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Séminaire « Histoire de la radio » sous la direction de Pascal Ory.

Pour citer cet article : ROYNARD R, « Jeunes, Jeunesses et Radio du 3 au 10 mai 1968 . Culture
                               et médiatisation », Paris, 2012.



       « Mai 68 ». A la seule évocation de ces deux termes s’emballent les imaginaires sociaux
français, qui ont assimilé ce récit de contestation politique et sociale urbaine, y ont associé
images fixes, extraits télévisés et sons radiophoniques. Une contestation menée prioritairement
par une jeunesse étudiante, véritable « aile dirigeante, et en quelque sorte la force de frappe de
cette opposition » comme l’analyse David Rousset dans l’émission radiophonique Inter
Panorama du samedi 4 mai 1968. Une contestation menée dans un contexte international de
revendications intrinsèquement politiques. Une nécessité de rupture, de libéralisation de la
pensée intellectuelle, de l’expression politique, de restructuration d’un système de pensée et
universitaire désormais inadapté à une jeunesse que les élites dirigeantes peinent à appréhender,
dont on se défie pour son impudence, son impulsivité, son irrévérence, autant qu’on la consacre
pour sa passion, sa capacité d’engagement -qui a dans ce temps de crise pour corollaire sa
capacité de révolte, et sa spontanéité.

Il serait malaisé de retracer dans le présent travail, alors que la question étudiante lors des
évènements de mai-juin 1968 a déjà été maintes fois traitée et pensée, de dresser un exact récit
des manifestations, un exact portrait de ses acteurs, sur l’ensemble des faits constituant la période
d’insurrection donnée. Aussi la perspective ici engagée sera-t-elle celle de l’évolution culturelle
de la figure de la jeunesse, et la manière dont elle a pu, et dans quelles mesures, participer ou du
moins influencer la construction médiatique radiophonique de la première « période » dite
« étudiante » de ce temps de révolte. De fait les évènements considérés n’ont pas de réelle
chronologie, en ce sens que le mouvement de protestation ne prend pas corps le 3 mai 1968, mais
à la fin de l’année 1967, que le mouvement étudiant ne s’arrête pas quand la grève générale est
déclarée, qu’enfin le retour à la « normale » fut lent et progressif. Les bornes chronologiques
retenues sont celles données par le média radiophonique lui-même, soit le 3 mai 1968, début
d’une prise de conscience journalistique d’assister -ou de participer à créer- un événement
historique majeur, avec le début des émeutes. La borne chronologique finale a été arrêtée au 10
mai 1968, avant l’appel populaire de soutien aux étudiants en prise avec les forces de l’ordre,
avant la nuit du 10 au 11 mai 1968 qui inscrit le mouvement dans une dimension plus large et
sociale.

Les sources radiophoniques résultent quant à elles de l’archivage public des sources
audiovisuelles de l’Inathèque de France. Quand il eut été intéressant de comparer les sources de
radios « officielles » telles que France Inter aux radios périphériques Europe 1 et RTL, seules les
sources de France Inter sont archivées et consultables. Sur les soixante et onze occurrences
correspondant à la recherche « mai 68 » sur France Inter selon les bornes chronologiques définies
précédemment, trente-trois correspondent à l’angle d’étude choisi. Elles permettent, en
complément du rassemblement de données contextuelles, culturelles et sociales rendant possible
la représentation de la jeunesse de la fin des années 1960 et les enjeux auxquels elle se trouve
confrontée, de définir dans un premier temps l’analyse du contexte national et international par le
média radiophonique, de constater l’omniprésence des journalistes de radio sur les lieux de
contestation d’autre part, et enfin de comprendre les difficultés de reconstruction d’une réalité se
voulant tout à la fois médiatique et informationnelle.
                                                                                                        2
I. Contexte international contestataire et figure juvénile insurgée


De la violence et de la contestation à l’échelle internationale

        Si la mémoire collective française associe au terme, devenu générique, de « Mai 68 » les
mouvements de révolte s’étant déroulés en France de mai à juin 1968, la période demeure ancrée
dans un plus vaste et plus complexe contexte international, qui conditionne ces évènements et
leur traitement médiatique, sans pour autant les expliquer totalement. Il convient donc ici de
s’attarder sur un angle de recherche plus général pour pouvoir saisir les particularismes de cette
période violente et profondément protestataire.

Outre les évènements marquants comme le Printemps de Prague, l’invasion de la
Tchécoslovaquie, l’intensification de la guerre du Vietnam engagée depuis 1959, les assassinats
du pasteur Martin Luther King le 4 avril à Memphis, puis du candidat aux primaires démocrates
états-uniennes Robert Kennedy le 5 juin à Los Angeles ; l’année 1968 est aussi celle de
nombreuses et vastes révoltes estudiantines spontanées, en Europe et dans le monde. Le 8 février
1968, trois étudiants américains trouvent la mort en Caroline du Sud alors qu’ils manifestent
pour les droits civiques, ratifiés par le président Johnson le 11 avril suivant. Le 8 mars 1968, la
Pologne, alors satellite de l’Union Soviétique, est le théâtre de la répression de manifestations
étudiantes par la police secrète communiste. S’ensuit une campagne antisémite de diffamation
qui vise à l’expulsion des Juifs du Parti ouvrier unifié polonais. Les 12 et 13 avril 1968, un
attentat contre Rudi Dutschke, chef de file de la Ligue des étudiants socialistes en RFA provoque
de violentes manifestations à Berlin-Ouest. En Italie dans le même temps, les étudiants occupent
les locaux des universités, avant d’être rejoints par des mouvements ouvriers plus organisés
jusqu’à atteindre le paroxysme de l’ « automne chaud » l’année suivante. Entre les 22 et 30 août
1968 à Chicago, l’insurrection des étudiants contre la guerre du Vietnam et l’impérialisme du
modèle américain lors de la Convention du Parti démocrate est violemment réprimée par les
forces de l’ordre. L’affrontement prend aussi la forme d’exécutions sommaires au Mexique, en
octobre 1968. Sur la Place des Trois-Cultures à Tlatelolco, l’armée tire sur des étudiants qui
manifestent, faisant 48 morts et une centaine de blessés. Loin donc d’être un phénomène isolé, le
mouvement de révolte de mai-juin 1968 est pourtant selon Bruno Groppo, « spécifiquement
français » 1, en ce sens qu’il « n’a pas eu d’équivalent ailleurs et ne peut s’expliquer que dans le
contexte de la société française de l’époque »2. Nonobstant l’impression générale des diverses
opinions publiques aurait été la surprise, comme si ces révoltes n’avaient pu être prévisibles,
mais avaient pour caractéristique première la soudaineté.

Pourtant des agitations étudiantes états-uniennes, italiennes, hollandaises et ouest-allemandes
sont à noter dès l’année 1965, participant à radicaliser les mouvements contestataires, et les
revendications étudiantes françaises commencèrent même bien avant le mouvement du 22 mars.
A la faculté de Nanterre notamment, plusieurs mois avant mai 1968, de petites interventions et
formes de contestation avaient suscité nombre de réactions administratives, engendrant toujours
plus d’agitation estudiantines, notamment dans le cadre d’exposés ou de conférences. L’exemple
de la conférence sur W. Reich et la sexualité est peut-être le plus représentatif de ce contexte

1 Bruno Groppo « Mai 1968 dans le contexte international », in René Mouriaux, Annick Percheron, Antoine Prost, Danielle Tartakowsky (dir.),
« 1968 - Exploration du mai français. Tome 1 : Terrains », Paris, L’Harmattan coll. Logiques sociales, 1992, p. 15 -31.

2   Ibid
                                                                                                                                              3
politique et culturel singulier. A la suite de la conférence, qui fut perturbée par les étudiants, le
règlement intérieur fut une énième fois remis en cause puisqu’il imposait la séparation des filles
et des garçons dans les cités universitaires, quand la révolution sexuelle et l’émancipation des
jeunes gens et des jeunes filles était fait réel aux Etats-Unis. Après l’occupation du bâtiment des
filles, plusieurs pétitions suivirent, dont un tract de l’Association des Résidents 3 qui dénonçait la
répression sexuelle organisée dans les structures universitaires, elle-mêmes pensées selon le
modèle sociétal « capitaliste », « impérialiste » et belligérant -nombre de revendications
dénoncent alors en effet l’invasion militaire du Vietnam-, « patriarcal, bourgeois » et répressif4
que ces jeunes gens exècrent.

Deux caractéristiques pourraient être retenues pour penser ces insurrections. D’une part l’effet
d’universalisation de ces mouvements étudiants. Dans Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un
début continuons le combat, recueil de discussions avec des étudiants ayant participé au
mouvement du 22 mars, puis à celui plus étendu de mai et juin 1968, témoignages directs et
néanmoins structurés, il est ainsi possible de lire ce qui suit. « Deux ou trois jours avant les
vacances de Pâques, ils ont organisé à la Sorbonne un meeting complètement bureaucratique,
avec la commission internationale de l’UNEF [l’Union Nationale des Etudiants de France] ; il y
avait des types du SDS allemand, des Italiens, des Belges…etc. Tous ont expliqué qu’il se passait
quelque chose dans leur pays. Sauf en France. Au fond, c’était un peu inciter les étudiants
français à prendre modèle sur les autres. Un point intéressant, c’est que tous ont repris le thème
de l’occupation des facs et ont raconté ce qu’ils avaient fait pour obtenir la liberté d’expression
politique, en insistant bien que c’était toujours à propos du Vietnam qu’ils avaient fait ça »5. De
même David Rousset le constate-il dans l’émission Inter Panorama du 4 mai 1968 : « Cette
sécession de la jeunesse européenne est générale et simultanée. Les foyers sont au même moment
Paris, Londres, Stockholm, Berlin, Varsovie, Prague, Rome, Madrid. Dès l'apparition des jeunes
révolutionnaires sur la scène politique de l'Europe, les divisions antérieures se trouvent effacées.
Et ceci non seulement parce que le mouvement est général mais parce que entre ce qu'il se passe
à Londres et à Varsovie, à Paris et à Prague, à Rome et à Madrid, il y a convergence »6 . Cette
universalisation suppose une revendication commune à une même génération, qui cherche à
transformer une société dont elle souhaite paradoxalement la destruction, et qui « ne ressent pas
le souci, sauf dans la fiction du rêve, de savoir par quoi elle la remplacerait »7. D’autre part son
caractère original, de par l’objet même des revendications, qui ne sont pas matérielles, comme le
seraient des réclamations politiciennes ou syndicalistes, mais sont de hautes aspirations à une
forme réelle de libération de la pensée et de la parole critique et politique. Les étudiants, à
l’échelle internationale comme nationale, tentent par là-même d’affirmer leur pouvoir et son
exercice au sein des facultés et universités. Ou le réveil politique d’une jeunesse que l’on pensait
apolitique, désintéressée ou désabusée.




3   Se reporter aux annexes page 21

4   « Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un début continuons le combat ». Cahiers libres 124, Paris, François Maspero éditeur, 1968.

5   Ibid

6   Se reporter aux annexes, page 23.

7 Adrien   Dansette, Mai 1968, Paris, Plon, 1971. p. 12-45
                                                                                                                                      4
Des jeunesses et du renouveau de l’idéologie politique

        Les travaux des sociologues Paul Goodman et Keniston aux Etats-Unis, de Schelsky en
RFA et Ugoberto Alfassio Grimaldi en Italie, conduits dans les années 1950 et 1960, tendent en
effet tous à démontrer l’apathie et le désintéressement des jeunes pour la politique. Cette
jeunesse, peu à peu reconnue comme « figure sociale positive »8, pour laquelle se construit et
s’invente un rapport contemporain, complexe, mêlé de tentatives de compréhension, de craintes
de l’insouciance, de l’influençabilité et de la capacité de révolte que d’aucuns imputent aux
jeunes, et encadrée par des méthodes de plus en plus sophistiquées pour en contenir les éventuels
débordements, comme en France la création du Haut commissariat à la jeunesse en 1958 par le
Général De Gaulle, avec à sa tête Maurice Herzog. Cette jeunesse des années 1960, à laquelle on
prête un désenchantement sceptique équivalent au « mal du siècle » du XIXe siècle, idéal
romantique décrit par Musset et Stendhal, ou l’incapacité de concilier matérialisme, fantasmes,
espoirs et réalité. Or brusquement cette même jeunesse que l’on se figurait désabusée se prend de
passion pour des idéologies - en particulier d’extrême gauche, anarchistes et tiers-mondistes -
dont le déclin semblait inéluctable, et devient le chef de file de mouvements contestataires
politisés. Pour autant en France, le mouvement estudiantin, s’il se réclame du socialisme, voire
du communisme, refuse de s’inscrire dans une tradition politique faisant partie du système qu’ils
dénoncent.

Partout dans le monde en effet, ces enfants nés du baby-boom9 semblent vouloir rejeter un
modèle de société qui ne leur convient pas. Ces jeunes nés après la guerre entre 1945 et 1953
dessinent une société dans laquelle en 1968 en France, un tiers de la population a moins de 20
ans, dans le contexte particulier des Trente Glorieuses, un moment de mutation rapide de la
société. Ce contexte fait dire à Jean-François Sirinelli que les jeunes sont « plus des mutants que
des mutins », dont s’est accaparée la société, puisqu’ils sont nettement plus perceptibles,
identifiables, développant une culture jeune. La société promeut les jeunes en bonne situation sur
« l’agora comme protagonistes à part entière, dotés d’une capacité d’expression et
d’intervention »10. Au même titre que les étudiants américains ont pour l’American Way of life
une aversion tangible, les étudiants français critiquent vertement le système capitaliste et son
corollaire, le libéralisme, qu’ils considèrent comme responsables du malaise social et des
inégalités croissantes. Ainsi dans le magazine télévisé « Zoom »11, diffusé la deuxième semaine
de mai 1968 sur la seconde chaîne, qui couvrait alors vingt pour cents du territoire national, l’un
des leaders du mouvement étudiant, Olivier Castro, explique une « contestation basée sur les
idées de rapports de classes, dénonçant l’impérialisme bourgeois occidental et remettant en
cause l’idéologie de la culture de masse ». Par ailleurs, et c’est certainement l’une des raisons
pour lesquelles le premier temps des évènements de mai 1968 est plutôt une révolte étudiante
qu’une révolte de la jeunesse, les principales revendications portent sur les structures
universitaires. Daniel Cohn-Bendit, étudiant en sociologie à la faculté de Nanterre lorsque
commence le mouvement du 22 mars 1968, va se faire le leader du mouvement contestataire qui


8   Oliver Galland, Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 2007.

9    Jean-François Sirinelli, « Les baby boomers, une génération. 1945-1969 », Paris, 2003.

10   Ibid.

11 Zoom, magazine mensuel d’actualité de 50 minutes produit par André Harris et Alain de Sedouy, réalisé du 3 au 13 mai 1968 et diffusé le 14
mai 1968. Après la reprise en main de l’ORTF par le pouvoir gaulliste, et en raison de prises de positions jugées contestataires, l’émission est
supprimée. Source : INA
                                                                                                                                                   5
après la faculté de Nanterre évacuée par les forces de l’ordre le 2 mai 1968, va occuper les locaux
de la Sorbonne, explicite dans le même magazine « Zoom », construit autour d’une longue
interview d’un jeune homme désormais consacré figure médiatique, que "l’université ne doit plus
faire partie de l’hypocrisie sociale, mais doit être critique, basée sur un dialogue entre les
institutions et les étudiants, seuls à connaître les besoins et les problèmes réels que posent une
vie étudiante" 12 .

Par ailleurs plusieurs études sémiologiques permettent de distinguer nettement la jeunesse
française de la jeunesse étudiante. Trois grandes enquêtes ont été réalisées sur la jeunesse
française par l’IFOP et la SOFRES en 1957, 1966 et 1969, et une enquête approfondie a pour la
première fois été menée sur la jeunesse étudiante française par l’IFP (l’Institut français de
Polémologie) en novembre 1968, soit après que la révolte étudiante a accentué les positions
extrémistes de nombre de ses participants 13.

Les premières enquêtes révèlent deux influences majeures : un sentiment général d’insécurité
quant à l’avenir terne dû au constat de la fin d’ « une croissance [économique] heureuse »14, et
une impression de satisfactions produites par une société de consommation guidée par les
progrès techniques et technologiques. Mais pour Adrien Dansette, ces enquêtes révèlent,
contrairement à ce qu’il serait de par trop aisé de penser, que « cette jeunesse aborde la vie adulte
avec un optimisme fortifié par la confiance dans l’institution familiale et dans l’activité
professionnelle »15 . Qu’en est-il alors d’une jeunesse plus singulière et tout à la fois de plus en
plus nombreuse, qui doute de la place sociale et professionnelle que la société lui réserve ? Si
l’on compare les résultats de ces deux différentes investigations, il est aisé de constater un quasi
antagonisme sur l’importance accordée au patriotisme, ou aux revendications sociales et
culturelles. Ainsi quand la jeunesse française considère le service militaire utile à plus de 72%,
58% des étudiants interrogés souhaitent sa suppression ; quand les étudiants sont très
majoritairement favorables à la démocratisation des nouvelles formes de contraception à 89%,
seulement 54% des jeunes partagent cet avis.

Ceci étant, si tous les jeunes ne sont pas étudiants, tous les étudiants ne décident pas non plus de
suivre la mouvance protestataire, comme le rappelle René Rémond interrogé par Yves Mourousi
dans l’Inter Panorama du 6 mai 1968 : « Nous vivons avec des masses d'étudiants considérables.
Rien qu'à Nanterre, Droit et Lettres associent 15 000 étudiants, les deux facultés des Lettres
parisiennes plus de 50 000, l'ensemble des étudiants de l'agglomération parisienne plus de 150
000. Or en fait l'agitation est le fait de quelques centaines à Nanterre, de quelques milliers
vendredi dernier à la Sorbonne ». En cela il serait plus juste de parler non pas de la jeunesse mais
des jeunesses de mai 1968. Beaucoup de jeunes gaullistes par exemple, pour la plupart membres
de l’Union pour la Jeunesse pour le Progrès (UJP), jeunes en marge dont François Audigier
s’applique à décrire le « malaise »16 , et qui ont subi « Mai 1968, assistant aux émeutes en


12   Ibid, magazine télévisé d’actualité «Zoom», diffusé le 14 mai 1968.

13   Adrien Dansette, Mai 1968, Paris, Plon, 1971. p. 12-45

14 Jacques Capdevielle, René Mouriaux, « L’entre-deux de la modernité. Histoire de trente ans », Paris, Presse de la Fondation nationale des
Sciences Politiques, 1988, p. 26 à 42.

