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Théories réformistes sur la globalisation
Etudes Marxistes, 2002 (?)i
0. Introduction
Pour cette analyse, j’utilise un certain nombre d’ouvrages limités, liés à la
globalisation (voir bibliographie en fin de document). Il s’agit principalement de
Riccardo Petrella, des « penseurs » d’ATTAC (Ramonet, Cassen, Passet, Susan
George), de l’idéologie de gauche du premier gouvernement Clinton (Robert Reich)
et de Susan Strange, une économiste britannique assez influente. Il y a aussi
Michael Hardt et Toni Negri (ancien responsable des Brigades rouges en Italie). Je
les reprends aussi, vu une certaine influence qu’ils exercent et le fait que leur théorie
est popularisée par Le Monde diplomatique (dont ATTAC émane). Même s’il y a une
différence avec les précédents, ils participent, à mon avis, au même courant d’idées.
Il en va de même pour José Bové.
Ce n’est pas une critique, mais une présentation des principales thèses de ces
auteurs. J’ai essayé de bien souligner l’articulation entre les différents points, car il
s’agit véritablement d’une construction théorique plus ou moins bien structurée.
1. Le socialisme n’est pas une alternative. Il a amené une catastrophe sociale
et économique. Il n’est pas praticable.
Le point de départ de l’analyse des théories réformistes sur la globalisation est le
refus du socialisme. Celui-ci représente une issue dépassée, qui a montré ses
limites, non démocratiques, « totalitaires » même, à ranger au même rang que le
fascisme.
Ainsi, Ramonet dénonce l’utopie communiste :
« Le communisme internationaliste était une de ces utopies, comme l'est
actuellement celle du marché sans frontières et l'universalisme économique
imposant partout les mêmes normes de production et le même style de vie.
Contre de telles utopies, le nationalisme est-il le bon recours ? Le nationalisme ne
constituerait-il pas lui-même une régressive utopie ? » (Ramonet, 1999, p.149).
Il énonce l’espoir de la contre-révolution dans les pays de l’Est :
« Que d'illusions, que d'espoirs, en effet, étaient nés après les féconds événements
de la seconde moitié de l'année 1989 : en particulier, la « révolution de velours » à
Prague, la chute du mur de Berlin, et la fin de la tyrannie à Bucarest.
Soudain, les 70 millions de morts sur les champs d'extermination, les déportations,
ou à cause des pandémies et des famines liées aux guerres, entre août 1914 et mai
1945, semblaient ne pas avoir été sacrifiés en vain. « L'histoire et la morale se
réconcilient », put affirmer l'écrivain (et écrivain tchèque) Vaclav Havel pensant que
l'heure était enfin venue de bâtir la société dont tant d'intellectuels avaient rêvé, basé
sur les vertus démocratiques, sur l'éthique et la responsabilité, dans laquelle
l'essentiel ne serait pas le profit et le pouvoir mais le sens de la communauté et le
respect de l'autre.
2
Ephémère et trompeur instant. Car, depuis, les changements torrentiels se sont
poursuivis et trop d'images fort peu héroïques sont venues ensevelir et oblitérer
celles du triomphe des libertés. » (Ramonet, 1999, p.207-208).
Ce qu’il regrette n’est pas la destruction du socialisme. Au contraire. Au nom des
millions de morts que celui-ci aurait causé, en reprenant la pire propagande
anticommuniste, il trouve cela positif. Ce qu’il estime dommage est que cela ne s’est
pas transformé en une gigantesque expansion de la « démocratie », comme cela
avait annoncé par les idéologues du capitalisme. Il n’y a même pas d’analyse
pourquoi cela ne s’est pas passé ainsi. Il n’y a que des regrets et des espoirs en une
nouvelle forme de « démocratie » et de « liberté ».
René Passet, président du conseil scientifique d’ATTAC, reprend la même
argumentation basée sur les massacres supposés des communistes. Mais il
l’associe adroitement à la doctrine marxiste. C’est finalement le marxisme qui porte
en son sein les génocides dénoncés par tous les anticommunistes :
« A mépriser les rythmes de l'histoire pour détruire brutalement le compromis social,
le seul lien qui puisse encore tenir la société reste alors la contrainte. Ce n'est pas
par hasard si, partout où il en a été ainsi, ont jailli les Staline, Pol Pot, Ceausescu et
autres sinistres personnages. Méfions-nous des idéologues au regard fiévreux,
amateurs de sociétés parfaites, n'ayant à nous opposer que des certitudes en
attendons de nous les imposer. » (Passet, 2000, p.182).
Susan George s’oppose clairement à l’économie socialiste : « je ne pense pas que
vous trouverez, dans les quelques milliers de pages que l’on me doit, deux lignes
pour défendre l’Union soviétique. Je n’ai jamais plaidé en faveur d’une économie
centralisée, dirigiste. Il est évident qu’aujourd’hui les relations économiques sont trop
complexes pour que quiconque, aussi développée que soit la bureaucratie, soit
capable de prendre les décisions qui relèvent du marché ». (George, 2002, p.24-25).
Un défenseur du marché ne dirait pas mieux. George dit seulement que maintenant il
y a un phénomène inacceptable, c’est que le marché dirige la société et non
l’inverse, comme cela devrait être selon elle.
Même attaque sur la pensée marxiste chez José Bové :
« Bové : Le temps est fini de ces constructions théoriques dans lesquelles certains
faisaient entrer, au chausse-pied, les mouvements populaires. Seattle inverse les
choses: les gens se sont mis ensemble, sans théorie bien ficelée pour l'action. Ils ont
confronté leurs points de vue, souvent proches, quels que soient les continents. C'est
une convergence autour de l'expérience de chacun des mouvements présents. On
est resté dans le concret. Cela fait trop longtemps, un siècle, que, d'échecs en
renoncements, on trimballe les gens d'analyses en théories devant tout changer. Ils
n'ont plus d'illusions sur la théorie des changements.
A Seattle, on a agi en connaissance de cause, efficacement. Il se dessine un
informel réseau planétaire des mouvements de gens réfléchis, déterminés, sans
illusions. Personne ne brandit le drapeau rouge de la révolution chinoise, ni le portrait
du Che, ni la victoire révolutionnaire dans un pays devant bouleverser les autres;
c'est bien fini et c'est porteur d'espoir! » (Bové et Dufour, 2000, p.214).
3
Plus activiste que penseur, il met l’accent sur la thèse anarchiste de la prise en
mains des gens par eux-mêmes comme seul fondement de résistance.
Michael Hardt et Toni Negri, à partir d’un langage pseudo-marxisant, en viennent,
eux aussi, à rapprocher le communisme et le nazisme. Ils le font sur base d’une
théorie de la mondialisation, appelée Empire, développement inévitable. Les
expériences nationalistes, que ce soit fasciste ou communiste, essaient vainement
de le nier et elles ne peuvent le faire que dans un climat de terreur, puisqu’elles sont
contraires au développement historique.
« La tragique ironie de l'histoire veut ainsi que le socialisme nationaliste, en Europe,
finit par ressembler au national-socialisme. Ce n'est pas - comme certains libéraux
aimeraient à le penser - parce que « les extrêmes se touchent », mais bien parce
que la machine abstraite de la souveraineté nationale est au coeur des deux
systèmes. » (Hardt et Negri, 2000, p.150).
On retrouve des réflexions semblables chez la plupart des autres idéologues
réformistes.
En dénonçant le communisme, en reprenant telle quelle la pire propagande
anticommuniste, ces auteurs se coupent de la seule véritable alternative à la
globalisation capitaliste. Ils sont donc ramenés - mais veulent-ils vraiment autre
chose ? - à chercher des solutions au sein du système capitaliste. Ils sont obligés de
construire une théorie qui va rendre ces issues crédibles au sein du capitalisme,
mais donc en niant un certain nombre des fondements de ce système (sans quoi leur
théorie s’effondrerait d’elle-même). En même, ils dénaturent le sens du marxisme.
Ce n’est pas simplement un rejet des « déviations » dans l’application des solutions
communistes. C’est un refus complet de l’apport marxiste, car ce serait un concurrent
théorique majeur à l’échafaudage que ces auteurs ont élaboré.
2. Ce n’est de toute façon pas le capitalisme qui est en cause, mais autre
chose.
D’ailleurs, ces penseurs ne concentrent pas leur critique sur le capitalisme en lui-
même, mais sur une particularité, qui peut être vue comme une déviation non
naturelle (c’est-à-dire pas inévitable).
Pour Petrella, c’est la compétitivité : « Une nouvelle ère de concurrence est apparue
au cours des 20 dernières années, particulièrement dans le contexte de la
mondialisation des processus économiques. La concurrence ne décrit plus cette fois
simplement le mode de fonctionnement d'un marché donné (par exemple un marché
concurrentiel) par opposition aux marchés oligopolistiques et monopolistiques, elle
est devenue - ou est en voie de devenir - un mode de vie. La compétitivité, quant à
elle, a cessé d'être un moyen pour devenir une fin en soi. La concurrence (et la
compétitivité qui en découle) s'est hissée au rang de credo universel et d'idéologie
dominante. » (Petrella, 1994, p.16-17). Et : « La mondialisation de la finance, de
l'industrie, des marchés des biens de consommation, de même que des
infrastructures et des services reliés à l'information et à la communication, sans
mentionner la sécurité militaire, a accentué la transformation de la concurrence qui,
d'un moyen et d'un mode particulier de fonctionnement économique qu'elle était, est
4
devenue un objectif offensif à réaliser afin d'assurer sa survie et son hégémonie. Il
faut vaincre à tout prix. » (Petrella, 1994, p.18).
Pour Passet, c’est le productivisme : « Tant que la course productiviste continuera,
nulle prouesse technologique ne pourra mettre fin à la dégradation de la planète : si
de 1970 à 2060, comme nous l'avons vu, le contenu matériel par unité de PIB
français est appelé à diminuer de 50% (ce qui est tout à fait remarquable), il suffira
d'une croissance annuelle médiocre de 1,5% pour que, dans le même temps, le PIB
soit multiplié par 3,8 et d'un taux de 2% pour qu'il soit multiplié par 6 ; au total, donc,
dans le premier cas, la consommation totale de matières et d'énergies aura presque
doublé, cependant que dans le second elle aura triplé. Lorsque le nombre
d'automobiles en circulation dans le monde passe de 35 millions dans les années 30
à 200 millions dans les années 70 et 670 millions en 1998, les économies réalisées
par unité produite ne suffisent pas à compenser le saccage des ressources suscité
par de telles productions ; sans parler des pollutions entraînées par les
consommations de carburant. » (Passet, 2000, p.165).
Pour Bové et Dufour, aussi : « Dufour : Le lobby productiviste semble le plus fort.
L'Etat de droit n'existe pas pour tout le monde... » (Bové et Dufour, 2000, p.158). Sur
cette base, les deux paysans attaquent la logique de production menée dans la
plupart des Etats industrialisés : développement des exportations à outrance (pour
les céréales principalement), en même temps que celui d’une agriculture de
spécialisation pour des produits plus « sophistiqués » ; généralisation des OGM
(organismes génétiquement modifiés) ; élevage intensif, etc.
Pour Hardt et Negri, c’est l’Empire : « L'Empire est le sujet politique qui règle
effectivement les échanges mondiaux, le pouvoir souverain qui gouverne le
monde. » (Hardt et Negri, 2000, p.15). Il est très difficile de savoir si cet Empire est
une émanation du système capitalisme ou un développement différent.
Pour les autres, c’est la globalisation ou l’économie de marché. Le terme
« capitalisme » est très peu utilisé. Il est remplacé par néo-libéralisme, globalisation,
mondialisation, pour décrire la situation générale du système. Et ne parlons même
pas du terme « impérialisme ».
3. Le monde est uni sous la domination de l’économie de marché.
Il y a donc un monde uni sous la coupe d’un même système économique, appelé
selon les termes mêmes de l’économie bourgeoise, économie de marché. Ce
vocable est utilisé par les penseurs académiques pour s'opposer à ce qu'ils nomment
économie planifiée. Leur but est, à partir d’un modèle de théorie pure et abstraite,
montrer la supériorité prouvée de l’économie de marché sur celle qui est planifiée,
parce que, dans la première, c’est le marché qui peut approvisionner les
consommateurs à partir de ce qu’ils désirent réellement. Dans l’économie planifiée,
au contraire, c’est une autorité centralisée qui décrète les besoins des gens. C’est
non seulement non démocratique, mais également inefficace, selon les tenants
bourgeois. Cette formulation, même si elle ne se trouve pas explicitement chez les
penseurs de la globalisation, est acceptée comme telle. Ils partent donc de cette idée
d’économie de marché, tout en la critiquant pour ses imperfections. Mais ils
acceptent, en fin de compte, cette opposition entre économie de marché et économie
5
planifiée, car c’est un moyen de critiquer le socialisme, supposé être le symbole de
l’économie planifiée. La réflexion critique ne s’en prend pas à cette manière de
formuler l’antagonisme entre capitalisme et socialisme.
La critique porte donc sur la généralisation mondiale de l’économie de marché et sur
les déviations que ceci engendre au niveau environnemental et social. Le premier à
populariser cette idée d’une économie de plus en plus mondialisée est l’ancien
secrétaire d’Etat au Travail de l’administration Clinton, Robert Reich. Son
argumentation est d’affirmer que cette mondialisation déconnecte les entreprises
géantes, notamment aux Etats-Unis, des pays qui les ont engendrés :
« Quand un Américain achète une Pontiac Le Mans à General Motors, par exemple,
il ou elle s'engage à son insu dans une transaction internationale. Sur les 10.000
dollars payés à GM, environ 3.000 dollars vont en Corée du Sud pour les opérations
routinières de travail et d'assemblage, 1.750 dollars vont au Japon pour les
composants avancés (moteurs, axes de transmission et électroniques), 750 dollars
vont en Allemagne pour le style et le design, 400 dollars vont à Taiwan, à Singapour
et au Japon pour les composants mineurs, 250 dollars vont en Grande-Bretagne
pour les services de marketing et de publicité et environ 50 dollars en Irlande et aux
Barbades pour le data processing. Le reste - moins de 4.000 dollars - vont aux
stratèges de Detroit, aux hommes de loi et banquiers de New York, aux groupes de
lobbying à Washington, aux assurances et soins de santé des travailleurs de tout le
pays et aux actionnaires de General Motors - la plupart vivant aux Etats-Unis, mais
un nombre croissant venant de l'étranger. » (Reich, 1992, p.113).
La production venant majoritairement de l’étranger, peut-on encore parler
d’entreprise américain, défendant l’intérêt des Etats-Unis ? Robert Reich a repris ci-
dessus un exemple d’une tentative de General Motors de construire une « voiture
mondiale » (et citée également un peu partout chez d’autres auteurs, y compris chez
Jo Cottenier et Kris Hertogen, Le temps travaille pour nous, EPO, Bruxelles, 1991,
p.145). Malheureusement, cette expérience a échoué, de même que toutes les
tentatives encore plus poussées de Ford. Les voitures sont fondamentalement
produites à une échelle régionale, continentale. Seuls quelques composants
facilement transportables, notamment par avion, viennent d’un continent éloigné. La
raison principale est que l’industrie automobile doit fonctionner en just-in-time et donc
doit avoir les pièces produites à proximité relativement aux usines d’assemblage. Si
les pièces viennent de l’autre bout du monde, elles devront être massivement
stockées et donc le just-in-time sera rendu difficile. Une autre raison est que le choix
des consommateurs est assez différent dans les grandes régions. Aux Etats-Unis, il
faut des voitures assez grandes, pouvant consommer beaucoup, pour permettre le
déplacement sur de grandes distances. En Europe, il faut des voitures plus petites,
car les distances sont plus courtes et les villes plus nombreuses et surtout plus
denses. Au Japon, il faut des voitures encore plus petites, parce que la place est très
réduite et les acheteurs doivent pouvoir se parquer. D’ailleurs, un Japonais ne peut
acheter une voiture s’il n’a pas une place réservée de parking à l’avance. De la sorte,
les automobiles construites doivent être assez différentes, ce qui exclut la production
de voitures réellement mondiales. Ce serait possible éventuellement si, sur une
même ligne, on produisait des voitures très différentes. Mais la plupart des usines ne
fabriquent qu’un ou deux modèles. La flexibilité de réaliser des véhicules tout à fait
6
dissemblable coûterait aujourd’hui trop chère. Donc l’exemple de la production
« mondiale » dans l’industrie automobile est particulièrement mal choisi.
Mais Robert Reich insiste :
« Début 1991, Mazda Japon voulait produire des Ford Probe à son usine de Flat
Rock, dans le Michigan. Certaines de ces voitures devaient être exportées vers le
Japon et vendues sous la marque Ford. Un véhicule utilitaire compact dessiné par
Mazda devait être fabriqué à l'usine de Ford à Louisville, dans le Kentucky, et vendu
aux Etats-Unis par le réseau de concessionnaires Mazda. Nissan, entre temps, a
dessiné une nouvelle camionnette à San Diego en Californie, son centre de design.
Les véhicules seraient assemblés à l'usine de camions de Ford dans l'Ohio, utilisant
des parties de tableaux de bord fabriquées par Nissan dans son usine du
Tennessee, et vendus à la fois par Ford et Nissan sous leur bannière propre aux
Etats-Unis et au Japon. Qu'est-ce que Ford? Nissan? Mazda?
La tendance est mondiale. Partout, les champions nationaux deviennent des réseaux
globaux sans connexion particulière avec n'importe quelle nation isolée. » (Reich,
1992, p.131).
La thèse à laquelle Reich veut aboutir est celle de la déconnexion. Il y a, d’un côté,
les firmes géantes mondialisées et, de l’autre, les Etats. C’est une des bases
essentielles sur laquelle les autres penseurs vont construire leur opposition à la
mondialisation. Reich, lui, n’y est pas opposé : il bâtit sa théorie pour que les Etats-
Unis s’adaptent à la nouvelle donne mondiale.
« Comme les produits américains, la firme américaine devient déconnectée de
l'Amérique. On peut encore les appeler firmes « américaines » parce que la plupart
de leurs actions sont détenues par des citoyens américains, leur direction stratégique
est composée d'Américains et leur quartier général est localisé ici. Mais elles
deviennent rapidement des parties de réseaux globaux dans lesquels la majeure
partie de la valeur de ce qu'elles vendent vient d'autres régions dans le monde - y
compris, de façon importante, de la haute valeur ajoutée en résolution de problèmes
et en identification des problèmes. Entre temps, une partie toujours plus grande de la
valeur vendue dans le monde par les firmes championnes des autres nations vient
des Etats-Unis. » (Reich, 1992, p.119).
Petrella reprend l’analyse de Reich, là où celui-ci l’a laissée. Il adopte une même
démarche pour expliquer qu’il y a un phénomène fondamentalement nouveau. Il écrit
ainsi :
« Le point de rupture qui se forme ne se situe pas entre une société capitaliste et une
autre postcapitaliste, ni non plus entre un bon capitalisme (l'économie de marché
sociale) et un mauvais capitalisme (la jungle, l'économie de marché type casino). Il
s'établit entre un capitalisme national faiblissant et un capitalisme mondial
grandissant. Cette mutation traduit un changement historique : le monde évolue
lentement d'une ère de la richesse des nations vers une ère de la richesse du
monde. » (Petrella, 1994, p.65).
Pour Reich, l’ancien système est celui de la connivence entre Etats nationaux et
entreprises géantes. Les intérêts sont, à ce moment, les mêmes. Il cite cet exemple
7
célèbre : « Charles Erwin (« Moteur Charlie ») Wilson, président de General Motors,
lorsque Eisenhower l'appela pour devenir secrétaire d'Etat à la Défense en 1953,
présenta la vue conventionnelle lors de sa conférence de presse pour sa
confirmation à son poste lorsqu'on lui demanda s'il serait capable de prendre une
décision qui serait dans l'intérêt des Etats-Unis, mais pas dans celui de GM. Il
répondit qu'il le pourrait, mais qu'un tel conflit n'arriverait jamais. « Je ne peux pas
concevoir cela parce que, depuis des années, je pense que ce qui était bon pour
notre pays était bon pour General Motors et vice versa. La différence n'existe pas.
Notre entreprise est trop grande. Elle évolue avec le bien-être du pays ». Mais cela,
c’est le symbole de l’ancienne relation entre l’Etat et les firmes géantes. Mais ces
liens se sont relâchés avec la mondialisation, pour ne plus correspondre du tout.
Petrella invente une autre relation, celui entre des capitalistes sujets à une envie de
profit, pouvant dégénérer en déviations non voulues, soit pour des raisons sociales
ou environnementales, soit même pour une cohérence du système. Et l’Etat est
apparu comme celui qui allait faire respecter le bien commun, l’intérêt général. Avec
la mondialisation, ce lien change. L’Etat national ne peut plus jouer ce rôle, car
l’entreprise est devenue mondialisée et donc insaisissable.
Petrella précise cet aspect de mondialisation, pour bien indiquer qu’il s’agit bien d’un
nouveau système qui apparaît :
« La mondialisation est, en revanche, un phénomène nouveau, naissant, dont on
commence à peine à entrevoir des éléments caractéristiques, si par elle on entend
l'ensemble des processus qui permettent de :
* produire, distribuer et consommer biens et services à partir de structures de
valorisation des facteurs de production matériels et immatériels organisés sur des
bases mondiales (par exemple, à travers les brevets, les bases de données, la
formation très avancée des ressources humaines, ...) ;
* pour des marchés mondiaux réglés (ou qui le deviendront) par des normes et
standards mondiaux (tels que MAP, TOP, OSI, SNA, ...) ;
* par des organisations nées ou agissant sur des bases mondiales avec une culture
d'organisation qui se veut ouverte à un contexte mondial et obéissant à une stratégie
mondiale ;
* dont il est difficile d'identifier une seule « territorialité » (juridique, économique,
technologique) en raison des très nombreuses interrelations et intégrations parmi les
éléments en jeu dans les différentes phases « productives » en amont et en aval de
la production même. » (Petrella, « La mondialisation de la technologie et de
l'économie. Une hypothèse prospective », Futuribles, septembre 1989, p.4-5).
Michael Hardt et Toni Negri vont le plus loin dans cette perspective, puisqu’ils
décrivent le monde sous la coupe d’un seul empire uni et mu par un même objectif.
Ils établissent la distinction entre impérialisme, poursuite de conquête nationale par
des Etats nationaux, poussée par les pays européens à partir du XIXème siècle, et
empire, domination mondiale uniforme et universelle, propagée par les Etats-Unis
surtout à partir de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, ils expliquent la nature de ce
nouvel empire :
« Le passage à l'Empire sort du crépuscule de la souveraineté moderne. Au
contraire de l'impérialisme, l'Empire n'établit pas de centre territorial du pouvoir et ne
s'appuie pas sur des frontières ou des barrières fixées. C'est un appareil décentralisé
8
et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre progressivement l'espace du monde
entier à l'intérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion. L'Empire
gère des identités hybrides, des hiérarchies flexibles et des échanges pluriels en
modulant ses réseaux de commandement. Les couleurs nationales distinctes de la
carte impérialiste du monde se sont mêlées dans l'arc-en-ciel de l'Empire. » (Hardt et
Negri, 2000, p.17).
