d’être sans-culotte, maintenant, qui est un gros propriétaire. Et voilà que le 28 août, une nouvelle terrible arrive sur Paris. Toulon, Toulon était déjà en sécession, enfin, il y avait tout de même la flotte qui était là. Les deux amiraux dont je vous ai parlé, l’amiral Trogoff et l’amiral Chaussegros, livrent leur flotte aux Anglais. Décidément, elle n’avait pas beaucoup de chance, la Révolution, avec ses généraux et ses amiraux. Voilà déjà deux généraux que nous avons vu trahir, le général La Fayette et le général Dumouriez, puis, maintenant, c’est les amiraux de la flotte de Toulon qui remettent cette flotte aux Anglais. Cette nouvelle arrive à Paris le 29 et 30 août, et tout de suite, Danton va en profiter pour essayer de lever un mouvement populaire contre la Convention, contre le Comité de Salut Public. C’est là qu’il va s’engager d’une manière invraisemblable, et j’ai à vous dire quelque chose que l’on n’a malheureusement pas enregistré, à savoir que Danton est responsable de la Terreur, qui va s’organiser à partir du 4 septembre. C’est Danton qui va saluer, le 5 septembre, ce qu’il appelle « l’élan sublime du peuple ». C’est Danton qui va dire : « Que le peuple présente ses besoins, c’est le génie national qui parle. Que - écoutez bien, hein ! - que tous les jours un aristocrate, un scélérat paie de sa tête ses forfaits. » Et tous les jours, Danton monte à la tribune de la Convention pour réclamer une tête par jour. Robespierre trouve que c’est bien fort, mais enfin, profitant de ce mouvement populaire, il va obtenir des choses qu’il désirait depuis longtemps : le maximum, le maximum de denrées, que les paysans réclamaient depuis si longtemps, que les pauvres avaient déjà demandé du temps de Turgot - vous savez ce que cela leur avait coûté, quand Turgot avait fait pendre le petit Lesquillier, 15 ans, parce qu’il
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    avait donné uncoup de pied dans la porte d’une boulangerie pour la faire ouvrir -, mais cette fois, ça y est : maximum ! Et un maximum qui sera contrôlé par une petite milice, qu’on appelle l’armée révolutionnaire, dont le jeune Ronsin sera le chef. On rira de cette petite armée révolutionnaire de 5000 hommes et de 1200 canonniers. Elle circulera autour de Paris pour vérifier que les paysans vendent bien leur blé comme il faut, aux prix qu’on a fixés. Quels prix ? Eh bien, on a décidé que les denrées de première nécessité seraient vendues un tiers plus cher qu’elles ne l’étaient en 90 et que les salaires seraient augmentés de la moitié. Par conséquent, Robespierre fait là, enfin, quelque chose en faveur de la classe ouvrière. La moitié. Par conséquent, les salaires sont plus augmentés que ne peuvent être augmentées les denrées. Il travaille aussi du point de vue de la guerre, naturellement, Robespierre. Il va s’occuper maintenant d’essayer de renouveler l’état d’esprit militaire. Et c’est de ça que je vous parlerai, parce qu’il y a encore une légende à ce propos. Vous allez voir ce qui va se produire à la fin de l’année 1793. Vous allez voir ce qu’on va appeler le moral des armées républicaines. La légende l’attribuera à Carnot. En fait, c’est aux amis de Robespierre, à Couthon, à Saint-Just, à Robespierre lui-même qu’on le devra. Et si la République va être sauvée à la fin de l’année 93, ce n’est pas comme on l’a prétendu, à Carnot, c’est bien au groupe robespierriste qu’elle le doit. CHAPITRE 15 Le 6 septembre 1793, Robespierre, qui est membre du Comité de Salut Public, je vous le rappelle, depuis le 27 juillet 93, fait adjoindre deux nouveaux membres au Comité. C’est Billaud-Varenne, et c’est Collot d’Herbois. Billaud-Varenne, je vous ai dit un mot de lui l’autre jour. Je n’ai pas pensé à vous dire qu’il avait une petite perruque rousse qui faisait rire les gens. Billaud-Varenne, c’est un rectiligne, je veux dire que ce n’est pas du tout un homme à la manière d’Hébert, qui était un arriviste, un intrigant et un cupide. Billaud, c’est un homme sûr, solide. Evidemment, violent. C’est quelqu’un qui est tout à fait favorable à la Terreur. Il y a à côté de lui Collot d’Herbois, qui n’est peut-être pas de la même noblesse. Collot d’Herbois, c’est un acteur, un ancien acteur comme Fabre d’Églantine, l’ami de Danton. Mais enfin, ils sont toujours ensemble, parce qu’ils pensent de même. Robespierre a pensé qu’on ne pouvait pas prendre l’un sans l’autre, bon, d’accord. Eh bien, voilà constitué ce qu’on pourrait appeler le grand Comité de Salut Public. Ce grand Comité de Salut Public qui va être en fonction jusqu’au 9 thermidor et qui de loin, vu d’où nous sommes maintenant, semble unitaire, ce n’est pas vrai. Il y a beaucoup de rivalités à l’intérieur du Comité de Salut Public. Il donne à la France l’impression d’être un bloc, il n‘est pas du tout un bloc, il y a des fissures et nous le verrons assez. Mais enfin, en cette fin d’année 93, à cause du prestige personnel de Robespierre, on va dire, on va dire ce qui le compromettra : « C’est le comité Robespierre ! » Ben, le comité Robespierre, je vous assure qu’il travaille. Et comme la question militaire est une question capitale, puisque de nouveau ça va très mal, puisqu’il y a
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    les coalisés, puisqu’ily a la Vendée, puisqu’il y a encore du danger du côté de Toulon, puisqu’il y a Marseille. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Eh bien, il y a Saint-Just... Il a des idées, il y a aussi quelqu’un du Comité de Sûreté Générale, qui est à côté et qui s’occupe parfois des questions militaires : il y a là Le Bas, le petit Le Bas, qui est un homme d’Arras, comme Robespierre. Robespierre l’aime bien. C’est lui qui l’a fait rentrer au Comité de Sûreté Générale. Alors, quand on se réunit entre comités, et qu’on discute sur ce qu’on peut faire sur les questions militaires, Robespierre dit peu de choses, mais Saint-Just et Le Bas parlent assez souvent, et Carnot, naturellement. Qu’est-ce qu’ils disent ? Eh bien, d’abord, c’est Robespierre qui a obtenu la cessation des fournitures à l’entreprise. Qu’est-ce que ça veut dire, à l’entreprise ? Ça veut dire que quand le ministère de la Guerre avait besoin de fournitures militaires, il s’adressait à un soumissionnaire (comme d’Espagnac), qui fixait un chiffre et qui naturellement faisait des bénéfices monstrueux. Alors, ça, c’est fini, c’est stoppé. Danton a beaucoup froncé les sourcils, parce qu’il avait des amis chez les fournisseurs. Maintenant, c’est directement l’armée, le ministère de la Guerre, qui va passer les commandes. Deuxièmement, on a décidé aussi de faire appel à des chercheurs, à des techniciens, à des savants. Ça, c’est extrêmement intéressant, on l’a oublié, mais cet effort militaire qu’a opéré la Convention, et qu’a opéré le Comité de Salut Public, il faut que je vous en parle. A la fin de l’année 93, on a fait appel à des gens comme Berthelon, comme Chaptal ou comme Monge, on a mis à leur disposition un parc, un ancien parc royal, qui s’appelait Petit-Meudon, et c’est là où ces gens travaillent sur les techniques militaires. Qu’est-ce qu’on veut faire de plus ? Par exemple, ils inventent la poudre au fulminate. Jusqu’à présent, c’étaient des boulets pleins qui étaient envoyés à l’ennemi. Maintenant, ce sera des boulets creux, dans lesquels il y aura cette force explosive. Aujourd’hui, c’est banal, hein, c’est les obus. Mais ce sont eux qui ont inventé ça. Également, l’observation aérienne. Eh bien, c’est la Convention qui l’a trouvée. Avec des aérostats, pour regarder du plus haut possible et du plus loin possible les mouvements de l’ennemi. Et le télégraphe optique. Tout ça a été combiné par eux, par ces chercheurs, dans la fin de l’été 93. Puis, Saint-Just, c’est quelqu’un qui ne badine pas avec les généraux. Il y a une phrase de lui qui est bien intéressante, où il dit : « Nous avons acquis le droit d’être méfiants. » Ben, je pense, étant donné ce qui leur était arrivé avec l’admirable général de La Fayette, avec le généralissime Dumouriez, avec les amiraux Trogoff et Chaussegros à Toulon, il fallait les tenir, les généraux. Alors, il va y avoir une certaine circulaire de Saint-Just, une circulaire d décembre 93, que je tiens à vous citer : « L’insubordination des généraux est la pire dans une république. Dans un État libre, c’est le pouvoir militaire qui doit être le plus astreint. » Alors, le Comité de Salut Public décide d’envoyer auprès de tous les généraux des commissaires. On appellera ça plus tard chez, les Russes, des commissaires politiques. Le nom n’avait pas été trouvé. Des commissaires qui représentent le pouvoir civil, pour surveiller la conduite des généraux. Et qui auront droit d’arrestation sur les généraux. Si bien qu’il va s’opérer une valse des généraux comme on n’en a jamais vue. Les vieux généraux qui sont là et qui se croyaient invulnérables. Custine, par exemple, ç’a été
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    un scandale inouïquand on a arrêté le comte de Custine, et qu’on l’a fait passer à la guillotine. Mais il n’a pas passé seul, vous savez. Il y a Houchard, il y en a d’autres, enfin, tous les généraux suspects et qui sont légitimement suspects, on leur coupe la tête. Alors, on en trouve de jeunes. Et ça, ça n’est pas non plus comme on l’a dit, ce n’est pas Carnot qui a inventé ça, c’est Le Bas, c’est Saint-Just qui ont dit : « Il faut absolument trouver dans les cadres, dans les cadres de l’armée, des officiers, des gens qui soient capables de devenir des officiers, puis des généraux. » Puis, vous voyez Kléber, vous voyez Hoche, vous voyez Marceau, qui surgissent en cette fin d’année 93, ce qui va donner aux soldats un état d’esprit tout nouveau. « Ce sont des gens sortis de nos rangs et qui sont nos chefs, maintenant. On peut leur faire confiance ». Et il y a un thème sur le moral de l’armée révolutionnaire dont je veux vous parler, parce qu’il ne fait pas partie de la légende que je m’applique toujours à détruire. On nous a appris dans nos classes, et c’était vrai, que les troupes révolutionnaires avaient un moral incroyable, mais je veux vous apporter la preuve que c’est vrai, parce que je vais la tirer d’un ennemi, d’un adversaire, Mallet du Pan, qui s’était établi à Paris, qui dirigeait Le Mercure de France. C’était ce Mallet du Pan qui avait trouvé cette admirable phrase au moment de l’émeute Réveillon, en avril 89, lorsqu’il y avait eu cette émeute de la faim et de la détresse, c’est Mallet du Pan qui avait dit : « Les Huns, les Wisigoths sont parmi nous. » C’est Mallet du Pan qui avait été envoyé en secret par la cour pour préparer le manifeste de Brunswick, ce manifeste qui disait : « Si un garde national ose se défendre, il sera tué. Si Paris traite avec indignité son roi et sa reine, Paris sera écrasé. » Eh bien, Mallet du Pan est un des rédacteurs de ce fameux texte de Brunswick, Mallet du Pan qui a émigré, naturellement, essaie, comme d’Antraigues dont je vous ai déjà parlé, de renseigner les émigrés et les princes sur le moral des troupes. Alors, voilà ce qu’il va écrire, Mallet du Pan, au début de l’année 94. Il déplore la mollesse et le décousu des opérations réalisées par les coalisés. Bien entendu, ils ne s’entendent pas. Il parle avec tristesse de leur éternelle défensive. Et il oppose à l’état d’esprit des troupes coalisées l’état d’esprit des troupes françaises. Et c’est cet adversaire acharné, haineux, de la Révolution, qui écrit : « L’exaltation des troupes françaises dépasse toute croyance. C’est un vrai fanatisme. Il y a d’un côté, dit-il, des soldats passionnés, ces volontaires de 92, 93, ces gens qui se battent pour avoir une vie meilleure; pour que leurs enfants ne subissent pas ce qu’on ont subi, d’un côté, des soldats passionnés, et de l’autre, de notre côté, du côté des coalisés, des soldats matériels, dit-il, nous dirions aujourd’hui des robots, qui sont là parce qu’on les paie, qui sont indifférents à l’objet de la guerre. » Et enfin, une chose que je tiens beaucoup à vous dire, c’est que la légende, alors là, vraiment légende, dit que c’est Carnot qui a été l’organisateur de la victoire, vous savez le mot qu’on a créé, parce qu’il avait formulé deux idées nouvelles. Il avait dit : « Il faut perpétuellement agir par l’offensive, et deuxièmement, il faut toujours agir par grandes masses. » Pas de petites opérations éparpillées ! Quand on décide d’attaquer, qu’on attaque avec des masses de régiments, pour avoir une supériorité numérique. Mais savez-vous que ce n’est pas du tout une idée de Carnot ? C’est une
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    idée qui aété proposée par Le Bas et par Saint-André, Jean Bon-Saint-André, par écrit, le 23 août. Exactement les deux thèses : Il faut des offensives incessantes et il faut des attaques par masses. C’est ça que l’on appellera le plan Carnot. Toujours est-il qu’à la fin de l’automne 93, eh bien, ça marche pas mal. On voit en effet le 8 septembre, les troupes françaises culbuter les étrangers à Hondschoote, près de Dunkerque. C’est Dunkerque qui est libéré des Anglais. Le 16 octobre, c’est la victoire de Wattignies. C’est devant Maubeuge, cette fois. De même que Dunkerque vient d’être libérée, cette fois, c’est Maubeuge, qui est libérée. Au sud, les Espagnols qui s’étaient avancés, sont refoulés. Lyon est reprise grâce à Couthon. Couthon, qui était député du Puy-de-Dôme, est passé dans le Puy-de- Dôme avant d’aller commander les troupes devant Lyon. Il a ramené des tas de gens enthousiastes dans le Puy-de-Dôme, qui ont fait ce siège de Lyon, qui tombe le 9 octobre. Le 17 octobre, les Vendéens, qui allaient de succès en succès, connaissent un premier échec, un très grave échec, à Cholet. Le 17 octobre. Eh bien, il avait bien travaillé, en trois mois, le Comité de Salut Public, depuis que Robespierre y était entré. Mais il faut dire aussi que, parallèlement, il y avait la Terreur. La Terreur, inventée et réclamée par Danton. Danton qui, le 5 septembre, a dit : « Je demande une tête par jour. » Il y avait aussi un curé d’extrême gauche qui s’appelait l’abbé Royer. L’abbé Royer, aux Jacobins, le 5 septembre, avait dit : « Je demande que la Terreur soit mise à l’ordre du jour. » La tradition, c’est que sans la Terreur et sans la guillotine, la Révolution n’eût pas pu survivre. Je n’en suis pas tellement sûr. Qui est responsable de la Terreur ? Danton. Bon, mais d’autre part, qui sont ceux qui décident que les gens passent à la guillotine ? C’est le Comité de Sûreté Générale qui envoie les gens au Tribunal Révolutionnaire. Le Tribunal Révolutionnaire est présidé par Fouquier-Tinville, ou plutôt, a comme accusateur public Fouquier-Tinville. Le Comité de Sûreté Générale est beaucoup plus indépendant que l’histoire ne le prétend, du Comité de Salut Public. Réfléchissons bien à la situation. Vous voyez, la constitution de la France à ce moment-là ? Il y a la Convention, qui a tous les pouvoirs. La Convention a délégué d’abord des gens qui s’appellent encore le Conseil Exécutif, mais il n’a plus guère de force, le Conseil Exécutif. Ce sont surtout des administrateurs dans le département ministériel. Alors, vous avez tout de même le Conseil Exécutif Provisoire, là où Danton s’était introduit dès le 10 août, vous savez. Vous avez ce Comité de Salut Public, qui est l’héritier de ce qu’avait été autrefois, le 12 janvier 93, le Comité de Défense Générale. Comité de Salut Public. A côté du Comité de Salut Public qui, lui, s’occupe de politique et de guerre, vous avez le Comité de Sûreté Générale. Le Comité de Sûreté Générale, Danton l’avait peuplé de ses créatures, des forbans, enfin, des gens impossibles. Il y avait là un ancien capucin, un moine libidineux qui avait naturellement quitté le froc et qui s’était plusieurs fois pseudo-marié et qui avait fini par se marier avec une Autrichienne. Elle s’appelait Schoenfeld, mais elle avait changé de nom, ils s’appelaient maintenant les banquiers Frey, parce que ça fait « libre ». C’étaient des Autrichiens qui avaient autrefois gagné un argent fou en faisant des fournitures militaires pour Joseph II, qui avaient établi une banque à Paris et qui avaient une fille qui était pas mal. Alors,
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    Chabot avait épouséla fille Frey. Vous avez Basire, c’était un bourgeois dijonnais qui s’occupait surtout de concussion. Enfin, vous avez ce pasteur, dont je vous ai déjà une première fois parlé, qui ne ressemblait guère au pasteur Jean Bon-Saint-André. Le pasteur Julien de Toulouse, qui était un affairiste et un corrompu, qui allait également lui aussi de femme en femme. Alors, Robespierre avait tenté une épuration du Comité de Sûreté Générale, et le 13 septembre - c’est le 6 que Billaud y est entré -, le 13 septembre, Robespierre avait, dans la mesure où il le pouvait, hein, il n’est pas dictateur, il avait essayé qu’au moins les gens les plus corrompus et les plus malfaisants de ce Comité de Sûreté Générale en disparussent. Danton n’avait pas aimé ça, puisque c’était sa clientèle et ses amis. Et c’était à ce moment-là, le 13 septembre, que Robespierre avait fait présenter la candidature de David, le dessinateur David, le grand artiste David qui, du reste, le plaquera, et de Le Bas, du Comité de Salut Public. Eh bien, c’est ce Comité de Sûreté Générale qui décide des guillotinades. Et je vous assure que ça barde, si on peut dire, à la fin de 93. Eh, je comprends très bien qu’on y ait envoyé un certain nombre de généraux. C’étaient des personnages douteux. Je comprends très bien qu’on y ait envoyé Égalité ! Vous savez, Égalité, le duc d’Orléans, on lui coupe la tête. Danton est le premier à assister à ça, ou du moins à ricaner en douce, parce qu’Égalité ne lui sert plus de rien. C’est un des projets qu’il a eus. Maintenant, il a d’autres projets. Donc, Égalité, on lui coupe la tête. Mais à côté de ça, pourquoi est-ce qu’il faut tuer Manon Roland ? Manon Roland, Madame Roland. Vous savez, son mari était arrivé à s’enfuir, lui. Il n’a pas été de ceux qui vont être guillotinés, mais je vais vous en parler. Ce malheureux homme qui avait 59 ans à ce moment-là, s’est suicidé dans une forêt, près de Caen. Il y a deux autres des Girondins qui n’ont pas été attrapés, c’est Pétion et c’est Buzot. Eux, ils se sont sauvés à travers la France. Ils se sont cachés dans la région de Bordeaux, à Saint- Emilion. On a retrouvé leurs cadavres dévorés, dit-on, par des loups, mais plutôt par des chiens errants. Ils s’étaient suicidés. Probablement s’étaient-ils empoisonnés, et Buzot était le grand ami de Manon Roland. C’est un adultère chaste, vous savez. Ils s’écrivaient, ils se tutoyaient, et ils s’écrivaient des lettres passionnées. Mais ils n’avaient pas été amants, Manon Roland, c’est une petite folle, c’est entendu, mais c’est quelqu’un de propre, quelqu’un de noble. Mais alors, pourquoi faut-il tuer Manon Roland ? Et surtout, pourquoi faut-il tuer la reine ? La reine, je vous en ai assez parlé, je vous ai dit à quel point elle avait trahi. Elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait, que c’était une trahison littérale, totale, puisqu’elle essayait de renseigner l’ennemi sur les mouvements des troupes françaises. C’était une femme qui, autrefois, ne méritait pas beaucoup d’estime, qui ridiculisait son mari, mais enfin elle a bien changé. Elle était d’esprit fort, disons qu’elle se moquait des choses religieuses, elle trouvait que son mari était un dévot imbécile, et puis, maintenant, à proximité de la mort, elle avait changé. Savez-vous qui a demandé que la reine passe en jugement, qui a demandé qu’elle soit envoyée devant le Tribunal Révolutionnaire ? C’est Barère, cet affreux petit bonhomme, vous savez, qui sortait de la Constituante, et qui maintenant prenait le vent, se poussait par tous les moyens. Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-
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    tombe, a unephrase atroce sur Barère, car il se piquait de poésie. Il l’appelle « le troubadour de la guillotine ». Chateaubriand dit : « Barère avait pris position dans le baquet de sang sous l’échafaud (dans le baquet de sang !) et on l’entendait là, qui croassait : « La mort ! La mort ! » C’est Barère qui a demandé que la reine passât en jugement. Pour quoi faire ? Pourquoi la punir ? Et puis, il y a l’histoire de son fils, qui avait été particulièrement ignominieuse. C’est un coup d’Hébert, ça. Hébert, l’homme du Père Duchesne. Ça ne nous étonne pas. Hébert qui était allé interroger lui-même le petit Louis XVII, ce gamin qui avait huit ans, et qui lui avait posé des questions. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire. Le cordonnier Simon, qui était chargé de la garde du petit Louis XVII, s’était aperçu que ce garçon, qui est tout de même petit - huit ans -avait ce que l’on appelle de mauvaises habitudes. Alors, il l’avait interrogé et il s’était dit : « Tiens, j’ai un moyen de pression sur le Tribunal Révolutionnaire pour faire condamner encore davantage la mère », et il avait interrogé le petit, pour lui faire dire que s’il se conduisait ainsi, c’était sa mère qui le lui avait appris, que sa mère s’amusait beaucoup avec lui. Ignoble. Odieux. Alors, vous savez, quand elle est passée en jugement, et qu’on lui a sorti ça : « Qu’est-ce que vous avez fait avec votre fils ? » (Il paraît que lui-même l’a avoué, qu’on lui avait appris ces méthodes-là), alors, cette malheureuse femme s’est retournée vers la foule, qui était là - vous savez que le Tribunal Révolutionnaire, c’était public - et elle a dit : « J’en appelle à toutes les mères, est-ce que c’est possible, ce que vous me dites là ? » Et on lui coupera la tête. Elle s’est très bien tenue. Vous vous imaginez ce que c’est pour la reine d’être dans la charrette, les mains liées derrière le dos, cette femme qui était autrefois si fière d’elle, pleine de parures ? Elle avait écrit le matin un petit billet qui est reproduit maintenant assez souvent : « Mon Dieu, ayez pitié de moi. Mes pauvres enfants, je n’ai même plus de larmes pour pleurer sur vous. Souvenez-vous de moi. » Voilà, hein, on la tue. C’était vraiment, ce 16 octobre, un crime gratuit. Eh bien, attention, ces crimes-là, qui sont les crimes de Danton, puisque c’est Danton qui avait demandé que le Tribunal Révolutionnaire coupât au moins une tête par jour, Robespierre n’en était pas coupable. Et maintenant, on va lui lancer entre les pattes, à Robespierre, l’histoire de la déchristianisation. Ça arrive, pardonnez- moi, comme des cheveux sur la soupe. Vous savez qu’en octobre et novembre 93, tout à coup, il y a un mouvement de déchristianisation dans Paris. Il va se passer les choses que je veux vous raconter, on va casser les statues des saints à la porte des cathédrales. Michelet, qui trouve ça très drôle : « Oui, oui, on cassa le nez de quelques saints sur les catholiques. » Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a là-dessous ? Bien, voilà du nouveau. Soboul, Albert Soboul, dans ma première conférence, quand je vous expliquais quels étaient vraiment les spécialistes solides de la Révolution, aujourd’hui, je vous ai dit, c’est Albert Soboul. Il a beau être un marxiste inconditionnel, il a bien travaillé. Et alors, dans sa thèse qui est toute récente, sa thèse qui s’appelle Les sans-culottes parisiens de l’An II, il a fait ce travail considérable, de bénédictin, d’aller chercher les archives de toutes les sections, des 48 sections de Paris pendant l’An II et de bien regarder leur état d’esprit. Et il touche ça perpétuellement, le pouls de Paris, pendant l’année 93-94. Alors, voilà ce que
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    Monsieur Soboul écrità la page 286 de ses Sans-culottes parisiens de l’An II : « L’entreprise de déchristianisation a été systématiquement lancée par un certain nombre d’hommes qui n’appartenaient pas à la classe populaire. La déchristianisation lui a été suggérée par des hommes qui lui étaient étrangers. » Un peu plus loin : « On ne trouve aucun arrêté, et même aucune délibération, ni d’assemblée générale de section, ni de société populaire, malgré une hostilité des sans-culottes, à l’égard de l’exercice du culte, en octobre et en novembre 93. » Alors, d’où ça vient-il ? Ben, ça sort, on le dit, ça sort surtout d’Hébert, c’est vrai, Hébert, les hébertistes, les gens du Père Duchesne vont soutenir avec violence la déchristianisation, mais je vois apparaître deux noms qui ne sont pas spécialement des hébertistes. Je vois Léonard Bourdon, un député du centre, je vois Anacharsis Clootz. C’était un Prussien, un baron prussien qui s’était fait naturaliser français, qui prononçait du reste des paroles assez incohérentes ; mais qui tout à coup se met en vedette au moment de cette déchristianisation. Qu’est-ce qu’il y a derrière ? Ce qu’il y a derrière, c’est la continuation de cette vieille haine que les Constituants voltairiens, que les gens de la Législative du type Condorcet ou de la Gironde, continuent à nourrir contre l’esprit de Jean-Jacques Rousseau. Robespierre représente l’esprit de Jean-Jacques Rousseau. Je vous ai apporté là des textes, il faudrait que je les retrouve, des textes de la fin de 92, qui vous montrent la violence de la haine que suscitait Robespierre, précisément parce qu’il était du côté de Rousseau. Brissot avait écrit, le 14 décembre : « Il a sapé... - Qui, il ? C’était un malheureux, qui s’appelait Jacob Dupont, qui avait fait le 14 décembre à la Législative un grand discours sur l’athéisme. Dupont, il tournera mal, ce pauvre type, et là, je souris en pensant à la phrase que Jaurès a écrite sur lui, saluant le grand athée Jacob Dupont : » C’est un prêtre qui s’était déprêtrisé, et qui sera bientôt arrêté pour avoir tenté de violer une vieille femme aveugle, et il sera interné à Charenton. » Ben, Brissot avait été transporté de joie par l’affirmation athée de Jacob Dupost et il avait dit, lui, Brissot : - ... Il a sapé d’une haine vigoureuse l’empire des prêtres que nos anarchistes veulent rétablir. » C’est une phrase très importante. « Nos anarchistes », c’est Robespierre et sa bande qui, paraît-il, veulent rétablir l’ordre des prêtres. Alors, lorsque Cambon, en novembre 92, avait demandé qu’on cessât de payer des indemnités au clergé constitutionnel, et que Robespierre avait dit : « C’est une indignité, enfin, vous leur avez pris leurs biens, vous avez eu raison, mais vous devez maintenant les entretenir et vous ne voulez plus tenir parole. » Alors, Condorcet, qui avait applaudi à l’idée de Cambon, avait, dans son journal, La Chronique de Paris du 9 novembre 92, écrit ce qui suit, ou fait écrire, car il est possible que l’article soit du pasteur Rabaut-Saint-Etienne : « C’est un prêtre, le citoyen Robespierre, il s’est fait une réputation d’austérité qui vise même à la sainteté. Il monte sur les bancs, il parle de Dieu et de la Providence, il se dit l’ami des pauvres, des faibles, (« des faibles d’esprit - ajoute spirituellement l’auteur de l’article -), oui, Robespierre n’est qu’un prêtre et ne sera jamais qu’un prêtre. » Eh bien, ce sont ces gens-là qui vont lancer contre Robespierre, qu’ils détestent pour des raisons bourgeoises, pour des raisons de propriété, qui vont lui lancer dans les jambes cette affaire de la déchristianisation, parce qu’ils savent bien qu’il ne marchera pas. On