15   Adrien Dansette, opus cit.

16   François Audigier, « Le malaise des jeunes gaullistes en mai 1968 », article paru dans la revue « XXe siècle », avril-juin 2001, p. 71-88.
                                                                                                                                                  6
spectateurs dépassés »17, défilent massivement dans la rue le 30 mai 1968, en signe, quoique
tardif, d’une non-unité d’une jeunesse que d’aucuns pourraient croire une et indivisible. Du reste,
peu de reportages audiovisuels ou de presse conservés, peu de travaux de recherche, peu de
sources en somme, les considèrent. D’autres, lycéens et apprentis, sont moins directement
sensibilisés aux revendications du mouvement du 22 mars 1968, mais rejoignent ensuite les rangs
des défilés protestataires. Dans l’interview qu’il accorde aux journalistes du magazine télévisé
« Zoom », Olivier Castro décrit la jeunesse dont il fait partie comme suit : « il est vrai
que quelque part c’est une contestation menée par des petits bourgeois, qui ont une plus grande
liberté critique puisqu’ils ne se posent pas la question matérielle de survie, contrairement aux
classes populaires »18. Pour autant ceux que les pouvoirs institutionnels et médiatiques appellent
rapidement les « enragés » refusent, comme l’atteste un tract étudiant imprimé et diffusé le
samedi 5 mai 196819 , d’être considérés comme une « jeunesse « dorée » qui tromperait son
oisiveté en se livrant à la violence, au vandalisme ». Une jeunesse certes privilégiée, mais qui
subit des structures universitaires obsolètes, qui ne sont guère plus adaptées, l’université
française ayant dû faire face à une véritable explosion des effectifs étudiants20 - de 200 000 en
1960 à plus de 600 000 en 1968. Une situation nouvelle et évolutive à laquelle ne répondent pas
les structures administratives, matérielles et intellectuelles de l’enseignement supérieur. Le
nombre de professeurs et des locaux sont insuffisants, et la pédagogie basée sur le cours
magistral ne peut satisfaire des jeunes gens souhaitant se former à la pensée critique et aux
échanges d’idées. C’est de cette situation critique que sont nées des universités « périphériques »
comme celle de Nanterre, dont la fonction première était de permettre un décongestionnement de
la Sorbonne. Si l’on considère ces éléments de causalité, comment analyser et comprendre
désormais la perception journalistique de cette jeunesse « enragée » ?




17   Ibid.

18   Magazine télévisé d’actualité « Zoom » diffusé le 14 mai 1968.

19   Se reporter aux annexes page 21.

20   Adrien Dansette, opus cit.
                                                                                                      7
II. Présence des médias radiophoniques, directs et médiatisation


La médiatisation des évènements de Mai 1968 ou l’omniprésence du média radiophonique

        Dans l’article « La légende de l’écran noir » 21, Marie-Françoise Lévy et Michelle
Zancarini-Fournel s’attachent, par une analyse du rôle des médias en temps de crise, à
déconstruire l’a priori selon lequel seule la radio aurait couvert l’événement, laissant là la
télévision et la presse à la censure gouvernementale. Quand la mémoire collective a construit la
réalité binaire d’une radio informatrice et d’une télévision bâillonnée, dans les faits du 2 au 14
mai 1968, sur quinze heures de programmes dédiées à l’information, deux heures ont été
consacrées aux évènements, dont une heure et trente minutes de prises de parole politique
officielles et trente minutes de reportages sur les manifestations. Il n’en reste pas moins le
caractère omniprésent des journalistes et reporters de radios dès les premiers sursauts de la
révolte étudiante qui permit, jusqu’au 25 mai, date à laquelle le gouvernement prive les stations
de radio publiques et privées de courte fréquence permettant les reportages en direct, de suivre et
vivre l’actualité de la contestation, en partie parce que ces dites ondes auraient permis aux
manifestants de connaître les déplacements des forces policières. C’est également le seul média
que choisit le Général De Gaulle pour son unique allocution annonçant, le 30 mai 1968, la
dissolution de l’Assemblée Nationale. Ce choix n’a d’ailleurs rien d’anodin, la radio permettant
la dramatisation et rappelant un autre appel, celui du 18 juin 1940, qui devait instaurer la
confiance populaire dans la geste gaullienne. « Des évènements de mai-juin 1968, des images et
des sons subsistent. Les photos des émeutes du Quartier Latin - notamment celles publiées par
Paris Match- où les forces de l’ordre et étudiants s’affrontent, la radio présente sur le terrain
transmettant en direct informations, atmosphères, tensions et bruits de la rue […]. De la rue,
théâtre des évènements, la radio est l’immédiat écho »22. Et la radio de se révéler à nouveau
« comme le grand moyen de communication de masse des temps de crise »23. Qui plus est un
temps de crise sociale alors que l’information audiovisuelle, sous la présidence gaullienne,
oscille entre contrôle, censures et liberté, entre pouvoir et contre-pouvoir 24.

Le 27 juin 1964, la Radio-diffusion Télévision française (RTF) devient l’ORTF, l’Office de
Radio-diffusion Télévision française, et est placée de fait sous la tutelle du ministère de
l’Information et dirigée par un Directeur général nommé par décret, qui lui-même nomme tous
les employés. Dès 1957 et la conférence aux Ambassadeurs du 27 juin « La Radio-diffusion-
télévision française, ce qu’elle est, ce qu’elle sera », il est notable que l’information par le biais
de la radio et de la télévision est considérée comme faisant partie de la vie publique et politique,
et selon le secrétaire d’Etat à l’Information du gouvernement Guy Mollet Gérard Jacquet « est un
facteur décisif dans la formation de l’opinion publique ». Soumis à cette présence du politique,
les journalistes français à la double tradition littéraire et critique, sont les héritiers d’un système
de valeurs qui privilégie le sens critique donné à l’actualité, d’où un réel attachement à la



21Marie-Françoise Lévy, Michelle Zancarini-Fournel, « La légende de l’écran noir - L’information à la télévision en mai-juin 1968 », article paru
dans la revue « Réseaux » n°90 CENT, 1998, p. 95-117.

22   Ibid.

23   Marc Martin, « Radio et télévision dans la crise de Mai 1968 », Espoir, mars 1989, p. 74-83.

24   Evelyne Cohen, Marie-Françoise Lévy, « La télévision des Trente Glorieuses - Culture et politique », Paris, CNRS Editions, 2007, p. 15-31.
                                                                                                                                                    8
question de l’indépendance de l’information 25. Les débats sur l’objectivité des journalistes
portent également sur la liberté qui leur est laissée, et participent à leur entrée dans la
contestation de mai-juin 1968. Plus de 14 000 employés de l’ORTF seront ainsi considérés
comme vacataires durant la durée totale de la grève, jusqu’au 25 mai, protestant contre la
censure. Mais au nom de la liberté d’expression et d’information, nombre de journalistes et
techniciens de radio et de télévision sont non-grévistes afin d’assurer le service minimum mis en
place depuis 1962, notamment pour les journaux d’information. D’autres encore, relativement
proches du pouvoir en place ou des positions gaullistes, sont non-grévistes.

Au début des évènements de mai-juin 1968, les stations de radio dites « périphériques », Europe
1 et RTL, se distinguent des stations de radios nationales par leur liberté de ton et la qualité de
leurs directs, les reporters n’hésitant pas à pénétrer au cœur même des affrontements entre
étudiants et forces de l’ordre, afin de restituer avec la plus grande fidélité possible les tensions en
présence. L’originalité de l’information diffusée par Europe 1, en décalage avec la manière
policée et encadrée par la censure habituelle, pousse les autres stations, et notamment France
Inter, à accroître le nombre, et la diffusion, de reportages en direct quand, à la fin des années
1960, la radio consacrait suivant les stations vingt à vingt-cinq pour cents du temps d’antenne
aux actualités. Ainsi Jean-Claude Bourret, journaliste pour France Inter, était-il dans le quartier
latin le vendredi 3 mai 1968, décrivant tour à tour les violences et les moments d’accalmie : « Eh
bien on peut dire qu'ici place de la Sorbonne où je me trouve en ce moment, l'énervement se joint
maintenant à la tension qui n'a cessé de croître tout au long de l'après-midi. Depuis plus de trois
heures maintenant le boulevard Saint Michel est occupé, tour à tour par les manifestants et par
le service d'ordre. 1 000 à 2 000 manifestants ont essayé il y a cinq minutes environ d'élever une
barricade avec les pavés du boulevard Saint Michel. Mais les gardiens de la paix ont chargé, et
il reste simplement un trou dans la chaussée. Cet après-midi, ces violences ce sont succédées ».
France Inter, que d’aucuns considèrent alors comme une « radio d’Etat », démontre dans son
traitement de la crise de mai 1968, et particulièrement sur la question étudiante, une volonté
d’objectivité informationnelle, accompagnée d’une certaine subversion. Pour exemple, de la
même manière est diffusée une longue interview de Daniel Cohn-Bendit, leader de la
contestation étudiante, le matin du 3 mai 1968, avant le début des violentes altercations entre
policiers et jeunes gens, quand la parole est aussi donnée aux doyens d’universités et aux recteurs
d’académie, aux hommes politiques et au Préfet de la police de Paris, mais, élément notable,
cette parole n’est pas la même et surtout n’est pas exploitée par les journalistes d’une égale
façon. Si par ailleurs l’on considère le rajeunissement de la classe journalistique, et le fait -
nouveau car progressif- depuis 1964 que 31,6% de son personnel avaient moins de trente-six ans,
et ce de manière plus marquée dans le secteur audiovisuel, avec plus de 78% des journalistes
dont l’âge n’excédait pas quarante ans26, quels regards porta-t-elle sur la génération suivante,
instigatrice du désordre social ?




25   Christian Delporte, « Histoire du journalisme et des journalistes en France », Paris, PUF, 1995, p. 105-113.

26   Christian Delporte, opus cit.
                                                                                                                    9
La défiance et la fascination que suscite cette jeunesse « enragée »

        Dans les premiers temps, les étudiants sont qualifiés d’ « enragés », d’ « extrémistes », de
« trublions ». L’on se méfie de ces groupes « casqués, armés de hachettes, de barres de fer » qui
sont en fait le service d’ordre des étudiants se préparant à parer les coups de groupes comme
Occident, minorités d’extrême droite s’en étant pris aux locaux de l’UNEF quelques jours
auparavant. Ils sont opposés aux non-violents, à la « grande masse » des étudiants sans histoire,
dans une période de l’année traditionnellement dédiée aux examens, aux concours, comme celui
cité de l’agrégation. Ainsi le 6 mai 1968, Jean-Claude Bourret sur la place de la Sorbonne
reporte-t-il ce fait : « Il y a évidemment énormément de forces de police, il y a des gardiens
mobile, il y a des gardiens de la paix, il y a aussi des moniteurs qui sont spécialisés dans la
répression d'émeutes de rue. Mais ce qui est le plus navrant si vous voulez dans cette
manifestation de ce matin, c'est qu'elle a d'ores et déjà gêné les épreuves d'agrégation d'Histoire
et de Géographie. Il y a deux minutes j'ai vu un étudiant tremblant, non pas de peur mais
d'énervement, qui m'a dit "Monsieur je passe l'agrégation d'Histoire, vous savez que pour passer
une agrégation d'Histoire il faut une tension nerveuse considérable, or j'ai d'abord dû franchir
un premier barrage de gardes mobiles, et puis à l'entrée de la salle, il y avait des inspecteurs de
police. Je suis extrêmement énervé, je ne sais pas si ça va marcher" ».

Le 3 mai 1968 à 19h09 et 19h11 l’auditeur pouvait entendre cette mise en opposition : « Tout
l'après-midi le quartier latin, et la place de la Sorbonne surtout, ont été le théâtre de
manifestations. Des étudiants extrémistes s'étaient réfugiés dans les locaux de la faculté. Des
gendarmes mobiles ont dû pénétrer à l'intérieur pour les en faire sortir » ; « Cette agitation des
étudiants a abouti à la fermeture des locaux universitaires, à quelques semaines seulement des
examens. Ce contretemps va gêner la grande masse des étudiants qui ne participent pas au
mouvement de protestation ». Le 4 mai 1968 dans l’Inter Actualités de 8h, le présentateur Claude
Mazaud poursuit cette réflexion : « On se demande évidemment comment une telle minorité
réussit à perturber les cours, désorganiser les examens et compromettre les études du plus grand
nombre ». Un peu plus tard dans l’Inter Opinion du 4 mai 1968, le doyen Georges Vedel déclarait
ce qui suit :

« Quand l'étudiant entre à l'université avec le sentiment que la société, à laquelle il se prépare, a
une place à lui donner, un rôle à lui faire jouer, il se trouve dans une situation de quelqu'un qui
travaille et qui attend de déboucher sur quelque chose. La réforme des études de Droit et de
Sciences économiques a mis nos étudiants à peu près dans cette situation. Je ne dis pas que les
choses sont parfaites. Je dis simplement qu'à l'heure actuelle un étudiant en Droit ou en Sciences
économiques est à peu près assuré de trouver sa place dans la société. Bien entendu si d'une
façon qui n'est pas étudiée, on multiplie des voies dans lesquelles les étudiants auront le
sentiment qu'ils ne trouveront pas de place dans la société, à moins de la transformer de fond en
comble, il est évident que leur but sera de transformer la société. J'ajoute que ce n'est pas
sérieux. Car les gens qui transformeront la société, ils sont à l'heure actuelle très probablement
dans les laboratoires, en train de travailler ou en train de faire de l'action sérieuse, de l'action
politique et militante et non pas probablement en train de se livrer à ceci. Ceci n'est pas fait pour
condamner les étudiants, mais je crois qu'il ne faudrait pas confondre un problème qui est un
problème en partie parisien, et en partie des facultés des Lettres, un problème général de
l'université française ».


                                                                                                        10
« Ceci » désigne ici les violences perpétrées durant les manifestations, d’une rare intensité. Mais,
si l’on en croit le tract étudiant du samedi 4 mai 1968 et une affiche prônant « La révolution
culturelle contre une société de robots »27, le refus du passage des examens ne serait pas envisagé
dans une perspective velléitaire ou oisive, sinon dans une volonté de se différencier d’une société
de « robots » construits sur le même modèle, validé et entériné par un système universitaire
désormais obsolète.

           Extrait du tract étudiant du samedi 4 mars 1968 :

           « Nous refusons cet avenir de chiens de garde ;
             Nous refusons les cours qui nous apprennent à le devenir.
             Nous refusons les examens et les titres qui récompensent ceux qui ont accepté
             d’entrer dans le système. »

Est donc établie une différenciation entre les élèves de Sciences, Droit et médecine, et les
étudiants en Lettres et Sciences humaines, et rien n’indique que les considérations des étudiants
manifestants sont prises en compte ou qu’on leur accorde une quelconque légitimité. Sans doute
le caractère violent de la revendication lui retire-elle le crédit que les étudiants cherchaient à lui
donner. Sans doute aussi est-il possible d’être peu nombreux à porter une vision juste, sans que la
vision, privée d’adhésion large, soit considérée comme erronée. Alain Peyrefitte, alors ministre
de l’Education Nationale, interrogé par Yves Mourousi le 4 mai 1968, au lendemain des premiers
affrontements entre jeunes et forces de l’ordre, déclare : « Il y a à l'heure actuelle 514 000
étudiants en facultés et 91 000 étudiants dans les grandes écoles et les classes préparatoires aux
grandes écoles, les instituts universitaires de technologie. Cela fait 605 000. On ne dit
absolument rien des 600 000 qui travaillent sérieusement et c'est beaucoup d'honneur qu'on fait
à ces quelques trublions de parler d'eux comme s'ils représentaient la jeunesse française. C'est
donc une agitation assez limitée, et nous pensons que dans le courant de la semaine prochaine
les cours pourraient reprendre, sauf dans telle ou telle discipline où l'agitation se
maintiendrait. »

Les prises de parole du ministre de l’Education Nationale en ce temps social troublé permettent
de constater la quasi absence du politique à la radio et à la télévision. L’exécutif n’est de fait
représenté que par Alain Peyrefitte. Le Premier ministre Georges Pompidou est en voyage
officiel en Iran puis en Afghanistan, et le Président de la République, le général de Gaulle,
n’intervient officiellement que par l’allocution radiophonique du 30 mai 1968. Ce vide
médiatique appuie d’avantage le sentiment d’impuissance général face au déferlement d’une
violence civile inédite.

Les étudiants manifestants forment une jeunesse médiatisée, un nouvel objet médiatique faiseur
d’histoire, provoquant une certaine forme de fascination chez les reporters de radio incrédules et
conscients tout à la fois de participer à un événement sans précédent, qu’ils feront événement
historique. Jean-Claude Bourret dépêché à la Sorbonne le vendredi 3 mai décrit autant que faire
se peut ce qu’il voit. Un récit en pointillés et une certaine emphase, ponctué de temps de pause et
de moments d’hésitation. En fond sonore retentissent sifflets et cris, le bruit saccadé de gens
courant en tous sens et gagnés peu à peu par la panique. "C’est extraordinaire ce qu’il se passe
ici ! C’est extraordinaire ! Les étudiants sont maintenant pris entre deux feux car venant du bas

27   Se reporter aux annexes, page 24.
                                                                                                         11
du boulevard Saint Michel il y a maintenant d'autres CRS qui remontent ! Les policiers chargent
maintenant ! C'est absolument extraordinaire ce qu'il se passe ici ! Nous sommes en plein
boulevard Saint Germain, et trois fois les manifestants ont chargé les CRS, trois fois les CRS ont
reculé. Et maintenant, en direct comme vous le disiez, les CRS chargent ! [bruits de coups de feu,
de cris] Je suis en plein dans la charge des CRS, ils contre-attaquent tandis que les pierres volent
autour de nous, que les grenades explosent, c'est extraordinaire ce spectacle ! Et à deux pas de là
les manifestants refluent. Autour de moi les pierres tombent de tous les côtés. Vous entendez les
CRS qui crient pour s'aider mutuellement. Mais maintenant c'est une scène d'émeute
extraordinaire ! »

De même dans l’Inter Actualités de 7h du 7 mai 1968 l’on pouvait entendre ce récit de la nuit
passée : « Dans ce quartier les forces de police ont eu en face d'elles environ 10 000 étudiants,
parmi lesquels des lycéens. C'est là vraiment que la manifestation a pris l'allure d'une émeute.
La violence a été inouïe. Les autobus et les voitures renversés, incendiés, des milliers de pavés et
grenades lacrymogènes volaient dans l'air. Pendant plusieurs heures policiers et manifestants se
sont fait face, avançant et reculant tour à tour. »

Une jeunesse turbulente, qui est capable de céder à la violence, et à qui l’on n’accorde la parole à
l’antenne qu’avant les altercations du 3 mai 1968, avec notamment l’interview de Daniel Cohn-
Bendit place de la Sorbonne. Ensuite il s’agira d’une jeunesse dont on parle et disserte, mais qui
est absente des débats la concernant. Les Inter Opinion et Inter Panorama qui seront consacrés à
la question étudiante du 3 au 10 mai 1968 se feront sans qu’aucun des représentants du
mouvement du 22 mars ou aucun des nouveaux manifestants ne soient présents. Leur absence est
d’autant plus notable que d’autres jeunes peuvent accéder à l’antenne, non dans le cadre de
débats, mais dans celui d’entretiens oraux insérés dans les journaux radiophoniques. Seuls sont
entendus le 7 mai 1968 dans l’Inter Actualités de 19h les étudiants non-violents qui se détachent
des moyens de contestation employés par les manifestants, tout en approuvant la légitimité des
revendications liées aux structures de l’université, qu’ils estiment nécessaire de réformer. Une
jeunesse nouvellement pensée, et récemment considérée, avec laquelle les journalistes de radio
entretiennent donc durant ces « émeutes » un rapport ambivalent, voire ambigu.