L’empire se crée donc à partir de la négation des impérialismes nationaux, comme
l’affirmation d’un droit universel s’appliquant partout sur la planète. Il est différent
d’une domination américaine, précisent-ils :
« Avant tout, l'Empire qui vient n'est pas américain et les Etats-Unis n'en sont pas le
centre. Le principe fondamental de l'Empire tel que nous l'avons décrit dans ce livre
est que son pouvoir n'a ni terrain ni centre actuel et localisable. Le pouvoir impérial
est distribué en réseaux, par le biais de mécanismes de contrôle mobiles et articulés.
Ce n'est pas à dire que le gouvernement et le territoire américains ne soient pas
différents des autres : les Etats-Unis occupent certainement une position privilégiée
dans les segmentations et les hiérarchies mondiales de l'Empire. Mais avec le déclin
des pouvoirs et des frontières des Etats-nations, les différences entre les territoires
nationaux deviennent de plus en plus relatives : il n'y a pas de différence de nature
aujourd’hui (telles qu'étaient par exemple les différences entre le territoire de la
métropole et celui de la colonie), mais des différences de degré. » (Hardt et Negri,
2000, p.462-463).
Sans être aussi formalisé, cette uniformité du monde actuel est présente chez tous
les auteurs. Fondamentalement, le monde est uni sous la coupe de l’économie de
marché, ce qui signifie pour la plupart des idéologues les entreprises multinationales.
Les tensions dans le monde existe, mais ne sont pas le propre des relations entre
grandes puissances. Elles sont surtout des contradictions entre le monde de ces
puissants et celui des autres personnes, même si cette opposition de classes n’est
jamais affichée aussi clairement et même que souvent, quand elle est exprimée
aussi crûment, elle est niée.
4. Ce monde uniformisé par le marché est, lui-même, dominé par la finance
mondiale.
Le symbole de l’unité capitaliste est la finance. Dans la finance, il n’y a pas beaucoup
de variétés de liens. C’est le rendement qui prime sur tout. La finance est également
le secteur qui est le plus mondialisé. Les capitaux peuvent circuler facilement d’un
point à l’autre du globale. Il ne faut pas les transporter matériellement comme les
voitures ou les composants automobiles. La domination financière est une
caractéristique essentielle de l’impérialisme comme Lénine le montre. Mais, chez
Lénine et les marxistes, celle-ci se développe avec une certaine inéluctabilité comme
conséquence de l’accumulation capitaliste. Au contraire, chez les penseurs de la
globalisation, elle est une croissance perverse de l’économie de marché, le résultat
d’une économie capitaliste laissée à elle-même.
Susan Strange est une des premières à avoir soulevé le problème du
développement de la finance, dès les années 80. Les titres de ces livres sont
éloquents : le capitalisme de casino, l’argent fou, ... Il faut dire qu’à ce moment, les
9
Etats-Unis connaissent une vague de libéralisation financière et de jeux boursiers
très intenses (OPA1
, junk bonds2
, insider trading3
, etc.). Elle écrit :
« De plus en plus, le système financier occidental ne ressemble pas moins qu'à un
vaste casino. Chaque jour, les jeux dans ce casino brassent des montants si
importants que personne ne peut imaginer. » (Strange, 1986, p.1).
Les autres penseurs reprennent les analyses de la dérive financière du monde. C’est
d’ailleurs une des raisons de la création d’ATTAC, essentiellement axé sur la
spéculation financière. Citons un exemple de ces dénonciations, celle de José Bové :
« Bové: Aujourd'hui, l'argent travaille sur lui-même: chaque fois qu'il tourne autour du
monde, il fait du bénéfice. Où est la création de biens, de richesses pour autrui ?
C'est l'argent, le pouvoir des actionnaires, des fonds de pension, des spéculateurs et
prédateurs de tout poil qui imposent leur taux de profit aux entreprises, contraignant
celles-ci à licencier même si elles font des bénéfices - on l'a vu avec Michelin ou
avec Valeo. Une nouvelle espèce de parasites, de vampires assoiffés d'argent ! Ce
sont des drogués du profit. » (Bové et Dufour, 2000, p.195).
5. La planète est menacée. Il y a un intérêt général à défendre contre des
intérêts particuliers menés par des entreprises.
Pour moi, le fond de l’argumentation des idéologues réformistes s’appuie sur le
raisonnement suivant : il y a un intérêt général, un bien commun à l’ensemble des
hommes ; or, celui est en danger, menacé par les développements des acteurs
principaux de la mondialisation, soit les entreprises géantes, soit les sociétés
financières, souvent les deux ensemble ; en d’autres termes, le monde est menacé
par la poursuite d’intérêts particuliers, ceux des firmes capitalistes, qui pervertissent
l’intérêt général de la planète ; il y a donc besoin d’avoir une instance ou un
ensemble de facteurs qui puisse rétablir la primauté du politique, à savoir le bien
commun, sur l’économique, c’est-à-dire la recherche du profit en faveur des sociétés
individuelles.
Il est intéressant de noter qu’on pourrait être d’accord avec une telle interprétation.
Elle mobilise très certainement des gens. Ceux-ci acquiescent très certainement, car
il y a une opposition entre ce qu’ils vivent et les intérêts des grandes firmes. Ils
peuvent croire donc que cette argumentation est anticapitaliste.
1
OPA : Offre publique d’achat. Il s’agit pour une firme de racheter une autre entreprise,
éventuellement contre son accord (dans ce cas, OPA hostile).
2
Les junk bonds sont des « prêts pourris » (littéralement). Ce sont des prêts fournis par des sociétés
financières à hauts taux d’intérêt, parce que le but de cet investissement est de financer des
entreprise risquées de rachat hostile de firmes. Les emprunteurs se chargeaient alors, quand ils
avaient repris la société visée, de la démanteler et de la vendre par partie. Avec l’argent ainsi récolté,
ils pouvaient payer les intérêts élevés et les prêts occasionnés.
3
L’insider trading est de profiter d’une information privilégiée du fait de la position dans l’économie
pour faire une opération financière : par exemple, le cadre d’une banque prêtant à une firme, sachant
que cette firme va être rachetée par une autre, acquiert immédiatement des actions de cette firme et
profite donc de la hausse ultérieure du cours de ces actions, après l’annonce de l’opération. Ces
opérations sont illégales et un nombre important des héros de la finance de ces années 80 ont été
condamnés aux USA pour ces transactions : Ivan Boesky, Mike Milken, etc.
10
En réalité, il y a eu un glissement. L’analyse de classe, base de la société capitaliste,
a disparu. Ce n’est pas l’intérêt général de classe qui est en cause, c’est un intérêt
général abstrait. « La planète est menacée ». Mais cela intéresse autant les riches
que les pauvres, sous cette formulation. Car si elle explose sous le poids de ces
contradictions, les pauvres se trouveront sous les décombres, mais les riches
perdront leur pouvoir d’exploiter. Donc la poursuite de cet intérêt général est aussi
bien dans l’intérêt des riches que des pauvres, selon l’optique suivie par les
idéologues réformistes.
En réalité, l’intérêt général a lui-même un contenu de classe. Expliquant la lutte des
travailleurs pour la diminution du temps de travail, Marx conclut : « La prolongation
démesurée du travail quotidien produite par la machine entre des mains capitalistes
finit par amener une réaction de la société qui, se sentant menacée jusque dans la
racine de sa vie, décrète des limites légales à la journée : dès lors l'intensification du
travail, phénomène que nous avons déjà rencontré, devient prépondérante. » (Karl
Marx, 1976, tome 1, p.291). Ainsi, l’intérêt général des capitalistes est d’éviter que le
système capitaliste soit « menacé jusque dans la racine de sa vie ». Or, il peut être
mis en danger par les problèmes écologiques, souvent repris par les idéologues
réformistes comme la menace centrale (voir point suivant), mais davantage encore
par les résistances de classe des travailleurs, par les mouvements d’opposition dans
le tiers-monde, par l’existence du socialisme et par les contradictions entre les
différentes puissances elles-mêmes. La poursuite de l’intérêt général des capitalistes
est donc d’assurer la pérennité du système capitaliste. Cette orientation peut aller à
l’encontre d’intérêts individuels de sociétés particulières. Des capitalistes peuvent
être expropriés et leurs biens soumis au contrôle populaire, si la situation sociale
l’exige à la bourgeoisie. Il y a donc un intérêt général défini par classe et non un
intérêt général abstrait. Défendre ce dernier revient donc à cacher que cet intérêt
général n’est pas celui des travailleurs, mais celui de la bourgeoisie.
En cela, les réformistes suivent le même but fondamental que les capitalistes et leur
force est de faire apparaître leurs théories, leurs idées non comme un soutien à
l’intérêt général capitaliste, mais comme une opposition, une résistance à la
mondialisation capitaliste. Mais, en réalité, leurs solutions restent bien dans le cadre
de ce système. Un capitalisme « civilisé », voilà leur mot d’ordre. Et surtout pas le
socialisme ou le véritable pouvoir aux travailleurs.
Le premier à défendre aussi clairement cette orientation est l’apôtre de la lutte contre
la compétitivité, Riccardo Petrella. Il exprime clairement que la planète est mise en
danger par l’idéologie de la compétitivité, que l’intérêt commun est mis sous
l’éteignoir :
« Le principe de compétitivité n'admet pas la démocratie. Et ses quatre piliers que
sont la privatisation, la dérégulation, la libéralisation et la mondialisation poussent
aux mêmes conséquences : la concentration, l'accumulation de la richesse par les
plus riches, le démantèlement des contrats sociaux, qui symbolisent pourtant le
principe de convivialité, etc. On déifie l'entreprise compétitive. On maudit l'Etat. Il n'y
a plus de véritable contrat social, plus de perception de l'intérêt public. » (Petrella,
1994, p.29).
Il ajoute :
11
« La concurrence entre firmes ne peut à elle seule résoudre efficacement les
problèmes mondiaux à long terme. Le marché ne peut tout simplement pas accorder
une remise sur le futur : il est myope, par nature. » (Petrella, 1994, p.6).
Même réflexion chez le rédacteur en chef du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet :
« Les citoyens sentent, confusément, que de nouveaux droits de l'homme sont à
conquérir. Qu'à la génération des droits politiques (XVIIIème siècle) puis des droits
sociaux (XIXème et XXème siècles) doit succéder une génération de droits
nouveaux, écologiques, garantissant aux citoyens le droit à l'information, à la paix, à
la sécurité mais aussi à la pureté de l'air et de l'eau, et à la protection de
l'environnement. » (Ramonet, 1999, p.47-48).
Et :
« A la société de gaspillage doit succéder naturellement une société du partage.
Après des années d'euphorie financière, de désinvolture et de supercheries, les
citoyens ressentent un fort désir de retour à des activités vertueuses : l'éthique, le
travail bien fait, le sentiment de la valeur du temps, la compétence, l'excellence,
l'honnêteté... Confusément, chacun perçoit que c'est la seule voie permettant de
préserver la planète, d'épargner la nature, et de sauver l'homme. » (Ramonet, 1999,
p.49-50).
Ramonet y va fort : il s’agit ni plus ni moins de préserver la terre, de sauver la nature
et de protéger l’homme. Mais il n’y a évidemment aucun contenu de classe à ces
appels.
René Passet reprend ces thèmes :
« Ce sont aujourd'hui l'homme, la nature, la vie, qui se trouvent menacés par les
excès du libéralisme. » (Passet, 2000, p.182).
Il fait référence à l’ouvrage du Club de Rome, qui, un des premiers, a présenté les
problèmes mondiaux sous la forme d’un intérêt général menacé par la poursuite
d’intérêts particuliers « déviants ». Il se place clairement dans la lignée de cette
perspective :
« Aujourd'hui, les capacités de transformation du monde par les hommes comportent
une menace de destruction. La limite de charge de la planète est atteinte, et de
sérieuses menaces pèsent sur les mécanismes régulateurs déterminant son aptitude
à porter la vie. En 1972, l'ouvrage du Club de Rome Halte à la croissance ? révèle
l'importance des phénomènes de pollution et d'épuisement de ressources qui
menacent l'avenir de la planète. » (Passet, 2000, p.13).
Susan George invente même un scénario particulier. Il y aurait un groupe d’experts
qui aurait été chargé par les « grands » de ce monde de rédiger un rapport sur la
situation de la planète. Il se serait réuni, comme souvent, en Suisse, à Lugano. D’où
le nom de rapport de Lugano. Tout est fictif évidemment. Mais la démarche est en soi
12
révélatrice et les pensées de Susan George transparaissent dans le rapport même.
Ainsi, elle fait écrire à ses experts :
« Nonobstant cela, nous tenons à souligner que, sans règles ni contraintes, le
marché peut être à l'origine de sa propre perte. » (George, 2000, p.64).
Elle explique la divergence entre la poursuite des intérêts généraux et celle des
intérêts particuliers. Les capitalistes ne peuvent pousser que les seconds. Il faut une
instance supérieure pour les obliger à suivre le premier. Mais, problème, cet
organisme n’existe pas à l’échelle mondiale.
« On ne peut s'attendre à ce que les principaux bénéficiaires du système agissent
contre leurs intérêts à court terme, contre le principe même du profit et des
avantages qu'ils en tirent, principe sur lequel sont fondés à la fois le capitalisme et
leur réussite ; de plus, il n'y a actuellement aucun moyen de les forcer à le faire.
Imaginer qu'un grand nombre - ou un nombre significatif - de ces bénéficiaires
pourraient reconnaître à temps, d'eux-mêmes, la nécessité d'adopter des règles
externes revient à méconnaître les lois les plus fondamentales du comportement
humain. C'est cette contradiction qu'il faut comprendre et regarder en face. »
(George, 2000, p.63).
En son temps, Alain Lipietz, ancien marxiste converti en écologiste (et donc
réformiste), proposait au monde ouvrier :
« il faut se battre pour imposer au système des réformes qui le feront pourtant mieux
fonctionner, mais qui peuvent à terme le remettre en cause, et il faut se battre pour
lui arracher des contreparties à l’implication dans son fonctionnement » (Lipietz,
1989, p.81).
Mais Lipietz disait ouvertement qu’il ne croyait plus à un changement de régime et
qu’il ne voyait d’autres solutions que de se battre dans le système capitaliste. Les
travailleurs ne peuvent donc se battre pour le pouvoir. Mais c’est quand même très
biscornu de leur demander de lutter pour mieux faire fonctionner le système. Il est
clair que, de son passé marxiste, Lipietz a oublié les contradictions de classe
inconciliables dans le capitalisme : si le système fonctionne mieux, cela signifie que
l’exploitation est plus grande, car la plus-value créée est plus grande ; c’est donc en
contradiction totale avec les intérêts des travailleurs.
6. Le danger principal est celui de l’environnement.
Les points suivants portent sur la nature de la menace qui pèse sur la planète. Le
premier danger est celui de l’écologie. Ceci n’est pas innocent. A travers celui-ci, il
est plus clair de montrer que c’est un problème qui concerne tout le monde,
indépendamment des classes sociales. Il est intéressant de noter que ce sont pas les
inégalités sociales qui préoccupent en premier lieu nos réformistes, mais
l'environnement. Ceci n’est pas sans rapport avec l’essor des partis écologistes.
Susan Strange développe une telle approche :
13
« Il y a maintenant deux dangers sérieux qui menacent la civilisation et les chances
de vie de nos enfants et petits-enfants - tous deux des dangers sans ennemis. Le
pire danger - si nous prenons une vue à long terme sur cette planète - est celui de
l'environnement. » (Strange, 1998, p.2).
Le second, selon Strange, est la finance, qui est un danger plus grand à court terme.
Mais c’est une appréciation acceptée par la plupart des idéologues. Ce n’est pas
pour rien que René Passet, José Bové et François Dufour dénoncent le modèle
productiviste.
Mais le texte le plus clair à ce propos est celui de Susan George. Les pseudo-experts
du rapport de Lugano écrivent :
« La nature est le plus grand obstacle pour l'avenir du système capitaliste ; or on ne
saurait la traiter en adversaire. Le message doit être : la protéger ou périr. » (George,
2000, p.18).
Et Susan George précise dans son appréciation finale :
« Les prémisses écologiques du rapport Lugano sont justes. Il est rare que les
réalités écologiques figurent parmi les préoccupations des néolibéraux lorsqu'ils
émettent un diagnostic. Et le groupe de travail a raison d'estimer qu'il faut agir vite. »
(George, 2000, p.321-322).
7. Les inégalités sociales se retournent contre les puissants.
La préoccupation sociale vient en second. Mais, même ici, il faut souligner que la
perspective reste celle de la menace soit sur le système, soit sur les puissants eux-
mêmes. Ce n’est pas tellement que les injustices sociales sont inacceptables pour
ceux qui la subissent, elles portent en elle un danger d’explosion vis-à-vis des riches.
Reich, ministre du plus puissant Etat dans le monde, exprime cela :
« Les fortunes de ceux qui se portent bien et de ceux qui vont le moins bien
continuent de diverger. En 2020, le top 20% des riches américains compteront pour
plus de 60% de tous les revenus gagnés par des Américains ; les 20% les plus
pauvres n'auront que 2%. Les analystes symboliques se retireront dans des enclaves
plus ou moins isolées, dans lesquels ils regrouperont leurs ressources au lieu de les
partager avec les autres Américains ou de les investir dans des moyens qui
augmenteraient la productivité des autres Américains. Et une proportion de plus en
plus petite de leurs revenus sera taxée et, de là, redistribuée ou investie au nom du
reste du public. Les dépenses du gouvernement dans l'éducation, la formation et
l'infrastructure continuera à décliner dans une proportion du revenu total de la nation;
toute économie venant de la diminution du budget de la Défense résultera en
réduction supplémentaire des taxes et dans la diminution du déficit fiscal. Des villes
et des Etats plus pauvres seront incapables de combler la différence. » (Reich, 1992,
p.302).
Reich veut orienter les dépenses de l’Etat dans la formation pour accroître la
capacité américaine à attirer les capitaux des multinationales, selon les termes de
14
l’auteur. En réalité, cela profite à ces multinationales, particulièrement américaines,
de pouvoir bénéficier d’une main-d’oeuvre formée, voire bon marché et que la
formation soit assurée par l’Etat.
Mais, dans un autre contexte, Passet en vient à défendre une idée similaire :
« Une minorité de plus en plus réduite de peuples de plus en plus riches, en face
d'une majorité de plus en plus massive de peuples de plus en plus déshérités, croit-
on que cette situation sera longtemps tenable? » (Passet, 2000, p.140).
Cette situation est tenable pour qui ? Pour les peuples déshérités ou pour les
peuples riches ? Et même devrait-on dire pour les riches des peuples riches ?
8. La mondialisation pose un problème démocratique. Il faut reconquérir ses
droits démocratiques.
L’atteinte à la démocratie est une autre menace, Petrella, dans sa définition de la
mondialisation, en parlait déjà. Il poursuit :
« Le principe de compétitivité n'admet pas la démocratie. Et ses quatre piliers que
sont la privatisation, la dérégulation, la libéralisation et la mondialisation poussent
aux mêmes conséquences : la concentration, l'accumulation de la richesse par les
plus riches, le démantèlement des contrats sociaux, qui symbolisent pourtant le
principe de convivialité, etc. On déifie l'entreprise compétitive. On maudit l'Etat. Il n'y
a plus de véritable contrat social, plus de perception de l'intérêt public. » (Petrella,
« Le culte de la compétitivité », Trends-Tendances, 9 septembre 1993, p.29).
Ramonet explique que la mondialisation devient elle-même totalitaire :
« L'Etat n'est plus totalitaire, mais l'économie, à l'âge de la mondialisation, tend de
plus en plus à le devenir.
On appelait naguère « régimes totalitaires » ces régimes à parti unique qui
n'admettaient aucune opposition organisée, négligeaient les droits de la personne
humaine au nom de la raison d'Etat, et dans lesquels le pouvoir politique dirigeait
souverainement la totalité des activités de la société dominée.
A ces régimes, caractéristiques des années trente, succède, en cette fin de siècle, un
autre type de totalitarisme, celui des « régimes globalitaires ». » (Ramonet, 1999,
p.87-88).
La démocratie est de nouveau décrite indépendamment des classes. Déjà, à son
époque, Kautsky analysait la démocratie de façon abstraite. Et Lénine lui avait
répondu qu’une telle interprétation était celle des libéraux bourgeois. Aujourd’hui, les
penseurs de la globalisation ne font que grosso modo reprendre les thèses de
Kautsky.
9. Ce n’est pas tellement l’orientation de la mondialisation qui est en cause,
mais les excès et les abus qu’elle suscite. Il faut donc une régulation pour
empêcher ces abus.
15
Autre aspect de la critique des réformistes : ils mettent l’accent non sur le
phénomène en soi, mais sur les déviations les plus absurdes du phénomène. Ainsi,
Petrella ne dénonce pas la compétitivité en soi, mais sur les excès qu’elle produit :
« Dans cette perspective, « Limites à la compétition » n'adopte pas une position
contre la concurrence en soi. Il prend position contre les excès de l'idéologie de la
compétitivité, en insistant sur le fait qu'il existe d'autres voies pour organiser la vie
économique, politique et sociale. La compétitivité n'est pas la seule valeur qui peut
agir au service des pays individuels dans la communauté mondiale. Le marché
concurrentiel n'est pas tout. Il ne peut pas imposer sa logique au-dessus des autres
dimensions humaines et sociales, spécialement lorsqu'il prétend qu'il doit les ignorer.
Toutes les marchandises ne sont pas disponibles sur le marché concurrentiel. »
(Petrella, 1994, p.5).
On a vu plus haut que Passet parlait des excès du libéralisme. Ce n’est donc pas un
cas isolé.
L’intérêt de cette argumentation est de suggérer que ce n’est pas le phénomène en
soi qui pose problème. Petrella aurait bien du mal à s’attaquer à la concurrence, sans
s’en prendre au système capitaliste lui-même, car la compétition est un élément
essentiel de celui-ci. S’il ne dénonce que les excès, il peut partir dans une direction
où il proposera des mesures pour empêcher les déviations les plus criantes du
phénomène, de la concurrence par exemple, sans détruire celui-ci ; en d’autres
termes, il s’agit de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ainsi, on évite de
s’interroger sur le bébé en lui-même. Ce qui est le but.
10. L’orientation prise par l’économie de marché est l’affaire d’une volonté
idéologique, qui est néo-libérale. Il suffirait d’impulser une autre orientation
idéologique.
On pourrait synthétiser la démarche suivie par les réformistes de la globalisation. Le
premier élément est de parler d’intérêt général menacé au niveau de la planète (point
5). Le second consiste à souligner les excès que cela engendre (point 9). Le
troisième est de présenter le problème comme impulsé par une idéologie, par une
volonté politique. De cette façon, il est possible de promouvoir une autre idéologie,
une autre volonté politique, au sein du même système. Le fait que ce système incite
de par lui-même les orientations idéologiques et politiques, en fonction de la situation
matérielle, est complètement négligé. On est aux prises avec une approche
totalement idéaliste, même antimatérialiste.
Il est intéressant de trouver cette caractéristique chez tous les auteurs analysés.
Ainsi, Susan Strange écrit :
« Les deux dernières décennies du vingtième siècle ont vu le passage du pouvoir
d'Etat au pouvoir de marché, la victoire mondiale apparente des idées néo-libérales
en économie sur les idées keynésiennes. » (Strange, 1998, p.183).