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    veut refaire àRobespierre le coup qu’on a fait aux petits curés de campagne, avec la constitution civile du clergé. Alors, vous voyez d’abord Fabre d’Églantine, qui est un ami de Danton, qui propose le 6 octobre son fameux calendrier révolutionnaire. Et quand l’abbé Grégoire lui demandera pourquoi : « Pour qu’il n’y ait plus de dimanches », répond Fabre d’Églantine. Calendrier révolutionnaire, il comporte du bien et du mal. Je dois vous dire qu’il y a des choses épatantes, admirables, c’est une trouvaille folle, les mois, vous savez, prairial, germinal, messidor, thermidor, c’est admirable, même phonétiquement. Seulement, il n’y a pas que ça, il n’y a pas que les mois, vous savez que les jours avaient des noms, c’étaient des noms de légumes. Ça s’appelait potiron, tomate, citrouille. On était obligés de mettre ça sur les lettres. Le décadi, c’est-à-dire le dixième jour, remplaçait le dimanche, puis le quintidi, c’est-à-dire le cinquième jour, remplaçait le jeudi. Ils étaient soit zoologiques, soit aratoires. Il y avait un jour qui s’appelait « âne », l’autre « bœuf », l’autre « vache ». Aratoires, ça veut dire, qu’ils s’appelaient « pioche », ils s’appelaient « pelle ». Alors, ça, le calendrier révolutionnaire, c’est fait justement pour déchristianiser. Seulement, c’est peu de chose. Ce qui commence à être beaucoup plus sérieux, c’est ce qui se passe le 6 novembre. Dans la nuit du 6 au 7 novembre, Léonard Bourdon, qui est du centre, et Anacharsis Clootz, de quoi je me mêle, vont trouver l’archevêque de Paris, Gobel, l’archevêque constituant, et le somment, le mettent en demeure de se déprêtriser le lendemain. Pauvre Gobelle, qui a probablement perdu la tête, c’était très triste. Le 7 novembre. Le 10 novembre, voilà qu’on s’est emparé de l’église Notre-Dame et on a décidé qu’on allait faire une Fête de la Raison. Alors, c’est la femme d’un imprimeur hébertiste, qui s’appelait Momoro, qui va être déguisée en déesse de la Raison, et il y aura des danses, d’ailleurs assez convenables, à l’intérieur de Notre-Dame de Paris, puis, on convie la Convention à venir, on donne une seconde représentation de la Fête de la Raison, à Notre-Dame, et toute la Convention y vient. Attention, une grande partie de la Convention est ravie de ce qui se produit. La Convention va être tout à fait d’accord avec le décret que demande le 16 novembre Cambon, l’éternel Cambon, qui demande la fermeture de toutes les églises. Alors, Robespierre intervient. Robespierre commence à dire : « Mais de quoi s’agit-il ? » D’abord, il fait prier Clootz de venir s’expliquer aux Jacobins : « Et de quoi vous mêlez-vous ? Vous êtes un baron prussien, c’est entendu, vous vous êtes fait naturaliser, mais pourquoi diable cette offensive antichrétienne ? » Aux Jacobins, le 21 novembre, Robespierre va dire : « Mais c’est une méthode aristocratique, c’étaient les aristocrates qui étaient autrefois les athées. » Et effectivement, en 93, le jour de la Fête-Dieu, un incident s’était produit. Le prêtre s’était baladé dans les rues avec son ostensoir, et la Garde Nationale, ceux qui le voulaient, on ne les obligeait pas, avait présenté les armes. Et voilà qu’un adjudant de la Garde Nationale avait gardé son chapeau sur la tête, et continu à fumer sa pipe. Le curé passant, lui, c’était carrefour de la Croix-Rouge, lui avait fait un petit geste avec la tête : « Au moins, découvrez-vous. » Et le soldat lui avait répondu :
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    « Va tefaire foutre. » Eh bien, le soldat, qui était un adjudant, avait été mis en prison et il avait été expulsé de cette nouvelle Garde Nationale populaire. Alors, Robespierre dit : « Mais cet effort qu’on est en train de faire maintenant, la déchristianisation, il ne correspond pas du tout à la volonté du peuple. » Et le 5 décembre, Robespierre, à la tribune, va rappeler : « Liberté des cultes, c’est le devoir. Liberté des cultes. » Michelet n’aime pas du tout ça, vous savez, à propos de ce que je viens de vous dire sur le 5 décembre, liberté des cultes. « Démenti violent, écrit Michelet, à l’esprit de la révolution. » Ha ! Robespierre rouvrait les églises fermées par le décret Cambon du 16 novembre, il biffait le XVIIIe siècle, il nous replongeait dans le passé. Toujours est-il que la Convention intimidée n’ose plus continuer, qu’Hébert baisse le ton, et que la tentative de déchristianisation avorte. Parallèlement, un redressement admirable se produisait. Saint-Just était à Strasbourg, il préparait l’offensive de Hoche. Hoche va se lancer les 25 et 26 décembre, c’est le succès de Geisberg, les Austro-Prussiens sont refoulés. En Vendée, deux très grands succès, 14 décembre, Le Mans, et 26 décembre, Savenay. La grande armée catholique et royale, elle est pulvérisée. Toulon est repris. A qui ? J’appellerai ça les Anglo-bourgeois, si vous voulez, puisque c’est la bourgeoisie de Toulon qui avait prié les amiraux de se vendre aux Anglais. Eh bien, Toulon est repris le 19 décembre. Quant à l’assignat, il tient bon. Encore un témoignage d’adversaire, témoignage de Mallet, toujours Mallet du Pan, mémoire du 1er février 94 aux coalisés : « Le chiffre total des assignats mis en circulation a diminué en mai 93. La perte était de 60 à 75%, elle n’est plus que de 35% à Paris. Et dans plusieurs départements, elle descend à 25. » Pourquoi ? A cause de la loi du maximum que Robespierre avait imposée. Puisqu’il y a un prix maximum sur les denrées, alors, l’assignat remonte, la dépréciation de l’assignat n’est plus un fléau du peuple. « Les Français, écrit avec haine Mallet du Pan, les Français sont parvenus à réaliser là une opération à la fois très économique pour l’État et très populaire. » D’autre part, le 4 décembre, le Comité de Salut Public avait opéré une concentration nouvelle du pouvoir. Vous vous rappelez la Constitution de 91, qui permettait une autonomie incroyable aux départements, puisqu’il n’y avait pas de représentants du pouvoir central, eh bien, maintenant, à partir du 4 décembre, il y aura un agent national dans chaque département, qui veillera à l’état d’esprit de la population. Et puis, vous avez aussi la Commune qui est maintenant remplacée par les fonctionnaires. Oh, je sais bien qu’il y a des scandales. Les scandales, c’est Fouché, c’est Carrier, c’est Fréron, c’est Barras, c’est Tallien : ce sont des proconsuls de province qui se conduisent d’une manière abominable, et qui font détester la révolution. Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est le jeu de Danton là-dedans. Danton avait essayé de se faire appuyer par les hébertistes. Danton avait été l’homme de la Terreur, mais le 21 septembre, Vincent, qui est un hébertiste, prononce aux Cordeliers les mots suivants : « Cet homme peut bien essayer de nous en imposer avec de grands mots, mais nous ne serons jamais ses dupes. » Hein, on l’a venu venir, Danton, on sait qui il est, on sait comment il s’arrondit. Du reste, il va aller ces jours-ci à Arcis-sur-Aube, et Monsieur Mathiez, qui a travaillé sur les petits papiers
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    nécessaires, Monsieur Mathiezs’est aperçu qu’en novembre, les 4, 7, 11, 17, 18 novembre, Danton est chez son notaire à Arcis-sur-Aube pour s’arrondir encore. Avec quel argent ? Tout à coup, Danton, voyant que son jeu est éventé - vous savez, son jeu d’autrefois, le coup de queue du turbot vers l’extrême-gauche, du turbot qui exigeait la guillotine pour tous - tout à coup, le voilà qui revient, Danton (nous sommes le 21 novembre), il revient d’Arcis-sur-Aube mé-ta-mor-pho-sé : transformation radicale ! Le 22 novembre, à la Convention, coup de queue du turbot à droite : « Je demande l’économie du sang des hommes ! Je réclame l’économie du sang des hommes ! » Et même le 2 décembre, il va protester contre les ultra-révolutionnaires en disant : « Après avoir tout donné à la rigueur, donnons tout à la sagesse. » Attention à la date, hein ! C’est le 2 décembre que Danton dit ça. Où en sommes- nous militairement, le 2 décembre ? Tout à l’heure, à toute vitesse, je vous énumérais les victoires de la République. Je vous avais dit que c’était le 14 décembre que les Vendéens s’étaient fait écraser au Mans, que c’était le 26 décembre qu’ils s’étaient fait écraser à Savenay, que le 19 décembre, Toulon avait été repris ; et que le 26 décembre, Hoche enfonce les Austro-Prussiens au Geisberg. Mais c’est le 2 décembre que Danton dit ça. Et le 2 décembre, alors que la situation n’est pas du tout redressée, et que militairement, c’est très dangereux, le voilà qui demande, lui, l’initiateur de la Terreur, il demande l’économie du sang des hommes. Qu’est-ce qui se passe ? Il se passe qu’en réalité, Danton a médité son coup pendant qu’il était à Arcis-sur-Aube, et qu’il s’est dit : « Voilà ce qu’il faut faire, la guillotine commence à être excessive, il y a des tas de gens qui en ont assez, des gens qui ont peur, je m’en vais me présenter devant l’opinion publique comme celui qui préparera l’apaisement. On va faire une paix brûlée, peu importante, et on va établir, maintenant après s’être débarrassé de ce Robespierre couvert de sang, on va rétablir une république des notables où moi, Danton, je serai au premier rang. » Robespierre était perplexe, tout d’abord, il dit : « Mais qu’est-ce qu’il veut ? » Et il l’a même couvert. Les hébertistes l’avaient attaqué, il l’a même couvert, le 2 décembre, aux Jacobins, en disant : « Jusqu’à preuve du contraire, je tiens Danton pour un bon patriote. » Et c’est que ça va de plus en plus fort. Le 5 décembre, Danton lance son vieux camarade, son petit ami, Camille Desmoulins, avec un nouveau journal. Où a-t- on trouvé l’argent ? Mystère. Ce journal s’appelle Le Vieux Cordelier, et à partir du 5 décembre, périodiquement, tous les sept ou huit jours, dans Le Vieux Cordelier, vont paraître des articles disant : « Il faut ouvrir les prisons, toutes les prisons. Plus de suspects. » C’est-à-dire libération de à toute la contre-révolution. Robespierre est très effrayé. Robespierre se dit : « Ça, c’est la ruine de la République. Il n’y a pas moyen. » Mais pourtant, toucher à Danton, ça lui paraît très grave, parce que c’est tout de même quelqu’un qui s’est engagé pour la république. Toucher aux hébertistes aussi, ce sont des enragés, ce sont des excessifs, mais s’il faut passer à la guillotine tous ces gens-là, c’est grave. Le 31 octobre, lorsque les Girondins ont été guillotinés, ils se sont très bien tenus, vous savez, ils ont même chanté La Marseillaise jusque sous le couteau, presque. Vergniaud avait eu un mot que l’histoire a recueilli : « C’est la révolution qui dévore comme Saturne tous ses
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    enfants. » Jeveux bien la reprendre, cette phrase, mais en la changeant. Ce n’est pas vrai que la révolution mange ses enfants, la révolution dévore un par un ses ennemis. Et maintenant, les ennemis de la révolution, c’est Hébert, l’enragé d’un côté, et de l’autre, c’est Danton, qui veut tout abandonner au moment où la situation est la plus dramatique. Billaud-Varenne insiste jour par jour, au Comité de Salut Public, pour l’arrestation de Danton, et c’est Robespierre qui dit : « Non, pas encore. Essayons de les intimider. » Alors, le 10 décembre, Robespierre fait arrêter Clootz, Anacharsis Clootz. C’était facile. C’était un à peine Français. Avertissement aux hébertistes. Et le 14 décembre, Robespierre fait arrêter Fabre d’Églantine, qui était l’homme de main de Danton. Avertissements qu’il donne à droite et à gauche, avertissements aux hébertistes, avertissements à Danton, parce qu’il voudrait tout faire avant d’en arriver aux mesures extrêmes. CHAPITRE 16 L’année 1794 commence. C’est la dernière année réelle de la révolution, et il paraît, enfin, si j’en crois Michelet : « Il faut maintenant, dit-il, du courage, un grand courage pour suivre Robespierre dans son action. » Et quand il dit « un grand courage », c’est-à-dire qu’il faut lutter perpétuellement contre la nausée. Ce n’est pas du tout mon avis. Robespierre est un homme malade, on ne l’a jamais assez souligné. Ici, il y a un livre de Jean Massin, qui date de trois ou quatre ans, je crois, sur Robespierre, qui pour la première fois a indiqué qu’il ne fallait surtout pas oublier que Robespierre, depuis 91, et surtout depuis 92, est un homme qui se sent profondément atteint dans sa santé. Il a l’impression qu’il n’en a plus pour longtemps. Cet homme malade, qui avait d’abord refusé d’entrer dans le Comité de Salut Public et qui s’était dit « Je dois le faire », est en proie à une bataille terrible, en cette fin de 93 et au début de 94. Robespierre, c’est l’homme de la ligne droite. Il a une certaine idée. Il a vu la République avec une certaine conception, et surtout, dans son intention, c’est une cité juste qu’il voulait construire. Du moins contribuer à édifier, quoi. Alors, il a contre lui deux groupements. Il y a le groupement des hébertistes. Ce n’est peut-être pas le nom qu’on employait à ce moment-là. Il y a bien Hébert, qui est au centre, mais enfin, on ne disait pas les hébertistes, on disait les « enragés », les exaltés, et je vous ai dit, dans ce groupe, il y avait des gens estimables, comme Billaud-Varenne, et Robespierre avait attaché Billaud-Varenne au Comité de Salut Public à partir du 6 septembre, mais il restait ce grouillement des Vincent, Ronsin, Momoro, de Cloots, qui regardaient du côté du Comité de Salut Public avec une idée de surenchère, en disant : « Il faut en demander de plus en plus. » Puis, à côté, vous avez Danton. Nous en parlions à la fin du dernier exposé. Danton, brusquement, vient d’opérer une nouvelle volte-face. Ça m’amuse de penser que Jaurès, qui veut tellement être indulgent à l’égard de Danton, reconnaît : « Il n’a pas de système lié. » Ah, ben, je comprends qu’il n’a pas de système lié. Mais regardez ce qu’il a fait depuis quelques mois. Brusquement, vous avez vu cet homme qui était d’abord très doux avec les Girondins, qui avait essayé de les protéger parce qu’eux-
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    mêmes l’avaient protégé,brusquement, vous l’avez vu changer sa politique, quand il s’est trouvé mouillé dans l’affaire Dumouriez, et le 10 avril 93, il commençait déjà à parler de Tribunal Révolutionnaire, puis de Terreur. Vous l’avez vu pousser dans cette ligne le 5 septembre. C’est lui qui avait demandé une tête par jour. C’est lui qui, tout en détestant les hébertistes, tâche de s’unir avec eux pour faire tomber le Comité de Salut Public, et surenchérir avec l’extrême gauche, puis, brusquement, nouvelle volte-face, renversement absolu. Au début de décembre, même dans la fin de novembre 93, ce même Danton, qui était l’homme de la Terreur, disait : « Je demande l’économie du sang des hommes. » Et maintenant, il demande qu’on ouvre toutes les prisons, que tous les suspects soient libérés, c’est-à-dire que toutes les forces contre-révolutionnaires soient lancées dans la bataille à un moment où la République est tellement menacée. Les victoires ne sont pas gagnées encore, ni contre Toulon, ni contre les Vendéens, ni contre les coalisés et Danton demande l’abandon de la politique républicaine. Robespierre manifeste une patience incroyable. Danton avait déchaîné quelqu’un à la tribune - il travaillait d’abord par personnes interposées -, un homme nommé Philippeaux, nom oublié, mais à certains moments, il a été important. Philippeaux était monté à la tribune pour faire une attaque très violente contre la politique suivie en Vendée, et, derrière ceux qu’il attaquait en Vendée, il attaquait qui ? Il attaquait le Comité de Salut Public. Robespierre avait parfaitement compris le jeu, il avait répondu à Philippeaux avec une certaine patience, il l’avait plutôt traité de fou, il n’avait pas voulu s’emballer. Et à l’égard de Camille Desmoulins qui, avec un argent que je ne connais pas, était arrivé à lancer le journal qui s’appelle Le Vieux Cordelier, dans lequel il demandait le modérantisme absolu, c’est-à-dire tous les contre- révolutionnaires lâchés dans la nature, Robespierre n’avait pas voulu s’emballer non plus, il lui avait parlé avec douceur. Camille Desmoulins, c’est un gamin. Je n’ai pas d’opinion très précise sur lui. J’ai essayé de vous le décrire un jour, avec ce regard trouble qu’il avait, le teint bilieux, avec ces antagonismes de caractère. Il y avait à la fois chez lui de l’arriviste, de l’intrigant, et du gentil. C’était un instrument de Danton. D’autre part, il s’était marié. Robespierre allait chez lui. Il avait épousé sa Lucile, qu’il convoitait depuis des années. Il avait un tout petit garçon qui s’appelait Horace. Robespierre aimait les gosses. Très souvent il avait joué avec le petit Horace. Alors, il se disait : « S’il faut que je frappe Camille Desmoulins dans son jeune bonheur, enfin, il est si content avec sa Lucile, s’il faut que je fasse disparaître le père du petit garçon que j’aime bien, c’est tout de même terrible. » Il avait parlé aux Jacobins, c’est-à-dire dans l’intimité des Jacobins, loin de la Convention Nationale, il avait parlé à Camille. Il avait essayé de lui dire : « Est-ce que tu te rends compte, Camille, de ce que tu fais, enfin, tu ne vois pas où conduit ta politique ? » Et Camille, Danton était derrière, avait mal répondu, en disant : « Mais je ne suis pas un enfant, je suis un grand garçon, je sais ce que je fais. » Il avait été exclu ce jour-là des Jacobins. Eh bien, c’est encore Robespierre qui va le faire réintégrer dans les Jacobins, espérant toujours qu’il se reprendra. Bien, il n’y a pas moyen. On le voyait de plus en plus aller loin. Camille va même préparer un numéro de son Vieux Cordelier où, sous une transposition
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    antique, il feintde parler de Caligula ou de Néron. C’est le Comité de Salut Public, c’est Robespierre qu’il met en scène, le désignant comme un tyran. Robespierre, vous vous en souvenez, avait fini par frapper double. Avertissements, hein ? Il avait frappé du côté des hébertistes, en faisant prononcer le 10 décembre l’arrestation d’Anacharsis Cloots, et le 14 décembre, l’arrestation de Fabre d’Églantine. Je n’ai pas le temps de vous raconter en détail l’histoire de Fabre d’Églantine. Elle est horriblement malpropre. C’est là où le couvercle se lève sur ce grouillement d’affairistes, de corrompus, de gens affreux, dont s’entourait Danton. C’est l’histoire de la Compagnie des Indes, c’est une vieille compagnie commerciale où la corruption était énorme, qui ou bien se liquidait elle-même, ou bien c’était l’État qui s’occupait de la liquidation. Alors, vous pensez que si elle se liquidait elle-même, elle allait s’en tirer. Alors, la Convention et le Comité de Salut Public avaient dit : « C’est l’État qui va s’en occuper. » Bien, ceux qui, jusque-là, s’étaient chargés de l’opération, c’étaient des gens comme Chabot (je vous en ai parlé, de Chabot, c’est un ancien moine qui avait épousé la fille des banquiers Frey, Chabot, c’était un intrigant, c’était un homme d’argent). Vous aviez aussi Delaunay, vous aviez Basire, vous aviez le pasteur Julienx, vous aviez Fabre d’Églantine. Tout ça grouillait dans l’histoire de la liquidation de la Compagnie des Indes. Et tout à coup, on s’aperçoit que le décret, le décret pris par la Convention, disant « C’est l’État qui va liquider », le décret a été falsifié dans sa rédaction définitive. Qui c’est qui l’a falsifié ? On s’est demandé si ce n’était pas Fabre d’Églantine. Scènes comiques, burlesques et misérables où ils s’entre-déchirent les uns les autres. C’est d’abord Chabot qui vient trouver le Comité de Salut Public, non, c’est d’abord Fabre d’Églantine qui vient trouver le Comité de Salut Public, et qui dénonce ses camarades : « Vous savez, ce sont des fricoteurs. Et puis, là, vous savez, il y a de l’argent étranger. » C’est vrai que Dieu sait qu’il y avait là un grouillement d’étrangers. Il y avait les Broglie, il y avait les Schoenfeld, Frey, enfin, il y avait le banquier suisse Perregaux, tout ça fricotait. Alors, on a écouté, au Comité de Salut Public, on a écouté ce qu’a dit Fabre d’Églantine et on a déjà incarcéré un certain nombre de messieurs. Il y en a aussi Chabot qui est venu faire une contre- dénonciation, disant : « J’ai reçu cent mille francs de la Compagnie des Indes pour obtenir la corruption de Fabre d’Églantine. Alors, moi, honnête homme, je vous dépose sur la table du Comité de Salut Public ces cent mille francs. » Tout ça c’était tellement suspect qu’on finit, le 14 janvier par arrêter Fabre d’Églantine lui-même, qui est évidemment en plein dans la corruption. Mais quand Robespierre accepte, laisse arrêter Fabre d’Églantine, il se dit : « Ça va peut-être faire s’arrêter Danton. » Au moment où il y a cette double offensive contre lui, qu’est-ce qu’il fait, Robespierre ? Que fait le Comité de Salut Public ? Je vous assure qu’ils travaillent. On poursuit la préparation de la campagne, c’est l’hiver, et à cette époque, vous savez qu’en hiver, la guerre chômait. C’est ce qu’on appelait les quartiers d’hiver. Mais il faut préparer l’offensive du printemps. Et par bonheur, toujours ça a été l’éternel bonheur de la Révolution, les coalisés ne s’entendent pas. Vous vous rappelez peut-être que le 26 décembre, Hoche avait attaqué sur les lignes de Geisberg, c’est-à-dire dans la
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    Haute-Alsace, il avaitenfoncé les troupes ennemies, et qu’à ce moment-là, il y avait eu désaccord toujours, entre les Prussiens et les Autrichiens. Brunswick, qui commandait les Prussiens, n’était pas venu au secours des Autrichiens. Ça l’amusait un peu de les voir prendre une pile. Toujours est-il que la guerre stagnait. Saint-Just, qui est tout à fait dans la ligne de Robespierre, s’occupe de cette grande pensée robespierriste des infortunés, des pauvres gens, et Saint-Just, le 26 février, va présenter un rapport dans lequel il dit : « La force des choses nous conduit peut- être à des résultats auxquels nous n’avons point pensé. L’opulence est entre les mains d’un assez grand nombre d’ennemis de la Révolution, les besoins mettent le peuple qui travaille dans la dépendance de ses ennemis. Concevez-vous qu’un empire puisse exister si les rapports civils aboutissent à ceux qui sont contraires à la forme de gouvernement ? » (...) « Les malheureux sont les puissances de la terre, ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent ». Alors, pour la première fois, quelqu’un, un gouvernant, avait proposé autre chose qu’une vente, même au rabais, des parcelles de biens d’émigrés. Saint-Just, appuyé par Robespierre, avait proposé que l’on donnât, que l’on remît une partie des biens d’émigrés aux plus indigents des communes. Il avait demandé - circulaire du 2 mars, je crois - à toutes les communes de France, de préparer la liste des gens les plus pauvres, et on leur avait donné peut-être, çaxi. Vous vous imaginez le contrecoup que ça aurait produit dans le ventre de la Convention, c’est-à-dire le Marais. « Comment ? On se met à donner des terres, maintenant ? Alors, les pauvres gens vont se croire des droits sur nous, avec cette phrase invraisemblable de Saint-Just que les malheureux sont les puissants de la terre, et que ce qu’il faut construire, c’est un gouvernement où il n’y aura plus de malheureux, où il y aura peut-être des pauvres, c’est impossible, où il n’y aura plus de misère. » C’est impossible ! Inacceptable. C’est dans ce même moment dans cette bataille épouvantable que Robespierre est en train de mener, qu’il arrache enfin à la Convention ce qu’on n’a pas pu obtenir, ni de la Législative, ni de la Constituante, l’abolition de l’esclavagexii. Avouez qu’on a mis du temps. La Déclaration des Droits de l’Homme, mais elle est de 1789. Et depuis 1789, ces constituants et ces hommes de la Législative et les gens de la Convention n’avaient encore jamais accepté que les droits de l’homme s’appliquassent aux noirs eux-mêmes. Eh bien, le 24 février 1794, c’est Robespierre qui enlève le vote, entendu, les noirs seront libres. Et puis, il lui faut rappeler un certain nombre de proconsuls. J’en ai parlé très vite la dernière fois, regardons ça d’un peu plus près. Ces gens qui s’étaient fait envoyer en province, se conduisaient souvent d’étrange façon. En particulier Fouché, qui s’est fait beaucoup remarquer. Qui c’est, Fouché ? C’est un ancien oratorien. Enfin, il était professeur à l’Oratoire, et la question est encore ouverte de savoir s’il avait ou s’il n’avait pas été ordonné prêtre. En tout cas, il appartenait à l’Église, peut-être n’étant pas un prêtre ordonné. Chateaubriand l’appelle « une hyène habillée », et j’ai regardé le portrait de Fouché, c’est toujours tellement intéressant d’étudier les visages. Il n’a pas de regard. C’est un homme qui, volontairement, efface son regard. Une espèce de regard aveugle, de regard trouble. On ne peut pas savoir ce qu’il pense, ce Fouché. Lorsqu’il avait été
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    envoyé comme commissairede la République dans la Nièvre d’abord, il s’était spécialisé dans la déchristianisation. C’est lui qui avait décidé qu’il fallait ôter de toutes les places publiques, et de toutes les routes, ce qu’il appelait les enseignes religieuses. Les enseignes religieuses, c’étaient les calvaires, enfin, les crucifix. Tout ça devait être abattu. C’est lui qui avait décidé qu’on mettrait à la porte des cimetières « La mort est un sommeil éternel ». Et quand il avait été transféré de la Nièvre à Lyon, premièrement, il avait fait, après Lyon conquise par Couthon, vous savez, il avait fait établir un système atroce de persécutions. Il y avait eu là, et Collot d’Herbois était son ami, il y avait eu là des exécutions au canon. Je ne sais pas si vous vous rappelez cette histoire terrible : pour gagner du temps, on mettait deux cents personnes sur la plaine des Brotteaux et on tirait au canon dedans. C’étaient des gens désarmés. C’étaient des prisonniers. Et puis, Fouché avait organisé sur la place des Terreaux une procession, une procession à son goût, lui, l’ancien prêtre, du moins l’ancien homme d’Église. C’était un âne qui avait défilé là et qui portait un ciboire attaché à la queue, et on lui avait fait brouter des hosties, et Fouché s’amusait beaucoup de ces choses-là. Alors, il y avait d’une part cette profanation religieuse que Fouché protégeait, et d’autre part, ces mitraillades, ces fusillades, ces canonnades de prisonniers. Et puis, il y avait eu Carrier. A Nantes, il est célèbre, Carrier. Carrier, c’est un proconsul qui avait été envoyé avec des instructions très précises de Hérault de Séchelles. Hérault de Séchelles, c’est un membre du Comité de Salut Public. Un drôle de membre, du reste. Quand on lui demandait de quel parti il était, il répondait : « Je suis du parti qui se fout des autres. » Hérault de Séchelles, c’est un grand seigneur, c’est un monsieur qui a conservé des allures distinguées. Il fréquente beaucoup chez Madame de Sainte-Amaranthe, qui est une espèce de prostituée de haut luxe, qui tient en même temps un tripot. Naturellement, c’est un ami de Danton. Et Robespierre a essayé de persuader Hérault de Séchelles qu’il vaudrait mieux pour lui de démissionner. Et c’est lui, lui, Hérault de Séchelles, qui a envoyé des instructions à Carrier en disant : « Il sera toujours temps d’être humain quand nous serons victorieux. » Alors, je vous assure qu’il en prenant, Carrier, du côté de l’inhumanité ! C’est la fameuse histoire des noyades à Nantes. Il y avait des quantités de vieux curés qui étaient là, ceux qui n’avaient pas pu se sauver, et on les avait flanqués en prison. Alors, comme il y avait aussi des religieuses emprisonnées, Carrier avait eu une idée ingénieuse : il faisait mettre nus ces prêtres et ces religieuses, il les attachait ensemble, (ça leur permettait d’avoir des rapports agréables), et on les mettait sur une embarcation. L’embarcation s’avançait dans la Loire et lorsqu’elle était à une bonne distance des deux rives et que ces gens nus et enchaînés étaient là qui attendaient ce qui allait leur arriver, eh bien, on ouvrait des trappes dans le bateau, et le bateau s’enfonçait, et les gardiens étaient là qui étaient partis non pas à la nage, mais sur des petites barques, et les curés et les religieuses étaient noyés. C’est ce qu’il appelait des noyades républicaines. Les mariages républicains, aussi. Il faut savoir que Carrier est un homme qui est très bien vu à Nantes, par la bourgeoisie nantaise. Pourquoi ? Parce qu’il ne veut pas ennuyer les gens de