                                                                                                       12
III . Mai 68 : preuve de la perception évolutive de la jeunesse ?


Une jeunesse en rupture, pensée et nouvellement considérée

        « Ils errent aux portes de la société… dans un terrain vague entre les jeux puérils et la cité
travailleuse des adultes »28 . Voilà comment Epistémon, pseudonyme choisi par un professeur de
psychologie de l’université de Nanterre, dépeint, avec une certaine poésie, les étudiants qui ne
sont plus des enfants, et pas tout à fait des adultes, à qui, même s’ils n’ont n’en pas toujours
conscience, l’expérience fait défaut. L’histoire culturelle et sociale de la jeunesse, en pleine
expansion, permet de constater que cet âge est avant tout pensé comme un passage, fortement
ritualisé, entre l’enfance et l’âge adulte. Longtemps l’enfant n’est pas une personne à part entière,
il est objet d’amusement, de divertissement pour les élites, une charge pour les autres. Au
Moyen-Age, l’idée même que la jeunesse soit distincte de l’âge adulte n’a pas de réalité. C’est
seulement à partir de la Renaissance, et jusqu’au XVIIIème siècle, que le concept d’enfance se
serait développé29 . Au début du XIXème siècle, l’« invention » et la « construction » de la
jeunesse dessine une nouvelle société, dans laquelle les jeunes représentent un pouvoir départi
des autres âges, auquel on s’intéresse autant qu’on s’en défie. Tout au long du XXème siècle se
constitue une « science de l’adolescence », un véritable discours développé autour de la jeunesse.
Les tentatives de compréhension prennent corps dans les courants psychologiques et
psychanalytiques, sociologiques et anthropologiques. En 1909 paraissent L’adolescence : étude
de psychologie et de pédagogie30 , de Gabriel Compayre et la Contribution à la pédagogie de
l’adolescent31 de Pierre Mendousse. Il faut également citer les psychanalystes comme Jacques
Lacan, Françoise Dolto –notamment Psychanalyse et pédiatrie32 , paru en 1939, et Didier
Lagache, ainsi que les sociologues Jean-Claude Passeron, Pierre Bourdieu et Olivier Galland, qui
établissent par leurs travaux le malaise causé par une remise en cause de l’autorité et de la place
des adultes vieillissants par le mythe consacré de la jeunesse. Les jeunes deviennent sujets
d’études. On s’intéresse à leur « moi » intérieur, à leur imagination, on idéalise cet excès
d’intériorité, et l’on s’attarde sur les sentiments tels que la frustration, l’insatisfaction, la
mélancolie de ces jeunes gens qui prennent peu à peu conscience que la vie rêvée ne pourra être
vécue. Ce désenchantement est loin du « mal du siècle » précédemment développé : il ne s’agit
plus d’un jeune qui se sent socialement inaccompli, mais d’un sujet dont le monde intérieur riche
et développé ne coïncide pas, temporairement, au monde réel.

La figure de l’étudiant est l’une des figures de cette jeunesse nouvellement pensée, de plus en
plus nombreuse. Quand au XIXe siècle l’on comptait 3 000 étudiants en France, l’on en
dénombre plus de 605 000 en 1968. Une jeunesse en rupture culturelle, qui écoute du rock,
idolâtre James Dean, Marlon Brando et les blousons noirs, et est influencée par les mouvements
post-romantiques beatnik et hippie33 . Une « Nouvelle Vague » culturelle et cinématographique,

28   Epistémon, « Ces idées qui ont ébranlé la France », Nanterre, 1968.

29   Philippe Ariès,   « L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime », Paris, Seuil, 1973.
30   Garbiel Compayre, « L’adolescence : étude de psychologie et de pédagogie », Université de Californie, F. Alcan, 1909.

31   Pierre Mendousse, « Contribution à la pédagogie de l’adolescent », Paris, s.n., 1909.

32   Françoise Dolto, « Psychanalyse et pédiatrie », Paris, Seuil, 1976.

33   François Dubet, « La galère : jeunes en survie », Paris, Points, 2008.
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qui entre autres choses dénigre un « cinéma bourgeois », une société bourgeoise, un monde
auquel elle souhaite se soustraire. Une rupture idéologique et culturelle, que Pascal Ory décrit
dans L’entre-deux-Mai - Histoire culturelle de la France : « Sous les pavés du pouvoir gisait une
culture, et sous le sable toute une civilisation enfouie, faite d’un refus de la maîtrise, d’une
reconsidération des hiérarchies admises, d’une exaltation de la spontanéité créatrice, qui allait
marquer tous les débats ultérieurs, quels qu’en fussent les participants »34 Pour Olivier Galland,
mai 1968 correspondrait à une explosion de la culture juvénile et aussi à un désir, le besoin
d’émancipation de la jeunesse, à « l’abolition du statut de mineur »35, et pour Edgar Morin, à une
véritable irruption de la jeunesse sur l’agora, « une sorte de 1789 socio-juvénile »36. « Dans
toutes les révolutions du XIXe siècle, [les étudiants] n’ont servi que d’appoint, sans exercer une
influence décisive. En revanche, la révolte de mai a été leur œuvre dans la rue, parce qu’une
partie importante d’entre eux formaient un groupe homogène animé d’un esprit commun » 37. Par
ailleurs, quand les révoltes étudiantes du XIXe siècle dépassaient rarement les limites permises et
étaient accueillies avec une relative indulgence, en mai 1968 l’expérience est inédite. L’étudiant
contemporain est en effet doué d’une maturité intellectuelle et physique supérieures en tous
points à celles de ses aînés.

Une jeunesse en rupture donc, déconcertante et déroutante pour les adultes chargés de leur
éducation ou de leur apprentissage, qui fascine et interroge. En témoigne la discussion captée par
les micros de France Inter le 9 mai 1968, faite de retenue et de tension, entre un professeur et
père d’un manifestant, et le Préfet de police de Paris, M. Maurice Grimaud, alors que la police
fait barrage et empêche les étudiants de revenir vers le quartier latin :

« Le professeur - Ce ne sont pas des enfants.

M. le Préfet - Oui, monsieur le professeur, ce ne sont sûrement pas des enfants, mais nous avons tous vécu des
évènements, vous et moi, vendredi et hier, qui sont des faits que nous déplorons tous mais qui ont été
particulièrement dramatiques. Il y a eu des affrontements extrêmement vifs et violents, et j'estime que au quartier
latin aujourd'hui il est plus sage et plus raisonnable d'éviter ces rencontres.

Le professeur - M. le Préfet de police, ce sont nos enfants. Mon fils a manifesté hier. Ce n'est pas une tête brûlée.
C'est parce que la Sorbonne a été fermée, et cela pour la première fois de son histoire [le préfet tente de lui
répondre, le professeur hausse le ton] et j'estime que mon fils a eu raison de manifester !

M. le Préfet - Monsieur le professeur encore une fois, ne nous prenons pas...

Le Professeur - Mais non mais je vous dis cela parce qu’ils veulent revenir dans leur quartier et je pense que
véritablement la police montrerait un esprit vraiment très… comment dire ? Très ouvert, si elle leur permettait de
descendre le boulevard Saint Michel, plutôt que d'adopter une attitude fermée devant cette jeunesse qui aujourd'hui
nous pose à tous des problèmes ».

Une jeunesse française et européenne qui pose problème, fait « sécession » car selon David
Rousset 38 dans l’Inter Panorama du 4 mai 1968 « C'est d'abord foncièrement la même opposition
aux régimes établis, à la société établie, la même opposition aux traditions qui organisent
l'enseignement dans cette société établie. La même volonté de porter la clarté sur le rôle de la

34   Pascal Ory, L’Entre-deux-Mai – Histoire culturelle de la France. Mai 1968 - Mai 1981, Paris, Seuil, 1983. p. 13

35   Olivier Galland, « Sociologie de la jeunesse », Paris, Armand Colin, 2007.

36   Edgar Morin, « Le Paradigme perdu : la nature humaine », Paris, Seuil, 1973.

37   Adrien Dransette, opus cit. p. 26

38David Rousset, écrivain et militant politique français (1912-1997). Résistant déporté, il a écrit deux ouvrages sur les camps de concentration :
L’univers concentrationnaire et Les jours de notre mort. «Gaulliste de gauche», il est élu député UDR de l’Isère en juin 1968.
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jeunesse intellectuelle dans la société d'aujourd'hui. La même exigence de pouvoir disposer des
voies qui correspondent aux qualifications. La même volonté enfin d'être un courant politique
majeur reconnu comme tel et qui s'oppose à toutes les formations traditionnelles ».

Une jeunesse qui suscite intérêt et défiance, et que les journalistes de presse et de l’audiovisuel, à
quelques rares exceptions, peinent à comprendre. En cela la perception contemporaine qu’avaient
de ces jeunes et de ces jeunesses les journalistes de radio a pu induire, ou du moins influencer, la
construction de l’information liée aux évènements de mai et juin 1968.




Une construction de l’information en temps de crise sociale

Une méconnaissance des enjeux des jeunesses d’alors et de leurs conditions de vie et
d’apprentissage pousserait à ne voir en ces mouvements de révolte, d’une violence considérable
et spectaculaire, que des actes de vandalisme et une remise en cause de l’ordre établi par de petits
groupes isolés, quand l’insurrection sert des revendications sinon passées sous silence. René
Rémond39, interrogé par Yves Mourousi le 6 mai 1968 dans Inter Panorama, considère ainsi les
jeunes « isolés » : « l'agitation est le fait de quelques centaines à Nanterre, de quelques milliers
vendredi dernier à la Sorbonne », explique-t-il. A la question « Peut-il y avoir selon vous une
extension de ce mouvement du côté des travailleurs, et des jeunes travailleurs ? » René Rémond
répond :

« Personnellement, je ne le crois guère. C'est une des préoccupations des intéressés, notamment
ceux qui se rattachent à l'exemple de la Révolution chinoise. Je me suis même laissé dire que
certains d'entre eux allaient travailler en usines, ils essaient d'établir le contact. Il suffit du reste
de lire telle ou telle des affiches placardées sur les murs de Nanterre ces derniers jours pour voir
que c'est une de leurs préoccupations. Ils déplorent de ne pas arriver à établir de contact,
reprochent en partie à la CGT et au Parti Communiste de faire bonne garde. De fait je crois
savoir que toutes les tentatives, soit sur les marchés auprès des ménagères, soit à la sortie des
usines pour expliquer la situation et pour distribuer des tracts se sont dans l'ensemble heurtés ou
à l'hostilité ou à un scepticisme railleur de la part des travailleurs. Il faut bien dire que les
chances objectives pour ce mouvement de déboucher du coté des travailleurs me paraissent très
minces, car aux yeux de la masse des travailleurs, les étudiants apparaissent comme des
privilégiés, à commencer par ceux qui sont logés dans des conditions avantageuses dans les
résidences universitaires. Si j'en juge par les seuls éléments qui représentent les travailleurs et
les salariés dans la faculté, c'est-à-dire le petit personnel, il n'y a probablement dans la faculté
aucun élément qui juge aussi sévèrement les Enragés que ceux-là. […] Je crois qu'il y a là un
indice que l'on peut retenir comme une preuve qu'il sera très difficile à ce mouvement de
déboucher en direction des masses laborieuses ».

René Rémond, éminent historien et politologue, partisan d’une écriture du temps présent, est
alors professeur à l’université de Nanterre, dans laquelle des cours ont été perturbés, les locaux
occupés, l’ordre troublé. Son opinion dépend ici, semble-t-il, de sa position d’enseignant qui a
argument d’autorité morale et scientifique sur les étudiants à qui il enseigne, et cela dans un


39   René Rémond, historien et politologue français (1918-2007). Il devient membre de l’Académie française en 1998.
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certain antagonisme avec de nombreux autres professeurs et enseignants du secondaire qui
rapidement après l’irruption des forces policières à la Sorbonne soutiennent les étudiants, comme
le rappelle un professeur d’université au micro de Raymond Tortora le 8 mai 1968 à la Faculté
des sciences : « Je voudrais simplement insister sur l'importance de la participation des
professeurs à ce mouvement. En général la presse a oublié de mentionner hier qu'il y a eu plus
de 400 enseignants de Nanterre et de la Sorbonne ; ceci me paraît important ». Le choix de
France Inter d’interroger René Rémond relève d’une volonté d’expliciter ce mouvement, dans
une période ou il est difficile de jauger l’importance de la crise, et de construire l’information à
partir de la confrontation des points de vue divers.

Il est difficile en effet pour un média au « rôle social d’agenda »40 de construire une information
dans une période de crise au sens étymologique du terme, qu’elle soit politique, sociale ou
technologique. Le crisis latin, dont le nom commun français « crise » est dérivé, renvoie à la
notion de « phase décisive », désignant initialement un état pathologique, et par extension une
phase, une période charnière. Dès les premières heures des troubles estudiantins de 1968, les
journalistes de radio ont une pleine conscience qu’il y aura désormais un « avant » et un
«après» mai 1968, et qu’ils participent à la construction d’un événement historique, notamment
par le biais des nombreux reportages effectués en direct, aux côtés des manifestants et face aux
forces de l’ordre. David Rousset, Inter Panorama du 4 mai 1968 « L'année 1968, qui n'a pas
encore achevé son premier semestre, sera certainement caractérisée dans l'histoire par des
évènements considérables ».

Inter Actualités 8h du 4 mai 1968 « Jamais la faculté des lettres n'avait été fermée, il y avait eu
des mesures de suspension des cours pendant la guerre en médecine et en droit, mais jamais
encore à la Sorbonne. Il est vrai que les scènes de violence ont été particulièrement brutales hier
aux alentours du boulevard Saint Michel et que le mot d'émeutes peut convenir ».

Pierre Charpentier, Inter Actualités du 8 mai 1968 : « Vers quoi allons-nous ? Vers la détente ?
Ou vers une aggravation ? Nous verrons les différents éléments de cette journée qui sera peut
être décisive. »

Lors d’une crise telle que fut celle de mai 1968, une certaine « politique de l’urgence » 41 prend le
pas sur les codes journalistiques. L’enjeu est de relayer l’information le plus rapidement, et le
plus précisément possible. Les reporters dépêchés sur les lieux doivent recueillir les premiers
témoignages, confirmant les informations des agences de presse. Par conséquent il est difficile
pour les reporters, relais d’information, devenant eux-même prismes, de retranscrire une réalité
objective. Il s’agira alors de recueillir un certain nombre de points de vue, dans le cas d’une crise
sociale, d’experts, scientifiques ou responsables administratifs, pédagogiques et politiques, puis
de les comparer, les majorant, les minorant. Marie-Noëlle Sicard explique ainsi que la vérité
journalistique est, en opposition à la vérité scientifique empirique, un « équilibre entre les points
de vue opposés dans un conflit socialement évocateur »42. Peter Sandman, dans une étude menée
sur les risques environnementaux et leur communication43, note que pour le journaliste,

40   Marie-Noëlle Sicard, « Entre médias et crises technologiques, les enjeux communicationnels », Paris, Presse universitaire Septentrion, 1998.

41   Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber, 1996.

42   Marie-Noële Sicard, op. cit.

43Peter M. Sandman, Explaining environnemnt risk : some notes on environmental risk communication, Environmental Communication Research
Program, Rutgers University, 1986.
                                                                                                                                                    16
l’objectivité est assimilée à l’arbitrage. Jugement guidé par des critères préétablis, il détermine
quel fait d’actualité sera fait événement, quels témoignages « crédibles » seront considérés. Parce
qu’il n’existe pas de vérité ou de moyen d’y accéder, les journalistes ont donc pour mission de
couvrir au mieux les crises et accidents, respectant l’équilibre des différents points de vue
recueillis.

Pour Jean-François Sirinelli, Mai 68 est ainsi « la première crise française de l’ère médiatique ».
Les faits se sont en effet vus conférer une densité historique par la présence même des médias,
qui ont mis en lumière les personnalités charismatiques des leaders étudiants, reconstituant les
violences dont ils étaient témoins, tout en altérant la réalité objective. Il ne s’agit pas là, pour
Sirinelli, d’une amplification des faits d’actualités mais d’une « recomposition du réel » 44 par
leur diffusion radiophonique. Cette réflexion prend sens si l’on considère que le réel altéré prend
aussi forme dans la logique de composition des différents journaux radiophoniques
d’information. Les turbulences du quartier latin précédaient, ou -le plus souvent- suivaient les
actualités de la guerre du Vietnam, conflit long et violent, qui a nourri les imaginaires des
auditeurs et acteurs de la crise sociale, premier conflit militaire à dimension médiatique
planétaire, se constituant en images et en sons retranscrits chaque jour à heure de grande
audience. Mai 1968 se serait par là-même inscrit dans les imaginaires présents et futur par sa
médiatisation, « désormais nécessaire à l’irruption de l’Histoire » 45.




