‘’Je vais gagner, tu verras !’’ Et elle partit en riant. Après quelquessecondes de réflexion, je réalisai qu’elle me défia...
sienne. Je me retournai. Elle sourit, puis se redressa, et me dit simplement :‘’Viens, on va chasser des papillons’’. Elle...
Le ciel matinal, rosi par les premiers rayons de soleil, se mêlait auxcouleurs de l’océan. J’étais sur le pont à contemple...
Ou alors, quand nous étions las de nous répéter, chacun de nous seconsacrait à son activité. Jean passait la majeure parti...
puis me ressaisis. Je n’allais pas me laisser abattre, ni laisser le passé merattraper aussi vite.       Je me concentrai ...
l’amertume. Je repris le verre qu’on me servit, et trempai timidement leslèvres à la surface de la boisson. Puis, je passa...
Je n’avais jamais vu pareille exaltation dans une ville. Les lampionssuspendus à des fils croisés à travers la rue éclaira...
Demain... Demain déjà. Demain dès l’aube, je ne serais plus. Maisquelle importance si c’est pour vivre dans ce monde obscu...
puis me fit la bise. Sa joue chaude et rouge contre les miennes me procuraune sensation de chaleur familière, comme un gou...
demanda à le voir et nous allâmes chez lui. L’heure tardive de notre visite nele dérangea pas le moins du monde, il fut mê...
nouvelle bouffée de rage monta en moi, je fis un effort pour me contrôler, etretombai dans mes songes.       Je ne remarqu...
yeux suivirent les courbes parfaites et harmonieuses. Puis en remarquant lesecchymoses sur la surface de sa peau, mes sang...
suivis néanmoins docilement le bourreau. ‘’Alea jacta est...’’ murmurai-je.Les dés étaient lances, je ne pouvais revenir e...
11      A midi, le facteur passa dans la prison. Il déposa une enveloppe devantune cellule vide. Le geôlier, remarquant ce...
Le directeur releva la tête, le gardien avait la bouche bée. Puis, enpoussant un gros soupir, il sortit un papier et une p...
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Le papillon de 3 nuits par stan

  1. 1. ‘’Je vais gagner, tu verras !’’ Et elle partit en riant. Après quelquessecondes de réflexion, je réalisai qu’elle me défiait à une course. Je souris àmon tour, et courus aussi vite que je pus derrière elle. Du haut de nos huitans, nous n’allions pas bien vite, mes jambes frêles et chétives me portaientavec difficulté. ‘’Arrête Aline, je suis fatigué !’’ Elle aussi, d’ailleurs. Je voyaisqu’elle commençait à ralentir son rythme. Mais elle ne se laissa pas vaincreet se retourna en me tirant la langue. Ce fut une montée d’adrénaline pourmoi, et je piquai un sprint, arrivant rapidement à sa hauteur. ‘’Ex aequo’’ medit-elle. Je regardai en arrière nous venions de traverser tout un champ deblé, et nous nous étions arrêtés à l’entrée d’une clairière à l’ombre d’unchêne massif, on s’allongea sur l’herbe verte fraiche de la saison cueillantpar ci par là des marguerites qui jonchaient la prairie. Je ne dis rien, l’instantde récupérer un peu nos forces et retrouver une respiration stable. Alinepantelait, et finit par se redresser. Je fis de même. Elle me proposa d’allerjouer dans la rivière. J’hésitai. L’eau n’était pas profonde, surtout en été,mais l’idée de nous aventurer dans les bois sans parents m’effrayait un peu.Aline rit. Elle riait toujours. Ses petits yeux bleu clair brillant de malice seplissaient, et ses lèvres fines laissaient échapper un son aigu. ‘’Fais pas lebébé, David ’’ ! Ces simples mots suffirent pour me décider. J’acceptai. Peut-être que nous allions faire une bêtise, ou pire, nous perdre dans la forêt.Maman me racontait souvent des histoires sur les ogres et les monstres qui yhabitaient. Mais peu importe, je suis un homme maintenant non ? Papa étaittoujours là pour me le répéter. Je la suivrais partout cette fille. Elle pouvaitme mener partout par le bout du nez, je ne dirais rien. Ses petits yeux bleuciel d’été et cette personnalité remplie d’énergie et de vie m’entrainaientpartout. Elle s’allongea dans l’herbe, m’invitant à l’imiter. Je ne fis rien. Jel’observai fermer les yeux pour tomber doucement dans les bras deMorphée, bercée par la brise sereine de la prairie. Au loin, j’entendais larivière qui coulait, le bruit de l’eau se faufilant entre les roches m’invitant àcontempler la merveilleuse symphonie de la nature. Quelques abeillespassaient par là, et je les chassais rapidement afin que leursbourdonnements ne réveillent pas la jeune fille qui sommeillait à l’ombred’un soleil radieux. L’air était chaud mais pas lourd, et l’odeur des fleursdans les prés environnants et du blé s’élevait dans l’air, remplissant mesnarines de l’ambiance campagnarde. La brise se mit à souffler, soulevant parmoment des mèches de nos cheveux. Les siens étaient d’un blond qui seconfondait presque avec le champ de blé que nous venions de traverser. Ilsencadraient ses joues blanches et ses pommettes rosies par le bonheur etl’air frais de la campagne. Et soudain, sans même savoir ce qui me prenait nice qui m’arrivait, je me penchai sur son visage et déposai un léger baiser surses lèvres. Je me redressai rapidement. Elle ouvrit les yeux. Je rougis etdétournai les miens. Je ne saurais dire si elle avait réalisé ce que j’avais fait.Je sentis son regard sur ma nuque. Puis, une main sur mon bras. C’était la