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    Nantes, qui sontdes gens très riches, et qui se rapprochent à ce moment-là de la Convention en disant : « Il faut se faire tout petits, il faut donner de l’argent à Carrier afin que l’on ne nous ennuie pas. » Il y a chez Carrier des réceptions de belles dames, des dames de la bourgeoisie de Nantes. Il les invite à ses petits divertissements. Elles regardent avec sympathie les curés qu’on met nus. Les religieuses aussi. Tout ça dans une atmosphère curieuse de bourgeoisie riche. Vous avez encore Fréron et Barras. Barras, qui c’est ? C’est le marquis de Barras, qui s’est rallié, et qui au fond est un nanti, qui a l’intention d’apaiser la révolution le plus vite possible. Fréron, qui dirigeait autrefois L’Orateur du peuple est un homme qui avait poussé les cris de mort au moment des massacres de septembre, Fréron a été chargé de remettre de l’ordre à Marseille et à Toulon. Il n’y va pas de main morte ! Oh, Je sais bien ce qui s’est produit à Toulon, en particulier lorsque la ville était au pouvoir de ce que j’ai appelé les Anglo-bourgeois, avec la trahison des deux amiraux Chaussegros et Trogoff, je sais que ça n’avait pas été beau pour la classe ouvrière. Sachez qu’il y avait des ouvriers que l’on avait pendus - ça, c’était du pré-hitlérisme - qu’on avait pendus par le dessus du cou, à des crocs de boucherie, parce que le prolétaire, c’est l’ennemi. Alors, lorsque le marquis de Barras et Monsieur Fréron viennent pour remettre de l’ordre à Toulon, ils font subir à la bourgeoisie pire que ce qu’elle a fait. Vous avez aussi un type comme Tallien. Tallien, il a une autre méthode. Il était à Bordeaux, lui eh bien, Tallien avait commencé par incarcérer le plus grand nombre possible de gens, et par les faire passer à la guillotine. Puis il s’était aperçu qu’il y avait un coup à réaliser. Ce coup, c’était d’arrêter quelqu’un - même pas suspect, mais riche - et de le délivrer contre argent. Alors, il se faisait un argent fou. En plus, il s’était trouvé une petite femme, qui était la femme divorcée du marquis de Fontenai, de son vrai nom Théréia Cabarrus, la fille d’un Espagnol. Il en avait fait sa maîtresse et, avec elle, il menait grande vie à Bordeaux, grâce à l’argent qu’il se procurait en faisant arrêter des gens et en les relâchant contre de l’argent. Robespierre ne savait pas tout ça. Mais enfin, il avait quelques informations. Alors, il va envoyer deux contrôleurs, d’abord Julien, l’autre Jullien, pas l’abominable Julien de Toulouse, là, le pasteur vénal, non, il va envoyer son petit Julien de la Drôme, celui qui a empêché, vous vous rappelez peut-être, Lyon et la Provence de s’unir dans l’insurrection. Alors, il prend Jullien auprès de lui et il lui demande d’aller vérifier ce qui se passe en province. Et il envoie son frère, Augustin Robespierre, qui était lui aussi membre de la Convention, et qui va regarder, et qui fait des rapports. Si bien que ça va aboutir, le 23 janvier, au rappel de Barras et de Fréron. 8 février, rappel de Carrier. En mars, rappel de Fouché. Hébert, que Robespierre avait essayé, espéré intimider en arrêtant Clootz, Hébert fonce, de plus en plus fort. Il a un levier entre les mains, c’est le prix des denrées. C’est vrai que le maximum n’est plus appliqué, c’était très difficile d’appliquer le maximum. Qu’est-ce que ça voulait dire, le maximum ? Ça veut dire que les denrées devaient être vendues à tel prix et pas au-dessus. Alors, vous vous imaginez bien que les denrées, elles disparaissaient, qu’il y avait des tas de paysans qui se disaient : « On va garder notre blé ou nos légumes plutôt que de les vendre » à ce qu’ils
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    estiment être àperte. Alors, si le maximum permettait en effet le maintien de l’assignat, il se produisait en même temps la rareté des devises. On était pris dans une espèce de pince. Alors, voyant que le petit peuple est mécontent, les Hébert, les enragés, les exaltés, les impatients, tout ce que vous voudrez, se disent : « On va, à l’occasion, renverser le Comité de Salut Public avec ça. » Et ils dirigent une offensive de plus en plus violente. Le 12 mai, Momoro va parler. C’est un imprimeur. Je vous en ai dit un mot. Il avait une très jolie femme qui était actrice et c’est elle qui avait personnifié la Raison dans les mascarades de Notre-Dame. Eh bien, Momoro va dire : « Les hommes usés en république, les gens cassés en révolution nous traitent d’exagérés parce que nous sommes patriotes. Ils ne veulent plus l’être. » C’est contre Robespierre. Le 24 février, Hébert va parler des « endormeurs ». Et il ne veut pas encore donner de noms, quoiqu’il ait dit : « Les endormeurs traitent Philippeaux de fou. » Vous vous rappelez que c’est Robespierre qui l’avait qualifié ainsi Hébert : « Et ils traitent Camille Desmoulins d’enfant. » Le 4 mars, Carrier, qui est furieux parce qu’on l’a rappelé : « L’insurrection, attention, l’insurrection, voilà ce qu’il faut opposer aux scélérats. » Ce même jour, 4 mars, Hébert se dresse contre ceux qui veulent sauver les 70 royalistes. Qu’est-ce que c’est que ça ? Il y avait soixante-dix députés de la Convention qui avaient eu le courage de protester contre l’exécution des Girondins, lors des arrestations. Alors, naturellement, la surenchère démagogique disait : « Il faut les tuer, les soixante-dix qui ont protesté. » Ils n’étaient peut-être pas royalistes, mais enfin, ils avaient soutenu les Girondins. Et Robespierre dit, le 3 mars : « Je veux bien qu’on les exclue, mais je ne veux pas qu’on les tue ». Alors, Hébert partait de ça pour dire : « Vous voyez, Robespierre est un homme qui ne veut même pas purifier la Convention de ce qu’elle a de mauvais. Ce ne sont pas les voleurs, qui sont le plus à craindre, ce sont les ambitieux »; disait Hébert. Et le 9 mars, Vincent, Vincent, secrétaire général du ministère de la Guerre, Vincent appelle Robespierre «un réactionnaire.» Ça devient très grave, on parle d’insurrection. On parle de Cromwell. Ronsin, qui est de la bande - Ronsin, c’est le chef de l’armée révolutionnaire, cette petite milice que Robespierre avait demandée lui-même de constituer pour veiller à l’application du maximum dans les campagnes. Là, Ronsin a des hommes à lui. Il a son armée révolutionnaire, quatre à cinq mille hommes. Il a douze cents canonniers. Par conséquent, si ces gens-là se révoltent, ils ont une puissance militaire entre les mains. Il faut frapper. Robespierre avait tout fait pour ne pas devoir frapper, mais devant une pareille menace, ça y est, c’est décidé. Alors, Saint-Just va faire un rapport le 14 mars sur les factions de l’étranger, parce que, effectivement, il y a un grouillement d’étrangers derrière eux. On les arrête. On arrête Vincent, Hébert, Momoro, dans la nuit du 13 au 14 mars. Vincent et Ronsin aussi. Et ils vont passer le 24 mars à la guillotine. Plusieurs se tiendront très bien. Momoro, Cloots, très bien, avec dignité. Hébert sera lamentable. Hébert, l’homme du Père Duchesne, vous savez, qui avait son vocabulaire à lui, qui parlait de « panier de son », de « faire éternuer les gens dans le panier de son ». Il parlait aussi du « rasoir national », lui qui s’était frotté les mains, et qui avait poussé des cris atroces lorsque Manon Roland et la reine étaient passées
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    en jugement etavaient été exécutées, il est lamentable devant la guillotine, il se traîne, on est obligé de le supporter, de le porter à la guillotine, parce qu’il s’est mis à genoux. Ce qu’il y a d’affreux, c’est le comportement de la foule, qui regarde ça. Jaurès a eu une phrase, je crois la savoir, une phrase remarquable, il dit : « Il y a des gens qui insultaient, qui insultaient Hébert lorsqu’il montait à la guillotine, lui citaient ses propres expressions : « Va éternuer dans le panier à son, Va ! Va faire connaissance avec le rasoir national, va ! » Et Jaurès dit : « La foule soufflait l’haleine de sa propre bouche, à celui qui allait mourir. » Seulement, en même temps qu’Hébert, il y a Danton, qui fait la politique que vous savez. Si les hébertistes sont, comment dirais-je, des vers, des termites dans le bois de la Révolution, Danton, c’est l’homme qui tient une scie et qui est en train de couper l’arbre de la Révolution. Alors, il faut y aller. Et ce ne sera pas commode pour Robespierre d’y aller. Pas commode. Il est harcelé par des gens qui lui demandent la tête de Danton. Billaud-Varenne dit : « Danton, c’est le plus grand ennemi de la république. » Et puis, je ne sais pas pourquoi, au Comité de Salut Public, il y a un nommé Vadier, euh, au Comité de Sûreté Générale, un nommé Vadier. Vadier et Amar sont les deux têtes du Comité de Sûreté Générale qui est acharné contre Danton. Je vous répète, je ne sais pas. Il y a des raisons privées, sans doute. Ils le détestent. C’est Vadier qui a inventé l’image du turbot farci. « On le videra, ce turbot farci », dit-il. Et Robespierre, qui est là, dit : « Toucher à Danton, tout de même ! » Même sentiment pour Camille. Il l’a bien connu, Danton, il allait chez lui. Je vous ai parlé de la lettre qu’en février 93 il avait écrit quand sa femme était morte. C’est une lettre émouvante. Et Robespierre, quoi qu’en dise sa légende, est le contraire d’un homme sanguinaire. Dans un livre dont je vous ai parlé une fois, un livre tout récent, qui a d’admirables illustrations dont sont tirées très souvent mes images de générique, le livre de Furet et Richet, hé bien, il y a un mot que je trouve excellent : « La légende est arrivée à faire passer pour sanguinaire ce Robespierre qui était un modérateur. » xiiiEt de toute manière, on ne peut plus hésiter devant ce que fait Danton. Le 19 mars, Danton monte à la tribune et va prononcer un discours dangereux : « Il y a des masques à arracher, dit-il, le moment est venu de distinguer entre les faux révolutionnaires et les vrais. » Qui vise-t-il ? Il vise Saint-Just, il vise Billaud, et il vise de travers, sans oser encore le dire, Robespierre. Alors, Robespierre va finir par céder, la mort dans l’âme, vous savez. Ça ne lui plaît pas, de toucher à Danton. Enfin, il faut le faire. Danton a une allure de matamore, un matamore roublard, comme dirait du reste Monsieur Mathiez. Danton, se sentant menacé, prononce un certain nombre de phrases que l’histoire a recueillies. Danton dit : « On ne touche pas à Danton. Ils n’oseront pas toucher à Danton. » Ou encore dit-il : « S’ils s’approchent de moi, je n’ai qu’à me retourner et à leur montrer ma gueule pour qu’ils tombent foudroyés. » En réalité, il n’est pas si sûr de lui. Et nous savons, nous avons deux détails qui ont été peu connus, mais il faut que je les rapporte, parce que ça corrige un peu la physionomie légendaire de Danton. Danton, se voyant en péril, contre lui, Danton va demander à deux reprises à se mettre en rapport avec Robespierre, à dîner avec lui, chez un administrateur de la guerre, dont j’ai oublié le nom. Un déjeuner est
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    organisé. Robespierre estlà qui regarde Danton, il écoute, il se demande ce qu’il va faire, et à la fin du repas, quand on est au café, quand on est au moment de prendre le café, Danton se lève et embrasse Robespierre. Robespierre reste de glace. Et nous avons surtout dans les notes de Robespierre un petit détail que je n’ai jamais vu mais que je trouve très important, il écrit, parlant de Danton : « Les efforts impuissants et ridicules qu’il fit devant moi pour pleurer » Ah ! Ah ! le matamore, quand il se sent menacé, il vient chez Robespierre, il pleure devant lui, ou plutôt, il essaie de pleurer devant lui, en disant : « Non, mais tu me connais, Robespierre, tu sais qui je suis. » C’est Saint-Just qui va être chargé du réquisitoire. Et on va lui faire un sale coup à Saint-Just. Saint-Just s’était dit : « Je m’en vais attaquer cet homme dangereux de face. » Et la décision a été prise d’attaquer le 30 mars. C’est le 24 que les hébertistes ont été envoyés à la guillotine, et le 30, on décide d’arrêter Danton. Alors, Saint-Just et Robespierre, tous deux, méditent ce qu’il faut lui dire. C’est une grande séance qui aura lieu le 30 mars, à la Convention, et où Saint-Just dira en face à Danton, tout ce qu’il faut lui dire. Notez qu’ils ne savent pas, ni Robespierre ni Saint-Just, ils ne savent pas tout ce que nous savons aujourd’hui sur Danton. Robespierre n’a pas sous les yeux un document que Monsieur Mathiez a retrouvé et qui est bien singulier. Il a retrouvé ça dans les papiers de Danton. C’est une note du banquier anglais Boydxiv. Pourquoi Danton avait-il ça dans ses papiers ? Peut-être parce que ça lui permettait de compromettre des camarades en se protégeant lui-même. Dans cette note du banquier anglais Boyd, on voit que l’argent de Pitt était en dépôt chez Perregaux, et que cet argent servait à payer des gens comme Camille Desmoulins certainement. Oui, Camille Desmoulins. Mais comme le nom de Danton n’est pas prononcé, Danton gardait ça en réserve. On ne sait pas et je ne sais pas encore aujourd’hui, ce qui s’est passé entre Danton et Louis XVII. C’est une question encore énigmatique. Vous savez, Louis XVII, le petit bonhomme du Temple, le petit garçon. Qu’est-ce qu’il est devenu ? A partir d’une certaine date, qui est le 19 janvier 94, aucune explication sur la conduite de ce petit. On ne sait plus rien. Je crois personnellement à une substitution et je pense que Danton est dans le coup, parce que si on s’empare de ce gage qu’est le Dauphin, qui est le futur roi, c’est une monnaie d’échange, enfin, on peut en tirer de l’argent. Et pourquoi, si on s’est emparé de lui, ne l’a-t-on pas mis à la tête de l’armée catholique et royale de Vendée ? On sait bien que ça n’allait plus très fort pour les Vendéens. Mais enfin, c’était un appui pour eux. Mon idée, voyez-vous, c’est que des gens - et Danton devait être dans le coup - des gens se sont emparés de ce petit Louis XVII et qu’il a dû leur claquer entre les mains, qu’il a dû mourir. On n’a pas dû pouvoir s’en servir, parce qu’il a disparu. Pourquoi est-ce que le cordonnier Simon va passer à la guillotine ? C’était lui qui s’occupait du petit, mais gentiment, vous savez, et doucement. Pas d’explication là-dessus. Simon va être envoyé à la guillotine sans qu’on puisse savoir pourquoi. Bon, eh bien, c’est entendu, Robespierre et Saint-Just ne savent pas le tas de choses que nous savons aujourd’hui sur Danton, et surtout n’ont pas les preuves de sa vénalité, qui n’ont été retrouvées que bien plus tard. A ce moment-là, on ne savait
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    pas qu’il avaitreçu de l’argent de Mirabeau, on savait simplement qu’il avait été appuyé par Mirabeau. On savait qu’il s’était très curieusement conduit le fameux jour du 17 juillet 91, lorsque le peuple a été massacré et que lui n’y était pas. Alors qu’il avait poussé le peuple à aller au Champ de Mars, et que pourtant, on l’avait averti le matin. On (ceux probablement qui préparaient la fusillade) lui avait dit : « Il vaut peut- être mieux aller à l’étranger. » Ou du moins il était d’abord parti à Sèvres, puis à Arcis-sur-Aube, puis en Angleterre. Alors, dans le réquisitoire de Saint-Just, s’il n’y a pas ce que nous savons aujourd’hui, il y a tout ce que l’on peut trouver, alors, sur Danton - qui est considérable -, en particulier son opération des 8 et 9 mars 93, au moment où il a partie liée avec Dumouriez, où il essaie d’organiser une demi- insurrection à Paris, pour donner à Dumouriez l’occasion de foncer avec ses troupes sur la capitale. Mais, alors que Saint-Just, est décidé à affronter Danton de face le lendemain, on lui fait un coup affreux : le Comité de Salut Public décide de prononcer l’arrestation de Danton dans la nuit du 29 au 30. Et il est arrêté. Si bien que Saint- Just va devoir monter à la tribune, pour accuser quelqu’un qui n’est pas là. Il va faire son réquisitoire en s’adressant à un absent, à un Danton qui est déjà en prison. Scène pénible. Barèrexv, l’homme du Comité de Salut Public, l’ancien constituant, l’homme que Danton avait fait entrer dans le premier Comité de Salut Public et qui est arrivé à se maintenir dans le deuxième, Barère qui avait demandé, lui, le premier, l’exécution de la reine, va faire un discours, ce 30 mars, tombant sur Danton avec une extrême violence, parce qu’il voit où le vent souffle, et Barère va demander l’exécution rapide de Danton. Eh bien, oui, ça va se passer le 5 avril 94. On a adjoint à Danton, pour le juger dans son procès, les gens qui étaient sa séquelle. Oh, je sais, il va protester. « Pourquoi on me mêle à des Delaunay, à des Chabot ? » Mais parce que c’étaient ses gens à lui. Il va se défendre très mal. Il va se mettre en avant avec des choses abominables. Il va dire : « Mais j’ai fait tuer Mandat. » Vous vous rappelez, Mandat, c’était l’homme de la Garde Nationale, le général de la Garde Nationale, le 10 août. Il lui avait tendu ce piège où on l’avait tué alors qu’on n’avait pas besoin de le tuer, on n’avait qu’à l’emprisonner. Toujours est-il que Danton se vante de ça. Lebrun, qui avait été ministre des Affaires étrangères au moment du Comité Exécutif après le 10 août, Lebrun - dont Danton s’était servi pour ses négociations secrètes avec la Prusse -, Danton, devant le tribunal, se vante de l’avoir fait tuer : Danton met en avant les têtes qu’il a fait tomber pour protéger la sienne. Et comme ça traîne, ce procès, on va appliquer à Danton la procédure que lui-même avait demandée en septembre 93. Il avait demandé l’accélération du Tribunal Révolutionnaire. Il avait été entendu qu’au bout de trois jours de débats, même si les témoins ne sont pas intervenus, le président avait le droit de demander aux jurés : « Etes-vous assez éclairés, Messieurs, ou Citoyens ? » Et Danton ne s’y était pas opposé, au contraire. Ça lui paraissait très bien. Ben, c’est cette procédure affreuse qu’on va lui appliquer, les témoins n’auront pas eu le temps de comparaître. Fouquier-Tinville, qui a des ordres, va inventer une histoire de complot des prisons pour l’envoyer rapidement à l’échafaud. C’est fait le 5 avril 94. La tête de Danton tombe. Il a plastronné jusqu’à la fin. Il a fait dans la charrette même une plaisanterie à Fabre d’Églantine qui s’occupait encore de sa production poétique. Il lui disait :
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    « Mais j’avaisencore à écrire tant de vers... » « Des vers, tu en feras tant que tu veux dans huit jours », lui répondit Danton. Et il avait dit aussi au bourreau : « Vous montrerez ma gueule - c’est le mot qu’il avait employé - au peuple, elle en vaut la peine. » Quand il était passé devant la maison de Robespierre, dans sa charrette, il lui avait crié : « Tu me suis, Robespierre ! » Et Robespierre, ce 5 avril 94, est chez lui, très sombre, il n’a pas de remords, croyez-moi. Ce qu’il a fait, il avait dû le faire, mais il se dit : « Tout de même, c’est terrible, et je m’en doutais, de la responsabilité que j’ai assumée. Et puis, mon Dieu, pourquoi ? » Il a le sentiment que tout est perdu. CHAPITRE 17 Avril 1794. Les hébertistes, les dantonistes ne sont plus là. Ils ont été liquidés. Alors, la voie est libre pour la ligne droite de Robespierre. Eh las lorsqu’on avait exclu les Girondins, qui étaient des ennemis publics de la Convention, on avait pu croire que la voie était libre, que l’on allait pouvoir travailler. Et vous avez vu ce qui s’était produit, c’est pas tellement loin, il n’y avait même pas un an qu’on avait exclu les Girondins. Et puis étaient survenus de nouveaux groupements, de nouvelles tentatives, et Robespierre voyait tout le temps, enfin, perpétuellement devant lui des obstacles nouveaux et imprévus. Comprenons bien la situation et qui est en scène dans ce que nous allons regarder maintenant. Ben, avant tout, la Convention. La Convention, ne l’oublions pas, c’est elle qui a dans les mains tous les pouvoirs. Les divers comités sont entre ses mains. Elle peut chaque mois les renouveler ou les renverser. Quand on dit « Convention », vous savez, un « conventionnel », - je pense à Victor Hugo, dans Les misérables, quand Jean Valjean se présente devant l’évêque Muriel, son conventionnel -, quand on dit « conventionnel », on pense tout de suite les républicains de la Terreur, les gens qui ont soutenu le Comité de Salut Public, mais rendez-vous bien compte de ce que c’est que la Convention. Je vous l’ai indiqué, j’ai souligné ça, ce sont des notables, ce sont des riches, ce sont des propriétaires. Ce que l’on appelle le Marais ou le Ventre de la Convention, c’est la majorité de la Convention, et ces gens ne subissent que contraints et forcés la politique que leur impose le Comité de Salut Public. Contraints et forcés, parce qu’ils ont peur, parce qu’ils se disent : « Il y a un danger contre-révolutionnaire. » Ce sont presque tous des acquéreurs de biens nationaux, et si jamais la contre-révolution se faisait, ils ont horriblement peur qu’on leur reprenne ce qu’ils ont acquis. Alors, ils subissent ; ils tolèrent ce qu’on les contraint à faire, mais ils tolèrent en guettant tout le temps l’occasion de renverser cette vapeur dont ils ne veulent pas. Un homme comme Saint-Just, avec la phrase qu’il a prononcée quand il dit que les malheureux sont les puissances de la terre, est un homme qui se fait détester. Et comme on sait que Saint-Just, Couthon, Robespierre et Jean Bon-Saint-André, entre autres, forment ce groupe de ceux qui veulent transformer la France, changer la République, pour qu'elle soit en effet la République des pauvres gens et pas la
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    République des «honnêtes gens », ce sont des hommes détestés. Et il y a là dans la Convention, tout un petit groupe qui travaille sournoisement entre eux, il y a Siéyès, la fameuse taupe, Siéyès la taupe, Siéyès qui est l’homme qui parle peu, vous savez, qui profère des oracles. Il y a Siéyès qui parle à ses amis doucement, qui dit : « Ça ne durera pas, ça va venir, notre libération approche. » Il y a Boissy d’Anglas qui travaille. Il y a Barère, qui est leur allié. Tous ces gens-là sont là, tous tendus dans l’espérance qu’enfin on va les délivrer de ces Montagnards qui représentent pour eux un danger social. Donc, Convention. Vous avez à côté de la Convention, le Conseil Exécutif Provisoire. Il s’est survécu, ce Conseil Exécutif. Vous vous rappelez peut-être que le 10 août, lorsque la monarchie est tombée, on avait décidé de mettre à la place du roi, qui était l’exécutif, un Conseil Exécutif. Ce Conseil Exécutif, qui comportait six ministres, était en réalité sans importance. C’est le Comité de Salut Public qui, à partir du 10 juillet 93, a eu le pouvoir exécutif. Mais enfin, il subsistait. Au début d’avril 94, on va le supprimer. On, pourquoi, qui ? On, c’est Carnot. Carnot est quelqu’un qui déteste le ministre de la Guerre Bouchotte, parce que Carnot veut avoir les opérations militaires uniquement dans sa main, et Bouchotte, le colonel Bouchotte, qui est toujours ministre de la Guerre, et qui est aussi détesté de certains clans militaires que l’avait été ce Pache, qui avait lui aussi été ministre de la Guerre un moment, et que Danton avait réussi à faire démettre. Bouchotte est un homme qui s’est appuyé sur Vincent, un hébertiste, un homme d’extrême extrême gauche, et Carnot, qui n’est pas du tout socialement orienté dans cette direction, Carnot voulait la disparition de ce Bouchotte, et il l’obtient. On supprime d’une manière générale le Conseil Exécutif, il ne sert plus à rien, mais en pratique, en principe, et en fait aussi, l’important, c’est qu’il n’y a plus de Bouchotte, c’est que Carnot soit maître des opérations militaires. Alors, plus de Conseil Exécutif. Et puis, les comités, maintenant. On dit toujours LE comité. Il y a trois comités. Il y en a même plusieurs, mais il y a trois comités importants, le Comité de Salut Public, le Comité de Sûreté Générale et le Comité des Finances. Au Comité de Salut Public, je vous l'ai dit : en apparence et de loin, c’est unitaire. Pas du tout, ce n’est pas unitaire. Voilà comment c’est composé. Vous avez le petit groupe de Robespierre et des siens. Robespierre, Couthon, Saint-Just, Jean Bon Saint-André et Prieur (il y a deux Prieurs, il y a Prieur de la Marne, et celui-là est du côté de Robespierre). Petit groupe. Vous avez deux personnages à côté, qui ne sont pas du groupe Robespierre et qui sont séparés pour des questions que nous allons voir. C’est Billaud-Varenne et c’est Collot d’Herbois. Et puis, après, il y a ceux qui se faisaient appeler eux-mêmes les spécialistes, comme s’ils étaient des techniciens, vous savez, de grands commis, vous savez, comme s’ils ne s’occupaient pas de politique. Carnot, lui, dit : « Moi, je ne m’occupe de rien que de la guerre. » Puis, Lindet, qui s’occupe soi-disant des subsistances. En fait, ces gens qui affirment ne pas faire de la politique... C'est simple : dès que quelqu’un vous dit qu’il n’en fait pas, sachez qu’il est du bon côté, de la droite. Carnot et Lindet disent : « Nous, on ne fait pas de politique, on s’occupe
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    de la guerre,on s’occupe d’économie. » En fait, ce sont des gens du centre, ce sont des gens qui sont là pour surveiller les opérations du côté du peuple. Et puis, Barère. Barère qui est un inclassable, qui avait été introduit par Danton, qui est arrivé à se maintenir, toujours en prenant le vent, en prenant les positions les plus affreuses quand il croyait que c’était nécessaire. C’est Barère qui avait demandé que la reine soit tuée. C’est Barère qui va faire tuer Danton, au moins aussi violemment que Billaud-Varenne, et Barère est là, qui guette, tout prêt à se retourner contre Robespierre. Donc, au Comité de Salut Public, Robespierre n’a pas la majorité. Et maintenant, au Comité de Sûreté Générale, qui est autonome, vous savez, qui décide des arrestations. Au Comité de Sûreté Générale, il a deux hommes à lui, pas plus. Il a son ami Le Bas, qui est un homme très bien. Nous verrons la prochaine fois à quel point il est bien, et puis, David, le dessinateur David à qui Robespierre fait confiance et il a tort. Mais au Comité de Sûreté Générale, tout le monde est contre Robespierre, et vous avez le Comité des Finances, dirigé par qui ? Par Cambon, Cambon le filateur, l’industriel, Cambon qui s’est prodigieusement enrichi dans la Révolution, grâce à des achats de biens nationaux - ces biens nationaux dont il payait en numéraire la première annuité et qu'ensuite, grâce à la chute de l’assignat, il payait presque rien, pour être arrondi comme il s’était arrondi -, Cambon qui, le 29 octobre 92, lorsque le Girondin Louvet avait dirigé la première attaque furieuse contre Robespierre, avait brandi un poignard en s'écriant : « Voilà le poignard qui frappera tout dictateur », Cambon qui avait été introduit par Danton dans le premier Comité de Salut Public, qui avait été exclu du second comité le 18 juillet, Cambon est là, qui reste dans ce Comité des Finances, aigri de n’être plus dans le Comité de Salut Public, et avec des idées personnelles. C’est lui, Cambon, qui a créé le 24 août 93, le grand livre de la dette. Ça voulait dire : « Rentiers, soyez tranquilles, on vous a promis dès 1789 que ça irait, que vous n’auriez rien à perdre pour vos rentes, que la collectivité - c’est-à-dire aussi bien les passifs que les autres, à ce moment-là - se chargera de payer vos rentes. » Alors, le 24 août 93, grand livre de la dette. Avec une très curieuse disposition, que voici : les arrérages de rentes supérieures à mille luvres, seront payés en numéraire. Par conséquent, les riches seront avantagés. Et au-dessous de mille livres, les rentes, donc, des petits rentiers, ne seront payées qu’en assignats, et vous savez que l’assignat ne cesse pas de tomber. Voilà l’étrange politique que poursuit Cambon. Alors, l’action de Robespierre et du Comité de Salut Public, dans cette situation infernale qui est la sienne. La guerre, bien sûr, la guerre. Il faut repartir maintenant à l’offensive. Le printemps est arrivé, les Français attaquent. Le 26 avril, ils prennent Courtrai. Le 28, ils prennent Furnes. Le 18 mai, Tourcoing sera libérée, et le 26 juin, on arrivera à cette grande victoire, cette célèbre victoire de Fleurus, et de nouveau le territoire sera libéré. La guerre, ça va. Problèmes économiques, maintenant. C’est très drôle de voir Monsieur Gaxotte, dans son livre sur la Révolution française appeler un de ses chapitres « La Terreur communiste ». C’est vraiment jouer sur les mots ! Comme si le communisme avait quelque chance de se réaliser en 1793-94. Absolument pas. Pour deux raisons.