44    Jean-François Sirinelli, « Les Vingt Décisives » - le passé proche de notre avenir. 1965-1986, Paris, Fayard, 2007. p. 107-122

45   Ibid
                                                                                                                                       17
La construction radiophonique des premiers temps de l’événement « Mai 68 », riche,
complexe et ambivalente, a donc été faite autour de la figure nouvelle et en pleine évolution
d’une jeunesse révoltée contre l’ordre établi, contre une société qu’elle considère comme
bourgeoise, impérialiste, belligérante et répressive. Loin d’être un mouvement romantique, il
s’agit ici de revendications fortement et intrinsèquement politisées. Les journalistes de radio,
comme leurs confrères de la presse et de la télévision, construisent une actualité faite de
reportages en direct, de réflexions développées lors de débats et d’intervention des corps
enseignants, administratifs et politiques. Une information reconstruite, un réel réinventé pour les
besoins de la mise en scène informationnelle faisant écho aux grands conflits militaires d’alors.
Une médiatisation qui décline l’insurrection étudiante pour en dégager les contradictions, et les
aspirations profondes, souvent mésinterprétées. Une médiatisation qui a participé à faire des
évènements de mai-juin 1968 une singularité française quand le caractère universel des
insurrections étudiantes à l’échelle internationale permettait de décrire une mise en accusation
d’un système capitaliste à l’Ouest, et d’un système bureaucratique à l’Est, dans un monde divisé
par deux modèles idéologiques, politiques, économiques et sociaux irréductibles l’un à l’autre.
Une médiatisation enfin qui participe à la légitimation des « idées de Mai », qui, longtemps
restées marginales, sont, selon Pascal Ory, respectabilisées a posteriori par l’élection de François
Mitterrand en mai 198146. Une révolte d’enfants des Trente Glorieuses, spectaculaire et mise en
scène par bien des aspects qui la nuit du 10 au 11 mai 1968, devait s’étendre à une population
soutenant les étudiants face à la violence de la répression policière. Et devenir l’une des crises
sociales françaises, de par son ampleur et sa durée, les plus marquantes, et les plus médiatisées,
de la seconde moitié du XXe siècle. Le samedi 4 mai 1968, David Rousset conclut ainsi
l’émission Inter Panorama : « Il s'agit de l'avènement sur la scène internationale d'une nouvelle
génération qui porte la revendication de la transformation sociale et c'est dans ces termes qu'il
faut entendre ces jeunes gens qui sont en train de former ce que dans vingt ans d'ici les hommes
de quarante ou de quarante-cinq ans seront pour qu'on puisse traiter avec eux, pour qu'on puisse
discuter sérieusement avec eux des solutions indispensables. C'est un problème sur lequel nous
aurons bien des occasions de revenir ».




46   Pascal Ory, « L’entre-Deux-Mai - Histoire culturelle de la France. Mai 1968-Mai 1981 », Paris, Seuil, 1983.
                                                                                                                   18
Bibliographie sélective


Histoire culturelle du contemporain

Cohen Evelyne, Lévy Marie-Françoise, « La télévision des Trente Glorieuses - Culture et politique », Paris, CNRS Editions,
2007
Cantier Jacques, « Histoire culturelle de la France au XXe siècle », Paris, Ellipses, 2011.

Delporte Christian, « Histoire du journalisme et des journalistes en France », Paris, PUF, 1995.

Ory Pascal, « L’Entre-deux-Mai - Histoire culturelle de la France. Mai 1968 - Mai 1981 », Paris, Seuil, 1983.

Sirinelli Jean-François, « Les Vingt Décisives » - le passé proche de notre avenir. 1965-1986, Paris, Fayard, 2007.




Histoire culturelle de la jeunesse

Philippe Ariès, « L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime », Paris, Seuil, 1973.

Compayre Gabriel,« L’adolescence : étude de psychologie et de pédagogie », Université de Californie, F. Alcan, 1909.

Dolto Françoise, « Psychanalyse et pédiatrie », Paris, Seuil, 1976.

Dubet François, « La galère : jeunes en survie », Paris, Points, 2008.

Galland Olivier, « Sociologie de la jeunesse », Paris, Armand Colin, 2007.

Mendousse Pierre, « Contribution à la pédagogie de l’adolescent », Paris, s.n., 1909.

Morin Edgar, « Le Paradigme perdu : la nature humaine », Paris, Seuil, 1973.

Sirinelli Jean-François, « Les baby boomers, une génération. 1945-1969 », Paris, 2003.



La construction d’un événement médiatique

Sicard Marie-Noëlle, « Entre médias et crises technologiques, les enjeux communicationnels », Paris, Presse universitaire
Septentrion, 1998.

Bourdieu Pierre, « Sur la télévision », Paris, Liber, 1996.

Sandman Peter M., Explaining environnemnt risk : some notes on environmental risk communication, Environmental
Communication Research Program, Rutgers University, 1986.



Les évènements de mai-juin 1968
Audigier François, « Le malaise des jeunes gaullistes en mai 1968 », article paru dans la revue « XXe siècle », avril-juin 2001.

Jacques Capdevielle, René Mouriaux, « L’entre-deux de la modernité. Histoire de trente ans », Paris, Presse de la Fondation
nationale des Sciences Politiques, 1988.

Adrien Dansette, « Mai 1968 », Paris, Plon, 1971.

Epistémon, « Ces idées qui ont ébranlé la France », Nanterre, 1968.

Bruno Groppo « Mai 1968 dans le contexte international », in René Mouriaux, Annick Percheron, Antoine Prost, Danielle
Tartakowsky (dir.), « 1968 - Exploration du mai français. Tome 1 : Terrains », Paris, L’Harmattan coll. Logiques sociales, 1992.

Lévy Marie-Françoise, Zancarini-Fournel Michelle, « La légende de l’écran noir - L’information à la télévision en mai-juin
1968 », article paru dans la revue « Réseaux » n°90 CENT, 1998.

Martin Marc, « Radio et télévision dans la crise de Mai 1968 », Espoir, mars 1989.

« Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un début continuons le combat ». Cahiers libres 124, Paris, François Maspero éditeur,
1968.
                                                                                                                                   19
Sources audiovisuelles



. «Zoom», réalisé du 3 au 13 mai 1968 et diffusé le 14 mai 1968.


          . Inter Actualités 7h du vendredi 3 mai 1968
          Inter Actualités 13h du vendredi 3 mai 1968
          Inter Actualités 19h du vendredi 3 mai 1968
          Inter Actualités 20h du vendredi 3 mai 1968

           . Inter Actualités 7h du samedi 4 mai 1968
           Inter Actualités 13h du samedi 4 mai 1968
           Inter Actualités 20h du samedi 4 mai 1968
              Inter Panorama du samedi 4 mai 1968
               Inter Opinion du samedi 4 mai 1968

         . Inter Actualités 7h du dimanche 5 mai 1968
          Inter Actualités 8h du dimanche 5 mai 1968
         Inter Actualités 13h du dimanche 5 mai 1968
         Inter Actualités 20h du dimanche 5 mai 1968

           . Inter Actualités 7h du lundi 6 mai 1968
           Inter Actualités 13h du lundi 6 mai 1968
           Inter Actualités 19h du lundi 6 mai 1968
           Inter Actualités 20h du lundi 6 mai 1968
              Inter Panorama du lundi 6 mai 1968

           . Inter Actualités 8h du mardi 7 mai 1968
           Inter Actualités 13h du mardi 7 mai 1968
           Inter Actualités 19h du mardi 7 mai 1968
           Inter Actualités 20h du mardi 7 mai 1968

           Inter Actualités 7h du mercredi 8 mai 1968
           Inter Actualités 8h du mercredi 8 mai 1968
          Inter Actualités 13h du mercredi 8 mai 1968
          Inter Actualités 20h du mercredi 8 mai 1968

            . Inter Actualités 8h du jeudi 9 mai 1968
            Inter Actualités 13h du jeudi 9 mai 1968
            Inter Actualités 19h du jeudi 9 mai 1968

         . Inter Actualités 7h du vendredi 10 mai 1968
         Inter Actualités 13h du vendredi 10 mai 1968
         Inter Actualités 19h du vendredi 10 mai 1968
         Inter Actualités 20h du vendredi 10 mai 1968




                                                                   20
Annexes




Annexe 1. Tract tiré par les étudiants de la faculté de Nanterre pour une conférence sur W. Reich.

Source : « Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un début continuons le combat ». Cahiers libres 124, Paris, François Maspero
éditeur, 1968.


      « Qu’est-ce que le chaos sexuel ?

      -    C’est faire appel dans le lit conjugal à la loi du devoir conjugal
      -    C’est contracter une liaison sexuelle à vie sans avoir connu sexuellement auparavant le partenaire.
      -    C’est « coucher » avec une fille prolétarienne parce qu’elle ne « vaut guère mieux » et en même temps ne pas
           exiger « une telle chose » d’une fille « convenable ».
      -    C’est la lubricité d’une vie de prostitution sordide ou l’attente, par suite d’abstinence, de la « nuit de noces ».
      -    C’est faire culminer la puissance virile dans la défloration.
      -    C’est à quatorze ans peloter mentalement avec avidité de haut en bas toute image de femme à moitié nue et
           ensuite, à vingt ans, entrer en lice comme nationaliste pour la « pureté et l’honneur de la femme ».
      -    C’est rendre possible l’existence de détraqués et inculquer leurs fantasmes pervers à des dizaines de milliers de
           jeunes.
      -    C’est punir les jeunes pour délit d’auto-satisfaction et faire croire aux adolescents qu’ils perdent, par
           éjaculation, de la moelle épinière.
      -    C’est tolérer l’industrie pornographique.
      -    C’est exciter les adolescents par des films érotiques, en retirer des bénéfices, mais leur refuser l’amour naturel
           en faisant appel, par dessus le marché, à la culture.

      Ce que n’est pas le chaos sexuel.

      -    C’est désirer par amour réciproque l’abandon sexuel mutuel sans tenir compte des lois établies et des préceptes
           moraux, et agir en conséquences.
      -    C’est libérer les enfants et les adolescents des sentiments de culpabilité sexuels et les laisser vivre
           conformément aux aspirations de leur âge.
      -    C’est ne pas se marier ou se lier durablement.
      -    C’est ne mettre au monde des enfants que lorsqu’on les désire et peut les élever.
      -    C’est ne pas réclamer à quelqu’un le droit à l’amour ou à l’abandon sexuel.
      -    C’est ne pas tuer le partenaire par jalousie.
      -    C’est ne pas avoir de rapports avec de prostituées, mais avec des amies de son propre milieu.
      -    C’est ne pas faire l’amour sous des portes cochères comme les adolescents dans notre société, mais désirer le
           faire dans des chambres propres et sans être dérangés.
      -    C’est enfin ne pas maintenir un mariage malheureux ou éreintant par scrupule moral, etc…

      Le bavardage culturel ne cessera pas et le mouvement culturel révolutionnaire ne vaincra pas si ces questions ne sont
      pas résolues.

      (Manifeste de Reich, paru dans l’organe Sexpol en 1936) »




                                                                                                                                 21
Annexe 2. Tract tiré par les étudiants de la faculté de Nanterre le samedi 4 mai 1968.
Ratissages au Quartier latin.

Source : « Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un début continuons le combat ». Cahiers libres 124, Paris, François Maspero
éditeur, 1968.




« Samedi 4 mai 1968.

         . Presse + université + flic + patronat = répression.

         Pourquoi les étudiants sont « enragés ».
         Les journaux parlent des « enragés », d’une jeunesse
         « dorée » qui tromperait son oisiveté en se livrant
         à la violence, au vandalisme.

         Quel est le but de ces articles ?
         Un seul : couper les étudiants des travailleurs,
                     caricaturer leur combat,
                     les isoler pour mieux les bâillonner.

         Les 3 000 étudiants qui se sont heurtés vendredi
         pendant cinq heures à la police sont-ils réellement
         la poignée de trublions dont parle le ministre de
         l’Education nationale Peyrefitte ,
         NON.

         Nous nous battrons… parce que nous refusons de devenir
                  - des professeurs au service de la sélection dans l’enseignement,
      dont les enfants de la classe ouvrière font les frais.
                  - des sociologues fabricants de slogans pour les campagnes
      électorales gouvernementales.
                  - des psychologues chargés de faire « fonctionner » les « équipes »
      de travailleurs « selon les meilleurs intérêts des patrons ».
                - des scientifiques dont le travail de recherche sera utilisé selon
      les intérêts exclusifs de l’économie de profit.

                   Nous refusons cet avenir de « chien de garde ».
                   Nous refusons les cours qui nous apprennent à le devenir.
                   Nous refusons les examens et les titres qui récompensent
      ceux qui ont accepté d’entrer dans le système.
                   Nous refusons d’être recrutés par ces « mafias ».
                   Nous refusons d’améliorer l’université bourgeoise.
                   Nous voulons la transformer radicalement afin que
      désormais elle forme des intellectuels qui luttent aux côtés
      des travailleurs et non contre eux…
                   Nous voulons que les intérêts de la classe ouvrière soient
      défendus à l’intérieur de l’université. Ceux qui veulent nous
      séparer des travailleurs vont à l’encontre des intérêts de la
      classe ouvrière et de ceux qui veulent lutter avec elle…

      Où que vous soyez, où que nous soyons, mobilisons-nous
      tous contre la répression bourgeoise… »




                                                                                                                            22
Annexe 3 . Affiche mai 1968 « Révolution culturelle contre une société de robots »




                                                                                     23
Annexe 4. Retranscription de l’Inter Panorama du 4 mai 1968 . David Rousset
Source : INA


« L'année 1968, qui n'a pas encore achevé son premier semestre, sera certainement caractérisée dans l'Histoire par des
évènements considérables. Il est tout à fait vain, évidemment pour nous qui les vivons, de vouloir établir entre ces évènements
une sorte de discrimination, de hiérarchie des valeurs. Il est vrai que l'effondrement des structures politiques administratives de
ce qui fut l'empire stalinien dans cette immense région de l'Est européen acquerra une signification tout à fait extraordinaire
lorsque l'on réfléchira sur les transformations de l'Europe. Et de même l'apparition dans cette zone de directions nouvelles, de
forces révolutionnaires nouvelles et d'une recherche systématique d'un socialisme authentique. Cependant aujourd'hui ce n'est
point de ces évènements que j'aimerais vous parler, mais d'un autre sur lequel déjà j'ai attiré votre attention, et qui est caractérisé
par ce que j'appellerais la sécession de la jeunesse européenne. En 1968, la jeunesse européenne a fait sécession. Et à l'intérieur de
cette jeunesse les étudiants apparaissent comme l'aile dirigeante, et en quelque sorte la force de frappe de cette opposition.

Premier trait : cette sécession de la jeunesse européenne est générale et simultanée. Les foyers sont au même moment Paris,
Londres, Stockholm, Berlin, Varsovie, Prague, Rome, Madrid. Dès l'apparition des jeunes révolutionnaires sur la scène politique
de l'Europe, les divisions antérieures se trouvent effacées. Et ceci non seulement parce que le mouvement est général mais parce
que entre ce qu'il se passe à Londres et à Varsovie, à Paris et à Prague, à Rome et à Madrid, il y a convergence. C'est d'abord
foncièrement la même opposition aux régimes établis, à la société établie, la même opposition aux traditions qui organisent
l'enseignement dans cette société établie. La même volonté de porter la clarté sur le rôle de la jeunesse intellectuelle dans la
société d'aujourd'hui. La même exigence de pouvoir disposer des voies qui correspondent aux qualifications. La même volonté
enfin d'être un courant politique majeur reconnu comme tel et qui s'oppose à toutes les formations traditionnelles.

L'autre caractère de cette convergence et qui en montre le sérieux, c'est que à Berlin, à Paris, à Varsovie ou à Prague, ces jeunes
mènent un combat sur deux fronts. Ils s'opposent à la société pour l'Ouest capitaliste, pour l'Est bureaucratique. Mais à l'Est et à
l'Ouest, ils poussent simultanément la critique de ces deux formations et cette double réflexion qui anime les cercles de ces
mouvements, c'est précisément ce qui les apparente politiquement, ce qui fait leur originalité. Ils dépassent par là-même les
cadres des anciens partis, qu'ils soient de gauche ou de droite. Pour eux il y a une conjonction entre la société capitaliste et la
société bureaucratique et ils refusent les deux sociétés, cherchant une voie nouvelle, élaborant ou tenant d'élaborer des
perspectives d'actions nouvelles. Ce mouvement ne peut pas du tout être caractérisé comme un mouvement romantique, comme
une opposition romantique à la société établie. Ceci est fort important. Il y a eu, et il y a encore dans notre société industrielle, une
opposition romantique. C'est celle des beatniks ou des hippies, et je dois dire qu'à certains égards le mouvement hippie a des
initiatives intéressantes dans le domaine notamment des réalisations artistiques. Mais en effet par toute leur attitude, par leur
mysticisme, ils incarnent cette rupture romantique avec le monde où ils sont nés. Ceux dont nous parlons, c'est-à-dire cette
phalange européenne des étudiants qui se veulent révolutionnaires, est autre chose. Ils se veulent politiques, ils se conçoivent
comme un mouvement politique ayant un programme politique. Ils recherchent des alliances politiques, et notamment par
exemple, aussi bien en Tchécoslovaquie qu'en Allemagne ou en France, avec les travailleurs manuels, avec les syndicats. Ils ont
transformé les universités en des bases d'actions révolutionnaires à l'intérieur de la société et à vrai dire ce mouvement spontané
représente bien les transformations profondes dans notre société. Aujourd'hui, je ne puis maintenant le développer comme il le
faudrait, aujourd'hui les ingénieurs, les cadres, les techniciens, les scientifiques, les chercheurs en sciences humaines, jouent un
rôle d'une importance croissante et qui dans une certaine mesure, se substitue au rôle de contestation fondamentale qui a été
pendant près d'un siècle et demi le rôle du prolétariat industriel.