  2. 2. sienne. Je me retournai. Elle sourit, puis se redressa, et me dit simplement :‘’Viens, on va chasser des papillons’’. Elle se leva. Et contrairement auxautres fois, elle m’attendit et me tendis la main. Je la pris, et nous repartîmesen direction du champ. Je scrutai les épis à la recherche d’un papillon. Cen’était pas ce qu’il y avait de plus passionnant à faire, mais je préférais çaque d’aller jouer dans la rivière. Et puis, si ça faisait plaisir à la petiteprincesse… 1 Enfin, j’aperçus un papillon virevoltant autour d’une fleur un peu plusloin. Il battait rapidement des ailes, laissant apercevoir des couleurs bleues,vertes et jaunes. Doucement, je m’approchai de la fleur et tendis ma mainpour m’emparer de l’insecte. Il s’envola, je sautai brusquement pourl’attraper. Ca y est, je le tenais. Il se débattait dans ma paume et je serrai lesdoigts pour ne pas qu’il puisse s’échapper. ‘’Arrête !’’ C’était Aline qui seprécipitait vers moi, terrifiée. Elle ouvrit mes doigts et mit le papillon dans unbocal qu’elle sortait de je ne sais où. ‘’Tu vas le tuer !’’ Je ne comprenais pas.Elle mit un couvercle percé sur le bocal et me prit par le bras. ‘’La vie d’unpapillon est éphémère tu vois... Tu ne dois pas les prendre dans ta maincomme ça, tu ne connais pas ta force, tu peux le tuer… Il faut laisser vivrecette jolie créature… ‘’ Et en disant ces mots, elle ouvrit le bocal et laissa lepapillon s’envoler. Puis elle rit encore, me prit la main et nous courûmesfinalement vers la rivière. Je me réveillai en sursaut. ‘’Je’’, avec trente ans de plus, une barbemal rasée et vêtu d’un pyjama rayé miteux. Dans un soupir, je me redressaisur mes coudes qui peinaient à soulever cette carcasse qui me servait decorps. Je ne me trouvais plus avec Aline, cette fille aux yeux bleus et ausourire radieux qui cavalait dans les champs pendant nos vacances à lacampagne. Il n’y avait pas de soleil d’été. Il n’y avait pas de soleil du tout. Lefroid et l’humidité imprégnaient les draps du banc en bois moisi qui meservait de lit. Il n’y avait que les hauts murs de ma cellule et un seau en ferrouillé .Je savais que je ne pourrais plus me rendormir. Et pourtant c’était laseule chose à faire. Dormir, fermer les yeux et rêver à une existencemeilleure pour dissimuler cette peine et cette honte qui empestaient leslieux. Adossé contre le mur glacial, ma couverture qui tombait en miette,j’observai le petit carré de ciel que m’offrait la minuscule ouverture auplafond noirci de crasse. Je m’imaginais être un papillon pour pouvoir enfinembrasser la liberté. Car elle était là, juste au-dessus de ma tête tellementproche mais inaccessible. Je revécus alors dans mon esprit le rêve que jevenais de faire. Un rêve qui remuait les tendres souvenirs de ma jeunesse etAline … Avec ses cheveux d’or et son sourire resplendissant… Elle memanquait. Mes doigts se crispèrent sur mes genoux à son souvenir. Jerepensais au papillon bleu que j’avais attrapé lors de ma jeunesse ainsiqu’au geste généreux d’Aline qui lui avait rendu sa liberté.
  3. 3. Le ciel matinal, rosi par les premiers rayons de soleil, se mêlait auxcouleurs de l’océan. J’étais sur le pont à contempler l’immensité de la mer età savourer la douceur du vent caressant ma peau. L’air était délicieusementfrais et pur et je sentais une odeur salée me caresser les narines : Pour unefois, la symphonie des vagues régnait seule. “ Plus que cinq jours avantd’atteindre la côte d’Indochine” me dit Jean. Pourtant cela fait un mois quenous naviguions sur ce tas de ferraille chaud et humide à travers le canal deSuez, un mois et deux jours que le bruit assourdissant de la machinerie noustapait sur le système nerveux. Le navire avait déjà fait halte dans plusieursports, mais jamais ils n’étaient notre destination. Ses paroles meréconfortèrent. C’était à nous maintenant. Nous allions enfin descendre decette embarcation infernale ! Nous n’avions pas eu les moyens d’acheter notre billet pour latraversée, ainsi, nous travaillions dans la section B de la machinerie afin depayer notre trajet. Le capitaine et le mécanicien en chef avaient longuementréfléchi avant d’en venir à cet accord. Jean s’occupait des jauges depressions et moi de l’entretien des machines. 2 La chaleur y était épouvantable. Le charbon, le suif, la puanteur dumétal rouillé et la saleté de l’huile rendaient l’atmosphère encore plusoppressante. La coque du navire, où nous nous trouvions, était sensible àtoutes manœuvres maladroites du capitaine. Ainsi, en temps de grossesvagues et de tempête, les conditions de travail se faisaient plus difficiles. Leseul endroit où nos poumons pouvaient se vidanger de l’odeur nauséabondedu métal, amener une bouffée d’air pure et propre, allégeant ainsil’épuisement de nos corps chauffés à blanc était l’ouverture de la portesupérieure. Celle-ci n’était ouverte que lors des contrôles du mécanicien enchef, ou dans les pires cas, quand un accident arrivait. L’infirmerie setrouvait à l’étage supérieur. Parfois, quand la mer était calme et que nous pouvions nous permettrede quitter notre poste, nous allions voler quelques heures de sommeil dansles hamacs suspendus dans la section d’à côté. L’atmosphère, si ce n’étaitpour l’odeur, n’y était guère mieux. Notre déjeuner était pris dans les mêmesconditions. Seulement alors, quand le chef était de bonne humeur, quandnous n’avions guère trop de besogne ou que le navire accostait, noussortions sur le pont, ouvrions les hublots, évacuant les fumées et odeurspendant que nous savourions un instant de liberté à l’air libre. Cependant,Jean et moi n’étions jamais descendus du bateau. En un mois, jamais nousn’avions posé le pied à terre ferme. Nous étions deux jeunes gaillards âgés de vingt-trois ans chacun,partis si loin de chez nous et tous deux ayant pour même but d’établir uncommerce de textile. Si nous n’étions pas trop absorbés par le travail, nousparlions alors de nos projets futurs. ‘’J’aurais ma propre usine’’ me disait moncompagnon ‘’et une petite propriété. Peut-être que je planterai quelquechose dessus, peut-être’’. Et nous partions ainsi dans nos rêves et euphories.