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    Premièrement, parce quela classe travailleuse, parce que les prolétaires des champs et des usines, car il y en avait beaucoup plus qu’on ne le dit, sont des gens qui n’ont aucun sentiment de classe. C’est ce fameux troupeau aux yeux bandés dont je vous ai parlé. Au lieu d’avoir un prolétariat uni, on a des grains de sable inertes et aveugles. Par conséquent, il est impossible de réaliser une concentration prolétarienne telle, que cette classe prenant conscience d’elle-même puisse agir politiquement. Et deuxièmement, parce que la production est à ce moment-là totalement éparpillée. Il n’y a pas encore les grandes concentrations industrielles du XIXe siècle, qui permettront, grâce à une évolution du capitalisme lui-même, de saisir, si l’État le désire, les moyens de production. Oui, Jean Bon-Saint-André y avait pensé. Jean Bon Saint-André, dans un très curieux texte du début de 94, écrit : « Si la nation pouvait elle-même, et elle seule, employer toutes les mains de la classe laborieuse, elle anéantirait du coup l’aristocratie mercantile. » Oui, mais il n’en est pas question, il est absolument impossible que l’État se saisisse de la production. Et Robespierre est si loin d’être ce qu’on appellerait aujourd’hui un communiste, que son idéal, que nous savons un peu niais, un peu simplexvi, il voudrait que tout le monde soit proprio et petit propriétaire, ce qu’il voit de mieux, c’est ce qu’il voit chez lui, où il habite, chez Duplay. Chez le menuisier Duplay, on a trois ou quatre mille de rentes, pas grand-chose, et Robespierre dit : « C’est ça qu’il faudrait arriver à faire, qu’il y ait des petits propriétaires, des petits artisans, des petits paysans, mais pas plus. » Vous voyez à quel point nous sommes loin du communisme. La politique économique que tentent de faire Robespierre et Saint-Just est une politique qui est dans le vide, parce que, avec leur maximum, maximum d’ailleurs inappliqué de plus en plus à cause de la rareté des denrées, ils s’aliènent le petit peuple. Les gens, les malheureux, se disent : « Mais on paie toujours de plus en plus cher; mais ce maximum ne sert à rien ! » Et puis, d’autre part, vous avez vu Barère qui fait supprimer la milice révolutionnaire, celle qui était là pour surveiller l’application du maximum. Barère a profité de ce que Ronsin avait été exécuté parce qu’il était hébertiste, pour faire disparaître l’armée de contrôle et Lindet, le 29 mars, a fait supprimer les commissaires aux accaparements, d’où vous avez une politique qui d’une part ne rallie pas les masses populaires, parce qu’elle ne les nourrit pas suffisamment, et une politique qui est détestée, qui est exécrée de la bourgeoisie d’affaires, parce qu’il y a tout de même un certain nombre d’usines de guerre qui sont nationalisées, où les ouvriers sont bien payés, et où ceux qui travaillent dans l’industrie privée sont furieux, si bien que le 16 avril, le Comité de Salut Public lui- même va être obligé de prévoir des primes à l’industrie privée, à cause de la protestation des patrons qui disent : « Vous payez trop les ouvriers dans les industries nationalisées. » C’est le moment de bien le regarder, ce Robespierre que nous avons vu depuis le début. Vous ne vous rappelez plus, la première fois qu’il était apparu, Robespierre, c’est quand il avait protesté au moment des insurrections des paysans contre les châteaux. Il avait dit : « Non, ce n’est pas une politique de violence qu’il faut faire contre eux, c’est leur expliquer de quoi il s’agit. Et leur montrer qu’ils ne se sont pas
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    soulevés pour rien.» Robespierre maintenant, il est malade. C’est un homme qui se crispe de plus en plus pour tenir bon. C’est un homme qui est persuadé, et il a raison, que de toute manière il n’en a plus pour longtemps. Il est guetté par des gens qui veulent sa tête, qui veulent sa peau. Il le sait très bien, que Cambon, par exemple, ou que Carnot seraient très heureux de le faire passer à la guillotine. Mais il se dit : « Ils n’auront même pas besoin de me tuer, parce que ça ne va pas durer longtemps. Je sens bien l’état dans lequel je suis. » Il a été obligé plusieurs fois de prendre des congés. Il essaie de marcher avec son chien, comme Jean-Jacques Rousseau, dans la campagne autour de Paris. Bref, il faisait son devoir, il vient le plus possible au Comité de Salut Public, mais enfin, il n’en peut plus. Il assiste à ces guillotinades, qu’il est très loin d’approuver, et qui sont entre les mains, je vous l’ai dit, du Comité de Sûreté Générale. Il regarde Madame Elisabeth passer à la guillotine. Madame Elisabeth, la sœur du roi, mais elle n’était pour rien dans ces histoires. Madame Elisabeth, elle se trouvait être la sœur de Louis XVI. Pourquoi est-ce qu’on la tue ? Il voit monter à la guillotine Lucile Desmoulins, oh, bien, c’est insensé, qu’est-ce qu’elle avait fait, Lucile Desmoulins ? Fouquier-Tinville, pour obtenir plus vite la tête de Danton, avait inventé, je vous l’ai dit, à toute vitesse, la dernière fois, un complot des prisons qui n’avait pas d’existence, dont il prétendait que Lucile Desmoulins était la cheville ouvrière. C’était faux, et Robespierre le savait. Mais Robespierre est impuissant à l’égard du Comité de Sûreté Générale. Ceux-là mènent la politique qu’ils veulent. Et ils font passer à la guillotine des gens qui sont des amis de Robespierre. Chaumette, est-ce que vous vous rappelez Chaumette ? C’est le procureur de la Commune. Lorsque Danton avait fait son sale coup des 4 et 5 septembre, lorsqu’il avait essayé de dire : « Il faut une troisième révolution », Chaumette, procureur de la Commune, s’était arrangé avec Robespierre pour essayer de limiter les dégâts. Chaumette était un ami de Robespierre. C’était un type très bien. Il avait une affectation de mettre des sabots, parce que ça faisait plus prolétaire, mais il était brave homme, il était gentil, il donnait tout ce qu’il avait, il se nourrissait de presque rien, il mangeait, comme il travaillait tout le temps à la Commune, il mangeait des croûtons de pain, il buvait un quart de litre de vin dans la journée, c’était un brave homme, on le fait passer à la guillotine. L’évêque Gobel, il s’était déprêtrisé, il avait été très mal vu du côté de sa conscience, mas, enfin, ça ne méritait pas de passer à l’échafaud. Et on va dire, et je vous en parlerai la prochaine fois, on va dire que c’est Robespierre qui envoie Gobel à l’échafaud, alors qu’il n’y est pour rien. Monsieur Gaxotte, dans son histoire de la révolution, a une phrase d’une telle candeur dans le cynisme, à propos de Robespierre, que je tiens à vous la citer. Monsieur Gaxotte rappelle une phrase que Mirabeau avait prononcée sur Robespierre. Mirabeau avait dit en ricanant, à propos de Robespierre : « Ce malheureux garçon, il croit tout ce qu’il dit. »xvii Pour lui, Mirabeau, Dieu sait qu’il ne croyait pas tout ce qu’il disait. Alors, Monsieur Gaxotte enchaîne et dit, citant cette phrase, hein ! : « Il croit tout ce qu’il dit », Monsieur Gaxotte écrit : « C’est effrayant, quoi, cette espèce d’honnêteté radicale, cet infantilisme incurable, c’est effrayant, ça suppose une déformation si complète de la
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    personnalité que nousavons peine à la concevoir. » Là, il est parfait, Monsieur Gaxotte. Enfin, ce n’est pas pour rien qu’il est maurrassien. Alors, qui c’était ce Robespierre qui croyait à tout ce qu’il disait ? Qu’est-ce qu’il voulait, ce Robespierre ? Robespierre, c’est quelqu’un qui essaie de faire que le bien l’emporte sur le mal. C’est quelqu’un qui voit une France composée de mangeurs et de mangés et qui voudrait défendre les mangés. C’est quelqu’un qui voudrait essayer de changer le climat de l’humanité. Ecoutez-le : « Nous voulons un ordre de choses où la patrie protège et assure les moyens d’existence de chacun, un ordre de choses où la circulation des biens soit le mouvement même de la richesse publique, et non pas le moyen pour quelques-uns d’une opulence monstrueuse aux dépens de la collectivité. Nous voulons substituer les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, le mépris du vice au dédain du malheur. Nous voulons substituer les braves gens à ce qui s’intitule la bonne compagnie, nous voulons une cité où toutes les âmes s’agrandissent. Nous voulons accomplir les destins de l’humanité. » Ah, ça, c’est un écho dans mon oreille, dans mon esprit : accomplir le destin de l’humanité, c’est de Jean-Jacques, je vous l’ai déjà dit plusieurs fois, Robespierre, c’est l’homme de Rousseau. Rousseau, c’est l’homme qui disait lui aussi, vous le savez : « Ce que je voudrais faire, c’est faire comprendre à l’humanité qui elle est et où elle va, afin qu’elle puisse accomplir sa destinée. » Et si la Révolution n’est pas ça, alors, à quoi bon l’avoir engagée ? « Est-ce qu’on ne sent pas tout ce que nous avons de meilleur en nous dit Robespierre, s’embraser lorsqu’on voit le but vers lequel on marche ? Est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose qui nous soulève, dit-il, au-delà de la terre ? » Alors, attention, « au-delà de la terre », nous touchons là au secret de Robespierre. Le 30 novembre 92, lorsque Cambon avait annoncé que ce qu’il voulait, c’était supprimer la patente, car ça gênait les industriels, et que pour supprimer la patente, ce qui ferait un peu d’argent de moins dans les caisses de l’État, on allait s’arranger pour supprimer tous les traitements ecclésiastiques et mettre par conséquent tous les prêtres à la rue, Robespierre avait la parole, et Danton aussi. Danton n’était pas d’accord avec ces persécutions, et Danton avait dit : « L’homme maltraité par la fortune, quand il voit un homme riche se livrer à tous ses goûts, pense que dans une autre vie ses jouissances se multiplient en proportion de ses privations dans celle- ci. » Et il ajoutait d’un ton naturel : « Moi, évidemment, je ne donne pas dans ces billevesées, mais c’est très utile qu’il y ait des curés pour expliquer aux malheureux qu’il y a de l’autre côté un paradis où ils trouveront des compensations. » C’était la doctrine de Voltaire. Alors, Robespierre avait pris la parole et lui avait dit : « Non, je ne crois pas, moi, je n’ai pas l’impression que la religion doive être la consolation des opprimés en leur parlant d’un paradis futur. » Il avait salué ce jour-là avec imprudence « la doctrine sublime, disait-il, que le fils de Marie enseigna jadis. » Il avait dit : « Mon Dieu, c’est celui qui créa les hommes pour l’égalité et pour le bonheur. » La religion, pour Robespierre, c’est un contact avec la justice vivante. Une des filles de Duplay, qui s’appelait Elisabeth, avait épousé Le Bas, le conventionnel Le Bas, et son mari va mourir avec Robespierre. Elle vivra jusqu’en 1840, je crois, et elle a laissé des
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    mémoires. Elle avaitune sœur qui s’appelait Eléonore et dont on dit que Robespierre en était un peu amoureux. C’est possible. Robespierre est l’homme d’une seule idée, vous savez, il doit se dire : « Si j’arrive à réussir ce que je veux faire, plus tard, je songerai à moi. Peut-être que je me marierai, mais pour l’instant, non, il s’agit d’une seule chose, il s’agit de créer la République et de bâtir la cité juste. » Alors, dans les mémoires d’Elisabeth Duplay-Le Bas, il y a cette phrase. Elle parle de Robespierre, qu’elle aimait beaucoup, qu’elle respectait profondément : « Que de fois il m’a grondée, parce que je ne semblais pas croire en Dieu avec la même ferveur que lui. » Ben, je tiens beaucoup à ce mot de ferveur. Robespierre, au moment où nous sommes, est un homme presque désespéré. Il est malade, je viens de vous le dire, et il n’en a plus pour longtemps. Alors, alors, avant de mourir, Robespierre voudrait expliquer, voudrait crier aux gens tout ce qu’il a au fond de son cœur. Il voudrait essayer de rendre contagieuse sa vue du monde, il voudrait essayer de se mettre à faire prendre ce feu, qui est le feu de sa substance, qui est sa raison de vivre, ce feu qui explique tout, comme il a essayé de le faire depuis 1789. Alors, premièrement, le 14 avril 1794, Robespierre va obtenir d’une Convention grincheuse que l’on mette Jean-Jacques Rousseau au Panthéon. Oh, il aurait bien voulu que l’on en fasse sortir Voltaire. Il pensait sur Voltaire ce qu’en pensait Maratxviii dans son admirable article du 6 avril 91, dans L’Ami du Peuple. Premièrement, Jean- Jacques Rousseau au Panthéon. Deuxièmement, rapport du 7 floréal, An II, c’est à dire du 18 mai. C’est un rapport qu’il faut lire de près. L’histoire n’en parle pas assez, même dans le livre de Jean Massin, qui est un excellent livre, on n’a pas souligné ce qui est essentiel dans ce rapport. Quoi donc ? D’abord, Robespierre, courageusement, dit à ces gens de la Convention, qui sont presque tous des voltairiens : « Mais je m’en vais vous expliquer ce que c’est, Voltaire, je vais vous dire ce qu’est l’esprit de l’Encyclopédie, qu’avait essayé de maintenir parmi nous un homme comme Condorcet, le marquis de Condorcet, qui parlait des instruments méprisables de la révolutionxix. » Il avait soupesé « Candide », le livre de Voltaire, il avait vu ce que ça signifiait, pour Voltaire, cultiver son jardin, c’est-à-dire que les imbéciles se laissent écraser, mais que les adroits sachent se mettre du côté du marteau contre l’enclume. Et Robespierre, ce jour-là, va prononcer les paroles que voici : « Qu’est-ce que c’est que la philosophie de l’Encyclopédie, cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, considère la société comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, le monde comme le patrimoine des fripons adroits ? » Par conséquent, ces gens-là n’ont rien à faire avec le véritable esprit révolutionnaire. Deuxième ennemi, ces prêtres, ces cléricaux, ces gens à la Bossuet ont osé dire aux rois : « Vous êtes des dieux. » « Ces gens-là sont terribles, disait Robespierre, parce qu’ils ont crevé les yeux au peuple, parce que cette syllabe, Dieu, ils l’ont rendue haïssable, parce que les petites gens se sont dit : « Tout ça, c’est des imposteurs, et quand on nous parle d’une autre vie, c’est un mensonge pour nous obliger de rester tranquilles dans cette vie-là. » Alors, il y a un double danger pour la République, danger de tomber dans la philosophie encyclopédiste qui crève les yeux aux hommes sur leurs espérances surnaturelles et le danger de tomber sous un retour du
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    cléricalisme qui crèverales yeux aux hommes d’une autre façon. Robespierre était le gars qui fait que cette syllabe, Dieu, que cette diphtongue fourbue est presque inutilisable, tellement on l’a rendue haïssable et méconnaissable, tellement les gens se méfient quand on leur parle de ça. Alors, il essaie un mot nouveau. Il essaie de dire « ÊTRE SUPREMExx », et ce jour-là, 8 mai 1794, il va proposer à la Convention une déclaration que voici : « Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme, » il met au premier rang, j’insiste et tout de suite après, il met au premier rang de ses devoirs de secourir les malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés. » Ça, c’est l’obsession de Robespierre depuis 89, il ne pense qu’à ça : défendre les faibles, protéger les opprimés. Michelet, voici le commentaire qu’il fait du discours dont je viens de vous parler : « L’Être suprême, tous abhorrèrent le catholicisme qui venait derrière, le retour à l’ancien régime qu’on venait de flatter et cruellement, par la mort des pères de la république. » Les pères de la république étant, selon Michelet, Danton et Camille Desmoulins. Michelet devrait se déchaîner avec la même violence contre Saint-Just, parce que ce Saint-Just pense comme Robespierre, Saint-Just parle de ce Dieu protecteur de l'innocence et de la vérité, Saint-Just parle du bonheur, et on dit même, on lui fait l'honneur d'avoir dit : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ». Qu'est-ce que ça veut dire, bonheur, pour Saint-Just ? Ah ça ne veut pas dire la même chose que pour Danton. Pour Danton, bonheur, ça signifiait la goinfrerie et le reste. Un jouisseur, Danton. Et Saint-Just dit : « Le bonheur, c'est la paix d'une conscience droite ». Saint-Just est un homme qui se dresse contre ceux qui ont toujours sur les lèvres, le mot avec une majuscule, de la Raison. Et il dit : « La raison, c'est bien souvent un instrument qui nous propose de bonnes raisons pour dissimuler nos convoitises ». « L'esprit est un sophiste », dit Saint-Just, alors qu'il y a une chose en nous qui ne trompe pas, c'est ce que Pascal avait appelé la connaissance du cœur. Et c'est aussi ce cœur dont avait parlé Jean-Jacques, c'est- à-dire la conscience, c'est-à-dire la pression en cours de la vérité. « Je ne suis pas de ceux, dit Saint-Just, qui reculent devant le tombeau, je méprise la poussière qui me compose. » Il n'a pas envie de jouer avec cette poussière. « Dès maintenant, dit Saint-Just, dès maintenant, en pleine lutte, je vis de cette vie indépendante que je me suis donnée dans l'infini. » Et Robespierre allait faire une troisième chose, hein ? Trois choses, j'ai dit. Primo, on met Jean-Jacques au Panthéon, parce que c'est un symbole. Secundo, son rapport sur les principes de la République, du 18 floréal. Tertio, 20 prairial, la fête de l'Être suprême. Ah, Dieu sait si on l'a ridiculisée, cette fête de l'Être suprême. Mais Renan, dans ses souvenirs, nous a rapporté quelque chose qui va toucher. Renan dit que quand il était gamin, il avait vu dans son pays de Tréguier un vieux bonhomme qui avait assisté à la fête de l'Être suprême et qui conservait chez lui un petit bouquet qu'on avait donné à la foule ce jour-là, de trois fleurs, et ce vieil homme avait parlé avec Renan avec cette espèce d'émotion profonde au souvenir de ce qui s'était passé ce jour-là, 20 prairial, c'est-à-dire le 8 juin, et il se trouvait, je sais bien que le 8 juin, c'était aussi le jour de la Pentecôte, dans l'ancien calendrier. Alors, Robespierre,
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    qui est présidentde la Convention, ce n'est pas sa faute, s'il est président, c'est à tour de rôle, Robespierre tient à la main ce jour-là un petit bouquet tricolore. Il a des marguerites blanches, il a des bleuets, bleus, il a des œillets rouges. Les trois couleurs, pour Robespierre, ça représente autre chose, croyez-moi, que les couleurs pour un La Fayettexxi. Le drapeau tricolore, pour La Fayette, c'était l'emblème des honnêtes gens. Le petit bouquet tricolore, pour Robespierre, c'est le symbole de son espérance, et c'est ce jour-là où Robespierre va célébrer devant tout le monde, devant cent mille personnes, l'Être suprême. C'est la première fois qu'un gouvernement parlait du peuple de Dieu, sans vouloir le tromper. C'est la première fois que quelqu'un essayait de leur expliquer qu'il y a un double espoir, un espoir temporel et un espoir surnaturel. C'est la première fois que le mot « République » signifiait à la fois la possibilité d'une cité juste, et d'un prolongement dans l'au-delà. Alors, je comprends que ce jour-là, il y ait eu des gens qui ont eu la gorge un peu serrée. Mais ce même jour, parce que c'était le jour de la Pentecôte, dans les rangs mêmes de la Convention qui suivait Robespierre, des murmures, des grondements s'opèrent. Robespierre entend derrière lui des gens qui protestent. Il y a les deux Bourdon, Léonard Bourdon et Bourdon de l'Oise, qui disent : « Mais enfin, où va-t-il ? Qu'est-ce qu'il veut ? » Ce jour-là, Robespierre a signé positivement son arrêt de mort. Car, cinq jours plus tard, Vadier, du Comité de Sûreté Générale, va monter à la tribune de la Convention et va lancer une bombe dans les jambes de Robespierre. On a rapporté, c'est-à-dire que c'est des rapports de police qui l'ont rapporté, que dans une petite rue pauvre de Paris, il y avait une vieille femme qui s'appelait Catherine Théot, qui est une illuminée, une brave personne, remarquez, et qui était liée avec un moine, don Gorle, qui était resté moine, et que Robespierre protégeait en effet. Alors, dans cette malheureuse soupente de la rue du Pot-de-Fer, je crois, il y avait des réunions de prières où l'on s'exaltait, et Vadier annonce à la Convention, déclare qu'on a découvert une espèce de complot ridicule, et que la Catherine Théot, qui se fait appeler « la Mère de Dieu », annonce un nouveau messie, qui n'est autre que Robespierre. Or, Mathiez a étudié la question de près. Il n'y a pas de document de police établissant qu'on parlait de Robespierre quand on était chez Catherine Théot. Seulement, Vadier s'est dit : « Je le tiens, avec cette histoire. Je m'en vais ridiculiser Robespierre. » Et effectivement, cinq jours plus tard, cinq jours après la fête de l'Être suprême, qui a été détestée de la majorité voltairienne de la Convention, un grand rire secoue la Convention. Un gros rire. On dit : « Tiens, tiens, il y a une espèce de vieille folle qui dit de Robespierre qu'il est le Messie. » Écoutez bien Michelet : « Le procès voltairien de la mère de Dieu, c'est Voltaire ressuscité. Béni sois-tu, bon revenant ! » ... « L'affaire suscita, dit-il, un rire immense, rire sacrer, qui rompit l'horrible enchantement. Le jour où Robespierre apparut, comme le roi futur des prêtres, la France réveillée le déposa à côté de Louis XVI ». C'est Michelet qui crie ça. Qu'est-ce qu'il veut dire ? Il n'a pas tellement été déposé, Louis XVI, il a été tué. Par conséquent, Michelet, dans ce texte que je viens de vous lire, écrit carrément ceci : « Robespierre méritait à ce moment-là le sort de Louis XVI. Robespierre est bon à tuer ».