Elle associe le passage vers la mondialisation de l’économie de marché à celui de la
domination des idées keynésiennes vers le néo-libéralisme. Elle conclut :
16
« N'importe quel aperçu des solutions récemment proposées (...) mène à la
conclusion que les réformes doivent démarrer par un changement d'esprit à
Washington. » (Strange, 1986, p.170).
C’est un état d’esprit qu’il faut changer. Petrella, aussi, insiste sur l’aspect
idéologique dans la défense de la compétitivité :
« Une nouvelle ère de concurrence est apparue au cours des 20 dernières années,
particulièrement dans le contexte de la mondialisation des processus économiques.
La concurrence ne décrit plus cette fois simplement le mode de fonctionnement d'un
marché donné (par exemple un marché concurrentiel) par opposition aux marchés
oligopolistiques et monopolistiques, elle est devenue - ou est en voie de devenir - un
mode de vie. La compétitivité, quant à elle, a cessé d'être un moyen pour devenir
une fin en soi. La concurrence (et la compétitivité qui en découle) s'est hissée au
rang de credo universel et d'idéologie dominante. » (Petrella, 1994, p.16-17).
Susan George défend que c’est une question d’idées : « Les idées ont des
conséquences. La vie des gens, l’état de la société et celui de la planète dépendent
pour une large part de l’air du temps, autrement dit de l’idéologie régnante. Elle est
comme l’eau pour le poisson qui ne sait pas qu’il s’y baigne. Elle conditionne la
politique, les lois, la situation matérielle et morale de chacun. » (George, 2002, p.7)
Passet reprend cet aspect idéologique, politique. C’est une volonté :
« Rechercher les voies d'une action volontariste, c'est d'abord reconnaître ce qui est
irréversible et ce qui peut être changé ; irréversibles, la mondialisation et le progrès
technique : on ne supprimera pas l'ordinateur par décret - pas plus qu'hier la machine
à vapeur - et on ne gommera pas son aptitude à relier en temps réel tous les points
du monde ; irréversibles, ses conséquence sur la structure des coûts,
l'interdépendance, l'organisation en réseaux, etc. Mais, en revanche, dépend de la
volonté des hommes l'attitude qu'ils adopteront en face du phénomène: le libre-
échangisme des années 80 résulte d'un choix politique ; il n'était pas inscrit dans la
fatalité ; pas plus qu'il ne le sera dans les années à venir. » (Passet, 2000, p.181).
C’est la voie du politique, des valeurs :
« L'irréductibilité d'un niveau à un autre et le pluralisme qui en découle fondent
respectivement le primat du politique sur l'économique et la légitimité du système
démocratique par rapport à tout autre. (...). La réponse n'est pas économique; elle ne
saurait se situer que dans le champ des valeurs. » (Passet, 2000, p.184).
Plus clairement encore, Passet affirme, lors d’une interview :
« La mondialisation libérale est un choix politique. On peut en faire un autre, celui
d'une mondialisation régulée. » (Passet, Alternatives économiques, 1er
trimestre
2001, p.54).
Les dirigeants de la confédération paysanne s’orientent dans la même logique :
17
« Dufour : La mondialisation, c'est donc la volonté des libéraux de pouvoir disposer
de la planète comme d'un vaste domaine commercial complètement déréglementé,
non encadré, permettant d'échanger des marchandises sans retenue et sans
référence à une dimension sociale, territoriale ou éthique. C'est une volonté
hégémonique du commerce consistant à vouloir tout dévorer. » (Bové et Dufour,
2000, p.193).
« Bové : Si toute activité humaine devient un enjeu mercantile, la bagarre se fait
entre deux conceptions de la société. L'une, qui laisse le marché, avec ses propres
règles, organiser la société, intégrer toutes les activités humaines, santé, culture,
éducation, etc., à la loi de l'argent, avec comme stade ultime - proposé aux
négociations internationales de l'OMC - la marchandisation du vivant. L'autre, où ce
sont les citoyens, les institutions politiques, l'espace de vie et les autres enjeux
comme l'environnement et la culture qui ont le pouvoir d'organiser la société. » (Bové
et Dufour, 2000, p.194).
Et même les « marxisants » Hardt et Negri bâtissent leur argumentation à partir
d’une réflexion idéologique. Ils écrivent :
« Notre approche critique aborde ainsi la nécessité d'une déconstruction idéologique
et matérielle réelle de l'ordre impérial. Dans le monde postmoderne, le spectacle
dominant de l'Empire se construit par une grande variété de discours et de structures
autolégitimants. » (Hardt et Negri, 2000, p.77).
Ils prétendent que l’élément central de la formation de l’empire est l’adoption par les
Nations Unies d’une constitution de type universel, basée sur des valeurs
universalistes et la défense de la paix. Mais c’est donc bien une approche sur base
idéologique.
11. Avec la nouvelle société de l’information, la classe ouvrière voit son rôle
changer. Elle disparaît.
Ceci peut paraître une parenthèse. Mais il est frappant de constater une uniformité
de vue chez tous ces auteurs pour affirmer qu’il y a un changement fondamental au
niveau du travail. La notion de travail, centrale pour la société industrielle, ne l’est
plus pour la nouvelle société, basée sur l’information et la connaissance. La
conséquence principale pour notre propos est que les réformistes nient à la classe
ouvrière le rôle moteur dans la lutte contre la globalisation capitaliste.
Viviane Forrester en fait le point de départ de son analyse et de sa critique, très
inspirée de Riccardo Petrella :
« Or ce travail, tenu pour notre moteur naturel, pour la règle du jeu convenant à notre
passage en ces lieux étranges d'où nous avons chacun vocation à disparaître, n'est
plus aujourd'hui qu'une entité dénuée de substance. » (Forrester, 1996, p.9).
Passet défend, dans ces circonstances, l’allocation universelle, puisque celle-ci
marque le droit à un revenu, indépendamment au droit d’avoir un travail. Il explique
par rapport au revenu qui serait donné à tout le monde :
18
« Par définition, celui-ci doit couvrir les besoins fondamentaux - notion variable selon
les lieux et les temps - afin de permettre à chacun de ne pas vendre sa force de
travail à n'importe quelle condition; mais il doit rester assez modeste pour ne pas
constituer un encouragement au parasitisme. » (Passet, 2000, p.273).
« Un revenu de citoyenneté universel assure la couverture des besoins essentiels et
permet à chacun d'alterner, tout au long de sa vie, les périodes d'occupation, de loisir
ou de formation. Le contrat de travail à durée déterminée, hier symbole de précarité,
est devenu la règle. Il confère au système toute la souplesse permettant à chacun
d'améliorer son niveau de vie, au rythme, selon les conditions et dans les proportions
choisis par lui. Car le revenu garanti n'a rien à voir avec l'égalitarisme. La frontière
qui séparait le premier temps de l'existence, où l'on acquérait une fois pour toutes
l'essentiel de son bagage intellectuel en même temps que son statut social, et la
seconde partie, consacrée au travail jusqu'à l'âge de la retraite, a disparu. Grâce à
un bon système de formation continue, c'est tout au long de l'existence que chacun
peut se perfectionner et progresser. » (Passet, 2000, p.283).
Mais Passet insiste bien sur la disparition de la classe ouvrière, en tant que telle :
« Or le prolétariat au sens marxien est mort ; la classe ouvrière, décimée, dispersée,
affaiblie, ne peut guère compter sur des syndicats divisés, parfois incapables de
s'unir nationalement, alors que les intérêts auxquels ils s'affrontent s'organisent à
l’échelle de la planète. Les véritables clivages traversent les classes, pour autant que
ce terme ait conservé un sens aujourd'hui. » (Passet, 2000, p.280).
Et Michael Hardt et Toni Negri partagent cette analyse :
« Le passage vers une économie informationnelle comporte nécessairement un
changement dans la qualité et la nature du travail. » (Hardt et Negri, 2000, p.354).
12. Ce n’est plus la propriété qui est en jeu, mais la connaissance.
Une conséquence de cette position sur le passage vers une société de l’information
est que les réformistes défendent que l’enjeu n’est plus la question de la propriété,
mais celle de la connaissance et de la formation.
Ainsi, Robert Reich en fait son point central. L’important est la connaissance, pas la
propriété.
« Deux points méritent d'être répétés. D'abord : Le niveau de vie de la population
d'une nation dépend de façon croissante de sa contribution à l'économie mondiale -
c'est-à-dire sur la valeur de leurs qualifications et de leurs connaissances. Il dépend
de moins en moins de ce qu'elle possède - c'est-à-dire de la rentabilité des firmes
dans lesquelles elle a des intérêts majeurs. Deuxièmement : Les qualifications
demandées dans la résolution de problèmes, dans l'identification des problèmes et
dans la gestion stratégique s'améliorent avec l'expérience. Les gens apprennent par
la pratique (learning by doing). » (Reich, 1992, p.154).
Et :
19
« Plutôt que d'accroître la rentabilité des entreprises arborant son drapeau ou
d'élargir les possessions mondiales de ses citoyens, le rôle économique d'un nation
est d'améliorer le niveau de vie de ses citoyens en augmentant la valeur qu'ils
fournissent à l'économie mondiale. Le souci de la « compétitivité » nationale est
souvent déplacé. Ce qui compte n'est pas ce que nous détenons ; c'est ce que nous
faisons. » (Reich, 1992, p.301).
Michael Hardt et Toni Negri insistent également sur cet aspect. Puisque la
construction de l’empire se déroule sur une base idéologique, ils proposent que la
contestation prenne aussi cette axe pour résister :
« Le mode de production de la multitude se réapproprie la richesse du capital et
construit également une nouvelle richesse, articulée avec les pouvoirs de la science
et de la connaissance sociale par la coopération. Celle-ci annule tout titre de
propriété. Dans la modernité, la propriété privée était souvent légitimée par le travail
mais cette équation - si elle a jamais eu du sens - tend aujourd'hui à être
complètement détruite : la propriété privée des moyens de production, à l'ère de
l'hégémonie du travail coopératif et du travail immatériel, n'est qu'une obsolescence
putride et tyrannique. Les outils de production tendent à se recomposer en
subjectivité collective, et dans l'intelligence et l'affect collectifs des travailleurs ;
l'esprit d'entreprise tend à s'organiser par la coopération des sujets dans l'intellect
général. » (Hardt et Negri, 2000, p.492-493).
Et :
« Nous pouvons à présent formuler une troisième exigence politique de la multitude :
le droit à la réappropriation. Il s'agit, avant toutes choses, du droit à la réappropriation
des moyens de production. (...) Dans ce contexte, la réappropriation signifie avoir le
libre accès (et le contrôle sur) la connaissance, l'information, la communication et les
affects, parce que ce sont quelques-uns des moyens premiers de la production
biopolitique. (...) Le droit de réappropriation est réellement le droit de la multitude à
l'autocontrôle et à l'autoproduction autonome. » (Hardt et Negri, 2000, p.488).
13. L’Etat a perdu son pouvoir de poursuivre l’intérêt général. Il s’est fait
dépasser par les entreprises et d’autres acteurs.
La thèse suivante est assez célèbre et importante. Il ne s’agit pas de la disparition de
l’Etat, mais de la diminution de son pouvoir. Le point de vue est souvent nuancé
entre les différents auteurs. Mais l’argumentation centrale est que l’Etat, qui défendait
l’intérêt général et pouvait l’exercer dans le capitalisme national, se voit dépasser par
la mondialisation. Les acteurs de la mondialisation sont principalement les
multinationales, les grandes sociétés financières. Les Etats y participent, mais à un
degré moindre que par le passé.
C’est que Susan Strange, dont un titre est révélateur Le retrait de l’Etat, explique :
« L'argument avancé est que les forces impersonnelles des marchés mondiaux,
intégrés davantage après la Seconde Guerre mondiale par les entreprises privées
dans la finance, l'industrie et le commerce que par les décisions collégiales des
20
gouvernements, sont maintenant plus puissantes que les Etats, alors que ceux-ci
sont censés conserver l'ultime autorité politique.
Alors qu'auparavant les Etats étaient les maîtres des marchés, maintenant ce sont
les marchés, sur les points cruciaux, sont les maîtres au-dessus des gouvernements
et des Etats. Et l'autorité déclinante des Etats se reflète dans une diffusion croissante
du pouvoir à d'autres associations et institutions ainsi qu'à des corps locaux et
régionaux. En même temps, il y a un dissymétrie croissante entre les Etats les plus
importants qui détiennent encore un pouvoir structurel et les plus faibles qui n'en ont
pas. » (Strange, 1996, p.4).
Cette thèse est reprise à des degrés par les autres. Ainsi, Petrella :
« L'Etat, en tant que promoteur et garant des intérêts de la population, est intervenu
dans cette évolution en freinant les excès dont s'était rendu coupable le capitalisme
compétitif national.
De nos jours, la source des problèmes que nous connaissons est identique, car le
capitalisme compétitif, qui tend à se mondialiser, porte toujours en lui ses propres
excès. Il exige de nouveau des réformes. Ce qui complique cependant les choses,
c'est que la plupart des abus du capitalisme compétitif refont surface, cette fois à
l'échelle mondiale. » (Petrella, 1994, p.25).
Il explique que les Etats jouent encore un rôle :
« Notre thèse est que le fait nouveau est plus subtil : c'est que l'entreprise est en
train de devenir l'organisation de « gouvernance » de l'économie mondiale avec
l'appui des Etats « locaux », qu'ils soient petits comme le Danemark ou grands
comme les Etats-Unis. Selon cette thèse, l'Etat joue le rôle de « complice
volontaire », conscient. L'Etat ne subit pas une conspiration ! Conscient que, dans la
dynamique de mondialisation croissante de l'économie, son rôle est destiné, à terme
(30, 50, 100 ans ?), à changer radicalement de nature, l'Etat se donne comme
fonction historique actuelle d'assurer que « ses » acteurs-clés stratégiques, c'est-à-
dire les entreprises « locales » multinationales (les seules aptes et « armées » pour
agir dans l'économie mondiale) réussissent à opérer la mondialisation de l'économie
« nationale ». L'argument sous-jacent est le suivant : la réussite de « nos »
entreprises sur la scène mondiale est une condition de succès et de sauvegarde de
l'autonomie technologique et économique du « pays ». » (Petrella, « La
mondialisation de la technologie et de l'économie. Une hypothèse prospective »,
Futuribles, septembre 1989, p.10).
Il ajoute :
« Dès lors, l'entreprise non seulement « privatise » le rôle de l'Etat sans pouvoir
assumer les responsabilités et les devoirs de l'Etat, mais aussi, faute d'un Etat
mondial, elle « privatise » à ses propres fins, la fonction d'organisation de l'économie
mondiale.
D'autre part, en aidant ses entreprises mondiales à s'imposer face à la concurrence,
l'Etat devient un protagoniste direct de la compétition technologique, industrielle et
économique. Il n'occupe plus une position d'arbitre entre les acteurs « nationaux », et
de garant de l' « ordre public international », mais s'engage entièrement aux côtés
d'un seul type d'acteur particulier: les entreprises.
21
On assiste, par conséquent, à une inversion fondamentale des rôles : les entreprises
deviennent les acteurs principaux de la gestion de l'économie mondiale. Ce sont des
sujets à vocation particulière, porteurs d'intérêts sectoriels corporatistes, qui « tirent »
et « orientent » l'action des sujets à vocation générale, porteurs de l'intérêt public.
Deuxièmement, la compétitivité triadique soumet la prise en compte et la solution des
problèmes mondiaux aux critères de pertinence, de rationalité et d'utilité définis par
les acteurs dominants de la Triade, c'est-à-dire les réseaux d'entreprises
américaines, japonaises et européennes, et cela dans une logique de puissance
financière et industrielle. » (Petrella, « La mondialisation de l'économie par la
compétitivité », Politique internationale, édition n°46, hiver 1989-1990, p.68).
Donnons encore cette citation :
« Telle est la nature de la nouvelle alliance : les entreprises ont besoin des Etats
« locaux » pour être en mesure de faire face à la mondialisation et de se mondialiser
elles-mêmes. Les Etats ont à leur tour besoin des entreprises oeuvrant à l'échelle
mondiale pour assurer leur légitimité et leur perpétuation en tant qu'entités
« locales ». En conséquence, les entreprises acquièrent peu à peu une légitimité
historique et un rôle social qui, à bien des égards, se rapprochent de ceux
normalement dévolus à l'Etat. On assiste ainsi, à l'échelle de la planète, à une
nouvelle division des tâches entre les pouvoirs économiques et politiques.
(...) Par rapport à la société mondiale, l'entreprise prétend à une sorte de légitimité
historique qu'elle assoit sur le fait qu'elle s'est mondialisée. Elle fait valoir ses
prétentions en se présentant comme la seule organisation capable d'assurer une
gestion planétaire optimale des ressources existantes. Par conséquent, l'entreprise
privatise et internationalise à ses propres fins le rôle de l'Etat. » (Petrella, 1994,
p.130-131).
L’argumentation est la plus élaborée chez Petrella. Mais elle se retrouve chez les
autres auteurs. Ainsi, Ignacio Ramonet affirme :
« La mondialisation a tué le marché national qui est l'un des fondements du pouvoir
de l'Etat-nation. En l'annulant, elle a modifié le capitalisme national et diminué le rôle
des pouvoirs publics. Les Etats n'ont plus les moyens de s'opposer aux marchés. »
(Ramonet, 1999, p.89).
On croirait lire Petrella :
« Ainsi, la réalité du nouveau pouvoir mondial échappe largement aux Etats. La
globalisation et la déréglementation de l'économie favorise l'émergence de pouvoirs
nouveaux, qui, avec l'aide des technologies modernes, débordent et transgressent
en permanence les structures étatiques. » (Ramonet, 1999, p.92).
En résumant très fort :
« Face à la puissance de ces mastodontes de la finance, les Etats ne peuvent plus
grand-chose. » (Ramonet, 1999, p.108).
Michael Hardt et Toni Negri développent des arguments assez semblables. Leur
thèse est d’accorder à l’empire, sans territoire, la domination sur le monde. Dans ce
22
cadre, l’Etat intervient comme partie constituante de cet empire, au lieu d’être le
centre du capitalisme national sous l’ère de l’impérialisme :
« Il s'ensuit que l'Etat-nation a de moins en moins de pouvoir pour réguler ces flux et
imposer son autorité sur l'économie. Même les Etats-nations prédominants ne
doivent plus être considérés comme des autorités suprêmes et souveraines, que ce
soit hors de leurs frontières ou même à l'intérieur de celles-ci. Toutefois, le déclin de
la souveraineté des Etats-nations ne signifie pas que la souveraineté a décliné en
tant que telle. Tout au long des transformations contemporaines, les contrôles
politiques, les fonctions étatiques et les mécanismes régulatoires ont continué de
régler le domaine de la production et des échanges économiques et sociaux. Notre
hypothèse fondamentale est que la souveraineté a pris une forme nouvelle,
composée d'une série d'organismes nationaux et supranationaux unis sous une
logique unique de gouvernement. Cette nouvelle forme mondiale de souveraineté est
ce que nous appelons l'Empire.
La souveraineté déclinante des Etats-nations et leur incapacité croissante à réguler
les échanges économiques et culturels sont en fait les premiers symptômes de
l'avènement de l'Empire. La souveraineté de l'Etat-nation a été la pierre angulaire
des impérialismes que les puissances européennes ont construit au cours de
l'époque moderne. » (Hardt et Negri, 2000, p.16).
Il y a donc un changement dans la situation des Etats-nations :
« Durant la transformation contemporaine de la loi supranationale, le processus de
constitution de l'Empire tend, directement ou indirectement, à pénétrer et
reconfigurer la loi domestique des Etats-nations: ainsi, la loi supranationale
surdétermine puissamment la loi domestique. Le symptôme le plus significatif de
cette transformation est peut-être le développement de ce que l'on appelle le droit
d'intervention. » (Hardt et Negri, 2000, p.41-42).
Et :
« En fait, la phase contemporaine n'est pas caractérisée de façon adéquate par la
victoire des sociétés capitalistes transnationales sur l'Etat. Bien que ces sociétés et
leurs réseaux mondiaux de production et d'échanges aient sapé le pouvoir des Etats-
nations, l'Etat fonctionne et les éléments constitutionnels ont été effectivement
déplacés sur d'autres plans et dans d'autres domaines. Il nous faut prendre une vue
beaucoup plus nuancée sur la façon dont le rapport entre Etat et capital a changé.
(...) Comme le concept de souveraineté nationale perd de son efficacité, il en va de
même pour ce que l'on appelle l'autonomie du politique. (...) La politique ne disparaît
pas: ce qui disparaît est la notion de l'autonomie du politique. » (Hardt et Negri, 2000,
p.374-375).
On trouve des idées assez proches chez les autres. Reich, par exemple, marque la
rupture également dans un changement dans la relation entre multinationales et Etat.
14. Il y a une nécessité de réguler. Or, l’Etat ayant perdu son pouvoir, il faut
trouver de nouvelles formes de gouvernance mondiale.
23
Si l’Etat, garant de l’intérêt général sous l’ancien capitalisme, perd son importance, il
faut trouver de nouvelles instances permettant de reprendre la tâche de défendre ce
bien commun.
Petrella est, de nouveau, l’auteur qui développe le mieux ce point de vue. Il propose
une nouvelle forme de gouvernance mondiale :
« Il nous faut des instruments qui règlent l'économie mondiale en fonction des
intérêts de l'ensemble de la population mondiale. L'Etat mondial, je ne le vois pas,
mais pourquoi n'existerait-il pas des systèmes de représentation mondiale politique
qui permettraient de globaliser, de travailler en réseaux, etc. ? » (Petrella, « Le culte
de la compétitivité », Trends-Tendances, 9 septembre 1993, p.29).
Il explique le parallélisme entre la situation au XIXème siècle au sein du capitalisme
national, où l’Etat a pris en main cette défense du bien commun, et la situation
aujourd’hui, où il manque cette nouvelle instance reprenant le flambeau de l’Etat
national :
« Cette litanie est dangereuse. Elle empêche de prendre conscience de l'ampleur et
des conséquences à long terme d'un phénomène majeur de notre temps : le
passage du capitalisme national, à prédominance agro-industrielle et encadré par
une économie mixte, au capitalisme mondial, à prédominance industrielle-tertiaire et
libéré de toute contrainte. L'histoire du XIXème siècle et du XXème siècle a été,
fondamentalement, celle de la réduction, voire de l'élimination des excès pervers du
capitalisme et de ses prétentions à gouverner la société.
Contre la tendance du capitalisme à créer des structures oligopolistiques ou
monopolistiques, furent votées des lois anti-trust, limitant les concentrations
financières et industrielles. Contre sa logique d'exploitation du travail humain, furent
mises en place des législations interdisant le travail des enfants, fixant un maximum
d'heures de travail quotidien, garantissant un salaire minimum vital, etc. Contre sa
pente naturelle à laisser pour compte les inaptes au travail, les exclus ou les
malheureux, furent instaurés des systèmes de protection sociale. Contre sa
propension à tout transformer en valeur marchande, furent affirmés les principes
d'égalité, de justice sociale et de solidarité, et posée la primauté du politique et,
encore plus, de l'éthique. Aujourd'hui, la mondialisation de l'économie de marché,
privatisée, déréglementée et libéralisée, est en train de « libérer » le capitalisme des
règles, procédures et institutions qui permirent, à l'échelle nationale, de bâtir le
« contrat social » (l'Etat-providence ou welfare state). » (Petrella, « Litanies de Sainte
Compétitivité. Misère de l'économisme, dangers de la mondialisation », Le Monde
diplomatique, février 1994, p.11).