  4. 4. Ou alors, quand nous étions las de nous répéter, chacun de nous seconsacrait à son activité. Jean passait la majeure partie de son temps libre àfumer une cigarette et cirer sa paire de chaussures. “ Paraît que les filles là-bas sont pas mal du tout” me lança-t-il en riant. Il n’était pas bien grand,Jean, mais large d’épaules et robuste, il avait toujours une cigarette au becet sa vieille paire de chaussures en cuir dont il ne se séparait jamais. Jel’écoutais en souriant, pensant moi aussi à mes fantasmes longtempsrefoulés par l’ardeur du travail, et à la vie de débauche que je mèneraisbientôt. ‘’L’argent coulera à flot’’, continuait-il, et l’alcool aussi. J’aurais plusà troquer une clope pour une chemise, ou je ne sais quoi’’. Le jour de notre accostage au port de Saigon, le navire siffla cinq fois. Ilétait midi. Le soleil était haut dans le ciel bleu où flottaient quelques nuages.L’air était chaud, lourd et humide, au point d’en avoir la migraine. Machemise mouillée de sueur attirait les moustiques et les mouches quivoltigeaient autour des poissons à l’odeur nauséabonde qui séchaient surdes paillasses faites de tiges en bambou. Les gens circulaient en pagailledans la rue, tous piaillant dans une langue incompréhensible. Je ne mesentais pas à ma place, perdu au milieu de cette ville inconnue. Pourtant,j’étais heureux. La chance allait me sourire, je n’étais pas ici pour rien. Jeanarriva derrière moi et me tapa sur l’épaule. Je me retournai. Il avait retiré sachemise crasseuse, laissant voir sa musculature bien développée. Je fis demême, et pour symboliser la fin de ce mois de lourd labeur, jetai cettedernière au coin d’un muret. Je l’observai encore un instant, savourantsilencieusement le début de cette nouvelle vie. 3 Enfin, je me retournai vers Jean. Je remarquai des reflets colorés quibrillaient sur sa tête. ‘’Eh, ta un truc dans tes cheveux’’ lui dis-je. Sansattendre, il attrapa la chose et ferma sa main. Je m’approchai pour voir, etdistinguai un papillon. Alors, j’ouvris ces doigts et relâchai l’insecte. ‘’Laisse-le vivre. Il est magnifique n’est-ce pas?’’ Soudain l’image d’Aline la fille auxcheveux d’or me revint. Cette fille qui avait joué un rôle tellement importantdans ma vie, cette fille remplie d’énergie et de joie de vivre dont je n’ai plusde nouvelle depuis bien longtemps. Je réalisai soudain qu’en quittant mapatrie pour l’Indochine, je l’avais quittée en même temps. Repenser à elleme procura un pincement au cœur. Déjà, je savais qu’elle allait me manquer,qu’elle ne quitterait plus mon esprit. Je me réveillerais tous les jours avecson image dans ma tête, et me coucherais en pensant à elle. Je ne lui avaispas vraiment dit au revoir avant de partir, je n’en avais pas eu le courage. Jeme souvenais encore parfaitement de sa mine déçue quand je lui avaisannoncé mon projet de voyage. Ses yeux semblaient si malheureux quej’avais envie de la serrer contre moi, lui dire que je resterais ou que jel’emmènerais, et que jamais je ne la quitterais. Mais je n’en avais rien fait. Jem’étais contenté de lui promettre de revenir bientôt. Je poussai un soupir,
  5. 5. puis me ressaisis. Je n’allais pas me laisser abattre, ni laisser le passé merattraper aussi vite. Je me concentrai sur ce que je voyais pour me changer les idées. Je fussoudain frappé par les contrastes et la beauté de la ville. C’était une sorte deminiature de la France, les bâtiments coloniaux ornant les boulevards. Etpourtant, la ville était peuplée majoritairement d’asiatiques. J’observais lesvendeurs disposer toutes sortes de produits sur leurs étalages. Nous étionssortis du port, et les poissons furent remplacés par toutes sortes de légumeset fruits qui m’étaient inconnus. Qu’était-ce donc ce gros fruit vert avec despiques ? Je fus étonné de voir les différentes variétés que proposait lemarché local. Je reconnus les mangues, vendues à un prix minable, alors quedans mon pays, elles n’étaient accessibles qu’aux bourgeois. Je meréjouissais d’avance aux régals exotiques que me réservait le pays surtoutdans les fruits et les épices. Chaque coin de ruelle était décoré de multitudede fleurs exotiques aux odeurs exquises. Nous rentrâmes dans un petit barou flottait un léger parfum d’encens. ’L’alcool de riz’’ me dit-il. C’était un homme du pays, et pourtant il n’yavait pas le moindre accent dans sa prononciation. Vêtu d’un gilet gris paleet d’un képi, il fumait la pipe et parlait couramment le français “ De quellerégion de France venez-vous ? “ me demanda-t-il. “ D’Aix en Provence”répondis-je. Il constata que c’était loin, effectivement. Je lui posai quelquesquestion sur la ville, les traditions, les différents endroits, et égalementcomment trouver un travail. ‘’Ben, il y a le café qui prend pas mal en cemoment. L’usine la plus proche est à dix minutes d’ici, vers la route Est endehors de la ville. Si j’étais vous, je me lèverais tôt’’. Je le remerciai. Il fallaitréaliser que l’Indochine était un coin où l’économie et le commerceflorissaient : Il ne serait pas facile pour Jean et moi de nous y implanterdirectement. Nous devions d’abord trouver un poste pour garantir un revenuet de quoi vivre avant d’envisager les grandes choses. Je n’avais toujours pas touché à mon verre d’alcool. Le barman lepoussa vers moi, m’encourageant à le boire. J’avais vaguement entenduparler de ce fameux alcool de riz. En Occident, les médecins en vantaient lesvertus thérapeutiques à petites doses. Les bohémiens disaient en tirer leurmotivations et inspiration. Pour ma part, je me fiais peu aux préjugés. Je fixaice petit verre de deux pouces de haut, et commis l’erreur de le boire d’unetraite. L’effet fut immédiat. 4 Le feu me monta aux joues, l’alcool me brûlait les poumons et lagorge. Jean s’esclaffait de rire, pleurant à moitié sur le comptoir. Je l’entendiscommander un verre d’eau pendant que je m’étouffais presque, recrachant àmoitié ce que je venais d’absorber. Mon ami m’aida à avaler quelquesgorgées d’eau, ce qui fit passer la morsure de l’alcool. ‘’Il y a une première fois, toujours !’’ Se moqua le barman. ‘’Allez, jevous en offre un verre, dilué avec un peu de sucre. Buvez lentement,appréciez’’. Je me sentais humilié, et bus une autre gorgée pour faire passer