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    Le faisceau estnoué, et j'emploie le mot de faisceau dans son sens italien de fasciste, la bande est formée, le gang est là, lorsque Fleurus va intervenir le 26 juin, Fleurus étant la victoire des armées républicaines, les nantis de la Convention se disent : « On est tranquilles, maintenant, on est tranquilles du côté de nos biens, les contre-révolutionnaires n'arriveront plus, nous sommes de nouveaux messieurs, nous sommes installés, on n'a plus besoin de Robespierre qui, jusqu'à présent, nous protégeait ». Le jour de Fleurus, 26 juin 1794, Robespierre a exactement un mois et un jour à vivre. CHAPITRE 18 Ça va être fini. Nous arrivons au 9 thermidor (27 juillet) 94 de l’An II qui est le jour où Robespierre a été assassiné et où la République est en même temps cuite. Le 22 prairial, c’est-à-dire le 10 juin, une loi avait été votée sous la pression de Robespierre et de Couthon, la loi dite du 22 prairial qui est en effet une loi menaçante, du moins en apparence. Cette loi du 22 prairial, primo, ne tenait pas compte de l’immunité parlementaire, à savoir que le Comité de Salut Public se réservait le droit de procéder à des arrestations, même des arrestations de députés. Et comme certains avaient protesté – Bourdon de l’Oise, naturellement –, Robespierre était intervenu le surlendemain, le 12 juin, avec Couthon, pour dire « non » : « Nous tenons, nous, Comité de Salut Public, nous tenons à ce que la loi passe telle quelle. » La Convention avait plié le dos. Mais ce qui était très inquiétant et curieux dans cette loi, c’étaient les chefs d’accusation. Les chefs d’accusation anciens, ceux qui permettaient d’envoyer des gens devant le Tribunal Révolutionnaire, on les connaissait, c’est-à-dire contre-révolution, c’est-à-dire division intestine de la France. Mais il y avait des clauses nouvelles, il y avait là-dedans, parmi les chefs d’accusation possibles, enfin, des raisons d’envoyer des gens devant le Tribunal Révolutionnaire, il y avait propagande de découragement, où il y avait : « empêche le peuple d’être éclairé », ou il y avait « contribué à la corruption des mœurs ». Tout ça c’était en effet assez large et permettait de vastes arrestations. Alors, cette loi pose une question à certains historiens. Lefebvre, Georges Lefebvre, qui est un historien de la Révolution, croit qu’il s’agit d’une perte de sang-froid, je n’en suis pas convaincu. Mathiez, lui, qui est très ami de Robespierre, vous savez, dit : « C’était une loi qui, en apparence, visait des quantités de gens. En réalité, elle était dirigée contre cinq ou six hommes de sang. » Qui donc ? Ben, c’est-à-dire les proconsuls. Vous savez, le Carrier, le Fouché, Barras, Fréron. Je n’en suis pas sûr du tout, de cette explication-là, parce que pour arrêter cinq ou six personnages de la Convention, on avait besoin d’une petite nasse, d’une nasse étroite. Pas besoin d’énormes filets que tout à coup Robespierre semblait tendre, jeter sur la Convention. Je crois que l’explication est différente. Voyez-vous, c’est un personnage singulier, Robespierre. C’est quelqu’un qui a des idées sur la politique qui ne sont pas celles de tout le monde, qui sont celles d’une toute petite poignée de gens de la Convention. Vous avez bien vu ce qu’il expliquait, il voulait changer le climat de l’humanité. Il a essayé de faire que les gens
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    considèrent que lapolitique, c’est un service. C’est très éloigné des conventionnels. Qu’est-ce que c’est, les conventionnels ? C’est des gens qui sont installés, c’est les nouveaux nantis, c’est les acquéreurs de biens nationaux. Alors, quand on vient leur parler comme l’a fait Robespierre, d’une politique qui doit être celle-ci, il faut mettre au premier rang les devoirs de la République, secourir les malheureux, respecter les faibles, défendre les opprimés. Ça ne correspond pas du tout à leur état d’esprit. Eux, ils veulent s’installer, ils veulent être tranquilles. C’est pour ça que beaucoup d’entre eux trouvaient Danton excellent. Parce que Danton, c’était celui qui disait : « Allez, on balaie tout, on s’arrange avec les contre-révolutionnaires, et on s’établit. Maintenant, on s’est imposé, les contre-révolutionnaires sont obligés de compter avec nous, on va s’installer et jouir. » Robespierre, ce n’est pas ça du tout. Dans le rapport que Saint-Just avait préparé contre Danton, Saint-Just disait à propos de lui : « C’est quelqu’un qui méprisait la vertu, quelqu’un qui n ’avait aucune idée noble, quelqu’un à qui toute idée noble était étrangère. Comment voulez-vous qu’il travaillât pour la défense de la République ? » Ce mot de vertu, il a été ridiculisé, bien sûr, mais à ce moment-là, c’est son sens latin, plutôt, virtus, vous savez, qui signifie le courage. Pour un homme comme Robespierre, pour un homme comme Couthon, pour un homme comme Jean Bon Saint-André, et surtout pour Saint-Just, la vertu, ça signifiait vouer sa vie à quelque chose qui la dépasse, essayer de se mettre au service des gens, faire une politique de bonté et de justice, une politique de courage. Tout ça c’était prodigieusement loin de l’état d’esprit des conventionnels, et cela les avait exaspérés. Alors, ils vont considérer que cette loi du 22 prairial, c’est une aubaine formidable qu’on leur propose. En quoi ? Déjà, je vous ai dit que le Comité de Sûreté Générale utilisait la guillotine comme il le voulait. J’ai même dit qu’il y avait des arrière-pensées. Que Robespierre n’était pas du tout favorable à des exécutions comme celles de Madame Elisabeth ou de Lucile. Mais voilà. Avec cette loi du 22 prairial, on va pouvoir travailler contre Robespierre lui-même. En faisant mine d’utiliser la loi du 22 prairial pour une politique de guillotinades frénétiques, c’est la machine même de la guillotine, qui va être affolée. Prenez les chiffres entre le 10 mars 93, création du Tribunal Révolutionnaire, et le 10 juin 94, la guillotine avait coupé 1251 têtes. Je répète, en quinze mois, 1251 exécutions. En six semaines, du 10 juin au 27 juillet 94, non pas douze cents comme en quinze mois, mais 1376 exécutions. C’est la guillotine qui travaille follement. Et l’idée est celle-ci. Ils vont dire : « Mais ce n’est pas nous. C’est la loi du 22 prairial, c’est Robespierre ! » On va donner aux gens la nausée du 22 prairial en disant : « C’est Robespierre qui en est responsable. » Et ça va commencer dès le 17 juin. Il y avait eu deux tentatives d’assassinat contre Robespierre. Une fille qui s’appelait Cécile Renaud, un garçon qui s’appelait Admirat. Admirat avait essayé de rencontrer Robespierre et il ne l’avait pas obtenu. Il avait tiré un coup de pistolet sur Collot d’Herbois et il l’avait manqué. Le petite Cécile Renaud avait été trouvée en possession de deux petits stylets, enfin, des petits couteaux, et elle voulait pénétrer chez Robespierre. Robespierre avait demandé qu’on n’en parlât pas, mais le Tribunal Révolutionnaire et le Comité de Sûreté Générale vont la faire passer à la guillotine, le 17 juin, entourant cette petite jeune fille et Admirat de 52
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    personnes d’un seulcoup. On n’avait jamais vu pareille exploitation de la guillotine et on les avait revêtus de la chemise rouge. C’était celle que portaient les parricides. Charlotte Corday, par exemple, celle qui avait tué Marat, avait été conduite à la guillotine avec une chemise rouge. Parce que Marat était un père du peuple. Alors, le 17 juin, on envoie 52 personnes à la guillotine avec les chemises rouges. Vous voyez le défilé de chemises rouges dans Paris, enfin, dans des charrettes, en disant : « Ils ont voulu porter atteinte à notre Robespierre, notre père qui est presque aux cieux, et vous savez, il sait se venger, Robespierre. » Regardez les considérants que le Tribunal Révolutionnaire va mettre pour envoyer à la guillotine cet ami de Robespierre qu’était Chaumette, et l’évêque Gobell Dans les considérants, j’ai vu les textes, ils sont là, il y a athéisme, coupable d’athéisme comme si faire profession d’athéisme, ça méritait la guillotine. Jamais Robespierre n’avait demandé ça. Justement, depuis qu’on le détestait à cause de son Être suprême; la tactique était de dire : « C’est un dictateur religieux, Robespierre, c’est l’Inquisition, c’est Torquemada. C’est lui qui a exigé qu’on envoie Gobel, parce qu’il s’était déprêtrisé, à la guillotine. » Et même, Michelet aura là-dessus une phrase admirable, il va dire, Michelet - il avait trouvé ça très beau, la déprêtrisation de Gobel, il avait dit : « C’était un acte édifiant de sagesse et de tolérance. » -. Alors, maintenant que la Tribunal Révolutionnaire envoie Gobel à la guillotine, commentaire de Michelet : « Avis aux prêtres, qu’ils seront mis à mort si par hasard ils deviennent républicains. » Alors, on va commencer à faire tuer les gens en disant : « Ce sont des athées, Robespierre veut qu’on tue les athées. » Mais on va tuer de ses amis, on va tuer Bouchotte, par exemple, le colonel Bouchotte. Vous vous rappelez, Bouchotte, c’était l’homme du ministère de la Guerre, et Carnot le détestait, parce que Bouchotte était un sans-culotte, parce que Bouchotte ne voulait pas une politique de conquêtes, et je vais y revenir. Bouchotte était un homme de Robespierre. On le fait disparaître. On avait mis à sa place un homme Pilhes, bien nommé, peut-être, un nommé Pilhes qui était lui, entre les mains de Carnot. Eh bien, la guillotine, la guillotine frénétique qui applique soi-disant la loi du 22 prairial, dite « loi Robespierre », envoie à la guillotine des hommes de Robespierre. Et elle se met à frapper, cette guillotine, les petites gens. C’est la première fois, des sans-culottes, des gens du peuple. Pourquoi ? Toujours pour cette idée de la nausée de la guillotine, parce qu’il y ait trop de sang répandu, et que ce sang répandu, surtout dans le petit peuple, ce soit la faute à Robespierre. Il est horrifié, Robespierre. Dès le 26 juin, il demande la révocation de Fouquier- Tinville. Il n’y a pas eu moyen. Billaud défend Fouquier-Tinville. Le 1er et le 9 juillet, aux Jacobins, Robespierre monte à la tribune et dit : « Est-ce qu’on va arrêter ces égorgements ? » Pas question qu’on les arrête, pour lui faire plaisir, puisque que c’est précisément dirigé contre lui. Les meneurs de l’opération, c’est qui ? Les meneurs, eh bien, nous avons déjà vu qu’il y avait Fouché, derrière, naturellement. Tous les proconsuls qui ont été rappelés se disent : « Peut-être que nous allons passer en jugement parce que Robespierre exige que nous, hommes de sang, nous dont les mains sont dégoutantes de sang innocent- comme l’a dit Robespierre à propos de Fouché -, passions au jugement ». « Ces gens-là sentent leurs têtes
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    menacées et naturellement,ils vont essayer de nouer le fameux faisceau dont je vous avais parlé la dernière fois. Tallien a une raison particulière. Tallien, il a sa maîtresse, vous savez, l’ex-marquise de Fontenay, qui est maintenant redevenue Thérézia Cabarrus. Elle est en prison et elle doit, d’après la chronologie, elle doit passer le 28 ou le 29 devant le Tribunal Révolutionnaire. Alors, Tallien, qui a reçu d’elle qui est en prison, un billet menaçant, lui disant : « Tu es un lâche si tu n’arrives pas à me sauver. » Alors, il a une raison personnelle, Tallien, de se précipiter contre Robespierre, prétendument responsable des égorgements. Vous avez Vadier et Amar, qui sont les deux grands hommes du Comité de Sûreté Générale, ils ont des raisons multiples de détester Robespierre. D’abord Robespierre, pour essayer de lutter contre le Comité de Sûreté Générale, dont je vous ai dit qu’il était parfaitement autonome, avait demandé et obtenu à partir d’avril, la constitution d’un Bureau de Police qui, lui, dépendrait uniquement du Comité de Salut Public. Ça les gênait beaucoup, ceux qui étaient spécialistes, et qui la menaient comme ils voulaient, que Robespierre ait essayé d’avoir sa police à lui, précisément pour lutter contre la leur, ça ne leur plaisait pas, et puis, Vadier et Hamard étaient vraiment des voltairiens, vous savez, des gens qui considéraient que dès que Robespierre parlait de l’Être suprême, il était pratiquement intolérable. Payan, dont je ne vous ai pas encore parlé, Payan, c’était l’agent national auprès de la Commune, Payan a écrit une lettre confidentielle, le 27 juin, à Robespierre, où il a essayé de l’avertir. Il lui demande gentiment, il ne comprend pas l’importance que Robespierre attache à ces choses : « Vous ne devriez pas tellement insister sur ces questions religieuses. Ça indispose des tas de gens contre vous. » Il l’avertit même avec précision du rôle du Comité de Sûreté Générale. Il lui dit : « Attention, si vous continuez dans cette ligne, vous allez vous faire des adversaires à mort. » Et Robespierre naturellement n’écoute pas. Vous avez bien sûr Cambon, Cambon, l’homme qui déteste Robespierre depuis des années, l’homme qui considère que Robespierre est un des plus dangereux réformateurs sociaux, Robespierre est un homme qui ne pense qu’à ce prolétariat que Cambon méprise, et vous avez surtout, et j’insiste sur le mot « surtout », Carnot, et on ne l’a jamais assez dit, Carnot bénéficie de sa fallacieuse légende, vous savez, l’organisateur de la victoire. Carnot n’est pas satisfait de voir la façon dont Robespierre, quand il est au Comité de Salut Public et qu’il entend les comptes- rendus, la façon dont Robespierre accueille ces victoires dont Carnot s’enorgueillit. Dès qu’il a une bonne nouvelle militaire, Carnot plastronne en disant : « Voilà ce que j’ai obtenu. » Déjà ça agace Robespierre. D’autre part, vous le savez, Robespierre est le contraire d’un militariste. Il n’aime pas beaucoup les succès militaires. Un succès militaire, il sait ce que ça coûte. Quand on lui annonce victoire, il pense à tous les types qui sont morts, ou à ceux qui sont des infirmes ou des mutilés. Alors, il n’est jamais très exalté par une victoire. Il dit bien : « Tant mieux, il le fallait. » Enfin, il n’est pas du tout dans l’état où est Carnot. Carnot est furieux et Carnot fera dire à Barère dans ses mémoires : « Les victoires s’acharnaient comme des furies contre Robespierre. » Comme si Robespierre était antipatriote, comme s’il détestait les victoires.
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    Et puis, surtout,il y a ceci. Avec Fleurus, 26 juin, le territoire est vraiment libéré, cette fois. La France est protégée. Alors, Robespierre se dit : « Eh bien, stop. » Robespierre est toujours dans son idée du 29 mai 90 : la République n’organise pas de guerres de conquêtes. Par conséquent, du moment que le territoire est libéré, on peut, et il le faut, commencer à parler de paix. Il faut essayer d’organiser vraiment maintenant cette République, cette République démocratique, fraternelle et il n’y aura plus besoin d’envoyer des soldats à la frontière. Ça ne fait pas du tout l’affaire de Carnot. Carnot est un homme qui a écrit un certain nombre de textes que l’on ne cite jamais et je vais vous en apporter deux. Le digne et bon Carnot, comme écrit Michelet. Le digne et bon Carnot, voilà ce qu’il écrit à Pichegru, au général Pichegru, le 31 mars 94 : « Indiquez à vos hommes les richesses de la Belgique et de l’Allemagne. » C’est déjà le ton qu’emploiera plus tard Bonaparte quand il montrera du haut des Alpes les riches plaines d’Italie à ses soldats, où il dira : « Là, il y a du pillage à faire. » Et vous savez à quel point Bonaparte, il en fera, du pillage personnel. C’est déjà le style de Carnot. Mais encore, au général Jourdanxxii, le 3 juillet : « Tout ce qui se trouvera en Belgique doit être mené en France. Il faut dépouiller la Belgique. » La voilà, la guerre « révolutionnaire » conduite par Carnot. Il est dégoûté, Robespierre, quand il voit des choses comme ça. Il les connaît, ces circulaires, ordonnant exactement le contraire de ce qu’il voulait faire. Seulement, Carnot, comme Cambon, c’est l’homme des affairistes, et les affairistes se disent : « Il y a de l’argent à gagner, il y a des rapines à opérer sur l’étranger. » Et comme Robespierre incline maintenant du côté de la paix, c’est une des raisons principales qu’on aura pour le démolir. Il faut empêcher ce gêneur, c’est un fâcheux, c’est un trouble-fête, on est en train de réussir, on va obtenir de l’argent de l’étranger, et voilà ce Robespierre, maintenant, qui reparle de ces vieilles idées que la France ne devrait pas faire une politique de conquêtes. Alors, vous avez ce groupe, vous avez Fouché, vous avez Tallien, vous avez, bien entendu, le centre de la Convention, avec le Boissy d’Anglas, avec le Siéyès, avec tous ces propriétaires qui disaient : « Dès qu’on pourra se débarrasser de Robespierre, il faut y aller. » Ils ont organisé, enfin, les gens du ventre, ils organisent ce qu’ils appellent des banquets fraternels dans Paris, soi-disant pour célébrer les victoires, et Michelet appelle ça d’innocentes manifestations. Absolument pas innocentes, c’étaient des manifestations concertées, c’est les bourgeois, les bien-pensants, enfin, les possédants, qui s’approchent du petit peuple, en disant : « C’est épouvantable, cette guillotine, mais heureusement, ça va se terminer, parce que nous avons les victoires. Union de tous, qu’il n’y ait plus que les bons Français, Français de France, qu’ils soient riches ou qu’ils soient pauvres, et qui vont maintenant vivre fraternellement ». Les banquets fraternels organisés dans le courant de mai et de juin 94, sont avant tout dirigés contre Robespierre. Alors, comment ça se fait que le peuple marche ? Rien n’aurait été possible contre Robespierre, s’il avait toujours eu cet appui du petit peuple, qui était sa principale force depuis des mois. Or, les sans-culottes vont le lâcher. Pourquoi ? Vous savez que les braves gens de Paris ne connaissent pas les secrets de la politique. Ils ne voient pas comment ça a été joué. Ils avaient vu Hébert et Le Père
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    Duchesne, qui étaittrès dur, ils avaient vu Danton, qu’on leur avait dit être l’organisateur de la victoire, lui aussi, qui ait paru être l’âme de la résistance, qui avait joué la passion républicaine, ils avaient vu Hébert et Danton passer successivement à la guillotine. Alors, quoi ? A qui se fier ? On nous a dit autrefois que c’étaient de grands hommes, enfin, que c’étaient les fondateurs, les pères de la république, et puis voilà maintenant qu’on les tue. Ça les désoriente, les gens ne comprennent plus rien. Et autre chose, à partir du 4 décembre, peut-être vous rappelez-vous ceci ? Le 4 décembre 93, en vue de constituer un pouvoir central très fort, on avait décidé qu’il y aurait des représentants maintenant à travers toute la France, des représentants de ce pouvoir central, puisqu’il n’y en avait pas dans la précédente constitution, et on avait décidé aussi que les sections, c’est-à-dire les assemblées des sections de Paris, les assemblées des communes, ne pourraient se pratiquer que deux fois par semaine. Vous savez, ils contrôlent. Pourquoi avait-on fait ça ? Parce que c’est justement sur un certain nombre de sections que les enragés à la façon de Hébert et de Momoro, et de Ronsin, et de Vincent, s’appuyaient, sur ces leviers qu’ils avaient contre la Convention et contre le Comité de Salut Public. On avait donc décidé de tenir en main un peu ces sections, mais il y avait un revers à la médaille. C’est entendu, on les tenait en main. C’est entendu, on les surveillait. Mais comme le dit Saint-Just dans une note très importante, la révolution est glacéexxiii. Elle est glacée, parce que les gens qui vont à ces sections ne sont plus que des intrigants à bonnets rouges, comme ajoute du reste Saint-Just. Mais ce n’est plus cet esprit qui était le leur lorsque les petites gens, pour la première fois à partir d’août 92, se sentaient partie de l’ordre politique, ils y collaboraient. Et maintenant, c’est les fonctionnaires, c’est des gens surveillés. Alors, l’élan révolutionnaire tombe, la révolution se glace, mais surtout, il y a la fameuse politique économique. Je vous ai dit comme le maximum ratait. Bien entendu, on essayait d’obtenir que les denrées ne soient pas trop chères, mais d’autre part, les denrées se raréfiaient. Un marché noir énorme marchait, tournait, s’épanouissait, parce que les riches trouvaient toujours moyen de se procurer en mettant le prix, des nourritures dont manquait la foule. Et puis, je vous ai indiqué aussi la colère qu’il y avait du côté de l’industrie privée, contre les manufactures d’État. Alors, on avait fait coup sur coup deux maxima. Un maximum du 24 mars, puis, on va faire un maximum du 21 juillet. Le maximum du 24 mars n’est pas appliqué, et le maximum du 21 juillet porte spécialement, celui-là, sur les salaires. Et je vous assure que Robespierre n’y est pour rien. Qui a obtenu ça ? C’est Lindet, c’est Carnot, Cambon, du Comité des Finances, c’est un nouveau maximum qui abaisse, vous m’entendez, qui abaisse très sérieusement les salaires des ouvriers parisiens. Pourquoi ? Parce que l’industrie privée a protesté. Parce que les industriels disent : « On ne peut pas arriver à faire la concurrence aux manufactures d’État, parce que l’État paie trop cher ses ouvriers. » Et quand on parle d’argent à Cambon, vous pensez qu’il est très content. Il dit : « Bon, il n’y a qu’à diminuer les ouvriers. » Du reste, maintenant, on les tient. Alors, le maximum du 21 juillet fait que les salaires des ouvriers qui travaillaient dans les manufactures de
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    l’État sont abaissésconsidérablement, parfois abaissés de moitié. Vous vous imaginez l’effet que ça fait sur la foule. Et comme en même temps la guillotine maintenant frappe des têtes sans-culottes, c’est l’appui révolutionnaire de Robespierre qui lui échappe. Le petit peuple n’est plus pour lui. Il est isolé, il est cerné, il sent qu’il n’a plus le moyen de se défendre. Il sent aussi que de toute manière sa fin est proche. Voyez ce qu’il dit sur la mort, par exemple, le 21 mars. Le 21 mars, il avait dit : « Peut-être serons-nous étouffés entre les factions, mais si ça doit arriver, tant mieux, tant mieux de disparaître, de ne plus assister au spectacle trop long et trop douloureux de la bassesse et du crime qui ont passé depuis trois ans dans la scène de la révolution. » Depuis trois ans, depuis le 17 juillet 91, une date que je ne soulignerai jamais assez fortement, la date de la première vengeance des possédants contre les prolétaires. Du 25 mai, après la double tentative d’assassinat dirigée contre lui : « Je me trouve placé en moi-même dans cet état où la mort est acceptée, où elle est consentie, je l’assume, ce qui veut dire qu’aucune crainte, qu’aucun effroi puisque la mort elle-même n’a de pouvoir sur mon âme, aucune menace ne peut m’empêcher d’aller vers ce que je crois bien. » Du 26 mai : « Je n’ai jamais fait entrer dans mes desseins l’avantage de pouvoir compter sur une vie longue. Je sais au contraire qu’elle sera courte. » Et le 8 juin, qu’est-ce que c’est, le 8 juin ? Le 8 juin, c’est le jour de la fête de l’Être suprême. Le 8 juin au soir, quand il est rentré chez Duplay, le menuisier chez qui il habite, quand il leur raconte ce qui s’est passé, peut-être bien Duplay était-il là et il l’avait vu, c’est-à-dire ces grondements, ces protestations qui s’étaient élevées dans la Convention elle-même, quand la Convention marchait derrière Robespierre pour aller au Champ de Mars où la fête allait se dérouler, où il avait entendu des gens qui commençaient à murmurer : « Tyran ! Inquisiteur ! » Ce 8 au soir, chez Duplay, Robespierre dit à ses amis : « Mes amis, soyez-en bien sûrs, vous ne me verrez plus longtemps. » Des scènes violentes se sont produites au Comité de Salut Public. Là, c’est obscur, vous savez, on n’a pas de détails il n’y a pas d’archives sur ce qui s’est passé exactement à la fin de juillet. On sait qu’il y a eu des scènes très violentes entre Saint-Just et Carnot. Si violentes même que comme le Comité de Salut Public tenait ses assises au rez-de-chaussée du palais des Tuileries et que la foule, enfin, les gens qui passaient là pouvaient entendre ces vociférations, et comme il faut maintenir le mythe de l’unité du Comité de Salut Public, on avait décidé dès le début de juillet de transporter les séances au premier étage, où on pouvait échanger des propos violents sans que le public en sût rien. Robespierre n’y vient presque plus. Il se désolidarise. Il ne veut pas démissionner, parce que ça lui paraît affreux. Il y a aussi la tentation du suicide. Seulement, c’est un homme qui croit en Dieu et qui se dit que du moment qu’on est là, on n’a pas le droit de s’en aller, même si l’épreuve est dure. Alors, Billaud-Varenne s’est approché de lui un jour, on n’a pas la date, ça semble être vers le 21 ou le 22 juillet. Billaud-Varenne, je vous l’ai dit, c’est un homme estimable. Du reste, il sera déporté, il mourra en Guyane. Billaud-Varenne est très séparé de Robespierre sur diverses choses, mais il sait que Robespierre est un homme loyal. Et ce jour-là, ce 21 ou 22 juillet, il vient trouver Robespierre et il lui