Petrella plaide pour une gouvernance faisant participer le plus de gens de la société
civile, comme porteur des idées de bien commun :
« En réalité, la mondialisation de la technologie et de l'économie ne s'accompagnera
pas seulement de l'émergence graduelle d'une société civile transnationale mondiale
(c'est-à-dire des principes et systèmes de valeur relativement partagés par
l'ensemble de la société mondiale; des formes d'expression et d'organisation de la
vie collective sur les bases mondiales, ...) assurant de nouveaux modes de
« régulation civile ». Elle appelle déjà aussi de manière urgente la mise en place à
24
l'échelle mondiale de nouvelles formes de régulation politique d'Etat. Si l'on souhaite
garder un minimum d'efficacité aux formes de démocratie représentative, la
gouvernement de la technologie et de l'économie ne peut ni ne doit être laissé aux
mains d'acteurs porteurs d'intérêts particuliers. » (Petrella, « La mondialisation de la
technologie et de l'économie. Une hypothèse prospective », Futuribles, septembre
1989, p.25).
Les autres suivent en gros l’argumentation de Petrella. Ainsi, Ignacio Ramonet :
« La mondialisation n'est ni une fatalité incontournable, ni un « accident » de
l'histoire. Elle constitue un grand défi à relever, une sauvagerie potentielle à réguler,
c'est-à-dire, au bout du compte, à civiliser. C'est politiquement qu'il s'agit de résister
à cette obscure dissolution de la politique elle-même dans la résignation ou la
désespérance. » (Ramonet, 1999, p.83).
René Passet plaide pour une nouvelle régulation :
« L'efficacité du contrôle des flux suppose un encadrement institutionnel. Encore une
fois, il ne faut pas se tromper d'objectif: on ne peut pas à la fois réclamer plus de
régulation et nier la nécessité de tout régulateur. Il s'agit de hisser l'intervention
publique au niveau des phénomènes qu'elle doit maîtriser et des pouvoirs qu'il lui
faut soumettre aux impératifs de l'intérêt général. » (Passet, 2000, p.218).
José Bové est également partisan d’une nouvelle régulation, même à partir des
institutions internationales existantes :
« Bové : Le commerce international est une bonne chose, qui nécessite des règles,
fondées sur le droit et non pas sur les rapports de force économiques. Nous
sommes, comme le proclamait notre banderole dans les rues de Seattle, pour
soumettre l'OMC aux droits de l'homme. Pourquoi le commerce échapperait-il aux
lois, conventions, chartes et pactes internationaux signés par les Etats dans le cadre
de l'ONU ? Ces textes (droits de l'homme, droits des enfants, biodiversité, pactes
socio-économiques, etc.) ont été votés par des représentants des pays : ils sont
légitimes, ils fondent la primauté du politique sur le marché. » (Bové et Dufour, 2000,
p.217-218).
Mais il faut que ces organes soient basés sur d’autres principes.
« Bové : Afin de rompre avec cette confusion totalitaire, nous défendons l'idée d'une
cour de justice internationale, composée de juristes professionnels, indépendantes
de l'OMC, dont les règles seraient soumises aux textes fondamentaux: la Déclaration
universelle des droits de l'homme, les pactes et conventions de l'ONU, un peu
comme le tribunal de commerce, en France, tranche en fonction des règles du
commerce mais sous les règles et principes de la Constitution française. L'ORD4
,
dans ce cas-là, serait la première instance et la Cour internationale, la juridiction
d'appel pour les pays mais aussi pour les citoyens. » (Bové et Dufour, 2000, p.218).
4
Organe des règlements des différends : sorte de tribunal de l’OMC, qui juge les litiges entre Etats
par rapport à la législation de l’OMC.
25
Susan George défend également une reprise en mains par l’Etat et par la société
civile :
« Certains prétendent qu'il suffirait d'un changement d'échelle, de redevenir « local ».
J'applaudis de bon coeur à toutes ces initiatives, mais ne suis pas de cet avis. Si
nous ne pouvons faire en sorte que l'Etat conserve ses prérogatives, en effet, je ne
vois pas qui pourra s'interposer entre les individus sur le terrain et la tyrannie
transnationale. Sans un Etat - pas forcément tel que nous le connaissons
aujourd'hui, d'ailleurs -, nous n'aurons bientôt plus que des Mac-écoles, des Mac-
santé et des Mac-transport.
Renforcer la démocratie sur les plans local et national, créer des économies
inclusives, voire dissidentes ou parallèles, sont des actions fondamentales
auxquelles tout le monde peut participer. La tâche la plus rude sera néanmoins de
créer une mondialisation alternative, ce que certaines organisations appellent déjà la
« mondialisation coopérative ». Pour elles, ce concept signifie non pas un retour aux
activités locales, ou une manière d'y échapper, mais un effort pour reconstruire
l'économie de la planète à partir de ses fondements sociaux, sur des principes plus
justes et plus sains. » (George, 2000, p.334).
15. Il faut garantir une série de droits fondamentaux au niveau mondial, à
commencer par les droits sociaux et environnementaux. C’est la base pour les
institutions internationales réformées (mais non détruites).
José Bové a souligné que les instances internationales devaient s’appuyer sur le
respect de règles « abstraites », celles de l’ONU, des droits sociaux et
environnementaux. C’est une idée partagée par d’autres membres, notamment ceux
qui animent ATTAC.
René Passet explique ainsi qu’il ne veut pas détruire les institutions internationales :
« C'est le Fonds monétaire international (FMI) qui développe les politiques
d'ajustement structurel qui sacrifient les ressorts du développement aux équilibres
financiers. Pour autant rabâcher « A bas le FMI ! » ou « A bas l'OMC ! » ne me
semble pas la meilleure stratégie. Il vaut mieux proposer les politiques alternatives
qu'elles devraient suivre. Ainsi, pour moi, la question premières est celle des normes
sociales et environnementales auxquelles devraient être subordonnées les relations
marchandes. » (Passet, Alternatives économiques, 1er
trimestre 2001, p.54).
Et Bové répète sa défense de règles et de droits au sein des institutions
internationales :
« Bové : Le commerce international est une bonne chose, qui nécessite des règles,
fondées sur le droit et non pas sur les rapports de force économiques. Nous
sommes, comme le proclamait notre banderole dans les rues de Seattle, pour
soumettre l'OMC aux droits de l'homme. Pourquoi le commerce échapperait-il aux
lois, conventions, chartes et pactes internationaux signés par les Etats dans le cadre
de l'ONU ? Ces textes (droits de l'homme, droits des enfants, biodiversité, pactes
socio-économiques, etc.) ont été votés par des représentants des pays : ils sont
légitimes, ils fondent la primauté du politique sur le marché. » (Bové et Dufour, 2000,
p.217-218).
26
Cette argumentation est assez logique. Si le point central est l’idéologie et les
valeurs, il suffit d’avoir une régulation basée sur d’autres principes, soit les droits
sociaux et environnementaux.
Susan George est encore plus explicite : « Je le répète : il nous faut un vaste
programme keynésien international pour l’environnement et la justice sociale »
(George, 2002, p.179). Et, plus haut, elle avait dit dans sa confrontation avec
l’éditorialiste du Financial Times, Martin Wolff : « L’idéal que vous décrivez, sorte de
modèle keynésien avant-gardiste dans lequel le marché serait régulé et où l’Etat
procurerait tout ce que vous dites, y compris les soins de santé et l’éducation,
autrement dit un Etat-providence dans lequel une société démocratique prendrait ses
décisions - tout ça me va très bien » (George, 2002, p.26).
16. La contestation doit s’appuyer sur les nouveaux mouvements sociaux, la
société civile, l’économie solidaire. Il faut construire à partir d’elle une nouvelle
mondialisation.
La société civile joue un rôle central dans la résistance. Ce n’est plus la classe
ouvrière.
Petrella avance un tel point de vue :
« En dépit de ces limites, la société civile mondiale joue un rôle historique important
en ce qui a trait à trois fonctions fondamentales.
D'abord, elle devient peu à peu la conscience morale de la planète. (...)
Ensuite, cette nébuleuse est capable de façonner et d'exprimer les besoins, les
aspirations et les objectifs mondiaux, qui sont devenus une demande sociale
mondiale. (...)
Ce qui nous mène à la troisième fonction essentielle de la société civile mondiale,
soit sa capacité de représenter une offre politique mondiale et d'être porteuse de
solutions concrètes aux problèmes de la planète. » (Petrella, 1994, p.46-48).
Michael Hardt et Toni Negri, après avoir renié la classe ouvrière en tant que telle,
trouve aussi dans les travailleurs sociaux et ces formes alternatives de travail la base
de la construction de l’anti-empire.
« On peut toutefois discerner un premier élément d'un programme politique pour la
multitude mondiale, une première exigence mondiale: la citoyenneté mondiale. »
(Hardt et Negri, 2000, p.480).
Et :
« Aujourd'hui, dans la phase de militantisme ouvrier correspondant aux régimes
internationaux et postfordistes de production, se lève la figure du travailleur social.
(...) Autrement dit, le programme du travailleur social est un projet de constitution. »
(Hardt et Negri, 2000, p.491-492).
Mais, chez les responsables d’ATTAC, il y a la même insistance sur la société civile.
Ainsi, Susan George, vice-président de l’association, insiste sur le caractère non
27
violent, démocratique de leur mouvement : « J’estime que nous devons assurer que
tout le monde, dans nos rangs, respecte les règles de la démocratie, si nous voulons
un système démocratique pour le monde. Au moins 98% du mouvement est
clairement partisan de la non-violence ». (George, 2002, p.166).
17. L’élite a un rôle important à jouer dans la contestation de l’idéologie de la
mondialisation néo-libérale.
Petrella souligne aussi que les élites « éclairées » jouent un rôle central pour faire
adopter une nouvelle régulation. Puisqu’il s’agit essentiellement d’une idéologie et
que cette idéologie pousse la planète à sa perte, il est possible de trouver dans la
classe dominante des responsables sensibles aux arguments réformistes et qui
défendent donc de nouvelles règles, plus démocratiques, plus équitables, etc. Mais,
en réalité, on retrouve de tels arguments également chez la plupart des autres
auteurs.
Ainsi, Susan Strange met le paquet pour que ce soient les responsables de l’Etat,
surtout américain, qui changent leur point de vue :
« Où se situent l'obéissance, la loyauté, l'identité ? Pas toujours dans la même
direction. Parfois elle se marque vis-à-vis d'un gouvernement ou d'un Etat. Mais, à
d'autres moments, elle s'affiche vis-à-vis d'une entreprise ou d'un mouvement social
opérant au-delà des frontières. Ou vis-à-vis d'une famille ou d'une génération ;
parfois vis-à-vis des membres d'un métier ou d'une profession. Avec la fin de la
guerre froide et le triomphe de l'économie de marché, il y a une nouvelle absence
d'absolus. Dans un monde où l'autorité est multiple et diffuse, chacun d'entre nous
partage le problème de Pinocchio : nos consciences individuelles sont notre seul
guide. » (Strange, 1996, p.199).
C’est la conscience individuelle qui est la base du changement.
Petrella est le principal défenseur, néanmoins, de cette thèse. Il écrit :
« C'est dire que la défense de notre cadre de vie a atteint un tel niveau de priorité, de
visibilité et de pertinence pour la vie quotidienne de chacun, qu'elle est devenue un
fait politique incontournable.
Il n'en est malheureusement pas de même du désarmement, de la pauvreté et de la
faim, qui sont en train d'atteindre des proportions gigantesques alors qu'on n'a jamais
produit autant de richesses dans le monde.
Briser l'insolence et l'intolérance de la raison du plus fort, éliminer la myopie
destructrice de la compétitivité marchande mondiale n'est plus une question de choix
moraux ou de philosophie économique. Seules certaines entreprises européennes,
américaines et japonaises l'ont compris. Elles sont trop peu nombreuses. Seuls
certains milieux gouvernementaux s'en rendent compte. Ils sont encore trop
faibles... » (Petrella, « La mondialisation de l'économie par la compétitivité »,
Politique internationale, édition n°46, hiver 1989-1990, p.73).
Il est encore plus clair dans la citation suivante :
28
« Il existe un autre élément important, celui des « nouvelles élites éclairées de la
planète » auxquelles nous avons déjà fait allusion quand nous avons traité du
développement du « monde » global. Ces élites proviennent, pour la plupart, de
l'Amérique du Nord, de l'Europe de l'Ouest et de l'Asie du Sud-Est, une infime
minorité d'entre eux étant originaires de l'Afrique, de la Russie, de l'Amérique latine
et du reste de l'Asie. En leur sein, on trouve une génération d'industriels, de chefs de
file du milieu des affaires et de gestionnaires qui sont en train d'édifier les réseaux
mondiaux des sociétés multinationales, de concevoir et de mettre en oeuvre des
stratégies globales destinées aux nouveaux produits, infrastructures, normes,
services et marchés du monde entier, tout en étant animés d'une vision humaniste et
d'un sens marqué de leur responsabilité sociale à l'égard des générations présentes
et futures.
Certes, leur système de valeurs gravite autour de concepts comme la compétitivité et
leadership mondial, l'efficacité planétaire et une pensée globale. Mais ils sont
sensibles à la qualité (plutôt qu'à la quantité), à la diversité (de préférence à
l'homogénéisation), au « toyotisme » (plus qu'au « fordisme ») et à la nécessité
d'éliminer des niveaux hiérarchiques au sein de leur propre milieu. » (Petrella, 1994,
p.49).
Plutôt les classe dirigeantes que le tiers-monde, pourrait-on résumer. Il ajoute que
ces élites sont une des composantes de la nouvelle gouvernance mondiale avec la
société civile et les villes (Porto Alegre, par exemple) :
« Trois agents sociaux peuvent intervenir dans la conception, la mise en oeuvre et la
promotion des contrats mondiaux et devenir les véhicules explicites qui en
favoriseront la signature. Il s'agit d'abord de la société civile mondiale. Il s'agit ensuite
des nouvelles élites mondiales, qu'elles soient issues du monde académique ou
scientifique, de l'industrie, du monde des services, des gouvernements, des
organisations internationales ou des médias. Ces élites fonctionnent déjà à l'intérieur
d'un univers de références où prédominent la coopération et la concertation. Les
villes et les institutions municipales sont aussi devenues des éléments de plus en
plus importants dans les politiques et les stratégies de mondialisation des acteurs
publics et privés. » (Petrella, 1994, p.222).
Ramonet partage entièrement ce point de vue :
« Fort heureusement, ici et là, au Nord comme au Sud, des intellectuels, des
scientifiques et des créateurs n'hésitent pas à dénoncer le consensus asphyxiant, et
à engager le combat intellectuel. » (Ramonet, 1999, p.117).
18. Le protectionnisme comme base de la construction d’une nouvelle
mondialisation. Chaque entité politique peut ainsi construire le modèle social
qui lui sied.
Les réformistes défendent également un certain protectionnisme. En fait, ils essaient
de ne pas l’avouer, car tout partisan du protectionnisme est aujourd’hui mal vu et
dénigré. Mais, en réalité, cela en est bel et bien !
29
Reich est le premier qui avance la nécessité de développer le pays en fonction des
choix nationaux, avec une certaine protection. Il parle d’un capitalisme national
positif :
« Devons-nous choisir entre un nationalisme à somme zéro et le cosmopolitisme
sans vie ? (...)
Ce qui est perdu dans ce débat est un troisième position, supérieure : un
nationalisme économique positif, dans laquelle les citoyens de chaque nation
prennent la responsabilité première d'augmenter les capacités de leurs citoyens pour
des vies pleines et productives, mais aussi qui fonctionne avec les autres nations
pour assurer que ces améliorations ne se fassent pas au détriment des autres. Cette
position n'est pas le laissez-faire cosmopolite, parce qu'il repose sur un sentiment de
dessein national - d'une relation historique et culturelle fondamentale pour un effort
politique commun. Elle cherche à encourager les nouveaux apprentissages dans la
nation, d'adoucir la transition des forces de travail des industries plus anciennes,
d'éduquer et de former les travailleurs de la nation, d'améliorer les infrastructures de
la nation et de créer des règles internationales d'un jeu loyal pour réaliser toutes ces
choses. Les objectifs de tels investissements sont sans ambiguïté publics.
Ce n'est pas non plus la position du nationalisme à zéro somme : ici le but final est
d'augmenter le bien-être global plutôt que de favoriser le bien-être d'une nation en
réduisant celui d'une autre. Ce n'est pas un montant fixé du profit mondial qu'il faut
diviser ou un marché limité qu'il faut partager. Ce n'est pas « leurs » firmes contre les
« nôtres » dans un combat pour la domination du commerce mondial. Nous
promouvons à la place un terrain en expansion infinie des qualifications et de la
connaissance humaines. Le capital humain, contrairement aux capitaux physique et
financier, n'a pas de limites inhérentes. » (Reich, 1992, p.311-312).
Petrella va plus loin. Il prône des régions entières, des continents, fondés sur des
règles communes et des échanges intensifs plus ou moins libres. Mais, entre ces
régions, il y a un commerce fortement réglementé :
« La pax triadica, disions-nous, ne représente ni le seul avenir possible, ni le seul
souhaitable. Une autre orientation, de caractère pragmatique et égalitaire, peut se
mettre en place, impulsant la coopération pour le développement de communautés
régionales ou continentales (Europe, Afrique, Asie centrale, Proche-Orient, Amérique
du Nord, pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE), etc.). La
constitution de communautés continentales intégrées pourrait être le moyen le plus
efficace de réduire les tensions locales à l'échelle des continents, et les tensions
entre les continents. Elle favoriserait l'innovation et l'utilisation des ressources
matérielles et immatérielles en les rendant visibles ainsi que la gouvernance
d'équilibres politico-économiques et militaires entre un nombre réduit d'espaces
continentaux, de puissance plus ou moins égale. » (Petrella, « Pax Triadica. Limites
et dangers des logiques de puissance », Le Monde diplomatique, novembre 1992,
p.32).
René Passet développe une argumentation proche :
« Le problème, pour les pays industrialisés, est de concilier les impératifs de la
solidarité des peuples avec la nécessité de protéger leurs propres activités
30
nationales contre le dumping des pays à bas salaire et à faible protection sociale. »
(Passet, 2000, p.239-240).
Il se trouve devant une impasse : en tant que partisan d’une certaine égalité, il sait
que les pauvres se trouvent dans le tiers-monde et seront pénalisés par le
protectionnisme des pays riches. Il avance donc une autre solution :
« Le maintien des niveaux de vie constituant une finalité en soi, il serait normal que
les économies qui en sont victimes cherchent à se protéger, à l'intérieur de leurs
frontières, par la perception de taxes compensatrices. Mais, dans ce cas, ne risque-t-
on pas de condamner définitivement tout effort de développement des pays du Sud à
bas salaires ? C'est ici qu'intervient une proposition de Maurice Lauré visant à
transformer la protection des uns en instrument de la solidarité des autres: les droits
compensateurs perçus aux frontières seraient reversés à un fonds de
développement alimentant une politique d'aide inspirée du plan Marshall. » (Passet,
2000, p.240-241).
Mais son point de vue de départ est très clair :
« Autre priorité : plutôt que de maintenir un espace mondial de libre-échange, il
faudrait évoluer vers une organisation de zones régionales de libre-échange
protégeant leurs frontières et négociant avec les autres zones. Il est urgent, à cet
égard, que l'Europe rétablisse la préférence communautaire. » (Passet, Alternatives
économiques, 1er
trimestre 2001, p.54).
Bernard Cassen, le président d’ATTAC, lui emboîte le pas. Il explique que les trajets
de marchandises sur longue distance gaspillent de l’énergie et qu’il serait plus
efficace que chaque région soit presque autosuffisante : « Plus la distance est
grande entre son domicile et le lieu de production, plus il faut de moyens de
transport, plus il se consomme d’énergie, en général non renouvelable, et plus il
s’émet de gaz aggravant l’effet de serre » (Bernard Cassen, « Inventer ensemble un
protectionnisme altruiste », Le Monde diplomatique, février 2000, p.22).
Le titre de l’article est déjà très évocateur.
Les responsables de la Confédération paysanne sont sur la même longueur d’onde :
« Dufour : Effectivement, nous réclamons la suppression de toutes les restitutions
aux exportations. En cela, nous sommes d'accord avec l'OMC, mais cela s'arrête là.
Car, comme vient de le dire José, cette suppression des subventions aux
exportations doit être accompagnée du droit des pays à mettre des barrières
douanières pour protéger leur agriculture conformément à leurs choix. » (Bové et
Dufour, 2000, p.203).
Et Bové renchérit :
« Bové : Nous n'avons pas les mêmes souverainetés ! La leur se rattache à l'Etat-
nation, c'est une souveraineté égoïste, frileuse et irréaliste, car depuis la chute du
Mur de Berlin, l'accélération des échanges mondiaux est une réalité que l'on ne peut
pas nier, mais que l'on doit réguler. Il est aberrant de faire croire aux gens qu'ils se
31
sentiront mieux en évitant de penser le monde. Notre conception de la souveraineté,
c'est justement de laisser les peuples se penser eux-mêmes, sans imposer de
modèle ni agricole ni de société, et de vivre cette souveraineté dans l'ouverture et la
solidarité. La première souveraineté, c'est la souveraineté alimentaire : pouvoir se
nourrir et choisir comment et de quoi se nourrir.
Et puis, il faut inventer des contre-pouvoirs à la mondialisation au même niveau
qu'elle, c'est-à-dire planétaire, et non pas s'accrocher à notre Etat-nation étroitement
napoléonien. Les « souverainistes » s'inquiètent des brassages mondiaux, nous,
nous sommes rassurés par les échanges équitables, les échanges culturels, avec la
solidarité ; notre identité, c'est l'homme, digne et libre, en démocratie. » (Bové et
Dufour, 2000, p.209).
19. L’Europe est dans ce cadre une construction progressiste.
L’aboutissement de la position théorique précédente est le soutien à la construction
européenne. Cette attitude marque l’ambiguïté complète de ces auteurs. Car, d’un
côté, ils défendent une Europe sur base de cette formation de blocs internationaux,
fermés vis-à-vis de l’extérieur. De l’autre, ils sont partisans de l’Europe telle qu’elle
existe comme modèle social le plus avancé dans le monde, surtout les auteurs
européens. C’est très étonnant, car l’Union européenne démantèle de plus en plus
les acquis sociaux arrachés par des générations de travailleurs du passé. On peut
penser qu’il y a une relation entre un certain nombre de ces réformistes de la
globalisation, même critiques, et les autorités européennes.
Petrella est fonctionnaire européen. Il est partisan de cette Europe, avec l’ambiguïté
soulignée ci-dessus :
« Que faire ? Trois actions sont à poursuivre. Primo, penser et réinventer l'Etat, l'Etat
cohérent avec la société mondiale. Ce n'est pas une tâche pour dix ans, mais on ne
peut pas en faire l'économie. Secundo, dans cette perspective, la constitution d'un
Etat européen (fédéral) capable d'assurer une régulation politique à l'échelle de notre
continent constituerait un pas en avant considérable. A cette fin, le renforcement du
rôle du Parlement européen est le point de départ incontournable. En effet,
l'existence d'un tel « Etat » européen réintroduirait davantage de démocratie à
l'échelle du continent et dans le contexte mondial, et redonnerait de l'importance à la
fonction d'intérêt public général, qui est le propre de la fonction historique de l'Etat.