  6. 6. l’amertume. Je repris le verre qu’on me servit, et trempai timidement leslèvres à la surface de la boisson. Puis, je passai ma langue dessus, pourréaliser qu’en fait, cela avait bon gout. C’était toujours fort, certes, maisdoux et agréable, presque rafraîchissant. Calmé, je repris mes esprits et medélectai lentement de ce breuvage. Puis une musique se fit entendre. Je meretournai. Au fond de la salle se trouvait une scène que je n’avais pasremarquée en entrant. Elle venait d’être occupée par cinq jeunes filles,toutes européennes, qui entamaient la danse du ‘’French Cancan’’. Lamusique traditionnelle accompagnait le spectacle. Un autre spectacle suivit,avec quelques chansons populaires françaises. Puis une autre danse. Unpianiste enchaîna sur un air de jazz. Enfin, deux jeunes femmes de cabaretdu type ‘’Moulin Rouge’’ montèrent sur scène, emplissant la salle de leurcharme et sensualité, dansant sur une musique entraînante. Machinalement,je me mis à battre du pied au rythme de la chanson, avalant du regard cesjeunes femmes dont les robes voltigeaient autour d’elles, laissant voir leursjambes et leurs bas. Jean me donna un coup de coude. Je savais déjàcomment il prévoyait passer sa soirée. Pour ma part, je n’étais pas sûr.Commencer une nouvelle page sur une apparence de luxure ne me plaisaitguère. Ainsi, je payais mon dû au teneur de bar, donnai un rendez-vous àJean et sortit de l’endroit. Le soleil avait depuis longtemps quitté son apogée et semblait àprésent flâner paresseusement au-dessus des toits des maisons. Le soir allaitbientôt tomber, je n’avais pas vu passer le temps. Je marchais sur le trottoirde ce qui devait être la route principale. Je n’avais pas assez d’yeux pourtout voir. Je m’arrêtai un moment pour observer un temple rouge, dont lespiliers de l’entrée étaient ornés de deux dragons jaunes. Un homme vêtud’un vêtement traditionnel accrochait des lampions aux formes curieuses surle haut du portail. Je continuai mon chemin au fur et à mesure que le soleiltombait. Je passai devant un marché. Ce n’était plus des fruits et deslégumes que l’on vendait, mais des bricoles de tout genre. Des marchandsambulants proposaient des amulettes, des statues de telle et telle idole. Unhomme proposa de me faire mon portrait, je refusai gentiment. Des odeursparvenaient à mes narines, je vis des marchands de soupes, de nouilles, oude tous autres mets locaux donc je ne connaissais ni le nom, ni le goût.Certains me tentaient, d’autres moins. Là-bas, un gros homme tenait unétalage de viande. Ici, une jeune femme proposait de la soie de Chine. D’un côté, on parlait français, je saluai donc le groupe d’individus. Il yavait toutes sortes de musiques qui résonnaient à chaque coin des rues, letout mêlé à un brouhaha d’une langue étrangère dont je ne comprenais unmot. L’ambiance me parut soudain animée, la ville devint vivante. Les gensvêtus de toutes les couleurs marchaient et me croisaient. Deux jeunesfemmes locales se tenaient par le bras, vêtues de longues robes turquoiseassorties d’un bas blanc. Un couple d’Européens en costume du soir se hâtaitvers le cinéma qui se trouvait en bas de la rue. 5
  7. 7. Je n’avais jamais vu pareille exaltation dans une ville. Les lampionssuspendus à des fils croisés à travers la rue éclairaient les passants de lueurscolorées. J’observais les inscriptions qui s’y trouvaient, et remarquai d’autresaffiches et panneaux. Certaines étaient en français, d’autres affichaient desdessins incompréhensibles. Je laissai donc l’émerveillement de l’inconnu et lanouveauté me submerger. Je me sentis soudain comme un enfant en extasedevant une vitrine de jouets. La ville était illuminée de centaine de lanternes de soie rouge quidominaient le ciel étoilé, le tout accompagné de la fraîcheur exaltante de lanuit, les bâtiments coloniaux et somptueux reflétaient toute la splendeurd’une cité prospère qui ne connaissait pas la faim. L’opéra se dressaitmajestueusement au centre de la ville où circulait une population remplie dejoie, tous réunis pour fêter le nouvel an qu’ils nomment le “Têt”. Je continuai de cette manière à flâner dans la ville, admirant toutce que je voyais. Soudain, un bruit assourdissant se fit entendre,accompagné d’acclamations. Des ‘’Oh!’’ et des ‘’Ah!’’ s’élevaient de la foule.Je suivis le regard de cette dernière vers le ciel. Des feux d’artifice avaientété allumés en l’occasion de la fête. Un, puis deux, et un troisième et ce futtoute une série de magnifiques jets de lumière qui éclaira la nuit pacifique. Jesouris. Un coup de coude de mon voisin me ramena à la réalité. ‘’Ehmec, si tu manges pas, j’le veux bien’’. C’était mon voisin, un autre interne,qui me demandait mon assiette de midi. Je regardai autours de moi. Je neme trouvais ailleurs que dans le réfectoire de ma prison, aux habituels mursblancs. La peinture s’écaillait avec l’humidité et les moisissures. Ses fenêtresétaient grillées de lourds barreaux en fer. ‘’Vas-y, j’ai pas faim’’. Je poussaimon assiette vers lui et me levai. Normalement, après les repas, chaqueprisonnier avait le droit de sortir dans la cour profiter de l’air, faire quelquesexercices ou autre. Pour ma part, je remontai dans ma cellule froide. L’airétait filtré par un rayon de soleil qui pénétrait par la petite ouverture auplafond. Je m’assis sur ma paillasse et pris sur mon bureau une craieblanche. Sur le mur, je traçai un trait. Un jour de plus dans cette existencede bagnard. ‘’Un jour de moins à vivre...’’ murmurai-je. La réalité me frappabrutalement. Un jour de moins à vivre. Ces mots résonnaient dans ma tête,laissant une trace morale amère et terrifiante. Je m’étais promis de ne pasfinir dans une crise hystérique de dépression quand le moment fatalarriverait. Je voyais souvent ces jeunes à qui la vie avait réservé le mêmesort funeste passer devant ma cellule avant leur dernier instant. Ils criaient,appelaient désespérément leur mère, pleuraient les dernières larmes de vie,priaient Dieu une dernière fois pour le pardon de la vie ténébreuse qu’ilsavaient menée. Pathétique, ce n’était pas ainsi qu’Il allait sauver le salut deleur âme, et encore moins les garder en vie.