Enfin ce mouvement qui éclate partout en Europe a bien entendu ses connections ailleurs et notamment aux Etats-Unis. Le rôle
des étudiants dans la vie politique américaine devient de plus en plus considérable et les candidats aux élections présidentielles le
savent parfaitement. Et cette campagne électorale américaine est une illustration de ce rôle nouveau des universités et des
étudiants dans la vie politique des sociétés industrielles développées. Certes, depuis longtemps dans le Tiers-Monde les étudiants
et les universités ont joué un rôle important. Mais précisément tous les théoriciens révolutionnaires et notamment par exemple les
théoriciens chinois ou cubains, avaient mis entre parenthèses le monde industriel avancé, comme s’il allait de soi qu'il ne puisse
rien se passer à l'intérieur de ce monde, de la société qui par bien des traits est une société d'opulence. Or le phénomène nouveau
et de très grande importance c'est que précisément il se passe maintenant quelque chose. C'est qu'on ne peut plus mettre entre
parenthèses la société industrielle de ce point de vue, et on ne peut plus mettre notamment l'Europe. Et si l'on considère
l'ensemble de ces traits généraux, et il faudrait revenir dans le détail sur certains de ces aspects, on doit conclure qu'il ne s'agit pas
là d'un phénomène de jeunesse dans le sens étroit du terme, et donc transitoire. Il s'agit de l'avènement sur la scène internationale
d'une nouvelle génération qui porte la revendication de la transformation sociale et c'est dans ces termes qu'il faut entendre ces
jeunes gens qui sont en train de former ce que dans vingt ans d'ici les hommes de quarante ou de quarante-cinq ans seront pour
qu'on puisse traiter avec eux, pour qu'on puisse discuter sérieusement avec eux des solutions indispensables. C'est un problème lui
aussi sur lequel nous aurons bien des occasions de revenir. »




                                                                                                                                             24

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Jeunes, Jeunesses et radio (3-10 mai 1968)