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    dit - ilsse tutoyaient tous, vous savez, au Comité de Salut Public -, il lui dit : « Mais tu sais bien, Robespierre, tu sais bien qu’on est tes amis, qu’on ne t’en veut pas, mais qu’il y a une chose à laquelle il faut renoncer, ne nous embête plus avec ton histoire d’Être suprême. » Ça, c’est la dernière chose à dire à Robespierre. Pas question. Pour lui, ça, c’était essentiel. Alors, le 26 juillet, nous sommes tout près. C’est le 8 thermidor. C’est le 9, qu’il va être sabré. Le 26 juillet, Robespierre va monter à la tribune. J’ai bien étudié de près ce discours. Il est extraordinaire. Ceux qui l’ont analysé ont présenté des commentaires que je crois inexacts en disant : « Il a été maladroit, Robespierre. » S’il voulait obtenir la tête de cinq ou six types, les affreux, vous savez, les gens couverts de sang, Barras, Fréron, Tallien, Carrier et Fouché, il ne s’y serait pas pris comme ça. C’est le discours de quelqu’un qui sait qu’il est perdu et qui veut une bonne fois, une dernière fois, dire tout ce qu’il a sur le cœur. Alors, qu’est-ce qu’il va dire ? Il ne du 22 prairial, « de cette terreur, dit-il, qui s’en prend à des patriotes, qui frappe même sur des gens de toutes conditions. Inventer partout des coupables, c’est rendre la république odieuse au peuple lui-même. » Il parle de ces agents corrompus qui multiplient des arrestations injustes. Ça, c’est Fouquier-Tinville et les gens du Comité de Sûreté Générale. Il déclare : « Si le gouvernement tombe entre de pareilles mains, il se fait à l’instant et par ses actes mêmes l’instrument de la contre- révolution. » Il connaît le coup des fausses listes qu’on est en train de répandre contre lui. Depuis la loi du 22 prairial où il y avait la levée pratique de l’immunité parlementaire, où on pouvait arrêter n’importe quel fonctionnaire, Siéyès et Fouché s’appliquaient à aller voir les gens individuellement, les conventionnels, chez eux, et à leur montrer des fausses listes, c’est-à-dire : « Vous savez que Robespierre, Couthon et Saint-Just ont décidé de vous arrêter, nous avons la liste. » Liste fictive, mais on épouvantait les gens, et ils se disaient : « Comment, on va être arrêtés la semaine prochaine ? Il faut tout de suite nous débarrasser de Robespierre. » Le coup des fausses listes, Robespierre est au courant. Il dit : « L’imposture a été répandue avec tant d’audace qu’un grand nombre d’entre nous n’osent même plus dormir la nuit à leur domicile. » Alors, il accuse, nommément, ceux qui font du mal. Il accuse Fouquier-Tinville, il accuse Amar, du Comité de Sûreté Générale, il accuse Cambon : « Cambon, dit-il, qui valorise les créanciers riches. » Vous vous rappelez que Cambon avait décidé que les riches seraient payés en numéraire pour leurs rentes et que les pauvres seraient payés en assignats qui ne valent plus rien. Cambon, qui favorise les créanciers riches, qui désespère les pauvres, qui écarte le peuple des biens nationaux, qui fomente lui-même l’agiotage. Il s’emporte contre ceux qui ont cru qu’il ne s’agissait plus pour eux que de se partager la patrie comme un butin. Et il annonce brumaire, ce qui se passera en 1799 : « Avec ces gens-là, dit- il, vous verrez le despotisme militaire s’emparer du gouvernement, et renverser une représentation nationale avilie. » Il sait qu’on le déteste à cause de l’Être suprême. Alors, le voilà qui fonce encore, qui attaque Fouché sans le nommer, en disant : « Non, la mort n’est pas un sommeil éternel. » Et c’est justement ce que Fouché avait demandé d’inscrire sur tous les cimetières de la Nièvre, où il était, puis de Lyon. Il en a assez. Il dit qu’il a envie de disparaître. Pourquoi ? Pourquoi demeurer dans
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    un monde oùl’intrigue perpétuellement triomphe de l’honnêteté, où la justice n’est qu’un mensonge ? Le temps n’est pas venu où les hommes de bonne volonté pourront s’efforcer impunément de servir leurs frères. Il est perdu, ce jour-là. Il est complètement perdu. C’est fini. Dès le lendemain, on a décidé de le tuer. Alors, scénario. Le lendemain matin, c’est Saint-Just qui doit prendre la parole. Robespierre veut soutenir Saint-Just. On a coupé la parole tout de suite à Saint-Just. Robespierre se précipite à la tribune. A ce moment-là, Tallien brandit un poignard. Le coup du poignard, Cambon l’avait déjà fait. Enfin, c’est Tallien, cette fois. Tallien dit : « J’ai vu se former l’armée du nouveau Cromwell ! Pendant que nos soldats, nos soldats si bien dirigés par Carnot, se couvraient de gloire, lui, Robespierre, lui, ne s’occupe que de police. C’est lui, le terroriste couvert de sang. » Tout le scénario a été préparé. Clameur générale dans la Convention. Cette même Convention qui, dans son unanimité, avait condamné Danton, cette même Convention, entraînée par Barère, crie maintenant : « A bas le tyran ! » Comment, le tyran ? Mais la Convention n’avait qu’à le renvoyer, puisqu’il est entièrement dans ses mains et c’est un mot qui fait bien, « tyran », comme « Cromwell » ! Au lieu de quoi elle décrète tout de suite son arrestation. Barère, naturellement, qui est intervenu contre Robespierre, se dépêche de faire dégommer de faire liquider Hanriot, qui était le chef de la Garde Nationale, parce qu’on a peur que la Garde Nationale, plébéienne, vienne au secours de Robespierre. Alors, il se produit à ce moment-là quelque chose de pas mal. Deux types qui ne sont pas décrétés d’arrestation demandent à être décrétés d’arrestation en même temps que Robespierre, Couthon et Saint-Just. C’est le petit Le Bas, du Comité de Sûreté Générale, c’est un gamin, comme Saint-Just, il a 26 ans, il dit : « Si vous voulez tuer Robespierre, alors, moi aussi. » Puis, le frère de Robespierre, Augustin Robespierre, qu’on appelait « Bonbon ». C’est un garçon qui était surtout coureur de filles, mais il aimait son frère. Et alors, quand il voit qu’on veut tuer son frère, il dit : « Ben, moi aussi. » Alors, on les arrêtexxiv. Mais à ce moment-là, il y a tout de même la Commune, il y a Fleuriot-Lescot, il y a la Garde Nationale, il y a Hanriot qui veulent essayer de délivrer Robespierre. Ils le délivrent. Au moment où on le conduisait en prison, on l’emmène, la Commune l’emmène à l’Hôtel de Ville. Robespierre est là qui dit : « Qu’est-ce qu’il faut faire ? Est-ce qu’il faut demander une insurrection pour moi ? A quoi bon ? Ça va rater. » Il a dit la veille au soir aux Jacobins : « Ce que j’ai prononcé aujourd’hui à la tribune, c’est mon testament de mort. » C’est ce qu’il avait ajouté. Il a jeté son bouclier. Alors, Robespierre hésite pendant des heures pour savoir s’il va appeler l’insurrection pour lui, la décision lui sera épargner par ce qui se produit. Le petit peuple ne se lève pas. Vous savez qu’il y a 48 sections, dans Paris. Eh bien, il y a là 16 sections seulement qui vont envoyer quelques hommes pour la défense de Robespierre. Ils sont deux mille ou deux mille cinq cents devant l’Hôtel de Ville à essayer de lutter. Pendant ce temps-là, la Convention a déclaré que Robespierre était hors-la-loi. Hors- la-loi, ça veut dire qu’on peut le tuer à vue. Sans jugement. Les hommes qui étaient venus quand même sur la place de l’Hôtel de Ville, vers une heure du matin, commencent à s’en aller. Si eux-mêmes sont mis hors-la-loi, si on peut les
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    descendre comme deslapins, sans jugement, alors que Barras et Tallien se promènent sabre nu à travers Paris en appelant les honnêtes gens au secours de la République, soi-disant, eh bien les 2500 hommes qui étaient là encore à une heure du matin, ils ne sont plus que 500 à deux heures, et à trois heures, il n’y a plus personne. Alors, c’est au moment où Robespierre est abandonné par tout le monde qu’une invasion de l’Hôtel de Ville se produit avec le Léonard Bourdon à la tête, et un gendarme qui s’appelle Merda. Mais la question est de savoir si c’est le gendarme Merda qui a tiré, comme l’a montré le générique, ou bien si c’est Robespierre qui s’est tiré un coup de pistolet dans la bouche. Je ne crois pas au coup de pistolet de Robespierre. Je crois qu’il s’est offert à la mort, je crois en effet que c’est le gendarme qui lui a cassé la mâchoire. Alors, vous avez un Robespierre qui est transporté dans un état misérable avec sa mâchoire cassée dans l’antichambre du Comité de Salut Public, il va être laissé là des heures. Il est étendu sur cette petite table, c’est un Robespierre aux outrages, parce que des gens se promènent autour de lui en disant : « Sa Majesté souffre. » Ou Legendre, qui était un ami de Danton, Legendre lui dit : « Tiens, la République n’était pas assez grande pour lui, la veille, et aujourd’hui, regardez, il occupe sur cette table pas même l’espace de deux pieds de large. » Il est là, les yeux fermés, qui étanche son sang qui lui coule de la bouche avec des morceaux de papier, et le lendemain, guillotine. Guillotine avec tous ses amis. C’est la grande fiesta de la guillotine. Il paraît que c’est pour délivrer la France de la guillotine qu’on va en tuer 106. Cent six hommes de gauche ou d’extrême gauche en moins de trois jours. Ca, c’est ce que Monsieur Bessand-Massenet, dans son livre sur Robespierre, appelle la libération de Paris. Ha ! La libération de Paris. C’est-à- dire qu’à ce moment-là, les gens de bien, les petits muscadins qui se promènent avec un cure-dent entre les dents, un grand chic, et un gourdin à la main, vont se précipiter sur les ouvriers. Maximum aboli, agiotage sur les assignats tant qu’on veut. Si bien qu’au mois de mai de l’année suivante, le peuple va se soulever, parce qu’il crève, parce qu’il manque de pain. A ce moment-là, on fait appel à l’armée contre lui. Dix mille hommes sous les ordres du général Menou cernaient le faubourg Saint- Antoine, et comme les insurgés ont cherché refuge à l’intérieur de Notre-Dame de Paris, c’est le général Pichegru qui va entrer dans Notre-Dame et qui va tuer des prolétaires. La Révolution est terminée. Monsieur Boissy d’Anglas est monté à la tribune, et il a prononcé des paroles dignes de la Constituante : « Une nation bien organisée est gouvernée par les propriétaires. » De nouveau, il y a des citoyens passifs. C’est ce qu’on appelle la victoire des honnêtes gens, et le dernier mot qu’aurait prononcé Robespierre lors de son arrestation, c’est ceci, sur lequel je veux terminer : « LES BRIGANDS TRIOMPHENT ! » CHAPITRE 19 Voilà que nous avons fini cette grande excursion que nous avons faite ensemble à la découverte de la Révolution française. Alors, qu’est-ce qu’il en reste ? Qu’est-ce que
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    nous avons appris? J’espère, tout de même, un certain nombre de choses. D’abord, il y a plusieurs visages illustres, qui connaissent maintenant un nouvel éclairage, éclairage quelquefois dur, le rude éclairage de la vérité. Quand je pense à Proudhon, par exemple, qui, en 1851, lorsqu’il félicitait Michelet d’avoir présenté la Révolution telle quelle, Proudhon célébrait ce Mirabeau qu’il appelait « le plus magnifique instrument de la Révolution », et ce Danton dont il disait qu’il « en fut l’âme la plus généreuse ». Mirabeau, eh bien, nous avons vu qui c’était, Mirabeau. Nous avons vu que c’était un lion, comme on dit, avec des griffes en caoutchouc mousse, nous avons entendu le tonnerre de Mirabeau qui se transformait toujours à la fin en mélodie. Mirabeau, c’était l’homme qui prononçait des paroles tonitruantes, mais qui aboutissait toujours à une conclusion favorable à la Cour. Vous vous rappelez que Mirabeau, qui se faisait applaudir à Paris, au Palais Royal, et les femmes du Palais Royal l’appelaient « notre petite mère Mirabeau », Mirabeau, c’était l’homme qui soutenait le veto absolu pour le roi, c’était l’homme qui avait dit : « Il faut laisser au roi la possibilité de déclarer lui-même la guerre, de choisir la paix et a guerre. » Mirabeau était l’homme aussi de la loi martiale. Un vendu, un imposteur. Danton, un autre vendu, nous avons le document, maintenant, que Robespierre ne connaissait pas, le fameux document qui est la lettre de Mirabeau à Lameth, la lettre du 10 mars 91, dans laquelle nous avons la certitude absolue que la veille, 30.000 livres avaient été livrées par la Cour à Danton. Seulement, Danton, il était un peu particulier, parce qu’il était déloyal et loufoque. Il s’était fait acheter. Dans cette lettre de Mirabeau à Lameth, Mirabeau proteste et dit : « Mais Danton fait un très mauvais usage de l’argent qu’on lui a remis. » Pourquoi ? Parce que Danton voulait faire monter ses prix. Remarquez les dates. C’est le 10 mars 91 que nous apprenons qu’on vient de faire ce versement. Je vous ai raconté que le 18 avril, donc un mois après, le 18 avril 91, Danton est à la tête de la foule qui empêche le roi et la reine de sortir du palais des Tuileries, lorsque le roi voulait aller communier des mains d’un insermenté à Saint-Cloud. Vous vous rappelez cette histoire assez affreuse où la foule, poussée par Danton, entourait le carrosse du roi et prononçait des paroles affreuses, enfin, ce malheureux s’entendait appeler « gros cochon » et sa femme qui était à côté de lui s’était fait appeler « putain ». Il était là, Danton, pour faire monter ses prix, comme je viens de vous le rappeler, pour dire : « On ne m’a pas encore assez payé. Si vous voulez, étant donné l’ascendant que j’ai sur la foule, si vous voulez obtenir de moi davantage, eh bien, payez-moi plus. » Voilà qui était Danton. Gérard Walter, dont je ne vous ai pas encore parlé et qui est un bon connaisseur de la Révolution, et qui a donné dans l’édition de la Pléiade l’Histoire de la Révolution de Michelet avec toutes sortes de notes et de commentaires, qui sont extrêmement importants et qui rétablissent souvent la vérité, Gérard Walter dit : « Après tout, tant pis si Danton a été un vendu, tant pis. L’important, c’est de savoir qu’il a servi la Révolution. » Et Gérard Walter croyait pouvoir conclure : « Oui, il a servi la Révolution. » Ben, j’ai bien étudié la question aussi et je vous l’ai présentée à mesure, et je n’ai pas l’impression que Danton n’ait jamais servi la Révolution, que tous les événements qui se sont produits, les événements importants de la Révolution, il y a contribué, peut-être, en marge, mais ce n’est pas du tout lui qui les
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    a créés. Parconséquent, je crois pouvoir conclure que Danton, en fait, ça a été la mouche du coche, une grosse mouche verte et vrombissante, pas davantage. Nous avons vu aussi, je crois, s’éclairer le visage des Girondins. Qu’est-ce que c’est, finalement, les Girondins ? Les Girondins, ils ont été à mon avis extrêmement bien définis par Jean Jaurès, quand il dit : « C’était une oligarchie de beaux parleurs et de bourgeois arrogants. » Et qu’est-ce que c’était, Carnot ? Carnot, avec sa fameuse légende d’organisateur de la victoire ? Carnot était un homme qui pensait conservation sociale, comme Cambon. Et Carnot a été l’instigateur, l’ordonnateur, si vous voulez, de cette guerre de conquêtes, de cette guerre de pillages. Heureusement qu’à côté de ces visages-là, il y en a d’autres qui nous réconfortent, d’autres qui nous font échapper à cette asphyxie. Qui, par exemple ? Ben, il y a ces petits curés dont je vous ai parlé, à la Grégoire, par exemple. L’abbé Grégoire, qui était curé constitutionnel, qui avait rompu avec Rome parce qu’il ne voulait pas se couper du peuple. Il s’est passé à la Convention une scène pathétique. Le 7 novembre 93, lorsque l’évêque Gobel, l’archevêque Gobel, de Paris, s’est vu déprêtriser, imité d’ailleurs par ce pasteur affairiste qui s’appelait Julien de Toulouse, et qui lui aussi s’est « dé pasteurisé » ce jour-là, alors, Thuriot, qui était un ami de Danton, Thurio a pris à partie Grégoire. Grégoire, qui siégeait en costume d’évêque, il lui a dit : « Et vous, Grégoire ? » Grégoire lui a dit : « Vous n’obtiendrez jamais de moi un renoncement. » Il y a Grégoire, il y a un autre petit curé, dont je vous ai parlé, qui s’appelait Pierre Dolivier, celui qui avait défendu les paysans d’Etampes, qui étaient poursuivis parce qu’ils avaient tué le maire Simonneau. Et il a dit pourquoi ils avaient tué. Non, il n’excusait pas le crime, mais il expliquait la souffrance des paysans. Il y a cet autre petit curé encore qui s’appelait Jacques Roux. Dommanget a fait un petit bouquin, « Un curé rouge, Jacques Roux ». C’est vrai que c’est une belle figure, ce Jacques Roux. C’est un curé des pauvres, qui travaillait en plein Paris dans le quartier des Gravilliers, qui vivait là avec son chien. Il n’avait pas le sou, il s’occupait avant tout des malheureux. Puis, on avait un pasteur admirable qui fait contraste avec les Julien de Toulouse, avec les Rabaut-Saint-Etienne, avec les Lasource. Vous vous rappelez, c’est Jean Bon Saint-André. C’est une grande figure, Jean Bon Saint-André. L’homme qui, au Comité de Salut Public, s’était occupé spécialement de la marine, marine qui avait pris un sale coup lorsque les amiraux Trogoff et Chaussegros avaient livré aux Anglais notre flotte de Méditerranée. Jean Bon Saint-André a pris ça en main. Il a constitué des manufactures nationalisées à Brest. Et c’est grâce à lui que la Révolution en mer s’était également effectuée. Vous avez Billaud-Varenne. Je salue également Billaud-Varenne. C’était un athée, un athée noble, rectiligne, il savait ce qu’il voulait, et puis, il y a Saint-Just, dont je n’ai peut-être pas assez parlé. Saint-Just dont on nous dit qu’il était tellement beau qu’il ressemblait à un archange. J’ai trouvé chez Malraux une phrase qui m’a assez amusé, parce que je la crois juste. Malraux dit : « La légende de Saint-Just doit beaucoup à sa beauté ? Non, je crois plutôt que la beauté de Saint-Just vient de sa légende. » C’est vrai. J’ai regardé les images de Saint-Just. Il n’était pas tellement
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    beau que ça.Il avait le front un peu court. N’empêche que c’était un cœur pur et un être noble. Et puis, il y a Couthon. C’était un député de la Législative. Couthon, c’était un homme qui, depuis 91, était paralysé des jambes. Quand il est député à la Convention, on le traîne dans une petite voiture. Cet homme avait beaucoup réfléchi. Cet homme, qui était un notable, enfin, avait de l’argent et qui avait été délégué à la Législative, a regardé les choses d‘une façon limpide, lucide, loyale. Et il a compris où était la vérité, du côté de Robespierre. Et cet homme savait parfaitement, soutenant jusqu’à la fin Robespierre, qu’il allait à la mort. Dans la nuit du 27 juillet, lorsque Léonard Bourdon, à la tête d’une bande de gendarmes, entre dans l’Hôtel de Ville, parce que cette fois, il n’y a plus de danger, et qu’il n’y a plus personne pour défendre Robespierre, Couthon est là dans sa petite voiture. Alors, qu’est-ce qu’on lui fait ? Ben, on le conduit au sommet du grand escalier de l’Hôtel de Ville et on le précipite dans sa petite voiture au bas de l’escalier. Ce qui permettra à Monsieur Gaxotte de dire avec beaucoup d’élégance : « Au bas de son escalier, Couthon faisait le mort. » Vous savez qu’à cause de ses jambes qui étaient repliées et qu’on ne pouvait pas déplier, quand on l’a exécuté, Couthon, on a été obligé de le mettre de profil sur la guillotine. Et puis, il y a Marat, aussi. Marat, et son affreuse réputation imméritée, Marat était quelqu’un de noble. Marat était quelqu’un de totalement désintéressé. Il n’avait pas le sou lorsqu’on l’a tué. Lorsque Charlotte Corday l’a assassiné dans sa baignoire et qu’on a fait l’inventaire de ses biens, il y avait quelques assignats. Un homme qui donnait tout. Le frère de Robespierre, Augustin, a fait là-dessus une déclaration. Marat, c’est une grande figure de la Révolution. Et puis, bien sûr, Robespierre. Robespierre, je vous en ai beaucoup parlé et je voudrais que la dernière image de Robespierre, ça soit celle de cet homme, le 8 juin 94, le jour de la fête de l’Être suprême, lorsqu’à la tête de la Convention, sur le Champ de Mars, il marche avec son petit bouquet tricolore à la main, il marche le cœur tout bouleversé dans cette espèce de Fête-Dieu ressuscitée, qui était la fête de l’Être suprême, une Fête-Dieu qui avait un sens nouveau, qui était toute jeune, toute nouvelle, toute brûlante. Le seconde chose que je voudrais vous dire aussi, et que je crois que nous avons appris, c’est une vue plus nette, plus exacte de ce qu’on appelle la Révolution française et, sous ces mots, Révolution française, il y a deux réalités successives et qui sont absolument opposées, deux réalités antithétiques. Il y a d’abord de 1789 à 1792, jusqu’au 10 août, la prise du pouvoir par l’oligarchie financière. C’est ça, la première révolution, et ce n’est pas une révolution, c’est une réforme, c’est-à-dire que c’est la monarchie qui subsiste, cette monarchie qui était d’abord absolue et qui est maintenant monarchie contrôlée. Contrôlée par qui ? Par la fortune mobilière. Par la bourgeoisie d’affaires. Et la date capitale de la première partie de la fausse révolution, c’est la date capitale que les manuels ne soulignent jamais assez, et même, ont fait quelquefois exprès d’en parler à peine, c’est le 17 juillet 91, lorsque la bourgeoisie jette le masque, et après s’être servie des pauvres comme levier, elle leur tire dessus. Des centaines de morts sur le Champ de Mars, grâce aux troupes
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    de La Fayette,à la Garde Nationale, à la Garde Nationale des notables de La Fayette, qui tirent sur le peuple le 17 juillet 91. Seconde révolution, alors, pour de bon. La Révolution, à partir du 10 août 92. Cette fois, c’est le Quatrième État, cette fois, c’est les pauvres, cette fois, c’est les prolétaires, c’est les ouvriers, c’est les petits paysans qui sont dans le coup, il ne s’agit plus d’une première partie de la fausse révolution, où les bourgeois disaient : « L’État, c’est nous. » Il s’agit maintenant de toute la France, je vous l’ai assez dit. Quand on regarde les chiffres, on voit comme les votants sont plus nombreux. Il faut se rendre compte de ce que c’était, cette France. C’étaient des bêtes de somme, depuis des centaines d’années, et qui étaient courbées sous le poids de ceux qui les dirigeaient, sous le poids de ces voltairiens qui utilisaient l’idée de Voltaire à cent pour-cent, à savoir que le petit nombre doit être nourri par le grand nombre. Qu’est- ce que c’est, que ces pauvres gens ? Ce sont des abrutis, ce sont des gens qui commencent à peine à ouvrir les yeux. Alors, ce n’est pas étonnant que ça se compte par dizaines de milliers, et non pas par centaines de mille, ceux qui commencent à comprendre de quoi il s’agit. Néanmoins, à ce moment-là, c’était quelque chose d’important et de capital qui était en jeu. Cette fois, c’était vraiment la Révolution pour de bon. Alors, les possédants, ceux qui avaient fait la première partie de la Révolution, ceux qui avaient trouvé à leur service d’abord les Girondins, qui s’étaient constitués comme l’aile marchante du bataillon de choc des riches et qui ont trouvé ensuite à leur service des gens comme Danton, Cambon, Barère et Carnot, ces possédants, ils n’ont pas de cesse que se termine cet intermède pour eux abominable, odieux, où il s’agit vraiment de la République, où il s’agit de la France, qui est dans le coup, et ça n’aura pas duré longtemps. L’intermède républicain, le vrai intermède révolutionnaire, ça commence le 10 août 92, ça se termine le 27 juillet 94, par la chute de Robespierre. Et à la suite de quelques chaos et secousses dans ce qu’on appelle le Directoire, on va aboutir à ce recours au sabre. Les honnêtes gens ont créé, vous savez, par La Fayette, c’est La Fayette qui a créé le mot dérisoire de « sans-culottes ». Les honnêtes gens se disent : « Il nous faut un sabre » pour faire tenir tranquille la fameuse canaille. Et on va aboutir à quoi ? On va aboutir au 18 brumaire, c’est-à-dire au 9 novembre 99, avec cette conjonction des industriels représentés par Perier, des banquiers représentés par le banquier suisse Perregaux, et du caïd en chef, du chef des généraux pillards, le petit Bonaparte. A ce moment-là, les honnêtes gens sont tranquilles. Pour plus de cinquante ans, jusqu’en 1848. C’est cette vue réelle qui a permis à Monsieur Godechot de prononcer une formule à la fois désabusée et lucide sur la Révolution française. « Qu’est-ce que c’est que la Révolution française ? » dit Monsieur Godechot. « Après tout, ça n’a été que le passage du système féodal expirant au système capitaliste naissant. » Ce n’était pas comme ça que Robespierre l’avait vue, la Révolution, et cette divergence d’idées lui a coûté la vie. Je voudrais ouvrir là une petite parenthèse et vous dire que notre étude nous a peut-être aussi appris à nous méfier des présentations officielles, des représentations traditionnelles de la Révolution française. Je pense aux générations auxquelles j’appartiens, ceux qui avaient dix ou douze ans en 1914. Ben, il y avait