  8. 8. Demain... Demain déjà. Demain dès l’aube, je ne serais plus. Maisquelle importance si c’est pour vivre dans ce monde obscurci par l’injusticeet la haine ? Quand la sentence avait été prononcée le jour de monjugement, ces mots me semblaient insignifiants, frivoles, abstraits.Aujourd’hui, ils prenaient soudainement beaucoup d’ampleur. Demain, jemourrais. Je ne dormis pas de la nuit, envahi par mes remords et mes pensées.Je ruminai mes souvenirs, les bons, les mauvais, et celui de sa mort. 6 L’excitation montait en moi comme une lave dans le cratère d’unvolcan proche de son éruption. J’avais rendez-vous avec Aline, aprèsplusieurs années de séparation et de correspondance fougueuse. Je regardaiautour de moi, admirant Paris en fin d’après-midi. J’étais en avance aurendez-vous. Ma foi, je ne tenais plus sur place dans mon appartement àtourner en rond, attendant impatiemment l’heure des retrouvailles. Il fallaitque je sorte, prenne l’air pour libérer le stress qui grandissait en moi. J’avaisd’abord lorgné le bord de la Seine, respirant à plein poumons l’odeur decette ville exaltant le bonheur et de douces promesses. Puis, je m’arrêtai auGrand Café Parisien, prenant une table pour deux sur la terrasse. De cepoint, nous pourrions avoir une vue imprenable sur la ville des lumières et latour Eiffel. Je m’assis sur un siège en liège en attendant mon amie. Ladélicieuse odeur du café que j’avais commandé me chatouillait les narines.J’en pris une gorgée. La serveuse passa, me demanda si ‘’Monsieur étaitservi’’. Je lui commandai un panier de pain, et l’avertis que je resterais pourdiner. Elle sourit, nota le numéro de ma table et ma commande, et s’en alla.Je posai mon regard sur la somptueuse et imposante tour en métal, et laissaimon esprit vagabonder. Un vent léger soufflait, les nuages couvraient lesoleil qui s’apprêtait à finir sa course, l’air était frais. Tout semblait parfait. Puis, je sentis des mains se poser sur mes épaules, remonter vers moncou, glisser le long de mes bras. Une odeur de parfum suave envahit monsens olfactif. Une mèche de cheveux couleur blé doré tomba devant mesyeux quand Aline se pencha pour déposer délicatement un baiser sur la joue.Mon cœur manqua un battement. Elle était là ! Elle, ma meilleure amie, monamour d’enfance, ma confidente, ma sœur! Je me levai d’un coup, heureuxcomme Ulysse, l’admirai, la dévorant du regard, réalisant qu’elle était réelle,qu’elle n’était plus un souvenir que j’essayais de refouler. Son sourireilluminait son visage, les bras légèrement écartés, heureuse, belle,somptueuse. Sa robe blanche et son châle assorti lui allaient à merveille et lalumière du soir tombant semblait placer une aura autour de son corps auxcourbes parfaites. Je crus, un instant, qu’elle était l’apparition d’Aphroditeelle-même. Puis, je revins sur terre. Je m’approchai d’elle, pris délicatement sesmains comme si elles eussent été en cristal, et les baisai doucement. Elle rit,
  9. 9. puis me fit la bise. Sa joue chaude et rouge contre les miennes me procuraune sensation de chaleur familière, comme un gouffre de manque qu’onviendrait subitement de remplir. Je tirai sa chaise et l’aidai à s’installer. Nousengageâmes d’abord la conversation comme deux amis qui ne s’étaient vusdepuis hier, puis la profondeur, l’émotion, la joie des retrouvailles prit ledessus. ‘’Comment te portes-tu? Saigon, comment était-ce? J’ai entendu direque le pays est magnifique. Oh David, hâte toi donc, raconte-moi!’’. Je fusun instant interloqué par ces manières hautaines de bourgeoise parisienne.Décidément, l’étranger m’avait fait oublier les notions de grande politesse. Je fis de mon mieux pour ne pas paraître paysan aux yeux de cettedame chic. ‘’Eh bien’’, commençai-je. Et je me mis à narrer mes aventures,les anecdotes, mon arrivée, ma vie, la ville coloniale, les gens d’Asie,j’oubliais des détails, aussitôt, je revenais en arrière, et elle riait bien de mesmaladresses. Ses lèvres s’étiraient jusqu’à ses oreilles, laissant paraître desdents blanches et parfaitement alignées, entourées de lèvres fines etnaturellement roses. La servante apporta le panier de pain. 7 Nous réclamâmes le menu, commandâmes du champagne,mangeâmes ainsi au nom de nos retrouvailles. La soirée fut belle, éclairéepar les lumières de la ville et embellie par notre euphorie. Nous quittâmes le café/restaurant vers neuf heures et partîmes faireun tour sur les pavés de la ville. Elle me prit le bras, je l’entrainai vers laSeine, elle réclamait les boulevards, les ponts. Nous rîmes aux éclats,dérangeant les maisonnées qui dormaient, traversâmes les arrondissements,et quand nous fûmes fatigués, descendîmes dans un bistrot de son choix.Elle me dit qu’elle venait souvent ici, son cousin en était le propriétaire. Nouscommandâmes une boisson alcoolisée rafraichissante. Mademoiselle prit unShirley Temple, pour ma part, je choisis un cidre doux. Puis l’ultime question féminine. ‘’Avais-tu quelqu’un d’autre?’’