Tertio, une autre direction nécessaire et indispensable à suivre consiste dans le
renforcement de tout ce qui pourrait favoriser un « plus de mondial » (par exemple
pour résoudre les problèmes environnementaux). Les Européens ne devront pas
avoir peur de « créer plus de mondial » en s'appuyant aussi sur et en valorisant au
maximum les potentiels d'innovation, de créativité et la capacité de gestion mondiale
des entreprises elles-mêmes autour de projets définis en commun. » (Petrella, « La
mondialisation de la technologie et de l'économie. Une hypothèse prospective »,
Futuribles, septembre 189, p.25).
Il défend véritablement l’Europe. Et, sur cette base, on peut s’interroger sur le sens
de ses propos :
« Le modèle de coopération régionale (continentale) le plus apprécié est celui de la
Communauté européenne. Ce qui fait dire à certains que le principal produit
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Theories reformistes sur la globalisation

  • 1. 1 Théories réformistes sur la globalisation Etudes Marxistes, 2002 (?)i 0. Introduction Pour cette analyse, j’utilise un certain nombre d’ouvrages limités, liés à la globalisation (voir bibliographie en fin de document). Il s’agit principalement de Riccardo Petrella, des « penseurs » d’ATTAC (Ramonet, Cassen, Passet, Susan George), de l’idéologie de gauche du premier gouvernement Clinton (Robert Reich) et de Susan Strange, une économiste britannique assez influente. Il y a aussi Michael Hardt et Toni Negri (ancien responsable des Brigades rouges en Italie). Je les reprends aussi, vu une certaine influence qu’ils exercent et le fait que leur théorie est popularisée par Le Monde diplomatique (dont ATTAC émane). Même s’il y a une différence avec les précédents, ils participent, à mon avis, au même courant d’idées. Il en va de même pour José Bové. Ce n’est pas une critique, mais une présentation des principales thèses de ces auteurs. J’ai essayé de bien souligner l’articulation entre les différents points, car il s’agit véritablement d’une construction théorique plus ou moins bien structurée. 1. Le socialisme n’est pas une alternative. Il a amené une catastrophe sociale et économique. Il n’est pas praticable. Le point de départ de l’analyse des théories réformistes sur la globalisation est le refus du socialisme. Celui-ci représente une issue dépassée, qui a montré ses limites, non démocratiques, « totalitaires » même, à ranger au même rang que le fascisme. Ainsi, Ramonet dénonce l’utopie communiste : « Le communisme internationaliste était une de ces utopies, comme l'est actuellement celle du marché sans frontières et l'universalisme économique imposant partout les mêmes normes de production et le même style de vie. Contre de telles utopies, le nationalisme est-il le bon recours ? Le nationalisme ne constituerait-il pas lui-même une régressive utopie ? » (Ramonet, 1999, p.149). Il énonce l’espoir de la contre-révolution dans les pays de l’Est : « Que d'illusions, que d'espoirs, en effet, étaient nés après les féconds événements de la seconde moitié de l'année 1989 : en particulier, la « révolution de velours » à Prague, la chute du mur de Berlin, et la fin de la tyrannie à Bucarest. Soudain, les 70 millions de morts sur les champs d'extermination, les déportations, ou à cause des pandémies et des famines liées aux guerres, entre août 1914 et mai 1945, semblaient ne pas avoir été sacrifiés en vain. « L'histoire et la morale se réconcilient », put affirmer l'écrivain (et écrivain tchèque) Vaclav Havel pensant que l'heure était enfin venue de bâtir la société dont tant d'intellectuels avaient rêvé, basé sur les vertus démocratiques, sur l'éthique et la responsabilité, dans laquelle l'essentiel ne serait pas le profit et le pouvoir mais le sens de la communauté et le respect de l'autre.
  • 2. 2 Ephémère et trompeur instant. Car, depuis, les changements torrentiels se sont poursuivis et trop d'images fort peu héroïques sont venues ensevelir et oblitérer celles du triomphe des libertés. » (Ramonet, 1999, p.207-208). Ce qu’il regrette n’est pas la destruction du socialisme. Au contraire. Au nom des millions de morts que celui-ci aurait causé, en reprenant la pire propagande anticommuniste, il trouve cela positif. Ce qu’il estime dommage est que cela ne s’est pas transformé en une gigantesque expansion de la « démocratie », comme cela avait annoncé par les idéologues du capitalisme. Il n’y a même pas d’analyse pourquoi cela ne s’est pas passé ainsi. Il n’y a que des regrets et des espoirs en une nouvelle forme de « démocratie » et de « liberté ». René Passet, président du conseil scientifique d’ATTAC, reprend la même argumentation basée sur les massacres supposés des communistes. Mais il l’associe adroitement à la doctrine marxiste. C’est finalement le marxisme qui porte en son sein les génocides dénoncés par tous les anticommunistes : « A mépriser les rythmes de l'histoire pour détruire brutalement le compromis social, le seul lien qui puisse encore tenir la société reste alors la contrainte. Ce n'est pas par hasard si, partout où il en a été ainsi, ont jailli les Staline, Pol Pot, Ceausescu et autres sinistres personnages. Méfions-nous des idéologues au regard fiévreux, amateurs de sociétés parfaites, n'ayant à nous opposer que des certitudes en attendons de nous les imposer. » (Passet, 2000, p.182). Susan George s’oppose clairement à l’économie socialiste : « je ne pense pas que vous trouverez, dans les quelques milliers de pages que l’on me doit, deux lignes pour défendre l’Union soviétique. Je n’ai jamais plaidé en faveur d’une économie centralisée, dirigiste. Il est évident qu’aujourd’hui les relations économiques sont trop complexes pour que quiconque, aussi développée que soit la bureaucratie, soit capable de prendre les décisions qui relèvent du marché ». (George, 2002, p.24-25). Un défenseur du marché ne dirait pas mieux. George dit seulement que maintenant il y a un phénomène inacceptable, c’est que le marché dirige la société et non l’inverse, comme cela devrait être selon elle. Même attaque sur la pensée marxiste chez José Bové : « Bové : Le temps est fini de ces constructions théoriques dans lesquelles certains faisaient entrer, au chausse-pied, les mouvements populaires. Seattle inverse les choses: les gens se sont mis ensemble, sans théorie bien ficelée pour l'action. Ils ont confronté leurs points de vue, souvent proches, quels que soient les continents. C'est une convergence autour de l'expérience de chacun des mouvements présents. On est resté dans le concret. Cela fait trop longtemps, un siècle, que, d'échecs en renoncements, on trimballe les gens d'analyses en théories devant tout changer. Ils n'ont plus d'illusions sur la théorie des changements. A Seattle, on a agi en connaissance de cause, efficacement. Il se dessine un informel réseau planétaire des mouvements de gens réfléchis, déterminés, sans illusions. Personne ne brandit le drapeau rouge de la révolution chinoise, ni le portrait du Che, ni la victoire révolutionnaire dans un pays devant bouleverser les autres; c'est bien fini et c'est porteur d'espoir! » (Bové et Dufour, 2000, p.214).
  • 3. 3 Plus activiste que penseur, il met l’accent sur la thèse anarchiste de la prise en mains des gens par eux-mêmes comme seul fondement de résistance. Michael Hardt et Toni Negri, à partir d’un langage pseudo-marxisant, en viennent, eux aussi, à rapprocher le communisme et le nazisme. Ils le font sur base d’une théorie de la mondialisation, appelée Empire, développement inévitable. Les expériences nationalistes, que ce soit fasciste ou communiste, essaient vainement de le nier et elles ne peuvent le faire que dans un climat de terreur, puisqu’elles sont contraires au développement historique. « La tragique ironie de l'histoire veut ainsi que le socialisme nationaliste, en Europe, finit par ressembler au national-socialisme. Ce n'est pas - comme certains libéraux aimeraient à le penser - parce que « les extrêmes se touchent », mais bien parce que la machine abstraite de la souveraineté nationale est au coeur des deux systèmes. » (Hardt et Negri, 2000, p.150). On retrouve des réflexions semblables chez la plupart des autres idéologues réformistes. En dénonçant le communisme, en reprenant telle quelle la pire propagande anticommuniste, ces auteurs se coupent de la seule véritable alternative à la globalisation capitaliste. Ils sont donc ramenés - mais veulent-ils vraiment autre chose ? - à chercher des solutions au sein du système capitaliste. Ils sont obligés de construire une théorie qui va rendre ces issues crédibles au sein du capitalisme, mais donc en niant un certain nombre des fondements de ce système (sans quoi leur théorie s’effondrerait d’elle-même). En même, ils dénaturent le sens du marxisme. Ce n’est pas simplement un rejet des « déviations » dans l’application des solutions communistes. C’est un refus complet de l’apport marxiste, car ce serait un concurrent théorique majeur à l’échafaudage que ces auteurs ont élaboré. 2. Ce n’est de toute façon pas le capitalisme qui est en cause, mais autre chose. D’ailleurs, ces penseurs ne concentrent pas leur critique sur le capitalisme en lui- même, mais sur une particularité, qui peut être vue comme une déviation non naturelle (c’est-à-dire pas inévitable). Pour Petrella, c’est la compétitivité : « Une nouvelle ère de concurrence est apparue au cours des 20 dernières années, particulièrement dans le contexte de la mondialisation des processus économiques. La concurrence ne décrit plus cette fois simplement le mode de fonctionnement d'un marché donné (par exemple un marché concurrentiel) par opposition aux marchés oligopolistiques et monopolistiques, elle est devenue - ou est en voie de devenir - un mode de vie. La compétitivité, quant à elle, a cessé d'être un moyen pour devenir une fin en soi. La concurrence (et la compétitivité qui en découle) s'est hissée au rang de credo universel et d'idéologie dominante. » (Petrella, 1994, p.16-17). Et : « La mondialisation de la finance, de l'industrie, des marchés des biens de consommation, de même que des infrastructures et des services reliés à l'information et à la communication, sans mentionner la sécurité militaire, a accentué la transformation de la concurrence qui, d'un moyen et d'un mode particulier de fonctionnement économique qu'elle était, est
  • 4. 4 devenue un objectif offensif à réaliser afin d'assurer sa survie et son hégémonie. Il faut vaincre à tout prix. » (Petrella, 1994, p.18). Pour Passet, c’est le productivisme : « Tant que la course productiviste continuera, nulle prouesse technologique ne pourra mettre fin à la dégradation de la planète : si de 1970 à 2060, comme nous l'avons vu, le contenu matériel par unité de PIB français est appelé à diminuer de 50% (ce qui est tout à fait remarquable), il suffira d'une croissance annuelle médiocre de 1,5% pour que, dans le même temps, le PIB soit multiplié par 3,8 et d'un taux de 2% pour qu'il soit multiplié par 6 ; au total, donc, dans le premier cas, la consommation totale de matières et d'énergies aura presque doublé, cependant que dans le second elle aura triplé. Lorsque le nombre d'automobiles en circulation dans le monde passe de 35 millions dans les années 30 à 200 millions dans les années 70 et 670 millions en 1998, les économies réalisées par unité produite ne suffisent pas à compenser le saccage des ressources suscité par de telles productions ; sans parler des pollutions entraînées par les consommations de carburant. » (Passet, 2000, p.165). Pour Bové et Dufour, aussi : « Dufour : Le lobby productiviste semble le plus fort. L'Etat de droit n'existe pas pour tout le monde... » (Bové et Dufour, 2000, p.158). Sur cette base, les deux paysans attaquent la logique de production menée dans la plupart des Etats industrialisés : développement des exportations à outrance (pour les céréales principalement), en même temps que celui d’une agriculture de spécialisation pour des produits plus « sophistiqués » ; généralisation des OGM (organismes génétiquement modifiés) ; élevage intensif, etc. Pour Hardt et Negri, c’est l’Empire : « L'Empire est le sujet politique qui règle effectivement les échanges mondiaux, le pouvoir souverain qui gouverne le monde. » (Hardt et Negri, 2000, p.15). Il est très difficile de savoir si cet Empire est une émanation du système capitalisme ou un développement différent. Pour les autres, c’est la globalisation ou l’économie de marché. Le terme « capitalisme » est très peu utilisé. Il est remplacé par néo-libéralisme, globalisation, mondialisation, pour décrire la situation générale du système. Et ne parlons même pas du terme « impérialisme ». 3. Le monde est uni sous la domination de l’économie de marché. Il y a donc un monde uni sous la coupe d’un même système économique, appelé selon les termes mêmes de l’économie bourgeoise, économie de marché. Ce vocable est utilisé par les penseurs académiques pour s'opposer à ce qu'ils nomment économie planifiée. Leur but est, à partir d’un modèle de théorie pure et abstraite, montrer la supériorité prouvée de l’économie de marché sur celle qui est planifiée, parce que, dans la première, c’est le marché qui peut approvisionner les consommateurs à partir de ce qu’ils désirent réellement. Dans l’économie planifiée, au contraire, c’est une autorité centralisée qui décrète les besoins des gens. C’est non seulement non démocratique, mais également inefficace, selon les tenants bourgeois. Cette formulation, même si elle ne se trouve pas explicitement chez les penseurs de la globalisation, est acceptée comme telle. Ils partent donc de cette idée d’économie de marché, tout en la critiquant pour ses imperfections. Mais ils acceptent, en fin de compte, cette opposition entre économie de marché et économie
  • 5. 5 planifiée, car c’est un moyen de critiquer le socialisme, supposé être le symbole de l’économie planifiée. La réflexion critique ne s’en prend pas à cette manière de formuler l’antagonisme entre capitalisme et socialisme. La critique porte donc sur la généralisation mondiale de l’économie de marché et sur les déviations que ceci engendre au niveau environnemental et social. Le premier à populariser cette idée d’une économie de plus en plus mondialisée est l’ancien secrétaire d’Etat au Travail de l’administration Clinton, Robert Reich. Son argumentation est d’affirmer que cette mondialisation déconnecte les entreprises géantes, notamment aux Etats-Unis, des pays qui les ont engendrés : « Quand un Américain achète une Pontiac Le Mans à General Motors, par exemple, il ou elle s'engage à son insu dans une transaction internationale. Sur les 10.000 dollars payés à GM, environ 3.000 dollars vont en Corée du Sud pour les opérations routinières de travail et d'assemblage, 1.750 dollars vont au Japon pour les composants avancés (moteurs, axes de transmission et électroniques), 750 dollars vont en Allemagne pour le style et le design, 400 dollars vont à Taiwan, à Singapour et au Japon pour les composants mineurs, 250 dollars vont en Grande-Bretagne pour les services de marketing et de publicité et environ 50 dollars en Irlande et aux Barbades pour le data processing. Le reste - moins de 4.000 dollars - vont aux stratèges de Detroit, aux hommes de loi et banquiers de New York, aux groupes de lobbying à Washington, aux assurances et soins de santé des travailleurs de tout le pays et aux actionnaires de General Motors - la plupart vivant aux Etats-Unis, mais un nombre croissant venant de l'étranger. » (Reich, 1992, p.113). La production venant majoritairement de l’étranger, peut-on encore parler d’entreprise américain, défendant l’intérêt des Etats-Unis ? Robert Reich a repris ci- dessus un exemple d’une tentative de General Motors de construire une « voiture mondiale » (et citée également un peu partout chez d’autres auteurs, y compris chez Jo Cottenier et Kris Hertogen, Le temps travaille pour nous, EPO, Bruxelles, 1991, p.145). Malheureusement, cette expérience a échoué, de même que toutes les tentatives encore plus poussées de Ford. Les voitures sont fondamentalement produites à une échelle régionale, continentale. Seuls quelques composants facilement transportables, notamment par avion, viennent d’un continent éloigné. La raison principale est que l’industrie automobile doit fonctionner en just-in-time et donc doit avoir les pièces produites à proximité relativement aux usines d’assemblage. Si les pièces viennent de l’autre bout du monde, elles devront être massivement stockées et donc le just-in-time sera rendu difficile. Une autre raison est que le choix des consommateurs est assez différent dans les grandes régions. Aux Etats-Unis, il faut des voitures assez grandes, pouvant consommer beaucoup, pour permettre le déplacement sur de grandes distances. En Europe, il faut des voitures plus petites, car les distances sont plus courtes et les villes plus nombreuses et surtout plus denses. Au Japon, il faut des voitures encore plus petites, parce que la place est très réduite et les acheteurs doivent pouvoir se parquer. D’ailleurs, un Japonais ne peut acheter une voiture s’il n’a pas une place réservée de parking à l’avance. De la sorte, les automobiles construites doivent être assez différentes, ce qui exclut la production de voitures réellement mondiales. Ce serait possible éventuellement si, sur une même ligne, on produisait des voitures très différentes. Mais la plupart des usines ne fabriquent qu’un ou deux modèles. La flexibilité de réaliser des véhicules tout à fait
  • 6. 6 dissemblable coûterait aujourd’hui trop chère. Donc l’exemple de la production « mondiale » dans l’industrie automobile est particulièrement mal choisi. Mais Robert Reich insiste : « Début 1991, Mazda Japon voulait produire des Ford Probe à son usine de Flat Rock, dans le Michigan. Certaines de ces voitures devaient être exportées vers le Japon et vendues sous la marque Ford. Un véhicule utilitaire compact dessiné par Mazda devait être fabriqué à l'usine de Ford à Louisville, dans le Kentucky, et vendu aux Etats-Unis par le réseau de concessionnaires Mazda. Nissan, entre temps, a dessiné une nouvelle camionnette à San Diego en Californie, son centre de design. Les véhicules seraient assemblés à l'usine de camions de Ford dans l'Ohio, utilisant des parties de tableaux de bord fabriquées par Nissan dans son usine du Tennessee, et vendus à la fois par Ford et Nissan sous leur bannière propre aux Etats-Unis et au Japon. Qu'est-ce que Ford? Nissan? Mazda? La tendance est mondiale. Partout, les champions nationaux deviennent des réseaux globaux sans connexion particulière avec n'importe quelle nation isolée. » (Reich, 1992, p.131). La thèse à laquelle Reich veut aboutir est celle de la déconnexion. Il y a, d’un côté, les firmes géantes mondialisées et, de l’autre, les Etats. C’est une des bases essentielles sur laquelle les autres penseurs vont construire leur opposition à la mondialisation. Reich, lui, n’y est pas opposé : il bâtit sa théorie pour que les Etats- Unis s’adaptent à la nouvelle donne mondiale. « Comme les produits américains, la firme américaine devient déconnectée de l'Amérique. On peut encore les appeler firmes « américaines » parce que la plupart de leurs actions sont détenues par des citoyens américains, leur direction stratégique est composée d'Américains et leur quartier général est localisé ici. Mais elles deviennent rapidement des parties de réseaux globaux dans lesquels la majeure partie de la valeur de ce qu'elles vendent vient d'autres régions dans le monde - y compris, de façon importante, de la haute valeur ajoutée en résolution de problèmes et en identification des problèmes. Entre temps, une partie toujours plus grande de la valeur vendue dans le monde par les firmes championnes des autres nations vient des Etats-Unis. » (Reich, 1992, p.119). Petrella reprend l’analyse de Reich, là où celui-ci l’a laissée. Il adopte une même démarche pour expliquer qu’il y a un phénomène fondamentalement nouveau. Il écrit ainsi : « Le point de rupture qui se forme ne se situe pas entre une société capitaliste et une autre postcapitaliste, ni non plus entre un bon capitalisme (l'économie de marché sociale) et un mauvais capitalisme (la jungle, l'économie de marché type casino). Il s'établit entre un capitalisme national faiblissant et un capitalisme mondial grandissant. Cette mutation traduit un changement historique : le monde évolue lentement d'une ère de la richesse des nations vers une ère de la richesse du monde. » (Petrella, 1994, p.65). Pour Reich, l’ancien système est celui de la connivence entre Etats nationaux et entreprises géantes. Les intérêts sont, à ce moment, les mêmes. Il cite cet exemple
  • 7. 7 célèbre : « Charles Erwin (« Moteur Charlie ») Wilson, président de General Motors, lorsque Eisenhower l'appela pour devenir secrétaire d'Etat à la Défense en 1953, présenta la vue conventionnelle lors de sa conférence de presse pour sa confirmation à son poste lorsqu'on lui demanda s'il serait capable de prendre une décision qui serait dans l'intérêt des Etats-Unis, mais pas dans celui de GM. Il répondit qu'il le pourrait, mais qu'un tel conflit n'arriverait jamais. « Je ne peux pas concevoir cela parce que, depuis des années, je pense que ce qui était bon pour notre pays était bon pour General Motors et vice versa. La différence n'existe pas. Notre entreprise est trop grande. Elle évolue avec le bien-être du pays ». Mais cela, c’est le symbole de l’ancienne relation entre l’Etat et les firmes géantes. Mais ces liens se sont relâchés avec la mondialisation, pour ne plus correspondre du tout. Petrella invente une autre relation, celui entre des capitalistes sujets à une envie de profit, pouvant dégénérer en déviations non voulues, soit pour des raisons sociales ou environnementales, soit même pour une cohérence du système. Et l’Etat est apparu comme celui qui allait faire respecter le bien commun, l’intérêt général. Avec la mondialisation, ce lien change. L’Etat national ne peut plus jouer ce rôle, car l’entreprise est devenue mondialisée et donc insaisissable. Petrella précise cet aspect de mondialisation, pour bien indiquer qu’il s’agit bien d’un nouveau système qui apparaît : « La mondialisation est, en revanche, un phénomène nouveau, naissant, dont on commence à peine à entrevoir des éléments caractéristiques, si par elle on entend l'ensemble des processus qui permettent de : * produire, distribuer et consommer biens et services à partir de structures de valorisation des facteurs de production matériels et immatériels organisés sur des bases mondiales (par exemple, à travers les brevets, les bases de données, la formation très avancée des ressources humaines, ...) ; * pour des marchés mondiaux réglés (ou qui le deviendront) par des normes et standards mondiaux (tels que MAP, TOP, OSI, SNA, ...) ; * par des organisations nées ou agissant sur des bases mondiales avec une culture d'organisation qui se veut ouverte à un contexte mondial et obéissant à une stratégie mondiale ; * dont il est difficile d'identifier une seule « territorialité » (juridique, économique, technologique) en raison des très nombreuses interrelations et intégrations parmi les éléments en jeu dans les différentes phases « productives » en amont et en aval de la production même. » (Petrella, « La mondialisation de la technologie et de l'économie. Une hypothèse prospective », Futuribles, septembre 1989, p.4-5). Michael Hardt et Toni Negri vont le plus loin dans cette perspective, puisqu’ils décrivent le monde sous la coupe d’un seul empire uni et mu par un même objectif. Ils établissent la distinction entre impérialisme, poursuite de conquête nationale par des Etats nationaux, poussée par les pays européens à partir du XIXème siècle, et empire, domination mondiale uniforme et universelle, propagée par les Etats-Unis surtout à partir de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, ils expliquent la nature de ce nouvel empire : « Le passage à l'Empire sort du crépuscule de la souveraineté moderne. Au contraire de l'impérialisme, l'Empire n'établit pas de centre territorial du pouvoir et ne s'appuie pas sur des frontières ou des barrières fixées. C'est un appareil décentralisé
  • 8. 8 et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre progressivement l'espace du monde entier à l'intérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion. L'Empire gère des identités hybrides, des hiérarchies flexibles et des échanges pluriels en modulant ses réseaux de commandement. Les couleurs nationales distinctes de la carte impérialiste du monde se sont mêlées dans l'arc-en-ciel de l'Empire. » (Hardt et Negri, 2000, p.17). L’empire se crée donc à partir de la négation des impérialismes nationaux, comme l’affirmation d’un droit universel s’appliquant partout sur la planète. Il est différent d’une domination américaine, précisent-ils : « Avant tout, l'Empire qui vient n'est pas américain et les Etats-Unis n'en sont pas le centre. Le principe fondamental de l'Empire tel que nous l'avons décrit dans ce livre est que son pouvoir n'a ni terrain ni centre actuel et localisable. Le pouvoir impérial est distribué en réseaux, par le biais de mécanismes de contrôle mobiles et articulés. Ce n'est pas à dire que le gouvernement et le territoire américains ne soient pas différents des autres : les Etats-Unis occupent certainement une position privilégiée dans les segmentations et les hiérarchies mondiales de l'Empire. Mais avec le déclin des pouvoirs et des frontières des Etats-nations, les différences entre les territoires nationaux deviennent de plus en plus relatives : il n'y a pas de différence de nature aujourd’hui (telles qu'étaient par exemple les différences entre le territoire de la métropole et celui de la colonie), mais des différences de degré. » (Hardt et Negri, 2000, p.462-463). Sans être aussi formalisé, cette uniformité du monde actuel est présente chez tous les auteurs. Fondamentalement, le monde est uni sous la coupe de l’économie de marché, ce qui signifie pour la plupart des idéologues les entreprises multinationales. Les tensions dans le monde existe, mais ne sont pas le propre des relations entre grandes puissances. Elles sont surtout des contradictions entre le monde de ces puissants et celui des autres personnes, même si cette opposition de classes n’est jamais affichée aussi clairement et même que souvent, quand elle est exprimée aussi crûment, elle est niée. 4. Ce monde uniformisé par le marché est, lui-même, dominé par la finance mondiale. Le symbole de l’unité capitaliste est la finance. Dans la finance, il n’y a pas beaucoup de variétés de liens. C’est le rendement qui prime sur tout. La finance est également le secteur qui est le plus mondialisé. Les capitaux peuvent circuler facilement d’un point à l’autre du globale. Il ne faut pas les transporter matériellement comme les voitures ou les composants automobiles. La domination financière est une caractéristique essentielle de l’impérialisme comme Lénine le montre. Mais, chez Lénine et les marxistes, celle-ci se développe avec une certaine inéluctabilité comme conséquence de l’accumulation capitaliste. Au contraire, chez les penseurs de la globalisation, elle est une croissance perverse de l’économie de marché, le résultat d’une économie capitaliste laissée à elle-même. Susan Strange est une des premières à avoir soulevé le problème du développement de la finance, dès les années 80. Les titres de ces livres sont éloquents : le capitalisme de casino, l’argent fou, ... Il faut dire qu’à ce moment, les
  • 9. 9 Etats-Unis connaissent une vague de libéralisation financière et de jeux boursiers très intenses (OPA1 , junk bonds2 , insider trading3 , etc.). Elle écrit : « De plus en plus, le système financier occidental ne ressemble pas moins qu'à un vaste casino. Chaque jour, les jeux dans ce casino brassent des montants si importants que personne ne peut imaginer. » (Strange, 1986, p.1). Les autres penseurs reprennent les analyses de la dérive financière du monde. C’est d’ailleurs une des raisons de la création d’ATTAC, essentiellement axé sur la spéculation financière. Citons un exemple de ces dénonciations, celle de José Bové : « Bové: Aujourd'hui, l'argent travaille sur lui-même: chaque fois qu'il tourne autour du monde, il fait du bénéfice. Où est la création de biens, de richesses pour autrui ? C'est l'argent, le pouvoir des actionnaires, des fonds de pension, des spéculateurs et prédateurs de tout poil qui imposent leur taux de profit aux entreprises, contraignant celles-ci à licencier même si elles font des bénéfices - on l'a vu avec Michelin ou avec Valeo. Une nouvelle espèce de parasites, de vampires assoiffés d'argent ! Ce sont des drogués du profit. » (Bové et Dufour, 2000, p.195). 5. La planète est menacée. Il y a un intérêt général à défendre contre des intérêts particuliers menés par des entreprises. Pour moi, le fond de l’argumentation des idéologues réformistes s’appuie sur le raisonnement suivant : il y a un intérêt général, un bien commun à l’ensemble des hommes ; or, celui est en danger, menacé par les développements des acteurs principaux de la mondialisation, soit les entreprises géantes, soit les sociétés financières, souvent les deux ensemble ; en d’autres termes, le monde est menacé par la poursuite d’intérêts particuliers, ceux des firmes capitalistes, qui pervertissent l’intérêt général de la planète ; il y a donc besoin d’avoir une instance ou un ensemble de facteurs qui puisse rétablir la primauté du politique, à savoir le bien commun, sur l’économique, c’est-à-dire la recherche du profit en faveur des sociétés individuelles. Il est intéressant de noter qu’on pourrait être d’accord avec une telle interprétation. Elle mobilise très certainement des gens. Ceux-ci acquiescent très certainement, car il y a une opposition entre ce qu’ils vivent et les intérêts des grandes firmes. Ils peuvent croire donc que cette argumentation est anticapitaliste. 1 OPA : Offre publique d’achat. Il s’agit pour une firme de racheter une autre entreprise, éventuellement contre son accord (dans ce cas, OPA hostile). 2 Les junk bonds sont des « prêts pourris » (littéralement). Ce sont des prêts fournis par des sociétés financières à hauts taux d’intérêt, parce que le but de cet investissement est de financer des entreprise risquées de rachat hostile de firmes. Les emprunteurs se chargeaient alors, quand ils avaient repris la société visée, de la démanteler et de la vendre par partie. Avec l’argent ainsi récolté, ils pouvaient payer les intérêts élevés et les prêts occasionnés. 3 L’insider trading est de profiter d’une information privilégiée du fait de la position dans l’économie pour faire une opération financière : par exemple, le cadre d’une banque prêtant à une firme, sachant que cette firme va être rachetée par une autre, acquiert immédiatement des actions de cette firme et profite donc de la hausse ultérieure du cours de ces actions, après l’annonce de l’opération. Ces opérations sont illégales et un nombre important des héros de la finance de ces années 80 ont été condamnés aux USA pour ces transactions : Ivan Boesky, Mike Milken, etc.