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    une part dela France qui était coupée en deux, de mon temps. Il y avait les enfants de la bourgeoisie, qui étaient élevés dans les écoles libres, dans les écoles confessionnelles, et j’ai eu la curiosité de regarder ce que l’on apprenait à ces enfants dans les écoles catholiques. Comment on leur montrait la Révolution ? C’était tout diabolique, c’était la suite de la Réforme, c’étaient les gens de bien qui avaient été attaqués par les gens à sabots, mais dans les histoires officielles, dans les histoires laïques, eh bien, c’était la préoccupation avant tout de nous cacher le fond des choses, c’était toujours l’idée secrète de Gambetta qui, en 1880, avait prononcé à Belleville un fameux discours où il avait dit : « Il n’y a pas de question sociale. » A quoi Jules Vallès avait répondu : « S’il n’y a pas de question sociale, il n’y en a pas d’autre. » Ce que nous avons appris également, c’est à nous méfier du vocabulaire. Vous avez peut-être vu avec moi, au cours de la Révolution, à quel point les politiciens, et j’emploie le mot dans son sens péjoratif, sont des gens qui savent faire bon usage du vocabulaire, c’est-à-dire faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils signifient. Alors, quand vous voyez Siéyès, par exemple, qui dit : « La nation », on pourrait croire qu’il s’agit des vingt-cinq millions de Français. Pas du tout. Lorsque Siéyès dit « la nation », il pense aux cinq cent mille mangeurs. Il pense à la bourgeoisie d’affaires. Lorsque vous voyez un homme comme Turgot, ou un homme comme Condorcet, ou un homme comme le Girondin Roland, parler de la liberté avec les yeux hors de la tête, qu’est-ce qu’ils veulent dire, avec leur liberté ? Ils veulent dire avant tout liberté économique, et cette liberté économique, Marat l’avait admirablement définie. La liberté économique, ça signifiait avant tout la liberté donnée aux riches de continuer leur exploitation sur les pauvres. Le bon usage du vocabulaire, il a continué bien au- delà de la révolution. Vous en avez vu un joli exemple avec l’insurrection bourgeoise de Lyon, en 93, lorsque les royalistes et les Girondins mélangés, quand ils ont renversé la municipalité ouvrière, ont inventé de s’appeler Comité Révolutionnaire et Populaire de Salut Public, tout ça, pour masquer ce que c’était en réalité, leur révolution conservatrice. Et à la fin du XIXe siècle, qu’est-ce que nous avons vu en France, à Paris ? Nous avons vu ce fameux gouvernement dit de la défense nationale, qui était en fait un gouvernement de la défense sociale, et encore plus près de nous, avec le nationalisme intégral de Monsieur Maurras, la France, d’abord, la France avant tout, nous avons vu ce que cela signifiait, ce que la France a connu sous l’occupation nazie et qu’on a vu à ce moment-là Monsieur Maurras partager ses bureaux de « L’Action Française » à Lyon avec la Gestapo. Le bon usage du vocabulaire, en politique, vous savez, c’est capital. Troisièmement, ce que nous avons peut-être appris tous ensemble, c’est une mise en garde contre le système que j’appellerai des larmes à sens unique et des attendrissements dirigés. Larmes pour le roi et pour la reine, je veux bien, certes, ils étaient très coupables, mais tout de même, enfin, il est impossible de n’être pas ému après ce qui s’est passé au Temple, lorsqu’on les a vus tous deux monter successivement à la guillotine. Et je veux bien m’attendrir sur eux. C’est vrai qu’ils m’ont ému, mais pourquoi est-ce que je ne parle jamais des autres ? Pourquoi est-ce qu’on ne nous parle jamais des histoires de ceux qui ont été massacrés parce qu’ils
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    étaient des pauvres,et qu’ils voulaient se mêler de ce qui ne les regardait pas le 17 juillet 91 au Champ de Mars ? Pourquoi est-ce qu’on ne nous parle pas des braves gens, des petits républicains de Vendée qui, à Machecoul, le 10 mars 93, ont été brûlés vifs par les Vendéens ? Pourquoi est-ce qu’on ne nous parle jamais de ces ouvriers de Toulon qui ont été, je vous le disais, tous pendus par-dessous la mâchoire à des crocs de boucherie par les soins de la nouvelle municipalité dirigée par les amiraux qui s’étaient vendus aux Anglais ? Septembre, les massacres de septembre, en 82, ah, ce n’est pas très beau, en effet, j’ai dit que ce n’était pas beau, mais attention, est-ce que vous vous rappelez ce qu’était le Manifeste de Brunswick, qui datait de quatre jours auparavant ? Manifeste de Brunswick, où les émigrés, où les Prussiens, d’accord avec le roi, disaient : « Parisiens, si vous osez vous défendre, eh bien, vous savez ce qui vous attend ? Vous serez exterminés, et Paris sera anéanti. » Par conséquent, si les émigrés, si la cour, si les aristocrates, avaient gagné, les rues de Paris auraient connu plus de potences qu’il n’y avait eu de croix dressées entre Capoue et Rome après la défaite de Spartacus. C’est des choses à ne pas oublier. Je me méfie, vous savez, je me méfie de ces pitiés toujours inégales et de ces larmes qu’on nous oblige à verser uniquement sur les morts du bon parti. Victor Hugo a dit là-dessus des choses que je vais vous rappeler. Il avait assisté de loin, il avait assisté à deux choses, il avait assisté de près, d’abord, au 2 décembre, et il ». Et il avait assisté un peu plus loin au meurtre, plus tard, sous la Commune, de Monseigneur Darboy, l’archevêque de Paris que la Commune a tué en effet. Et vous vous imaginez le bruit qu’on faisait autour de la mort de l’archevêque : « C’est affreux, les gens de la Commune ont tué l’archevêque. » Et Victor Hugo disait : « Sans doute, c’est affreux de voir tuer un archevêque. Pourquoi est-ce qu’on ne parle jamais de l’enfant tué de la rue de la Victoire. Un enfant, après tout, un enfant, ça vaut bien un archevêque. » Et enfin, et enfin, alors, la Révolution, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il faut en penser ? Est-ce qu’il y a un mythe révolutionnaire ? Est-ce que c’est une blague, la Révolution ? Eh bien, je vais reprendre ce mot de mythe, parce qu’il a deux sens. Il a le sens de mystification, et un mythe, c’est également une espèce de grande lumière confuse et attractive, c’est quelque chose comme une vision mystique. Mystification, oui. La première fausse révolution, la révolution bourgeoise, la révolution de la déclaration menteuse des droits de l’homme. Menteuse, parce que la Déclaration des Droits de l’Homme disait : « Tous les hommes sont libres et égaux. » Oui, ils sont libres, mais pas vous, ouvriers, parce qu’on va vous retirer le droit de vote. Mythe, maintenant, à partir de 92, ce vers quoi marchait Robespierre, ce que voulait Robespierre, cette construction d’une cité juste, la vision d’un monde où l’homme, comme on disait, pouvait accomplir son destin. Victor Hugo, qui écrivait en 1862 Les misérables, c’est-à-dire sous l’Empire, disait : « Les institutions n’y sont plus, certes, le moulin n’y est plus, mais le vent souffle toujours. » Ben, ce vent, voyez-vous, il n’a plus jamais cessé de souffler. Il souffle maintenant sur le monde entier, et il venait de loin, après tout. C’était le vent de la Pentecôte.
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    INDEX Annotations empruntées engrande partie au Petit Larousse. Nombreux personnages ou auteurs sur lesquels je n'ai pas de renseignements. Pas le temps pour l'instant de les compléter plus avant. Certains de ces noms sont devenus introuvables hors archives, à moins de disposer d'une encyclopédie ancienne et d'avoir le temps de faire des recherches. J'ai un dictionnaire Larousse en 7 volumes de 1910, mais il est chez mon père, et ce sera pour plus tard. Je ne suis pas sûr non plus de l'orthographe de certains noms propres (ceux pour lesquels je ne dispose d'aucun renseignement, bien sûr). CF = Comité des Finances. CSG = Comité de Salut Public. CSG = Comité de Sûreté Générale. - A - Admirat assassin manqué de Collot d'Herbois : 18. Aiguillon (famille de Vigneroy du Plessis de Richelieu), député de l'aristocratie, son père Emmanuel Armand est davantage connu en tant que commandant en chef de Bretagne, mais il est mort en 1788, donc il doit effectivement s'agir d'un fils ou d'un parent : 5. Alembert (Jean Le Rond d’—), philosophe et mathématicien, encyclopédiste (1717- 1783) : 2. Antraigues, comte d'Armonville (député à la Convention) : 12. Artois (comte d’—), frère de Louis XVI, futur Charles X, (1757-1836) : 3, 4, 7, 8, 9, 11. - B - Bailly (Jean Sylvain), astronome, président de la Constituante lors du fameux serment du jeu de paume et maire de Paris de 1789 à 1791 (1736-1793) : 4. Barère de Vieuzac (Bertrand) député aux États généraux, conventionnel, membre du CSP (1755- 1841) : 12, 13, 15, 16, 17, 18, 19. Barnave (Antoine), député aux États généraux (1761-1793) : 2, 3, 4, 7, 8, 9. Barras (Paul, vicomte de —), conventionnel, puis membre du Directoire (1755-1829) : 15, 16, 18. Barry (Jeanne Bécu, comtesse du —), maîtresse de Louis XV (1743-1793) : 10. Bazaine (Achille), maréchal de France, Mexique, Lorraine, « capitulation » à Metz (1870), condamné à mort, détention à vie, évasion (1811-1888) : 13. Bazire (bourgeois dijonnais) député à l'Assemblée législative et à la Convention : 15, 16. Beaufranchais (comte de) : 8, 12. Berthelon (abbé), physicien : 15.
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    Berthier (Louis Alexandre,prince de Neuchâtel et de Wagram), maréchal de France (1753-1815) : 5. Besenval (général suisse) : 4, 7. Bessand-Massenet, Pierre (historien) : 9, 18. Billaud-Varennes (Jean Nicolas), conventionnel, CSP, déporté à Cayenne comme terroriste (1756- 1819) : 14, 15, 16, 17, 18, 19. Bismarck (Otto, prince von —), homme d’État prussien (1815-1898) : 12, 13. Bohême (roi de ) : 9. Boissy d’Anglas (François Antoine, comte de —), pasteur, président de la Convention (1756-1826) : 12, 17, 18. Boscary (agent de change) : 5, 6, 7, 10. Bouchotte (colonel au Cté Exécutif, puis ministre de la Guerre) : 14, 17, 18. Bouillé (François Claude, marquis de —), général français, prépara la fuite de Louis XVI (1739-1800) : 7, 8. Bonaparte Napoléon (1769-1821) : 18, 19. Bourdon (Léonard), député du centre : 15, 17, 18, 19. Bourdon (Conventionnel de l'Oise) : 17. Boyd (banquier anglais) : 16. Breteuil (Louis Auguste Le Tonnelier, baron de —), diplomate, ministre sous Louis XVI (1730-1807) : 4, 10. Brissot de Warville (Jacques Pierre Brissot, dit —), député à la Législative, puis à la Convention, l'un des dirigeants des Girondins (1754-1793) : 7, 9, 10, 12, 15. Broglie (famille française d'origine piémontaise) : 16. Broglie (Victor François, duc de —), maréchal de France, commandant de l'armée des émigrés (1718-1804) : 4, 7. Brunswick (Charles, duc de —), général prussien, chef des armées coalisées (1735- 1806) : 10, 11, 12, 14, 15, 16, 19. Buchet (historien avec Hazéreau), ouvrages sur la Rév. fr. : 3. Bugeaud (Thomas, marquis de la Piconnerie, duc d'Isly), maréchal de France, conquit l'Algérie (1784-1849) : 4. Burke (Edmund), écrivain et orateur britannique, Whig, écrivit un ouvrage sur la Rév. fr. (Réflexions sur la révolution en France), très contre-révolutionnaire (v.1729-1797) : 13. Buzot (François), conventionnel girondin, suicidé avec proscription des Girondins (1760-1794) : 7, 9, 11, 12, 15. - C - Cabrol (mère de Marat) : 6. Caillau (Caillaux ?) : 18. Calonne (Charles Alexandre de —), contrôleur général des Finances en 1783 (1734- 1802) : 2, 3. Cambon (Joseph), conventionnel, membre du CF (1756-1820) : 2, 11, 12, 13, 15, 17, 18, 19.
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    Carnot (Lazare), conventionnelet mathématicien, membre du CSP, membre du Directoire, ministre de la Guerre, ministre de l'Intérieur durant les Cent Jours, puis exilé comme régicide à la Restauration (1753-1823) : 7, 14, 15, 17, 18, 19. Carrier (Jean-Baptiste), conventionnel, responsable des Noyades de Nantes (1756- 1794) : 15, 16, 18. Cathelineau (Jacques), chef vendéen, surnommé le « Saint de l'Anjou » (1759-1793) : 14. Catherine II (— la Grande), impératrice de Russie, protectrice des philosophes, etc. (1729-1796) : 6, 9. Candeille, Julie, actrice (maîtresse Vergniaud) : 9. Chabot (moine défroqué) : ex-capucin, député à l'Assemblée législative et à la Convention 15, 16. Chalier, député à la Convention, guillotiné par les Royalistes, à Lyon (responsable commune ouvrière à Lyon) : 13, 14. Chaptal (Jean, comte de Chanteloup), chimiste, fut ministre sous Napoléon Ier (1756-1832) : 15. Charette de la Contrie (François de —), chef vendéen, capturé par Hoche et fusillé à Nantes (1763-1796) : 14. Charles IX, roi de France, responsable de la Saint-Barthélémy (1550-1574) : 3. Charles X (voir Artois) : 3, 4, 7, 8, 9, 11. Charpentier, cabaretier (liquoriste, dit Guillemin), beau-père de Danton : 7, 9. Charpentier, fille du précédent, première épouse de Danton : 7, 13. Chartres (duc de —) : voir Louis-Philippe. Chateaubriand (père), voir « Mémoires d'outre-tombe », seigneur féodal de Combourg, homme réputé pour une certaine justice et son mépris de l'étiquette (buvait et mangeait avec les paysans) : 2 . Chateaubriand (François-René, vicomte de —), catholique, royaliste, séjour en Amérique, armée des émigrés, exil en Angleterre, rompt avec Bonaparte, ambassadeur en Angleterre, écrivain romantique à tendance très libérale, c'est un féodal, mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, il est plus proche des Robespierre que des gens de son bord, c'est en quelque sorte un féodal de gauche, malgré son souci de la foi et de la morale, beaucoup plus proche de Robespierre que des gens de son bord. La Fayette l'horripilait, et il lui aurait dit : « Monsieur de La Fayette, entre ces honnêtes gens dont vous me rebattez les oreilles, et mes paysans crottés qui rebattent leur alludes, je ne prête la main qu'aux miens. » Œuvre littéraire impressionnante et à lire à tout prix (« Voyage en Amérique », « Essai sur les révolutions », « Génie du christianisme », « Atala », « René », « Les Natchez », « Les martyrs », « Vie de Rancé », « Mémoires d'outre-tombe » (1768-1848) : 2, 5, 6, 8, 12, 15, 16. Chaumette (Pierre Gaspard), procureur-syndic de la Commune, instigateur du culte de la Raison, raccourci avec Hébert (1763-1794) : 17, 18. Chaumier (Jacqueline), historienne : 9, 11. Chaussegros (amiral à Toulon avec Trogoff) : 14, 15, 16, 19.
  • 172.
    Clavière (banquier suisse): financier suisse, ministre des contributions dans le ministère des contributions publiques dans le ministère Roland 9, 14. Colbert (Jean-Baptiste), ministre sous Louis XIV, champion du protectionnisme économique (1619- 1683) : 2. Collot d’Herbois (Marie-Jean), Député à la Convention (1750-1796) : 15, 17, 18. Condorcet (Marie Jean Antoine Caritat, marquis de —), mathématicien, philosophe, économiste, député à l'Assemblée législative et à la Convention. Membre de la Gironde (1743-1794) : 5, 6, 7, 9, 10, 11, 12, 13, 15, 17, 19. Corday (Charlotte de Corday d'Armont, dite Charlotte —), descendante de Corneille, meurtrière de Marat (1768-1793) : 14, 18, 19. Cossé-Brissac (Charles de Cossé, comte et duc de Brissac), général : 10, 11. Couthon (Georges), député du Puy de Dôme à la Législative, conventionnel, diverses missions importantes en province avec Robespierre, un des plus grands juristes français, auteur de la loi du 22 prairial : 11, 14, 15, 16, 17, 18, 19. Cromwell (Oliver), lord-protecteur d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande (1599-1658) : 16, 18. Custine (Adam Philippe, comte de —), général (1740-1793) : 12, 13, 14, 15. - D - Danton (Georges Jacques), ministre de la justice, député de la Convention, membre du premier fondateur du club des Cordeliers, ministre de la Justice, membre du conseil exécutif provisoire après le 10 août 92, conventionnel montagnard, membre du CSP, (1759-1794) : 2, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19. Darboy (Georges), archevêque de Paris, (1813-1871) : 19. Dausset (Adrien), historien, auteur de « Histoire religieuse de la France contemporaine » : 6. David (Louis), peintre, conventionnel, membre du CSG, arriviste à tout prix, peinte officiel de Napoléon Ier (1748-1825) : 15, 17. Davout (Louis Nicolas), duc d'Auerstedt, prince d'Eckmühl, maréchal de France, le meilleur officier de Napoléon Ier (1770-1823) : 13. Desfieux : 13. Delaunay l'aîné, député du Maine-et-Loire à la Convention compromis dans le scandale de la bé des Indes, guillotiné en avril 94. : 16. Delessart, (Cl. A. de Lessart), ministre de Louis XVI (son fils ou son neveu est le baron Benjamin —, industriel, financier et philanthrope ( ? ! ?) français né à Lyon, fondateur des caisses d'épargne et créateur d'une usine pour la fabrication du sucre de betterave (1773-1847)) : 5, 6, 7. Dommanget, Maurice - historien français, auteur de nombreux ouvrages sur la Révolution Française et sur le Socialisme. Des Enragés 1793 aux Epaux 1795 (Jacques Roux contre la vie chère - la conjuration de Babeuf) (historien sur Jacques Roux) : 19. Desmoulins (Camille), journaliste, club des Cordeliers, journal « Les révolutions de France et de Brabant », adversaire des hébertistes, qu'il attaque dans son nouveau
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    journal, « LeVieux Cordelier », guillotiné en compagnie des dantonistes le 5 avril 94 (1760-1794) : 4, 5, 7, 9, 12, 15, 16. Desmoulins (Lucile), épouse du précédent, le suit de peu à la guillotine (1771-1794) : 16, 17, 18. Desmoulins (Horace), fils des deux précédents : 16. Despagnac (abbé) : affairiste, acolyte de Danton 12, 14, 15. De Wendel (famille) : 2. Diderot (Denis), écrivain, philosophe, critique d'art, anima l'Encyclopédie pendant vingt ans père du matérialisme philosophique français (1713- 1784) : 6. Dietrich (Philippe Frédéric, baron de —), minéralogiste français, maire de Strasbourg, c'est chez lui que Rouget de Lisle chante pour la première fois son « Chant des Armées du Rhein », qui deviendra « La Marseillaise » (1748-1793) : 2, 9. Dillon (général) : Arthur Dillon, général à l'armée de Dumouriez 10. Paul-Henri, baron d'Holbach, philosophe matérialiste français, collaborateur de l'Encyclopédie : 6. Dolivier (abbé Pierre) : 7, 10, 19. Topsent (cté insurrectionnel) : Certainement faux, mais je ne vois pas qui ça peut être. Il y a bien une Topsent, capitaine au long cours et député de l'Eure, qui ne peut voter la mort du roi pour cause de maladie ? Mais je ne le vois nulle part, mentionné dans la Commune insurrectionnelle. 10. Gorsas (journaliste girondin et député à la Convention) : 11. Dreux-Brézé (Henri Evrard, marquis de —) gentilhomme et militaire (1762-1829) : 4. Drouet (Jean-Baptiste), fils du maître de poste de Sainte-Menehould, conventionnel, membre du conseil des Cinq Cents, c'est lui qui a reconnu Louis XVI à Varennes, l'histoire populaire le présente toujours comme un adolescent à cheval, il avait 29 ans, en fait, lors de la fuite de Varennes ! (1763-1824) : 8. Dubuisson : membre de la Société des jacobins (« un des agents soudagés par les tyrans pour nous diviser, pour déshonorer la cause du peuple français », Robespierre aux jacobins le 1er primaire an II) : 13. Ducreux (graveur), comme nom de graveur, on ne pouvait pas faire mieux ! : 12. Dufourny : président du département de Paris en l'an II (« Le colporteur et l'avocat des calomnies de nos ennemis », Robespierre jacobins 16 germinal an II) : 3. Dumouriez (Charles François du Périer, dit —), général, ministre des Affaires étrangères en 1792, un des vainqueurs à Valmy, vainqueur à Jemappes, il est battu à Neerwinden et passe dans les rangs autrichiens (1739-1823) : 9, 11, 12, 13, 14, 15, 16 Duplay, menuisier chez qui habitait Robespierre : 3, 14, 17, 18. Duplay (Elisabeth), fille du précédent, épouse Le Bas : 17. Duplay (Eléonore), sœur de la précédente, « promise » de Robespierre : 17. Dupont (Jacob), député Constituante : 15. Dupont (pseudonyme de Louis XVI à Varennes) : 8. Dupont de Nemours (Pierre Samuel), économiste (1739-1817) : 5. Dupont de Nemours (Eleuthère Irénée), collaborateur de Lavoisier, émigra aux États- Unis, où il fabriqua des poudres et des explosifs (1771-1834) : 5.
  • 174.
    Du Port (Adrien),Constituante, triumvirat avec Barnave et Lameth (1759-1798) : 8, 9. Du Port (père) : 8. - E - Edgeworth de Frimont (abbé), confesseur de Louis XVI : 12. Elisabeth (Madame —), sœur de Louis XVI, elle mourut sur l'échafaud (1764-1794) : 12, 17, 18. Antraigues (comte d’—), chef de réseau de collaboration avec les émigrés et les Autrichiens : 9, 11, 15. Epinay (Louise de la Live d'Epinay, née Tardieu d'Esclavelles), femme de lettres, protectrice de Jean-Jacques Rousseau (1726-1783) : 13. - F - Fabre d’Églantine (Philippe Fabre, dit —) poète et homme politique, auteur de chansons sentimentales (« Il pleut, il pleut, bergère »), auteur du calendrier républicain, guillotiné avec les dantonistes (1750-1794) : 9, 12, 15, 16. Failly (Bernard), historien : 2. Fauqueville (curé de) : 10. Faure (Edgar), homme politique, historien et juriste, président du Conseil, président de l'Assemblée nationale (1908-199 ?) : 2. Favras (marquis de) : 7. Favre (Jules), avocat et homme politique, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Défense nationale en 1870 (1809-1880) : 12. Ferry (Jules), avocat et homme d'État, membre du gouvernement de Défense nationale en 1870, a attaché son nom à la législation scolaire et à une politique coloniale dont les revers provoquèrent sa chute (1832-1893) : 12. Fersen (Hans Axel, comte de —), maréchal suédois, très attaché à Marie-Antoinette, il favorisa la fuite de Varennes (1755-1810) : 4, 7, 8, 9, 10. Flaubert (Gustave), écrivain français (1821-1880) : 5. Flesselles (Jacques de —), prévôt des marchands, massacré par le peuple le 14 juillet 1789 (1721- 1789) : 4, 5. Fleuriot-Lescot, Belge, maire de Paris en Thermidor, robespierriste. Fontenai (Mme de) voir Tallien (Mme) : 16. Fouché (Joseph, duc d'Otrante), conventionnel montagnard, ministre e la Police du Directoire, du Consulat, et de l'Empire, exilé en 1816 comme régicide (1759-1820) : 15, 16, 18. Foullon (Joseph François), contrôleur général des Finances, pendu par le peuple après la prise de la Bastille (1717-1789) : 5. Fouquier-Tinville (Antoine Quentin), accusateur public du tribunal révolutionnaire, impitoyable, exécuté après la réaction thermidorienne (1746-1795) : 15, 16, 17, 18. François II, empereur germanique, empereur héréditaire d'Autriche (1768-1835) : 8. Franklin (Benjamin), homme d'État, physicien et publiciste américain (1706-1790) : 2.
  • 175.