. Laréponse fut non. ‘’Tu mens’’, disait-elle en riant. Nous étions grisés, et toutnous semblait hilarant. Je lui jurai que je disais vrai, que je n’avais eu aucuneamante, ni même une fille de joie, encore moins un baiser volé â unequelconque jolie demoiselle facile. Elle me crut, et rougit. Nous bûmesencore. Les effets de l’alcool nous paraissant trop faibles, nous prîmes desboissons plus fortes. Ainsi, nous passâmes du cidre à la bière, puis du vin auxliqueurs. Le rouge montait aux joues de madame, sa peau était brûlante aucontact de la mienne. Nos jambes se frôlaient, nos regards se firent furtifs,embarrassés. Puis enfin, nous oubliâmes toute pudeur et nos lèvres sejoignirent. D’abord cela ressembla plus à effleurement, puis ce fut pluspassionnée, fougueux, elle en redemandait, je la satisfaisais. Nous avionsdeux longues années d’absence à rattraper. Le bar fermait. Nous étions saouls, et sortîmes dans la rue. Je lasoutenais par la taille, savourant l’agréable pression de sa tête contre monépaule, ses doigts qui s’agrippaient à mon bras, m’enivrant encore de savoix qui me contait sa vie de jeune parisienne. Je lui parlai de Jean, elle
  10. 10. demanda à le voir et nous allâmes chez lui. L’heure tardive de notre visite nele dérangea pas le moins du monde, il fut même content de me revoir, ainsique celle dont je lui avais si longtemps parlé. ‘’C’est un plaisir Madame,enfin! Croyez-moi. Mais s’il vous plaît, entrez, faites comme chez vous!’’ Etnous nous assîmes autour de la cheminée, contant nos aventures au coin dufeu. La chaleureuse ambiance fut encore arrosée d’une bouteille entière descotch et de whiskey qu’avait gardé Jean pour l’occasion. Madame ne voulutboire, déclamant que c’était trop fort. Nous parlâmes encore de notreréussite, de nos investissements futurs. Nous discutâmes politique, etMadame s’ennuyait, ainsi nous parlâmes de la vie, envisageâmes desvacances. Jean vivait les prémices de l’amour avec une jeune institutrice,aussi rêvait-il déjà d’une famille. Quand les douze coups de minuit sonnèrent, la princesse aux cheveuxd’or déclara être fatiguée. Nos appartement étant trop loin, et jugeantimprudent de traverser Paris seuls à une heure si tardive, sans compter l’étatdans lequel nous nous trouvions, Jean proposa que nous passions la nuit chezlui. Elle refusa. Elle réclamait sa chambre, prétendait qu’elle dormait malailleurs. Je ne voulus la laisser repartir seule, lui promit qu’elle pourrait avoirune chambre pour elle et son intimité. Elle se plaignit, tapa du pied. L’alcool influait son tempérament. Ellesemblait irraisonnable, enfantine, piqua une colère, cria, et me frappa. Puis,ce fut à mon tour, emporté par la trop grande quantité d’alcool dans monsang, de m’énerver. Je pris son bras, le serrai, elle eut mal, je la laissai partir. 8 La culpabilité me gagna tout d’un coup. Un papillon de nuit entra par lafenêtre battant furtivement les ailes et vint se poser sur la robe d’Aline. Elles’arrêta un moment, fixa l’insecte, perplexe. Puis, d’un geste de rage, lechassa. Je fus étonné, elle qui d’habitude était si douce avec les animaux.Elle vociféra encore de toute sa force des propos malhonnêtes. Jean vint s’enmêler, il prit Aline à part, l’assit sur un fauteuil et lui apporta un verre d’eau.Bien qu’il soit aussi ivre que moi, il semblait plus en contrôle de lui.Finalement, nous convînmes que nous allions tout de même rentrer. Monappartement étant le plus proche, nous décidâmes que nous y passerions lanuit. Aline consentit, disant que de toute façon, nous étions tous pareils, etque la femme resterait à jamais soumise aux hommes. Je voulus protester,lui dire qu’elles étaient nos reines, puis jugeai plus sage de me taire. Le chemin du retour fut silencieux. Jean nous accompagnait. Ellem’avait laissé et lui prenait le bras, à lui. Dans mon coin, marchantlégèrement en retraite, je réfléchissais à mes actes, à la soirée magnifiquequi sombrait dans une malheureuse dispute causée par l’alcool. Je me sentislâche, désespéré, je me battais contre moi-même, me maudissant d’avoir étéinjuste. Je fus triste en pensant à mon geste violent envers Aline. Les regretset les remords me prirent, je voulus rejoindre mon amie et m’excuser, je nefis rien, tétanisé par la honte. Je la vis rire avec Jean, j’étais jaloux. Une
  11. 11. nouvelle bouffée de rage monta en moi, je fis un effort pour me contrôler, etretombai dans mes songes. Je ne remarquai pas quand nous arrivâmes chez moi. Jean monta avecnous. Je les laissai causer un peu, recommandant à Aline de ne pas secoucher trop tard ou cela nuirait à sa santé. Elle m’ignora, je pris congé, luisouhaitai bonne nuit et allai me coucher. Je m’endormis comme une masse. Puis le drame arriva. Le lendemain, je quittai mon lit de bonne heure, fis ma toilette, puissortit de ma chambre. Je n’avais aucun souvenir du soir précèdent. Alineétait venue chez moi... Nous nous étions disputés? Ou non, c’était l’inversepeut-être. Bref, peu importe. J’avais l’intention d’aller m’excuser auprès de labelle, essayer de me faire pardonner pour le mal que j’avais commis le soirprécédent et dont je ne gardais qu’un vague souvenir éphémère. J’avais, parailleurs, oublié que Jean se trouvait avec nous le soir. Je ne la trouvai pas dans la chambre d’ami. Alors pensant qu’elles’était endormie dans le salon, je m’y rendis, et ne trouvai rien. Son manteauétait pourtant posé sur mon fauteuil. Peut-être était-elle rentrée chez elle?Ce serait compréhensible. La faim et la migraine me tenaillaient, et je sortisAline de mes pensées un moment, me dirigeant vers la