  • 10. 10 En réalité, il y a eu un glissement. L’analyse de classe, base de la société capitaliste, a disparu. Ce n’est pas l’intérêt général de classe qui est en cause, c’est un intérêt général abstrait. « La planète est menacée ». Mais cela intéresse autant les riches que les pauvres, sous cette formulation. Car si elle explose sous le poids de ces contradictions, les pauvres se trouveront sous les décombres, mais les riches perdront leur pouvoir d’exploiter. Donc la poursuite de cet intérêt général est aussi bien dans l’intérêt des riches que des pauvres, selon l’optique suivie par les idéologues réformistes. En réalité, l’intérêt général a lui-même un contenu de classe. Expliquant la lutte des travailleurs pour la diminution du temps de travail, Marx conclut : « La prolongation démesurée du travail quotidien produite par la machine entre des mains capitalistes finit par amener une réaction de la société qui, se sentant menacée jusque dans la racine de sa vie, décrète des limites légales à la journée : dès lors l'intensification du travail, phénomène que nous avons déjà rencontré, devient prépondérante. » (Karl Marx, 1976, tome 1, p.291). Ainsi, l’intérêt général des capitalistes est d’éviter que le système capitaliste soit « menacé jusque dans la racine de sa vie ». Or, il peut être mis en danger par les problèmes écologiques, souvent repris par les idéologues réformistes comme la menace centrale (voir point suivant), mais davantage encore par les résistances de classe des travailleurs, par les mouvements d’opposition dans le tiers-monde, par l’existence du socialisme et par les contradictions entre les différentes puissances elles-mêmes. La poursuite de l’intérêt général des capitalistes est donc d’assurer la pérennité du système capitaliste. Cette orientation peut aller à l’encontre d’intérêts individuels de sociétés particulières. Des capitalistes peuvent être expropriés et leurs biens soumis au contrôle populaire, si la situation sociale l’exige à la bourgeoisie. Il y a donc un intérêt général défini par classe et non un intérêt général abstrait. Défendre ce dernier revient donc à cacher que cet intérêt général n’est pas celui des travailleurs, mais celui de la bourgeoisie. En cela, les réformistes suivent le même but fondamental que les capitalistes et leur force est de faire apparaître leurs théories, leurs idées non comme un soutien à l’intérêt général capitaliste, mais comme une opposition, une résistance à la mondialisation capitaliste. Mais, en réalité, leurs solutions restent bien dans le cadre de ce système. Un capitalisme « civilisé », voilà leur mot d’ordre. Et surtout pas le socialisme ou le véritable pouvoir aux travailleurs. Le premier à défendre aussi clairement cette orientation est l’apôtre de la lutte contre la compétitivité, Riccardo Petrella. Il exprime clairement que la planète est mise en danger par l’idéologie de la compétitivité, que l’intérêt commun est mis sous l’éteignoir : « Le principe de compétitivité n'admet pas la démocratie. Et ses quatre piliers que sont la privatisation, la dérégulation, la libéralisation et la mondialisation poussent aux mêmes conséquences : la concentration, l'accumulation de la richesse par les plus riches, le démantèlement des contrats sociaux, qui symbolisent pourtant le principe de convivialité, etc. On déifie l'entreprise compétitive. On maudit l'Etat. Il n'y a plus de véritable contrat social, plus de perception de l'intérêt public. » (Petrella, 1994, p.29). Il ajoute :
  • 11. 11 « La concurrence entre firmes ne peut à elle seule résoudre efficacement les problèmes mondiaux à long terme. Le marché ne peut tout simplement pas accorder une remise sur le futur : il est myope, par nature. » (Petrella, 1994, p.6). Même réflexion chez le rédacteur en chef du Monde diplomatique, Ignacio Ramonet : « Les citoyens sentent, confusément, que de nouveaux droits de l'homme sont à conquérir. Qu'à la génération des droits politiques (XVIIIème siècle) puis des droits sociaux (XIXème et XXème siècles) doit succéder une génération de droits nouveaux, écologiques, garantissant aux citoyens le droit à l'information, à la paix, à la sécurité mais aussi à la pureté de l'air et de l'eau, et à la protection de l'environnement. » (Ramonet, 1999, p.47-48). Et : « A la société de gaspillage doit succéder naturellement une société du partage. Après des années d'euphorie financière, de désinvolture et de supercheries, les citoyens ressentent un fort désir de retour à des activités vertueuses : l'éthique, le travail bien fait, le sentiment de la valeur du temps, la compétence, l'excellence, l'honnêteté... Confusément, chacun perçoit que c'est la seule voie permettant de préserver la planète, d'épargner la nature, et de sauver l'homme. » (Ramonet, 1999, p.49-50). Ramonet y va fort : il s’agit ni plus ni moins de préserver la terre, de sauver la nature et de protéger l’homme. Mais il n’y a évidemment aucun contenu de classe à ces appels. René Passet reprend ces thèmes : « Ce sont aujourd'hui l'homme, la nature, la vie, qui se trouvent menacés par les excès du libéralisme. » (Passet, 2000, p.182). Il fait référence à l’ouvrage du Club de Rome, qui, un des premiers, a présenté les problèmes mondiaux sous la forme d’un intérêt général menacé par la poursuite d’intérêts particuliers « déviants ». Il se place clairement dans la lignée de cette perspective : « Aujourd'hui, les capacités de transformation du monde par les hommes comportent une menace de destruction. La limite de charge de la planète est atteinte, et de sérieuses menaces pèsent sur les mécanismes régulateurs déterminant son aptitude à porter la vie. En 1972, l'ouvrage du Club de Rome Halte à la croissance ? révèle l'importance des phénomènes de pollution et d'épuisement de ressources qui menacent l'avenir de la planète. » (Passet, 2000, p.13). Susan George invente même un scénario particulier. Il y aurait un groupe d’experts qui aurait été chargé par les « grands » de ce monde de rédiger un rapport sur la situation de la planète. Il se serait réuni, comme souvent, en Suisse, à Lugano. D’où le nom de rapport de Lugano. Tout est fictif évidemment. Mais la démarche est en soi
  • 12. 12 révélatrice et les pensées de Susan George transparaissent dans le rapport même. Ainsi, elle fait écrire à ses experts : « Nonobstant cela, nous tenons à souligner que, sans règles ni contraintes, le marché peut être à l'origine de sa propre perte. » (George, 2000, p.64). Elle explique la divergence entre la poursuite des intérêts généraux et celle des intérêts particuliers. Les capitalistes ne peuvent pousser que les seconds. Il faut une instance supérieure pour les obliger à suivre le premier. Mais, problème, cet organisme n’existe pas à l’échelle mondiale. « On ne peut s'attendre à ce que les principaux bénéficiaires du système agissent contre leurs intérêts à court terme, contre le principe même du profit et des avantages qu'ils en tirent, principe sur lequel sont fondés à la fois le capitalisme et leur réussite ; de plus, il n'y a actuellement aucun moyen de les forcer à le faire. Imaginer qu'un grand nombre - ou un nombre significatif - de ces bénéficiaires pourraient reconnaître à temps, d'eux-mêmes, la nécessité d'adopter des règles externes revient à méconnaître les lois les plus fondamentales du comportement humain. C'est cette contradiction qu'il faut comprendre et regarder en face. » (George, 2000, p.63). En son temps, Alain Lipietz, ancien marxiste converti en écologiste (et donc réformiste), proposait au monde ouvrier : « il faut se battre pour imposer au système des réformes qui le feront pourtant mieux fonctionner, mais qui peuvent à terme le remettre en cause, et il faut se battre pour lui arracher des contreparties à l’implication dans son fonctionnement » (Lipietz, 1989, p.81). Mais Lipietz disait ouvertement qu’il ne croyait plus à un changement de régime et qu’il ne voyait d’autres solutions que de se battre dans le système capitaliste. Les travailleurs ne peuvent donc se battre pour le pouvoir. Mais c’est quand même très biscornu de leur demander de lutter pour mieux faire fonctionner le système. Il est clair que, de son passé marxiste, Lipietz a oublié les contradictions de classe inconciliables dans le capitalisme : si le système fonctionne mieux, cela signifie que l’exploitation est plus grande, car la plus-value créée est plus grande ; c’est donc en contradiction totale avec les intérêts des travailleurs. 6. Le danger principal est celui de l’environnement. Les points suivants portent sur la nature de la menace qui pèse sur la planète. Le premier danger est celui de l’écologie. Ceci n’est pas innocent. A travers celui-ci, il est plus clair de montrer que c’est un problème qui concerne tout le monde, indépendamment des classes sociales. Il est intéressant de noter que ce sont pas les inégalités sociales qui préoccupent en premier lieu nos réformistes, mais l'environnement. Ceci n’est pas sans rapport avec l’essor des partis écologistes. Susan Strange développe une telle approche :
  • 13. 13 « Il y a maintenant deux dangers sérieux qui menacent la civilisation et les chances de vie de nos enfants et petits-enfants - tous deux des dangers sans ennemis. Le pire danger - si nous prenons une vue à long terme sur cette planète - est celui de l'environnement. » (Strange, 1998, p.2). Le second, selon Strange, est la finance, qui est un danger plus grand à court terme. Mais c’est une appréciation acceptée par la plupart des idéologues. Ce n’est pas pour rien que René Passet, José Bové et François Dufour dénoncent le modèle productiviste. Mais le texte le plus clair à ce propos est celui de Susan George. Les pseudo-experts du rapport de Lugano écrivent : « La nature est le plus grand obstacle pour l'avenir du système capitaliste ; or on ne saurait la traiter en adversaire. Le message doit être : la protéger ou périr. » (George, 2000, p.18). Et Susan George précise dans son appréciation finale : « Les prémisses écologiques du rapport Lugano sont justes. Il est rare que les réalités écologiques figurent parmi les préoccupations des néolibéraux lorsqu'ils émettent un diagnostic. Et le groupe de travail a raison d'estimer qu'il faut agir vite. » (George, 2000, p.321-322). 7. Les inégalités sociales se retournent contre les puissants. La préoccupation sociale vient en second. Mais, même ici, il faut souligner que la perspective reste celle de la menace soit sur le système, soit sur les puissants eux- mêmes. Ce n’est pas tellement que les injustices sociales sont inacceptables pour ceux qui la subissent, elles portent en elle un danger d’explosion vis-à-vis des riches. Reich, ministre du plus puissant Etat dans le monde, exprime cela : « Les fortunes de ceux qui se portent bien et de ceux qui vont le moins bien continuent de diverger. En 2020, le top 20% des riches américains compteront pour plus de 60% de tous les revenus gagnés par des Américains ; les 20% les plus pauvres n'auront que 2%. Les analystes symboliques se retireront dans des enclaves plus ou moins isolées, dans lesquels ils regrouperont leurs ressources au lieu de les partager avec les autres Américains ou de les investir dans des moyens qui augmenteraient la productivité des autres Américains. Et une proportion de plus en plus petite de leurs revenus sera taxée et, de là, redistribuée ou investie au nom du reste du public. Les dépenses du gouvernement dans l'éducation, la formation et l'infrastructure continuera à décliner dans une proportion du revenu total de la nation; toute économie venant de la diminution du budget de la Défense résultera en réduction supplémentaire des taxes et dans la diminution du déficit fiscal. Des villes et des Etats plus pauvres seront incapables de combler la différence. » (Reich, 1992, p.302). Reich veut orienter les dépenses de l’Etat dans la formation pour accroître la capacité américaine à attirer les capitaux des multinationales, selon les termes de
  • 14. 14 l’auteur. En réalité, cela profite à ces multinationales, particulièrement américaines, de pouvoir bénéficier d’une main-d’oeuvre formée, voire bon marché et que la formation soit assurée par l’Etat. Mais, dans un autre contexte, Passet en vient à défendre une idée similaire : « Une minorité de plus en plus réduite de peuples de plus en plus riches, en face d'une majorité de plus en plus massive de peuples de plus en plus déshérités, croit- on que cette situation sera longtemps tenable? » (Passet, 2000, p.140). Cette situation est tenable pour qui ? Pour les peuples déshérités ou pour les peuples riches ? Et même devrait-on dire pour les riches des peuples riches ? 8. La mondialisation pose un problème démocratique. Il faut reconquérir ses droits démocratiques. L’atteinte à la démocratie est une autre menace, Petrella, dans sa définition de la mondialisation, en parlait déjà. Il poursuit : « Le principe de compétitivité n'admet pas la démocratie. Et ses quatre piliers que sont la privatisation, la dérégulation, la libéralisation et la mondialisation poussent aux mêmes conséquences : la concentration, l'accumulation de la richesse par les plus riches, le démantèlement des contrats sociaux, qui symbolisent pourtant le principe de convivialité, etc. On déifie l'entreprise compétitive. On maudit l'Etat. Il n'y a plus de véritable contrat social, plus de perception de l'intérêt public. » (Petrella, « Le culte de la compétitivité », Trends-Tendances, 9 septembre 1993, p.29). Ramonet explique que la mondialisation devient elle-même totalitaire : « L'Etat n'est plus totalitaire, mais l'économie, à l'âge de la mondialisation, tend de plus en plus à le devenir. On appelait naguère « régimes totalitaires » ces régimes à parti unique qui n'admettaient aucune opposition organisée, négligeaient les droits de la personne humaine au nom de la raison d'Etat, et dans lesquels le pouvoir politique dirigeait souverainement la totalité des activités de la société dominée. A ces régimes, caractéristiques des années trente, succède, en cette fin de siècle, un autre type de totalitarisme, celui des « régimes globalitaires ». » (Ramonet, 1999, p.87-88). La démocratie est de nouveau décrite indépendamment des classes. Déjà, à son époque, Kautsky analysait la démocratie de façon abstraite. Et Lénine lui avait répondu qu’une telle interprétation était celle des libéraux bourgeois. Aujourd’hui, les penseurs de la globalisation ne font que grosso modo reprendre les thèses de Kautsky. 9. Ce n’est pas tellement l’orientation de la mondialisation qui est en cause, mais les excès et les abus qu’elle suscite. Il faut donc une régulation pour empêcher ces abus.