  • 1. 1
  • 2. Séminaire « Histoire de la radio » sous la direction de Pascal Ory. Pour citer cet article : ROYNARD R, « Jeunes, Jeunesses et Radio du 3 au 10 mai 1968 . Culture et médiatisation », Paris, 2012. « Mai 68 ». A la seule évocation de ces deux termes s’emballent les imaginaires sociaux français, qui ont assimilé ce récit de contestation politique et sociale urbaine, y ont associé images fixes, extraits télévisés et sons radiophoniques. Une contestation menée prioritairement par une jeunesse étudiante, véritable « aile dirigeante, et en quelque sorte la force de frappe de cette opposition » comme l’analyse David Rousset dans l’émission radiophonique Inter Panorama du samedi 4 mai 1968. Une contestation menée dans un contexte international de revendications intrinsèquement politiques. Une nécessité de rupture, de libéralisation de la pensée intellectuelle, de l’expression politique, de restructuration d’un système de pensée et universitaire désormais inadapté à une jeunesse que les élites dirigeantes peinent à appréhender, dont on se défie pour son impudence, son impulsivité, son irrévérence, autant qu’on la consacre pour sa passion, sa capacité d’engagement -qui a dans ce temps de crise pour corollaire sa capacité de révolte, et sa spontanéité. Il serait malaisé de retracer dans le présent travail, alors que la question étudiante lors des évènements de mai-juin 1968 a déjà été maintes fois traitée et pensée, de dresser un exact récit des manifestations, un exact portrait de ses acteurs, sur l’ensemble des faits constituant la période d’insurrection donnée. Aussi la perspective ici engagée sera-t-elle celle de l’évolution culturelle de la figure de la jeunesse, et la manière dont elle a pu, et dans quelles mesures, participer ou du moins influencer la construction médiatique radiophonique de la première « période » dite « étudiante » de ce temps de révolte. De fait les évènements considérés n’ont pas de réelle chronologie, en ce sens que le mouvement de protestation ne prend pas corps le 3 mai 1968, mais à la fin de l’année 1967, que le mouvement étudiant ne s’arrête pas quand la grève générale est déclarée, qu’enfin le retour à la « normale » fut lent et progressif. Les bornes chronologiques retenues sont celles données par le média radiophonique lui-même, soit le 3 mai 1968, début d’une prise de conscience journalistique d’assister -ou de participer à créer- un événement historique majeur, avec le début des émeutes. La borne chronologique finale a été arrêtée au 10 mai 1968, avant l’appel populaire de soutien aux étudiants en prise avec les forces de l’ordre, avant la nuit du 10 au 11 mai 1968 qui inscrit le mouvement dans une dimension plus large et sociale. Les sources radiophoniques résultent quant à elles de l’archivage public des sources audiovisuelles de l’Inathèque de France. Quand il eut été intéressant de comparer les sources de radios « officielles » telles que France Inter aux radios périphériques Europe 1 et RTL, seules les sources de France Inter sont archivées et consultables. Sur les soixante et onze occurrences correspondant à la recherche « mai 68 » sur France Inter selon les bornes chronologiques définies précédemment, trente-trois correspondent à l’angle d’étude choisi. Elles permettent, en complément du rassemblement de données contextuelles, culturelles et sociales rendant possible la représentation de la jeunesse de la fin des années 1960 et les enjeux auxquels elle se trouve confrontée, de définir dans un premier temps l’analyse du contexte national et international par le média radiophonique, de constater l’omniprésence des journalistes de radio sur les lieux de contestation d’autre part, et enfin de comprendre les difficultés de reconstruction d’une réalité se voulant tout à la fois médiatique et informationnelle. 2
  • 3. I. Contexte international contestataire et figure juvénile insurgée De la violence et de la contestation à l’échelle internationale Si la mémoire collective française associe au terme, devenu générique, de « Mai 68 » les mouvements de révolte s’étant déroulés en France de mai à juin 1968, la période demeure ancrée dans un plus vaste et plus complexe contexte international, qui conditionne ces évènements et leur traitement médiatique, sans pour autant les expliquer totalement. Il convient donc ici de s’attarder sur un angle de recherche plus général pour pouvoir saisir les particularismes de cette période violente et profondément protestataire. Outre les évènements marquants comme le Printemps de Prague, l’invasion de la Tchécoslovaquie, l’intensification de la guerre du Vietnam engagée depuis 1959, les assassinats du pasteur Martin Luther King le 4 avril à Memphis, puis du candidat aux primaires démocrates états-uniennes Robert Kennedy le 5 juin à Los Angeles ; l’année 1968 est aussi celle de nombreuses et vastes révoltes estudiantines spontanées, en Europe et dans le monde. Le 8 février 1968, trois étudiants américains trouvent la mort en Caroline du Sud alors qu’ils manifestent pour les droits civiques, ratifiés par le président Johnson le 11 avril suivant. Le 8 mars 1968, la Pologne, alors satellite de l’Union Soviétique, est le théâtre de la répression de manifestations étudiantes par la police secrète communiste. S’ensuit une campagne antisémite de diffamation qui vise à l’expulsion des Juifs du Parti ouvrier unifié polonais. Les 12 et 13 avril 1968, un attentat contre Rudi Dutschke, chef de file de la Ligue des étudiants socialistes en RFA provoque de violentes manifestations à Berlin-Ouest. En Italie dans le même temps, les étudiants occupent les locaux des universités, avant d’être rejoints par des mouvements ouvriers plus organisés jusqu’à atteindre le paroxysme de l’ « automne chaud » l’année suivante. Entre les 22 et 30 août 1968 à Chicago, l’insurrection des étudiants contre la guerre du Vietnam et l’impérialisme du modèle américain lors de la Convention du Parti démocrate est violemment réprimée par les forces de l’ordre. L’affrontement prend aussi la forme d’exécutions sommaires au Mexique, en octobre 1968. Sur la Place des Trois-Cultures à Tlatelolco, l’armée tire sur des étudiants qui manifestent, faisant 48 morts et une centaine de blessés. Loin donc d’être un phénomène isolé, le mouvement de révolte de mai-juin 1968 est pourtant selon Bruno Groppo, « spécifiquement français » 1, en ce sens qu’il « n’a pas eu d’équivalent ailleurs et ne peut s’expliquer que dans le contexte de la société française de l’époque »2. Nonobstant l’impression générale des diverses opinions publiques aurait été la surprise, comme si ces révoltes n’avaient pu être prévisibles, mais avaient pour caractéristique première la soudaineté. Pourtant des agitations étudiantes états-uniennes, italiennes, hollandaises et ouest-allemandes sont à noter dès l’année 1965, participant à radicaliser les mouvements contestataires, et les revendications étudiantes françaises commencèrent même bien avant le mouvement du 22 mars. A la faculté de Nanterre notamment, plusieurs mois avant mai 1968, de petites interventions et formes de contestation avaient suscité nombre de réactions administratives, engendrant toujours plus d’agitation estudiantines, notamment dans le cadre d’exposés ou de conférences. L’exemple de la conférence sur W. Reich et la sexualité est peut-être le plus représentatif de ce contexte 1 Bruno Groppo « Mai 1968 dans le contexte international », in René Mouriaux, Annick Percheron, Antoine Prost, Danielle Tartakowsky (dir.), « 1968 - Exploration du mai français. Tome 1 : Terrains », Paris, L’Harmattan coll. Logiques sociales, 1992, p. 15 -31. 2 Ibid 3
  • 4. politique et culturel singulier. A la suite de la conférence, qui fut perturbée par les étudiants, le règlement intérieur fut une énième fois remis en cause puisqu’il imposait la séparation des filles et des garçons dans les cités universitaires, quand la révolution sexuelle et l’émancipation des jeunes gens et des jeunes filles était fait réel aux Etats-Unis. Après l’occupation du bâtiment des filles, plusieurs pétitions suivirent, dont un tract de l’Association des Résidents 3 qui dénonçait la répression sexuelle organisée dans les structures universitaires, elle-mêmes pensées selon le modèle sociétal « capitaliste », « impérialiste » et belligérant -nombre de revendications dénoncent alors en effet l’invasion militaire du Vietnam-, « patriarcal, bourgeois » et répressif4 que ces jeunes gens exècrent. Deux caractéristiques pourraient être retenues pour penser ces insurrections. D’une part l’effet d’universalisation de ces mouvements étudiants. Dans Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un début continuons le combat, recueil de discussions avec des étudiants ayant participé au mouvement du 22 mars, puis à celui plus étendu de mai et juin 1968, témoignages directs et néanmoins structurés, il est ainsi possible de lire ce qui suit. « Deux ou trois jours avant les vacances de Pâques, ils ont organisé à la Sorbonne un meeting complètement bureaucratique, avec la commission internationale de l’UNEF [l’Union Nationale des Etudiants de France] ; il y avait des types du SDS allemand, des Italiens, des Belges…etc. Tous ont expliqué qu’il se passait quelque chose dans leur pays. Sauf en France. Au fond, c’était un peu inciter les étudiants français à prendre modèle sur les autres. Un point intéressant, c’est que tous ont repris le thème de l’occupation des facs et ont raconté ce qu’ils avaient fait pour obtenir la liberté d’expression politique, en insistant bien que c’était toujours à propos du Vietnam qu’ils avaient fait ça »5. De même David Rousset le constate-il dans l’émission Inter Panorama du 4 mai 1968 : « Cette sécession de la jeunesse européenne est générale et simultanée. Les foyers sont au même moment Paris, Londres, Stockholm, Berlin, Varsovie, Prague, Rome, Madrid. Dès l'apparition des jeunes révolutionnaires sur la scène politique de l'Europe, les divisions antérieures se trouvent effacées. Et ceci non seulement parce que le mouvement est général mais parce que entre ce qu'il se passe à Londres et à Varsovie, à Paris et à Prague, à Rome et à Madrid, il y a convergence »6 . Cette universalisation suppose une revendication commune à une même génération, qui cherche à transformer une société dont elle souhaite paradoxalement la destruction, et qui « ne ressent pas le souci, sauf dans la fiction du rêve, de savoir par quoi elle la remplacerait »7. D’autre part son caractère original, de par l’objet même des revendications, qui ne sont pas matérielles, comme le seraient des réclamations politiciennes ou syndicalistes, mais sont de hautes aspirations à une forme réelle de libération de la pensée et de la parole critique et politique. Les étudiants, à l’échelle internationale comme nationale, tentent par là-même d’affirmer leur pouvoir et son exercice au sein des facultés et universités. Ou le réveil politique d’une jeunesse que l’on pensait apolitique, désintéressée ou désabusée. 3 Se reporter aux annexes page 21 4 « Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un début continuons le combat ». Cahiers libres 124, Paris, François Maspero éditeur, 1968. 5 Ibid 6 Se reporter aux annexes, page 23. 7 Adrien Dansette, Mai 1968, Paris, Plon, 1971. p. 12-45 4
  • 5. Des jeunesses et du renouveau de l’idéologie politique Les travaux des sociologues Paul Goodman et Keniston aux Etats-Unis, de Schelsky en RFA et Ugoberto Alfassio Grimaldi en Italie, conduits dans les années 1950 et 1960, tendent en effet tous à démontrer l’apathie et le désintéressement des jeunes pour la politique. Cette jeunesse, peu à peu reconnue comme « figure sociale positive »8, pour laquelle se construit et s’invente un rapport contemporain, complexe, mêlé de tentatives de compréhension, de craintes de l’insouciance, de l’influençabilité et de la capacité de révolte que d’aucuns imputent aux jeunes, et encadrée par des méthodes de plus en plus sophistiquées pour en contenir les éventuels débordements, comme en France la création du Haut commissariat à la jeunesse en 1958 par le Général De Gaulle, avec à sa tête Maurice Herzog. Cette jeunesse des années 1960, à laquelle on prête un désenchantement sceptique équivalent au « mal du siècle » du XIXe siècle, idéal romantique décrit par Musset et Stendhal, ou l’incapacité de concilier matérialisme, fantasmes, espoirs et réalité. Or brusquement cette même jeunesse que l’on se figurait désabusée se prend de passion pour des idéologies - en particulier d’extrême gauche, anarchistes et tiers-mondistes - dont le déclin semblait inéluctable, et devient le chef de file de mouvements contestataires politisés. Pour autant en France, le mouvement estudiantin, s’il se réclame du socialisme, voire du communisme, refuse de s’inscrire dans une tradition politique faisant partie du système qu’ils dénoncent. Partout dans le monde en effet, ces enfants nés du baby-boom9 semblent vouloir rejeter un modèle de société qui ne leur convient pas. Ces jeunes nés après la guerre entre 1945 et 1953 dessinent une société dans laquelle en 1968 en France, un tiers de la population a moins de 20 ans, dans le contexte particulier des Trente Glorieuses, un moment de mutation rapide de la société. Ce contexte fait dire à Jean-François Sirinelli que les jeunes sont « plus des mutants que des mutins », dont s’est accaparée la société, puisqu’ils sont nettement plus perceptibles, identifiables, développant une culture jeune. La société promeut les jeunes en bonne situation sur « l’agora comme protagonistes à part entière, dotés d’une capacité d’expression et d’intervention »10. Au même titre que les étudiants américains ont pour l’American Way of life une aversion tangible, les étudiants français critiquent vertement le système capitaliste et son corollaire, le libéralisme, qu’ils considèrent comme responsables du malaise social et des inégalités croissantes. Ainsi dans le magazine télévisé « Zoom »11, diffusé la deuxième semaine de mai 1968 sur la seconde chaîne, qui couvrait alors vingt pour cents du territoire national, l’un des leaders du mouvement étudiant, Olivier Castro, explique une « contestation basée sur les idées de rapports de classes, dénonçant l’impérialisme bourgeois occidental et remettant en cause l’idéologie de la culture de masse ». Par ailleurs, et c’est certainement l’une des raisons pour lesquelles le premier temps des évènements de mai 1968 est plutôt une révolte étudiante qu’une révolte de la jeunesse, les principales revendications portent sur les structures universitaires. Daniel Cohn-Bendit, étudiant en sociologie à la faculté de Nanterre lorsque commence le mouvement du 22 mars 1968, va se faire le leader du mouvement contestataire qui 8 Oliver Galland, Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 2007. 9 Jean-François Sirinelli, « Les baby boomers, une génération. 1945-1969 », Paris, 2003. 10 Ibid. 11 Zoom, magazine mensuel d’actualité de 50 minutes produit par André Harris et Alain de Sedouy, réalisé du 3 au 13 mai 1968 et diffusé le 14 mai 1968. Après la reprise en main de l’ORTF par le pouvoir gaulliste, et en raison de prises de positions jugées contestataires, l’émission est supprimée. Source : INA 5
  • 6. après la faculté de Nanterre évacuée par les forces de l’ordre le 2 mai 1968, va occuper les locaux de la Sorbonne, explicite dans le même magazine « Zoom », construit autour d’une longue interview d’un jeune homme désormais consacré figure médiatique, que "l’université ne doit plus faire partie de l’hypocrisie sociale, mais doit être critique, basée sur un dialogue entre les institutions et les étudiants, seuls à connaître les besoins et les problèmes réels que posent une vie étudiante" 12 . Par ailleurs plusieurs études sémiologiques permettent de distinguer nettement la jeunesse française de la jeunesse étudiante. Trois grandes enquêtes ont été réalisées sur la jeunesse française par l’IFOP et la SOFRES en 1957, 1966 et 1969, et une enquête approfondie a pour la première fois été menée sur la jeunesse étudiante française par l’IFP (l’Institut français de Polémologie) en novembre 1968, soit après que la révolte étudiante a accentué les positions extrémistes de nombre de ses participants 13. Les premières enquêtes révèlent deux influences majeures : un sentiment général d’insécurité quant à l’avenir terne dû au constat de la fin d’ « une croissance [économique] heureuse »14, et une impression de satisfactions produites par une société de consommation guidée par les progrès techniques et technologiques. Mais pour Adrien Dansette, ces enquêtes révèlent, contrairement à ce qu’il serait de par trop aisé de penser, que « cette jeunesse aborde la vie adulte avec un optimisme fortifié par la confiance dans l’institution familiale et dans l’activité professionnelle »15 . Qu’en est-il alors d’une jeunesse plus singulière et tout à la fois de plus en plus nombreuse, qui doute de la place sociale et professionnelle que la société lui réserve ? Si l’on compare les résultats de ces deux différentes investigations, il est aisé de constater un quasi antagonisme sur l’importance accordée au patriotisme, ou aux revendications sociales et culturelles. Ainsi quand la jeunesse française considère le service militaire utile à plus de 72%, 58% des étudiants interrogés souhaitent sa suppression ; quand les étudiants sont très majoritairement favorables à la démocratisation des nouvelles formes de contraception à 89%, seulement 54% des jeunes partagent cet avis. Ceci étant, si tous les jeunes ne sont pas étudiants, tous les étudiants ne décident pas non plus de suivre la mouvance protestataire, comme le rappelle René Rémond interrogé par Yves Mourousi dans l’Inter Panorama du 6 mai 1968 : « Nous vivons avec des masses d'étudiants considérables. Rien qu'à Nanterre, Droit et Lettres associent 15 000 étudiants, les deux facultés des Lettres parisiennes plus de 50 000, l'ensemble des étudiants de l'agglomération parisienne plus de 150 000. Or en fait l'agitation est le fait de quelques centaines à Nanterre, de quelques milliers vendredi dernier à la Sorbonne ». En cela il serait plus juste de parler non pas de la jeunesse mais des jeunesses de mai 1968. Beaucoup de jeunes gaullistes par exemple, pour la plupart membres de l’Union pour la Jeunesse pour le Progrès (UJP), jeunes en marge dont François Audigier s’applique à décrire le « malaise »16 , et qui ont subi « Mai 1968, assistant aux émeutes en 12 Ibid, magazine télévisé d’actualité «Zoom», diffusé le 14 mai 1968. 13 Adrien Dansette, Mai 1968, Paris, Plon, 1971. p. 12-45 14 Jacques Capdevielle, René Mouriaux, « L’entre-deux de la modernité. Histoire de trente ans », Paris, Presse de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 1988, p. 26 à 42. 15 Adrien Dansette, opus cit. 16 François Audigier, « Le malaise des jeunes gaullistes en mai 1968 », article paru dans la revue « XXe siècle », avril-juin 2001, p. 71-88. 6
  • 7. spectateurs dépassés »17, défilent massivement dans la rue le 30 mai 1968, en signe, quoique tardif, d’une non-unité d’une jeunesse que d’aucuns pourraient croire une et indivisible. Du reste, peu de reportages audiovisuels ou de presse conservés, peu de travaux de recherche, peu de sources en somme, les considèrent. D’autres, lycéens et apprentis, sont moins directement sensibilisés aux revendications du mouvement du 22 mars 1968, mais rejoignent ensuite les rangs des défilés protestataires. Dans l’interview qu’il accorde aux journalistes du magazine télévisé « Zoom », Olivier Castro décrit la jeunesse dont il fait partie comme suit : « il est vrai que quelque part c’est une contestation menée par des petits bourgeois, qui ont une plus grande liberté critique puisqu’ils ne se posent pas la question matérielle de survie, contrairement aux classes populaires »18. Pour autant ceux que les pouvoirs institutionnels et médiatiques appellent rapidement les « enragés » refusent, comme l’atteste un tract étudiant imprimé et diffusé le samedi 5 mai 196819 , d’être considérés comme une « jeunesse « dorée » qui tromperait son oisiveté en se livrant à la violence, au vandalisme ». Une jeunesse certes privilégiée, mais qui subit des structures universitaires obsolètes, qui ne sont guère plus adaptées, l’université française ayant dû faire face à une véritable explosion des effectifs étudiants20 - de 200 000 en 1960 à plus de 600 000 en 1968. Une situation nouvelle et évolutive à laquelle ne répondent pas les structures administratives, matérielles et intellectuelles de l’enseignement supérieur. Le nombre de professeurs et des locaux sont insuffisants, et la pédagogie basée sur le cours magistral ne peut satisfaire des jeunes gens souhaitant se former à la pensée critique et aux échanges d’idées. C’est de cette situation critique que sont nées des universités « périphériques » comme celle de Nanterre, dont la fonction première était de permettre un décongestionnement de la Sorbonne. Si l’on considère ces éléments de causalité, comment analyser et comprendre désormais la perception journalistique de cette jeunesse « enragée » ? 17 Ibid. 18 Magazine télévisé d’actualité « Zoom » diffusé le 14 mai 1968. 19 Se reporter aux annexes page 21. 20 Adrien Dansette, opus cit. 7
  • 8. II. Présence des médias radiophoniques, directs et médiatisation La médiatisation des évènements de Mai 1968 ou l’omniprésence du média radiophonique Dans l’article « La légende de l’écran noir » 21, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel s’attachent, par une analyse du rôle des médias en temps de crise, à déconstruire l’a priori selon lequel seule la radio aurait couvert l’événement, laissant là la télévision et la presse à la censure gouvernementale. Quand la mémoire collective a construit la réalité binaire d’une radio informatrice et d’une télévision bâillonnée, dans les faits du 2 au 14 mai 1968, sur quinze heures de programmes dédiées à l’information, deux heures ont été consacrées aux évènements, dont une heure et trente minutes de prises de parole politique officielles et trente minutes de reportages sur les manifestations. Il n’en reste pas moins le caractère omniprésent des journalistes et reporters de radios dès les premiers sursauts de la révolte étudiante qui permit, jusqu’au 25 mai, date à laquelle le gouvernement prive les stations de radio publiques et privées de courte fréquence permettant les reportages en direct, de suivre et vivre l’actualité de la contestation, en partie parce que ces dites ondes auraient permis aux manifestants de connaître les déplacements des forces policières. C’est également le seul média que choisit le Général De Gaulle pour son unique allocution annonçant, le 30 mai 1968, la dissolution de l’Assemblée Nationale. Ce choix n’a d’ailleurs rien d’anodin, la radio permettant la dramatisation et rappelant un autre appel, celui du 18 juin 1940, qui devait instaurer la confiance populaire dans la geste gaullienne. « Des évènements de mai-juin 1968, des images et des sons subsistent. Les photos des émeutes du Quartier Latin - notamment celles publiées par Paris Match- où les forces de l’ordre et étudiants s’affrontent, la radio présente sur le terrain transmettant en direct informations, atmosphères, tensions et bruits de la rue […]. De la rue, théâtre des évènements, la radio est l’immédiat écho »22. Et la radio de se révéler à nouveau « comme le grand moyen de communication de masse des temps de crise »23. Qui plus est un temps de crise sociale alors que l’information audiovisuelle, sous la présidence gaullienne, oscille entre contrôle, censures et liberté, entre pouvoir et contre-pouvoir 24. Le 27 juin 1964, la Radio-diffusion Télévision française (RTF) devient l’ORTF, l’Office de Radio-diffusion Télévision française, et est placée de fait sous la tutelle du ministère de l’Information et dirigée par un Directeur général nommé par décret, qui lui-même nomme tous les employés. Dès 1957 et la conférence aux Ambassadeurs du 27 juin « La Radio-diffusion- télévision française, ce qu’elle est, ce qu’elle sera », il est notable que l’information par le biais de la radio et de la télévision est considérée comme faisant partie de la vie publique et politique, et selon le secrétaire d’Etat à l’Information du gouvernement Guy Mollet Gérard Jacquet « est un facteur décisif dans la formation de l’opinion publique ». Soumis à cette présence du politique, les journalistes français à la double tradition littéraire et critique, sont les héritiers d’un système de valeurs qui privilégie le sens critique donné à l’actualité, d’où un réel attachement à la 21Marie-Françoise Lévy, Michelle Zancarini-Fournel, « La légende de l’écran noir - L’information à la télévision en mai-juin 1968 », article paru dans la revue « Réseaux » n°90 CENT, 1998, p. 95-117. 22 Ibid. 23 Marc Martin, « Radio et télévision dans la crise de Mai 1968 », Espoir, mars 1989, p. 74-83. 24 Evelyne Cohen, Marie-Françoise Lévy, « La télévision des Trente Glorieuses - Culture et politique », Paris, CNRS Editions, 2007, p. 15-31. 8
