Cours de Nadja Acioly-Régnier et Jean-Luc Gurtner

Le JEU

   Le jeu peut être abordé de diverses façons soit en tant qu'objet soit en tant qu'outil. Cette
   double perspective est elle-même à croiser avec les différents contextes dans lesquels le
   jeu peut apparaître. Il en est ainsi par exemple du jeu dans la pratique thérapeutique,
   dans la pratique éducative en situation scolaire ou dans le cadre familial, etc..
   Nous présentons les points de vue de quelques auteurs se rapportant à différentes
   perspectives théoriques. Au delà l'étudiant pourra approfondir en fonction des
   préoccupations personnelles et/ou professionnelles en relation aux problématiques de
   recherche.


   Le jeu selon Jean Piaget

   Piaget a établi trois grandes catégories de jeu :

       Le jeu d'exercices fonctionnels permettant l'intériorisation de schèmes essentiellement
   sensori-moteurs mais pouvant aussi intéresser d'autres fonctions telles que le plaisir de
   questionner.
       Le jeu symbolique qui selon les propres propos de Piaget "implique la représentation
   d'un objet absent" , il est "la comparaison entre un élément donné et un élément
   imaginé".
       Les jeux de règles qui se superposent aux jeux symboliques au cours du
   développement. Pour Piaget, "la règle est une régularité imposée par le groupe et telle que
   sa violation est une faute".

   Piaget et Inhelder attribuent au jeu symbolique une valeur toute particulière, y compris du
   point de vue affectif :

   "Il est indispensable à son équilibre affectif et intellectuel qu'il puisse disposer d'un secteur
   d'activité dont la motivation ne soit pas l'adaptation au réel (c'est à dire les
   apprentissages) mais au contraire, l'assimilation du réel au moi (nous sommes ici dans
   le    champ      du    jeu     de    l'imaginaire),      sans    contraintes     ni    sanctions.
   Le jeu symbolique porte fréquemment aussi sur des conflits inconscients : intérêts
   sexuels, défense contre l'angoisse, phobies, agressivité ou identification avec des
   agresseurs, repliement par crainte du risque ou de la compétition, etc. Le symbolisme du
   jeu rejoint en ces cas celui du rêve, à tel point que les méthodes spécifiques de
   psychanalyse infantile utilisent fréquemment des matériels de jeu (Melanie Klein, Anna
   Freud, etc.)." [Piaget et Inhelder,(1966) La psychologie de l'enfant. Paris : PUF]

   Le jeu selon Henri Wallon

   Henri Wallon propose une classification qui tient compte d'apports culturels et sociaux
   dans toutes les formes du jeu. Ainsi, il distingue quatre types de jeux : les jeux
   fonctionnels, les jeux de fiction (faire semblant, jeu de rôle), les jeux d'acquisition et les
   jeux                                       de                                     fabrication.
   Par les jeux de fiction, l'enfant recrée et revit des situations, des moments forts de son
   vécu. Il joue des rôles qui coïncident plus ou moins avec sa réalité actuelle, passée, ou
   avec la réalité de personnes de son entourage. Des enfants qui jouent au papa et à la
   maman, aux bébés, ou encore qui miment des gestes de la vie quotidienne tels que des
   conversations téléphoniques, ou des disputes, miment le monde qui les entoure, acquérant
   ainsi du recul et extériorisent leur vécu. Ils modifient, déforment et apprivoisent la réalité
   prenant de ce fait conscience qu'ils peuvent agir sur elle et non pas seulement s'y
   soumettre.

   Le jeu selon Donald W. Winnicott

   Dans son célèbre livre intitulé jeu et réalité , D. W. Winnicott présente une série de
caractéristiques du jeu, dont nous rapportons quelques-unes ici :

a) l'enfant qui joue habite une aire qu'il ne quitte qu'avec difficulté, où il n'admet pas
facilement les intrusions ;

b) cette aire n'est pas la réalité psychique interne, mais elle n'appartient pas non plus au
monde extérieur

c) sans halluciner, l'enfant extériorise un échantillon de rêve potentiel et il vit, avec cet
échantillon, dans un assemblage de fragments empruntés à la réalité extérieure

d) il existe un développement qui va des phénomènes transitionnels au jeu, du jeu au jeu
partagé et, de là, aux expériences culturelles.