cuisine. Elle était là. Par terre, baignant dans son sang, sa robe déchirée, uniquement vêtuede ses bas et de son corset. Elle n’existait plus. Mon cœur parut défaillir, ma respiration se bloqua, je suffoquais. Que se passait-il? Je me retins à une commode pour ne pas tomber, etm’assis à terre. Je remuais mes méninges, essayant de comprendrepourquoi, en me levant, je trouvais ma bien aimée sans vie dans ma cuisine.L’avais-je tuée? Moi? Impossible! Je chassai cette supposition de ma tête,mais elle revint bien vite. 9 Je ne me souvenais pas de la soirée, donc peut-être que j’étais lecoupable! Peut-être, dans un élan de colère, poussé par l’alcool, j’avaiscommis ce crime impardonnable! Et pire, sa robe, ses vêtements, son corpspresque nu, l’avais-je violée? L’avais-je souillée le dernier soir de sa vie? Jepris ma tête dans mes mains, et pleurai avant de réfléchir plus loin. J’appelai la police. Elle me dit d’attendre, de ne pas toucher le corps.Pourtant, je ne pus m’en empêcher, et soulevai la tête d’Aline, embrassai sespaupières closes, ses lèvres fades, j’ouvris ses yeux, ils étaient vitreux. Soncorps pâle et inanimé me faisait peur. Je la serrai contre moi, criai son nom,la priai de se relever, de me dire que ce n’était qu’une farce. Mais je netenais contre mon cœur qu’une magnifique poupée raide et finie. Je caressaises cheveux, lui murmurant des mots doux, la berçant, espérant qu’elle allaitse réveiller. Je touchai sa peau, ôtai le reste de ses vêtements. Un instant,j’admirai ce corps dont j’avais honteusement profité le soir précédant, mes
  12. 12. yeux suivirent les courbes parfaites et harmonieuses. Puis en remarquant lesecchymoses sur la surface de sa peau, mes sanglots reprirent. Je melamentai, me traitant de tous les noms, maudissant Dieu, appelant Satan àl’aide, je me comparai à un monstre, non, pire! Au diable. Puis je me calmai,et posai ma tête contre son front. Un brin de chaleur coulait encore sous sapeau; je ne l’avais donc pas tuée depuis longtemps. Et pourtant, c’était impossible! Je l’aimais trop, jamais, au grand jamaisje n’aurais pu faire une telle chose. La police ne tarda pas à arriver. Je leurouvris la porte, meurtri par la scène que je venais de voir. On me posa desquestions. Oui, nous étions seuls hier. Non, personne ne l’avait vue après queje m’étais couché. Non, personne d’autre ne se trouvait dans l’appartement.Je balbutiais, reprenais mes réponses, me trompais. J’avouai enfin que je negardais qu’un faible souvenir, trop grisé par l’alcool. L’officier me dévisagead’un œil suspicieux. On me dit d’attendre, de ne pas quitter l’appartement.On enveloppa le corps d’Aline et l’emporta. On ne nettoya pas le sang. Jerestai chez moi, enfermé dans ma chambre. Je n’en avais pas la force, etdeux officiers restèrent avec moi. Puis le soir vint. On venait m’arrêter.Apparemment, tous les évidences et indices m’indiquaient comme coupable.Je ne comprenais pas, mais je suivis docilement, portant en moi une douleurtrop grande pour me soucier de mon propre sort. Les premiers rayons de soleil vinrent réchauffer les pierres froidesde ma cellule, perçant l’humidité de l’air par le premier souffle de l’aube. Jesoupirai. C’était la dernière fois que je verrais le soleil se lever. Je crus uninstant que j’allais pleurer, mais je n’avais plus d’âme, ni de cœur pourlaisser place à la faiblesse. Je n’avais pas dormi de la nuit, mes souvenirs dema vie déjà antérieure me tourmentaient trop. Le geôlier devait venir mechercher à neuf heures du matin. A la base, mon exécution devait avoir lieuen début d’après-midi. J’avais refusé, ne voulant pas commencer unejournée sans jamais pouvoir l’achever. Il était très tôt encore, et je n’en avaispas finis avec mes lamentations. On me voulait mort, pensant que cela étaitune peine proportionnelle à mon crime. Ils avaient tort. Je portais le deuil etla culpabilité de la mort d’Aline si profondément en moi que me laisservivant serait encore plus cruel. D’ailleurs, je préférais cela. Mourir lentement,à petit feu, tuer par son propre remord. L’exécution ne ferait qu’abréger messouffrances. Je me tournais vers le mur sur lequel j’avais inscrit chaque jourde ma pénitence. Je les comptais, un par un, prenant tout le temps qui merestait. 10 Deux ans, à peu près, s’étaient écoulés. Deux ans dans la solitude, quim’avaient endurci et avaient retiré toute trace d’humanité dans monexistence. Enfin, à 8 heures, on vint me chercher. Je ne comprenais pas cetteavance, avait-on hâte de me voir partir, servir de pâture aux bêtes du sol? Je