  • 15. 15 Autre aspect de la critique des réformistes : ils mettent l’accent non sur le phénomène en soi, mais sur les déviations les plus absurdes du phénomène. Ainsi, Petrella ne dénonce pas la compétitivité en soi, mais sur les excès qu’elle produit : « Dans cette perspective, « Limites à la compétition » n'adopte pas une position contre la concurrence en soi. Il prend position contre les excès de l'idéologie de la compétitivité, en insistant sur le fait qu'il existe d'autres voies pour organiser la vie économique, politique et sociale. La compétitivité n'est pas la seule valeur qui peut agir au service des pays individuels dans la communauté mondiale. Le marché concurrentiel n'est pas tout. Il ne peut pas imposer sa logique au-dessus des autres dimensions humaines et sociales, spécialement lorsqu'il prétend qu'il doit les ignorer. Toutes les marchandises ne sont pas disponibles sur le marché concurrentiel. » (Petrella, 1994, p.5). On a vu plus haut que Passet parlait des excès du libéralisme. Ce n’est donc pas un cas isolé. L’intérêt de cette argumentation est de suggérer que ce n’est pas le phénomène en soi qui pose problème. Petrella aurait bien du mal à s’attaquer à la concurrence, sans s’en prendre au système capitaliste lui-même, car la compétition est un élément essentiel de celui-ci. S’il ne dénonce que les excès, il peut partir dans une direction où il proposera des mesures pour empêcher les déviations les plus criantes du phénomène, de la concurrence par exemple, sans détruire celui-ci ; en d’autres termes, il s’agit de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ainsi, on évite de s’interroger sur le bébé en lui-même. Ce qui est le but. 10. L’orientation prise par l’économie de marché est l’affaire d’une volonté idéologique, qui est néo-libérale. Il suffirait d’impulser une autre orientation idéologique. On pourrait synthétiser la démarche suivie par les réformistes de la globalisation. Le premier élément est de parler d’intérêt général menacé au niveau de la planète (point 5). Le second consiste à souligner les excès que cela engendre (point 9). Le troisième est de présenter le problème comme impulsé par une idéologie, par une volonté politique. De cette façon, il est possible de promouvoir une autre idéologie, une autre volonté politique, au sein du même système. Le fait que ce système incite de par lui-même les orientations idéologiques et politiques, en fonction de la situation matérielle, est complètement négligé. On est aux prises avec une approche totalement idéaliste, même antimatérialiste. Il est intéressant de trouver cette caractéristique chez tous les auteurs analysés. Ainsi, Susan Strange écrit : « Les deux dernières décennies du vingtième siècle ont vu le passage du pouvoir d'Etat au pouvoir de marché, la victoire mondiale apparente des idées néo-libérales en économie sur les idées keynésiennes. » (Strange, 1998, p.183). Elle associe le passage vers la mondialisation de l’économie de marché à celui de la domination des idées keynésiennes vers le néo-libéralisme. Elle conclut :
  • 16. 16 « N'importe quel aperçu des solutions récemment proposées (...) mène à la conclusion que les réformes doivent démarrer par un changement d'esprit à Washington. » (Strange, 1986, p.170). C’est un état d’esprit qu’il faut changer. Petrella, aussi, insiste sur l’aspect idéologique dans la défense de la compétitivité : « Une nouvelle ère de concurrence est apparue au cours des 20 dernières années, particulièrement dans le contexte de la mondialisation des processus économiques. La concurrence ne décrit plus cette fois simplement le mode de fonctionnement d'un marché donné (par exemple un marché concurrentiel) par opposition aux marchés oligopolistiques et monopolistiques, elle est devenue - ou est en voie de devenir - un mode de vie. La compétitivité, quant à elle, a cessé d'être un moyen pour devenir une fin en soi. La concurrence (et la compétitivité qui en découle) s'est hissée au rang de credo universel et d'idéologie dominante. » (Petrella, 1994, p.16-17). Susan George défend que c’est une question d’idées : « Les idées ont des conséquences. La vie des gens, l’état de la société et celui de la planète dépendent pour une large part de l’air du temps, autrement dit de l’idéologie régnante. Elle est comme l’eau pour le poisson qui ne sait pas qu’il s’y baigne. Elle conditionne la politique, les lois, la situation matérielle et morale de chacun. » (George, 2002, p.7) Passet reprend cet aspect idéologique, politique. C’est une volonté : « Rechercher les voies d'une action volontariste, c'est d'abord reconnaître ce qui est irréversible et ce qui peut être changé ; irréversibles, la mondialisation et le progrès technique : on ne supprimera pas l'ordinateur par décret - pas plus qu'hier la machine à vapeur - et on ne gommera pas son aptitude à relier en temps réel tous les points du monde ; irréversibles, ses conséquence sur la structure des coûts, l'interdépendance, l'organisation en réseaux, etc. Mais, en revanche, dépend de la volonté des hommes l'attitude qu'ils adopteront en face du phénomène: le libre- échangisme des années 80 résulte d'un choix politique ; il n'était pas inscrit dans la fatalité ; pas plus qu'il ne le sera dans les années à venir. » (Passet, 2000, p.181). C’est la voie du politique, des valeurs : « L'irréductibilité d'un niveau à un autre et le pluralisme qui en découle fondent respectivement le primat du politique sur l'économique et la légitimité du système démocratique par rapport à tout autre. (...). La réponse n'est pas économique; elle ne saurait se situer que dans le champ des valeurs. » (Passet, 2000, p.184). Plus clairement encore, Passet affirme, lors d’une interview : « La mondialisation libérale est un choix politique. On peut en faire un autre, celui d'une mondialisation régulée. » (Passet, Alternatives économiques, 1er trimestre 2001, p.54). Les dirigeants de la confédération paysanne s’orientent dans la même logique :
  • 17. 17 « Dufour : La mondialisation, c'est donc la volonté des libéraux de pouvoir disposer de la planète comme d'un vaste domaine commercial complètement déréglementé, non encadré, permettant d'échanger des marchandises sans retenue et sans référence à une dimension sociale, territoriale ou éthique. C'est une volonté hégémonique du commerce consistant à vouloir tout dévorer. » (Bové et Dufour, 2000, p.193). « Bové : Si toute activité humaine devient un enjeu mercantile, la bagarre se fait entre deux conceptions de la société. L'une, qui laisse le marché, avec ses propres règles, organiser la société, intégrer toutes les activités humaines, santé, culture, éducation, etc., à la loi de l'argent, avec comme stade ultime - proposé aux négociations internationales de l'OMC - la marchandisation du vivant. L'autre, où ce sont les citoyens, les institutions politiques, l'espace de vie et les autres enjeux comme l'environnement et la culture qui ont le pouvoir d'organiser la société. » (Bové et Dufour, 2000, p.194). Et même les « marxisants » Hardt et Negri bâtissent leur argumentation à partir d’une réflexion idéologique. Ils écrivent : « Notre approche critique aborde ainsi la nécessité d'une déconstruction idéologique et matérielle réelle de l'ordre impérial. Dans le monde postmoderne, le spectacle dominant de l'Empire se construit par une grande variété de discours et de structures autolégitimants. » (Hardt et Negri, 2000, p.77). Ils prétendent que l’élément central de la formation de l’empire est l’adoption par les Nations Unies d’une constitution de type universel, basée sur des valeurs universalistes et la défense de la paix. Mais c’est donc bien une approche sur base idéologique. 11. Avec la nouvelle société de l’information, la classe ouvrière voit son rôle changer. Elle disparaît. Ceci peut paraître une parenthèse. Mais il est frappant de constater une uniformité de vue chez tous ces auteurs pour affirmer qu’il y a un changement fondamental au niveau du travail. La notion de travail, centrale pour la société industrielle, ne l’est plus pour la nouvelle société, basée sur l’information et la connaissance. La conséquence principale pour notre propos est que les réformistes nient à la classe ouvrière le rôle moteur dans la lutte contre la globalisation capitaliste. Viviane Forrester en fait le point de départ de son analyse et de sa critique, très inspirée de Riccardo Petrella : « Or ce travail, tenu pour notre moteur naturel, pour la règle du jeu convenant à notre passage en ces lieux étranges d'où nous avons chacun vocation à disparaître, n'est plus aujourd'hui qu'une entité dénuée de substance. » (Forrester, 1996, p.9). Passet défend, dans ces circonstances, l’allocation universelle, puisque celle-ci marque le droit à un revenu, indépendamment au droit d’avoir un travail. Il explique par rapport au revenu qui serait donné à tout le monde :
  • 18. 18 « Par définition, celui-ci doit couvrir les besoins fondamentaux - notion variable selon les lieux et les temps - afin de permettre à chacun de ne pas vendre sa force de travail à n'importe quelle condition; mais il doit rester assez modeste pour ne pas constituer un encouragement au parasitisme. » (Passet, 2000, p.273). « Un revenu de citoyenneté universel assure la couverture des besoins essentiels et permet à chacun d'alterner, tout au long de sa vie, les périodes d'occupation, de loisir ou de formation. Le contrat de travail à durée déterminée, hier symbole de précarité, est devenu la règle. Il confère au système toute la souplesse permettant à chacun d'améliorer son niveau de vie, au rythme, selon les conditions et dans les proportions choisis par lui. Car le revenu garanti n'a rien à voir avec l'égalitarisme. La frontière qui séparait le premier temps de l'existence, où l'on acquérait une fois pour toutes l'essentiel de son bagage intellectuel en même temps que son statut social, et la seconde partie, consacrée au travail jusqu'à l'âge de la retraite, a disparu. Grâce à un bon système de formation continue, c'est tout au long de l'existence que chacun peut se perfectionner et progresser. » (Passet, 2000, p.283). Mais Passet insiste bien sur la disparition de la classe ouvrière, en tant que telle : « Or le prolétariat au sens marxien est mort ; la classe ouvrière, décimée, dispersée, affaiblie, ne peut guère compter sur des syndicats divisés, parfois incapables de s'unir nationalement, alors que les intérêts auxquels ils s'affrontent s'organisent à l’échelle de la planète. Les véritables clivages traversent les classes, pour autant que ce terme ait conservé un sens aujourd'hui. » (Passet, 2000, p.280). Et Michael Hardt et Toni Negri partagent cette analyse : « Le passage vers une économie informationnelle comporte nécessairement un changement dans la qualité et la nature du travail. » (Hardt et Negri, 2000, p.354). 12. Ce n’est plus la propriété qui est en jeu, mais la connaissance. Une conséquence de cette position sur le passage vers une société de l’information est que les réformistes défendent que l’enjeu n’est plus la question de la propriété, mais celle de la connaissance et de la formation. Ainsi, Robert Reich en fait son point central. L’important est la connaissance, pas la propriété. « Deux points méritent d'être répétés. D'abord : Le niveau de vie de la population d'une nation dépend de façon croissante de sa contribution à l'économie mondiale - c'est-à-dire sur la valeur de leurs qualifications et de leurs connaissances. Il dépend de moins en moins de ce qu'elle possède - c'est-à-dire de la rentabilité des firmes dans lesquelles elle a des intérêts majeurs. Deuxièmement : Les qualifications demandées dans la résolution de problèmes, dans l'identification des problèmes et dans la gestion stratégique s'améliorent avec l'expérience. Les gens apprennent par la pratique (learning by doing). » (Reich, 1992, p.154). Et :
  • 19. 19 « Plutôt que d'accroître la rentabilité des entreprises arborant son drapeau ou d'élargir les possessions mondiales de ses citoyens, le rôle économique d'un nation est d'améliorer le niveau de vie de ses citoyens en augmentant la valeur qu'ils fournissent à l'économie mondiale. Le souci de la « compétitivité » nationale est souvent déplacé. Ce qui compte n'est pas ce que nous détenons ; c'est ce que nous faisons. » (Reich, 1992, p.301). Michael Hardt et Toni Negri insistent également sur cet aspect. Puisque la construction de l’empire se déroule sur une base idéologique, ils proposent que la contestation prenne aussi cette axe pour résister : « Le mode de production de la multitude se réapproprie la richesse du capital et construit également une nouvelle richesse, articulée avec les pouvoirs de la science et de la connaissance sociale par la coopération. Celle-ci annule tout titre de propriété. Dans la modernité, la propriété privée était souvent légitimée par le travail mais cette équation - si elle a jamais eu du sens - tend aujourd'hui à être complètement détruite : la propriété privée des moyens de production, à l'ère de l'hégémonie du travail coopératif et du travail immatériel, n'est qu'une obsolescence putride et tyrannique. Les outils de production tendent à se recomposer en subjectivité collective, et dans l'intelligence et l'affect collectifs des travailleurs ; l'esprit d'entreprise tend à s'organiser par la coopération des sujets dans l'intellect général. » (Hardt et Negri, 2000, p.492-493). Et : « Nous pouvons à présent formuler une troisième exigence politique de la multitude : le droit à la réappropriation. Il s'agit, avant toutes choses, du droit à la réappropriation des moyens de production. (...) Dans ce contexte, la réappropriation signifie avoir le libre accès (et le contrôle sur) la connaissance, l'information, la communication et les affects, parce que ce sont quelques-uns des moyens premiers de la production biopolitique. (...) Le droit de réappropriation est réellement le droit de la multitude à l'autocontrôle et à l'autoproduction autonome. » (Hardt et Negri, 2000, p.488). 13. L’Etat a perdu son pouvoir de poursuivre l’intérêt général. Il s’est fait dépasser par les entreprises et d’autres acteurs. La thèse suivante est assez célèbre et importante. Il ne s’agit pas de la disparition de l’Etat, mais de la diminution de son pouvoir. Le point de vue est souvent nuancé entre les différents auteurs. Mais l’argumentation centrale est que l’Etat, qui défendait l’intérêt général et pouvait l’exercer dans le capitalisme national, se voit dépasser par la mondialisation. Les acteurs de la mondialisation sont principalement les multinationales, les grandes sociétés financières. Les Etats y participent, mais à un degré moindre que par le passé. C’est que Susan Strange, dont un titre est révélateur Le retrait de l’Etat, explique : « L'argument avancé est que les forces impersonnelles des marchés mondiaux, intégrés davantage après la Seconde Guerre mondiale par les entreprises privées dans la finance, l'industrie et le commerce que par les décisions collégiales des
  • 20. 20 gouvernements, sont maintenant plus puissantes que les Etats, alors que ceux-ci sont censés conserver l'ultime autorité politique. Alors qu'auparavant les Etats étaient les maîtres des marchés, maintenant ce sont les marchés, sur les points cruciaux, sont les maîtres au-dessus des gouvernements et des Etats. Et l'autorité déclinante des Etats se reflète dans une diffusion croissante du pouvoir à d'autres associations et institutions ainsi qu'à des corps locaux et régionaux. En même temps, il y a un dissymétrie croissante entre les Etats les plus importants qui détiennent encore un pouvoir structurel et les plus faibles qui n'en ont pas. » (Strange, 1996, p.4). Cette thèse est reprise à des degrés par les autres. Ainsi, Petrella : « L'Etat, en tant que promoteur et garant des intérêts de la population, est intervenu dans cette évolution en freinant les excès dont s'était rendu coupable le capitalisme compétitif national. De nos jours, la source des problèmes que nous connaissons est identique, car le capitalisme compétitif, qui tend à se mondialiser, porte toujours en lui ses propres excès. Il exige de nouveau des réformes. Ce qui complique cependant les choses, c'est que la plupart des abus du capitalisme compétitif refont surface, cette fois à l'échelle mondiale. » (Petrella, 1994, p.25). Il explique que les Etats jouent encore un rôle : « Notre thèse est que le fait nouveau est plus subtil : c'est que l'entreprise est en train de devenir l'organisation de « gouvernance » de l'économie mondiale avec l'appui des Etats « locaux », qu'ils soient petits comme le Danemark ou grands comme les Etats-Unis. Selon cette thèse, l'Etat joue le rôle de « complice volontaire », conscient. L'Etat ne subit pas une conspiration ! Conscient que, dans la dynamique de mondialisation croissante de l'économie, son rôle est destiné, à terme (30, 50, 100 ans ?), à changer radicalement de nature, l'Etat se donne comme fonction historique actuelle d'assurer que « ses » acteurs-clés stratégiques, c'est-à- dire les entreprises « locales » multinationales (les seules aptes et « armées » pour agir dans l'économie mondiale) réussissent à opérer la mondialisation de l'économie « nationale ». L'argument sous-jacent est le suivant : la réussite de « nos » entreprises sur la scène mondiale est une condition de succès et de sauvegarde de l'autonomie technologique et économique du « pays ». » (Petrella, « La mondialisation de la technologie et de l'économie. Une hypothèse prospective », Futuribles, septembre 1989, p.10). Il ajoute : « Dès lors, l'entreprise non seulement « privatise » le rôle de l'Etat sans pouvoir assumer les responsabilités et les devoirs de l'Etat, mais aussi, faute d'un Etat mondial, elle « privatise » à ses propres fins, la fonction d'organisation de l'économie mondiale. D'autre part, en aidant ses entreprises mondiales à s'imposer face à la concurrence, l'Etat devient un protagoniste direct de la compétition technologique, industrielle et économique. Il n'occupe plus une position d'arbitre entre les acteurs « nationaux », et de garant de l' « ordre public international », mais s'engage entièrement aux côtés d'un seul type d'acteur particulier: les entreprises.
  • 21. 21 On assiste, par conséquent, à une inversion fondamentale des rôles : les entreprises deviennent les acteurs principaux de la gestion de l'économie mondiale. Ce sont des sujets à vocation particulière, porteurs d'intérêts sectoriels corporatistes, qui « tirent » et « orientent » l'action des sujets à vocation générale, porteurs de l'intérêt public. Deuxièmement, la compétitivité triadique soumet la prise en compte et la solution des problèmes mondiaux aux critères de pertinence, de rationalité et d'utilité définis par les acteurs dominants de la Triade, c'est-à-dire les réseaux d'entreprises américaines, japonaises et européennes, et cela dans une logique de puissance financière et industrielle. » (Petrella, « La mondialisation de l'économie par la compétitivité », Politique internationale, édition n°46, hiver 1989-1990, p.68). Donnons encore cette citation : « Telle est la nature de la nouvelle alliance : les entreprises ont besoin des Etats « locaux » pour être en mesure de faire face à la mondialisation et de se mondialiser elles-mêmes. Les Etats ont à leur tour besoin des entreprises oeuvrant à l'échelle mondiale pour assurer leur légitimité et leur perpétuation en tant qu'entités « locales ». En conséquence, les entreprises acquièrent peu à peu une légitimité historique et un rôle social qui, à bien des égards, se rapprochent de ceux normalement dévolus à l'Etat. On assiste ainsi, à l'échelle de la planète, à une nouvelle division des tâches entre les pouvoirs économiques et politiques. (...) Par rapport à la société mondiale, l'entreprise prétend à une sorte de légitimité historique qu'elle assoit sur le fait qu'elle s'est mondialisée. Elle fait valoir ses prétentions en se présentant comme la seule organisation capable d'assurer une gestion planétaire optimale des ressources existantes. Par conséquent, l'entreprise privatise et internationalise à ses propres fins le rôle de l'Etat. » (Petrella, 1994, p.130-131). L’argumentation est la plus élaborée chez Petrella. Mais elle se retrouve chez les autres auteurs. Ainsi, Ignacio Ramonet affirme : « La mondialisation a tué le marché national qui est l'un des fondements du pouvoir de l'Etat-nation. En l'annulant, elle a modifié le capitalisme national et diminué le rôle des pouvoirs publics. Les Etats n'ont plus les moyens de s'opposer aux marchés. » (Ramonet, 1999, p.89). On croirait lire Petrella : « Ainsi, la réalité du nouveau pouvoir mondial échappe largement aux Etats. La globalisation et la déréglementation de l'économie favorise l'émergence de pouvoirs nouveaux, qui, avec l'aide des technologies modernes, débordent et transgressent en permanence les structures étatiques. » (Ramonet, 1999, p.92). En résumant très fort : « Face à la puissance de ces mastodontes de la finance, les Etats ne peuvent plus grand-chose. » (Ramonet, 1999, p.108). Michael Hardt et Toni Negri développent des arguments assez semblables. Leur thèse est d’accorder à l’empire, sans territoire, la domination sur le monde. Dans ce
  • 22. 22 cadre, l’Etat intervient comme partie constituante de cet empire, au lieu d’être le centre du capitalisme national sous l’ère de l’impérialisme : « Il s'ensuit que l'Etat-nation a de moins en moins de pouvoir pour réguler ces flux et imposer son autorité sur l'économie. Même les Etats-nations prédominants ne doivent plus être considérés comme des autorités suprêmes et souveraines, que ce soit hors de leurs frontières ou même à l'intérieur de celles-ci. Toutefois, le déclin de la souveraineté des Etats-nations ne signifie pas que la souveraineté a décliné en tant que telle. Tout au long des transformations contemporaines, les contrôles politiques, les fonctions étatiques et les mécanismes régulatoires ont continué de régler le domaine de la production et des échanges économiques et sociaux. Notre hypothèse fondamentale est que la souveraineté a pris une forme nouvelle, composée d'une série d'organismes nationaux et supranationaux unis sous une logique unique de gouvernement. Cette nouvelle forme mondiale de souveraineté est ce que nous appelons l'Empire. La souveraineté déclinante des Etats-nations et leur incapacité croissante à réguler les échanges économiques et culturels sont en fait les premiers symptômes de l'avènement de l'Empire. La souveraineté de l'Etat-nation a été la pierre angulaire des impérialismes que les puissances européennes ont construit au cours de l'époque moderne. » (Hardt et Negri, 2000, p.16). Il y a donc un changement dans la situation des Etats-nations : « Durant la transformation contemporaine de la loi supranationale, le processus de constitution de l'Empire tend, directement ou indirectement, à pénétrer et reconfigurer la loi domestique des Etats-nations: ainsi, la loi supranationale surdétermine puissamment la loi domestique. Le symptôme le plus significatif de cette transformation est peut-être le développement de ce que l'on appelle le droit d'intervention. » (Hardt et Negri, 2000, p.41-42). Et : « En fait, la phase contemporaine n'est pas caractérisée de façon adéquate par la victoire des sociétés capitalistes transnationales sur l'Etat. Bien que ces sociétés et leurs réseaux mondiaux de production et d'échanges aient sapé le pouvoir des Etats- nations, l'Etat fonctionne et les éléments constitutionnels ont été effectivement déplacés sur d'autres plans et dans d'autres domaines. Il nous faut prendre une vue beaucoup plus nuancée sur la façon dont le rapport entre Etat et capital a changé. (...) Comme le concept de souveraineté nationale perd de son efficacité, il en va de même pour ce que l'on appelle l'autonomie du politique. (...) La politique ne disparaît pas: ce qui disparaît est la notion de l'autonomie du politique. » (Hardt et Negri, 2000, p.374-375). On trouve des idées assez proches chez les autres. Reich, par exemple, marque la rupture également dans un changement dans la relation entre multinationales et Etat. 14. Il y a une nécessité de réguler. Or, l’Etat ayant perdu son pouvoir, il faut trouver de nouvelles formes de gouvernance mondiale.