Le jeu selon Lev Vygotski

Pour L. Vygotski, le développement de l'enfant se fait en large partie par l'intermédiaire
du jeu. Selon lui, il rattache bien davantage le jeu à la mémoire des événements de
l'expérience vécue qu'au fruit de l'imagination de l'enfant. Il s'agit pour lui de la mémoire
en action. Dans sa perspective théorique il postule qu'il est incorrect de concevoir le jeu
comme une activité sans but. En effet, le but final détermine l'attitude affective de l'enfant
dans le jeu. Par exemple, lorsqu'un enfant court, dans cette action il peut éprouver un
degré élevé d'agitation et d'inquiétude - lié à la difficulté de l'effort, à la tension entre le
désir de gagner et la peur de perdre, de ne pas être le plus rapide, etc. - et dans ce cas
peu de plaisir sera associé à cette activité. Dans ce type de jeu, le but qui est celui de
gagner, est bien reconnu d'avance par l'enfant et dans ce sens détermine l'activité de la
course.
Courir simplement, sans propos ni règles explicites, génère l'ennui et donc ne représente
aucune attirance pour l'enfant. Par conséquent, dans la forme la plus avancée du
développement du jeu, va émerger un complexe de facteurs qui de secondaires acquièrent
une position centrale dans l'activité.

Le jeu selon Fayda Winnykamen

Actuellement, Fayda Winnykamen (1994), observe que les comportements vont différer
en fonction de l'âge et du sexe de l'enfant. Les plus jeunes calquent leur jeu à leurs
réalités actuelles ou passées, les plus âgés tendent à imiter des rôles qu'ils connaissent en
dehors de leur vécu (couple parental, le docteur, etc. ) Ses recherches ont montré que
lorsque les enfants sont complètement libres de jouer seuls ou avec leurs camarades, les
deux       tiers    du     temps       sont     consacrés      aux     contacts      sociaux.
Les enfants commencent à jouer ensemble au travers de jeux de rôle mais cette
association reste souvent éphémère, si les règles de ces jeux ne sont pas encore acquises.
Ils permettent cependant de dépasser le point de vue égocentrique de l'enfant qui doit
alors tenir compte des envies et des motivations des autres. A travers ces jeux, l'enfant se
met à la place des autres, se décentre, et commence son apprentissage social.

Références bibliographiques


    Piaget   et    Inhelder,(1966)     La    psychologie    de    l'enfant.   Paris   :    PUF]
     Winnykamen, F. (1994). Jeu et socialisation. In Mansour S. (dir.), L'enfant et le jeu :
les fonctions du jeu, ses limites, ses dérives. Paris : Syros (p. 23-36).