  13. 13. suivis néanmoins docilement le bourreau. ‘’Alea jacta est...’’ murmurai-je.Les dés étaient lances, je ne pouvais revenir en arrière. Ce n’était plusqu’une question de minutes. Dans moins d’une heure, il ne resterait plus quemon nom et mon corps sans vie dans ce monde cruel et terrifiant. Je sortisune dernière fois de ma cellule. J’eus presque un sourire en la regardant, à lafois soulagé de la quitter, et appréhendant la suite. Soudain, tout me parut diffèrent. Les autres internes me fixaient duregard à travers leur cellule. Certains, compatissants, me faisaient un signede tête. D’autres, moqueurs, me lançaient les dernières insultes. Je n’avaispas besoin de leur peine, la mienne était déjà suffisamment lourde et je nevoulais la partager. Le couloir qui traversait le bâtiment me parutinterminablement long. Je fixais le sol, là où je posais mes pieds, marchantlourdement, savourant mes derniers pas de la vie vers la mort. Nous dûmestraverser la cour. L’air était lourd aujourd’hui, le soleil s’était caché derrièreun nuage gris. Je levai les yeux vers le ciel. Il n’allait pas pleuvoir. Alors, sansréfléchir, je demandai au gardien ‘’Eh, j’peux m’assoir deux secondes?’’ Ilhésita, réfléchit, puis, comprenant les dernières volontés d’un futur défunt,accepta. Je m’assis alors à même le sol, et plongeai mes doigts dans la terre,profitant un dernier instant de ce monde matériel. L’odeur du gazon montadans mes narines. Je baissai la tête, laissant le vent fouetter mes cheveux.Puis je sentis quelque chose sur mon oreille. Doucement, je passai ma main.La chose se mit alors sur mes doigts. C’était un papillon. Je fus surpris de levoir, puis attendri. Tous les moments de ma vie filèrent alors devant mesyeux. Je me levai, le papillon restait dans ma main. Le gardien me poussa enavant. Il me fit traverser le terrain, et marcher à travers un autre couloir quime sembla encore plus long. Mes yeux étaient rivés sur l’insecte qui battaitfaiblement des ailes, un léger sourire béat, absent, sur mon visage. Levisage d’Aline apparut dans ma mémoire. Son sourire éblouissant.J’imaginais ses lèvres. Ses yeux, qui semblaient voir au plus profond de moncœur, percer les secrets de mon âme. Ses doigts, leur contact sur ma peau.Son odeur. Tout en me rappelant cela, je caressai l’insecte qui se faisait deplus en plus fébrile. Je sentis qu’on me faisait entrer dans une salle. On me couvrit la têted’un drap blanc. Je ne vis plus rien. Le sourire idiot était toujours accroché àmes lèvres. J’étais dans un état second. Je ne pensais plus à rien si ce n’étaità Aline. Le papillon se mourait dans ma main, étouffé par la force de mesdoigts, manquant d’air frais. Aline ne quittait pas mes pensées. Je la revoyaisencore porter une flûte de champagne à ses lèvres, rire aux éclats, laissantéchapper un son cristallin. Je souris encore. C’était bientôt fini. Le mondeextérieur n’existait plus pour moi. J’accueillais la mort comme si elle eût étéune ancienne amie. Enfin, l’insecte coloré que je tenais dans mes mainsmourut, en même temps que mon âme qui s’envolait comme le papillon quej’étais.
  14. 14. 11 A midi, le facteur passa dans la prison. Il déposa une enveloppe devantune cellule vide. Le geôlier, remarquant cette correspondance encombrante,la ramassa et alla la remettre au directeur de la prison. ‘’Cette lettre estadressée au détenu David Clontain, Monsieur.’’. L’homme déposa son groscigare, et, ennuyé, dit ‘’Eh bien, donnez-la lui !’’ ‘’Impossible monsieur,répondit le jeune gardien. Il a été exécuté ce matin’’. Un silence s’installa. Ledirecteur demanda la lettre, et sans plus attendre, l’ouvrit. Il lut le contenu àhaute voix. ‘’David mon ami, si j’ose encore t’appeler ainsi. Je sais que j’ai disparu de ta vie, peut-être t’es-tu demandé où ton bonvieux Jean était passé. Eh bien, aujourd’hui, je redonne de mes nouvelles,dont une que tu n’apprécieras sûrement pas. Vois-tu, depuis deux ans je visavec un remord, une peur, une crainte sur ma tête. Le remord d’avoirtrompé un ami, la peur de ce que j’ai commis, et la crainte que la véritésurgisse à la surface du jour. Cependant, il le fallait. Je ne pouvais plusgarder cela pour moi. Non seulement cela pesait trop sur ma conscience,mais je voulais que tu connaisses la vérité. Tu étais trop bon avec moi dansle passé pour que tu endures cette culpabilité plus longtemps. Tu n’as pas tué Aline. C’était moi. Vois-tu, elle était si belle, si douce, et après que tu te sois couché, elleme parlait de toi comme une bonne amoureuse. J’étais jaloux, je la voulais,et l’alcool poussait mes instincts virils. Je l’ai couchée, contre son grès, lafaisant taire avec un couteau sur la gorge. Puis elle a crié, tu ne t’es pasréveillé, elle a continué, je l’ai achevée. Je sens déjà la rage te monter alors que tu lis ses lignes, je vais donct’épargner les détails du plaisir que j’ai eu. Je sais que tu es en prison. Je sais également que tu peux montrercette lettre à un avocat et ainsi gagner ta liberté. Mais crois-moi mon ami, tun’arriveras pas à m’attraper. Reste en prison, il ne te reste plus rien. J’airepris ta compagnie, ta puissance économique et tes usines. Je suis àprésent un important homme d’affaire à New York, et la minable policefrançaise ne pourra rien contre moi. Sur ce, je m’excuse, mon frère, pour tout le mal que j’ai pu te causer.Je dois t’avouer que je l’ai fait par égoïsme et orgueil, depuis le début. Jesavais que tu réussirais dans ta vie, ainsi je me suis mis avec toi, afin degrandir également et de te voler par la suite. Pour cela, je devais t’éliminer. Cette lettre peut te paraître odieuse, elle l’est. Ne m’en veux pas, c’estinutile. Sir Jean Pierre Emmanuel De Lafayette ’’
  15. 15. Le directeur releva la tête, le gardien avait la bouche bée. Puis, enpoussant un gros soupir, il sortit un papier et une plume, et écrivit unemissive à l’intention du commissaire de justice, signalant une erreur surl’affaire Aline Delmare. 12

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