  • 23. 23 Si l’Etat, garant de l’intérêt général sous l’ancien capitalisme, perd son importance, il faut trouver de nouvelles instances permettant de reprendre la tâche de défendre ce bien commun. Petrella est, de nouveau, l’auteur qui développe le mieux ce point de vue. Il propose une nouvelle forme de gouvernance mondiale : « Il nous faut des instruments qui règlent l'économie mondiale en fonction des intérêts de l'ensemble de la population mondiale. L'Etat mondial, je ne le vois pas, mais pourquoi n'existerait-il pas des systèmes de représentation mondiale politique qui permettraient de globaliser, de travailler en réseaux, etc. ? » (Petrella, « Le culte de la compétitivité », Trends-Tendances, 9 septembre 1993, p.29). Il explique le parallélisme entre la situation au XIXème siècle au sein du capitalisme national, où l’Etat a pris en main cette défense du bien commun, et la situation aujourd’hui, où il manque cette nouvelle instance reprenant le flambeau de l’Etat national : « Cette litanie est dangereuse. Elle empêche de prendre conscience de l'ampleur et des conséquences à long terme d'un phénomène majeur de notre temps : le passage du capitalisme national, à prédominance agro-industrielle et encadré par une économie mixte, au capitalisme mondial, à prédominance industrielle-tertiaire et libéré de toute contrainte. L'histoire du XIXème siècle et du XXème siècle a été, fondamentalement, celle de la réduction, voire de l'élimination des excès pervers du capitalisme et de ses prétentions à gouverner la société. Contre la tendance du capitalisme à créer des structures oligopolistiques ou monopolistiques, furent votées des lois anti-trust, limitant les concentrations financières et industrielles. Contre sa logique d'exploitation du travail humain, furent mises en place des législations interdisant le travail des enfants, fixant un maximum d'heures de travail quotidien, garantissant un salaire minimum vital, etc. Contre sa pente naturelle à laisser pour compte les inaptes au travail, les exclus ou les malheureux, furent instaurés des systèmes de protection sociale. Contre sa propension à tout transformer en valeur marchande, furent affirmés les principes d'égalité, de justice sociale et de solidarité, et posée la primauté du politique et, encore plus, de l'éthique. Aujourd'hui, la mondialisation de l'économie de marché, privatisée, déréglementée et libéralisée, est en train de « libérer » le capitalisme des règles, procédures et institutions qui permirent, à l'échelle nationale, de bâtir le « contrat social » (l'Etat-providence ou welfare state). » (Petrella, « Litanies de Sainte Compétitivité. Misère de l'économisme, dangers de la mondialisation », Le Monde diplomatique, février 1994, p.11). Petrella plaide pour une gouvernance faisant participer le plus de gens de la société civile, comme porteur des idées de bien commun : « En réalité, la mondialisation de la technologie et de l'économie ne s'accompagnera pas seulement de l'émergence graduelle d'une société civile transnationale mondiale (c'est-à-dire des principes et systèmes de valeur relativement partagés par l'ensemble de la société mondiale; des formes d'expression et d'organisation de la vie collective sur les bases mondiales, ...) assurant de nouveaux modes de « régulation civile ». Elle appelle déjà aussi de manière urgente la mise en place à
  • 24. 24 l'échelle mondiale de nouvelles formes de régulation politique d'Etat. Si l'on souhaite garder un minimum d'efficacité aux formes de démocratie représentative, la gouvernement de la technologie et de l'économie ne peut ni ne doit être laissé aux mains d'acteurs porteurs d'intérêts particuliers. » (Petrella, « La mondialisation de la technologie et de l'économie. Une hypothèse prospective », Futuribles, septembre 1989, p.25). Les autres suivent en gros l’argumentation de Petrella. Ainsi, Ignacio Ramonet : « La mondialisation n'est ni une fatalité incontournable, ni un « accident » de l'histoire. Elle constitue un grand défi à relever, une sauvagerie potentielle à réguler, c'est-à-dire, au bout du compte, à civiliser. C'est politiquement qu'il s'agit de résister à cette obscure dissolution de la politique elle-même dans la résignation ou la désespérance. » (Ramonet, 1999, p.83). René Passet plaide pour une nouvelle régulation : « L'efficacité du contrôle des flux suppose un encadrement institutionnel. Encore une fois, il ne faut pas se tromper d'objectif: on ne peut pas à la fois réclamer plus de régulation et nier la nécessité de tout régulateur. Il s'agit de hisser l'intervention publique au niveau des phénomènes qu'elle doit maîtriser et des pouvoirs qu'il lui faut soumettre aux impératifs de l'intérêt général. » (Passet, 2000, p.218). José Bové est également partisan d’une nouvelle régulation, même à partir des institutions internationales existantes : « Bové : Le commerce international est une bonne chose, qui nécessite des règles, fondées sur le droit et non pas sur les rapports de force économiques. Nous sommes, comme le proclamait notre banderole dans les rues de Seattle, pour soumettre l'OMC aux droits de l'homme. Pourquoi le commerce échapperait-il aux lois, conventions, chartes et pactes internationaux signés par les Etats dans le cadre de l'ONU ? Ces textes (droits de l'homme, droits des enfants, biodiversité, pactes socio-économiques, etc.) ont été votés par des représentants des pays : ils sont légitimes, ils fondent la primauté du politique sur le marché. » (Bové et Dufour, 2000, p.217-218). Mais il faut que ces organes soient basés sur d’autres principes. « Bové : Afin de rompre avec cette confusion totalitaire, nous défendons l'idée d'une cour de justice internationale, composée de juristes professionnels, indépendantes de l'OMC, dont les règles seraient soumises aux textes fondamentaux: la Déclaration universelle des droits de l'homme, les pactes et conventions de l'ONU, un peu comme le tribunal de commerce, en France, tranche en fonction des règles du commerce mais sous les règles et principes de la Constitution française. L'ORD4 , dans ce cas-là, serait la première instance et la Cour internationale, la juridiction d'appel pour les pays mais aussi pour les citoyens. » (Bové et Dufour, 2000, p.218). 4 Organe des règlements des différends : sorte de tribunal de l’OMC, qui juge les litiges entre Etats par rapport à la législation de l’OMC.
  • 25. 25 Susan George défend également une reprise en mains par l’Etat et par la société civile : « Certains prétendent qu'il suffirait d'un changement d'échelle, de redevenir « local ». J'applaudis de bon coeur à toutes ces initiatives, mais ne suis pas de cet avis. Si nous ne pouvons faire en sorte que l'Etat conserve ses prérogatives, en effet, je ne vois pas qui pourra s'interposer entre les individus sur le terrain et la tyrannie transnationale. Sans un Etat - pas forcément tel que nous le connaissons aujourd'hui, d'ailleurs -, nous n'aurons bientôt plus que des Mac-écoles, des Mac- santé et des Mac-transport. Renforcer la démocratie sur les plans local et national, créer des économies inclusives, voire dissidentes ou parallèles, sont des actions fondamentales auxquelles tout le monde peut participer. La tâche la plus rude sera néanmoins de créer une mondialisation alternative, ce que certaines organisations appellent déjà la « mondialisation coopérative ». Pour elles, ce concept signifie non pas un retour aux activités locales, ou une manière d'y échapper, mais un effort pour reconstruire l'économie de la planète à partir de ses fondements sociaux, sur des principes plus justes et plus sains. » (George, 2000, p.334). 15. Il faut garantir une série de droits fondamentaux au niveau mondial, à commencer par les droits sociaux et environnementaux. C’est la base pour les institutions internationales réformées (mais non détruites). José Bové a souligné que les instances internationales devaient s’appuyer sur le respect de règles « abstraites », celles de l’ONU, des droits sociaux et environnementaux. C’est une idée partagée par d’autres membres, notamment ceux qui animent ATTAC. René Passet explique ainsi qu’il ne veut pas détruire les institutions internationales : « C'est le Fonds monétaire international (FMI) qui développe les politiques d'ajustement structurel qui sacrifient les ressorts du développement aux équilibres financiers. Pour autant rabâcher « A bas le FMI ! » ou « A bas l'OMC ! » ne me semble pas la meilleure stratégie. Il vaut mieux proposer les politiques alternatives qu'elles devraient suivre. Ainsi, pour moi, la question premières est celle des normes sociales et environnementales auxquelles devraient être subordonnées les relations marchandes. » (Passet, Alternatives économiques, 1er trimestre 2001, p.54). Et Bové répète sa défense de règles et de droits au sein des institutions internationales : « Bové : Le commerce international est une bonne chose, qui nécessite des règles, fondées sur le droit et non pas sur les rapports de force économiques. Nous sommes, comme le proclamait notre banderole dans les rues de Seattle, pour soumettre l'OMC aux droits de l'homme. Pourquoi le commerce échapperait-il aux lois, conventions, chartes et pactes internationaux signés par les Etats dans le cadre de l'ONU ? Ces textes (droits de l'homme, droits des enfants, biodiversité, pactes socio-économiques, etc.) ont été votés par des représentants des pays : ils sont légitimes, ils fondent la primauté du politique sur le marché. » (Bové et Dufour, 2000, p.217-218).
  • 26. 26 Cette argumentation est assez logique. Si le point central est l’idéologie et les valeurs, il suffit d’avoir une régulation basée sur d’autres principes, soit les droits sociaux et environnementaux. Susan George est encore plus explicite : « Je le répète : il nous faut un vaste programme keynésien international pour l’environnement et la justice sociale » (George, 2002, p.179). Et, plus haut, elle avait dit dans sa confrontation avec l’éditorialiste du Financial Times, Martin Wolff : « L’idéal que vous décrivez, sorte de modèle keynésien avant-gardiste dans lequel le marché serait régulé et où l’Etat procurerait tout ce que vous dites, y compris les soins de santé et l’éducation, autrement dit un Etat-providence dans lequel une société démocratique prendrait ses décisions - tout ça me va très bien » (George, 2002, p.26). 16. La contestation doit s’appuyer sur les nouveaux mouvements sociaux, la société civile, l’économie solidaire. Il faut construire à partir d’elle une nouvelle mondialisation. La société civile joue un rôle central dans la résistance. Ce n’est plus la classe ouvrière. Petrella avance un tel point de vue : « En dépit de ces limites, la société civile mondiale joue un rôle historique important en ce qui a trait à trois fonctions fondamentales. D'abord, elle devient peu à peu la conscience morale de la planète. (...) Ensuite, cette nébuleuse est capable de façonner et d'exprimer les besoins, les aspirations et les objectifs mondiaux, qui sont devenus une demande sociale mondiale. (...) Ce qui nous mène à la troisième fonction essentielle de la société civile mondiale, soit sa capacité de représenter une offre politique mondiale et d'être porteuse de solutions concrètes aux problèmes de la planète. » (Petrella, 1994, p.46-48). Michael Hardt et Toni Negri, après avoir renié la classe ouvrière en tant que telle, trouve aussi dans les travailleurs sociaux et ces formes alternatives de travail la base de la construction de l’anti-empire. « On peut toutefois discerner un premier élément d'un programme politique pour la multitude mondiale, une première exigence mondiale: la citoyenneté mondiale. » (Hardt et Negri, 2000, p.480). Et : « Aujourd'hui, dans la phase de militantisme ouvrier correspondant aux régimes internationaux et postfordistes de production, se lève la figure du travailleur social. (...) Autrement dit, le programme du travailleur social est un projet de constitution. » (Hardt et Negri, 2000, p.491-492). Mais, chez les responsables d’ATTAC, il y a la même insistance sur la société civile. Ainsi, Susan George, vice-président de l’association, insiste sur le caractère non
  • 27. 27 violent, démocratique de leur mouvement : « J’estime que nous devons assurer que tout le monde, dans nos rangs, respecte les règles de la démocratie, si nous voulons un système démocratique pour le monde. Au moins 98% du mouvement est clairement partisan de la non-violence ». (George, 2002, p.166). 17. L’élite a un rôle important à jouer dans la contestation de l’idéologie de la mondialisation néo-libérale. Petrella souligne aussi que les élites « éclairées » jouent un rôle central pour faire adopter une nouvelle régulation. Puisqu’il s’agit essentiellement d’une idéologie et que cette idéologie pousse la planète à sa perte, il est possible de trouver dans la classe dominante des responsables sensibles aux arguments réformistes et qui défendent donc de nouvelles règles, plus démocratiques, plus équitables, etc. Mais, en réalité, on retrouve de tels arguments également chez la plupart des autres auteurs. Ainsi, Susan Strange met le paquet pour que ce soient les responsables de l’Etat, surtout américain, qui changent leur point de vue : « Où se situent l'obéissance, la loyauté, l'identité ? Pas toujours dans la même direction. Parfois elle se marque vis-à-vis d'un gouvernement ou d'un Etat. Mais, à d'autres moments, elle s'affiche vis-à-vis d'une entreprise ou d'un mouvement social opérant au-delà des frontières. Ou vis-à-vis d'une famille ou d'une génération ; parfois vis-à-vis des membres d'un métier ou d'une profession. Avec la fin de la guerre froide et le triomphe de l'économie de marché, il y a une nouvelle absence d'absolus. Dans un monde où l'autorité est multiple et diffuse, chacun d'entre nous partage le problème de Pinocchio : nos consciences individuelles sont notre seul guide. » (Strange, 1996, p.199). C’est la conscience individuelle qui est la base du changement. Petrella est le principal défenseur, néanmoins, de cette thèse. Il écrit : « C'est dire que la défense de notre cadre de vie a atteint un tel niveau de priorité, de visibilité et de pertinence pour la vie quotidienne de chacun, qu'elle est devenue un fait politique incontournable. Il n'en est malheureusement pas de même du désarmement, de la pauvreté et de la faim, qui sont en train d'atteindre des proportions gigantesques alors qu'on n'a jamais produit autant de richesses dans le monde. Briser l'insolence et l'intolérance de la raison du plus fort, éliminer la myopie destructrice de la compétitivité marchande mondiale n'est plus une question de choix moraux ou de philosophie économique. Seules certaines entreprises européennes, américaines et japonaises l'ont compris. Elles sont trop peu nombreuses. Seuls certains milieux gouvernementaux s'en rendent compte. Ils sont encore trop faibles... » (Petrella, « La mondialisation de l'économie par la compétitivité », Politique internationale, édition n°46, hiver 1989-1990, p.73). Il est encore plus clair dans la citation suivante :
  • 28. 28 « Il existe un autre élément important, celui des « nouvelles élites éclairées de la planète » auxquelles nous avons déjà fait allusion quand nous avons traité du développement du « monde » global. Ces élites proviennent, pour la plupart, de l'Amérique du Nord, de l'Europe de l'Ouest et de l'Asie du Sud-Est, une infime minorité d'entre eux étant originaires de l'Afrique, de la Russie, de l'Amérique latine et du reste de l'Asie. En leur sein, on trouve une génération d'industriels, de chefs de file du milieu des affaires et de gestionnaires qui sont en train d'édifier les réseaux mondiaux des sociétés multinationales, de concevoir et de mettre en oeuvre des stratégies globales destinées aux nouveaux produits, infrastructures, normes, services et marchés du monde entier, tout en étant animés d'une vision humaniste et d'un sens marqué de leur responsabilité sociale à l'égard des générations présentes et futures. Certes, leur système de valeurs gravite autour de concepts comme la compétitivité et leadership mondial, l'efficacité planétaire et une pensée globale. Mais ils sont sensibles à la qualité (plutôt qu'à la quantité), à la diversité (de préférence à l'homogénéisation), au « toyotisme » (plus qu'au « fordisme ») et à la nécessité d'éliminer des niveaux hiérarchiques au sein de leur propre milieu. » (Petrella, 1994, p.49). Plutôt les classe dirigeantes que le tiers-monde, pourrait-on résumer. Il ajoute que ces élites sont une des composantes de la nouvelle gouvernance mondiale avec la société civile et les villes (Porto Alegre, par exemple) : « Trois agents sociaux peuvent intervenir dans la conception, la mise en oeuvre et la promotion des contrats mondiaux et devenir les véhicules explicites qui en favoriseront la signature. Il s'agit d'abord de la société civile mondiale. Il s'agit ensuite des nouvelles élites mondiales, qu'elles soient issues du monde académique ou scientifique, de l'industrie, du monde des services, des gouvernements, des organisations internationales ou des médias. Ces élites fonctionnent déjà à l'intérieur d'un univers de références où prédominent la coopération et la concertation. Les villes et les institutions municipales sont aussi devenues des éléments de plus en plus importants dans les politiques et les stratégies de mondialisation des acteurs publics et privés. » (Petrella, 1994, p.222). Ramonet partage entièrement ce point de vue : « Fort heureusement, ici et là, au Nord comme au Sud, des intellectuels, des scientifiques et des créateurs n'hésitent pas à dénoncer le consensus asphyxiant, et à engager le combat intellectuel. » (Ramonet, 1999, p.117). 18. Le protectionnisme comme base de la construction d’une nouvelle mondialisation. Chaque entité politique peut ainsi construire le modèle social qui lui sied. Les réformistes défendent également un certain protectionnisme. En fait, ils essaient de ne pas l’avouer, car tout partisan du protectionnisme est aujourd’hui mal vu et dénigré. Mais, en réalité, cela en est bel et bien !
  • 29. 29 Reich est le premier qui avance la nécessité de développer le pays en fonction des choix nationaux, avec une certaine protection. Il parle d’un capitalisme national positif : « Devons-nous choisir entre un nationalisme à somme zéro et le cosmopolitisme sans vie ? (...) Ce qui est perdu dans ce débat est un troisième position, supérieure : un nationalisme économique positif, dans laquelle les citoyens de chaque nation prennent la responsabilité première d'augmenter les capacités de leurs citoyens pour des vies pleines et productives, mais aussi qui fonctionne avec les autres nations pour assurer que ces améliorations ne se fassent pas au détriment des autres. Cette position n'est pas le laissez-faire cosmopolite, parce qu'il repose sur un sentiment de dessein national - d'une relation historique et culturelle fondamentale pour un effort politique commun. Elle cherche à encourager les nouveaux apprentissages dans la nation, d'adoucir la transition des forces de travail des industries plus anciennes, d'éduquer et de former les travailleurs de la nation, d'améliorer les infrastructures de la nation et de créer des règles internationales d'un jeu loyal pour réaliser toutes ces choses. Les objectifs de tels investissements sont sans ambiguïté publics. Ce n'est pas non plus la position du nationalisme à zéro somme : ici le but final est d'augmenter le bien-être global plutôt que de favoriser le bien-être d'une nation en réduisant celui d'une autre. Ce n'est pas un montant fixé du profit mondial qu'il faut diviser ou un marché limité qu'il faut partager. Ce n'est pas « leurs » firmes contre les « nôtres » dans un combat pour la domination du commerce mondial. Nous promouvons à la place un terrain en expansion infinie des qualifications et de la connaissance humaines. Le capital humain, contrairement aux capitaux physique et financier, n'a pas de limites inhérentes. » (Reich, 1992, p.311-312). Petrella va plus loin. Il prône des régions entières, des continents, fondés sur des règles communes et des échanges intensifs plus ou moins libres. Mais, entre ces régions, il y a un commerce fortement réglementé : « La pax triadica, disions-nous, ne représente ni le seul avenir possible, ni le seul souhaitable. Une autre orientation, de caractère pragmatique et égalitaire, peut se mettre en place, impulsant la coopération pour le développement de communautés régionales ou continentales (Europe, Afrique, Asie centrale, Proche-Orient, Amérique du Nord, pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE), etc.). La constitution de communautés continentales intégrées pourrait être le moyen le plus efficace de réduire les tensions locales à l'échelle des continents, et les tensions entre les continents. Elle favoriserait l'innovation et l'utilisation des ressources matérielles et immatérielles en les rendant visibles ainsi que la gouvernance d'équilibres politico-économiques et militaires entre un nombre réduit d'espaces continentaux, de puissance plus ou moins égale. » (Petrella, « Pax Triadica. Limites et dangers des logiques de puissance », Le Monde diplomatique, novembre 1992, p.32). René Passet développe une argumentation proche : « Le problème, pour les pays industrialisés, est de concilier les impératifs de la solidarité des peuples avec la nécessité de protéger leurs propres activités
  • 30. 30 nationales contre le dumping des pays à bas salaire et à faible protection sociale. » (Passet, 2000, p.239-240). Il se trouve devant une impasse : en tant que partisan d’une certaine égalité, il sait que les pauvres se trouvent dans le tiers-monde et seront pénalisés par le protectionnisme des pays riches. Il avance donc une autre solution : « Le maintien des niveaux de vie constituant une finalité en soi, il serait normal que les économies qui en sont victimes cherchent à se protéger, à l'intérieur de leurs frontières, par la perception de taxes compensatrices. Mais, dans ce cas, ne risque-t- on pas de condamner définitivement tout effort de développement des pays du Sud à bas salaires ? C'est ici qu'intervient une proposition de Maurice Lauré visant à transformer la protection des uns en instrument de la solidarité des autres: les droits compensateurs perçus aux frontières seraient reversés à un fonds de développement alimentant une politique d'aide inspirée du plan Marshall. » (Passet, 2000, p.240-241). Mais son point de vue de départ est très clair : « Autre priorité : plutôt que de maintenir un espace mondial de libre-échange, il faudrait évoluer vers une organisation de zones régionales de libre-échange protégeant leurs frontières et négociant avec les autres zones. Il est urgent, à cet égard, que l'Europe rétablisse la préférence communautaire. » (Passet, Alternatives économiques, 1er trimestre 2001, p.54). Bernard Cassen, le président d’ATTAC, lui emboîte le pas. Il explique que les trajets de marchandises sur longue distance gaspillent de l’énergie et qu’il serait plus efficace que chaque région soit presque autosuffisante : « Plus la distance est grande entre son domicile et le lieu de production, plus il faut de moyens de transport, plus il se consomme d’énergie, en général non renouvelable, et plus il s’émet de gaz aggravant l’effet de serre » (Bernard Cassen, « Inventer ensemble un protectionnisme altruiste », Le Monde diplomatique, février 2000, p.22). Le titre de l’article est déjà très évocateur. Les responsables de la Confédération paysanne sont sur la même longueur d’onde : « Dufour : Effectivement, nous réclamons la suppression de toutes les restitutions aux exportations. En cela, nous sommes d'accord avec l'OMC, mais cela s'arrête là. Car, comme vient de le dire José, cette suppression des subventions aux exportations doit être accompagnée du droit des pays à mettre des barrières douanières pour protéger leur agriculture conformément à leurs choix. » (Bové et Dufour, 2000, p.203). Et Bové renchérit : « Bové : Nous n'avons pas les mêmes souverainetés ! La leur se rattache à l'Etat- nation, c'est une souveraineté égoïste, frileuse et irréaliste, car depuis la chute du Mur de Berlin, l'accélération des échanges mondiaux est une réalité que l'on ne peut pas nier, mais que l'on doit réguler. Il est aberrant de faire croire aux gens qu'ils se
  • 31. 31 sentiront mieux en évitant de penser le monde. Notre conception de la souveraineté, c'est justement de laisser les peuples se penser eux-mêmes, sans imposer de modèle ni agricole ni de société, et de vivre cette souveraineté dans l'ouverture et la solidarité. La première souveraineté, c'est la souveraineté alimentaire : pouvoir se nourrir et choisir comment et de quoi se nourrir. Et puis, il faut inventer des contre-pouvoirs à la mondialisation au même niveau qu'elle, c'est-à-dire planétaire, et non pas s'accrocher à notre Etat-nation étroitement napoléonien. Les « souverainistes » s'inquiètent des brassages mondiaux, nous, nous sommes rassurés par les échanges équitables, les échanges culturels, avec la solidarité ; notre identité, c'est l'homme, digne et libre, en démocratie. » (Bové et Dufour, 2000, p.209). 19. L’Europe est dans ce cadre une construction progressiste. L’aboutissement de la position théorique précédente est le soutien à la construction européenne. Cette attitude marque l’ambiguïté complète de ces auteurs. Car, d’un côté, ils défendent une Europe sur base de cette formation de blocs internationaux, fermés vis-à-vis de l’extérieur. De l’autre, ils sont partisans de l’Europe telle qu’elle existe comme modèle social le plus avancé dans le monde, surtout les auteurs européens. C’est très étonnant, car l’Union européenne démantèle de plus en plus les acquis sociaux arrachés par des générations de travailleurs du passé. On peut penser qu’il y a une relation entre un certain nombre de ces réformistes de la globalisation, même critiques, et les autorités européennes. Petrella est fonctionnaire européen. Il est partisan de cette Europe, avec l’ambiguïté soulignée ci-dessus : « Que faire ? Trois actions sont à poursuivre. Primo, penser et réinventer l'Etat, l'Etat cohérent avec la société mondiale. Ce n'est pas une tâche pour dix ans, mais on ne peut pas en faire l'économie. Secundo, dans cette perspective, la constitution d'un Etat européen (fédéral) capable d'assurer une régulation politique à l'échelle de notre continent constituerait un pas en avant considérable. A cette fin, le renforcement du rôle du Parlement européen est le point de départ incontournable. En effet, l'existence d'un tel « Etat » européen réintroduirait davantage de démocratie à l'échelle du continent et dans le contexte mondial, et redonnerait de l'importance à la fonction d'intérêt public général, qui est le propre de la fonction historique de l'Etat. Tertio, une autre direction nécessaire et indispensable à suivre consiste dans le renforcement de tout ce qui pourrait favoriser un « plus de mondial » (par exemple pour résoudre les problèmes environnementaux). Les Européens ne devront pas avoir peur de « créer plus de mondial » en s'appuyant aussi sur et en valorisant au maximum les potentiels d'innovation, de créativité et la capacité de gestion mondiale des entreprises elles-mêmes autour de projets définis en commun. » (Petrella, « La mondialisation de la technologie et de l'économie. Une hypothèse prospective », Futuribles, septembre 189, p.25). Il défend véritablement l’Europe. Et, sur cette base, on peut s’interroger sur le sens de ses propos : « Le modèle de coopération régionale (continentale) le plus apprécié est celui de la Communauté européenne. Ce qui fait dire à certains que le principal produit