Jeu

  • 1.
    Cours de NadjaAcioly-Régnier et Jean-Luc Gurtner Le JEU Le jeu peut être abordé de diverses façons soit en tant qu'objet soit en tant qu'outil. Cette double perspective est elle-même à croiser avec les différents contextes dans lesquels le jeu peut apparaître. Il en est ainsi par exemple du jeu dans la pratique thérapeutique, dans la pratique éducative en situation scolaire ou dans le cadre familial, etc.. Nous présentons les points de vue de quelques auteurs se rapportant à différentes perspectives théoriques. Au delà l'étudiant pourra approfondir en fonction des préoccupations personnelles et/ou professionnelles en relation aux problématiques de recherche. Le jeu selon Jean Piaget Piaget a établi trois grandes catégories de jeu : Le jeu d'exercices fonctionnels permettant l'intériorisation de schèmes essentiellement sensori-moteurs mais pouvant aussi intéresser d'autres fonctions telles que le plaisir de questionner. Le jeu symbolique qui selon les propres propos de Piaget "implique la représentation d'un objet absent" , il est "la comparaison entre un élément donné et un élément imaginé". Les jeux de règles qui se superposent aux jeux symboliques au cours du développement. Pour Piaget, "la règle est une régularité imposée par le groupe et telle que sa violation est une faute". Piaget et Inhelder attribuent au jeu symbolique une valeur toute particulière, y compris du point de vue affectif : "Il est indispensable à son équilibre affectif et intellectuel qu'il puisse disposer d'un secteur d'activité dont la motivation ne soit pas l'adaptation au réel (c'est à dire les apprentissages) mais au contraire, l'assimilation du réel au moi (nous sommes ici dans le champ du jeu de l'imaginaire), sans contraintes ni sanctions. Le jeu symbolique porte fréquemment aussi sur des conflits inconscients : intérêts sexuels, défense contre l'angoisse, phobies, agressivité ou identification avec des agresseurs, repliement par crainte du risque ou de la compétition, etc. Le symbolisme du jeu rejoint en ces cas celui du rêve, à tel point que les méthodes spécifiques de psychanalyse infantile utilisent fréquemment des matériels de jeu (Melanie Klein, Anna Freud, etc.)." [Piaget et Inhelder,(1966) La psychologie de l'enfant. Paris : PUF] Le jeu selon Henri Wallon Henri Wallon propose une classification qui tient compte d'apports culturels et sociaux dans toutes les formes du jeu. Ainsi, il distingue quatre types de jeux : les jeux fonctionnels, les jeux de fiction (faire semblant, jeu de rôle), les jeux d'acquisition et les jeux de fabrication. Par les jeux de fiction, l'enfant recrée et revit des situations, des moments forts de son vécu. Il joue des rôles qui coïncident plus ou moins avec sa réalité actuelle, passée, ou avec la réalité de personnes de son entourage. Des enfants qui jouent au papa et à la maman, aux bébés, ou encore qui miment des gestes de la vie quotidienne tels que des conversations téléphoniques, ou des disputes, miment le monde qui les entoure, acquérant ainsi du recul et extériorisent leur vécu. Ils modifient, déforment et apprivoisent la réalité prenant de ce fait conscience qu'ils peuvent agir sur elle et non pas seulement s'y soumettre. Le jeu selon Donald W. Winnicott Dans son célèbre livre intitulé jeu et réalité , D. W. Winnicott présente une série de
  • 2.
    caractéristiques du jeu,dont nous rapportons quelques-unes ici : a) l'enfant qui joue habite une aire qu'il ne quitte qu'avec difficulté, où il n'admet pas facilement les intrusions ; b) cette aire n'est pas la réalité psychique interne, mais elle n'appartient pas non plus au monde extérieur c) sans halluciner, l'enfant extériorise un échantillon de rêve potentiel et il vit, avec cet échantillon, dans un assemblage de fragments empruntés à la réalité extérieure d) il existe un développement qui va des phénomènes transitionnels au jeu, du jeu au jeu partagé et, de là, aux expériences culturelles. Le jeu selon Lev Vygotski Pour L. Vygotski, le développement de l'enfant se fait en large partie par l'intermédiaire du jeu. Selon lui, il rattache bien davantage le jeu à la mémoire des événements de l'expérience vécue qu'au fruit de l'imagination de l'enfant. Il s'agit pour lui de la mémoire en action. Dans sa perspective théorique il postule qu'il est incorrect de concevoir le jeu comme une activité sans but. En effet, le but final détermine l'attitude affective de l'enfant dans le jeu. Par exemple, lorsqu'un enfant court, dans cette action il peut éprouver un degré élevé d'agitation et d'inquiétude - lié à la difficulté de l'effort, à la tension entre le désir de gagner et la peur de perdre, de ne pas être le plus rapide, etc. - et dans ce cas peu de plaisir sera associé à cette activité. Dans ce type de jeu, le but qui est celui de gagner, est bien reconnu d'avance par l'enfant et dans ce sens détermine l'activité de la course. Courir simplement, sans propos ni règles explicites, génère l'ennui et donc ne représente aucune attirance pour l'enfant. Par conséquent, dans la forme la plus avancée du développement du jeu, va émerger un complexe de facteurs qui de secondaires acquièrent une position centrale dans l'activité. Le jeu selon Fayda Winnykamen Actuellement, Fayda Winnykamen (1994), observe que les comportements vont différer en fonction de l'âge et du sexe de l'enfant. Les plus jeunes calquent leur jeu à leurs réalités actuelles ou passées, les plus âgés tendent à imiter des rôles qu'ils connaissent en dehors de leur vécu (couple parental, le docteur, etc. ) Ses recherches ont montré que lorsque les enfants sont complètement libres de jouer seuls ou avec leurs camarades, les deux tiers du temps sont consacrés aux contacts sociaux. Les enfants commencent à jouer ensemble au travers de jeux de rôle mais cette association reste souvent éphémère, si les règles de ces jeux ne sont pas encore acquises. Ils permettent cependant de dépasser le point de vue égocentrique de l'enfant qui doit alors tenir compte des envies et des motivations des autres. A travers ces jeux, l'enfant se met à la place des autres, se décentre, et commence son apprentissage social. Références bibliographiques Piaget et Inhelder,(1966) La psychologie de l'enfant. Paris : PUF] Winnykamen, F. (1994). Jeu et socialisation. In Mansour S. (dir.), L'enfant et le jeu : les fonctions du jeu, ses limites, ses dérives. Paris : Syros (p. 23-36).