  • 9. question de l’indépendance de l’information 25. Les débats sur l’objectivité des journalistes portent également sur la liberté qui leur est laissée, et participent à leur entrée dans la contestation de mai-juin 1968. Plus de 14 000 employés de l’ORTF seront ainsi considérés comme vacataires durant la durée totale de la grève, jusqu’au 25 mai, protestant contre la censure. Mais au nom de la liberté d’expression et d’information, nombre de journalistes et techniciens de radio et de télévision sont non-grévistes afin d’assurer le service minimum mis en place depuis 1962, notamment pour les journaux d’information. D’autres encore, relativement proches du pouvoir en place ou des positions gaullistes, sont non-grévistes. Au début des évènements de mai-juin 1968, les stations de radio dites « périphériques », Europe 1 et RTL, se distinguent des stations de radios nationales par leur liberté de ton et la qualité de leurs directs, les reporters n’hésitant pas à pénétrer au cœur même des affrontements entre étudiants et forces de l’ordre, afin de restituer avec la plus grande fidélité possible les tensions en présence. L’originalité de l’information diffusée par Europe 1, en décalage avec la manière policée et encadrée par la censure habituelle, pousse les autres stations, et notamment France Inter, à accroître le nombre, et la diffusion, de reportages en direct quand, à la fin des années 1960, la radio consacrait suivant les stations vingt à vingt-cinq pour cents du temps d’antenne aux actualités. Ainsi Jean-Claude Bourret, journaliste pour France Inter, était-il dans le quartier latin le vendredi 3 mai 1968, décrivant tour à tour les violences et les moments d’accalmie : « Eh bien on peut dire qu'ici place de la Sorbonne où je me trouve en ce moment, l'énervement se joint maintenant à la tension qui n'a cessé de croître tout au long de l'après-midi. Depuis plus de trois heures maintenant le boulevard Saint Michel est occupé, tour à tour par les manifestants et par le service d'ordre. 1 000 à 2 000 manifestants ont essayé il y a cinq minutes environ d'élever une barricade avec les pavés du boulevard Saint Michel. Mais les gardiens de la paix ont chargé, et il reste simplement un trou dans la chaussée. Cet après-midi, ces violences ce sont succédées ». France Inter, que d’aucuns considèrent alors comme une « radio d’Etat », démontre dans son traitement de la crise de mai 1968, et particulièrement sur la question étudiante, une volonté d’objectivité informationnelle, accompagnée d’une certaine subversion. Pour exemple, de la même manière est diffusée une longue interview de Daniel Cohn-Bendit, leader de la contestation étudiante, le matin du 3 mai 1968, avant le début des violentes altercations entre policiers et jeunes gens, quand la parole est aussi donnée aux doyens d’universités et aux recteurs d’académie, aux hommes politiques et au Préfet de la police de Paris, mais, élément notable, cette parole n’est pas la même et surtout n’est pas exploitée par les journalistes d’une égale façon. Si par ailleurs l’on considère le rajeunissement de la classe journalistique, et le fait - nouveau car progressif- depuis 1964 que 31,6% de son personnel avaient moins de trente-six ans, et ce de manière plus marquée dans le secteur audiovisuel, avec plus de 78% des journalistes dont l’âge n’excédait pas quarante ans26, quels regards porta-t-elle sur la génération suivante, instigatrice du désordre social ? 25 Christian Delporte, « Histoire du journalisme et des journalistes en France », Paris, PUF, 1995, p. 105-113. 26 Christian Delporte, opus cit. 9
  • 10. La défiance et la fascination que suscite cette jeunesse « enragée » Dans les premiers temps, les étudiants sont qualifiés d’ « enragés », d’ « extrémistes », de « trublions ». L’on se méfie de ces groupes « casqués, armés de hachettes, de barres de fer » qui sont en fait le service d’ordre des étudiants se préparant à parer les coups de groupes comme Occident, minorités d’extrême droite s’en étant pris aux locaux de l’UNEF quelques jours auparavant. Ils sont opposés aux non-violents, à la « grande masse » des étudiants sans histoire, dans une période de l’année traditionnellement dédiée aux examens, aux concours, comme celui cité de l’agrégation. Ainsi le 6 mai 1968, Jean-Claude Bourret sur la place de la Sorbonne reporte-t-il ce fait : « Il y a évidemment énormément de forces de police, il y a des gardiens mobile, il y a des gardiens de la paix, il y a aussi des moniteurs qui sont spécialisés dans la répression d'émeutes de rue. Mais ce qui est le plus navrant si vous voulez dans cette manifestation de ce matin, c'est qu'elle a d'ores et déjà gêné les épreuves d'agrégation d'Histoire et de Géographie. Il y a deux minutes j'ai vu un étudiant tremblant, non pas de peur mais d'énervement, qui m'a dit "Monsieur je passe l'agrégation d'Histoire, vous savez que pour passer une agrégation d'Histoire il faut une tension nerveuse considérable, or j'ai d'abord dû franchir un premier barrage de gardes mobiles, et puis à l'entrée de la salle, il y avait des inspecteurs de police. Je suis extrêmement énervé, je ne sais pas si ça va marcher" ». Le 3 mai 1968 à 19h09 et 19h11 l’auditeur pouvait entendre cette mise en opposition : « Tout l'après-midi le quartier latin, et la place de la Sorbonne surtout, ont été le théâtre de manifestations. Des étudiants extrémistes s'étaient réfugiés dans les locaux de la faculté. Des gendarmes mobiles ont dû pénétrer à l'intérieur pour les en faire sortir » ; « Cette agitation des étudiants a abouti à la fermeture des locaux universitaires, à quelques semaines seulement des examens. Ce contretemps va gêner la grande masse des étudiants qui ne participent pas au mouvement de protestation ». Le 4 mai 1968 dans l’Inter Actualités de 8h, le présentateur Claude Mazaud poursuit cette réflexion : « On se demande évidemment comment une telle minorité réussit à perturber les cours, désorganiser les examens et compromettre les études du plus grand nombre ». Un peu plus tard dans l’Inter Opinion du 4 mai 1968, le doyen Georges Vedel déclarait ce qui suit : « Quand l'étudiant entre à l'université avec le sentiment que la société, à laquelle il se prépare, a une place à lui donner, un rôle à lui faire jouer, il se trouve dans une situation de quelqu'un qui travaille et qui attend de déboucher sur quelque chose. La réforme des études de Droit et de Sciences économiques a mis nos étudiants à peu près dans cette situation. Je ne dis pas que les choses sont parfaites. Je dis simplement qu'à l'heure actuelle un étudiant en Droit ou en Sciences économiques est à peu près assuré de trouver sa place dans la société. Bien entendu si d'une façon qui n'est pas étudiée, on multiplie des voies dans lesquelles les étudiants auront le sentiment qu'ils ne trouveront pas de place dans la société, à moins de la transformer de fond en comble, il est évident que leur but sera de transformer la société. J'ajoute que ce n'est pas sérieux. Car les gens qui transformeront la société, ils sont à l'heure actuelle très probablement dans les laboratoires, en train de travailler ou en train de faire de l'action sérieuse, de l'action politique et militante et non pas probablement en train de se livrer à ceci. Ceci n'est pas fait pour condamner les étudiants, mais je crois qu'il ne faudrait pas confondre un problème qui est un problème en partie parisien, et en partie des facultés des Lettres, un problème général de l'université française ». 10
  • 11. « Ceci » désigne ici les violences perpétrées durant les manifestations, d’une rare intensité. Mais, si l’on en croit le tract étudiant du samedi 4 mai 1968 et une affiche prônant « La révolution culturelle contre une société de robots »27, le refus du passage des examens ne serait pas envisagé dans une perspective velléitaire ou oisive, sinon dans une volonté de se différencier d’une société de « robots » construits sur le même modèle, validé et entériné par un système universitaire désormais obsolète. Extrait du tract étudiant du samedi 4 mars 1968 : « Nous refusons cet avenir de chiens de garde ; Nous refusons les cours qui nous apprennent à le devenir. Nous refusons les examens et les titres qui récompensent ceux qui ont accepté d’entrer dans le système. » Est donc établie une différenciation entre les élèves de Sciences, Droit et médecine, et les étudiants en Lettres et Sciences humaines, et rien n’indique que les considérations des étudiants manifestants sont prises en compte ou qu’on leur accorde une quelconque légitimité. Sans doute le caractère violent de la revendication lui retire-elle le crédit que les étudiants cherchaient à lui donner. Sans doute aussi est-il possible d’être peu nombreux à porter une vision juste, sans que la vision, privée d’adhésion large, soit considérée comme erronée. Alain Peyrefitte, alors ministre de l’Education Nationale, interrogé par Yves Mourousi le 4 mai 1968, au lendemain des premiers affrontements entre jeunes et forces de l’ordre, déclare : « Il y a à l'heure actuelle 514 000 étudiants en facultés et 91 000 étudiants dans les grandes écoles et les classes préparatoires aux grandes écoles, les instituts universitaires de technologie. Cela fait 605 000. On ne dit absolument rien des 600 000 qui travaillent sérieusement et c'est beaucoup d'honneur qu'on fait à ces quelques trublions de parler d'eux comme s'ils représentaient la jeunesse française. C'est donc une agitation assez limitée, et nous pensons que dans le courant de la semaine prochaine les cours pourraient reprendre, sauf dans telle ou telle discipline où l'agitation se maintiendrait. » Les prises de parole du ministre de l’Education Nationale en ce temps social troublé permettent de constater la quasi absence du politique à la radio et à la télévision. L’exécutif n’est de fait représenté que par Alain Peyrefitte. Le Premier ministre Georges Pompidou est en voyage officiel en Iran puis en Afghanistan, et le Président de la République, le général de Gaulle, n’intervient officiellement que par l’allocution radiophonique du 30 mai 1968. Ce vide médiatique appuie d’avantage le sentiment d’impuissance général face au déferlement d’une violence civile inédite. Les étudiants manifestants forment une jeunesse médiatisée, un nouvel objet médiatique faiseur d’histoire, provoquant une certaine forme de fascination chez les reporters de radio incrédules et conscients tout à la fois de participer à un événement sans précédent, qu’ils feront événement historique. Jean-Claude Bourret dépêché à la Sorbonne le vendredi 3 mai décrit autant que faire se peut ce qu’il voit. Un récit en pointillés et une certaine emphase, ponctué de temps de pause et de moments d’hésitation. En fond sonore retentissent sifflets et cris, le bruit saccadé de gens courant en tous sens et gagnés peu à peu par la panique. "C’est extraordinaire ce qu’il se passe ici ! C’est extraordinaire ! Les étudiants sont maintenant pris entre deux feux car venant du bas 27 Se reporter aux annexes, page 24. 11
  • 12. du boulevard Saint Michel il y a maintenant d'autres CRS qui remontent ! Les policiers chargent maintenant ! C'est absolument extraordinaire ce qu'il se passe ici ! Nous sommes en plein boulevard Saint Germain, et trois fois les manifestants ont chargé les CRS, trois fois les CRS ont reculé. Et maintenant, en direct comme vous le disiez, les CRS chargent ! [bruits de coups de feu, de cris] Je suis en plein dans la charge des CRS, ils contre-attaquent tandis que les pierres volent autour de nous, que les grenades explosent, c'est extraordinaire ce spectacle ! Et à deux pas de là les manifestants refluent. Autour de moi les pierres tombent de tous les côtés. Vous entendez les CRS qui crient pour s'aider mutuellement. Mais maintenant c'est une scène d'émeute extraordinaire ! » De même dans l’Inter Actualités de 7h du 7 mai 1968 l’on pouvait entendre ce récit de la nuit passée : « Dans ce quartier les forces de police ont eu en face d'elles environ 10 000 étudiants, parmi lesquels des lycéens. C'est là vraiment que la manifestation a pris l'allure d'une émeute. La violence a été inouïe. Les autobus et les voitures renversés, incendiés, des milliers de pavés et grenades lacrymogènes volaient dans l'air. Pendant plusieurs heures policiers et manifestants se sont fait face, avançant et reculant tour à tour. » Une jeunesse turbulente, qui est capable de céder à la violence, et à qui l’on n’accorde la parole à l’antenne qu’avant les altercations du 3 mai 1968, avec notamment l’interview de Daniel Cohn- Bendit place de la Sorbonne. Ensuite il s’agira d’une jeunesse dont on parle et disserte, mais qui est absente des débats la concernant. Les Inter Opinion et Inter Panorama qui seront consacrés à la question étudiante du 3 au 10 mai 1968 se feront sans qu’aucun des représentants du mouvement du 22 mars ou aucun des nouveaux manifestants ne soient présents. Leur absence est d’autant plus notable que d’autres jeunes peuvent accéder à l’antenne, non dans le cadre de débats, mais dans celui d’entretiens oraux insérés dans les journaux radiophoniques. Seuls sont entendus le 7 mai 1968 dans l’Inter Actualités de 19h les étudiants non-violents qui se détachent des moyens de contestation employés par les manifestants, tout en approuvant la légitimité des revendications liées aux structures de l’université, qu’ils estiment nécessaire de réformer. Une jeunesse nouvellement pensée, et récemment considérée, avec laquelle les journalistes de radio entretiennent donc durant ces « émeutes » un rapport ambivalent, voire ambigu. 12
  • 13. III . Mai 68 : preuve de la perception évolutive de la jeunesse ? Une jeunesse en rupture, pensée et nouvellement considérée « Ils errent aux portes de la société… dans un terrain vague entre les jeux puérils et la cité travailleuse des adultes »28 . Voilà comment Epistémon, pseudonyme choisi par un professeur de psychologie de l’université de Nanterre, dépeint, avec une certaine poésie, les étudiants qui ne sont plus des enfants, et pas tout à fait des adultes, à qui, même s’ils n’ont n’en pas toujours conscience, l’expérience fait défaut. L’histoire culturelle et sociale de la jeunesse, en pleine expansion, permet de constater que cet âge est avant tout pensé comme un passage, fortement ritualisé, entre l’enfance et l’âge adulte. Longtemps l’enfant n’est pas une personne à part entière, il est objet d’amusement, de divertissement pour les élites, une charge pour les autres. Au Moyen-Age, l’idée même que la jeunesse soit distincte de l’âge adulte n’a pas de réalité. C’est seulement à partir de la Renaissance, et jusqu’au XVIIIème siècle, que le concept d’enfance se serait développé29 . Au début du XIXème siècle, l’« invention » et la « construction » de la jeunesse dessine une nouvelle société, dans laquelle les jeunes représentent un pouvoir départi des autres âges, auquel on s’intéresse autant qu’on s’en défie. Tout au long du XXème siècle se constitue une « science de l’adolescence », un véritable discours développé autour de la jeunesse. Les tentatives de compréhension prennent corps dans les courants psychologiques et psychanalytiques, sociologiques et anthropologiques. En 1909 paraissent L’adolescence : étude de psychologie et de pédagogie30 , de Gabriel Compayre et la Contribution à la pédagogie de l’adolescent31 de Pierre Mendousse. Il faut également citer les psychanalystes comme Jacques Lacan, Françoise Dolto –notamment Psychanalyse et pédiatrie32 , paru en 1939, et Didier Lagache, ainsi que les sociologues Jean-Claude Passeron, Pierre Bourdieu et Olivier Galland, qui établissent par leurs travaux le malaise causé par une remise en cause de l’autorité et de la place des adultes vieillissants par le mythe consacré de la jeunesse. Les jeunes deviennent sujets d’études. On s’intéresse à leur « moi » intérieur, à leur imagination, on idéalise cet excès d’intériorité, et l’on s’attarde sur les sentiments tels que la frustration, l’insatisfaction, la mélancolie de ces jeunes gens qui prennent peu à peu conscience que la vie rêvée ne pourra être vécue. Ce désenchantement est loin du « mal du siècle » précédemment développé : il ne s’agit plus d’un jeune qui se sent socialement inaccompli, mais d’un sujet dont le monde intérieur riche et développé ne coïncide pas, temporairement, au monde réel. La figure de l’étudiant est l’une des figures de cette jeunesse nouvellement pensée, de plus en plus nombreuse. Quand au XIXe siècle l’on comptait 3 000 étudiants en France, l’on en dénombre plus de 605 000 en 1968. Une jeunesse en rupture culturelle, qui écoute du rock, idolâtre James Dean, Marlon Brando et les blousons noirs, et est influencée par les mouvements post-romantiques beatnik et hippie33 . Une « Nouvelle Vague » culturelle et cinématographique, 28 Epistémon, « Ces idées qui ont ébranlé la France », Nanterre, 1968. 29 Philippe Ariès, « L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime », Paris, Seuil, 1973. 30 Garbiel Compayre, « L’adolescence : étude de psychologie et de pédagogie », Université de Californie, F. Alcan, 1909. 31 Pierre Mendousse, « Contribution à la pédagogie de l’adolescent », Paris, s.n., 1909. 32 Françoise Dolto, « Psychanalyse et pédiatrie », Paris, Seuil, 1976. 33 François Dubet, « La galère : jeunes en survie », Paris, Points, 2008. 13
  • 14. qui entre autres choses dénigre un « cinéma bourgeois », une société bourgeoise, un monde auquel elle souhaite se soustraire. Une rupture idéologique et culturelle, que Pascal Ory décrit dans L’entre-deux-Mai - Histoire culturelle de la France : « Sous les pavés du pouvoir gisait une culture, et sous le sable toute une civilisation enfouie, faite d’un refus de la maîtrise, d’une reconsidération des hiérarchies admises, d’une exaltation de la spontanéité créatrice, qui allait marquer tous les débats ultérieurs, quels qu’en fussent les participants »34 Pour Olivier Galland, mai 1968 correspondrait à une explosion de la culture juvénile et aussi à un désir, le besoin d’émancipation de la jeunesse, à « l’abolition du statut de mineur »35, et pour Edgar Morin, à une véritable irruption de la jeunesse sur l’agora, « une sorte de 1789 socio-juvénile »36. « Dans toutes les révolutions du XIXe siècle, [les étudiants] n’ont servi que d’appoint, sans exercer une influence décisive. En revanche, la révolte de mai a été leur œuvre dans la rue, parce qu’une partie importante d’entre eux formaient un groupe homogène animé d’un esprit commun » 37. Par ailleurs, quand les révoltes étudiantes du XIXe siècle dépassaient rarement les limites permises et étaient accueillies avec une relative indulgence, en mai 1968 l’expérience est inédite. L’étudiant contemporain est en effet doué d’une maturité intellectuelle et physique supérieures en tous points à celles de ses aînés. Une jeunesse en rupture donc, déconcertante et déroutante pour les adultes chargés de leur éducation ou de leur apprentissage, qui fascine et interroge. En témoigne la discussion captée par les micros de France Inter le 9 mai 1968, faite de retenue et de tension, entre un professeur et père d’un manifestant, et le Préfet de police de Paris, M. Maurice Grimaud, alors que la police fait barrage et empêche les étudiants de revenir vers le quartier latin : « Le professeur - Ce ne sont pas des enfants. M. le Préfet - Oui, monsieur le professeur, ce ne sont sûrement pas des enfants, mais nous avons tous vécu des évènements, vous et moi, vendredi et hier, qui sont des faits que nous déplorons tous mais qui ont été particulièrement dramatiques. Il y a eu des affrontements extrêmement vifs et violents, et j'estime que au quartier latin aujourd'hui il est plus sage et plus raisonnable d'éviter ces rencontres. Le professeur - M. le Préfet de police, ce sont nos enfants. Mon fils a manifesté hier. Ce n'est pas une tête brûlée. C'est parce que la Sorbonne a été fermée, et cela pour la première fois de son histoire [le préfet tente de lui répondre, le professeur hausse le ton] et j'estime que mon fils a eu raison de manifester ! M. le Préfet - Monsieur le professeur encore une fois, ne nous prenons pas... Le Professeur - Mais non mais je vous dis cela parce qu’ils veulent revenir dans leur quartier et je pense que véritablement la police montrerait un esprit vraiment très… comment dire ? Très ouvert, si elle leur permettait de descendre le boulevard Saint Michel, plutôt que d'adopter une attitude fermée devant cette jeunesse qui aujourd'hui nous pose à tous des problèmes ». Une jeunesse française et européenne qui pose problème, fait « sécession » car selon David Rousset 38 dans l’Inter Panorama du 4 mai 1968 « C'est d'abord foncièrement la même opposition aux régimes établis, à la société établie, la même opposition aux traditions qui organisent l'enseignement dans cette société établie. La même volonté de porter la clarté sur le rôle de la 34 Pascal Ory, L’Entre-deux-Mai – Histoire culturelle de la France. Mai 1968 - Mai 1981, Paris, Seuil, 1983. p. 13 35 Olivier Galland, « Sociologie de la jeunesse », Paris, Armand Colin, 2007. 36 Edgar Morin, « Le Paradigme perdu : la nature humaine », Paris, Seuil, 1973. 37 Adrien Dransette, opus cit. p. 26 38David Rousset, écrivain et militant politique français (1912-1997). Résistant déporté, il a écrit deux ouvrages sur les camps de concentration : L’univers concentrationnaire et Les jours de notre mort. «Gaulliste de gauche», il est élu député UDR de l’Isère en juin 1968. 14
  • 15. jeunesse intellectuelle dans la société d'aujourd'hui. La même exigence de pouvoir disposer des voies qui correspondent aux qualifications. La même volonté enfin d'être un courant politique majeur reconnu comme tel et qui s'oppose à toutes les formations traditionnelles ». Une jeunesse qui suscite intérêt et défiance, et que les journalistes de presse et de l’audiovisuel, à quelques rares exceptions, peinent à comprendre. En cela la perception contemporaine qu’avaient de ces jeunes et de ces jeunesses les journalistes de radio a pu induire, ou du moins influencer, la construction de l’information liée aux évènements de mai et juin 1968. Une construction de l’information en temps de crise sociale Une méconnaissance des enjeux des jeunesses d’alors et de leurs conditions de vie et d’apprentissage pousserait à ne voir en ces mouvements de révolte, d’une violence considérable et spectaculaire, que des actes de vandalisme et une remise en cause de l’ordre établi par de petits groupes isolés, quand l’insurrection sert des revendications sinon passées sous silence. René Rémond39, interrogé par Yves Mourousi le 6 mai 1968 dans Inter Panorama, considère ainsi les jeunes « isolés » : « l'agitation est le fait de quelques centaines à Nanterre, de quelques milliers vendredi dernier à la Sorbonne », explique-t-il. A la question « Peut-il y avoir selon vous une extension de ce mouvement du côté des travailleurs, et des jeunes travailleurs ? » René Rémond répond : « Personnellement, je ne le crois guère. C'est une des préoccupations des intéressés, notamment ceux qui se rattachent à l'exemple de la Révolution chinoise. Je me suis même laissé dire que certains d'entre eux allaient travailler en usines, ils essaient d'établir le contact. Il suffit du reste de lire telle ou telle des affiches placardées sur les murs de Nanterre ces derniers jours pour voir que c'est une de leurs préoccupations. Ils déplorent de ne pas arriver à établir de contact, reprochent en partie à la CGT et au Parti Communiste de faire bonne garde. De fait je crois savoir que toutes les tentatives, soit sur les marchés auprès des ménagères, soit à la sortie des usines pour expliquer la situation et pour distribuer des tracts se sont dans l'ensemble heurtés ou à l'hostilité ou à un scepticisme railleur de la part des travailleurs. Il faut bien dire que les chances objectives pour ce mouvement de déboucher du coté des travailleurs me paraissent très minces, car aux yeux de la masse des travailleurs, les étudiants apparaissent comme des privilégiés, à commencer par ceux qui sont logés dans des conditions avantageuses dans les résidences universitaires. Si j'en juge par les seuls éléments qui représentent les travailleurs et les salariés dans la faculté, c'est-à-dire le petit personnel, il n'y a probablement dans la faculté aucun élément qui juge aussi sévèrement les Enragés que ceux-là. […] Je crois qu'il y a là un indice que l'on peut retenir comme une preuve qu'il sera très difficile à ce mouvement de déboucher en direction des masses laborieuses ». René Rémond, éminent historien et politologue, partisan d’une écriture du temps présent, est alors professeur à l’université de Nanterre, dans laquelle des cours ont été perturbés, les locaux occupés, l’ordre troublé. Son opinion dépend ici, semble-t-il, de sa position d’enseignant qui a argument d’autorité morale et scientifique sur les étudiants à qui il enseigne, et cela dans un 39 René Rémond, historien et politologue français (1918-2007). Il devient membre de l’Académie française en 1998. 15