    Fréron (Louis), conventionnelet journaliste (« L’Orateur du Peuple ») (1754-1802) : 16, 18. Frey (banquiers) : Siegmund Gotlob et Emmanuel Dobruska, juifs moraves, anoblis par Joseph II sous le nom de Schoenfeld, introduits au club de Strasbourg comme patriotes persécutés, avaient changé leur nom en celui de Frey (libres) 15, 16. Frey (soeur des banquiers, anciennement Mme de Schoenfeld, épouse Chabot) : 15, 16. Froment (camp de Jalès) : 7. Furet-Richet (historiens) : 13, 16. - G - Gallieni (abbé), encyclopédiste : 6. Gambetta, avocat et homme politique français (1838-1882) : 19. Garat (journaliste girondin) : 11. Gasparin (membre du CSP) : 14. Gaxotte (Pierre), historien maurrassien, (1895-198 ?) : 2, 5, 8, 9, 10, 11, 14, 17, 19. Gensonné, député à l'Assemblée législative et à la Convention, Girondin : 9. Germany (= Necker) : 2. Gobel (évêque constitionnel de Paris) : 15, 17, 18, 19. Gerle, dom, député à l'Assemblée Constituante : 17. Godechot (Jacques), historien, doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Toulouse, président de la Société des Etudes Robespierristes (successeur d'A. Sosoul) : 3, 4, 5, 19. Grégoire (Henri), abbé, curé d’Aubermesnil, évêque constitutionnel de Blois, conventionnel, chef de l'Église constitutionnelle (1750-1831) : 7, 15, 19. Grimm (Melchior, baron de —), écrivain allemand installé à Paris, encyclopédiste rien à voir avec les frères Grimm (1723-1807) : 2, 13. Guadet (Marguerite Elie), député girondin à la Législative, conventionnel, décapité (1758-1794) : 9, 10, 14. Gustave III, roi de Suède, assassiné par un de des officiers (1746-1792) : 8. - H - Amar (CSG) : 16, 18. Hanriot (François), chef de la Garde Nationale (1761-1794) : 14, 18. Hazéreau (historien avec Buchet) : 3. Hébert (Jacques), directeur du Père Duchesne, antirévolutionnaire gauchiste guillotiné en 1794 (1757-1794) : 14, 15, 16, 18. Eh raut de Seychelles : 16. Eh rissay (historien) : 13. Hitler (Adolf), homme politique autrichien (1889-1945) : 12. Hoche (Lazare), général, commandant de l'armée de Moselle en 1793, ministre de la Guerre en 1797, mot de maladie (1768-1797) : 15, 16.
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    Hongrie (Empereur d'Autriche): 9. Houchard (Jean Nicolas), général, vainqueur des Anglais à Hondschoote, accusé de ménagements avec l'ennemi et décapité (1738-1793) : 15. Hugo (Victor), écrivain et poète : 2, 5, 12, 14, 17, 19. Huguenin (cet insurrectionnel), ancien commis d'octroi : 10. Hulin (sous-lieutenant aux Gardes Françaises) : 5. - I - Impératrice d’Autriche (Marie-Thérèse), mère de la reine Marie-Antoinette : 4. Isnard (parfumeur), député à l'Assemblée législative et à la Convention : 9, 10, 13, 14. - J - Jaurès (Jean), homme politique socialiste, historien (1859-1914) : 3, 6, 9, 10, 11, 16, 19. Jean Bon-Saint-André (André Jean-Bon, baron —), pasteur, conventionnel, membre CSP (1749- 1813) : 11, 13, 14, 15, 17, 18, 19. Joseph II (d’Autriche), empereur d'Autriche roi du Saint-Empire et roi de Hongrie et de Bohème, etc. etc. (1741-1790) : 8, 9. Jourdan général, vainqueur à Fleurus : 18. Marie-Antoine Jullien (de la Drôme), député à la Convention : 14, 16. Julien (pasteur, de Toulouse) : 14, 16, 19. - K - Kellermann (François Christophe —, duc de Valmy), maréchal de France, vainqueur de Valmy (1735- 1820) : 11. Kléber (Jean-Baptiste), général français, commande en Vendée, se bat à Fleurus, dirige l'armée du Rhin, successeur de Bonaparte en Egypte, vainqueur des Turcs à Héliopolis, assassiné au Caire (1753-1800) : 14, 15. Cloots, Anacharsis : 15, 16. Korff (baronne de) : 8. - L - Laborde-Méréville (banquier et historien) : 5, 6, 7. Lacroix, ou Delacrois (Jean-François) député à l'Assemblée législative et à la Convention : 14. La Fayette (Marie Joseph Gilbert Motier, marquis de —), général et homme politique, guerre d'indépendance américaine, député aux États généraux, chef de la Garde Nationale, « émigré » de 1792 à 1800, député libéral sous la Restauration, à
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    nouveau commandant dela Garde Nationale, il fut également l'un des fondateurs de la monarchie de Juillet (1757-1834) : 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 13, 14, 15, 17, 19. Lahaie : 3. Lally (Thomas, baron de Tollendal, comte de —), gouverneur général des Etablissements français en Inde, vaincu par les Anglais à Pondichéry, accusé de trahison et exécuté, Voltaire réhabilita sa mémoire (1702-1766) : 5. Lally-Tollendal (marquis de), fils de l'autre : 5. Lamartine (père de) : 11. Lamballe (Marie-Thérèse Louise de Savoie-Carignan, princesse de —), amie de Marie-Antoinette, victime des massacres de Septembre (1749-1792) : 11. Lambesc (prince de) : 4. Lameth (Charles, comte de —), général, député à la Constituante (1757-1832) : 4, 7, 9. Lameth (Alexandre), général, membre du triumvirat avec Barnave et Du Port (1760- 1829) : 4, 7, 8, 9. Laporte (intendant liste civile du roi) : 13. La Rochejaquelein (Henri du Vergier, comte de —), chef vendéen, battu à Cholet, se lance dans la guérilla, capturé et fusillé à Nuaillé : 14. Lasource (pasteur), député à l'Assemblée législative et à la Convention : 9, 11, 12, 19. La Tour du Pin (comte de) : 2. Launay (Bernard Jordan de —) gouverneur de la Bastille, massacré le 14 juillet 1789 (1740-1789) : 5. Lauzun (Antoine Nompar de Caumont La Force, duc de —), devenu Biron, général : 14. Lavoisier (Antoine Laurent de —), chimiste et fermier général, exécuté en tant que tel (1743-1794) : 6, 9. Le Bas (Philippe), membre CSG, ami de Robespierre, se suicida (1765-1794) : 15, 17, 18. Lebrun (Pierre-Marie-Henri), Rédacteur du Journal Général de l'Europe publié à Hervé, avant la Révolution - Ministère des Affaires étrangères du gouvernement Girondin guillotiné : 11, 14, 16. Le Chapelier (Isaac René Guy), député tiers état, interdit coalitions ouvrières (1754- 1794) : 5, 7, 8. Lefebvre (abbé) : 4. Lefebvre (Georges), historien, spécialiste de la Révolution française et de la paysannerie (1874-1959) : 18. Lesguillier (Jacques), garçon de 16 ans pendu lors de la guerre des Farines (1772- 1788) : 2, 14. Legendre (Louis), boucher, conventionnel montagnard, ami de Danton (1752-1797) : 18. Léopold II, duc de Toscane, puis empereur d'Autriche, frère de Marie-Antoinette (1747-1792) : 8, 9.
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    Le Peletier deSaint-Fargeau (Louis Michel), président de la Constituante, conventionnel, assassiné par un royaliste pour avoir voté la mort de Louis XVI (1760- 1793) : 14. Lindet (Robert), Député à la Convention et membre du CSP : 17, 18. Loménie de Brienne (Etienne de —), archevêque de Toulouse, puis de Sens, ministre des Finances en 1787 (1727-1794) (Malgré la date, est mort de sa belle mort) : 2, 3. Louis XIV, roi de France (1638-1715) : 2. Louis XV, roi de France (1710-1774) : 2, 10, 12. Louis XV (une des filles de, prétendument mère de Narbonne) : 10. Louis XVI, roi de France, guillotiné pour trahison (1754-1793) : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 17, 19. Dauphin (futur Louis XVII), né en 1785, peut-être mort vers 1794 ou 1795. Fils de Louis XVI : 4, 6, 9, 12, 15, 16. Louis-Philippe d'Orléans (duc de Chartres, se faisait nommer Égalité II à l'époque de la Révolution), a laissé un adjectif, « louis-philippard », pour désigner certain « bon » goût et certaine morale, il subsiste de sa gueule de poire davantage de caricatures que de représentations officielles (1773-1850) : 3, 4, 11, 13. Loustalot, journaliste (Les Révolutions de Paris) : 5, 9. Louvet (Jean-Baptiste — de Couvray), homme de lettres (« Le chevalier de Faublas ») et député à la Convention (1760-1797) : 9. Luckner (Nicolas, baron de), maréchal de France, général en chef (1722-1794) : 10. - M - Mack (Karl —, Baron von Leiberich) général Autrichien (1752-1828) : 10, 13. Madelin (historien) : 13. Maistre (Joseph, comte de —), écrivain, théoricien de la contre-révolution chrétienne et ultramontaine (1753-1821) : 13. Mallet du Pan (Jacques), publiciste suisse, porte-parole de la cour et de l'émigration, son journal s'appelait Le Mercure de France (1749-1800) : 5, 10, 15. Malraux (André); écrivain et homme politique (1901-1976) : 19. Mandat de Granay, commandant de la Garde Nationale : 11, 16. Manuel (procureur de la Commune, député à la Convention) : 11. Marat (Jean-Paul), homme de lettres, homme de sciences et médecin, député de Paris à la Convention, journaliste (surnommé L’Ami du Peuple) (1743-1793) : 6, 7, 8, 9, 10, 11, 13, 14, 17, 18, 19. Mara (père de Marat) : 6. Marceau (François Séverin Marceau-Desgraviers, dit —), général, Vendée, Fleurus, Neerwinden, tué à Altenkirchen (1769-1796) : 15. Marie-Antoinette, reine de France : 4, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 15, 16, 17,19. Marie-Thérèse d’Autriche, impératrice d'Autriche, reine de Hongrie et de Bohême (1717-1780) : 10. Massin (Jean), historien également musicologue avec Massin Brigitte : 16, 17.
  • 179.
    Mathiez (Albert), historien,fondateur de la Société des Etudes Robespierristes : 8, 11, 13, 15, 16, 17, 18. Maupeou (René Nicolas de —), chancelier de France : 2. Maurras (Charles), écrivain monarchiste, antidreyfusard, pléonasmes, patron de « L'Action française » (1868-1952) : 2, 19. Maury (abbé) : Député à 6. Merda, le gendarme : 18. Menou (général) : 18. Mercier (Louis Sébastien), écrivain français, auteur d'un récit d'anticipation (« L'an 2400 ou rêve s’il n’en faut jamais »), de drames populaires (« La brouette du vinaigrier ») et d'une peinture de la société française à la fin de l'ancien régime (« Tableau de Paris »), ECRIVAIN FABULEUSEMENT INTÉRESSANT (1740-1814) : 3. Mercy-Argenteau (comte de), ambassadeur d'Autriche à la Cour de France : 9, 10. Mesnil (Lucile du —), épouse Camille Desmoulins (1771-1794) : 4. Michelet (Jules), historien français, la bête noire de Guillemin, avec Gaxotte, Furet, Madelin et Amionroux, etc. (1798-1874) : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19. Mirabeau (Honoré Gabriel Riqueti, comte de —), représentant du tiers état, (attention que ses héritiers mêmes fassent un procès en diffamation ...) (1749-1791) : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 16, 17, 19. Miranda (général), général commandant en second de l'armée de Dumouriez, battu à Neerwinden : 13. Mistler (Jean) : 4, 5. Monge (Gaspard —, comte de Péluse), mathématicien, l'un des fondateurs de l'École Polytechnique (1746-1818) : 15. Montjoie, homme de lettres : 3. Mont-Lévrier (comte de —) : 14. Momoro (imprimeur) : 15, 16, 18. Momoro (Mme, déesse de la Raison) : 15. Moret (chevalier de) : 3. Mornay, Daniel : 2. Morris (gouverneur), ambassadeur des États-Unis en France, sucesseur de Thomas Jefferson : 9. - N - Mounier (Jean-Joseph), provoqua la réunion de Vizille, député du Tiers État aux EG (1758-1806) : 3, 4. Narbonne (comte de), ministre de la Guerre : 10, 12. Necker (Jacques), financier et homme politique français d'origine suisse, « l'emprunteur » (1732-1804) : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 9, 10, 12, 16. Necker (Madame) : 2. Nicolas (modèle d'académie) : 6.
  • 180.
    Noailles (Louis-Marie, vicomtede —), beau-père de La Fayette, délégué aristo aux EG (1756-1804) : 5. - O - Ocariz (ambassadeur d’Espagne) : 13. Orléans (Louis Philippe Joseph, duc d’— , dit Philippe Égalité), il vota la mort de Louis XVI père de Louis-Philippe Ier, guillotiné le ... (ou rien, seulement les deux dates) (1747-1793) : 4, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 15. - P - Pache (ministre de la Guerre), ensuite maire de Paris : 12, 14, 17. Payan (Claude) agent national auprès de la Commune, robespierriste : 18. Pape (Vatican, 23.7.91) : 8. Pâris, le (garde du corps), assassin de Lapeletier de Saint-Farjean : 14. Pascal (Blaise), mathématicien, philosophe, écrivain (1623-1662) : 17. Perregaul (banquier suisse), espion au Service de l'Angleterre - A financé le coup d'état du 18 Brumaire, fondateur de la Banque de France : 5, 6, 7, 16, 19. Perier (industriels) : 2, 3, 4, 7, 13, 19. Perier (Banque de France) : 3, 13. Périer (Casimir), Premier ministre sous Louis-Philippe, massacreur du peuple, mourut de la peste (1777-1832) : 3. Périer (Jean Casimir-Périer, en fait), président de la république (1847-1907) : 3. Pétion (Jérôme — de Villeneuve), député à l'Assemblée Constituante et à la Convention, il se suicida (1756- 1794) : 9, 10, 11, 12, 15. Philippeaux (conventionnel) député à la Convention dantoniste, guillotiné : 16. Pichegru (Charles), général, conquit le Pays-Bas, président du Conseil des Cinq- Cents, conspira avec Cadoudal et fut retrouvé mort à la prison du Temple (1761- 1804) : 18. Pilhes (ministre de la guerre) : 18. Pitt (William), surnommé « le Second Pitt », homme d'État britannique, anti-Français rabique (1759-1806) : 13, 16. Pointe, Noël (ouvrier élu à la Convention) : 12. Polignac (Madame de) : 3. Prieur (de la Côte-d’Or) député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du CSP : 14, 17. Prieur (de la Marne) : député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du CSP :14, 17. Proly : 13. Proudhon (Pierre Joseph), théoricien du « socialisme » (1809-1865) : 7, 8, 19. Provence (le comte de -, frère de Louis XVI, futur Louis XVIII) : 3, 7, 11. Prudhomme (Les Révolutions de Paris) : 9.
  • 181.
    - R - Rabaut-Saint-Etienne(pasteur), député à la Constituante et à la Convention : 8, 9, 11, 12, 15, 19. Renan (Ernest), écrivain (1823-1892) : 17. Renaud (Cécile), fut faussement accusé de tentative d'assassinat de Robespierre et emprisonnée au secret jusqu'à son exécution : 18. Beurnonville (comte de —, ministre de la Guerre) : 13. Réveillon, industriel du papier peint : 3, 5, 15. Rivarol (Antoine —, dit le comte de —), écrivain et journaliste d'extrême droite (1753- 1801) : 2, 5, 6. Robespierre (Maximilien —), élu au tiers état pour l'Artois, membre de la Constituante, jacobin, partisan de Jean-Jacques Rousseau, opposé à la guerre, aux Girondins et à l'aristocratie, conventionnel, membre du CSP, guillotiné le 10 Thermidor an II (1758-1794) : 2, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19. Robespierre (Augustin dit Bonbon —), frère du précédent, conventionnel, représentant en mission, guillotiné le 10 Thermidor an II (1763-1794) : 5, 6, 16, 18, 19. Robespierre (Charlotte) soeur des deux précédents : 5. Rochambeau (Jean-Baptiste de Vimeur, comte de —), maréchal de France (1725- 1807) : 10. Roland de la Platière (Jean-Marie), ministre de l'Intérieur, du gouvernement girondin, il se suicida en apprenant la mort de sa femme (1734-1793) : 9, 10, 11, 12, 13, 15, 19. Roland de la Plattière (Manon Phlipon, plus tard Madame —), épouse du précédent, tenait un salon à Paris, morte sur l'échafaud (1754-1793) : 9, 14, 15, 16. Ronsin (général commandant l'armée révolutionnaire) : 14, 16, 17, 18. Rouget de Lisle (Claude), officier français, composa en 1792 le Chant de guerre pour l'armée du Rhin, qui allait devenir la Marseillaise (1760-1836) : 9, 10. Rousseau (Jean-Jacques), écrivain et philosophe genevois, collaborateur de l'Encyclopédie (1712-1778) : 2, 9, 13, 15, 17. Roux (abbé Jacques), chef des enragés : 6, 7, 10, 19. Royer (abbé) : 15. - S - Sainte-Amaranthe (Madame de —) : 16. Saint-Just (Louis-Antoine), conventionnel, avocat et homme de lettres, député à la Convention, robespierriste, membre du CSP, représentant en mission à l'Armée du Rhin et à Fleurus (1767-1794) : 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19. Salle (marquis de la —) : 5. Salmon (Chambre), député à la Convention : 5.
  • 182.
    Sanson (Charles), bourreaude Paris, exécuta Louis XVI, et fit le récit de sa mort (1740-1806), c'est son fils, Henri (1767-1840), qui exécuta la reine, Madame Élisabeth, Philippe Égalité : 12, 16. Santerre (Antoine), brasseur, commande la Garde Nationale, général incompétent en Vendée (1752- 1809) : 8, 10, 12, 14. Sauce (épicier de Varennes) : 8. Soboul, Albert (historien), président de la sté des Etudes robespierristes : 15. Servan : ministre de la guerre jusqu'à sa mort : 11. Siéyès (Emmanuel Joseph), homme d'Église et homme politique, député du tiers aux EG, conventionnel, vota la mort du roi, fut surnommé « la Taupe » (1748-1836) : 2, 3, 4, 6, 7, 12, 17, 18, 19. Simon (Antoine), cordonnier, gardien de la prison du Temple, guillotiné après le 9- Thermidor (1736- 1794) : 12, 15, 16. Simonneau (industriel, maire d’Étampes) : 9, 10, 19. Solages (marquis de) : 5. Sombreuil (marquis de) : 4. Spartacus, chef des esclaves révoltés, à Rome, tué en 71 av. J.-C. : 19. Staël (baron de Suède à la Cour de France) : 9. Staël (Madame de —, Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein), femme de lettres française, fille de Necker, salon littéraire, n'était pas réputée pour sa beauté, mais fut la maîtresse d'un tas de gens connus, dont Benjamin Constant (1766-1817) : 4, 5, 7, 9, 10, 12. Stofflet (Jean), chef vendéen, garde-chasse, prit Cholet et fut exécuté à Angers (v.1751-1796) : 14. - T - Talleyrand-Périgord (Charles Maurice de —), évêque d'Autun, député aux EG, à la Constituante, abandonne la soutane, plusieurs fois ministre sous divers régimes (1754-1838) : 6, 9. Tallien, chef police Louis XVI : 7. Tallien (Jean-Lambert), conventionnel montagnard (1767-1820) : 15, 16, 18. Tallien (Madame —, née Therezia Cabarus, puis Mme de Fontenai, puis Mme ), surnommée « Notre-Dame de Thermidor » (1773-1835) : 16, 18. Target (légiste) : 5. Taube (baron de) : 8. Terray (Joseph Marie), abbé et homme politique, contrôleur général des Finances sous Louis XV (1715-1778) : 2. Théot, Catherine (illuminée) : 17. Thiers (Adolphe), homme d'État et historien, le boucher de la Commune de Paris (1797-1877) : 4. Thuriot, député à l'Assemblée législative et à la Convention : 19. Tourzel (Madame de) : 8.
  • 183.
    Trochu (Louis), général,gouverneur militaire de Paris en 1870, présida le fameux gouvernement de « Défense nationale », un autre grand massacreur du peuple (1815-1896) : 12. Trogoff (amiral) : 14, 15, 16, 19. Turgot (Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne), économiste français, contrôleur général des Finances, secrétaire d'État à la Marine, libre-échangiste (1727-1781) : 2, 5, 9, 10, 14, 19. - V - Vadier (député à l'Assemblée Constituante et à la Convention, membre du Comité de Sûreté Générale) : 13, 16, 17, 18. Valence (général de l'armée de Dumouriez) : 13. Vallès (Jules), écrivain et journaliste français, membre de la Commune (1832-1885) : 19. Vancy-Robin (tissages) : 2. Vergniaud (Pierre Victorien), conventionnel, un des chefs des Girondins, guillotiné (1753-1793) : 9, 10, 12, 13, 14. Vincent (hébertiste, secrétaire général ministère de la Guerre en l'an II) : 14, 15, 16, 17, 18. Wimpen (général) : 14. Voltaire (François-Marie Arouet, dit —), écrivain, partisan du despotisme éclairé ou pas, on ne le dit jamais, mais c'est un des précurseurs du fascisme, et Mussolini le flatte assez souvent (1694-1778) : 2, 3, 5, 6, 7, 13, 17, 19. - W - Walter, Gérard (historien français, biographe de Robespierre et de Lénine) : 19. Westermann (général) : 14. - Y - York (duc d’—) : 11. Henri Guillemin La Révolution française Ch. 1 314 Ch. 2 31937 32251 Ch. 3 33754 66005 Ch. 4 32866 98871 Ch. 5 34883 133754 Ch. 6 34684 168538 Ch. 7 34193 201731
  • 184.
    Ch. 8 30485232216 Ch. 9 36305 268521 Ch. 10 34043 302564 Ch. 11 35604 338168 Ch. 12 34311 372479 Ch. 13 31347 403826 Ch. 14 34615 438441 Ch. 15 34918 473359 Ch. 16 34806 508165 Ch. 17 31501 538666 Ch. 18 34538 573204 Ch. 19 21523 594727 i Louvet de Couvray, pour reprendre sn complet (NdE) ii Il faut multiplier par 140 ou 150 pour avoir le pouvoir d’achat en francs belges aujourd’hui (1998) - NdE iii les Français écrivent Jemappes,les Belges Jemappes ou Jemappes NdE iv Pendant la guerre de 1870 v Un beau livre d’images vi Au figuré : il avait obtenu son remplacement vii Dans son Plan d’Education Nationale,présenté à la Convention par Robespierre, après la mort de Marat (du 13 ay 21 juillet) viii Aujourd’hui, on dirait un Skinhead ix De fait, un certain nombre d’Hébertistes s’improvisent « gardes du corps » de Robespierre. Au nombre de ceux-ci, le général Liégeois sans-culotte Servais Boulanger qui sera exécuté avec Robespierre. x De Toulouse, NdE xi Ce sont les décrets de Ventôse,qui n’ont probablement pas eu le temps d’être appliqués, ou pas partout, ou pas complètement. C’est pourquoi sans doute Guillemin dit « peut-être », et pourquoi il emploie ensuite le conditionnel. (NdE) xii La France vient de célébrer, en 1998, « le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage » Attribuée à un certain Schoelcher, sans dire un seul mot, nulle part, de la première abolition, par Robespierre, ni du rétablissement de l’Esclavage, par Bonaparte. Média mensonges ! (NdE) xiii Guillemin reviendra plus tard de sa bonne impression - peut-être due aux images. Il publiera même Silence aux pauvres en 89, contre Furet. (Editions Arléa) xiv Walter Boyd, qui était le banquier de Pitt et du Foreign Office. Sa note était adressée au banquier neuchâtelois Perregaux,chargé d’effectuer les versements aux bénéficiaires. (NdE) xv Barrère,dont nous savons aujourd’hui qu’il était, dans le gouvernement révolutionnaire la taupe au service de l’Angleterre. Voir Olivier Blanc ; Les hommes de Londres,histoire secrète de la Terreur, Albin Michel, 1989. (NdE) xvi Analyse Guillemin, peut-être un peu courte, partagée par certains marxistes. xvii On attribue à Mirabeau « Il ira loin, il croit tout ce qu’il dit. » ou « Il n’ira pas loin, il croit tout ce qu’il dit ». Selon les auteurs qui le citent. xviii ? Il en faisait néanmoins la lecture à Éléonore et Élisabeth Duplay à la veillée (Mémoires de Madame Le Bas). xix Il n’a évidemment rien dit de tel. Interprétation très libre de H. Guillemin. C’est vrai que Condorcet est visé, dans ce discours, mais Condorcet n’était pas l’Encyclopédie, qu’il ait aidé Pancoucke à émasculer, avec la bénédiction de la police de Louis XVI, pas de Napoléon.
  • 185.
    xx Le mot n’estévidemment pas nouveau, et Robespierre n’est évidemment pas à son origine. L’expression « Être Suprême », qui vient de la Franc-Maçonnerie était devenu très à la mode pendant la Révolution. Là où Robespierre a donné avec précision son sentiment sur le sujet, c’est dans sa proposition de Constitution du 21 mars 93, article 38, par les mots « le législateur de l’univers, qui est la nature. » xxi Robespierre, que je sache,n’a jamais porté de tricolore. Sa cocarde (obligatoire) se trouve au Musée Carnavalet 1) elle est minuscule ; 2) elle est bicolore - rouge et bleu - aux couleurs de Paris. Saint- Juste aussi. Celle de son bouquet : les Liégeois sont allés lui en offrir un pour ce jour-là. Il contenait du romarin, sa fleur préférée. Impossible de savoir si c’est celui-là qu’il a porté. Mais on a retrouvé celui qu’il a porté, après sa mort, séché,avec une étiquette « Bouquet que j’ai porté à la Fête de l’Être Suprême ». xxii Ami de Saint-Just xxiii Il voulait dire « sucrée à glace », figédµe, comme une sauce qui refroidit. Les contre- révolutionnaires avaient profité du départ en masse des patriotes aux armées,pour s’introduire dans les sections et dans les clubs de jacobins : ils faisaient de l’entrésure et paralysaient la Révolution de l’intérieur. xxiv Ce récit est inexact : Le Bas, qui voulait déjà se suicider et tuer sa femme le jour de la Fête de l’Être Suprême, parce que les muscadins tenaient la rue depuis des semaines et qu’il savait tout perdu, refuse de s’associer au décret d’arrestation de Robespierre et se tire une balle dans la tête sur place.