  • 16. certain antagonisme avec de nombreux autres professeurs et enseignants du secondaire qui rapidement après l’irruption des forces policières à la Sorbonne soutiennent les étudiants, comme le rappelle un professeur d’université au micro de Raymond Tortora le 8 mai 1968 à la Faculté des sciences : « Je voudrais simplement insister sur l'importance de la participation des professeurs à ce mouvement. En général la presse a oublié de mentionner hier qu'il y a eu plus de 400 enseignants de Nanterre et de la Sorbonne ; ceci me paraît important ». Le choix de France Inter d’interroger René Rémond relève d’une volonté d’expliciter ce mouvement, dans une période ou il est difficile de jauger l’importance de la crise, et de construire l’information à partir de la confrontation des points de vue divers. Il est difficile en effet pour un média au « rôle social d’agenda »40 de construire une information dans une période de crise au sens étymologique du terme, qu’elle soit politique, sociale ou technologique. Le crisis latin, dont le nom commun français « crise » est dérivé, renvoie à la notion de « phase décisive », désignant initialement un état pathologique, et par extension une phase, une période charnière. Dès les premières heures des troubles estudiantins de 1968, les journalistes de radio ont une pleine conscience qu’il y aura désormais un « avant » et un «après» mai 1968, et qu’ils participent à la construction d’un événement historique, notamment par le biais des nombreux reportages effectués en direct, aux côtés des manifestants et face aux forces de l’ordre. David Rousset, Inter Panorama du 4 mai 1968 « L'année 1968, qui n'a pas encore achevé son premier semestre, sera certainement caractérisée dans l'histoire par des évènements considérables ». Inter Actualités 8h du 4 mai 1968 « Jamais la faculté des lettres n'avait été fermée, il y avait eu des mesures de suspension des cours pendant la guerre en médecine et en droit, mais jamais encore à la Sorbonne. Il est vrai que les scènes de violence ont été particulièrement brutales hier aux alentours du boulevard Saint Michel et que le mot d'émeutes peut convenir ». Pierre Charpentier, Inter Actualités du 8 mai 1968 : « Vers quoi allons-nous ? Vers la détente ? Ou vers une aggravation ? Nous verrons les différents éléments de cette journée qui sera peut être décisive. » Lors d’une crise telle que fut celle de mai 1968, une certaine « politique de l’urgence » 41 prend le pas sur les codes journalistiques. L’enjeu est de relayer l’information le plus rapidement, et le plus précisément possible. Les reporters dépêchés sur les lieux doivent recueillir les premiers témoignages, confirmant les informations des agences de presse. Par conséquent il est difficile pour les reporters, relais d’information, devenant eux-même prismes, de retranscrire une réalité objective. Il s’agira alors de recueillir un certain nombre de points de vue, dans le cas d’une crise sociale, d’experts, scientifiques ou responsables administratifs, pédagogiques et politiques, puis de les comparer, les majorant, les minorant. Marie-Noëlle Sicard explique ainsi que la vérité journalistique est, en opposition à la vérité scientifique empirique, un « équilibre entre les points de vue opposés dans un conflit socialement évocateur »42. Peter Sandman, dans une étude menée sur les risques environnementaux et leur communication43, note que pour le journaliste, 40 Marie-Noëlle Sicard, « Entre médias et crises technologiques, les enjeux communicationnels », Paris, Presse universitaire Septentrion, 1998. 41 Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber, 1996. 42 Marie-Noële Sicard, op. cit. 43Peter M. Sandman, Explaining environnemnt risk : some notes on environmental risk communication, Environmental Communication Research Program, Rutgers University, 1986. 16
  • 17. l’objectivité est assimilée à l’arbitrage. Jugement guidé par des critères préétablis, il détermine quel fait d’actualité sera fait événement, quels témoignages « crédibles » seront considérés. Parce qu’il n’existe pas de vérité ou de moyen d’y accéder, les journalistes ont donc pour mission de couvrir au mieux les crises et accidents, respectant l’équilibre des différents points de vue recueillis. Pour Jean-François Sirinelli, Mai 68 est ainsi « la première crise française de l’ère médiatique ». Les faits se sont en effet vus conférer une densité historique par la présence même des médias, qui ont mis en lumière les personnalités charismatiques des leaders étudiants, reconstituant les violences dont ils étaient témoins, tout en altérant la réalité objective. Il ne s’agit pas là, pour Sirinelli, d’une amplification des faits d’actualités mais d’une « recomposition du réel » 44 par leur diffusion radiophonique. Cette réflexion prend sens si l’on considère que le réel altéré prend aussi forme dans la logique de composition des différents journaux radiophoniques d’information. Les turbulences du quartier latin précédaient, ou -le plus souvent- suivaient les actualités de la guerre du Vietnam, conflit long et violent, qui a nourri les imaginaires des auditeurs et acteurs de la crise sociale, premier conflit militaire à dimension médiatique planétaire, se constituant en images et en sons retranscrits chaque jour à heure de grande audience. Mai 1968 se serait par là-même inscrit dans les imaginaires présents et futur par sa médiatisation, « désormais nécessaire à l’irruption de l’Histoire » 45. 44 Jean-François Sirinelli, « Les Vingt Décisives » - le passé proche de notre avenir. 1965-1986, Paris, Fayard, 2007. p. 107-122 45 Ibid 17
  • 18. La construction radiophonique des premiers temps de l’événement « Mai 68 », riche, complexe et ambivalente, a donc été faite autour de la figure nouvelle et en pleine évolution d’une jeunesse révoltée contre l’ordre établi, contre une société qu’elle considère comme bourgeoise, impérialiste, belligérante et répressive. Loin d’être un mouvement romantique, il s’agit ici de revendications fortement et intrinsèquement politisées. Les journalistes de radio, comme leurs confrères de la presse et de la télévision, construisent une actualité faite de reportages en direct, de réflexions développées lors de débats et d’intervention des corps enseignants, administratifs et politiques. Une information reconstruite, un réel réinventé pour les besoins de la mise en scène informationnelle faisant écho aux grands conflits militaires d’alors. Une médiatisation qui décline l’insurrection étudiante pour en dégager les contradictions, et les aspirations profondes, souvent mésinterprétées. Une médiatisation qui a participé à faire des évènements de mai-juin 1968 une singularité française quand le caractère universel des insurrections étudiantes à l’échelle internationale permettait de décrire une mise en accusation d’un système capitaliste à l’Ouest, et d’un système bureaucratique à l’Est, dans un monde divisé par deux modèles idéologiques, politiques, économiques et sociaux irréductibles l’un à l’autre. Une médiatisation enfin qui participe à la légitimation des « idées de Mai », qui, longtemps restées marginales, sont, selon Pascal Ory, respectabilisées a posteriori par l’élection de François Mitterrand en mai 198146. Une révolte d’enfants des Trente Glorieuses, spectaculaire et mise en scène par bien des aspects qui la nuit du 10 au 11 mai 1968, devait s’étendre à une population soutenant les étudiants face à la violence de la répression policière. Et devenir l’une des crises sociales françaises, de par son ampleur et sa durée, les plus marquantes, et les plus médiatisées, de la seconde moitié du XXe siècle. Le samedi 4 mai 1968, David Rousset conclut ainsi l’émission Inter Panorama : « Il s'agit de l'avènement sur la scène internationale d'une nouvelle génération qui porte la revendication de la transformation sociale et c'est dans ces termes qu'il faut entendre ces jeunes gens qui sont en train de former ce que dans vingt ans d'ici les hommes de quarante ou de quarante-cinq ans seront pour qu'on puisse traiter avec eux, pour qu'on puisse discuter sérieusement avec eux des solutions indispensables. C'est un problème sur lequel nous aurons bien des occasions de revenir ». 46 Pascal Ory, « L’entre-Deux-Mai - Histoire culturelle de la France. Mai 1968-Mai 1981 », Paris, Seuil, 1983. 18
  • 19. Bibliographie sélective Histoire culturelle du contemporain Cohen Evelyne, Lévy Marie-Françoise, « La télévision des Trente Glorieuses - Culture et politique », Paris, CNRS Editions, 2007 Cantier Jacques, « Histoire culturelle de la France au XXe siècle », Paris, Ellipses, 2011. Delporte Christian, « Histoire du journalisme et des journalistes en France », Paris, PUF, 1995. Ory Pascal, « L’Entre-deux-Mai - Histoire culturelle de la France. Mai 1968 - Mai 1981 », Paris, Seuil, 1983. Sirinelli Jean-François, « Les Vingt Décisives » - le passé proche de notre avenir. 1965-1986, Paris, Fayard, 2007. Histoire culturelle de la jeunesse Philippe Ariès, « L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime », Paris, Seuil, 1973. Compayre Gabriel,« L’adolescence : étude de psychologie et de pédagogie », Université de Californie, F. Alcan, 1909. Dolto Françoise, « Psychanalyse et pédiatrie », Paris, Seuil, 1976. Dubet François, « La galère : jeunes en survie », Paris, Points, 2008. Galland Olivier, « Sociologie de la jeunesse », Paris, Armand Colin, 2007. Mendousse Pierre, « Contribution à la pédagogie de l’adolescent », Paris, s.n., 1909. Morin Edgar, « Le Paradigme perdu : la nature humaine », Paris, Seuil, 1973. Sirinelli Jean-François, « Les baby boomers, une génération. 1945-1969 », Paris, 2003. La construction d’un événement médiatique Sicard Marie-Noëlle, « Entre médias et crises technologiques, les enjeux communicationnels », Paris, Presse universitaire Septentrion, 1998. Bourdieu Pierre, « Sur la télévision », Paris, Liber, 1996. Sandman Peter M., Explaining environnemnt risk : some notes on environmental risk communication, Environmental Communication Research Program, Rutgers University, 1986. Les évènements de mai-juin 1968 Audigier François, « Le malaise des jeunes gaullistes en mai 1968 », article paru dans la revue « XXe siècle », avril-juin 2001. Jacques Capdevielle, René Mouriaux, « L’entre-deux de la modernité. Histoire de trente ans », Paris, Presse de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 1988. Adrien Dansette, « Mai 1968 », Paris, Plon, 1971. Epistémon, « Ces idées qui ont ébranlé la France », Nanterre, 1968. Bruno Groppo « Mai 1968 dans le contexte international », in René Mouriaux, Annick Percheron, Antoine Prost, Danielle Tartakowsky (dir.), « 1968 - Exploration du mai français. Tome 1 : Terrains », Paris, L’Harmattan coll. Logiques sociales, 1992. Lévy Marie-Françoise, Zancarini-Fournel Michelle, « La légende de l’écran noir - L’information à la télévision en mai-juin 1968 », article paru dans la revue « Réseaux » n°90 CENT, 1998. Martin Marc, « Radio et télévision dans la crise de Mai 1968 », Espoir, mars 1989. « Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un début continuons le combat ». Cahiers libres 124, Paris, François Maspero éditeur, 1968. 19
  • 20. Sources audiovisuelles . «Zoom», réalisé du 3 au 13 mai 1968 et diffusé le 14 mai 1968. . Inter Actualités 7h du vendredi 3 mai 1968 Inter Actualités 13h du vendredi 3 mai 1968 Inter Actualités 19h du vendredi 3 mai 1968 Inter Actualités 20h du vendredi 3 mai 1968 . Inter Actualités 7h du samedi 4 mai 1968 Inter Actualités 13h du samedi 4 mai 1968 Inter Actualités 20h du samedi 4 mai 1968 Inter Panorama du samedi 4 mai 1968 Inter Opinion du samedi 4 mai 1968 . Inter Actualités 7h du dimanche 5 mai 1968 Inter Actualités 8h du dimanche 5 mai 1968 Inter Actualités 13h du dimanche 5 mai 1968 Inter Actualités 20h du dimanche 5 mai 1968 . Inter Actualités 7h du lundi 6 mai 1968 Inter Actualités 13h du lundi 6 mai 1968 Inter Actualités 19h du lundi 6 mai 1968 Inter Actualités 20h du lundi 6 mai 1968 Inter Panorama du lundi 6 mai 1968 . Inter Actualités 8h du mardi 7 mai 1968 Inter Actualités 13h du mardi 7 mai 1968 Inter Actualités 19h du mardi 7 mai 1968 Inter Actualités 20h du mardi 7 mai 1968 Inter Actualités 7h du mercredi 8 mai 1968 Inter Actualités 8h du mercredi 8 mai 1968 Inter Actualités 13h du mercredi 8 mai 1968 Inter Actualités 20h du mercredi 8 mai 1968 . Inter Actualités 8h du jeudi 9 mai 1968 Inter Actualités 13h du jeudi 9 mai 1968 Inter Actualités 19h du jeudi 9 mai 1968 . Inter Actualités 7h du vendredi 10 mai 1968 Inter Actualités 13h du vendredi 10 mai 1968 Inter Actualités 19h du vendredi 10 mai 1968 Inter Actualités 20h du vendredi 10 mai 1968 20
  • 21. Annexes Annexe 1. Tract tiré par les étudiants de la faculté de Nanterre pour une conférence sur W. Reich. Source : « Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un début continuons le combat ». Cahiers libres 124, Paris, François Maspero éditeur, 1968. « Qu’est-ce que le chaos sexuel ? - C’est faire appel dans le lit conjugal à la loi du devoir conjugal - C’est contracter une liaison sexuelle à vie sans avoir connu sexuellement auparavant le partenaire. - C’est « coucher » avec une fille prolétarienne parce qu’elle ne « vaut guère mieux » et en même temps ne pas exiger « une telle chose » d’une fille « convenable ». - C’est la lubricité d’une vie de prostitution sordide ou l’attente, par suite d’abstinence, de la « nuit de noces ». - C’est faire culminer la puissance virile dans la défloration. - C’est à quatorze ans peloter mentalement avec avidité de haut en bas toute image de femme à moitié nue et ensuite, à vingt ans, entrer en lice comme nationaliste pour la « pureté et l’honneur de la femme ». - C’est rendre possible l’existence de détraqués et inculquer leurs fantasmes pervers à des dizaines de milliers de jeunes. - C’est punir les jeunes pour délit d’auto-satisfaction et faire croire aux adolescents qu’ils perdent, par éjaculation, de la moelle épinière. - C’est tolérer l’industrie pornographique. - C’est exciter les adolescents par des films érotiques, en retirer des bénéfices, mais leur refuser l’amour naturel en faisant appel, par dessus le marché, à la culture. Ce que n’est pas le chaos sexuel. - C’est désirer par amour réciproque l’abandon sexuel mutuel sans tenir compte des lois établies et des préceptes moraux, et agir en conséquences. - C’est libérer les enfants et les adolescents des sentiments de culpabilité sexuels et les laisser vivre conformément aux aspirations de leur âge. - C’est ne pas se marier ou se lier durablement. - C’est ne mettre au monde des enfants que lorsqu’on les désire et peut les élever. - C’est ne pas réclamer à quelqu’un le droit à l’amour ou à l’abandon sexuel. - C’est ne pas tuer le partenaire par jalousie. - C’est ne pas avoir de rapports avec de prostituées, mais avec des amies de son propre milieu. - C’est ne pas faire l’amour sous des portes cochères comme les adolescents dans notre société, mais désirer le faire dans des chambres propres et sans être dérangés. - C’est enfin ne pas maintenir un mariage malheureux ou éreintant par scrupule moral, etc… Le bavardage culturel ne cessera pas et le mouvement culturel révolutionnaire ne vaincra pas si ces questions ne sont pas résolues. (Manifeste de Reich, paru dans l’organe Sexpol en 1936) » 21
  • 22. Annexe 2. Tract tiré par les étudiants de la faculté de Nanterre le samedi 4 mai 1968. Ratissages au Quartier latin. Source : « Mouvement du 22 mars. Ce n’est qu’un début continuons le combat ». Cahiers libres 124, Paris, François Maspero éditeur, 1968. « Samedi 4 mai 1968. . Presse + université + flic + patronat = répression. Pourquoi les étudiants sont « enragés ». Les journaux parlent des « enragés », d’une jeunesse « dorée » qui tromperait son oisiveté en se livrant à la violence, au vandalisme. Quel est le but de ces articles ? Un seul : couper les étudiants des travailleurs, caricaturer leur combat, les isoler pour mieux les bâillonner. Les 3 000 étudiants qui se sont heurtés vendredi pendant cinq heures à la police sont-ils réellement la poignée de trublions dont parle le ministre de l’Education nationale Peyrefitte , NON. Nous nous battrons… parce que nous refusons de devenir - des professeurs au service de la sélection dans l’enseignement, dont les enfants de la classe ouvrière font les frais. - des sociologues fabricants de slogans pour les campagnes électorales gouvernementales. - des psychologues chargés de faire « fonctionner » les « équipes » de travailleurs « selon les meilleurs intérêts des patrons ». - des scientifiques dont le travail de recherche sera utilisé selon les intérêts exclusifs de l’économie de profit. Nous refusons cet avenir de « chien de garde ». Nous refusons les cours qui nous apprennent à le devenir. Nous refusons les examens et les titres qui récompensent ceux qui ont accepté d’entrer dans le système. Nous refusons d’être recrutés par ces « mafias ». Nous refusons d’améliorer l’université bourgeoise. Nous voulons la transformer radicalement afin que désormais elle forme des intellectuels qui luttent aux côtés des travailleurs et non contre eux… Nous voulons que les intérêts de la classe ouvrière soient défendus à l’intérieur de l’université. Ceux qui veulent nous séparer des travailleurs vont à l’encontre des intérêts de la classe ouvrière et de ceux qui veulent lutter avec elle… Où que vous soyez, où que nous soyons, mobilisons-nous tous contre la répression bourgeoise… » 22
  • 23. Annexe 3 . Affiche mai 1968 « Révolution culturelle contre une société de robots » 23
  • 24. Annexe 4. Retranscription de l’Inter Panorama du 4 mai 1968 . David Rousset Source : INA « L'année 1968, qui n'a pas encore achevé son premier semestre, sera certainement caractérisée dans l'Histoire par des évènements considérables. Il est tout à fait vain, évidemment pour nous qui les vivons, de vouloir établir entre ces évènements une sorte de discrimination, de hiérarchie des valeurs. Il est vrai que l'effondrement des structures politiques administratives de ce qui fut l'empire stalinien dans cette immense région de l'Est européen acquerra une signification tout à fait extraordinaire lorsque l'on réfléchira sur les transformations de l'Europe. Et de même l'apparition dans cette zone de directions nouvelles, de forces révolutionnaires nouvelles et d'une recherche systématique d'un socialisme authentique. Cependant aujourd'hui ce n'est point de ces évènements que j'aimerais vous parler, mais d'un autre sur lequel déjà j'ai attiré votre attention, et qui est caractérisé par ce que j'appellerais la sécession de la jeunesse européenne. En 1968, la jeunesse européenne a fait sécession. Et à l'intérieur de cette jeunesse les étudiants apparaissent comme l'aile dirigeante, et en quelque sorte la force de frappe de cette opposition. Premier trait : cette sécession de la jeunesse européenne est générale et simultanée. Les foyers sont au même moment Paris, Londres, Stockholm, Berlin, Varsovie, Prague, Rome, Madrid. Dès l'apparition des jeunes révolutionnaires sur la scène politique de l'Europe, les divisions antérieures se trouvent effacées. Et ceci non seulement parce que le mouvement est général mais parce que entre ce qu'il se passe à Londres et à Varsovie, à Paris et à Prague, à Rome et à Madrid, il y a convergence. C'est d'abord foncièrement la même opposition aux régimes établis, à la société établie, la même opposition aux traditions qui organisent l'enseignement dans cette société établie. La même volonté de porter la clarté sur le rôle de la jeunesse intellectuelle dans la société d'aujourd'hui. La même exigence de pouvoir disposer des voies qui correspondent aux qualifications. La même volonté enfin d'être un courant politique majeur reconnu comme tel et qui s'oppose à toutes les formations traditionnelles. L'autre caractère de cette convergence et qui en montre le sérieux, c'est que à Berlin, à Paris, à Varsovie ou à Prague, ces jeunes mènent un combat sur deux fronts. Ils s'opposent à la société pour l'Ouest capitaliste, pour l'Est bureaucratique. Mais à l'Est et à l'Ouest, ils poussent simultanément la critique de ces deux formations et cette double réflexion qui anime les cercles de ces mouvements, c'est précisément ce qui les apparente politiquement, ce qui fait leur originalité. Ils dépassent par là-même les cadres des anciens partis, qu'ils soient de gauche ou de droite. Pour eux il y a une conjonction entre la société capitaliste et la société bureaucratique et ils refusent les deux sociétés, cherchant une voie nouvelle, élaborant ou tenant d'élaborer des perspectives d'actions nouvelles. Ce mouvement ne peut pas du tout être caractérisé comme un mouvement romantique, comme une opposition romantique à la société établie. Ceci est fort important. Il y a eu, et il y a encore dans notre société industrielle, une opposition romantique. C'est celle des beatniks ou des hippies, et je dois dire qu'à certains égards le mouvement hippie a des initiatives intéressantes dans le domaine notamment des réalisations artistiques. Mais en effet par toute leur attitude, par leur mysticisme, ils incarnent cette rupture romantique avec le monde où ils sont nés. Ceux dont nous parlons, c'est-à-dire cette phalange européenne des étudiants qui se veulent révolutionnaires, est autre chose. Ils se veulent politiques, ils se conçoivent comme un mouvement politique ayant un programme politique. Ils recherchent des alliances politiques, et notamment par exemple, aussi bien en Tchécoslovaquie qu'en Allemagne ou en France, avec les travailleurs manuels, avec les syndicats. Ils ont transformé les universités en des bases d'actions révolutionnaires à l'intérieur de la société et à vrai dire ce mouvement spontané représente bien les transformations profondes dans notre société. Aujourd'hui, je ne puis maintenant le développer comme il le faudrait, aujourd'hui les ingénieurs, les cadres, les techniciens, les scientifiques, les chercheurs en sciences humaines, jouent un rôle d'une importance croissante et qui dans une certaine mesure, se substitue au rôle de contestation fondamentale qui a été pendant près d'un siècle et demi le rôle du prolétariat industriel. Enfin ce mouvement qui éclate partout en Europe a bien entendu ses connections ailleurs et notamment aux Etats-Unis. Le rôle des étudiants dans la vie politique américaine devient de plus en plus considérable et les candidats aux élections présidentielles le savent parfaitement. Et cette campagne électorale américaine est une illustration de ce rôle nouveau des universités et des étudiants dans la vie politique des sociétés industrielles développées. Certes, depuis longtemps dans le Tiers-Monde les étudiants et les universités ont joué un rôle important. Mais précisément tous les théoriciens révolutionnaires et notamment par exemple les théoriciens chinois ou cubains, avaient mis entre parenthèses le monde industriel avancé, comme s’il allait de soi qu'il ne puisse rien se passer à l'intérieur de ce monde, de la société qui par bien des traits est une société d'opulence. Or le phénomène nouveau et de très grande importance c'est que précisément il se passe maintenant quelque chose. C'est qu'on ne peut plus mettre entre parenthèses la société industrielle de ce point de vue, et on ne peut plus mettre notamment l'Europe. Et si l'on considère l'ensemble de ces traits généraux, et il faudrait revenir dans le détail sur certains de ces aspects, on doit conclure qu'il ne s'agit pas là d'un phénomène de jeunesse dans le sens étroit du terme, et donc transitoire. Il s'agit de l'avènement sur la scène internationale d'une nouvelle génération qui porte la revendication de la transformation sociale et c'est dans ces termes qu'il faut entendre ces jeunes gens qui sont en train de former ce que dans vingt ans d'ici les hommes de quarante ou de quarante-cinq ans seront pour qu'on puisse traiter avec eux, pour qu'on puisse discuter sérieusement avec eux des solutions indispensables. C'est un problème lui aussi sur lequel nous aurons bien des occasions de revenir. » 24